Philippe Le Molt, peintre de la Vierge

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice BRILLANT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL a sa place, bien à lui, bien marquée, dans la peinture contemporaine. Il la garde, avec une sûreté paisible discrètement. Et, – ce qui distingue les vrais peintres, doués d’une authentique personnalité, – on ne saurait confondre un tableau de Philippe LE MOLT avec celui d’aucun autre : la mélodie silencieuse, qui s’élève de ses toiles et qui nous séduit aussitôt, – aussitôt le fait reconnaître. Il s’est créé lentement, je ne dirai pas une manière (le mot signifie trop souvent une formule vide de sincérité, destinée à frapper le public, et que les marchands obligent l’artiste de conserver, comme une marque de fabrique), mais un style qui lui est propre et qui est l’expression même de son caractère. Au surplus, l’homme et sa peinture détestent le fracas indiscret. Ce n’est donc point par un coup de gong frappé brutalement qu’il attire l’attention. Il l’attire plus tranquillement et plus sûrement, il la retient par ses qualités picturales, d’une clarté, d’une franchise indiscutables, par son originalité foncière, que le goût ne cesse de guider. Ses pairs le savent bien et l’estiment à sa valeur, comme on peut le voir par sa simple et flatteuse carrière.

Il est jeune encore. Il est né à Senlis, dans l’Oise, en 1895, et il a conservé, il fait luire dans sa peinture les vertus délicates de l’Île de France ou de son Valois natal, une des contrées les plus finement, les plus purement françaises qui soient, – le cœur même de la France. Après des études classiques, après avoir même conquis sa licence en droit, il travaille la peinture à Paris avec deux maîtres bien différents et d’âge inégal, le paisible et d’ailleurs charmant R. X. PRINET et le fougueux Othon FRIESZ, mort l’an passé. Pas plus qu’ils ne se ressemblaient, leur élève ne leur ressemble : il a vite conquis son autonomie.

Aussitôt remarqué, il expose au Salon des Tuileries, depuis sa fondation en 1923, et aussi au Salon d’Automne, dont il est sociétaire depuis 1929. Ces Salons, où le choix des artistes est judicieux, sont les meilleurs asiles de l’art vivant.

Il est fort connu à l’étranger ; il a exposé beaucoup d’endroits. Je mets à part cette exposition collective de Rio de Janeiro (peu après la guerre) parce qu’on a ensuite officiellement publié (avec un texte de M. Huyghe) un bel album des œuvres exposées, sélection sévère qui comprenant un nombre restreint de tableaux et d’artistes, destinés à représenter l’art français contemporain, et voilà qui est fort honorable pour notre peintre. Il a exposé à New-York (Galerie Knoedler), à Berlin en Suisse, en Hollande ; il a participé aux expositions internationales de Barcelone, de Lisbonne, du Caire.

Quoiqu’il soit surtout peintre de chevalet, il ne néglige pas la grande décoration murale. C’est ainsi qu’il a travaillé à la décoration du théâtre de Belfort et à celle de l’église des Mines de potasse : Wittenheim (près de Mulhouse), qui est célèbre par la qualité des artistes employés ; il a décoré aussi, commande de l’État, le lycée de jeune de Fontainebleau.

J’ajoute qu’en 1934, il a obtenu le prix des Jeunes flatteur et recherché, offert par la « Société des Amateurs d’art et Collectionneurs ».

Savoureuse, feutrée, usant d’une gamme plus profonde, parfois même, volontairement, plus sourde qu’éclatante, extrêmement délicate et choisie, sa peinture me fait toujours songer à la belle voix émouvante, de l’alto – voire en sourdine – et, si vous voulez, à l’admirable andante du Quatuor de Debussy. Notre cher Debussy, le plus grand des musiciens français, celui qui exprime le mieux les exquises qualités de notre musique ; en vérité, je ne puis, pour ma part, mieux dire. On serait étonné que Philippe LE MOLT ne fût pas quelque peu musicien et grand ami de la musique.

Écoutons donc, savourons à loisir sa « chanson bien douce ».

Et comme Verlaine encore, il préfère « la nuance » et les subtiles modulations. Parfois, disposés, piqués avec une rare sûreté, quelques tons plus vifs n’en chantant que mieux dans cette charmante symphonie, ou dans cette musique de chambre. En vérité, il est bien de son pays, de cette Île de France aux ciels fins et légèrement voilés.

Il aborde les thèmes les plus divers, toujours transposés avec goût, mués en subtile poésie. Mais j’aime avec une tendresse particulière ses libres « compositions », d’autant plus suggestives que le sujet en est moins précisé, œuvres d’une noblesse tout aisée, aux arabesques infiniment souples et mélodieuses. Il y emploie volontiers des architectures magnifiques et souriantes, fantasques, sans rigueur (mais il faut louer partout son admirable et légère fantaisie), inspirées, nullement copiées, de celles du XVIIe ou du XVIIIe siècle, de ce délicieux baroque qui ne cesse de m’enchanter. Et cela compose, sans y penser, de très beaux décors d’opéras ou de ballets anciens, de fêtes princières. C’est un grand éloge que je crois lui faire par cette évocation.

Peintre fort divers, comme j’ai dit, une bonne partie de son œuvre est « profane » (mais ce mot est fâcheux : toute peinture, tout art digne de son nom, est hommage à Dieu, et Michel-Ange le savait bien). Une autre est spécifiquement religieuse et ce n’est pas la moins séduisante, la moins émouvante.

Mais ce qui nous intéresse spécialement ici, c’est sa peinture mariale. Philippe LE MOLT a chanté la Vierge excellemment et avec filiale dilection. Pour saluer cette Mère délicieuse, la littérature chrétienne, soit liturgique ou extra-liturgique, a toujours cherché, ou plutôt, son amour a spontanément trouvé les images les plus colorées, les épithètes les plus évocatrices, les mots les plus rares, – des mots qu’elle voudrait impondérables, diaphanes, et tout tissés de musique. Ainsi, au VIe siècle, la belle prière de Romanos, le plus illustre des hymnographes byzantins ; et que la langue grecque, aérienne, aux syllabes bruissantes comme des ailes d’insectes, est bien destinée pour cet office : Théotoké, Parthéné, Pantanassa (Mère de Dieu, Vierge, Princesse souveraine) ; ces simples mots s’illuminent, composent un vers exquis ; et la Péristos chrusotheisa tôi Pneumati (la Colombe, du Saint-Esprit, dorée), ou en trois vers, ces images accumlées : « Tour parée d’or, très vénérable, ville aux douze portes, paradis, boîte à parfums du Saint-Esprit toute délicieuse ». Une musique incomparable. Mais nos hymnes latines sont elles-mêmes toutes fraîches et caressantes (celles par exemple du charmant Petit Office de l’Immaculée Conception. Observez que, comme celle de Romanos, toute prière à la Vierge tend à prendre une forme litanique ; à cette Mère on ne sait offrir rien de mieux que ces balbutiements amoureux, sans lien, éperdus, que ces corolles précieuses à ses pieds dispersées.

Qu’on excuse ce hors d’œuvre. Je voulais dire seulement que LE MOLT a consacré à la Vierge toutes les ressources de son art et que son art est, de lui-même, admirablement consonant à cette prière peinte, à ce poème virginal. Voyez ces images, – la couleur manque, par infortune, qui est essentielle. – Toutes les qualités que j’ai marquées s’y retrouvent, créées, semble-t-il à cette intention. Radieuse ascension, dans la lumière céleste, de la Vierge aux Anges ; délicatesse simple et charmante de la Nativité ; dans la calme et noble Visitation ; plus encore dans cette Annonciation, si fine et légère, à l’atmosphère si pure et si transparente ; vous admirerez ces architectures merveilleuses que j’aime tant et leur souple, leur musicale inflexion. Mais cette architecture n’est-elle pas catholique ? La Rome monumentale chrétienne n’est-elle pas pour la plus grande part de la fin du XVIe, du XVIIe et du XVIIIe siècles ? Art qui, comme tout l’œuvre de Philippe LE MOLT, orchestre au mieux la joie, la paisible et limpide joie chrétienne.

Et comme ce peintre subtil et raffiné, – sans vaines complications d’ailleurs, – comme cet artiste d’un goût infini est essentiellement, authentiquement, un artiste de France, c’est l’hommage français qu’il offre spontanément à la Vierge.

 

 

 

Maurice BRILLANT.

 

Paru dans la revue Marie

en juillet-août 1950.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net