Un poète mystique : Angelus Silesius

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Marcel BRION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

On ignorait presque complètement Angelus Silesius lorsque Friedrich Schlegel et Varnhagen von Ense, avec la collaboration de sa femme Rahel, tirèrent de l’oubli où il était tombé depuis cent ans ce poète auquel nous devons quelques-uns des plus beaux chants mystiques qui aient jamais été écrits. Vivant, sa gloire n’avait guère dépassé la porte des cloîtres, et après sa mort certains de ses « lieder » avaient trouvé place dans des recueils de cantiques qui, souvent, ne mentionnaient même pas le nom de l’auteur. Il fallut le romantisme et cette ardeur qui, alors, poussa l’Allemagne à se détourner des influences étrangères, à s’enfoncer dans son propre passé, à y retrouver les traits et les sources de son esprit, pour ramener à la lumière le poète silésien que les soucis d’une philosophie rationaliste avaient rejeté dans l’ombre avec 1es rêveries de Jakob Boehme, les enthousiasmes de Valentin Weigel, les révélations fantastiques des « Nouveaux Prophètes ».

Marqués aux pages des livres de cantiques, certains de ses chants élevaient encore, avec la voix naïve des enfants, les confidences de l’âme affligée puis joyeuse, mais on ne savait plus qu’Angelus Silesius avait été un des plus grands poètes allemands du dix-septième siècle.

L’enthousiasme de Rahel Varnhagen, qui fit un recueil de ses poèmes, et de Schlegel, qui avait reconnu dans son lyrisme la plus belle expression des « minnelieder », ressuscita le chant angélique que devaient si vivement aimer Hegel et Schopenhauer.

Angelus Silesius s’appelait en réalité Johann Scheffler. Il était né à Breslau, en 1624, d’une famille noble, originaire de Pologne. Son père, Stanislas Scheffler, que le roi Sigismond III gratifia de fiefs et d’armoiries, avait dû quitter son pays à la suite de persécutions religieuses – il appartenait à la religion luthérienne – et il s’était réfugié à Breslau qui était alors un des foyers les plus ardents de la Réforme. Johann Scheffler étudia d’abord au gymnase protestant de cette ville, puis il entra à l’Université de Strasbourg le 4 mai 1643. Il passa ensuite deux ans à Leyde, enfin il partit étudier la médecine à Padoue, dont l’enseignement était renommé. Il sortit de l’université italienne docteur en philosophie et en médecine le 9 juillet 1648 et revint en Silésie.

Peu de temps après son retour, il fut choisi comme médecin privé par le duc qui portait le beau nom de Sylvius Nimrod de Wurtemberg-Oels. Cette situation honorable et lucrative comportait, outre un certain nombre de franchises et d’exemptions, le logement gratuit, 125 thalers d’honoraires payés par le duc, 50 thalers par la ville et diverses fournitures en nature, telles que blé, bois, poisson, etc.

Malgré les brillants succès qu’il avait obtenus au cours de ses études médicales, l’esprit de Johannes Scheffler était attiré davantage par la poésie que par la science. Au gymnase Elizabeth, il avait eu pour professeur Christoph Colerus, qui lui avait révélé l’ouvrage d’Opitz sur la poésie allemande, livre qui bouleversait alors les traditions anciennes et annonçait, disait-il, un splendide renouveau. Son directeur Elias Major l’encourageait dans ses études poétiques, où il rivalisait avec ses camarades, Andreas Schulz, surtout, et le fils du directeur, Elias Major junior. Nous possédons d’Andreas Schulz quelques poèmes qui avaient attiré l’attention de Lessing et qu’il publia, mais nous savons aussi que Johannes Scheffler et lui triomphèrent ensemble à la fête poétique du Mai, en 1642, au cours de laquelle Schulz avait déclamé son chant sur les Douceurs de la forêt, et Scheffler un poème qui n’a malheureusement pas été conservé sur le Rossignol. Il composait, d’ailleurs, à l’occasion de la fête ou du décès d’un professeur, des pièces de circonstance qui remportaient parmi ses maîtres et ses condisciples le succès le plus flatteur. Il ne nous reste rien de ces œuvres de jeunesse. Le premier poème de Silesius que nous possédions est celui qu’il écrivit à la mémoire de son ami Abraham de Frankenberg.

Ce Frankenberg, qui nous semble avoir eu sur la culture et la formation spirituelle de Scheffler une grande influence, était un être passionné pour la philosophie et la poésie, une âme noble, un caractère énergique et hardi. Pendant une épidémie de peste, il n’hésita pas à soigner lui-même les malades, au péril de sa vie. Il étudiait les mystiques dont il avait réuni une importante bibliothèque. Partisan enthousiaste de Jakob Boehme, il voulut éditer les œuvres de son maître, mais, comme cette publication était impossible en Silésie où régnait la censure luthérienne, il partit pour Amsterdam. Dans cette ville, avec le concours d’un autre disciple du savetier de Görlitz, Heinrich Betke, et grâce à l’argent que leur donna Willem von Beyerland, il constitua une imprimerie destinée à éditer et à répandre les écrits de Boehme. Plusieurs ouvrages du grand visionnaire sortirent de ses presses en même temps que ses propres livres et ceux de Betke.

Il est probable que Scheffler connut Frankenberg durant les deux années qu’il passa en Hollande, comme il fréquenta, sans doute, les poètes de Leyde, Vondel, Hooft, Vater Cats, et peut-être les innombrables sectes mystiques qui pullulaient dans ce pays. Fut-il en relations, comme ses ennemis le prétendirent, avec les schwenkfeldiens, les anabaptistes, ou ce qui restait des « Libres esprits » ? Ses premières inquiétudes religieuses l’auraient-elles conduit d’abord parmi les hérétiques pour l’amener enfin à l’Église catholique ? Silesius nous confie qu’il a lu Jakob Boehme, « qu’il n’a d’ailleurs jamais tenu pour un prophète, pas plus que Luther, mais c’est grâce à lui qu’il a découvert la vérité et qu’il est allé vers le catholicisme ».

Dès l’éloge funèbre de Frankenberg, la pensée de Johann Scheffler nous paraît détournée de la froideur luthérienne et sa sensibilité orientée vers une conception de la grâce et du salut nettement catholique. En effet, peu de temps après la mort de son ami, il abandonne ses fonctions auprès du duc, quitte Oels et se retire à Breslau. C’est là qu’il se convertit, le 12 juin 1653. Il prit alors le nom d’Angelus, qu’il emprunta au mystique espagnol Joannes ab Angelis, dont les écrits l’avaient beaucoup frappé, ou bien, comme le prétend son biographe, au P. Daniel Schwartz, parce que dans son enfance on avait coutume de l’appeler « ange ». Il ajouta « Silesius » pour affirmer son origine et aussi pour se distinguer du théologien luthérien Johannes Angelus de Darmstadt.

Ses ennemis se sont efforcés de découvrir à l’origine de sa conversion des motifs méprisables. Certains l’attribuent à la pression que l’Autriche exerçait sur la Silésie pour entraîner son retour au catholicisme. Friedrich Luca prétend que ce fut pour se mettre à l’abri du besoin et se faire héberger par les prêtres de Saint-Mathias, oubliant qu’il avait reçu en héritage de son père 6 000 thalers qu’il avait distribués aux pauvres, et que le duc de Wurtemberg lui avait donné 8 000 thalers, à son départ d’Oels, pour prix de ses soins.

Nous n’avons aucune peine à nous expliquer les causes de cette conversion, et d’autant moins que Scheffler les exposa lui-même dans une brochure qui parut à Breslau sous ce titre : Raisons et motifs pour lesquels Johannes Scheffler a quitté le luthéranisme et s’est converti à la religion catholique. Méthodiquement énumérés, ce sont tous les griefs qu’il fait à l’Église de Luther, son intolérance, sa sécheresse de cœur. Il reproche aux protestants leurs contradictions et leurs disputes, car la vraie Église doit être une dans sa foi. Leur cœur est étroit, leur orthodoxie rigide et fanatique, leurs débats violents, amers et intolérants. Ils ne redoutent rien tant que le mysticisme.

Or son mysticisme s’était déjà révélé dans les prières qu’il avait soumises à l’approbation du Hofprediger luthérien Christoph Freytag, lequel refusa son imprimatur.

Enfin, contrastant avec la formation protestante qu’il avait reçue dans sa famille, au gymnase Elizabeth, dans l’entourage du duc de Wurtemberg, s’était éveillé en lui un appel secret du cœur, un désir inconscient d’abord et qu’ont, peut-être, agité et enfin fixé les livres mystiques que lui avait fait lire Frankenberg, ceux de Plotin, de Philon, de Weigel, et surtout ces livres – les plus précieux – qu’il enfermait dans une cassette et qu’il lui avait légués après sa mort. Parmi ceux-ci un livre de Boehme qui est arrivé jusqu’à nous, annoté de la main de Scheffler.

Il y avait alors, en Silésie, un mouvement religieux particulièrement intense. À côté d’exaltés tels que ce Quirin Kuhlmann de Breslau, qui mourut sur le bûcher à Moscou, on trouvait aussi des penseurs comme Christoph Kotter, comme Caspar von Schwenkfeld, d’abord partisan de Luther, puis excommunié par celui-ci qui le déclare possédé du diable, 1 les « Enthousiastes » de Weigel, et un groupe important de disciples de Boehme. C’est sans doute dans la fréquentation de ceux-ci que Scheffler s’éloigna des prédicateurs luthériens qui le rebutaient par la sécheresse de leur cœur et la froideur de leur raisonnement. À leur théorie de leur justification par la foi, il opposait déjà sa doctrine d’union et d’amour.

Ce besoin de tendresse et d’effusion qu’il porte n’a pu trouver d’expression dans la religion protestante. Devenu catholique, Scheffler verra s’épanouir la rose ardente de sa poésie, il pourra s’avancer plus librement vers Dieu, marcher sans contrainte vers son rayonnement qui l’invite et l’accueille.

Quatre ans après son entrée dans l’Église catholique parut à Vienne, chez Josef Jakob Kürner, le Voyageur chérubinique qui est le chef-d’œuvre d’Angelus Silesius, la manifestation la plus profonde de son amour et de sa foi. Et, la même année, il publia à Breslau les Saintes Joies de l’âme en chansons pastorales spirituelles de la Psyché éprise de Jésus.

Son activité poétique ne l’a point détourné de sa vocation scientifique, puisque, le 25 mars 1654, il est nommé médecin de l’empereur Ferdinand III. Mais Scheffler est élu pour un destin plus haut que des fonctions savantes. La vie religieuse l’appelle. Chaque jour il approche davantage de ce Dieu qu’il cherche et qu’il a trouvé. Pour participer plus étroitement à la vie chrétienne, il entre dans le tiers-ordre de saint François. Ce n’est pour lui qu’une étape entre l’état laïque et le sacerdoce. Elle sera vite franchie. Le 21 mai 1661, Angelus Silesius reçoit la tonsure et les ordres mineurs, et le 29 de ce même mois il est ordonné prêtre. Cinq ans avant on l’avait vu suivre le pèlerinage traditionnel à Tregnitz, – au grand scandale de ses anciens coreligionnaires qui ne lui ménagent pas les railleries, – la tête couronnée d’épines, tenant un cierge dans la main gauche, un crucifix dans la droite ; mais en 1662, c’est lui qui porte le Saint-Sacrement dans la procession qui parcourt les rues de Breslau.

Désormais il va entreprendre une lutte acharnée contre les luthériens. Le poète délicat qui chantait avec des accents si tendres l’amour divin se révèle polémiste. Dès le jour de sa conversion il a été obligé de se défendre contre les ennemis qui l’attaquent de tous côtés. Les pasteurs protestants dirigent contre lui des pamphlets auxquels il répond victorieusement. Nous relevons, parmi ses adversaires, les noms des docteurs luthériens les plus éminents, Adam Schertzer, Ch. Chemnitz, professeur à Iéna, Valentin Alberti, professeur de logique et de métaphysique à Leipzig, Aegidius Strauch, pasteur à Dantzig, Becker, pasteur à Zullichau. Il publia plus de cinquante-cinq écrits polémiques et apologétiques, parmi lesquels les plus curieux sont le traité où il attribue les malheurs qui désolent l’Allemagne et l’invasion turque à l’abandon de la vraie doctrine chrétienne, et surtout les trente-neuf pamphlets qu’il réunit sous le titre de Ecclesioliogia. Il faut noter aussi son livre, l’Augustinus-Lutherus, qui marque les différences profondes séparant les Pères de l’Église des Réformateurs.

Notre objet n’est point d’étudier ici le théologien ni le polémiste, mais seulement le poète. Remarquons toutefois que la complexité de sa nature et la richesse de sa culture le rendaient aussi apte aux recherches scientifiques qu’aux controverses religieuses et que, pendant le temps où son esprit s’appliquait à ces travaux, son âme était unie à Dieu dans la contemplation.

Certains de ses biographes surpris de cette complexité, et oubliant que chez les vrais mystiques la vie terrestre la plus réelle et la plus active n’a jamais porté préjudice à la méditation et à la contemplation, prétendirent qu’Angelus Silesius et Johannes Scheffler étaient deux personnes distinctes. M. Schrader s’est fait l’écho de cette rumeur absurde que contredisent nettement les actes de sa vie et le caractère de ses œuvres. Comme sainte Thérèse, saint Thomas, saint Dominique, saint Ignace de Loyola, Silesius a su mêler la méditation et l’action. Ne nous étonnons pas de voir l’auteur du Voyageur chérubinique prendre la plume du polémiste et lutter vigoureusement contre l’hérésie, employant tour à tour les raisonnements, les exhortations et les railleries. Cette lutte ne répondait pas, sans doute, aux aspirations intimes de son cœur. Il eût préféré se réjouir paisiblement dans l’amour divin, mais cet amour même exigeait qu’il prît les armes pour le défendre. Il nous l’avoue lorsqu’il reproche aux tolérants de « manquer d’amour », et, quand ses ennemis le traitent de « rebelle et d’émeutier à qui on devrait arracher la langue », il réplique aux catholiques effrayés par la violence de ses ripostes que plusieurs d’entre eux, par douceur, laisseraient fleurir l’hérésie. Il apportait d’ailleurs dans cette lutte une science dialectique, appuyée sur une parfaite connaissance de la doctrine religieuse, une verve originale et volontiers moqueuse, qui atteignait son contradicteur au point vif et le désarmait.

Les dernières années de sa vie furent employées à ce travail de discussion. Il écrivit encore quelques poèmes, cependant, l’un d’eux sur les Fins dernières de l’âme, et une traduction de la Margarita evangelica, qui était l’œuvre d’une jeune fille du Brabant. Depuis longtemps il n’avait plus quitté le couvent de Saint-Matthias à Breslau. Il y mourut après de cruelles souffrances, le 9 juillet 1677.

La Description des quatre fins dernières fut écrite l’année même de sa mort. Celle-ci s’avance vers lui avec l’aspect grave et terrifiant qu’on lui donnait dans les représentations des anciens mystères. Derrière elle, c’est le Jugement avec sa pathétique et grandiose ordonnance. Puis, la sentence prononcée, l’Enfer ou le Paradis. L’enfer qu’il nous décrit est celui auquel se complaisaient les vieux maîtres allemands. D’un réalisme parfois repoussant, il grouille de larves et de monstres agitant des instruments de supplices, d’insectes habiles à torturer les damnés. À cette vision d’horreur succède l’image du Paradis avec ses murs de pierres précieuses, ses vergers, ses fruits, ses fleurs et ses chants d’oiseaux. Il y a dans cette dernière partie des pages charmantes comme celles, par exemple, où nous voyons les martyrs vêtus de cramoisi, les docteurs en robes constellées d’étoiles, et les Innocents en « livrée de clair de lune ». Et avec quelle grâce le vieux poète qui chanta, enfant, le Rossignol, ne décrit-il pas, au crépuscule de sa vie, le grand banquet offert aux élus, où les anges qui les servent ont « des robes qui descendent jusqu’aux genoux » et de petites ailes aux pieds.

C’est avec raison que Treblin, Wackernagel, Seltmann, Kahlert, Wittmann, Lindemann, von Kralik, reconnaissent en lui un des plus grands poètes religieux d’Allemagne. Il traduit, en effet, la profondeur de son émotion et de sa pensée dans des chants d’une grâce ingénue, sans apprêts, avec une fraîcheur d’expression qui garde quelque chose de presque enfantin. Poésie sans didactisme, née de l’émerveillement de l’âme devant la beauté divine, transcription maladroite d’un bonheur indescriptible, émouvante par la gaucherie avec laquelle elle balbutie et tente, à l’aide des mots, de saisir l’ineffable.

Les « chants pastoraux » des Saintes joies de l’âme ne doivent rien aux rythmes d’écoles, le raisonnement s’y efface devant l’abandon du cœur pieux tendant à l’harmonie dans l’amour du Christ. Si nous nous étonnons de le voir donner à ses cantiques le titre de Chants de bergers, rappelons-nous qu’à cette époque les poètes religieux allemands chérissaient cette expression. N’y avait-il pas un groupe qui s’appelait les Bergers de la Pegnitz et qui, malgré ce titre idyllique, se consacrait exclusivement à la composition de cantiques spirituels ? Ces poètes, Siegmund von Brinken, Hansdörffer, Johann Klaj, portaient des surnoms rustiques, mais ce n’était point pour rimer des églogues ou des bouquets à Chloris. Peut-être Silesius donna-t-il aussi ce titre aux cantiques des Saintes Joies pour indiquer qu’il n’y fallait pas chercher une poésie littéraire et savante, mais seulement des chants d’expression naïve et populaire, tels que ceux des bergers.

Une adoration ingénue, qui tremble et se prosterne devant la majesté divine, donne à ces chants une sincérité d’accent rarement égalée. Si l’on songe parfois aux plaintes de la Sulamite, aux chansons de Jacopone de Todi, aux poèmes brûlants de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse, il n’y en a pas moins, dans les Saintes Joies de l’âme, une personnalité très caractéristique. C’est le propre de la poésie mystique. En face de Dieu, le poète oublie le langage commun aux hommes, les mots qu’il prononce semblent naître d’une voix inconnue à lui-même et cachée au plus secret de son cœur.

George Josephi, musicien de la chapelle de l’évêque de Breslau, avait écrit les mélodies qui accompagnaient ces chants. C’étaient des airs très simples, qui exprimaient aussi, à leur manière, les plaintes et les joies de la Psyché dont Angelus Silesius avait si magnifiquement traduit les angoisses, les souffrances et la béatitude. Poèmes et musique furent publiés ensemble dans le même volume.

Mais l’œuvre de Scheffler qui, plus encore que les Saintes Joies de l’âme, nous fait pénétrer la beauté de sa pensée mystique, est le recueil de sentences qu’il appela le Voyageur chérubinique. Il y avait dans ses Chants pastoraux l’incertitude d’une âme qui tâtonne encore et qui cherche Dieu dans le clair-obscur d’une espérance confuse, avec la crainte d’être repoussée ou de poursuivre vainement la lumière qui l’attire. La forme des « lieder » elle-même traduisait ces hésitations, ces cris de joie succédant à l’abattement et à la lassitude. Sortie des routes ténébreuses de la terre, elle a acquis la vision des chérubins, elle marche désormais avec la certitude que son chemin est le bon, car elle aperçoit à l’extrémité Celui qui l’attend. Cette impression de demi-jour que nous donnaient parfois les « lieder » des Saintes Joies s’est complètement dissipée. La Psyché marche dans la pleine lumière, et elle possède enfin dans la connaissance Celui qu’elle avait désiré dans l’amour.

Il y a plus de mille six cent sentences dans le Voyageur chérubinique. Ce sont le plus souvent des distiques rimés ou assonancés, parfois des quatrains, rarement des poèmes plus longs.

Le premier des six livres qui composent le Voyageur chérubinique fut écrit, nous dit-il, en quatre jours, et l’on y aperçoit, en effet, l’élan de l’inspiration poétique, cette formulation directe et presque inconsciente de l’émotion dans une phrase courte et saisissante. Aucun lien ne rattache les uns aux autres les distiques qui, pareils à des éclairs, illuminent tout à coup une partie de l’obscur infini. Selon le désir de l’auteur, « ils doivent conduire le lecteur à chercher le Dieu caché et sa sainte sagesse, et à contempler son visage de ses propres yeux. » L’auteur du Voyageur chérubinique veut graver dans l’esprit du lecteur une sentence qui surprenne et subjugue, et « éveille les yeux de l’âme à la contemplation divine ». De là provient ce curieux aspect de paradoxe que prennent parfois ces sentences enfermées dans une expression d’un rythme intense et profond.

Quel est ce Dieu que l’homme désire avec tant d’ardeur ? Il ne ressemble à rien de ce que nous connaissons, nous ne pouvons nous le représenter, ni le décrire, aucun des mots du langage humain ne s’appliquant à lui. Il vit dans l’éternité, il est dans toutes choses1, même dans le diable, « mais le diable lui tourne le dos ». Il est la certitude et la paix, il est infiniment pauvre et infiniment riche, il se suffit à lui-même. Il est le « calme éternel ». C’est lui qui donne au monde le souffle et la vie. Son attention s’occupe des êtres les plus humbles, il veille à ce que le ver ait sa nourriture, toutes choses sont égales devant lui, il écoute avec autant de plaisir « les coassements que les tirelis de l’alouette ». Sans lui le monde serait silencieux et inerte. « Dieu est l’organiste et nous sommes l’orgue, son esprit souffle en chacun et donne aux notes leur puissance. »

Sur la page de titre d’un exemplaire du Voyageur chérubinique, Angelus Silesius avait écrit de sa main : Le monde est un magnifique néant. Ce néant, Dieu seul l’anime par son amour qui fait vivre toutes les créatures.

L’homme sanctifié, lavé de ses péchés, recréé par la grâce, s’avance vers lui, aspirant à la plus intime union. Il parcourt successivement les cinq degrés qui sont : le serviteur, l’ami, le fils, le fiancé et l’époux. Quelles vertus lui permettront d’atteindre ces diverses étapes, sinon l’amour avant tout ? Mais cet amour est terrible et exigeant. Il veut que l’homme meure à lui-même pour renaître en Dieu. «  « Rien ne t’élève autant au-dessus de toi-même que l’anéantissement ; celui qui le plus s’anéantit acquiert le plus de divinité. » Tout ce qui retient l’homme sur la terre, tout ce qui s’oppose à son union avec le Christ doit disparaître dans le feu du renoncement. De ses trois ennemis, lui-même, Belzébuth et le monde, celui dont il triomphe avec le plus de peine, c’est encore lui-même. Quand le feu de l’amour divin le saisit, qu’il y jette tout ce qu’il possède, qu’il s’y plonge corps et âme, « Le feu fond et unit. » « Plonge-toi dans la source et ton esprit se fondra et fera un seul esprit avec Dieu. »

Se laisser envelopper, pénétrer par lui, tel doit être le plus haut idéal de l’âme humaine, et le porter en soi comme un enfant pour lui donner naissance. Ce désir enfiévré a inspiré à Angelus Silesius ce mot sublime d’audace et d’amour « ... être enceint de Dieu... »

Certaines phrases de Silesius, mal interprétées, ont pu paraître justifier le reproche de panthéisme que lui ont fait quelques pasteurs luthériens. Leibniz, de son côté, l’accuse de quiétisme et voit en lui et en Weigel, qui fut pasteur évangélique en Saxe, les prédécesseurs de Molinos. Ces griefs, énoncés par ses anciens coreligionnaires, avaient pour but de discréditer sa conversion, mais l’orthodoxie des œuvres de Silesius est attestée par l’approbation que l’autorité religieuse a donnée à tous ses ouvrages. Le Voyageur chérubinique, où ses adversaires trouvent des traces de panthéisme, fut autorisé par le vicaire général de Breslau, S. von Rostock, et le jésuite Nicolaus Avancinus, mais les audaces de son expression poétique pouvaient, il est vrai, surprendre des esprits mal informés. Il s’est expliqué lui-même sur ce sujet en termes parfaitement clairs. Lorsqu’on l’accuse d’être panthéiste s’il réclame la fusion avec Dieu, il déclare que « Dieu, si puissant soit-il, ne peut faire qu’une créature devienne Dieu en nature et en essence », mais que, comme le dit Tauler, « nous pouvons devenir par la grâce ce que Dieu est de nature, une lumière dans la lumière, un verbe dans le verbe, un Dieu en Dieu ». Scheffler a pris la précaution d’appuyer sur l’autorité des Pères de l’Église ses sentences qui paraissent les plus audacieuses, et il trouve dans la phrase de Denys l’Aréopagite : « L’amour de Dieu unit toutes choses », la justification de sa théorie de l’union en Dieu. Il n’est pas panthéiste, il ne confond pas Dieu avec le monde. Ce sont deux choses distinctes, mais le monde ne saurait subsister sans Dieu.

On ne saurait contester qu’il ait lu Boehme et Valentin Weigel, mais il est faux de trouver chez eux l’origine de son mysticisme, ainsi que le veut Gottfried Arnold. Kahlert reconnaît très justement qu’il existe entre eux et lui plus de différences que de ressemblances. S’il emprunte parfois le vocabulaire de l’alchimie, c’est par symbole et non pour exprimer sa foi dans cette science.

Avec plus de raison verrait-on en lui un des derniers disciples de Meister Eckhart, comme l’affirme Kern. À ce point de vue, certaines de ses formules ne paraissent pas sans péril. Mais, en réalité, les vrais maîtres d’Angelus Silesius, ce sont les Pères de l’Église et des théologiens, dont il nous donne une longue liste, où figurent ainsi Tauler et Ruysbroeck. Il faut y ajouter sainte Brigitte, et Suso dont Silesius avait annoté de sa main l’exemplaire du Livre des sept clôtures que lui avait donné son ami Frankenberg.

Sa pensée ardente, son violent amour s’élançaient, au delà des livres, vers le but de ses désirs. Qu’il ait exprimé dans les effusions heureuses de la Psyché, ou dans les distiques denses et lumineux du Voyageur chérubinique une mystique particulière, d’autres plus qualifiés que nous le diront. Il demeure en tout cas un admirable poète. Quelle que soit la valeur théologique de ses livres, leur qualité poétique est incontestablement de la plus émouvante beauté.

Les « lieder » des Saintes Joies de l’âme ne peuvent malheureusement être traduits sans que s’efface cette merveilleuse et fragile poésie qu’enferme la musique des mots.

Peut-on, d’ailleurs, traduire le « Povertade poverella... » de Jacopone de Todi, ou le « Yo muero porque no muero... » de sainte Thérèse ? Ceux qui en éprouvent vraiment le charme hésiteront à le briser.

Il nous a paru que les distiques du Voyageur chérubinique souffriraient moins de la traduction que les tendres soupirs rustiques de la Psyché. Mais comment exprimer l’intensité pleine d’éclats de ces phrases où chaque mot semble faire jaillir une nouvelle flèche de lumière ? Leur contenu, toutefois, demeure, avec le raffinement de son expression qui nous déconcerte souvent par l’ellipse de l’idée, l’originalité de l’image, la force du trait.

Les fragments du Voyageur chérubinique que nous avons choisis parmi les plus caractéristiques de sa pensée et de son style suffisent à prouver la hardiesse et l’ardeur de son amour, qui brillent dans ces phrases comme des cris de désirs flamboyants sur la nuit féconde de l’infini.

 

 

Marcel BRION.

 

 

 

FRAGMENTS

DU « VOYAGEUR CHÉRUBINIQUE »

D’ANGELUS SILESIUS

 

Je me plonge seul dans la mer incréée de la pure divinité.

 

Je suis moi-même l’éternité quand j’abandonne le temps et que je résume moi-même en Dieu, et Dieu en moi.

 

Je suis aussi riche que Dieu. Homme, crois-moi, il n’y a pas un atome que je ne partage avec lui.

 

Celui qui ne désire rien, n’a rien, ne sait rien, n’aime rien, celui-là sait, désire, possède, aime toujours davantage.

 

Halte ! Où cours-tu ? Le ciel est en toi. Si tu cherches Dieu ailleurs, il te fera toujours défaut.

 

Celui qui est comme s’il n’était pas et comme s’il n’avait jamais été, celui-là – ô Béatitude ! – est vraiment devenu Dieu.

 

Je dois moi-même être soleil, je dois avec mes rayons peindre la mer sans couleur de toute la divinité.

 

Pourquoi te plaindre de Dieu ? C’est toi-même qui te damnes ; Dieu ne pourrait pas le faire, crois-moi, assurément.

 

Le ciel est en toi et aussi le tourment de l’enfer. Ce que tu veux et ce que tu choisis, tu l’auras partout.

 

Dieu n’est pas ici, ni là ; celui qui veut le trouver doit se laisser lier les mains, les pieds, le corps et l’âme.

 

Va là où tu ne peux aller, regarde là où tu ne vois pas, écoute ce qui ne retentit ni ne résonne. Tu es là où Dieu parle.

 

Dieu est ce qu’il est, je suis ce que je suis ; si tu connais bien l’un des deux, tu connais moi et lui.

 

Dieu s’aime et se loue lui-même, autant qu’il le peut ; il s’agenouille, il s’incline, il se prie lui-même.

 

Dieu est tellement au-dessus de tout ce qu’on peut dire que c’est en te taisant que tu le pries le mieux.

 

L’amour est la pierre philosophale, elle sépare l’or de la boue, elle fait du néant l’Éant.

 

Les créatures sont les voix du Verbe éternel ; il se joue et il se chante dans la grâce et la colère.

 

Ce que connaît le Chérubin ne peut me suffire. Je veux voler au-dessus de lui, là où rien ne peut être connu.

 

En Dieu on ne connaît rien. Il est un unique UN. Ce qu’on connaît en lui, il faut l’être soi-même.

 

La rose ne connaît pas de pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit, elle ne s’inquiète pas d’elle-même, elle ne se demande pas si on la voit.

 

Homme, si le Paradis n’existe pas d’abord en toi, crois-moi, tu n’y entreras jamais.

 

Agir est bien, mais prier est mieux et mieux encore, s’avancer muet et calme, vers Dieu, Notre-Seigneur.

 

Ni créature ni Créateur ne peuvent t’enlever la quiétude. Toi seul te troubles, Folie, par le souci des choses.

 

Homme, deviens essentiel ; quand le monde disparaîtra, l’accident tombera, l’essence restera.

 

Homme, donne à Dieu ton cœur, il te donne le sien. Y a-t-il plus noble troc ? Tu t’élèves, il descend...

 

Meurs ou vis en Dieu, les deux sont bons ; car Dieu doit mourir et Dieu doit vivre aussi.

 

Homme, si tu veux exprimer l’essence de l’Éternité, il te faut d’abord renoncer au langage.

 

Chrétien, il n’est pas suffisant que je ne vive qu’en Dieu ; il faut aussi que je fasse monter en moi la sève de Dieu.

 

Je suis une montagne en Dieu et je dois m’escalader moi-même afin que Dieu me montre de loin son bien-aimé visage.

 

Si l’esprit de Dieu te touche de son essence, en toi naît l’enfant de l’Éternité.

 

Comment peux-tu désirer cela, toi qui peux être le ciel, et la terre, et mille anges ?

 

Quel est l’aspect de mon Dieu ? Va et regarde-toi. Celui qui se contemple en Dieu, contemple Dieu en vérité.

 

Dieu, qui jouit de lui-même, ne se rassasie jamais, car il trouve en lui seul la satiété.

 

Que te sert de te laver dans l’eau, si tu ne supprimes pas en toi le plaisir de barboter dans la boue ?

 

Par l’amour aller et venir, respirer l’amour, le proclamer, le chanter, c’est vivre la vie des séraphins.

 

Le ciel descend, il vient, le voilà terre ; quand donc la terre s’élèvera-t-elle, quand deviendra-t-elle ciel ?

 

Dieu m’aime, il est si inquiet de moi qu’il meurt d’angoisse, si je m’éloigne de lui.

 

Le royaume du ciel, la vie céleste sont faciles à conquérir ; assiège Dieu par l’amour, il faudra bien qu’il capitule.

 

Sois pauvre ; le Saint ne possède rien ici-bas, que ce qu’il possède contre son gré, le corps de la mortalité.

 

On ne peut trouver sur terre plus grande sainteté qu’un corps chaste avec une âme sans péché.

 

On dit qu’à Dieu rien ne manque, qu’il n’a pas besoin de nos dons. Est-ce vrai ? Pourquoi veut-il alors mon pauvre cœur ?

 

Hélas, hélas, défunt est l’amour. Comment est-il mort ? Le gel l’a tué quand nul n’y prenait garde.

 

Dieu est mon centre quand je l’enferme en moi, et ma circonférence quand mon amour me dissout en lui.

 

L’amour de ce monde finit dans l’affliction, aussi mon cœur n’aime-t-il que l’éternelle beauté.

 

L’âme a deux yeux : l’un regarde le temps, l’autre se lève vers l’éternité.

 

Ici-bas je coule encore en Dieu comme un ruisseau du temps, mais, là-haut, je suis moi-même la mer de la béatitude éternelle.

 

Si tu conduis ta petite barque sur l’océan de la Divinité, bien heureux seras-tu si tu peux t’y noyer.

 

Dieu n’apprécie point le bien que tu fais, mais la façon dont tu le fais, il ne regarde pas le fruit mais seulement le noyau et la racine.

 

Le sage, quand il meurt, ne demande pas le ciel ; il y est déjà, avant que son cœur ne se brise.

 

Homme, c’est en cela que tu aimes que tu seras transformé ; tu seras Dieu si tu aimes Dieu, terre si tu aimes la terre.

 

Le chemin le plus court vers Dieu est par la porte de l’amour ; la voie de la science t’y conduit trop lentement.

 

Dans la volonté tu te perds, en elle tu te retrouves ; la volonté qui te libère te lie et t’enchaîne.

 

Avoir beaucoup ne rend pas riche. Celui-là est un homme riche qui peut perdre sans souffrance tout ce qu’il a.

 

Quand le Christ serait né mille fois à Bethléem, s’il ne naît pas en toi, tu es perdu pour l’éternité.

 

 

 

Traduit par Marcel BRION.

 

Paru en 1927 dans Le Roseau d’or.

 

 

 

1. Silesius pense ici à la présence d’immensité créatrice par laquelle Dieu soutient dans l’être tout ce qui est.

 

 

 

 

 

 

 

 

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