La Jeanne d’Arc de Pologne,

Émilie Plater (1806-1831)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Marcel BOUTERON

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA LITHUANIE S’INSURGE

 

 

Varsovie et le Royaume de Pologne ne furent pas les seuls théâtres où se déroulèrent glorieusement les scènes de l’héroïque drame polonais. Le feu allumé à Varsovie dans la nuit du 29 au 30 novembre 1830 se propagea, avec la rapidité de l’éclair, en Lithuanie et dans les provinces dites « russes », où le gouvernement tsariste croyait avoir étouffé depuis longtemps tout sentiment patriotique dans les cœurs polonais. En effet, malgré les efforts de la police de Wilno entrepris pour « localiser » l’incendie, la nouvelle de l’insurrection polonaise y pénétra en moins de trois jours et provoqua, parmi ses habitants, un magnifique élan de patriotisme. Ce fut un mouvement unanime. Hommes, femmes, jeunes et vieux se sentirent polonais plus que jamais, prêts à se porter au secours de leurs frères d’outre-Niémen. On crut que l’heure tant attendue, – celle où la Lithuanie serait réunie à la grande patrie, – était enfin venue.

C’étaient tantôt dans Wilno des conciliabules secrets où l’on se racontait avec émotion les diverses péripéties des évènements survenus tout récemment à Varsovie, tantôt dans les forêts des rassemblements de patriotes allant enfouir, avec les plus grandes précautions, quelques armes soustraites à la vigilance des patrouilles qui parcouraient en tous sens les rues de la ville. Car le gouvernement, par crainte d’une émeute dans la vieille cité lithuanienne, avait aussitôt ordonné le désarmement général du pays déclaré en état de siège, et mobilisé toute une armée d’espions. Quelques imprudents, qui n’avaient pas su dissimuler leur enthousiasme pour la révolution polonaise, furent aussitôt arrêtés, puis déportés dans les provinces les plus éloignées de l’Empire ; d’autres, plus téméraires, n’évitèrent la potence que grâce à leur bourse. Mais rien ne pouvait éteindre le feu qui brûlait les cœurs du peuple lithuanien. Les yeux tournés vers le Niémen, les jeunes attendaient avec impatience le moment où il leur serait permis de se mettre en marche vers la capitale polonaise. Mais, après l’alerte du 29 novembre, les Russes s’étaient vite ressaisis, et dirigeaient sur la Pologne une formidable armée dont plusieurs corps se concentraient à Wilno. Les habitants regardaient avec effroi ces masses de soldats qui devaient, sur l’ordre de leur maître, vouer au feu et au sang leur malheureuse patrie et leur cœur se serrait à l’idée qu’au lieu de grossir les cadres de l’armée polonaise ils seraient incorporés un jour dans les rangs ennemis et réduits à massacrer leurs propres frères.

Il y avait à Varsovie quelques hommes qui connaissaient bien la loyauté des Lithuaniens vis-à-vis de la Pologne et qui escomptaient les immenses ressources qu’ils pourraient fournir à leur lointaine patrie. Le célèbre professeur Joachim Lelewel, président de la Société Patriotique, avait élevé à l’Université de Wilno de nombreux jeunes gens dans le culte du beau, du bien et de la patrie polonaise, et devinait l’enthousiasme qu’il éveillerait parmi eux, s’il faisait appel à leurs sentiments patriotiques. Il envoya donc à Wilno, à travers les lignes ennemies, Jacques Grotkowski, dont il avait eu l’occasion d’apprécier le courage et l’intelligence, afin de mettre les Lithuaniens au fait de l’insurrection polonaise et de leur demander des secours pour la sainte cause. Si, chargés d’assurer le ravitaillement de l’armée impériale, ils se soulevaient aussi, l’ennemi ne pourrait tirer aucun parti des ressources matérielles de leur pays ; d’autre part, les opérations isolées des insurgés lithuaniens occuperaient momentanément les Russes et compromettraient la marche de leur offensive en Pologne.

Un comité directeur fut aussitôt formé à Wilno. Il fallait agir en toute hâte, car le moment de la levée des recrues approchait, la fourniture des vivres avait commencé. Les choses traînèrent cependant. Les patriotes lithuaniens les plus ardents sentaient combien les moments étaient précieux et voyaient avec angoisse les lenteurs du comité qui n’agissait pas avec toute l’énergie nécessaire, peut-être par crainte d’être dénoncé et livré aux autorités russes. Alors, au risque de brusquer les choses, Jules Gruzewski, croyant que le moment était venu d’entrer en lutte avec les ennemis communs, se mit à la tête de quelques dizaines d’hommes et chassa de la petite ville de Rossiény la garnison russe, le 25 mars 1831. Le signal étant donné, nombre de Lithuaniens quittèrent précipitamment leurs foyers et, munis pour toute arme de leur ardent amour de la grande patrie, se portèrent contre les tyrans, entraînant avec eux femmes et filles bien décidées à vaincre ou mourir à leurs côtés.

 

 

 

 

AU CHÂTEAU DE LIXNA

 

 

Alors que tous se hâtaient, selon leurs moyens, de se mettre au service de la patrie en danger, que tout le pays s’animait d’une vie nouvelle, le bruit de l’insurrection polonaise parvint aux oreilles d’une jeune châtelaine lithuanienne du nom d’Émilie Plater, qui en fut profondément émue. Le rêve de sa courte vie de jeune fille allait-il vraiment se réaliser, les chaînes qui chargeaient sa chère patrie seraient-elles enfin brisées par l’amour de ses enfants, la Pologne serait-elle un jour libre et une ? Toute frêle et délicate de santé, Émilie se sentait tout à coup devenir forte, capable des actes les plus audacieux, prête à tenir tête aux plus farouches troupiers du tsar de Russie. Oui, elle aussi ceindra le casque, elle attachera l’épée au côté, montera son coursier favori, s’élancera contre les Moscovites – dans la haine desquels elle avait grandi – et périra avec joie, si la patrie lui demande ce sacrifice ! Elle attendit donc avec impatience l’arrivée des troupes révolutionnaires pour s’élancer dans les rangs des jeunes guerriers et prendre une part active dans la lutte pour l’indépendance nationale.

Bientôt elle apprit avec chagrin que la Révolution était mal servie par des chefs qui la laissaient à mi-chemin, mais cette nouvelle ne diminua point son courage. Grandie subitement par la gravité des évènements, Émilie s’employa, au contraire, de tout son pouvoir, à soutenir les cœurs faibles, pour les empêcher, le premier enthousiasme passé, de retomber dans une criminelle indifférence. Elle réussit admirablement à enflammer les esprits pour l’œuvre de la liberté autant par le feu de sa parole que par le charme qui rayonnait de toute sa personne.

Suivant les paroles de Ballanche : « Elle n’eut d’autre sentiment que celui d’une mission auguste et sainte, ce fut le souffle même de sa vie héroïque ».

 

 

Émilie Plater naquit à Wilno le 13 novembre 1806, au sein d’une des plus riches et des plus illustres familles de la Pologne, qui tirait son origine de Westphalie. C’est au commencement du XIIIe siècle qu’un Plater vint en Livonie et entra dans l’Ordre des Chevaliers Porte-Glaive. Plus tard, lorsque la Livonie devint une province polonaise, les comtes Plater eurent l’occasion de prouver en maintes circonstances leur dévouement pour la nouvelle patrie, en reconnaissance de quoi ils furent gratifiés par leurs souverains de riches domaines et, entre autres, du magnifique fief de Dunabourg, dont ils restèrent possesseurs jusqu’en 1820, date à laquelle ils en furent dépouillés par le tsar de Russie Alexandre Ier.

Mais la fortune et l’ancienneté du blason ne sont pas toujours de sûrs facteurs du bonheur humain. En effet, il semblait qu’en épousant la toute charmante comtesse Anna Mohl, Xavier Plater dût couler avec elle des jours immuablement heureux. Il n’en fut point ainsi. Un désaccord se produisit vite entre les époux et aboutit bientôt à une rupture définitive. La comtesse Plater alla se réfugier, en emmenant la petite Émilie, chez sa parente la comtesse Sieberg, qui accueillit la mère et l’enfant dans son château de Lixna, situé dans la terre de Witebsk. Désormais, la jeune mère concentra sur sa fille toute sa puissance d’aimer ; son unique souci fut celui de lui assurer une éducation digne des femmes de sa race et de sa famille. Elle se donna tout entière à ce noble devoir, secondée par sa parente qui, aussitôt, s’attacha passionnément à la douce fillette aux boucles blondes, aux yeux de pervenche. Émilie ressemblait peu aux enfants de son âge. Non seulement leurs jeux ne l’attiraient point, mais elle fuyait presque leur compagnie. Elle aimait à descendre seule la colline, sur laquelle était perché le vieux manoir, et écouter le bruissement de la petite rivière qui se jette dans la Duna à quelque distance du domaine de Sieberg et dont elle semblait comprendre le murmure. Souvent elle s’enfonçait dans la sombre forêt, dont les sapins géants, remués par le vent, lui parlaient d’un passé déjà lointain et glorieux pour sa patrie, du temps où Gothard Kettler, le grand maître de l’Ordre des Porte-Glaive et la majorité des États du pays, craignant les ambitieuses visées de leurs voisins de la Baltique, se donnèrent de plein gré aux Jagellons. Et, lorsque les fortes gelées de l’hiver retenaient l’enfant à l’intérieur du château, elle aimait à errer toute seule dans les vastes salles muettes que son imagination peuplait d’un monde fantastique. Elle s’arrêtait souvent devant quelque portrait d’ancêtre et contemplait longuement ces chevaliers en armure qui avaient lutté pour la grandeur de la Pologne.

L’éducation d’Émilie fut toute différente de celle qu’on donnait aux fillettes de son milieu social. Les leçons de langues, de piano, de danse surtout, la laissaient indifférente, mais très tôt elle marqua son goût pour le dessin et les mathématiques et une vraie passion pour l’étude de l’histoire. Elle était toute fière d’apprendre, en étudiant le XVIe siècle, que par sa monarchie constitutionnelle, par son système représentatif, par sa méthode fédéraliste, la Pologne avait devancé de plusieurs siècles les États absolutistes de l’Occident ; que pendant des siècles, négligeant ses propres intérêts, elle avait défendu l’Europe chrétienne contre l’Infidèle, contre un retour vers la barbarie. Et les traits de dévouement pour la patrie en danger, si nombreux dans l’histoire de son pays, laissaient dans l’âme de cette enfant une trace ineffaçable.

Très tôt Émilie conçut aussi un culte fervent pour la personne de Jeanne d’Arc. Elle se jura de suivre les traces de l’héroïne française et de se sacrifier comme elle au salut de sa patrie qui gémissait sous le joug moscovite. Aussi, dès qu’elle fut à l’âge où elle put diriger elle-même ses études, les organisa-t-elle de sorte que chaque moment de sa journée la préparât à la tâche sublime qu’elle devait remplir. Elle n’interrompait jamais ses studieuses occupations que pour fortifier, par des exercices, ses faibles forces physiques et pour s’habituer au maniement des armes. Ses distractions favorites étaient le tir au but et des courses à cheval. On vit la jeune amazone sauter les fossés, parcourir les vastes forêts par les torrides chaleurs de l’été et par les froids terribles de l’hiver.

Quelques prétendants à la main de la jeune comtesse s’étaient déjà présentés pour lui offrir leur cœur et leur fortune, mais ils se heurtèrent à un refus motivé par sa décision de ne jamais se marier. Elle ne devait point connaître les douceurs de la vie conjugale ni les joies de la maternité, étant, savait-elle, appelée par Dieu à remplir la sainte mission du relèvement de la patrie.

Les habitants de Lixna suivaient avec une attention passionnée les tribulations de leur grande patrie, la Pologne, et les dissentiments qui s’étaient manifestés entre les serviteurs d’Alexandre et le peuple polonais peu de temps après son couronnement à Varsovie. En effet, le grand-duc Constantin, son frère, qui, selon ses contemporains, ressemblait plutôt à un animal qu’à un homme, avait tout fait pour mécontenter les Polonais, pour blesser leur amour-propre. Il s’entoura, comme en pays conquis, d’une puissante gendarmerie, organisa une police secrète, institua la censure pour restreindre la liberté de la presse. La tyrannie qu’il fit peser sur l’armée provoqua une véritable épidémie de suicides et, pour couronner l’œuvre, il puisa dans le trésor national comme dans sa caisse privée. Un sourd mécontentement grondait dans le pays entier, car Alexandre, gagné de plus en plus aux idées absolutistes, ne dissimulait plus aux Polonais que la Constitution qu’il leur avait octroyée était « pur don gracieux ». Depuis la Diète de 1820 personne ne croyait, ni en Pologne ni dans les provinces détachées par les partages, aux promesses du tsar de réunir au Royaume du Congrès la Lithuanie et les terres ruthéniennes. Aussi les organisations secrètes, dont la plus importante fut la Société Nationale Patriotique, fondée par Valérien Lukasinski, se multiplièrent-elles rapidement dans le Royaume et sur les confins. Il est vrai que le sénateur Novosiltsev, ennemi juré des Polonais, illégalement installé en Pologne, avait réussi à découvrir toute l’organisation, dont le chef et quelques membres furent sévèrement punis, mais leur condamnation n’arrêta point l’action de la Société Patriotique.

En Lithuanie, le tsar n’avait pas mieux agi. Si les mesures prises par ses serviteurs pour étouffer dans cette province tout sentiment national, si l’abolition des lois du pays et la proscription dans les tribunaux de la langue polonaise lui avaient déjà aliéné les cœurs, les persécutions exercées sur les étudiants de l’Université de Wilno, injustement condamnés en 1825, la suspension du prince Czartoryski dans ses fonctions de « curateur » de cette Université et la destitution de ses meilleurs professeurs provoquèrent un violent mouvement de haine contre le tyran. Le procès de la société démocratique des Philomathes avait plongé dans l’affliction tout le pays et la famille Plater, frappée dans l’un de ses membres, car l’auteur involontaire du drame – qui venait de se jouer – était Michel, le propre cousin d’Émilie. Cet enfant de quatorze ans, pour avoir écrit au tableau, le jour anniversaire de la Constitution de 1791, quelques vers en l’honneur de cette Constitution, fut enrégimenté de force avec trois de ses camarades.

 

 

 

 

PÈLERINAGES

 

 

Le cœur d’Émilie se révoltait contre ces actes d’iniquité, contre la russification systématique de sa province. Depuis longtemps elle manifestait le désir de faire pèlerinage à travers sa patrie martyrisée, « pour l’aimer avec plus de force », disait-elle. L’occasion s’en présenta, car en 1829 la comtesse Plater devait se rendre à Cracovie. Dès que la mère et la fille eurent quitté le territoire lithuanien et perdu de vue les odieuses figures des cosaques, Émilie sentit tomber de son cœur un énorme poids. Elle foulait le sol polonais avec une indicible émotion. Tout captivait son attention : les vieux sites qu’elle traversait, la nature, les hommes. Arrivée dans le Palatinat de Lublin, elle écoutait comme une délicieuse musique le langage hardi et coloré de ses habitants ; elle regardait avec curiosité leurs traits, car dans ces contrées le type de l’ancien Sarmate s’était encore conservé dans toute sa pureté. Lorsqu’elle se trouva bientôt après en territoire « libre » de Cracovie et que la vieille cité polonaise s’offrit à ses regards, des larmes de joie coulèrent sur son charmant visage.

Nous ne suivrons pas la jeune fille dans sa course à travers la Rome polonaise, où chaque pierre lui parlait du glorieux passé de son peuple jadis libre, réduit depuis à la servitude. Elle éprouvait tout ce que les souvenirs les plus nobles peuvent faire naître de sentiments sublimes dans un cœur pur et dévoué à sa patrie. Elle rendait un culte attendri aux cendres des rois et des grands hommes de Pologne, dans son pieux pèlerinage à travers les sanctuaires de la ville. Mais, si fortes et si diverses que fussent les impressions recueillies par Émilie dans la cité de Krakus, elles devaient pâlir devant un sentiment très vif qu’elle éprouva un jour en parcourant les salles du château de Pelskowa Skala. Elle s’était subitement trouvée devant le portrait d’une jeune religieuse au regard hardi, qui s’appuyait d’un geste martial sur la poignée d’un sabre. Émilie voulut savoir qui était la sainte fille, dans la main de laquelle le peintre avait mis une arme au lieu d’un chapelet. Elle ne put apprendre l’époque à laquelle la religieuse avait vécu ; on lui dit seulement qu’elle descendait de la famille des comtes Wielopolski et que, se sentant destinée aux armes, elle n’avait pas hésité, toute jeune, à quitter le château paternel pour combattre, déguisée en homme, les ennemis de sa patrie. Personne ne savait d’où venait ce chevalier indomptable dont le bras maniait avec tant d’habileté le sabre et l’épée, lorsque le hasard voulut qu’un jour le mystère fût percé. Alors, fuyant le monde et sa réprobation, la jeune fille alla se jeter au pied de la croix et s’ensevelit dans l’ombre d’un couvent. Hélas, habituée aux sons du cor et aux fatigues de la vie des camps, elle se consuma vite dans le silence du saint lieu. On n’osa la séparer dans la mort de l’arme dont elle ne s’était servie que pour la défense de sa terre natale, et c’est ainsi que la représenta l’artiste qui fit son portrait. Ce récit toucha profondément Émilie : l’image de l’amazone polonaise au regard brûlant, inoubliable, ne devait plus s’effacer de son souvenir.

Elle suivit sa mère à Varsovie, dont la visite minutieuse ne fit qu’accroître l’état d’exaltation dans lequel elle vivait depuis qu’elle était en terre polonaise. Mais elle ne se laissa point entraîner par les plaisirs de la capitale, malgré les succès qui lui étaient assurés d’avance, grâce à son intelligence, à sa mélancolique beauté et à l’originalité toute particulière de son esprit. D’ailleurs, l’atmosphère était lourde à Varsovie. La joute engagée entre la Pologne constitutionnelle et l’autocratie, incarnée maintenant en la personne du tsar Nicolas, continuait : toute la nation sentait l’approche de graves évènements.

 

 

 

 

VEILLÉE D’ARMES

 

 

Le début de l’année 1830 plongea la jeune comtesse dans le désespoir le plus profond : elle perdit sa mère qu’elle adorait de toute la piété de son cœur, et, avec cette mère si tendrement aimée, tout ce qu’elle avait de plus cher au monde. Le comte Plater qui, depuis la séparation d’avec sa femme, n’avait plus jamais donné signe d’existence, se désintéressa complètement du sort de son enfant unique. Émilie, elle, n’avait point oublié son père qu’elle connaissait à peine, dont sa mémoire se refusait à reconstituer les traits. Elle avait toujours vécu dans l’espoir de le revoir, de ramener l’infidèle à des sentiments plus chrétiens vis-à-vis de sa femme. Hélas, il était trop tard ! Mais le besoin d’aimer, d’épancher sa tendresse sur un être qui lui fût proche de sang, était si fort chez la pauvre orpheline, qu’elle alla à Antuzow, chez une de ses tantes, pour lui demander de disposer le comte en sa faveur et de leur préparer une entrevue. Elle s’était habituée à croire son père seul, triste, malade et pauvre, elle désirait lui offrir toute sa fortune, dont elle avait maintenant la libre disposition, et entourer sa vieillesse des soins les plus tendres.

Émilie se trouvait à Libau, une plage de la Baltique, où, en attendant les résultats des démarches entreprises par sa famille pour adoucir le cœur de son père, elle prenait des bains de mer qui lui avaient été vivement recommandés par son médecin. C’est là qu’elle apprit la nouvelle de la Révolution de Juillet et de l’Insurrection des Belges contre la domination hollandaise. Avec cette intuition naturelle qui la guidait si sûrement dans les situations les plus compliquées, elle comprit que les évènements de France et de Belgique constituaient un grave danger pour le régime absolutiste, établi en Europe depuis la chute de Napoléon et qui tendait à détruire complètement l’œuvre de la Grande Révolution. Elle se demandait, comme tant d’autres Polonais, si l’heure de renverser ce régime n’était point arrivée. Un vague pressentiment lui disait que la Pologne ne resterait pas étrangère au nouveau choc qui venait de secouer l’Europe, et qu’elle aussi serait entraînée dans la mêlée par l’ouragan qui soufflait de l’Occident. Émilie sentait aussi vaguement que l’heure où Dieu exigerait son sacrifice pour la patrie allait sonner. Déjà le bruit courait que l’Empereur interviendrait dans l’affaire de Belgique, qu’il se proposait surtout d’étouffer enfin l’esprit révolutionnaire qui vivait toujours en France. Et on ajoutait, à voix basse, que l’armée polonaise avait reçu l’ordre de se préparer à combattre les Français, qu’elle servirait d’avant-garde aux troupes russes. Émilie se hâta de rentrer en Lithuanie.

 

 

On voit qu’Émilie Plater ne fut point prise à l’improviste par la nouvelle de l’insurrection polonaise. Certaine que les paysans des environs, – qui vénéraient leur châtelaine et auxquels elle avait fait espérer des jours meilleurs si, liant leur propre cause à celle de leurs frères polonais, ils entraient en lutte contre l’oppresseur, – se lèveraient au premier signal, Émilie partit pour Wilno afin de se concerter avec le Comité insurrectionnel et d’obtenir des instructions pour sa conduite ultérieure. Mais son voyage lui réservait une cruelle déception : on prit la pâle fillette, – qui offrait non seulement son enthousiasme et son courage, mais tout un plan d’action en Lithuanie contre les troupes tsaristes, – pour une exaltée, une ambitieuse. On lui dit simplement que ses blanches mains n’étaient pas faites pour manier l’épée, on lui conseilla, on la pressa de rejoindre sa famille, avant que les chemins, courus par les troupiers, ne fussent devenus dangereux pour une jeune fille.

Émilie décida alors d’agir toute seule et de prouver aux hommes qu’elle aussi saurait servir sa patrie. Son plan était bien arrêté. S’emparer de la forteresse de Dunabourg, située sur la rive gauche de la Duna, y arborer l’aigle polonaise, soulever les habitants de la ville, en rallumant leurs sentiments patriotiques, et porter l’insurrection en Livonie et en Ruthénie Blanche, tels furent les projets de la jeune fille. Elevée dans le voisinage de la forteresse, elle en connaissait tous les défauts, tous les points par lesquels on pouvait y pénétrer. Elle se procura un plan de la ville et des fortifications, puis s’entendit, par l’intermédiaire de ses deux cousins, élèves de l’École des Porte-Enseigne d’Infanterie à Dunabourg, avec leurs camarades, en grande partie polonais, tous animés des sentiments les plus ardents pour la cause nationale. On décida qu’à l’approche des insurgés les Porte-Enseigne, commandés par Émilie, surprendraient la faible garnison et s’empareraient de la place.

Dès qu’Émilie Plater apprit la prise de Rossiény par Gruzewski, elle décida d’agir promptement. Elle coupa alors ses admirables cheveux blonds, revêtit des habits d’homme, s’arma d’un sabre et de deux pistolets, puis, suivie d’une amie, Mlle Pruszynska, et de deux jeunes gens, se rendit à Doussiaty pour y attendre son cousin, César Plater, le propriétaire du village, qui y avait déjà fait les préparatifs nécessaires. C’était un dimanche. L’église regorgeait de paysans des environs. Sur la place, où flottait déjà un drapeau blanc, la foule était immense. Tout à coup on vit la jeune comtesse à cheval, armée. On la reconnut, on se pressa autour d’elle. Alors, d’une voix ferme, quoique émue, Émilie parla à ceux qui l’entouraient de la révolte des Polonais contre le régime exécré qui les étouffait, eux aussi. Elle leur parla avec chaleur des souffrances de toute espèce qu’ils avaient déjà endurées depuis le moment où les spoliateurs avaient arraché leur province à la mère patrie. « Il est temps, conclut-elle, il faut aller aider nos frères, les Polonais, qui combattent pour nous et qu’on égorge sur les bords de la Vistule ; il faut briser les chaînes qui nous accablent, il faut être libre, il faut combattre, Dieu le veut ! » Les paroles d’Émilie eurent sur le peuple un effet magique.

 

 

 

 

COMBATS

 

 

Dès le lendemain elle pouvait se mettre en marche vers Dunabourg à la tête de deux cent quatre-vingts chasseurs munis de leurs fusils, de quelques centaines d’hommes armés de faux et d’une soixantaine de cavaliers. Le 2 avril, un corps d’infanterie russe, qui essayait de lui barrer le chemin, était dispersé. Encouragée par ce premier succès et persuadée qu’une victoire donnerait à sa petite troupe de la confiance en ses forces, Émilie n’hésita pas à affronter l’ennemi. C’était le 4 avril, près du village de Iéziorossy.

Dans les grisailles d’un jour naissant à peine, elle tombe sur le camp des Russes, interdits à la vue de ce jeune chef, elle les frappe, leur porte des coups terribles, les culbute, les déloge de leurs positions. Les Russes laissent sur le champ de bataille une soixantaine de tués et fuient en désordre sur la route de Dunabourg. Mais les insurgés avaient déjà épuisé leur provision de poudre et de balles. Il ne leur reste plus que les faux, avec lesquelles on ne prend pas les forteresses et qui ne peuvent décider du sort d’une campagne. Lorsqu’ils se rencontrèrent avec un bataillon d’infanterie et virent deux canons braqués sur eux, les insurgés cédèrent devant l’ennemi et se dispersèrent dans les forêts voisines. Les projets d’Émilie étaient donc détruits, faute de munitions, elle était obligée de revenir sur ses pas.

Émilie rassembla non sans peine les restes de sa petite troupe, les incorpora dans la compagnie du comte Plater – dont le château fut livré aux flammes par les ennemis – et alla joindre avec sa compagne le corps du comte Charles Zaluski, qui venait d’être nommé commandant en chef des insurgés de Wilno, Wilkomir, Troki, Oszmiana et Upita.

L’arrivée de la jeune fille dans le camp de Zaluski qui, après une vaine tentative de s’emparer de Wilno, se trouvait dans le district d’Upita, provoqua une vive sensation. Tout le monde désirait voir la femme extraordinaire qui, disait-on, était supérieure aux hommes par son courage, la hardiesse de ses plans, sa promptitude à les exécuter. On espérait trouver là une amazone en brillante armure, entourée d’une nombreuse escorte. Quel ne fut l’étonnement général, lorsqu’on vit une modeste jeune fille, au regard profond et mélancolique, vêtue d’une simple casaque en gros drap bleu ! Ceux qui enviaient déjà sa gloire essayèrent de la dissuader de ses projets guerriers ; d’autres, au contraire, la regardaient avec une profonde admiration. Le 4 mai le corps de Zaluski se dirigea vers Przystowiany, où il comptait donner à sa troupe quelques jours de repos, après des marches pénibles. Le jour même, la jeune fille se présenta au bivouac des chasseurs libres de Wilkomir et leur demanda du service. Elle n’eut pas de peine à se faire admettre dans leurs rangs, sa renommée l’y avait précédée : « Une pareille recrue fait honneur à notre drapeau, comtesse ! » s’écria le commandant de la troupe, tout fier du choix que venait de faire la jeune fille. Pendant qu’on faisait les préparatifs d’une petite fête militaire, dont le commandant désirait célébrer l’admission d’Émilie Plater, et que les autres insurgés se reposaient en toute sécurité, ils furent surpris par les Russes qui approchaient en colonne serrée. « Messieurs les Russes, dit Émilie, en saisissant son fusil, viennent embellir notre fête ; ils me donneront l’occasion de vous prouver que je suis digne d’être votre compagnon d’armes. » Bien que pris à l’improviste, les insurgés, postés dans un petit bois, repoussèrent l’ennemi par leur salve meurtrière. Une nouvelle tentative des assaillants pour se rendre maîtres de la place échoua également, mais déjà les munitions commençaient à manquer aux insurgés, déjà leurs rangs étaient bien dégarnis par le feu ennemi. La journée aurait fini pour eux par un véritable désastre, s’ils n’avaient pas été soutenus par d’autres insurgés attirés par la fusillade, et protégés, dans leur retraite, contre la poursuite des Russes.

Tout le temps que dura la bataille, Émilie Plater fut en première ligne, parcourant les rangs, bravant la pluie de balles ennemies. Séparée tout à coup de ses compagnons d’armes, n’ayant auprès d’elle que trois hommes, elle se retirait pour rejoindre sa troupe, lorsqu’elle sentit qu’ils étaient poursuivis de près par les Russes qui tiraient sur eux presque à bout portant. Ils n’ont plus le temps de charger leurs fusils, ils sentent presque le souffle des chevaux ennemis, ils ne sont que quatre contre une nuée d’assaillants. Déjà un Cosaque s’élance, pour saisir vif le jeune insurgé à la figure d’enfant, pense-t-il... Encore un moment et la pauvrette sera livrée aux instincts sauvages de ces barbares... « Gardons nos cartouches, s’écrie-t-elle, notre témérité serait inutile et imprudente, tâchons plutôt de gagner du terrain sur l’ennemi. » Elle se penche sur son coursier, lui donne un coup d’étriers et file, en entraînant derrière elle ses compagnons d’infortune. Ils atteignent enfin un petit bois, les Russes cessent de les poursuivre par crainte d’une embuscade, ils sont sauvés. Exténuée par la fatigue et les émotions de la journée, Émilie eut encore la force de se traîner jusqu’à une chaumière déserte, à quelques centaines de pas du camp russe, dont les cris lui parvenaient. Elle y passa quelques heures de la nuit dans la prière, confiant au Père céleste sa vie et les destinées de sa patrie. Elle ignorait complètement où s’était retirée la troupe de Zaluski ; c’est en se fiant uniquement à son instinct qu’Émilie choisit une des nombreuses routes qui couraient à travers la forêt, lorsque toute la nature était encore plongée dans un profond sommeil. Au risque d’être prise à tout moment par les Russes qui remplissaient le pays, elle réussit à joindre le corps de Zaluski à la tête d’une quarantaine d’insurgés qui, ayant aussi perdu leurs compagnons, se groupèrent autour d’elle.

Cependant les chefs de l’insurrection lithuanienne avaient décidé qu’ils rendraient de plus grands services à la cause en divisant la troupe en petits corps, dont chacun regagnerait son district et y protégerait la population, livrée à la vengeance de ses maîtres de la veille.

Charles Zaluski rentra alors dans le district d’Upita. Les chasseurs libres, au milieu desquels se trouvait Émilie Plater, regagnèrent celui de Wilkomir. Un serviteur du tsar, qui s’était déjà rendu célèbre par les massacres des femmes et des enfants dans la ville d’Ochmiana, redevenu maître de la petite cité de Wilkomir, y commettait les pires violences sur les habitants. À l’approche des insurgés le massacreur préféra se retirer sur Wilno. Aussitôt un gouvernement provisoire, chargé d’assurer la tranquillité dans le pays et de pourvoir aux besoins de l’insurrection, fut nommé.

C’est pendant son séjour dans le pays de Wilkomir qu’Émilie Plater vit pour la première fois Marie Raszanowicz, une autre Lithuanienne, qui, déguisée en homme, vint demander du service à la troupe des insurgés. Elle était très jeune, – elle n’avait que vingt ans, – et très belle, mais jusqu’ici son cœur, comme celui d’Émilie, n’avait jamais battu que pour sa patrie. Elle aussi souhaitait ardemment la liberté, l’indépendance de la Pologne, sa grandeur d’avant les partages. Une intimité s’établit aussitôt entre les deux jeunes filles. Marie éprouvait une sorte de vénération pour son aînée en fait d’armes, élue visiblement par la Providence pour une auguste mission ; Émilie s’attachait de plus en plus à la charmante enfant qui chantait au milieu des dangers, qui se jouait de la mort. Bientôt elles devinrent inséparables ; elles se jurèrent de combattre ensemble, comme deux frères d’armes, de ne se séparer que dans la mort.

 

 

 

 

AU CAMP

 

 

Les collisions entre les insurgés et les Russes duraient déjà depuis deux mois. On était las de part et d’autre. Les insurgés, pressés de tous les côtés par les armées russes, attendaient toujours des nouvelles de Varsovie ; les Russes ne cessaient de donner la chasse aux rebelles, en attendant l’arrivée du général Tolstoï, qui commandait une armée de réserve. Les Lithuaniens, alarmés par cette nouvelle et par le manque de munitions, – qu’il était presque impossible de se procurer, – se demandaient si les plus braves et les plus compromis d’entre eux ne devaient pas s’ouvrir un passage à travers l’armée russe, pour se joindre aux Polonais, tandis que leurs frères regagneraient leurs foyers. D’autres, bien décidés de lutter jusqu’à la dernière goutte de sang, voulaient rester dans leur pays et maintenir l’état de choses jusqu’à l’arrivée en Lithuanie des troupes polonaises, qui ne pouvaient plus tarder à venir. Ainsi pensait Émilie Plater. Elle comprenait bien que les Russes, occupés à traquer les insurgés, auraient servi, en d’autres circonstances, à augmenter les cadres de l’armée de Dybitch, qui opérait en Pologne ; que, d’autre part, l’insurrection lithuanienne paralysait le fonctionnement régulier des services de manutention qui approvisionnaient les troupes russes. Elle comprenait aussi bien que quelques centaines d’insurgés lithuaniens, mal armés, ne sauraient rendre de grands services aux Polonais. « La mort peut nous frapper aussi bien là qu’ici ; là-bas elle serait peut-être plus glorieuse, ici elle sera plus utile à la cause générale. Périssons s’il le faut, mais périssons avec honneur et n’abandonnons pas le pays que nous avons soulevé nous-mêmes, qui nous a confié sa défense et que nous avons juré d’arracher à l’oppression. »

Alors qu’un bon nombre de Lithuaniens harassés par deux mois de guerre, – qui ne leur avait donné aucun avantage réel, – abandonnés à leurs propres forces et désespérant d’obtenir des secours de la Pologne, étaient quand même prêts à déposer les armes, un émissaire du général Chlapowski, Constantin Zaleski, arriva un jour au milieu d’eux, en leur enjoignant d’avancer au-devant des troupes polonaises qui venaient du côté de Lida. Cette nouvelle était tellement inattendue qu’elle parut presque invraisemblable. Certains virent même dans Zaleski un agent provocateur des Moscovites, envoyé pour leur faire abandonner leurs retranchements et les livrer à la rage de l’ennemi. Quelques-uns refusèrent net de sortir de leurs positions et décidèrent d’y attendre les troupes polonaises. Zaleski désespérait déjà de convaincre les méfiants, lorsqu’ils cédèrent enfin aux instances de ceux qui connaissaient personnellement le malheureux messager de Chlapowski et se portaient garants de sa bonne foi. Les Lithuaniens se mirent en marche, et le 6 juin ils rencontrèrent, dans le village de Gabrielow, l’armée polonaise à laquelle s’étaient déjà joints le prince Gabriel Oginski, les étudiants de Wilno et quelques autres troupes d’insurgés.

Le camp offrait le spectacle le plus beau. Au-dessus des étendards polonais et lithuaniens qui se confondaient, s’élevait un drapeau sur lequel on lisait ces mots : « Mourons pour la patrie et la liberté ! » Oui, les enfants d’une même mère, séparés par la violence de trois spoliateurs, – violence d’ailleurs légitimée par le Congrès de Vienne, – étaient enfin réunis pour combattre côte à côte l’ennemi commun, pour lui arracher leur terre. L’émotion était à son comble ; tous ces rudes guerriers, dont les yeux n’avaient jamais pleuré, laissaient couler leurs larmes, et, dans un sombre enthousiasme, toutes les voix se confondaient en un cri unique : « Vive la Pologne, mort aux bourreaux ! »

Les chefs de l’insurrection lithuanienne se hâtèrent de remettre leurs troupes sous les ordres du général Chlapowski, qui les organisa, les confia au commandement des officiers polonais et leur donna des armes. « Nous consacrons, disaient les Lithuaniens dans une adresse qu’ils présentèrent au général le 10 juin, nos vies et nos propriétés, et nous ne demandons pour le faire ni gloire, ni titres, ni récompenses ; nous ne voulons que remplir les devoirs qui sont aujourd’hui ceux de tout Polonais et qu’imposent les besoins et les longues souffrances de la patrie. »

Émilie Plater, dont la renommée s’était déjà répandue non seulement en Pologne, mais dans l’Europe entière, reçut, dès son arrivée au camp, l’accueil le plus chaleureux. Sa douceur, son dévouement lui avaient gagné tous les cœurs de ses frères d’armes ; son courage, son amour de la patrie et ses talents guerriers lui avaient acquis l’estime générale. Le soir, lorsque les troupes se reposaient des exercices guerriers, en attendant les jours de bataille, les soldats entonnaient des hymnes en l’honneur de la Jeanne d’Arc polonaise. Chlapowski, pénétré lui aussi de la plus grande admiration pour l’héroïne de la cause nationale, lui conseillait, en voyant la pâleur de son visage, de se reposer, de conserver ses forces physiques fortement ébranlées par les fatigues déjà supportées, la guerre devant d’ailleurs prendre un caractère tout différent par l’arrivée des troupes régulières ; mais Émilie resta inébranlable dans son dessein de servir la patrie jusqu’au dernier souffle. « Tant que la Pologne ne sera pas entièrement libre, lui dit-elle, ma vocation est d’être soldat ; et, comme j’ai embrassé la cause de la patrie sans aucune vue d’ambition, je ne la quitterai pas au moment où les dangers deviennent plus grands, et les combats plus décisifs. » Elle fut nommée alors capitaine, commandant la première compagnie du Ier Régiment de Lithuanie, qui devint plus tard le 25e de ligne.

On ne doutait plus de l’avenir ; la victoire semblait certaine. On avait la plus grande confiance dans les talents militaires du général Chlapowski, qui s’était presque miraculeusement frayé passage à travers les armées russes et avait même remporté quelques succès, lorsqu’on apprit que Gielgud, un autre général polonais, avait passé le Niémen et venait d’entrer en Lithuanie avec un corps d’armée.

Cette nouvelle, qui provoqua le plus grand enthousiasme parmi les insurgés, car ces renforts inespérés leur apportaient une chance supplémentaire de victoire, consterna Chlapowski qui en éprouva un vif dépit. Nommé, par le généralissime de l’armée polonaise, chef de l’expédition de Lithuanie, il avait vu dans ce commandement un moyen d’illustrer son nom et d’en faire le nom glorieux du libérateur de la Lithuanie. Il avait commencé si brillamment la mission qui lui avait été confiée, et voilà que l’arrivée de Gielgud dérangeait tous ses beaux projets. Il comprenait bien qu’inférieur en grade à ce général il ne serait désormais qu’un obscur exécuteur de ses ordres. Dès lors l’intérêt personnel lui dicta tous ses actes, il n’hésita pas à sacrifier la patrie au besoin de nuire à son rival. Il ne savait point que l’arrivée de Gielgud en Lithuanie n’était due qu’aux circonstances. Séparé du reste de l’armée polonaise par la désastreuse bataille d’Ostrolenka, ce chef sans talents guerriers avait eu l’heureuse idée de dire à ses soldats qu’il avait préféré aller au secours des insurgés lithuaniens, dont le concours pouvait exercer, en cas de réussite, une influence immédiate et favorable sur le sort de la Pologne. Ses troupes étaient pleines d’enthousiasme et ne demandaient encore qu’à se battre, mais son irrésolution, son incapacité de prendre une décision soudaine, de la mettre aussitôt à exécution, diminuaient tous les jours son crédit, ses soldats perdaient confiance en lui. Traité en grand homme à son arrivée en Lithuanie, Gielgud ne voulut point entendre les avis des officiers supérieurs. Il résistait aux conseils d’action rapide, hésitant à gagner Wilno, avant que la capitale lithuanienne, insuffisamment garnie de troupes, fût occupée par l’ennemi. Et lorsqu’il engagea enfin son armée contre les Russes, sous les murs de la ville, si la bataille révéla le courage des Polonais, elle eut aussi pour effet de dévoiler fâcheusement la nullité des chefs qui les commandaient. Les Polonais furent repoussés et, par l’incapacité de Gielgud, autant que par l’indolence de Chlapowski, l’œuvre de l’insurrection se trouva compromise, au moment même où elle pouvait tourner à l’avantage de la cause polonaise en Lithuanie et décider peut-être du sort de l’indépendance nationale.

 

 

 

 

EN RETRAITE

 

 

Émilie, qui avait supplié le commandant en chef de la laisser participer à la bataille de Wilno, ne vit ni le courage désespéré de ses frères d’armes ni la lamentable issue de cette rencontre. Tandis que les Russes culbutaient l’armée de Gielgud, Émilie suivait, dans la direction de Kowno, son régiment, destiné à servir de point de communication entre la Pologne et la Lithuanie. Les fatigues des deux mois de vie de camp avaient altéré la santé du jeune capitaine, mais rien ne pouvait diminuer son courage, son dévouement à la cause de la patrie. Elle supportait avec la plus grande patience les chaleurs de l’été lithuanien, les nuits de marche. Ses soldats ne se lassaient pas de l’admirer ; il leur semblait qu’une puissance surnaturelle soutenait ses faibles forces de femme. Ses rares moments de repos, elle les employait encore à l’étude des manœuvres, des évolutions militaires. Si bien que sa compagnie devint, en peu de temps, la meilleure de tout le régiment.

La nouvelle de la défaite de Wilno tomba comme un coup de foudre dans le camp de Kowno, le découragement entra aussitôt dans les cœurs des Lithuaniens, aux yeux desquels les Polonais étaient invincibles. Émilie s’employa de son mieux à relever le moral de ces jeunes gens qui avaient en ses paroles une confiance illimitée. Elle leur expliqua la retraite précipitée par la nécessité de faire sortir les ennemis de leurs retranchements. Mais elle comprenait, en son for intérieur, que la cause nationale, – à laquelle la Lithuanie avait déjà fait d’énormes sacrifices avant l’arrivée de l’armée polonaise, – était vouée à un échec certain par la rivalité et par l’incapacité des commandants. « Ah ! que n’ai-je pu être au milieu de ceux qui ont versé leur sang à la bataille de Wilno ! Au moins la mort m’eût été plus douce à supporter que l’opprobre d’une défaite, car j’y serais morte avant de céder ! » se disait-elle.

Cependant la pression des Russes accentuait chaque jour le recul des insurgés. Le général Tolstoï se présenta devant Kowno le 25 juin, décidé à enlever la place d’un seul coup. Le colonel qui commandait le poste ne songea pas à faire sauter le pont sur la Wilia, qui se jette à Kowno dans le Niémen. Défendu par le colonel lui-même, qui était secondé par de jeunes conscrits mal armés, le pont fut vite emporté ; l’ennemi se rua alors sur le régiment qui défendait la place et l’accabla de sa mitraille.

Le 25e de ligne, décimé par le feu de l’artillerie ennemie, privé de tout moyen de résistance, commençait à céder. La compagnie d’Émilie Plater tenait ferme, malgré le choc effroyable de l’ennemi. Mais les boulets de canon avaient produit dans ses rangs d’énormes ravages. Il ne lui restait plus qu’un tiers de soldats. Émilie faisait payer cher aux Russes chaque pouce de terrain. On se battait autour d’elle presque corps à corps. Elle semblait ne chercher plus que la mort, s’élançant au milieu des Moscovites, frappant avec acharnement de grands coups d’épée. Tout à coup, le colonel, le véritable et involontaire auteur du désastre, voyant son régiment perdu et la jeune fille soutenant un combat inégal contre les Cosaques qui la cernent de plus en plus, court vers elle, lui offre son cheval et la supplie de sauver sa vie. Émilie refuse d’abandonner la poignée de soldats qui lui restent. Alors ceux-ci, à leur tour, l’implorent de leur conserver sa vie, qui ne fut jamais qu’un exemple de courage et de fidélité à la sainte cause. Le bras de la jeune fille retombe impuissant, mais elle s’élance une dernière fois au milieu des Russes éblouis par l’héroïsme de l’intrépide capitaine ; elle frappe, elle sabre à droite et à gauche, elle jonche le terrain de cadavres, jusqu’à ce qu’elle parvienne à s’échapper du feu meurtrier. Miraculeusement sortie de la sanglante boucherie, Émilie se rendit aussitôt à Rossiény, où arrivaient de tous côtés les débris du 25e de ligne, dont elle remplit les cadres de nouveaux insurgés.

À quoi servait de refaire les rangs des régiments perdus ? N’était-ce pas seulement pour préparer à l’ennemi de nouvelles victimes ? L’œuvre de l’insurrection lithuanienne était définitivement perdue par les deux généraux polonais, l’armée était désorganisée et démoralisée par l’absence de plan, par des pertes de temps inconcevables, par des ordres et des contre-ordres qui la fatiguaient et la désorientaient. Les Russes avaient maintenant la besogne plus facile : ils n’avaient plus à combattre les nombreux chefs d’insurgés disséminés dans tout le pays, ils poursuivaient simplement une troupe débandée, mal armée, manquant de vivres et de munitions, harassée de fatigue et conduite par des chefs nuls. Les patriotes lithuaniens, qui, pour sauver la cause de la grande patrie, avaient engagé leurs vies et leurs biens, désespéraient de la réussite du mouvement insurrectionnel et gémissaient sur les maux qui allaient fondre sur leur malheureux pays.

Émilie, par sa position d’officier subalterne, ne pouvait exercer aucune influence sur la marche des évènements. Son cœur saignait douloureusement, elle continuait néanmoins à remplir ses fonctions avec la même exactitude, à s’occuper des pauvres soldats qui étaient sous ses ordres avec plus d’amour, plus de dévouement.

 

 

 

LA DÉBÂCLE

 

 

L’affaire de Szawle fut le dernier épisode de l’insurrection lithuanienne. Les deux rivaux, Gielgud et le général Chlapowski, furent complètement battus par les Russes. Les pertes en hommes étaient désespérantes parmi les insurgés, les munitions presque épuisées. L’infâme conduite du commandant en chef mit fin à la patience non seulement des officiers, mais aussi de simples soldats qui le rendaient responsable de tous leurs maux et l’accusaient hautement de trahison. Un conseil de guerre réuni le lendemain de la sanglante bataille suspendit Gielgud de ses fonctions et confia le commandement de l’armée aux généraux Chlapowski, Rohland et Dembinski qui, en manœuvrant chacun séparément pour passer le Niémen, devaient reconduire les débris des insurgés en terre polonaise.

Émilie suivit Chlapowski, auquel on pardonnait déjà son inertie et qui passait aux yeux de la majorité pour un général capable d’opérer la retraite à lui seul. On n’avait plus qu’un désir : celui d’entrer en Pologne, s’unir à l’armée fraternelle et se laver de l’opprobre dont le général Gielgud avait couvert le nom polonais. Les fatigues de la marche, les privations de toute espèce semblèrent faciles à supporter. Quelle ne fut la stupeur de l’armée polonaise lorsque, le troisième jour d’une marche forcée, elle aperçut au loin les poteaux de la frontière prussienne. Alors seulement Chlapowski déclara que, désespérant des moyens de conduire la troupe en Pologne, il avait décidé de la mettre sous la protection de la Prusse. On imagine l’effet que produisirent ces paroles sur les braves soldats. Leur sentiment d’honneur se révoltait à l’idée d’abandonner leurs frères, – qui continuaient à se battre pour le salut de la patrie et qui leur donneraient un jour le nom de traîtres, – de mettre bas les armes, de se constituer prisonniers d’une puissance ennemie. Mais le général avait fait un tableau si horrible de leur situation, s’ils refusaient de lui obéir, que la plupart d’entre eux, essuyant des larmes de honte et de rage, le suivirent sur le territoire prussien. Quelques-uns cependant, bien décidés de servir la cause de l’indépendance jusqu’au dernier souffle, préférèrent se jeter au milieu des Russes et se frayer un chemin jusqu’en Pologne.

Lorsque Émilie croyait qu’elle allait en Pologne, elle avançait avec les autres dans un profond silence et semblait avoir perdu tout contact avec la réalité : elle se voyait déjà à Varsovie, aidant ses frères à repousser l’ennemi, à le poursuivre au delà du Niémen, à arborer à Wilno l’aigle polonaise. Elle avait oublié qu’elle marchait au milieu d’une épaisse forêt lithuanienne, avec quelques épaves de l’armée insurrectionnelle, traquées par les Russes. Elle ne voulut point croire ce qu’on racontait autour d’elle, lorsque la décision de Chlapowski se répandit parmi ses compagnons d’armes. Elle courut s’en assurer auprès de Chlapowski lui-même. Voyant enfin qu’il n’y avait plus aucun espoir de le faire revenir sur sa décision, elle osa, faible jeune fille, mais forte de sa loyauté, de son ardent amour de la patrie, lui jeter à la face son mépris et son indignation. « Pour moi, dit-elle, je n’irai point sur vos pas traîner ma honte chez les étrangers ; il me reste quelques gouttes de sang, un bras qui peut encore lever l’épée contre les Moscovites, et un cœur qui ne s’abaissera jamais à l’ignominie de la trahison. Allez en Prusse, ajouta-t-elle, le tableau que vous me faites de notre position ne m’effraye point ; je préfère mille morts au déshonneur, et je ne craindrai point de les braver à travers les bataillons russes, pour aller offrir encore au service de la patrie cette épée que j’ai levée pour elle et ma vie dont je lui ai fait le sacrifice. » Le soir même, elle quitta le camp accompagnée de sa fidèle compagne, Marie Raszanowicz, et du comte Plater, son cousin, qui voulurent partager avec elle de nouveaux périls.

 

 

 

 

DERNIÈRE ÉTAPE

 

 

Dix jours plus tard, Émilie Plater et ses compagnons avaient franchi le Niémen, grâce au dévouement de braves paysans de Samogitie qui, au prix de leur vie, les avaient conduits à travers les rangs ennemis. Mais les forces d’Émilie diminuaient tous les jours, épuisées par une longue marche à travers les marais et les forêts souvent impraticables. Ses pauvres pieds meurtris, couverts de chaussures en écorce d’arbre, refusaient de la porter. Vêtue en paysanne, d’une grosse souquenille de toile, elle grelottait de froid. Depuis quelques jours déjà une fièvre ardente la dévorait, la tête lui paraissait lourde, une violente douleur lui brisait la poitrine, mais elle cachait à ses amis son affreux état, par crainte de les affliger et surtout de les arrêter dans leur marche. Son mal empirait, ses pieds saignaient, mais elle avançait toujours, se confiant à la Providence. Pendant les courts moments de repos au milieu de sombres forêts, alors que ses amis dormaient, elle priait : « Mon Dieu, donnez-moi la force de revoir ma patrie, nos drapeaux polonais ! » Mais elle sentait que l’ineffable bonheur d’entrer en terre polonaise ne lui serait pas accordé. Un soir, au moment où leur guide vint les trouver dans leur cachette pour leur apporter un peu de nourriture et les conduire plus loin, en leur faisant tourner le camp ennemi, les genoux d’Émilie fléchirent, et elle tomba sans connaissance. Il fallut la transporter dans la chaumière d’un garde forestier qui accorda, avec le plus grand empressement, un asile aux fugitifs. On couvrit chaudement le pauvre corps inanimé d’Émilie, on usa de tous les moyens pour la rappeler à la vie, on désespérait presque de la ranimer, lorsqu’elle ouvrit subitement les yeux et dit d’une faible voix : « Continuez votre chemin, vous vous devez à la patrie. Laissez-moi, je saurai mourir. » Alors, le comte Plater, risquant de se faire livrer aux ennemis, alla trouver le propriétaire du village, lui dit que dans une pauvre cabane de sa forêt se mourait la comtesse Émilie Plater, dont le nom devait lui être connu par son sublime dévouement pour la cause polonaise, et le conjura de la secourir. La jeune fille fut aussitôt transportée au château, dont le maître était aussi un sincère patriote, et entourée des soins les plus touchants.

Pendant que César Plater atteignait Varsovie, Marie Raszanowicz, sacrifiant la gloire à l’amitié, s’installait au chevet de celle avec laquelle elle avait longtemps partagé les dangers et les fatigues de la guerre. Le dévouement de Marie, les soins que prodiguaient à Émilie les braves gens qui l’avaient accueillie auraient peut-être fait triompher sa jeunesse sur le mal qui la dévorait, si les nouvelles de Pologne n’avaient hâté sa fin. Elle savait que le général Skrzynecki, écrasé à Ostrolenka, avait été remplacé par Krukowiecki, homme ambitieux et intrigant, en qui nulle confiance n’était possible. Ces nouvelles détruisaient une à une ses chères espérances. Lorsque la tristesse de ses nouveaux amis lui fit deviner un jour la prise de la capitale par Paskiewicz, on craignit pour elle une dangereuse rechute. Enfin elle apprit la terrible nouvelle de la retraite, en territoire prussien, des armées vaincues : cette nouvelle lui porta le coup décisif.

Elle ne pouvait pas rester sur cette terre où le soleil de la liberté s’éteignait de nouveau, où les peuples retombaient à l’état de servitude. Elle ne voulut pas survivre à la Pologne, dont le corps, foulé aux pieds par ses bourreaux, rendait aussi son dernier souffle.

Émilie Plater mourut le 23 décembre 1831, à l’âge de vingt-six ans. Ses obsèques furent tristes et silencieuses. Mais qui aurait osé rendre les honneurs dus à l’héroïne d’une lutte pour l’indépendance, dans un pays livré aux pires représailles des hordes moscovites ? On l’enterra dans un cimetière de village, où, sur une dalle de pierre blanche, on mit pour toute épitaphe son nom, Émilie. Elle resta seule sous le ciel de Samogitie, au milieu de profonds marais, d’impénétrables forêts. Parfois une main charitable posait sur la tombe solitaire une fleur des champs, personne ne savait qui était cette Émilie oubliée de tous...

 

 

Non, elle n’était point oubliée. Longtemps encore son nom fut répété avec piété par ceux que la kibitka russe avait voiturés dans les mines glacées de la Sibérie, par ceux qui avaient trouvé en France une deuxième patrie. Bientôt un monument durable devait être élevé en l’honneur d’Émilie Plater par son ami d’enfance, son compagnon d’armes, Joseph Straszewicz. Dans un beau livre qu’il lui consacra, il traça d’une plume émue un touchant portrait de celle qui, après avoir perdu sa mère, ne connut plus qu’un amour, celui de la Pologne, à laquelle elle sacrifia sa fortune, son repos, la fleur de sa jeunesse, sa vie. « Ayant pris Jeanne d’Arc pour modèle, elle égala cette femme sublime dans le dévouement et le courage », conclut l’apologiste d’Émilie. Et il continue : « Jeanne d’Arc et Émilie Plater sont deux fleurons de la couronne des peuples ; leurs vies sont deux des plus belles pages de l’histoire, elles sont l’ornement de l’humanité, et les nations qui produiront de telles héroïnes seront toujours comprises parmi les premières nations de la terre. »

 

 

 

Marcel BOUTERON, Pologne romantique, 1937.

 

 

 

 

 

 

 

 

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