Actualité de Chateaubriand

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques de BOURBON-BUSSET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Je ne serai lu de personne, excepté de quelques arrière-petites-nièces habituées aux contes de leur vieil oncle. » Lignes peu prophétiques. Chateaubriand, ce hobereau qui jouait au grand seigneur, ce défenseur du trône et de l’autel, cet artiste drapé dans sa prose poétique, bref, ce condensé de tout ce que le monde moderne méprise et rejette est un des écrivains les plus lus et les plus vivants. On dira que son rôle historique de précurseur du romantisme explique cet intérêt. Pour les spécialistes, oui. Mais pour le grand public ?

Certes, on lit avant tout les Mémoires d’outre-tombe, comme on lit de Rousseau les Confessions et les Rêveries. Les autres livres, on les lit parce que Chateaubriand, homme de lettres jusqu’au bout, en parle dans ses Mémoires. C’est l’homme Chateaubriand qui s’impose à nous et cela est si vrai que l’abbé de Rancé, son dernier sujet, nous apparaît comme un Chateaubriand se ruant au cloître, s’y débattant et apportant à sa mortification la fureur lucide et ambiguë que mettait à vivre l’auteur de René.

Assurément, il ne suffit pas de se raconter et de raconter son époque – et Chateaubriand confond les deux opérations avec une parfaite ingénuité – pour captiver et capturer. Le prestige d’un style exceptionnel ne suffit pas non plus. Il faut autre chose que Chateaubriand possède au suprême degré, le don de transfiguration.

Comme l’écrit très bien Julien Gracq, « la langue de la Vie de Rancé enfonce vers l’avenir une pointe mystérieuse : ses messages en morse, saccadés, déphasés, qui coupent la narration tout à trac comme s’ils étaient captés d’une autre planète, bégayent déjà des nouvelles de la contrée où va s’éveiller Rimbaud ». Et il conclut : « Nous lui devons presque tout. » Nous lui devons, en effet, ce ton de l’écrivain authentique, le ton de Baudelaire, de Mallarmé, de Claudel, qui établissent à la fois une distance et un lien entre le monde quotidien et le monde d’ailleurs.

Les fameux prestiges de l’Enchanteur ne tiennent pas à des recettes de stylistique ou à d’harmonieuses combinaisons de phonèmes. Ils ont leur origine dans cette perpétuelle vibration, comme celle d’une corde tenue, qui fait qu’on s’imagine que la phrase va s’envoler vers le pays étrange d’où elle est sans doute venue. Chateaubriand, quand il écrit, est à la fois présent et absent. Présent par la vigueur et la couleur, absent à cause d’une certaine indifférence souveraine, d’une certaine façon de suggérer : « Et après tout, si je me trompe, tant pis. » D’où ces ruptures, ces syncopes dans ces pages dont le léché n’est qu’un vernis qui cache mal de profondes fissures.

Est-ce cette écriture cavalière, à la diable ou à la hussarde, qui fait de Chateaubriand notre contemporain ?

Ce problème des raisons de la survie d’un écrivain est un de ceux qui passionnent à la fois les auteurs et les lecteurs. C’est aussi un des problèmes les plus difficiles. Les survivants se recrutent à la fois parmi ceux qui reflètent fidèlement leur temps et ceux qui le contestent violemment. On ne peut donc tirer de règle précise du degré de convergence entre un écrivain et son époque. En revanche, il semble bien que la force avec laquelle un thème majeur et éternel a été exploité donne une chance sérieuse de durée. Naturellement, ce thème n’est pas toujours ressenti comme fondamental par celui qui en est traversé. Chateaubriand a pu penser, à certains moments, que ce thème était soit la restauration du christianisme, soit le retour à la vie naturelle. Aujourd’hui, nous savons que ses deux œuvres vivantes sont les Mémoires d’outre-tombe et la Vie de Rancé. Or, ce sont là des livres, non seulement d’un vieillard, mais dont le véritable sujet, à l’insu peut-être de l’auteur, est la vieillesse. Cet âge n’est pas à la mode, c’est entendu. Pourtant, comme le dit Roland Barthes dans sa remarquable introduction à la Vie de Rancé, « une telle image peut être déchirante infiniment plus que celle de l’enfant et tout autant que celle de l’adolescent, dont le vieillard partage d’ailleurs la situation existentielle d’abandonnement ». Ce qui nous touche chez Chateaubriand, c’est ce vieil homme qui se souvient, se justifie, se met en scène et s’en excuse, sachant très bien que sa fausse modestie ne trompera personne, c’est cette lutte par le moyen de l’écriture contre le temps inexorable. Le Chateaubriand vivant est ce vieillard désenchanté qui écrit : « Mes arbres croissent et me font chaque jour plus vieux et plus laid en s’embellissant » (fragment inédit des Mémoires publié par Henri Guillemin), cet hypocondriaque tourné vers le passé qu’il ressuscite à coups de mots et d’images. Il mélange l’autrefois, l’aujourd’hui et le demain, les télescope ou les allonge. Le temps est sa matière première qu’il pétrit à sa guise.

Aussi n’a-t-il aucun scrupule à jouer au prophète et il faut reconnaître qu’il s’en tire assez bien. Sur les grandes lignes de l’évolution de son siècle il ne s’est guère trompé. Sans doute accumule-t-il menteries et rodomontades et Henri Guillemin peut s’en donner à cœur joie avec ce gibier de choix, mais ce critique aigu, que l’on prend à tort pour un esprit malveillant et qui est le plus sensible des hommes, se défend mal contre une tendresse secrète pour sa victime.

Guillemin sent à quel point Chateaubriand est vulnérable. Quand le vicomte fait l’avantageux, il ne se dupe pas lui-même, il sait qu’il travestit, qu’il farde, en un mot qu’il se rend ridicule. Mais c’est plus fort que lui. Cet élan qui pousse Chateaubriand à se ridiculiser en pleine lucidité, c’est peut-être, après tout, ce qui le rend si proche de nous.

Au fond, Chateaubriand est moderne parce qu’en dépit des apparences il se moque des conventions et de l’opinion publique. Il est ambitieux, il est même parfois platement arriviste. Il courtise souvent le Pouvoir, en tout cas beaucoup plus souvent qu’il ne le laisse croire, mais la considération sociale, il s’en soucie comme d’une figue. Côtoyer le ridicule lui est indifférent. On voit la différence avec les hérauts de l’ère de la bourgeoisie triomphante qui a commencé avec Louis-Philippe et s’est terminée en 1914.

Cette désinvolture, ce désir de provocation, qui forment le tissu même de ses Mémoires, nous les reconnaissons, ils sont nôtres mais Chateaubriand a sur nous tous un avantage décisif, il n’avait pas de Chateaubriand à imiter.

 

 

 

Jacques de BOURBON BUSSET.

 

Paru dans La Table ronde en février 1968.

 

 

 

 

 

 

 

 

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