La duchesse d’Alençon et le Bazar de la Charité

 

(4 mai 1897)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Marguerite BOURCET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CE vieux billet d’invitation, je le tiens là, sous mes yeux, avec sa typographie désuète et ses majuscules Art Nouveau.

 

BAZAR DE LA CHARITÉ

Comptoir des Noviciats Dominicains

les 3, 4, 5, 6 mai 1897

 

Avoir eu quatre jours au choix.

Et n’en avoir choisi qu’un : le 4. Un agenda consulté dans une réunion d’œuvres. Une date fixée entre plusieurs autres, presque au hasard. Le petit claquement sec de l’élastique que l’on referme sur le calepin-mémento...

C’était sa destinée que, en même temps, elle fermait.

 

*

 

Le 21 février précédent, la duchesse d’Alençon avait atteint cinquante ans.

Née avec une nature instable et inquiète, placée au centre d’un réseau de tragédies familiales qui avaient encore aggravé une tendance maladive à la mélancolie, chargée des menaçantes hérédités du sang Wittelsbach, toute sa vie avait représenté une lutte pathétique vers la difficile conquête de l’équilibre intérieur, de la maîtrise de soi, de la sérénité.

Dans ce combat où, seule, elle eût défailli, elle avait été aidée par son mari. Leur vie conjugale avait montré à la fois le charme et le pouvoir d’un haut amour. Guidée, réconfortée, pacifiée, élevée au-dessus d’elle-même par cet époux qu’elle appelait « son ange gardien », elle était parvenue, pas à pas, à une sorte de perfection. Ensemble ils atteignaient le havre de grâce : les pensives clartés de la paix, de la joie, de la mutuelle tendresse illuminaient leur doux automne.

Et leur âge mûr gardait cet aspect extérieur de couple de roman qui, au matin de leur mariage, frappait déjà les témoins. Lui, magnifiquement français, une sorte de Henri IV spiritualisé. Elle, pétrie de charme, longue silhouette svelte et sombre semblant toujours, par le rythme de ses gestes, soulever de la musique dans le remous de sa traîne, visage à la fois émacié et préservé, yeux bleus aux calmes profondeurs, cheveux d’or éteint, érigés en somptueuse couronne ; et une voix inoubliable, qui atteignait le cœur.

Ainsi est-elle restée, dernière image, effaçant, dans les souvenirs, l’image même de sa ravissante jeunesse. Une mort tragique stylise. C’est la magie des flammes qui garde la Walkyrie.

 

*

 

Ces mots « Bazar de la Charité », on les voit transparaître comme un flamboyant filigrane, sur la surface de tous ses derniers jours. C’est l’usage, en effet, lorsqu’il s’agit des victimes de quelque grande catastrophe, de rechercher ensuite des coïncidences et des pressentiments et de prêter, après coup, à leurs moindres gestes, à leurs plus insignifiantes paroles, un sens lourd d’angoisse prophétique.

Pour la duchesse d’Alençon, on n’y manqua guère. On repensa à cette clause des cheveux brûlés, dans son testament. On se souvint qu’elle avait demandé, pour son comptoir, au peintre Benjamin Constant, une toile représentant Jeanne d’Arc sur son bûcher. On alla même jusqu’à exhumer cette très vieille histoire d’une bohémienne passant à Possenhofen 1 et prédisant « une couronne d’épines » à Élisabeth, « une couronne chancelante » à Marie-Sophie, « une couronne de palmes » à Sophie-Charlotte...

Le seul détail qui me frappe, c’est celui justement qui n’a point traîné dans les journaux, mais qui fut rappelé au cours du service funèbre, dans la chapelle dominicaine : cette dernière méditation dont elle avait demandé le thème au R. P. Boulanger, vers la fin d’avril, et qui se trouva être cette parole de saint Paul : « Avec le Christ, j’ai été cloué à la croix. » Au surplus, il importe peu. On l’a signalé, ce dernier thème, à cause de la rencontre des circonstances : mais vingt fois, cent fois, auparavant, elle avait exercé sa pensée et façonné sa volonté sur des thèmes analogues, sans qu’on ait songé à le remarquer. Le hasard ne fait pas les héros. Si les circonstances leur permettent, un jour, d’apparaître, c’est qu’ils avaient, dans le secret, bien longtemps à l’avance, affermi leur courage et trempé leur âme.

 

*

 

 « Il arrive parfois qu’une lettre, mise à la poste, et qui a dû subir le délai normal de distribution, arrive au destinataire alors que l’expéditeur est mort – soit qu’envoyée de l’étranger, elle ait voyagé un long temps, soit qu’une foudroyante catastrophe ait immobilisé pour toujours la main qui en traçait les lignes... Quelle émotion, alors, à la lire mot par mot, syllabe par syllabe, la lettre reçue ainsi ! Comme nous mesurons la profondeur de l’abîme soudain creusé entre nous et l’être quelquefois très cher dont nous voyons les gestes, la physionomie, le regard, à travers la personnalité de cette écriture. Cet être pensait, sentait, vivait quand ses doigts faisaient courir la plume sur le papier dont ils ont fermé les plis. Et maintenant, c’est le silence total, l’absence définitive 2... »

Le 2 mai, dimanche, la duchesse d’Alençon écrivit à Palerme. Le vieux duc d’Aumale, qui prolongeait sa villégiature d’hiver, s’apprêtait au retour. Il venait de les inviter tous deux à Chantilly, le château que son hôte comparait à un cygne endormi sur les eaux, le parc noblement ordonné, le ciel nuancé comme un sourire. Elle répondit qu’elle serait « heureuse, bien heureuse », d’accepter l’invitation, le 3 juin.

La lettre fut mise à la poste le soir même. Il fallait alors trois jours entre Paris et Palerme...

 

*

 

Le 4 mai 1897, il faisait un temps radieux.

Comme chaque jour, elle partit pour la messe, très tôt. Dans ces belles rues bien aérées, le matin sentait la fraîcheur allègre et la verdure trempée de rosée. Les grands arbres, au-dessus du mur de l’hôtel Rothschild, balançaient des cimes pleines de chansons. Quand elle revint, toute parfumée encore de sa prière, le soleil dansait dans son salon. Distraitement, elle versa le thé léger du petit déjeuner habituel. Puis, elle s’assit à son bureau, usant solitairement ses dernières heures à la fastidieuse corvée des lettres 3 : « Va-t’en, va-t’en, tu m’empêches de travailler... » ainsi congédiait-elle son mari, vite inquiet d’un excès de labeur pour cette santé délicate.

... Pendant ce temps, son fils 4, terminant à Bruxelles une villégiature heureuse, annonçait son retour pour le lendemain – seulement pour le lendemain...

À midi, un religieux, ami du duc d’Alençon, déjeunait avec eux, dans l’intimité. Aussitôt le repas terminé, la maîtresse de maison prit congé : elle allait s’apprêter pour la fête de l’après-midi. Et le duc d’Alençon de dire, avec un amusement nuancé de quelque fierté : « Vous allez voir ma femme dans tous ses atours 5. » Lorsqu’elle reparut, elle était vêtue d’une magnifique robe-princesse en satin noir emperlé, à grande traîne, qui la mincissait et l’allongeait encore. Un peu de mousseline de soie floconnait doucement autour de l’encolure, d’où émergeait le visage, porté haut sur le cou gainé de sombre, à la mode d’alors. Un très petit chapeau laissait voir la masse des cheveux qui éclairaient tout ce noir comme un or ancien. Pas d’autre bijou que cet or vivant – sauf la montre et les deux anneaux, portés à la main droite, selon l’usage de la Bavière : l’alliance du mariage, l’humble bague grise des noces d’argent.

Elle partait la première, pour se trouver à son poste dès l’ouverture. Le duc d’Alençon devait la rejoindre un peu plus tard. Elle lui demanda d’être là de bonne heure, pour ne point manquer la visite du nonce : car cette Sophie-Charlotte était devenue si exacte, si précise, que c’était elle, maintenant, qui adressait des recommandations de ponctualité à son très ponctuel mari. Puis, sur le seuil du salon, tournée vers le P. Stanislas, et accentuant les mots d’une façon inusitée :

– Mon Père, au revoir, dit-elle.

– Certainement, madame, lui répondit le religieux.

Elle reprit :

– Mon Père, au revoir !

Le duc d’Alençon et le vieux Père se regardèrent : un peu surpris par cette insistance, mais nullement impressionnés, égayés plutôt par ce qu’ils croyaient une fantaisie aimable, prolongeant cet enjouement montré tout le long du repas.

Une troisième fois, elle répéta, toujours avec ce même accent étrange :

– Mon Père, au revoir !

Puis elle sortit.

Elle ne devait rentrer chez elle ni vivante ni morte.

 

La fête avait lieu, cette année-là, rue Jean-Goujon, exactement entre le Cours-la-Reine et la place François- Ier.

Le Bazar de la Charité était non point une vente destinée à une œuvre unique, mais une sorte de consortium : de nombreuses œuvres de charité, plutôt que d’organiser chacune sa vente, avec beaucoup de peine et de débours pour un médiocre profit, avaient jugé plus avantageux de s’associer. Elles louaient un vaste local à frais communs, ce qui diminuait les dépenses et permettait, en outre, de grouper acheteurs et invités. La plus authentique aristocratie présidant et patronnant ces œuvres, l’ouverture du Bazar de la Charité constituait, chaque printemps, un des évènements de la saison parisienne, et drainait un véritable flot de visiteurs.

Le local où l’association tenait ses assises était une longue galerie très légèrement construite. Un immense vélum goudronné la recouvrait, laissant filtrer la lumière. La porte principale donnait rue Jean-Goujon ; deux autres, plus étroites, et à demi-dissimulées dans l’enfoncement des comptoirs, débouchaient sur un terrain herbu, sans issue, en attente d’être bâti. Ces portes ouvraient en dedans : personne, lorsqu’on avait loué la salle, n’avait attaché d’importance à ce détail. Et, quelques jours auparavant, comme certaines des dames, en installant les comptoirs, s’étaient plaintes du froid, on avait aggravé ces portes mal-ouvrantes en diminuant, par des tambours, l’entrée commandant la rue Jean-Goujon.

L’ingéniosité des organisateurs, par compensation, s’était déployée dans la décoration intérieure. Ces boutiques de vente de charité avaient troqué leur andrinople banal contre des cartonnages leur prêtant un aspect cocasse et joyeux d’échoppes moyen âge. Échoppes aux murs légers qui tremblaient et frémissaient sous les courants d’air de la galerie, peinturlurées de couleurs vives, dans une reconstitution ingénue, très Exposition de 1900. Des enseignes en pseudo-ferronnerie d’art balançaient anachroniquement leurs majuscules gothiques au-dessus des étalages de vide-poches, d’étains repoussés, de cadres en broderie rococo et de pyrogravures Art Nouveau. Ces boutiques s’appelaient À la Tête Noire, Au Cadran Bleu, Au Grand Cerf, Au Lion d’Or. Un édit – toujours dans le même style – était placardé à l’entrée, priant « nobles dames et gentes damoiselles, de n’appendre devant les boutiques aucun objet, de ne rien gâter par clou, crochet ou fiche, à peine d’être condamnées à payer le dommaige » 6 : on veillait sur la couleur locale !

Seulement, par une inconséquence assez digne de cet amateurisme aimable, on l’avait gâtée en introduisant deux attractions « modernes » dans ce pittoresque décor de rue médiévale : un énorme ballon, à la nacelle chargée de bibelots et de jouets...

... Et, symétriquement, une porte défendue par un tourniquet, conduisant dans une petite salle obscure. Sur le fronton, se lisaient ces mots prometteurs :

 

Le cinématographe perfectionné

Photographies animées

La plus merveilleuse découverte du siècle

Donnant l’illusion de la vie réelle

Prix d’entrée : 0 fr. 50.

 

Dans cette salle, on présentait l’attraction dernier cri, révélée au public depuis un an tout juste ; le train en marche semblait crever la toile blanche ; les ouvrières en taille sortaient de l’usine ; les chars de la Mi-Carême tanguaient sur les boulevards. Tout cela dansait et clignotait dans l’obscurité, rythmé par l’obsédant tic-tac du déroulement de la pellicule en celluloïd-inflammable...

 

Trois heures et demie. Le brouhaha de bonne compagnie d’une affluence élégante. L’air sent le parfum de Piver et l’eau de Lubin. Le ciel resplendissant, les toilettes claires foisonnent. Surah, gazes, grenadines, manches bouffantes, boas de tulle ruché, chapeaux en paillettes ou en aigrettes. Beaucoup de jeunes filles. De nombreuses douairières aux cheveux blancs gonflant en auréole autour du front. Tout ce qui porte un nom dans le Paris charitable, du faubourg Saint-Germain au parc Monceau.

La duchesse d’Alençon préside, presque au fond de la galerie, le grand stand des Noviciats Dominicains. Elle semble, inconsciemment, exhaler son chant du cygne : rarement elle a paru plus belle, le visage fleuri d’une sorte de pureté radieuse. Une visiteuse, une des dernières qui l’approchèrent, me la décrivait « aussi jeune, aussi charmante, que sa voisine de comptoir, la gracieuse Mme Roland- Gosselin, de onze ans sa cadette ».

Un élégant monsieur, gardénia à la boutonnière, vient de lui remettre son offrande, modeste, mais relevée par cette phrase bien tournée : « C’est évidemment fort peu, mais quand cela aura passé par les mains de Votre Altesse Royale, la valeur de cette pièce s’en trouvera centuplée 7. » L’expression sous-entend que les mains sont belles et le visage aussi. Malheureusement, la bénéficiaire de cette gracieuseté exècre les fadaises. Elle accueille le compliment malencontreux avec son expression la plus neigeuse, et le pauvre gardénia n’insiste pas.

Cinq minutes plus tard, un député lui fait parvenir un don mirobolant. Cette largesse de l’homme de gauche l’amuse comme une enfant, et elle met une bonne grâce joyeuse à bouleverser le comptoir pour trouver à ce bienfaiteur inattendu un objet à la hauteur de son mérite. Finalement, elle déniche un somptueux encrier, qu’elle tient à emballer elle-même : « Cette fois-ci, je crois que c’est digne de lui. Mon Dieu, que ce député m’a donné de peine ! 8 »

 

Le duc d’Alençon vient d’arriver. Il la trouve lasse. Elle paraît souffrir de l’excessive chaleur. Il l’oblige à s’asseoir, à se reposer un peu, son bon regard attentif déjà tout inquiet. Mais elle, ranimée, s’empresse, avec sa confiante et tendre gentillesse, de lui faire les honneurs des achats effectués dans cette brève durée où ils n’étaient pas ensemble. Elle a découvert, en particulier, une potiche qui l’enchante, prometteuse de bouquets futurs. Alors lui, par une de ces attentions dont il est coutumier : « Si tu veux, je te la rachète ! » pour avoir le plaisir de la lui réoffrir. Toute contente, elle se prête au jeu, lui remet le bibelot, et lui tend la main, ouverte au grand large, comme si elle demandait la charité – un geste jeune, un vrai geste de femme habituée aux gâteries. Il dépose une pièce d’or au creux de cette paume quémandeuse, appuyant un peu ses doigts en un petit signe affectueux et rapide. Quelques semaines plus tard, lui-même racontera la scène, avec la minutie de tous ces détails conservés, et il ajoutera, un sanglot dans la voix : «... C’était la dernière fois que j’ai touché sa main 9... »

 

Quatre heures un quart. Le nonce vient de visiter les comptoirs ainsi qu’il l’avait promis. Il est parti depuis quelques minutes. Les Pères dominicains présents lui ont fait escorte. Le duc d’Alençon, lui aussi, l’a reconduit jusqu’à la porte. Puis il s’est attardé pour échanger quelques mots avec un ami, à l’autre extrémité de la fête. Toute la longueur de la galerie le sépare du stand des Noviciats Dominicains.

La duchesse d’Alençon rayonne. Jamais vente ne connut un tel succès. Quinze cents personnes environ se pressent dans ce hall long et étroit, encombré de comptoirs, de bancs, d’attractions diverses : si l’on ne se trouvait entre gens bien élevés, on se marcherait dessus. C’est la cohue des grands jours. Le cinématographe refuse du monde. Il ne reste plus une place autour des tables à thé du buffet.

Orchestre, musiques, valses lentes...

Et tout à coup, un cri jailli d’on ne sait où :

– Au feu !

 

*

 

De ce premier appel d’alarme à la chute finale de la toiture, l’incendie du Bazar de la Charité devait durer exactement quatorze minutes.

En ce laps de temps à la fois si bref et affreusement rempli, les témoignages sur la duchesse d’Alençon – et ils seront nombreux – vont se répartir en trois étapes distinctes et successives comme les trois actes d’une tragédie.

Sitôt l’alerte donnée, alors que le mince filet de fumée filtrant par la cabine du cinématographe ne semblait point encore annoncer un péril grave, les gens ont commencé à courir en désordre vers la sortie.

Le duc d’Alençon, qui se trouve à quelques pas de la porte principale, a eu instantanément un réflexe de chef : assumer la direction, organiser ce départ qui menace de dégénérer en déroute. Il saute sur une table. D’une voix sonore – la voix des manœuvres, oubliée depuis Vincennes 10 – il lance quelques indications, exhorte au calme ces gens déjà terrorisés, dont un groupe compact, rendu stupide par l’effroi, s’empêtre stérilement dans les tambours de la porte.

À l’autre bout de la galerie – une fois de plus, la dernière, ils ont pensé ensemble... – la duchesse d’Alençon obéit à ce même instinct de service et de responsabilité. À ce cri terrible : « Au feu ! » un frisson a-t-il glacé, en secret, le cœur de cette femme émotive et sensible à l’excès ? Nul n’en saura rien. Elle ne témoigne qu’une préoccupation : garder son sang-froid pour le conserver aux autres, tâcher, par l’ascendant de son exemple, d’enrayer la bousculade plus meurtrière peut-être que l’incendie.

Quant à se sauver, la sortie encore aisée, l’idée n’en paraît même pas l’avoir effleurée.

Pour mieux rassurer certaines de ses voisines qui commencent à perdre la tête et à sangloter tout haut ; elle s’assied, bien tranquillement.

Surtout, pas de panique ! 11, dit-elle avec une autorité qu’on n’a guère coutume de percevoir dans sa voix.

Et, adossée à ce comptoir devenu son banc de commandement, elle concentre toutes ses possibilités de lucidité et d’énergie à utiliser ces premières minutes qui, bien employées, peuvent épargner tant de vies humaines, et à organiser au mieux le départ de tout son monde 12.

Elle indique à ses vendeuses une petite porte donnant sur le terrain vague, et dont la plupart ignoraient l’existence. Là aussi on se pousse déjà rudement : mais cette issue est moins éloignée du comptoir que la porte principale. Elle prie que l’on veuille bien sortir en ordre : les jeunes d’abord, les visiteuses ensuite 13 ; enfin les titulaires du comptoir. Elle réitère à plusieurs reprises cette injonction : « Les jeunes filles d’abord ! » Étrange réaction d’intelligence clairvoyante, de respect habituel pour la hiérarchie des valeurs, dans ce désordre où tout est sacrifié à l’immédiat, que ce souci de donner le pas aux jeunes filles, aux mères futures, en qui l’on ménage l’avenir.

Après quoi, elle ajoute :

Sauvez-vous, partez bien vite : moi je sortirai la dernière 14...

Ainsi, le capitaine du navire menacé attend la dernière chaloupe, après avoir veillé au salut de l’équipage.

Car, à ce moment, elle croit encore – le croit-elle ? ou leurre héroïque pour rassurer autrui ? – que, avec une manœuvre bien ordonnée, chacun aura le temps de se sauver avant que le sinistre ne s’aggrave.

 

*

 

À ce même moment, le duc d’Alençon saute à terre. Il a accompli le possible. Il a le droit, maintenant, de penser à lui-même, ou plutôt à sa femme qui doit l’attendre vers le stand des Noviciats. Traverser le hall au plus vite, la chercher, l’emporter.

Soudain, une gerbe de flammes fuse de la cabine du cinématographe. Avec une rapidité foudroyante, le feu a grimpé le long de la cloison. Pâture toute trouvée : constructions légères, papiers, cartonnages. Une flamme atteint le grand vélum goudronné qui sert de toiture : un éclair – le vélum s’embrase d’un seul coup, dans toute sa surface.

Instantanément, passe un souffle de folie. Les instincts primitifs ressuscitent sous le fouet du danger ; tous ces êtres bien élevés se ruent en une bousculade sans nom. Tables, sièges, boutiques, tout est renversé, piétiné, fracassé. Enfin, les premières fugitives venues des extrémités de la salle atteignent les portes envahies. Une marche traîtresse se dérobe sous leurs pieds. Une chute. Dix chutes, s’entraînant les unes les autres, jambes et bras confondus. Impossible de se relever, avec cet effroyable torrent qui pousse et déferle. Quiconque voudrait se baisser, aider ces femmes à se redresser, tomberait à son tour. Elles restent là, sur le seuil, comme une barrière compacte et criante, sur laquelle vient se briser la horde des fuyards. La foule, verrou vivant, s’est enfermée elle-même.

Pendant ce temps, murailles, tentures, tout s’est enflammé à la fois. Le Bazar de la Charité n’est plus qu’une immense fournaise. La flamme jaillit de partout, elle bondit du sol, elle gicle des murs, elle pleut du plafond. Le vélum fond, liquéfié, goudron bouillant qui aveugle et brûle. Une chaleur infernale rayonne de ce brasier. Un voile de fumée s’appesantit, âcre, opaque, suffocant, qui gorge les poumons, ensanglante le nez et les yeux, suie, graisse, résine – chair grillée.

À travers cet indescriptible torrent humain qui roule et dévale sur toute la longueur du hall, dans la direction de la porte centrale, des gens essaient en vain de remonter à contre-courant, échevelés, les vêtements arrachés ; des femmes mordent, égratignent pour se frayer un passage coûte que coûte et revenir vers les comptoirs du fond. Elles ont laissé là une mère, une sœur, un enfant ; elles cherchent à grands cris, à grands gestes, parmi cette cohue délirante, sous ce voile de fumée où l’on ne distingue rien à dix pas.

Le duc d’Alençon, lui aussi, a plongé 15. Il lui faut rallier ce stand des Noviciats, séparé du point où il se trouve par douze cents corps en démence. Tout en luttant pour fendre la poussée, obsédé par une pensée unique, son vieil instinct courtois et chevaleresque joue presque malgré lui : plusieurs témoins l’aperçoivent, soulevant des femmes à bout de bras, les hissant au-dessus des barricades de corps entassés, remettant debout des malheureuses tombées à terre et qu’on va piétiner. Durant un temps mortel, il se débat en vain, enlisé dans cette foule dont la densité paraît augmenter à mesure que le cercle de flammes se rétrécit. « Sept ou huit minutes », dira-t-il ensuite. En sept ou huit minutes perdues, dans une tragédie à la cadence foudroyante, on peut se manquer, se perdre, ruiner sa part d’avenir...

 

Cependant, le comptoir des Noviciats semble à peu près évacué. Restent seulement quelques fidèles qui n’ont pas voulu abandonner la duchesse d’Alençon.

Celle-ci a fait tout ce qui était humainement en son pouvoir pour garantir le salut de ses compagnes. Il va falloir maintenant qu’elle se sauve à son tour : quand ce ne serait que pour décider à la fuite ces dévouées demeurées auprès d’elle.

Mais, au moment de donner le signal, une pensée la traverse : le souci de l’âme de ces femmes qui vont jouer leur vie en une partie incertaine. Dans l’égarement de cet instant, pense-t-on qu’il faudrait peut-être aussi se préparer à mourir ?

Ensemble, dit-elle, nous allons réciter notre prière...

Toutes s’agenouillent. La duchesse d’Alençon reste debout au milieu d’elles, comme pour les bénir. Forçant sa voix, cette douce voix un peu basse, qui cherche à dominer le tumulte :

Acte de contrition 16...

Puis le groupe se disloque : chacune va risquer sa chance.

 

Et le deuxième acte commence.

La duchesse d’Alençon, suivie d’une amie, la baronne H. de France, s’est dirigée vers le centre de la salle dans la direction de la porte principale.

La sortie dérobée, entre les comptoirs, serait sans doute plus proche. Mais c’est du côté de la grande porte qu’elle a aperçu son mari pour la dernière fois.

Elle le connaît : il n’est pas parti sans elle ; il est sûrement encore dans le Bazar, quelque part de ce côté-là, essayant vainement de la rejoindre. Elle va tenter d’aller à sa rencontre.

Elle s’avance vers la foule. Puis s’arrête, comme frappée d’horreur.

De son comptoir, un peu à l’écart, elle n’avait pas vu le plus affreux de la mêlée. En s’approchant, elle distingue, à travers la fumée goudronneuse, cet abominable et bestial fouillis de corps enchevêtrés. Retrouver quelqu’un là-dedans ? Folie, chimère. Se jeter elle-même, pour sortir, dans ce flot rué en un aveugle instinct de salut et qui piétine, sur son chemin, des vieilles dames et des petits enfants ? Et, une fois parvenue à la porte, franchir l’atroce barricade de plus en plus épaisse : les malheureuses tombées à terre, dont les fuyards défoncent le visage et la poitrine à coups de talons sans même percevoir leurs cris d’agonie ? Pas d’autre alternative : si l’on veut s’échapper par là, il faut se résigner à fouler, après les autres, ces corps martyrisés. Au reste, à la marche foudroyante des évènements, il est sinistrement clair que tout cet agglomérat hurlant n’aura pas le temps d’arriver jusqu’à la porte : un retard de quelques secondes est une question de vie ou de mort.

Si, domptant sa répugnance, la duchesse d’Alençon se contraint à jouer des poings pour se frayer un passage, elle saura que, elle sauvée, d’autres auront péri à sa place, et qui, sans elle, eussent échappé.

Elle détourne la tête. Pour une nature comme la sienne, le salut est impossible s’il faut le payer d’un tel salaire, s’il en faut condamner d’autres pour être gracié soi-même.

Passe un groupe de jeunes filles. Elles aperçoivent la duchesse d’Alençon. Elles s’imaginent que celle-ci n’a pas eu la force physique de fendre la foule, mince silhouette pliante et lasse. L’une d’elles lui jette le bras autour de la taille, cherche à l’entraîner : « Venez, Madame, venez avec nous ! »

Elles se sauveront : elles sont lestes et agiles. Y parviendraient-elles, avec ce souci de remorquer leur royale rescapée ? La duchesse d’Alençon se dégage. Elle ne veut pas risquer d’entraver, par son propre fardeau, la fuite de la jeune fille. Une minute après, d’autres mains se tendent. On l’a reconnue, on veut l’empoigner, lui ouvrir un passage de vive force.

Prenez-en d’autres ! dit-elle. Sauvez les autres 17.

 

*

 

Cependant, au prix d’efforts surhumains, meurtri, les vêtements en désordre, la chevelure et la barbe roussies, le duc d’Alençon a atteint le stand des Noviciats Dominicains.

Elle n’y est pas.

Avec égarement, il la cherche, il l’appelle. Est-il bien sûr, seulement, d’avoir rallié lé bon comptoir ? Toutes ces boutiques se ressemblaient déjà, tantôt, sous leur déguisement gothique : noircies, dévastées, comment les distinguer à travers cette fumée gluante qui submerge tout ? Il regarde, à demi-aveuglé, les yeux piqués par la suie. Elle n’est pas là. Tant d’efforts inutiles. Dix mètres plus loin, c’est l’indiscernable cohue, ensevelie sous ce voile puant et noirâtre que chaque instant épaissit.

Il court, à droite, à gauche, remontant péniblement jusqu’au fond du hall, appelant toujours : « Sophie ! Sophie !... » d’une voix que l’anxiété dessèche et qui se perd dans le fracas hurlant d’alentour. Il a la tête brûlée, le cou brûlé. Il ne s’en aperçoit même pas. Toutes ses forces de perception se tendent à distinguer la silhouette de sa femme parmi cette confusion inextricable où tant d’autres silhouettes, échevelées, frénétiques, s’enchevêtrent dans une demi-obscurité.

Quelques dames filant vers la sortie remarquent cet homme de haute stature, qui appelle d’un accent déchirant. L’une d’elles le reconnaît. Et, sans s’arrêter, à la volée :

– La duchesse d’Alençon ? Elle est sauvée. On l’a emmenée. Elle est sur le terrain vague.

Ces mots rendent la vie au malheureux. Il sent l’affolement laisser place à une rassurante certitude. Elle est sauvée. Elle était entourée de collègues jeunes, alertes, affectueuses, qui l’auront aidée à sortir. Et elle avait auprès d’elle, occupé à conditionner les paquets, le valet de chambre, très dévoué, qui lui aura ouvert un chemin dans la bagarre. Elle est sauvée, c’est l’évidence même.

... Peut-il deviner qu’elle a congédié ses dames pour mieux assurer leur salut ? Peut-il deviner que, au moment où il quittait le comptoir, elle envoyait le serviteur en courses ? « Dieu la voulait, dira-t-il plus tard. Il a éloigné d’elle tout ce qui pouvait la sauver... »

Allégé d’un horrible poids par l’assurance qu’on vient de lui donner, un seul souci le guide : rejoindre sa femme sur le terrain vague.

Il s’éloigne du comptoir, se rejette dans le hourvari. Déjà les poutres soutenant le toit vacillent et craquent.

Soudain, il aperçoit une meute de gens, acharnés à se pousser vers une sorte de trou trop étroit. Y aurait-il une issue dérobée entre deux comptoirs ? Il se dirige de ce côté. Une ruée de foule le soulève, assez durement pour le jeter à terre, malgré sa haute taille. Il parvient à se remettre sur ses pieds, oscille ; un autre ressac, plus violent : le voilà dehors, sans savoir comment il y a été précipité.

 

*

 

Pendant ce temps, abandonnant cette porte principale où le salut coûte trop cher, la duchesse d’Alençon rebrousse chemin.

Elle vient, à son tour, de songer à cette autre sortie par laquelle elle a fait échapper ses compagnes et qui, moins connue, est peut-être moins encombrée.

Elle remonte vers le fond, toujours suivie de l’amie qui ne l’a point quittée. Pénible entreprise. Enfin, elle arrive, harassée, haletante, en vue de la porte dérobée.

En quelques instants, celle-ci est devenue inaccessible. Les montants ont pris feu. Une épaisse foule se bat, stupidement, devant cette issue inutilisable.

« À cette vue, raconte l’amie, elle se jeta de côté pour n’être pas prise dans la bousculade, préférant attendre... » Attendre... quoi ?...

Qui, plutôt ?...

Elle replonge, à contresens, dans la foule furieuse qui paralyse sa marche. Elle est heurtée, rudoyée, une de ses nattes, défaite, lui tombe sur l’épaule. Un remous la sépare de sa compagne ; la voilà seule, revenue devant ce comptoir des Noviciats où son mari l’a tant cherchée en vain quelques minutes plus tôt.

 

Ils se sont manqués. Comment ? Pourquoi ?

Énigme qui ne sera jamais totalement éclaircie. Que de fois ai-je recoupé les témoignages, scruté les plans du Bazar, relevé le tracé probable de leurs deux trajets. Ils ont dû se croiser quand elle allait à la porte principale, toute soulevée par l’illusoire espérance de le retrouver, et que lui luttait pour accéder à son comptoir. Passer ainsi à quelques mètres l’un de l’autre, ne pas s’être vus, entendus ? Impossible, sur l’ordonnance paisible et mathématique d’un plan : mais dans cette innombrable confusion, digne de l’Enfer du Dante, cet entrelacement de bras, d’épaules, de faces – cette fumée quasi solide qui dérobe toute vue à quelques pas...

Ils se sont manqués. Il emportera dans la vie l’atrocité de ces « pourquoi » ? presque pires que le deuil lui-même. Elle mourra en ignorant qu’il a tenté l’impossible pour la rejoindre. Après tant d’années de vigilance, et s’être tant aimés...

 

Maintenant l’horreur a atteint son apogée. Dans cette géhenne, la foule pourchassée, traquée par le feu qui a tout envahi, semble danser sur place. De vieilles femmes s’affalent, assises par terre : elles chantent, elles rient par grands spasmes, devenues folles. D’autres sont tombées, visage contre le sol, bras repliés, asphyxiées. La chaleur est telle que les robes et les chevelures flambent spontanément comme des paquets d’allumettes. Les clameurs de tout à l’heure sont devenues un hurlement continu de fauves rôtis vifs dans leur cage, mêlé au ronflement du brasier, au fracas des poutres s’abattant les unes après les autres. Et, sur cette confusion ressort, à tout instant, le cri net, suraigu, d’une femme brûlant d’un seul coup, ou cette détonation sinistre qui devient plus fréquente de minute en minute : celle d’un crâne que la chaleur a fait éclater.

Et la duchesse d’Alençon s’adosse à son comptoir, un peu en retrait, comme à un refuge, pour y mourir.

Il est trop tard. Son mari ne viendra plus, le seul dont elle eût accepté le salut. Dans cette course tragique où luttent de vitesse le feu et la foule, elle sait que le feu vaincra. Elle a compris que son heure a sonné.

Sous ses yeux, des gens flambent vivants, lui détaillant, par avance, l’épouvantable fin qui sera la sienne. Elle n’a pas un tressaillement. Elle attend, calmement, haussée dans une prière indicible. On n’aura plus, de la duchesse d’Alençon, que des silhouettes fugitives, arrachées aux souvenirs hagards de survivants rescapés par miracle ; mais tous rendront le même témoignage : ils la reverront debout, la tête un peu levée, les mains jointes très bas, rêveuse et paisible – telle qu’elle était dans son salon, au milieu de ses amis : « Elle était si calme, elle attendait la mort en priant... » « Elle regardait en haut, on aurait dit qu’elle avait une vision... »

Mais même dans cette sorte d’extase où la mort imminente va la saisir, elle ne cesse de s’occuper de ceux qui partagent son sort. Elle les encourage, les console, puisque, à présent, elle ne peut plus rien d’autre. Vient s’abattre, presque à ses pieds, une religieuse qui devait mourir à l’hôpital quelques jours plus tard. Devant l’inexprimable tourbillon qui se rapproche, la malheureuse pousse un cri : « Oh ! Madame, quelle mort ! » Elle trouve encore un sourire : « Oui, mais, dans quelques minutes, pensez que nous verrons Dieu, que nous serons au Ciel ! » Son dernier mot : on n’en citera plus d’autre 18.

Soudain, comme mû par une poussée intérieure, le plancher se boursoufle, se disloque s’effondre par endroits. La duchesse d’Alençon tombe à terre. Elle paraît s’être blessée dans sa chute. Elle tente néanmoins un suprême effort pour se redresser, comme si elle voulait mourir debout. Une de ses amies qui, brûlée, devait pourtant survivre 19, l’aperçut, essayant péniblement de se relever. La duchesse d’Alençon la reconnaît, lui adresse un signe de la main : « Adieu ! Adieu ! » – le petit signe familier, envoyé si souvent de son bureau, durant les matinées de labeur...

Tout à côté d’elle a roulé une jeune femme, la comtesse de Beauchamp, déjà grièvement blessée. Elle est venue exprès de Noyon pour visiter le comptoir des Noviciats. Elle a l’âge de la princesse Louise 20, un peu son air, blonde, les yeux bleus. Alors on voit la duchesse d’Alençon se pencher sur elle, la prendre dans ses bras, lui appuyer le visage contre son épaule. Ce sera son ultime geste : cacher contre son cœur, pour lui dérober la vision de la mort, cette tête aux cheveux blonds et doux, pareils à ceux de son enfant.

C’est la fin. Nous n’aurons plus d’autre témoignage.

Affreux mystère de cette mort que nul vivant n’aperçut.

Anesthésiée par une miséricordieuse asphyxie ?

Ou brûlée consciente et vivante ?

Ce que l’on retrouvera d’elle avait les dents serrées, les membres tordus : la contraction d’un corps ayant atteint les limites de la souffrance humaine.

 

*

 

Pendant ce temps, le duc d’Alençon, haletant d’espoir, a échoué sur le terrain vague. Les grands murs aveugles des immeubles mitoyens emprisonnent inexorablement cet étroit enclos. Des centaines de personnes sont là, à demi-mortes de frayeur et de chaleur, terrifiées par la proximité des flammes qui, à distance, par la seule irradiation, brûlent encore. Les domestiques d’un hôtel voisin descellent, à grands coups de marteau, les barreaux d’un jour de souffrance, au rez-de-chaussée. Par là, d’ici quelques instants, on pourra hisser les rescapés, inertes et ballants comme des sacs de farine. Les réfugiés se tassent au pied du mur, troupeau grelottant de peur. Une femme, pour être plus sûre qu’on la sauvera la première, se cramponne aux barres de la fenêtre, indifférente aux coups de maillet qu’elle reçoit sur les mains.

Le duc d’Alençon parcourt le terrain, scrute les visages, interroge les groupes, s’approche des blessés.

Elle n’est pas là.

On l’a trompé.

Elle est restée dans cet enfer.

Fou de douleur, cette fois, il échappe à ceux qui l’entourent. Avec une sorte de frénésie de désespoir, il se rue du côté du brasier pour y pénétrer de nouveau, essayer de la retrouver, malgré tout.

Le docteur Récamier, qui a deviné son intention, le rattrape à pleins bras. Les deux hommes luttent, une minute. Soudain une détonation formidable suspend leurs gestes et les rejette en arrière.

Le toit vient de s’effondrer. Le Bazar de la Charité n’offre plus ni murs ni passages possible : il n’est plus qu’une masse incandescente, informe, et d’où, après une clameur inhumaine, ne monte que le silence.

 

*

 

Dans ce drame, en moins d’un quart d’heure, cent quarante-trois personnes avaient trouvé la mort, dont trente-trois jeunes filles et enfants.

Lorsque les pompiers arrivèrent sur le lieu du désastre, ils ne purent que préserver les immeubles voisins et noyer les décombres sous des torrents d’eau. Le Bazar de la Charité, amas de débris calcinés, ne recelait plus rien de vivant.

Sur Paris tombait un radieux soir rose.

 

 

 

Marguerite BOURCET,

Un couple de tragédie :

le duc et la duchesse d’Alençon, 1939.

 

Paru dans La Revue universelle

en juin 1939.

 

 

 

 

 

 

 



1 Possenhofen, au bord du lac de Starnberg, en Haute-Bavière, où Sophie-Charlotte et ses sœurs passèrent leur enfance.

2 Paul BOURGET, Pages de critique et de doctrine.

3 La duchesse d’Alençon, pour mieux déraciner un penchant à l’indolence, avait pris l’habitude d’examiner elle-même toutes les demandes de secours, si nombreuses fussent-elles.

4 Le duc de Vendôme, marié l’année précédente à la princesse Henriette de Belgique, sueur du futur Albert Ier.

5 R. P. STANISLAS, Vie spirituelle de Monseigneur le duc d’Alençon, p. 51.

6 Cité par Paul FESCH, Mortes au champ d’honneur, p. 28.

7 Thomas M. WEHOFER, Herzogin von Alençon (Schwester Maria Magdalena), p. 103.

8 Thomas M. WEHOFER, Herzogin von Alençon (Schwester Maria Magdalena), p. 104.

9 Communiqué par le R. P. Janvier (inédit).

10 Le duc d’Alençon avait servi comme capitaine au 12e  d’artillerie en garnison à Vincennes. Il en avait été expulsé par le décret du 23 février 1883 chassant les princes de l’armée et cette mesure lui avait causé une peine inconsolable.

11 Témoignage de la baronne H. de France.

12 Témoignages de Miss Hogan (Patrie, 7 mai 1897), de la comtesse de Beaurepaire (Contemporains, mai 1897).

13 Témoignage de Mlle de Riancey.

14 Témoignage de la baronne H. de France.

15 Tout ce qui concerne le duc d’Alençon a été tiré d’une lettre adressée par le prince à la prieure du carmel de Tarbes et datée du 21 mai 1897. – Des détails complémentaires ont été fournis par les souvenirs du R. P. Janvier et de Mlle Bouvyer (inédits).

16 Témoignage de la baronne H. de France, cité par le duc d’Alençon dans la lettre à la prieure du carmel de Tarbes.

17 Témoignage de Mlle de L... (Matin, 7 mai 1897).

18 Cité par Y. d’ISNÉ, le Duc d’Alençon, p. 165.

19 Marquise de Lubersac.

20 Princesse Louise d’Orléans, fille du duc et de la duchesse d’Alençon, mariée en 1891 au prince Alphonse de Bavière.

 

 

 

 

 

 

 

 

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