Notre-Dame de Laghet au Pays niçois

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice BRILLANT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CACHÉ, blotti dans un vallon silencieux, tout Proche de la Côte d’Azur et de son agitation brillante, séparé de la mer par un mur rocheux qui court de la route de la Grande Corniche (il en est à peine distant de deux kilomètres), derrière le pittoresque Monaco –  le sanctuaire de Notre Dame de Laghet est un oasis de paix et de douceur. Quelques habitations se groupent – ou se dispersent – autour d’un grand bâtiment, sobre et massif, percé comme à regret d’étroites fenêtres (on songe, bien qu’il soit plus modeste et moins fier, à un palais florentin de la pré-Renaissance) ; c’est l’ancien monastère des Carmes, qui ont longtemps administré le sanctuaire ; l’église s’enchâsse au milieu et s’annonce par son haut campanile. Une petite place, une charmante piazzetta, plantée de quelques arbres, vivifiée d’une fontaine, est ménagée devant l’entrée ; de l’autre côté, sur un éperon rocheux aplani, un beau jardin en terrasse ; deux torrents, presque toujours à sec en bonnes rivières méditerranéennes, creusent des ravins profonds et verdoyants au pied de cet éperon ; et les montagnes au gris cendré, adoucies de suaves oliviers, vêtues de pins, feutrés d’un maquis odoriférant, lui font une ceinture protectrice. Délicieux paysage méditerranéen, frère des paysages grecs, et d’ailleurs de tous ceux qui fleurissent autour de cette mer « divine ». La paix virginale n’est troublée, – ou plutôt animée dévotement, – que par les pèlerinages, à la belle saveur locale, qui s’y déversent périodiquement.

Tel est l’humble et glorieux Laghet. Mais disons tout de suite que son nom véritable, « autochtone », est Lagues, en dialecte niçois (ce dialecte, bien caractérisé, conservé, se rattache au provençal et n’a rien d’italien, malgré quelques contaminations, inévitables, dans le vocabulaire). Laghet est une transcription italienne (Laghetto) qui paraît dès les premiers textes rédigés en italien, tandis que les documents en « nissart » écrivent Lagues ou Laghes.

C’est le grand sanctuaire marial du Pays niçois et jadis il fut aussi très fréquenté des Provençaux et surtout des habitants de la rivière de Gênes, de la Ligurie. Et il est très cher, et la Vierge de Laghet est restée très chère aux Niçois, très invoquée, très bienfaisante.

Ce pèlerinage a quatre siècles d’existence et son origine est bien datée. On a voulu, désir si naturel et qui se fait jour partout..., lui donner une vénérable antiquité : le haut Moyen Âge et même... les débuts du christianisme. Hypothèses éperdues et vain travail. La Vierge de Laghet n’en a pas besoin ; elle s’est fait à elle-même ses lettres de noblesse.

Le vrai est que nous trouvons au milieu xviie siècle, dans ce coin désert, rustique, sans habitants, où les gens des bourgs voisins allaient paître leurs troupeaux, un très modeste oratoire de campagne, presque à l’abandon ; grotte prolongée d’un édicule en maçonnerie, où se trouvait une statue de bois grossièrement travaillée, à demi fendue, presque enfouie sous les ronces et les orties, et la petite chapelle servait même parfois de remise bestiaux. Elle n’en avait pas moins ses dévots, humbles gens des environs ; il y avait même, semble-t-il, quelques modestes pèlerinages venus des bourgades voisines, de la Turlie (au célèbre Trophée d’Auguste). C’est l’histoire de beaucoup de ces oratoires rustiques que l’on rencontre partout. Nous savons même par un document savoureux (en italien mêlé de Niçois), publié il y a seize ans, qu’un prêtre d’Èze (paroisse voisine), prenait soin, autant que possible, de la vieille chapelle. Mais enfin, dans un coin écarté, si peu habité, elle restait misérable.

C’est en 1652 que tout d’un coup elle est mise en lumière. À la vérité, rien d’éclatant, nulle apparition. La Vierge n’indique que par ses bienfaits l’endroit où Elle veut qu’on l’honore... Et ce sont, trait d’ailleurs coutumier, de très humbles gens qui sont les favorisés, qui vont devenir les apôtres « du nouveau culte » (comme dit l’inscription latine de fondation de l’église actuelle), et qui vont déclencher ce grand et soudain mouvement de piété mariale.

Sur ces débuts, nous sommes renseignés, non pas abondamment mais pour l’essentiel assez sûrement, par plusieurs témoignages contemporains ; une brochure en italien parue dès 1654 et publiée par le P. de Sestri, capucin prédicateur de la cathédrale de Nice (trop éloquente et un peu bavarde) ; quelques passages du grand et célèbre historien de Nice, l’abbé Pierre Gioffredo, soit en latin dans sa Nicoea Civitas (1658) ou en italien dans sa Storia delle Alpi Marittime, interrompue par sa mort (1692) et précisément à l’endroit où il parlait de Laghet ; enfin le mémoire incorrect et zigzaguant, de l’abbé Dom Jacques Fighiera (qui est un plaidoyer pour les droits territoriaux de la paroisse d’Èze, mais qui s’occupe de Laghet, et qu’il faut lire avec critique).

Le premier miraculé semble avoir été un pauvre Monégasque, Hyacinthe Casanova, qui fut guéri d’une grave maladie. Cela fait quelque bruit dans son milieu, et de bonnes gens, ses amis, descendent à Laghet pour un petit pèlerinage de reconnaissance. Vers le même temps, une femme, aussi de Monaco, Gian Côme, conseillée par une domestique de la Turbie, entreprit une neuvaine pour la libération de son fils enlevé par les pirates barbaresques (qui firent longtemps des razzias sur les côtes niçoises) ; le second jour un songe l’avertit qu’elle est exaucée : son fils en effet est délivré le jour même. Monaco se trouve ainsi aux origines de la dévotion laghetine (un autre « miracle ») ; l’élargissement prodigieux d’un prisonnier monégasque se serait aussi accompli en ce temps-là. Il faut ajouter que les princes souverains de Monaco ont toujours montré grande faveur au sanctuaire de Laghet. Je mentionnerai aussi la guérison, à Laghet, d’une énergumène, Marie Aicard, exorcisée par Jacques Fighiera. Tout cela met en effervescence pieuse le petit monde des alentours. Les « grâces », selon le mot désormais usité à Laghet, se multiplient, comme on le voit par l’enquête qu’ordonne à la fin de 1653 l’évêque de Nice (le P. de Sestri, qui faisait partie de la commission, donne une liste de celles qu’on a retenues). Les pèlerinages avaient aussitôt afflué, du comté de Nice, du Piémont, de la République de Gênes, de la Provence ; et ils amènent de nouveaux bienfaits de la Vierge. Dès l’hiver de 1653, le mouvement est complètement déchaîné. Le P. de Sestri dénombre – autant qu’il est possible et rien n’est moins assuré que ses chiffres – les pèlerinages et processions de cette année (ainsi 36 en novembre 1653). On est stupéfait de ce succès rapide. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’éclate, dans une vaste contrée, la gloire toute neuve du vallon caché.

Et ce rythme accéléré, cette hâte divine vont marquer pendant quelques années les débuts de Laghet. Qui n’y verrait pas la main de notre Mère serait bien aveugle.

Poussée par la Vierge évidemment, l’administration diocésaine elle-même semble gagnée par cette belle fièvre. Sans doute l’évêque, Mgr Palletin (qui était d’ailleurs un homme remarquable) observe la prudence nécessaire et que demande l’Église ; il envoie son Vicaire Général à Laghet ; il y vient lui-même, met un peu d’ordre dans les choses, réglant la dévotion, modérant un zèle qui pourrait être indiscret ; il est bientôt conquis, édifié. Il fait réparer, mettre en état la chapelle et aplanir les chemins ; il prépose un ecclésiastique au service de l’oratoire et à l’administration des dons, car ils se déversent avec profusion ; argent monnayé, vases sacrés, lampes (elles vont jouer à Laghet un grand rôle), et il défend qu’on publie les grâces et miracles jusqu’à examen officiel. Nous sommes toujours en 1653...

Mais il s’est produit, dès le début, un changement dans la petite chapelle. Après les faveurs mariales obtenues par les Monégasques Casanova et Gian Côme, un autre Monégasque, un simple et brave homme, Christophe de Ara (l’orthographe est quelque peu incertaine), marri de voir si mal entretenu un sanctuaire où Notre-Dame se montre si secourable, entreprend, patiemment, comme il peut, modestement, de la nettoyer, de l’orner (sinon de la restaurer, comme va faire Mgr Pelletis). C’est le charmant sacristain de la Vierge. Un jour, aurait-il conté à l’évêque et au P. de Sestri, Christophe est stupéfait de voir la vieille statue remplacée par une statue toute neuve (de bois aussi), rutilante de couleurs...

Cette statue qui n’a pas cessé d’être vénérée, au moins jusqu’à la Révolution (selon des traditions assez vagues, orales, ce serait la même qui se trouve actuellement au-dessus de l’autel), cette statue avait été donnée par l’abbé Jacques Fighiera (selon le mémoire cité), non pas son frère l’avocat comme on le pensait jusqu’alors. Une procession venue d’Èze l’avait accompagnée. On n’a jamais su bien exactement ce qu’était devenue la statue primitive et les Niçois ne s’en sont pas préoccupés ; fait remarquable, c’est la Vierge qu’ils allaient prier ; leur dévotion ne s’attachait pas à une image. Et on parlera de la superstition, qui se mêle, dit-on, toujours à la piété méridionale... Cette statue (qui est une Vierge à l’enfant) est habillée, parée de vêtements somptueux, selon une coutume, qui, elle, est bien méridionale, et italienne autant qu’espagnole : dès 1663, un inventaire du chanoine Torrini, publié par M. Doublet, érudit niçois, mentionne vingt-sept vêtements de rechange pour la Vierge et autant pour l’Enfant et des couronnes, des joyaux, etc.

Revenons à Mgr Palletis. Dûment renseigné, il décide de réunir une commission (composée surtout de religieux) pour examiner les grâces et miracles. Nous sommes en décembre 1653. Là encore les choses vont à une vitesse folle. Deux séances suffisent ; le 28 décembre l’acte est signé ; le culte établi, reconnu. Qu’une administration oublie ainsi ses lenteurs traditionnelles, cela ne peut-il se compter parmi les miracles de la Vierge à Laghet ?...

L’évêque était grand bâtisseur, ce dont le loue Gioffredo (il fait reconstruire à la hâte sa cathédrale, Sainte Réparate, si bien que la voûte s’écroule en 1658 et qu’il en meurt de chagrin, sans doute, et non blessé matériellement, comme on le laisserait croire). Il s’occupe tout aussitôt de bâtir une église à Laghet. Si bien que les murs étaient déjà en train de s’élever quand, au temps de Pâques, se déroula une magnifique procession organisée par la Ville de Nice et que Gioffredo nous décrit en son noble latin : les autorités religieuses, l’évêque en tête, le clergé, les autorités municipales de Nice, le peuple en foule, avec ses pittoresques confréries de Pénitents (les rouges, les bleus et les noirs), comme il en existe dans tout ce pays, avec mille bannières, des cierges innombrables... Un somptueux bariolage de couleurs. Quelque quatorze kilomètres à pied par de mauvais chemins... Selon une décision solennelle du Conseil de la Ville, Nice se voue spécialement à Notre-Dame de Laghet. Le Pays niçois n’a cessé d’accomplir ce vœu.

On ne se borne pas à édifier l’église ; on construit des annexes, un logis pour les chapelains et un autre pour les pèlerins ; on refait la route (modestement) ; on aménage la petite place ; la Ville de Nice bâtit une fontaine (1654). L’église elle-même fut inaugurée le 21 novembre 1656 (elle sera complétée au XVIIIe siècle par les Carmes ; ce sont les Carmes aussi, bien entendu, qui élèveront le couvent). Cette église, fleurie, colorée, pareille à bien d’autres du même temps, assez semblable au Gesù de Nice, est fort jolie ; non pas extrêmement grande, quoique l’éloquent Gioffredo parle d’un novum ac sumptuosum templum... in amplam augustamque formam. Son ombre dorée, veloutée, où se fondent les couleurs, est propre à l’oraison, et les lampes y brillent d’un éclat pieux et voilé : ces lampes aujourd’hui en remplacent de plus anciennes, qui furent des dons royaux et princiers, car tout aussitôt la cour de Turin, comme celle de Monaco, et plus d’un grand personnage mêlent leurs offrandes à celles des humbles gens, des successeurs de Casanova et de Gian Côme ; leur huile a été constamment, comme l’eau de Lourdes, employée à obtenir des guérisons. Un cloître entoure l’église et tient une place essentielle : une dévotion chère à Laghet est celle des neuf tours, des neuf tours de cloître qu’on accomplit en priant ou, par groupes, en chantant ; on leur a donné, postérieurement je pense à la naissance de cette coutume, le sens, le symbolisme, des neuf « voyages » faits jadis par la Vierge. Ce cloître est fort célèbre aussi par le nombre prodigieux d’ex-votos populaires, peintures naïves, figurant l’accident, le mal dont la Vierge a délivré ses amis. C’est un usage qui est, comme ont sait, à peu près universel. Et ces modestes œuvres d’art passionnent nos contemporains... On en a fait des expositions et Laghet y a été à l’honneur. Il le mérite par l’abondance de ces témoignages directs d’une confiance filiale. Ce vivant musée ne cesse de s’accroître de nos jours.

Pour l’essentiel l’histoire de Laghet, du sanctuaire, est à peu près terminée ; tout a été fait en quatre ou cinq ans. Voilà bien cette hâte merveilleuse qui est un caractère si frappant dans la naissance de ce culte virginal. Le visage de Laghet est désormais fixé ; son esprit, la couleur de sa piété ne changeront pas. Les formes particulières de cette dévotion n’évolueront même que très faiblement.

Ce qui a changé, c’est l’administration de Laghet. Ce sont les chapelains du pays qui régissaient le sanctuaire sous Mgr Palletis et ses deux successeurs. Mais en 1671 Mgr Provana, ancien provincial des Carmes déchaussés du Piémont, accède à l’évêché de Nice et il songe tout de suite à installer des Carmes piémontais à Laghet. Ce qui se fait, avec l’approbation de Rome, en 1674. Il faut avouer que la bourgeoisie et le clergé niçois n’ont guère cessé de leur faire opposition et de souhaiter des prêtres de chez eux. Les Carmes piémontais étaient pour eux des étrangers : sans doute le comté de Nice était rattaché au domaine des princes de Savoie, au gouvernement de Turin, mais l’acte qui fondait ce rattachement, la célèbre Déditio de 1388 – par laquelle les Niçois se donnaient, selon le concept médiéval, à un Suzerain, n’en faisait pas des sujets piémontais ; les clauses leur en assuraient une certaine autonomie.

Quoi qu’il en soit, les Carmes administrèrent fort bien le sanctuaire jusqu’à la Révolution (les guerres avec la France qui purent leur causer quelques ennuis, n’affectèrent pas le pèlerinage). À la Révolution ils durent quitter Laghet (1792). Mais le sanctuaire ne souffrit pas autant qu’on le pourrait penser ; dans le Comté de Nice, conquis par la France, la persécution ne fut pas sanglante et le culte continua même presque partout sans grande interruption, parfois même sans aucune interruption (les Niçois, opposaient, comme on l’a dit, aux ordres de Paris une sage force d’inertie). Mais les Carmes ne revinrent qu’après la chute de Napoléon, quand Nice fit retour au Piémont. Le rattachement du Pays niçois à la France sous Napoléon III (1860) n’eut pour effet que de faire remplacer les Carmes piémontais par des Carmes français. Ceux-ci eurent la joie de voir en 1900 la statue couronnée officiellement, ce qui est un privilège notable accordé par Rome sur de bonnes raisons. Peu de temps après, la loi sur les Congrégations devait de nouveau les éloigner de Laghet, où le culte marial a continué, avec une ardeur dont les Niçois ne se peuvent départir.

Voilà la simple histoire de Laghet, et d’autant plus belle qu’elle est plus simple ; rien d’éclatant, mais la main de la Vierge s’y révèle manifestement par ses bienfaits, par le choix qu’elle fait d’humbles gens pour verser les faveurs et répandre son culte, par la rapidité avec laquelle le « nouveau culte » s’est épanoui. Rien d’extérieur non plus, rien d’ajouté, qui contamine la piété ; tout y est franche ferveur, authentique amour, et tout y est paix souriante et divine, asile merveilleux d’oraison. Il faut souhaiter que ce caractère se conserve (et il y a grande apparence qu’après trois siècles il ne déviera point). Mais il faut souhaiter aussi que les nombreux hôtes de la Côte d’Azur prennent un instant pour courir au ValIon de la Vierge et profiter de sa noble leçon.

 

 

 

Maurice BRILLANT.

 

Paru dans la revue Marie en mars-avril 1953.

 

 

 

 

 

 

 

 

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