Le christianisme et l’Église

À L’ÉPOQUE DE LEUR FONDATION

PAR M. LE DOCTEUR DOELLINGER

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

F. de CHAMPAGNY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL ne faut cependant pas dire trop de mal de l’Allemagne. Elle a des Strauss, des Feuerbach et des Bauer ; mais elle a aussi des Hengstemberg, des Tholück et des Doellinger. Il y a une Allemagne incrédule, et il y a une Allemagne croyante, même parmi les savants. Je sais bien qu’on est parvenu à effacer celle-ci au profit, exclusif de celle-là, et que, quand les lettrés de côté-ci du Rhin disent : l’Allemagne, il est bien entendu que c’est l’Allemagne incrédule ; que Neander, Reithmayer, Doellinger n’ont rien écrit, ou plutôt n’ont jamais existé ; que, sur l’autre rive du fleuve allemand, il n’y a de religion que celle d’Hegel, et que le livre du Dr Strauss est le catéchisme qu’on enseigne aux petits enfants.

Je sais encore quels efforts sont faits autour de nous pour nous présenter et nous faire accepter cette incrédulité allemande, habillée, comme on disait autrefois, à la française. On lui ôte ses allures pédantes, on lui retire son manteau d’érudit ; on a beaucoup moins de logique, de science et même de critique ; on a beaucoup plus de style et de fantaisie. On se garde de dire que cette incrédulité allemande est loin d’être une, que Tubingue est en guerre contre Berlin, qu’Ewald tient eu grand dédain les « impudentes bévues de Bauer », que le Dr Strauss est discrédité. On n’en mêle pas moins ensemble Tubingue et Berlin, Ewald, Strauss et Bauer, et on en fait, en y ajoutant toute sorte d’agréments littéraires, quelque chose qui s’appelle « l’exégèse allemande ».

Je sais tout cela ; mais ce n’est qu’une raison plus forte pour mettre en lumière des travaux d’une nature différente qui, de l’autre côté du Rhin, ont tout autant de notoriété et plus d’importance que ceux de Bauer et de Strauss. La presse catholique nous a donné la traduction en notre langue de la Vie de Jésus-Christ du docteur Sepp, œuvre d’érudition curieuse et universelle (sauf certaines conjectures hasardées), et dans laquelle, plus complètement que partout ailleurs, a été faite la vérification et l’explication des livres évangéliques par la géographie, l’histoire, la chronologie, je dois même dire l’astronomie. Je n’ai pas besoin de rappeler aux lecteurs du Correspondant que c’est une main amie, aujourd’hui refroidie par la mort, qui a accompli l’œuvre chrétienne de faire passer Sepp dans notre langue.

Des catholiques ont traduit aussi plusieurs écrits de l’abbé Doellinger, l’un des savants de l’Allemagne que la clarté de son langage, son allure méthodique, l’absence d’abstractions et de nuages rendent plus acceptable aux lecteurs français. Aujourd’hui encore M. l’abbé Bayle, dont les excellents travaux hagiographiques sont bien connus des catholiques français, consent à n’être que traducteur, et nous donne un livre qui est, à sa façon, une réponse aux œuvres de l’incrédulité moderne et une réponse d’autant meilleure qu’elle les a précédées. Il traduisait, il y a peu de temps, un livre de l’abbé Doellinger relatif aux circonstances actuelles, livre qui peut passer, je ne dirai pas pour une amende honorable, mais pour une explication (l’Église et les Églises). Il traduit aujourd’hui un autre livre du même écrivain sur la question toujours vivante et toujours actuelle des origines du christianisme.

Du livre même nous avons peu de chose à dire. On connaît les qualités du Dr Doellinger, la clarté de sa forme presque française, la sûreté de son érudition, la rectitude de son jugement. On parle trop des rêveries et des imaginations allemandes ; un pays qui produit des écrivains comme celui-ci ne vit pas tout entier dans les nuages. Ce livre, du reste, nous l’espérons, n’est qu’un commencement, et sera continué par une histoire complète de l’Église primitive. La vie du Sauveur y est esquissée en quelques pages, puis celle des principaux apôtres, de ceux qui ont participé à la rédaction des Livres inspirés, puis leur doctrine et la doctrine de l’Église. C’est le Nouveau Testament, sous une autre forme, exposé, expliqué, commenté. Il ne faut chercher ici ni imagination, ni rêveries, ni conjectures. Ce n’est pas ici un livre fait avec quatre volumes en face de soi, en revenant de Syrie et après avoir passé par l’Allemagne rationaliste. C’est un livre tout positif et tout sérieux, fait avec les seuls documents qui nous restent de l’Église de ce temps, c’est-à-dire avec les livres inspirés, mais les livres inspirés auxquels s’ajoute comme éclaircissement et comme commentaire toute l’antiquité dogmatique et historique. Il n’y a rien ici pour la poésie, encore moins pour le paysage ; il n’y a rien pour le mythe ; il n’y a rien même pour la légende. Certains faits, sur lesquels il y a eu controverse entre les catholiques, mais que la tradition affirme ou qu’au moins la piété chérit, ne sont ici mentionnés ni pour ni contre. Des livres apocryphes, quels que puissent être leur intérêt et leur valeur, il n’est pas question non plus, si ce n’est une ou deux fois pour les démentir et signaler les traces d’une origine hétérodoxe. Ne nous en plaignons pas ; s’il tait certaines choses, il est d’autant plus en droit d’affirmer le reste. Il peut être bon qu’il y ait au sein de l’Église des esprits critiques, et critiques même jusqu’à l’excès, pour confirmer l’ensemble qu’ils admettent par leur scepticisme à l’égard de quelques détails qu’ils repoussent. Je ne dis pas, du reste, que le Dr Doellinger soit de ces esprits difficiles ; seulement, dans ce livre, qui n’a pas la prétention de tout dire, il s’en tient au plus capital et au plus incontestable.

Nous avons donc à remercier le traducteur, d’autant plus que lui du moins est un traducteur digne du livre. Dans la plupart des traductions, et surtout des traductions d’après l’allemand, il semble que le traducteur, à force d’étudier la langue de son livre, ait oublié la sienne. Elles sont pleines de germanismes d’expression, de forme et de style qui vont jusqu’à les rendre incompréhensibles. Souvent encore et très souvent, le traducteur, quelque intelligent qu’il soit d’ailleurs, ne sait pas la chose dont il s’agit ; à force d’étudier le mot, il oublie la chose ; il traduit la phrase, il ne prend pas la peine de comprendre l’idée. De là des bévues incroyables qui déparent des traductions sorties souvent de mains très habiles. Ici, il n’y aura à craindre rien de pareil. Le Dr Doellinger n’est pas trop Allemand et M. l’abbé Bayle est très Français. Il transporte les idées d’une langue dans l’autre ; mais, avant de les transporter, il les a comprises, tandis que certains traducteurs ressemblent aux facteurs de la poste, qui transportent les lettres, mais ne les ouvrent pas. Qu’il me permette seulement une toute petite critique de puriste et de pédant. Comment a-t-il pu dire : « le livre pontifical clôturé par le pape Félix ? » Ce mot-là n’est pas du germanisme, c’est du journalisme, ce qui est bien pis.

 

 

F. de CHAMPAGNY.

 

Paru dans Le Correspondant en 1864.

 

 

 

 

 

 

 

 

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