L’église et son clocher

 

 

LA PREMIÈRE silhouette qui se dessine sur nos horizons clairs, c’est celle du clocher s’élançant vers le ciel avec une hardiesse égale à la foi de nos ruraux.

Le clocher de chez nous se voit de loin dans le bleu azur et marque comme d’un point d’exclamation le centre de nos paroisses canadiennes.

Rien d’étonnant que le spectacle de nos clochers régulièrement distribués, comme des phares célestes, sur les deux rives de notre Saint-Laurent, ait arraché à Monseigneur de Forbin-Janson ce cri d’enthousiasme :

« Canadiens français, peuple aux cœurs d’or et aux clochers d’argent ! »

Qui pourrait trop louer, en effet, la piété généreuse et la foi ardente de ces rudes travailleurs du sol qui se sont imposé tant de sacrifices pour l’édification de leurs temples religieux !... Aussi est-il étonnant que la croix ait conservé la teinte de l’épi d’or dont elle est sortie ?

Cette croix, céleste labarum, montre aux humains la condition d’une vie meilleure : le sacrifice. Le coq, tout en indiquant aux terriens les vents ennemis de leurs cultures, leur enseigne aussi la vigilance nécessaire pour garder exemptes de toute contamination les plus nobles traditions de la vieille mère patrie.

Le miracle canadien s’explique par la puissance conservatrice de ces deux emblèmes et par la puissance conquérante du soc fortifié par l’épée.

C’est sous la garde tutélaire de nos clochers que la foi de nos devanciers s’est maintenue, comme c’est à l’ombre de nos églises que notre âme française a conservé toute sa fraîcheur.

Ceux qui n’ont pas voyagé ne savent pas ce que signifie le clocher natal. C’est une vision pleine d’attrait pour celui qui revient et un serrement de cœur, un déchirement, quand ce n’est pas un remords, pour celui qui s’éloigne.

Symbole de la vigueur de notre foi rurale, point de ralliement de nos âmes en joie ou en détresse, bras divins tendus dans les airs pour nous inviter à porter plus haut nos aspirations, antenne reliant par des ondes surnaturelles la terre avec le ciel, le clocher domine la vie paroissiale et la vie familiale de toute la hauteur de la religion.

 

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Si impressionnant que soit le clocher par son aspect, il remue encore plus profondément l’âme quand il s’anime et met en branle sa sonnerie de bronze.

La cloche, c’est la voix qui parle des cieux à la terre ; elle annonce ou célèbre dans une variété de rythmes que chacun connaît, les évènements religieux et civils de la vie rurale. Et l’habitant sait qu’elle ne trompe point ; il l’aime comme il aime sa glèbe et son ciel. N’est-elle pas pour lui l’écho de la terre et le cantique du paradis ?

Aux jours commémoratifs de la Passion, quand les cloches se taisent, la vie paroissiale se trouve dérangée. Plusieurs horloges boudent et font même preuve de dérèglements, parce que le clocher est muet.

Il y a dans les volées des cloches de Pâques le délire d’une délivrance.

 

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Les cloches se font joyeuses pour célébrer par des volées d’allégresse l’entrée dans le monde spirituel d’un nouveau-né.

Au premier son, les gens du voisinage proclament l’arrivée d’un autre « petit mangeur de bouillie »... et la durée de la sonnerie ne manque jamais de provoquer des commentaires sur la condition du parrain.

Si le gazouillis des cloches accompagne jusqu’aux limites du village le nouveau chrétien, c’est que les largesses du parrain ont doublé l’ardeur du bedeau.

Au contraire, si le clocher est avare de ses sons comme le parrain est avare de ses sous, les malins ne manquent pas de dire :

« En v’là un qu’on ne rendra pas sourd !»

 

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Le clocher prend un air morne quand, pour annoncer un décès, il lance sur la campagne ses accents funèbres en quête de prières pour le défunt ou la défunte... Cette dernière ayant probablement besoin de moins d’assistance, la plainte est moins longue : il n’y a pour les femmes que deux tintons, au lieu de trois pour les hommes.

Les gémissements du clocher ne sont jamais stériles et, dans tous les foyers où ils sont entendus, la récitation du De profundis fait suite à celle de l’Angélus.

Jusque sur les guérets fumants où leurs ombres s’allongent sans fin, les laboureurs s’arrêtent pour penser au mort. Chacun s’incline, et un murmure d’Avé remplit l’air que domine déjà la plainte du clocher.

« C’est un tel qui est mort », disent les habitants avec un sens divinatoire précis... Et déjà, d’un champ à un autre, on s’interpelle pour louer les mérites et célébrer les vertus du défunt.

À la ville, qui pense aux morts, en dehors du cercle assez restreint des amis et des parents ?

 

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Quelque matinales que soient les cloches pour l’angélus du matin, elles ne prennent jamais au lit le cultivateur vigilant. Et quand le jour s’éteint, avant que le ciel et la terre s’étoilent, l’angélus monte doux et calme dans l’espace pour inviter à la prière, au repas et au repos ; il est accueilli avec une ferveur discrète qui fait incliner les fronts et élever les esprits.

 

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C’est l’heure de la grand’messe, toute la population est réunie à l’église. Il ne reste à la maison que les malades et ces mères ou jeunes filles dévouées qui, à tour de rôle, se sacrifient pour garder les enfants, maintenir la vie du foyer et préparer le bon dîner du dimanche. La porte est close par crainte des chemineaux.

Sur l’aile du vent les volées du carillon annoncent le Sanctus à la plaine et à la colline, et comme dit le poète Pamphile Lemay :

 

            Mais voici que l’airain tinte dans le ciel rose...

            Sanctus ! Sanctus ! Sanctus ! La jeune fille pose

            Le chou vert sur un banc, au clou le gobelet...

            Sanctus ! Sanctus !... Avant que la cloche se taise,

            Elle tombe à genoux, et, les bras sur sa chaise,

            Elle incline la tête et dit son chapelet.

 

Ce que le mieux inspiré des poètes de la terre, Louis Mercier, chante plus délicieusement encore :

 

            Et, de loin, dans les champs, pareils

            À quelque foule qui se presse

            Inclinant leur front au soleil,

            Les blés assistent à la messe.

 

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C’est encore la voix des cloches qui prend les devants quand Jésus-Hostie sort de son tabernacle pour être porté en viatique aux infirmes, aux malades ou aux mourants.

Ce ne sont plus alors les volées glorieuses des jours de processions, ni les appels éloquents de la messe, ni les invitations touchantes à la prière du mois de Marie, mais toujours c’est une mélodie qui reste douce à l’oreille de nos gens, une voix qui ne parle pas dans le désert !

 

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Notre enfance rurale est tellement liée à l’église du village que toujours il reste des fibres que ni l’éloignement, ni le temps, ni les préoccupations matérielles ne peuvent rompre.

Qui ne s’est senti remué profondément en assistant, après une longue absence, à un office religieux dans l’église de sa paroisse natale ?

Du fond le plus intime de l’âme, toutes les émotions et tous les souvenirs remontent à la surface.

L’église, ce sont les vieux fonts baptismaux sur lesquels notre existence a été consacrée à Dieu.

C’est encore l’émerveillement de cette première messe où, dans les bras de mon père, je dominais la foule des fidèles et suivais toutes les cérémonies avec ébahissement.

Je la vois encore tout étincelante, cette modeste église, à l’occasion de la messe de minuit !

L’église, c’est le témoin discret des émotions vives et tendres qui marquent l’époque de notre première communion, comme celle de notre confirmation... et de notre union conjugale !

L’église, c’est la Maison de Dieu, l’hôpital des âmes, l’arche du salut.

L’église, c’est encore le souvenir triste, bien qu’adouci par la religion, de ces tombes blanches renfermant le corps d’un jeune enfant, ou les regrets toujours vifs de ces chers disparus qu’on a escortés jusqu’à leur dernière demeure.

L’église, c’est la première émotion d’un enfant de chœur, ou le premier pas de clerc ; c’est le conseil toujours paternel du curé ou la réprimande du bedeau ; c’est encore le vieux chantre à la voix chevrotante, c’est le marguillier passant la tasse ou le crieur faisant vendre des produits pour les âmes. Ce sont ces sorties de messes, ces causeries interminables avec les amis et les parents à l’issue de l’office divin.

Chacun de ces sujets mériterait une étude spéciale, mais leur énumération seule indique déjà que la vie paroissiale est plus intense à la campagne qu’à la ville, et qu’elle est marquée de souvenirs plus touchants.

Toute votre enfance et votre première jeunesse rurales tiennent en ces trois mots : maison, école, église !

 

 

 

Georges BOUCHARD,

Vieilles choses, vieilles gens, 1931.

 

 

 

 

 

 

 

 

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