Au royaume de Nanabozho

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Lorenzo CADIEUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La société Historique du Nouvel Ontario veut bien nous accorder la primeur du texte suivant, qu’elle doit publier à l’automne dans ses remarquables Documents historiques (numéro 37). Nous l’en remercions vivement, et nous ne laisserons pas passer l’occasion sans citer à l’honneur cette société d’histoire régionale, l’une des plus actives et des mieux dirigées que nous ayons. L’extrait qu’on va lire est lui-même une partie d’un ouvrage en préparation sur le Père Joseph-Marie Couture, s. j. (1885-1949), missionnaire chez les Ojibwas, – ou Sauteux, – nation indienne de l’Ontario-Nord. – Le beau nom de Nanabozho, aussi sonore qu’un nom de l’ancienne Égypte, est celui du plus célèbre des démiurges ojibwas. La nation, de race algonquine, comptait environ 20 000 âmes en 1921.

 

 

LA religion a toujours joué un rôle important dans la vie des Ojibwas. Autrefois, toute la création leur apparaissait comme animée d’une foule d’esprits qui les dominaient et dont ils se sentaient dépendants. Semblables aux Hurons, ils « s’adressaient à la Terre, aux Rivières, aux Lacs, aux Rochers dangereux, mais surtout au ciel, et croyant que tout cela est animé, et qu’il y réside quelque puissant démon ». Les Ojibwas croyaient en deux dieux suprêmes : le Grand Esprit, gouvernant le monde par l’intermédiaire d’une kyrielle de demi-dieux, et le Mauvais Esprit, moins puissant que l’autre, auteur de tous les maux et souvent représenté sous l’aspect d’un serpent monstrueux. La création du monde n’était pas l’œuvre du Grand Esprit, mais de Nanabozho, héros culturel et démiurge de la mythologie algonquine. À travers les âges, son nom a subi de nombreuses déformations dont voici les principales : Nénébojo, Messou, Wisekejack, Nanibush et Nenibush. On lui attribuait la formation de la terre et la fondation de la Grande Société de Médecine, appelée Midewiwin.

La cosmogonie des Ojibwas est intéressante. Les emprunts à la Bible sautent aux yeux. On y parle de déluge, de construction d’un vaisseau dans lequel entrent toutes les sortes d’animaux ; puis, le rat musqué reçoit l’ordre de plonger pour aller chercher de la terre. Ce qu’il rapporte suffit pour la formation du globe terrestre. Cette fable indienne, malgré de graves oublis – elle ne parle pas de la création de l’homme et de la femme –, n’était pas plus ridicule que les hypothèses matérialistes sur la formation du monde.

Comme des légions d’esprits remplissaient l’univers, l’Indien avait le sentiment d’un monde dépendant de puissances magiques ou religieuses dont il fallait gagner les bonnes grâces ou qu’on devait apaiser par des supplications et des offrandes. Il cherchait à influencer ce monde mystérieux, à s’amadouer ces forces inconnues, surhumaines afin de les utiliser à son profit. Pour y réussir, deux moyens s’offraient à lui : le songe et la sorcellerie.

L’oniromancie exerça toujours une influence profonde chez les peuples primitifs. L’indien n’entreprenait rien, ne poursuivait rien, ne concluait rien sans s’inspirer de cette divination par les songes. Si, dans un rêve, le manitou lui prescrivait une chasse, une pêche, une danse, un festin ou un traité de commerce, il fallait obéir le plus tôt possible : c’était un commandement. Façon d’agir qui indique un primat dans l’ordre des valeurs : celui du sacré sur le profane.

Wabi-inini, le plus vieux sorcier de Fort Hope, racontait qu’un songe avait décidé de sa vocation. Il avait dix ans quand il jeûna pendant dix jours ; puis, il eut un rêve. Il vit un grand nombre d’animaux, une tente de sorcier qui s’élevait jusqu’au ciel, un tambour et il comprit que le roulement du tambour était comme une prière et qu’il avait été choisi pour devenir un sorcier.

L’autre moyen d’établir des contacts avec le monde supranaturel relevait directement, comme un privilège, des chamans ou sorciers ou hommes-médecins. On en distinguait trois classes : 1– le wabeno, homme-médecin qui pratiquait l’art de guérir avec des herbages ; 2 – le jessakid, devin qui exerçait le Ticakiwin ; 3 – le midé, sorte de prêtre appartenant à la Grande Société de Médecine, le Midewiwin.

L’homme-médecin jouissait d’une grande popularité. On le disait tout dévoué aux intérêts des Indiens qui n’avaient rien de plus précieux sur la terre que la santé. Sa vocation dépendait d’un songe qu’il avait eu à l’époque de sa puberté. C’est aussi en songe qu’il avait appris les vertus curatives des herbages. Comme on administrait la médecine après les incantations, on attribuait l’efficacité des remèdes au pouvoir du wabeno auprès des manitous.

Tandis que l’homme-médecin employait des herbages, le devin se servait d’une cabane cylindrique qui tremblait violemment, sans que personne ne la touchât. Le dôme de la tente tremblante était couvert. Le devin exerçait son art en plein jour, au son du tambour et des sonneries. Ses attributions étaient les suivantes : prophétiser, jeter des sorts, lire les pensées des personnes présentes et même absentes, découvrir les objets perdus, prédire une bonne pêche ou une bonne chasse. Ce rite païen, disparu dans l’Ontario-Nord, est encore en usage chez les Ojibwas des États-Unis et quelquefois pratiqué chez les Indiens du lac Mistassini.

La fonction de prophète se confondait souvent avec celle du conjureur, le djiskiu. Celui-ci officiait la nuit, sans tambour ni sonneries, dans une cabane cylindrique. Le conjureur se mettait à genoux, la face contre terre. Tout à coup, on entendait des bruits sourds : c’était le dialogue entre le conjureur et le manitou. Le conjureur avait le pouvoir d’éloigner les esprits malfaisants, d’écarter les mauvais sorts, etc.

Le midé enfin appartenait à la Grande Société de Médecine, appelée Midewiwin, sorte de sacerdoce dégénéré, réglé par des rites magico-religieux. Son fondateur, le légendaire Nanabozho, avait révélé aux humains les secrets de la médecine et les rites sacrés de la société, comportant huit degrés. On y trouvait toutes les traditions qui se rattachaient aux évènements de la vie sociale. Cette société tenait ses réunions au printemps et les cérémonies revêtaient un caractère religieux. Jeûnes et visions les précédaient. De traditionnelles fumigations de tabac ajoutaient à l’atmosphère de mystère.

Pour être admis, on exigeait trois conditions : avoir reçu une invitation en songe, suivre les différents stages de l’initiation et payer sa cotisation. L’instruction durait quelques années et coûtait cher. Le candidat prenait connaissance des mythes ojibwas et des récits folkloriques de l’origine du Midewiwin, des propriétés magiques du tambour, de la crécelle cérémonielle et des coquillages marins qui sont les emblèmes sacrés du Midewiwin ; il apprenait les chansons folkloriques et l’usage magique des plantes. On exhibait les vieilles chartes d’écorce de bouleau pour en expliquer le sens. On dansait, car les danses avaient une signification religieuse. Pendant la cérémonie de l’initiation, le sorcier exhortait les assistants à garder la religion indienne et à servir le manitou. Il leur rappelait les grands principes de la morale : respect envers le prochain, défense de mentir, de voler, de boire de la boisson enivrante ; il insistait sur les pratiques religieuses, car c’est d’après cette fidélité qu’on jugeait de la moralité d’un homme. Enfin, il les mettait en garde surtout contre les missionnaires blancs.

Le midé exerçait assurément une profonde influence. Il acquérait un grand prestige par son habileté et ses actes maléfiques. Sa position était souvent menacée à cause des inimitiés qu’il suscitait dans le collège des magiciens. Quant à la société secrète du Midewiwin, elle est disparue, s’il faut en croire Baldwin et Hallowell.

 

 

Le culte des morts

 

C’est aussi aux sorciers qu’on s’adressait ordinairement pour la sépulture des morts. Le culte des morts, chez les Ojibwas, se rattachait à leur conception de l’homme : un composé d’un corps, d’une âme et d’une ombre. À la mort, le corps en décomposition libérait l’âme qui partait aussitôt vers l’ouest, vers le pays des âmes gouverné par Nanabozho. L’ombre, qui avait la fonction d’annoncer à l’homme, de son vivant, la visite du manitou, restait près de la tombe.

Il y avait trois façons d’ensevelir les morts : sous terre, sur échafaud ou dans un arbre. Dans le cas d’une sépulture sous terre – la plus en usage chez les Ojibwas de l’Ontario-Nord –, on creusait une fosse de trois à quatre pieds de profondeur et, après avoir lavé le corps, on l’enveloppait d’écorce et on le déposait dans la fosse. Ensuite, on plaçait ses armes près de lui, on allumait un feu pour chauffer l’eau dans une bouilloire, car le défunt devait s’en servir pour le grand voyage au pays des âmes défuntes. Si l’on utilisait le mode de sépulture sur échafaud, on fabriquait une plate-forme primitive soutenue par quatre perches de huit à dix pieds ; sur cet échafaud, on déposait le cercueil contenant le cadavre soigneusement enroulé d’écorce de bouleau. À côté, pendaient à une perche quelques souvenirs du défunt. Quant à la sépulture dans l’arbre, on faisait tenir le mort sur quelques branches.

Aujourd’hui, les Ojibwas ont adopté la coutume chrétienne : ils enterrent les morts dans un cimetière. Les Indiens catholiques entretiennent avec soin leurs cimetières, peu importe leur emplacement, soit près d’un village, soit en pleine forêt. Lors de son premier voyage à la rivière Albany, le Père Couture vit, ici et là, plusieurs cimetières catholiques, protestants et païens. Il remarqua celui du lac La Croix, situé à mi-chemin entre Ombahika et Fort Hope. Entouré d’une clôture de perches bien écorcées, le cimetière catholique renfermait une vingtaine de tombes. « Quelle propreté, dit-il ! Pas une touffe de mauvaises herbes, pas une branche morte ; les sauvages ont un culte spécial pour leurs morts... »

Mais les cimetières protestants offrent un spectacle tout différent. « On y voit, poursuit le missionnaire, haches, raquettes, peaux de chevreuil, assiettes avec couteaux et fourchettes et même des paquets de tabac enveloppés d’écorce de bouleau et accrochés aux arbres... je me rappelle aussi le tertre solitaire où repose Wabosowinini, « Le Lièvre », sorcier célèbre de la bande de Fort Hope : le tambour servant à exécuter les danses de sorcellerie y est encore ; à proximité, une hache est fichée dans un arbre au pied duquel est une assiette de fer émaillé avec couteau et fourchette. Sic transit gloria mundi ! »

L’étude de ces traditions et de ces superstitions variées suscite maintes conclusions : les Ojibwas pensaient, comme tous les Indiens, que le monde était peuplé d’une foule d’esprits, plus ou moins malveillants, avec lesquels ils peuvent communiquer grâce aux songes, invocations, offrandes de sacrifices ou encore grâce au truchement des sorciers ; ils suivaient, autant par crainte que par confiance, les conseils des chamans et les cérémonies du Midewiwin ; enfin, ils avaient, et ils l’ont encore, un culte profond pour les morts, indice de leur croyance à l’immortalité de l’âme. Aujourd’hui, la métempsycose est une doctrine disparue, de même la société secrète du Midewiwin.

Cependant, il y a encore des cas de lycanthropie. En 1945, un Indien de Gore Bay, Île Manitouline, fut arrêté sous l’accusation de parricide. James Nahwaikezhik se défendit en alléguant que son père lui avait jeté un mauvais sort qui le rendait malade, menaçait sa vie et pouvait même annihiler son âme et son ombre. Le procès se déroula à Sudbury et fut l’occasion d’une étude de sorcellerie. Un jeteur de sorts, d’après plusieurs témoins indiens, peut se transformer en animal, par exemple, en chat, en hibou, en ours (d’où Bear-Walker). Il emploie des herbages, des racines, de préférence, dont le pouvoir maléfique ensorcelle la personne qui passe à l’endroit où sont placés ces herbages. La victime tombe malade et, pour conjurer la magie, elle s’adresse à un sorcier. Celui-ci lui prescrit un cataplasme ; si le remède ne guérit pas, le sorcier commande à la victime de tuer le Bear-Walker.

 

 

Lorenzo CADIEUX, S.J.

 

Paru dans Nation nouvelle

en août 1959.

 

 

 

 

 

 

 

 

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