Édith Stein

UNE JUIVE DEVIENT CARMÉLITE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jean-D. BROSSEAU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA vie trop brève d’Édith Stein nous offre un exemple splendide de fidélité à la grâce. Voici une fille d’Israël qui, au milieu de ses travaux philosophiques, se rend compte que Jésus de Nazareth est plus qu’un prophète, plus que le plus grand des prophètes ; il est le Fils de Dieu, le Verbe incarné. Le Christ l’appelle comme les bergers, elle suit l’étoile. Malgré sa famille qui s’inquiète, malgré la persécution qui frappe son peuple, elle quitte la Synagogue pour l’Église.

Sa conversion n’est pas sensationnelle comme celle de Paul sur le chemin de Damas ou comme celle d’Alphonse de Ratisbonne dans l’église Saint-André, à Rome. Elle mûrit lentement comme le blé sur le champ, absorbe goutte à goutte la rosée divine, s’épanouit sous le soleil de la grâce, et aussi à l’ombre de la croix. La Synagogue devient, à ses yeux, un temple de passage, désaffecté, depuis que le Christ est venu fonder son Église, l’Église universelle, l’Église de la promesse réalisée en Lui.

Devenue catholique, Édith Stein n’a pas l’impression pénible d’avoir rompu avec son peuple. Bien au contraire, elle éprouve le sentiment réconfortant de s’être dépassée, de vivre en plénitude la vocation du peuple juif ; elle remercie Dieu de lui avoir fait comprendre le sens de la promesse faite à Abraham et à sa descendance. Comme Ratisbonne, Max Jacob, le Dr Stern, elle reste juive par la race, devient chrétienne par l’esprit et le cœur.

 

 

 

PREMIÈRES ANNÉES

 

 

Édith Stein naît le 12 octobre 1891, à Breslau, en Allemagne. Septième et dernier enfant d’une belle famille, elle a deux ans lorsque son père meurt. Madame Stein est le type achevé de la femme juive, énergique, profondément religieuse. Tout retombe désormais sur ses épaules : l’éducation des enfants, même le commerce du bois.

Il règne dans la maison une atmosphère d’Ancien Testament. On suit à la lettre les traditions juives : les grâces sont dites en hébreu, la vaisselle est lavée dans plusieurs eaux, les jeûnes sont observés, les fêtes célébrées, le sabbat scrupuleusement respecté.

Madame Stein a le sens des affaires. Elle peut, paraît-il, apprécier d’un coup d’œil la valeur marchande d’un domaine forestier. Elle réussit si bien que sa fille Erna pourra dire : « C’est à son énergie extraordinaire, à son intelligence très vive, à l’ardeur joyeuse au travail, mais surtout à sa confiance en Dieu et au sentiment de sa responsabilité envers ses enfants, que maman doit d’avoir réussi à surmonter l’épreuve... Mais nous avons vécu de longues années dans le dénuement. Ce n’est que vers 1910 que nous avons pu mener une vie plus aisée ».

Édith est particulièrement bien douée pour l’étude. Dès l’école primaire, elle manifeste des talents exceptionnels. Une compagne de classe écrit : « Bien que plusieurs élèves fussent fort douées, Édith Stein les éclipsait toutes par son intelligence et ses connaissances. Appliquée, elle ne témoignait aucun zèle ambitieux, et je conserve son souvenir comme celui d’une jeune fille silencieuse, très intérieure et fort attachante... »

Au lycée de sa ville natale, elle apprend à parler couramment le français, l’anglais, l’espagnol ; elle lit le grec et l’hébreu. Si l’on excepte les mathématiques, on peut dire qu’elle excelle en tout. À l’Université de Breslau, elle s’inscrit aux cours d’histoire, de philosophie, de psychologie expérimentale. Puis, elle s’oriente comme par instinct vers l’étude de la science qui l’attire davantage et à laquelle elle consacrera toute sa vie : la philosophie. Pendant quelques années, la philosophie la captivera au point que sa foi ne sera plus ce qu’elle était auparavant. Édith deviendra pratiquement athée. Parlant de cette période de sa vie, elle dira : « La soif de la vérité resta chez moi l’unique prière. »

 

 

 

DOCTORAT EN PHILOSOPHIE

 

 

Alors qu’elle était étudiante à la faculté de philosophie de l’Université de Göttingen, Édith est présentée au grand philosophe allemand Husserl qui dit à la jeune fille, sur un ton moqueur :

– Avez-vous déjà lu quelque chose de mes œuvres ?

– Les Recherches logiques, répond Édith.

– Comment ? Les Recherches logiques. Mais pas entièrement, je suppose ?

– J’ai lu tout le tome second, dit-elle.

– Mais, c’est une action d’éclat ! s’exclame le Maître ; tout le tome second ! Mais c’est héroïque !

Le philosophe allemand était agréablement surpris qu’une jeune fille pût s’intéresser à ses œuvres ; il venait de rencontrer l’une de ses plus brillantes élèves.

Édith avait obtenu de sa mère l’autorisation de quitter Breslau pour aller étudier la philosophie à Göttingen, où professait Husserl. À cause de son retour à l’objectivité, la philosophie du Maître attirait Édith. Le philosophe soutenait – en réaction contre les psychologues – que la vérité est nécessaire, immuable, éternelle. « La vérité, disait Husserl, est un absolu. Ce n’est pas ce que pensent les psychologues : ils voudraient la faire dépendre de celui qui pense. Ainsi la loi de la gravitation universelle ne serait vraie que depuis le moment où Newton l’a découverte. Mais la vérité n’est pas née de celui qui la connaît. »

Un autre professeur de Göttingen exerce sur l’esprit d’Édith une influence profonde. Ce professeur est Max Scheler dont les tendances sont nettement catholiques. Elle dira de Scheler : « Pour moi, comme pour beaucoup d’autres, son influence s’étendit bien au delà du domaine de la philosophie. Je ne sais plus en quelle année Scheler revint à l’Église catholique, mais ce temps devait être proche, car il était rempli d’idées chrétiennes et savait les exposer avec son brillant esprit et sa force de persuasion. Ce fut pour moi la révélation d’un univers jusque-là totalement inconnu. Elle ne me conduisit pas encore à la foi... Ce n’était pas encore l’examen systématique de la question religieuse, mon esprit étant trop absorbé par d’autres pensées. Mais j’accueillis sans résistance les idées de mon entourage et j’en subis l’influence presque à mon insu. »

Vient la guerre de 1914 ! Édith interrompt ses études, entre dans la Croix-Rouge, soigne les blessés de guerre. En 1916, le professeur Husserl est nommé à l’Université de Fribourg-en-Brisgau. Édith l’accompagne à titre d’assistante privée ; elle classe les manuscrits du Maître et travaille à sa thèse de doctorat. En 1917, à l’âge de 25 ans, elle devient Docteur en philosophie.

 

 

 

CONVERSION

 

 

Dieu aime se servir d’intermédiaires. Il fait souvent aux hommes l’honneur d’être ses instruments, parfois même à leur insu. Édith connaît depuis longtemps les Conrad-Martius ; elle va volontiers prendre quelque repos à leur maison de campagne. À l’automne 1921, alors qu’elle se trouve dans la bibliothèque de ses amis, un livre attire soudain son attention. C’est la vie de sainte Thérèse d’Avila, écrite par elle-même. Ce livre la captive littéralement. « Un jour, raconte-t-elle, je m’emparai au hasard d’un ouvrage assez imposant. Il s’intitulait : Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même. Je commençai à lire. Tout de suite, je fus captivée et ne m’interrompis plus jusqu’à la fin. Lorsque je refermai le livre, je me dis : ceci est la vérité ! » La grande Thérèse et Édith Stein étaient des esprits faits pour se comprendre.

Oui, la grâce faisait lentement son chemin dans cette âme droite et pure. L’enfant d’Israël quittait la Synagogue pour l’Église du Christ. L’Ancien Testament n’avait de sens qu’à la lumière du Nouveau Testament. « Auparavant, dit-elle, c’était le silence de la mort. À sa place succède un sentiment d’intime sécurité, de délivrance de tout ce qui est souci, obligation et responsabilité par rapport à l’agir. Et, tandis que je m’abandonne à ce sentiment, voici qu’une vie nouvelle commence peu à peu à me combler et – sans aucune tension de ma volonté – à me pousser à de nouvelles réalisations. Cet afflux vital semble s’épancher d’une Activité et d’une Force, qui n’est pas mienne, et qui sans faire aucune violence à la mienne, devient active en moi. Le seul présupposé nécessaire pour une telle reconnaissance spirituelle semble être cette capacité passive d’accueil qui est au fond de la structure de la personne. »

Édith achète un catéchisme et un livre de messe ; elle médite, approfondit la doctrine catholique, assiste souvent au saint Sacrifice. L’atmosphère d’une église catholique ne la rebute pas. Au contraire, c’est comme si elle y était habituée depuis longtemps. Elle se sent chez elle près du tabernacle. « Rien ne me parut étranger, écrira-t-elle ; grâce à l’étude faite, je comprenais les cérémonies jusqu’au détail. Un vénérable prêtre monta à l’autel et célébra le saint Sacrifice avec une profonde ferveur. La messe dite, j’attendis que le célébrant eût terminé son action de grâces. Le suivant au presbytère, je lui demandai le baptême. Le regard étonné, il me répondit que la réception dans l’Église catholique exigeait une préparation. Il voulut savoir depuis combien de temps j’avais suivi une instruction et qui s’était chargé de me la donner. Pour toute réponse, je lui dis : je vous prie, interrogez-moi ! » Le jour de l’an 1922, Édith reçoit le baptême et prend le nom de Thérèse. Le 2 février, elle est confirmée.

Édith est maintenant catholique. Mais comment annoncer cela à sa mère ; comment lui dire qu’elle abandonne la Synagogue pour l’Église ; comment expliquer ce qu’un philosophe ne peut même pas expliquer ? Elle décide de partir pour Breslau. L’Esprit-Saint y pourvoira. La rencontre a lieu. Pour la première fois, Édith voit pleurer sa mère. Elle a beaucoup changé depuis sa conversion au catholicisme elle est devenue pieuse, très pieuse. Sa mère disait volontiers : « Je n’ai jamais vu prier quelqu’un comme Édith. » Son passage au catholicisme l’avait transformée, mûrie. Une amie des Stein écrit : « Je suis convaincue que la transformation qui s’était opérée en Édith et qui rayonnait de tout son être comme une force surnaturelle, avait peu à peu désarmé Madame Stein. Femme d’une piété profonde, elle sentait, sans la comprendre, la sainteté qui émanait de sa fille et, malgré sa douleur, elle reconnaissait clairement son impuissance à lutter contre le mystère de la grâce. »

Quel sera l’avenir d’Édith ? Que faire désormais ? Continuer d’enseigner ou entrer au cloître ? Devenir carmélite est son rêve ! Son directeur pense que, pour quelques années encore, elle doit continuer son enseignement dans le monde. De 1923 à 1931, elle enseigne à Spire, chez les Dominicaines de Sainte-Madeleine. C’est là, dans cet institut, qu’elle apprend à connaître saint Thomas dont elle traduira bientôt les Quaestiones disputatae de Veritate. Bien plus, la pensée thomiste lui inspire le désir de continuer ses travaux et d’en faire bénéficier les autres. « Il m’est apparu à la lecture de saint Thomas, dit-elle, qu’il était possible de mettre la connaissance au service de Dieu et c’est alors, mais alors seulement, que j’ai pu me résoudre à reprendre sérieusement mes travaux. Il m’a semblé, en effet, que plus une personne est attirée vers Dieu, plus elle doit ensuite sortir d’elle-même pour aller vers le monde, afin d’y porter l’amour divin. »

Édith donne des conférences en plusieurs endroits ; sa renommée de philosophe chrétienne se répand à travers l’Europe. Plusieurs universités la réclament. Finalement, elle accepte la chaire de pédagogie à l’université de Munster, en Westphalie. Elle n’enseignera pas longtemps, car le temps est enfin venu pour elle de satisfaire son désir de solitude. Elle deviendra bientôt Sœur Thérèse-Bénédicte-de-la-Croix, carmélite.

 

 

 

LE CARMEL

 

 

Dès 1933, le national-socialisme menace d’extermination les juifs allemands. Édith envisage pour son peuple un avenir bien triste. Un soir, elle assiste à une heure sainte au Carmel de Cologne. « Je m’adressai au Seigneur, raconte-t-elle, et Lui dis que je savais bien que sa croix pèserait dorénavant sur le peuple d’Israël. J’étais prête à m’engager dans cette voie. Que le Seigneur m’indiquât seulement ce que je devais faire. Quand l’office se termina, j’avais la certitude intérieure d’avoir été exaucée. Mais je ne savais pas encore quel serait mon chemin de croix. » Sa carrière universitaire est pratiquement terminée. Jamais plus les juifs n’auraient l’autorisation d’enseigner en Allemagne. Elle pense que l’heure est maintenant venue pour elle d’entrer au Carmel puisque toute activité publique lui est défendue.

Une fois encore, il faudra annoncer à la vieille mère une mauvaise nouvelle ! Madame Stein a maintenant 84 ans. Des précautions s’imposent. À la fois joyeuse et triste, Édith part pour Breslau, convaincue que l’Esprit saura lui inspirer les paroles qu’il faut. « Le premier dimanche de septembre, dit-elle, j’étais à la maison avec ma mère. Elle était assise, occupée à tricoter près de la fenêtre. J’étais auprès d’elle. Et soudain, elle me posa la question si longtemps attendue :

– Que vas-tu faire à Cologne, chez les religieuses ?

– Vivre avec elles !

« Maman ne cessa pas de tricoter. Sa pelote de laine s’embrouilla. De ses mains tremblantes, elle essaya de la remettre en ordre. Je l’y aidai pendant que notre conversation se poursuivait.

« Dès cet instant, la paix avait fui. Sur la maison, planait une lourde oppression. De temps à autre, maman essayait l’une ou l’autre question. Un silence suivait. Mes sœurs et mes frères pensaient comme ma mère, mais ne voulaient pas augmenter sa peine. L’un de ses gendres, toutefois, lui fit remarquer que ma décision consommerait davantage ma rupture avec le peuple juif, et cela au moment où il était en butte à de terribles épreuves. Comme cette allusion à mon infidélité dut faire souffrir ma mère ! Elle qui acceptait d’un si grand cœur la croix qui s’abattait sur sa race et qu’elle voulait porter devant Dieu !

« La séparation me fut tellement cruelle que personne ne pouvait me dire avec certitude si telle ou telle manière d’agir eût été la meilleure. Je devais faire ce pas dans les ténèbres de la foi. Souvent, j’ai pensé à ces jours : Qui de nous deux, maman ou moi, ne saura plus résister ? Mais toutes deux, nous avons tenu bon jusqu’au dernier jour. »

Édith continue d’accompagner sa mère partout où elle va. Un jour qu’elles reviennent de la synagogue, la mère engage la conversation :

– Le sermon n’était-il pas beau ?

– Bien sûr, maman !

– On peut donc être pieux aussi chez les Juifs ?

– Assurément, si l’on n’a pas appris à connaître autre chose.

« Alors, elle eut cette douloureuse réflexion :

– Pourquoi donc as-tu appris autre chose ? Je ne veux rien reprocher à Jésus. Il peut avoir été un être fort bon. Mais pourquoi a-t-il voulu se faire Dieu ?

« Ce jour-là, il y avait foule à la maison, continue Édith. L’un après l’autre, nos hôtes prirent congé. Enfin, je demeurai seule dans la chambre avec maman. Posant ses mains sur mon visage, elle se mit à pleurer. Je me plaçai derrière son siège et pressai doucement sur ma poitrine cette vénérable tête aux cheveux gris. Ainsi restâmes-nous longtemps, jusqu’à ce qu’elle voulut se mettre au lit. Cette nuit-là, nous n’avons pas fermé l’œil un instant. »

La bonne vieille mère ne pensait pas poser si bien le problème juif. Pourquoi le Christ s’est-il proclamé Dieu ; pourquoi le Messie était-il le Verbe incarné ? Autant dire pourquoi l’Église est-elle divine ? Édith croit que le Christ est le Verbe incarné et qu’il a fondé son Église, l’Église de la Promesse, l’Église universelle. Elle a reçu la grâce qui change l’esprit et le cœur. Vous vous rappelez l’examen que le Christ fait passer un jour à ses apôtres : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Simon-Pierre répond : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Jésus reprend : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux » (Matt., 16, 15-18). Mystère de la conversion ! Pourquoi la fille a-t-elle reçu cette grâce, et non pas la mère ? Secret de Dieu !

Édith entre au Carmel de Cologne, prend l’habit le 15 avril 1934, devient sœur Thérèse-Bénédicte-de-la-Croix. Ses supérieures l’obligent bientôt à reprendre ses travaux philosophiques. La fille spirituelle de Thérèse d’Avila écrit un ouvrage considérable : L’être fini et l’être éternel. Le jour même de l’Exaltation de la sainte Croix, alors que sœur Bénédicte renouvelle ses vœux, Madame Stein meurt à Breslau, à l’âge de 87 ans. Quelques mois plus tard, Édith devait goûter la joie très pure de voir sa sœur Rosa devenir catholique.

1939 : la seconde guerre mondiale ! Hitler pourchasse les juifs allemands. Sœur Bénédicte fuit la persécution. Elle passe du carmel de Cologne à celui d’Echt, en Hollande. C’est là, en Hollande, qu’un groupe de S. S. vient un jour chercher Édith pour la conduire vers une destination restée inconnue. On n’a jamais su l’endroit exact de son calvaire. Elle est morte vraisemblablement en Pologne, en 1942, dans quelque camp d’extermination, peut-être même dans les horreurs d’une chambre à gaz.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Édith Stein est une figure éminemment sympathique. Cette cérébrale était capable d’héroïsme ! « Il m’apparut soudain clairement, écrit-elle, que la main du Seigneur s’abattait sur mon peuple, et que la destinée de ce peuple devenait mon partage... Je m’adressais intérieurement au Seigneur, lui disant que je savais que c’était sa croix à lui qui était imposée à notre peuple. La plupart des Juifs ne reconnaissaient pas le Sauveur, mais n’incombait-il pas à ceux qui comprenaient de porter cette croix ? C’est ce que je désirais faire. »

La vie d’Édith Stein est un témoignage. Elle fait voir la situation dramatique du peuple juif ici-bas, situation que l’on ne doit pas considérer à la légère, superficiellement, mais dans sa réalité profonde. Le peuple juif n’a pas accepté la divinité du Christ, et son incrédulité l’a aveuglé. À la fin des temps, il reviendra à Celui qu’il a rejeté et qui est son Sauveur. De temps à autre, certaines âmes juives isolées reconnaissent sa voix et lui obéissent ; elles sont les prémices du grand retour d’Israël.

Pour le juif, la conversion au catholicisme demande un courage que l’on n’apprécie pas toujours suffisamment. Quelle force d’âme cela nécessite pour désavouer l’erreur commune et prendre sa place dans l’Église. N’allons pas, nous, chrétiens et catholiques, nous prévaloir de notre situation privilégiée. Sachons plutôt comprendre les sages avertissements de l’Apôtre des Gentils :

« Je vous le dis à vous, gens de souche payenne : en qualité d’apôtre des payens, je tâche d’honorer mon ministère, dans le but d’exciter éventuellement la jalousie des gens de ma race, et d’en sauver quelques-uns. Car si leur rejet a eu pour résultat la réconciliation du monde, que sera l’effet de leur réintégration, sinon une résurrection d’entre les morts » (Rom., 11, 13-15).

« Garde-toi d’en concevoir de l’orgueil ; crains plutôt. Si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il ne t’épargnera pas non plus. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, bonté de Dieu envers toi, pourvu que tu te maintiennes dans cette bonté ; autrement, toi aussi, tu seras retranché. Et eux, de leur côté, ils seront greffés, s’ils ne persistent pas dans l’incrédulité ; Dieu est assez puissant pour les greffer à nouveau » (Rom., 11, 20-23).

Les Juifs sont, pour nous, des frères momentanément égarés. L’antisémitisme est une erreur de jugement, un manque de réalisme. Nous sommes, nous, chrétiens et catholiques, de la descendance spirituelle d’Abraham, ses fils dans la foi, dans la foi intégrale, dans la foi en la promesse réalisée par le Christ et l’Église. Le juif qui se convertit au catholicisme appartient donc doublement à la descendance d’Abraham ; il n’est pas infidèle à sa race, il ne brise pas avec le passé, il ne fait qu’admettre que la promesse s’est réalisée dans le Christ. Cette grande vérité, Pie XI la résume en quelques mots : « Par le Christ et dans le Christ, nous sommes de la descendance d’Abraham. Non, il n’est pas possible aux chrétiens de participer à l’antisémitisme. Nous reconnaissons à quiconque le droit de se défendre, de prendre les moyens de se protéger contre tout ce qui menace ses intérêts légitimes. Mais l’antisémitisme est inadmissible. Nous sommes spirituellement des Sémites. »

 

 

 

Jean-D. BROSSEAU, Psychologie religieuse,

Éditions du Lévrier, 1955.

 

 

 

 

 

 

 

 

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