Bloy, témoin des promesses

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Georges CATTAUI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

... antequam Gallus cantet.

Matth. 26 : 34.

 

Le prophète, dit Bloy, est surtout une voix pour faire descendre la justice. Et il ajoute : « Si l’on veut absolument, avec ou sans ironie, donner ce nom magnifique à un vociférateur de ma sorte, il faut accepter aussitôt cette conséquence, tirée de la nature même des choses, que ses cris auront le pouvoir d’accélérer les dévastations. C’est en ce sens qu’il sera prophète, autant qu’on peut l’être sans l’inspiration divine, exactement comme un homme de prière est thaumaturge. »

Bloy, s’il n’a pas reçu la « consignation des choses futures », n’en a pas moins pressenti, prévu, préfiguré l’opprobre et l’horreur de l’Apocalypse que nous vivons aujourd’hui. Jamais, avant lui, aucun écrivain n’avait poussé plus loin la translation des images prophétiques et la recherche de l’unité. À chaque page de son Journal, ce qu’il annonce avec véhémence, c’est une épilepsie de la terre : au sein de la catastrophe, il voit déjà les peuples raidir leurs bras contre la mort. (Et ces paroles, il les écrit en 1900 !) Il pense que le monde vit le Prologue d’un Drame inouï, « tel qu’on n’aura rien vu de pareil depuis vingt siècles » – et il nous convie à un certain degré de recueillement. Bloy est pareil à Jérémie : cette Parole qu’il voudrait retenir dans son cœur, elle y devient un brasier ardent ; elle est enfermée dans ses os, il n’en peut soutenir le poids : il est contraint d’être un « prophète de malheur » à tout son peuple – c’est-à-dire à l’objet de son amour et de sa tendresse sur la terre. Au sein même de la détresse, il est avide, il est impatient de voir luire parmi nous la Gloire toujours exilée. Comme son maître, Tardif de Moidrey, comme Hello, son aîné, et comme ses émules, Claudel ou Péguy, il est de ces hommes en qui revit l’esprit des anciens prophètes d’Israël. « Une main sur le Livre des Livres et l’autre sur l’Univers », ces hommes poursuivent parmi nous « la grande enquête symbolique qui fut pendant douze siècles l’occupation des Pères de l’Art et de la Foi ». Un tel art d’allégorie et d’analogie n’est pas pur jeu de commentateur ; c’est l’appréhension, la saisie du sens profond des textes sacrés à travers le réseau des métaphores. Plutôt qu’au mouvement décadent d’un Villiers ou d’un Huysmans, c’est au symbolisme médiéval que se rattache la pensée de Bloy : et non pas seulement au symbolisme du Roman de la Rose, de la Queste du Graal, mais à celui de Dante, de François d’Assise, des enlumineurs, sculpteurs et maîtres verriers de France, à celui de l’Église.

Bloy n’est pas simplement, comme l’a dit Barbey d’Aurevilly, une gargouille de cathédrale « qui vomit les eaux du ciel sur les bons et sur les méchants » ; c’est, selon le mot de son épouse, la cathédrale elle-même : « la cathédrale où le Saint-Sacrement est toujours exposé », l’immense nef, grouillante de monstres grimaçants, entre lesquels surgissent soudain des figures d’une troublante douceur... Telle est l’âme de Bloy, qu’il comparait lui-même à une Infante collant sa face aux vitraux d’un Escurial incendié ; telle est, en son itinéraire vers le Saint Tombeau, l’âme de ce Pauvre, de ce Prodigue, qui se donnait lui-même tout entier dans ses écrits et pour lequel la plus grande tristesse, la seule tristesse, fut de n’être pas un saint ; telle, parmi la clameur des Trépassés, nous apparaît cette âme, tenant à la main la fleur du Gouffre : la Fleur du Silence. En dépit de son goût de l’hyperbole et de l’invective, qui risque de le faire prendre pour un vitupérateur téméraire, un pamphlétaire désobligeant, cet homme à la fois « féroce et doux », qui s’affubla du surnom de Caïn Marchenoir et que ne faisait pas rougir l’appellation de Mendiant ingrat ; ce croyant intègre qu’un abbé d’Académie jugeait « un peu pharisaïque » ; ce « justicier obéissant », qu’un ecclésiastique belge qualifiait de « fou obscène », ne fut pas l’épave des Ténèbres mais l’épave de la Lumière ! Ce cœur souffrant, et toujours ingénu, entonnait sans cesse vers l’Esprit-Saint son hymne délirant et désolé.

Parmi les écrivains de 1900, ses fades, ses égoïstes contemporains, tout encombrés d’esthétisme, d’afféterie, tout occupés de frivolités, quel ne fut pas l’exil, la solitude de ce « chrétien magnanime », qui saignait avec Jésus, « qui était criblé de ses plaies » ? Raïssa Maritain n’a pas tort de montrer à quel point la simplicité, la grandeur, le mépris des contingences, la conviction le rendaient semblable à ces rudes porte-parole de Dieu que furent les Prophètes. Car ce rebelle, ce réfractaire, ce révolté, ce violent était docile à Dieu, comme à sa mère un petit enfant : et de l’enfance son âme avait toute la candeur.

À l’auteur du Symbolisme de l’Apparition, on pourrait appliquer ce que Claudel a dit de Tardif de Moidrey, prêtre de Jérusalem, qui fut son inspirateur, son ami, et qui repose sur la Montagne de la Salette :

 

« Personne depuis les grands siècles chrétiens, si l’on excepte Bossuet, n’avait si profondément, je ne dis pas compris, mais habité et vécu les Livres Saints. Personne ne les avait conférés et interprétés avec tant de piété et d’une intelligence qu’il serait plus juste d’appeler génie... Pour la première fois, après quatre siècles de déshérence, l’antique tradition de l’interprétation morale et symbolique, poursuivie si longtemps par les Pères et les Docteurs de l’Église, était rénovée. »

 

Certes, d’Agrippa d’Aubigné à Hugo, de Bossuet à Lamennais, la France possède une longue lignée d’écrivains dont le génie porte l’empreinte de l’inspiration biblique. C’est là cette greffe, dont parle Péguy, cette greffe de l’inquiétude judaïque sur les troncs les plus drus de la force française. Mais un Tardif, un Bloy, un Péguy, un Claudel représentent quelque chose de plus. Ils ne se sont pas seulement assimilé le lyrisme âpre et fulgurant de la langue hébraïque. Ils sont eux-mêmes devenus, en quelque sorte, des Nabis. Clamant la Vérité à tous les carrefours, prêchant à temps et à contretemps, dénonçant l’imposture et l’iniquité, exhortant les courages, exaltant les cœurs, ces « avertisseurs » jugent toute chose du seul point de vue de l’Éternel. Ils ont faim et soif de Justice : et l’on sait que cette faim, que cette soif furent le trait marquant des « Hommes de Dieu » en Israël. Bergson a dit comment l’attente d’un jour meilleur, l’appel du Messie furent la forme même de leur oraison : car, tandis que la ferveur mystique portait le Grec et l’Hindou vers l’extase contemplative, elle tendait le Juif, elle le bandait comme un arc vers le Cœur encore invisible d’où coule toute miséricorde. Tels sont, parmi nous, ces Français pour qui le Messie est déjà venu, mais qui, toujours impatients, toujours insatisfaits, veulent déjà le saluer dans sa Gloire. Si, dans l’humble « fils de Joseph », ils ont reconnu le « Fils de David » triomphant, ils n’en sont pas moins inconsolables, ayant vu sur la terre le Juste toujours bafoué. Le Breton Hello n’a pas seulement la nostalgie de la Judée ; il ne rêve pas seulement des blancs ruisseaux de Chanaan : c’est la Jérusalem céleste, de jaspe, de sardoine et d’améthyste, qu’il lui faut. Et que dire de Bloy ? Ce Périgourdin, c’est sur la colline sainte de Montmartre, nouvel Horeb et nouveau Sinaï, qu’il se fait le Promulgateur de l’Absolu. Imprécateur vociférant 1, il est le frère de Jérémie et le frère de Savonarole. Un même tourment l’obsède. Une même atroce vision le hante. Il ne peut plus se taire. Car cet homme attentif aux Paroles et aux Promesses, ce témoin de la Promesse sans repentance faite au vieil Israël, et de l’irrévocable Promesse quatre fois confirmée par Marie à la Fille Aînée du Nouvel Israël, cet homme qui vit dans l’attente de la Justice et de la Gloire – non pas de la gloire humaine mais de celle où le Dieu terrible fait éclater sa Présence – voici qu’il entend aussi s’élever la voix de Menace et de Réprobation.

 

« Ce sera le temps des ténèbres, a dit la Sainte Vierge, l’abomination dans les lieux saints, la putréfaction des fleurs de l’Église et le Démon roi des cœurs... Il y aura, une guerre générale épouvantable... On ne verra plus qu’homicides, on n’entendra plus que bruit d’armes et que blasphèmes... La terre deviendra comme un désert. »

 

Ce voyant, il sait qu’il est fait pour attendre et pour, sans cesse, en attendant, se ronger : son martyre à lui, c’est d’endurer la « fétidité d’une conversation mondaine », la « contagieuse putréfaction d’une âme bourgeoise », la mort lente que procure « la sottise portée en triomphe, l’horreur de la sentimentalité religieuse substituée partout à la charité ». Si Jésus a, selon saint Marc, commencé d’avoir peur en voyant s’approcher l’heure de sa passion, comment ce pauvre homme de Bloy ne craindrait-il pas pour son âme, qui n’échappera pas, il le sait, « à son destin de spectatrice des immolations infernales » ?

Ce n’est pas, comme l’autre, « par un long et raisonné dérèglement de tous les sens » que Bloy s’est fait voyant. C’est en se nourrissant de l’Écriture. Il est cet homme qui mange la Bible, qui la dévore, selon l’instruction donnée par l’Ange à saint Jean. Il est ivre d’une ébriété divine ; il est enivré du vin de la Parole scripturaire.

Il ne faut pas se laisser impressionner défavorablement par certaines images, certains rapprochements hardis auxquels Bloy peut avoir recours lorsqu’il parle des choses sacrées. Il croit fermement, il l’a dit plus d’une fois, que tous les personnages bibliques, « les méchants aussi bien que les bons », sont des figures du Sauveur, lequel fut, en même temps, l’Innocence même et le Péché même, ayant tout assumé indiciblement. Tel a été le sentiment ou, pour mieux dire, la doctrine des anciens et saints interprètes qu’on nomme les Pères de l’Église. C’est ainsi qu’on peut dire, sans aucune témérité, qu’Abel est une figure de Jésus et que Caïn en est une autre non moins évidente. De même pour Isaac et Ismaël, pour Jacob et Ésaü, etc.

Et, dans une lettre à un religieux, Bloy s’explique sur sa façon de lire le Saint Livre. C’est ainsi que, dans les deux songes de Joseph, il voit une saisissante préfiguration : « l’échanson devant être rétabli dans sa charge et donner le calice au Roi ; l’autre, qui donnait le pain, devant être mis en croix ; et tous deux dans le délai de trois jours ». Comment ne pas reconnaître l’admirable symbolisme et l’indicible beauté de cette histoire où Notre-Seigneur est montré sous son double aspect de gloire et d’ignominie ?

Le poète de la Pauvreté sait que l’histoire est « un tissu d’abominations » : Elles furent jadis intermittentes et locales. ... La Colère avait des haltes, des sursauts, des translations soudaines, d’imprévus retours. Maintenant il la voit planer sur toute la terre : Elle est comme un immense nuage noir très bas qui couvrirait tout, ne laissant à personne un espoir quelconque d’échapper à la destruction. Il entend le cri d’agonie que pousseront les âmes dans l’angoisse lorsqu’elles verront se déchirer le voile des apparences, et s’ouvrir tout à coup le cœur de l’Abîme : qui est le Cœur de Dieu, le Cœur de Jésus-Christ.

Bloy cependant voit dormir le monde entier, « le monde devenu aveugle »... Il entend dans cette nuit le chant des Coqs, le Cantus Gallorum, en lequel il reconnaît un sens prophétique d’une précision singulière. Le Coq de l’Évangile, le Gallus des prophéties, l’Annonciateur et l’Éclaireur de Gaule évoque pour lui quelque similitude mystérieuse et le fait penser à la vocation « infiniment unique » de Jeanne d’Arc, cette jeune fille de dix-neuf ans qui sauve la France à elle toute seule et qu’il voit condamnée, reniée, suppliciée horriblement par ceux mêmes qu’elle délivre. La vocation de la Pucelle apparaît à Bloy comme le prodige des siècles : « le plus haut miracle depuis l’Incarnation », et cela en raison de « la prééminence infinie du nouveau peuple de la Promission chrétienne ». Il reconnaît dans Jeanne « la préfiguration de cette Vierge qui sera victorieuse des hommes et des démons ». Il voit Jeanne créant « le royaume très particulier de Jésus-Christ – la Lieutenance – et Napoléon dilatant prodigieusement ce royaume pour y instaurer l’image grandiose du futur Empire du Saint-Esprit ».

Sans doute Bloy sait-il que le Christ est venu pour tous les hommes, pour tous les peuples, selon le message que l’Apôtre a transmis aux Galates, à ces Gaulois d’Asie cousins de ceux dont les Français sont issus. Mais, pour lui, le privilège exclusif de la France n’en demeure pas moins un mystère : « Quelles que soient ses infidélités ou ses crimes, elle est rédivive sous le couteau du châtiment ! » Et, dans un cri qui rappelle le mot de Péguy, Bloy proclame amoureusement :

 

« Dieu n’a que la France ! Si elle périssait, la foi subsisterait peut-être encore quelque part, fût-ce dans un coin du pôle, avec la frileuse charité, mais il n’y aurait plus d’espérance !... »

 

Et, sous la même forme hyperbolique, dont il faut savoir interpréter l’intention, le Pèlerin de l’Absolu proclame :

 

« La France intégrale, homogène, la France géographique, telle qu’on la voit depuis trois cents ans, était nécessaire à Dieu parce que sans elle il n’eût pas été et ne serait pas complètement Dieu. Quels que soient ses infidélités ou ses crimes, quelque affreuse que doive être l’expiation, il ne permettra pas qu’elle succombe, ayant besoin d’elle pour sa propre gloire. »

 

Après le Peuple élu, il n’y a pas sur terre, selon Bloy, de peuple que l’Éternel ait aimé plus que la France. Et Bloy sait que la prédilection du Père de toute grâce ne se justifie que par son bon plaisir, « qui est parfaitement et adorablement inscrutable ». Bloy se souvient que « la Race qui fut autrefois le Peuple de Dieu, devenue pénitente mondiale, étonne la terre depuis vingt siècles par sa persistante... paralysie », en attendant l’heure où son Premier-Né lui commandera d’emporter son grabat dans sa maison... Mais, pour la France, qui « est une adoptive secrètement préférée depuis toujours », Bloy proclame qu’elle n’aura jamais besoin de grabat !...

On a dit de la France au temps de Jeanne d’Arc qu’aucune nation jamais n’était descendue plus avant dans la mort. Mais ne dira-t-on pas la même chose au temps de la Ligue, au temps de la Commune, aux plus sombres heures de 1940 ? Or, à peine la Pucelle d’Orléans a-t-elle paru que le Royaume de France ressuscite !

Pour l’auteur du Salut par les Juifs, « nous sommes toujours dans chacun des plis du tablier de l’Histoire : malgré la mort, nous sommes immortels »... C’est que le temps n’est qu’une « imposture de l’Ennemi du genre humain, que désespère la pérennité des âmes ».

 

« L’Histoire de France, écrit-il, est quelque chose comme le Nouveau Testament continué, comme une parabole immense omise par les quatre Évangélistes qui auraient à peine osé y faire allusion. Les mots gallus et gallina, extrêmement rares dans l’Écriture, ne prennent un sens qu’à l’heure terrible où tout va être consommé. Considerate lilia agri... Voyez comme ils croissent, les Lys du champ !... Le Maître ne s’explique pas davantage. Il les exhale dans la vision substantielle, ces mots étranges, ces mots créateurs. Il sait qu’il ne faudra pas moins d’une demi-douzaine de siècles pour que ces lys croissent, en effet, sur l’emblématique champ d’azur, et le nom de Salomon qu’il prononce aussitôt après avoir nommé l’herbe mystérieuse, n’évoque-t-il pas immédiatement tout le Cantique : Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui ; mon bien-aimé est celui qui paît au milieu des lys, jusqu’à ce que le jour naisse et que se dissipent les ombres... »

 

Dans une page prophétique de la Femme Pauvre, Bloy voit la France poussant un cri ; il la voit se réveillant « de ses abominations comme d’un cauchemar ». Et il conclut : le cantique de pénitence du vieux Coq des Gaules ressuscitera l’univers !

Héritier de saint Jean à Patmos, et, comme lui « Fils du Tonnerre », ce visionnaire, que n’est-il encore parmi nous pour contempler ce que nous allons voir ; pour entendre ce chant du Coq, ce cantus Gallorum annonciateur du Jour ; pour voir, tel que l’a vu Michel de Notre-Dame, le Coq de Gaule, le Gallus des Prophéties, chanter victoire dans la nuit du triple reniement et se dresser dans la lumière ?

La France est pour Bloy le SECRET de Jésus :

 

« Le secret profond qu’il ne communiqua point à ses disciples et qu’il voulut que les peuples devinassent... Pourtant, un jour, à la veille même de sa mort, dans l’ivresse du premier Banquet eucharistique, il ne put se contenir tout à fait et il fallut qu’il en laissât voir quelque chose. « Antequam Gallus cantet. » Prends garde au Coq, Pierre, tu ne pourras me renier sans que le Coq chante et ne te confonde. Prends garde au Coq et prends garde à toi, mon Pasteur, dans tous les siècles des siècles ! Si on se rappelle que la Parole sainte est toujours en similitudes et en figures, que penser d’une réprimande consignée avec tant de soin par les quatre Évangélistes, et qui oserait se pencher sur cet abîme ? Ah ! que la France est désignée ! la France des Lys, la France du Coq, la France du bon Pain et du bon Vin ;... la France des Croisades, la France qui s’est soûlée de son propre sang lorsque le Sang du Christ lui a manqué et qui est devenue instantanément la Gorgone de l’univers ; la France, pour tout dire, que la Souveraine des cieux en personne voulut visiter jusqu’à trois fois en un demi-siècle, aux heures de tribulation excessive, se souvenant que cette image de son Royaume lui fut autrefois confiée... »

 

C’est que Bloy, méditant la parole de saint Paul sur les choses que nous connaissons maintenant en énigme et comme dans le miroir, reconnaît dans la France elle-même :

 

« Ce miroir ardent par qui tous les habitants du globe reçoivent, comme ils peuvent, dans leurs yeux brûlés de ses flammes, l’éblouissement surnaturel de la Face de Jésus-Christ. C’est par ce miroir seulement que les « gestes de Dieu » sont manifestés... La monarchie était son support unique, nécessaire, indiscutable, la Monarchie en forme de Lys d’où procédaient toutes les monarchies et qui ne ressemblait à aucune autre. »

 

Bloy se faisant de la vocation de la France une si haute idée, ne risque-t-on pas de le confondre avec ces esprits tendancieux et chauvins qui s’efforcent de promouvoir, à toute occasion, la primauté temporelle de leur patrie ? À dire vrai, l’auteur de Sueur de Sang n’a rien de commun avec de tels hommes : jamais il ne témoigne la moindre indulgence envers les machinations machiavéliques par lesquelles les politiciens veulent instaurer, au bénéfice de telle ou telle nation, un ordre despotique ennemi des libertés chrétiennes. Si Bloy parle de l’adoption de la France par l’Église, il fait de cette précellence et de cette aînesse découler pour chaque Français non des droits mais des devoirs, des renoncements, des sacrifices. Envers tout esprit de compromission, envers toute avarice tribale, tout orgueil pharisaïque, il n’a que hargne et que mépris. Louis XIV n’a pas plus grâce devant ses yeux que Charles VII. Et s’il nous donne du Destin de Napoléon une prodigieuse idée, s’il interprète puissamment tout ce que la grandeur mythique d’une telle âme symbolise et préfigure au seuil de l’apocalypse entrevue, Bloy ne montre point de coupable tolérance pour les erreurs de l’empereur : sa colère vengeresse – dont il a souligné qu’elle est l’effervescence de sa pitié – ne ménage pas le tyran. On pourrait dire que Bloy, comme Péguy, ne veut pas que la France soit mise en état de péché mortel. Semblable aux rédacteurs des Chroniques de l’Écriture, il cherche à retracer dans l’Histoire le plan divin. Si l’élection demeure irrévocable et si les dons de Dieu sont sans repentance, les fruits de l’élection dépendent de la fidélité de l’élu. Dans Jeanne d’Arc et l’Allemagne, notre moderne Ézéchiel atteste que « la Pucelle fut vraiment une Sainte 2 et l’écolière prédestinée de saint Michel, stratège des armées du ciel, qui lui avait appris à lire dans un livre très mystérieux... »

 

« Il a plu à Dieu, note-t-il, de faire spontanément de cette petite bergère un grand capitaine, sans rien ôter de sa simplicité... » « Jeanne d’Arc était trop la fille de l’Esprit-Saint pour n’avoir pas été prophétesse au moins autant par ses actes que par ses paroles. Il suffit d’avoir lu son histoire pour sentir avec une force extraordinaire qu’on est en présence d’une préfiguratrice. Elle est femme, elle est vierge, elle n’a pas vingt ans et son nom est synonyme de délivrance. »

 

Dans le Procès de Rouen, Bloy voit avec évidence un étonnant parallélisme entre les jugements iniques prononcés sur Jésus, Sauveur des Hommes, et Jeanne, salvatrice du Royaume de France. Tout s’y retrouve, jusqu’à ce Barabbas qu’on préfère au Juste : ce n’est pas Jeanne mais un prisonnier coupable de viol que le chapitre de Rouen, faisant usage de son droit de grâce, rend à la vie et à la liberté.

Bloy nous montre Mgr Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, ancien recteur de l’Université de Paris, et l’un des plus illustres théologiens de son temps, « engagé dans la cause antinationale » ; il fait éclater à nos yeux la bassesse, la corruption, la couardise des juges de l’héroïne ; il désigne du doigt l’Université et son grand maître abject, flagornant les dominateurs étrangers, tandis que « le peuple des villes et des campagnes était demeuré fidèle, dans ses sympathies, à celle que trahissaient les grands et la fortune ». Bloy n’épargne pas non plus le « roi fainéant » qui, résistant à la pression patriotique de tout un peuple, « à l’enthousiasme des milices urbaines, se dérobait, couvrant de son lâche silence les crimes de son entourage » ; il dénonce par-dessus tout les entreprises sournoises et scélérates de La Trémoille, « cet homme avide, cabaleur, despote, faux », qui « eut l’art de se faire un nom et une fortune en louvoyant entre tous les partis », et qui, grâce à son ascendant sur la cour de Bourges, concentra dans ses mains la direction de toutes les affaires » ; il démasque Régnault de Chartres, archevêque de Reims, Chancelier de France, qui, « sceptique et envieux », fut le « principal instrument d’iniquité » du parti politique et « réaliste » ; de cette meute atroce, l’historien qu’inspire une colère vengeresse n’exclut pas Gaucourt, capitaine jadis célèbre par sa défense héroïque d’Harfleur, mais qui, « vieux soldat peu favorable à la gloire des nouveaux venus », n’admet pas qu’une « fille des champs » puisse lui en remontrer et se fait porteur de propositions humiliantes au Duc de Bourgogne ; il évoque enfin le « grouillement immonde » des ennemis de Jeanne, les uns aveugles, comme ce Le Maçon « fidèle à la discipline... de la Trémoille » ; les autres qui, quoique « exempts de mauvaises passions », « passent leur vie au milieu des intrigues sans jamais les soupçonner », ces hommes considérables n’étant le plus souvent que « l’écho d’autrui ». Au milieu de cette triste séquelle – dont on ne peut, hélas ! exclure quelques lamentables docteurs dominicains, esclaves du pouvoir civil au nom de je ne sais quelle obéissance déplacée – une grande figure apparaît et sauve l’honneur de l’Église de France : c’est celle de ce Cardinal d’Estouteville qui, à Rome, se fit l’avocat de la « Bonne Lorraine » et obtint sa réhabilitation.

Aux yeux de Léon Bloy s’affirme et s’éclaire la permanente actualité du drame. La Vierge d’Orléans est méconnue comme le fut Jésus. Et voici que la Vierge des Vierges, apparue à La Salette, est à son tour méconnue comme Jeanne ! Il en sera toujours ainsi. Ici comme là-bas, Dieu est renié trois fois antequam Gallus cantet !... Mais cette France pécheresse, Bloy la compare à cette Madeleine que le Seigneur choisit et releva parce qu’elle avait beaucoup aimé, à cette Madeleine que la tradition fait aborder au rivage gaulois et mourir à la Sainte-Baume, Haut-Lieu où saint Louis, à son retour de Terre Sainte, ira s’agenouiller et prier.

L’essence française est pour Bloy, malgré tout, une chose tellement à part qu’il ne trouve à lui comparer que l’essence juive :

 

« L’estampille de l’une et l’autre race paraît être, écrit-il, la nécessité divine, l’ineffable et irréfragable Décret qui les associe pour jamais aux vicissitudes providentielles. Celle-ci crucifie son Dieu parce qu’il est le fils de ses Rois, celle-là fait mourir le fils de ses Rois parce qu’il est la plus claire image du Fils de son Dieu, et le dénouement du drame de l’Homme est à leur merci. Mais ce dénouement est inconnu, et voilà pourquoi les larmes de la Salette ont coulé. »

 

Cette apparition de Notre-Dame des Sept Douleurs dans le ravin de la Céziat, au pied du mont Gargas, elle est l’évènement qui domine la vie et l’œuvre de Bloy. Et d’abord, il est né en 1846, l’année même de la Salette : cette coïncidence a pour lui la plus profonde signification. « Quand vous penserez que Dieu vous abandonne, avait dit Tardif au Désespéré, allez vous plaindre à Dieu sur cette montagne. » Le Désespéré se souvient de sa promesse. Il est, dès sa jeunesse, poussé vers la Salette irrésistiblement. Il veut planter « sa tente de mendiant », dit-il à Hello, sur la montagne sainte où il a l’espérance très ferme de recevoir de nouvelles lumières. Il a de fortes raisons de croire que « le discours de la Salette contient, sous une forme extrêmement symbolique et enveloppée, le secret qui désespère Lucifer. C’est la première parole publique et universelle que Marie ait prononcée depuis la noce de Cana ».

Tout dans la Salette – l’apparition, les menaces, les promesses – tout semble fait pour combler l’attente de Léon Bloy. Nous sommes transportés au cœur de l’Ancien Testament. Les montagnes, âpres, dénudées évoquent les Hauts-Lieux de Chanaan : le mont Gargas est un autre Thabor, un autre Carmel. Les Bergers, Mélanie et Maximin, ont l’innocence et la sauvage rudesse des pâtres de Judée. La « Dame en feu » parle de cette même voix qu’entendirent les Patriarches et les Prophètes. Le vêtement que porte la Dominatrice des Cieux est semblable à celui du Grand-Prêtre de Jérusalem. Tout ici porte l’empreinte biblique, tout jusqu’à cette Mère en larmes, cette Rachel assise et qui ne veut pas être consolée « parce que ses enfants sont menacés de n’être plus ».

Cette Marie qui est la Croix elle-même, elle est, sans doute, « reine du monde entier », mais elle est plus spécialement et, dit Bloy, « plus amoureusement » reine de France, puisque la France lui a donné cette gemme magnifique. D’ailleurs c’est la France qu’elle a choisie pour se manifester trois fois en trente-trois ans. La Salette, Lourdes et Pontmain sont la triple affirmation de cette mystérieuse et persistante prédilection. Elle est ici et elle semble dire à la façon de saint Pierre :

 

« Il m’est bon d’être ici, et je veux y construire trois tabernacles, un pour Moïse, libérateur et précepteur de votre peuple, un autre pour Élie, prophète de l’Incarnation de mon Fils et précurseur de son Précurseur, un autre enfin pour Mon Fils lui-même, auteur de la Foi et consommateur de la Gloire. »

 

Ce que Bloy devine déjà, ce qu’il pressent, c’est que le Discours de la Salette a des sous-entendus terribles qu’il est à peine possible de formuler, mais que l’avenir dévoilera... « Le peuple ne veut pas se soumettre, et la Cité du Très-Haut est forcée ! »

« Mon Royaume n’est pas de ce monde », a dit le Sauveur. Mais c’est pour un royaume de ce monde que Jeanne a souffert ; c’est un royaume de la terre que Notre-Dame de Pontmain délivre ; c’est cette Lieutenance, cette image du vrai Royaume, que protège saint Michel, où Notre-Dame de Lourdes apparaît, et que met en demeure, à la Salette, la Mère des Sept Douleurs : or ce royaume est celui de Clovis et de saint Louis, c’est la Fille Aînée de l’Église.

 

« Elle se souvient d’avoir adoré et brisé toutes ses idoles, y compris sa propre image, étant à la fois indocile et spirituelle, mutinée et repentante, comme ces enfants de l’amour qu’il est difficile de punir. Elle a été punie cependant, durement quelquefois. Elle l’est aujourd’hui, elle le sera demain. »

 

Mais combien faudra-t-il encore de ces reniements, se demande Bloy, pour que se décide enfin à chanter le « Coq » de France ?

 

« Car, c’est la France, affirme-t-il, qui est désignée par le Texte Saint. La France dont le Paraclet a besoin ; la France où il se promène comme dans son jardin, et qui est la Figure la plus expressive du Royaume des cieux ; la France réservée, quand même, et toujours aimée par-dessus les autres nations, précisément parce qu’elle paraît être la plus déchue, et que l’Esprit Vagabond ne résiste pas aux prostituées. »

 

Oui ! Au-dessus de l’abominable spectacle qu’offre l’Histoire, deux choses seules surmontent : l’indéfectible prééminence de la Papauté et l’inaliénable suzeraineté de la France. Rien ne prévaut contre les deux privilèges : « Ni l’hostilité des temps, ni les révolutions, ni les défaites, ni les reniements, ni les inconscientes profanations de la sacrilège bêtise ! »

Il fallait un génie véritablement prophétique pour voir dans l’opprobre et les tribulations de ce siècle l’annonce de si grands prodiges. Toute la grandeur de Bloy réside dans les intuitions de son cœur. Ce cœur qui a reçu de Dieu le don des larmes, quel étonnant alliage de candeur et de sagacité nous trouvons en lui ! Sous le ton brusque et bourru de ce grognon (digne héritier des grognards de l’Empire), quelle fidélité se dissimule, et quelles larmes étouffées ! Car c’est à notre cœur, un de ses amis l’a dit, que s’adresse avant tout l’auteur de Celle qui pleure. Il se sent responsable de toutes les âmes. Il n’y a pour lui qu’une seule réalité, c’est celle des âmes, celle des choses invisibles, avec lesquelles il établit des communications mystérieuses. Il se sent de plain-pied avec « cette excessive misère de tous les hommes ». En Charlemagne, en Napoléon, en Jeanne d’Arc, quand l’éblouissement de l’Héroïsme a disparu, il ne voit que « des proches, de très humbles frères dans l’immense troupeau des cohéritiers de l’Expulsion. Les chants de gloire, les cris d’enthousiasme, les acclamations populaires n’existent plus, n’existèrent jamais que dans un rêve qui s’est dissipé. Il n’y a plus que des larmes de pénitence, de compassion, d’amour ou de désespoir, fleuves lumineux ou sombres qui vont aux golfes inconnus. »

Comme ceux de la Race Aînée qui furent les pères du Fils de l’Homme, Bloy attend aussi le Visiteur, le Consolateur : il sait que Quelqu’un doit venir, quelqu’un qu’il entend galoper au fond des abîmes : car « la France de Dieu, le Royaume de Marie ne pouvant pas périr, il faut bien qu’Il vienne. Quand il paraîtra enfin, quand il frappera à la porte des cœurs avec le pommeau de l’Épée divine, le réveil de tous les aveugles sera prodigieux ».

Comme tous les poètes, qui ne savent conter que l’Éden perdu, notre exégète des Lieux-Communs est à la recherche du Paradis Terrestre, de ce Jardin de Volupté descendu tout près des Enfers avec sa glorieuse Lumière, et où le Bon Larron, saint Disrnas, a pour mission et privilège d’introduire les âmes. Ce voleur repenti, ce misérable, crucifié à la droite du Christ, et à qui le Christ promet d’être transporté aujourd’hui même en Paradis, notre pauvre bonhomme de Bloy ne lui ressemble-t-il pas étrangement ? Je le vois, cet amoureux de l’Amour, qui sait si bien que la Souffrance humaine est l’objet de la convoitise du Tout-Puissant, je le vois ce Désespéré plein d’espoir, ce Mendiant reconnaissant, ce Pauvre prodigue et munificent, cet homme inconnu de tous – et de soi-même ! – je le vois debout, au bord du gouffre, tenant en main la Fleur du Silence : il discerne ce que nul autre ne voit, il entend ce que nul autre n’entend ; et voici que le Messager de la Promesse se tient devant lui, l’appelle, lui donne enfin ce nom incommunicable qui est le sien, et dont son nom terrestre ne fut qu’une transcription balbutiée.

 

 

 

Georges CATTAUI.

 

Paru dans Léon Bloy,

édition du centenaire 1846-1946,

onzième Cahier du Rhône,

Éditions de la Baconnière, 1946.

 

 

 

 

 

 



1 Avec un sens véritablement prophétique, la mère de Léon Bloy disait à son fils enfant : « Tu n’es qu’un bœuf, mais un bœuf dont les mugissements étonneront la chrétienté. » 

2 La canonisation de Jeanne ne devait être prononcée que quelques années après la publication de ce livre (1915).

 

 

 

 

 

 

 

 

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