L’ANTÉCHRIST

 

DÉCOUVERT.

 

Qui montre le Temps Dangereux auquel nous vivons maintenant ; et comment LE DIABLE a le Domaine sur les esprits des hommes, qu’il se fait adorer comme s’il était Dieu, et gagne à soi les bien-intentionnés sous apparence de vertu et dévotion ; qu’il trompe les hommes par mauvaises doctrines et fausses vérités ; que la plupart des hommes le suivant, l’un par malice, l’autre par ignorance : ce qui fait que c’est un grand bien qu’il soit DÉCOUVERT.

 

PAR

 

ANTHOINETTE BOURIGNON.

 

 

PREMIÈRE PARTIE.

 

 

 

 

À AMSTERDAM, chez Jean Rieuverts et Pierre Arents,

Libraires, Rue de la Bourse, 1681.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II. Épîtr. aux Thessal., ch. 2, v. 3, etc.

 

Le jour du Seigneur ne viendra point que la RÉVOLTE ne vienne premièrement et que ne soit DÉCOUVERT cet Homme de péché, ce Fils de perdition, cet Adversaire, qui s’élève et s’établit sur tout ce qui est nommé Dieu ou dans tout culte et toute Religion, jusqu’à s’asseoir comme Dieu dans le Temple de Dieu, pour démontrer qu’il est Dieu.... Ce Mystère d’iniquité commence dès à présent à opérer effacement.... Mais alors ce Méchant sera DÉCOUVERT, que le Seigneur retranchera par l’Esprit de sa Bouche, et détruira par la Découverte évidente de sa présence : la présence de ce Méchant se faisant par l’opération de Satan avec toute efficace, avec signes et choses merveilleuses qui n’auront rien que du mensonge, et avec une pleine séduction pour porter à l’iniquité, tout cela, dans ceux qui périssent, parce qu’ils n’ont point embrassé l’Amour de la Vérité pour être sauvés.

 

 

 

 

 

 

 

 

AU LECTEUR.

 

 

IL y a quelque temps, AMI LECTEUR, que je vous ai fait voir une pièce de la gloire de Paradis, de l’état glorieux auquel a été créé l’homme et toute chose, et de la félicité que l’homme doit attendre après sa Résurrection, par un Traité intitulé LE NOUVEAU CIEL ET LA NOUVELLE TERRE. Mais comme j’avançais en cette matière Divine, il me fut dit du Seigneur : Arrête, arrête ; les hommes ne sont disposés à recevoir ces choses, et penseraient être arrivés dans cet état glorieux, là où ils sont encore régis par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST. Faites-leur plutôt voir cela, afin qu’ils ne se trompent. À ces paroles je pliai mon écrit, l’enserrant pour ne plus avancer là dedans, et prenant du papier blanc, je commençai à écrire le Règne de l’Antéchrist comme vous le verrez par le présent Traité sous le Titre de l’ANTÉCHRIST DÉCOUVERT, lequel comprend de merveilleux Secrets des malices des hommes et des Diables, fort inconnus à plusieurs gens de bien, qui jamais n’eussent douté que le Diable était si Grand Dominateur sur les hommes, et qu’il avait tant de puissance sur leurs entendements ; et encore moins, qu’il y avait les TROIS PARTS des hommes en tout le monde qui sont liées au Diable par pacte précis, comme Dieu me l’a révélé passé tant d’années. Pour moi, je confesse de n’avoir eu jamais cru, avant cette Révélation, qu’il y avait tant de Sorciers dans le monde, m’étant imaginé qu’iceux étaient des personnes monstrueuses et si rares, qu’on ne les voyait presque jamais. Mais comme Dieu me le révéla et que plusieurs de ces personnes me déclarèrent être telles, avec beaucoup de circonstances probables, je fus contrainte de le croire, en voyant même de mes yeux et entendant de mes oreilles des choses toutes surnaturelles, qui devaient venir infailliblement du Diable. Je me suis rendue enfin à la vérité après beaucoup de combats en mon esprit ; et je me suis aperçue, comme je m’aperçois toujours de plus, que la chose est très véritable : puisque diverses personnes venant demeurer chez moi me déclarent aussi d’avoir donné leurs âmes au Diable, et contracté avec lui par pacte précis : de quoi il y a bien à s’étonner, d’entendre que ceux qui se disent vouloir devenir Enfants de Dieu, et font de bonnes démonstrations, soient si étroitement liés avec le Diable ; et après beaucoup d’admonitions faites pour les en retirer, disent qu’ils veulent demeurer au Diable et faire semblant qu’ils sont Enfants de Dieu, en n’ayant que des velléités de renoncer au Diable, non des volontés absolues. Ce que j’ai souvent expérimenté ès personnes avec qui j’ai traité de ces matières. Je les ai trouvées plus fidèles au Diable qu’aucunes pieuses personnes ne sont fidèles à Dieu. C’est pourquoi je ne vois rien à espérer de la conversion de semblables Pactionnaires. Je bute seulement par ce présent Traité d’avertir les bons afin qu’ils soient sur leurs gardes, et ne se laissent tromper par le Diable, ou les Adhérents, qui souvent en apparence sont plus pieux et modestes que les autres personnes fidèles à Dieu. Ce qui rend notre temps plus dangereux, y ayant beaucoup plus de péril de converser avec des personnes que l’on voit pieuses à l’extérieur qu’avec des méchants et couverts. Et j’ai moi même entendu dire des personnes : Je voudrais bien mourir avec celui-ci, ou celui-là, qu’elles tiennent pour saintes, quoique je savais assurément qu’icelles étaient liées au Diable. Voilà ainsi que l’apparence trompe, et qu’il ne faut se fier qu’à Dieu seul, et ne croire qu’en la Doctrine Évangélique, si l’on ne veut être trompé et séduit. C’est le Conseil que je donne à tous ceux qui veulent devenir Chrétiens, puisqu’il n’y a point d’autre voie de salut, ni d’autre repos de conscience, ni d’autre béatitude que de Dieu seul, qui jugera les bons et les mauvais, et ne recevra en son Royaume que les Enfants, ou des personnes abandonnées à son saint vouloir, qui à l’imitation de Jésus Christ auront renoncé à leur nature corrompue, et revêtu l’Esprit de Jésus Christ. C’est la robe nuptiale qu’il faut avoir pour entrer au banquet nuptial, à moins de quoi l’on sera chassé dehors, entendant cette effroyable sentence qui dit : Allez, maudits, au feu éternel, qui est préparé pour vous, qui êtes les Anges du Diable, à lui obéissants. Car celui qui est obéissant à Dieu est Ange de Dieu ; comme celui qui est obéissant au Diable est Ange du Diable : desquels Anges de Satan le monde est maintenant rempli, et le nombre s’en accroît tous les jours. Ce que Dieu veut manifester aux bons, de crainte que par ignorance ils ne se laissent séduire et tromper par fausses apparences de bien. Et parce que je fuis l’instrument duquel Dieu se veut servir pour manifester ces choses, l’on me veut tuer, l’on me blâme et calomnie, quoique je ne sois coupable de rien. Les méchants me persécutent parce que je détruis le Règne de leur Maître, Satan ; et les bons me persécutent parce qu’ils croient que j’ai trop mauvaise opinion de mon prochain. En sorte que je suis persécutée de tous ; des uns, par malice ; et des autres, par ignorance : pendant qu’il me faut obéir à Dieu, quoi que les hommes fassent. S’ils m’ôtent la vie, je la recouvrerai en l’Éternité. J’ai plus de crainte d’offenser mon Dieu que je n’ai d’offenser ceux qui ne peuvent que tuer le corps. Et partant, je dis hardiment ce que Dieu me fait dire ; de quoi personne ne se doit offenser, ou du moins, me doivent laisser dire pour ceux qui le veulent croire. À quoi faire un chacun est libre : puisque je ne contraindrai personne, en sachant que Dieu a créé un chacun libre. Je ne veux pas détruire ce que Dieu a édifié sans laisser à tout homme sa pleine liberté de croire ou de rejeter les vérités que j’avance. Je sais bien que des pointilleux esprits trouveront à redire à mes Vers ; puisqu’ils ne cherchent en mes écrits que des surprises de mots et de syllabes, comme font les Labadistes en tous ceux qu’ils ont eus en leur puissance : ce qui les fait écrire contre moi, et prêcher publiquement que mes écrits ont des erreurs, des calomnies et blasphèmes contre Dieu : quoiqu’ils ne sauraient rien prouver de cela. Mais ils déchirent de mes écrits quelques mots ou quelques syllabes point exprimées à la façon de leurs études, pour avec ce rejeter toute la vérité y contenue en laissant en arrière toutes les raisons et explications que j’en fais, pour ne pas bien conclure le vrai sens, et ainsi amuser les personnes à croire au mensonge, au préjudice de la vérité contenue en mes Écrits. Ils font cela par un Esprit d’Envie et de Jalousie, en voyant que j’ai la véritable Vertu, laquelle est bien loin d’eux, qui ne vivent que selon la chair et le sang. Ils ne peuvent souffrir qu’un autre aie ce qu’ils ne peuvent avoir : et ne pouvant empêcher cela, ils fulminent contre cette vraie Vertu qui leur fait la correction tacitement, en ne le pouvant revancher que par des injures et calomnies. Ce dont m’apercevant dans le livre qu’ils ont fait imprimer contre moi, je m’ai trouvé trop bonne pour y répondre, et penserais perdre mon temps de l’employer en des écrits si infructueux, qui ne feraient que contenter ces esprits pointilleux, sans rien profiter à leurs âmes : puisque tous leurs ouvrages ne consistent qu’en des pointillés et formalités de paroles, nullement en la substance de la chose : puisqu’en effet, leurs vertus n’ont pas de substance, consistant seulement en paroles, et en rien d’autre. Ce qui me fait les rejeter par impertinence, étant résolue de ne jamais répondre à nuls de leurs écrits, quoi qu’ils fassent, pour trouver la chose ne le mériter ; en laissant le jugement à tous bons esprits, pour savoir si ces personnes ont autre chose que le babil étudié, l’envie, et la jalousie sur ceux qui les devancent en vertu : car ces personnes ont usé de toutes sortes d’industries et de méthodes pour tâcher de m’attirer dans leur Compagnie : et lorsqu’ils ont vu que leurs industries ne réussissaient, ils se sont pris à me calomnier, et aussi les lumières que Dieu me donne ; là où auparavant ils les avaient louées et prisées jusqu’au troisième Ciel, en copiant soigneusement tout ce qui sortait de ma main, ayant confessé à moi même d’avoir passé la nuit à copier mes Cantiques. Et maintenant toutes les mêmes choses sont par eux méprisées, rejetées, et calomniées, en tâchant de les rendre odieuses à toute leur assemblée, en défendant de les lire, comme si ces écrits étaient choses mauvaises : mais Dieu fera bien voir en son temps que ces Vérités, données de Dieu, sont bonnes ; et que c’est leurs Nouveautés, et changements de ces Nouveaux Sectaires, qui sont choses errantes et mauvaises. J’attends qu’avant leur ruine ils me feront encore des reproches et corrections sur mes vers. En quoi ils montreront de plus leur malice et ignorance : puisqu’il est bien permis aux Poètes d’expliquer leurs pensées par des vers, même qui n’auraient pieds ni queue ; comme il est permis aux Peintres d’expliquer leurs pensées par des Images et figures : voire est-il permis aux Écrivains d’expliquer leurs pensées par des histoires controuvées, ou des songes. Quoique ces choses ne soient réelles, elles sont souvent doctrinales, instruisant de beaucoup de choses qu’on n’oserait ouvertement déclarer. Jésus Christ même a bien souvent usé de semblables détours pour enseigner ses Disciples, en leur parlant par similitudes pour leur mieux faire entendre et inculquer sa doctrine. Pourquoi ne me serait-il permis d’avoir couché en vers les lumières que Dieu m’a données de l’ANTÉCHRIST ? J’en ferai assurément encore des autres en telle occurrence lorsque je n’aurai des personnes capables d’entendre les paroles que Dieu me manifeste, sans m’amuser sur des formalités de paroles d’usage et de style : puisque j’estime tout cela vanité, et des choses qui ne sont propres qu’à ceux qui veulent être estimés dans le monde. Ce que je ne cherche nullement, aimant mieux les fuir que d’attendre leurs louanges. J’ai seulement à cœur de procurer le salut de leurs âmes, en déclarant ce qui fait à leur salut, et montrant (comme je fais dans ce présent Traité) le temps dangereux auquel nous vivons maintenant, qui est le RÈGNE DE L’ANTÉCHRIST, là où il a grande puissance sur les esprits des hommes, et qu’il séduit les bien-intentionnées sous apparence de piété et vertu ; afin que tous gens de bien s’en puissent garder, et ne se point laisser tromper ; puisque Jésus Christ a si souvent averti les hommes, en leur disant : Ne vous laissez tromper : car plusieurs faux Prophètes s’élèveront, disant : Je suis Christ, et feront grands signes et miracles, et en séduiront plusieurs. Maintenant je viens par cet ANTÉCHRIST DÉCOUVERT remémorer les advertances que Jésus Christ a faites ; et l’on m’en veut du mal ! comme on en a voulu à Jésus Christ lorsqu’il enseignait les Vérités de Dieu son Père. Cela ne m’empêchera pourtant de poursuivre en la déduction des Lumières que Dieu me donne sur ce point, avec le temps. Recevez cependant ce Premier Traité avec la même intention que je vous le présente. Il sera plus profitable à votre âme que si je vous parlais des délices du Ciel, èsquelles vous n’entrerez jamais si auparavant vous ne découvrez le Règne de l’ANTÉCHRIST en son fond, lequel vous découvrirez toujours de plus en plus par les Deux autres Parties qui suivront lorsqu’il plaira à Dieu. Tâchez cependant de profiter de cette Première Partie avant que la mort vous surprenne en l’état dangereux auquel vous vivrez à présent. De quoi vous avertit,

 

Ami Lecteur,               

 

Celle qui aime votre Âme.     

 

ANTHOINETTE BOURIGNON.

 

 

 

 

 

 

 

Abrégé du Livre, et Table des Matières

cette Première Partie de l’ANTÉCHRIST DÉ-

COUVERT selon qu’elles sont marquées dans

les raccourcis mis à la tête des Principales

Sections du Texte.

 

I. Divers sentiments touchant l’Antéchrist. Le Diable, source de tous maux, et dans soi par sa séparation d’avec Dieu, et dans les hommes par ses séductions, porte à ce sujet plusieurs Noms, mais particulièrement celui d’Antéchrist, à cause de sa Séduction la plus universelle et efficace, contredisant à Christ sous couverte de Sainteté apparente et du manteau de Christ.

II. Les mieux intentionnés adhèrent au Diable, le servent et adorent en qualité d’Antéchrist, à cause des œuvres qui ont l’apparence de celles de Christ, pendant qu’ils sont possédés d’un Esprit Antéchrétien, opposé à celui de Christ, de pauvreté, mépris, souffrance, d’humilité, d’abnégation propre, et de charité.

III. Le Diable Antéchrist règne à présent en Esprit, mais à la fin prendra un corps humain pour consommer son règne malheureux, et assouvir, même par force, son ambition d’être Dieu : mais le vrai Dieu abrégera les jours, de peur que toute chair, et les élus même, ne périssent.

IV. Les élus, que l’Antéchrist peut séduire, ne sont pas ceux d’une Élection absolue qu’on attribue à Dieu aussi bien qu’une pareille réprobation, par une Théologie ou plutôt Diabologie de l’Antéchrist, par laquelle il séduit et aveugle ceux qu’on croit les plus parfaits et les étoiles du Ciel.

V. Fatale incrédulité des hommes touchant le temps de l’Antéchrist. Y règne à présent. Quand il a commencé ; et ses progrès de violence et de ruses par disputes, gourmandises, avarice, et études humaines, qui ont introduit dans tous la corruption et l’erreur.

VI. L’Esprit de l’Antéchrist règne dans toutes les Églises, Communautés, et leurs membres, régis tous par un Esprit opposé à celui de Christ. Que cette corruption est irréparable, étant universelle.

VII. L’Antéchrist règne dans et par les Conducteurs des âmes, enflés de vaines spéculations, résistants à la vérité dans leur aveuglement, falsifiant la Doctrine de Jésus Christ, et menant le peuple au chemin large sous la couverture des paroles et des Cérémonies extérieures de Jésus Christ.

VIII. L’Antéchrist règne dans le Baptême. Il incite les Chrétiens à la Cérémonie extérieure pendant qu’il retient l’intérieur. Quel est le vrai usage et but du Baptême, lequel les Chrétiens n’accomplissant pas, ils font pires que les Turcs et les non-baptisés.

IX. L’Antéchrist domine dans la Cène. Quelle est la vraie essence d’icelle, avec laquelle l’extérieur profite, sons quoi il n’aide ni les méchants, qui y prennent leur condamnation et y commettent quatre sorte de péchés ; ni les bons, qui ne peuvent s’y joindre en compagnie d’âmes désunies de Dieu. Ce que c’est que Jésus Christ a proprement institué par la Cène, et comment l’Antéchrist l’a pervertie.

X. L’Antéchrist règne dans les Prières. Quelle est la véritable prière : quelle est celle de l’Esprit de l’Antéchrist, laquelle avec les mêmes paroles que celles des Saints, n’est devant Dieu que compliments menteurs, trompeurs et étudiés, et qui tuent l’âme.

XI. Comment l’Antéchrist pousse les hommes à prier à leur perdition, et fait de la très-parfaite prière de Jésus Christ un culte de l’Esprit de l’Antéchrist, la rendant une prière injurieuse à Dieu, fausse, illusoire, damnable, et insensée.

XII. L’Antéchrist règne dans les entendements, qu’il détourne de s’informer de la vérité, laquelle est maintenant semée par A.B. pour accomplir pleinement la Parabole de l’Évangile. Mais l’Antéchrist ensorcelle et tient les âmes, les attachant à des extérieurs qui leur donnent un faux repos, et qui couvrent la malice et celle des hommes.

XIII. L’Antéchrist règne dans les cœurs, d’où il a banni l’amour et la charité nécessaire à salut, que les hommes pensent de posséder avec un Esprit Chrétien, pendant que l’Antéchrist a porté leurs affections aveuglément à des extérieurs de sainteté apparente que Christ et ses Apôtres n’ont pas même pratiqués de la même manière : comme sont, les Temples, la Cène, les Prêches continuels et fixes, faits avec parade et éloquence, et qui ne font que flatter, et que falsifier la vérité.

XIV. L’Antéchrist règne dans les mœurs et dans toutes les pratiques des Chrétiens, qui ont quitté la douceur et l’humilité de Jésus Christ pour prendre l’arrogance, la mauvaitié et la superbe ; et ont laissé ses pratiques basses et serviles pour faire tout avec parade dans un esprit d’orgueil.

XV. L’Antéchrist règne dans le centre du bien, où butent toutes les Lois de Dieu, qui est la Dépendance Amoureuse de Dieu : de laquelle ayant retiré les hommes en Adam, et après Adam, Dieu leur a fait la grâce de les rappeler par des Lois à cette Amoureuse Dépendance, tant par Moïse que par Jésus Christ. Mais les Juifs en ont abusé, s’arrêtant à l’écorce : les Chrétiens encore pis ; qui pour ce sujet seront exterminés sans ressource ; au lieu que les Juifs se pourront convertir.

XVI. L’Esprit de l’Antéchrist, qui est un Esprit de malice, d’injustice, et de mensonge, opposé à l’Esprit de Bonté, de Justice, et de Vérité, règne dans la Libre Volonté de l’homme, et dans toute la Nature, les Éléments, les Créatures, depuis que la libre volonté de l’homme, qui dominait sur tout, s’est volontairement soumise à son Esprit, en péchant librement.

XVII. L’Antéchrist règne en Empereur Universel sur tons les hommes, dans le spirituel et le temporel, où il n’y a plus universellement qu’injustice, mensonge, et malice ; à quoi les bons coopèrent, et qu’on ne peut découvrir sans persécutions. Mais ce Grand Corps sera détruit, et l’Esprit de Dieu régnera ensuite jusqu’à la Venue de Jésus Christ en gloire. Stupidité des hommes. Ils adhérent à l’Antéchrist, et l’adorent.

XVIII. Comment l’Antéchrist, pour soumettre tous les hommes à la fausse Déité, a séduit les premiers hommes sous belles apparences.

XIX. Remèdes aux premières séductions de l’Antéchrist, par JÉSUS CHRIST né d’une Vierge, et pourquoi. Pourquoi il s’est chargé de nos misères : pourquoi il est Législateur : comment il est notre Médecin et guérit toutes nos plaies.

XX. Comment l’Antéchrist a fait rejeter les remèdes de Jésus Christ par les Juifs et par les Chrétiens. Par ceux-là, sous le beau prétexte qu’il venait détruire la Loi : mais il est montré par des exemples qu’il venait la perfectionner ou ramener les hommes plus efficacement à l’amour de Dieu. Et que les Chrétiens rejettent et méprisent J. Christ encore davantage que les Juifs.

XXI. L’Antéchrist fait que les Chrétiens rejettent Jésus Christ quant à sa Personne ; quant à sa vraie Satisfaction, son Imitation, et la Pénitence à quoi elle nous engage. Item par des présomptions à d’Élections, de propres forces ; et autres doctrines (dont il sera traité particulièrement dans les autres Parties).

XXII. Vision touchant la manifestation corporelle de l’Antéchrist. Il est bien plus dangereux quant à son Règne en Esprit, qui est à présent, où les hommes sont régis d’un Esprit contraire à Christ.

XXIII. Description en Vers d’une Vision Divine touchant la manifestation extérieure de l’Antéchrist, qui règne partout en esprit, et dont la découverte est proche.

Description de l’Antéchrist corporel.

Sa gloire et sa suite.

Son hommage.

Ses Sujets.

Ses Joies.

Ses Appas.

Ses sujets Pactionnaires entre les Chrétiens.

Ses couvertures sous belles apparences.

   1. De spiritualité,

   De Police et moralité,

   De Doctrine, Vertu, et de Religion.

   D’Exercices pieux, Cérémonies et choses saintes.

Aveuglement des bons qui ne reconnaissent son Règne.

Temps dangereux.

Prédit.

Péril Universel.

Il n’y a que ses Pactionnaires exprès qui sachent bien croire que cet Antéchrist est né. Les bons ne sachant y ajouter foi.

L’Antéchrist ne paraîtra partout en corps.

On voit par ses fruits que son Temps est venu.

Les Signes et la Révolte Universelle sont parus.

On s’est révolté partout contre l’Évangile, l’anéantissant.

Moyens pour connaître l’Antéchrist.

Chrétiens contraires à Christ en tout.

Le mal a l’Empire sur le bien.

Estime et honneur Universel du mal.

Rejection universelle du bien.

Et cela par tous, Grands et petits, bons et méchants.

Règne des vices masqués.

Leur découverte approche, alors ils nuiront moins.

XXIV. Cette Vision en songe, et ces vers, en substance viennent de Dieu, avec tout ce que sait et qu’enseigne A. B. Comment et pourquoi Dieu lui enseigne et l’Écriture, et tout ce qu’elle sait.

XXV. Le Monde est jugé irrévocablement, étant plein de Pactionnaires de l’Antéchrist, qui se multiplient sans nombre par la génération. Dieu veut retirer quelques bons à l’écart pour leur apprendre la Vie Évangélique hors du Règne de l’Antéchrist.

 

Fin de la Table.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVIS

 

Sur la Profession de Foi

et sur

 

le Catalogue des Livres imprimés de

 

Madlle ANTHOINETTE BOURIGNON.

 

 

Mon cher Lecteur,

Deux sortes de personnes m’obligent de joindre aux livres de Mademoiselle Bourignon la Profession publique de sa Foi et de sa Religion qu’elle a présentée ouvertement à la Cour de Gottorp en Holstein, et d’y ajouter le Catalogue de ceux de ses Écrits qui sont imprimés jusques à présent. Car comme l’on sème presque partout beaucoup de discours à son désavantage, beaucoup de monde (et presque tous) y ajoutent foi facilement et sans examen, surtout lorsque cela vient des gens d’Église, à la parole desquels le peuple s’arrête, pensant, que des personnes si Saintes et Spirituelles ne voudraient pas mentir. Ainsi l’on ne veut pas prendre la peine de s’informer plus outre si ce que ces Messieurs débitent contre Mademoiselle Bourignon, est véritable, ni de voir les pièces nécessaires pour porter un jugement de cette conséquence, sur lequel on se laisse souvent emporter à des actions qui pourraient bien être le sujet d’une repentance éternelle. Afin donc que ces Personnes qui ne veulent pas prendre la peine de s’informer en détail de la vérité par la lecture des livres de cette Demoiselle, puissent avoir de quoi en faire un jugement certain, ils verront ici en cinq ou six lignes de sa Confession tout l’Abrégé et le Fondement de toute sa Doctrine et de sa Vie, et apprendront par là à ne pas si facilement croire aux mensonges publics, inventés même par des Prêtres Luthériens et autres, et débités tant par leurs écrits et livres, que par leurs paroles et leurs Prêches, par lesquels ils décrient cette Personne, ses Amis, sa Doctrine, comme des impies, ou des Personnes de quelque religion nouvelle, errante, et fantasque, affin d’en donner de l’horreur au menu peuple, qui se laisse détourner par ce moyen de la connaissance de la vérité salutaire, au dommage de leurs propres âmes, lesquelles ils blessent fort par des jugements téméraires et faux, et par des passions étranges à quoi ces Calomniateurs les disposent, jusques là, que de refuser souvent les devoirs communs de l’humanité à des gens de bien qui ne cherchent que de plaire à Dieu.

Mais comme il y a encore des personnes plus posées et circonspectes, qui tâchent de régler leurs jugements et leur conduite par la connaissance particulière de la vérité si seulement ils savaient les moyens de s’en informer ; c’est en leur faveur que l’on a joint le Catalogue des livres imprimés de cette Demoiselle, ou l’on a marqué en deux ou trois mots les principales matières dont ils traitent. On a aussi mis des citations de l’Écriture dans les marges ou au pied des pages, pour faire remarquer la conformité de ces écrits avec ceux de la Ste. Bible, à laquelle quelques uns disaient qu’ils étaient contraires, et d’autres doutaient s’ils y étaient conformes, d’autres enfin pensaient que cette Damoiselle méprisait l’Écriture Ste. De plus, on y a aussi ajouté des annotations ou des petits abrégés qui peuvent servir d’indices pour aider la mémoire, et faire voir en peu de mots les matières dont il est traité. Ses autres manuscrits, qui ne sont pas encore imprimés, le seront lorsque l’occasion le permettra ; et n’étant inférieurs en dignité à ceux qui ont déjà paru, ils ne peuvent tous ensemble que frapper bien fort le Cœur des Lecteurs bien disposés pour les faire retourner à leur Dieu. Cependant, agréez, Lecteur mon cher Ami, que je vous avertisse de ne pas apporter à leur Lecture un Esprit élevé de Maître et de Censeur. Dieu n’a que faire ni de Maître, ni de Sages. Il ne demande que des Enfants et des humbles Disciples. Ne rejetez pas les choses, et surtout celles qui concernent la grandeur de la corruption et des ténèbres des hommes, pour surprenantes qu’elles paraissent d’abord. Si elles vous semblent incroyables, il n’en est pas ainsi devant Dieu, à qui ces choses sont bien autres qu’elles ne sont à nos yeux obscurcis. La vérité est toute autre aux yeux du nouvel Adam qu’à ceux du vieux ; et l’on est autant hors de sa connaissance et de sa possession qu’on est hors de l’imitation de Jésus Christ. Tâchez de pratiquer ce dont on ne peut douter qu’il ne soit bon et véritable. Ce que vous ne pouvez entendre, laissez-le là. Dieu le vous fera connaître lorsqu’il vous sera salutaire si vous demeurez fidèle à ce que vous savez déjà. Laissez les choses incidentes, et allez au but unique et principal, qui est connaître votre corruption, y mourir, et revivre par la vie de Jésus Christ dans l’Amour de Dieu et la Pratique de ses Divines Lois, qui sont gravées dans ces saints écrits avec autant de clarté que de réalité dans l’Âme Chrétienne dont Dieu se sert pour nous les renouveler, et qu’il veuille aussi imprimer miséricordieusement dans la nôtre. Amen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PROFESSION

 

de Foy, et de Religion ;

 

faite publiquement par

 

Damlle ANTHOINETTE BOURIGNON :

 

Sur les doutes qu’on pourrait avoir de sa Croyance et de sa Religion.

 

1. Je suis Chrétienne ; et je crois tout ce qu’un vrai Chrétien doit croire.

2. Je suis baptisée dans l’Église Catholique, au Nom du Père, au Nom du Fils, au Nom du Saint Esprit.

3. Je crois les douze Articles du Credo, ou le Symbole des Apôtres ; et ne doute en aucun Article d’icelui.

4. Je crois que Jésus Christ est Vrai Dieu, et qu’il est aussi Vrai Homme ; et qu’il est le Sauveur et Rédempteur du monde.

5. Je crois en l’Évangile ; aux SS. Prophètes ; et en toute la S. Écriture, tant le Vieux que le Nouveau Testament.

 

Et je veux vivre et mourir en tous les points de cette Croyance. Ce que je proteste devant Dieu et les hommes à tous ceux qu’il appartiendra.

En foi de quoi, j’ai signé cette mienne Confession de ma main, cachetée de mon cachet.

 

En Sleeswicq, le 11 de Mars, 1675.                                

 

(L. S.)                   Était cacheté, et soussigné                     

 

ANTHOINETTE BOURIGNON.    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CATALOGUE,

 

Des

 

Livres imprimés,

 

Composés par Mad.

 

ANTHOINETTE BOURIGNON,

 

Née en la Ville de Lille en Flandres.

 

 

I.

 

LA Lumière née en Ténèbres, divisée en quatre parties, qui sont pleines de doctrines et d’instructions salutaires, générales et particulières ; tant Divines que Morales, de Théorie et de Pratique, propres à ouvrir les yeux et à toucher le cœur des hommes de bonne volonté, afin de les disposer à rechercher Dieu et sa vérité, et à changer leurs mauvaises vies pour embrasser une vie nouvelle selon Dieu. En Français, en Flamand et en Allemand.

 

II.

 

Le Tombeau de la fausse Théologie exterminée par la véritable venant du S. Esprit. Divise en quatre parties. Il y est traité de plusieurs matières doctrinales que l’on avait la plus part proposées à Mad. A. B. par manière d’opposition et pour lui contredire. L’on y voit comment les Sages par le moyen de leurs études sont déchus de la simple, solide, vivante et efficace vérité de Dieu, et de la vraie vertu Chrétienne ; et qu’ils ont changé le véritable Christianisme en un Christianisme disputeur et pointilleux, hypocritique et vicieux, et tel que l’Église de Laodicée, malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu : pendant qu’il se dit riche en vertu, et n’avoir faute de rien en connaissance. En Français, et en Flamand.

 

III.

 

L’Innocence reconnue et la vérité découverte, etc., Première partie. Où l’on voit par un exemple vivant la haine et la cruauté que les Prêtres mêmes exercent sur leurs propres Confrères qui ne veulent condescendre à leur conduite, mais se retirer de la corruption du monde, les faisant alors trahir, emprisonner et souffrir jusqu’à la mort. En Français.

Avec une lettre à un Père de l’Oratoire sur le même sujet. En Français et en Flamand.

 

IV.

 

La Lumière du Monde. Divisée en trois parties, Première Partie. Il y est traité de ce que l’Église Chrétienne et le culte Dieu sont tout-déchus et devenus tout extérieurs, terrestres et charnels ; que cela a attiré les derniers fléaux de Dieu : comment il est aussi possible que nécessaire d’aimer, de chercher, de trouver, de posséder, et d’adorer Dieu en Esprit et vérité. Item du glorieux Royaume de Jésus Christ, qui suivra l’exécution des derniers fléaux. En Français, en Flamand et en Allemand.

 

V.

 

La Lumière du Monde. Seconde Partie. Ou il est parlé de l’abus des Sacrements et de tout le culte extérieur de la Chrétienté, de sa corruption, du péril des hommes, lesquels, au lieu de s’abandonner à Dieu, pèchent contre son S. Esprit, et rejettent ses lumières ; et de la conversion des juifs, qui redeviendront le Peuple de Dieu en la place de la Chrétienté corrompue. En Français, en Flamand, et en Allemand.

 

VI.

 

Avertissement contre les Trembleurs. Opposé à un libelle diffamatoire de cette Secte contre A. B. Par où l’on montre que cette Secte n’a pas la lumière du S. Esprit, et dans lequel leurs erreurs et fantaisies sont parfaitement ruinées. Il y est prouvé solidement et à fond que l’on doit obéir selon Dieu à toute sorte de Magistrats et de Supérieurs, et qu’il faut observer des bons règlements dans l’État Politique, dans l’Ecclésiastique, et dans la vie commune. L’on y découvre aussi les qualités que doit avoir une personne vraiment régénérée et illuminée de Dieu. En Flamand.

 

VII.

 

Le Témoignage de Vérité. Où sont rapportées les dépositions publiques de plusieurs personnes dignes de foi sur la vie et les mœurs de ladite Damoiselle, qu’ils affirment avec serment avoir vécu dès son Enfance d’une manière extraordinairement vertueuse et exemplaire. L’on y a encore ajouté plusieurs autres témoignages, pour confondre les mensonges et les calomnies qu’on avait publiés contre sa personne et ses écrits. Il y est aussi traité de ce que les Chrétiens ont mal fait de faire des divisions entr’eux, prétextant quelques irrégularités dans quelques cérémonies et opinions particulières et non-essentielles à l’Amour de Dieu, pendant qu’ils ont excédé par opposition, et négligé leur propre régénération et le renoncement à eux-mêmes. Item, de la véritable et de la fausse application des Mérites de Jésus Christ. Que les Commandements de Dieu ne sont pas une charge, mais des aimables effets de son Amour et de son Soin Paternel ; et qu’il est nécessaire, facile, et agréable de les observer pour être sauvé. Contre la Prédestination personnelle. De la Création glorieuse d’Adam : de sa chute, avant laquelle Jésus Christ a tiré de lui un corps pour soi : et de plusieurs autres divins mystères inconnus jusqu’à présent. En Français, en Allemand, et en Flamand.

 

VIII.

 

La Pierre de Touche. Qui monstre comment il faut examiner la validité des Docteurs et conducteurs des âmes, et celle de leurs doctrines, sur la Pierre de Touche de la Charité ou de l’Amour de Dieu. L’on y voit la réfutation des abominables mensonges et calomnies que l’on a inventés pour avoir prétexte de diffamer et persécuter à mort cette Damoiselle, comme si elle niait la S. Trinité, la Divinité Éternelle de Jésus Christ, ses S. Mérites, et comme si elle voulait renverser toute la Religion Chrétienne : et semblables faussetés horribles qu’on lui a imputées. L’on y voit aussi comment et pourquoi Dieu a créé l’homme : Quels soins il a eus de le relever de sa chute : Comment les hommes sont sauvés par les Mérites de Jésus Christ en observant ses Commandements. Item, de la décadence de l’Église Chrétienne : et que Dieu veut la rétablir sur la Terre avant la fin du monde, et commencer dès à présent ce sien œuvre. En Français, en Allemand, en Latin, et en Flamand.

 

IX.

 

Traité admirable de la solide Vertu. Première Partie. Où l’on voici qu’on la doit apprendre par la douceur et l’humilité de Jésus Christ, lesquelles, nous montrant notre néant, nous font mortifier notre nature corrompue pour revivre à l’Amour de Dieu. L’on y découvre aussi tous les artifices par lesquels le Diable nous veut empêcher et retarder dans le progrès de la vertu. En Français, Flamand, Latin, et Allemand.

 

X.

 

Traité admirable de la solide Vertu. Deuxième Partie. Où il est montré que pour atteindre à la vraie vertu, il faut I. Abandonner le monde et ne le plus conformer à lui. II. Abandonner la convoitise, par une totale mortification de la Nature corrompue, en se contentant du simple nécessaire et du moindre en toutes choses. III. Abandonner et renoncer sa propre volonté, tant grands que petits, irrégénérés que régénérés ; et la combattre jusques à la mort ainsi qu’a fait Jésus Christ même, venant nous montrer par lui-même, en sa propre personne, comment, en le suivant et faisant comme lui, nous pourrons trouver la voie de sortir hors de nos ordures pour être réunis à Dieu. En Français, Flamand, et Allemand.

 

XI.

 

L’Aveuglement des hommes de maintenant. Première Partie. Traité Apologétique à l’occasion des médisances semées contre les comportements de Mad. A. B. Où l’on voit par des exemples vivants comment la nature corrompue s’aveugle elle même et est artificieuse pour se dissimuler à soi et aux autres ses défauts, les excuser et défendre par toutes sortes de prétextes, même saints en apparence, ne voulant en être reprise, mais les rejetant plutôt sur autrui et en accusant les autres, pendant qu’elle fait tout mal-à propos, et que même elle veut se décharger du devoir de renoncer à soi même et de changer. Tous ses prétextes y sont réfutés, et principalement ceux qu’elle tire de ce que Jésus Christ a tout agi et pâti pour les hommes, et qu’eux sont trop fragiles pour observer les commandements de Dieu. En Français, et en Flamand.

 

XII.

 

Le Renouvellement de l’Esprit Évangélique. Première Partie. Où sont proposées par des lumières divinement convaincantes et tout extraordinaires les grandes et fondamentales Vérités de la vraie Religion Chrétienne, du tout de Dieu, du Néant de l’homme, de sa Liberté, de la Fin de sa Création, de la Gloire où il a été créé, des Misères où il est tombé, de sa Corruption, de sa Restauration, de la grandeur de la Charité de Jésus Christ, et de celle de ses Mérites par lesquels il a racheté les hommes trois fois de trois grandes rébellions universelles, venant nous offrir à présent une troisième et dernière Rédemption par le Renouvellement de son Esprit Évangélique. Et à ce sujet il est montré combien profonde est l’incroyable corruption et la tromperie de notre nature et de notre méchant cœur, et combien il est nécessaire de les combattre et vaincre si l’on ne veut se damner éternellement. En Français, Flamand, Latin, et Allemand.

 

XIII.

 

Le Nouveau Ciel et la Nouvelle Terre, Première Partie. Où sont découvertes les merveilles de la gloire où le monde a été créé, et sur tout le premier homme : comment s’est faite sa tentation, sa chute, sa mort : item du Jugement, des derniers fléaux spirituels et corporels : de l’état des âmes après la mort, de la Résurrection première et seconde : de l’Enfer, du Paradis, de la beauté des corps glorifiés ; quelles dispositions doivent être dans les hommes afin que Dieu rétablisse et renouvelle toutes les créatures ; et comment le Diable, pour priver les hommes de ce bonheur, les tente et séduit à présent d’une manière toute semblable à celle par laquelle il tenta et séduisit au commencement nos Premiers Parents pour le leur faire perdre. En Français, Flamand et Allemand.

 

XIV.

 

Le Renouvellement de l’Esprit Évangélique. Deuxième Partie. Où sont proposés les motifs propres à se résoudre à embrasser l’Humilité, la Bassesse, la Pauvreté d’esprit, le Renoncement à soi même, la Haine de soi même, la Pénitence, l’Amour de Dieu, en un mot, la Vie Évangélique. Ces motifs y sont tirés de la considération de la Gloire où Dieu a créé l’homme, de la fin de sa Création, des Misères où il est tombé corps et âme en cette vie, des Misères éternelles d’après cette vie, de la Justice de Dieu, de l’Exemple de Jésus Christ et de ceux des Saints, des Joies et Gloires de la vie bienheureuse du siècle à venir, même de la tranquillité qu’on a dès cette vie à se laisser conduire de Dieu en toute chose comme un Enfant de sa Nourrice : comparaison qui est déduite au long d’une manière toute admirable et édifiante. En Français, en Allemand et en Flamand.

 

XV.

 

L’Antéchrist Découvert. Première Partie. Où est montré ce qu’est l’Antéchrist, comment il règne et domine universellement, non seulement en tant que la plupart des hommes sont liés à lui par pacte volontaire, mais aussi en tant qu’il tient le reste, même les meilleurs, sous son Empire, qui s’étend partout sous l’apparence de Christ, dans le Sanctuaire ou les Églises, dans les Cultes, les Entendements, les Cœurs, les Pratiques, les Spéculations et Doctrines, par lesquelles choses il fait rejeter Jésus Christ et ses remèdes. Dieu le fait voir à A. B., et elle le manifeste aux autres de la part de Dieu, lequel ayant jugé le monde, plein de pactionnaires Diaboliques, veut retirer à l’écart quelques bons, hors de la Domination de l’Antéchrist. En Français et Flamand.

 

XVI.

 

L’Antéchrist découvert. Seconde Partie. Où l’on voit comment l’Antéchrist a anéanti et chassé d’entre les hommes l’Esprit et la Vie de Jésus Christ, par les ténèbres où il a mis les Chrétiens en matière de Doctrine, de Pratique et de Culte de Dieu : savoir, touchant la S. Trinité, la Divinité Éternelle de Jésus Christ, ses Mérites, sa Satisfaction, son Culte, et tout Culte Divin, le but de sa Venue, la facilité et la difficulté de son Imitation, les Imaginations dont on se flatte d’être Enfants de Dieu, Régénérés, Prédestinés, Spirituels, rachetés, etc., par où il trompe et régit les mieux intentionnés, avec tout le reste des hommes, qui sont sous son Empire. En Français et en Flamand.

 

XVII.

 

L’Antéchrist découvert, Troisième et dernière Partie. Où l’on voit les moyens par lesquels l’Antéchrist a avancé sa domination universelle sur toute sorte d’états, de conditions, de professions, sur tous les Chrétiens, jusques dans le Trône de Dieu, s’étant servi de la lettre, (et non de l’Esprit) des Écritures, des choses saintes, des prétextes spécieux de Mérites de Jésus Christ, de la Satisfaction, de la Fragilité des hommes, et autres belles couleurs, pour détruire la Loi, la Charité, la Paix, l’Esprit de Christ, son Imitation, la Pénitence, par des haines, sectes, dissensions, erreurs, disputes, inimitiés, orgueils, présomption, hypocrisies, et semblables effets conformes à leur Principe qui est cet Esprit universel du Diable et de l’Antéchrist Régnant. En Français et en Flamand.

 

XVIII.

 

La Dernière Miséricorde de Dieu : I. Part. Contenant un Avant-propos où il est parlé du Malheureux état des hommes : des Jugements de Dieu sur eux : des Dernières grâces et vérités de Dieu : Que les hommes par leurs études ont aboli tout bien ; ont détruit la Foi vive et la Dépendance de Dieu, lesquelles il faut nécessairement reprendre, sans se flatter comme on fait, ni croire d’une Foi aveugle et morte. Comment il faut expliquer les Écritures, et éviter les opinions et Doctrines périlleuses des hommes, etc. Dans les trois premiers chapitres il est parlé de l’Existence de Dieu, de sa Connaissance, de ses qualités ou Attributs, de la Création du monde et de l’homme : de l’immortalité de l’âme et même du corps de l’homme ; et que toutes les œuvres de Dieu dureront Éternellement. En Français, Flamand et Allemand.

 

XIX.

 

L’Académie des Savants Théologiens. I. Partie. Où sont expliquées à fond par des nouvelles et vives lumières plusieurs matières Théologiques, soit Doctrinales, comme de la Grâce, de sa Généralité, Efficace, Suffisance, Résistance ; De la Prédestination, Élection, etc. Liberté de l’homme, etc. ; soit Morales comme, de l’Attrition, de l’Amour de Dieu, de la Morale corrompue des Casuistes, etc. ; Soit touchant le Culte extérieur, et la conduite des hommes ; Item de l’État de l’Église, des Religieux, des Pasteurs, des Chrétiens, selon qu’ils sont devant Dieu. En Français, en Flamand, et en Allemand.

 

XX.

 

L’Académie des Savants Théologiens. Seconde Partie. Où il est parlé du discernement des Esprits, que l’on doit faire dans l’état d’une Enfance Spirituelle, à laquelle on se doit rendre pour être gouverné et conduit de Dieu, sans quoi notre propre conduite et le choix que nous pouvons faire de quelque genre de vie que ce soit, Ecclésiastique, Politique, Économique, n’est que vanité et que perte et dommage pour l’éternité. De l’abus qu’on fait du Culte extérieur, des Dévotions et Cérémonies de l’Église ; du vrai usage que l’on en devrait faire : et de l’état périlleux où vivent les plus dévots d’aujourd’hui sans le savoir. En Français et Flamand.

 

XXI.

 

L’Académie des Savants Théologiens. Troisième et Dernière Partie : Où sont découverts les péchés intérieurs, cachés, et contre le S. Esprit, qui règnent dans presque tous les dévots d’à présent. Combien la Dépendance de Dieu est nécessaire à salut : que les Lois, et la Doctrine de Jésus Christ, reviennent à elle. Et du grand abus qu’il y a dans les Fréquentes Confessions et Communions, dont l’on se sert pour augmenter ses péchés et sa perdition. En Français, et Flamand, etc.

 

XXII.

 

La Sainte Visière. Par où l’on découvre que les hommes ont perdu la Vue et la lumière de la Foi pour connaître les choses éternelles ; par quels moyens : et de quelle manière n’ayant plus qu’une lumière naturelle et bestiale ils se sont conduits en matière de Religion, de Doctrines, et de leur Salut. Ce qui attire la ruine de la Chrétienté qui est toute aveugle, ne sachant plus ce qu’est la Foi. Il y est déclaré ce qu’est cette Véritable Foi Divine, et que Dieu rétablira l’Église dans elle par les lumières pleines et dernières du S. Esprit promis qu’il envoie des à présent sur la terre. En Français et en Flamand.

 

XXIII.

 

La Lumière du Monde. Troisième et dernière Partie : laquelle est remplie de Vérités lumineuses et incomparables, aussi fortes et salutaires qu’inconnues jusqu’à présent touchant le Franc-Arbitre ou la Liberté de l’homme, la Prédestination, l’Abandon à Dieu et la Dépendance de lui, la Corruption, l’Aveuglement et la Ruine de la Chrétienté, la Venue glorieuse de Jésus Christ, l’Envoi de sa Lumière, la Béatitude, la Foi, la Renaissance, l’Église, et beaucoup d’autres choses qui y sont traitées avec une évidence entièrement Divine, et de la dernière Conviction. En Français, Flamand et Allemand.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ANTÉCHRIST

 

DÉCOUVERT.

 

PREMIÈRE PARTIE.

 

 

Origine de l’Antéchrist.

 

1. Divers sentiments touchant l’Antéchrist. Le Diable source de tous maux, et dans soi par sa séparation d’avec Dieu, et dans les hommes par ses séductions, porte à ce sujet plusieurs noms, mais particulièrement celui d’Antéchrist à cause de sa séduction la plus universelle et efficace contredisant à Christ sous couverte de sainteté apparente et du manteau de Christ.

 

1. IL y a longtemps que j’entends divers sentiments sur le fait de l’ANTÉCHRIST. Plusieurs croient que ce sera une créature humaine, puissante, élevée, et qui fera soumettre tout le monde à soi par sa Tyrannie. Les autres disent que ce n’est rien autre chose que le Diable qui contredira à Jésus Christ. Et ainsi sont les hommes de plusieurs sentiments divers sur les Passages des Écritures qui parlent de l’ANTÉCHRIST. Et moi, je vous viens déclarer mon sentiment là dessus en suite des lumières que Dieu me donne.

2. L’ANTÉCHRIST n’est autre chose que le Diable, lequel en son essence est un Esprit malin qui s’est voulu révolter contre Dieu. Pour cela est-il devenu Diable, c’est à dire, source de tous maux, déchu de la source de tout bien. Car la privation de tous biens est la possession de tous maux. Il n’y peut jamais avoir aucuns maux sinon par la privation des biens : une personne ne peut être malade sinon lorsqu’elle est privée de sa santé ; elle ne peut être ignorante que par la privation du savoir ; et ne peut être pauvre que par la privation des richesses ; et ainsi de tout le reste : nuls maux ne se peuvent rencontrer sinon dans la privation du bien ; parce que les maux en eux-mêmes ne sont rien : à cause qu’ils n’ont pas été créés de Dieu 1 ; et ce qui ne vient pas de Dieu est un vrai néant. En sorte que le Diable en son essence n’est rien sinon la source de tous maux 2 : à cause qu’il s’est volontairement privé de tous biens. Ayant été créé de Dieu un bel Esprit, il a lui même défiguré cette belle image 3 ; de laquelle étant privé, il est devenu la source de toute laideur, aussi bien que celle de toute malice. Car s’étant privé de la lumière Divine, il est devenu l’Esprit de ténèbres 4 ; et s’étant privé de la Divine Vérité, il est devenu Père de mensonge 5 ; et s’étant retiré de la Justice de Dieu, il est devenu Impie, Trompeur et Infidèle 6.

3. Cet Esprit donc, source de tous maux, est appelé ès Écritures mêmes de divers noms, comme Diable, Satan, Esprit de ténèbres, Père de mensonge, Vieux Serpent, ANTÉCHRIST 7, et autrement. Néanmoins tous ces noms divers ne signifient en substance qu’une même chose, assavoir, un Esprit qui est source de tous maux et privé de toutes sortes de biens, lequel est le plus communément appelé Diable, comme son nom essentiel, d’où les autres ne lui sont que des noms accidentels ; comme Satan, parce qu’il tente les hommes ; Esprit de ténèbres, à cause qu’il les enveloppe en tant d’obscurité qu’ils ne savent là où ils doivent marcher. Il est appelé aussi Père de mensonge, parce qu’il séduit les hommes par mensonges et faux donner-à-entendre. Il est encore appelle Vieux Serpent, à cause qu’il a trompé du Vieux temps nos premiers Parents par l’organe du Serpent : mais à la fin, pour signifier l’accomplissement de sa malice, il est appelé ANTÉCHRIST, à cause qu’il s’est fait le Singe de Jésus Christ afin de se faire suivre et adorer comme lui. Pour cela dit-on, qu’il s’assoira au siège de Dieu, et se fera adorer comme s’il était Dieu 8.

4. En quoi sera accomplie l’extrémité de sa malice, parce qu’en tous ses autres faits elle n’a paru sinon en partie. Car lorsqu’il tente les hommes, il ne leur peut faire non plus de mal que celui auquel ils veulent consentir : et voyant que les maux de quoi le Diable les tente sont contraires à Dieu, ceux qui le craignent ne consentiront pas au Diable. Sa malice ne paraît pas aussi en accomplissement en ce qu’il enveloppe les hommes dans des grandes ténèbres, puisque par icelles il ne saurait gagner tout le monde, à cause qu’entre les hommes il y en a encore plusieurs qui cherchent la lumière en connaissant qu’ils sont en ténèbres, et qu’ils ne connaissent le sens parfait des Écritures ou divins mystères, ne se pouvant arrêter ou contenter de ce qu’on leur a dit ou enseigné. Et par ainsi le Diable n’a pas encore le plein pouvoir sur tous les hommes par les ténèbres qu’il a éparses sur tout le monde : non plus aussi par ses mensonges ; à cause que plusieurs personnes se trouvent encore sur la terre, et s’y en est trouvé de tout temps, qui discernent le mensonge de la Vérité, tôt ou tard, ils connaissent les fausses tromperies du Diable, et rejettent ses mensonges, ou se repentent de les avoir suivis : comme fit Adam : ce qui est un moindre bien que de n’avoir pas écouté les mensonges du Diable. Il eut beaucoup mieux valu qu’Adam n’eût pas écouté les mensonges du Diable, qu’il lui faisait par l’organe du Serpent, que de s’en repentir après les avoir suivis. Cependant le Diable n’a pas encore exercé sa plus grande malice par l’organe du Serpent ; à cause que les effets de ses mensonges furent aussitôt découverts : car il avait promis à Adam qu’il ne mourrait point 9 ; mais qu’il serait comme Dieu : mais Adam se sentit aussitôt saisi et couvert d’un corps mort ; de quoi il eut vergogne, et se voulait cacher de Dieu même pour sa confusion, et vit véritablement qu’il n’était pas devenu Dieu, si que le Diable lui avait mensongèrement fait entendre. Par où se voit que le Diable n’a pas exercé sa pleine malice sur les hommes par le moyen du Serpent, quoi qu’il en ait retenu le nom.

5. Mais il exerce sa pleine malice en se faisant le Singe de Jésus Christ, par lequel moyen il a presque attiré maintenant tout le Monde sous son Empire. C’est pourquoi ce nom d’ANTÉCHRIST signifie la plus noire malice du Diable, à cause qu’elle est couverte et voilée du manteau de Sainteté, voire de Divinité, avec quoi il séduit les plus pieuses personnes et les mieux intentionnées, lesquelles fort difficilement découvriront en temps leurs malheurs, et tardivement se convertiront ; à cause que la malice de laquelle le Diable les trompe est en apparence la plus grande Vertu ; et celui qui se croit aujourd’hui Vertueux est charmé avec les plus grandes malices du Diable, lequel ne peut avoir de nom plus propre que ANTÉCHRIST, qui contient en soi le chef et le capital de toutes ses malices.

 

 

II. Les mieux intentionnés adhèrent au Diable, le servent et adorent en qualité d’Antéchrist, à cause des œuvres qui ont l’apparence de celles de Christ, pendant qu’ils sont possédés d’un Esprit Antéchrestien, opposé à celui de Christ de pauvreté, mépris, souffrance, et humilité, abnégation propre, et de charité.

 

6. C’est de quoi néanmoins les hommes se donnent le moins de garde. Tous ceux qui sont bien intentionnés fuient le Diable, le mensonge, les ténèbres, le Serpent : mais adhèrent insensiblement à l’ANTÉCHRIST, lequel porte toutes ces malices particulières en soi ; mais elles sont couvertes de Sainteté, afin que les hommes ne les aperçoivent nullement : car le Diable n’est jamais sans mensonges et tromperies, non plus que sans ténèbres et erreurs : mais ces choses sont toutes cachées sous le manteau de Vérité et de Justice. Pour cela Jésus Christ a-t-il appelé le Règne de ce perfide trompeur, temps dangereux 10, et nous a tant de fois averti de nous de nous donner de garde des faux Christs et des faux Prophètes 11 : à cause qu’il n’y a pas tant de dangers de se laisser tromper et séduire par des maux apparents, comme il y en a par des maux couverts avec les œuvres de Christ ou les œuvres des Prophètes, lesquelles sont aimées de toutes gens de bien.

7. Ce que le Diable a assez découvert, et vu par expérience que depuis le commencement du monde il n’a rien su gagner sur les hommes de bien par des maux découverts. Mais à la fin il s’est revêtu du manteau de Christ, et en a par ce moyen séduit plusieurs, et séduira tout le reste s’il n’est bientôt découvert par la grande miséricorde de Dieu : car autrement, pas une seule personne n’échapperait de ses pièges, si couleurés de vertus, que les plus gens bien pensent maintenant mal-faire à ne pas suivre l’ANTÉCHRIST, parce qu’ils le regardent et le tiennent aujourd’hui pour Christ même, à cause qu’il imite CHRIST en paroles et en beaucoup de choses extérieures, mais n’a en rien son Esprit intérieur. Ce qui est assez probable par la vie des hommes de maintenant ; desquels plusieurs parlent comme Christ et se disent Chrétiens pour la vie 12, pendant qu’ils ne possèdent dans leurs âmes ni dans leurs volontés pas une seule qualité de l’Esprit de Christ. Car au lieu d’aimer la pauvreté, ils aiment les richesses de ce monde ; et au lieu d’aimer les souffrances, ils aiment les aises et leurs contentements ; et au lieu de vouloir être méprisés, ils désirent d’être honorés ; et ainsi de tout le reste : en sorte qu’on ne saurait voir aujourd’hui un Chrétien qui soit possédé en rien de ses actions du même Esprit comme a été Christ. Et cependant tous se tiennent grandement offensés d’entendre dire qu’il n’y a plus de vrais Chrétiens sur la terre, parce que plusieurs s’estiment d’être des vrais Chrétiens. Que s’ils sortaient hors des ténèbres où le Diable les a enveloppés, ils verraient clairement et confesseraient hautement et véritablement, qu’ils sont des vrais Antichrétiens.

8. Je ne parle que des meilleurs de notre temps : car ceux qui sont dans les tromperies et mensonges, ténèbres ou séductions manifestes, sont les Disciples du Père de Mensonge, de Satan, ou du vieux Serpent, lesquels ont un peu moins de malice, quoi que tout sorte du même Diable : toutefois avec cette différence que ces personnes suivant ces maux manifestes sont plus faciles à se convertir que ne sont ces Antichrétiens, à cause que plus facilement ils découvriront leurs maux et la tromperie du vieux Serpent. Pour cela dit JÉSUS CHRIST, que les méchants et paillards entreront au Royaume des cieux ; et que les Enfants du même Royaume en seront déchassés 13. Ce n’est pas qu’il veuille dire que les méchants et paillards entreront au Royaume des Cieux en demeurant dans leurs malices ; mais seulement qu’ils se convertiront plus tôt que ceux qui se croient Chrétiens à cause qu’ils en portent le nom, pendant qu’il leur suffit d’être Enfants du Royaume sans qu’ils soient possédés de l’Esprit de leur Père Céleste, lequel disait autrefois aux Juifs : Si vous êtes Enfants d’Abraham, faites les œuvres d’Abraham 14. Car ce n’est autrement rien d’être Enfants d’Abraham, vu que des pierres Dieu peut faire des Enfants d’Abraham 15 ; c’est à dire, des cœurs endurcis comme des pierres par le péché, il en fera des Enfants de son Royaume par leur contrition, d’où ces Chrétiens de nom, sur la croyance qu’ils sont enfants du Royaume, en seront chassés dehors, parce que leurs vies ont été tout à fait Antichrétiennes. Ce qu’ils n’aperçoivent nullement ; à cause que le Diable leur a aveuglé l’Esprit, leur persuadant qu’ils sont des Chrétiens en possédant le Véritable Esprit du Diable, lequel est couvert du masque de Christ, par lequel masque il se rend inconnu à tous les meilleurs, qui le servent et l’adorent sans le connaître 16, pensants qu’ils sont guidés par l’Esprit de Dieu, lorsqu’ils sont conduits et dirigés par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST. S’ils n’avaient pas les yeux bandés par l’ensorcellement, ils verraient bien qu’au fond de leurs âmes il n’y a pas l’humilité de Jésus Christ, ni l’abnégation d’eux mêmes, non plus que la charité, avec les qualités dont S. Paul la décrit 17. Mais la première chose que le Diable fait pour séduire les âmes, c’est qu’il les rend aveugles 18, afin qu’elles ne voient pas de quel Esprit elles sont menées. Et dans cet aveuglement il les conduit tous les jours de leur vie par des choses bonnes en apparence, et les conduit à la fin aux Enfers avec lui.

 

 

III. Le Diable Antéchrist règne à présent en esprit ; mais à la fin prendra un corps humain pour consommer son règne malheureux, et assouvir, même par force, son ambition d’être Dieu : mais le Vrai Dieu abrégera les jours, de peur que toute chair, les élus mêmes, ne périssent.

 

9. Tout cela arrive parce qu’on ne sait pas ce que c’est de l’ANTÉCHRIST, et qu’on ne croit pas qu’il règne maintenant dans le monde. Ceux qui se persuadent qu’il sera une particulière personne qui doit venir à la fin du monde pour séduire les hommes, ne se trompent pas en tout point. Car je crois qu’afin de contrefaire Dieu en tout ce qu’il lui sera possible, il prendra aussi un corps humain 19. Point qu’il ait la puissance, comme Dieu, de se créer un corps : mais par l’entremise de ses Sorciers et Sorcières il peut produire un corps de leur semence, afin par le moyen de ce corps d’opérer ses plus grandes merveilles, et assujettir beaucoup de personnes à soi, même par violence, lorsqu’il ne saura plus séduire par ruses ou tromperies. Cela se fera à la fin du Règne de l’ANTÉCHRIST, lorsqu’il aura perdu l’espérance de se faire adorer comme Dieu de tous les hommes : il contraindra alors ceux qu’il n’aura pas su gagner par ses ruses, et ses poursuivra par force majeure, par armes et guerres extérieures 20.

10. Mais ses cruautés ne seront pas si dangereuses que ses saintetés fausses, avec lesquelles il attrape ceux qui croient être les plus gens de bien, lesquels se méprennent par leur aveuglement, et adorent le Diable au lieu de Dieu, parce qu’il se rend en beaucoup de choses semblable à Dieu. Son nom de Diable ne signifie autre chose que fausse Déité, et est en effet vraiment tel. Car il ne s’est jamais déporté de cette ambition de vouloir être Dieu. Il la continue toujours. C’est le sujet pourquoi il tente les hommes, afin de les réduire sous son obéissance, et de se faire par eux adorer. Il connaît qu’ils ont leurs franches volontés, et sont autant libres de le tenir pour Dieu comme d’adorer le vrai Dieu : c’est pourquoi le Diable s’efforce dès le commencement de la création du monde à tenter continuellement l’homme. Ce n’est pas qu’il croie que la damnation de tous les hommes ensemble puisse soulager son malheur : mais c’est que par leur damnation il veut nourrir son ambition, en se faisant adorer comme Dieu 21, du moins par ceux qu’il gagne à soi et gagnera jusqu’à la fin du monde : car alors son règne cessera. C’est pourquoi il n’entend pas volontiers parler du dernier Jugement, et empêche aussi le plus qu’il peut que les hommes ne croient qu’il approche et est jà venu ; à cause qu’il tombera lors dans un désespoir enragé de ne pouvoir régner sur tous les hommes, vu que plusieurs lui résisteront encore, et voudront adorer le VRAI DIEU, et pas le FAUX DIEU, qui est le Diable.

11. C’est pourquoi il s’efforce plus que jamais, sachant bien qu’il lui reste peu de temps pour tromper les hommes 22. L’on voit bien que son Empire a fort grand domaine maintenant : car son Esprit de mensonge, de malice, et d’injustice règne par tout le monde universel. Il n’y a plus qu’aucunes âmes particulières qui aspirent après la Bonté, la Justice et la Vérité de Dieu : encore le font-elles imparfaitement, à cause des ténèbres que ce faux Dieu a éparses par tout le monde. C’est pourquoi les jours seront abrégés 23 : car autrement il séduirait tout le reste, et nulle chair ne serait retenue sans corruption, vu qu’il avance journellement à en gagner davantage, et gagnerait les élus mêmes, selon le dire de Jésus Christ, s’il était possible.

 

 

Manifestations de l’Antéchrist.

 

IV. Les élus que l’Antéchrist peut séduire ne sont pas ceux d’une élection absolue qu’on attribue à Dieu, aussi bien qu’une pareille réprobation, par une Théologie en plutôt Diabologie de l’Antéchrist, par laquelle il aveugle et séduit ceux qu’on croit les plus parfaits, et les étoiles du Ciel.

 

IV. Ce n’est pas qu’il y ait des hommes particulièrement élus, lesquels ne pourraient être séduits par cette fausse Déité, puisque tous en général subissent ses tentations. L’on voit cela dans la personne de Jésus Christ même, qui fut tenté par ce Diable 24. Mais c’est qu’il est si subtil qu’il gagnerait à la fin les personnes mêmes lesquelles de leur libre volonté ont élu et choisi de demeurer fidèles à Dieu. Pour celles-là, le temps sera abrégé. Car si c’étaient des élus nécessités à bien-faire, comme aucuns aveugles veulent se persuader, il ne serait nul besoin que Dieu abrégeât les jours : vu que ces élus absolus n’auraient pas besoin de cette abréviation de jours, en restant élus aussi bien dans un long temps que dans un temps raccourci. À quoi bon, Dieu abrégerait-il les jours pour les élus, s’ils ne pouvaient absolument périr ou être séduits ? Ce qui est une grande tromperie de Satan, de persuader aux hommes, qu’ils sont élus ou réprouvés de Dieu même, lequel ne peut jamais faire aucuns maux, et la damnation d’une seule âme est le plus grand mal de tous les maux, auquel Dieu ne peut jamais entrevenir 25, à cause qu’il est la Source de tous biens 26, exempt de tous maux : en sorte que si Dieu avait fait sur les hommes quelque destin ou prédestination, il les aurait assurément tous destinés à la vie bienheureuse, et nuls à la damnation : car autrement il ne pourrait être Dieu. Et encore bien que le vrai Dieu soit incompréhensible, il est pourtant en essence la source de tout bien, et la privation de tout mal. Mais ce faux Dieu ou cet ANTÉCHRIST séduit les Esprits des hommes par des fausses spéculations pour les faire insensiblement adhérer à lui en se détournant du vrai Dieu, leur faisant entendre que Dieu est partial, et qu’il choisit une personne à salut ; et qu’il est aussi cruel en choisissant l’autre à la damnation : et ainsi de tout le reste. La science avec laquelle on doit connaître les vertus de Dieu sert maintenant à le blasphémer : et ce qu’on appelle Théologie est devenu Diabologie, puisqu’elle ne sert qu’à flatter les hommes dans leurs péchés, et les aveugler au fait de leur salut.

13. Encore sont-ce ceux qu’on estime les plus parfaits d’aujourd’hui qui sont dans ces ténèbres, lesquels croient eux mêmes être dans la Vérité, voire dans la lumière de Dieu, à cause qu’ils sont dans beaucoup de Vérités plus que les autres, selon la raison même. Mais le Diable ne se soucie pas avec combien de chaînes il tire les hommes à soi. Il ne lui en chaut, encore bien que ce ne serait qu’avec un fil d’or ou de soie : moyennant qu’il les ait sous sa volonté, ce lui est tout un. Il se sert des moyens les plus saints et parfaits pour gagner ceux qui aspirent à la sainteté et perfection : car il sait bien qu’il ne les pourrait gagner par autres voies.

14. C’est par cet artifice qu’il fait tomber les étoiles du Ciel 27, comme Jésus Christ a prédit que les étoiles tomberont du Ciel 28. Ce n’est pas que ces Astres matériels tomberont dans la terre : car elle ne les saurait contenir, puisqu’ils sont sans comparaison plus grands que toute la terre, laquelle ne serait pas suffisante pour contenir une seule étoile : mais Jésus Christ parle de ces âmes lumineuses comme des étoiles 29, lesquelles excellent en sciences, doctrines, voire en choses mystiques, dans quoi ils brillent comme des étoiles du firmament entre les autres hommes. Cependant on les verra tomber par les pièges que l’ANTÉCHRIST leur dressera insensiblement et sans qu’ils s’en aperçoivent, croyant même que les fines ruses sont des permissions de Dieu, dans lesquelles ils croiront lui rendre service agréable ; qui seront en effet des rets que le Diable tend pour les attraper, sans qu’ils le remarquent, et encore moins les évitent.

 

 

Progrès de l’Antéchrist.

 

V. Fatale incrédulité des hommes touchant le temps de l’Antéchrist. Il règne à présent. Quand il a commencé, et ses progrès de violence et de ruses, par disputes, gourmandise, avarice, et études humaines, qui ont introduit dans tous la corruption et l’erreur.

 

15. Voilà, Monsieur, le triste siècle dans lequel nous vivons à présent, pendant qu’on s’imagine d’en être encore bien éloigné. L’on attend à croire que cet ANTÉCHRIST règne jusqu’à ce qu’on le verra en corps humain : et il sera lors trop tard de le croire : à cause que lui étant soumis en esprit, nous n’aurons aucune force ou vigueur spirituelle pour lui résister ; et le moindre effort qu’il fera sur nous, il remportera la victoire, et gagnera notre volonté, de tant plus qu’elle sera fort affaiblie par les consentements spirituels qu’on lui a donnés auparavant. Il est bien né en corps humain depuis quelques années ; mais il est né en esprit depuis que Jésus Christ est venu au monde 30, et il a commencé à le contrefaire dès qu’il vivait en terre avec ses Apôtres. Ne vous souvient-il pas, Monsieur, qu’il y avait dès lors des faux Prophètes et des faux Christs, lesquels voulaient acheter les dons de faire des miracles pour argent 31, comme Simon le Magicien et autres qui enseignaient au Nom de Christ, et même faisaient des signes extérieurs de Sainteté ? Voyez un peu, Monsieur, comment cet Esprit d’Antéchrist est augmenté et agrandi depuis ; et remarquez s’il n’a pas perverti les choses les plus saintes à son avantage !

16. Il a premièrement induit les volontés des Sages, Scribes et Pharisiens à mettre Jésus Christ à mort, à cause que sa doctrine découvrait la malice du Diable. Il ne se servit pas des méchants découverts, mais des Prêtres et de ceux qui enseignaient la Loi de Dieu au peuple. Par iceux il a fait tuer, pas le corps de Jésus Christ seulement, mais encore ceux de ses Apôtres et Disciples. Mais depuis qu’il a craint que cette Tyrannie ne découvrît sa malice, ou le rendît suspect en quelque chose ; il a usé de fines ruses, se glissant seulement dans les esprits des hommes afin qu’ils ne suivissent nullement la doctrine de Jésus Christ 32. Et parce qu’il voyait qu’elle était estimée et suivie de plusieurs, il ne l’a pas voulu blâmer directement,  mais l’a sait mépriser effectivement ; et a si bien réussi dans cette entreprise, qu’à présent tout le monde méprise par effet la Vie et Doctrine de Jésus Christ, en pensant l’imiter et le suivre.

17. Et pour venir à chef de sa maudite entreprise, il a commencé à semer DISPUTES et questions entre les Disciples de Jésus Christ 33. L’un disait Je suis de Paul ; et l’autre, d’Apollos, étant en esprit déjà divisés. De là, il a gagné le cœur de plusieurs Disciples par GOURMANDISES 34 et AVARICE 35, mangeant goulûment pour ne pas donner aux frères leurs vivres, ni rendre leurs biens communs pour leur subsistance, si avant, qu’un chacun a commencé à tenir ce qu’il avait. Par où la Charité Chrétienne a commencé à se raffroidir, et l’avarice à posséder le cœur de plusieurs. Et depuis que cet ANTÉCHRIST a eu possession du cœur des Chrétiens par le péché d’avarice, il les a fait tomber d’un péché à l’autre insensiblement, et tout cela sous de bons prétextes, prenant son modèle sur les œuvres et la doctrine de Jésus Christ ; pas pour les faire mettre en pratique, mais seulement pour les faire spéculer et en tirer des gloses et des explications toutes à la faveur du Diable. Et voyant que plusieurs cœurs simples et droits demeuraient constants dans la doctrine de Jésus Christ, il inventa les Études, et fit bâtir des ACADÉMIES, afin de cultiver là les esprits pour inventer des subtiles raisons par lesquelles il pouvait vaincre et gagner à soi les simples et droits de cœur. L’on peut bien clairement voir par les écritures que Jésus Christ ni ses Apôtres ou disciples n’ont pas édifié des Écoles, ni bâti des Universités, ni fait apprendre le Latin ou autre langage à tous ceux qui voulaient se rendre Disciples de Jésus Christ 36 ; mais leur ont appris et inculqué de l’Esprit de Simplicité, d’Humilité et de Pauvreté. Et ces Écoles résistantes à l’Esprit de Christ enseignent la finesse, l’orgueil et l’avarice.

18. Cependant il n’y a maintenant nulles gens de bien qui ne veulent envoyer leurs Enfants à ces Écoles d’ANTÉCHRIST, sous prétexte même que ces études rendront de l’honneur à Dieu. Comme si le même Dieu avait changé de Loi ou d’intention depuis qu’il a envoyé Jésus Christ sur la terre. L’on touche ces Vérités au doigt, et cependant on ne veut pas lever la tête pour regarder d’où vient l’origine de ces nouvelles inventions, mais on suit l’un l’autre la tête baissée à l’aveugle, se persuadant que c’est très bien fait d’envoyer ses Enfants aux études des lettres, quoiqu’on puisse assez voir qu’ils en retournent plus malicieux qu’ils n’y ont été. De quoi le Diable s’éjouit grandement, sachant bien qu’il ne gagnera pas seulement les âmes des étudiants par leurs études, mais qu’ils lui serviront d’instruments pour en gagner plusieurs par leurs doctrines humainement acquises, lesquelles sont inventées par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST.

19. Car aussi tôt que le Diable a fait humer à ces jeunes gens le poison des études, il les élève ès dignités, et les fait promouvoir afin d’enseigner au peuple les doctrines du Diable. Car pour enseigner seulement la doctrine de Jésus Christ, il ne faut pas aller dans les Académies des hommes, mais dans les Saintes Écritures, qui sont les Testaments que notre Père Céleste nous a laissés pour faire entendre ses volontés et les choses que nous devons faire et laisser pour lui être agréables 37. Ces Testaments ne sont pas difficiles à entendre pour les cœurs humbles et soumis à Dieu 38, mais sont grandement obscurs pour les Sages superbes qui avec leurs jugements humains veulent comprendre les choses divines 39. C’est en quoi ils tirent tant d’erreurs des Écritures mêmes, lesquelles ont fait tant de divisions entre les Chrétiens, tant de Religions diverses, tant de Sectes et d’hérésies. Tout cela ne vient que des études des hommes. Et encore l’on n’aperçoit par que ces études sont inventées par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST : comme aussi toutes ces communautés, ces Religions et Églises diverses.

 

 

L’Antéchrist domine ès Églises.

 

VI. L’Esprit de l’Antéchrist règne dans toutes les Églises, communautés, et leurs membres, régis tous par un Esprit opposé à celui de Christ. Que cette corruption est imparable, étant universelle.

 

20. Car je vous prie, Monsieur, de considérer avec moi, pour savoir si vous trouverez bien aujourd’hui dans le monde quelque Église, Secte, ou Communauté, dans lesquels l’Esprit de Jésus Christ domine. Pour moi, je n’ai su jamais trouver autre chose que des corps d’Églises ou des assemblées Politiques, réglées et dirigées par l’Esprit des hommes : cependant que ces Églises se disputent et débattent pour maintenir que chacune d’icelles est la meilleure. Si l’une était moins mauvaise que l’autre, il y aurait bien à s’étonner ; puisque toutes sont sorties des inventions des hommes, et qu’il n’y peut avoir rien de bon s’il ne vient de Dieu 40, et tout ce que Dieu n’a pas édifié sera assurément renversé 41, quoiqu’on le croie bon au jugement des hommes. C’est pourquoi j’attends le renversement de tous ces bâtiments faits de main d’hommes, afin que Dieu en édifie un autre qui ne sera pas fait de mains ni d’esprit d’hommes 42. Jusques alors je ne saurais voir à quelle Religion ou opinion je me devrais arrêter, pour les voir toutes en général et chacune en particulier fondées sur quelque Esprit erroné, l’une d’une façon, l’autre de l’autre. Si vous me donniez. Monsieur, les Catéchismes ou les fondements de toutes les Religions, Sectes, ou opinions qu’il y a maintenant dans le monde, je vous dirais bien en quoi elles sont en des erreurs, et aussi ce qu’il y a de bon en chacune. Mais je ne suis pas curieuse de savoir tout cela en particulier. Ce m’est assez de voir à mon grand regret en général qu’elles ne sont pas fondées ni appuyées sur l’Esprit de Jésus Christ, mais plutôt sur le vrai Esprit de l’ANTÉCHRIST : comme tout le monde pourra voir si un chacun veut prendre la peine de le considérer avec moi. Les choses sont si manifestes qu’un Enfant les pourra découvrir, et entendre, aussi bien que les Sages.

21. Voyez, je vous prie, s’il y a dans le monde à présent une Église, quelque Religion ou Communauté, dans laquelle l’on aime la pauvreté, comme Jésus Christ a fait ; et si les hommes qui les régissent sont véritablement pauvres d’esprit 43, c’est à dire, qu’ils rejettent de leurs Religions les commodités, les honneurs et les richesses de ce monde, lorsqu’ils les pourraient légitimement avoir et posséder ; puisque Jésus Christ pouvait posséder toutes ces choses en abondance : cependant il les méprise et rejette loin de soi, et appelle S. Pierre Satan parce qu’il lui disait qu’il ne devait pas tant souffrir 44 : en quoi il montre qu’il n’était pas seulement pauvre en la volonté des richesses ou de l’argent du monde, mais qu’il était aussi pauvre des aises de son corps, vu qu’il déchasse arrière de soi son Apôtre parce qu’il souhaitait qu’il n’eût pas tant souffert. Il était aussi pauvre d’honneur, en défendant au Diable de ne pas dire qu’il était le Fils de Dieu 45, et en menaçant saint Pierre qu’il n’entrerait pas en son Royaume s’il ne lui voulait permettre qu’il lui lavât les pieds 46. Où sont-ils, Monsieur, maintenant, ces hommes, quoique Spirituels, Pasteurs, ou Directeurs des autres, qui soient possédés de cet esprit de pauvreté volontaire, laquelle Jésus Christ nous est venu enseigner, et l’a lui même pratiquée étant sur la terre pour nous en donner l’exemple ? Cependant que tant de Religions se disent Chrétiennes ou fondées sur l’Esprit de Jésus Christ : quoi qu’il n’y ait en vérité rien de semblable : car au lieu d’aimer la pauvreté, ils aiment tous les richesses ; et au lieu de mépriser les honneurs, ils les cherchent de tout leur pouvoir ; et au lieu d’aimer les malaises et l’incommodité, ou choses pénibles, ils aiment les aises et leurs plus grandes commodités : et avec tout cela, ils s’appellent Apôtres, ou Disciples de Jésus Christ ! Ce qui ne peut venir par une malice humaine. Il faut qu’elle soit Diabolique et accompagnée de quelque charme magique, qui aveugle les entendements pour ne pas voir des faussetés si manifestes et évidentes.

22. Cependant, tout le monde est là dedans, et personne ne l’aperçoit : car les œuvres des plus parfaits de maintenant sont toutes directement opposées à celles de Christ, et on se persuade par une fausse croyance qu’elles imitent Christ ; du moins, un peu de loin. Ce de quoi il n’y a rien de vraisemblable. Je dis d’entre les plus parfaits : car je ne veux pas m’amuser à parler des péchés et des maux manifestes, à cause qu’un chacun les connaît assez ; mais la fausseté et l’hypocrisie de l’ANTÉCHRIST est encore cachée à tous. L’on voit bien les mauvais fruits qu’il produit par le comportement des hommes ; mais on ne connaît pas d’où vient l’origine de tant de maux. L’on s’imagine qu’il y a eu en tout temps des personnes méchantes. Et même les historiens modernes nous font accroire que le monde a même été pire du passé qu’il n’est à présent, parce qu’ils lisent les histoires de quelques Tyrans ou personnes cruelles, lesquels ont exercé leur furie sur quelques peuples ou personnes particulières. Mais ils ne regardent pas que le mal est maintenant général et universel, point seulement dans les méchants découverts, mais dans ceux qui font profession de vertu et sont appelés le sel de la terre, d’où Jésus Christ demande avec quoi l’on salera la chair lorsque le sel est corrompu 47 ?

23. C’est en quoi je vois qu’il n’y a plus rien à réparer ; parce que la corruption est universelle. Quelque bon Médecin que ce soit ne saurait guérir un membre corrompu d’un corps : il faut qu’il coupe ou fasse tomber la corruption avant qu’il puisse guérir la personne : ainsi en est-il du corps de l’Église de Jésus Christ ; elle ne peut être sainte jusqu’à ce que tous ses membres corrompus soient coupés. L’Église immortelle de Jésus Christ, c’est sa doctrine, laquelle ne périra jamais, parce qu’elle est issue de Dieu 48 ; mais les membres mortels de cette Église sont corruptibles, et y en a eu de tout temps quelques uns de corrompus 49. Les hommes se corrompent fort facilement depuis le péché d’Adam : car dès le beau commencement qu’il n’avait encore produit que deux enfants, un Abel était saint, et Caïn corrompu : et ainsi le monde s’est avancé en pis jusqu’à présent. L’on ne peut pas dire avec vérité qu’il y ait encore un Caïn et un Abel, c’est à dire la moitié du monde méchante et l’autre moitié bonne : car tous, en général ont corrompu leurs voies. C’est de ce temps que David dit que le Seigneur a regardé sur toute la terre et n’a pas vu un seul qui fît bien 50 ; et répète, pas JUSQU’À UN, pour mieux exprimer la corruption universelle de tous les hommes en général. Ce qu’on a bien du mal à faire croire aux personnes de maintenant, lesquelles sont montées à un si haut degré d’orgueil qu’elles ne veulent pas reconnaître leur état malheureux dans lequel elles vivent à présent. Cela est une des marques la plus assurée que toutes sont déchues de la droite voie et de la doctrine de Jésus Christ, qui dit de lui même qu’il n’est qu’un ver, et non pas un homme ; mais l’opprobre des hommes 51. Mais ces personnes, qui se disent Chrétiennes, voire Lieutenants de Jésus Christ sur la terre, s’estiment plus que des hommes, ne voulant pas être en opprobre à personne, mais élevées sur toutes les nations du monde.

 

 

L’Antéchrist dans les Conducteurs.

 

VII. L’Antéchrist règne dans et par les Conducteurs des âmes, enflés de vaines spéculations, résistants à la vérité, dans leur aveuglement falsifiant la Doctrine de Jésus Christ, séduisant et menant le peuple au chemin large sous la couverture des paroles et des cérémonies extérieures de Jésus Christ.

 

24. Ne voilà pas, Monsieur, le vrai Esprit de l’ANTÉCHRIST qui s’est assis au Trône de Dieu ; vu que Jésus Christ s’est toujours abaissé et humilié, et que ces Chrétiens s’élèvent par la vertu même. Si tôt qu’ils ont appris par lectures ou autre étude quelques belles spéculations de la vie mystique, ils s’élèvent au dessus des autres, et se présument d’enseigner la doctrine de Jésus Christ avant qu’ils aient eux mêmes appris en pratique la première lettre de l’Alphabet dans la Loi Évangélique : ce qu’ils font assez paraître lorsqu’ils se fâchent d’entendre dire qu’ils ne sont pas des vrais Chrétiens. Ils sont comme Jannes et Mambres qui résistent à la vérité 52 : car s’ils avaient seulement le désir de devenir vrais Chrétiens, ils écouteraient avec joie ceux qui leur veulent dessiller les yeux pour faire voir la vérité du pauvre état de leurs âmes, bien loin de s’en fâcher, ou frapper le Médecin qui les veut guérir. L’on ne peut avoir plus d’assurance qu’ils sont des aveugles que lorsqu’ils disent et croient qu’ils sont des vrais Chrétiens, au même temps que tout le monde peut voir qu’ils sont des vrais Antichrétiens, et des résistants à la vérité de Dieu pour adhérer aux illusions du Diable.

25. Ce n’est pas de merveilles que ces pauvres malavisés se trompent ; parce qu’ils croient être clairvoyants pendant qu’ils sont aveugles. C’est de ceux-là que Jésus Christ parle en disant que s’ils étaient aveugles, ils verraient clair ; mais parce qu’ils disent Nous voyons, ils sont aveugles, et ne cherchent pas remède à leurs aveuglements 53. Mais parce que le Diable couvre toutes ses tromperies avec des Vertus apparentes et des prétextes de sainteté 54, il les endurcit dans leurs aveuglements, se persuadant qu’on les veut tromper lorsqu’on leur veut faire connaître la Vérité, laquelle est cependant si bonne à découvrir pour celui qui veut ouvrir les yeux de son entendement : car les malices de l’ANTÉCHRIST sont si palpables qu’on les touche au doigt, même avec une raison naturelle. Il est bien vrai que toutes les œuvres de l’ANTÉCHRIST ont quelque couleur des œuvres de Christ ; mais ce ne sont que des fausses teintures, lesquelles se laveront avec l’eau des larmes de ceux qui embrasseront la vraie Pénitence : car au plus fort, l’ANTÉCHRIST ne peut tromper sinon ceux qui veulent bien être trompés 55 : car ceux qui ont mis fermement leurs confiances en Dieu, ils découvriront ses ruses, moyennant qu’ils se détachent de toutes créatures pour adhérer à leur Créateur.

26. Ce qui est bien rare à trouver aujourd’hui, où les Sages ont tellement empiété sur les cœurs du peuple qu’il pense n’y avoir pas de Salut à espérer sinon par la direction des hommes. C’est avec quoi le Diable a trompé la plus grande partie des Chrétiens, lesquels croient maintenant plus à la parole de quelque homme qu’à la Parole de Dieu même 56. Cela est prouvé par les effets de leurs vies : car encore bien qu’un chacun sache qu’il faut adorer un seul Dieu, ils adorent cependant les hommes qui les enseignent. Car s’ils ne faisaient pas plus d’estime de leurs gloses ou explications que de la Parole de Dieu, ils n’oseraient vivre en repos en désirant les richesses, honneurs, ou plaisirs du monde, comme on voit que tous les Chrétiens vivent aujourd’hui, un chacun s’imaginant que toutes ces choses leur soient permises, puisque leurs Directeurs en font de même, et déclarent « qu’il ne faut pas entendre les paroles de Jésus Christ à la lettre, principalement en ce qui regarde les biens et plaisirs de cette vie, disant qu’il ne faut pas en effet abandonner ses richesses pour suivre Jésus Christ ; mais qu’il faut seulement abandonner l’affection desdites richesses » : et ainsi par un venin bien subtil ils empoisonnent les âmes, et les font mourir éternellement : car en se présumant de n’avoir pas d’affections aux richesses, l’on y demeure tellement attaché, qu’on aimerait quelquefois mieux de perdre la vie que de venir pauvre.

27. Ces nouveaux Directeurs sont les vrais Instruments de Satan 57, lequel s’est servi du passé de l’organe du Serpent pour tromper nos premiers parents par fausses persuasions, et se sert maintenant de l’organe de ces Directeurs pour tromper les plus pieuses personnes. Il tient à soi par ses mauvaises tentations la plupart des hommes, qui consentent à lui de leurs volontés délibérées ; mais ceux qui ne veulent pas consentir au Diable de leurs volontés délibérées y consentent indirectement par l’organe de ces Serpents de notre temps, lesquels font au peuple des belles propositions de salut en vivant dans leurs amours propres, et en nourrissant la chair et le sang, et la convoitise des honneurs et richesses du monde 58. Ils les mènent par un chemin large, où Jésus Christ en a enseigné un étroit ; et expliquent et colorent si bien les œuvres et paroles de Jésus Christ, qu’ils persuadent aux hommes que le chemin de damnation est celui du salut. Et un chacun les croit à l’aveugle, parce qu’ils les tiennent pour Apôtres ou Disciples de Jésus Christ, sans sonder jusques au fond que leurs doctrines en effet sont directement contraires à la sienne ; à cause qu’ils se servent des mêmes termes et paroles desquelles Jésus Christ se servait étant au monde, et font presque les mêmes choses extérieures ; mais ce ne sont autres choses que des singeries ou morgues contrefaites et étudiées, sans esprit de Justice et de Vérité, ni aucunes autres qualités de l’Esprit de Jésus Christ.

 

 

L’Antéchrist ès sacrements.

 

VIII. L’Antéchrist règne dans le Baptême. Il incite les Chrétiens à la cérémonie extérieure pendant qu’il retient l’intérieur. Quel est le vrai usage et but du Baptême : lequel les Chrétiens n’accomplissant pas, ils sont pires que les Turcs et les non-baptisés.

 

28. Et pour en parler en détail, prenez Monsieur, tout premier le Baptême qu’on enseigne aux Chrétiens pour une chose nécessaire à salut : comme en effet, elle l’est : mais on n’entend pas ce que signifie le Baptême, et on croit qu’un peu d’eau jetée sur le corps d’une personne la fait revivre à Jésus Christ. Ce qui est une grande tromperie 59 : car encore bien que toute l’eau de la mer serait l’eau du Baptême, et qu’une personne y serait engloutie en se baptisant, elle ne serait pourtant sauvée ; parce que nuls signes extérieurs ne peuvent donner le salut ; si que le Diable persuade faussement. Il prend bien les mêmes paroles de Jésus Christ, que celui qui sera baptisé sera sauvé 60 ; mais il ne prend pas le sens et l’Esprit de ces paroles, afin d’amuser le monde par des faux donner-à-entendre et des cérémonies extérieures, comme si Dieu était matériel, et qu’il eût besoin de services ou autres extérieurs ; lesquels en soi ne sont pas mauvais s’ils étaient accompagnés de l’Esprit de Vérité.

29. Car l’homme, étant composé de corps et d’esprit, doit adorer Dieu de corps et d’esprit 61 : pour avoir reçu aussi bien son corps que son Esprit de Dieu, lesquels lui doivent être tous deux également dédiés : mais le Diable a cette subtilité, d’induire même les hommes à se sacrifier à Dieu extérieurement moyennant qu’il retînt à lui l’intérieur de l’homme : à cause qu’il est esprit, et ne prétend par toutes ses tentations autre chose des hommes sinon qu’ils l’adorent en esprit, si que Dieu demande la même chose : car le Diable n’induit pour l’ordinaire les hommes à faire des méchantes actions ; parce qu’il sait bien qu’elles ne pourraient longtemps durer, à cause que le mal extérieur est haï et puni des autres hommes : et par conséquent le Diable ne se peut servir longtemps des personnes naturellement méchantes : par effet, il les retient souvent à mettre à exécution leurs mauvaises volontés : parce qu’il a toutes ses prétentions lorsqu’il a le consentement de leurs volontés : c’est la malice de la personne seule qui fait le reste, et non pas le Diable. Il donne bien le désir de tuer, paillarder, ou dérober, et empêche souvent l’effet de ces choses : parce qu’elles ne lui apporteraient nul profit. Il n’a pas besoin de la vie d’une personne ; parce qu’il est dans la mort éternelle : ni de la chair et du sang ; parce qu’il est pur esprit : non plus aussi d’or ou d’argent ; à cause qu’il ne veut rien acheter que nos âmes, pour lesquelles il fait tous ses efforts de gagner par des mauvais désirs 62, lesquels commettent absolument le péché 63, comme Jésus Christ a lui même déclaré en disant : Celui qui convoite la femme d’autrui, il a déjà commis l’adultère en son cœur 64 : pour nous enseigner que c’est le seul consentement de notre volonté qui fait le péché, et non pas les actions extérieures, lesquelles sont seulement les témoins des mauvaises ou bonnes volontés que nous portons dans le cœur, mais non pas l’essence du bien et du mal que nous possédons. Car nous pouvons faire beaucoup d’actions mauvaises sans pécher, et aussi beaucoup de bonnes sans être agréables à Dieu.

30. Mais le Diable nous cache ces vérités pour nous tirer à soi par des biens extérieurs lorsqu’il voit qu’iceux nous sont agréables. Il induit tout premier les Chrétiens à se faire baptiser extérieurement ; mais empêche autant qu’il lui est possible que personne ne pénètre ce que c’est du Baptême, et a si bien embrouillé les esprits des hommes sur ce point que les plus sages et pieux croient encore que le Baptême extérieur les lavera, et fera renaître l’Esprit de Jésus Christ en eux. Plusieurs personnes assurent qu’elles sont renées depuis qu’elles sont baptisées ; et cet aveuglement est si grand, que rien ne les saurait faire désister de cette croyance, encore bien qu’on leur montrerait que leur vie est en effet aussi éloignée de celle de Jésus Christ depuis le Baptême qu’elle l’était auparavant icelui, voire encore davantage ; et avec cela demeurent dans l’ensorcellement d’esprit où le Diable les a plongées par la persuasion des Directeurs : elles attendent la mort dans ce faux repos de salut sans aucun véritable fondement : car encore bien que Jésus Christ ait dit : Qui sera baptisé sera sauvé 65, ils n’ont jamais compris ce que signifie être baptisé, ni ce que veut dire Baptême : car être baptisé n’est autre chose qu’être enrôlé en la compagnie des Disciples de Jésus Christ, et le Baptême n’est autre chose qu’un signe extérieur par lequel on témoigne aux hommes qu’on renonce au Diable, au monde, et à ses pompes pour adhérer et suivre Jésus Christ, prenant cet habit blanc extérieur comme la livrée du Seigneur que nous servons, et le témoignage de la blancheur et pureté de nos âmes, voulant publiquement confesser d’être de cœur et d’affection au service de Dieu, à cause que Jésus Christ a dit : Qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père 66 : en quoi la perfection serait accomplie si les Chrétiens vraiment consacrés de cœur à Dieu suivaient avec affection les traces de Jésus Christ, et qu’aussi ils reçussent le Baptême extérieur pour confirmer devant les hommes qu’ils sont vraiment renés, et ne vivent plus selon la chair, mais selon l’esprit de la Loi Évangélique. Ils seraient alors des vrais Chrétiens devant Dieu et devant les hommes.

31. Mais hélas ! ce ne sont que tous faux témoignages : car on voit que ceux qui sont baptisés vivent aussi sensuellement que ceux qui ne le sont pas ; et adhèrent au Diable, au monde, et à ses pompes aussi bien après le Baptême que devant icelui ; voire bien souvent davantage : car si l’on épluchait de bien près la vie et mœurs des Turcs ou Païens, on les trouverait sans doute bien meilleurs que celles des Chrétiens d’aujourd’hui, auxquels il semble que tous maux leur soient permis à cause qu’ils sont baptisés et portent le nom de Chrétiens : ce qui n’est autorisé que par l’ANTÉCHRIST, qui tire tous les meilleurs à soi, en faisant à croire que les choses extérieures sanctifient les âmes : pendant qu’elles ne vaillent pas un fétu sans la disposition intérieure ; au contraire, ce Baptême, et autres saintetés extérieures, servent de condamnation à ceux qui en usent indignement ; et les Chrétiens seront plus punis en l’autre monde que les Turcs ou Païens, à cause qu’ils sont plus hypocrites et qu’ils n’ont pas accompli la volonté de Dieu selon que Jésus Christ la leur a fait connaître : parce qu’il est écrit que celui qui a connu la volonté de Dieu et ne l’a pas faite sera battu de plusieurs coups ; et celui qui ne l’a pas connue et a fait choses dignes de plaies sera battu de peu de coups 67 : et avec raison et justice : car un Turc ou un Païen ne fait pas tant de mal à aimer les richesses, les honneurs et les plaisirs du monde, comme fait un Chrétien : à cause que personne ne leur a jamais enseigné que la pauvreté, la bassesse, et la mortification de leurs sens sont agréables à Dieu ; et s’ils le savaient, ils suivraient peut-être tout cela avec plus de perfection que n’ont jamais fait nuls Chrétiens depuis les Apôtres : mais par ignorance ils estiment ces choses comme des folies : à cause que la Loi Évangélique ne leur a pas été donnée, ils ne l’ont pu connaître : mais les Chrétiens, connaissant la doctrine de Jésus Christ et les œuvres qu’il a faites pour leur donner exemple 68, vivent cependant tout au contraire, et leurs œuvres démentent leurs croyances 69 ! En sorte qu’ils méritent justement d’être battus de plusieurs coups, de tant plus qu’ils font continuellement des fausses démonstrations de vertu et de sainteté, pour tromper les autres et se séduire eux mêmes, en se persuadant qu’ils sont des Chrétiens pour ce qu’ils sont baptisés, ou qu’ils se présentent extérieurement devant les hommes à la Table du Seigneur.

 

 

IX. L’Antéchrist domine dans la Cène. Quelle est la vraie essence d’icelle, avec laquelle l’extérieur profite, sans quoi il n’aide ni les méchants, qui y prennent leur condamnation et y commettent quatre sortes de péchés ; ni les bons, qui ne peuvent s’y joindre en compagnie d’âmes défuntes de Dieu. Ce que c’est que Jésus Christ a proprement institué par la Cène, ou ce qu’elle est proprement ; et comment l’Antéchrist l’a pervertie.

 

32. Ce qui se fait par pure hypocrisie. Car la vraie Cène ou Communion n’est autre chose qu’une communion d’Esprit avec Dieu 70. Que l’âme se recrée et banquette avec son Dieu, cela est la véritable Table du Seigneur, là où l’âme se nourrit et repaît des divines influences qui rassasient l’âme, et lui donnent un dégoût des viandes terrestres et de tout ce qui n’est pas Dieu. Voilà l’essence de la véritable Cène et Communion des Chrétiens. Si cela possède une âme Chrétienne intérieurement, et qu’elle se présente aussi en commun à la Table extérieurement, c’est une abondance, et une communion accomplie devant Dieu et devant les hommes. Mais si la volonté de ces communiants n’est pas unie à la volonté de Dieu, et qu’ils aillent à la communion extérieurement, cela ne leur servira que de plus grande condamnation : parce qu’il est écrit : Qui mange ma chair indignement, il reçoit son jugement 71 : ce qui a paru en Judas, qui était Apôtre de Jésus Christ : il mangea sa condamnation en avalant le pain extérieur : car aussitôt le Diable entra en lui 72, et le fit entrer en désespoir, par lequel il se pendit par après. Si cette communion extérieure sanctifiait les pécheurs, elle eût assurément sanctifié Judas, qui avait tant reçu de grâces de Dieu, et faisait des miracles comme les autres Apôtres. La communion le devait avoir délivré de cette mauvaise tentation en laquelle il était de trahir son bon Maître : mais au contraire, il s’enfonce davantage en sa malice, et prend plus de forces après la Cène pour exécuter son mauvais dessein qu’il n’en avait eues auparavant, et tombe d’un péché à l’autre jusqu’à désespoir. S. Pierre avait aussi communié, et renie son Maître le même jour 73 ; et tous les autres Apôtres ensemble l’abandonnent après avoir achevé la Cène 74, ceux mêmes qui lui avaient été fidèles auparavant : car S. Pierre avait promis de mourir avec lui, et encore les autres ; mais si tôt qu’ils eurent tous communié, ils tombèrent tous dans la tentation, et rompirent l’union qu’ils avaient eue auparavant avec Jésus Christ par si grande affection 75.

33. Par où se voit que cette Cène extérieure ne donne pas des grâces aux pécheurs, si que les hommes se persuadent ; puisqu’elle n’a pas donné de grâces aux Apôtres mêmes. Cependant tous ces Directeurs enseignent que la communion extérieure pardonne les péchés et remplit les âmes de grâces ; et encore qu’on trouve par expérience tout le contraire, on le veut néanmoins croire pour se flatter dans ses péchés, et afin d’y persévérer plus à repos, sur cette fausse espérance qu’ils seront pardonnés par le moyen de la Communion extérieure. Voilà ainsi que le Diable ensorcelle les esprits par des prétextes de sainteté ! Car une personne qui a été à la Table du Seigneur, elle se présume d’être rentrée en grâce et d’avoir acquis des dons spirituels : pendant qu’intérieurement son âme est autant éloignée de l’union avec Dieu après avoir été à cette Table extérieure peut-être trente ans ou plus, comme le premier jour qu’elle a commencé d’y aller. Cela n’est-il pas triste, Monsieur, qu’on voie véritablement que tant d’âmes périssent, et qu’on ne leur puisse faire voir leur danger par l’opposition que ces Directeurs y apportent ? Ils ferment la porte du Paradis aux autres, et n’y entrent pas eux-mêmes 76 ; parce qu’ils veulent demeurer attachés à ces moyens extérieurs, que le Diable leur fait voir pour des moyens de salut, quoiqu’en effet ils le sont pour la damnation de plusieurs, pour ne pas dire de tous ceux qui s’appuient là dessus.

34. Car je ne vois personne à qui cette Table extérieure pourrait être profitable. À cause que ceux qui y vont sans avoir l’âme unie à Dieu y reçoivent leur condamnation et commettent plusieurs péchés ; premièrement, de tromperie, témoignant au dehors qu’ils sont unis à Dieu lorsqu’ils en sont bien éloignés ; et commettent le péché d’hypocrisie, en voulant paraître plus saints qu’ils ne sont ; et encore le péché de scandale, en continuant une vie sensuelle, superbe et avaricieuse, mariant cela avec la Communion extérieure : ce qui est une grande injure commise à cette grande Majesté Divine, qu’un paillard et un infâme pécheur prenne la hardiesse d’aller devant tout le monde s’asseoir à la Table avec son Seigneur. Il vaudrait beaucoup mieux demeurer au portail de l’Église et frapper la poitrine, comme fit le Publicain 77, que de s’avancer si proche du lieu Saint effrontément, parés à l’avantage pour être regardés d’un chacun. Sans doute que ces personnes ne seront par là jamais justifiées, non plus que le superbe Pharisien, qui priait vers l’Autel en remerciant Dieu de ce qu’il n’était pas pécheur comme le Publicain 78. Les bons ne peuvent non plus trouver d’avantage en allant à cette Table extérieure ; parce qu’on s’y doit seulement trouver avec les âmes qui sont unies à Dieu : parce qu’il n’y peut avoir de recréation où il n’y a pas d’union. Dieu ne peut prendre ses délices avec les hommes sinon autant qu’ils sont unis de volonté à la sienne ; et les âmes unies à Dieu ne peuvent nullement s’unir avec des âmes unies à la terre, telles que sont ceux qui se présentent extérieurement à cette Table.

35. Et quoique Jésus Christ ait dit : Faites cela en mémoire de moi 79, il n’a demandé par là autre chose que la Charité et l’union des Chrétiens ensemble avec son Esprit. Car il avait premièrement ordonné que tous les biens seraient communs entre les Chrétiens, et que personne ne garderait rien de propre 80 ; même punissait ceux qui se réservaient quelque chose pour eux mêmes, si qu’il fit Ananias et Sapphira, lesquels moururent subitement aux pieds de S. Pierre pour avoir voulu garder quelque portion de leurs biens 81, et leur fut demandé pourquoi ils venaient mentir au S. Esprit, qu’ils devaient plutôt garder tous leurs biens, lesquels leur appartenaient : qu’il ne fallait pas venir se rendre en la communion des Chrétiens en demeurant propriétaires. Ne vous semble t-il pas, Monsieur, que Jésus Christ a voulu recommander cette charité aux Chrétiens, et les rendre tous communs, même au regard des biens temporels, et du boire, et du manger ; et que c’est cela qu’il leur dit par ces mots, en disant : Faites cela en mémoire de moi ?

36. Mais on le prend tout d’un autre sens, et l’on croit qu’il suffit d’aller quelquefois aux Églises, et prendre là quelque morceau de pain. Ce qui est une grande erreur : car la charité est précisément nécessaire au salut 82. Cette charité doit paraître en ce que tous ces communiants rendent leurs biens communs 83, en sorte que nuls d’iceux n’ait besoin de rien pour l’entretien de cette vie. Mais rien ne se fait de semblable : car un chacun tient ce qu’il a et tâche d’amasser encore davantage, et la charité est si refroidie 84 qu’on ne la sait plus voir entre les Chrétiens. Il n’y a plus qu’un amour charnel, qui regarde la chair et le sang, les parents, alliés, ou amis : pour le reste, qu’ils périssent de nécessité, ou non, personne ne s’en soucie : car on pense d’avoir satisfait à Dieu à manger ensemble un morceau de pain en sa mémoire.

37. Ce sont des tromperies si ouvertes qu’il serait impossible de ne les pas découvrir n’était que le Diable bande les yeux de l’entendement de tous les hommes. Car qui pourrait autrement se persuader que Dieu serait servi, ou que Jésus Christ serait imité en mangeant un morceau de pain extérieur ? Dieu, qui veut entièrement notre cœur et notre amour 85, et qui dit qu’il ne veut pas de sacrifice, mais la miséricorde 86 ? Et Jésus Christ nous donne pour la marque assurée que nous sommes ses disciples quand nous nous aimerons l’un l’autre. À cela, dit-il, l’on connaîtra que vous êtes mes Disciples 87. Mais ces nouveaux Directeurs ont trouvé une doctrine toute contraire ; laissant l’amour, la miséricorde et la charité en arrière 88, ils apportent pour tous moyens de salut des cérémonies extérieures, enseignant qu’il faut être baptisés d’eau, et qu’il faut se trouver à la Cène en mémoire de Jésus Christ, quoiqu’ils oublient eux-mêmes l’Amour qu’il nous a enseigné et la charité entre les frères ; et aussi, que le Baptême est une obligation de suivre les œuvres et la doctrine de Jésus Christ 89. Ils laissent toute la substance en arrière, et se tiennent seulement aux signes ou figures extérieures.

 

 

L’Antéchrist dans les prières.

 

X. L’Antéchrist règne dans les prières. Quelle est la véritable Prière. Quelle est celle de l’Esprit de l’Antéchrist, laquelle, avec les mêmes paroles que celles des Saints, n’est devant Dieu que compliments menteurs, trompeurs, et étudiés, qui tuent l’âme.

 

38. Car s’ils enseignent qu’il faut prier Dieu, ce n’est qu’avec des paroles ou des chants de Psaumes, ou bien des spéculations d’esprit. Cela vient de ce qu’ils ne savent pas ce que c’est la PRIÈRE, et pensent qu’elle consiste en des oraisons écrites sur quelque papier : pendant que la prière n’est autre chose qu’un entretien d’esprit avec Dieu. Ces personnes qui chantent ou qui lisent sont souvent d’esprit éloignées de Dieu, et cependant l’on avoue tous leurs chants et leurs oraisons pour des bonnes prières, encore qu’il n’y eût rien de semblable ; à cause que personne ne comprend qu’il n’y peut avoir d’autres prières que celles qui se font par un entretien d’esprit avec Dieu, ou en le louant en son esprit, ou le priant pour avoir ses grâces, ou bien le remerciant des grâces reçues 90. Voilà en quoi consiste la prière ; car si elle consistait en chants, en paroles, ou lecture, Jésus Christ ne nous aurait pas dit qu’il faut toujours prier et jamais cesser 91 ; puisqu’il serait impossible qu’une personne parlât, lût, ou chantât toujours : car elle a besoin de boire, manger, reposer, et faire les autres choses nécessaires qui sont incompatibles avec des paroles ou des spéculations de prières continuelles ; et Dieu ne demandera jamais rien qui sera impossible à notre nature 92. La prière donc continuelle que Dieu demande des Chrétiens est une élévation d’Esprit continuelle de son cœur à Dieu en toutes les choses dont l’homme peut avoir à faire dans le monde 93 ; que l’esprit regarde toujours droit à Dieu pour faire en toute chose ce qui lui sera agréable, ne voulant rien que sa seule volonté, soit en boire, en manger, en dormir, en travailler ; et tout le reste : que notre esprit soit toujours élevé à Dieu pour lui offrir toute chose, ou le remercier de ses dons et grâces.

39. Voilà la véritable prière, précisément nécessaire à salut ; et non pas les paroles, les chants ou les spéculations qu’enseignent nos Directeurs : parce que toutes ces prières extérieures se pourraient bien faire par nous jours et nuits sans que nous fussions pour cela agréables à Dieu : car le S. Esprit dit quelque-part : Ce peuple m’adore du bout des lèvres, et son cœur est bien loin de moi 94. L’on peut voir cela de ses yeux de chair en la pratique d’aujourd’hui : lorsqu’on regarde ces personnes chanter aux Églises, ils témoignent d’avoir plus d’égard aux mots ou à la voix qu’à la signification des paroles.

40. On pourra alléguer, pour couvrir ces fourbes, que le Prophète David a lui même chanté et prié extérieurement ; mais l’on ne remarque pas d’où venait son chant et ses paroles extérieures : car elles sortaient assurément du profond de son cœur et du plus intérieur de son âme 95. Ce n’étaient pas des tons étudiés ou formés par l’air ; mais des paroles produites dans l’élévation de son esprit à Dieu. Il ne parlait pas des choses étudiées au dehors, mais des purs sentiments de son âme. L’on voit cela dans les divers Psaumes qu’il a faits selon l’état dans lequel il se trouvait : car après qu’il eût connu son péché, ce ne sont que soupirs et regrets qu’il prononce pour demander miséricorde à Dieu ; et lorsque son âme voit les grandeurs de Dieu, ce ne sont que chants d’allégresse et de louanges : et ainsi de toutes les autres dispositions intérieures. Il sortait de sa bouche ce de quoi son cœur était rempli ; et de l’abondance de ses sentiments intérieurs il formait des voix et des paroles, pour exprimer les sentiments que son cœur possédait. Mais nos prieurs et chanteurs ne savent et n’entendent le plus souvent ce qu’ils disent, et n’ont pas un seul sentiment de tout ce qu’ils chantent ou prient. Ce ne sont que des singeries, comme tout le reste ; pendant qu’ils présument d’être bien dévots lorsqu’ils se sont trouvés aux Églises, ou ont chanté quelques Psaumes, ou autres prières : le Diable amusant ainsi les hommes de bonne volonté, en leur donnant un faux repos de conscience afin qu’ils n’apprennent jamais véritablement ce que c’est de prier Dieu, croyant que c’est assez d’avoir jeté au vent des voix et des paroles.

41. L’on traite avec Dieu comme les hommes traitent maintenant l’un avec l’autre ; plus de cœur fidèle et sincère ; mais de beaux discours et de compliment. L’on dit Votre Serviteur souvent à celui pour qui l’on ne voudrait pas démarcher un pas pour le servir ; et aussi tous les compliments ne sont rien autre chose que des faussetés et des mensonges et tromperies. Ce mal est venu si avant, qu’on use des mêmes faussetés, mensonges et tromperies à l’endroit de Dieu même. On l’entretient de bons discours étudiés, ou des mêmes paroles que les Prophètes et Saintes âmes ont usé ; et les cœurs ont toutes des autres volontés que n’avaient ces Saints Personnages : ils n’ont pas quelquefois une seule pensée semblable, quoiqu’ils disent les mêmes paroles. Voilà ainsi que nous pensons tromper Dieu ; mais nous trompons seulement les hommes et nous mêmes : car Dieu sonde les reins, et examine les consciences 96, et n’écoute pas à nos paroles, sinon lorsqu’elles sortent de l’abondance de notre cœur, de nos sentiments, et de notre volonté 97 ; autrement nos oraisons ne sont rien plus que le chant des oiseaux, le bêlement des moutons, ou l’aboi des chiens : voire beaucoup pires. Car je n’oserais exempter de péché ces oraisons faites à Dieu par routines et sans avoir son cœur élevé à lui ; parce que la plupart des paroles de ces oraisons sont des mensonges 98. Nous disons quelques fois, comme David, que nos cœurs aspirent à Dieu nuit et jour 99 ; et nous ne l’avons peut-être pas fait une seule fois en notre vie. Nous disons d’aimer Dieu de tout notre cœur, pendant que n’avons en effet autre amour que pour nous mêmes : et ainsi de tout le reste. Si l’on examinait tous les mots de nos oraisons, je crois que l’on trouverait assurément que toutes, ou la plupart, sont des vrais mensonges 100. Et si le S. Esprit dit que la langue qui ment tue l’âme 101, combien d’âmes peuvent avoir tuées ces prières fausses ? Elles font pour le moins ce mal, que de donner aux hommes un faux repos, en croyant d’avoir satisfait à Dieu lorsqu’on a achevé un nombre de prières 102 : comme si Dieu était Marchand à compte, ou qu’il se plût en des beaux discours, comme les personnes qui sont volontiers flattées ou exaltées de parole.

 

 

XI. Comment l’Antéchrist pousse les hommes à prier à leur perdition ; et fait de la très parfaite prière de Jésus Christ un culte de l’Esprit de l’Antéchrist, la rendant une prière injurieuse à Dieu, fausse, illusoire, damnable et insensée.

 

42. Certes, Monsieur, ce sont des grandes tromperies et aveuglements que le Diable a semées par tout le monde pour gagner à soi les plus gens de bien par des apparences de prières et saintetés. C’est un véritable ANTÉCHRIST qui contrefait les œuvres de Christ en apparence, et les détruit par l’effet. Il enseigne la prière aux hommes, mais leur en dérobe l’Esprit. Il leur avance des oraisons mortes après leur avoir formé une foi morte ; et ainsi les fait périr avec plus de subtilité qu’il ne fit tomber nos premiers parents par l’organe du Serpent ; parce que ce même Diable est vieilli dans l’expérience de séduire les hommes par leurs propres inclinations ; et ceux qu’il voit portés à l’oraison, il les induit à en faire beaucoup, afin de ne pas donner de loisir à leurs esprits de s’élever à Dieu. Le S. Esprit nous enseigne de ne pas faire nos oraisons par multitudes de paroles, puisque Notre Père Céleste sait de quoi nous avons de besoin sans parler 103 : mais le Diable étouffe cette vérité, et nous donne quelque certaine satisfaction en beaucoup de prières qui ne sont pas véritables devant Dieu, mais plutôt des injures que l’on lui fait.

43. L’on l’appelle Notre Père qui es ès Cieux, pendant qu’on n’a autre confiance qu’aux Créatures, ou sur les biens de ce monde, dans lequel on voudrait toujours demeurer, moyennant d’y vivre en prospérité, l’on n’aspirerait guères au Ciel. L’on dit que le Nom de Dieu soit sanctifié, pendant qu’on tire l’honneur à soi, et qu’on sanctifie soi même par des fausses vertus : car sitôt qu’une personne a reçu quelques lumières de Dieu, il s’estime saint, quoique bien souvent toute sa vertu ne consiste qu’en des belles spéculations, ou des vertus extérieures, plus morales que divines. Par où on voit qu’ils ne souhaitent pas véritablement que le nom de Dieu soit sanctifié, si qu’ils le disent de paroles ; non plus aussi que son Royaume nous avienne : car on voit par effet qu’un chacun tâche de régner en ce monde, et d’y prendre autant de plaisirs qu’on en a d’occasions et de commodités, sans posséder ce vrai désir du Royaume de Dieu : car je crois pour vrai que s’il n’y avait pas d’enfer, et qu’il donnât aux hommes leurs délices en cette vie, que fort peu de personnes désireraient un autre Royaume : en sorte que c’est mentir en effet de dire à Dieu que son Royaume nous avienne : et encore est-ce un plus grand mensonge de lui dire que sa volonté arrive ici en la terre comme au Ciel : car aussitôt qu’il arrive quelque chose de contraire à nos desseins, nous sommes alarmés, et cherchons toutes sortes de moyens pour faire arriver notre volonté, sans se soucier si elle est conforme à celle de Dieu, ou non. C’est assez que nous soyons satisfaits en ce monde, où nous ne sommes pas quelquefois résignés à la volonté de Dieu en choses qui nous sont les plus salutaires. Nous disons de bouche à Dieu que sa volonté soit faite, pendant qu’en effet nous ne voulons avoir autre chose que l’accomplissement de la nôtre, en s’efforçant autant qu’il est en nous que tout le monde acquiesce à nos désirs et à notre volonté. Par où se découvre le mensonge de notre demande, que la volonté de Dieu soit faite en la terre comme au Ciel ; puisqu’au Ciel tout est uni à la volonté de Dieu et que notre volonté propre y est si opposée en ce monde, où nous devrions véritablement souhaiter que sa volonté fût faite dans nos personnes et dans toutes les autres créatures tout de même qu’elle s’accomplit par les Anges et par les bienheureux dans le Ciel.

44. Nous prions encore Dieu qu’il nous donne tous les jours notre pain quotidien, cependant que nous travaillons afin d’amasser des richesses pour l’avenir 104, sans se vouloir aucunement attendre à la Providence de Dieu ; mais plutôt sur nos trésors, sur nos forces ou sagesse ; ou sur nos amis ou parents. En sorte que nous demandons à Dieu ce qu’en effet nous ne voulons point attendre de lui : ce qui semble être une vraie moquerie, de prier Dieu tous les jours qu’il nous donne le pain quotidien, et ne point cesser d’épargner des richesses pour l’avenir, sans se vouloir attendre un seul jour sur la prière que nous faisons à Dieu, mais s’efforcer à gagner toujours davantage, craignant que le pain quotidien nous manquerait en vieillesse. Et il semble que jamais on ne fasse réflexion sur la prière que nous faisons journellement à Dieu selon que Jésus Christ nous l’a enseigné dans le Pater, qui est la plus parfaite de toutes les prières, à cause que toutes les demandes nécessaires que nous devons faire à Dieu y sont contenues, tant pour notre corps que pour notre âme et salut éternel.

45. Les mots de notre Pater contiennent en sens parfait toutes les choses que nous pouvons demander à Dieu pour le temps et pour l’éternité : sur quoi nous ne faisons assez de réflexion. L’on nous apprend les mots si qu’on fait aux papegais ; et nous continuons à les dire tous les jours de notre vie sans jamais entendre ce que nous demandons à Dieu. Ce n’est pas sans sujet que nous ne les avons pas obtenus, et ne les obtiendrons pas aussi longtemps que ne savons ce que nous demandons. Il fut dit par Jésus Christ à la Mère des fils de Zébédée qu’elle ne savait ce qu’elle demandait, lorsqu’elle priait que ses deux enfants fussent assis au Royaume des Cieux, l’un à la droite et l’autre à la gauche de Jésus Christ : mais elle ne savait pas ce que c’était du Royaume des Cieux, ni comment on y entrerait 105. Elle pensait demander de l’honneur, de la joie et du repos pour les deux fils ; et elle leur demandait des mépris, des souffrances, et des persécutions : à cause que personne ne peut entrer au Royaume des Cieux que par cette voie de souffrir et pâtir : à quoi cette bonne Mère ne faisait pas de réflexion ; mais regardait seulement aux honneurs et plaisirs qu’il y pouvait avoir d’être au Royaume des Cieux avec Jésus Christ.

46. Tous les hommes d’aujourd’hui en font de même, en demandant dans le Pater que le Royaume de Dieu leur avienne. Ils ne sont pas disposés à boire le Calice des souffrances, ni cheminer par la voie étroite que Jésus Christ a frayée, non plus que de renoncer à eux mêmes ; et cependant ils demandent que le Royaume de Dieu leur avienne ! comme s’ils voulaient faire Dieu injuste et menteur, en disant par Jésus Christ que celui qui ne se convertit et ne devient comme un petit enfant, qu’il n’entrera pas au Royaume des Cieux 106 : chacun veut être grand dans le monde, et demande la droite ou la gauche ou Royaume des Cieux, lequel ne sera donné qu’aux petits, et à ceux que le Père a mis en sa préséance. Or cette préséance est expliquée lorsque Jésus Christ dit qu’il bénit son Père de ce qu’il a caché les choses de ce Royaume aux grands et sages, et qu’il les a révélées aux petits, et l’avoue en disant qu’il soit ainsi, Père, parce que ton bon plaisir a été tel 107. Ne voyez-vous pas, Monsieur, que les hommes ne savent pas ce qu’ils demandent en leur Pater lorsqu’ils disent : Ton Royaume nous avienne ? pendant qu’ils cherchent encore de régner et jouir dans ce monde. Ce sont deux choses qui se contredisent directement, et voudraient rendre Dieu injuste en donnant le Royaume des Cieux aux personnes qui veulent régner dans ce monde, où Jésus Christ n’y a fait que pâtir et peiner. Ainsi en est-il dans toutes les autres pétitions ou demandes du Pater. Il n’y a rien que nous demandions de cœur véritablement. Ce ne sont que des paroles fausses ; et à juste raison dit le S. Esprit que tous les hommes sont menteurs 108 : puisqu’ils mentent bien à Dieu même en disant leur Pater.

47. Parce qu’on voit par effet qu’ils prient Dieu de leur pardonner leurs offenses comme ils pardonnent à ceux qui les ont offensés, cependant qu’ils gardent inimitié contre leurs propres frères : et s’il leur a dit ou fait quelque chose contre leur volonté, ils épient l’occasion de l’affronter et nuire, ou du moins ne lui font aucune amitié et le rejettent de leurs conversations. Or si Dieu accordait leurs prières, en leur pardonnant comme ils pardonnent à ceux qui les ont offensés, ils n’entreraient jamais en Paradis ; parce qu’il faudrait que Dieu les haït, ou du moins, les privât de sa divine présence, si qu’ils privent ceux qui les ont offensés de leurs conversations et de leurs amitiés. Si Dieu ne nous donne par grâce et faveur le Royaume des Cieux, nous ne le pouvons jamais avoir ni mériter. Et en priant qu’il nous pardonne comme nous pardonnons aux autres, nous lui demandons qu’il nous prive de toutes ses faveurs et ses grâces : à cause que nous privons de nos faveurs et de nos grâces ceux qui nous ont offensés, ne les voulant bénéficier en aucune chose. Cela se fait par les plus pieuses personnes, qui retirent leurs faveurs des personnes qui les ont offensées : car ceux qui ne font pas profession de vertu ne cessent pas seulement de faire grâces et faveurs à leurs ennemis, mais les haïssent ou persécutent ; sans faire réflexion qu’ils demandent tous les jours à Dieu d’être de lui haïs et persécutés, en demandant qu’il leur pardonne en la même façon qu’ils pardonnent à ceux qui les ont offensés.

48. En quoi l’on voit le grand aveuglement que le Diable a jeté dans les entendements de tous les hommes de maintenant, lesquels n’ont plus assez de lumière pour faire une seule demande à Dieu qui leur soit salutaire, ou une prière pour obtenir ses grâces : car le sens de la plus parfaite Oraison, qui est le Pater, que Jésus Christ même nous a enseigné, est tout corrompu dans leurs entendements, et n’ont retenu que des paroles trompeuses. Car nous lui demandons aussi de n’être pas induits en tentation, pendant que l’on demeure, voire on se plaît, dans les occasions du péché. L’un se plaît dans les négoces pour y nourrir son avarice ; l’autre se plaît dans les états ou grandeurs pour y nourrir son ambition ; l’autre dans les friandises pour y nourrir sa gloutonie : celui-ci se plait dans les études pour être estimé savant : cet autre se plaît dans les choses mystiques et spirituelles pour être estimé saint : et ainsi de toute autre chose : un chacun se délecte dans l’objet qui l’incite à pécher ; comme un luxurieux se plaît à converser les beaux visages qui l’incitent à luxure. Et cependant l’on demande à Dieu pour n’être pas induit dans la tentation au même temps que nous nous y induisons de notre propre volonté, résolus à ne pas quitter les occasions qui nous font tomber dans la tentation ! C’est tout de même que si nous voulions entrer dans un grand feu et prier Dieu qu’il nous conserve de ne pas être échaudés ou brûlés. Si nous faisions des semblables demandes aux hommes comme nous faisons à Dieu, un chacun penserait que nous sommes des fous ou perdus de jugement et raison. Cependant nous traitons ainsi avec Dieu sans honte, en croyant même que nous l’honorons par nos folles demandes, en disant qu’il nous délivre de tout mal pour la conclusion pendant que nous ne voulons pas nous délivrer des maux qui sont en notre puissance.

 

 

L’Antéchrist dans les entendements.

 

XII. L’Antéchrist règne dans les Entendements, qu’il détourne de s’informer de la vérité, laquelle est maintenant semée par A. B. pour accomplir pleinement la Parabole de l’Évangile. Mais l’Antéchrist ensorcelle et tient les âmes, les attachant à des extérieurs qui leur donnent un faux repos, et qui couvrent sa malice et celle des hommes.

 

49. L’on voit assez par toutes les vérités ci-dessus que nous sommes déchus de la Justice 109, et que nos meilleures ou plus saintes actions sont des maux et des péchés devant Dieu 110. Cependant, personne ne s’en veut délivrer, l’on aime mieux de perdre Dieu que de perdre l’idole qu’un chacun s’est fabriquée selon son inclination, ou sa fantaisie. Si l’on dit aux plus dévots d’aujourd’hui que l’Esprit de l’ANTÉCHRIST a établi dans la Chrétienté tous ces services de Dieu extérieurs, comme les aller aux Églises, aux prières, à la Cène, et le reste, l’on s’y opposera avec opiniâtreté, l’on y voudra demeurer attaché, sans vouloir seulement prendre la peine de sonder ou approfondir les causes et sujets qui nous font demeurer dans le mal, pendant que si souvent nous avons demandé à Dieu d’être délivrés de tous maux. Il en veut délivrer les hommes en leur faisant voir les causes et l’origine de tous leurs maux, afin qu’il les en puisse délivrer ensuite de leurs demandes ; mais ils ferment les yeux et les oreilles pour ne pas voir et entendre les vérités que Dieu leur manifeste 111, quoiqu’elles soient si claires, si raisonnées, et si ouvertement déduites que personne ne pourra plus trouver cause d’ignorance après que Dieu aura si manifestement découvert l’ANTÉCHRIST, point seulement par des révélations secrètes, des songes ou visions, mais aussi par des effets et des raisonnements si avérés que personne n’y peut contredire qui a le cœur droit : mais pour les méchants qui sont du parti de l’ANTÉCHRIST, qui sont liés au Diable par pacte tacite ou précis ; ceux-là tâcheront de couvrir la malice de leur faux Maître sous des matières d’État, ou des pieux prétextes, mais ne pourront pourtant changer la vérité, laquelle sera toujours véritable quoi qu’on lui contredise.

50. Je ne suis point envoyée pour chercher ou enseigner personne, mais je suis sortie de la solitude pour semer la parole de Vérité 112. Si cette semence tombe dans des âmes bonnes, elle portera du fruit au centuple ; mais si ces vérités tombent sur des âmes endurcies à suivre leurs propres volontés et inclinations, comme des pierres, ces vérités sécheront en elles, quoiqu’elle leur paraîtra d’abord bonne semence, elle ne produira pas son fruit faute d’humeur de bonne volonté ; et si ces vérités tombent dans des âmes bonnes, lesquelles veulent néanmoins demeurer attachées aux biens et commodités de cette vie, la semence de cette vérité étant levée dans leurs âmes, elle sera par après suffoquée par les sollicitations des affaires temporelles ; et si ces vérités tombent dans des âmes qui sont ouvertes à tout le monde et veulent plaire aux hommes et servir à deux Maîtres, cette semence de vérité sera froissée en eux par les pensées extravagantes qui passent dans leurs esprits et foulent aux pieds les vérités de Dieu pour adhérer aux arguments et raisonnements des hommes ; et par ce moyen les Diables, qui voltigent autour comme un oiseau de nuit, emportent cette bonne semence.

51. Voilà ainsi que cette belle vérité, qui vient de Dieu, ne peut porter de fruit par toutes les personnes, qui sont comme la terre où elle sera jetée, à cause de l’empêchement ou indisposition qu’elle trouve dans la terre de leurs âmes. Ce qui est bien lamentable : à cause que Dieu ne force personne 113. Il fait bien à tous, comme  il fait luire le Soleil sur les bons et les mauvais 114 : il envoie aussi la lumière de vérité à tout le monde 115 ; mais le mal est que si peu de personnes la veulent recevoir : plusieurs aiment mieux se laisser ensorceler l’esprit pour croire au mensonge et aux œuvres de l’ANTÉCHRIST 116 ; à cause qu’il séduit sous belles apparences. Il n’est pas seulement assis au Trône de Dieu dans les Églises matérielles qu’on appelle le Temple de Dieu, mais il a son plus grand domaine dans les âmes par les choses les plus saintes, comme, la Prière, les Sermons, le Baptême, la Cène, et le reste. Ce n’est pas de merveille qu’il tire par ces moyens les âmes bien-intentionnées, qui prennent ces choses comme des moyens pour aller à Dieu, sans s’apercevoir du mal et venin que Satan a caché sous ces choses, bien qu’il n’y aurait autre mal que la persuasion qu’il fait croire aux hommes, que là dedans consiste le service de Dieu ; et les fait vivre au surplus en repos de leur salut, comme s’ils avaient tout satisfait par ces cérémonies extérieures, lesquelles le Diable n’empêchera jamais, moyennant qu’il puisse retenir les effets intérieurs que ces choses doivent opérer dans les âmes. Il laissera librement baptiser, moyennant que le cœur ne soit pas véritablement dédié à Dieu et engagé à l’imitation de Jésus Christ : à cause qu’il sait fort bien que l’eau extérieure ne purge pas l’âme qui se veut souiller dans les délices de ce monde : encore bien qu’elle ne prendrait en toute sa vie autre boisson que la seule eau du Baptême, cela ne lui servira que de plus grande condamnation, pour avoir abusé et s’être prévalu des choses saintes. De même en est-il de la Cène : car le Diable même incite ses Sorciers d’y aller souvent, selon le rapport que m’en ont fait plusieurs, disant que les Diables les induisent toujours d’aller souvent aux Églises et à la Table du Seigneur, et autres pieux exercices, afin que leurs malices ne soient sitôt découvertes. Si ces services de Dieu extérieurs attiraient quelques grâces de Dieu dans les âmes, sans doute que le Diable n’aurait garde d’inciter ses sorciers à les pratiquer.

52. Et si l’on ne veut pas croire que le Diable induit aussi d’aller aux Églises et à la Ste Table, parce que les Sorciers mêmes le disent, il ne faut que remarquer par expérience ce que tout le monde peut voir de ses yeux, que les méchants et personnes mal-vivantes vont aussi bien aux Églises que les autres, voire quelquefois davantage, à cause que ce manteau de service de Dieu couvre leurs plus grandes malices, et le Diable sait assurément qu’encore bien qu’une personne ne mangerait en toute sa vie autres choses que le pain de la Sainte Table, que néanmoins elle ne serait en rien moins méchante, et n’aurait pour cela un seul grain de Vertu davantage. Et si avec cela la personne était jour et nuit dans les Églises, chantant Psaumes, ou autres prières et oraisons, elle n’aurait pourtant le cœur plus élevé en Dieu, qui veut être servi en Esprit et en Vérité 117 : ce qui manquant à la personne, tout le reste ne lui servira de rien, quoique toute la vie serait employée dans les bonnes œuvres extérieures : à cause que Dieu n’a besoin de ces services 118 ; mais veut avoir notre Amour et notre Cœur 119 : ce que lui dénions le plus souvent, et croyons qu’il s’amusera avec nos œuvres extérieures. En quoi nous nous trompons grandement ; car Dieu est Esprit, et veut être servi en Esprit. Ce que le Diable sait assurément, pour cela laisse-t-il agir les hommes en autant de bonnes actions qu’il leur plaît, moyennant qu’il puisse retenir leurs cœurs en l’amour d’eux-mêmes, ou de quelques autres créatures. Cela lui suffit pour sa part : parce qu’il est assuré d’avoir l’âme de celui qui n’aime pas Dieu de tout son cœur 120.

 

 

L’Antéchrist dans les cœurs.

 

XIII. L’Antéchrist règne dans les cœurs, d’où il a banni l’Amour et la charité nécessaire à salut, que les hommes pensent de posséder, avec un Esprit Chrétien, pendant que l’Antéchrist a porté leurs affections aveuglément à des extérieurs de Sainteté apparente, que Christ et ses Apôtres n’ont pas même pratiqué de la même manière : comme sont les Temples, la Cène, les prêches continuels et fixes, faits avec parades et éloquence, et qui ne font que flatter, et que falsifier la Vérité.

 

53. Cela est le premier et plus grand commandement, mais le moins observé, à cause que cet Amour est une passion intérieure que les hommes ne découvrent que par les œuvres que cet Amour produit. Il n’y a que Dieu qui connaisse véritablement si nous l’aimons 121 : car le Diable nous persuade souvent que nous aimons Dieu, lorsque nous n’aimons que nous mêmes ; et fait si bien expliquer les Sages et si bien gloser sur ce commandement, qu’il semble maintenant être changé ou annulé. Car s’il y avait encore dans les cœurs des hommes quelque Amour de Dieu, on en verrait les effets par l’amour du prochain 122 ; parce que la charité consiste à aimer Dieu de tout son cœur, et son prochain comme soi même : ce qu’on ne voit plus se pratiquer en notre siècle ; où personne ne souhaite l’honneur, les richesses et plaisirs pour son prochain comme l’on fait pour soi même : à cause que la charité est tellement refroidie, que celui qui maintenant ne hait pas son prochain ou ne lui fait dommage est tenu pour très homme de bien : et encore semblables personnes sont rares à présent, où chacun vise à son propre intérêt, et ne se soucie du dommage d’autrui. Ce lui est tout un si un autre a des pertes moyennant que lui ait le gain ; ou si un autre est en tristesse ou déshonneur, moyennant qu’on soit soi même en honneur et plaisirs. Cet endurcissement de cœur est venu si avant, qu’on tiendrait pour folie de souhaiter du bien à son prochain comme à soi même.

54. Par ou l’on voit assurément qu’il n’y a plus de charité entre les hommes, et par conséquent plus d’amour de Dieu dans les cœurs. Cependant un chacun se promet le salut, et se croit vrai Chrétien ; comme si Dieu était changé et la Loi Évangélique retournée. S. Paul dit qu’on ne peut être sauvé sans la charité 123 ; et Jésus Christ dit que celui qui ne renonce à tout ce qu’il possède ne peut être son Disciple 124 ; et Dieu commande que nous ayons à l’aimer de tout notre cœur 125. Mais nous ne faisons nulles de ces choses, et voulons être sauvés et être Chrétiens, et disons de garder les commandements de Dieu. En tout quoi nous mentons au S. Esprit : en sorte que si Dieu permettait que les hommes mourussent subitement sitôt qu’ils mentent au S. Esprit, comme firent jadis Ananias et Sapphira aux pieds de S. Pierre 126, l’on ne pourrait maintenant plus marcher sur les rues pour les corps morts qu’il y aurait. Car le péché que fit Ananias et Sapphira en mentant à S. Pierre ne pouvait être si grand comme les mensonges que font maintenant continuellement au S. Esprit les hommes : parce que le mensonge fait à S. Pierre ne regardait que les biens temporels ; mais les mensonges des hommes d’aujourd’hui regardent les biens éternels ; et ne se font pas à la personne d’un Apôtre seulement, mais à Dieu même et à Jésus Christ.

55. Car lorsqu’on dit de garder les commandements de Dieu, et qu’on vit sans charité au prochain, l’on ment à Dieu, lequel nous demande : Comment nous pourrions aimer Dieu, que nous ne voyons point, si nous ne savons aimer notre prochain, que nous voyons devant nos yeux 127 ? Et quand nous disons que nous sommes des Chrétiens, et que nous ne sommes pas possédés du même Esprit qu’était Jésus Christ, nous sommes des menteurs 128 : parce qu’être Chrétien n’est autre chose que d’être Imitateur de Jésus Christ.

56. D’où se voit que nous sommes assurément séduits par nos pensées : car Dieu hier et aujourd’hui est le même 129. Son premier commandement doit être observé de tous ceux qui veulent être sauvés 130 : car Dieu est immuable et ne change jamais 131. Il a commandé aux hommes qu’ils l’aimassent de tout leur cœur ; et ce commandement dure encore, parce que Dieu parle toujours, et sa parole ne cesse et ne cessera jamais 132. Ce commandement nous a été fait dès le commencement du monde, et doit être observé jusques à la fin de tous les hommes qui seront jamais sauvés. Nous avons eu diverses Lois depuis la création du Monde par Moïse et autres Prophètes, aussi par Jésus Christ ; mais, toutes ces Lois ensemble n’étaient que des moyens pour arriver à cet Amour de Dieu. Les autres commandements, voire la Loi Évangélique, ne font que nous montrer en quoi les hommes se sont détournés de cet Amour qu’ils devaient à Dieu seul : en sorte que celui qui observe ce premier commandement, d’aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi même 133 accomplit toutes les Lois et est vrai Chrétien.

57. C’est de quoi le Diable s’apercevant, il détourne les hommes de cette charité, et les entretient avec des bonnes œuvres extérieures, afin de par là charmer les esprits pour ne pas connaître l’obligation de cet AMOUR ou de cette CHARITÉ. Et encore que S. Paul en ait décrit si précisément les qualités 134, que ladite Charité doit avoir ; personne ne s’étudie à les acquérir, par une fausse croyance, qu’ils ont la charité, sans les conditions d’icelle. Car si un chacun s’examinait de près, il serait obligé de confesser qu’ils n’ont pas cette charité dans leurs âmes, se contentant d’avoir une croyance fondée sur le vent, qu’ils aiment Dieu ; à cause qu’ils ne le veulent pas volontairement offenser (selon qu’il leur semble) et qu’ils font extérieurement les devoirs d’un Chrétien ; pendant que ni l’une ni l’autre de ces choses ne les peuvent jamais sauver. Car S. Paul dit qu’encore bien qu’on transporterait les montagnes, qu’on aurait le don de Prophétie, etc. : que tout cela ne serait RIEN sans la charité 135. Par où tous ces devoirs extérieurs de Chrétiens sont décrédités. Car d’aller aux Églises, aux Sermons, à la prière et à la Communion, n’est pas si grande chose que de transporter les montagnes et d’avoir le don de Prophétie : et cependant nous ne voulons pas confesser que tous ces services de Dieu extérieurs ne sont rien ; à cause que nous les faisons par notre amour propre, et que ne voulons chercher Dieu autre-part que dans ces amusements, lesquels si nous les abandonnions, nous nous trouverions sans Dieu.

58. Car plusieurs personnes ne connaissent pas autre Dieu que leurs Églises ou leurs Prédicateurs. Ce qui est bien lamentable, que le Diable ait aveuglé les âmes si avant qu’elles ne sont plus capables de connaître d’autre Dieu que des pierres, du bois, ou de la chair, qui sont tous bâtiments faits de mains d’hommes, lesquels doivent bientôt périr ; et alors ceux qui y sont ainsi attachés n’auront plus de Dieu, en n’ayant plus d’Églises ou de Prédicateurs. Je voudrais bien, Monsieur, que vous examinassiez un peu tout le Nouveau Testament pour voir si Jésus Christ ou ses Apôtres et Disciples ont ainsi bâti des Églises matérielles, ou ont ainsi prêché, prié, et tenu la Cène comme les Chrétiens aujourd’hui.

59. Pour moi, je m’imagine que Jésus Christ, ses Apôtres et Disciples ont tenu leurs Églises dans les lieux où ils trouvaient du peuple assemblé, soit aux champs, sur les rues, ou dans leurs maisons, et non pas dans les Temples magnifiques, ni parés ou ornés pour se faire regarder d’un chacun 136.

60. Il est à croire que la Cène se faisait tous les jours entr’eux 137, et qu’ils rompaient le pain en le bénissant 138 ; et qu’ils mangeaient ensemble ou départissaient leurs vivres par toutes les maisons, afin que personne d’entr’eux n’eût besoin de rien. Mais maintenant, cette charité Chrétienne est négligée. Un chacun tient son rang. Les riches ne voudraient manger avec les pauvres ni même leur rendre leurs biens communs : car il n’y a plus sinon mien et tien, et un dédain des pauvres : mais pour couvrir tous ces changements et abus, le Diable a inventé une communion extérieure où l’on prend un morceau de pain en mémoire de Jésus Christ ; et avec cela un chacun s’en va en sa maison, et demeure sans charité, et dit qu’il est vrai Chrétien, et qu’il sert à Dieu en se trouvant aux sermons ou prières communes : pendant qu’on lit que Jésus Christ était ordinaire de se retirer dans le Jardin pour prier son Père 139, si qu’il fit encore le dernier jour qu’il avait mangé avec ses Apôtres.

61. Il proférait aussi quelques paroles vocales, disant à son Père que s’il était possible, ce Calice se passât de lui ; toutefois, que sa volonté fût faite 140. C’étaient véritablement des prières vocales ; mais elles sortaient du profond de son cœur, et d’un sentiment si sensible, qu’il lui fit suer du sang. Mais les Chrétiens prient sans sentiment, et disent des paroles en public sans que le cœur y pense. C’est comme quand les Juifs se mettaient à genoux devant Jésus Christ, lui disant : Dieu te garde, Roy : en se moquant de lui 141. L’on dit assez que Dieu est Roy et qu’on le salue, mais on ne veut pas pourtant qu’il règne sur notre volonté ; mais désirons pour nous mêmes les saluts et les honneurs.

62. Et nous ne sommes pas portés d’aller aux Prédications pour apprendre ce qu’il nous faut pratiquer, mais plutôt pour contenter notre curiosité : car nous entendons les mêmes choses cent fois avant de les mettre une fois en pratique. Ce sont comme des routines de chansons qui charment nos oreilles et les remplissent de vent. Les Apôtres et Disciples de Jésus Christ ne s’arrêtaient pas en un lieu ; mais en sortaient aussitôt qu’ils y avaient enseigné les choses nécessaires, afin de laisser croître la bonne semence qu’ils avaient semée dans les âmes. Mais ces Prédicateurs sont comme des Laboureurs qui continuellement cultivent la terre, l’hiver et l’été, sans donner lieu ou temps de laisser fructifier leur semence. L’un sème aujourd’hui, et l’autre lève cette semence demain pour en semer de l’autre. Et ainsi, tout n’est que confusion et amusement de l’ANTÉCHRIST. Cependant l’on ne le découvre pas, quoiqu’il soit si manifeste : à cause qu’il se rend invisible par ces Saintes apparences, et obscurcit les esprits de ses ténèbres afin que les hommes ne pénètrent pas le fond de leur intérieur pour sonder s’ils aiment véritablement Dieu, et s’ils sont des véritables Chrétiens.

63. Si l’on faisait sérieusement cet examen sans se flatter, les Chrétiens verraient assurément qu’ils ne sont que des Juifs, attachés à la lettre et aux Cérémonies extérieures ; voire qu’ils sont bien pis que les Juifs, lesquels tiennent encore (quoique mal à propos) les Cérémonies que Dieu leur avait données, mais les Chrétiens de maintenant ont inventé tant de nouvelles façons de faire, qu’on ne sait presque remarquer aucuns vestiges de la Loi Évangélique : car si l’on enseigne et prêche cette même Loi, ce n’est pas avec des façons humbles et des paroles simples et naïves, comme faisaient les Apôtres : ensuite de quoi S. Paul dit à ses Auditeurs qu’il n’est pas venu à eux avec des beaux discours ou des paroles éloquentes 142 : mais les Apôtres de maintenant enseignent en toutes parades et grandeurs, avec des subtils arguments et des discours éloquents, ayant passé beaucoup de temps ès Écoles ou Académies pour apprendre à les bien arranger, et être bons Orateurs. Ce qui est bien éloigné de la façon des Apôtres, qui étaient gens simples et grossiers, ne cherchant de plaire à personne, mais d’enseigner la pure vérité Évangélique, laquelle croissait dans les âmes comme une bonne semence venue du Ciel. Mais ces Prédicateurs de maintenant enseignent par vanité : aussi s’envole au vent le fruit de leurs paroles : ce qu’on voit assez par le peu d’effets qu’icelles font dans les âmes de ceux qui les entendent si souvent pour néant. Leurs Sermons sont comme des pures Comédies, qu’on écoute avec autant de contentement que le Prédicateur a de beaux discours ; et sitôt que le Sermon est achevé, la mémoire en est échappée. C’est pourquoi on y retourne si souvent, étant comme ceux de qui parle le S. Esprit, qu’ils apprennent toujours, et ne viennent jamais à la connaissance de la vérité 143.

64. Et ce n’est pas de merveilles, vu qu’on ne sait plus à présent où pourrait être cette belle Vérité. Elle est si défigurée qu’elle n’est plus reconnaissable. Les gloses, les explications ont rendu la vérité si obscure, qu’on ne la sait plus reconnaître. L’on appelle du nom de Vérité les choses qui sont plaisantes et agréables aux hommes 144 ; à quoi un chacun acquiesce : car la Vérité qui reprend ou choque leurs inclinations ne leur est nullement agréable : quoiqu’elle sortirait de Dieu on la rejette et méprise : on ne la veut pas seulement écouter et regarder : mais ces Vérités qui flattent et qui sont inventées par les hommes 145, sont aimées et suivies avec gaieté de cœur, nous éjouissans que le Diable et le monde nous flattent pour nous perdre, moyennant que leurs flatteries et fausses vérités soient un peu colorées de vertus et saintetés.

 

 

L’Antéchrist dans les mœurs et pratiques.

 

XIV. L’Antéchrist règne dans les mœurs et dans toutes les pratiques des Chrétiens, qui ont quitté la douceur et l’humilité de J. Christ pour prendre l’arrogance, la mauvaiseté, et la superbe ; et ont laissé ses pratiques basses et serviles pour faire tout avec parade dans un esprit d’orgueil.

 

65. L’on nous dit que Jésus Christ a fait la Cène avec ses Apôtres et qu’il leur a rompu le pain en disant : Faites cela en mémoire de Moi. C’est sur quoi les Chrétiens ont institué la Cène ou la communion, qui signifie le même mystère: et on contraint tous les Chrétiens à faire le même comme une chose que Dieu a commandée, ou Jésus Christ a ordonnée, croyant qu’un Chrétien ferait grand péché s’il méprisait cette ordonnance : mais on ne tient pas pour péché de mépriser les paroles que Jésus Christ a dites : Apprenez de moi que je suis doux et débonnaire et humble de cœur 146. Ces paroles ne sont-elles pas, Monsieur, aussi sacrées que celles qu’il disait en faisant la Cène, pour les tenir en aussi grande estime ? Et cependant, personne ne dira qu’on offense Dieu à être arrogant, mauvais et superbe en son cœur : au contraire, on l’estime quelquefois comme vertu, en disant : « C’est une personne de courage, qui se défend bien, et maintient son honneur. » Voilà les fausses vérités du monde, qui font périr les hommes insensiblement et sur des beaux prétextes.

66. Aussi voit-on dans la pratique que toutes les personnes de maintenant sont de cœur superbe, aussi pauvres et petites qu’elles puissent être. L’on voit l’orgueil au travers de leurs pauvretés et misères. Personne ne veut retenir cette leçon de Jésus Christ, d’être humble de cœur ; mais un chacun retient bien qu’il faut se présenter à la Table du Seigneur : à cause que cela se fait avec parade et orgueil, mettant de beaux vêtements pour être vus et voir les autres : dans quoi la nature trouve de la satisfaction ; mais de s’étudier à imiter Jésus Christ dans ses actions d’humilité et de charité, personne ne le prend à cœur. Il a bien solennellement institué le lavement des pieds 147 ; et commandé que nous fassions ainsi les uns aux autres : et cela est négligé, à cause que c’est une action vile et abjecte, et qui nourrit la charité Chrétienne, en servant et secourant l’un l’autre au besoin : mais parce que la nature ne trouve là de satisfaction, ni l’orgueil de nourriture, l’on méprise cette institution du lavement des pieds : car personne ne veut plus servir, sinon ceux qui servent pour l’intérêt : autrement un chacun veut être servi, et ne veut servir personne ; encore bien que Jésus Christ ait dit si absolument qu’il n’est pas venu pour être servi, mais pour servir 148 personne ne suit cet exemple : aussi longtemps qu’on a la commodité de se raire servir, on ne demeurera pas sans se faire bien servir, et précisément, voire quelquefois superfluement, et sans nécessité, mais seulement pour faire paraître sa gloire et ses richesses, et le mérite qu’on a d’être bien servi ou suivi. Et avec tout cela l’on ferait scrupule de ne pas aller à la Cène, parce que Jésus Christ l’a commandé ; et on ne fait pas scrupule d’enfreindre tous ses autres commandements qui nous sont beaucoup plus nécessaires à salut ; comme est l’humilité de cœur et la charité du prochain, qui paraît dans le service qu’on lui rend au besoin.

 

 

L’Antéchrist dans le centre du bien.

 

XV. L’Antéchrist règne dans le centre du bien, où butent toutes les Lois de Dieu, qui est la Dépendance Amoureuse de Dieu : de laquelle ayant retiré les hommes, en Adam et après Adam, Dieu les a rappelés par des Lois à cette Amoureuse Dépendance tant par Moïse que par J. Christ : mais les Juifs en ont abusé s’arrêtant à l’écorce : les Chrétiens encore pis ; qui pour ce sujet seront exterminés sans ressource, au lieu que les Juifs se pourront convertir.

 

66 bis. L’on prend ainsi en toute chose les vérités des hommes, et l’on néglige cependant la vérité de Dieu, qu’il nous a envoyée par Jésus Christ. Et ainsi sommes régis par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST au lieu de celui de Christ. Ce que fort peu de personnes croient ; à cause qu’ils ne pénètrent pas assez ce que c’est de l’ANTÉCHRIST : s’imaginant qu’il soit comme un monstre ou un Diable visible faisant extérieurement des actions méchantes : mais ce n’est rien autre chose qu’un Esprit malin, lequel tente les hommes pour les faire retirer de l’Amour et de la Dépendance de Dieu, afin d’adhérer à lui. Ce qu’il a tâché de faire depuis le commencement du monde, et n’a jamais cessé depuis. C’est en quoi l’Apôtre dit que cette vie est un combat continuel 149 : à cause qu’il faut continuellement et jusques à la fin combattre avec ce Satan, qui signifie Tentateur des hommes. Il a tenté en tout âge, et emporté beaucoup de victoires, ayant fait tomber nos premiers Parents en la désobéissance de Dieu, lequel par la grande miséricorde a pardonné cette offense moyennant une pénitence temporelle qui est le cours de cette mortelle vie, laquelle ne nous est donnée sinon comme la prison ou l’exil et le bannissement de notre partie, afin de satisfaire à la justice de Dieu 150 : pendant que les hommes sont si aveugles que de se plaire dans cette captivité, et se glorifier dans ces chaînes et garrots, où l’âme et le corps sont en continuelles ténèbres, contraintes, et esclavage. Le Diable sait si bien colorer ces misères, qu’il nous les fait avaler comme des délices : afin qu’au lieu de satisfaire à Dieu pour les péchés premiers, il nous fasse retomber dans des nouveaux, et offenser Dieu derechef par les mêmes choses avec lesquelles nous lui devons satisfaire 151. Et par ainsi le Diable gagne toujours davantage, et a tellement accru son empire, qu’à peine l’on trouve maintenant des hommes qui ne lui soient assujettis ; les uns de leur choix et volonté délibérée, et les autres par ignorance et aveuglement.

67. Il a gagné si avant les hommes depuis Adam, qu’ils avaient tout-à-fait oublié Dieu et vivaient comme les bêtes, selon l’inclination de leurs natures : pour à quoi remédier, Dieu par sa continuelle bonté leur envoya Moïse, et leur écrivit des Lois et des préceptes. Ce n’est pas que Dieu voulait surcharger les hommes de faix pesants : car Dieu ne demandera jamais de l’homme autre chose que son Amour et sa Dépendance. Toutes les autres Lois et Préceptes ne servent à autre chose sinon pour faire retourner les hommes à cet AMOUR 152 : en leur faisant connaître par le menu toutes les choses qui les avaient retiré de l’Amour de Dieu, il leur défend de ne les plus faire, et de retourner dans l’adoration d’un seul Dieu, de sanctifier le jour du Seigneur, et d’honorer Père et Mère. Voilà les trois choses que Dieu commande par la Loi de Moïse. Tout le reste ne sont que des défenses de malfaire.

68. Mais pour faire observer ces trois choses, il a fallu que Moïse en ait ordonné diverses autres. À cause que les hommes étaient si abrutis qu’ils adoraient la figure des bêtes 153, pour cela édifia-t-il des Temples pour faire adorer le Vrai Dieu, dans lequel on lui ferait Sacrifices et Offrandes, afin de retirer leurs cœurs de l’avarice et amas des biens de ce monde, les obligeant d’en sacrifier quelque portion à Dieu, leur ordonnant aussi un jour de la Semaine pour l’employer au culte et service du même Dieu, et cesser pour ce temps des affaires et négoces de la terre, afin de s’employer ce jour particulièrement à prier et bénir Dieu, et entretenir leur esprit avec lui, en le sanctifiant et louant. Ce jour du Sabbat est encore aujourd’hui observé par les Juifs en un temps, et par les Chrétiens en un autre : mais les fins pourquoi il a été institué ne s’observent ni de l’un ni de l’autre. Les Chrétiens aussi bien que les Juifs n’ont retenu que l’écorce et le dehors, en ayant perdu l’esprit et la vie. Moïse a encore ordonné beaucoup d’autres cérémonies afin de retirer les hommes des soins et affections de la terre, à laquelle ils étaient fortement attachés, et ne donnaient temps ni attention pour adhérer à Dieu. Il fallait donner à ces hommes des emplois et des actions et cérémonies extérieures, ou autrement ils ne se seraient jamais appliqués qu’aux choses de la terre, sans élever jamais leurs esprits à Dieu. Ce n’est pas que Dieu ait jamais eu besoin de services ou cultes extérieurs ; mais les hommes, étant devenus si brutaux, ne savaient retourner à l’adoration d’un Dieu invisible que par des choses visibles et sensibles, conformes à leur indisposition et égarement.

69. Le Diable ayant encore depuis su gagner les hommes si avant que de leur faire abuser de tous les moyens qui leur étaient donnés tant pour satisfaire à Dieu pour leurs propres péchés, que pour les maintenir en sa grâce, il les a séduits jusques là que de les faire attacher si opiniâtrement auxdits moyens ou cérémonies de leurs Lois, qu’ils en sont devenus idolâtres, les tenant pour Dieu, dans l’oubli de l’Esprit du Vrai Dieu : car ils sont encore devenus autant avaricieux et attachés à la terre depuis toutes ces lois et préceptes, comme ils étaient auparavant icelles, et avec même plus de malices ; à cause qu’ils ont eu par ladite Loi plus de connaissance ; car auparavant, ils avaient des esprits plus brutaux qu’humains, et étaient devenus si stupides qu’ils ne savaient pas de malfaire si la Loi ne leur eût pas fait voir leurs péchés : mais depuis icelles Lois, ils pèchent contre leur savoir et leurs lumières, sachant bien qu’ils ne font pas ce que Dieu leur a commandé et ordonné. En sorte que leur chute et malice a encore une fois obligé la bonté de Dieu à nous faire miséricorde par un moyen plus parfait et spirituel, nous ayant envoyé Jésus Christ pour tirer les hommes hors de leurs erreurs et péchés 154, leur faisant voir comment ils abusaient des choses mêmes qui leur étaient ordonnées à salut 155, et qu’ils s’en servaient pour leur damnation, en quittant les fins pourquoi Dieu les avait instituées pour idolâtrer les moyens : si que font encore aujourd’hui aussi les Chrétiens, lesquels en blâmant et méprisant les Juifs, sont encore pire qu’iceux, à cause qu’ils ont eu plus grandes lumières et exemples.

70. C’est pourquoi ils seront absolument abandonnés de Dieu 156, et les Juifs se pourront encore repentir après avoir fait longue pénitence 157 ; mais les Chrétiens n’en auront plus de temps, à cause que la fin est venue et que tous maux seront exterminés et tous biens récompensés. Si ces Chrétiens étaient inquiétés ou troublés pour leurs malheurs, Monsieur, j’aurais encore espérance qu’ils retourneraient à Dieu par pénitence : mais on les voit au contraire dans un pos et une négligence de chercher la vérité et recouvrer la lumière de Dieu 158 : un chacun s’applique aux choses de la terre, et néglige celles qui sont éternelles 159 ; et avec cela, vivent et meurent dans un faux repos, sans qu’on les puisse éveiller. C’est une maladie universelle de léthargie, où tout le monde meurt en dormant, sans se souvenir que le Diable comme un Lion rugissant circuit toute la terre pour les dévorer 160, et qu’ils ne lui peuvent résister que par la force de la Foi, et cette Foi n’étant plus vivante ès hommes de maintenant, on les voit avec regret tous périr éternellement par les fausses persuasions de cet ANTÉCHRIST, qui leur crie paix et assurance 161, lorsque le danger est à la porte, lequel est si bon à prévenir moyennant qu’il soit découvert.

 

 

L’Antéchrist dans la livre volonté.

 

XVI. L’Antéchrist, qui est un Esprit de malice, d’injustice et de mensonge, opposé à l’Esprit de Bonté, de Justice et de Vérité, règne dans la Libre volonté de l’homme, et par elle dans la Nature, les Éléments, les Créatures, depuis que la libre volonté de l’homme, qui dominait sur tout, s’est volontairement soumise à son esprit en péchant librement.

 

71. Mais pour découvrir cet Esprit pervers de l’ANTÉCHRIST, il ne faut pas regarder aux actions extérieures de dévotions, non plus qu’aux paroles et discours spirituels et divins : à cause que par ces choses le Diable fait ses plus fausses tromperies 162 ; mais il faut regarder à l’essence de l’Esprit et de la vie, pour discerner si les hommes sont régis de l’Esprit de Dieu ou de celui du Diable. Cela est bon à discerner pour ses personnes spirituelles, lesquelles selon le conseil de l’Écriture éprouvent les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu ou du Diable. Mais les personnes qui vivent selon la chair ne savent bien faire ce discernement, pour avoir l’âme trop ténébreuse 163 ; à cause que la chair et le Diable n’est qu’une même chose : depuis que la nature a été corrompue par le péché, elle a engendré toutes sortes de corruptions 164, parce qu’elle a fait alliance avec le mauvais esprit, qui est le Diable, lequel n’est autre chose que malice, injustice et mensonge, comme l’Esprit de Dieu n’est autre chose que Justice, Vérité et Bonté 165. Hors de là, c’est un pur Esprit incompréhensible ; mais lorsque ces trois qualités résident dans une âme, c’est un indice assuré que Dieu la possède. Tout de même en est-il lorsqu’on voit résider la malice, l’injustice et le mensonge dans une âme : il est assuré qu’elle est possédée de l’Esprit de l’ANTÉCHRIST, et cela infailliblement : parce qu’il n’y a que deux esprits, savoir le bon et le mauvais. Le bon, est l’Esprit de Dieu : le mauvais, est l’Esprit du Diable : et aussi longtemps que la nature est demeurée soumise à la volonté de Dieu, elle a été toute bonne ; mais depuis qu’elle s’est soumise à la volonté du Diable, elle est devenue toute mauvaise. En sorte que si la nature était demeurée soumise à Dieu, elle n’aurait jamais su faire rien de mauvais : parce qu’elle a été créée de Dieu toute bonne : et depuis qu’elle s’est soumise à la volonté du Diable elle ne peut jamais rien faire sinon toutes choses mauvaises, parce qu’elle agit toujours selon l’Esprit de qui elle est régie et gouvernée.

72. La nature n’a en soi ni bien ni mal : parce qu’elle est une créature bornée : mais la volonté de l’homme étant une créature libre, elle peut faire bien et mal selon le choix qu’elle fait de se soumettre volontairement au bon Esprit, qui est Dieu ; ou au mauvais, qui est le Diable : en sorte qu’il ne faut pas dire : « C’est la faiblesse de ma nature qui m’incite à malfaire » ; ou : « C’est la générosité de ma nature qui m’induit au bien », parce que là sont des mensonges : car il n’y a que la libre volonté de l’homme qui peut bien et mal 166. Si cette libre volonté n’eût pas consenti ou ne se fût pas soumise au mauvais esprit, il n’y pourrait avoir aucuns maux en toute la nature, tant celle des hommes que des bêtes, des plantes et des éléments, etc., car tout cela était limité à bien 167 ; néanmoins, soumis à la volonté libre de l’homme, laquelle avait le domaine sur toutes ces choses 168, comme Dieu l’avait sur cette libre volonté. Et comme Dieu était une Déité Indépendante, ainsi l’homme était une Déité dépendante de l’Indépendante, Éternelle et Incompréhensible Déité Suprême 169. Partant, c’est toujours cette partie Divine, qui est en nous, qui peut faire bien et mal, et non pas la simple nature humaine, à laquelle on ne doit attribuer rien de bon ni rien de mauvais : car si elle fait quelque chose de bon, c’est toujours le bon Esprit auquel elle s’est soumise qui opère ce bien 170 ; mais si la nature fait mal, c’est toujours par la malignité de notre libre volonté 171, et non par faiblesse de nature 172, si que disons pour nous flatter ou excuser en aucune façon notre malice : car le péché ne peut être commis que par le consentement de la libre volonté, et nuls biens ne peuvent sortir de nous que par la bonne volonté qui réside en nous : icelle seule fait tout le bien et le mal 173, selon le bon ou mauvais esprit auquel elle se soumet. Car Dieu ne contraindra jamais la volonté qu’il lui a plu de laisser libre ; et le Diable peut encore moins forcer cette volonté à mal faire : vu qu’il n’a aucun pouvoir sur la moindre créature sinon autant que la libre volonté de l’homme lui en donne : a plus forte raison ne peut-il avoir puissance sur l’homme même sinon autant qu’il lui plaît de laisser dominer ce mauvais esprit sur sa libre volonté, par laquelle il a acquis pouvoir de dominer sur les éléments, desquels le Diable se sert pour tenter et tourmenter les hommes.

73. Et l’on voit le grand domaine et puissance qu’a le Diable maintenant sur les volontés des hommes lorsqu’il agit si furieusement par les éléments. L’on n’entend que des naufrages sur la Mer, des villes brûlées par le feu, des autres renversées par le tremblement de la terre, et tant d’autres misères par les tempêtes des vents : et l’on n’aperçoit pas que toutes ces choses arrivent par le consentement que les hommes ont donné au Diable de leurs libres volontés, lesquelles devaient dominer sur toutes ces choses 174, desquelles elles sont maintenant esclaves et misérables, par en avoir donné la puissance au Diable 175, qui de soi ne pouvait faire courber un fétu ; mais ayant gagné la libre volonté de l’homme, il semble faire tout ce qu’il lui plaît maintenant sur la terre, sans que personne y sache plus résister, puisqu’il a pour soi la plus grand part des volontés des hommes, qui se sont rendus ses agents et ses serviteurs à gage, ne voulant pas se départir de lui.

 

 

L’Antéchrist en tous.

 

XVII. L’Antéchrist règne en Empereur universel sur tous les hommes dans le spirituel et le temporel, où il n’y a plus universellement qu’injustice, mensonge et malice ; à quoi les Bons coopèrent, et qu’on ne peut découvrir sans persécution. Mais ce grand corps sera détruit, et l’Esprit de D. régnera ensuite jusqu’à la venue de Christ en gloire. Stupidité des hommes ; ils adhérent à l’Antéchrist et l’adorent.

 

74. En sorte qu’il ne faut plus attendre de remèdes à ces maux universels, mais bien de les voir avancer en pires et augmenter jusques à leur extrémité, parce que le Diable, qui fut ci-devant appelé Prince du Monde, en est devenu Empereur Universel, et régit sous sa conduite tout le spirituel et le temporel. Si l’on veut avoir la preuve de cela, il ne faut que regarder le comportement de tous les hommes, tant Ecclésiastiques que Séculiers, pour savoir s’ils ne sont pas régis par l’Esprit d’injustice, de mensonge, et de malice, qui sont les trois qualités qui composent l’Esprit de l’ANTÉCHRIST. L’Injustice est assez expérimentée par ceux qui ont à démêler avec Juges ou Supérieurs ; comme aussi parmi les gens de pratique, d’art, ou de trafique. L’on ne trouve plus de Justice ni de droiture en rien 176. Les hommes ne s’oseraient même fier à leurs propres frères ; car les tromperies sont partout également 177 : comme est aussi le mensonge dans les paroles et les faits des hommes de maintenant : l’on ne sait plus à qui croire : ce ne sont que fourbes qu’on forge pour amuser l’un l’autre ; l’on ment plus effrontément qu’on n’oserait soutenir la vérité : les œuvres et la façon des hommes sont toutes mensongères : l’on étudie à parler doucement pendant qu’on a le cœur fier et arrogant : l’on tranche de l’homme de bien, pendant qu’on trompe son prochain : l’on ment à Dieu même par des dévotions extérieures 178, si que je vous ai montré, Monsieur, ci-dessus. L’on ment dans la vie spirituelle, parlant des choses divines pendant qu’on ne pratique que des actions humaines, voulant passer pour personnes spirituelles pendant qu’on est encore entièrement charnel : enfin, tout n’est que mensonges, aussi bien dans les paroles que dans les œuvres des hommes, dans lesquelles l’on ne saurait plus trouver aucune bonté, mais plutôt toutes sortes de malices et d’iniquité.

75. Ne sont-ce là pas des assurés témoignages et bien avérés que nous sommes régis par le mauvais Esprit, et que c’est maintenant que l’ANTÉCHRIST a son règne sur la terre par le mauvais Esprit qui anime maintenant tous les hommes ? C’est un mal universel, qui n’est pas semé dans un pays ou une province particulière ; mais on peut assez expérimenter que cet Esprit malin domine par tout le monde universellement, sens exception de lieux, de nations, d’états ou de condition des personnes 179. Les unes sont précisément malicieuses, et les autres le sont tacitement, acquiesçant à la malice des autres insensiblement : car la malice commune est si grande que si une personne de bonne volonté ne se veut pas laisser tromper, elle ne pourra plus vendre, ni acheter, ni être servie, ou avoir ses commodités nécessaires : puisque personne ne fait plus rien par charité. Il faut que le juste demeure en nécessité, ou qu’il coopère tacitement aux péchés des autres, en fomentant leurs avarices, ou leurs orgueils, ou leurs mensonges, ne pouvant plus rien obtenir d’iceux qu’en acquiesçant à l’un ou à l’autre de leurs péchés. Mais peu de personnes aperçoivent cela, à cause des ténèbres universelles que le Diable a semées maintenant dans le monde, par lesquelles on prend le faux pour le vrai 180, et l’iniquité pour la Justice, ou la malice pour la Bonté ; et on ferait quelquefois scrupule de croire la vérité du mal qu’on découvre en son prochain : tellement le Diable a-t-il aveuglé l’entendement des hommes de maintenant qu’ils pensent bien faire en croyant à l’Esprit de l’ANTÉCHRIST et rejetant l’Esprit véritable de CHRIST.

76. Et si l’on veut découvrir cet esprit malin et déclarer la vérité de Dieu, l’on sera méprisé, injurié, calomnié, persécuté et poursuivi jusqu’à la mort : à cause que ceux qui tiennent le parti du Diable sont si nombreux et si puissants, qu’ils défendent par force et par autorité la malice de cet Esprit malin, et persécutent ceux qui se veulent lier à l’Esprit de Bonté, Justice, et Vérité de Dieu, à cause que celui-là contrarie l’esprit des plus Puissants, qui ne veulent être Vaincus par le petit nombre et le peu d’autorité qu’on remarque en ceux qui tiennent le parti du bon Esprit de Dieu.

77. Ce sont comme des grands Goliaths qui méprisent les attaques du petit David en se moquant de lui jusqu’à ce qu’il fût par lui terrassé et égorgé 181. Ce qui arrivera assurément à ce grand corps des Esprits malins, qui animent les corps de si grand nombre de personnes aujourd’hui, et dominent et sont fort puissants dans le monde 182 : mais sitôt que la vérité de Dieu y paraîtra, tout ce grand Goliath sera terrassé et égorgé de sa propre épée 183, c’est à dire, de sa propre malice : car la vérité de Dieu est comme un glaive coupant des deux côtés 184, qui tranche tous les mensonges qu’elle rencontre, sans rien excepter. Ce qui nous est figuré par le petit David, qui n’était qu’un jeune jouvenceau sans armes. Cependant il combat et surmonte ce grand Géant qui voulait subjuguer tout le monde. Personne ne peut ignorer que la malice comme un grand Goliath, a presque subjugué tous le monde : mais il y a encore un petit David parmi les hommes qui emportera la victoire sur toute cette grande malice, non pas avec des armes, ni des disputes et combats, mais avec une petite pierre de la vive Foi. Celle-là est capable d’abattre toutes les grandeurs du monde 185, toutes les études, les puissants arguments, les Écoles, les opinions et les sentiments de tous les hommes par la connaissance de la droite vérité. Cette pierre de la foi n’est plus liée qu’à une fronde ou cordelette : cependant elle aura la force de terrasser tous ces grands édifices des opinions des hommes, et les faire mourir par leurs propres arguments, qui sont les armes avec lesquelles ils se défendent l’un contre l’autre ; mais ces armes seront émoussées, et n’auront plus de force sitôt que cette pierre de la vive foi sera jetée vers eux. Elle les occira tous. Et alors le bon Esprit régira les hommes en paix et en tranquillité 186 jusqu’à la venue de Jésus Christ sur la terre 187, qui exterminera tous maux et conduira ses fidèles serviteurs à la vie bienheureuse et éternelle, où il n’y aura plus de guerres, plus d’ennemis, plus de cris, plus de pleurs 188 ; mais une joie et repos permanent, qui ne prendra jamais fin.

78. C’est à quoi tous Chrétiens doivent aspirer nuit et jour : mais au lieu de ce faire, ils s’amusent à amasser dans ce monde des biens que les vers peuvent manger et les larrons dérober 189, et qui doivent nécessairement demeurer à la terre, sans les aider en rien après le petit voyage de cette vie, où celui qui est le moins chargé peut cheminer plus aisément, et arriver plus légèrement à sa vraie Patrie. Car s’il n’y avait pas un ensorcellement d’esprit dans les hommes, il serait impossible qu’une seule personne voulût amasser des richesses, qu’elle ne peut emporter, et qui lui causent en cette vie tant de peines, de soins, et d’inquiétudes qu’ils n’ont pas de temps et loisir de travailler pour les choses éternelles, ou pour découvrir les tromperies avec lesquelles le Diable les fait perdre à crédit. Ce qui est bien lamentable, et doit être regretté de toutes gens de bien. Mais personne ne connaît aujourd’hui son misérable état.

79. L’on est possédé de l’Esprit de l’ANTÉCHRIST et on ne l’aperçoit nullement ; au contraire, plusieurs lui obéissent et le PORTENT DANS EUX MÊMES sans le connaître, s’imaginant qu’ils ne sont pas possédés du Diable sinon lorsqu’il parle par l’organe de leurs corps et qu’ils soient tourmentés du Diable corporellement. Ce qui est un grand abus : car le Diable est un pur Esprit, et ne prétend rien des hommes par toutes les tentations qu’il leur fait, sinon de les faire détourner de l’Esprit de Dieu, qui porte en soi la Bonté, la Justice et la Vérité, pour les faire adhérer à son malin esprit de malice, d’injustice et de mensonge. C’est à quoi tendent et butent toutes les séductions du Diable : car il n’a que faire de notre corps ni de nos actions extérieures ; mais seulement du consentement de notre volonté au mal, afin qu’il puisse voir nos âmes confinées aux Enfers avec lui pour les tourmenter par son enragé désespoir ; et charmer son malheur par les tourments qu’il fera à ceux qui l’adoreront.

 

 

Séductions premières de l’Antéchrist.

 

XVIII. Comment l’Antéchrist, pour soumettre tous les hommes à sa fausse Déité, a séduit les premiers hommes sous belles apparences.

 

80. Voilà, Monsieur, les lumières que Dieu me donne touchant l’ANTÉCHRIST. Il me fait connaître qu’il n’est autre chose que la même FAUSSE DÉITÉ qui s’est au commencement voulu égaler à Dieu : et pour cela est-t-il appelé Diable. Et lorsqu’il a vu que Dieu avait créé l’homme pour prendre ses délices avec lui, et l’avait fait plus parfait que cet Ange rebelle n’avait jamais été, il a conçu une haine et rage à l’encontre de lui : pour cela a-t-il ramassé toutes ses ruses et puissances pour lui faire la guerre, et empêcher qu’il n’arrivât jamais à la fin pour quoi Dieu l’avait créé, enviant le bonheur qui lui devait arriver, duquel il se trouvait frustré par son orgueil.

81. C’est pourquoi sitôt qu’il vit le Monde créé et l’homme formé si beau et parfait, il ne perdit pas de temps, tournoyant aux environs pour découvrir par quels moyens il le pourrait détourner de Dieu 190 ; et lorsqu’il vit que Dieu lui avait donné une Femme pour se joindre à lui, le Diable pensa que par le moyen d’icelle il pourrait facilement gagner l’homme à soi par le moyen de la dite femme, qu’il aimait comme un membre de son propre corps. Et comme la femme était aussi conversant avec Dieu, le Diable n’avait pas aussi de pouvoir sur elle : il s’avisa d’entrer dans le serpent, et de par icelui approcher Ève, qui aimait cette bête comme un animal qui lui était semblable, avec lequel elle se jouait et prenait ses recréations. Ce que le Diable épiait, en sachant bien que la ressemblance engendre l’amour ; et que la familiarité est toujours autorisée de cette ressemblance. Et cette familiarité qu’avait le serpent avec notre Mère Ève fit prendre au Diable la hardiesse de lui parler par l’organe de cette bête, ayant cependant à demi gagné la volonté de nos premiers Parents par des spéculations d’esprit, leur faisant voir en pensée l’état glorieux dans lequel Dieu les avait créés, et toutes les beautés du monde, qui leur était assujetties, et la bonté et faveur des fruits qui servaient à leur nourriture.

82. Il leur fit tout premier désirer d’avoir encore plus de grâces et de puissance qu’ils n’avaient ; et, par ses tentations intérieures, il accroissait leurs désirs de plus en plus ; tantôt par la considération que Dieu était beaucoup plus parfait qu’eux, désirant d’arriver à la même perfection que lui ; tantôt par la curiosité de Savoir pourquoi Dieu avait défendu de ne pas manger d’un seul arbre, en permettant de manger de tous les autres : et ainsi la volonté d’Adam était chancelante. Car si Adam n’eût pas donné consentement à ces pensées, le Diable ne pouvait avoir de puissance sur le serpent ni aucunes autres créatures : parce que tout ce que Dieu avait créé était très bon 191, et ne pouvait malfaire sinon par le consentement de l’homme : mais sitôt qu’Adam eut donné entrée en son entendement aux curiosités et à la complaisance de tant de belles créatures, il glissa par ce moyen la malignité dans le Serpent et les autres bêtes : car à mesure que la volonté d’Adam s’est retirée de la dépendance de Dieu 192, à mesure le mal s’est fourré dans toutes les Créatures que Dieu lui avait assujetties : et lorsqu’il eut pleinement acquiescé à la volonté du Diable, et enfreint effectivement le commandement de Dieu, icelle malédiction fut sur toutes les bêtes, les plantes et les éléments, voire sur son propre corps et esprit.

83. Cela n’arriva pas si subitement comme l’on s’imagine : car Adam fut longtemps dans le Paradis terrestre sans être infidèle à son Dieu : mais par les continuelles suggestions de Satan, il acquiesça à la fin à la volonté, et donna son plein consentement à enfreindre le commandement de Dieu sous espoir qu’il deviendrait comme Dieu, si que le serpent avait persuadé à Éva, et elle à son mari Adam. Et pour confirmer leurs mauvaises volontés, ils prirent aussi extérieurement du fruit de l’arbre duquel Dieu avait défendu de ne manger ; et en mangèrent tous deux : par où fut perdue toute l’humaine race : parce que tous les hommes qui ont été, sont, et seront, étaient tous dans Adam ; et partant sont tous tombés en lui.

84. Mais le Diable n’a pourtant su avoir sous son domaine tous les hommes : car la Parole de Dieu s’est adressée à Adam pour le rappeler de son égarement, lui demandant : Où es-tu ? afin de le faire retourner en soi même, et voir en quel état il s’était réduit. Et sitôt qu’Adam eut répondu : Me voici, Seigneur, avec un regret et extrême confusion, il reçut pardon de son péché moyennant de faire quelque temps de Pénitence, qui est, durant le cours de cette misérable vie mortelle, en laquelle tous les hommes entrent pour satisfaire à la Justice de Dieu 193, lequel par sa miséricorde changea la damnation et la peine éternelle dans une peine temporelle, pardonnant ainsi à tous les hommes plus favorablement qu’il n’avait fait à tous les Diables.

85. Ce qui renforça la haine et la jalousie du Diable à l’encontre de l’homme, lui faisant plus cruelle guerre qu’auparavant ; et anima tous les éléments et autres créatures de sa malice, pour par icelle nuire et grever à l’homme, et l’induire à toutes fortes de maux ; et eut tant de puissance sur les deux premiers enfants d’Adam, que l’un tua l’autre par envie que Caïn conçut à l’encontre d’Abel 194, pour ce qu’il était juste 195.

 

 

Remèdes aux premières séductions de l’Antéchrist.

 

XIX. Remèdes aux premières séductions de l’Antéchrist par le Christ, né d’une Vierge, et pourquoi. Pourquoi il s’est chargé de nos misères : Pourquoi il est Législateur : Comment il est notre Médecin, et guérit toutes nos plaies.

 

86. Et cette malice s’est si fort augmentée, que les hommes avaient presque tous perverti leurs voies 196, étant retombés dans la même damnation de leur propre volonté comme ils étaient tombés par la chute d’Adam. En sorte que la Bonté de Dieu fit encore une semblable Miséricorde à l’homme pour la seconde fois, en pardonnant leurs péchés moyennant d’embrasser derechef quelque temps de pénitence. Il créa à ces fins un second Adam, qui fut Jésus Christ, le tirant du sang d’une Vierge comme il avait tiré le premier Adam du limon de la terre ; et en forma un corps couvert de la mortalité, comme les autres hommes, quoi qu’il ne fût pas chargé du péché d’Adam, pour n’être pas sorti de sa semence, mais de celle seule de la femme, qui n’avait commis le péché que par participation du péché d’Adam, sans avoir directement contrevenu au commandement de Dieu, comme son mari Adam, lequel avait seul reçu la défense de manger du fruit d’un certain arbre 197 : en sorte que la malignité du péché n’était pas entrée en la semence de la femme comme en celle de l’homme, bien qu’elle dût subir la même pénitence temporelle, et être assujettie à souffrir les malignités de la terre, des astres et des éléments, à cause qu’elle avait coopéré au péché de son Mari, par lequel elle avait contracté sa pénitence temporelle, étant couverte de la même mortalité, mais pas de la même coulpe ou degré du péché : parce que Dieu ne lui avait pas fait directement le commandement qu’il avait fait à son Mari : de façon que si Ève eût mangé seule du fruit défendu, et pas Adam, tous les hommes n’auraient pas été perdus : à cause qu’ils n’étaient pas tous contenus dans Ève comme ils étaient tous contenus en Adam, lequel portait, en ses reins ou sa semence, tout l’humain lignage ; mais non pas Ève, qui ne lui avait été ajointe que comme une aide ou une compagne 198 : en sorte que dans la semence de la femme n’était pas contenu le péché originel. C’est pourquoi il est menacé au serpent que la semence de la femme lui brisera la tête 199, et non pas la semence de l’homme. Cela veut dire que spirituellement et naturellement doit sortir de la femme celui qui brisera la tête au Diable.

87. C’est pourquoi Dieu a voulu créer le corps de Jésus Christ de la seule semence de la femme, lui créant un corps et une âme comme les autres hommes 200, sans toutefois participer au péché commun à tous ceux qui sortent de la semence d’Adam par les autres hommes. C’est ce Second Adam qui fut envoyé de Dieu pour racheter les hommes de leur seconde chute 201. Il n’est pas créé dans l’état glorieux et plaisant comme le premier Adam ; mais dans les misères d’un corps mortel et passible, de la même nature que la matière duquel il avait été formé, qui était le sang de la Vierge Marie. En cela a-t-il été chargé de nos langueurs et porté en soi nos misères 202 sans être coupable, comme sont tout le reste des hommes.

88. Mais venant pour rétablir le monde dans son premier état où il avait été créé, il fallait qu’il eût fait voir aux hommes, par une Loi qu’il leur enseignait, toutes les choses par lesquelles ils étaient sortis de l’Amour et de la Dépendance de Dieu. Et pas seulement comme un législateur, mais aussi comme un Médecin, il apportait les remèdes à nos maux, préparant les médecines qui devaient guérir nos plaies, et les avala lui même le premier pour nous encourager à les prendre plus volontiers 203. Il était sain du péché originel et actuel, pour n’avoir contracté d’Adam nulle inclination au péché, comme les autres hommes ; et encore moins était-il coupable de péchés actuels, vu qu’il était dès le premier instant de sa conception uni inséparablement à la Divinité, si étroitement qu’il n’en fut jamais un seul moment séparé 204 : cependant que pur et exempt de coulpe il se charge de la peine due au péché comme s’il eût été coupable : et cela pour nous donner exemple 205, et nous montrer par effet les œuvres que nous devions embrasser pour retourner dans la Grâce de Dieu, d’où nous étions sortis pour avoir adhéré au Diable et autres créatures.

89. Et comme l’avarice et convoitise des biens de ce monde avait rendu presque tous les hommes Idolâtres de l’or et de l’argent, il choisit la pauvreté et méprise les richesses 206, comme l’unique remède pour guérir cette plaie d’avarice. Et comme l’arrogance et la superbe des hommes leur avait fait denier l’honneur à Dieu pour se l’attribuer à eux mêmes, il leur est venu enseigner la Douceur, la Débonnaireté, la Bassesse et l’Humilité 207, pas seulement de paroles, mais par effet, pratiquant lui même toutes ces choses pour nous donner exemple, et montrer, comment il nous faut prendre la dernière place et prendre le moindre et plus méprisé pour résister à notre superbe, qui est une plaie mortelle ; comme est aussi l’Amour de nous mêmes : pour cela notre Divin Médecin, qui est Jésus Christ, nous vient enseigner qu’il faut renoncer à nous-mêmes 208, et souffrir ou pâtir tout ce qui est contraire au sentiment de notre nature corrompue, laquelle ne souhaite que les aises, le repos et les sensualités naturelles, èsquelles les hommes étaient si adonnés, qu’ils ne cherchaient que les aises et les plaisirs de ce monde. Ce que Jésus Christ voulant guérir, il entreprend une vie pénible et labourieuse, endurant malaises et incommodités depuis sa naissance jusqu’au dernier soupir de sa vie : pour montrer aux hommes par son exemple comment ils doivent pâtir et souffrir en cette vie affin de remédier au péché d’Amour propre, qui tue les âmes.

90. Ce n’est pas que Jésus Christ ait eu besoin de la moindre de ces choses : car la moindre partie qui était en lui était toute pure, étant composée du pur sang d’une Vierge quant à sa nature humaine ; et de l’Esprit pur de Dieu quant à sa nature Divine 209 : en sorte que rien ne pouvait l’assujettir à aucune souffrance sinon l’amour qu’il portait à l’homme 210. Et le voyant si éloigné de son Dieu, qui ne le voulait cependant perdre, il envoya Jésus Christ comme un Médiateur, pour réconcilier l’homme avec son Dieu. Et afin que le Diable ne les séduisît davantage, il leur envoie l’Esprit Saint par son Fils Jésus Christ pour les retirer de la Damnation où le Diable les avait tous acheminés 211. Il ne parla plus à eux pour les rappeler, si qu’il avait fait Adam, par une voix qui l’effraya ; mais il mit sa voix et sa Parole dans un corps et une âme visible et sensible 212, afin que les nommes l’eussent mieux vu et compris par un organe semblable à leurs personnes. Et encore l’aveuglement des hommes était si grand que plusieurs ne l’ont pas compris ; quoiqu’il fut venu entre les siens, les siens ne l’ont pas compris 213, et ne le connaissent pas encore.

 

 

Réjection des remèdes de Christ.

 

XX. Comment l’Antéchrist a fait rejeter les remèdes de Jésus Christ par les Juifs et par les Chrétiens. Par ceux-là, sous le beau prétexte qu’il venait détruire la Loi : mais il est montré par des exemples qu’il venait la perfectionner, ou ramener les hommes plus efficacement à l’Amour de Dieu ; et que les Chrétiens rejettent et méprisent Jésus Christ encore davantage que les Juifs.

 

91. L’on a vu ses œuvres et entendu sa doctrine sans le connaître ou comprendre ; et avec juste raison Jésus Christ disait : Philippe, qui me voit, il voit mon Père ; et : il ne connaît ni le Père ni moi 214. Combien d’injures fait-on continuellement à Dieu par cette méconnaissance ? Les Juifs ont rejeté et méprisé Jésus Christ parce qu’ils ne le connaissaient pas 215 ; et entendant qu’il leur venait enseigner les remèdes à leurs maux, ils l’ont persécuté, outragé, et à la fin mis à mort. Ils ont vu ses œuvres être bonnes, et sont devenus plus méchants parce qu’il était bon. Ils croyaient qu’il venait détruire la Loi de Dieu 216 lorsqu’il la venait perfectionner 217 : car la Loi de Dieu ne peut jamais changer, elle est toujours la même 218 : les changements des paroles ou des Cérémonies ne font rien à la Loi de Dieu, mais seulement elles servent aux hommes pour leur montrer par quels moyens ils sont déchus de la Loi de Dieu, ou de son Amour, qui est la même chose 219 ; parce que Dieu ne donnera jamais à l’homme d’autre Loi que celle de l’aimer : mais les hommes se retirant de cet Amour par divers moyens, il a besoin de leur enseigner diverses choses ; comme divers moyens, afin de par iceux les ramener dans cet AMOUR. Ce que les hommes ne comprennent pas, et jugent faussement selon l’apparence des choses.

92. Car si les Juifs eussent bien remarqué la Loi que Jésus Christ leur venait enseigner, elle n’était en rien contraire à la Loi première qu’ils avaient reçue par Moïse en substance ; quoique les paroles et les signes extérieurs étaient contraires. Par exemple : La Loi ancienne ordonne que les mâles, comme les chefs des familles, seront circoncis 220 : ce n’est pas que Dieu ait désiré le sang et la peine des hommes ; mais c’est qu’il leur voulait enseigner par ces signes extérieurs la mortification de la chair, l’appétit de laquelle avait occasionné le péché d’Adam en convoitant de manger d’un fruit bien agréable, et de devenir plus puissant et plus parfait. Cette inclination de la convoitise de la chair est naturelle à tous les hommes. Si bien qu’un chacun vivait selon la sensualité de sa chair, ayant oublié la vie de l’Esprit, lorsque Dieu ordonna la Circoncision. S’il eût seulement enseigné de paroles qu’il fallait retrancher les appétits de la chair, personne n’eût su comprendre cette mortification : à cause qu’ils étaient devenus si brutaux qu’ils n’entendaient plus rien que les choses visibles et sensibles : pour cela Dieu leur ordonne un signe extérieur de la mortification de la chair, par le souffrir des peines corporelles qu’il y avait en la circoncision ; lesquelles peines, étant souffertes pour l’amour de Dieu, mortifiaient les sensualités ou appétits de la chair. Et pour perfectionner la rudesse de cette Loi, Jésus Christ vient enseigner par esprit qu’il faut renoncer à soi même et embrasser les souffrances et les croix pour l’amour de Dieu 221. Ce n’est pas un changement de Loi : car la mortification de la chair devait aussi bien être observée des Chrétiens comme des Juifs ; mais c’est seulement un changement de paroles et de signes extérieurs, qui signifient la même chose : car être circoncis, et avoir renoncé à soi même ou aux appétits de la chair, c’est toute la même chose en substance. Les cérémonies ou paroles extérieures n’y font rien. Si un Juif est circoncis en sa chair et si sa volonté n’est pas retranchée des volontés charnelles, il porte cette peine en son corps à la faveur du Diable, lequel ne demande rien à notre chair, mais seulement à notre cœur et notre volonté. Moyennant qu’il trouve cela à foi, il nous laissera bien circoncire et faire toutes les autres choses à l’extérieur, quoique saintement ordonnées de Dieu même : car le Diable est esprit, et n’est adoré que de notre esprit, sachant bien que notre corps n’est que pourriture : à quoi il ne veut prétendre.

93. Mais les hommes par ignorance s’arrêtent en la considération des choses extérieures, comme firent les Juifs, en disant que Jésus Christ venait détruire leur Loi ; bien qu’en effet il la venait adoucir et perfectionner ; et nullement changer : encore bien qu’il dît que la Loi ancienne disait dent pour dent, et œil pour œil ; et que lui par sa Loi nouvelle disait : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent 222, etc. Ces paroles semblent toutes contraires, quoi qu’en effet, c’est la même chose : car il commande la Justice disant œil pour œil, afin qu’un chacun reçût comme il donnerait ; mais en voyant que les hommes abusaient des desseins de Dieu, et qu’au lieu de rendre œil pour œil par une droite justice qu’ils rendaient œil pour œil par esprit de vengeance et d’inimitié ; pour y remédier, Jésus Christ enseigne d’aimer ses ennemis et prier pour ceux qui nous persécutent, comme étant une chose beaucoup plus parfaite de souffrir avec patience, voire, céder le sien à son ennemi, que non pas de se venger de lui.

94. Si l’on remarquait, Monsieur, toute la Loi ancienne auprès de la nouvelle, l’on trouverait assurément qu’en substance c’est toute la même chose, et qu’il n’y a rien dans la Loi nouvelle que les moyens d’observer cette même Loi, fort adoucis et perfectionnés : comme est aussi le point de ce commandement de la Loi Ancienne, d’offrir à Dieu la dixième part de tout ce qu’on possède 223. Cela est venu pour détacher les cœurs des hommes des biens de la terre, et leur faire connaître que tout ce qu’ils avaient venait de Dieu : et pour témoigner cette reconnaissance, il leur est ordonné d’offrir la dixième partie des biens qu’ils possèdent. Ce n’est nullement que Dieu ait besoin des biens temporels ; car le Ciel et la terre lui appartiennent ; mais c’est qu’il veut avoir l’amour des hommes, lesquels lui déniaient cette affection pour la porter aux biens de la terre, et étaient si aveugles là dedans, qu’ils pensaient ne pouvoir subsister dans ce monde sans posséder les biens de la terre. C’est pourquoi Dieu supportant leur ignorance, il leur demanda seulement la dixième partie de leurs biens. Mais lorsque Jésus Christ est venu perfectionner cette Loi, il a enseigné qu’il faut quitter tous les biens qu’on possède en général, afin que le cœur fût parfaitement détaché de l’amour des créatures, pour aimer Dieu de tout son cœur 224. Ce qui se fait plus aisément lorsque matériellement l’on offre à Dieu tout ce qu’on possède. Voyez-vous bien, Monsieur, que cette première Loi, de donner la dixième partie de son bien ; et cette deuxième Loi, de renoncer à tout ce qu’on possède, ne butent toutes deux qu’à une même fin, savoir, à AIMER DIEU, et pas les choses terrestres ? Mais cet Amour de Dieu est enseigné par des moyens divers : ce qui ne fait rien à la substance, si les hommes avaient la lumière pour découvrir la vérité. Mais le Diable leur bande les yeux, et leur donne un tel aveuglement, qu’ils prennent le faux pour le vrai, et méprisent ce qu’ils devraient estimer.

95. Par cette ignorance ont grandement manqué les Juifs, de ne pas recevoir la doctrine de Jésus Christ : mais les Chrétiens manquent sans comparaison davantage, vu qu’après avoir reçu cette doctrine ils font tout le contraire de ce qu’elle leur enseigne. L’on peut bien dire que les hommes sont maintenant dans un plus mauvais état qu’ils n’étaient lorsque Dieu a envoyé Moïse pour les enseigner : à cause qu’ils tiennent maintenant moins d’état de la Loi Évangélique qu’iceux ne faisaient de la Loi de Moïse, laquelle faisait que les hommes craignaient Dieu, ne l’osant entendre parler, mais disaient à Moïse : Parle-nous ; mais non pas le Seigneur 225. Ce qui dénotait une grande crainte de Dieu. Mais à présent les Chrétiens sont si éloignés de Dieu, qu’ils n’ont non plus sa Crainte que son Amour. Un chacun vit à sa liberté comme des Indépendants de toutes choses, n’adhérant qu’à leurs propres sens et leurs propres volontés, tout de même que s’il n’y avait plus de Dieu ; et quoiqu’ils lisent la Loi Évangélique qui leur est laissée par écrit comme le Testament qui déclare les intentions de leur Sauveur Jésus Christ, ils le méprisent par leurs œuvres, voire aucuns par leurs paroles mêmes, ayant un tel mépris de Jésus Christ, qu’ils le manifestent quelquefois au dehors, et ne savent simuler les pensées de leurs cœurs sans le témoigner par des paroles et actions au dehors sur ce sujet.

 

 

Christ rejeté par l’Antéchrist.

 

XX. L’Antéchrist fait que les Chrétiens rejettent Christ quant à sa Personne, quant à sa vraie Satisfaction, son Imitation, la Pénitence à quoi elle nous engage. Item par des présomptions d’Élection de propres forces, et autres doctrines (dont il sera traité particulièrement dans les autres parties).

 

96. Je vous raconterai, Monsieur, ce qui m’est arrivé depuis peu dans une Conférence où j’étais de quatre personnes avec moi, où j’avais avancé fort à propos quelque chose de Jésus Christ : l’une de ces personnes me demanda si je croyais que Jésus Christ était Dieu, et s’il avait été de toute éternité ? À quoi je répondis qu’Oui ; en tant que Dieu il avait été de toute éternité ; et en tant qu’homme il n’avait été que depuis le temps qu’il fut né. Sur quoi ils se prirent à rire, en disant que je n’étais pas Socinienne, et que j’avais des simples croyances. Et pour autoriser leur savoir, une de ces personnes raconta l’exemple d’une femme Juive, laquelle était condamnée à être brûlée à cause de l’opiniâtreté de sa foi, et étant entrée dans le lieu de supplice, savoir, quelque maisonnette faite de bois, où on devait mettre le feu dedans, un certain Prêtre vint à elle avec un Christ représenté sur une croix, lui demandant, si elle ne voulait pas reconnaître le Christ, qui pour son salut avait tant souffert ? Sur quoi la femme Juive se mit en colère ; et ne pouvant rejeter crucifix avec ses mains, à cause qu’elle les avait liées, elle le poussa avec ses pieds, disant : Va arrière de moi avec ce Dieu créé ; et mourut en cette disposition. Ce que ce personnage me raconta comme une chose bonne que la femme Juive avait faite ; en disant : Cette Juive est morte vraiment martyre de Dieu. Je fus bien surprise d’entendre semblables discours de personnes qui font profession d’être des meilleurs Chrétiens.

97. Ne voit-on pas par cette histoire, Monsieur, que Christ n’est plus véritablement connu, non plus que le Père ? Car encore bien qu’on ait les Commandements de l’un et de l’autre, on ne les observe nullement, mais plutôt on s’en sert pour profaner la Parole de Dieu, et lui faire injures. Je sais bien que beaucoup de Chrétiens ne proféreraient pas volontiers de semblables paroles contre Jésus Christ : mais ils foulent semblablement aux pieds sa Loi Évangélique (comme la femme Juive foula le Crucifix) par leurs œuvres et par effet ; et pendant qu’ils parlent avec honneur de Christ, ils le blasphèment par leurs vies, ayant la bassesse et l’humilité à grand mépris, travaillant de cœur et d’esprit pour être grands et riches en ce monde, sur cette fausse supposition que Jésus Christ a tout satisfait pour eux, et qu’ils sont trop infirmes pour pouvoir faire aucuns biens : sans apercevoir que c’est le Diable qui leur a mis cette pensée dans l’esprit.

98. Car s’ils voulaient bien remarquer les forces et grâces qu’ils ont reçues de Dieu, ils verraient bien qu’ils n’en ont que trop pour suivre J. Christ et embrasser la vie Évangélique s’ils en avaient seulement la volonté absolue : car ils ont des bons jugements pour bien comprendre les affaires du monde, et des subtilités pour inventer choses qui leur sont bien avantageuses ; et avec cela, les forces et la santé du corps pour travailler de corps et d’esprit à la conquête des biens terriens. S’ils voulaient appliquer la vingtième partie de leur talent pour l’honneur et le service de Dieu, comme ils appliquent pour le service du monde, sans doute qu’ils deviendraient bientôt des véritables Chrétiens : mais à cause qu’ils n’ont pas ce véritable désir, le Diable les flatte par ces pensées que Jésus Christ a tout satisfait pour eux : comme si Jésus Christ était leur valet à gages pour porter leurs fardeaux pendant qu’eux prendront le repos et le bon temps ès délices du monde.

99. Pauvres aveugles et malavisés ! qui ne connaissent ni Dieu ni Jésus Christ ; et ne Savent en quelle façon il peut avoir satisfait pour eux : car Jésus Christ n’est pas venu pour les décharger de la pénitence à quoi le péché les avait assujettis par la droite Justice de Dieu 226 ; mais il est venu pour enseigner les hommes par quels moyens ils se pouvaient bien acquitter de ladite pénitence, et retourner en la grâce de Dieu 227. Depuis le péché, Adam n’a pu être sauvé sinon en faisant longue pénitence pour un seul péché de désobéissance : et ces personnes en ont fait plusieurs, voire continuent journellement dans la désobéissance de Dieu ; et avec cela pensent être sauvés sans faire pénitence, ne remarquant pas que le S. Esprit dit : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous 228. Il ne dit pas cela à quelques gens, nations, ou religions particulières, mais à tous les hommes en général, compris en ce mot de tous, sans excepter personne.

100. Mais le Diable, pour détourner de cette pénitence si nécessaire, il fait accroire à aucuns qu’ils sont les Élus de Dieu, et partant, qu’ils ne peuvent périr. Et aux autres il leur fait accroire que Jésus Christ a tout satisfait pour eux, et partant, qu’ils n’ont plus rien à satisfaire, mais attendent leur Salut assurément, comme font aussi ceux qui se croient élus ; et aussi, ceux qui croient d’avoir leur salut en leur pouvoir, indépendamment de Dieu, se fiant sur leurs forces et leur libre volonté, comme les autres se fient sur leurs Religions, en disant que leur Religion est la vraie et la plus assurée : et ainsi de mille autres espérances. Le Diable amuse les hommes pour leur faire présumer le Salut sans bonnes œuvres : ce qui est un péché contre le S. Esprit 229 qui ne sera pardonné ni en ce monde ni en l’autre 230.

101. Car la personne qui ne veut pas embrasser la pénitence que Dieu a ordonnée à Adam, et gagner sa vie à la sueur de son visage, ne satisfait pas à Dieu pour son péché originel ; et s’il n’embrasse pas la pénitence de la vie Évangélique que Jésus Christ nous a ordonnée pour nos péchés actuels, il n’y a nul salut à espérer ; mais une éternelle condamnation : pour avoir méprisé les ordonnances de Dieu, pas une fois, comme Adam, mais plusieurs fois et avec plus de malice : vu qu’Adam ne connaissait nullement quels maux cette désobéissance lui pouvait apporter : mais nous avons appris de Jésus Christ que celui qui aura vécu sans charité entendra à la fin : Allez, maudits, au feu éternel 231. Et contre ce savoir, et aussi contre toutes les Lois Évangéliques, l’on veut vivre et mourir dans la présomption de salut, sans accomplir les commandements de Dieu enseignés si particulièrement par Jésus Christ d’œuvres et de paroles ! Le premier Adam a fait toute sa vie pénitence en continuels soupirs et regrets d’avoir offensé son Dieu ; et le second Adam, qui est Jésus Christ, a mené une vie si pénible et si méprisée, ayant souffert injustement une mort cruelle, cependant que les hommes d’aujourd’hui s’efforcent à prospérer et dominer en cette vie : et avec ce, présument d’avoir le salut éternel par un chemin tout contraire à celui que Dieu leur a ordonné et Jésus Christ montré par son exemple, pour lequel tous les hommes devraient rougir de honte de porter le nom de Chrétiens en des œuvres directement opposées à celles de Christ.

102. Et leur aveuglement est venu si avant qu’ils ne savent encore apercevoir qu’ils sont des véritables Antéchrétiens, et tout aussi bien ceux qui pensent être dans la vertu que ceux qui connaissent d’être pécheurs sont tous conduits par cet Esprit de l’ANTÉCHRIST, qui règne maintenant universellement par tout le monde, principalement parmi les Chrétiens 232. C’est d’iceux qu’il tire ses plus grands avantages, à cause qu’il les trompe sous apparence de sainteté 233, en contrefaisant les œuvres et les paroles de Jésus Christ : avec quoi il éblouit tellement les yeux des gens de bien qu’ils feraient scrupule de croire que des choses en apparence si bonnes pourraient venir de l’esprit ou suscitation de l’ANTÉCHRIST.

 

 

XXII. Vision touchant la manifestation de l’Antéchrist : Il est bien plus dangereux quant à son règne en Esprit, qui est à présent, où les hommes sont régis d’un esprit contraire à Christ.

 

103. Si je vous pouvais, Monsieur, donner la visière ou lumière intérieure que Dieu me donne, vous seriez (comme tous les autres hommes) muet et confus d’un semblable aveuglement d’esprit, et crieriez de l’abondance de vos pensées : Que TOUS LES HOMMES ONT ABANDONNÉ LE VRAI DIEU POUR ADHÉRER À L’ESPRIT DE L’ANTÉCHRIST, qui est maintenant assis au Trône de Dieu, et se fait suivre et adorer comme s’il était Dieu ; Que ce temps prédit par Jésus Christ est pleinement arrivé en notre temps ; et Que le plus grand mal de tous est que les hommes ne le découvrent pas. Je souhaite que Dieu permît que tous les hommes vissent cet ANTÉCHRIST en la forme et manière que je l’ai vu il y a trois ans, ou davantage. Par une nuit je fus transportée en Esprit dans une place qui était si claire comme s’il y eût eu mille chandelles. Là je vis l’ANTÉCHRIST en chair ; pas comme un petit Enfant, mais comme un homme tout venu, qui a sa croissance accomplie. Il était sur un Théâtre grand, à demi couché sur un lit, d’une façon impudique, en telle pompe et magnificence qu’un Roy n’a pour l’ordinaire rien de semblable. Il avait aux environs de lui tant de gens et de valets, qu’ils ressemblaient à une grosse armée, revêtus de différentes livrées ; et en bas du Théâtre il avait du monde fort nombreux de toutes sortes de nations et de conditions, lesquels lui faisaient honneur à genoux, chacun en son ordre. J’en écrivis les particularités par une Rime fort légère le lendemain, à cause que je n’avais personne à qui je le pusse communiquer. Vous pourrez examiner de plus près les circonstances de cette vue par la même rime, que je vous envoie ci-jointe.

104. Ce n’est pas que je fasse grand état d’aucunes visions ou songes : mais lorsque j’ai pénétré depuis la façon et le comportement des hommes, j’ai bien pu voir, par des solides vérités, que l’ANTÉCHRIST est véritablement adoré de toutes nations, et que sa malice a un grand domaine et pouvoir sur les hommes : qu’il possède toutes les richesses et grandeurs de la terre, si que j’ai narré dans la même rime. Ce serait peu de chose qu’il parût visiblement en corps humain : car son mal est bien plus grand et redoutable lorsqu’il est inconnu et invisible (trompant les hommes par fausseté et hypocrisie) que s’il les persécutait seulement par force et par outrage ; parce que lors personne ne se rendrait de son parti sinon ceux qui veulent bien le suivre volontairement. Mais aussi longtemps qu’il ne paraît ouvertement, les gens de bien en sont séduits sans l’apercevoir ; et si son Règne dure encore longtemps, je ne sais qui pourra échapper de ses pièges : parce que les plus gens de bien croient d’adhérer à Dieu en adhérant au Diable.

 

 

XXIII. Description d’une Vision Divine touchant la manifestation extérieure de l’Antéchrist, qui règne partout en Esprit, et dont la découverte est proche.

 

 

 

            Cet Antéchrist est né

            Jà plus d’un an passé :

            Le temps est arrivé

            Qu’il soit manifesté.

 

 

            Description de l’Antéchrist corporel.

 

                Je l’ai vu en esprit

            Par une claire nuit,

            Sur un Théâtre grand,

            Riche et resplendissant,

            Couvert d’un pavillon,

            Bordé à l’environ,

            Tout tendu de velour

            Incarnat à l’entour.

 

 

            Sa gloire et sa suite.

 

                Dessus un lit mollet

            Demi couché il est,

            Il n’est plus en bas âge ;

            Mais un grand personnage.

                Sa gloire est sans pareille,

            On l’estime à merveille :

            Fait paraître son train

            De nuit en grand festin.

            Il a valets en nombre,

            Comme une armée innombre ;

            Du peuple aux environs

            De toutes nations.

 

 

            Son hommage.

 

                Chacun dit ses louanges,

            Comme à Dieu font les Anges.

            Chacun aime son joug ;

            On l’adore à genoux,

            En offrant de l’encens

            Un chacun en son rang.

 

 

            Ses sujets.

 

                Pauvre, Riche, et Seigneur,

            Chacun lui fait honneur :

            Gens d’état et d’office :

            Tout est à son service.

            Les Grands, Forts et Puissants

            Sont ses meilleurs Agents.

            Gens de Cloître et d’Église

            Lui offrent Sacrifice :

            Tous présentants leurs vœux :

            Moines, Religieux :

            Les Prélats et Abbés

            Y sont parmi mêlés.

            L’on y voit à foison

            Toute condition.

            Laïcs, Ecclésiastiques,

            Chrétiens et Hérétiques.

            Gens d’étude et Savants,

            Tout vient, se soumettants

            Sous ce Tyran inique,

            En ses faits, Diabolique.

            Cette grande Assemblée

            Ne peut être nombrée.

 

 

            Ses joies.

 

                Chacun y est plaisant,

            Tout y est triomphant :

            Le lieu clair à merveilles,

            Plus que mille chandelles.

 

 

            Ses appas.

 

                Ne faut être étonnés

            Si l’on suit ces beautés.

            Puisque l’homme aujourd’hui

            N’aime que ce déduit :

            L’honneur et les richesses

            Les plaisirs et liesses,

            Qui chatouillent le sens,

            Ne vivants qu’au présent.

            C’est pourquoi tant du monde

            Suit ce perfide immonde.

 

 

            Ses sujets, pactionnaires

            entre les Chrétiens.

 

                Des Chrétiens les TROIS QUARTS

            Il en a, pour sa part.

            S’il n’est tôt découvert

            Il aura l’Univers.

 

 

            Ses couvertures sous belles

            apparences de spiritualité.

 

                Ce qui est déplorable,

            Et le plus lamentable,

            C’est qu’il est méconnu,

            Et couvert de vertu,

            Voilé de tromperie,

            Vêtu d’hypocrisie ;

            Caché de Sainteté,

            Masqué de Piété :

            Rempli de bienséance,

            Belle condescendance.

 

 

            De Police et moralité.

 

                D’État et de Police

            Il couvre sa malice.

            Par la Civilité

            Il palli’ tout péché.

 

 

            De Doctrine, de Vertu, et de Religion.

 

                La vrai’ Théologie

            Devient Diabologie :

            La solide vertu

            Il a tout corrompu.

            Car sa Loi Diabolique

            Rend tout Pharisaïque,

            N’ayant que l’apparence,

            Mais nuls biens en essence.

 

 

            D’exercices pieux, cérémonies et choses saintes.

 

                Multiplie Sermons,

            Par pure ambition :

            Fait offrir Sacrifice ;

            Le tout à son service.

            Pousse à Confession

            Mais sans Contrition.

            À communier tant

            Induit beaucoup de gens,

            Pour faire Sacrilèges,

            Voir, mille Sortilèges.

                Plusieurs esprits bienfaits

            Voient bien ces méfaits.

            Mais nul ne s’imagine

            Quelle en est l’origine.

            L’on voit le mal régner,

            Et sur tout dominer,

            Sans connaître en Esprit

            Que c’est cet ANTÉCHRIST,

            Que son temps est venu,

            Son pouvoir absolu,

            Sur tout le genre humain :

            Il n’est rien plus certain

            Qu’il règne en Empereur,

            Sur tous Dominateur,

            Jusqu’au temps limité

            Qu’il soit exterminé.

 

 

            Ô Temps dangereux !

 

                C’est ce Temps dangereux 234,

            Où vivons malheureux.

            Si nous ne voulons croire

            Sur nous aura victoire,

            Par ruse et artifice,

            Et subtile malice.

 

 

            Prédit.

 

                Tout est prophétisé :

            Que nul n’y soit trompé !

            Faux Prophètes viendront,

            Plusieurs ils tromperont,

            Jusques aux élus mêmes 235.

            Ô quels dangers extrêmes !

 

 

            Péril universel.

 

                Si possible il était,

            Rien n’en échapperait 236 :

            Tout y serait séduit

            Par ce damnable Esprit,

            Qui veut tant s’exalter,

            Comme à Dieu s’égaler,

            Et s’asseoir en son Trône ;

            Quel horrible fantôme !

            Un Diable en chair humaine,

            Couvert d’œuvres divines,

            Comme un Dieu adoré,

            Et de tant honoré !

 

 

            Il n’y a que les Factionnaires

            exprès qui sachent bien croire

            que cet Antéchrist est né :

            les bons ne sachant y ajouter foi.

 

                Personne ne le croit

            Que celui qui le voit,

            Et est à son service

            Dans sa noire malice :

            C’est ses Pactionnaires,

            De JÉSUS adversaires,

            À lui tous dédiés,

            À JÉSUS renoncés,

            À Loi et à Baptême,

            Lui donnant l’âme même.

            Ceux-là sont transportés,

            Par les Diables portés

            Ès lieux où il paraît,

            Où un chacun le voit :

            À minuit environ

            Est le temps et saison

            Où tous ses adhérents

            S’y trouvent en leurs rangs ;

            Chacun d’eux le connaît,

            Y allants plusieurs fois.

            Les bons, qui n’y vont pas

            En sont en grands combats,

            N’osant tenir pour vrai

            Que l’ANTÉCHRIST soit nai :

            Parce qu’il ne paraît

            Aux yeux en tout endroit.

 

 

            L’ANTÉCHRIST ne paraîtra

            partout en corps.

 

                Ce qui n’est pas loisible,

            En effet impossible ;

            Qu’une masse de chair

            Soit par tout l’univers.

            Ce puant corps immonde

            N’ira par tout le monde,

            Christ n’y ayant été

            Lorsqu’il fut incarné :

            Cela n’est point bastant

            Pour demeurer errant,

            Ne croyant absolu

            Que son tempus est venu :

            Puis que son mal abonde

            Enfin par tout le monde.

 

 

            On voit par les fruits

            que son temps est venu.

 

                Le mal domine à main :

            Le bien est à sa fin.

            Les œuvres de Satan

            Sont par tout, triomphant.

            L’on ne voit que Magie,

            Toute Sorcellerie.

            Tout est autorisé ;

            Rien n’est réprimandé.

            Fraudes et Tromperies,

            Luxure, Ire et Envies.

            Le bien persécuté,

            Le droit est opprimé.

            Sont-ce pas là les fruits

            Que ce Diable a produits ?

 

 

            Les signes et la Révolte

            universelle sont parus.

 

                Les voyants de nos yeux,

            Nous demeurons douteux !

            Aveuglement d’Esprit !

            Veut-on être séduit ?

            Quel signe attendons-nous,

            Qu’ils n’aient paru tous,

            Tout ce qu’a Dieu prédit ?

            Qu’on ne voie aujourd’hui

            La Révolte arrivée 237,

            L’ANTÉCHRIST en entrée !

 

 

            On s’est révolté partout

            contre l’Évangile,

            l’anéantissant.

 

                Partout ses faits immondes,

            Qui trompent tout le monde,

            Sont que trop révélés,

            D’effet manifestés.

            Vérité abolie :

            Le mensonge, on l’appuie.

            Parmi les plus Savants

            Se trouvent plus d’errants :

            De CHRIST l’enseignement

            Ne suivants nullement.

            Le tout est altéré

            Et de sens renversé.

            Personne ne pratique

            Ce qui est Déifique :

            Chacun son propre sens

            Suit au monde à présent,

            En oppositions

            JÉSUS, à vos leçons !

            Rien ne suit l’Évangile

            Un chacun le pointille :

            Par glose et raisonnette

            On le biffe, on le jette,

            On dit qu’il n’est plus temps

            De ces Enseignements.

                Quoi ! Dieu est-il muable ?

            N’est-il pas perdurable ?

            Tout ceci n’est-ce point

                        L’ANTÉCHRIST en bon point ?

            La vie d’à présent

            Le montre assurément.

 

                          *            *

                                 *

 

            Moyens pour connaître l’Antéchrist.

 

                L’on connaît l’arbre à son fruit :

            L’ANTÉCHRIST à son produit.

            De parole ni d’effet

            Nous ne suivons Christ parfait.

            Ce qui est contraire à Christ,

            Tout cela est Antéchrist.

 

 

            Chrétiens contraires à Christ en tout.

 

                 Tout ce qu’à nos yeux paraît

            Prêché de muette voix

            Que faisons directement

            Contre Christ assurément.

 

            Il aime la pauvreté ;

            Chacun la méprise assez.

 

            Il méprise les honneurs :

            Chacun les tient pour bonheurs.

 

            Il foule aux pieds la richesse :

            C’est ce qu’un chacun caresse.

 

            Il ne cherche qu’à souffrir :

            Personne ne veut pâtir.

 

            Il est de tous méprisé,

            Chacun veut être honoré.

 

            Il s’est fait petit Enfant :

            Un chacun veut être Grand.

 

            Il est l’opprobre des hommes ;

            En quoi ses suivants ne sommes.

 

            Il méprise les ébats :

            Nul ne veut suivre ses pas.

 

            Il vit toujours en détresse :

            Chacun veut vivre en liesse.

 

            Il est de tout rejeté :

            Tout veut être caressé.

 

            Il vit pour être imité :

            Chacun vit à volonté.

 

            Il commande à tous qu’on l’aime :

            Chacun n’aime que soi-même.

 

            Parle de se renoncer :

            Nul ne connaît ce métier.

 

            De gagner le Ciel par force :

            Personne ne s’y efforce.

 

            De pratiquer charité :

            Chacun en est éloigné.

 

            D’Aimer Dieu parfaitement :

            On en est loin à présent.

 

            L’on aime chose élevée :

            Lui, aime la méprisée.

 

            Il enseigne abjection :

            Nul ne suit cette leçon.

 

            Il cherche en tout les mésaises :

            Chacun veut vivre à ses aises.

 

            Il prend le plus méprisé :

            Chacun veut être estimé.

 

            Il est doux, traitable, et bon :

            Chacun suit sa passion.

 

            On le soufflette, il l’endure :

            Nul ne veut souffrir injure.

 

            Il choisit des pauvres gens :

            Chacun veut tenir son rang.

 

            Veut que soyons rejetés :

            Nous cherchons les dignités.

 

            Que soyons spirituels :

            Nous sommes tous naturels.

 

 

            Le mal a l’empire sur le bien.

 

                Par grand’ contrariété

            L’Évangile est méprisé.

            Tout ce que Satan produit

            A son domaine aujourd’hui.

            Le mal est autorisé,

            Et le vrai bien supprimé.

            Le méchant est secondé,

            Le juste est persécuté :

            De personne il n’a d’appui

            S’il est des Grands éconduit.

 

                          *            *

                                 *

 

            Réjection universelle du bien.

 

                L’on adore Soleil levant,

            Ceux qui tiennent les premiers rangs,

            Bons et méchants, il est très seur,

            Pourvu qu’on les voie en honneur.

            L’on ne peut dire vérité,

            Chacun voulant être flatté,

            Lever les bras à la malice,

            Si l’on prétend à quelque office :

            Celui qui veut être en crédit

            À flatter doit être bien duit.

 

 

            Estime et honneur universel du mal.

 

                Pour gens de bien et vertueux

            Les états ne sont pas pour eux.

            De craindre Dieu, aimer vertu,

            En ce temps on n’en parle plus.

            Si quelqu’un le fait en sa part

            Il faut qu’il se tienne à l’écart :

            On le rend sans aucun crédit

            Selon la façon d’aujourd’hui.

 

 

            Et cela, par tous :

            et grands et petits,

            bons et méchants.

 

                 Qui nous empêcherait de croire

            Que Satan n’aye la victoire ?

            Vu même que parmi les Grands

            Les maux y vont si dominants :

            Et ceux que l’on estime bons

            Suivent tous ces mêmes façons !

            Car aux méchants il est commun

            Malfaire et tromper un chacun.

 

 

            Règne des vices masqués.

 

            Larcins, Meurtres, et Homicides,

            Y sont presque rendus licites.

 

            Luxure, Ire, Envie, Paresse,

            L’on y persévère en liesse.

 

            Usure et Fraude, avec Mensonge,

            Sont usités sans qu’on y songe.

 

            Grandeur, Orgueil, et Avarice,

            Ne portent plus le nom de vice.

 

            Luxe, Gloutonnie, et Excès,

            Ne sont plus tenus pour péchés.

 

            Prendre à autrui par subtilesse

            Est souvent tenu pour sagesse.

 

                 Le mal ne peut être plus grand

            Devant Dieu qu’il l’est à présent :

            Il serait bien plus découvert,

            Mais d’hypocrisie est couvert.

 

 

            Leur découverte approche :

            alors ils nuiront moins.

 

                 Le temps vient qu’il se connaîtra :

            Lors moins de gens il trompera.

            L’ANTÉCHRIST étant furieux

            Est beaucoup moins pernicieux.

            Les gens de bien le connaissant

            Ne l’iront pas ainsi suivant,

            Si qu’ils font lorsqu’il est voilé

            De Vertu et de Sainteté.

            Bien que martyrs nous en mourrions,

            Devant Dieu très-heureux serions.

 

 

 

XXIV. Cette vision en songe, et ces vers en substance viennent de Dieu, avec tout ce que sait et qu’enseigne A. B. Comment et pourquoi Dieu lui enseigne et l’Écriture et tout ce qu’elle sait.

 

105. Lisez, Monsieur, avec attention tous ces vers. Ils me sont donnés de Dieu. Vous y trouverez beaucoup de lumières et de vérités Chrétiennes, profitables au salut des hommes, là où ils pourront voir l’état de leurs âmes, et avoir l’assurance que nous vivons maintenant au RÈGNE DE L’ANTÉCHRIST, par les œuvres et la disposition des hommes, qui n’ont plus rien retenu de chrétien ; puisqu’en effet tous leurs comportements sont Antéchrétiens. Il est vrai que le commencement de ces lumières est procédé d’un songe, qu’on ne doit croire ni rejeter, comme je fais aussi, pour savoir qu’il y a des songes qui viennent de Dieu, ainsi que furent les songes de Daniel 238 ; du petit Joseph fils de Jacob 239 ; et ceux de Joseph, Époux de la Mère de Jésus Christ, lorsque l’Ange lui dit en dormant : Prends la Mère et l’Enfant, et fuis en Égypte 240. Mais je sais aussi qu’il y a des songes qui viennent du Diable, lequel représente souvent à l’homme en dormant choses impudiques, suscitant en lui des mouvements de colère, des esprits de vengeance, de fraude et avarice, ou autres sortes de maux, afin que la personne après son dormir puisse se remémorer ces choses, et tomber par icelles en péchés. Il y a aussi des songes qui proviennent de nature ; lorsque le corps repose, les esprits vitaux représentent à l’entendement de l’homme les choses qu’il a vues ou entendues en veillant. C’est pourquoi il ne faut jamais ajouter pleine foi aux songes, ne soit que Dieu confirme iceux en veillant, en la prière. Et partant je ne presse personne à croire le songe que j’ai eu de l’ANTÉCHRIST à cause que je l’ai songé ; mais seulement à cause que Dieu me l’a confirmé au fort de mes oraisons : lorsque je souhaitais de savoir si ce songe était véritable, Dieu me le confirma, avec beaucoup de circonstances, comme pouvez voir aux mêmes vers : en sorte que la vérité d’iceux en est très certaine.

106. Je ne suis aussi Poétesse pour avoir la curiosité de bien rimer, puisque je ne veux plaire à personne et méprise les louanges des hommes. Je veux seulement par ces vers faire entendre ce que Dieu me révèle ; à cause que je n’ai eu personne en ce temps-là à qui je puisse communiquer ces révélations, il me vint en l’esprit les rimes que vous voyez par écrit ; et je sais que le S. Esprit a souvent parlé aux Saints Prophètes (z) par rimes 241 : point qu’iceux aient eu égard à bien rimer, ou si leurs rimes avaient tous leurs pieds et mesures ; mais ont seulement buté à bien observer la substance de l’inspiration de Dieu pour la déclarer aux autres. Voilà aussi le but que j’ai eu en écrivant ces vers, et non pour être louée pour mon savoir, puisque je n’ai aucune science qui soit mienne.

107. Car je n’ai jamais étudié et ne me sers d’aucune lecture, et les discours spirituels des hommes me servent d’empêchements en me laissant dans l’entendement quelques images de leurs discours ; là où mon esprit doit être tout libre et vide de toute image pour recevoir l’inspiration de Dieu, qui me donne toutes les sciences que j’ai ; et je puis bien dire avec l’Apôtre : Je ne vis plus, moi ; mais Jésus Christ vit en moi 242. Ainsi puis-je dire avec vérité que tous mes écrits, et la sapience contenue en iceux, ne sont point de moi, mais du S. Esprit, lequel me verse en l’âme toutes les choses que je dois écrire ou parler, sans que je fasse aucuns devoirs pour rien apprendre ou savoir sinon celui de purifier mon âme de péchés et la tenir en recueillement en Dieu, sans la laisser distraire en choses vaines ou terrestres, tâchant toujours que ma conversation soit dans le Ciel 243. Et avec ce, je n’ai besoin d’aucunes lectures ou méditations : car plus j’oublie mes propres pensées, de tant plus je reçois l’inspiration du Ciel, le sens des Écritures, et les paroles pour les pouvoir exprimer aux autres.

108. Diverses personnes se sont étonnées comment je peux alléguer en mes écrits tant de passages de l’Écriture sainte sans l’avoir jamais lue ; et ils se devraient étonner davantage de voir comment Moïse peut avoir écrit en la Genèse la Création du monde, qu’il n’a vue, pour n’être alors encore né ; et personne ne l’a aussi vue, pour la lui avoir racontée. Tous Chrétiens croient communément que Dieu lui a révélée : comme il est très véritable ; et aussi a-t-il révélé à tous autres Saints Prophètes tout ce qu’ils ont dit ou fait de sa part, voire quelques fois des choses que les Prophètes mêmes n’entendaient pas 244, et ne les eussent su expliquer tellement l’Esprit de Dieu parlait et opérait en eux : voire insensiblement leur faisait dire et faire des choses qu’ils n’entendaient. Ce même Dieu a encore aujourd’hui le même pouvoir de révéler tour ce qu’il lui plaît à ses amis : comme il fait en effet ; et si les hommes s’en rendaient capables par leurs dispositions, il y aurait maintenant plus de Saints Prophètes que jamais, à cause que nous sommes arrivés en la plénitude des temps, là où Dieu épandra son Esprit sur toute chair 245. Mais l’indisposition des hommes empêche ces opérations en leurs âmes ; vu qu’ils s’opposent à l’inspiration de Dieu, ayant leurs volontés rebelles au vouloir de Dieu, aimant mieux d’adhérer au Diable et à leur nature corrompue qu’à la volonté de Dieu. Voilà pourquoi l’on trouve aujourd’hui si peu de Prophètes dans le monde, et qu’il y a si peu d’âmes à qui Dieu se communique et révèle immédiatement ses Secrets.

109. Toutes fois en a-t-il encore aucunes, desquelles j’en suis une, par sa grâce. Et c’est par là que j’apprends toutes les sapiences et merveilles du S. Esprit contenues en mes écrits, immédiatement, sans aucuns moyens humains. Je ne fais autre chose que d’être attentive à la voix intérieure de Dieu, de qui j’entends toute la substance de mes écrits et les passages des Écritures qui me tombent dans l’esprit à mesure que j’ai besoin de les alléguer pour l’intelligence de ceux qui sont attachés à l’Écriture et ne voudraient rien recevoir que ce qu’ils ont lu dans leur Bible. C’est pourquoi Dieu s’accommodant à leur faiblesse, il me fait si souvent citer des passages des Écritures, de crainte que les Chrétiens de maintenant ne disent ce que les Juifs disaient de Jésus Christ, qu’il venait détruire la Loi 246 ; ainsi pourraient dire ces Chrétiens de Nom, que je voudrais détruire l’Évangile. Et pour leur ôter cette pierre d’achoppement, Dieu me fait dire par mes écrits les mêmes choses contenues en l’Évangile, afin que nuls Chrétiens ne puissent rejeter ou révoquer en doute les choses qu’il me révèle par sa Dernière Miséricorde. Pour moi, je n’ai nul besoin de lire les Écritures pour recevoir davantage au fond de mon âme que tout ce qui est dans la Bible : du moins j’ai plus d’intelligence du sens d’icelle que n’ont eu les hommes depuis le commencement du monde jusques à présent : à cause que nous sommes arrivés dans l’accomplissement des temps, là où Dieu donnera l’intelligence de toute chose, envoyant son S. Esprit promis par Jésus Christ, qui doit enseigner toute vérité 247.

 

 

XXV. Le monde est juge irrévocablement, étant plein des Pactionnaires de l’Antéchrist, qui se multiplient sans nombre par la génération. Dieu veut retirer quelques bons à l’écart pour leur apprendre la vie Évangélique hors du Règne de l’Antéchrist.

 

110. C’est celui-là qui m’enseigne tout ce que j’écris, et ne cesse d’illuminer mon âme toujours davantage. C’est LUI qui me dit : Que le Monde est jugé ; Que la Sentence est irrévocable : Que les hommes sont déchus de la Foi ; et Que les trois parts d’iceux sont liés au Diable par pacte précis. Il y a plus de douze ans que cela me fut révélé. L’on peut considérer combien cette génération perverse est accrue depuis, puisque les enfants de semblables personnes contractent de leurs parents semblables maux 248 : d’où l’on peut facilement conclure quel empire le Diable a maintenant sur les hommes par tout le monde universel, et si ce n’est pas vraiment le RÈGNE DE L’ANTÉCHRIST auquel nous vivons maintenant.

111. Il faudrait être endurci de cœur ou stupide d’esprit pour ne le pas croire ; ou bien volontairement tenir de sa partie pour le méconnaître ou excuser, de crainte qu’il ne fût découvert : car ses adhérents n’aiment pas qu’il soit manifesté, puisqu’alors il ne pourrait plus tromper par fausse Sainteté ou hypocrisie, avec quoi il séduit les bien-intentionnés : desquels Dieu ayant pitié me fait écrire toutes ces choses par le menu, afin que nuls bons ne puissent périr par ignorance ; mais se délivrer en temps d’un si perfide ennemi, qui tâche avec toutes sortes d’artifices d’avoir tous les hommes sous son Empire. Ce que Dieu ne permettra, puisqu’il veut encore une fois rétablir son Esprit Évangélique sur la terre 249, là où ce petit nombre de fidèles s’assembleront pour être régis par l’Esprit de JÉSUS CHRIST.

112. Ce que je sais par le même Esprit qui me dicte le Règne de l’Antéchrist. Et je n’en parle point à l’aveugle (comme ont parlé aucuns Anciens Prophètes 250) ; mais je vois et entends toutes les particularités de cette vie bienheureuse, de laquelle j’en écrirai à l’avenir, si Dieu me donne la vie. Ce m’est assez que j’aie déclaré ce que je sais du Règne de l’Antéchrist, afin que les bien-intentionnés se puissent délivrer du mal : ce qu’il faut faire avant de pouvoir faire le bien 251 ; puisque quitter le mal et faire le bien est le commencement de la vraie Sapience252. Dieu veut fournir les moyens de ce faire à ceux qui lui demeureront fidèles, en les retirant dans un coin du monde hors de la conversation des méchants 253, pour mieux se déporter du mal ; et en leur enseignant la pratique d’une vie Évangélique pour faire le bien. Ce qui est un grand bonheur ; qu’au milieu du règne de l’Antéchrist dans un temps si dangereux, Dieu épande encore la grande Miséricorde sur les bons, leur découvrant le danger dans lequel ils vivent sous se Règne de l’Antéchrist, et en leur fournissant au même temps les moyens et la doctrine pour mener une vie Évangélique. C’est une bonté vers les hommes plus grande que toutes celles que Dieu ait jamais témoignées aux hommes. Heureux seront ceux qui en jouiront, en se rendant tous à Dieu, leur Père céleste, en renonçant au Diable, au monde, et à la chair : car ce serait se tromper de croire que l’on puisse servir à deux Maîtres 254 ; ou bien, être Disciple de Jésus Christ et ensemble de la Synagogue de Satan. Il faut TOUT OU RIEN, puisque Dieu ne veut de cœur divisé. Il le veut avoir entier, puisqu’il lui appartient entier 255.

113. J’ai encore beaucoup de choses à dire de ce RÈGNE DE L’ANTÉCHRIST, pour montrer combien les hommes adhèrent à lui, et combien de pouvoir il a sur leurs entendements ; et combien il en tire à soi par hypocrisie et apparence de sainteté. Mais le volume serait trop gros pour traiter amplement de toutes ces choses. Je les ai divisés en Trois Parties pour en mieux faciliter la Lecture et vous donner, Monsieur, le temps et loisir de bien pénétrer cette Première Partie, là où vous trouverez assez de matière d’étonnement et de sujet d’actions de grâces à rendre à Dieu de ce qu’il vous a gardé d’un tel malheur que de naître de semblables parents adhérents au Diable.

114. Pour moi, je confesse d’avoir vécu longtemps en cette ingratitude vers Dieu, de ne l’avoir jamais remercié de ce qu’il ne m’a point fait naître de Parents qui fussent liés au Diable par pacte précis : puisque tous les Enfants qui naissent de semblables personnes sont tout de même que ceux qui les produisent, étant donnés au Diable par iceux Parents avant que naître, et ont toujours réitéré leur donation jusqu’à ce que l’Enfant soit venu à l’usage de sa propre raison. Alors de sa libre volonté il peut, s’il veut, rétracter toutes les donations qu’on a faites de lui au Diable ; ou, il les peut confirmer : ce qui arrive le plus souvent : à cause que le Diable a alléché ces jeunes cœurs par des caresses et sensualités de boire et manger, ou autres recréations sensibles, lesquelles les Enfants ne veulent abandonner, et aiment mieux se donner aussi eux-mêmes au Diable de leur propre volonté, et faire, comme leurs Parents, un pacte précis avec le Diable. Ce que m’ont déclaré plusieurs Sorcières que j’avais reçues en mon Hôpital à Lille, là où je pensais en faire des Enfants de Dieu, quoi que toutes étaient Enfants du Diable avant que de venir en cet Hôpital. Ces personnes, en nombre de cinquante-deux, m’ont déclaré beaucoup de particularités de ces diableries, qui confirment ce que Dieu m’en a révélé. Mais je ne crois leur dire comme je crois la révélation de Dieu, qui est toujours infaillible, et le Diable souvent menteur.

115. Je vous ai donc déclaré, Monsieur, les particularités du RÈGNE DE L’ANTÉCHRIST comme Dieu me le révèle, non parce que les Sorciers me l’ont dit. Vous y pouvez bien ajouter foi comme à une vérité de Dieu, lequel a dit de ses amis : Qui vous écoute, il m’écoute 256. C’est que Jésus Christ n’étant plus sur la terre, il y a laissé son Épouse 257, qui est ceux qui possèdent sa Doctrine, afin que les bons trouvent toujours de la nourriture à leurs âmes. Dieu me donne par cela sa lumière de Vérité pour en éclairer les autres. Faites-en votre profit ; et ne doutez jamais de la sincérité de celle qui se dit,

 

Monsieur,          

 

Commencé en l’an 1668,                                          

et fini en l’an 1680.                                              

 

Votre très-humble Servante    

 

ANTHOINETTE BOURIGNON.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

F    I    N

 

De la Première Partie

 

D  E

 

L’Antéchrist Découvert.

 

_________________________

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du Règne de L’ANTÉCHRIST ;

Et touchant ses Sujets et Pactionnaires Sataniques, Entretien

d’A. B. avec Dieu.

 

Nous sommes maintenant dans le Règne de l’ANTÉCHRIST. L’Antéchrist, ce n’est point un homme particulier, mais c’est le Diable incarné et grande légion de personnes, qui s’épardront par tout le monde.

Cela est aujourd’hui que la plupart des créatures raisonnables sont pactionnées avec le Diable, et cela par tout le monde universel.

Cela est aujourd’hui que les hommes se font adorer comme des Dieux sur la terre.

Cela est aujourd’hui que les méchants attirent tout le monde à eux sous couleur de piété.

Cela est aujourd’hui que le mal est honoré et le bien méprisé.

Cela est aujourd’hui que les méchants triomphent et le juste est oppressé et persécuté.

Cela est aujourd’hui que toutes les vertus extérieures ne sont que fausseté et hypocrisie au dedans.

Cela est aujourd’hui que toute la sainteté apparente est opérée par la vertu du Diable, qui par signes se fait estimer Dieu, contrefaisant ses œuvres.

Cela est aujourd’hui que le mal tire tout le monde à soi, et que peu en échappent.

Cela est aujourd’hui que le Diable a l’empire sur les cœurs et le domaine sur toute la terre.

Ne sont-ce point là toutes les marques de l’ANTÉCHRIST ?

Ce malheur est dans mon Sanctuaire. Le Diable s’est emparé de mon trône.

Doit-on couvrir ces méchants ?

Ce serait participer à leur malice.

Doit-on les craindre ?

Nullement, parce que leurs puissantes sont limitées, ne peuvent les surpasser.

Doit-on les vaincre par arguments ?

Non, car la subtilité du Diable surpasse celle des hommes.

Les peut-on converser ?

Bien, autant qu’il est nécessaire.

S’y peut-on fier ?

Nullement.

Doit-on prier pour eux ?

Les Diables n’ont besoin de prières, non plus que leurs partisans.

Les doit-on haïr ?

Oui, plus que les Diables.

Les doit-on persécuter ?

Ce sera en vain, puisqu’ils se soutiennent tous l’un l’autre fortement.

Ne doit-on résister à leurs maux ?

Oui, de toutes ses forces.

S’en doit-on garder ?

Oui, très prudemment.

Semblables gens sont-ils dévots à l’extérieur ?

Oui, plus que les autres.

Vont-ils à la Confesse et à la Communion ?

Oui, plus volontiers que les autres.

Font-ils des aumônes aux pauvres ?

Oui, pour paraître charitables.

Jeûnent-ils les Carêmes et autres jours commandés ?

Oui, devant les hommes.

Font-ils des actions justes et équitables ?

Oui, pour paraître gens de bien.

Ne paraît-il point de gros péchés en eux ?

Non, parce qu’ils sont faux et dissimulés.

Ne découvre-t-on point leur mal en les conversant ou parlant ?

Non. Ils paraissent plus honnêtes et retenus que les autres.

Conversent-ils avec gens de bien ?

Oui, pour être en telle réputation qu’iceux.

Sont-ils en la croyance de la Vérité et ès sentiments de bonne doctrine ?

Oui, pour tenir rang des plus parfaits.

 

Il est impossible de les découvrir sinon

en les pratiquant de bien près et

avec lumière du Ciel.

 

F     I     N.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Indice des Titres mis au haut des pages, lesquels remarquent les matières en général.

 

L’Origine de l’Antéchrist.

Manifestation de l’Antéchrist.

Progrès de l’Antéchrist.

L’Antéchrist domine ès Églises.

L’Antéchrist domine dans les Conducteurs.

L’Antéchrist ès Sacrements.

L’Antéchrist dans les prières.

L’Antéchrist dans les entendements.

L’Antéchrist dans les cœurs.

L’Antéchrist dans les mœurs et pratiques.

L’Antéchrist dans le centre du bien.

L’Antéchrist dans la libre volonté.

L’Antéchrist en tous.

Séductions premières de l’Antéchrist.

Remèdes aux premières Séductions de l’Antéchrist.

Réjection des remèdes de Christ.

Christ rejeté par l’Antéchrist.

Réjection de Christ par l’Antéchrist.

Règne de l’Antéchrist.

Entretien d’A. B. avec Dieu touchant l’Antéchrist et les siens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ANTÉCHRIST

 

DÉCOUVERT.

 

Qui montre clairement, que nous sommes

maintenant arrivés en son Règne, et que

tant moins les hommes le découvrent,

de tant plus est-il dangereux et

pernicieux pour le salut de

leurs âmes.

 

Deuxième Partie.

 

P   A   R

 

ANTHOINETTE BOURIGNON.

 

 

À Amsterdam, chez Jean Rieuwerts et Pierre Arents,

Marchands Libraires, rue de la Bourse, 1681.

 

 

 

 

 

 

S. Jean en sa Ire Épître, ch. 2, v. 18.

 

Mes petits enfants, voici la dernière heure ;

et comme vous avez ouï que l’ANTÉCHRIST

viendra, il y a même dès à présent

beaucoup d’Antéchrists qui sont nés.

De là nous connaissons que

c’est ici la dernière heure.

 

 

 

 

 

 

AU LECTEUR.

 

JE voudrais, AMI LECTEUR, vous pouvoir inculquer jusqu’au fond de l’âme la vérité que nous vivons maintenant dans le Règne de l’ANTÉCHRIST, puisque l’incrédulité de cela en fait périr tant de bien-intentionnés, qui vivent en assurance, estimant vertu les plus noires malices du Diable, et par une mollesse ou bonté naturelle, veulent tout tourner en bien, pensant que c’est vertu d’avoir toujours bonne opinion de toutes choses. Ce qui n’est vérité ni Justice. Car en croyant le mal, bien, on est dans le mensonge ; et en prisant le mal comme s’il était bien, l’on trompe les Innocents qui le croient : et partant l’on commet double péché, l’un, en flattant les hommes, et l’autre, en mentant, pour ne point dire la vérité du mal, mettant un faux visage de bien au mal ; et cela, sous prétexte de vertu, ou de Charité Chrétienne : tellement sont les hommes maintenant aveugles au fait de la vraie vertu, qu’ils prennent la fausse pour la vraie, et croient d’être bien-vertueux lorsqu’ils vivent en des grandes imperfections : car c’est une chose en quoi la nature se délecte, de toujours juger en bien ce que les hommes disent et font : et l’on est alors estimé bon et vertueux, prisé d’un chacun pour la bonté qu’on semble avoir de tout interpréter en bien. Ce qui est une fine tromperie de l’ANTÉCHRIST, lequel couvre volontiers sa malice, et est bien-aise que ce dessein est secondé par les bons mêmes, qui pensent faire chose agréable à Dieu en ayant toujours bonne opinion du prochain. Mais ils se trompent : puisque Dieu n’aime que Justice et Vérité, qui sont ses vertus essentielles, auxquelles seules il a égard, et non à l’applaudissement des hommes, qui louent toujours ce qui est plaisant à leur sens, sans se ressouvenir que S. Paul nous a dit que celui qui veut plaire aux hommes n’est pas serviteur de Jésus Christ. Et partant, l’on ne doit jamais rien dire ou faire pour plaire aux hommes, mais demeurer toujours dans la droite vérité ; jugeant le mal, mal ; et le bien, bien, d’un droit jugement, et sans égard à personne.

Ce que fort peu de personnes font aujourd’hui. Chacun flatte et dissimule tant qu’il peut pour ne point être répréhensible devant les hommes, en voulant être estimé bon. Et parce que je ne cherche cela et que je suis Justice et Vérité, l’on me blâme et rejette, me poursuivant à mort : à cause que la vérité qui reprend n’est agréable au temps qu’elle s’entend ; mais celui qui en veut profiter doit mûrement examiner si toutes les actions des hommes ne sont pas autant de voix qui déclament que c’est l’ESPRIT DE L’ANTÉCHRIST qui régit maintenant les Esprits de tous les hommes, qui sont directement opposés à l’Esprit de Christ, pendant que presque personne ne voit cela. Les uns disent : « Il y a encore tant de gens de bien dans le monde. » Les autres disent : « L’on voit encore tant de démonstrations de piété, de fréquentations des Sacrements, et autres œuvres pieuses. L’on va ès Églises ; l’on donne des aumônes aux pauvres, etc. » Et moi je vous dis que toutes ces choses se peuvent faire par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST, qui volontiers couvre sa malice avec les choses saintes. Pour cela dit l’Écriture qu’il sera assis ès lieux Saints.

Ceux qui doutent de cela n’ont qu’à lire ce présent Traité pour voir les ruses de ce perfide Ennemi, qui par tant d’artifices et de faussetés trompe les hommes maintenant, les induisant même à des cultes et dévotions extérieures pour paraître saints ou vertueux : par où les bons sont souvent séduits et trompés, pensant de converser avec des Chrétiens, qui souvent sont les Pactionnaires du Diable. Ce qui est le plus grand danger où nous vivons à présent est qu’on flatte le mal en se dissuadant qu’il n’est pas tel : voulant toujours bien penser de toute chose, sans discernement : par lequel moyen l’on est souvent trompé et séduit. Il vaudrait mieux (pour de deux maux choisir le moindre) toujours craindre qu’il y eût du mal dans ce que nous voyons et entendons, que de tenir pour bonnes les choses que ne connaissons assurément : puisque douter que votre prochain est mauvais lorsqu’avez à démêler avec lui, cela ne le rendra pas pire, mais vous précautionnera contre son mal, si aucun y en avait. Mais si vous voulez, Ami Lecteur, être préoccupé qu’il est bon lorsqu’au dedans il est mauvais, vous en serez assurément trompé et séduit, quelque prévoyance que vous eussiez : puisque la subtilité du Diable surpasse toujours l’adresse des hommes : car il sait et voit plus que l’homme, lequel est borné à la grandeur ou petitesse de son esprit corrompu ; là où le Diable a encore le savoir et l’agilité de l’Ange, voit et va partout en peu de temps, découvrant par conjecture les pensées et désirs des hommes : par où il les peut prévenir et prévaloir en beaucoup de choses : pouvant facilement tromper les meilleurs esprits. Et ceux qui pensent un être en plus grande assurance sont le plus en danger, présumant souvent d’être assez clairvoyants pour découvrir les ruses du Diable et de ses adhérents, lorsqu’ils en sont le plus trompés par la bonne opinion qu’ils ont d’aucunes personnes qui savent bien feindre et simuler. Combien y a-t-il d’hommes qui couchent avec des Sorcières, et combien de femmes couchent-elles avec des Sorciers sans en rien savoir ? Et avec combien d’amis sont les personnes familières, qu’ils tiennent pour gens de bien, voire pour vertueux, qui sont liés au Diable par pacte précis ? Et sont en si grand nombre qu’on ne les saurait conter. Et si on les connaissait, les bons n’oseraient sortir du logis, de peur de se frotter contre de semblables Sorciers. Mais à cause qu’on ne les connaît pour tels, l’on ne s’en donne de garde, en pensant qu’ils sont tous bons lorsqu’on ne les voit faire de mal : puisqu’ils n’ont nulles marques extérieures par où on les puisse connaître ; voire souvent les plus méchants sont ceux qui ont plus de démonstration de bien.

J’ai connu de ces personnes si bien morigénées qu’on les aurait pris pour des Anges Terrestres, qui se savaient virer et tourner au gré des personnes avec qui elles conversaient, feignant d’aimer la vertu avec les pieux, et la tempérance avec les tempérants : ainsi du reste. Car j’ai eu dans mon Hôpital des filles plusieurs années, qui ne m’ont jamais désobéi, d’une douceur et bonne conversation admirable : des autres si fidèles et amies qu’elles eussent bien voulu perdre leur vie pour conserver la mienne. Et si elles-mêmes ne m’eussent déclaré d’être liées par pacte avec le Diable, je ne l’aurais jamais voulu croire : si peu voit-on d’apparence de ce mal dans leurs comportements, un chacun se comportant selon la constitution de leur naturel : les colères et fougueux de nature suivent les mouvements d’icelle ; et les doux et modestes naturels demeurent dans leur douceur et modestie, sans faire aucun changement de leurs façons extérieures pour le pacte qu’elles font avec le Diable, puisque ce pacte n’est qu’un acte intérieur de leur libre volonté qui se dédie au Diable pour quelque petit plaisir qu’il leur promet. Ces péchés sont cachés dans leurs âmes sans qu’il en paraisse rien au dehors. Pour cela ne les connaît-on point, puisqu’il n’y a que Dieu qui connaisse l’intérieur des cœurs et sonde les fonds de nos intentions. Mais les hommes s’arrêtent à l’extérieur, qui souvent trompe les plus clairvoyants ; voire ceux qui présument avoir le plus d’esprit à ne se laisser tromper, ils le sont souvent plus lourdement que les simples, que Dieu aide pour leur innocence et simplicité, vu que l’Apôtre dit : Dieu résiste aux superbes, et aux humbles il donne son cœur.

C’est pourquoi l’on doit bien prier Dieu continuellement avec humilité de cœur en ce temps dangereux pour n’être séduit et trompé par cet ANTÉCHRIST et ses Adhérents. Pour moi, je confesse en avoir été jà diverses fois trompée, ayant tenu des personnes pour saintes qui étaient pactionnaires du Diable : voire j’ai demeuré avec icelles plusieurs années sans les connaître ou découvrir leur mal, jusqu’à ce qu’elles-mêmes me l’ont manifesté ; encore les voulais-je excuser, me voulant imaginer qu’elles rêvaient ou devenaient frénétiques. Mais les ayant depuis observées, et de près considéré le tout, j’ai trouvé que ce mal était réel en elles, et que ce n’était pas des choses imaginaires ; que ce mal n’était en elles que trop véritable, faisant en suite d’icelui des choses toutes surnaturelles. En sorte que je ne pus plus douter de leur mal, pour en être tout-à-fait convaincue par leurs propres paroles et faits. J’ai connu un jeune homme, âgé de 30 à 32 ans, qui était d’esprit fort vertueux en apparence : quoi qu’il fût de métier obligé à gagner sa vie, il prenait toujours le temps d’aller aux Églises et à toutes les solennités, où il était en telle modestie et recueillement qu’il donnait de la dévotion à le regarder. Son port et sa contenance en allant sur les rues était aussi comme d’une personne toute recueillie en Dieu, marchant sans regarder personne, ayant la vue baissée. Il était sobre et tempéré, chaste à l’extérieur, me disant souvent qu’il ne savait discerner une femme belle hors d’une laide ; que toutes lui semblaient égales, qu’il ne les regardait jamais pour cela ni pour autre chose. Il était véritable en ses paroles. Je ne l’entendis jamais mentir en diverses années qu’il me conversa, faisant fidèlement les affaires à quoi je l’employais, sans fraude ou tromperie. Il feignait d’avoir tant de charité pour les pauvres, que souvent rencontrant ès rues quelque pauvre mendiant qui était nu en temps d’hiver, il dévêtait ses propres habits pour les lui donner, retournant au logis couvert de son manteau seulement. Il avait grand zèle d’enseigner la Doctrine Chrétienne aux Enfants ignorants. Enfin il paraissait si rempli de vertus qu’on n’en saurait souhaiter d’avantage ; et parlait d’icelles et de choses mystiques comme un Séraphin. J’ai souvent pensé d’avoir eu trouvé en lui un autre moi-même ; et je l’écoutais (avec les autres personnes) comme s’il eût été un organe de Dieu. Mais après quelque temps l’on découvrit qu’il avait fait pacte avec le Diable, et que toutes ses vertus n’étaient que des hypocrisies et faussetés pour se faire estimer vertueux, afin d’avoir l’entrée parmi tous gens de bien. Ce qui était réussi à son souhait : puisque toutes les personnes pieuses étaient bien aise d’avoir sa conversation, et moi-même lui ai fait avoir de grands avantages, qu’il disait vouloir tous employer à l’assistance des pauvres : mais si tôt que ces profits et avantages furent en sa puissance, il se les appropria, commençant à dominer dans le monde ; il se maria, menant la vie gaie. Je lui demandai un jour comment il avait eu pu parler de choses si Divines et spirituelles en étant si charnel ? Il me dit : « J’étais le fils d’un pauvre paysan, mais j’avais le cœur grand et superbe, pensant nuit et jour par quels moyens je me pourrais faire estimer dans le monde. Je n’étais pas noble pour être jamais honoré pour ma noblesse, et n’avais pas d’argent pour me faire estimer à cause de mes richesses. Pensant au surplus qu’il n’y avait rien de plus estimé dans le monde que la vertu, je me résolus d’aller dans la ville et de chercher des livres spirituels qui traitent de la vertu, afin d’apprendre d’iceux ce qu’il fallait dire et faire pour être estimé vertueux : et je tombai sur un vieux livre dont l’Auteur est Cantsfeld, dans lequel, étudiant soigneusement, je compris en peu de temps ce que c’était de toute la vie mystique et spirituelle. Et j’avais bonne mémoire pour retenir les choses que j’avais lues, pour en parler ès occasions. Et comme je voyais qu’on admirait mes discours, cela m’enflait le cœur pour étudier d’avantage dans ce mystique. Et par ainsi je suis parvenu en estime parmi les gens de bien, et auprès de vous-même, en pensant qu’après avoir gagné votre amitié spirituelle, je vous aurais bien à la fin pour femme, à cause de la bonne estime que vous aviez de ma vertu ; quoique toute ma vertu n’était que tromperie, ayant seulement remarqué vos inclinations pour m’y conformer et me faire paraître semblable à vous à mon possible. Voilà comment j’ai pu me faire estimer spirituel par la lecture de bons livres que j’achetais par fois. Mais je n’ai rien en mon âme de bon : car je suis au Diable. » Ces choses, avec plusieurs autres, m’ont bien fait voir que nous sommes arrivés au temps de l’ANTÉCHRIST, et comment il se couvre du manteau de piété et vertu pour tromper les bien-intentionnés, qui par une tendre bonté interprètent tout en bien.

Personne ne doit croire d’avoir de l’esprit assez pour découvrir ces adhérents de l’ANTÉCHRIST : puisque Dieu m’a donné autant d’esprit naturel qu’à aucun autre, et outre cela, la lumière du S. Esprit : avec quoi néanmoins il faut que je confesse d’avoir été trompée plusieurs fois par ces Pactionnaires. Que ne doivent craindre les personnes ignorantes, ou simplement guidées d’un esprit naturel ? Je sens que les pointilleux esprits me demanderaient volontiers comment je n’ai pas découvert les fourbes de cet homme, puisque j’ai dit quelques fois de connaître l’intérieur des âmes ? Ce qui est très véritable : mais pas de la façon que la grossièreté de l’esprit humain le conçoit, comme si j’étais une Devine qui veut prédire toutes choses, ou sait en général tout ce qui se passe dans l’intérieur de toute personne : puisqu’il n’y a que Dieu seul qui est scrutateur des cœurs ; et nuls hommes ni Diables ne voient les pensées cachées des cœurs que par des conjectures : mais Dieu sonde les plus secrets mouvements de nos âmes, et révèle ce qu’il lui plaît à ses amis, comme il m’a souvent révélé les pensées d’aucunes personnes lorsque j’avais besoin de les savoir. Mais les fourbes et tromperies de ce sorcier m’ont été cachées jusqu’à ce que lui-même les a découvertes : de quoi je me suis depuis souvent plainte à Dieu, en lui demandant pourquoi il ne m’a révélé ce mal qui m’était si voisin et dangereux ? À quoi il m’a répondu : Pour vous exercer. Je pense que cette ignorance m’est venue pour l’incrédulité que j’avais en cette matière de Sorcellerie : puisque je ne savais alors croire que des personnes si pieuses en apparence fussent sorcières : comme j’ai été convaincue depuis de le croire par la révélation de Dieu et par l’expérience que j’ai eue de semblables personnes mêmes, qui m’ont déclaré tant de particularités de ces matières que je suis contrainte à les croire maintenant, ayant vu de mes yeux et entendu de mes oreilles des choses qui naturellement ne se pouvaient faire par des créatures humaines ; que ce devait être assurément des opérations du Diable, qui domine à présent sur les esprits de tant de milliers de personnes, qui leur ont donné leurs âmes pour accomplir ses volontés.

Il semble que cela est maintenant si commun qu’aucunes de ces personnes croient qu’il n’y a nulles autres personnes dans le monde. Car j’ai eu une fillette âgée de treize ans dans mon Hôpital, qui me vint déclarer comment elle était au Diable, en lui ayant donné son âme. Et comme je lui demandai pourquoi elle n’avait point déclaré ce mal plutôt, vu qu’elle avait jà demeuré quelque espace de temps à l’Hôpital, elle me répondit de n’avoir pensé qu’il fallait déclarer ce mal, puisqu’un chacun le savait bien, pour aller tous ensemble les nuits aux Sabbats. Je lui dis que moi je n’y allais pas. Elle dit : Voire, ma Mère, vous n’êtes pas comme me autre personne. Je lui dis qu’il y avait dans l’Hôpital tant d’autres personnes. Elle dit : Toutes celles là vont au Sabbat de nuit avec moi, pas une exceptée : quoique j’avais alors 52 personnes à ma Table. Je lui demande si dans son Village il y avait aussi tant de semblables personnes ? Elle me dit que toutes en général les personnes de son Village, et aussi celles des Villages voisins qu’elle connaissait, étaient toutes telles. Je lui demande s’il n’y avait point de Pasteur et de Seigneur dans son Village ? Elle dit qu’oui ; et que tous allaient au Sabbat en leurs rangs comme ils étaient dans le monde, et que sa Mère l’avait souvent portée au Sabbat entre ses bras lorsqu’elle était jeune ; et qu’étant devenue plus grande elle avait eu un amoureux qui la transportait là de nuit. Cette Enfant était sincère, pas rusée, véritable, et de bonne volonté, tachant de se délivrer de la puissance du Diable : quoiqu’il semble qu’elle ne pouvait, pour avoir de sa libre volonté contracté avec le Diable depuis avoir l’usage de la raison. Qui pourrait maintenant douter après tant d’expériences que nous ne vivions à présent au Règne de l’ANTÉCHRIST, puisqu’il a tant de personnes sous soi, et que passé tant d’années Dieu m’a révélé que plus des trois Parts des hommes étaient liés au Diable : dont le nombre doit bien être augmenté depuis, à cause que ces sorcières m’ont dit diverses fois qu’avant se marier elles donnent tout le fruit qui proviendra de leur mariage au Diable ; et quand elles deviennent enceintes, elles donnent derechef au Diable le fruit qu’elles portent ; et lorsque ce fruit est né, elles le portent au Sabbat pour l’offrir au Diable, lui présentant avec l’enfant toute la puissance que ces Parents ont sur leurs enfants. En sorte qu’il serait bien rare qu’un enfant de Sorciers ou Sorcières fût autre que ses Parents. Par où cette génération perverse s’accroît tous les jours. Ce n’est point que de nécessité cet Enfant doive demeurer sorcier : puisque Dieu a donné le franc-arbitre à tous les hommes, et les parents n’ont de pouvoir sur leurs enfants sinon le temps qu’ils n’ont atteint l’usage de leurs raisons. Alors ces Enfants sont remis en leur pleine liberté, pouvant se rendre à Dieu ou au Diable. Mais l’habitude qu’ils ont au mal les retient, jointe à ce que le Diable les allèche par des sensualités et plaisirs apparents, en quoi la chair se délecte : ce que les Enfants ne veulent délaisser, et demeurent pour ce sujet au Diable de leurs franches volontés, se liant volontairement au Diable pour demeurer avec leurs parents sous la puissance du Diable. Par où s’augmente journellement le nombre de ces Pactionnaires, et le domaine de l’ANTÉCHRIST. C’est à présent que l’on peut dire avec vérité : Malheur aux habitants de la terre : car le Diable y est venu avec grande puissance, étant presque Empereur de tout le Monde. Je voudrais, AMI LECTEUR, que tout homme de bonne volonté se retirât à son possible de la conversation des autres, et gravât bien en son cœur que nous vivons maintenant au temps de l’ANTÉCHRIST, environnés de tant de ses Pactionnaires. Cela est si nécessaire qu’on ne peut bien vivre autrement : car si le mal n’est connu, il ne peut être évité. C’est le sujet qui m’a fait dilater sur une matière si odieuse, laquelle avez plus besoin de savoir que les Divins mystères cachés. Ce que vous assure,

 

AMIS LECTEURS,                    

 

Celle qui aime vos âmes,       

 

ANTHOINETTE BOURIGNON.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

D E

 

L’ANTÉCHRIST

 

DÉCOUVERT.

 

 

 

I. Découverte du Règne de l’Antéchrist par l’opposition de son Esprit à celui de Christ. Christ venu pour relever les hommes des chutes de la propre volonté de chacun en particulier, non de la chute commune de tous en Adam, laquelle Dieu avait déjà pardonnée à tous en lui. Ce qu’on ne peut nier que par une méconnaissance de Dieu.

 

MONSIEUR, Je ne sais si vous voyez le Règne de l’ANTÉCHRIST comme moi, qui le vois comme le Soleil en plein Midi. Mais si vous n’avez pas encore ces claires vues intérieures, vous le pourrez facilement découvrir par les solides vérités de Dieu, lesquelles sont toujours infaillibles et plus assurées que deux et trois sont cinq : vu qu’en ôtant 1 des 3 il ne reste plus que 2, et en joignant cet 1 à 2, ils feraient 3, cependant l’on n’aura pas pour cela 5, mais seulement 3. Voilà les fausses vérités des hommes de maintenant : mais les vérités de Dieu sont fermes et infaillibles, discernant véritablement et sans aucunes tromperies. Pour voir donc s’il est véritable que l’Esprit de l’ANTÉCHRIST régit tout le monde maintenant, il ne faut que regarder en tout ce que les hommes font et disent si cela est conforme à l’Esprit de Jésus Christ : car tout ce qui est contraire à cet Esprit de CHRIST est assurément ANTÉCHRIST, qui ne signifie autre chose, en son nom propre, qu’un esprit contraire à celui de Christ.

2. Voilà le seul sujet pourquoi le Diable est appelé ANTÉCHRIST : pour dénoter que son Esprit est contraire à celui de CHRIST. Cela supposé, il faut maintenant regarder quel Esprit avait Christ. Tous Chrétiens savent assez qu’il avait le bon Esprit de Dieu : car Pilate même, qui l’a jugé à mort, a été obligé de confesser qu’il ne trouvait aucun mal en lui. Les Turcs mêmes confessent encore aujourd’hui qu’il était un Prophète de Dieu, quoiqu’ils n’en aient autre connaissance. Et pour avoir le témoignage qu’il était issu de Dieu, il ne faut que regarder le Nouveau Testament, dans lequel on peut voir quelle été sa Vie et sa Doctrine. Ceux qui font profession d’être Chrétiens ne peuvent ignorer qu’il a dit, de n’être pas venu au monde pour faire sa volonté, mais la volonté de celui qui l’avait envoyé 258 : nous montrant par là que sa propre volonté était tellement soumise et dépendante de la volonté de Dieu, qu’il ne voulait en rien suivre sa volonté propre, mais en toute chose la volonté de Dieu, laquelle était qu’il vînt racheter les hommes qui étaient perdus de leurs propres volontés plus misérablement qu’ils ne furent au commencement par le péché d’Adam. Et ne désirant pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et vive, pour cela envoya-t-il son Fils Jésus Christ pour les délivrer de l’esclavage du Diable, dans lequel ils s’étaient volontairement assujettis.

3. Plusieurs se trompent en croyant que Jésus Christ est venu pour nous racheter du péché d’Adam : vu que ledit péché avait été pardonné à tous les hommes en Adam : de la même façon qu’ils avaient tous péché en Adam ont-ils aussi tous été pardonnés en Adam, moyennant de subir la même pénitence d’Adam : ce pardon étant affecté à cette pénitence, personne ne la peut évader. En confirmation de cela dit le S. Esprit : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous 259. Dieu n’est pas changeant pour avoir rétracté le pardon qu’il donna à Adam, et à tous les hommes en lui : duquel pardon personne n’est demeuré en doute : car Dieu rappela Adam après son péché, et lui remit sa faute, moyennant subir la pénitence : car Dieu même revêtit Adam d’un habit pour couvrir la honte qu’il avait de se voir nu, et eut soin de le faire sortir hors du Paradis terrestre, de crainte qu’il ne mangeât du fruit de l’arbre de vie, et que sa pénitence ne lui fût éternelle : à cause que cet arbre avait la vertu de continuer la vie à l’homme. Pour cela Dieu lui fit une grande miséricorde de le chasser hors du Paradis terrestre, afin que sa pénitence fût abréviée, et que sa vie misérable n’eût pas de si longue durée. Ce Paradis est encore sur la terre dans le même état qu’Adam l’a délaissé : mais les Anges, comme commis de Dieu à ce ministère, empêchent les hommes d’y pouvoir entrer 260, afin qu’ils achèvent tant plutôt le temps de cette mortalité, après laquelle nous jouirons pleinement des délices de ce Paradis, avec tout le reste du monde, que Dieu a créé pour les seules délices et entretiens du corps de l’homme 261. En sorte qu’il ne faut pas s’imaginer que Jésus Christ nous soit envoyé de Dieu son Père pour nous racheter du péché qu’Adam avait commis en tous les hommes : à cause que Dieu le Père même en avait donné le pardon, et enjoint la pénitence selon sa droite Justice.

4. Il ne pouvait pardonner Adam seul, qui avait tous les hommes en soi : à cause que tous les hommes ne le pouvaient avoir offensé que par lui : vu que nul des autres hommes n’avait encore reçu l’être ni la vie, et par conséquent ne pouvaient avoir offensé Dieu sinon par Adam ; lequel étant remis en sa grâce, il fallait de nécessité que tous les hommes en général fussent aussi remis en la grâce de Dieu : vu qu’Adam et tous les hommes n’était lors qu’une même chose : car s’il y eût eu quelque division en cela, tous les hommes sans doute ne fussent pas tombés par le seul péché d’Adam ; tout de même que tous les Anges ne sont pas tombés avec Lucifer, parce qu’ils étaient créatures divisées : l’une donna son consentement, et pas l’autre : mais en Adam, tous les hommes étaient lors indivisiblement compris en lui par une telle sympathie que la volonté d’un seul homme ne se pouvait mouvoir sinon par la volonté d’Adam, qui tenait toutes les volontés des hommes qui seront jamais, unies à la sienne. L’on veut bien croire que tous les hommes sont tombés en Adam ; et l’on ne sait entendre qu’ils ont tous reçu le pardon en Adam : quoique l’un soit autant véritable que l’autre, vu qu’Adam n’a jamais été divisé sinon longues années après qu’il a eu produit des enfants. Alors la volonté d’Adam a été divisée en autant de personnes qui avaient vie et usage de leurs propres raisons. Mais parce qu’on n’entend pas le sens des Écritures, l’on les interprète chacun selon sa fantaisie, et l’on fait par là des grandes injures à Dieu sans fondement : car si l’on comprenait bien ce que c’est de Dieu, et les qualités essentielles qui se retrouvent toujours en toutes ses œuvres, l’on ne ferait pas si souvent des injures à Dieu comme l’on fait.

 

 

Que la S. Trinité est reniée par effet.

 

II. Méconnaissance de Dieu où l’Antéchrist a conduit les hommes. Que par la doctrine vulgaire de la Prédestination l’on nie et déchire la S. TRINITÉ, laquelle ne doit pas être conçue comme trois personnes d’individus : Mais comme trois Qualités ou Propriétés essentielles, relativement différentes, selon lesquelles cet être Juste et tout égal est Lumière ou Vérité, à soi et aux autres ; et Bonté, ou communication de soi à soi et aux autres. Dieu agit inséparablement selon ces trois propriétés dans toutes ses œuvres. Observer ses commandements et sa manière d’agir envers nous est meilleur que sonder son essence, etc.

 

5. L’on dispute de la Trinité qu’il y a en Dieu sans savoir ce que signifie Trinité. L’un dénie le S. Esprit : l’autre dénie le Fils : et ainsi l’on blasphème continuellement contre Dieu, qui n’est qu’un en essence, quoi qu’il porte en soi trois Qualités essentielles, qui sont diverses, comme est la Bonté, la Justice, et la Vérité 262.

6. La Justice peut bien être appelée Père 263 ; la Vérité, le Fils 264 ; et la Bonté, le Saint Esprit 265 : car il faut que les hommes se servent de quelques mots pour faire entendre leurs conceptions les uns aux autres : mais ce n’est pas pourtant qu’il y eût trois Personnes matérielles en Dieu, qui n’est qu’un en Essence ; de laquelle Essence personne n’est capable d’en comprendre aucune chose 266. Il faut que tous esprits célestes et terrestres se courbent et fléchissent les genoux pour adorer cette incompréhensible Majesté Divine. Mais les hommes et les Anges peuvent bien comprendre et doivent reconnaître qu’en toutes les œuvres de Dieu il faut de nécessité que ces trois qualités y concourent, savoir, sa Justice, Vérité, et sa Bonté 267 ; et que rien ne peut avoir été fait de Dieu qu’avec Justice, Bonté, et Vérité toutes ensemble : et si l’une de ces trois qualités manquait en quelque œuvre, elle ne pourrait avoir été faite par Dieu, qui est indivisible de ces trois qualités, qu’on appelle trois Personnes.

7. L’on se débat et combat pour ces mots de Personnes ; et on n’entend nullement ce qu’elles signifient, déchirant et divisant les qualités de Dieu par effet pendant qu’on voudrait mourir pour soutenir opiniâtrement les termes et paroles des trois Personnes. Plusieurs de ceux qui les maintiennent si fortement, disent cependant et croient en effet que Dieu, après le péché d’Adam, a prédestiné aucunes personnes au salut éternel, et aucunes autres à la damnation éternelle ; et que cela est ainsi fait de Dieu par sa volonté absolue, laquelle doit nécessairement arriver, quoique les hommes fassent. Ne voilà pas les trois Personnes ou qualités de Dieu divisées par cette élection qu’il fait de l’un à salut et de l’autre à damnation ? Vu qu’on ne peut voir aucune Justice de Dieu en ceux qu’il élit à salut ; parce que ces élus ont en droite justice autant mérité la damnation que les réprouvés : pour avoir été également coupables du péché d’Adam, et qu’ils n’ont pu mériter non plus l’un que l’autre avant d’avoir eu l’être. Ce serait donc sans Justice que Dieu sauverait plus l’un que l’autre après l’avoir également offensé sans s’en pouvoir repentir, non plus les élus que les réprouvés. En quoi l’on rend Dieu coupable d’injustice, et on divise ses qualités, qui lui seront toujours inséparables ; et l’on veut qu’il ait élu les uns à salut par sa seule Bonté, et qu’il ait réprouvé les autres par sa seule Justice.

8. Ce qui ne peut jamais arriver dans les œuvres de Dieu, où l’une de ses qualités ne se peut retrouver sans l’autre : à cause que Dieu fait toujours ses œuvres parfaites et accomplies 268. Et comme nous ne saurions commettre un péché ni faire une bonne œuvre sans que notre mémoire, notre entendement et notre volonté n’y entreviennent ; à cause que par la mémoire seule du bien et du mal nos œuvres bonnes ou mauvaises ne peuvent être accomplies ; non plus aussi par notre entendement : il faut que la volonté y consente après s’en être ressouvenu, et que l’entendement l’ait compris, ou autrement la volonté sans ces deux choses ne peut être de parfait consentement au bien ni au mal : car une personne sans jugement peut avoir volonté de bien et malfaire sans pécher ni être agréable à Dieu, à cause de l’imperfection de la volonté, qui n’est pas accompagnée de mémoire ou entendement, qui doivent de nécessité concourir tous trois ensemble avant que la personne puisse faire une bonne ou mauvaise œuvre accomplie ; tout de même Dieu ne peut faire nulles œuvres accomplies sans que sa Justice, sa Bonté, et sa Vérité y concourent toutes trois ensemble. Et partant, c’est un Blasphème de dire, qu’il sauve l’un par sa Bonté, et qu’il damne l’autre par sa Justice : à cause qu’il ne peut jamais damner ni sauver sinon par la Bonté, Vérité et Justice tout-ensemble : autrement Dieu ne serait pas parfait ; mais vicieux, ou passionné : comme sont les hommes.

9. Ce qui ne se peut penser sans blasphème, quoiqu’il se ferait par ignorance, il est toujours grand péché, parce que nous sommes obligés à étudier davantage pour savoir avec quelle perfection Dieu agit en notre regard, que non pas pour disputer ce qu’il y a dans sa Divine Essence, à quoi le Diable fournit assez de belles conceptions pour entretenir les esprits des bien intentionnés, qui avec les spéculations de connaître ce qu’il y a en Dieu, oublient de savoir ce qui est nécessaire à leur salut, et de connaître que Dieu ne fait jamais rien au regard des hommes que ce qui est bon, juste, et véritable tout-ensemble, et que l’une de ces trois qualités ne peut jamais aller sans l’autre : car ce sont les trois Personnes en un seul Dieu : Le Père, la Justice ; le Fils, la Vérité ; et le S. Esprit, la Bonté.

10. Lesquelles qualités de Dieu ne peuvent jamais avoir été l’une sans l’autre : parce que l’essence de Dieu étant sa volonté, qui est toujours accompagnée de Justice, Bonté, et Vérité, bien que ce soient trois choses distinctes, elles ne sont en essence qu’une même chose indivisible, comme est une personne accomplie en sa nature, son cerveau, sa parole et ses pensées : ce sont trois choses distinctes, qui composent cependant une même personne ; comme ces trois qualités de Dieu ne sont en effet qu’un même Dieu : sur quoi allant philosophant, on engendre des erreurs et des péchés sans aucun besoin. Car Dieu n’a jamais demandé de l’homme qu’il eût à comprendre ce qu’il y a en la Divinité ; mais il leur a envoyé Jésus Christ pour leur enseigner ce qu’ils doivent faire pour être sauvés, lequel Jésus Christ n’a pas dit qu’il nous faut savoir ce qu’il y a en l’essence de Dieu, mais nous a dit à tous : Apprenez de moi que je suis doux, débonnaire et humble de cœur.

11. Voyez un peu, Monsieur, comment les hommes veulent extravaguer, en laissant les doctrines salutaires pour aller s’enquérir de ce qu’il y peut avoir en l’Essence de Dieu ; et entendant que Jésus Christ dit qu’on baptise les Chrétiens au Nom du Père, du Fils et du S. Esprit, ils se vont imaginant qu’il y a en Dieu comme trois personnes humaines, les appelant trois Personnes Divines. Et encore qu’ils ne sachent comprendre ce qu’il y a dans eux-mêmes, ni ce que c’est que leur mémoire, entendement, et leur volonté, ils s’imaginent qu’ils comprendront bien quelque chose de ce qu’il y a en Dieu. Notre âme, qui n’est qu’une petite créature, nous est invisible et incompréhensible, quoiqu’elle soit dans nous, et que la voyions et sentions agir et opérer : personne ne saurait néanmoins comprendre ce que c’est d’une âme. Et on a bien la témérité de vouloir savoir ce que c’est de Dieu et des trois personnes de la Trinité qui sont en lui ; pas pour l’honorer ou aimer davantage, mais pour en savoir bien parler et disputer, et, qui pis est, en tirer des mauvaises conséquences. Car l’un méprise les trois Personnes de la Trinité de paroles ; l’autre la méprise par effet, en croyant que Dieu sauve l’un par sa seule Bonté, et qu’il réprouve l’autre par sa seule Justice. Et par ainsi toutes ces questions ne servent aux uns et aux autres que de condamnation : car ceux qui disent que Jésus Christ n’est pas Dieu, ils offensent autant que ceux qui disent que Dieu sauve l’un par sa seule Bonté et qu’il réprouve l’autre par sa seule Justice : parce que tous deux déchirent les qualités essentielles de Dieu.

 

 

III. Déclaration de la S. TRINITÉ par comparaison à ce qui est dans la créature. Savoir, du Père, comme Intelligence éternelle de son propre bien ; du Fils, comme bouche ou Parole ou communication éternelle de son bien à soi, porté aussi éternellement à le communiquer à d’autres ; et du S. Esprit, comme Cœur ou Amour éternel pour le bien communiqué à soi et aux autres.

 

12. Car comme l’homme a en soi l’Entendement, la Parole et l’Amour, dans le cerveau réside l’entendement, qui comprend ce qui est aimable ; dans la bouche réside la parole, qui déclare ce qui est compris ; et dans le cœur réside le centre de l’amour : ainsi avec plus de perfection ces trois choses résident en Dieu ; pour parler à la façon des hommes, l’Entendement de Dieu se peut appeler PÈRE ; et sa Parole, FILS ; et son Amour, S. ESPRIT : en sorte que s’il était comme une personne, l’on appellerait son cerveau, Père ; sa bouche, Fils ; et son cœur, le S. Esprit. Et comme ces trois choses sont inséparables de l’homme naturel, elles le sont en plus grande perfection en Dieu. L’homme ne peut rien comprendre sans cerveau, et ne peut parler sans bouche, et ne peut aimer sans cœur : et comme l’homme ne peut vivre parfaitement sans ces trois choses, aussi ne peut être Dieu parfait sans Amour en soi même, et sans communiquer cet Amour, non plus que sans comprendre son bien. Il l’Entend ; il le Parle ou communique, et le produit par effet à toutes ses créatures, et ne cessera jamais de communiquer son bien, de parole, de volonté, et d’effet. Ce sont les trois Divines Personnes ou Qualités qui seront à toute éternité en Dieu. Il a toujours connu son bien en soi même : il a toujours communiqué ce même bien à quelqu’un, et a toujours eu de l’amour pour ses créatures. Voilà les trois Personnes qu’il y a en Dieu. La première regarde soi même ; parce qu’il s’est toujours aimé soi même. La deuxième regarde la communication de cet Amour par la connaissance, qu’il donne de son bien. Et la Troisième regarde les effets de cet Amour, qui départit aux créatures son bien par les effets de sa Bonté, laquelle il élargit particulièrement aux hommes.

 

 

IV. Autre déclaration comparative de la TRÈS S. TRINITÉ : du Père, comme Entendement ; du Fils, comme Mémoire ou représentation et Idée réflexive de son Intelligence sur soi ; et du S. Esprit, comme Désir, Volonté, ou Amour : choses qui ne font proprement trois personnes qui soient trois esprits ou trois individus ; mais font trois facultés ou propriétés, différentes relativement et vraiment, et néanmoins unies essentiellement : comme la Justice, la Vérité, et la Bonté.

 

13. Si nous regardions bien ce qu’il y a en nous mêmes, nous y verrions la figure de la S. Trinité. Car nous avons une mémoire, un entendement, et une volonté. Ce sont trois choses différentes, qui ne font néanmoins qu’une seule personne. Notre mémoire est autre chose que notre entendement : car on se peut bien ressouvenir de quelque chose sans l’entendre : et on peut bien l’entendre sans désirer de l’avoir ; et personne ne saurait distinguer ce que c’est de la mémoire, sinon qu’on dirait bien que c’est un esprit avec lequel on se ressouvient de ce qu’on a vu ou entendu ; et nuls ne savent ce que c’est de leur entendement, parce que c’est un esprit invisible qui entend et comprend ; et nul ne sait ce que c’est de la volonté, sinon que c’est un esprit qui désire et veut continuellement. Toutes ces choses sont en nous et ne les connaissons pas. Nous ne pouvons dire avec vérité qu’elles sont trois personnes, puisqu’en une seule personne sont comprises ces trois facultés. Ce ne sont aussi trois esprits ; car dans une personne il n’y a qu’un seul esprit, non plus qu’il n’y a qu’un corps. Tous les plus grands esprits du monde n’ont jamais su comprendre ce que c’est de la mémoire, entendement, et de la volonté de l’homme ; et tant de petites têtes veulent maintenant comprendre ce que c’est des trois Facultés de Dieu ! L’un les dépeint avec trois personnes humaines également grandes et semblables l’une à l’autre ; les autres les dépeignent comme un Vieillard, un Jeune-homme, et une Colombe. Ce qui ne sont que fictions de Poètes : car Dieu n’a pas en soi ni vieillesse, ni jeunesse, ni légèreté de Colombe : parce qu’il est éternel, sans aucun âge ni temps, et est toujours égal à soi même, sans vitesse ou légèreté : mais il a contenu en soi de toute éternité la Justice, la Bonté, et la Vérité, et l’une de ces choses n’a jamais été sans l’autre, et ne sera aussi jamais.

 

 

Fraudes de l’Antéchrist découvertes par la Trinité

 

V. Au lieu des ténébreuses et infructueuses spéculations Scolastiques que l’Antéchrist a fait avoir par le passe de la S. TRINITÉ, l’on doit s’occuper à celle très lumineuse et très fructueuse de la Justice, Vérité, et Bonté de Dieu, par laquelle on peut découvrir les Séductions de l’Antéchrist. Et premièrement, voir par là que c’est une flatterie de l’Antéchrist que les hommes croient à présent qu’ils sont Enfants de Dieu.

 

14. C’est sur cette Trinité qu’il faut arrêter nos esprits, pour connaître que Dieu ne fait jamais aucune œuvre dans laquelle ces trois conditions ne s’y retrouvent toujours toutes trois ensemble. Et pour remarquer si nous sommes Enfants de Dieu, il faut voir si nous avons participé de lui à ces trois qualités de Justice, Bonté, et Vérité de Dieu, lesquelles ne se retrouvant dans notre âme toutes trois ensemble, il ne se faut pas persuader que nous sommes Enfants de Dieu. Car à mesure que nous l’approchons par Amour, à mesure ces trois qualités prennent accroissance en notre âme ; et à mesure que nous voyons nos âmes éloignées de Bonté, Justice, et Vérité, à mesure sommes-nous éloignés de Dieu.

15. De quoi plusieurs personnes sont fort ignorantes : car les unes croient d’être Enfants de Dieu parce qu’elles sont baptisées : l’autre croit être Enfant de Dieu pour être de quelque Ordre ou Religions qu’on appelle saintes : les autres croient être Enfants de Dieu parce qu’ils font quelques bonnes œuvres extérieures : les autres, à cause qu’ils savent bien comprendre les choses mystiques ; et les autres croient qu’ils sont Enfants de Dieu parce qu’ils croient en la S. Trinité ou en Jésus Christ : cependant qu’ils ne savent ce que c’est de la S. Trinité, non plus que ce que c’est de Jésus Christ. Et par ainsi un chacun fonde ses espérances d’être Enfant de Dieu, sur le vent ou l’imagination des hommes : parce qu’il n’y peut avoir nuls vrais Enfants de Dieu sinon ceux qui ont participé et possèdent au fond de leurs âmes la Justice, la Bonté, et la Vérité de Dieu. Ceux-là seuls sont les vrais Enfants de Dieu, et nuls autres.

16. Ce que le Diable sachant, il tâche toujours de couvrir la nécessité d’avoir ces trois vertus, et amuse les hommes à leur faire acquérir des vertus frivoles d’actions extérieures ou d’études mystiques, ou de belles conceptions, pour haranguer ou disputer ce qu’il y a dans la Divinité ; ou, si Jésus Christ est aussi Dieu. Et tout cela se fait avec mépris de Dieu et de la personne de Jésus Christ et blessures des consciences, qui s’éloignent par là de la connaissance du vrai Dieu, et ne connaissent aussi s’ils ont les qualités nécessaires à devenir son vrai Enfant. Et par ces moyens, le Diable pipe les âmes de ceux mêmes qui ont la volonté de se rendre vrais enfants de Dieu, leur obscurcissant l’entendement, afin de ne pas découvrir s’ils ont la Justice, la Bonté, et la Vérité de Dieu en eux mêmes : allant chercher au dehors des moyens ou degrés de vertus lesquelles n’apportent à leurs âmes aucunes perfections, mais les éloignent plutôt de Dieu et des vertus essentielles.

17. Car on entend tant de personnes parler hautement de la vertu, pendant qu’en effet ils ne pratiquent pas ce qu’ils disent. C’est une marque assurée que ces personnes ne sont pas possédées de la Vérité de Dieu dans leurs âmes : car ils n’oseraient dire ce qu’ils ne font pas s’ils étaient dans la véritable vérité. Les autres se portent d’aller aux Églises, de prier, donner aumônes, et autres œuvres pieuses : cependant qu’en leurs âmes ils auront leur prochain à mépris, ne voulant jamais bien faire à ceux qui les ont offensés ou à ceux qui ne sont pas de leurs sentiments ou profession : et par ainsi, n’ont nullement la Bonté de Dieu, qui fait bien à tous indifféremment : car notre prochain n’est pas nos parents ou amis, ou ceux qui nous cèdent ou flattent ; mais notre véritable prochain est toujours celui que nous voyons en notre besoin, qui il pourrait être, et d’où il pourrait venir : mais le Diable couvre toutes ces vérités pour nous amuser, et persuade que nous sommes bons lorsque faisons quelques œuvres pieuses, ou quelque assistance à nos amis : pendant que toute notre bonté n’est quelquefois que naturelle, ayant de l’inclination aux choses pieuses, ou à bien faire à ceux que nous aimons : èsquelles choses la Bonté de Dieu ne se retrouve nullement : car tout ce qui est de nature n’est pas de grâce ni Divin 269.

18. La nature regarde le temps, et le Divin l’éternel. Ce que, ne sachant bien discerner, nous prenons souvent la Justice, Bonté, et Vérité des hommes pour la Bonté, Justice et Vérité de Dieu. Et par ainsi sommes trompés et trompons les autres, qui croient que nous avons des vertus de Dieu lorsqu’en avons seulement des naturelles. Car l’on peut être juste pour être réputé gens de bien, ou parce que l’injustice est méprisée des hommes. L’on peut être véritable parce que le mensonge est odieux et désagréable aux hommes ; l’on peut être bon parce que notre naturel est doux ou flexible. Mais toutes ces vertus ne sont que morales et de nulle valeur devant Dieu. Il faut pour être son Enfant que nous ayons contracté ses qualités Divines, et que notre âme soit possédée de toutes ces trois choses ENSEMBLE, savoir, de Bonté, Justice et Vérité de Dieu : ou autrement, nos discours ne sont que fables, et nos bonnes œuvres des amusements. En quoi les hommes de maintenant sont grandement aveuglés : prenant en toutes choses l’écorce pour le bois et l’apparence pour la réalité : chacun s’estime bon, ou juste, ou spirituel, lorsqu’ils paraissent tels aux yeux des hommes, ne mettant peine de sonder jusqu’au fond pour découvrir si l’on est véritablement tel devant les yeux clairvoyants de Dieu, lequel seul nous doit juger en Justice, Vérité, et Bonté ; non pas les hommes, qui ne voient que la terre et le temps, et jugent que tout est bon ce qui paraît bon à leurs yeux. Mais la vue les trompe souvent, en prenant le faux pour le vrai. Ce qui leur rendra grande confusion devant Dieu lorsqu’ils verront clairement que toutes leurs meilleures actions n’ont été pratiquées que par l’instigation de l’Esprit de l’ANTÉCHRIST.

19. Ces vérités sont si claires, que si l’on avait la lumière de Dieu, l’on verrait et confesserait véritablement que toutes les meilleures actions des hommes de maintenant sont des œuvres Antichrétiennes. Mais parce que nous sommes en la ténébreuse prison de cette vie, on ne sait voir où l’on marche au fait des choses éternelles, non plus que les Égyptiens ne voyaient où ils marchaient corporellement durant les ténèbres d’Égypte 270 : ce qui a été la vraie figure de l’aveuglement spirituel de notre temps 271, où personne ne connaît plus Dieu, ni Jésus Christ, ni soi même, et néanmoins si grand nombre de personnes se disent Chrétiennes, auxquelles Jésus Christ pourrait véritablement dire avec plus de sujet qu’il ne fit à S. Philippe, à tous en général et à chacun en particulier, Jean, Pierre, Jeanne, Marie ; qui me voient, voient mon Père, et ne connaissent ni mon Père ni moi : puisque par effet l’on voit les meilleures personnes d’entre les autres vivre toutes selon leur propre volonté ; et avec ce, disent qu’ils s’attendent d’être sauvés sur ce que Dieu est BON.

 

 

VI. L’espérance que l’on a d’être sauvé faisant sa propre volonté, et la couverture qu’on fait à ses péchés sous une seule des vertus de Dieu, sont découvertes pour faussetés de l’Antéchrist par la considération fructueuse de la Très sainte TRINITÉ.

 

20. S’ils connaissaient Dieu, ils connaîtraient bien qu’il n’usera jamais de sa Bonté seule : qu’il faut de nécessité que cette Bonté soit toujours accompagnée de Justice et de Vérité, ou autrement, Dieu ne serait pas parfait : voire, s’il sauvait une âme qui vit au gré de sa propre volonté, il ferait une chose injuste et mauvaise : injuste, parce qu’il n’y a rien plus juste et raisonnable que ce que la créature se soumette à la volonté du Créateur, de qui elle a reçu l’être et toute chose, et duquel elle attend son bonheur éternel, lequel ne demande autre chose de sa créature sinon l’abandon de sa propre volonté à la sienne ; et si cette créature dénie et refuse cela à son Créateur, il ne peut être juste qu’il la sauvât : et ne pourrait aussi être bon : puisque l’espérance de ce salut sans soumettre sa volonté à celle de Dieu, engendrerait toutes sortes de péchés : à cause que la propre volonté étant corrompue, elle est devenue la source de tous maux.

21. En sorte que si Dieu sauvait les hommes par sa seule Bonté, il coopérerait à augmenter ou continuer les péchés de ses Créatures, qui continueraient à suivre leur propre volonté sur cet appui de la Bonté de Dieu. Ce qui est une fausse espérance. Il est bien vrai que Dieu a la Bonté de nous vouloir sauver : mais il a aussi la Justice pour nous sauver Justement et Véritablement. Il a promis que toutes les fois que le pécheur se convertira et retournera à lui, qu’il le recevra à pénitence 272. Et contre cette Vérité il ne sauvera jamais personne. Et celui qui veut demeurer en l’amour de soi même et ne pas se convertir à Dieu, celui-là ne peut être sauvé par la seule Bonté de Dieu.

22. Par où se découvre la grande tromperie et aveuglement qu’il y a maintenant entre les hommes, où un chacun déchire les qualités de Dieu pour en tirer la partie qui fait à l’avantage d’un chacun. Ceux qui veillent vivre sensuellement déchirent sa Bonté ; ceux qui ont l’esprit de vengeance déchirent sa Justice ; et ceux qui veulent vivre civilement déchirent sa Vérité. Et ainsi un chacun croit d’avoir Dieu divisé, et n’a souvent que sa propre volonté. Car d’être bon sans être juste et véritable, c’est une bonté de bête. Les vaches sont bonnes : elles donnent du lait pour l’aliment des hommes, et leur font rarement aucun mal. C’est aussi une Justice de reprendre et corriger le mal : mais elle est Tyrannique si cette Justice n’est accompagnée de Bonté et de Vérité : car si Dieu corrigeait le mal des hommes par sa seule Justice, personne n’échapperait l’Enfer ; et s’il usait de sa seule vérité, tous les hommes se condamneraient eux mêmes, et confesseraient que véritablement ils ont mérité l’Enfer : car il n’y a rien de plus véritable que l’homme mérite la damnation toutes les fois qu’il offense son Dieu.

23. Par où se voit le grand aveuglement où sont les créatures lorsqu’elles ne reconnaissent pas les trois personnes ou les trois qualités qu’il y a en Dieu, lesquelles lui sont toujours inséparables. En telle sorte que là où ces trois qualités ne résident, il n’y peut avoir de Dieu, ni de vraie foi où il n’y a la croyance de ces trois qualités toutes ensemble : par ce qu’il n’y a qu’un seul Dieu, lequel contient en soi ses trois choses essentiellement. C’est en ladite Trinité qu’il nous faut croire si nous voulons être sauvés. Pour cela Jésus Christ a-t-il enseigné à ceux qui veulent être ses Disciples, qu’ils soient baptisés au Nom du Père, du Fils, et du S. Esprit : c’est à dire, qu’ils soient enrôlés sous cette foi et étendard des trois qualités de Dieu, qu’un chacun a besoin de connaître et confesser, s’ils veulent être sauvés : parce que hors de cette croyance l’on ne peut connaître Dieu : parce qu’il est Esprit invisible et incompréhensible : mais il est visible et compréhensible par ses œuvres, lesquelles ont toujours en elles la Justice, Bonté, et Vérité 273.

 

 

VII. Exemples de quelques erreurs et abus venant de l’ignorance de la Justice, Vérité et Bonté de Dieu, qui est la vraie TRINITÉ : de laquelle les hommes se contestent par le principe d’un esprit naturel ou d’Antéchrist, sans l’Esprit de Dieu, seul nécessaire à ce sujet.

 

24. Et au lieu que les hommes doivent admirer et adorer ces trois qualités de Dieu, lesquelles on peut découvrir dans tout ce qu’il fait, on le blasphème et méprise par des croyances controuvées par l’imagination des hommes, les uns disant que Dieu sauve l’un par sa seule Bonté et qu’il réprouve l’autre par sa seule Justice, et que Jésus Christ a tout satisfait pour les hommes sans qu’ils aient besoin de satisfaire aucunes choses : les autres, au contraire, disent qu’il n’a rien satisfait, et que les hommes doivent tout satisfaire à Dieu par pénitence ou mériter le salut : et ainsi de mille autres choses. Comme si Jésus Christ par sa seule Bonté avait voulu payer pour nos malices, aussi bien celles qui étaient faites que celles à venir. En quoi il y aurait eu en Jésus Christ une grande injustice et coopération au mal à venir ; et d’autre côté, si les hommes doivent tout satisfaire à Dieu par leurs propres pénitences, l’on ne pourrait reconnaître de Bonté ès souffrances de Jésus Christ, non plus que de Justice. Il n’y aurait en toute sa vie qu’une seule Vérité, savoir qu’il a souffert et enduré. Car s’il ne nous avait rien mérité, nous n’aurions reçu nuls effets de sa Bonté ; et n’y pourrait aussi avoir de Justice qu’il eût tant enduré pour lui, qui était innocent de coulpe et pur de péchés, sans avoir mérité aucunes souffrances.

25. Par où nous pouvons découvrir l’ignorance en laquelle nous sommes au regard de la connaissance de Dieu : pendant qu’on dit de bouche de croire en un Dieu et Trois Personnes, et en Jésus Christ son Fils. On ne connaît et ne comprend ni l’un ni l’autre ; et l’on peut véritablement dire : Philippe, qui me voit, il voit mon Père ; et ne connaît ni mon Père ni moi. Car tous les Chrétiens savent et voient par les Écritures ce que Jésus Christ a dit et fait, pendant qu’ils ne connaissent ce que c’est Jésus Christ ; ni comment il a satisfait pour eux : savent aussi qu’il y a trois personnes en la Trinité, sans savoir ce qu’icelles signifient ou sont essentiellement, se rompant la tête et le cerveau pour comprendre les choses qui leur sont incompréhensibles, et délaissent ou ignorent celles qu’ils peuvent comprendre et leur sont absolument nécessaires à salut. Car celui qui ne connaît pas qu’en toutes les œuvres de Dieu il y a sa Bonté, sa Justice, et sa Vérité tout ensemble, il se pourrait désespérer en attendant la Justice de Dieu seulement. Et celui qui ne regarderait qu’à la Bonté de Dieu, il se pourrait endurcir en ses péchés sur la miséricorde de Dieu. Et celui qui ne regarderait qu’à la Vérité de Dieu, qui a dit : Toutes les fois que le pécheur se convertira et retournera à moi par pénitence, je le recevrai 274, cette promesse peut tenir les hommes en grande négligence de leur conversion à Dieu 275 ; en prenant cette vérité seule, ils croiront d’avoir leurs conversions en leurs pouvoirs toutes les fois que bon leur semblerait.

26. Et par toutes ces ignorances périssent la plupart des hommes maintenant : à cause qu’ils ne s’étudient pas assez à découvrir ce que c’est de Dieu ni ce que c’est de Jésus Christ sinon par des spéculations étudiées qui ne font rien de bon au salut des âmes, mais causent des péchés et des injures à Dieu : car le Diable tient par ces moyens à lui asservir les mieux-intentionnés, disant aux uns qu’il faut bien étudier pour maintenir l’Article de la Trinité, d’un seul Dieu en trois personnes : pendant qu’en effet et dans leurs pratiques, ils croient que Dieu sauve par sa seule Bonté, et qu’il réprouve par sa seule Justice. Ils divisent par effet la Ste. Trinité pendant qu’ils débattent par paroles et études pour la maintenir ; et ne voient nullement que le Diable les amuse pour les tromper. Car nulle-part les Écritures ne disent qu’il faut que les hommes sachent ou doivent savoir ce qu’il y a dans l’essence de Dieu 276 ; mais bien qu’il faut accomplir toute Justice 277, qu’il faut être doux et débonnaire, et humble de cœur, qu’il faut suivre Jésus Christ, parce qu’il est la vérité, la voie et la vie. Et ces choses ne sont pas appréhendées ni pratiquées cependant qu’on le dit tout prêt à mourir pour soutenir les trois personnes de la Trinité, sans rien démordre : comme si cette croyance était une foi Divine : pendant qu’ils ne savent pas ce qu’ils croient par ces trois Personnes. Et cette ignorance n’apporte que Schismes et divisions entre ceux mêmes qui cherchent de plaire à Dieu, ayant, toutes les deux parties, sujet de soutenir leurs opinions. Ceux qui disent qu’il n’y a qu’un seul Dieu sont dans la vérité ; et ceux qui soutiennent qu’il y a en Dieu trois personnes divines sont aussi dans la vérité, s’ils ne se formaient pas des fantômes par ces trois personnes au lieu des qualités essentielles qu’il y a dans ce seul Dieu. Ces débats seraient bientôt finis si le Diable ne tirait pas ses avantages de l’une et de l’autre de ces parties. De l’une il en tire une opiniâtreté et mépris de Jésus Christ, disant qu’il ne peut être Dieu, puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu ; et de l’autre il en tire de si mauvaises conséquences, qu’ils croient que Jésus Christ étant Dieu, il a tout satisfait pour eux moyennant que dans leur spéculation ils croient en Jésus Christ et à la Trinité.

27. Voilà ainsi que le Diable amuse l’un et l’autre sous des bons prétextes et avec les points principaux de notre Foi. C’est donc à juste cause qu’on dit que l’ANTÉCHRIST se fera adorer comme s’il était Dieu, et s’assiéra au Trône de Dieu et que l’abomination de la désolation sera dans le lieu saint 278 : car l’on voit maintenant toutes les choses les plus saintes être régies ou observées par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST. Il ne s’amuse plus à tenter les méchants : parce qu’il les a tous gagnés à soi ; mais il tente les plus gens de bien par les choses les plus saintes et divines, leur donnant des sentiments divers sur les plus hauts mystères, afin de par là les amuser et divertir de ne pas découvrir ce qu’ils ont besoin de savoir et pratiquer pour leur bonheur éternel. Et l’on n’aperçoit pas ces fines ruses de Satan, avec lesquelles il a entrepris de gagner tout le monde à soi, les méchants par de mauvaises volontés, et les bons par de subtils amusements inutiles.

28. Voilà ainsi que l’ANTÉCHRIST établit son Règne et a le domaine sur l’esprit de tous les hommes, sans qu’iceux s’en donnent de garde, et même en pensant bien faire : car un chacun de ces disputants croient de soutenir la vérité : encore bien qu’une vérité ne peut contredire à soi même : un chacun pense être dans la vérité quoiqu’ils soient tous en différentes croyances ; et le Diable prend plaisir à entretenir les hommes en ces débats et disputes de sentiments contraires : croyant un chacun de tenir le meilleur parti dans des choses où l’un n’est non plus dans la vérité que l’autre : pour être un chacun possédé de l’Esprit de mensonge, duquel l’ANTÉCHRIST en est l’inventeur ou le Père 279, qui produit tous ces combats et erreurs par son esprit ténébreux, et empêche un chacun de découvrir la claire vérité de Dieu, laquelle ne se peut découvrir que par l’Esprit de Jésus Christ 280, et non pas par l’Esprit du Diable ni de la Nature. Car celui qui veut approfondir les secrets divins par son entendement humain, il s’enfonce toujours en de plus grandes erreurs. C’est de là que sont venues tant de divisions et de confusions dans l’Église qu’on n’y trouve plus pierre sur pierre 281, c’est à dire, deux personnes unies ensemble par le lien de charité dans l’Esprit de Jésus Christ.

 

 

Esprit de Christ banni.

 

VIII. Il n’y a plus de Chrétiens, quoique l’Antéchrist persuade qu’on l’est à cause d’un Baptême, dont le violement nous rend pires que des Païens et que des Juifs.

 

29. Il n’y a plus que querelles et sentiments divisés par toute la Chrétienté, où l’on dit de croire en un seul Dieu, et au même Jésus Christ. Ce qui ne peut être véritable : car si l’on croyait tous au même Dieu, on aurait tous le même Amour et la même charité 282. Ce qui ne se trouve pas en deux personnes uniformément. Et si l’on croyait au même Jésus Christ, l’on suivrait tous un même ordre et même façon de vie, pauvre et méprisée, comme celle qu’il nous a montrée par doctrine et pratique aussi longtemps qu’il a été sur la terre. Car nul ne peut être Chrétien que celui qui règle la vie selon les mœurs et la doctrine de Jésus Christ 283. Voyez un peu, Monsieur, je vous prie, combien peu de personnes se trouvent maintenant sur la terre qui aient l’esprit de douceur, débonnaireté, et d’humilité de cœur, si qu’avait Jésus Christ ; et combien peu de ceux qui aiment la pauvreté, les mépris et les souffrances ; et combien y en a-t-il encore moins de ceux qui disent d’être venus en ce monde pour faire la volonté de Dieu et renoncer à leur propre ! Certes, Monsieur, je m’éjouirois bien grandement si je pouvais trouver une seule personne entre tant de millions qui se nomment Chrétiens, qui fût possédée de ce même Esprit de Jésus Christ. Ne faut-il pas craindre que c’est du temps présent que David a dit que Dieu a regardé par toute la terre, et qu’il n’a pas vu une seule personne qui fît bien 284, et qu’il reprend par diverses fois, pas jusqu’à un, parce que tous ont corrompu leurs voies ?

30. L’on trouve encore assez de personnes qui ont désir de bien faire, mais nuls de ceux qui effectivement soient possédés de l’Esprit de pauvreté, humilité, et charité de Jésus Christ. Il semble que sa vie et sa doctrine ne nous servent non plus qu’une histoire qu’on nous a racontée ou laissée par écrit pour mémoire d’une chose qui est passée, laquelle nous ne devons pas suivre ni imiter. C’est avec quoi le Diable a ensorcelé l’esprit de tous les Chrétiens pour les faire croire au mensonge et à ses tromperies, persuadant que c’est assez pour être Chrétiens d’être baptisés au Nom du Père, du Fils, et du S. Esprit, sans pénétrer à quoi nous sommes obligés par ce Baptême, qui ne signifie autre chose sinon la protestation de foi que nous professons de croire en un seul vrai Dieu, lequel porte en soi et exerce en toutes ses œuvres ces trois qualités ou personnes, de Justice, Vérité, et Bonté. Voilà la Foi d’un vrai Chrétien. Lorsqu’icelle foi est accompagnée de la doctrine et pratique de Jésus Christ, c’est une foi vivante et opérante ; ou autrement la foi sans les œuvres est une foi morte 285. En sorte que ne pouvons être vrais Chrétiens ni vraiment baptisés que par cette promesse et obligation, de suivre et imiter les œuvres et la doctrine de Jésus Christ. À moins de ce faire, on ne peut être que des faux Chrétiens et des hypocrites, qui extérieurement se font baptiser, en protestant de renoncer au Diable, au monde, et à ses pompes pour suivre et imiter Jésus Christ ; et qu’après le Baptême, les vœux, et la promesse faite au dit Baptême, l’on renonce à Dieu et à Jésus Christ pour suivre le Diable, le monde, et ses pompes, auxquels on avait si solennellement renoncé ! Ne vaudrait-il pas mieux, Monsieur, de n’être pas baptisé et n’avoir pas tenté Dieu par cette promesse et serment faits au Baptême, que de lui fausser la Foi par après, et vivre en effet directement contraire à ce qu’on a promis à Dieu ?

31. Pour moi, je crois qu’il vaudrait beaucoup mieux d’être demeurés Païens que de vouloir se faire Chrétien de nom et pas d’effet 286. Car sans doute que cette hypocrisie sera précisément punie en l’autre monde, et qu’un mauvais Chrétien sera plus puni aux Enfers qu’un mauvais Païen : car à celui à qui beaucoup est donné, beaucoup sera redemandé 287. Outre ce, les Chrétiens ont su quelle était la volonté de Dieu leur Père par la vie et la doctrine de Jésus Christ ; et cependant ne l’ont pas voulu accomplir. Ne faut-il pas en droite Justice qu’ils soient battus de beaucoup plus de coups que les Païens qui n’ont pas connu la volonté de Dieu leur Père par Jésus Christ, à cause que le bonheur de cette connaissance ne leur est pas arrivé ? Et encore qu’ils aient fait choses dignes de plaies, ils ne méritent pas tant de châtiment pour leur ignorance, qu’un Chrétien qui a été enseigné par Jésus Christ. Je crois même que les Juifs ne seront pas si punis en l’autre monde de leurs mal-faits comme seront les mauvais Chrétiens pour les mêmes mal-faits : à cause qu’ils n’ont pas reçu tant de lumières, ni eu tant d’exemples pour accomplir la volonté de Dieu comme en ont eu les Chrétiens. Pour cela n’auront-ils pas de temps pour faire pénitence, si qu’ont eu les Juifs : car le monde est à sa fin, et leur malice est montée au comble, et ne peut aller plus outre 288 : car Jésus Christ est le dernier Médiateur entre Dieu et les hommes. Ils ne doivent plus attendre d’autre Loi que celle Évangélique ; ni d’autres moyens de salut que ceux qu’il nous a marqués par sa vie et doctrine.

 

 

IX. Doctrine de Jésus Christ, dernier remède. Le Diable en détourne par des vertus feintes. Les Spirituels rejetant l’Esprit d’enfance par orgueil, trompés par les ruses de l’Antéchrist. Au lieu de l’Esprit de Christ on n’a qu’apparence et dehors.

 

32. C’est pourquoi Jésus Christ disait véritablement que la dernière heure était venue au temps de sa naissance, parce que lors ont commencé les derniers remèdes que les hommes auront jamais pour guérir les plaies de leurs péchés. C’est pourquoi Jésus Christ est justement appelé Médecin, puisqu’il a apporté des remèdes à tous les péchés que les hommes pourraient jamais faire. Sa Loi Évangélique est le vrai remède à tous nos maux passés, et les préservatifs à ceux qui pourront avenir. C’est par ces moyens qu’il est notre vrai Sauveur, vu que par réelle Doctrine tous les hommes seront sauvés s’ils la veulent suivre et embrasser. Ce que le Diable sait bien : pour cela détourne-t-il les hommes de pratiquer cette doctrine, les amusant de beaux discours, de dévotions extérieures, de belles spéculations, leur donnant même des lumières et intelligences des divins mystères, moyennant qu’avec cela il les puisse entretenir, et détourner d’embrasser l’Esprit d’humilité, de patience, et de pauvreté, sachant bien qu’il régnera toujours dans les âmes qui n’ont pas acquis ces vertus essentielles et spirituelles. Car il donnera bien aussi de l’humilité extérieure, qui est souvent la plus haute superbe devant Dieu : car une personne qui porte habits humbles et parle humblement peut avoir le cœur plus superbe qu’un richement vêtu. Et parlant absolument, le Diable donnera bien aussi la pauvreté extérieure, moyennant qu’il puisse nourrir, dans le cœur couvert d’un pauvre habit, l’estime de soi même ou de sa propre vertu, et le mépris des autres. Il donnera aussi bien de la patience feinte et simulée, souffrant quelques peines extérieures devant les hommes, et ne saura souffrir quelquefois avec patience un petit mot de mépris ou de contradictions.

33. Voilà tous les traits desquels le Diable se sert pour piper les hommes de maintenant, lesquels je découvre presque en toutes les personnes qui font profession de Vertu ; et j’en ai trouvées fort peu qui soient capables d’être averties de ces tromperies de Satan, lequel sait si bien ensorceler leurs esprits qu’ils croient avoir atteint les vertus essentielles lorsqu’ils n’ont que de simples vertus morales et apparentes. C’est pourquoi je les plains, sans les pouvoir aider, à cause de leur aveuglement, qui leur est si inconnu qu’on ne les sait éclairer. Jésus Christ a dit que les louanges de Dieu seront accomplies par la bouche des Enfants et des allaitants 289 : et presque toutes les personnes qui ont reçu quelques lumières de Dieu ou quelque apparence de vertus veulent être grandes et sages, n’ayant pas bien retenu que Jésus Christ a dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur 290. Car s’ils avaient imprimé cette leçon en leur mémoire, ils s’humilieraient toujours à mesure que les grâces de Dieu leur seraient offertes ; et par ainsi seraient plus petits et plus enfants lorsqu’ils s’approcheraient davantage de Dieu : car à mesure qu’on s’approche de lui, l’on contracte ses vertus et son Esprit : en sorte qu’il faut être fidèle à la lumière de Dieu, en s’humiliant à mesure qu’on la reçoit 291, et s’en servir premièrement pour connaître son néant et sa bassesse, sans l’aller prodiguer au dehors ou s’estimer d’avoir grandes choses : à cause que n’étant pas fidèle aux lumières de Dieu par les recevoir avec humilité de cœur, on les perd facilement ; et le Diable se transforme en Ange de lumière 292 : donne aussi des lumières intérieures presque toutes semblables à celles de Dieu. C’est ainsi que plusieurs personnes sont tombées après avoir bien commencé, et se sont troublé l’esprit, ou ont perdu la grâce de Dieu, par quelque estime d’elles mêmes ou quelque gloire cachée. J’ai si grand pitié, Monsieur, de voir ces personnes qui cherchent Dieu être aussi trompées de cet ennemi malin, qui tâche de toutes ses forces à gagner le petit nombre qui reste des hommes de bonnes volontés, et qui en gagne aussi plusieurs d’iceux par faute qu’ils ne découvrent pas les subtiles ruses de cet Esprit de l’ANTÉCHRIST, lequel est couvert et revêtu de l’Esprit de Christ pour couvrir sa malice.

34. Mais si les hommes spirituels avaient autant de prudence pour les choses éternelles comme les hommes du monde en ont pour conduire leurs négoces et les affaires temporelles, ils découvriraient assez que l’esprit qui les conduit dans leurs voies intérieures est l’Esprit d’un FAUX CHRIST : parce qu’encore bien qu’il induise à des choses bonnes, elles n’apportent cependant dans le cœur de ceux qui les font pas le même Esprit et le même sentiment que possédait le VÉRITABLE CHRIST, lequel était possédé d’une véritable pauvreté l’esprit, ne cherchant ni richesses, ni commodités, ni honneurs, ni plaisirs. Mais ces spirituels veulent bien encore avoir des richesses, s’ils pouvaient ; afin de par le moyen d’icelles, prendre leurs commodités et plaisirs ; ne rejettent pas aussi l’honneur qu’on leur fait, mais ressentent vivement le mépris et peu d’estime qu’on pourrait avoir d’eux. Et pour soumettre leurs volontés totalement à la volonté de Dieu, si que Jésus Christ disait n’être venu au monde que pour ce faire 293, ces personnes spirituelles ne savent apprendre cette leçon : car dans leurs meilleurs exercices, ils y sont attachés de leur propre volonté, de laquelle ils ne veulent point démordre ; et on aurait bien du mal à trouver dans le cœur de ces spirituels de la vraie humilité et du mépris de soi même ; au contraire, nulles de ces personnes ne se voudraient égaler aux autres, croyant d’être quelque chose de plus que le commun, s’estimant plus que les hommes naturels, parce qu’ils font profession d’être des spirituels : cependant qu’on entend Jésus Christ qui dit qu’il n’est pas un homme, mais un ver, voire l’opprobre des hommes 294. Et pour l’esprit de Charité qu’avait Jésus Christ, il n’est plus à trouver maintenant dans le monde : car on tiendrait pour fou celui d’entre les hommes spirituels qui voudrait se priver soi même de son repos pour aider et secourir son prochain ; ou celui qui voudrait porter la charge de son prochain, et souffrir pour lui des affronts, des injures, des coups, des blessures, voire la mort, si besoin serait, pour le soulas du prochain : ce que Jésus Christ a tout fait et souffert, pas pour son égal ou son prochain, mais pour ses esclaves et ses petits serviteurs.

35. Où est, Monsieur, maintenant, cet esprit de charité entre les Chrétiens ? Saurait-on bien y retrouver encore aucuns vestiges dans les plus spirituels ? Je ne le sais apercevoir : au contraire, un endurcissement de cœur au regard du prochain. Je peux dire avec vérité d’avoir reçu souvent des admonitions ou des réprimandes des personnes doctes et spirituelles pour avoir quelquefois interrompu mon repos pour travailler au salut de mon prochain, ou pour avoir enduré des reproches et des persécutions pour avoir fait charité au prochain. Ces personnes doctes et spirituelles me tenaient bien malavisée de me voir embrasser des choses fâcheuses pour le salut ou bonheur des autres, disant que je pouvais bien servir Dieu en repos et à mon aise aussi bien que dans des embarras de charité si pénibles. Ne voilà pas, Monsieur, une preuve évidente que ces personnes spirituelles ne connaissent plus l’Esprit de Jésus Christ en rien, et qu’ils sont séduits par l’Esprit d’un FAUX CHRIST, qui les trompe sous des belles apparences et des fausses vertus, éclatantes au dehors lorsqu’en vérité il n’y a rien de solide au dedans ? L’on peut appeler les Chrétiens d’aujourd’hui des sépulcres blanchis, qui n’ont au dedans que des os de morts. Car que sont autre chose les bonnes œuvres extérieures que des œuvres mortes si elles ne sortent des vertus essentielles, dont le cœur doit être possédé ?

 

 

X. Christ est venu instituer un culte intérieur et Spirituel. L’Antéchrist en fomente et multiplie des extérieurs tout stériles.

 

36. L’on voit véritablement que les cœurs de maintenant, prenant même les plus spirituels, ne sont nullement possédés des vertus essentielles qui sortent de l’Esprit de Jésus Christ ; et cependant le Diable les amuse par des vertus apparentes ou des bienfaits extérieurs, afin de faire donner à Dieu l’écorce et le dehors, et garder pour le Diable le bois, le cœur, et le dedans. Lui seul a pour ce sujet inventé de bâtir des Temples pour adorer Dieu : car Jésus Christ étant venu au monde n’a pas enseigné de bâtir aucuns Temples : au contraire, il a dit à la femme Samaritaine à qui il demanda à boire, que le temps était jà venu qu’on n’adorerait plus Dieu ni dans les Temples, ni sur les montagnes, mais qu’on adorerait Dieu en esprit et en vérité 295. Par où Jésus Christ nous a enseigné qu’il ne fallait plus comme du passé édifier des Temples pour adorer Dieu, ni sortir et aller sur les montagnes pour offrir sacrifice à Dieu : que ces choses avaient été enseignées aux Anciens pour la stupidité de leurs esprits, lesquels ne savaient rien comprendre sinon ce qu’ils voyaient et touchaient : parce que leurs naturels étaient si abrutis qu’il leur fallait des choses matérielles pour leur faire reconnaître un Dieu invisible. Mais sitôt que le même Dieu a eu la bonté d’envoyer Jésus Christ sur la terre, il est venu illuminer le monde et a spiritualisé les esprits des hommes pour leur faire connaître Dieu en esprit et en vérité.

37. C’est ce qu’il déclare à la femme Samaritaine, lui disant, que le temps viendra, votre était lors déjà venu qu’il ne fallait plus adorer Dieu dans le Temple ni sur la montagne, mais qu’il le fallait adorer en Esprit et en Vérité depuis que Jésus Christ parla à cette femme jusqu’à la fin du monde : car il parle du temps présent et du futur, pour montrer que Dieu ne demandera plus des hommes de culte extérieur, mais spirituel et intérieur. Comme il est esprit, il veut être servi en esprit ; et comme il est vérité, il veut être servi en vérité, et comme il est justice, il veut être servi en toute justice. Il a fallu de tout temps servir Dieu en cette sorte : car il n’a jamais eu besoin de Temples pour sa demeure 296, vu qu’il comprend toutes choses en soi. Il n’a non plus eu besoin de sacrifices ou services extérieurs 297, puisqu’il est pur esprit ; mais a ordonné du passé aux hommes de lui bâtir un Temple, de lui offrir Sacrifices, et lui rendre services extérieurs, mais toutes ces choses ne servaient que de moyens pour ramener les hommes à la connaissance et l’adoration du vrai Dieu intérieurement. Et sitôt que Jésus Christ est venu enseigner sur la terre, tous ces moyens grossiers et matériels devaient prendre fin, puisque le S. Esprit leur était envoyé afin qu’ils apprissent d’ores en avant à adorer Dieu en Esprit et en Vérité 298, et que chacune personne fussent les vrais Prêtres 299 pour lui offrir en sacrifice vivant leur propre volonté 300, pour la remettre dans la dépendance de Dieu, d’où elles étaient sorties par le péché d’Adam.

38. Et voyant que l’accomplissement des temps s’approchait, Jésus Christ a pris chair humaine et est venu enseigner aux hommes par quels moyens ils pouvaient retourner dans cette dépendance de Dieu pour se pouvoir réunir à sa volonté, et arriver par ce moyen à la fin première pour quoi l’homme a été créé, qui est pour prendre ses délices avec son Dieu à toute éternité 301. Mais le Diable voyant que ce temps approche, et que Jésus Christ venait perfectionner la Loi et faire entrer les hommes dans une vie spirituelle, et sortir de la grossière et naturelle, il a tâché de contredire à Christ et maintenir les hommes dans les moyens naturels et extérieurs, afin qu’ils n’arrivassent jamais à la renaissance d’une vie vraiment spirituelle ; et a fait si grands progrès en cette entreprise que la plupart des hommes sont suspendus de la vie spirituelle par les moyens des choses extérieures et matérielles qu’il leur a proposées.

39. Et tout premier il leur a fait commencer à bâtir des nouveaux Temples et des nouvelles cérémonies et services de Dieu extérieurs : en telle sorte que les Chrétiens depuis Jésus Christ et ses Disciples sont encore retombés dans les Anciennes Cérémonies Judaïques, ayant seulement un peu dépeint les formes extérieures d’une autre couleur, quoiqu’en substance ils n’aient que des adorations de Dieu extérieures, et n’ont plus que des paroles et des lettres qui tuent 302, et nullement l’esprit qui vivifie. Le S. Esprit n’est plus écouté pour la doctrine des hommes 303 ; et Dieu n’a plus son Temple dans les âmes, pour les Temples matériels qu’on multiplie journellement, plus que n’ont jamais fait les Juifs ; et Dieu n’est plus prié ni adoré en Esprit ni en Vérité, pour les prières et les adorations vocales et extérieures que les Chrétiens entassent maintenant l’une sur l’autre, de quoi les esprits en sont si remplis, qu’ils ne donnent pas le temps et loisir à leur entendement d’écouter quelques bonnes inspirations, mais étouffent toutes les attentions intérieures par les agitations et actions extérieures que le Diable fait augmenter et multiplier journellement.

40. Ne voyez-vous pas, Monsieur, par une expérience certaine, que les services de Dieu extérieurs se multiplient tous les jours, et que la charité de Dieu se refroidit à mesure que ces cultes extérieurs s’augmentent ? Si ces Temples et ces prières et ces Sacrifices extérieurs étaient des acheminements pour arriver à la charité, sans doute que grand nombre de personnes y seraient déjà arrivées qui ont si longtemps fréquenté les Églises et les Sacrements, et autres choses qu’on appelle salutaires, et cela avec bonne intention : mais au contraire, on les voit plutôt refroidis en ladite charité que non pas échauffés dans icelle : car les hommes s’empirent tous les jours, voire tous les moments du jour. L’on voit cela assez par le commun train du monde : les jeunes personnes sont plus méchantes que les vieilles ; et les enfants encore beaucoup pires que les jeunes. En sorte que personne ne peut apercevoir avec un sain jugement que ces Temples, ces Sacrements et ces cultes extérieurs de dévotions soient des acheminements pour venir à la charité et vérité de Dieu, puisque ceux qui les ont si longtemps pratiqués sont après tant d’années moins charitables et véritables qu’ils n’étaient le premier jour qu’ils ont commencé ces exercices pieux par routine.

41. N’est-il pas bon, Monsieur, à découvrir par ces expériences que toutes ces choses sont des inventions du Diable, et pas des Institutions de Jésus Christ ? Puisque lui même est venu pour mettre fin à toutes ces cérémonies extérieures, il faut bien que le Diable, pour le contredire, les ait inventées de nouveau 304, et qu’il induise lui même les Chrétiens à les pratiquer en dépit de la Doctrine de Jésus Christ, laquelle enseigne d’adorer Dieu en Esprit et en Vérité. Car si cela ne venait pas du Diable, les personnes méchantes mêmes ne seraient si mortellement attachées à ces Temples et Cérémonies : car les méchants n’écoutent pas les inspirations de Dieu, pour se rendre si souvent aux Églises, par cet instinct Divin. Il faut de nécessité conclure que toutes ces dévotions extérieures sont des inventions du Diable pour amuser les bonnes âmes et les retirer de l’adoration du vrai Dieu en esprit et en vérité. Car si ces Temples et ces choses extérieures venaient de l’Esprit de Dieu, sans doute que Jésus Christ les aurait enseignées, et bâti des Églises en son temps, et aussi ses Apôtres et Disciples. Comment pourraient-ils avoir négligé des choses si bonnes et si nécessaires, si que les hommes disent à présent ? Ils seraient bien plus parfaits que Christ s’ils édifiaient tant de choses bonnes que lui y aurait négligées.

 

 

XI. Christ enseigne que pour être Chrétien il faut l’imiter. L’Antéchrist dit que cela est impossible : anéantissant ainsi la venue et la vie de J. Christ, l’efficace de ses mérites, la force de son Esprit, et la vérité de ses paroles.

 

42. Certes, Monsieur, celui qui ne voit pas que toutes ces choses sont inventées par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST, et que nous vivons maintenant dans le temps de son Règne et de son plein domaine, il n’a pas d’oreilles pour entendre ni aussi d’œil pour voir 305, vu que toutes ces choses sont maintenant si claires à voir et faciles à entendre. Je bénis Dieu qu’il a ouvert les yeux à plusieurs pour leur faire mépriser ces choses extérieures : ils sont bien déportés du mal ; mais ils ne suivent pas encore le vrai bien, qui consiste en la possession du véritable Esprit de Christ, qui est humilité, pauvreté, et charité. Leurs esprits regardent encore la terre et les hommes. Ils ont quitté l’esprit du Diable extérieurement et directement ; mais le possèdent encore indirectement et intérieurement, par des moyens spirituels, desquels le Diable se sert pour les tenir à soi par le moyen d’un fil d’or ou de soie, et empêche qu’ils ne viennent jamais à la connaissance de la droite vérité, laquelle ferait assez connaître qu’ils ne sont pas possédés du même esprit qu’était Jésus Christ, et qu’ils ne peuvent être autrement des Chrétiens : à cause que Dieu est immuable et que Jésus Christ hier et aujourd’hui est le même : encore bien que les hommes et les Diables aient changé les pratiques de Jésus Christ en des pratiques nouvelles, la Loi Évangélique n’est pour cela aucunement changée ni altérée, mais demeurera jusqu’à la fin du Monde tout de même que Jésus Christ l’a établie. En sorte que celui qui ne la met en pratique ne peut être vrai Chrétien : en quoi les hommes se trouveront grandement trompés à la mort 306, en voyant alors qu’ils n’ont nullement été des Chrétiens, quoiqu’ils en aient fait la profession, exporté le titre et le nom : ils se verront devant Dieu des véritables Antichrétiens, ayant leurs entendements et leurs volontés été directement contraires et opposées à l’Esprit et à la volonté de Jésus Christ.

43. Tous ceux qui veulent sérieusement s’appliquer à considérer les vérités que Dieu me fait connaître, seront obligés de voir et confesser dans cette vie présente qu’ils ne sont nullement des VRAIS CHRÉTIENS. Mais la subtilité de cet Esprit de l’ANTÉCHRIST leur persuadera aussitôt : « Qu’ils ne peuvent être possédé du même esprit qu’a été Jésus Christ, et qu’il est impossible à la fragilité humaine de cheminer dans les mêmes voies que Jésus Christ a cheminées : parce qu’il était Dieu, et faisait des choses au dessus de la portée des hommes ; et partant, que les Chrétiens ne le peuvent imiter ni suivre. » Ce qui est une fausse persuasion que le Diable met dans l’esprit des hommes pour les tromper : car Jésus Christ n’a rien enseigné aux hommes sinon ce qu’ils doivent pratiquer de nécessité pour être sauvés 307 : vu qu’en tant que Dieu, il ne pouvait pâtir ; et en tant qu’homme, il n’avait besoin de faire pénitence, puisqu’il n’avait jamais commis de péchés. En sorte que pour son regard il ne devait ni pâtir ni souffrir, ni être pauvre ni humble : car en tant que Dieu, toutes choses lui appartenaient ; et était aussi plus grand et honorable que toutes choses : voire même aussi en tant qu’homme : vu qu’il était vrai Fils de Dieu, qui a créé le Ciel et la terre pour ses Enfants, et qui les honore de le vouloir délecter avec eux. Par où se voit que Jésus Christ n’avait pas besoin d’être pauvre et humble, ni méprisé, non plus selon sa Divinité que son humanité, et qu’il a embrassé ce chemin étroit seulement pour montrer aux hommes les moyens par lesquels ils pouvaient connaître leurs orgueils et avarice 308, et autres péchés èsquels ils étaient tombés en se retirant de la volonté de leur Dieu, qui les avait créés pour des fins éternelles ; et qu’iceux s’étaient tellement abrutis à la terre qu’ils y avaient mis leurs cœurs et leurs amours. Et cependant la Bonté Divine a été si grande en leur regard qu’il leur envoie Jésus Christ pour leur enseigner par quels moyens et pratiques ils pouvaient retourner à Dieu et recouvrer sa grâce, laquelle ils avaient si lâchement perdue. Jésus Christ n’est pas envoyé aux hommes comme fut jadis Moïse, pour leur donner seulement la Loi de parole ou par écrit, mais aussi pour leur enseigner par pratique et effet toutes les choses qu’ils doivent faire et laisser afin de retourner dans la dépendance de Dieu et recouvrer leur salut éternel. En sorte que Jésus Christ n’a rien enseigné aux hommes sinon ce qu’ils doivent pratiquer, ou a illuminé leurs entendements pour connaître les vérités qui leur sont utiles et nécessaires.

44. Voilà la seule cause pourquoi Jésus Christ a suivi ce chemin étroit, et déclaré que le chemin large mène à perdition, ayant lui même subi les peines dues aux péchés (quoique juste, pur, et innocent), afin de nous mériter de son Père l’Esprit de pénitence et de conversion, par les mérites des souffrances de Jésus Christ. Si nous croyons bien que les mérites de S. Étienne ont obtenu de Dieu la conversion de S. Paul lorsqu’il pria pour lui au milieu des douleurs de son martyre ; pourquoi à plus forte raison ne croyons-nous pas que les mérites des souffrances de Jésus Christ nous peuvent obtenir la conversion et l’Esprit de pénitence pour suivre et imiter ses œuvres et sa doctrine lorsque la voudrons suivre et pratiquer ? Sans doute que les souffrances de Jésus Christ, étant par lui offertes à son Père, nous obtiendront assurément la grâce de son Esprit : en sorte que celui qui va au Père, revêtu et couvert des mérites de Jésus Christ, obtiendra assurément son Esprit et sa charité : car le Père ne peut rien refuser de ce qu’on lui demande au Nom de son Fils 309, lequel lui a été obéissant jusques à la mort de la croix 310.

45. Si vous distinguez bien, Monsieur, l’humanité d’avec la Divinité de Jésus Christ, vous trouverez qu’il n’a rien fait en tant qu’homme sinon ce que peuvent faire tous les hommes qui ont soumis leurs volontés entièrement à celle de Dieu 311 ; voire encore davantage. L’on a vu cela par expérience, que les Apôtres et vrais Disciples ont eu l’esprit de pauvreté, charité, et de patience, comme avait Jésus Christ : car ils abandonnaient toutes choses pour le suivre 312, et travaillaient en sueur et labeur pour la charité qu’ils portaient au salut des hommes 313, se rendant infatigables pour les gagner à Dieu, et non pour amasser de l’argent, comme font les Apôtres de maintenant. Car S. Paul dit que ses mains gagnaient sa nourriture afin de n’être à charge à personne 314, et avec cela allait et cheminait en plusieurs endroits pour prêcher la parole de vérité et attirer les hommes à la connaissance d’icelle. Par où il montrait combien il brûlait de charité vers le salut de son prochain, laquelle était si grande qu’il priait quelquefois Dieu d’être Anathème pourvu que ses frères fussent sauvés 315. Et quel esprit de patience a eu aussi ce S. Apôtre à souffrir les prisons, les fouets, les injures, voire la mort avec joie et contentement intérieur 316 ?

46. Ne voyez-vous pas, Monsieur, que ce n’est qu’un amusement de l’Esprit de l’ANTÉCHRIST, lequel nous fait accroire maintenant qu’on ne peut être possédé de l’Esprit de Jésus Christ parce qu’il était Dieu et pouvait faire toute chose ? Puisqu’on voit dans S. Paul et les autres Apôtres et Disciples vivre même esprit de pauvreté, charité, et patience ; quoiqu’iceux fussent simplement des hommes comme nous, cependant ils ont suivi et imité Jésus Christ de tout leur pouvoir. Est-il à croire que Dieu serait changé depuis, ou qu’il aurait enseigné depuis Jésus Christ un autre chemin de salut, ou autres méthodes ou façons de vivre ? Ce qui ne peut nullement être : à cause que Dieu est immuable, ne pouvant changer. Et si n’envoyera-t-il plus personne dans le monde pour enseigner les hommes : vu que Jésus Christ a tout parfait et accompli la Loi, et que le monde est arrivé à sa fin.

47. Il ne doit plus venir de Moïse ou d’autres Prophètes pour enseigner autre chose que la Loi Évangélique. C’est la dernière et la plus parfaite : pour cela cela est-il écrit que c’est la dernière heure lorsque Jésus Christ fut né : parce qu’il n’y a plus rien que Dieu ait pu faire pour les hommes, qu’il ne l’ait fait par Jésus Christ, comme l’organe par qui Dieu épandait aux pécheurs sa dernière miséricorde. Non, non, Monsieur, il ne se faut pas flatter. Il faut imiter Jésus Christ, ou être damné à toujours. Et encore que des Anges descendraient du Ciel pour enseigner autre chose que la Loi Évangélique, il ne les faut pas croire. Ce seraient des Anges de Satan, comme sont aussi les hommes qui glosent et expliquent cette Loi d’un sens tout contraire à la pratique de Jésus Christ et de ses Apôtres et vrais Disciples. Il n’y a rien à changer en tout ce que Jésus Christ a pratiqué : il faut le suivre, ou attendre la condamnation due aux faux Christs et faux Prophètes, en portant faussement le nom et le titre de Saints et de Chrétiens : vu que Jésus Christ a mérité par ses souffrances de son Père le S. Esprit pour tous ceux qui le cherchent et désirent. N’entendez-vous pas, Monsieur, que le S. Esprit dit qu’encore bien qu’un Père serait mauvais, si ne donnera-t-il à son Enfant choses mauvaises, mais lui donnera choses bonnes, quoiqu’il soit lui même mauvais : à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le S. Esprit à tous ceux qui le demandent en vérité 317 ? Jésus Christ jure qu’il le donnera : comment donc serait-il à croire que les hommes de maintenant seraient incapables ou insuffisants de suivre ou imiter Jésus Christ, vu que c’est encore le même Dieu et ses mêmes créatures comme elles étaient à la venue au monde de Jésus Christ, et que par sa doctrine et exemple les hommes ont reçu beaucoup plus de lumières et de grâces du S. Esprit qu’ils n’avaient alors ?

48. L’on peut assez voir combien grossiers et ignorants étaient les Apôtres et le reste des hommes. Néanmoins ils ont reçu le désir 318 et les forces de suivre 319 et imiter Jésus Christ 320, et par ce moyen ont été faits participants de son Esprit et de sa charité. Si les hommes maintenant avaient les mêmes désirs, sans doute qu’ils auraient les mêmes grâces, voire en auraient de plus grandes que n’ont jamais eu les Apôtres, parce que nous sommes arrivés dans l’accomplissement du temps où nous devons recevoir le S. Esprit qui nous enseignera toutes vérités, et où les sciences sont multipliées : les esprits sont aussi plus éclairés. Mais au lieu d’appliquer ces lumières à découvrir les divins mystères, on les applique à découvrir les choses terrestres et naturelles, qui sont de si courte durée ; et après qu’on est bien versé en ce qui regarde la terre, l’on ne cherche ni ne trouve le S. Esprit, se contentant de s’établir dans la prison de cette vie comme dans un lieu de délices. Si l’on voyait une personne se plaire dans une obscure prison, la vouloir orner de beaux meubles, et s’accoutrer soi même de vêtements riches et somptueux, sans doute que tout le monde jugerait qu’une semblable personne serait devenue insensée, ayant perdu le jugement ; et l’on ne voit pas qu’on fait bien plus grandes folies en se voulant enrichir, faire honorer, et prendre ses plaisirs dans cette vallée de larmes, où Dieu nous a envoyé pour y purger nos crimes, pendant que nous y voulons rechercher nos délices, et y trouver nos contentements ; et lorsqu’on les a choisis là dedans, l’on juge aussitôt impossible à la nature humaine de pouvoir imiter la Vie et Doctrine de Jésus Christ.

49. Ce n’est pas qu’il y ait quelque impossibilité 321 : car Dieu ne demandera jamais des personnes rien qui leur sera impossible : en quoi faisant il serait un Dieu cruel ; mais c’est que le plaisir qu’on prend à suivre ses sens et ses brutales passions fait sembler tout ce qui leur est contraire ou opposé comme si c’étaient des choses impossibles : quoique véritablement les choses du S. Esprit soient beaucoup plus faciles à être pratiquées que non pas les choses de la chair et du sang 322 ; voire donnent mille fois plus de contentement au corps et à l’âme que ne peuvent jamais faire toutes les délices ensemble de cette misérable vie 323. Mais comme le Diable nous veut empêcher de recevoir le S. Esprit ou le demander à Dieu notre Père, il nous fait trouver du goût et plaisir en cette vie, troublant notre imagination par la croyance qu’il nous serait impossible d’embrasser et suivre la Vie Évangélique : quoiqu’en effet il n’y peut rien avoir de plus consolant, voire de plus joyeux si tôt que les sensualités de la chair sont assujetties à l’Esprit. Il n’y a qu’un peu de violence à faire à nos passions ; et lorsqu’on les a vaincues, on est Roi de tout le monde. Quelles folies aux hommes de vivre si longtemps esclaves sous la Tyrannie des passions ! Les peines qu’elles nous causent sont sans comparaison beaucoup plus grandes et fâcheuses que la violence qu’il faut faire pour les surmonter et en demeurer le maître. Ce n’est rien autre chose que le Diable qui nous tyrannise aussi par nos propres passions et volontés, nous faisant imaginer d’avoir des plaisirs où il n’y a que des ennuis ; et, au contraire, nous persuade qu’il n’y a que des ennuis, peines et travaux à renoncer à nous mêmes pour embrasser la Vie Évangélique, dans laquelle il n’y a en effet que des joies et du contentement. Toutes ces difficultés nous sont proposées par l’Esprit de l’ANTÉCHRIST, qui veut empêcher que ne suivions jamais Jésus Christ, lequel seul nous peut guider à salut : et les hommes sont si malavisés que de croire qu’il leur est impossible d’imiter Jésus Christ ; point parce que cela est véritable, mais parce que le Diable a gagné leur imagination pour leur faire croire au mensonge. N’entendez-vous point, Monsieur, que Jésus Christ dit que son joug est doux et sa charge légère ? Cependant on entend d’autre côté presque tous les hommes du monde dire qu’il leur serait impossible d’imiter Jésus Christ ! Il serait bon de savoir lequel de ces deux partis dit la vérité. Il est écrit : Malheur à l’homme qui a mis sa confiance à l’homme. Ne faut-il pas dire que c’est un grand malheur à celui qui aime mieux de croire qu’il est impossible d’imiter Jésus Christ, parce que les hommes le disent, que non pas de croire à Jésus Christ, qui est la vérité même, et qui nous assure, que son joug est doux et sa charge légère 324 ?

 

 

Vie Chrétienne plus facile que la mondaine.

 

XII. Preuve que la Vie et la Loi de Christ est facile et joyeuse, et que c’est la vie mondaine et Antichrétienne qui est difficile, pénible et fâcheuse, nonobstant les persuasions contraires de l’Antéchrist.

 

50. Je sais bien que les personnes charnelles et sensuelles ne croiraient pas que le joug de la Loi Évangélique est doux encore que Jésus Christ même le dise ; à cause que cette Loi les prive de toutes leurs avarices ou sales plaisirs, auxquelles choses ils sont accoutumés de le délecter et plaire, la privation desquelles complaisances leur semble impossible à surmonter. Cela leur est comme une montagne si haute qu’ils s’imaginent de n’y savoir jamais monter.

51. Ce n’est pas que la Loi Évangélique commande des choses impossibles : car elle ne commande sinon d’aimer Dieu et le prochain, comme faisait aussi la Loi de Moïse : en sorte que celui qui aime Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi même a accompli toutes les Lois de Dieu : mais cette Loi Évangélique défend beaucoup de choses, comme faisait aussi la Loi écrite : car entre les dix choses qu’elle commande, il n’y en a sinon trois qu’il faut faire, savoir : adorer un seul Dieu, sanctifier son jour, et honorer Père et Mère. Les autres sept ordonnances, ce sont des omissions ou choses desquelles il se faut abstenir, comme : Ne point tuer ; Ne point dérober : et le reste, que Dieu défend.

52. Il n’a jamais mis de charge sur les hommes qu’ils ne sachent porter : car aimer Dieu et ses Père et Mère, c’est une chose douce et qui nous est naturelle, d’aimer ceux de qui nous recevons du bien : et tout le bien que nous avons venant de Dieu, cela nous oblige à l’aimer ; et toute l’assistance dont nous avons besoin en notre imbécillité, venant de nos Pères et Mères, nous oblige aussi à les honorer. Et c’est la moindre reconnaissance que nous devons à Dieu de sanctifier un jour entre sept pour sa mémoire et honneur. En sorte que rien de ces trois choses ne sont impossibles à l’homme ; au contraire, elles sont très faciles et plaisantes à l’homme de bien : comme lui est aussi de s’abstenir de faire les maux défendus par ladite Loi écrite.

53. Mais les hommes charnels y trouvent de la difficulté, voire la veulent faire passer pour choses impossibles à être bien observées : comme si Dieu n’était pas un objet aussi aimable, pour être aimé de tout leur cœur, comme serait quelque créature de leurs semblables, ou de l’or, de l’argent, un chien, un oiseau, ou autres choses viles, lesquelles ils aiment de tout leur cœur. Ne voit-on pas bien, Monsieur, que le Diable a ensorcelé les esprits des hommes pour leur faire croire au mensonge et dire que la Loi Évangélique est impossible à garder, ou du moins grandement pénible et fâcheuse ? Pendant qu’en effet en vérité il n’y a rien de plus joyeux et plaisant 325. Car sitôt qu’une âme est dégagée des affections du péché, elle vit dans une Liberté d’esprit si tranquille et agréable qu’elle semble être dans un convive continuel, où elle se repaît des doux entretiens qu’elle a avec son Dieu, et lui est par après impossible de se délecter en autres choses : car ce doux rassasiement intérieur lui fait perdre les désirs des richesses, les plaisirs des honneurs, et la délectation des plaisirs de la chair 326. En sorte que tout ce qui regarde la chair et les sens lui devient pénible et fâcheux ; et le contentement qu’elle trouve par le repos d’une bonne conscience lui semble meilleur que toutes les délices et plaisirs qu’elle peut jamais avoir pris dans le monde.

54. Voilà ainsi que la Loi Évangélique n’a garde d’être difficile ou impossible à garder, puisqu’elle ne contient en soi que la délivrance de tous péchés, qui bourrellent ordinairement les âmes de ceux qui en sont chargés. Il faut plutôt dire que la Loi du monde est un faix pesant et un esclavage pénible, laquelle serait insupportable si le Diable n’avait pas charmé l’imagination des hommes pour les rendre insensibles à leurs malheurs et leur faire imaginer que ce qui est pénible et fâcheux soit doux et agréable 327 : car autrement il serait impossible qu’il y eût dans le monde une seule personne qui se voulût assujettir aux lois du monde, lesquelles ne donnent jamais de repos à ceux qui les veulent suivre et aimer.

55. Et pour voir cela en détail, il ne faut que considérer les soins et les inquiétudes où se retrouve la personne qui veut être riche. Combien de travail de corps et d’esprit a-t-elle pour chercher les moyens de gagner de l’argent : et lorsqu’elle les a trouvés, combien de transes et craintes de ne les voir pas bien succéder ! Combien de peines à les bien acheminer ! Quels ressentiments à ne les voir prospérer ! En quels périls ne s’expose pas celui qui se veut enrichir ! Il va par mer et par terre, où si grand nombre y perdent la vie : les uns par des naufrages, les autres par des voleurs : quelques uns par les injures des temps, quelques autres par des malheurs ; l’un étant tombé de son cheval, l’autre du chariot, ou autrement précipités et péris. Et tout cela se fait cependant volontiers pour gagner de l’argent, ne se donnant pas quelques fois le temps pour boire, ou manger, ou dormir suffisamment : encore moins pour vaquer au salut de son âme. Et avec ce, personne ne dit que cette Loi du monde est impossible à être observée ! Au contraire, l’on estime comme heureux ceux qui s’efforcent à les suivre avec bon succès, pensant être brave homme lorsqu’on sait bien épargner de l’argent, quoique le soin de le conserver ne soit pas moindre que celui de l’acquérir. Et l’on n’a pas assez d’esprit de plaindre son malheur, quoiqu’il n’y ait pas de condition plus misérable que celle d’une personne qui est riche 328 ; parce que les richesses n’apportent que des inquiétudes et des fâcheries pour les bien conserver : il faut soutenir des procès et querelles, des envies et jalousies, des pertes fâcheuses, voire quelques fois des blessures et tueries pour les biens du monde, lesquels il nous faut laisser à la terre sitôt que la mort arrive, et ne pouvons rien emporter d’iceux sinon un sensible regret de les avoir aimés, et une douleur de les falloir abandonner.

56. Voilà où aboutit la Loi du monde, à rendre les hommes misérables durant cette vie, et les rendre malheureux à toute éternité, vu que si grand nombre descendent ès enfers pour l’or et l’argent. Et avec tout cela, l’on dit que la pauvreté Évangélique est bien fâcheuse, voire impossible à être observée. Se peut-il bien voir, Monsieur, une plus ouverte illusion du Diable que ce faux donner-à-entendre qu’il fait aux hommes ? Vu que par effet l’on a vu et voit encore que ceux qui vivent vraiment dans la pauvreté d’esprit sont heureux et contents, et ne manquent jamais d’avoir l’aliment nécessaire et l’habit pour le corps, qui est la seule chose que sauraient jamais donner tout l’or et l’argent du monde : car celui qui en a par excès n’en peut jamais tirer autre bien qu’un peu de viande et d’habits pour couvrir son corps. Tout le reste des biens de la terre sont des charges et des piquantes épines. Les Chrétiens doivent rougir de honte de mettre leurs cœurs et affections ès richesses de ce monde, où les Philosophes Païens les ont méprisées, voire jeté l’or et l’argent dans la mer pour se délivrer des soins et craintes qu’iceux leur eussent apportés. Ils ne savaient pas cependant parler de la Loi Évangélique, et possédaient cette pauvreté d’esprit, où les Chrétiens la rejettent et méprisent après avoir appris de Jésus Christ qu’elle est nécessaire à salut : car il dit en termes exprès que celui qui ne renonce à tout ce qu’il possède ne peut être son Disciple 329. Ce n’est pas que Dieu ait besoin d’or ou d’argent, ou qu’il veuille priver les hommes de la jouissance des métaux qu’il a créés pour iceux ; mais c’est qu’il a compassion de les voir avilis à aimer la terre et les métaux lorsqu’ils ont été créés pour aimer Dieu, Créateur de toutes ces choses.

57. Dieu rappelle les hommes de leurs égarements par la Loi Évangélique, leur faisant voir par icelle en quoi ils sont déchus, et par quels moyens ils sont retirés de la dépendance de Dieu. Et au lieu que les hommes doivent acquiescer volontairement et avec joie aux Lois que Dieu leur donne pour les retirer à soi, ils en murmurent comme s’il leur faisait outrage 330, et disent qu’il leur est impossible de garder la Loi Évangélique, laquelle ne commande rien en soi sinon de cesser de malfaire et retourner dans l’Amour de Dieu.

58. Si l’on voit en cette Loi quelque chose de pénible, il faut que cette peine procède seulement de nos vices et mauvaises habitudes qui se sont naturalisées en notre chair : car autrement, la Loi Évangélique est toute d’Amour et de charité, et l’on ne peut dire avec vérité qu’elle soit fâcheuse à observer, et encore moins impossible, puisque Jésus Christ, les Apôtres, et tant d’autres personnes de chair et d’os comme nous l’ont observée avec joie, voire sont morts pour la défense d’icelle Loi. Un S. Estienne voit le Ciel ouvert pendant qu’on déchirait son corps de pierres 331. Un S. Laurent se moque de son Tyran, lui disant au milieu des charbons ardents : Tournez-moi de l’autre côté si vous avez envie de manger de ma chair : elle est assez rôtie de ce côté-là. Combien d’Apôtres et de Disciples de Jésus Christ sont morts pour cette Loi Évangélique ? Et combien de cœurs généreux ont méprisé les richesses, honneurs, et plaisirs pour embrasser cette sainte Loi, dans l’observance de laquelle ils ont trouvé un repos, un contentement, et une satiété parfaite ? Je demanderais volontiers à tous ceux qui disent la Loi Évangélique être impossible à entretenir, si nous n’avons pas encore le même Dieu que celui qui était au commencement de l’Église, et si les hommes de maintenant sont faits ou créés d’autre étoffe que les premiers Chrétiens, et pourquoi la Loi Évangélique est plus difficile ou impossible à être observée pour les hommes de maintenant qu’elle n’était lorsque Jésus Christ l’est venu enseigner ? Et si c’est le même Dieu et ses mêmes créatures, pourquoi l’on s’imagine maintenant des difficultés ou impossibilités à l’observer, où ces premiers Chrétiens y trouvaient des si grands contentements qu’ils ne les savaient exprimer que par la joie qu’on voyait en eux au milieu des souffrances ?

59. Quelle lâcheté de cœur ont apporté les honneurs et plaisirs de ce monde aux hommes de maintenant, pour leur faire croire qu’ils ne peuvent imiter Jésus Christ ni embrasser la Vie Évangélique, qui seulement les incite à quitter ces faux honneurs et ces plaisirs infâmes, qui ne donnent que des inquiétudes et des bourrellements de conscience ! Car celui qui veut être honoré en ce monde est continuellement agité de déplaisirs ; puisque le plus souvent où il pense recevoir le plus d’honneur, il reçoit seulement des mépris. Prenez l’exemple d’Haman 332, lequel eut tant de dépit de n’être pas honoré de Mardochée, que cela même lui coûta la vie, qu’il perdit sur le même gibet où il pensait faire pendre Mardochée pour se venger du peu d’honneur qu’il lui avait rendu. Ne voyez-vous pas, Monsieur, que les honneurs du monde ne font que bourreler les hommes durant leurs vies, et que c’est souvent la cause de leur mort ? Combien de personnes sont mortes à la guerre pour l’honneur ? Combien de ceux qui ont été tués en duel pour ce point d’honneur ? Combien de fraudes, de larcins, mensonges et tromperies ne commet pas celui qui veut se maintenir en états et honneurs ? C’est presque un martyre continuel des soins et inquiétudes qu’il faut avoir pour se maintenir en honneur et réputation devant les hommes. Et tout cela semble facile et léger ; à cause que le Diable le fait ainsi paraître à la fantaisie des hommes, laquelle, étant obscurcie par cet Esprit ténébreux, ne découvre plus la lumière de vérité pour voir que l’humilité de cœur apporte à celui qui la possède un repos et paix intérieure 333, et une tranquillité d’esprit telle, que tous les honneurs du monde ne pourraient jamais rien donner de semblable. C’est pourquoi grandement sont à plaindre ceux qui méprisent la bassesse de Jésus Christ pour vouloir vivre en honneur parmi le monde, qui ne peut rassasier nos désirs, et encore moins sauver nos âmes : au contraire, la Loi du monde les fait assurément périr 334 ; et d’une peine temporelle les conduit aux peines éternelles : parce que les Lois du monde sont toutes contraires aux Lois de Dieu, et par conséquent toutes contraires à opérer notre salut, lequel ne se peut acquérir que par l’observance de la Loi Évangélique.

60. C’est se flatter de l’espérer par autres moyens, à cause de la corruption de notre chair : En quoi se trompent fort ceux qui disent avoir trop de fragilité pour observer la Loi Évangélique : à cause qu’icelle n’est seulement enseignée que pour les fragiles et pécheurs 335, et non pas pour les forts ni les justes, lesquels sont Loi à eux-mêmes. En sorte que si les hommes fussent demeurés dans la Justice, Jésus Christ ne fût pas venu dans le monde pour souffrir et mener une vie si pénible, ni mourir si honteusement. Dieu eût attendu de s’unir si étroitement à la nature humaine jusqu’à la résurrection des morts, et alors il s’eût manifesté dans un corps immortel et glorieux pour s’unir par Amour avec l’homme, aussi bien de corps que d’esprit. Mais il a prévenu ce temps pour la compassion qu’il eut des hommes, qui avaient perverti leurs voies et étaient volontairement sortis de la volonté et dépendance de Dieu, sans qu’ils fussent plus capables d’y pouvoir retourner sinon par des moyens puissants et des assistances divines.

61. Voilà le sujet pourquoi avant le temps Dieu créa le corps mortel de Jésus Christ, afin de faire sa dernière miséricorde à l’homme, en lui montrant tous les moyens par lesquels ils étaient sortis de la dépendance de leur Dieu pour se soumettre à leur propre volonté, laquelle est toujours unie à celle du Diable aussi longtemps qu’elle suit les mouvements et inclinations de la nature corrompue 336. Et tout de même que Dieu rappela Adam après sa chute, lui demandant où il était, pour lui faire regarder son état misérable où le péché l’avait réduit : non que Dieu ignorât où était Adam : car il sait toute chose ; mais il désirait qu’Adam se fût regardé soi même, pour se repentir et faire pénitence. Tout de même Dieu a rappelé les hommes après qu’il les a vus tombés dans le péché, point une fois seulement, comme avait tombé Adam ; mais des fois presque sans nombre, et cela avec beaucoup plus de malice. Car Adam ne savait nullement que le péché l’eût dû rendre si misérable. Il connaissait seulement le bonheur dans lequel Dieu l’avait créé, mais ne connaissait nullement le mal auquel le péché l’aurait assujetti. Mais les hommes depuis lui ont eu connaissance du bien et du mal, et pouvaient savoir par expérience qu’en quittant la dépendance de Dieu ils s’assujettissaient à toutes sortes de malheurs.

62. Ce que peuvent encore aujourd’hui expérimenter les personnes qui s’adonnent à suivre leur propre volonté : elles ne sont jamais contentes ni satisfaites quoi qu’elles possèdent dans ce monde. Un avaricieux n’a jamais des richesses à suffisance ; parce que l’avarice est comme une eau salée : plus on en boit, plus ils en sont altérés. Un luxurieux est aussi insatiable, et assujetti à toutes sortes de maux, tant du corps que de l’esprit. Quelles transes ! quelles craintes ! et en quels périls ne s’expose-t-il pas pour trouver l’occasion d’assouvir les plaisirs de la chair ? Plusieurs ont perdu la vie en cette recherche ; et les autres l’ont aussi perdue pour s’être trop vautrés dans ces sales plaisirs. Et pas moins ne sont aussi misérables ceux qui se délectent au plaisir du goût, ou à la gloutonnie : parce qu’il n’est aussi jamais satisfait, et souhaite toujours les sauces qu’il n’a pas. Plusieurs familles ont été ruinées par avoir voulu en vain satisfaire à la langue et au gosier : plusieurs ont gâté leurs santés et abrégé leurs vies par des excès de boire ou de manger ; et ont commis des homicides ou fait d’autres folies pour avoir perdu l’entendement à force de trop boire. En sorte qu’on ne voit que trop par expérience que les hommes s’assujettissent à toutes sortes de maux en voulant suivre leurs propres volontés. Ils se rendent esclaves du Diable et sont à charge à eux mêmes, sans pouvoir trouver de repos ni de parfait contentement : car jamais l’œil ne sera las devoir, ni l’oreille d’entendre, non plus que les autres sens soûlés par les convoitises des plaisirs de cette vie misérable. Et cependant les hommes s’y veulent délecter, et cherchent du contentement dans les choses là où il n’y a que des misères, des ennuis, et des tourments.

 

 

Satisfaction de Christ et des hommes.

 

XIII. Christ est venu pour nous engager, par les choses qu’il a faites et souffertes, à l’imiter : l’Antéchrist, en déchirant la S. TRINITÉ, fait faussement croire qu’il a seul satisfait pour nous décharger de satisfaire nous mêmes aux châtiments que la Justice de Dieu nous impose pour nos péchés.

 

63. Et tout cela se fait par l’aveuglement d’esprit procédant des ténèbres que le Diable a éparses par tout le monde, craignant que les hommes ne viennent à connaître et découvrir la vérité de leurs malheurs, et qu’ils ne se retournent dans la volonté de Dieu, qui est la source de tout bonheur. Tous ces malheurs étaient arrivés à presque tous les hommes lorsqu’il plut à Dieu d’envoyer Jésus Christ au monde, pas seulement comme une voix qui disait aux hommes : Où es-tu ainsi déchu de la dépendance de Dieu ? Mais il crée un corps et une âme semblable aux autres hommes, pour leur montrer par les œuvres d’icelui ce qu’il fallait faire et laisser pour retourner à Dieu après l’avoir si lâchement quitté afin d’adhérer à notre propre volonté. Plusieurs s’imaginent que Jésus Christ est venu en ce monde pour satisfaire à nos péchés par ses souffrances et par sa mort ; et, par la même conséquence, croient qu’il a tout satisfait pour nous, tant pour nos péchés passés que pour les péchés qui étaient encore à venir : ensuite de quoi ils vivent en repos, attendant le salut sur ce que Jésus Christ a tout satisfait pour eux, sans qu’ils jugent nécessaire de satisfaire en aucune chose. En quoi ils sont fort ignorants et dénient la Trinité des trois vertus de Dieu, qui sont toujours en toutes ses œuvres. Et quoiqu’ils confessent la Trinité en paroles, ils ne la croient pas en effet lorsqu’ils tiennent que Jésus Christ a tout satisfait pour eux. Si cela était, il n’y aurait pas de Justice ni de Bonté dans l’œuvre de notre salut : car il ne pourrait être juste que les hommes, qui volontairement ont péché contre Dieu 337, reçussent le pardon d’iceux péchés et le salut avec la joie éternelle sans faire aucunes pénitences ; et Dieu ferait aussi contre sa Bonté de charger les péchés de tous les hommes sur le corps saint et innocent de Jésus Christ, lequel n’a jamais été souillé d’aucuns crimes ou péchés. Ce serait user en son endroit de grande cruauté : laquelle ne se peut jamais retrouver en Dieu, lequel est Tout-bon, aussi bien que Tout-juste et Tout-véritable, et ne fera jamais rien où ces trois Qualités siennes ne s’y retrouvent tout-ensemble sans que l’une puisse être séparée de l’autre 338.

64. Si Dieu voulait user de sa seule Bonté au regard du salut des hommes, sans doute qu’il eût fait cela au pardon qu’il donna à Adam, et ne l’eût pas obligé à une si rude pénitence et de si longue durée. Il était aussi puissant de le remettre aussitôt en grâce, et dans le même état bienheureux auquel il l’avait premièrement créé : car il est toujours plus facile de réparer une chose que de la créer toute nouvelle : à cause que la matière du corps d’Adam était encore en être après son péché. Ce qui n’était pas avant sa création ; et il eût été plus aise et plaisant à Dieu de remettre Adam dans son état d’innocence, après qu’il avait regretté son péché, que de l’envoyer après le pardon d’icelui dans l’exil de cette misérable vie, pour souffrir des peines de corps et d’esprit aussi longtemps que cette vie dure. Mais Dieu ne pouvait donner ce pardon par sa seule Bonté. Il fallait l’intervention de ses autres qualités de Justice et Vérité 339 ; parce que l’une de ces personnes ne peut être sans l’autre. Quoi que Dieu soit seul en essence il est pourtant trois en personnes. Ce ne sont pas des personnes de chair et d’os, si que les ignorants s’imaginent ; ou trois personnes Divines, comme les plus Savants le professent : mais trois qualités que Dieu porte toujours en soi même, et en fait aussi participants ceux qui ont soumis leurs volontés à la sienne : ils seront toujours autant possédés de l’esprit de Bonté, Justice et Vérité ; et à l’avenant qu’ils sont soumis à Dieu ils participent à ses mêmes qualités 340.

65. C’est en quoi plusieurs se trompent, en croyant qu’ils sont enfants de Dieu aussi longtemps qu’ils ne se voient pas remplis de ces trois conditions de Justice, Bonté, et Vérité de Dieu : car il ne fait jamais rien d’imparfait 341, ni œuvres quelconques dans lesquelles l’on puisse dire avec vérité que sa Bonté, sa Justice et sa Vérité ne s’y retrouvent toutes trois ensemble dans un même sujet. Il a pardonné à Adam son péché par sa grande Bonté : il (Adam) a été saisi de la mort par la Vérité de Dieu qui lui avait dit qu’aussitôt qu’il mangerait du fruit qu’il lui avait défendu de manger, qu’il mourrait 342. Et par la Justice de Dieu Adam fut soumis avec toute sa postérité, à suer, peiner, et travailler durant cette mortelle vie, pour satisfaire à la Justice de Dieu. Voilà comment les trois Personnes ou Qualités de Dieu ont entrevenu dans le pardon que Dieu a donné à Adam à cause de son péché. Mais maintenant les hommes sont si aveugles que de croire que Dieu les sauvera par sa seule Bonté encore qu’ils n’accomplissent la pénitence donnée à Adam, non plus que celle due à leurs propres péchés : couvrant cet aveuglement par un pieux prétexte, que Jésus Christ a tout satisfait pour eux. Comme si Dieu était changé d’opinion et qu’il voulût maintenant sauver les hommes par sa seule Bonté sans plus exercer ni Justice ni Vérité. Ce qui ne se peut penser sans blasphème : à cause que Dieu est éternellement immuable en toutes ses œuvres 343 ; et s’il eût pu changer au regard du salut des hommes, il eût plutôt changé pour pardonner le péché d’Adam par sa seule Bonté, sans l’obliger à la pénitence et à la mort (vu qu’Adam n’avait commis qu’un seul péché de désobéissance par fragilité et persuasion du Diable et de sa femme), que non pas de pardonner aux hommes depuis lui, lesquels par leurs propres malices, et de leurs propres volontés délibérées ont tant de fois désobéi à leur Dieu, sans s’en repentir, vu qu’ils continuent encore à le faire journellement.

66. Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que les hommes d’aujourd’hui qui disent que Jésus Christ a tout satisfait pour eux, sans le vouloir imiter ni embrasser de pénitence, sont possédés de l’Esprit de l’ANTÉCHRIST, et qu’ils le doivent adorer et suivre à toute éternité ? Car quel moyen y a-t-il d’espérer leur salut aussi longtemps qu’ils ne veulent pas embrasser la pénitence que la Justice de Dieu a enjointe à tous les hommes, et encore moins celle que Jésus Christ leur est venu enseigner par œuvres et paroles ? Ne faut-il pas plutôt craindre que ces âmes sont du nombre des réprouvés que des élus, si qu’ils s’imaginent par la tromperie de Satan, qui leur fait présumer le salut sans bonnes œuvres, ce qui est un péché contre le S. Esprit, qui ne sera pardonné ni en ce monde ni en l’autre ?

 

 

XIV. L’Antéchrist, sous ombre que J. Christ est Dieu, porte les uns à ne le pas imiter en ses souffrances, comme si c’était la puissance et la Justice de Dieu qui en eussent eu besoin elles mêmes pour sauver les hommes. Et en même temps cet Antéchrist pousse les autres à une autre extrémité, de nier la Divinité de J. Christ, sa Satisfaction, et son Adoration Souveraine.

 

67. Cependant, l’on ne les sait ramener à la connaissance de la vérité : à cause que cet Esprit d’ANTÉCHRIST les tient si étroitement enchaînés par leurs imaginations erronées, se persuadant qu’ils ne peuvent imiter Jésus Christ, parce qu’il était Dieu, et qu’il a fait des choses surnaturelles. Ces deux raisons néanmoins les obligent et encouragent à l’imiter davantage, à cause que par Jésus Christ l’on voit quelle force et vertu les hommes reçoivent lorsqu’ils sont animés par l’Esprit de Dieu 344 ; et que celui qui veut renoncer à soi même et s’abandonner à la volonté de Dieu fait des choses qui surpassent la corruption de notre nature. Il faut bien comprendre ceci : car Jésus Christ n’est pas Dieu en tant qu’homme : parce qu’il a été créé en son temps comme fut au commencement Adam : il n’a pas été donc de toute éternité, et n’y peut jamais avoir qu’un seul Dieu éternel. Mais Jésus Christ, étant vraiment homme, a été cependant animé par l’Esprit de Dieu 345, et tellement soumis à sa sainte volonté, qu’il dit lui même y avoir obéi jusqu’à la mort de la croix 346.

68. Ce n’était pas aussi que Dieu eût besoin de la mort pour sauver tous les hommes 347 : à cause qu’iceux avaient été créés dans leurs libres volontés, et ne pouvaient depuis être sauvés par la mort immédiate de Jésus Christ, qui n’avait de puissance sur leurs volontés 348 : mais c’était que Dieu voulait faire voir aux hommes par le moyen de Jésus Christ comment ils lui devaient être tous assujettis et soumis à sa volonté jusqu’à la même mort 349, et la mort de la croix. L’on dispute pour savoir si Jésus Christ est Dieu et s’il a été de toute éternité ; et l’on ne dispute pas pour soutenir que tous les hommes doivent être soumis à la volonté de Dieu jusqu’à la mort, comme Jésus Christ a été.

69. Le Diable donne ainsi de belles spéculations pour retirer les hommes de leurs devoirs ; et ceux qu’il ne sait pas gagner à lui par les richesses ou plaisirs de ce monde, il les gagne par des amusements de choses mystiques et des subtiles inventions sur les divins mystères : et gagne par là les plus gens de bien. L’un pense être bien dans la vraie foi de soutenir que Jésus Christ est Dieu, et qu’il a tout satisfait pour les hommes ; et les autres pensent d’être bien plus illuminés en croyant que Jésus Christ n’a pas satisfait pour les hommes, voire qu’iceux ne le doivent pas prier. En quoi ils errent tous deux pour leur dommage. Car ceux qui croient que Jésus Christ est Dieu lequel a tout satisfait pour eux, ne pensent pas à faire pénitence, en croyant que Jésus Christ l’a fait assez pour eux : cependant que le S. Esprit dit : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous. Par où se mettent en grand danger de périr ceux qui ne veulent pas faire de pénitence : vu que l’Écriture assure qu’ils périront tous, sans excepter personne.

70. N’est-ce pas une croyance bien préjudiciable de dire que Jésus Christ a tout satisfait et qu’ils seront sauvés par la seule Bonté de Dieu ? Vu que cela ne peut être véritable. Car si Dieu eût voulu sauver les hommes par sa seule Bonté, il n’aurait pas envoyé Jésus Christ pour tant souffrir, vu que sa seule Bonté se devait plus élargir sur la personne de Jésus Christ, laquelle était juste et innocente, toujours unie inséparablement à sa Divinité ; que non pas que sa même Bonté se fût exercée sur des méchants pécheurs persévérants en leurs péchés : comme font la plus part de ceux qui croient que Jésus Christ a tout satisfait pour eux, et qu’ils seront sauvés par les mérites de Jésus Christ. Il faudrait pour être leur dire véritable que Dieu eût exercé toute la Bonté sur des méchants pécheurs, et qu’il eût exercé toute sa Justice sur le corps juste et innocent de Jésus Christ ; et qu’il eût aimé et supporté la malice des pécheurs, et haï et châtié la justice et bonté de Jésus Christ. Ce qui ne peut être véritable : car Dieu aime toujours le bien, et hait toujours le mal, et rend à un chacun selon ses œuvres, comme l’Écriture le déclare 350 : en quoi elle serait en erreur si en cas Jésus Christ eût tout satisfait pour les pécheurs et qu’iceux ne fussent obligés de souffrir les peines dues à leurs péchés : car leurs œuvres sont méchantes : et s’ils recevaient ainsi le salut sans faire pénitence, ils ne recevraient pas selon leurs œuvres, au contraire, ils recevraient du bien pour leurs malfaits, et Jésus Christ recevrait du mal pour ses bienfaits.

71. Par où se voit qu’il ne peut nullement être véritable que Jésus Christ aurait tout satisfait pour eux : non plus qu’il n’est aussi véritable ce que disent les autres, qui croient que Jésus Christ n’est pas Dieu et n’a pas satisfait pour eux, et qu’on ne le doit point prier pour obtenir le salut. Certes, Monsieur, ce sont de grandes injures faites à Dieu et aussi à Jésus Christ par leurs grossières ignorances : car encore bien qu’il soit très véritable qu’il n’y aura jamais qu’un seul vrai Dieu, si ne peut-on pas dire que Jésus Christ n’est pas Dieu ; puisqu’il est tellement uni à la Divinité que le seul vrai Dieu lui a toujours été inséparable 351.

 

 

Jésus Christ vrai Dieu et vrai Homme.

 

XV. Que Jésus Christ vrai Homme est aussi Vrai Dieu, son humanité étant unie très étroitement et inséparablement avec sa Divinité, qui est le vrai Dieu et la Parole éternelle, laquelle a créé toutes choses, et qui sauve en Christ. Mais le Diable fait abuser de cette croyance et aussi de la contraire.

 

72. Personne ne doute que Dieu ne soit partout et qu’il comprend tout en soi 352 : mais l’on voit pourtant qu’il ne fait pas en tout lieu et en toutes occurrences les mêmes opérations : car Dieu ne déclare pas ses secrets et merveilles à une âme méchante, comme il fait souvent à une qui est bonne : à cause que la volonté méchante empêche les opérations de Dieu en elle 353, et la volonté bonne donne entrée, lieu, et audience aux œuvres de Dieu, avec son plein consentement et volonté : et par ce moyen l’âme se divinise par la participation qu’elle contracte de son Dieu. N’entendez-vous pas, Monsieur, que l’Écriture appelle des Dieux les personnes à qui la parole de Dieu s’adresse 354 ? Ce n’est pas qu’elle veuille dire qu’il y ait plusieurs Dieux : car il n’y en aura jamais qu’un seul 355 : mais elle nous fait entendre que ceux qui reçoivent la parole de Dieu sont participants de ion Esprit Divin, et là où est l’Esprit et la Parole de Dieu, là est Dieu même : tout de même que là où est notre entendement et notre parole, là est notre personne. Par ainsi, celui qui abandonne sa volonté à celle de Dieu et la laisse régir et gouverner par l’Esprit de Dieu, ce n’est plus la personne qui opère, mais c’est Dieu qui opère en la personne 356, laquelle a en soi autant contracté de Divinité qu’elle a de soumission à Dieu ; et est autant divinisée qu’elle a participé de la Justice, Bonté et Vérité de Dieu. C’est en ce sens que l’Écriture appelle des Dieux ceux à qui la parole de Dieu est adressée. Et cela est très véritable qu’une personne est autant Dieu que la Parole du même Dieu vit et opère en elle. Ce n’est pas pourtant que Dieu soit divisé en autant de personnes qui ont reçu sa Parole : car Dieu est indivisible, immuable, et inséparable, contenant tout en soi : mais il se dilate et étend sur les âmes à mesure qu’elles s’abandonnent à lui.

73. Or s’il fut jamais âme abandonnée à Dieu, ce fut celle de Jésus Christ, qui jamais un seul moment ne fut séparée de l’union étroite d’avec la Divinité. Elle a été le fourreau et la custode où Dieu a enfermé sa Parole. En sorte que Jésus Christ est la Parole de Dieu, qui se communique aux hommes. Lisez, Monsieur, en S. Jean vous trouverez qu’il dit qu’au commencement était la Parole, et que par icelle toutes choses ont été faites ; et que cette Parole était Dieu ; et qu’elle a été faite chair 357 : pour nous exprimer ce qu’est Dieu et ce qu’est Jésus Christ, nous faisant voir, que Dieu est Jésus Christ, et que Jésus Christ est Dieu, par participation et union de son humanité avec la Divinité 358. Cet Apôtre dit qu’au commencement était la Parole. Et à la fin, qu’elle a été faite chair. Ces deux choses sont très véritables. Ce n’est pas qu’il veuille dire, que Dieu a de commencement ou de fin : car il a toujours été et ne finira jamais : mais il nous veut faire entendre comment Jésus Christ est Dieu aussi bien qu’homme.

74. Ce n’est pas que le corps de Jésus Christ soit éternel ; parce qu’il n’a été créé qu’en certain temps : mais la Parole de Dieu est éternelle, et a été devant que le corps de Jésus Christ fût créé, voire devant le commencement du monde : car le monde a été fait par icelle. Cette parole n’est pas aussi un corps de voix formée en l’air : comme est la nôtre : car Dieu n’a rien en soi de corporel, étant esprit purement invisible et incompréhensible : mais cette parole signifie la communication que Dieu fait de son bien. Or il a communiqué son bien avant que le monde fût fait ; comme aux Anges et autres créatures intelligibles : et lorsqu’il a voulu communiquer son bien aux hommes, il a créé le monde ; afin que par le moyen d’icelui les hommes pussent avoir communication de son bien par tant de belles créatures qu’il forma pour l’entretien et les délices des hommes, lesquels pouvaient par icelles connaître combien Dieu les aimait et leur faisait de bénéfices. Ç’a été donc par cette Parole ou la communication de son bien que Dieu a fait toute chose. Cette Parole a toujours été en Dieu et avec Dieu, et s’est seulement communiquée aux hommes depuis qu’elle a eu créé le monde et les hommes.

75. Elle s’est communiquée à Adam plus particulièrement qu’à ses successeurs par le moyen de tant de créatures qui lui étaient assujetties, toutes belles et toutes bonnes, témoignant le bien qui devait être en Dieu lorsqu’on en voyait de si grands dans toutes ses créatures. Et quoique les hommes depuis Adam voient les mêmes choses créées de Dieu, ils ne voient pourtant en elles les mêmes biens ni les mêmes perfections : parce que le péché a apporté en elles de la malignité, qui empêche de voir que Dieu a fait toutes choses bonnes : à cause qu’on voit maintenant qu’il y a aussi quelque chose de mauvais mélangé avec son bien. Dieu se communiquait aussi à Adam par le moyen de quelque corps ou voix formée de l’air pour rendre la communication plus intelligible 359 : car Adam dit qu’il avait entendu le Seigneur se promener dans le Paradis après son péché. L’on pourrait dire (comme disent ceux qui croient que Jésus Christ n’est pas Dieu) que cette voix et ce marcher qu’Adam entendit dans le Paradis n’était pas aussi Dieu, puisque Dieu n’a pas de corps : mais toutes ces opinions choquent la vérité : parce que la voix qui parlait à Adam et le marcher qu’il entendait était vraiment Dieu, lequel pour se communiquer à l’homme se servait de l’organe d’un corps et d’une voix, afin qu’Adam eût été susceptible d’entendre la communication de Dieu par quelque moyen conforme à sa nature : à cause qu’il est autrement impossible à l’homme de pouvoir entendre et encore moins comprendre ce que Dieu lui veut enseigner ; vu que la Divinité est au-dessus de toutes les forces et capacités humaines : et lorsque Dieu a la bonté de le vouloir communiquer à l’homme, il se sert toujours de quelques instruments corporels pour s’accommoder à la faiblesse et incapacité de l’homme. Pour cela, ne leur est-il pas permis de nier que ce soit Dieu même qui leur communique son bien lorsqu’il parle par quelque organe naturel, visible, ou intelligible.

76. Car si l’on veut dire que Jésus Christ n’est pas Dieu à cause qu’il est un corps humain, il faudrait par même conséquence dire que ce n’était pas Dieu qui parlait à Adam au Paradis terrestre, non plus que dans le buisson ardent que voyait Moïse, ni dans les nues ou les voix qui parlaient aux Prophètes. Il faut nier toutes les Écritures et toutes les merveilles que Dieu a faites au regard des hommes depuis le commencement du monde pour nier que Jésus Christ soit Dieu : parce que rien de tous ces signes et figures du Vieux Testament n’a jamais approché en perfection l’union étroite qu’il y a eu de la Divinité avec l’humanité de Jésus Christ : à cause que l’âme de Jésus Christ avait une qualité divine en soi, capable de cette union Divine : où les nues, les voix et le buisson ardent n’étaient que des simples créatures terrestres et matérielles. À quel point de malice sont maintenant arrivés les hommes, qu’ils disent que Jésus Christ n’est pas Dieu ! Vu qu’on a vu par expérience que toutes les œuvres de Jésus Christ ont été saintes et parfaites 360 : pour cela dit-il : Si je n’avais pas fait les œuvres que j’ai faites, vous n’auriez point de coulpe 361. Et ailleurs : Si vous ne croyez pas en moi, croyez en mes œuvres.

77. Voyez un peu, Monsieur, je vous prie, comment le Diable embrouille les esprits des hommes pour les faire périr misérablement ! Aux uns il persuade que Jésus Christ était Dieu afin de ne se pas sentir obligés à l’imiter, comme ayant fait des choses surpassantes les forces naturelles ; et d’autre côté il persuade aux autres de croire que Jésus Christ n’est pas Dieu afin de ne le pas honorer et prier. Ne voyez-vous pas bien que ces fines et subtiles ruses de Satan ne tendent à autre chose qu’à faire périr les âmes de l’un et de l’autre par des mouvements pieux ? Car ceux qui disent de ne savoir imiter Jésus Christ parce qu’ils sont faibles et infirmes, demeurent en paresse et n’accomplissent pas seulement la pénitence ordonnée à Adam et à sa postérité : encore beaucoup moins celle que Jésus Christ leur est venu enseigner ; et par ainsi ne satisfont-ils pas à la Justice de Dieu, sans laquelle satisfaction personne ne peut être sauvé, mais doivent tous périr 362, selon que parle l’Écriture. Et ceux qui, croyant que Jésus Christ n’est pas Dieu, blasphèment contre la Bonté de Dieu qui a daigné nous envoyer un organe visible et sensible, tout semblable à notre nature humaine, par lequel il nous pût manifester palpablement ses volontés, et ce que nous devions faire et laisser pour lui être agréables : lequel organe nous devons estimer comme la cause de notre salut 363, vu que sans la venue de Jésus Christ au monde tous les hommes étaient plus misérablement péris qu’ils ne furent au commencement par la chute d’Adam : vu qu’un chacun des hommes en particulier avaient corrompu leurs voies et étaient tous sortis de la dépendance de Dieu de leur propre volonté délibérée, et vivaient en ce misérable état sans presque le connaître, parce que le Diable leur avait aveuglé l’entendement pour n’apercevoir leurs malheurs. En sorte que si Jésus Christ ne fût pas venu les enseigner pour leur faire connaître leurs péchés par la Loi Évangélique, et leur montrer les moyens d’en pouvoir sortir, sans doute que tous les hommes fussent péris éternellement. En sorte qu’on peut appeler véritablement Jésus Christ Notre Sauveur ; parce qu’il a sauvé le monde qui allait périr.

78. Ce n’est pas qu’il faille croire que directement le corps de Jésus Christ ait sauvé les hommes ; parce qu’il n’y a que Dieu qui puisse sauver et donner la vie éternelle bienheureuse. Mais ce même Dieu, par la Parole qu’il a produite au corps de Jésus Christ, nous a rappelé après nos péchés, comme il rappela Adam au commencement du monde, et d’une façon plus parfaite et efficace, parlant et conversant avec les hommes trente ans ou davantage, et confirmait sa parole par les œuvres et la pratique de Jésus Christ, lequel ils voyaient et touchaient. Ils ne voyaient pas Dieu, parce qu’il est invisible, et personne ne vit jamais Dieu : mais ils entendaient vraiment sa parole par la bouche de Jésus Christ. C’est ce que S. Jean nous assure lorsqu’il dit que la Parole de Dieu, qui a été de toute éternité, a été faite chair 364 en son temps. Ce que devons adorer en Jésus Christ : à cause que c’est la même Parole qui est en lui que celle qui a créé toute chose, et qui sera éternelle avec Dieu. L’on peut bien prier Jésus Christ comme Dieu : parce que Dieu est en lui 365, et opère et sauve en lui : car la Parole est Dieu. C’est pour cela que S. Jean dit que la Parole est faite chair et a conversé avec les hommes. Il ne parle pas que la parole de Jésus Christ soit faite chair : car sa chair a été faite avant sa parole, comme il arrive au regard de tous les hommes, qui n’apprennent à parler sinon après qu’ils sont nés de quelque temps : mais il parle de la Parole de Dieu, qu’icelle a été faite chair. Si la Parole de Dieu est devenue la chair de Jésus Christ, quelle différence peut-on trouver entre Dieu et Jésus Christ, puisque sa Parole est lui et qu’icelle a été faite chair ? Si Dieu et sa Parole, qui est la même chose, sont faits chair, la chair est donc devenue Parole : et la Parole étant Dieu de toute éternité, il faut conclure que la chair de Jésus Christ est Dieu de toute éternité, par la participation et union qu’elle a avec Dieu, qui est éternel. Voilà tout le mystère qu’il y a en Jésus Christ. Il est vrai Dieu, parce qu’il contient la Parole de Dieu. Il est aussi vrai homme, parce qu’il a été créé avec corps et âme comme nous.

 

 

Satisfaction de Jésus-Christ.

 

XVI. En quel sens, à quelles conditions, et pour qui J. Christ a mérité, satisfait, souffert, sauvé. Et qu’u e satisfaction absolue et de décharge pour les hommes répugne à la Bonté, Justice et Vérité de Dieu.

 

79. Mais qu’est-il de besoin pour notre salut de pénétrer tous ces hauts mystères ? Il nous doit suffire de savoir que Jésus Christ est envoyé de Dieu pour nous faire voir en combien de manières nous avons quitté la Dépendance de Dieu et combien de fois nous lui avons désobéi 366 ; afin de pouvoir chercher et trouver les moyens de retourner en sa grâce, et rentrer dans la dépendance de sa volonté. Ce que Jésus Christ nous est venu enseigner de parole et d’effet ne s’étant pas comporté comme un Dieu ou un homme saint et innocent, mais s’est volontairement revêtu de nos misères et a porté nos langueurs comme s’il eût été coupable 367, et sujet à faire pénitence : quoique jamais n’a eu de participation au péché 368, pour avoir été créé exempt de coulpe et formé du sang d’une Vierge : néanmoins il prend la figure d’un pécheur et porte les peines dues à nos péchés en sa chair innocente