Chateaubriand

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Bathild BOUNIOL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

          Aussi quand tu parus dans ton vol triomphant,

          Fils du Nord, le Midi t’adopta pour enfant.

          Oh ! Dieu t’avait créé pour les sublimes sphères,

          Où meurt le bruit lointain des mondaines affaires ;

          Il te mit dans les airs où ton vol s’abîma.

          Comme le grand condor que vénère Lima :

          Oiseau géant, il fuit notre terre profane,

          Dans l’océan de l’air il se maintient en panne ;

          Là, du lourd quadrupède il contemple l’abri,

          L’aigle qui passe en bas lui semble un colibri.

          Et noyé dans l’azur comme une tache ronde,

          On dirait qu’immobile il voit tourner le monde.

          C’était là ton domaine alors que, revenant

          Des huttes du sachem sur le vieux continent,

          Tu t’élevas si haut d’un seul bond, que l’empire

          Un instant s’arrêta pour écouler ta lyre.

          Le monde des beaux-arts à peine renaissant

          Se débattait encor dans un limon de sang ;

          Ce chaos attendait ta parole future ;

          Tu dis le fiat lux de la littérature.

 

Ces vers que le poète de la Némésis adressait en 1831 à l’auteur du Génie du Christianisme prouvent l’immense popularité de Chateaubriand, et l’on s’étonne moins des paroles, hommage plus solennel, qu’un illustre orateur faisait entendre quelques années après, dans la chaire de Notre-Dame : « .... Et tant d’autres que je ne veux pas nommer, pour ne pas approcher trop près des grands noms de l’époque ; car, si j’en approchais, pourrais-je m’empêcher de saluer cet illustre vétéran, ce prince de la littérature française et chrétienne, sur qui la postérité semble avoir passé déjà, tant on respire dans sa gloire le parfum et la paix de l’antiquité ? »

Quand il tenait ce magnifique langage, Lacordaire ne pouvait prévoir la réaction provoquée vingt ans après, au lendemain de la mort de l’homme célèbre, par l’apparition des Mémoires d’Outre-Tombe, ce monument qu’avec un soin si curieux et tant de labeur Chateaubriand crut élever à sa gloire et qui produisit un effet tout contraire. Aujourd’hui que l’impression fâcheuse résultant de cette publication s’est effacée, et que l’ombre projetée sur ce grand nom tend à se dissiper, il est permis d’être juste, et de payer avec bonheur un nouveau tribut à cette illustre mémoire. Comment ne pas reconnaître, en effet, que Chateaubriand a laissé des pages qui seront toujours les plus belles de notre langue et que ne saurait dédaigner la postérité. Dans le Génie du Christianisme en particulier, si l’auteur, malgré son grand appareil scientifique, se montre parfois médiocre docteur, faible théologien, on aime à dire que beaucoup de chapitres, tout le livre en particulier relatif à l’histoire naturelle, Instinct des oiseaux, Migration des oiseaux, des Plantes, etc., n’ont rien perdu de leur éclat. Il y a là un parfum de grâce et de poésie, dont l’âme se sent pénétrée comme d’une rosée céleste. Il en est de même de bien des pages qu’un chrétien seul pouvait écrire et dans lesquelles vibre l’accent de la conviction ; le chapitre sur l’Extrême-Onction entre autres, ceux relatifs aux Missions, etc.

L’Itinéraire de Paris à Jérusalem, les Martyrs, continuent sa gloire. Malheureusement certaines pages trop passionnées gâtent les beautés de certaines de ses œuvres, et Feller a pu dire : « Un reproche assez grave a été fait à Chateaubriand ; dans le tableau qu’il fait des passions, ses peintures sont telles parfois, qu’elles ne peuvent être mises sans danger sous les yeux de la jeunesse et qu’elles seraient même capables de troubler l’âge mûr et la vieillesse. »

Même dans des livres sérieux pour le fond comme pour la forme, les Études et Discours historiques, par exemple, l’illustre écrivain, qu’on ne saurait excuser parfois de témérité quant à son appréciation des faits politiques et religieux, n’est pas toujours assez discret dans ses tableaux, dans ses citations, qu’il s’agisse de la description des mœurs des païens ou de telle période orageuse de notre histoire.

 

II

 

La politique a beaucoup, et trop même, préoccupé Chateaubriand, par l’entraînement du zèle patriotique sans doute, mais aussi, avouons-le, par la passion de popularité, par le désir de jouer un grand rôle, d’être un personnage important dans l’État :

 

          Ton âme, insatiable aux choses du moment,

          Redemandait toujours un nouvel aliment.

          Quand ton char eut touché la borne de l’arène,

          Tu voulus réunir dans ta main souveraine

          La palme politique et celle des beaux-arts.

 

De là, plus d’une fausse démarche, plus d’une grave erreur. « M. de Villèle, dit Feller, lui obtint le ministère des affaires étrangères ; mais Chateaubriand ne croyait lui devoir aucune reconnaissance pour tant de bons offices : la domination du premier ministre lui devenait insupportable, il prit la résolution de le supplanter, et l’on ne peut s’empêcher de blâmer sa conduite à cette époque. M. de Villèle lui était sans doute infiniment inférieur comme écrivain, mais il lui était de beaucoup supérieur comme homme d’État ; pour le renverser, Chateaubriand descendit à des manœuvres peu dignes de lui.... Contre son intention sans doute, les coups qu’il avait portés à M. de Villèle étaient retombés sur le gouvernement et contribuaient à décider la chute de la Restauration. »

Dans la brochure intitulée : De la Restauration et de la Monarchie élective, publiée en 1831, on lit cette phrase entre autres : « Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût. » L’homme qui parlait ainsi se croyait de bonne foi un grand homme d’État, s’étonnant et s’indignant qu’on ne le prît pas au sérieux.

Il ne semble pas douteux que cette personnalité, si fortement accusée dans les Mémoires d’Outre-Tombe, n’ait été le grand malheur et aussi le tort de Chateaubriand, qui, dans l’accomplissement de sa noble tâche, n’eût pas dû faire de sa gloire présente et future sa préoccupation première, ainsi que l’avoue M. de Loménie, l’un de ses panégyristes : « Paraître sous un beau jour devant la postérité, voilà la pensée dominante de toute la vie de Chateaubriand... Il n’hésite jamais à tout sacrifier, non seulement des intérêts ou des ambitions, mais peut-être aussi quelquefois des convenances et des devoirs du moment à cette constante préoccupation.... Il croyait peu, il est vrai, au génie de ses contemporains et à la durée de leur gloire ; mais il doutait presque autant de son génie, et la crainte d’être enseveli dans le commun naufrage des réputations de son siècle et de manquer le but de sa vie faisait le tourment secret de ses derniers jours.... Le sentiment religieux, quoique très vif dans cette âme d’artiste, ne fût jamais assez fort pour lui faire prendre résolument en mépris la destinée de son nom. »

Le biographe ajoute en façon de correctif : « L’auteur du Génie du Christianisme n’a certainement pas échappé à la grande infirmité de notre époque. Il a eu sa part et une assez forte dose d’égoïsme et d’orgueil. Mais ceux qui ont pu l’étudier de près dans sa vieillesse, à cet âge où les traits de caractère deviennent, comme les traits du visage, plus accentués et plus saillants, ceux-là savent tout ce qui se mêlait de noblesse d’âme et de sincère défiance de soi-même à cet égoïsme et à cet orgueil qu’engendrent les séductions de la gloire. »

Mais chez le poète cet état singulier non moins que douloureux ne tenait-il point à une disposition maladive, à une lacune de l’organisation ? Son ami Joubert, dans cette étonnante lettre, à la date du 21 octobre 1809, où le Chateaubriand, qui sera pour tant d’autres de ses contemporains une énigme incompréhensible, se trouve, tant d’années à l’avance, si bien déchiffré, et, l’on peut dire, percé à jour, Joubert nous dit en propres termes :

« Un fond d’ennui, qui semble avoir pour réservoir l’espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, exige perpétuellement de lui des distractions qu’aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire, s’il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est en lui l’homme natif.

« .... Il a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, et ne les tourne point en dedans. Il ne se parle point, il ne s’écoute guère, il ne s’interroge jamais, à moins que ce ne soit pour savoir si la partie inférieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes, si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est bon : c’est le moindre de ses soucis.

« Il parle aux autres, c’est pour eux seuls et non pas pour lui qu’il écrit ; aussi c’est leur suffrage plus que le sien qu’il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement de la satisfaction qu’il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui, varié, mobile, inconnu.

« Sa vie est autre chose. Il la compose, ou, pour mieux dire, il la laisse s’arranger d’une tout autre manière. Il n’écrit que pour les autres et ne vit que pour lui. Il ne songe point à être approuvé, mais à se contenter.... Il y a plus : comme il ne s’occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s’occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s’approuver ni se blâmer le moins du monde.

«.... Il y a en effet, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j’en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu’il aura faites, parce qu’à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne. Ce que je vous dis là n’est peut-être pas exempt de subtilité, mais la nature elle-même en est remplie. »

Cette lettre, adressée à M. Molé et qu’il faudrait pouvoir reproduire en entier, atteste chez son auteur une sagacité de jugement qui tient de la divination et vient à l’appui des considérations présentées plus haut, en les confirmant pleinement. En effet, il n’a manqué à Chateaubriand pour son bonheur et même pour sa gloire qu’une pratique plus conforme à sa théorie. Chrétien de la bonne sorte, il aurait eu moins souci du bruit qui pouvait se faire autour de son nom, et, plus oublieux de lui-même, il se fût inquiété surtout d’atteindre ce but principal et premier de ses efforts : aider au triomphe de la vérité.

Mais il est de toute justice d’ajouter du même Joubert ce passage d’une lettre écrite aussi sur Chateaubriand. Celle-ci, datée du 18 novembre 1804, est pareillement adressée à M. Molé. Voici ce que nous y lisons :

« Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie ; mais ce n’est pas sa faute, c’est celle de ma léthargie. Je serais fort aise que vous le voyiez ici pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n’est pas soumis aux influences des saisons remuées par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation ; elle m’offre vraiment un modèle, et je vous assure qu’il ne s’en doute pas ; s’il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l’abondance de leurs larmes. Ils ont eu l’affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est, en outre, un homme de génie. »

Mort à Paris le 4 juillet 1848 entre les bras de M. l’abbé Deguerry, Chateaubriand était né en 1768 à Saint-Malo, où, le 5 septembre dernier, a été inaugurée sa statue en bronze, œuvre du sculpteur Millet. Déjà, comme on sait, le tombeau du grand homme, d’après son désir, se voyait non loin de sa ville natale, creusé dans un rocher qui s’élève au milieu des flots et qui est, quand l’orage gronde, presque entièrement recouvert par la vague.

 

 

Bathild BOUNIOL.

 

Paru dans La Semaine des Familles en 1875.

 

 

 

 

 

 

 

 

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