Les populations du nord de l’Afrique

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Pierre de BUIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. Histoire des Berbères, par Ibn-Khaldoun, traduite par le baron de Slane, interprète général de l’armée. Alger, 1852. – II. Essais de grammaire kabyle, par le capitaine A. Hanoteau. Alger, 1857. – III. Notice sur la colonie du Sénégal et les pays qui sont en relation avec elle, par le colonel Faidherbe. Paris, 1859. – IV. Essai de grammaire tamachek, par le commandant A. Hanoteau. Paris, 1860. – V. Roudh-el-Cartas, le jardin des feuillets, Histoire des souverains du Maghreb, traduite par A. Beaumier, agent, vice-consul à Rabat et Sla. – VI. Prolégomènes de l’histoire universelle d’Ibn-Khaldoun, extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale, t. XIX, traduits par le baron de Slane. Paris, 1862.

 

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ON regarde généralement les peuples des États barbaresques comme appartenant à trois races distinctes : les Maures, habitants des villes, les Arabes, répandus dans les plaines, et les Kabyles, anciens possesseurs du sol, aujourd’hui réfugiés dans les montagnes. Cette classification a le mérite de la simplicité, mais non celui de l’exactitude, comme le prouve le plus léger examen.

Les Romains donnaient le nom de Maures aux peuplades africaines les plus éloignées de Carthage, à celles qui vivaient à l’ouest de la Moulouya et dans les régions inexplorées, au delà des Colonnes d’Hercule. Quelle raison y aurait-il de leur assimiler la populace hybride des villes de la côte, où l’on rencontre des hommes des tribus voisines et d’autres venus des oasis les plus éloignées, des fils de Turcs ou Coulouglis, et des fugitifs originaires de toutes les côtes de la Méditerranée ?

L’arabe, tantôt assez pur, tantôt plus ou moins corrompu, est la langue la plus usuelle de l’Algérie, de la régence de Tunis et même d’une grande partie de l’empire du Maroc. Il faudrait se garder, cependant, d’y voir la preuve de l’origine orientale de ceux qui s’en servent. C’est le résultat de la conquête musulmane et des prescriptions religieuses. Le Coran ne peut être ni altéré, ni traduit par les fidèles : l’arabe, tel que l’écrivait le prophète, doit seul être employé dans les prières ou les exercices de piété, et l’intervention constante des préceptes religieux dans la vie civile l’a propagé partout où a pénétré l’islamisme. On peut opposer, d’ailleurs, une objection péremptoire à ceux qui seraient disposés à admettre une immigration nombreuse des Arabes dans toutes les contrées qu’ils soumirent au septième siècle de notre ère, et spécialement dans le nord de l’Afrique. Comment l’Arabie, presqu’île aride, déserte et de tout temps presque inhabitée, aurait-elle produit un flot de population assez considérable pour couvrir une longueur de trois mille kilomètres de côtes et déborder ensuite sur l’Espagne ? Ce serait un fait bien extraordinaire, et il est contredit par les documents historiques, qui tous, à mesure qu’ils sont mieux étudiés, s’accordent à nous montrer l’invasion arabe peu nombreuse, tandis qu’un grand peuple, presque pur de tout mélange, couvre, depuis les temps les plus reculés, l’espace entier compris depuis la vallée du Nil jusqu’à l’Atlantique, depuis la Méditerranée jusqu’au pays des Noirs.

À l’exception des Arabes, l’Afrique septentrionale, en effet, n’a jamais été parcourue par des migrations importantes. Les Carthaginois, uniquement préoccupés du commerce maritime, n’occupèrent que des points peu nombreux sur le littoral. Les Grecs y établirent quelques colonies, mais s’écartèrent aussi fort peu de la mer. L’irruption des Vandales fut un fléau passager ; les historiens byzantins nous les montrent en opposition presque constante avec les indigènes, et ils disparurent après les victoires de Bélisaire et de Salomon. Plus longue et plus complète, la domination romaine resta cependant toujours précaire dans l’ouest de l’Afrique, et sur toute l’étendue des hauts plateaux, au sud d’Alger et de Constantine 1, comme le prouvent les postes militaires que nous retrouvons échelonnés le long des routes. Les colons romains étaient en très petit nombre, excepté aux alentours de Carthage et de quelques villes voisines. Leur action civilisatrice fut grande, sans doute, mais bien éloignée d’une assimilation, même incomplète, des indigènes. Les vaincus saisirent avec empressement toutes les occasions de secouer le joug, et leur nationalité se montre aussi vivace dans les écrits de Procope que dans ceux de Salluste. Plus tard, les historiens de la conquête arabe distinguent fort bien les Roum, les Afarec, colons européens ou indigènes romanisés, et les Berbères, auxquels ils conservent la dénomination dédaigneuse imposée par les Grecs et les Latins à toutes les nations étrangères. Aucun des peuples que nous venons de mentionner n’a donc pu altérer d’une manière sensible la pureté de la race africaine. Les Arabes ont exercé une influence beaucoup plus grande dans un pays auquel ils ont imposé leur religion, et bien souvent leur langue et leurs mœurs. Il était admis, jusqu’à ces dernières années, qu’ils entraient pour plus de la moitié dans la population totale, et qu’ils avaient envahi toutes les plaines, après avoir refoulé les indigènes dans les montagnes. Tel n’a point été le caractère et le résultat de leur conquête. M. le baron de Slane, qui l’a bien reconnu, a émis, le premier, la pensée d’une supériorité numérique des Africains sur les Arabes ; le lieutenant-colonel Hanoteau, dont les écrits sont plus récents, croit que l’Algérie ne contient qu’une faible minorité de ces derniers. On petit être plus affirmatif encore. Bien peu d’Arabes se sont fixés dans le nord de l’Afrique ; ils se sont totalement fondus, aujourd’hui, dans la masse infiniment supérieure des indigènes, mais, s’il était possible de les en séparer, il est douteux qu’ils formassent un groupe plus nombreux que les Français. On en acquiert la conviction en discutant l’origine et la formation des tribus existantes. La prépondérance qu’ils ont obtenue, malgré leur petit nombre, s’explique par les circonstances de leur établissement.

Toutes les populations de l’Afrique septentrionale, avons-nous dit, appartiennent à une race unique. Des quatre preuves qui peuvent justifier cette communauté d’origine, la similitude des mœurs, la ressemblance physique, la conformité du langage et la tradition, deux nous font presque complètement défaut. Cela doit être, car la différence radicale du climat et de la nature du sol sur la zone pélagienne et dans les vastes plaines de l’intérieur a imposé aux habitants, ici la vie agricole et sédentaire, là la vie pastorale et nomade. Il a fallu se plier à ces exigences, mais, toutes les fois que cela a été possible, les instincts de la vie sédentaire ont reparu avec  une remarquable persistance. Loin de dévaster les habitations et les cultures pour augmenter les terrains de parcours, comme les Arabes le font, depuis des siècles, en Syrie, les nomades africains ont déployé la plus grande persévérance pour se créer des demeures fixes ; l’Europe et l’Afrique offrent de nombreuses traces de leurs efforts. Chaque fois qu’ils ont porté dans le Tell des armes victorieuses, leur premier soin a été de consolider leurs succès par la fondation d’une ville. Alger, Maroc, Achir, M’sila, Médéah et bien d’autres ont cette origine. Dans le désert, leur travail incessant a fertilisé les alentours de toutes les fontaines, tous les vallons où une petite quantité d’eau s’amasse pendant l’hiver. Ils sont même parvenus à atteindre, à de grandes profondeurs, les sources jaillissantes, seul moyen d’arrosage d’un grand nombre d’oasis, et là, comme chez les Beni-M’zab, où elles ne parviennent pas jusqu’à la surface du sol, on puise à la main, de nuit comme de jour, toute l’eau nécessaire à la culture sous un ciel ardent, car le M’zab voit à peine une journée pluvieuse tous les quatre ou cinq ans.

Des climats si divers, un genre de vie si dissemblable, pour nourriture, ici les céréales, là des dattes et le lait des troupeaux, et cela pendant des siècles, il n’en faut pas davantage pour expliquer les différences physiques si grandes que l’on remarque entra les habitants des montagnes, du Tell et du désert. Les mêmes causes font que les créoles des Antilles ne ressemblent plus à leurs ancêtres de la France et de l’Angleterre. Les habiles naturalistes qui ont démontré l’unité de la race humaine ont, d’ailleurs, fait ressortir cette puissante influence. Qu’il nous soit permis d’ajouter à leurs arguments un unique et curieux exemple de l’action du climat. La révolution de 1688 a porté sur le trône d’Angleterre un roi allemand, dont toute la postérité, sans exception, s’est alliée à des familles princières également allemandes, et cependant le prince de Galles et les autres enfants de la reine Victoria présentent au plus haut degré le type caractéristique de la race anglaise, dont leur origine les sépare.

Les mœurs et l’aspect physique ne sauraient donc nous aider à reconnaître s’il existe en Afrique une ou plusieurs nations de race blanche. La philologie et l’histoire nous offrent plus de ressources.

L’arabe ayant suffi à nos premières relations avec les indigènes, on s’était peu préoccupé des autres idiomes parlés en Algérie, jusqu’au moment où la conquête du massif kabyle nous mit en rapport obligé avec des tribus qui ne comprenaient pas cette langue. L’un des officiers pourvus d’un commandement en Kabylie, M. Hanoteau, possédait une rare aptitude pour la linguistique. Le dialecte parlé autour de lui ne lui présenta bientôt plus d’obstacles. Il en avait recomposé la grammaire et il était au moment de la publier, lorsqu’on lui fit voir des armes et des bijoux, rapportés du désert, et ornés de caractères bizarres, d’une forme quasi-géométrique, fort différents de tous les alphabets connus. Pour satisfaire son inquiète curiosité, il parcourut les bazars et les bains d’Alger, où des habitants des oasis les plus éloignées viennent remplir des fonctions serviles. Il y recruta quelques collaborateurs, si l’on peut leur donner ce nom, et le plus utile fut un nègre enlevé par les Touaregs, chez lesquels il avait passé plusieurs années. À sa grande surprise, le commandant Hanoteau reconnut que le langage parlé au Sahara différait peu de celui des montagnards du Djurjura. Les inscriptions en son pouvoir attestaient l’existence d’un système d’écriture phonétique imparfait, mais régulier. Le voyage à Alger de plusieurs chefs touaregs fournit bientôt l’occasion de vérifier et de compléter cette découverte. Un commerce assidu avec ces hommes, les plus intelligents de leur tribu, eut pour résultat la publication d’une nouvelle grammaire du dialecte auquel ceux qui le parlent donnent le nom de Tamashek, en se réservant pour eux-mêmes celui d’Imouchar, ou d’hommes libres. Depuis cette époque, le lieutenant-colonel Hanoteau n’a cessé d’étendre le cercle de ses recherches, et on peut espérer qu’il donnera un jour la description complète de tous les idiomes parlés dans le désert. Tout concourt d’ailleurs à faire croire qu’ils diffèrent peu les uns des autres, soit pour les mots, soit surtout pour la grammaire, moins altérée par le voisinage de l’arabe et des langues du Soudan. C’est ce que l’on peut conclure des travaux du colonel Hanoteau, des récits du colonel Faidherbe, gouverneur du Sénégal, des recherches du docteur Barth et des autres voyageurs qui ont traversé le grand désert.

Un pareil résultat est fort remarquable, et, on peut le dire, inattendu, car tous les écrivains, même ceux de l’antiquité, qui ont décrit l’Afrique, parlent de l’infinie variété des peuples de ce pays, prenant sans doute des tribus pour des nations distinctes. Nul ne les a groupés en famille et n’en a donné le dénombrement, comme l’ont fait César pour les Gaulois, Tacite pour les Germains. L’un des plus illustres, cependant, avait devancé les découvertes de la philologie moderne. « Dissonas cultu – in Africa, barbaras gentes in una lingua plurimas novimus », écrivait saint Augustin, et nous devons une fois de plus rendre hommage aux lumières et à la perspicacité de ce grand homme. Le petit nombre des mots qui nous ont été conservés de l’ancienne langue africaine, – des noms propres pour la plupart, – et bien souvent défigurés, suivant la coutume constante des Grecs et des Latins à l’égard des langues barbares, ne permet pas encore de la comparer aux dialectes parlés de nos jours. On est fondé à penser cependant que plusieurs ont traversé sans altération tous les siècles depuis la domination romaine. La similitude du langage des indigènes dans tout le nord de l’Afrique, constatée de nos jours, prouve d’une manière sûre, en tous cas, qu’il est un simple dérivé de l’ancien, s’il ne lui est même identique.

D’après saint Augustin, l’Afrique aurait été habitée par des peuples divers. C’était aussi l’opinion de Strabon et des anciens géographes ; ils partageaient le pays en quatre nations, suivant des lignes de démarcation assez naturelles pour avoir presque constamment, et avec peu de modifications, séparé des royaumes. Les Massesyliens s’étendaient depuis la Syrte jusqu’au cap Tritum, maintenant cap Bougaroni ; les Massœsyliens allaient de là jusqu’à la Moulouya, et les Maures ou Maurusiens, de la Moulouya à l’Océan ; au midi, des peuplades mal connues étaient groupées sous la dénomination générale de Libyens. Ce partage n’est point arbitraire, il est fondé sur la constitution topographique, et les Arabes, qui ignoraient les noms donnés par les Romains, ont employé ceux d’Ifrykia, de Maghreb-el-Oust (occident central), et de Maghreb-el-Acsa (occident éloigné), pour désigner les trois premières divisions. Pendant des siècles, ces provinces ont été gouvernées par des dynasties différentes. À une époque moderne seulement, les souverains du Maroc ont envahi la rive droite de la Moulouya, et les Turcs algériens ont enlevé Constantine et Bône aux souverains de Tunis.

De la permanence de ces frontières, on ne serait pas en droit de conclure la diversité des peuples qu’elles séparaient, car ils les ont fréquemment franchies pour s’établir les uns chez les autres, et on n’a jamais constaté entre eux d’autres différences de mœurs que celles amenées par les exigences locales. Le témoignage de Strabon est formel à cet égard, et les historiens arabes se prononcent tous pour la communauté d’origine des tribus africaines. Ils ont même la prétention, dans des généalogies où nous ne pouvons toujours séparer le vrai du faux, de fixer la parenté et les relations de ces tribus entre elles. Prises dans leur généralité, ces indications ne sont contredites ni par la géographie ancienne ni par aucun fait historique, et elles aident souvent à suivre les migrations fréquentes produites par les guerres qui ont désolé le pays depuis la conquête musulmane. Comme groupes principaux, on voit bien les Ketama dominer numériquement dans l’Ifrykia, les Zénata dans le Maghreb-el-Oust (provinces d’Alger et d’Oran), les Masmouda, dans le Maghreb-el-Acsa, et les Zénaga, ou, suivant l’orthographe arabe, les Sanhadja, dans le désert et dans une bande longue et étroite qui, depuis Miliana et Médéa, s’étend jusqu’au centre de la Kabylie ; mais il est impossible d’établir aucune distinction capitale, aucune nuance un peu tranchée entre ces peuplades. Un Masmouda de la montagne ne diffère en rien d’un montagnard ketama ; les Zénaga et les Zénata des plaines ont des habitudes et des mœurs toutes pareilles. Ces circonstances et l’unité du langage rendent bien plausibles les assertions arabes et indigènes sur l’identité de race. L’histoire ne présente point d’exemple de l’absorption aussi complète de peuples étrangers les uns aux autres, et nous n’avons l’indice d’aucune conquête capable de la justifier. Plusieurs faits, d’ailleurs, viennent confirmer les récits des historiens arabes. Parmi les noms qui viennent d’être prononcés, celui de Zénata est ancien ; on le retrouve dans des inscriptions romaines, ainsi que ceux de quelques autres tribus moins puissantes, et des tribus, séparées quelquefois par de grandes distances, ont, de tout temps, invoqué l’autorité de la tradition pour prouver leurs liens de parenté. C’est ainsi qu’en l’année 1102, au milieu d’une lutte ardente entre un roi zénaga de Bougie et une tribu de la même origine, mais récemment venue du fond du désert, pour la possession de la ville de Tlemcen, les femmes intervinrent pour empêcher ce qu’elles appelaient une guerre fratricide ; nul n’osa contredire leur allégation, et elles réussirent à persuader la concorde.

Les auteurs arabes sont d’un grand poids sur ces questions. Ils ont connu, bien mieux que l’antiquité grecque et latine, les populations indigènes. L’existence en Afrique d’un peuple compact et nombreux explique seule d’ailleurs, d’une manière satisfaisante, d’une part, la faible influence de Carthage et de Rome ; de l’autre, les faciles victoires de Genséric et de Bélisaire. Ceux-ci n’eurent point à combattre la masse des Africains, indifférents aux succès comme aux revers d’oppresseurs étrangers. Mais, après l’expulsion des Vandales, Bélisaire et ses lieutenants ne parvinrent pas à soumettre les indigènes. La Mauritanie occidentale recouvra son indépendance. Dans la province sitifienne même, l’occupation grecque resta précaire et bornée au territoire des colonies romaines. À Théveste, à Sétif, les vainqueurs, incapables de conserver la ville entière, se firent, des débris d’anciens monuments, de petits réduits que nous avons trouvés presque intacts encore. Tout le reste du pays, la montagne comme la plaine, appartint aux Africains enfin délivrés du joug étranger. Le massif des monts Aurès est désigné par Procope comme le dernier refuge des Vandales et des bandes qui les avaient accompagnés ; mais le nombre en était sans doute bien réduit, car les Arabes, qui guerroyèrent beaucoup dans l’Aurès, n’en font pas mention, et le berbère est encore aujourd’hui l’idiome presque unique de cette région montagneuse.

La dernière et la plus considérable conquête de l’Afrique est celle des Arabes, et ils y ont si fortement laissé l’empreinte de leur passage, qu’il est nécessaire d’insister d’une façon spéciale pour établir que l’invasion a été consommée par des masses très peu considérables.

L’Égypte fut un des premiers pays soumis par les armées musulmanes, et, dès lors, elles poussèrent quelques détachements jusqu’à Tripoli ; mais les khalifes hésitèrent longtemps à laisser leurs soldats s’avancer plus loin. Ils étaient intimidés par une résistance qu’ils n’avaient pas rencontrée ailleurs. Jamais, disait Omar dans ce langage emphatique qu’affectionnent les Orientaux, jamais, tant que mes yeux pourront verser des larmes, je ne permettrai aux croyants de s’enfoncer dans ces terres qu’il ne faudrait pas nommer le Maghreb-el-Acsa (l’occident éloigné) mais le Maghreb-el-Radera (l’occident perfide). Aucune expédition, en effet, n’y fut tentée de son vivant, et, même après sa mort, les armées musulmanes ne s’y hasardèrent qu’avec des précautions particulières. Elles étaient composées de soldats d’élite et de soldats seuls, tandis qu’en Égypte, en Perse et en Syrie, les tribus étaient venues tout entières, emmenant les femmes et les enfants, et sans esprit de retour.

De ces premières tentatives date la fondation de Kairouan, qui fut d’abord un simple poste militaire. Les bandes, traçant dans le pays un sillon sanglant, revenaient chargées de butin ; mais les Africains, usant d’une tactique traditionnelle, harcelaient l’arrière-garde au retour et ressaisissaient fréquemment la victoire. C’est ainsi qu’abandonnés par les faibles empereurs assis sur le trône de Byzance, ils défendirent leur indépendance dans douze grandes guerres, sans compter les révoltes partielles. Cette lutte opiniâtre de la nationalité africaine contre l’invasion arabe est riche en épisodes dramatiques et touchants. Ocba-ben-Nati, célèbre général musulman, traverse le premier le continent jusqu’à l’Atlantique, et là, saisi d’admiration à la vue de la grande mer, il pousse son cheval dans les flots, attestant que seuls ils peuvent arrêter sa marche et interrompre la guerre qu’il a jurée aux ennemis de sa foi ; paroles que mille ans plus tard Nunez de Balboa devait répéter, presque dans les mêmes termes, sur les bords de l’océan Pacifique. Pour éviter des adversaires trop puissants, Ocba avait dû prendre sa route par la ligne des oasis, en longeant le versant sud de l’Atlas. Poursuivi au retour par un peuple altéré de vengeance, par un chef du nom de Koceila, échappé à ses fers, il fut contraint de livrer une grande bataille à peu de distance de Biskra, et y périt avec toute son armée. Kairouan fut abandonné, et les Arabes n’osèrent de plusieurs années reparaître en Afrique. La défaite et la mort d’Ocba sont célèbres dans les annales de l’islamisme, et le théâtre de cet exploit est resté un lieu de pèlerinage très fréquenté.

Koceila succomba à son tour, et Hassan ; son vainqueur, conquit Carthage et une partie de l’Ifrykia. L’Aurès reconnaissait alors pour souveraine Dyhia, femme de la tribu des Kétama. Les Arabes, tout en rendant justice à l’équité de son règne, n’ont cru possible d’expliquer ses succès que par une intervention surnaturelle, et l’appellent de préférence El-Kahina, la sorcière. Vengeant la défaite de Koceila, elle contraignit d’abord Hassan à chercher un refuge derrière les murs de Kairouan. Menacée ensuite d’une nouvelle et plus formidable invasion, elle espéra la conjurer en créant autour d’elle une barrière infranchissable. Tout ce qui, dans la plaine, ne pouvait être défendu, fut détruit sans pitié, villes, villages, les cultures même et les bois. Avant la Kahina, disent les historiens arabes, l’Afrique était couverte de vergers si serrés que l’on aurait pu aller de Tripoli à Tanger sans apercevoir le soleil. En faisant ici la part de l’exagération, les nombreuses ruines qui bordent le pied de l’Aurès attestent l’étendue des sacrifices ordonnés par Dyhia. Ils ne devaient pas la sauver. Trahie par un jeune captif qu’elle traitait comme ses propres fils et qu’elle avait associé à son pouvoir, abandonnée par les Grecs, elle vit l’ennemi pénétrer jusqu’à la montagne, son dernier refuge. Prévoyant alors une défaite, elle ordonna à ses fils d’adopter l’islamisme pour rester les protecteurs de son malheureux peuple, puis, trop fière pour céder, elle livra avec un groupe d’amis fidèles un combat acharné, que sa mort seule termina.

De la soumission volontaire des fils de la Kahina, avant cette bataille, et cinquante ans après l’invasion du Maghreb, date la première conversion des Africains à la loi mahométane. Une résistance aussi opiniâtre est d’autant plus remarquable qu’elle ne paraît pas avoir eu la religion pour mobile principal. De nombreuses hérésies avaient altéré la pureté du dogme chrétien, produit l’indécision dans les consciences, l’indifférence ensuite. Les idolâtres étaient nombreux, au dire des Arabes, qui prétendent même avoir trouvé en Afrique des tribus juives importantes, et de ce nombre celle de la Kahina. Leurs assertions, précises et répétées, sont si extraordinaires, qu’on hésite à les croire. L’une des hérésies qui niaient la divinité du Christ peut avoir produit leur erreur. Quoi qu’il en soit, cette diversité de croyances était une cause de faiblesse, très propre à faciliter les conversions. Si elle n’a pas amoindri ta résistance des Africains, il faut bien reconnaître chez eux un vif sentiment de leur indépendance et de leur nationalité. L’islamisme n’obtint, en définitive, qu’une soumission précaire et troublée par de fréquentes rébellions. L’Afrique aurait fini sans doute par échapper aux musulmans, s’ils n’étaient parvenus à détourner l’indomptable énergie des indigènes en les rendant d’actifs instruments de propagande religieuse. La trahison fameuse du comte Julien fournit cette occasion inespérée. Non seulement il perdit l’Espagne, sa patrie, mais il décida l’asservissement de l’Afrique, dont les habitants se ruèrent à l’envi sur la magnifique proie qu’on leur offrait. Dès que les chefs arabes l’eurent montrée à leur avidité, ils se convertirent en foule, pour avoir le droit de suivre leurs vainqueurs dans ces expéditions, si bien appropriées à leurs goûts, et auxquelles le nom de razzia est resté 2. L’Afrique n’est devenue vraiment musulmane que depuis l’invasion de l’Espagne, invasion dirigée par les Arabes, mais exécutée surtout par les Africains, qui ne cessèrent, pendant six siècles, de traverser en foule le détroit et qui supportèrent le poids de la lutte mémorable par laquelle les Espagnols ont reconquis leur indépendance. Pendant tout ce temps, l’Afrique pesa sur l’Europe, et une émigration constante a seule rendu la victoire si longtemps indécise.

Quant aux Arabes restés en Afrique, le nombre en fut si petit que le géographe El-Bekri, qui parcourait ce pays au milieu du onzième siècle de notre ère, notait comme dignes de remarque les villes où il en avait rencontré. Des émirs, nommés par les khalifes d’Orient, furent d’abord chargés de gouverner le pays. Ils usèrent d’une grande adresse pour se faire accepter, fomentèrent les divisions entre les tribus, accordèrent une part de pouvoir de plus en plus grande aux chefs indigènes ; mais, dès le troisième siècle de l’hégire, ils furent chassés du pays. Leur domination avait duré deux cent sept ans depuis la mort de la Kahina, et cent quatre-vingt-dix-huit ans depuis l’invasion de l’Espagne.

Telle était cependant la haute opinion que l’on avait de la noblesse de la race arabe, de celle de la famille du Prophète en particulier, qu’en expulsant les émirs arabes les Africains s’adressèrent à elle pour avoir des maîtres. Un descendant vrai ou supposé de Fatime et d’Ali, Obéid-Allah, se mit à la tête des Kétama, et, après une lutte sanglante, enleva Kairouan aux représentants des khalifes de Bagdad. Il fut le fondateur de la puissante dynastie fatimite, ou obéidite, qui soumit bientôt l’Ifrykia et une partie du Maghreb, étendit plus tard ses conquêtes jusqu’en Égypte et y transporta sa résidence. Presque à la même époque, un autre prince de la famille d’Ali, réfugié dans le Maghreb-el-Acsa, Eddris, entreprenait d’adoucir les mœurs des montagnards. Ses fils continuèrent son œuvre civilisatrice, construisirent la ville de Fez et fondèrent sur les bases les plus pures une royauté qui s’étendit sur toute la partie du Tell qui n’était pas soumise aux Obéidites. Dans ces deux dynasties parallèles, les souverains seuls appartenaient à la race arabe. Lorsqu’elles furent renversées, les indigènes s’emparèrent du pouvoir. Des tribus Zénata, les Ifren, les Maghraoua, les Miknaça succédèrent aux Édrissites vers le même temps où El-Moëzz, chef zénaga, déployant les étendards noirs des Abassides (1), refusa l’obéissance aux sultans fatimites du Caire, malgré la résistance des fidèles kétama.

Les révoltes, qui avaient élevé ou précipité du pouvoir les descendants d’Ali avaient une importance politique et religieuse. Elles sanctionnaient l’adoption ou le rejet du Sonna, recueil de préceptes réunis par les compagnons de Mahomet, que beaucoup de musulmans admettent, mais que repoussent les Alides. Nous l’avons déjà dit, dans l’islamisme la loi civile est inséparable de la loi religieuse, et l’on retrouve en effet la religion intervenant comme cause ou comme prétexte dans toutes les révolutions africaines.

La rébellion d’El-Moëzz, le chef des Zénaga du Tell, eut des conséquences fatales. Elle amena en Afrique une nouvelle migration d’Arabes, celle d’où sont provenus tous ceux qui s’y trouvent maintenant. Alors aussi commencèrent pour ce malheureux pays les jours néfastes qui ont donné naissance à ce proverbe : Aujourd’hui est plus malheureux qu’hier.

Tous les descendants des anciens conquérants s’étaient fixés en Espagne ou avaient disparu. La famille des Béni-Corra, demeurée à Barca, dans la Tripolitane, représentait seule la race arabe de l’Égypte à Tanger, lorsqu’en 1049 El-Yazouri, vizir du khalife égyptien Mostancer, résolut de tirer une vengeance éclatante d’une révolte qu’il était incapable de réprimer. Sur la rive droite du Nil végétaient dans une profonde misère quatre malheureuses tribus arabes, celles de Djochem, d’Hilal, de Soleim et les Makil, sorties trop tard de leur péninsule pour prendre part au pillage du monde. Le vizir leur distribua de riches présents, promit même une pièce d’or et un vêtement d’honneur à tout homme qui passerait le fleuve, et les décida à prendre la route de Maghreb. « Allez, leur dit-il, désormais vous ne serez plus dans le besoin, car je vous donne le royaume et les biens d’El-Moëzz le zénaga, qui s’est soustrait à l’obéissance de mon maître. » Ces paroles et les dons qui les accompagnaient mirent en émoi tout ce que l’Égypte contenait de gens sans aveu. En homme avisé, le vizir réduisit peu à peu ses largesses, puis exigea un droit de passage, et finit par réaliser sur l’émigration un bénéfice raisonnable.

Une invasion nouvelle, composée d’éléments hétérogènes, s’avançait donc contre le Maghreb. Marchant à l’aventure, sans discipline comme sans prévoyance, elle dut subir en route des pertes énormes, et, malgré l’adjonction des Béni-Corra, il n’arriva au but que des bandes assez peu nombreuses, où l’élément arabe n’était peut-être pas dominant, mais ardentes, affamées et d’une audace à toute épreuve. Elles battirent les Zénaga à la première rencontre et répandirent la dévastation dans les riches campagnes de Kairouan. Les Zénaga, assiégés dans leur capitale, durent composer avec les vainqueurs. Ils essayèrent de profiter des dissensions amenées par le partage du butin, y réussirent souvent, mais, en général, accordèrent à chaque groupe un peu puissant des fiefs, connus sous le nom d’ictâ ou démembrement (du domaine royal), dont le caractère singulier nécessitera une mention spéciale. Ces concessions à une nécessité impérieuse furent à la fois un bien et un mal. Un bien, parce qu’elles rompirent l’unité de l’invasion et la décomposèrent en une infinité de bandes, origine de tribus dont beaucoup existent encore et trop faibles pour exercer une influence prépondérante ; un mal, car il en résulta la ruine du pays. Jusqu’à l’arrivée des Turcs qui les soumirent définitivement, les tribus arabes jouèrent en Afrique un rôle analogue à celui des compagnies franches pendant les désastres qui accablèrent la France au quatorzième siècle. Se mettant à la solde de tous les petits princes, de tous les prétendants, et il n’en manquait jamais, elles apportaient dans ces dissensions sans fin le puissant contingent de leur expérience de la guerre et d’une forte organisation militaire. Aussi étaient-elles recherchées, courtisées ; mais, sans racine dans le pays, elles n’entreprirent jamais d’y établir directement leur autorité. Ce rôle brillant, elles ne le remplirent même pas tout d’abord. La défaite des Zénaga leur avait procuré des établissements dans l’Ifrykia ; mais le Maghreb était possédé vers ces temps par des dynasties puissantes, capables d’une résistance heureuse, qui infligèrent de rudes leçons à ces pillards et les réduisirent même parfois à payer l’impôt, ce que les historiens arabes considèrent comme le comble de l’ignominie. Abd-el-Moumen, le grand chef des Almohades, leur livra, près de Sétif, une bataille sanglante qui dura trois jours, les poursuivit jusqu’à Tébessa, à plus de soixante lieues de distance, et les extermina presque tous. Mais lorsque le sultan de Maroc, Aboul-Hacen, eut affaibli son pouvoir en l’étendant jusqu’à Tunis, il fut attaqué à son tour et vaincu par les Arabes. De ce moment, les Zénata durent, comme les Zénaga et les tribus moins puissantes, subir l’avidité insatiable de ces tribus pillardes. Elles se répandirent sur l’Afrique entière, mais lentement et par degrés, « comme l’ombre efface le soleil », selon l’expression pittoresque de leur historien.

Ibn-Khaldoun donne des détails navrants sur les exactions que l’Algérie souffrit à la suite de cette nouvelle invasion ; mais, toujours prompt à se rallier à la cause victorieuse, à la regarder comme digne de l’appui du ciel, il ne trouve dans sa conscience une parole de blâme que pour les princes assez imprudents pour solliciter le dangereux appui des bandes arabes sans avoir le moyen de les contenir ou de les satisfaire. Il est aisé de se rendre compte de l’importance promptement acquise par de petits corps organisés militairement, composés d’hommes aguerris et toujours prêts à servir quiconque leur offrait une solde élevée. Tout ce que l’Afrique contenait d’aventuriers s’associa aux Arabes, et le prestige longtemps attaché dans les pays musulmans aux compatriotes du Prophète engagea les indigènes à adopter les mœurs et la langue des nouveaux venus, et à s’attribuer faussement cette noble origine. Même dans les quatre tribus venues d’Égypte, la race arabe ne tarda pas à se trouver en minorité. Nous n’en avons point de dénombrement complet à l’époque de leur arrivée ; mais Ibn-Khaldoun nous apprend que l’une d’elles, les Makhil, ne comptaient pas alors plus de deux cents combattants. À l’époque où il écrivait, ils occupaient toute la région des hauts plateaux et leurs pentes méridionales, depuis Tlemcen jusqu’à l’Océan : preuve évidente de la bénédiction d’Allah ! s’écrie le docte musulman. Un autre passage de ses annales nous explique différemment cette multiplication prodigieuse. Les Makhil avaient obtenu des souverains de Maroc ce vaste territoire, mais, trop faibles pour s’en emparer, dit-il, « ils formèrent avec les Zénata une confédération qui ne se rompit jamais ». Cette ligue porta plus tard la guerre dans les oasis, en soumit un grand nombre, mais n’en déplaça pas la population, car, encore aujourd’hui, on y parle des dialectes berbères. La même observation s’applique aux oasis du M’zab, de l’Ouargla et de Touggourt, que les Arabes Zoghba subjuguèrent avec le secours des Zénata du Sersous 3. Si donc on peut regarder comme indigènes toutes les tribus qui ont conservé l’usage des idiomes berbères, car les vainqueurs n’adoptèrent jamais le langage des vaincus, il s’en faut de beaucoup qu’on puisse attribuer une origine arabe à toutes celles qui parlent cette langue. On connaît des tribus dont l’origine africaine n’est pas douteuse, et qui ont remplacé par l’arabe leur dialecte national. C’est le cas des Zénaga fixés dans le Maroc.

La première invasion des Arabes en Afrique avait substitué la religion musulmane au christianisme et aux diverses sectes idolâtres qui existaient encore ; mais elle n’avait pas arrêté les progrès de la civilisation qui atteignit là un niveau aussi élevé qu’en Espagne. De même la prospérité matérielle n’avait cessé de s’accroître. La deuxième invasion la détruisit sans retour, moins peut-être par les guerres intestines auxquelles elle fournissait un élément si puissant, que par l’atteinte profonde portée aux mœurs. Les émigrants venus au onzième siècle avaient les qualités et les vices de la vie nomade. Par-dessus tout, ils avaient une répugnance extrême pour les occupations régulières, pour la vie agricole. Le temps seul, et à une époque rapprochée de nous la domination turque, purent les contraindre à demeurer sédentaires. Le petit désert de l’Algérie et de Tunis convenait à leurs habitudes pastorales ; tous cependant ne prirent pas cette direction. Il leur parut plus doux de rester dans le Tell et de s’y faire donner les fiefs connus sous le nom d’ictâ. L’ictâ ne donnait pas un droit direct à posséder la terre, mais seulement la jouissance des contributions dont on pouvait la frapper. Obtenir ce privilège sur un canton fertile, en rançonner les habitants, l’abandonner lorsqu’il était totalement épuisé, telle fut pendant des siècles la préoccupation constante des bandes arabes ou pseudo-arabes, qui se disséminèrent à l’infini pour exploiter le pays dans toutes ses parties, sans chercher nulle part à se fixer au sol et à le cultiver par elles-mêmes. Une sorte de pillage organisé les attirait seul, et une fraction des Riah ayant reçu en don la campagne de Bougie, cela, dit Ibn-Khaldoun, est pour eux sans valeur, car la contrée est bien défendue, et ils n’y trouvent rien à prendre ! Sans doute les plaines, plus facilement accessibles, durent supporter les plus grands maux ; mais aucun massif montagneux n’en fut complètement exempt, et l’opinion qui n’y voit que des indigènes ne doit pas plus être acceptée sans réserve que celle qui attribue aux Arabes la totalité des plaines.

Rien de plus naturel que l’état d’abaissement auquel ce régime, continué pendant des siècles, a réduit l’Afrique ; mais ce qui n’est pas généralement connu, c’est l’importance des pertes du pays. Presque toutes les villes disparurent, car il était facile de les soumettre au pillage. La Metidja en a contenu trente, et Blida seule existait encore lors de notre conquête. De cette époque datent la plupart des ruines qui se rencontrent à chaque pas. Désormais, plus de bourgades échelonnées le long des routes ; plus de cultures soignées ; à quoi bon fatiguer la terre, si l’on n’est point assuré de la récolte ? Chacun dissimulera soigneusement ce qu’il possède, s’efforcera de paraître plus pauvre qu’il ne l’est réellement. C’est au fond d’un ravin, sur le sommet de quelque roche escarpée, qu’il faudra chercher dans une misérable tente un paysan toujours inquiet, labourant le fusil sur l’épaule, soupçonnant un ennemi dans chaque étranger qui passe. Puis, rançonné sans pitié, il cherchera à son tour à s’indemniser aux dépens d’un voisin plus faible ou plus mal gardé. De là naîtront des inimitiés sans nombre, des dettes de sang, qui contraindront certaines familles à fuir la lumière et à n’oser sortir que la nuit des retraites les plus sauvages. Voilà la représentation fidèle de ce qui existait dans le Tell avant l’arrivée des Français, l’état misérable auquel notre conquête a mis fin. Dans le Sud, le mal était plus grand et plus incurable encore. L’ardeur du soleil et la rareté des pluies imposent là des soins tout particuliers au cultivateur. Il faut aménager et garantir les sources avec une attention scrupuleuse, préparer le sol pour recevoir les irrigations. Si l’on parcourt aujourd’hui le versant méridional des hauts plateaux, avant d’arriver aux oasis, et même sur bien des points des pentes nord, on ne trouve que de loin en loin des tentes peu nombreuses, groupées auprès de sources insignifiantes. Rien n’indique au premier abord que ces contrées aient pu nourrir une population plus considérable. Il n’en a pas toujours été ainsi cependant. Que l’on examine le sol avec un soin scrupuleux, on le verra disposé en planches horizontales à des niveaux successifs, où des rigoles amenaient une eau recueillie souvent à de grandes distances. Tout cela témoigne d’un travail immense, et tout cela est abandonné : plus de cultures, d’irrigations ; plus de sources même, car, dépourvues de leurs ombrages protecteurs, elles se sont desséchées ou ravagent les jours de pluie les terrains qu’elles fertilisaient jadis.

Toute la zone qui s’étend le long du versant méridional de l’Atlas était couverte anciennement d’une nombreuse population. La facilité du parcours y avait fait établir la route la plus fréquentée entre l’est et l’ouest de l’Afrique. C’est celle que suivirent Ocba et les autres conquérants arabes ; les souverains de Tunis et du Maroc l’ont parcourue avec de puissantes armées. Aujourd’hui un simple régiment ne trouverait pas à y vivre. Cette ruine, presque irrémédiable, est une des conséquences de la deuxième invasion arabe et des exactions qui ont fait fuir les habitants. Plus au midi encore, la même influence s’est aussi fait sentir dans la région des oasis, où habitaient des populations bien plus nombreuses que de nos jours, car à différentes reprises elles ont envahi et subjugué les contrées du nord.

Par deux fois donc l’invasion arabe a été funeste à l’Afrique. Au septième siècle, en détruisant la civilisation romaine ; au onzième, en faisant disparaître celle qui renaissait sous les efforts des indigènes eux-mêmes, résultat d’efforts persévérants mais peu connus en Europe. On commettrait une grossière erreur en attribuant à ces derniers ce goût prononcé pour la vie nomade que les Arabes conservent avec une si remarquable ténacité, et qui leur a fait dévaster d’immenses territoires en Syrie et en Chaldée. La nécessité seule a pu réduire les Africains à l’état de demi-barbarie où nous les voyons et à transporter les cultures, par une sorte de rotation irrégulière, successivement sur toutes les parties du territoire dont ils disposent. Avant la longue oppression des Arabes et des Turcs, ils montraient une sorte de passion pour la vie sédentaire. Chaque fois qu’une tribu avait fait une conquête, elle s’empressait de la consacrer par la fondation d’une ville. La plupart de celles qui avaient existé au temps des Romains furent ainsi rétablies, et bien d’autres apparurent dont nous ne voyons plus que les ruines. Dans le désert même, qui impose impérieusement la vie pastorale et nomade, chaque tribu possède un établissement permanent, un ksar ou château fort (au pluriel ksour), où sont déposées ses richesses, où les pasteurs reviennent après chaque voyage sur les terrains de pacages, qui devient un centre de commerce, souvent une étape pour les voyageurs des pays lointains. Ces établissements sont en si grand nombre que toute la zone de parcours au midi des petites oasis en a pris le nom de pays des ksour. Partout où un sol plus favorisé a pu supporter la charrue, on rencontre des centres plus importants, ces oasis de l’Oued-Righ, de l’Ouargla, du M’zab, qui mériteraient à juste titre d’être comptées parmi les merveilles du monde. Dans l’Oued-Righ, à Touggourt, à Témacine, il a fallu deviner la présence d’une nappe d’eau souterraine et jaillissante, la chercher à une profondeur qui dépasse souvent cent mètres et l’amener par des rigoles au pied de chacun des palmiers, dont le feuillage, en couvrant le sol, permet de recueillir une seconde récolte sous la protection de cette ombre tutélaire. Ces arbres sont si serrés, que l’on en compte souvent plus de six cents par hectare, et là où l’arrosage cesse, toute production du sol cesse aussi. Ces oasis nourrissent une population plus dense que les cantons les plus fertiles de l’Angleterre ou de la Belgique, et elle n’y est pas malheureuse, bien que souvent elle ne connaisse pas les céréales. Au Mzab, la culture a exigé des efforts encore plus grands. L’oasis a été créée il y a neuf cents ans par une colonie d’émigrés, chassés du nord de l’Algérie par les Zénaga. Après avoir erré quelque temps dans le désert, les Béni-Mzab se réfugièrent dans l’un des endroits les plus abandonnés. Une nappe souterraine s’y trouve ; mais elle n’est pas jaillissante, et c’est à la main qu’il faut puiser de nuit comme de jour l’eau nécessaire à l’arrosage. Nul ne saurait sans périr se soustraire à ce pénible travail, et comme la quantité d’eau satisfait à peine aux besoins, il a fallu mesurer rigoureusement à chacun le temps pendant lequel il lui est permis de la recueillir. L’oasis du Mzab est la plus misérable de toutes celles qui nous sont connues, la seule qui ne puisse entièrement nourrir ses habitants, contraints d’aller remplir, dans les villes de la côte, les emplois les plus pénibles, et elle a dû à cette circonstance d’être constamment épargnée par l’avidité des Arabes et des Turcs, tandis que les riches oasis ont été à plusieurs reprises dévastées et soumises à toutes sortes d’exactions.

Les Turcs, on le sait, firent peser sur les régences de Tunis et d’Alger une oppression plus habile, mais aussi fiscale que celle des Arabes. Ils n’essayèrent jamais d’administrer le pays. Leur but était d’en tirer la plus grande somme possible, à peu de frais. Ils n’établirent aucune différence entre les indigènes et les Arabes, mais partagèrent les tribus en deux classes : les tribus rayas, qui étaient les plus nombreuses, et les tribus maghzeu, qui jouissaient d’une sorte d’immunité, sous la condition de faire rentrer par la force les contributions que les autres devaient acquitter. Les extorsions, les violences, suites naturelles de ce système, entretenaient dans les régences barbaresques des divisions incessantes et assuraient la prépondérance de la milice turque, malgré son infériorité numérique. Le Maroc a conservé son autonomie. Une famille de chérifs le gouverne depuis trois ou quatre siècles, en s’appuyant sur de puissantes tribus appartenant à la branche des Masmouda ; mais le despotisme stupide de ces souverains et les nombreuses guerres civiles qui n’ont cessé de déchirer l’empire l’ont réduit aussi à un grand degré d’abaissement, bien qu’il soit toujours redoutable par le nombre et l’esprit belliqueux de ses habitants.

La race africaine, si digne d’intérêt par son antiquité, par ses longues épreuves et par son énergie, ne saurait donc sans injustice être confondue avec la race arabe, dont elle diffère à tous égards, sauf par l’esprit religieux. Elle ne doit pas non plus être jugée d’après l’état misérable, où elle est réduite de nos jours. Mais pour apprécier ce qu’elle est susceptible de devenir sous une administration équitable et paternelle, comme l’est en général celui de l’Algérie depuis la cessation de la guerre, il faut se reporter à quelques siècles en arrière, à l’époque où l’Afrique était gouvernée par les plus puissantes des dynasties nationales qu’elle ait possédées, les Almoravides et les Almohades 4. Les origines, la grandeur et les revers de ces deux dynasties offrent d’ailleurs un exemple remarquable de l’impression profonde des dogmes musulmans sur un peuple qui leur avait résisté d’abord avec tant de vigueur.

Les commencements des Almoravides sont singuliers. Un jeune chef des Zénaga, ayant quitté le désert pour faire le pèlerinage de la Mecque, s’éprend au retour des leçons d’un docteur de la loi et s’efforce de s’en faire suivre, afin que son peuple profite des bienfaits d’une instruction qu’il admire. Le maître, trop âgé, se fait suppléer par un disciple, Abd-Allah-ben-Jassin. Celui-ci, parvenu près des bords du Sénégal, est scandalisé de l’ignorance et des vices des peuplades barbares qu’il y trouve. Non seulement il prêche la religion, mais il entreprend aussi de réformer les mœurs. Votre conduite, s’écrie-t-il, n’est pas conforme au Sonna de l’Islam ! Chacun de vous épouse cinq, six, dix femmes, tandis que le Prophète a prescrit à ses disciples de n’avoir que quatre femmes légitimes et des esclaves selon leur plaisir 5. La mercuriale fondée sur cette distinction un peu subtile n’ayant produit aucun effet, Abd-Allah se retira avec ses adhérents dans une île où il les assujettit à des pratiques dont l’austérité excita l’étonnement et une admiration générale. Les cellules (ribat) où il les confinait leur valurent le surnom de morabetin ou cénobites (au singulier morabet, dont nous avons fait marabout). Abd-Allah crut alors l’occasion favorable pour reprendre le cours de ses prédications, en les appuyant du secours des armes. L’ascendant de la petite troupe fanatisée par lui fut irrésistible et assura dans tout le désert le succès de dogmes religieux moins grossiers que ceux jusqu’alors connus. Une tribu puissante, celle des Lemtouna, se soumit la première, forma l’élite des armées almoravides, et en marqua la domination d’un caractère particulier. Les Lemtouna étaient du nombre des tribus voilées, où, tandis que les femmes sortent à visage découvert, contrairement aux usages orientaux, les hommes ont toujours la figure couverte d’un voile noir, comme c’est encore l’habitude des Touaregs. Tous les morabetins se conformèrent à cette coutume des Lemtouna. Peu d’années suffirent à Abd-Allah pour assurer sa domination dans le Sahara. Il se tourna alors contre le royaume de Fez ; mais la fortune le trahit, et il périt dans un combat. Ses lieutenants reprirent son œuvre et étendirent ses conquêtes. L’un d’eux répandit le Coran chez les Nègres et porta ses armes victorieuses jusqu’à la montagne d’Or, vers les sources du Niger. Au moment d’entreprendre cette expédition lointaine, il en redouta les périls pour une jeune femme, enlevée dans le sac d’une ville, et qu’il chérissait tendrement. L’amour au désert ne revêt pas les mêmes formes qu’en Europe ; il n’y a pas, paraît-il, le caractère d’un attachement exclusif. Le scrupuleux propagateur de l’islamisme trouva tout naturel de répudier sa femme et de lui faire épouser un de ses cousins, Youssef-ben-Tachfin. C’était là un présent dont celui-ci put bientôt apprécier la valeur. Zineb était une femme d’une capacité supérieure. Ravie de trouver un époux digne de la comprendre, elle se donna tout entière à ce troisième mari, inspira sa politique, devint sa confidente et le principal instrument de ses étonnants succès 6. Suivi de ses fidèles Almoravides, Youssef renversa le trône de Fez, conquit le littoral africain depuis l’Atlantique jusqu’aux montagnes de Bougie, et fonda la ville de Maroc, dont il fit la capitale de son empire. Là ne se bornèrent pas ses exploits. Les musulmans d’Espagne, divisés et affaiblis, ne résistaient qu’avec peine aux efforts des chrétiens ; ils implorèrent son secours. Youssef traversa la mer avec les tribus voilées et remporta près de Badajos la grande victoire de Zalaca, à la suite de laquelle il régna sans contestation sur la moitié de l’Espagne, car la politique le poussa à détrôner les petits souverains qui avaient réclamé son appui. Mais si Youssef était ambitieux, s’il cessa de bonne heure de se borner, comme son ancien maître, à des entreprises ayant la religion pour but, il fit aussi le plus noble usage de sa puissance : il établit dans ses états un ordre si parfait que, ni avant, ni depuis, assure l’auteur du Cartas, le Maghreb n’a joui d’une semblable prospérité ; jamais la vie ne fut plus douce et à si bon marché, jamais les impôts ne furent moindres. Suivant une expression devenue proverbiale en Afrique, une femme eût pu la parcourir d’une extrémité à l’autre, avec une couronne d’or sur la tête, sans que personne osât la toucher. Le pauvre était assuré de recevoir l’aumône du souverain, le faible d’obtenir son appui : humain et d’un facile accès, jamais, dit-on, il ne repoussa un suppliant, jamais il n’ordonna une punition injuste. On rappelle encore, comme une particularité unique dans un pays musulman, qu’il paya de ses deniers le terrain sur lequel il éleva la ville de Maroc, pour surveiller de plus près la chaîne de l’Atlas, habitée par les indociles Masmouda. Cette cité, l’objet de sa prédilection, fut remplie par son ordre de splendides monuments : mosquées, bazars, bains publics, bibliothèques, et il ne dédaigna pas de travailler de ses mains à leur construction, afin d’exciter le zèle des ouvriers. Tels étaient les goûts d’un enfant du désert, d’un nomade, qui était peut-être parvenu à l’âge d’homme avant d’avoir contemplé une ville. Des forteresses maintinrent aussi toutes les tribus à qui une longue impunité avait donné l’habitude du désordre. Les Lemtouna et les autres tribus voilées remplissaient partout cette mission de police pendant la longue durée de ce règne toujours prospère ; car Youssef-ben-Tachfin vécut près de cent ans. Mais ces succès mêmes renfermaient une cause de faiblesse, que le temps développa. Les morabetins, trop peu nombreux, s’épuisèrent dans leurs expéditions incessantes pour maintenir les peuples vaincus, et surtout dans leur lutte contre les chrétiens d’Espagne. Une défaite sous les murs de Saragosse détruisit le prestige qui les entourait, et l’on ne s’aperçut que trop de l’absence du grand Youssef.

Un nouveau prophète chercha alors à soulever les indomptables montagnards de l’Atlas. La doctrine religieuse dont il se faisait l’interprète touche aux points les plus nébuleux de la théologie musulmane. L’audace et l’imposture furent ses moyens de succès. Africain de race et de naissance, Mohammed-ben-Toumert ne s’en donnait pas moins Mahomet pour ancêtre, et s’annonçait comme le Modhi, ou l’iman réformateur attendu par certains sectaires. Aux principaux disciples étaient réservées ces prédications dogmatiques. Devant la foule, Ben-Toumert fulminait contre le luxe, la mollesse et la morale relâchée des Almoravides, qui contrevenaient, selon lui, à plusieurs prescriptions du Coran. Il parcourait les marchés, parlant au peuple, brisant les instruments de musique, répandant sur le sol les boissons fermentées, s’il en voyait mettre en vente. Enhardi par l’impunité, il pénétra dans la capitale, où il osa interpeller, injurier, frapper même Soura, une fille d’Youssef, parce qu’elle revenait du bain le visage découvert, avec ses compagnes, suivant l’usage de sa tribu. Traduit devant le cadi, il se défendit avec éloquence et invoqua si hautement la religion violée, que le magistrat interdit n’osa point le condamner. Satisfait de ce triomphe, le mohdi crut prudent de sortir de Maroc et se retira dans la montagne, où il appela aux armes les tribus masmouda, dont l’animosité contre les Zénaga et les Lemtouna était assoupie plutôt qu’éteinte. Les passions de ces rudes montagnards, leur crédulité, furent largement exploitées par le perfide Ben-Toumert, qui ne recula devant aucun crime pour satisfaire son ambition. Malgré le rapide élan du soulèvement provoqué par lui, il ne put, non plus que le premier chef des Almoravides, assister au complet triomphe de sa secte ; mais, après sa mort, un homme digne d’une meilleure renommée, Abd-el-Moumen, natif du petit port d’Honeïn, entre Oran et Nemours, conquit l’empire entier du Maroc et bloqua dans Oran le petit-fils d’Youssef, Tachfin-ben-Ali. Les revers et la constance de ce malheureux prince forment l’un des plus touchants sujets des légendes locales. Les Lemtouna et un corps de soldats chrétiens qui lui étaient dévoués furent exterminés après une lutte mêlée de succès et de défaites. Tachfin se défendait toujours dans Oran et faisait de fréquentes sorties, presque toujours accompagné par sa femme, la belle Aziza, qu’il portait en croupe. Repoussé dans une affaire de nuit, séparé des siens et poursuivi de près, il perdit sa route et tomba dans la mer, du haut des rochers qui surmontent les bains de la Reine 7, entre Oran et Mers-el-Kébir. On retrouva au jour les corps mutilés de ce couple infortuné, et cet évènement marqua le terme de la domination des Zénaga dans le nord de l’Afrique. À la même époque, les Zénata les chassaient des montagnes de Bougie, et les peuplades noires qu’ils avaient soumises secouaient aussi leur joug. Une rapide décadence succédait à leur éclatante prospérité. Traqués de toutes parts, ils étaient contraints de dissimuler leur nationalité. Sur les bords du Sénégal, où a commencé leur splendeur, le nom de Zénaga est devenu synonyme de celui de tributaire. Beaucoup s’enrôlèrent dans les bandes arabes. D’autres, retirés au fond du désert, y ont échappé aux poursuites de leurs ennemis. Ceux qui sont restés dans l’empire de Maroc y ont eu une fortune diverse. Soumis, près d’Azemmour, à toutes sortes d’humiliations, ils y ont reçu le sobriquet de Zénagat-ez-Zezz, ou aux soufflets, tandis que leurs frères, les Béni-Zéroual, retranchés dans les montagnes les plus inaccessibles du Rif, ont mérité celui de Zénagat-el-Ezz, ou hautains. Telle fut la destinée de ces enfants du désert, en qui l’on doit voir les véritables Numides des anciens, car cette dénomination est tout à fait impropre, appliquée aux habitants de la côte.

L’empire fondé par Abd-el-Moumen fut étendu par El-Mansour, son petit-fils, plus loin encore que celui d’Youssef-ben-Tachfin. La bataille d’Alarcos décida la soumission de l’Espagne, et les rois chrétiens durent s’humilier devant lui. Mais jamais les souverains du Maghreb n’ont tenté impunément des conquêtes en Europe. La domination des Almohades avait pour base principale le dévouement d’une garde nègre entretenue avec grand soin et de quelques tribus des montagnes de Tinmelel, qui portaient par privilège le nom de Mouahedoun. Leur nombre n’était pas proportionné à la grandeur de l’empire, et ces troupes fidèles furent anéanties le 16 juillet 1212, à la sanglante bataille de Las Navas de Tolosa, qui assura le triomphe du christianisme en Espagne. Cette défaite signalée inaugura pour les Almohades une période de décadence et la dissolution de leur empire. Le royaume de Tunis leur échappa le premier. Des chefs indépendants s’élevèrent à Constantine, à Bougie, à Ténès, à Tlemcen enfin, la rivale constante, mais souvent malheureuse de Maroc et de Fez. Une tribu zénatienne, les Beni-Abd-el-Ouahed, fonda ce royaume de Tlemcen qui subsista jusqu’à l’invasion turque, en même temps qu’une autre tribu de la même race, les Béni-Mérin, subjuguant ou détruisant les derniers sectateurs du Mohdi, restituait à Fez la suprématie du Maghreb-el-Aesa. Plus tard, les Masmouda, mettant un chérif à leur tête, chassèrent les Zénata et fondèrent la dynastie actuelle de l’empire de Maroc ; mais aucune de ces royautés n’eut l’éclat ni la puissance des anciennes dynasties, et elles ne purent empêcher les Arabes d’étendre de plus en plus le théâtre de leurs déprédations.

La souveraineté des Almoravides et des Almohades est l’époque la plus florissante de l’Afrique, la seule où le pays ait été soumis à une domination unique. Les Almoravides avaient organisé une administration remarquablement habile et honnête. Ils enrichirent le pays, et les ressources qu’ils y créèrent ne furent pas anéanties pendant la guerre qui porta si rapidement leurs adversaires au pouvoir. Les Almohades ne conservèrent pas longtemps les principes austères professés par leur prophète. Ils développèrent les éléments de prospérité mis en lumière par Youssef-ben-Tachfin et portèrent la civilisation musulmane à son plus haut point de splendeur. Tous les arts furent encouragés par les successeurs lettrés d’Abd-el-Moumen, toujours jaloux de remplir leur cour des poètes et des savants les plus distingués de l’époque. Les différences de religion ne portaient nul obstacle à la faveur de ces princes, mais il fallait être lettré pour prétendre à l’honneur de les servir. Leurs secrétaires rédigeaient souvent en vers les défis et les appels aux armes. Les théologiens qu’ils placèrent dans les principales mosquées font autorité dans l’Islam. Ils attirèrent à leur cour des savants comme le médecin Aben-Zohr, le philosophe Aben-Rochd, célèbres en Europe sous les noms d’Avenzoar et d’Averroès. C’est à eux aussi que l’on doit les merveilles de Séville et cette fameuse Giralda que l’architecte reproduisit deux fois, à Maroc et près de la ville de Rabat. Leurs tombeaux, dans la ville de Tinmelel, jouissent d’une réputation de magnificence que nous ne pouvons apprécier, car l’approche en est interdite aux chrétiens. Mais nous n’avons nul motif de la mettre en suspicion, car, si le règne d’Youssef-ben-Tachfin fut celui de la justice et de la prospérité matérielle de l’Afrique, la domination des Almohades a été marquée d’un sceau non moins remarquable par le grand essor donné à la culture intellectuelle. L’Europe elle-même était alors devancée par la rive méridionale de la Méditerranée, et qui peut dire si elle n’a pas profité de ce spectacle ? Car, sous ces princes éclairés, le mahométisme n’avait pas le caractère intolérant et exclusif que nous lui trouvons partout. De nombreuses communautés chrétiennes florissaient en Afrique, y exerçaient le commerce, y pratiquaient librement leur culte. Les Génois, les Vénitiens, les Catalans, les Provençaux même s’y rencontraient en grand nombre. Des chrétiens figuraient dans l’armée des Almoravides, non comme individus isolés, mais en corps de troupe, et on en retrouve aussi dans les armées des Almohades avec une organisation plus précise encore. Dès cette époque, en effet, ces souverains avaient reconnu la nécessité des armées permanentes, que l’Europe n’a connu que beaucoup plus tard et dont l’institution nous a débarrassés du fléau des levées en masse et des bandes mercenaires.

Le système entier de l’administration militaire d’Abd-el-Moumen mériterait une étude spéciale. On y trouverait d’abord les Koumis, sa tribu natale, formant une sorte de garde du souverain ; puis les tribus almohades, dont tous les membres, soldats dès l’âge de puberté, recevait une paye régulière et quasi mensuelle, variable en temps de paix ou de guerre, possédaient, en outre, des fiefs ou ictâs qui les rattachaient au sol, où les familles attendaient leurs membres absents, touchaient une partie de leur solde, où les vieillards et les infirmes trouvaient une existence paisible et honorée. Pour seconder ces serviteurs dévoués et maintenir tant de tribus indociles, Abd-el-Moumen avait encore la garde nègre que, depuis cette époque, les empereurs de Maroc ont toujours conservée, et des corps auxiliaires arabes, kurdes, espagnols et chrétiens. Cette armée fit la force de ses successeurs jusqu’à la grande défaite des Navas de Tolosa. Quant aux institutions civiles, comme dans tous les pays musulmans, elles étaient basées sur la loi religieuse, dont un pouvoir juste et éclairé tempérait les mauvaises tendances.

Voilà ce qu’était l’Afrique aux temps où la population indigène pouvait développer librement les nobles instincts que Dieu lui a départis d’une main libérale. Voilà la prospérité qu’une longue et brutale oppression a remplacée par la misère et la barbarie. Voilà ce qui peut reparaître aujourd’hui sous la domination française, empreinte de la civilisation moderne et des grands principes de la religion chrétienne.

L’administration de l’Algérie, le régime militaire auquel elle est soumise, ont été l’objet de nombreuses critiques. Il y a là plus qu’une injustice. Des fautes partielles, des erreurs de détail ne doivent pas faire oublier le fait général. Notre occupation est la suite d’une conquête provoquée par les agressions les plus sauvages et les plus réitérées. Or la conquête est toujours un acte de violence, et aucune, ni dans l’antiquité, ni dans les temps modernes, n’a été accomplie avec autant de modération et d’humanité. Jamais, après la guerre, les vaincus n’ont été traités avec une aussi magnifique générosité, et il n’entrerait dans l’esprit de personne de comparer à la conquête de l’Algérie par les Français celle de l’Amérique par les Espagnols, celle de l’Inde par les Anglais, de la Tauride par les Russes, ni même la plus récente de toutes, celle de l’Italie méridionale par les Italiens du nord. Malgré le petit nombre d’années qui s’est écoulé depuis notre établissement, nous pouvons seuls montrer les indigènes soumis sans arrière-pensée, et plus libres, plus riches, plus heureux qu’avant notre arrivée.

Pour développer toutes les conséquences de ces bienfaits, pour hâter la fusion entre l’élément français et l’élément indigène, une chose reste à faire, mais elle est capitale. Il faut éliminer des mœurs tout ce qui y a été introduit par l’influence arabe.

On accueillera peut-être avec incrédulité un jugement si sévère sur une race que protègent le souvenir de Damas et de Bagdad, et les récits charmants de ses conteurs. Il est bien modéré cependant auprès de celui d’Ibn-Khaldoun, Arabe lui-même d’origine, mais qui avait vu toute sa vie les souffrances des pays conquis par ses pères. Parmi les chapitres si remarquables qu’il a écrits sur l’influence des diverses formes de gouvernement, on trouve ceux-ci : – De tous les peuples, les Arabes sont les moins capables de gouverner un empire. – En général, les Arabes sont incapables de fonder un empire. – Tout pays occupé par les Arabes est bientôt ruiné. – Les preuves surabondent sous sa plume, ou plutôt tout son livre porte témoignage des maux que la conquête arabe a répandus sur le monde. Et aujourd’hui que des pays si longtemps fermés ne peuvent plus se soustraire à nos recherches, que voyons-nous ? Le fils d’Ismaël, animé d’une haine immortelle contre les biens dont son père a été déshérité, s’acharnant à les détruire et incessamment occupé à reculer les bornes du désert. L’Africain luttant avec une égale persévérance à se stabiliser sur le sol qu’il cultive, s’attachant avec une constance indomptable aux restes de tant de villes construites par lui, qui se révèlent chaque jour à nos recherches, sans parler de bien d’autres dont le désert couvre encore les ruines ignorées.

L’Africain, disons-nous. Nous voudrions voir restituer ce nom à la grande race blanche qui, en dehors de l’Égypte 8, se rencontre seule dans ce vaste continent. Et, de fait, on serait fort embarrassé de lui en attribuer un autre. L’antiquité grecque et romaine ne nous a transmis que quelques désignations purement locales, plus ou moins défigurées, ou les épithètes dédaigneuses de Numides et de Berbères, synonymes de nomades et de barbares. Kabyle, ou plutôt Cabail, est un mot arabe servant à désigner les gens qui habitent sous la tente. Bédouin a une semblable origine et de plus une signification méprisante. Les noms de Touareg, d’Imouchar ne s’appliquent qu’à quelques tribus du Sahara ; toutes celles du Tell ont cherché à dissimuler leur origine et à se rattacher aux compatriotes du Prophète. L’oubli, cette suprême injustice des temps, couvre donc le nom d’un grand peuple, digne de toutes nos sympathies et répandu sur un territoire immense. Ce n’est pas là la moins singulière des énigmes que nous offre le grand continent qui s’étend sur l’autre rive de la Méditerranée.

 

 

Pierre de BUIRE.

 

Paru dans Le Correspondant en 1864.

 

 

 

 

 

 

 

 



1 Pour l’intelligence complète de cette étude, il est nécessaire de rappeler d’une manière sommaire la constitution topographique des États de Tunis, d’Alger et de Maroc, qui forment un ensemble très nettement défini. Toutes les montagnes y appartiennent à un seul système, contemporain du soulèvement des Pyrénées, et ayant la même orientation. Elles s’abaissent beaucoup à l’extrémité est et s’épanouissent par divers rameaux dans le Maroc, où elles atteignent une hauteur de plus de trois mille mètres. Nulle part la chaîne n’est unique ; il y a au contraire plusieurs plissements parallèles, s’élevant par gradins successifs, à mesure qu’on s’éloigne de la côte. Une zone accidentée et fertile, de trente à quarante lieues de largeur, borde la mer, c’est le Tell. Elle est suivie de la région des hauts plateaux, d’une altitude générale de douze à treize cents mètres, dominée par des sommets qui atteignent une hauteur double en Algérie. Les hauts plateaux se composent de bassins isolés, dont les bas-fonds sont des lacs permanents ou temporaires ; ils sont fertiles dans la province de Constantine et dans le Maroc, qui peut ainsi nourrir une population considérable, cause de sa prépondérance. Impropres à une culture régulière dans les provinces d’Alger et d’Oran, ils n’y présentent que des terrains de parcours pour les troupeaux. Les pentes terminales de cette région élevée sont adoucies au nord, raides et escarpées vers le sud, au moins dans toute la partie explorée par nous, on n’arrive au désert que par des points bien définis, des gorges abruptes, faciles à occuper et à défendre. Au pied des escarpements s’étend un archipel d’oasis, c’est le Beled-el-Djérid, ou pays des dattes.

On doit considérer comme le centre topographique de toute cette contrée la chaîne qui s’étend de Djelfâ, en Algérie, jusqu’aux sources de l’Oued-Draa dans le Maroc. Les eaux de cette chaîne s’écoulent dans toutes les directions. En petite quantité au nord, dans des lacs salés, ou dans le Chélif, qui traverse les hauts plateaux pour rejoindre la Méditerranée ; à l’est, par l’Oued-Djedi, dans les marécages du lac Melghir ; au sud par une foule de rivières qui se perdent à des distances inconnues, dans une région que l’on croit au-dessous du niveau de la mer ; enfin à l’ouest, par des rivières que nous connaissons mal, dont les unes disparaissent aussi dans les sables, tandis que d’autres paraissent se prolonger jusqu’à l’Océan.

2 Le mot de razzia, ou plutôt ghazzia, est le nom propre des incursions sur le territoire des infidèles, ayant pour but de les convertir à l’islamisme par le pillage de leurs biens et la réduction à l’esclavage de leurs familles. De sorte que, selon l’expression naïve du Cartas, les musulmans y trouvent à la fois honneur et profit.

3 Une partie des indigènes de l’oasis de Tuggurt, ou l’Oued-Righ, émigrèrent cependant, car on trouve maintenant des tribus de Righa dans plusieurs provinces de l’Algérie. Il en fut de même des montagnards du Djebel-Amour, alors nommé montagne des Béni-Rached.

4 Ces noms, que l’histoire d’Espagne nous a rendus familiers, n’ont pas été transcrits correctement par nos écrivains : il faudrait les remplacer par al Morabetin, les marabouts, et al Mouahedoun, les sectateurs du Mohdi.

5 Nous extrayons textuellement ce discours du Roudh el Cartas.

6 Dans toutes les tribus africaines qui n’ont pas subi d’une manière trop prononcée l’influence des mœurs orientales, les femmes sont entourées d’égards et de considération : il n’est même pas rare de leur voir prendre une grande part dans les affaires de la famille ou de la tribu.

7 Ces bains, abandonnés aujourd’hui, recevaient chaque année la visite de la reine d’Espagne Jeanne, fille d’Isabelle la Catholique, qui leur laissa son nom.

8 On sait que, dans la géographie ancienne, l’Égypte était comprise, non dans l’Afrique, mais dans l’Asie.

 

 

 

 

 

 

 

 

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