René Bazin

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jean BRUCHÉSI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La directrice de cette pension d’Angers, dont les élèves suivaient les cours du lycée, avait dit du jeune René Bazin : « Il est charmant cet enfant ; malheureusement il ne vivra pas ». Et l’arrière-petit-fils de Nicolas Bazin qui fut lieutenant de Stofflet à l’époque des guerres vendéennes, enlevé à l’étude du latin, était parti pour la campagne. Plus de discipline, plus de grammaire, plus de versions ! Au lieu du De Viris Illustribus, la vie libre des champs, les courses dans les bois, la découverte des arbres, des herbes et des oiseaux. « J’apprenais, écrit plus tard le romancier devenu célèbre, ce qui ne s’enseigne pas : à voir le monde indéfini des choses et à l’écouter vivre ».

Madame de Marquié s’était trompée. L’enfant n’était pas près de mourir. Il devait même vivre jusqu’à l’âge de soixante-dix-huit ans, après avoir enrichi la littérature française contemporaine de quelques-unes de ses plus belles œuvres, donné l’exemple du travail consciencieux et de la plus scrupuleuse honnêteté. Sa vie allait être une montée continuelle, une ascension vers le beau, vers le vrai, vers la lumière. Et, tout au cours de cette vie dominée par le sens du devoir, René Bazin devait illustrer cette pensée d’Élizabeth Leseur que « toute âme qui s’élève élève le monde avec elle ».

Ses forces étant revenues, le jeune Bazin s’était remis à l’étude du latin et du grec. Après quoi il s’était inscrit à la Faculté de droit de Paris, était devenu licencié, puis docteur. C’était l’époque où se fondaient à Paris, à Lyon, à Angers, à Toulouse et à Lille, ces universités libres qui furent, au cours des derniers soixante ans, les meilleurs instruments de la renaissance catholique en France. L’éloquent évêque d’Angers, Monseigneur Freppel, invita René Bazin, alors âgé de vingt-cinq ans à peine, à enseigner la procédure civile, puis le droit criminel à la Faculté de droit de la nouvelle université libre. Le jeune homme accepta sans hésiter, sachant bien toute la somme de sacrifices et de travail désintéressé qu’exigerait de lui l’ingrate carrière du professorat, surtout dans une université libre dont de très nombreux catholiques eux-mêmes ne comprenaient pas encore la nécessité.

C’est là que René Bazin fit la connaissance du Canada, dans la personne du vénérable M. Aubry, ancien professeur de droit romain à l’université Laval de Québec, célébré par Louis Fréchette aux pages de La Légende d’un Peuple. C’est là que, la première fois, il entendit parler de cette France lointaine des rives du Saint-Laurent où persistait à vivre une poignée de paysans qu’il ira un jour saluer chez eux et dont il soulignera les solides vertus. Amitié naissante qui ne se démentit pas un seul instant et qui se fortifiait bientôt par la rencontre, chez M. Aubry même, du jeune abbé Paul Bruchési.

Mais René Bazin ne devait pas tarder à déposer la toge pour inaugurer une féconde carrière d’écrivain. En 1883, un journal local, l’Union, publiait en feuilleton son premier roman, Stéphanette. Ludovic Halévy, qui l’avait lu, s’empressa d’en recommander l’auteur au directeur du Journal des Débats. Une lettre de ce dernier invita le jeune provincial à collaborer désormais au célèbre quotidien de Paris. Et ce fut Une tache d’encre que l’Académie couronna. Ce fut le succès en attendant la gloire. Chaque année, un nouveau livre parut : roman, recueil de contes et de nouvelles, récits de voyages en Italie, en Espagne ou en Orient. Les plus grands journaux, les revues les mieux cotées accueillaient, recherchaient l’écrivain dont la renommée dépassait les frontières de la France, dont les plus sévères critiques soulignaient la pureté et l’élégance du style, l’imagination vive et mesurée, la haute probité intellectuelle. Le cercle des lecteurs et des admirateurs s’élargissait de jour en jour. On applaudissait celui qui savait si bien et avec tant d’amour décrire la terre, les choses et les gens de la campagne, sans verser dans le naturalisme, en train de passer de mode, d’un Maupassant ou d’un Zola.

Et, le 28 avril 1904, l’ancien professeur de droit aux Facultés catholiques de l’Ouest, le petit-fils d’un conseiller secret de Louis XVI dont les hôtes de René Bazin, à Paris, pouvaient admirer le gros portefeuille de maroquin rouge aux lettres d’or, venait occuper, à l’Académie française, le XXXe fauteuil laissé vacant par la mort d’Ernest Legouvé. Tout le Bazin délicat, poli, spirituel, mais aussi tout le Bazin croyant, épris de beauté et d’idéal, se retrouve dans les remerciements que le nouvel élu adressait à ses collègues de l’Académie et dans l’éloge qu’il faisait, suivant la coutume, de son prédécesseur, « ce charmant Legouvé ». Et Ferdinand Brunetière, accueillant René Bazin dont la brillante carrière, disait-il, avait commencé en pleine bataille naturaliste, soulignant la « veine de tendresse et d’humanité » de l’œuvre du romancier, lui disait : « Qu’ils sont vrais vos paysans ! » Personne, dans le brillant auditoire, au premier rang duquel se trouvait la souriante et digne épouse de l’écrivain, mère de huit enfants, n’aurait su contredire le témoignage rendu par le secrétaire perpétuel de l’Académie à la simplicité, à la loyauté, à la probité du maître du roman social. « Vous êtes peintre et vous êtes poète, proclamait Brunetière. Vous resterez peintre et poète. »

Oui, tel avait été tel continuerait d’être Bazin ; peintre et poète de la terre avec laquelle il semblait avoir signé un pacte et qui demeure, au dire de tous ses biographes, le principal personnage de son œuvre. Comme il la connaissait, comme il l’aimait cette terre de France, « terre de foi, terre de chevalerie et, à cause de cela, terre de résurrection » ; celle de son pays d’Anjou qu’il a célébrée dans Les Noellet, celle du bocage vendéen dans La Terre qui meurt, celle de Bretagne dans Donatienne, celle d’Alsace dans Les Oberlé. Et toujours, entre une biographie et des propos d’art, il revenait à elle, avec l’amour de celui qui en a tout reçu, qui la comprend, qui cause avec elle, comme ce laboureur des frontières québécoises salué un jour par Bazin. C’est alors que parurent Le Blé qui lève, La Closerie de Champdollent, Les Nouveaux Oberlé, Le Conte du Triolet. Il arriva même au romancier de décrire les terres du pays de Québec : celles de Saint-Joachim, celles de Montmagny, celles de la région de Saint-Eustache, « jolies, plaisantes à l’œil, et fines de grain », où il reconnut, disait-il plus tard, sa « France la meilleure ».

Sur cette terre si bonne, si fidèle, René Bazin place, regarde vivre et mourir tout le peuple des petites gens qu’il aime, ces paysans tenaces, ces petits artisans, ces hommes des petits métiers dont il partage les joies et les peines, sans tomber jamais dans la démagogie. On lui a reproché d’être optimiste, de s’être fabriqué une humanité suivant sa conception chrétienne de la vie, d’avoir écrit à cause de cela des œuvres fades et faibles. Reproche injuste, accusation fausse. Car, d’abord, René Bazin n’ignorait pas que l’homme a ses faiblesses, ses bassesses, ses hontes. Il savait que la vie n’est pas toujours belle. Il l’a dit, ensuite, dans cette Isolée, le « sujet le plus scabreux du roman catholique », proclame François Mauriac, et dans Le Roi des Archers. À l’exemple d’Henriette Madiot, l’héroïne de Toute son âme, il n’avait pas peur du mal ; il est allé « parmi ». Mais il savait aussi que la vie a ses beautés et qu’il y a mieux à faire, pour un écrivain, que de se complaire dans la description des vices de la nature humaine. Il voulait mériter cette récompense dont parle son biographe, François Mauriac : « La certitude de n’avoir troublé aucun de ces petits qui croient au Christ, de n’avoir à rendre compte d’aucun scandale, mais au contraire d’avoir aidé au salut d’un grand nombre. » Car, disait-il, en 1929, à un journaliste parisien, « j’ai toujours eu beaucoup de goût pour les lettres et j’ai cru ainsi servir ». Magnifique, noble pensée qui éclaire toute sa vie, toute son œuvre, et qu’il devait compléter, quelques jours plus tard, à l’occasion de son jubilé académique : « L’idéal est de faire, avec difficulté, une œuvre qui approche de la beauté et qui serve ».

Ce jubilé académique, René Bazin le célébrait, à Paris, dans les derniers jours de juin 1929. Vingt-cinq ans à l’Académie ! Ce n’est pas aussi commun qu’on le pense en certains milieux. Car, en général, les écrivains n’entrent pas jeunes sous la Coupole, quoique les dames âgées des salons parisiens aient souvent, paraît-il, des préférences pour les moins de quarante ans... Au début du siècle, Albert Sorel, le lumineux historien de la Révolution, fêta ses vingt-cinq ans d’entrée à l’Académie. En 1923, les amis et admirateurs de Paul Bourget se réunissaient dans la maison de Balzac pour célébrer le jubilé du maître du roman psychologique. Six ans plus tard, c’était le tour du biographe de Paul Henry, du Père de Foucauld et du saint pape Pie X.

Henry Bordeaux, je crois, eut le premier l’idée de « faire quelque chose » pour Bazin. Un comité se forma sous la présidence d’honneur du cardinal Dubois et la présidence active de Paul Bourget, pour offrir à l’écrivain catholique deux médailles frappées à la Monnaie. La fête eut lieu dans la grande salle du musée Decaen. Bourget souligna, dans l’œuvre du jubilaire très ému, l’influence du terroir natal, l’action du catholicisme, « source d’énergie ». Tour à tour parlèrent, ce jour-là, rappelant leurs souvenirs, disant leur amitié ou leur admiration, le sénateur François Saint-Maur, au nom de l’Anjou, le ministre Oberkich, au nom de l’Alsace, patrie des Oberlé, Georges Goyau, pour la Corporation des Publicistes chrétiens dont Bazin fut le premier président, Étienne de Nalèche qui évoqua une collaboration de quarante-deux ans au Journal des Débats, René Doumic, dont la Revue des Deux Mondes a publié plus de quinze romans de Bazin, Henry Bordeaux enfin, qui donna en exemple la vie littéraire de son « maître et ami ». Et c’est alors, qu’après avoir exprimé ses remerciements, l’auteur de l’admirable Magnificat émit cette sublime pensée sur la mort, « retraite éternelle qui sera elle-même activité totale et magnifique ».

Cette « activité totale et magnifique », le doux et bon René Bazin la connaît maintenant. Il s’en est allé vers le Dieu qu’il avait toujours servi avec une générosité sans pareille, vers le Maître, vers l’Ami des pauvres, vers Celui qui a passé en faisant le bien et que, avait-il dit en pleine Académie, le 27 novembre 1913, « avec des millions de vivants et des milliards de morts, j’ai la joie de nommer : Notre-Seigneur Jésus-Christ ! »

C’est dans son modeste logement de la silencieuse rue Saint-Philippe-du-Roule que René Bazin est mort très doucement, presque joyeusement. Fidèle à la vieille amitié qu’il avait pour l’archevêque de Montréal, ce grand Français, ce chrétien magnifique, cet écrivain de race dont Mauriac a dit que « nul n’écrivait plus purement », voulut bien m’y accueillir à maintes reprises. Il n’était pas de ces hommes arrivés que la jeunesse intéresse dans la mesure où elle se tait ou qui la redoute comme une dangereuse rivale. Il aimait les jeunes et il le fit voir à ceux de notre pays qui eurent le privilège de l’approcher, de recevoir ses conseils et ses encouragements.

Le 31 mars 1925, dans la grande salle de l’hôtel Lutetia, à Paris, René Bazin était venu se joindre aux Canadiens et aux Français, groupés autour de M. Édouard Montpetit, et parmi lesquels il y avait le chanoine Verdier, futur cardinal-archevêque de Paris. « Canadiens, qui rebâtissez une Nouvelle-France, nous avait-il dit d’une voix ferme et martelée où perçait la plus vive émotion, je vous salue d’un cœur fraternel... Je me souviens délicieusement de votre pays, de la terrasse de Frontenac, où j’ai passé des heures ; de vos plaines d’Abraham, où j’étais près de pleurer ; de vos fermes qui sont riches et fidèles, où j’ai reconnu ma France la meilleure. » Puis s’adressant aux plus jeunes convives, aux étudiants d’alors, il avait ajouté : « Pénétrez-vous de l’intelligence française, du goût français, de l’art français ; prenez ici la fièvre du travail et l’ambition de l’œuvre bien faite ; étudiez la bonne famille parisienne et la bonne famille provinciale, et admirez comme elles se défendent ; étudiez la France de la foi, de la prière et de la charité. »

Un autre jour, il acceptait l’invitation de venir chez l’un d’entre nous, « heureux de retrouver la chère jeunesse canadienne ». Plus tard, dans sa belle maison des Rangeardières, à trois ou quatre milles d’Angers, il accueillait, en compagnie de madame Bazin, le groupe des étudiants de Montréal et de Québec qui voyageaient alors en France sous les auspices de la Ligue Maritime et Coloniale.

Les Rangeardières ! Que de belles heures j’ai passées là ! Comment ne pas me reporter par la pensée dans ce décor gracieux du pays angevin dont Du Bellay préférait la douceur à l’air marin...

 

            Plus me plaît le Liré que le Tibre latin

            Et, plus que l’air marin, la douceur angevine.

 

Venant de Nantes ou de Paris, on reconnaît aussitôt l’Anjou à la suavité du paysage, à l’harmonie des lignes, à ce je ne sais quoi qui fait dire d’un homme : « C’est un doux. » Le nom d’abord semble emprunté à une romance d’amour. Et puis, en bordure de la voie ferrée, recouverts de vignobles, les coteaux, qui portent encore des moulins aux larges ailes, n’ont rien de brusqué. Ils savent s’arrêter à temps pour ne pas cacher l’horizon ou la Loire paisible qui s’illumine parfois de tous les reflets du ciel bleu. Sur la route qui court au sud d’Angers, mais cachée derrière un rang de beaux tilleuls, la maison est là, solide sur sa base, vieille de deux siècles tout près, encadrée de fougères et de roses. Elle appartint d’abord au romantique Victor Pavie ; Sainte-Beuve l’a célébrée en vers ; Lamartine et Victor Hugo ont goûté le calme et la fraîcheur de son jardin.

Oui ! c’est là que je revois René Bazin, dans ce cadre intime, familial, à quelques centaines de mètres du petit village de Saint-Barthélémy dont le romancier était l’un des conseillers municipaux. Je l’y retrouve à sa table de travail, devant un beau portrait du duc d’Orléans ; et le petit-fils du commissaire du roi, le descendant de cet autre qui fut contrôleur des fermes de Louis XIV, de me dire : « Je suis royaliste depuis toujours ». Puis, désignant le portrait : « Regardez cette tête ! Quelle différence avec toutes les têtes qui nous gouvernent aujourd’hui ! » Et, la longue conversation achevée, au cours de laquelle je ne me lassais pas d’écouter, nous nous en allions par les champs voir le « blé qui lève », non sans avoir vidé un verre de vin d’Anjou, limpide et brillant, si doux qu’on croit, en le buvant, presser des grappes de raisin dans sa bouche.

Après avoir travaillé pour le bien et aussi pour le beau, René Bazin est monté vers la lumière céleste, ayant connu et décrit, jusque dans ses moindres secrets, la lumière du monde. Il est monté vers Dieu dont toute son œuvre servit à révéler la présence « dans le drame le plus humain ». Il est allé recevoir la récompense dont lui parlait une femme de chez nous, une paysanne de Saint-Joachim, un jour de mai 1912.

 

 

Jean BRUCHÉSI, Rappels, 1941.

 

 

 

 

 

 

 

 

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