Nadine Viaud

 

LA VIE HÉROÏQUE DE LA MÈRE DE PIERRE LOTI

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Madeleine BOUVIER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRES ANNÉES

 

 

1er novembre 1810. Par ce matin d’automne ensoleillé, la ville de Rochefort prend un air de fête. Dans l’air tiède, alourdi par les émanations malsaines des marais, jaillit le rire des Charentaises qui s’attardent au sortir de l’église avec les marins des équipages de la flotte. Dans sa pimpante toilette de napolitain vert myrte, la jolie Rosalie Texier, plus pressée que ses compagnes, se hâte vers la demeure de son frère Philippe. Celui-ci est attaché aux bureaux de l’Arsenal ; il a épousé, il y a quelques mois, l’élégante Henriette Renaudin, riche descendante d’une pieuse famille huguenote originaire de l’île d’Oléron, et la jeune femme attend d’un moment à l’autre la naissance de son premier-né.

Rosalie s’arrête dans la rue Fleurus. La maison est de simple apparence avec sa façade unie et sa porte étroite. À l’intérieur, c’est la joyeuse animation d’une famille qui accueille l’arrivée d’une fillette aux yeux verts. Autour du lit de la jeune femme s’affairent l’austère Mme Renaudin, qui a quitté l’île pour assister à la naissance attendue, et l’active maman Texier, bien vite entourée de ses filles, Victorine, Rosalie et Julie. « Ave » catholiques, actions de grâce protestantes se croisent au chevet de la petite Nadine.

Cette double influence religieuse ne paraît pas devoir troubler, durant les années qui vont suivre, la piété de la fillette, élevée par sa mère dans la religion réformée. Elle grandira dans une chaude atmosphère de tendresse et de sollicitude inquiètes. La venue d’une sœur, Clarisse, lui est une grande joie, mais la mort prématurée du père jette sur ce foyer son ombre de définitive tristesse. Dans la douceur d’un soir d’été, sous le beau ciel de l’île où les médecins l’ont envoyé se soigner, Philippe Texier s’éteignit à peine âgé de 33 ans.

À partir de ce jour, Henriette et ses filles demeurèrent à Saint-Pierre-d’Oléron. La jeune femme loue un modeste appartement à côté de la vieille maison qu’habite sa mère. Nadine passe d’un intérieur à l’autre, illuminant de sa grâce enfantine l’existence austère des deux femmes. Elle écoute les graves récits de grand’mère Renaudin, en particulier la pathétique histoire de l’oncle Samuel fuyant le bourg de Saint-Pierre le jour de son mariage à cause des persécutions religieuses. La fillette s’initie à l’illustre ascendance de sa famille maternelle. Elle apprend à connaître son aïeul, l’amiral Renaudin, commandant, le « Vengeur » ; puis la lignée d’ancêtres, tour à tour navigateurs et riches négociants, voyageant sans cesse pour leur commerce, ou pour fuir en Hollande les persécutions.

L’aisance acquise et transmise par eux déchoit d’année en année. Depuis si longtemps qu’elle est veuve, grand’mère Renaudin voit périodiquement diminuer les revenus de ses marais salants qu’elle vend peu à peu. Élevées par ces femmes que les rigueurs de l’existence n’ont pas épargnées, et dont la rigide piété règle les devoirs de la vie quotidienne, Nadine et Clarisse ne sont pas gâtées. Elles se plient aux travaux d’intérieur qui s’accomplissent à heures fixes ; elles prennent des habitudes d’ordre, de ponctualité qui les préparent à leurs tâches futures. Leurs distractions sont également simples, dénuées d’imprévu. Durant les jours d’été, elles jouent avec leurs cousins et cousines dans le jardin de grand’mère Renaudin, et goûtent aux fruits mûrissant sous le doux ciel de l’île. L’automne venu, ce sont des courses vagabondes dans les fermes voisines, des promenades dans les vignes où les grappes dorées sollicitent leur gourmandise. Elles aident les vendangeurs à récolter les fruits juteux qui donneront un raisiné d’une incomparable saveur.

Ainsi s’écoulent, dans l’atmosphère laborieuse et paisible du bourg ; les premières années de Nadine. Et, progressivement, sous les yeux charmés de la mère, c’est l’éclosion de l’adolescente remarquablement jolie dont le fin visage aux prunelles changeantes attire l’hommage discret des jeunes gens, et dissimule, sous une précoce gravité, l’âme sensible et passionnée.

 

 

 

CHEZ L’AUTRE GRAND’MÈRE

 

 

– Grand’mère, chante-nous donc une chanson !

Groupées autour de l’aïeule, les quatre jeunes filles inclinent sous la lampe leurs têtes brunes et blondes, coiffées de boucles (à repentir).

Corinne, Ameline et Maléna Serrié ont été conviées à veiller chez grand’mère Texier, en l’honneur de leur cousine Nadine, de passage à Rochefort.

L’active grand’mère, dont les doigts agiles confectionnent encore de si jolis objets : boîtes, paniers, pelotes, avec les paillassons de la Martinique, dans lesquels arrive la cassonade, compose à ses heures d’amusantes chansons. D’une voix cassée la voici qui fredonne :

 

            Entre vous ne blâmez jamais

            L’intention ni la conduite,

            Aimez-vous et que désormais

            L’épigramme ne vous excite.

 

C’est une récréation pour ses petites-filles de l’écouter chanter.

Les adolescentes sourient, saisissent au passage le conseil discret contenu dans telle strophe, et la soirée s’écoule égayée par la spirituelle vivacité de l’aïeule.

Vers dix heures, les jeunes filles se séparent. Nadine regagne sa chambre, soulève le tulle léger qui voile la fenêtre et contemple longuement la maison d’en face.

Un rayon lumineux filtre derrière les volets clos.

Devant cette persistante lumière, la jeune fille s’attarde à rêver. Elle connaît les habitants de l’humble logis. Veuve depuis de longues années, Mme Viaud vit là avec son fils Théodore dans une tendre intimité. Pour subvenir aux frais d’études du jeune homme, la mère a longtemps travaillé. Ouvrière adroite, elle repassait autrefois pour les bourgeoises de la ville le linge damassé et les coiffes charentaises.

Son existence laborieuse et digne lui a valu l’estime de sa clientèle. Bien souvent la petite Nadine est allée lui apporter les bonnets de tulle de grand’mère Texier. Elle y rencontrait alors le jeune Théodore, enfant sérieux et timide, de cinq ans son aîné, qui la saluait d’un air grave. Mais depuis des années Marie Viaud ne repasse plus. Son fils pourvoit à leurs besoins en donnant des leçons de grammaire, de littérature, de dessin. Les travaux intellectuels le passionnent et lui valent déjà une auréole de poète. Ses vers courent les salons ; on l’entoure, on l’invite. À chacun de ses séjours à Rochefort, Nadine s’intéresse davantage à son jeune voisin.

La clarté tardive de sa lampe lui révèle sa veillée laborieuse et solitaire.

Une douce émotion étreint le cœur de la jeune fille, tandis qu’étendue dans son lit, les yeux rivés à la raie lumineuse, elle s’abandonne au charme d’une imprécise rêverie.

Le séjour à Rochefort s’avère plein d’agréments. Après le silence d’Oléron, la petite ville paraît à Nadine singulièrement bruyante et animée.

Dans la journée, la jeune fille court les magasins, choisit des échantillons de tissus et de mercerie pour sa mère et ses tantes, coudoie dans les rues les officiers de marine aux uniformes galonnés d’or.

Le soir, dans l’intervalle des veillées familiales, de petites réunions s’organisent chez Julie Savigny, chez grand’mère Texier. On y convie Théodore Viaud et sa mère. Le talent du jeune poète est mis à contribution. Sur un théâtre d’amateur on joue quelques-unes de ses pièces. Nadine assiste aux représentations ; elle écoute, charmée, les félicitations, les éloges qu’un public indulgent prodigue à l’auteur. Celui-ci, promptement séduit par la grâce de la jeune fille, recherche discrètement sa présence. L’entourage s’en aperçoit et favorise leurs rencontres, Tante Lalie et grand’mère Texier, favorables à l’inclination des jeunes gens, usent de leur influence pour obtenir le consentement d’Henriette Texier. Celle-ci ne se montre inflexible que sur un point : la religion. Elle accordera la main de sa fille à Théodore à condition que celui-ci devienne protestant.

Très épris, le jeune homme accepte. Il attend seulement d’avoir sa nomination de secrétaire en chef de la mairie pour adresser à Henriette Texier la demande suivante :

 

« Madame,

« La première fois que j’ai vu Mlle Nadine, un charme dont je ne me rendis pas compte, m’attira vers elle. Dans la crainte que ce ne fût que l’effet d’une impression éphémère, je dus m’étudier. Aujourd’hui, je suis éclairé sur ce que j’éprouvai. J’aime votre demoiselle avec toute la force d’un cœur qui a trouvé l’objet qui doit le vivifier, et qu’il cherchait depuis longtemps.

« Ne désespérez pas par un refus un timide jeune homme. Un regard de Mlle Nadine a tout changé pour moi. Je suis, Madame, avec un profond respect, celui qui espère tout de vous.

« Th. Viaud. »

 

Le mariage eut lieu à Saint-Pierre-d’Oléron au mois d’août 1830.

 

 

 

VIE DE FAMILLE

 

 

Dans la maison de Rochefort s’installe le jeune ménage. La cour ombragée de jasmins, les petites chambres s’ouvrant sur la rue, le salon solennel avec ses tentures de velours et ses meubles Empire se peuplent aussitôt des « chères robes noires » que Pierre Loti glorifiera plus tard.

C’est à Nadine qu’incombent les charges successives de grand’mère Texier, de tante Lalie, de Marie Viaud, puis de sa mère. À chacune d’elles la jeune femme prodiguera ses soins et sa sollicitude. Sans gestes excessifs, sans vains bavardages, elle trouve le moyen d’être partout à la fois : ménage, cuisine, travaux de couture l’absorbent tour à tour. Malgré ses occupations multiples, Nadine demeure élégante et soignée. Les boucles brunes encadrent harmonieusement son fin visage, et la robe en soie froncée, bruissante et large, qu’elle revêt l’après-midi, accentue la grâce de sa petite taille.

Le soir venu, leur tâche achevée, les époux se retrouvent. Ce couple tendrement uni vit dans une entente parfaite. Fidèle aux principes religieux que sa mère lui a inculqués, Nadine ouvre la vieille Bible déposée au salon et lit avec son mari quelques passages des Saintes Écritures ; puis ils s’agenouillent pour prier. Cette heure de recueillement que la jeune femme consacrera toujours au culte de famille devient la force secrète de sa nature sensible et tourmentée. Au soir des journées accablantes où tant de travaux l’ont assaillie, Nadine retrouvera dans la prière la paix intérieure et la sérénité qui l’aideront à triompher des heures douloureuses dont sa longue existence sera jalonnée. Des enfants lui sont accordés : sujets de joie et de préoccupations pour cette mère passionnée. En 1831, c’est Marie qui mettra dans ce grave intérieur le charme de sa petite enfance, de sa précoce intelligence, de sa pétillante gaieté.

En 1838, c’est Gustave qui prend place au foyer. Chacune de ces naissances est une charge nouvelle pour ce ménage peu fortuné. Enfin, en 1850, c’est l’arrivée inattendue du petit Julien. Nadine a déjà 40 ans ; elle eût préféré une fille, mais sa piété l’incline à accepter ce don de Dieu avec gratitude.

 

 

 

L’ÉDUCATION SENTIMENTALE

 

 

Les enfants grandissent et se dispersent. Marie poursuit à Paris de brillantes études de dessin. Son père la verrait volontiers se consacrer à une carrière artistique, tandis que sa mère, absorbée et anxieuse, se préoccupe d’entretenir, malgré la distance, le culte du foyer. La séparation, à son gré, ne doit pas engendrer l’oubli ou l’indifférence. Tous les jours elle parle à Julien de cette grande sœur si peu connue. Elle porte l’enfant devant le portrait de Marie ; elle lui apprend à parler au portrait ; elle le conduit dans la chambre abandonnée par la jeune fille, « la chambre de Sœur », et lui montre « les gants de Sœur », la « lettre de Sœur », tous les objets de « Sœur » comme reliques religieuses. L’enfant n’a guère plus d’un an, que la mère recueille déjà le fruit de ses efforts. Dans une lettre à Marie elle écrit : « Il t’aime déjà certainement et ce matin encore ses premières paroles ont été pour toi. À peine a-t-il été éveillé, qu’il a soulevé sa chère petite tête, l’a penchée sur son berceau, du côté de la cheminée et, en apercevant ton portrait, s’est écrié : "Ah ! bonne sœur ! Voilà bonne sœur !« » Il n’oublie point tout ce qui t’appartient. Presque tout ce qu’il a lui a été donné par toi, et je ne cherche point, tu penses, à le dépersuader. »

À quoi Marie répond : « Comment veux-tu que je ne sois pas transportée de tendresse pour notre cher Julien. Il m’aime déjà ! Il m’en donne tant de preuves ! Il est si intelligent, si aimable ! Pourquoi me dire ce que tu me dis ? Il ne serait pas tel, à présent, que je ne cesserais pas de le chérir autant. »

La correspondance entre la mère et la fille prend ce caractère d’épanchement intime qu’exalte leur tendresse mutuelle. Ainsi Nadine, par sa sensibilité excessive, dispense à ses enfants une éducation sentimentale qui développera dangereusement chez Julien la faculté de souffrir et d’aimer.

Plus tard, c’est le départ de Gustave pour Tahiti. Le jeune homme s’embarque comme chirurgien de la marine à l’automne de l’année 1858. Oublieux et léger, il négligera, durant des mois, de donner de ses nouvelles. La mère, anxieuse, tombe malade d’inquiétude. Au début elle écrit :

 

« Mon fils chéri,

« Mon cœur souffre plus que je ne puis le dire à l’attente de ces premières nouvelles de Tahiti. J’éprouverai quelque soulagement à te savoir arrivé et installé.

« J’ai, depuis quelques jours, une certaine casquette qui me rappelle si bien mon Gustave, que j’ouvre bien des fois mon armoire dans le seul but de la contempler. Je ne puis que te confier à Dieu ; te remettre toujours entre ses bras paternels, car il n’est point de lieu sur la terre où il ne puisse te garder et te bénir ; où tu ne puisses le trouver près de toi.

« Adieu, mon fils chéri, je t’embrasse comme je t’aime.

« N.V. »

 

Plus tard encore, alors que l’angoisse l’étreint, que sa santé subit de terribles secousses, elle lui adresse ce message :

 

« Il y a des moments, mon Gustave, où je suis sans force pour supporter les difficultés de la vie, sans force pour supporter ton absence, et je te sens alors si loin de moi, que j’en suis accablée de tristesse, coupables dispositions d’esprit que je ne peux supporter que par la prière ; il m’est toujours si bon, si doux de prier pour mon cher fils ! Oh ! puissent toutes ces prières retomber sur toi en rosée de bénédictions !... »

 

Ainsi s’écoulent, dans une atmosphère de tristesse angoissée, dangereuse pour Nadine, quatre années durant lesquelles les silences de Gustave pèsent lourdement sur le cœur de chacun. Julien et Marie joignent leurs lettres à celles de la mère, jusqu’au jour où de brèves nouvelles arrivent enfin d’Océanie.

À ces tourments s’ajoutent pour la mère les difficultés d’un ménage peu fortuné ; de revenus précaires qui l’obligent à un travail journalier écrasant.

Soumise à un surmenage épuisant, Nadine est heureusement secondée par sa fidèle sœur Clarisse, établie auprès d’elle. Puis des vides se creusent avec la mort de grand’mère Texier et le mariage de Marie avec un petit cousin, Armand Bon, qui eut lieu le 25 août 1864.

 

 

 

ÉPREUVES

 

 

Un radieux dimanche d’avril, plein de souffles tièdes et de chants d’oiseaux. C’est au début de l’après-midi ; Julien et sa mère reviennent du culte. Dans la cour tapissée de verdures et peuplée d’hirondelles, une ombre surgit, frêle silhouette voilée de deuil. Devant la sombre apparition, le cœur de Nadine se serre ; son inquiétude toujours en éveil pressent un malheur. Elle interroge :

– Vous, ma tante ? Vous nous attendiez donc ?

– Oui, mon enfant. Monte dans ta chambre, j’ai à te parler.

Mais la mère a déjà compris. D’une voix altérée elle questionne :

– Qu’y a-t-il, ma tante ? Mon fils est mort...

La triste messagère répond d’un signe. Réfugiée dans sa chambre, affaissée dans un fauteuil, Nadine sanglote. Julien l’a rejointe, puis Théodore accompagné d’un grand-oncle directement informé du deuil qui frappe la famille Viaud. Gustave est mort d’anémie tropicale à bord de l’« Alphée », le 12 avril 1865. Sa lettre d’adieu, transmise par le prêtre qui l’assistait à ses derniers moments, est lue par l’oncle.

 

« Parents chéris, recevez mes derniers baisers, mes derniers adieux. Je meurs en Dieu, dans la foi et le repentir ; mes péchés sont rouges comme le cramoisi, mais il me blanchira ; du reste n’a-t-il pas dit : “Quiconque croit en moi aura la vie ?” Ô Dieu, mon père ! je crois en toi, en ton Saint-Esprit, et mes prières ardentes montent vers ton fils, afin qu’il intercède pour moi, et qu’il m’aide à traverser la sombre vallée de l’ombre de la mort. Amis chéris, la mort est douce en Dieu. Au revoir à cette patrie d’En-Haut. C’est une pensée consolante. »

 

Cette lettre qui témoigne de sentiments religieux si élevés et si inattendus chez ce fils longtemps oublieux est un réconfort pour Nadine.

Elle la fera beaucoup lire et la transmettra plus tard à Julien comme un talisman susceptible de l’aider à triompher des dangereuses tentations.

Ce deuil, que Nadine supporte avec une chrétienne soumission aux volontés divines, est le prélude d’une série d’épreuves et de difficultés.

L’année suivante, Théodore Viaud, qui occupe toujours un poste important à la mairie de Rochefort, est injustement accusé de la disparition d’un paquet de titres appartenant à la ville et représentant la somme de 14 000 francs.

Malgré son train de vie fort modeste, Théodore Viaud n’est pas à l’abri des jalousies secrètes qui s’acharnent à détruire les réputations de probité et d’honneur telles que la sienne.

Pas un instant la famille ne douta de son chef. Une enquête longue et minutieuse ne trouva pas trace de l’utilisation personnelle de cet argent.

Néanmoins, Théodore Viaud, détenu quelque temps dans la prison de Rochefort, dut rembourser la somme disparue, grossie des intérêts. Dès lors une gêne, voisine de la pauvreté, s’installa au foyer.

Le procès, qui dura près de deux ans, aboutit à un acquittement, mais les jours durant lesquels il fallut se défendre furent un calvaire pour Nadine et les siens.

Julien, qui prépare à Paris l’examen du « Borda », est prématurément aigri par l’injustice qui pèse sur sa famille. Solitude, pauvreté, tristesse, le jettent dans un sentiment de révolte que seule l’affection de sa mère apaise un peu. Dans des lettres débordantes de tendresse elle lui écrit : « Mon fils chéri, comment peux-tu dire : "Il y avait si longtemps que vous m’abandonniez tous ?" Tu sais que nous sommes toujours avec toi, et presque jour et nuit. Je suis bouleversée de te savoir sans argent dans ce grand Paris. » Et elle lui envoie non pas un mandat, mais des timbres, qu’il n’ose changer.

La mère exige, chaque semaine, des lettres à jour fixe auxquelles elle répond par des conseils pleins de sagesse qui soutiennent la foi déjà chancelante de l’étudiant.

En octobre 1867, l’admission de Julien au « Borda » réjouit sa famille. L’inquiète Nadine n’en demeure pas moins tourmentée. Elle redoute le dur apprentissage maritime, les exercices d’entraînement par tous les temps et s’affole de la moindre indisposition du « Bordassien ».

Marie, épouse heureuse et mère comblée, lui adresse de touchants messages. Si la gêne, parfois, règne à son foyer, elle le souligne avec une grâce courageuse et enjouée : « Mon frère chéri, j’avais fait le projet charmant de travailler au portrait d’Armand. Mais si tu savais comme la "misère" est une entrave à tout ce qu’on aime le mieux. Je n’ai pu, encore, toucher à ce portrait malgré mes combinaisons et mon vif désir. Il m’a fallu coudre, repasser, raccommoder, pour ne pas prendre d’ouvrières, parce que je n’aurais pas de quoi les payer ! »

Pour ses étrennes elle lui écrit : « Je t’avais annoncé des timbres !... Hélas !! tu t’attends à en avoir deux ou trois douzaines, et tu en verras cinq tout honteux. Il n’y a pas moyen de faire autrement... On donne au facteur, au boucher, et l’on ne peut rien donner ni à son Julien, ni à sa Ninette. Enfin, mon chéri, de combien de baisers, de combien de prières et de vœux ne sont pas accompagnés ces pauvres vingt sous qui vont trouver le plus chéri des frères, aimé par sa sœur, par sa marraine, d’une affection si maternelle. Oui, que Dieu te bénisse, cher enfant, qu’il fasse que tu marches droit devant toi, sans dévier, ni à droite, ni à gauche, dans aucun sentier qui ne serait pas le bon et le vrai... Tu sais combien d’espérances et de consolations reposent sur toi... »

En dépit de ces ferventes affections, de ces pieuses tendresses qui semblent devoir conjurer à distance les influences dangereuses, le trop sensible Julien cède aux entraînements redoutés. Ses écarts de conduite navrent bientôt sa famille, et sa foi religieuse sombre définitivement au cours des crises sentimentales qui le bouleversent.

Vainement, sa mère lui écrit quelques années plus tard : « Mon fils aimé, je prie jour et nuit pour toi ; oh ! que Dieu fortifie ta santé et surtout guérisse ce qu’il y a de plus précieux en toi, ton âme immortelle... Tant que tu ne pourras me donner des nouvelles rassurantes sur ton état spirituel, tout sera tristesse pour moi ; le rétablissement complet de ta santé ne pourrait même me consoler ; tes talents, tes succès dans le monde ne pourront me réjouir, car je les regarderai comme un piège de plus pour toi ; si tu ne les rapportes pas à Dieu et que tu oublies que tu les tiens de lui seul. »

Ces cris d’angoisse maternelle sont le reflet des tourments que ce fils bien-aimé ne cessera de lui infliger sur le plan spirituel, le seul qui compte à ses yeux de chrétienne.

 

 

 

SOUTIEN DE FAMILLE

 

 

Au cours d’une croisière en Algérie où Julien subit l’enchantement décisif de ce premier contact avec l’Orient, une lettre de sa mère lui annonce la mort de Théodore Viaud, survenue le 8 juin 1870.

« Ma perte est immense ; ma douleur inexprimable, mais ce que je veux que tu saches, deux fois plutôt qu’une, c’est que la dernière prière que ton père a prononcée a été pour toi. »

Puis Marie, toujours lucide, lui expose la désolante situation matérielle. « Il ne faut plus se faire d’illusions, mon pauvre chéri. Après ce coup si cruel de la mort d’un père, il faut songer avec une poignante amertume que tout ce qu’on aimait, que tous les souvenirs si chers s’en vont avec lui.

« Je me suis moi-même rendu compte de tout ; ce sont des chiffres exacts, c’est clair comme des chiffres et aussi impitoyable... Il faut vendre, mon pauvre bien-aimé, il faut vendre tout, à moins qu’un miracle ne nous sorte de là ; il faut vendre la maison et le mobilier ! C’est affreux. Nous t’attendons pour être auprès de notre malheureuse mère et nous aider à sauver ce que nous pourrons. »

Le deuil ! la ruine ! Julien réalise aussitôt le désastre. Il songe à sa mère, à ses deux vieilles tantes, chassées d’un logis où les rattachent tant d’indestructibles liens. Coûte que coûte il leur conservera la maison. Engagé dans la guerre, qui éclate peu après, le jeune enseigne attend d’avoir sa majorité pour acheter le vieil immeuble. Dans l’impossibilité où il se trouve de le payer, il prend des engagements personnels avec les créanciers de sa famille pour échelonner les paiements sur les années futures qui verront augmenter sa solde.

Cette solution héroïque obligera Julien à travailler avec acharnement sous le pseudonyme de « Pierre Loti ».

Il abandonne à sa mère son traitement intégral d’une année, qui est de mille francs, et lui consacre le montant de ses premières publications, dessins, romans, récits de voyage qui le préparent à sa brillante carrière littéraire.

Au cours des lointaines croisières, le jeune officier songe avec mélancolie aux trois vieilles femmes demeurées seules et dont il est l’unique soutien. Dans la maison, aménagée pour recevoir des locataires, elles n’occupent plus que quelques pièces au premier étage et la cuisine au rez-de-chaussée. Une trappe, au plafond, fait communiquer les deux étages, et Julien songe, le cœur serré, à ses chères vieilles gravissant le soir une échelle pour retrouver leur lit, risquant quelque chute mortelle.

Les lettres de Nadine à son fils demeurent néanmoins sereines. Elle décrit l’emploi des journées, tissées d’humbles travaux, des soirées autour de l’âtre, quand vient l’hiver et que les grandes pluies océaniques inondent la cour et dépouillent le jasmin de ses dernières feuilles. Elle lui demande conseil pour toutes choses, lui rend un compte minutieux de ses dépenses, et relit indéfiniment les messages enthousiastes qui arrivent de Valparaiso, de Tahiti... Néanmoins, dans son cœur maternel la vieille angoisse persiste. Nadine, intuitive à l’excès, pressent ce qu’elle ignore : le déchaînement des passions, la fougue des sentiments déréglés, les écueils de toutes natures où l’âme si chère et désarmée risque de se briser.

 

 

 

MÈRE ET FILS

 

 

Le printemps de l’année 1880 marque une étape décisive dans l’histoire de la famille Viaud : les dettes sont enfin réglées et la situation financière s’améliore avec la publication retentissante du « Mariage de Loti », qui consacre la gloire littéraire de Julien. Sa mère s’en réjouit, mais dans sa piété clairvoyante elle ne peut s’empêcher de lui écrire : « Qu’est-ce que l’argent et tous les succès imaginables en comparaison des vrais biens dont je voudrais te voir en possession ? »

Néanmoins, dans la maison de Rochefort si passionnément défendue et sauvée, Nadine éprouve un sentiment de délivrance. Ne plus rien devoir à personne ! Quel soulagement pour elle et son fils. Leur affection en devient plus étroite. Si Clarisse, toujours timide, un peu farouche même, ne peut s’habituer à l’aisance nouvelle, sa sœur s’y adapte avec une surprenante facilité.

Parmi le courrier, lettres et journaux, qui arrivent à Rochefort et qu’elle achemine au long des lointaines escales, la mère lit avec une légitime fierté les articles qui proclament le talent de son fils. Avec une dignité simple et joyeuse elle accueille les visiteurs de marque qui viennent la saluer. En 1881, Loti, désireux de lui consacrer ses premières économies, l’emmène à Paris. Nadine a toujours rêvé de Paris. Sa fille et Clarisse y ont vécu de longues années ; elle seule n’a pu s’arracher au foyer où la retenaient d’impérieux devoirs. Et cette joie qui lui est offerte à plus de soixante-dix ans la ravit.

Dans sa robe en satin noir à traîne elle assiste au bras son fils aux brillantes représentations de l’Opéra ou de la Comédie-Française ; elle se promène en voiture ; elle accepte les hommages d’hommes illustres en relation avec Julien. Rien ne l’étonne, et elle jouit de ce bonheur tardif avec la même simplicité qui la fit autrefois accepter les jours d’écrasant labeur et de douloureuses épreuves.

Rentrée à Rochefort, la vie s’y modifie. Julien restaure, agrandit la maison. Sous ses ordres une nuée d’ouvriers transforment la vieille demeure. En son absence, Nadine surveille les travaux en cours. Une stupeur la saisit en voyant s’ériger d’orientales architectures et son cœur de chrétienne dut, bien des fois, se serrer devant la mosquée ou la pagode aménagée à la place de telle chambre.

Un pèlerinage d’admirateurs commence, et Nadine n’est pas sans défiance à l’égard des femmes qui s’insinuent ainsi dans la vie de son fils. Celui-ci, de passage à Rochefort, la prie de recevoir, un soir, Sarah Bernhardt en tournée. Nadine hésite, se soumet, mais Julien recevra seul la comédienne. Mme Viaud, retirée dans sa chambre, ne paraîtra qu’après le dîner.

Devant cette gloire terrestre, ces succès retentissants qui absorbent Loti, la mère se préoccupe de plus en plus de la seule chose nécessaire.

De près ou de loin ses exhortations demeurent les mêmes, ses prières conservent la même ferveur ; mais, sur le terrain religieux, aucune entente n’est possible entre la mère et le fils aux sensibilités pourtant si semblables. Douloureux mystère de cette destinée de croyante qui voit sombrer sans rémission la foi d’un enfant bien-aimé.

Les années s’écoulent... Au mois de décembre 1890, par un temps exceptionnellement froid, Clarisse s’éteint. Dans la chambre éclairée d’un pâle soleil, Nadine assiste avec douleur aux derniers moments de sa sœur. Après ces longues années de vie commune et d’entente parfaite, c’est un peu de son cœur qu’emporte la morte. Nadine lui survivra six ans ; mais chaque jour la courbe davantage, l’incline vers cette terre où seule la retient l’affection de ses enfants. Marie, fixée à Saint-Porchaire, entoure sa vieillesse solitaire, lui fait de fréquentes visites, l’entretient des travaux de Julien.

Intime confidente de son frère durant de longues années, la sœur ne peut néanmoins se défendre d’un sentiment d’obscure jalousie vis-à-vis des succès qui soustraient Julien à son influence. Sa piété rigide, austère, s’insurge contre la mondanité de son existence aux mœurs faciles, et réprouve l’orientation de son talent.

Plus indulgent, le cœur de Nadine pardonne.

Le 1er novembre 1896 la trouve brusquement affaiblie. Parmi la splendeur des chrysanthèmes et des orchidées arrivés le matin de son anniversaire, elle paraît plus fragile et plus usée. Julien, qui a pu se libérer pour la journée, pressent la fin prochaine. Marie et Armand demeurent auprès d’elle. La vie se retire peu à peu du fragile organisme, laissant l’intelligence intacte.

Trois jours plus tard, dans un dernier sursaut d’angoisse, la mourante interroge son fils incliné vers elle : « Tu crois, n’est-ce pas, que nous nous reverrons ?... » Puis les beaux yeux se ferment, le cœur vaillant cesse de battre avec le dernier souffle qui s’éteint. En proie au plus profond chagrin de son existence, Loti ne cessera de pleurer celle qui « fut le seul amour stable de sa vie ». Il la glorifiera dans toutes ses silhouettes maternelles où des femmes au cœur tendre ne cessent de lutter et de prier en attendant le fils absent.

C’est dans l’incomparable mère de « Matelot » qu’il incarne avec le plus de ferveur l’inoubliable souvenir de sa mère. Et traçant d’elle un pur portrait, dans « Le roman d’un enfant », il déclare : « La pensée que le visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais, qu’il ne serait qu’une combinaison d’éléments susceptibles de se désagréger et de se perdre sans retour dans l’abîme universel, cette pensée, non seulement me fait saigner le cœur, mais aussi me révolte comme inadmissible et monstrueuse. J’ai le sentiment qu’il y a dans ce visage quelque chose d’à part que la mort ne touchera pas. Et mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable de ma vie, est si affranchi de tout lien matériel qu’il me donne presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose qui serait l’âme ; il me rend encore, par instant, une sorte de dernier et d’inexplicable espoir... »

Celle à qui Loti rend ce suprême hommage s’apparente, par la qualité de sa foi, la fermeté de ses principes, la droiture de sa vie, à cette autre mère de poète : Alix de Lamartine. Toutes deux ont ardemment disputé l’âme d’un fils chéri aux dangers des influences étrangères, des succès littéraires et mondains. À leur mère ces deux grands hommes de lettres durent ce qu’il y eut de plus noble en eux : le respect des choses saintes et l’inaltérable ferveur de leur amour filial.

 

 

 

Madeleine BOUVIER,

Nobles vies de femmes, 1949.

 

 

 

 

 

 

 

 

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