Quand les morts se manifestent

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Ernest BOZZANO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La xénoglossie, ou connaissance d’une langue non apprise, a été plus particulièrement étudiée par Ernest Bozzano ; elle se distingue de l’hypermnésie (ou cryptomnésie), qui est une mémoire anormalement développée : le sujet en état médiumnique se souvient de langues oubliées, qu’il aurait apprises dans le passé. Un diplomate anglais contemporain, Gordon Creighton, peut s’exprimer dans plusieurs langues anciennes et modernes. Ainsi, il a pu apprendre en quelques semaines le chinois mandarin. « J’avais l’impression de me ressouvenir », déclare-t-il.

La xénoglossie peut être directe : des lettres s’inscrivent à distance sur le papier, sans qu’on puisse en préciser l’origine.

Dans la xénoglossie indirecte, en revanche, le médium est supposé écrire sous la dictée d’une entité. Bozzano relate ici une singulière expérience de xénoglossie par écriture directe.

Avec les tables tournantes, le même phénomène peut se produire : au cours des célèbres séances auxquelles participa Victor Hugo, dans l’île de Jersey où il s’était exilé, il y eut plusieurs cas de xénoglossie.

Tout a commencé en septembre 1853, quand Delphine de Girardin, spirite convaincue, rendit visite au grand poète et lui proposa de faire parler les tables. Les premiers essais furent décevants. À cela elle répondit que « les esprits ne sont pas des chevaux de fiacre qui attendent patiemment le bourgeois ». Un jour, cependant, la voix de Léopoldine, l’enfant chérie morte noyée, sembla se faire entendre par l’intermédiaire du petit guéridon que l’on posait sur une grande table. Alors les séances se succédèrent tard dans la nuit. Le fils ainé de Victor Hugo, Charles, grand garçon lymphatique, se révéla être un médium exceptionnel : les esprits ne se manifestaient qu’en sa présence ; mais dans les séances qui ont été consignées, le dialogue est souvent interrompu à la demande de Charles qui se dit très fatigué.

 

 

Dans cette classification, le phénomène de l’« écriture directe » n’est pas précisément celui connu de tout le monde, dans lequel on obtient des écritures ou des messages à distance sur des feuilles de papier marquées par les expérimentateurs et déposées au milieu du cercle avec un crayon ; ou bien celui dans lequel on obtient des écritures ou des messages à l’intérieur de deux ardoises spéciales, encadrées, superposées et scellées l’une à l’autre, sous la garantie de cachets de cire. Dans notre cas, au contraire, il s’agit de mains matérialisées qui écrivent directement leur message, ou de fantômes matérialisés qui en font autant.

Naturellement, les cas de cette sorte sont rares ; en outre, ceux que l’on peut citer sont connus de tous ceux qui s’occupent de métapsychique. Cependant, je ne puis me passer de les résumer ici.

Je ne rapporte qu’un seul épisode de cette espèce, extrait des expériences classiques et bien connues du banquier nord-américain F. Livermore avec le médium Kate Fox ; expériences dans lesquelles s’est matérialisée la femme décédée de l’expérimentateur qui écrivit, entre autres choses, à plusieurs reprises de longs messages à son mari en langue française – langue qu’elle possédait parfaitement en vie, mais que le médium ignorait complètement. Je commence par prévenir que, dans le récit qui suit, M. Livermore néglige de répéter l’information, trop habituelle pour lui, qu’il s’agissait d’un message en langue française.

Le banquier expérimentait dans son bureau, presque toujours seul avec le médium dont il tenait constamment les deux mains serrées dans les siennes ; les phénomènes se produisaient à la lumière suffisante de globes lumineux d’origine médiumnique.

 

Je tire cet épisode du large résumé qu’en a fait M. Epes Sargent dans son livre : Planchette, The Despair of Science (page 62), en reproduisant les parties essentielles des comptes rendus de M. Livermore. Ce dernier écrit donc :

 

18 août 1861 (8 heures du soir). – Je suis seul avec le médium. L’air est lourd et chaud. Comme d’habitude, j’ai visité soigneusement la chambre, j’ai fermé la porte à double tour, j’ai mis la clé dans ma poche, et me suis assuré de tout.

Après une demi-heure d’attente tranquille, nous avons vu surgir du sol une grosse lumière sphéroïdale, complètement entourée de voiles et qui, après s’être élevée au niveau de nos fronts, alla se placer sur la table...

Les coups ont alors dicté : « Remarquez que, cette fois-ci, nous sommes intervenus sans provoquer de bruit. » En effet, toute apparition de lumière était généralement précédée d’une série de crépitations, de clapotis, de coups énergiques, accompagnés de mouvements violents et de transports d’objets, tandis qu’en cette circonstance le phénomène se déroula dans le calme le plus parfait...

L’idée me vint que cette séance pouvait être destinée à des buts spéciaux et que, par conséquent, je devais renoncer à des manifestations de ma femme. J’avais à peine formulé cette pensée que je vis la lumière s’élever, devenir brillante, et en même temps apparut devant moi une tête coiffée d’un bonnet blanc, orné tout autour de broderie. C’était une tête sans traits. À cette vue, je demandai ce que pouvait bien signifier cette manifestation. On me répondit typologiquement : « Lorsque j’étais malade... » J’ai alors compris ! Le bonnet apparu était la reproduction exacte d’un bonnet très spécial que ma femme portait au cours de la maladie dont elle est morte.

 

J’avais apporté avec moi quelques feuilles de papier, plus grandes que d’habitude ; tout à fait différentes de celles que j’avais employées jusqu’à ce jour ; j’y avais mis des signes spéciaux. Je les ai déposées sur la table, d’où elles furent retirées pour reparaître près du parquet, suspendues à trois ou quatre pouces du tapis. Je ne pouvais pas en juger d’une manière exacte, parce que la lumière n’éclairait brillamment que la surface de la feuille, ainsi qu’un rayon de trois ou quatre pouces de chaque côté ; ou plus précisément, parce que la feuille seule constituait le centre de la lumière spirite, tout l’espace éclairé mesurant un pied de diamètre.

Tout à coup vint se poser sur cette feuille une main imparfaitement conformée, qui serrait entre ses doigts mon porte-crayon en argent. Cette main commença à se mouvoir doucement sur la feuille, de gauche à droite, à la manière de ceux qui écrivent ; quand elle parvenait au bout d’une ligne, elle revenait en arrière pour en commencer une autre.

On nous engagea à ne pas regarder avec trop d’insistance le phénomène, mais seulement pendant quelques secondes chaque fois, afin de ne pas déranger par nos regards la force en action ; mais, comme le phénomène se prolongea pendant presque une heure, cette observation n’empêcha point nos regards de suivre les mouvements de la main fantômale.

La main qui écrivait ne resta normalement conformée que durant quelque temps ; elle se réduisit ensuite à un amas de substance obscure, de proportions un peu inférieures à celles d’une main normale ; toutefois elle continuait à diriger le crayon, et quand elle parvint au bas de la feuille, elle la retourna, en commençant à écrire au verso. La manifestation terminée, les feuilles, que j’avais fournies et marquées, me furent rendues, couvertes des deux côtés d’une écriture menue.

... Il est clair qu’en de pareilles circonstances, il n’y avait aucune possibilité de fraude ; je serrais de mes mains les deux mains du médium ; la porte était fermée, j’en gardais la clef dans ma poche, j’avais pris au préalable toutes les mesures de précaution possibles.

 

Je juge d’abord utile de passer en revue toutes les hypothèses formulées contre l’interprétation spiritualiste des faits. En outre, il ne sera pas inutile que je m’arrête un peu plus longuement sur certaines hypothèses à cause de leur invraisemblance et de leur absurdité trop évidentes ; si je me dispose à le faire, c’est pour éviter la possibilité que quelque contradicteur vienne lancer contre moi l’accusation de... réticence.

La première hypothèse est celle de la « cryptomnésie » (notions acquises, puis oubliées, ou acquises inconsciemment, et qui ensuite émergent de la subconscience). Cette hypothèse, dont la portée pour expliquer les faits est très limitée, est trop inférieure à la tâche de rendre compte des phénomènes xénoglossiques ; malgré cela, elle est intensivement utilisée par le docteur Walter Prince dans ses tentatives d’interpréter d’une manière non supranormale les admirables épisodes de xénoglossie obtenus par M. Florizel von Reuter ; il l’a même utilisée dans les deux formes sous lesquelles elle se manifeste : visuelle et orale.

 

Je rappellerai à ce propos que les modes dans lesquels se réalise la « cryptomnésie » n’ont rien de commun avec ceux dans lesquels se produit la « xénoglossie ». En effet, le trait caractéristique de cette dernière est la cohérence, les manifestations en une langue ignorée consistant toujours en des conversations rationnelles, ou bien en des observations ayant un rapport avec la situation du moment, tandis que le trait caractéristique de la « cryptomnésie » est l’incohérence inévitable des phrases fragmentaires émergeant de la subconscience, phrases dépourvues de tout rapport avec la situation ou la conversation du moment.

La deuxième hypothèse, celle de la « clairvoyance télépathique », ou « télémnésie », suppose que le médium capte les connaissances linguistiques qu’il montre dans les subconsciences de personnes présentes, et même des absentes. Cette hypothèse a été d’abord conçue en des limites beaucoup plus modestes, puisqu’on ne prétendait expliquer par elle que les cas dans lesquels le médium donnait des renseignements ignorés de nature privée. Mais cette hypothèse – déjà par elle-même très audacieuse et passablement gratuite – était dénuée de sens commun quand on prétendait l’étendre aux cas de xénoglossie, étant donné que la structure organique d’une langue doit être apprise laborieusement dans les grammaires, et que celui qui l’a étudiée est seul à pouvoir s’en servir, puisque les règles grammaticales doivent être appliquées à chaque pas, quand on parle ou écrit ; celui qui ne les a pas étudiées ne peut les appliquer. La structure organique d’une langue est donc une pure abstraction ; elle n’existe donc nulle part, et ne peut être captée dans le cerveau des autres.

 

La « télesthésie », qui constitue la troisième hypothèse, sous la forme de «  lecture en des livres fermés », n’est pas gratuite tant qu’elle se tient dans le cercle de sa juridiction ; elle est expérimentalement démontrée ; elle pourrait donc être légitimement utilisée pour les cas de pseudo-xénoglossie dans lesquels le médium prononce des phrases détachées en une langue qu’il ignore – phrases n’ayant aucun rapport avec des situations du moment, et que l’on rencontre, identiques, en des dictionnaires et autres ouvrages. Cette explication est cependant d’une valeur douteuse dans les cas où les phrases obtenues médiumniquement ont bien été tirées inconsciemment de livres ou documents, mais en même temps ont été employées en rapport avec des situations réelles du milieu, ou bien en des réponses adaptées à des remarques formulées à ce moment. Ces circonstances démontrent, en effet, que la personnalité médiumnique qui se communiquait connaissait la signification des phrases empruntées, grâce à des procédés supranormaux, à des livres et des documents, ce qui complique fort le phénomène de pseudo-xénoglossie et amène à croire aux personnalités médiumniques qui affirment agir ainsi dans le but d’apporter une nouvelle preuve à la démonstration de leur présence réelle sur place. Je n’ai pas cru devoir insister à cet égard, puisque dans les circonstances de réalisation en question il ne s’agit pas de xénoglossie proprement dite, mais d’une pseudo-xénoglossie, qui n’a rien à faire avec celle authentique.

 

La quatrième hypothèse n’est applicable qu’aux phénomènes de xénoglossie obtenus par la « voix directe ». Selon elle, on devrait supposer que, lorsque des cas de xénoglossie se produisent avec cette forme de médiumnité, l’expérimentateur entame une conversation avec sa propre personnalité subconsciente extériorisée : hypothèse absolument étourdissante. Je note que ce même cas contenait deux épisodes dans lesquels les personnalités qui se communiquaient avaient parlé des langues inconnues à tous les assistants – circonstance qui suffisait, à elle seule, à annihiler cette hypothèse extrêmement fantastique. Elle est d’ailleurs en désaccord avec les modalités les plus fondamentales réglant les phénomènes de « dédoublement » ; d’abord parce que, pour extérioriser son « double » animé il faut être médium de haute puissance, ensuite parce qu’il est inévitable que le sujet dédoublé tombe en sommeil médiumnique ; les nombreux consultants qui avaient causé avec des personnalités médiumniques en des langues ignorées n’étaient pas des médiums et ne pouvaient donc pas se dédoubler ; l’état de « sommeil » n’étant d’ailleurs pas venu faciliter cette extériorisation.

 

La cinquième hypothèse est celle de la « mémoire ancestrale ». Il est inutile de discuter l’absurdité de cette bizarre hypothèse, qui ne pouvait servir à expliquer les nombreux cas dans lesquels la xénoglossie se produisait en des langues ou des dialectes morts depuis des siècles et des milliers d’années ; comme on ne pouvait expliquer l’autre circonstance des médiums qui parlaient une douzaine de langues ignorées.

Nous arrivons ainsi à la sixième hypothèse : celle du « réservoir cosmique des souvenirs individuels ». Cette hypothèse constitue un prodigieux appendice à l’autre hypothèse plus modeste, appelée « cryptomnésie », mais qui ne pouvait s’appliquer aux cas dont nous nous sommes occupés, dans lesquels il ne s’agissait pas de réminiscences d’évènements passés, mais d’une activité intelligente qui se déroulait dans le présent et était en rapport avec des situations du moment.

 

On parvient, enfin, à la septième hypothèse : celle proposée il y a plusieurs années déjà par Hartmann, selon laquelle les médiums entreraient en rapport avec l’absolu, c’est-à-dire avec Dieu. En présence de cette audace théorique sans borne, il ne me resterait qu’à me déclarer théoriquement vaincu... s’il s’agissait d’une hypothèse raisonnable ; je devrais me déclarer vaincu parce que, comme il y a parmi les attributs de l’Être suprême l’omniscience, l’omniprésence et la toute-puissance, on ne saurait rien nier à l’absolu et il ne pourrait rien exister d’impossible pour celui qui cause avec l’absolu.

 

Le professeur Frédéric H. Wood est un compositeur de musique, dont la production est très appréciée en Angleterre. Il s’occupe depuis une vingtaine d’années de recherches psychiques, et a eu récemment la chance de développer dans son cercle privé la médiumnité d’une jeune fille avec laquelle il a déjà obtenu des manifestations supranormales de nature intelligente, que l’on peut considérer parmi les plus importantes de tout temps. Il a écrit à ce sujet :

 

« Miss Rosemary est une jeune fille d’une haute intelligence et d’une instruction étendue, dont la médiumnité psychographique et parlante en état de transe se développa, il y a cinq ans, dans notre cercle privé. Ma tâche à cet égard se réduit à ordonner ses écrits, ou à écrire les messages parlés qu’elle dicte. Treize volumes de souvenirs diligemment recueillis constituent le fruit précieux de nos expériences. Le « Cercle de Rosemary » n’est qu’un des nombreux groupes expérimentaux grâce auxquels le monde spirituel communique aux vivants des enseignements et des conseils. Nous ne cherchons point la notoriété et ne craignons pas la critique : la Vérité spiritualiste est en train de gagner sa bataille contre les préjugés et l’orthodoxie, et nous accomplissons le devoir d’apporter notre contribution à la victoire qui est en vue. »

 

Le professeur Wood a déjà fait paraître de nombreux articles en différentes revues anglaises et dernièrement aussi dans une brochure, au sujet des résultats fort remarquables qu’il a obtenus ; il n’a cependant pas publié de livres, ayant reçu de l’« esprit-guide » de son cercle les instructions suivantes :

 

« Mon cher professeur, il y a des milliers de personnes trop indolentes, ou honnêtement trop occupées, ou trop indifférentes pour se décider à acheter des livres, même si ceux-ci contiennent des faits impressionnants ; mais ces mêmes personnes liront par contre un article. Nous préférons les articles parce qu’ils sont lus par un plus grand nombre de personnes. Naturellement, nous désirons aussi bien que vous publiiez, dans la forme permanente d’un livre, les comptes rendus de ce qui s’est produit dans votre cercle privé, mais cela devra être fait au bon moment. »

 

La personnalité médiumnique qui a donné ce conseil s’était d’abord montrée peu disposée à faire connaître son identité, préférant être appelée « Lady Nona » (c’est-à-dire « la Dame non nommée »). Plus tard, cependant, elle reconnut l’opportunité de donner son nom et relater les évènements de son existence terrestre, en appuyant autant que possible ses affirmations par des renseignements relatifs à l’époque très reculée où elle avait vécu ; elle ajouta enfin une preuve décisive en ce sens : celle de parler et écrire une langue qui avait été la sienne.

Elle dit avoir été en son vivant une princesse babylonienne ayant épousé un pharaon des plus anciennes dynasties ; les recherches de M. Wood, aidé par un égyptologue, nous feraient penser qu’il s’agit du pharaon Amenhotep III, qui régna entre 1400 et 1370 avant l’ère chrétienne. Elle affirma avoir été la « reine Ventiou » ou « Fentiou », ajoutant que sa jeune existence avait été violemment brisée par une des tragédies si fréquentes à ces époques reculées, lorsque les intrigues politiques et les jalousies des prêtres entouraient les trônes des pharaons : Amenhotep III, au cours d’une crise de fureur suscitée par les prêtres, avait ordonné que sa jeune et très belle épouse fût jetée dans le Nil. Elle écrit :

 

« J’ai dormi pendant longtemps du sommeil réparateur. Lorsque je me suis éveillée à la terrible réalité et que je me suis aperçue être encore vivante, mes souffrances, bien loin d’être terminées, ont été rendues encore plus cruelles par la pensée que je me trouvais séparée pour toujours de celui que j’aimais plus que jamais. Je ne le blâmais point de m’avoir sacrifiée, les responsables de ma mort étant ses infâmes conseillers qui, rendus jaloux par l’influence que j’exerçais sur lui, grâce à l’amour qu’il me portait, avaient injecté en lui le poison de la calomnie. Mon pharaon était orgueilleux ; il crut à leurs mensonges et, envahi de fureur, me fit jeter dans le Nil.

« Après ma mort, il a souffert autant que j’avais souffert moi-même ; mais je ne parvenais pas à l’approcher, malgré les nettes connaissances de notre époque sur les méthodes à employer pour établir des rapports entre les vivants et les décédés. Je n’y parvenais point parce que les grands prêtres, qui étaient les médiums d’alors, me haïssaient, m’exécraient ; je ne pouvais donc pas les employer. Mon époux se remaria dans le but d’adoucir son désespoir, mais la nouvelle reine ne lui apporta point la paix de l’esprit, d’autant que le roi n’ignorait pas, désormais, avoir été trompé et m’avoir injustement sacrifiée. Il pensa au suicide ; mais je suis parvenue à exercer sur lui mon influence et à le détourner de son intention désespérée. Malgré cela, nous sommes restés tous les deux malheureux ; lui, parce qu’il pensait m’avoir perdue à tout jamais ; moi, parce que je l’aimais à la folie.

« J’ai été amenée à des sphères très éloignées ; grâce à une discipline très rigide, je parvins enfin à triompher des désirs morbides qui m’approchaient de la terre. Alors, en songeant à tout ce que j’avais souffert en me sentant impuissante à communiquer avec l’être aimé, j’ai choisi la mission de venir en aide aux vivants qui se trouvaient dans mon terrible état de passion ; par un long exercice, je suis parvenue à développer en moi les facultés spirituelles des médiums. »

 

Tels sont, brièvement exposés, les évènements de l’existence terrestre de l’esprit-guide Lady Nona. M. Wood dit qu’il se propose de publier un jour l’histoire complète de son long séjour dans les Sphères spirituelles ; l’histoire qui s’achève par sa rencontre avec l’esprit du pharaon aimé et aimant, en union avec lequel elle progressera, elle s’élèvera éternellement en glorifiant Dieu et en faisant le Bien sous toutes les formes.

 

Au point de vue métapsychique, cette histoire émouvante et intéressante ne devrait être considérée que comme un simple « roman subliminal », à moins qu’elle ne soit confirmée par des preuves d’identification personnelle directes ou indirectes. Naturellement, à trente-quatre siècles de distance, on ne saurait exiger des preuves directes d’identification personnelle ; il est pourtant fort remarquable que l’on soit parvenu à obtenir quelques bonnes inductions en ce sens. Mais les preuves indirectes que l’on a eues suffiraient à elles seules à démontrer la présence réelle sur place d’une entité spirituelle étrangère au médium et aux assistants. Lady Nona est, en effet, parvenue à donner des renseignements ignorés de tous les assistants et dont on a constaté la véracité, grâce à des enquêtes laborieuses. Elle a surtout pu parler et écrire la langue égyptienne de l’époque fort reculée dans laquelle elle dit avoir vécu ; langue qui était naturellement inconnue à tous les assistants.

L’éminent égyptologue qui prêta son concours aux recherches pour l’interprétation et la confirmation historique des renseignements fournis par la personnalité médiumnique en question est M. A. J. Howard Hulme, auteur d’une grammaire et d’un dictionnaire des hiéroglyphes égyptiens les plus antiques. C’est lui qui, grâce à l’ensemble des renseignements personnels et des descriptions de milieu fournis par la personnalité qui se communiquait, ainsi qu’à certains mots qu’elle a prononcés et qui étaient en usage à une époque bien déterminée, parvint à établir que le pharaon auquel la personnalité médiumnique faisait allusion était bien Amenhotep III. Il parvint ensuite à découvrir une concordance intéressante concernant la mort tragique dont l’entité qui se manifestait avait été victime. En 1887, au cours des fouilles de Tell-El-Amarna, on découvrit une lettre écrite par le roi de Babylone Kada-Ihman Bel au pharaon Amenhotep III, dans laquelle on rencontre cette période :

 

« Entends-moi donc : Tu désires que je t’accorde la main de ma fille, tandis que ma sœur, que mon père t’a donnée en mariage, est déjà avec toi, et personne n’a plus rien su d’elle ; personne ne l’a plus vue ; personne ne sait si elle est vivante ou morte. »

 

À la suite de cette lettre, le roi de Babylone avait envoyé des messagers en Égypte pour avoir des nouvelles de sa sœur. Le pharaon ne s’y était pas opposé et avait fait présenter aux messagers les dames de sa cour, mais les Babyloniens n’avaient pas trouvé parmi elles la sœur de leur roi.

 

On ne peut s’empêcher de reconnaître que ces évènements contiennent des coïncidences très remarquables avec le récit de Lady Nona. D’abord la circonstance de la lettre du roi de Babylone, d’où il ressort qu’il soupçonnait que quelque évènement tragique fût arrivé à sa sœur en Égypte : ce qui correspond d’une manière impressionnante à ce qu’a raconté la personnalité médiumnique au sujet de la tragédie dont elle avait été victime. Cette concordance des faits est ultérieurement confirmée par l’autre circonstance, du roi de Babylone qui envoya des messagers en Égypte à la recherche de sa sœur, mais avec un résultat négatif. En d’autres termes, on se trouve en présence de la confirmation historique du fait que, durant le règne d’Amenhotep III, un mystérieux évènement s’était produit : une reine, femme de ce pharaon, était disparue. En dernier lieu, il faut tenir compte de la circonstance, non moins importante, du roi de Babylone qui, dans sa lettre, dit que la reine disparue était sa sœur ; ce qui concorde à son tour avec l’affirmation de Lady Nona, celle-ci ayant affirmé avoir été une princesse babylonienne.

Tout cela établit, sur des assises rationnellement solides et scientifiquement adéquates, une première hypothèse d’orientation dans le sens que l’entité spirituelle qui se communiquait était réellement celle qu’elle disait avoir été de son vivant sur la terre ; hypothèse qui est ensuite cumulativement renforcée – pour ne pas dire démontrée – par les preuves indirectes qui suivent.

 

Une fois, Lady Nona projeta au médium une vision clairvoyante de son pharaon, et Rosemary décrivit celui-ci dans les termes suivants :

 

« Je l’aperçois assis sur un trône carré, dont le dossier est droit et élevé ; il a des couleurs brillantes et il est surchargé d’or. Son visage est large aux tempes, puis il se rétrécit rapidement et s’achève en un long menton pointu, avec la barbe coupée carrée. Les oreilles sont grandes, les narines larges. Son visage reflète la fierté et l’énergie. Je remarque une curieuse dépression du visage aux deux côtés du nez. »

 

M. Wood remarqua à ce propos :

 

« Si mes lecteurs s’intéressaient suffisamment à ce cas, je les engagerais à aller au British Museum » (Galerie Nord, no 412), pour y comparer cette description du pharaon Amenhotep III avec son effigie que l’on garde dans le Museum. Il n’y a pas de trône ; mais les traits du visage correspondent admirablement à la description. On pense bien que, ni Rosemary, ni moi-même, nés et résidant dans le nord de l’Angleterre, n’avions jamais vu l’effigie en question. »

 

Le médium Rosemary avait poursuivi ainsi sa description :

 

« Eut-il des luttes avec les Persans ? Son règne a été marqué de guerres continuelles. Il y a eu une invasion, des conspirations, des contrerévolutions. C’est au cours d’une de celles-ci que Lady Nona a été sacrifiée. Aux deux côtés du trône se tenaient deux esclaves de Nubie, qu’il avait lui-même faits captifs dans un combat. Son règne a été tout ensanglanté par des troubles et des révoltes ; pendant ce temps les prêtres n’ont pas été tenus en grande considération. »

 

M. Wood fait noter ceci :

 

« Cette description de l’époque d’Amenhotep III est absolument conforme à la vérité historique, à ce qu’on a pu constater ensuite ; on sait aussi que le pharaon dont il s’agit a successivement épousé plusieurs princesses étrangères, provenant des royaumes voisins. »

 

Dans un autre de ses articles, le professeur Wood écrit :

 

« À l’occasion d’une conférence que j’ai faite sur la musique égyptienne antique, dont Rosemary n’avait aucune idée, Lady Nona se manifesta en me dénombrant d’une façon détaillée des instruments de musique employés à son époque. Voici ce qu’elle m’a relaté :

« Je me souviens avoir vu des instruments plutôt longs et droits, dans lesquels le musicien soufflait. Il y en avait d’autres dont l’extrémité était recourbée. Je me souviens aussi de harpes de formes et dimensions diverses. Il y en avait quelques-unes de très petites, donnant des notes qui tintaient longuement. On les employait au cours de processions religieuses. D’autres étaient grandes et donnaient des notes profondes.

« Nous ne connaissions pas le chant tel qu’il est en usage à votre époque, quoique nous chantions aussi, mais d’une façon différente, les prières dans les temples. Il y avait des mélodies spéciales pour chaque cérémonie, accompagnées des mouvements rythmiques des prêtres. Notre musique était plus rude que la vôtre et n’avait pas sa continuité. Elle était interrompue sans cesse par un monotone... » (Ici Lady Nona frappa, par le bras du médium, plusieurs coups sur la chaise.)

J’ai demandé : « Vous voulez dire percussion ? » Et Lady Nona : « C’est ainsi que vous appelez ces sortes d’interruptions ? Eh bien, c’est de cela qu’il s’agissait. » (Rosemary a eu une éducation musicale et connaissait la signification technique de ce mot.) « Nous avions en outre une sorte de tambour bizarre, dont on jouait en le frappant de la paume de la main, ainsi que de longs instruments concaves que l’on frappait par des baguettes et qui donnaient des sons analogues à ceux de nos clochettes. On les employait dans les temples. Notre plus belle musique était celle dont on accompagnait les danses. »

 

M. Wood confirme ce qui précède :

 

« Nous avons fait des recherches laborieuses à cet égard, en réunissant et en analysant les rares dessins et bas-reliefs représentant des instruments de musique de la période à laquelle se rapporte Lady Nona, et nous avons constaté qu’elles confirmaient ses descriptions. »

 

D’autres preuves intéressantes d’identification de l’époque à laquelle vécut Lady Nona sont constituées par certaines phrases parlées en langue égyptienne antique ; pour ne pas les disjoindre des autres indiquées plus haut, j’en avance la citation.

L’égyptologue Howard Hulme remarque que certaines phrases prononcées par Lady Nona présentaient l’avantage d’éclaircir les doutes inhérents à la prononciation de quelques mots de la langue égyptienne des temps les plus anciens. Il dit en effet :

 

« Nona emploie plus souvent le son du Z que celui de l’S. Comme les deux sons possèdent la même valeur phonique, nous nous trouvons ici sur un terrain solide de recherche ; d’autre part cela nous amène à supposer qu’à l’époque où elle dit avoir vécu, l’usage du son du Z persistait encore, quoique les égyptologues affirment qu’il est tombé en désuétude bien auparavant. La valeur théorique de ces phrases parlées est donc remarquable, d’autant plus si l’on songe que l’ancienne langue de l’Égypte n’était écrite qu’avec des consonnes.

« En d’autres circonstances la personnalité qui se manifestait montra à quelle époque elle a vécu grâce aux mots de dialecte qu’elle a proférés. Ainsi, par exemple, pour dire « Non », elle a toujours employé le mot « Bin » au lieu de l’« In », ou « Inan » habituels. À l’époque à laquelle se rapporte Nona, le mot « Bin » était une expression très moderne. En outre elle se localisa dans le temps par l’expression « P’a », dans la phrase : « P’a-ah-sée-men » (« Ceci, en effet, est sous-entendu »). En effet, les deux mots en question appartiennent à une forme dialectale en usage durant les périodes des « Empires de Milieu » (2400-1356 avant J.-C.). »

 

Tels sont les très intéressants épisodes constituant des modalités variées d’identification personnelle de Lady Nona dans une forme directe ou indirecte ; je ne crois pas exagérer en affirmant que, dans leur ensemble, ils revêtent une importance incontestable pour la démonstration de sa présence réelle sur place.

Il ne me reste qu’à résumer brièvement les principaux épisodes constituant la preuve principale en ce sens, c’est-à-dire ceux qui concernent les conversations de l’entité, Lady Nona, dans la langue qui a été la sienne, preuve dont je viens de donner un premier exemple dans le paragraphe précédent.

Le fait des conversations en langue égyptienne de la part de Lady Nona a été d’abord occasionné par cette circonstance : que l’égyptologue Howard Hulme, ayant lu dans une revue un article du professeur Wood, lui écrivit en lui demandant s’il ne lui était jamais arrivé d’entendre Lady Nona prononcer des mots en langue égyptienne : M. Wood répondit négativement. Mais voilà qu’un jour le médium, au moment où il s’éveillait de la transe, entendit par clairaudience une phrase composée de cinq syllabes, qu’il répéta aussitôt, en accentuant la deuxième syllabe : « Ah-yi-ta-ahula. » M. Wood continue son exposé en disant :

 

« Je l’ai transcrite phonétiquement et je l’ai envoyée à Mr. Howard Hulme, qui me répondit par retour du courrier en m’informant que ma phrase était bien du pur égyptien, et que, traduite littéralement, elle signifiait : « Salut à toi. Enfin ! » J’ai demandé à Nona si la traduction était exacte ; elle le confirma, en se montrant heureuse d’être enfin parvenue dans sa tentative de transmettre par clairaudience une phrase égyptienne à son médium. Lorsque les dispositions de celui-ci le permirent, Lady Nona recommença sa tentative. En effet, quelques jours après, et précisément au cours de la période de calme qui précède sa transe, Rosemary s’écria : « Vite ! écrivez ce que je vais dire : Aw-peyah-i-a-tah. J’ai entendu quelqu’un prononcer ces mots, mais probablement ils n’ont aucune signification. » Aussitôt sa main écrivit : « Oui, ils ont une signification. Envoyez-les à lui [c’est-à-dire à Howard Hulme]. Nona. »

« Je n’ai pas manqué de le faire, et j’ai reçu par retour du courrier la traduction littérale : « Bientôt je m’ouvrirai avec vous » (c’est-à-dire : bientôt je serai à même de causer avec vous dans ma langue).

« Lady Nona étant enfin parvenue à transmettre par clairaudience une phrase de salutation et une autre d’introduction à l’égyptologue, elle tenta heureusement de transmettre une longue série de phrases en y persévérant pendant plusieurs mois, et en les transmettant au médium, soit par clairaudience, soit en parlant par son moyen. Les phrases étaient parfois répétées à trois ou quatre reprises, pour permettre de les transcrire phonétiquement d’une manière exacte. Nona semblait s’amuser en remarquant par quels laborieux efforts j’essayais d’imiter verbalement les inflexions les plus subtiles de certaines voyelles et de certaines consonnes, mais elle dut reconnaître que quelques-unes parmi elles ne pouvaient se reproduire exactement en anglais... »

 

Ces derniers épisodes éliminent définitivement l’hypothèse d’une possible transmission télépathique entre le médium et M. Hulme, qui était à 300 milles de là ; mais l’épisode le plus efficace en ce sens se produisit le 21 novembre 1931. Conformément aux instructions de M. Hulme, le professeur Wood avait adressé à Lady Nona une phrase en égyptien préparée pour la circonstance par l’égyptologue en question : Inuh-hirath, nee-soo-saht, Nona (« Salut à toi, ô princesse Nona »). Naturellement le texte avait été soigneusement caché au médium. Lady Nona, en parlant par sa bouche, répondit aussitôt : Ah-neesh-u-en, P’a ah-sée-men (« Protégés nous le sommes. Ceci, en vérité, est sous-entendu »). Ensuite elle ajouta en anglais : « J’ai répondu à ses paroles. »

 

Or, cette réponse ne correspond pas à la phrase de salutation qui avait été adressée à Lady Nona, mais c’est cela même qui revêt une grande signification théorique. En effet, M. Hulme n’avait pas réfléchi que la syllabe nuzh, qu’il avait employée dans la signification moins usitée de « salut », signifiait plus communément « protéger ». Lady Nona, en l’interprétant dans le sens le plus usité, avait répondu en conséquence, en donnant ainsi, sans en avoir l’intention, une admirable preuve indirecte d’identification personnelle, de nature à éliminer d’un coup toutes les hypothèses non spirites : télépathie, télémnésie, cryptomnésie. L’égyptologue M. Hulme en fut impressionné, et déclara que cette dernière équivoque surprenante constituait la preuve la plus extraordinaire qui eût été obtenue pour l’identification personnelle de Lady Nona.

Enfin, M. Hulme attire l’attention sur le fait que les phrases données par Lady Nona ne sont pas de simples phrases dépourvues de tout rapport avec les situations du moment, mais se rapportent souvent justement à ce qui arrive. Ceci ressort déjà des épisodes précédents, auxquels j’en ajoute deux autres.

Au cours d’une séance qui a été interrompue à cause d’intromissions spirites qui la troublaient, on reçut cette communication : Iw-y-itam-en. (« Je suis venue, mais nous avons été dérangés »).

Dans une autre circonstance, Lady Nona apparut par clairvoyance au médium dans une attitude qui reproduisait probablement un geste important de sa vie dans lequel, assise sur le trône, elle se leva brusquement en jetant à terre un objet qui se brisa en petits morceaux. Aussitôt après, le médium prononça ces mots : Iw-ziji-tiya-m-ad. (« Qu’est-ce que cela ? me demandes-tu. Une crise de colère ».)

 

M. Wood, dans le numéro de mars 1933 de la revue The Two Worlds, rapporte les résultats d’une visite qu’il a faite, avec le médium, à l’égyptologue Howard Hulme. Voici ses paroles :

 

« Malheureusement Rosemary était fortement enrhumée et très fatiguée du long voyage en chemin de fer ; toutefois elle consentit quand même à tenter une séance en ces conditions défavorables. Nous étions seuls. Lady Nona se manifesta aussitôt ; mais elle qui est généralement calme et sereine, parut en proie à une vive émotion. Néanmoins, elle commença aussitôt à parler égyptien, en donnant trois nouveaux textes, que M. Hulme entendit directement pour la première fois... Elle parlait couramment, rapidement, mais était dominée par l’émotion. Lorsqu’elle parvint à contrôler le médium, elle prit le crayon et écrivit très rapidement : « Salutations ! Salutations ! Je suis tellement émue que je ne puis contrôler comme je le devrais. Je suis très heureuse de me trouver en présence de celui qui a fait beaucoup pour m’aider dans ma mission, et je tiens à le remercier. Mais je suis trop émotionnée... »

 

À ce moment je me mis en devoir de lire ce qui avait été écrit, mais Lady Nona m’en empêcha d’un geste et elle écrivit ensuite : « Vous le ferez plus tard. Pour le moment, lisez seulement lorsque j’adresse une question. Vous pouvez lui dire de me parler, s’il le désire. »

J’assistai alors à une extraordinaire conversation, partie en anglais, partie en égyptien, entre les deux collaborateurs qui s’étaient enfin rencontrés, dont l’un était un grand érudit, l’autre une entité spirituelle élevée, autrefois reine d’Égypte, et qui se manifestait maintenant sur la terre en y employant la main et le larynx d’une jeune fille anglaise.

 

Mr Hulme demanda en langue égyptienne : « Lady Nona, vous est-il possible de me fournir les renseignements nécessaires pour éclaircir certains doutes qui existent pour moi au sujet de vos textes ? » Lady Nona répondit en égyptien : « Oui, j’essayerai. »

Impossible de rapporter le dialogue stupéfiant qui suivit. Il nous suffira de dire que Nona élucida plusieurs perplexités concernant la prononciation, donna l’interprétation correcte de certaines phrases écrites précédemment, et fit connaître son nom.

Selon Mr Hulme, l’incident le plus remarquable au point de vue de l’identification personnelle a été la réponse de Nona à sa question : « Quel est le son du signe de l’aigle ? » – En demandant cela, il songeait au vautour égyptien, un des hiéroglyphes dont l’usage est plus fréquent. Nona fit remarquer qu’il ne s’agissait pas de l’aigle, mais du Faucon égyptien, encore existant dans ce pays, et qui, du temps de Nona, était probablement dressé pour la chasse. Il est à noter que le Faucon égyptien est d’ailleurs beaucoup plus proche de l’aigle que le vautour. Cette fois encore Lady Nona affirmait donc par sa réponse l’indépendance de sa pensée.

La séance prit fin par un affectueux message de Nona à son traducteur ; elle y disait, entre autres choses : « Je voudrais faire davantage, mais l’obstacle de ce soir est en partie dû à moi-même, en partie au médium. Celui-ci est fatigué par son voyage ; quant à moi, je suis trop agitée pour pouvoir bien le contrôler. Je vous servirai mieux une autre fois, quoique j’aie pu penser avoir laissé derrière moi pour toujours mes souvenirs de l’existence terrestre... » – Et elle signa d’un hiéroglyphe égyptien.

 

Le professeur Wood termine en écrivant :

 

« J’ai démontré précédemment que l’hypothèse télépathique est absolument à exclure, parce qu’elle est inconciliable avec les faits. Nous nous trouvons donc en présence du mystère d’une jeune fille anglaise qui, à son état normal, ne sait rien de la langue égyptienne, et qui, en état de transe, écrit et parle couramment l’idiome égyptien en usage il y a 3.400 ans, lorsqu’on édifiait le grand temple de Louqsor, et a déjà fourni plus de 140 phrases de cet idiome. Il y a dans ce mystère un formidable problème à résoudre.

Or, le problème restera formidable et insoluble pour tous ceux qui s’obstineront à vouloir l’élucider sans sortir de l’étroit cercle théorique dans lequel se renferme la science universitaire de nos jours ; il pourrait par contre être résolu d’une façon simple et naturelle si l’on mettait de côté les préjugés d’école pour s’en tenir exclusivement aux inductions et déductions ressortant nettement des faits. »

Inutile d’ajouter de nouveaux arguments à ceux décisifs exposés par le professeur Wood pour démontrer que l’hypothèse télépathique, et avec elle toutes les hypothèses non spirites, sont incapables d’expliquer les phénomènes de « xénoglossie » de cette sorte ; j’ai déjà évoqué ce sujet dans le texte précédent.

 

Relativement au cas de Lady Nona, je remarquerai qu’on y trouve un ensemble de circonstances qu’on ne rencontre que difficilement dans les épisodes de xénoglossie où les personnalités qui se communiquent disent avoir vécu à des époques très reculées. En ces cas la preuve de l’intervention d’une entité spirituelle consiste uniquement dans le fait qu’elle a parlé ou écrit dans la langue du peuple auquel elle affirme avoir appartenu. Tous ceux qui ont lu mon livre se souviendront que tel était le cas de la céleste « Népenthès », qui, après avoir dit qu’elle avait vécu au temps héroïque de l’ancienne Grèce, écrivit en grec ancien, langue inconnue à tous les assistants. Il en a été de même de l’entité qui disait être Confucius, laquelle parla et écrivit en chinois antique avec le professeur Whymant. Dans la circonstance de Lady Nona, au contraire, bien qu’on se trouve en présence d’une entité encore plus lointaine dans les siècles, on constate que, non seulement elle est parvenue à démontrer son identité par des preuves remarquables de nature directe ou indirecte, mais que, grâce à une heureuse circonstance, on est arrivé à découvrir un document de l’époque contenant des informations qui confirmaient d’une manière impressionnante ce que la personnalité en question avait affirmé sur elle-même. Il s’ensuit que le cas de Lady Nona est exceptionnellement documenté pour l’époque tellement reculée dans laquelle vécut cette femme, il mérite d’être classé parmi les plus importants de cette espèce.

 

 

Les expériences spirites de Victor Hugo

 

MERCREDI, 7 JUIN 1854. – Présents : Mme Victor Hugo, Mlle Adèle Hugo, MM. Kester, Guérin, Téléki, Charles Hugo, Pinson, Auguste Vacquerie.

M. Pinson, incrédule, est assis au guéridon avec Charles Hugo et demande à l’entité de lui adresser une demande en anglais, étant donné que le médium Charles Hugo ne connaît nullement cette langue. Lorsque la table commence à s’agiter, Charles Hugo demande quel est l’esprit présent.

RÉPONSE : « Frater tuus. »

CH. HUGO : vous ne pouvez pas être mon frère ; vous êtes donc le frère de M. Pinson ?

RÉPONSE : Oui, André.

Personne ne savait que M. Pinson eût un frère du nom d’André. Ce frère avait quitté la maison depuis plus de douze ans, et la famille n’avait plus eu de ses nouvelles.

M. Pinson adresse à l’entité une question en anglais, et la table lui répond en anglais. Suit une autre question en anglais, à laquelle il est répondu dans la même langue. À ce moment M. Pinson, profondément troublé et ému, se lève et demande que, comme il s’agit d’affaires intimes de famille, on ne mette pas au procès-verbal le dialogue qui a eu lieu...

 

Tel est le premier incident, dans lequel, conformément à la demande du consultant, on n’a pas mis au procès-verbal le dialogue anglais que l’on avait obtenu. C’est déplorable, mais, en tout cas, le fait même que le consultant a été profondément troublé par les réponses épelées par la table sous-entend la justesse des réponses anglaises ; et ce, d’autant plus que ce dialogue, dans une langue ignorée du médium, constitue déjà par lui-même une preuve excellente d’identification personnelle du défunt qui se communiquait. Cette dernière circonstance sert aussi à neutraliser l’objection, d’ailleurs plutôt gratuite, qu’on pourrait formuler contre cet incident de xénoglossie, c’est-à-dire que M. Pinson, étant assis à la table, pouvait peut-être suggérer subconsciemment au médium les réponses en langue ignorée. Mais comme celles-ci furent à tel point inattendues et conformes à l’état des choses que celui auquel elles s’adressaient en avait été troublé et ému, on doit reconnaître qu’elles ne peuvent être l’œuvre du subconscient de M. Pinson.

 

Et voici le deuxième incident :

12 JUIN 1854. – Présents : Mme Hugo, Victor Hugo, Mlle Adèle Hugo, Charles Hugo, M. Pinson.

 

Charles Hugo et M. Pinson s’asseyant à la table.

On demande : « Qui est présent ? »

RÉPONSE : « Byron. »

M. Pinson lui demande en anglais : « Is Montague Helt alive or dead » (Montague Helt est-il mort ou vivant ?).

RÉPONSE : « Alive » (vivant).

Victor Hugo sort.

Guérin demande : « Pourriez-vous exposer en anglais quelque pensée en vers ?

– Oui.

– Parlez.

– « You know not what you ask. » (Vous ne savez pas ce que vous demandez.)

– Voulez-vous dire avec cela que vous ne pouvez pas nous dicter des vers ?

– Non.

– Alors, c’est que vous ne voulez pas les dicter ?

– Je ne veux pas.

– Pourquoi ne voulez-vous pas ?

La table s’agite, tourne autour d’elle-même.

– Quel est l’esprit présent ?

Aucune réponse ; mais la table continue à s’agiter violemment. Enfin un mot est épelé :

– Scott.

– Vous êtes Walter Scott ?

– Oui.

– Avez-vous quelque chose à dire ?

– Oui.

– Comme Charles et Mme Hugo ne connaissent pas l’anglais, voulez-vous parler français ?

– Non.

– Eh bien ! alors parlez anglais.

« W. Scott » : « Vex not the bard : his lyre is broken,

« His fast sang sung, his fast word spoken. »

M. Pinson traduit le distique anglais obtenu :

« Ne vexez pas le barde ; sa lyre est brisée,

Son dernier chant est chanté, son dernier mot a été dit. »

Comme on peut voir, il s’agit d’un distique très beau et très approprié à la circonstance, improvisé par la table dans une langue ignorée du médium. Victor Hugo, qui connaissait l’anglais, était sorti de la chambre avant le commencement de l’épisode, et la subconscience de M. Pinson n’était certainement pas capable d’improviser et de suggérer ces vers subconsciemment au médium. À part cela, nous n’avons pas à examiner ici si Walter Scott et Byron étaient ou n’étaient pas présents, mais uniquement s’il s’agit ou s’il ne s’agit pas d’un phénomène de xénoglossie ; or il me semble qu’en ce deuxième épisode, plus encore que dans le premier, on doit conclure affirmativement.

 

 

Ernest BOZZANO, La médiumnité polyglotte.

 

Recueilli dans L’infini sursis ou de l’autre côté de la vie,

de la collection « Les pouvoirs inconnus de l’homme »,

dirigée par Michel Mélieux et Jean Rossignol.

Textes de ce volume réunis et commentés

par Monique Marx, Tchou/Laffont, 1979.

 

 

 

 

 

 

 

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