Deuxième lettre sur Ernest Renan

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Ferdinand BRUNETIÈRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dinard, 9 septembre 1903.

 

 

MONSIEUR,

 

« Le style, c’est l’homme même », a dit Buffon, et vous savez qu’en le disant, il n’a pas du tout voulu dire ce qu’on lui fait dire, mais vous savez aussi que ce qu’on lui fait dire est presque plus vrai que ce qu’il a voulu dire. Si j’ai donc essayé, dans une première lettre, de caractériser avant tout le « style » de Renan, c’est que rarement homme ressembla davantage à sa manière d’écrire, et si j’ai particulièrement insisté sur l’allure ordinaire de ce style, ondoyante et fuyante, c’est que cette manière d’écrire est proprement une manière de penser.

 

 

*

*    *

 

On nous a déjà dit, plus d’une fois, et sans doute on nous redira dimanche prochain, à Tréguier, que Renan a passionnément aimé la vérité. L’expression ne sera pas juste et, déjà, j’ai protesté contre elle. Non ! Renan n’a pas aimé « la vérité ». Mais il a été curieux, intelligemment et diligemment curieux, des « vérités » particulières, et souvent assez insignifiantes, dont le lent entassement constitue le trésor de l’érudition. Ce n’est pas la même chose ! Il a été curieux de l’âge d’une inscription sémitique et de l’authenticité d’un manuscrit grec. Il l’a été de la pureté d’un texte. Il l’a été des résultats de la philologie et des lois de la linguistique. Il l’a été de l’histoire des religions et des philosophies. Il l’a été des monuments de l’art et des progrès de l’histoire naturelle, et je dirai, si l’on le veut : « De quoi ne l’a-t-il pas été ? » Mais précisément, cette curiosité vagabonde, universelle et dispersée, c’est ce que l’on appelle du nom de dilettantisme ; et elle est si peu l’amour de la vérité qu’elle en est presque le contraire !

Sachons donc un peu les vrais sens des mots.

« Aimer la vérité », – c’est l’aimer comme l’aima Pascal, d’un amour inquiet et jaloux, qui s’accroît de ses déceptions mêmes, et qui ne se désespère jamais de ne pas l’avoir trouvée, mais qui s’en console et qui s’en amuse encore moins ! « Aimer la vérité », – c’est l’aimer comme l’aimait Bossuet, d’une affection forte et vigilante, qui ne souffre pas qu’on l’attaque, et dont l’effort s’applique, sans repos ni défaillance, à la défendre, à la répandre, à en étendre l’empire ! « Aimer la vérité », – c’est peut-être l’aimer comme l’aima Rousseau, qui ne fut qu’un sophiste, je le sais bien, ou plutôt un malade, mais qui, du moins, ne se reposa jamais dans la souriante et béate contemplation de ce qu’il appelait, à tort ou à raison, l’injustice. « Aimer la vérité », – c’est encore l’aimer comme l’a aimée Pasteur, d’une affection généreuse, agissante et féconde, qui ne la sépare ni ne la distingue de l’idée du bien qu’elle peut opérer en se révélant. Et « aimer la vérité », – c’est l’aimer comme l’aimait Taine, d’un amour patient et obstiné, laborieux et méthodique, si je puis ainsi dire, qui jamais ne se découragea d’un échec, et, au contraire, sembla toujours y puiser des forces nouvelles !

Telle n’a point été la manière de Renan.

Il n’a aimé la vérité qu’en dilettante et en épicurien, pour la beauté des choses qu’il en pouvait dire ; en « amateur », avec ou en dépit de tout son grec et de tout son hébreu ; en « ramasseur de coquilles » ; en collectionneur !... Il l’a aimée, singulière et rare, paradoxale et surprenante, changeante et contradictoire, favorable et complaisante au jeu de sa virtuosité. Il a cru et il a dit que, comme nous faisions seuls la beauté de ce que nous aimons, ainsi ferions-nous la vérité de ce que nous croyons. C’est la formule même du scepticisme, et du plus dangereux scepticisme, celui qui s’insinue sous le couvert de l’érudition.

« Et dites-moi un peu, demandait Sganarelle à son maître don Juan, qu’est-ce que vous croyez ? – Je crois que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit. » Et Sganarelle de répondre : « Votre religion n’est donc, à ce que je vois, que de l’arithmétique. »

La religion de Renan, sa métaphysique, sa philosophie n’ont jamais été que de l’érudition. Il a cru que Moïse n’était pas l’auteur du Pentateuque, et il a cru discerner des interpolations dans le Quatrième Évangile. Il a cru qu’on pouvait déterminer l’âge des poèmes d’Homère et des rédactions successives de la Chanson de Roland... Mais, de ce qu’il le croyait, il s’est cru dispensé d’approfondir le reste, c’est-à-dire toutes les questions que n’atteignaient point les moyens de son exégèse ; et sa philosophie n’en serait pas une, il n’y aurait pas lieu d’en parler, s’il ne s’était approprié, pour en faire l’unique support de sa pensée, quoi ? la critique de Kant, ou la métaphysique de Hegel ? Non, mais tout simplement la Préface que Littré venait de mettre à la traduction de la Vie de Jésus du fameux David-Frédéric Strauss 1.

 

 

*

*    *

 

Vous vous rappelez peut-être, Monsieur, qu’il n’y a rien de moins profond, et que toute cette philosophie, dont ils feront dimanche tant d’état, se réduit à la Négation du Surnaturel. « La négation du surnaturel est devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé » : voilà toute la philosophie de Renan. Elle est simple, et même ce qu’on appelle simpliste. Elle est à la portée des « Bleus de Bretagne », du contre-amiral Réveillère et de M. Théodule Ribot. Elle n’est pas moins péremptoire que simple. « L’histoire du monde physique et du monde moral nous apparaît comme un développement ayant ses causes en lui-même. » D’où venons-nous ? on ne le sait pas ! Et où allons-nous ? on l’ignore ! Les lois de notre développement nous échappent, aussi bien que la connaissance de notre origine et celle de notre fin. Mais l’histoire du monde physique et du monde moral n’en ont pas moins leurs causes « en elles-mêmes » ! et, n’étant pas nous-mêmes les maîtres de nos destinées, le contre-amiral Réveillère, M. Théodule Ribot et Renan en concluent qu’un autre ne l’est pas.

Et, en effet, existe-t-il un miracle attesté par une commission de l’Académie des sciences, consigné aux procès-verbaux, garanti par l’autorité de M. Berthelot ? C’est ce que se demandera « tout esprit cultivé ». Croire au surnaturel, dans le siècle de la vapeur et de l’électricité, c’est se décerner à soi-même un brevet d’ignorance. L’institutrice laïque elle-même aurait-elle ce courage ? Et si nous ne pouvons plus, si nous ne devons plus croire au surnaturel, que deviennent les religions, qui ne sont des religions, ou la religion, qu’autant qu’elles enseignent « l’intervention particulière des volontés réfléchies » dans l’histoire ; une Providence attentive aux joies comme aux souffrances de ses créatures :

 

            Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses promesses ?

 

Ce n’est pas ici le lieu de répondre à ces sophismes, ou du moins quelques mots y pourront suffire, et nous nous bornerons à faire observer que, la philosophie de la « négation du surnaturel » n’étant que le transfert à la Nature du pouvoir que les religions reconnaissent à Dieu, on a bien posé la question, et on l’a littéralement « escamotée », mais on ne l’a pas résolue.

La philosophie de Renan équivaut à une résolution de ne pas philosopher. Son « dogme absolu » n’est qu’une affirmation gratuite. C’était l’existence de Dieu qui « répugnait à sa raison » ! et moi, c’est la toute-puissance de la nature, ou de la matière, qui répugne à la mienne. Tout ce qu’il a le droit d’en conclure, c’est que nous n’avons pas le crâne fait de même. Il ne pouvait croire aux miracles sur lesquels le christianisme se fonde ! et, moi, je dis avec le poète que, « si le monde s’est converti au christianisme sans miracles, cela seul en est un si grand que les autres n’en sont pas le centième ».

 

            Se ’l monclo si rivolse al cristianesmo

            Diss’io, senza miracoli, quest’uno

            È tal, che gli altri non sono ’l centesmo.

 

L’autorité de Dante, en cette matière, n’a rien qui le doive céder à celle d’Ernest Renan.

 

 

*

*    *

 

Quant à la principale conséquence qu’il a tirée de cette négation du surnaturel, et qui consiste, comme vous le savez, à substituer « la Science » dans toutes les fonctions – et dans tous les honneurs aussi, ne l’oublions pas ! – de la religion, c’est un sujet, Monsieur, sur lequel, depuis une dizaine d’années, je me suis expliqué si souvent, que vos lecteurs ne me pardonneraient guère d’y appuyer avec trop d’insistance. Puis-je pourtant n’en rien dire ? Et, si l’affirmation de la Souveraineté de la Science fait le second article de la philosophie de Renan, puis-je m’abstenir ici de montrer, très brièvement, qu’il n’est ni plus conforme à la vérité, ni par conséquent plus solide que le premier !

C’était l’opinion d’un homme qui vient de mourir, M. Charles Renouvier, dont je défie bien M. Théodule Ribot lui-même, son confrère à l’Institut, de mettre en question la grande valeur philosophique et scientifique. Pour détaché qu’il fut lui-même du christianisme, les « légèretés » de Renan lui faisaient de la peine. « Jamais Renan, écrivait-il en 1897, ne connut assez les limites et la méthode des sciences expérimentales, pour comprendre qu’elles ne vont au fond de rien, et qu’il leur est interdit de nier, aussi bien que d’appuyer la solution d’aucun problème philosophique d’ordre général, ou de donner ou de refuser un fondement aux théories de la morale et du droit plus qu’aux croyances surnaturelles. » Et, en effet, qu’y a-t-il de commun entre la résurrection de Lazare et les découvertes de Claude Bernard ou de Magendie ? Renan, lui, croyait avec M. Homais, que ce fût une même affaire 2.

Mais, surtout, qu’est-ce que les sciences expérimentales, incapables qu’elles sont de nous renseigner sur la constitution de l’univers, peuvent bien nous apprendre de son origine ? et de la nôtre ? et de nos destinées ? Renan s’est-il posé la question ? S’il se l’est posée, comment a-t-il pu croire que la science remplacerait un jour la religion ? Mais, s’il ne se l’est pas posée, comment a-t-il eu l’audace ou la témérité de se faire un domaine de l’histoire des religions ?

Hélas ! c’est que ce grand critique en a cru les savants sur les limites comme sur la portée de leur science, et son scepticisme l’abandonnait à la porte des laboratoires ! Il a quelquefois essayé de se distinguer des « philosophes » du dix-huitième siècle, et, sur la fin de sa vie, quand un de ses clients entreprenait de le louer, – ce qui lui était toujours agréable, – l’éloge impliquait toujours un passage comme obligatoire, ou « de style », sur la subtilité, la délicatesse, et la haute impartialité de la pensée du maître, opposées à la grossièreté de la polémique antichrétienne de Voltaire. Que de précautions ! et que de ménagements ! Celui-là du moins, nous disait-on, n’avait rien démoli qu’à regret, avec des mains pieuses, comme autrefois il servait la messe, en demandant pardon à ses victimes de l’obligation où il était de leur faire tant de mal, – pour l’amour de la vérité 3 !

Mais, en fait, il était bien de l’école. C’était bien d’eux qu’il procédait ! C’était bien de l’auteur de la Bible expliquée par les aumôniers du roi de Pologne, et du marquis de Condorcet, l’auteur de l’Essai sur l’histoire des progrès de l’esprit humain, qu’il tenait sa haine du « Fanatisme », sa croyance au « Progrès », sa confiance dans le pouvoir de la raison et de la « Science » ! Et s’il a su, de plus qu’eux, un peu d’histoire et un peu d’hébreu, ce surcroît d’érudition ne lui a servi qu’à se former de la « Science » une idée un peu plus fausse, en confondant les résultats toujours conjecturaux des sciences historiques avec ceux des sciences expérimentales.

 

 

*

*    *

 

Car c’est ici le troisième et le dernier article de son Credo philosophique : là où s’arrêtait le pouvoir des sciences expérimentales, de la physique ou de la physiologie, Renan a cru que commençait celui des sciences historiques, l’Autorité de l’exégèse et l’Infaillibilité de la philologie. Il écrivait à ses débuts : « L’union de la philologie et de la philosophie, de l’érudition et de la pensée devrait être le caractère de notre époque. Le penseur suppose l’érudit... C’est la philologie que fournira au penseur cette forêt de choses – silva rerum ac sententiarum, disait Cicéron – sans laquelle la philosophie ne sera jamais qu’une toile de Pénélope éternellement à recommencer 4. »

Cette conviction ne l’a jamais abandonné. Il a vraiment cru que l’empire du monde pensant était promis aux philologues, et il l’a fait croire à de nombreux disciples. La possession du sanscrit ou de l’hébreu, du zend ou de l’araméen, du chinois et de l’arabe, est devenue le signe et la mesure de la supériorité intellectuelle. Une traduction du Livre de Job ou du Cantique des cantiques ont conféré le droit à leur auteur de s’expliquer sur la renaissance de l’art en Italie comme sur la Révolution française, et comme sur les Origines du Christianisme. Les questions les plus hautes de la philosophie leur ont été remises. Et ils les ont audacieusement tranchées, à l’imitation de leur maître, et pas plus que lui, d’ailleurs, ils ne se sont aperçus que, si les sciences expérimentales « ne vont au fond de rien », les sciences philologiques, qui ne sont pas des sciences – et auxquelles on n’en donne le nom que par politesse 5 – se jouent à la superficie des choses.

L’exégèse et la philologie ne sont certainement pas inutiles à l’intelligence de la Bible ; mais, quand elles ont accompli leur tâche, qui est de déterminer l’âge et le contenu du texte, la question de la « révélation » demeure tout entière ; et, en un certain sens, il n’y en a pas d’autre. Et nous ne nions pas d’ailleurs que ces problèmes de chronologie sémitique ne soient pleins d’attraits, de presque autant d’attraits qu’ils cachent de pièges, et qu’ils réservent de surprises à ceux qui les abordent. Mais qu’elle est courte, cette philosophie, qui semble mettre ainsi dans la dépendance, et comme à la discrétion d’une question de grammaire ou d’épigraphie, les intérêts vitaux de l’humanité ! Le jugement le moins sévère qu’on en puisse porter est de dire qu’elle est contemporaine des années où Max Müller, autre philologue illustre, déduisait de quelques calembours toute la mythologie des Grecs et des Romains, et fondait à sa manière, voisine ou germaine de celle de Renan, non plus l’histoire, mais « la science des religions », sur des rapprochements dont la puérilité n’avait d’égale que leur incertitude.

 

 

*

*    *

 

C’est tout ce que je trouve de « philosophie » dans l’œuvre de Renan, que j’ai la prétention de connaître aussi bien que personne ; et voilà, sous ce rapport, tout le legs du « grand penseur breton » à la postérité. Il est mince ! Et le patrimoine philosophique de l’humanité – quoi que puissent dire dimanche les orateurs de Tréguier – ne s’en trouvera guère enrichi.

Mais ce que je voudrais surtout que l’on eût vu, c’est l’étroite et intime liaison de cette « manière de penser » avec la nature du « style » de Renan. Les idées dont Renan a vécu, et au développement desquelles il a consacré près d’un demi-siècle de labeur, ce sont celles qu’après expérience faite, il a trouvées le plus favorables à la nature de son talent. Il était né « rhéteur » ou, si l’on préférait cet autre mot, pour dire à peu près la même chose, il était né « virtuose » ; et quel champ plus vaste à l’exercice de sa « virtuosité » que le domaine entier de l’orientalisme et de l’histoire 6 ?

Il y avait là comme une grande province que personne encore, ni le savant Sacy, l’auteur de la Religion des Druses, ni le grand Eugène Burnouf, l’auteur de l’Introduction à l’histoire du Bouddhisme, – et leur maître à tous, – n’avait eu l’art, ni peut-être l’idée d’incorporer à la littérature générale. Renan, lui, en conçut l’ambition, et le plus sûr de sa gloire est de l’avoir réalisée.

Je ne lui en fais certes pas un reproche ; et, au contraire, je sais qu’il est toujours difficile, à un écrivain tel qu’il fut, de résister, si je puis ainsi dire, à la pente naturelle et comme à l’entraînement de son propre talent. On le peut cependant ; et, pour son honneur, j’aimerais qu’il l’eût essayé. Il a préféré, selon son expression, « caresser sa petite pensée ». Soit ! mais qu’en ce cas, on ne nous parle plus de sa « philosophie » ni de son amour de la « vérité ». Sa philosophie n’en est pas une, et son amour de la vérité n’a consisté qu’à se rendre aveugle aux clartés les plus évidentes. Il y a d’ailleurs dépensé, j’en conviens, infiniment d’érudition et d’art. « Je suis un égoïste, écrivait-il en 1846, au sortir du séminaire, retranché en moi-même, je me moque de tout... » Oui, de tout, et de ses semblables, et peut-être de lui-même, et surtout de la vérité ! Son dilettantisme fut son vice, et il l’a soigneusement entretenu. C’est ce qui serait déjà grave s’il ne s’était occupé que de « philosophie », et si le dilettantisme n’était qu’un vice de l’esprit. Mais il se pourrait qu’il fût aussi un vice du cœur ; et, en ce cas, si l’on prétendait joindre à l’ambition du philosophe celle du moraliste, qu’en adviendrait-il ? J’essayerai, mon cher Monsieur, de vous le dire après-demain.

 

 

 

Ferdinand BRUNETIÈRE,

Cinq lettres sur Ernest Renan, 1910.

 

 

 

 

 

 



1 La Préface de Littré à sa traduction de la Vie de Jésus de Strauss n’est datée, il est vrai, que de 1853, mais les déclarations explicites et formelles de Renan sur la question du miracle et du surnaturel, – deux choses qu’il confond et qu’on nous permettra de ne pas distinguer, parce que la distinction nous conduirait un peu loin, – ces déclarations sont celles que l’on trouve dans sa Vie de Jésus ; et elles ne datent donc que de 1863.

Il est intéressant de rapprocher les textes essentiels. Voici celui de Littré :

« En cherchant la différence la plus remarquable entre l’antiquité et le temps moderne, on n’en trouvera pas de plus marquée ni qui soit plus effective que celle qui touche la croyance au miracle. L’intelligence antique y croit : l’intelligence moderne n’y croit pas. Là est le signe par lequel on distinguera le plus sûrement des âges qui sont dans un rapport de filiation, tellement que l’incrédulité des uns ne se serait pas établie sans la crédulité des autres... En rejetant le miracle, l’âge moderne n’a pas agi de propos délibéré, le voulant et le cherchant, mais... une expérience que rien n’est jamais venu contredire lui a enseigné que... jamais un miracle ne s’était produit là où il pouvait être observé et constaté... Jamais, dans les amphithéâtres d’anatomie et sous les yeux des médecins, un mort ne s’est relevé, et ne leur a montré que la vie ne tient pas à cette intégrité des organes qui, d’après leurs recherches, fait le nœud de toute existence animale, et qu’elle peut encore se manifester avec un cerveau détruit, un poumon incapable de respirer, un cœur inhabile à battre. » (3e édition, p. II, IV, V. )

Et voici le texte de Renan :

« Ce n’est pas au nom de telle ou telle philosophie, c’est au nom d’une constante expérience, que nous bannissons le miracle de l’histoire. Nous ne disons pas : « Le miracle est impossible » ; nous disons : « Il n’y a pas eu jusqu’ici de miracle constaté. » Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties sérieuses pour être discuté ; qu’il s’annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort ; que ferait-on ? Une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s’assurerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l’expérience, réglerait tout le système de précautions nécessaires pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection s’opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise. Cependant, comme une expérience doit toujours se répéter..., le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux, dans d’autres circonstances, sur d’autres cadavres, dans un autre milieu. »

C’est sur des raisonnements de cette force et de cette solidité que se fonde « le dogme absolu de tout esprit cultivé ». Toute l’argumentation de Renan et de Littré – je ne dis pas celle de Strauss, qui demeure bien autrement redoutable – ne consiste proprement qu’à dire : « Une des preuves de la divinité du Christ c’est pour vous sa résurrection » ; et, nous, nous prétendons « qu’il n’a pas pu ressusciter, puisque nous croyons qu’il n’était qu’un homme ». Ou encore, et en généralisant : « Vous croyez au miracle comme à une exception aux lois de la nature » et nous : « Nous ne croirions au miracle que s’il rentrait dans les lois de la nature. » Et je dis que je vois bien que ces deux thèses sont contradictoires, mais, réduites à ces termes, et maintenues sur ce terrain, j’estime qu’aux yeux d’un « libre penseur » impartial et surtout désintéressé, elles se valent, mais ne sont pas plus démontrables l’une que l’autre. Scientifiquement et philosophiquement, on ne peut pas plus établir la possibilité ou l’impossibilité du miracle que l’on ne peut établir la réalité de la création, ou de tout autre mode d’origine des choses. « Cela, comme disait Pascal, est d’un autre ordre, surnaturel » ; et on n’a donc rien fait contre ce surnaturel, en en posant, avec Renan, la négation gratuite. 

2 « La science – a-t-on dit, et avec raison – s’enferme dans la nature et ne l’embrasse pas ; elle ne saurait donc être contredite par ce qui embrasse et surpasse la nature. » Mais Renan ne s’est pas donné la peine d’examiner la question, si même il en a connu l’existence, et tout simplement, il a « laïcisé » Dieu sous le nom de Nature.

La Nature de Renan, c’est le « Dieu » de la religion, de toutes les religions, dépouillé par hypothèse de sa personnalité, confondu dans son œuvre, et nié dans sa liberté. Mais la question étant précisément de savoir si l’on peut ainsi la poser, ce que Renan a négligé de prouver, c’est qu’il eût le droit de la poser ainsi, et l’ayant tout de même résolue, c’est précisément ce que j’appelle de l’escamotage. 

3 Il avait lui-même indiqué le thème dans la Préface de ses premières Études d’histoire religieuse. « On ne peut être à la fois bon controversiste et bon historien. Voltaire, si faible comme érudit, qui nous semble si dénué du sentiment de l’antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, Voltaire est vingt fois victorieux d’adversaires encore plus dépourvus de critique qu’il ne l’est lui-même. La nouvelle édition qu’on prépare – 1856 – des œuvres de ce grand homme satisfera au besoin que le moment présent semble éprouver de faire une réponse aux envahissements de la théologie. »

Il faut rapprocher de cette déclaration, à laquelle sans doute il attachait quelque importance, puisqu’il l’a reproduite dans l’Introduction de ses Apôtres, le passage suivant d’un article sur M. Feuerbach et la nouvelle École hégélienne. Feuerbach, l’un des précurseurs de Nietzsche, à bien des égards, et non pas le moins spirituel, ni celte dont Zarathoustra s’est le moins largement inspiré, avait donné, en 1841 et en 1845, deux écrits d’une grande importance : l’Essence du christianisme et la Religion, dont on venait de traduire en 1850 quelques fragments en français. La violence en était extrême, et l’idée que Feuerbach donnait du christianisme ressemblait déjà beaucoup à celle que F. Nietzsche s’en est formée plus tard, comme d’une religion « d’esclaves », de « pauvres gens », de « malvenus ». C’était contre cette conception ou plutôt cette caricature de la religion que Renan s’élevait avec éloquence, et il s’écriait :

« Plût à Dieu que M. Feuerbach se fût plongé à des sources plus riches de vie que celles de son germanisme exclusif et hautain. Ah ! si assis sur les ruines du mont Palatin ou du mont Coelius, il eût entendu le son des cloches éternelles se prolonger et mourir sur les collines désertes où fut Rome autrefois ! ou si de la plage solitaire du Lido, il eût entendu le carillon de Saint-Marc expirer sur les langues ; s’il eût vu Assise et ses mystiques merveilles et la grande légende du second Christ du moyen âge tracée par le pinceau de Cimabuë et de Giotto ; s’il se fût rassasié du regard long et doux des vierges du Pérugin, ou qu’à San Dominico de Sienne il eût vu sainte Catherine en extase, non ! M. Feuerbach ne jetterait pas ainsi l’opprobre à une moitié de la poésie humaine, et ne s’exclamerait pas comme s’il voulait repousser loin de lui le fantôme d’Iscariote ! »

Ces deux citations définissent assez bien l’attitude que Renan aurait voulu ou aimé qui fût la sienne et qu’en effet il a gardée aussi longtemps que les circonstances la lui ont permise. Mais elle était « intenable », étant contradictoire. « Donner et retenir ne vaut », dit un commun proverbe. Fécondes en « distinctions », les questions religieuses ne comportent guère de « nuances ». C’était ce qu’avait fait observer à Renan, dans le passage que nous avons cité Cf. ci-dessus, l’honnête Silvestre de Sacy : c’est ce que lui faisait observer, avec un peu plus d’aigreur, en 1864, le traducteur des écrits de Feuerbach ; et finalement c’est ce qu’il arrivait lui-même à reconnaître, dans cette page de son Marc-Aurèle :

« Lucien, y dit-il, fut la première apparition de cette forme du génie humain dont Voltaire a été la complète incarnation, et qui, à beaucoup d’égards, est la vérité. L’homme étant incapable de résoudre sérieusement aucun des problèmes métaphysiques qu’il a l’imprudence de soulever, que doit faire le sage au milieu de la lutte des religions et des systèmes ? S’abstenir, sourire, prêcher la tolérance, l’humanité, la bienfaisance sans prétention, la gaîté. Le mal c’est l’hypocrisie, le fanatisme, la superstition, et substituer une superstition à une superstition, c’est rendre un mauvais service à la pauvre humanité. Le remède radical est celui d’Épicure, qui tranche du même coup la religion, et son objet, et les maux qu’elle entraîne. »

Voilà du moins qui est franc ! Je demande seulement en quoi cette conclusion, qui est bien celle de Renan, diffère de celle de Voltaire ? et ce que sont devenues les prétentions d’antan, celles que l’auteur des Études d’histoire religieuse formulait en ces termes : « Loin de chercher à affaiblir le sentiment religieux, je voudrais contribuer en quelque chose à l’épurer et à l’élever » ? 

4 Cette citation est empruntée au livre de l’Avenir de la science

5 C’est un grand et fâcheux abus que de parler couramment, comme on le fait aujourd’hui, de sciences morales, ou politiques, et même de sciences historiques. La philologie, l’épigraphie, l’ethnographie ne sont pas plus des sciences que la glyptique ou la numismatique.

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois,

a dit un grand poète. Mais au contraire, il n’y a de « science » que de ce qui s’est vu deux fois. La répétition du phénomène, quel qu’il soit, est la condition nécessaire de son « caractère scientifique ». Mais alors, me disait Gaston Paris, quand nous discutions ce problème, la géologie ne sera donc pas une science ? Et je lui répondais : Non, la géologie n’est pas une science. Savoir, c’est « pouvoir ou prévoir » et les géologues sont incapables de l’un comme de l’autre. Ils seront donc tout ce que vous voudrez, et au besoin « plus que des savants », mais non pas des scientifiques. Et si vous me demandez quel est l’intérêt de la distinction, la réponse est plus facile encore. C’est que les « sciences » seules, et les « vraies sciences » ont le droit d’invoquer, et encore sous des conditions définies, l’immutabilité des « Lois de la nature ». La philologie ne l’a pas, et, ne l’ayant pas, il lui est interdit de raisonner comme si elle l’avait, qui est ce que Renan a pourtant fait toute sa vie. 

6 On observera que, tout compte fait, il semble bien que ce soit le principal bénéfice que le dix-neuvième siècle ait tiré du développement des études orientales. Et aussi bien, Renan n’a-t-il pas fini par en convenir lui-même, quand il a écrit, dans la Préface de son Histoire du peuple d’Israël : « Pour un esprit philosophique, c’est-à-dire pour un esprit préoccupé des origines, il n’y a vraiment que trois histoires de premier intérêt : l’histoire grecque, l’histoire d’Israël, l’histoire romaine » ?

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net