Louis Le Cardonnel

PÈLERIN DE L’INVISIBLE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Raymond CHRISTOFLOUR

 

 

 

 

 

 

1938

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À

 

GEORGES BERNANOS

 

Chevalier du Christ

 

son fervent admirateur et ami

 

                                             R. C.

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE

de

Georges BERNANOS

 

 

Personne ne met en doute que Louis Le Cardonnel soit un grand poète, chaque fois, du moins, qu’il ne cède pas au démon de la rhétorique, et à la plus dangereuse, la plus savante, toute gonflée du suc humaniste, le beau serpent aux marbrures dorées, qui étouffa dans ses replis, au berceau, l’École romane. Mais les amis de la poésie trouveront dans le livre subtil, tendre et pieux de Raymond Christoflour de quoi faire apprécier l’homme et le poète. Charmant Christoflour ! On comprend qu’un artiste trop sensible, à la sympathie ombrageuse, aux grands mouvements d’humeurs irrésistibles, pareils à ceux qui jettent soudain, contre les barreaux de la cage, les nobles oiseaux prisonniers, l’ait choisi pour disciple. Il est né confident d’un poète, ou plutôt le confident de la Poésie. Car la Poésie a ses amants, auxquels il semble qu’elle pardonne tout, les trahisons, les ironies, les injures, et dont les rares caresses lui coûtent cher. Mais elle se console avec ses amis. Peut-être ces derniers méritent-ils seuls le nom de poètes, n’eussent-ils jamais écrit ? C’est à eux que l’éternelle exilée parmi les hommes, laissant le sceptre et la couronne, ouvre les secrets de son cœur royal, de son cœur enfantin. À eux seuls elle laisse voir son visage d’enfant. Chacune de ces confidences les fait souffrir, car elle ne leur parle que d’elle, trop sûre hélas ! qu’elle est de leur cœur. Et c’est sans doute le frémissement à travers le monde d’un amour jamais avoué, d’une fidélité douloureuse, d’une adoration sans voix qui fait sinon la beauté des choses visibles, du moins leur tendresse et leur ferveur.

Cher Christoflour ! Il est arrivé un soir dans ma maison de Toulon. Cette maison n’est pourtant pas grande, mais elle a énormément de portes, elle est toute en portes. Il a choisi d’instinct, à tâtons, la Porte des Humbles, comme dirait le vieux Léon Bloy. Il a frappé à la porte de la cuisine, et une de mes filles s’est ainsi trouvée face à face, dans la nuit, avec un inconnu. Je crois qu’ils se sont fait réciproquement un peu peur. Que voulez-vous ? La Fin du Monde paraît si proche depuis l’avènement des Demi-Dieux, qu’on s’attend tous les jours à voir entrer le premier ressuscité, les yeux encore pleins de sommeil, drapé dans une étoffe inconnue des vivants et qui va vous dire à l’oreille un nom jadis glorieux, perdu depuis des millénaires, et qu’il s’étonnera doucement que nous ayons oublié... Bref, dans le moment qui s’écoula entre l’arrivée de notre hôte et son apparition au seuil de notre salle à manger, mes enfants le tinrent pour un fantôme. Et mes enfants ne se trompaient pas tout à fait. Car ce pèlerin d’une des premières nuits de ce printemps, n’était pas seul. Il amenait avec lui son ami, son poète, et dès qu’il parla, du livre que vous allez lire, la présence invisible, après avoir rempli peu à peu la chambre, commença de rayonner en nous.

Vous allez lire ce livre où la voix du poète mort semble recouvrir parfois celui du poète vivant. C’est un beau livre. Et la vie de Louis Le Cardonnel est une belle vie. Une vie de Prêtre-Poète, double prédestination à la solitude et au malheur. Louis Le Cardonnel a connu l’un et l’autre.

Nous tenons d’un religieux dominicain, mort jeune, une parole très étonnante. C’est peu de chose de souffrir pour l’Église, disait-il. Il faut souffrir par l’Église. Louis Le Cardonnel a souffert par l’Église. Non point qu’elle l’ait tout à fait méconnu – et il n’était pas lui-même sans reproche aux yeux des sévères gardiens de sa discipline. Mais elle ne lui a pas fait sa place. C’est vrai que l’Église n’a plus grande place pour les poètes, et peut-être n’aurait-elle bientôt plus de place pour les enfants, si les Saints ne venaient parfois poser doucement la main sur les bouches intarissables des docteurs et des politiques, les prier de se taire un moment, de se pousser un peu. Encore les docteurs et les politiques ne se taisent-ils qu’à regret, lorsqu’ils ne prétendent pas se substituer à l’envoyé céleste, traduire son langage en style de bel esprit, avec ces mignardises et ces mièvreries comiques, un peu sinistres, dont les vieillards épouvantent les nouveau-nés. S’il n’eut dépendu que de ces malheureux, la dévotion à la petite Sœur Thérèse ne serait plus aujourd’hui qu’une des mille recettes inoffensives de la confiserie dévote. Le message que cette Sainte apporte au monde est pourtant l’un des plus mystérieux et des plus pressants qu’il ait jamais reçu. Le monde se meurt faute d’enfance, et c’est bien contre elle, en effet, que les Demi-Dieux totalitaires poussent leurs canons et leurs tanks. Mais a-t-elle jamais eu ici-bas d’autres défenseurs que les Saints et les Poètes ?

 

Georges BERNANOS.            

 

 

 

 

INTRODUCTION

_______

 

 

Vous êtes de ceux en qui vivait quelque chose de trop, les ardents et les excessifs... car vos ardeurs et vos excès, c’était le désir de Dieu, c’était le besoin de Dieu ; et le « trop », c’est le nécessaire.

Louis ARTUS.

 

 

Ce n’est pas le panégyrique d’un saint.

Celui dont je vais parler, si grand soit-il, reste un homme. Il est lié par sa condition mortelle à nos misères, à nos imperfections, à nos péchés.

Je ne cacherai pas ses faiblesses, parce que, comme lui, je déteste le mensonge, et « plus que tous les autres, le mensonge pieux ».

Mais je n’en parlerai pas non plus froidement, parce qu’il n’y a pas de jugement sans foi, ni d’intelligence sans amour. Qu’on ne me prenne pas pour un érudit ni pour un gazetier. Je suis inapte au document pur et je méprise les anecdotes futiles de collectionneurs. Les badauds ont assez de chiens savants pour les distraire. J’écris pour combattre, pour défendre. Non pas un homme, c’est trop peu, mais la Vérité, de quelque nom qu’on l’appelle : Dieu, par exemple. Hors de là, que les amuseurs professionnels se fassent payer leurs grimaces ; que les chercheurs aveugles, les taupes, continuent méthodiquement, grain à grain, à ramasser et à classer, consciencieux à la manière des horloges. Ils ont aligné tous les rouages de la vie, et la vie n’est pas sortie de leurs mains. Il y manque l’éclair.

L’histoire, comme le reste, est une œuvre d’amour. Comme le reste, elle a pris parti. Parce qu’il n’y a que deux sortes de choses : celles qui unissent et celles qui désunissent.

 

Je crois qu’autour de nous, tout est langage et que l’Univers tout entier s’offre comme un ensemble de signes à la perspicacité des esprits. Ses énigmes, par endroits transparentes, laissent entrevoir derrière la confusion l’ordre immense et la volonté créatrice.

Quelques-uns de ces signes sont plus évidents ; ils expriment d’une façon plus frappante, ils soulignent d’une manière plus visible le plan divin. Des personnages tels que Jeanne d’Arc ou Napoléon, on le sent, ne vivent pas seulement pour eux-mêmes, ne se bornent pas à accomplir leur destinée : ils incarnent une idée, ils illustrent une intention providentielle. Ainsi des êtres, des peuples aussi, passent sur la terre comme des avertissements ; leur mission, c’est leur histoire qui place devant nos yeux un des linéaments du grand dessein. Ils nous rappellent que la Création est une œuvre d’art dont l’ensemble échappe à notre vue, mais qui laisse apparaître par endroits des traits assez précis pour témoigner de sa composition et de sa fin, pour confirmer nos pressentiments et rassurer ceux qui, d’instinct, ont récusé le chaos.

C’est éclatant pour qui sait voir. Mais beaucoup d’hommes vivent les yeux clos ; ils nient la foudre et le tonnerre. Plus généralement, ils n’en ont qu’une impression confuse. Il faut interpréter pour eux les symboles qu’ils ont la paresse de lire.

 

Louis Le Cardonnel est un de ces êtres marqués d’un signe, un de ces êtres prédestinés. Ils se reconnaissent parmi les hommes à je ne sais quoi de miraculeux. Ils ressemblent à des voyageurs arrivés d’un autre monde, nourris d’une autre atmosphère et porteurs d’étranges nouvelles. On les contemple comme des îlots abrupts, sur les confins de l’air respirable, ou comme des tours mystérieuses recelant le mot de nos aventures et de nos problèmes. Leur existence a ceci de particulier, en commun avec les grandes périodes expressives de l’histoire, qu’elle se prête à la légende, qu’elle est déjà une légende et un poème.

« C’est un poème, ma vie, dit Louis Le Cardonnel. Je ne m’absous pas... mais c’est un poème. »

 

Les héros... « les saints même, dit Péguy, ne sont pas des messieurs tranquilles ». Il y a ceux qui ont péché et ceux qui n’ont pas péché ; ceux qui sont la cible des tentations et ceux qu’épargnent toutes les flèches ; ceux qui sont nus et ceux qui sont couverts du bouclier. Il y a les angéliques qui n’ont rien à vaincre, puisque la paix leur est donnée. Il y a les soldats, qui doivent tout craindre et d’abord leur âme. Les premiers sont comme des lumières, des esprits planants, à l’avance dépouillés de chair, des préfigurations des élus, des anticipations du Ciel.

Mais peut-être, dit Péguy, Dieu préfère les seconds. Parce que les seconds ressemblent à la brebis égarée.

Les premiers, d’ailleurs, ont-ils vraiment existé ? Ne sont-ils pas des simplifications, des abstractions, des rêves ? « On voit les saints dans leur niche en bois doré, mais ils ont été des hommes comme nous. »

On n’a gardé de leur histoire que le dénouement, que la victoire. Peut-être a-t-on craint de les diminuer en les montrant aux prises avec leur humanité. C’est une méthode un peu lâche ; celle des bien-pensants qui ont accueilli Huysmans avec une défiance intraitable, et que saint Augustin, de son vivant, aurait inquiétés.

Les saints idéaux ne sont ainsi parfaits que parce qu’ils sont sans matière ; ils triomphent facilement parce qu’ils n’ont rien à combattre ; de là leur sérénité. Mais quel exemple pourraient-ils donner à l’homme, et principalement à l’homme d’aujourd’hui ? Trop haut, trop pur, trop inaccessible. Ange et bête, ce sont les données de notre nature ; à oublier l’une d’elles, nous nous égarons dans l’irréel et nous perdons l’orientation de nos efforts. « Le grand homme naît imparfait pour avoir une matière à dominer. » Cette pensée familière et profonde de Louis Le Cardonnel trouve son écho sur tous les plans, même sur celui de l’art, puisqu’on ne sculpte pas des nuages et qu’on ne peint pas sur le vent. L’unité est à l’horizon de nos efforts, elle est le terme de notre dispersion. Sur tous les plans, notre tâche, c’est de rassembler. « Si je devais d’un mot définir l’erreur, ai-je écrit autrefois, je l’appellerais désunion. » Trouver la vérité, ou plutôt la vivre, ce n’est pas annuler une part du réel, c’est tout accueillir pour tout concilier, c’est-à-dire pour tout ordonner selon la suprême hiérarchie.

En somme, c’est bien là notre apprentissage. Ou alors, quoi ? Et si ce n’est pas là la leçon des saints et des héros, quelle est-elle ?

 

Louis Le Cardonnel, c’est cette nature dramatique, contradictoire jusqu’à l’ironie. Il offre en cela le plus étonnant, le plus angoissant, le plus édifiant des spectacles. Il représente notre humanité tragique avec des proportions démesurées ; il amplifie nos servitudes terrestres et nos appétits divins. Ce n’est pas un saint accompli, mais peut-être est-ce un saint en formation.

Cet homme est grand, j’en atteste la brûlure de son contact spirituel, j’en atteste ce signe infaillible qu’aucun intérêt, qu’aucune affaire ne l’intéressaient et que les idées étaient sa seule proie. Il est grand comme écrivain, nul n’en doute, mais c’est un privilège qu’il aurait tenu pour négligeable, s’il n’avait été au service de quelque chose de plus haut. Louis Le Cardonnel n’est pas de la race des gens de plume, des maîtres à danser de la rhétorique ; il est de la race de Dante, mystique et visionnaire, des grands inspirés, qui unissent le sens de la vie terrestre au pressentiment de l’au-delà.

Ce prêtre, au corps dévoré par l’esprit, ce poète qui sait être si tendre, porte une science de cathédrale et une puissance d’ouragan. En d’autres temps, il aurait eu la voix tonnante d’un fondateur d’ordre, d’un grand moine prédicateur de croisade, il eût retourné comme un soc les foules populaires. Notre époque, si elle savait le comprendre, trouverait en lui la colonne de lumière capable de confondre ses faux docteurs. Mais on ne lui a pas fait sa vraie part. Il ne rassure ni les amateurs raisonnables qui, selon le mot de Chesterton, loueraient volontiers François d’Assise, mais ne lui pardonnent pas d’être un saint, ni les dévots dont le goût misérable s’arrête aux confiseries de Saint-Sulpice. Le génie se porte comme une crinière, il épouvante les tièdes, il scandalise les satisfaits, il est un attentat permanent aux bienséances mondaines.

Personne n’a été plus incompris, plus ignoré, plus trahi. Comme Moïse dans la nuée ardente, comme Prométhée sur son rocher, il est seul et triste.

Incompris des gens de lettres qui admirent la perfection de son art, mais qui jugent insolites son insouciance manœuvrière et sa perpétuelle évasion des lieux communs. Incompris de bien des siens, qui aiment toutes choses en lui, excepté l’essentiel : c’est la tristesse de l’amour humain. Je l’ai vu, au Roure, visité comme un monument : ces touristes, ces femmes du monde, ces curieux de toutes nations s’étonnaient de le trouver sans complaisance, de ne pouvoir le manier à leur fantaisie comme un chien de luxe ou un éventail à la mode.

Incompris des dévots, parce qu’il dérange leurs classifications et leurs habitudes. Incompris même des prêtres, parce que la plupart sont antipoètes. La position des clercs vis-à-vis de lui est hésitante et soupçonneuse comme vis-à-vis des grands mystiques dont ils sentent à la fois la bienfaisance et le péril. Chez un mystique et chez un poète, en effet, l’expression n’est jamais une borne, la formule n’est jamais une prison, les mots ouvrent l’horizon ; ce sont des guides dangereux, car on s’égare dans l’infini. Ils le proclament grand poète catholique, parce que sa gloire rejaillit sur l’Église et, en même temps, ils ont un peu peur des ailes trop vastes, du vol trop téméraire ; ils voudraient que ce héros, par sa conduite, trouble moins les âmes tranquilles, donnent moins d’embarras à leurs fonctionnaires. Ils voudraient que cette existence si haute puisse être mise entre toutes les mains. Tout cela s’explique et s’excuse ; tout cela est d’accord avec l’ordre commun. Résignons-nous : Louis Le Cardonnel est une âme unique ; il faudra bien lui pardonner d’être un génie.

 

La vie de Louis Le Cardonnel, c’est le combat suprême de la Terre et du Ciel ; d’autant plus terrible que la grâce doit vaincre une nature extrême, passionnée, véhémente. Il « dompte la bête », la cavale indisciplinée qui couvre le frein de son écume. Que ce voyageur intrépide qui s’est exposé à tous les vertiges, qui a côtoyé tous les abîmes, ne soit jamais tombé, c’est la plus extraordinaire aventure et la marque la plus sensible de ses dons surnaturels. Il cherche la foudre. C’est un sommet assiégé par la tempête, environné d’éclairs. Mais au milieu de tous les tumultes domine toujours la voix de Dieu.

De cette lutte, on perçoit dans son œuvre les gémissements. Pourtant, au premier coup d’œil, cette œuvre paraît unie, paisible, presque monocorde ; elle reflète le plus souvent un sentiment de joie, de plénitude heureuse et rayonnante.

Cet aspect de Louis Le Cardonnel est vrai. Mais il n’est pas là tout entier. On pourrait en dire autant de tout écrivain. L’auteur est dans ses écrits, mais il faut l’y chercher. Chaque poème est un instant de l’âme ; et tous les instants ne figurent pas dans le florilège. Les uns chantent, d’autres se taisent ; les premiers seuls nous arrivent à travers les rythmes et les images. Il y a aussi les hasards qui ont présidé à leur naissance. De telle sorte qu’à travers son œuvre la plus lyrique, l’homme reste incomplet et caché. Aussi l’on a pu dire que les poètes nous mentent : Lamartine qui parle sans cesse d’amour éternel fut le plus volage des amants ; Musset, qui a écrit sur la passion idéale les plus belles stances, fut un débauché. Est-ce là mentir, et comment pouvaient-ils faire autrement ? Le poète n’est pas tenu de tout avouer, comme à la grille d’un confessionnal.

Tels qu’ils se présentent à nous, les vers de Louis Le Cardonnel peuvent aider à la connaissance de l’auteur, à la condition de ne pas les considérer comme une synthèse de l’âme, mais comme des points d’émergence, des îlots magnifiquement explorés. Mais il n’est pas interdit de pratiquer une autre recherche, d’essayer, au delà d’une œuvre, d’étreindre une vie, qui est chose plus rare encore, plus secrète, plus émouvante.

Les poèmes les plus connus de Louis Le Cardonnel expriment des aboutissements, des haltes sereines ; ils célèbrent des instants comblés, des minutes d’effusion où le but ineffable est atteint. Ils chantent des repos victorieux, rarement des efforts et des combats. On s’imagine mal, à les lire, les phases et les cruautés de la lutte, les halètements de la montée, les sueurs de sang, les reculs, les chutes, les ténèbres. Tout cela constitue pourtant l’expérience totale, celle que nous désirons connaître, nous simples mortels, parce que les faiblesses des héros nous rassurent sur les nôtres, parce que les hommes qui nous dépassent par leurs grandeurs nous rejoignent par leurs misères, parce qu’ils restent de notre race et que leur exemple nous empêche de renoncer.

Dans l’œuvre de Louis Le Cardonnel, nous trouverons le couronnement de sa nature. Mais cette cime a ses bases, qui loin de la trahir, la rendent plausible. Elles apparaissent dans ses propos, dans sa vie qui fut un éternel pèlerinage à travers les idées et le monde, pour chercher l’image du Dieu qu’il portait en lui. Cette existence, en apparence si tourmentée, repose sur des assises inébranlables, elle a son unité foncière, son centre immuable, la foi catholique, formellement orthodoxe, vers lequel le poète pousse de sa houlette, comme le berger vers l’étable, le troupeau des vérités dispersées.

 

*

*     *

 

Ceux qui se plaisent au delà des formes, ceux qui sont sensibles aux appels de l’invisible, ne peuvent, au spectacle de cette vie, s’empêcher d’en chercher le sens. Il n’est pas sûr qu’il l’ait su lui-même d’une manière parfaite. Nous non plus nous ne déchiffrons rien, nous remplaçons un simulacre par un autre que nous espérons plus chargé de vie et de vérité. Nos interprétations ne sont jamais définitives, puisqu’ici-bas rien ne se juge ni ne se dénoue. Nous voudrions seulement, selon le vœu de notre maître, tourner quelques âmes vers des méditations salutaires. Je ne travaille pas pour les curieux. Si ces notes ne devaient servir que de pâture aux dilettantes, que d’aliment aux conversations des oisifs, je me tairais, parce que je sais qu’il se tairait. Je les offre au public inquiet d’aujourd’hui, à ceux qu’il aimait, mes frères de misère et d’espérance, qui sont dignes de partager avec lui le pain de l’esprit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

_______

 

LE PÈLERINAGE

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

AVANT L’ORDINATION

 

 

La vie de Louis Le Cardonnel, c’est le plus étrange et le plus merveilleux des romans. Une provocation au bon sens, un perpétuel défi à nos habitudes. C’est celle d’un moine du moyen âge égaré dans le siècle, d’un moine chevalier, qui marche et qui chante, à la poursuite d’une étoile.

Pour comprendre l’énigme de cette destinée, il faut d’abord en survoler les méandres, en épouser les remous, en marquer les étapes et les départs. Je vais tenter de le faire dans cette première partie en utilisant les témoignages les plus sûrs et le plus souvent ceux-là mêmes que je tiens de la bouche de mon héros. J’espère, chemin faisant, apporter quelques précisions aux biographies antérieures et corriger un certain nombre d’inexactitudes. Connaissant les contours de cette existence, nous essayerons ensuite d’en explorer les profondeurs 1.

Louis Le Cardonnel est né « dans Valence aux mémoires romaines », le 25 février 1862 (à deux heures du matin, pour les astrologues).

Sa maison natale, rue Vernoux, à l’angle de la rue Briffaut, occupe l’emplacement du jardin de l’ancienne Visitation, l’un des premiers couvents fondés par sainte Chantal. Presque en face, au numéro 8 de la même rue, sa mère naquit dans une petite maison basse, où des personnages célèbres : saint François de Sales, sainte Chantal, M. de Bérulle, M. Olier, saint Vincent de Paul, probablement aussi le roi Louis XIII, avec Anne d’Autriche et le cardinal de Richelieu, visitèrent une sainte : Marie de Valence. Le poète croyait à l’influence des lieux sur les âmes et voyait dans ces faits la marque d’une prédestination.

Sa mère provençale avait une ascendance lorraine. Le grand-père maternel était de Saint-Dié. Engagé à douze ans comme élève tambour, il avait conservé l’allure, le vocabulaire, l’intempérance des grognards et désolait sa femme par son impiété. Devenu complètement aveugle à la suite d’une cataracte, il se laissa pourtant conduire par sa famille à Notre-Dame de Fourvière. Il y fit une neuvaine et le dernier jour, comme il s’approchait de la Sainte Table, il recouvra miraculeusement la vue.

On conservait aussi, dans la famille de sa mère, le souvenir d’une grand-tante qui sauva sous la Révolution de nombreux prêtres et ci-devant. Durant la captivité de Pie VI à la citadelle de Valence, elle parvint à se faire nommer blanchisseuse du Pape et put ainsi lui rendre quelques services.

Son père, originaire de Marigny (Manche), venu à Valence comme conducteur des Ponts-et-Chaussées avait élevé une digue sur le Rhône. Depuis un temps immémorial, les Le Cardonnel habitaient la région de Coutances 2. Ils croyaient, sur la foi d’une tradition familiale, descendre de constructeurs irlandais débarqués dans la région pour y bâtir la cathédrale. « Des maîtres verriers, écrit Louis Le Cardonnel à l’abbé Calvet 3, dont certains ont animé des feux mystiques de leurs verrières une église de Rouen, portaient mon nom. Sans le savoir encore, j’ai eu dès l’enfance un attrait profond pour les vitraux que le soir enflamme. Mémoire ancestrale ou influence des morts qui voulaient continuer en moi ? J’ai dit cela dans un vers que vous trouverez peut-être suggestif :

 

      Des morts mystérieux se souviennent en nous.

 

Louis Le Cardonnel, qui a désiré vainement connaître le Cotentin, lui restait attaché par des liens étroits. Il a chanté avec amour ses aïeux, harpeurs et navigateurs :

 

      La nature parlait à vos âmes profondes.

      ... Les monts, les bois, les vallons et les ondes

      Tout vivait, animé d’invisibles Esprits.

 

Il les a suivis dans leurs courses errantes, convoitant

 

                                    ... la Sicile et la Pouille,

      Entraînés par Tancrède et par Robert Guiscard ;

 

tournant leurs regards bleus vers

 

                                                      ... Syracuse

      Taormine, Agrigente aux temples désolés.

 

Il les a vus, enfin, au retour des aventures, employer leur ardeur au service de la foi :

 

      ... Parmi vous, il en est, âmes au Christ féales,

      Dont le bras musculeux a voûté les arcs lourds

      Ou lancé vers le ciel les flèches ogivales.

      Salut, hommes pieux, maçons des anciens jours.

 

Le sentiment du mystère et de la pénombre qui circule dans l’œuvre du poète, son goût des légendes nordiques, des allégories, des aspects confidentiels de la nature, assez contraires au génie latin et qui s’accordent si aisément avec les rêveries de l’école symboliste, représentent peut-être chez lui la part de l’héritage normand. Jusqu’à la fin, son inspiration en reste imprégnée. Il s’est présenté lui-même à ses débuts, comme « le barde roux qui tresse des guirlandes de gloire » et devant qui le roi d’Ys ouvrit les portes de son palais ; et c’est à Figline, beaucoup plus tard, qu’il écrira son poème « Aux Aïeux d’Irlande » où il revendique avec énergie ses affinités celtiques :

 

      ... Mais j’hérite de vous, dans ces époques grises,

      Où le Doute affaiblit les cœurs les plus virils,

      L’âme d’un constructeur de mystiques églises,

      Le désir du voyage et l’attrait des exils.

 

      Si j’aime en purs contours, en immuables lignes,

      Les marbres se dressant dans l’or des matins bleus,

      J’aime aussi les grands vols nostalgiques des cygnes

      S’enfonçant dans un ciel d’automne nébuleux...

 

Son enfance s’écoula à Valence, sérieuse et grave, presque austère. Il en garde un souvenir attendri, « un souvenir, dit-il, qui compte dans son éternité ». « Je songe à mon enfance..., lorsque j’étais enfant de chœur... lorsque je servais la messe... Je m’embrasse dans mon enfance. » Le bon abbé Lucien, devenu plus tard protonotaire, le prépare à sa Première Communion. Il rayonne d’une piété ardente et prêche ses jeunes camarades. À douze ans, il a lu Kant, Pascal ; « il aime passionnément la poésie et même la métaphysique, la plus abstruse, celle qui a une teinte mystique surtout. »

Il versifie déjà « à la fortune du pot » et non sans naïveté.

Telle adresse à Napoléon, par exemple (en 1873), où il s’écrie :

 

      Du haut de ton cheval fais retentir la foudre

 

lui attire quelques quolibets. M. Malizard a retrouvé aussi le compliment en vers qu’il lut le 25 décembre 1880 à l’occasion de la fête du proviseur du collège de Romans où il avait été placé 4. Les premiers encouragements, d’ailleurs, ne tardent pas à lui venir. Un jour que la grande tragédienne Agar donne une représentation au théâtre de Valence, il obtient de lui parler et lui présente quelques stances. Elle lui accorde une place. Et le soir, au grand étonnement du proviseur qui assiste au spectacle, elle déclame, durant un entr’acte, les vers d’un collégien dont elle prédit la gloire future, et qui se nomme Louis Le Cardonnel.

En 1880, Victor de Laprade, à qui il a envoyé des essais rimés, lui donne à son tour « le baptême poétique ». Après une de ces longues sorties patriotiques dont il était coutumier, il engageait, dans sa réponse, son jeune disciple à puiser aux sources gréco-latines. La correspondance échangée entre eux dura jusqu’à sa mort, en 1883.

Enfin l’on garde à Valence le souvenir d’une petite revue, la Drôme littéraire, que Louis Le Cardonnel fonda avec son ami Lupano et qui publia les vers d’un cénacle local où figurèrent entre autres François Lattard et Marius André 5.

Mais voici quelques faits plus étranges et significatifs. « Tout enfant, vers douze ans, me raconte Louis Le Cardonnel, je me sentis mystérieusement appelé par les Cordeliers. J’allais souvent rôder sur l’emplacement d’un de leurs anciens couvents, transformé en caserne. Au cours de certains travaux de terrassements, on mit à jour des ossements de moines qui furent dispersés au hasard. Cette profanation me fit profondément souffrir. Alors, pendant plusieurs semaines, sans qu’on me vît, j’allai pieusement ramasser ces malheureux restes et je les portai au cimetière. » Plus tard lorsque le poète errant arrivera à Florence, ce sont les Cordeliers qui l’accueilleront, et il aura le sentiment de les retrouver.

Il lui arrivait, à la même époque, de quitter le logis paternel pour quelque fugue extraordinaire. Il partait pour la Terre Sainte ; il couchait dans les prés, les meules de paille, les confessionnaux, enveloppé d’une couverture, les reins ceints d’une corde. On le découvre dans une grotte des environs de Valence où il avait entrepris de mener une vie d’anachorète, ou bien, après deux ou trois jours d’absence, on le ramène exténué, parfois malade, à la maison.

Ainsi on voit se manifester dès sa jeunesse les premiers symptômes de cette errance mystique, de ce désir d’évasion que rien ne devait jamais satisfaire. Moine poète, à la manière de saint François, il ira de route en route, de couvent en couvent, pauvre, simple et fleurissant comme le lys des champs, sûr de sa mission et de l’assistance du Très-Haut. Il marche à travers les évènements et les hommes, le regard au loin. Ceux qui l’entourent l’examinent avec surprise, ne distinguent pas l’impulsion profonde qui dirige son éternel pèlerinage. Ils ne découvrent dans cette attirance des lointains qu’une preuve d’indocilité et d’extravagance. Personne ne comprend cet enfant prédestiné : « Je n’ai jamais fait de mal, je ne prenais pas l’herbe qui ne m’appartenait pas ; je ne suis jamais entré dans un verger pour y cueillir une pêche ; je n’ai jamais maraudé. Et pourtant, on m’accablait... »

Le poète commence à porter sa croix. Sa famille, cependant très digne, ne devine pas sa vocation surnaturelle. Ses compagnons le considèrent avec inquiétude. Sans le savoir, il est déjà marqué par le signe des solitaires ; il dérange la tranquillité des choses, il trouble, comme un défi vivant, la sécurité et l’ordre bourgeois.

Son frère Georges, qui sera plus tard le bon romancier et le critique éminent que l’on sait, n’a pas encore développé ses dons. Louis fait l’expérience de ses premiers vers sur cette jeune sensibilité. Mais plus de dix années les séparent et pour l’aîné, le cadet restera toujours un enfant. Louis reprochera longtemps à sa mère l’erreur qu’elle commit sur son compte, le retard apporté à la réalisation de ses vœux, et ce qu’il appelait « un faux départ ». Pour nous, qui jugeons maintenant cette destinée dans son ensemble, nous la trouvons si justement ordonnée, et si providentiellement conduite, que nous n’y désirons ni correction ni retouche. Sans ces obstacles et sans ces détours, Louis Le Cardonnel aurait peut-être été moins personnel ; il n’aurait pas aussi parfaitement réalisé ce type unique d’humanité qu’il avait mission d’incarner.

Il a d’ailleurs, malgré tous les malentendus, gardé à ses parents une vive amitié mêlée de vénération. Plus tard, après bien des voyages, il eut la triste consolation d’arriver à Valence pour recevoir le dernier soupir de son père et pour lui administrer lui-même l’Extrême-Onction 6. « Il avait l’air, dit-il, d’un templier d’autrefois ; il avait l’air d’un chevalier étendu sur son tombeau. Il lui manquait seulement l’épée. »

Sa ville natale, il la juge comme sa famille, comme tous ses amours, tantôt avec tendresse, tantôt avec rigueur selon qu’il repasse des souvenirs lumineux ou qu’il remémore certaines heures d’amertume. Il pense aux souffrances de sa jeunesse : « À Valence, il y avait d’autres bêtes que l’agneau qui naissait en moi. » Il gronde, dans un accès d’humeur : « Pour vivre à Valence, il faut avoir une âme de petit employé, de retraité de chemin de fer ! »

Nous savons bien, pourtant, qu’il n’a jamais cessé de la chérir. C’est à cette source qu’il a commencé à puiser son inspiration latine. Dès son enfance, baigné d’harmonie par les paysages du Rhône, il retrouvera plus tard dans la Toscane et dans l’Ombrie les enseignements de Valence.

 

      Ô Valence au grand cœur, toi qui m’as enfanté

      À ces désirs du Beau dont je suis tourmenté,

      Et qui, me nourrissant d’une chaude lumière,

      Dans mon âme éveilla le rythme la première :

      Si quelque gravité se marque dans ma voix,

      Si j’ai l’accent latin, Mère, je te le dois.

 

Il y laisse les affections les plus sûres, celle d’un Victor Colomb, d’un Antoine Mellier, d’un Deluol, d’un Calvet, d’un Malizard, d’un Louis Ageron, de l’abbé Tavenas, du chanoine Vernet, du chanoine Hector Reynaud qui prononcera à ses obsèques une si belle oraison funèbre 7. Sans cesse sa patrie l’attire et il y revient. C’est là qu’il trouve un abri contre le vent du malheur. C’est là qu’il projette encore d’aller, la veille de sa mort, et qu’il dort enfin de son dernier sommeil.

 

*

*     *

 

 À vingt ans, Louis Le Cardonnel part pour Paris. Il va y passer dix années de littérature militante. Conduit par l’attrait de l’inconnu, le goût du voyage (il vient de tenter de s’engager dans les tirailleurs algériens pour voir du pays), il édifie sans doute des rêves de gloire qu’il mêle à des soucis d’apostolat. Il confond la poésie et la mystique, il court à la première quand, au fond, c’est l’autre qui l’appelle. C’est ce qu’il nomme son faux départ. S’est-il tellement trompé de voie ? À peine. Par la suite, il ne reniera rien de ses inclinations de jeunesse. Il s’est seulement mépris sur le pouvoir des lettres. Il a cru trouver en elles l’absolu. Très vite, il démêlera qu’elles ne peuvent être qu’un moyen, parmi beaucoup d’autres, de se rapprocher de son idéal. Il décantera ses effervescences un peu naïves, il laissera périr l’illusoire, il conservera l’éternel.

Il tombe à Paris, en 1882, en plein tumulte et se jette avec ardeur dans la bataille symboliste. Il participe aux débats passionnés des esthètes et il fréquente les cénacles les plus enthousiastes et les plus bruyants.

Membre du groupe Nous Autres, où il se lie d’amitié avec Albert Samain, on le trouve en même temps dans le cabaret artistique de Rodolphe Salis, au Chat Noir, parmi cette jeunesse turbulente, confus mélange de naïve bravoure, de cocasserie et de cabotinage, qui chaque soir rivalise de verve impertinente et de généreux délire. Des talents très disparates s’agitent dans cette curieuse tanière : Jean Richepin, Maurice Donnay, Léon Bloy, Maurice Rollinat, Henri de Régnier, Coquelin Cadet. Des génies s’y ébauchent, d’autres y avortent, comme ce séduisant Charles Cros, qui à onze ans professe le sanscrit, à dix-huit ans fait aux sourds-muets des cours de chimie, commence la médecine, écrit des vers, crée le monologue, invente la photographie en couleurs et le phonographe, et meurt prématurément sans avoir su tirer parti de ses trouvailles.

On se représente mal le futur officiant, mêlé à cette bohème impétueuse, disant des vers sur ces tréteaux, et comme dit Jules Laforgue, « déballant comme eux sa marchandise ». Lui-même s’est expliqué sur ce point : « J’ai traversé, écrit-il, comme tous ceux de ma génération, en des heures juvéniles, l’atmosphère artificielle de ces cabarets littéraires, où nous attiraient – je dis moi et ceux qui comme moi aimaient vraiment ce qu’il y a de sacré dans l’art – le décor archaïque, la lueur des vitraux, l’ardeur loyale de quelques bonnes camaraderies et surtout la douceur d’échapper quelques heures, en des soirées d’illusion, à la pesanteur prosaïque d’une époque lourdement utilitaire. Ces lieux, au charme plutôt malsain, nous ne tardâmes pas à les abandonner à l’ignominie de la chanson canaille et de la gouaille faubourienne 8. »

En fait, son propre exemple, comme ceux de Moréas et de Samain qui devinrent ses amis, démontrent qu’on pouvait traverser ces milieux un peu équivoques, en demeurant absolument pur. Louis Le Cardonnel transporte sur ces planches banales le goût de l’absolu qui habite en lui. Il déclame des poèmes villonesques, d’une truculence un peu amère, tels cette Ballade pour lui-même, non recueillie dans ses œuvres et qui ne manque ni de couleur ni de maîtrise verbale :

 

      BALLADE POUR LUI-MÊME.

 

      À Paris, lesté de cent francs

      Qui ne sont plus dans sa ceinture,

      Pour prendre place dans les rangs

      De ceux dont la gloire est future,

      Rimeurs ou gâcheurs de peinture,

      Est arrivé ce criminel

      Truand de la littérature :

      L’affreux Louis Le Cardonnel.

 

      Parmi les parfums écœurants

      Du tabac dont on se sature,

      Dans tous les louches restaurants,

      Sous l’œil du patron, il triture

      Des mangeailles contre-nature ;

      Puis vers l’Odéon solennel

      Il trouve sa déconfiture

      L’affreux Louis Le Cardonnel.

 

      C’est la honte de ses parents,

      Ce Villon en miniature.

      Cependant ses rêves sont grands,

      Il écrit des vers sans rature,

      Mais riant de son ossature

      Sous les cieux d’un gris éternel,

      La bise ironique torture

      L’affreux Louis Le Cardonnel.

 

      Prince éditeur, on vous adjure

      De vouloir être paternel,

      Et de transformer en brochure

      L’affreux Louis Le Cardonnel.

 

Ces strophes, qui font penser à Tailhade et à Ponchon, ne sont qu’un jeu impersonnel. Mais voici d’autres vers inédits, récités au même Chat Noir, où l’on sent déjà tressaillir, comme l’a remarqué René-Louis Doyon, le platonisant et le chrétien. On y découvre aussi cette révolte de l’esprit contre le monde, sur laquelle il nous faudra insister tout à l’heure :

 

      Le Dictionnaire est froid,

      Le Mot n’est pas transparent,

      L’aile du Songe en s’ouvrant

      Fait craquer le Verbe étroit ;

      Le Dictionnaire est froid...

 

      L’Esprit monte en vain la lettre,

      Un mauvais cheval qui bute ;

      L’Absolu refuse d’être...

 

      Vraiment, ce n’est pas la peine

      Puisque la Forme se venge

      De l’Idée au front d’Archange,

      En la montrant toute naine.

 

Transfuge du Chat Noir, son nom se trouve associé à toute l’histoire du Symbolisme. Ce fut une période, écrira-t-il plus tard 9, à beaucoup d’égards héroïque, et à coup sûr originale, que celle où naquit et se développa le mouvement symboliste.

« Appelés à la fois par un même instinct de tous les points de la France, quelques-uns venus d’Athènes, de la Flandre ou de l’Amérique, des jeunes gens diversement doués, mais tous également enthousiastes, se trouvèrent un jour réunis, non loin de Notre-Dame, dans un quartier auquel donne son nom la statue de l’Archange qui brandit le glaive et terrasse le dragon. La Chapelle flamboyante, que fit bâtir saint Louis comme un immense reliquaire au retour de la Croisade, pour y conserver la couronne du Seigneur, est près de là. Vers le milieu des rues bruyantes, des écoles fameuses continuent la gloire de l’ancienne Sorbonne. Tout le jour et toute la nuit, c’est une rumeur qui ne s’alanguit que par instant. Les étudiants passent, rient, discutent, les filles folles chatoient, promenant le mensonge de leurs yeux, de leur sourire et de leur toilette. Changeant kaléidoscope, tout cela, si gai le jour, prend aux lueurs des globes électriques, une vie presque effrayante. » Dans les revues combatives qui viennent de se fonder : le Scapin, l’Ermitage, d’Henri Mazel, l’Occident, Vers et Prose, la Plume, de Léon Deschamps, le Mercure de France enfin en 1890, il publie des poèmes curieux de rythmes ou d’images qui font de lui l’un des premiers ouvriers du vers libre. En 1893, il les groupe en un recueil, dédié à Alidor Delzant, sous le titre « les Incantations ». Certaines de ces pièces ne devaient jamais voir le jour, soit qu’il ait jugé leur forme insuffisante, soit que leur inspiration, qui n’est pourtant jamais impure, lui ait paru un peu détonner dans un livre de prêtre. Voici leurs noms : À Victor Margueritte. – À Alfred Ernst. – Enfants de chœur. – À une musicienne. – Stances. – Les Tabacs. – À Geneviève Delzant 10. D’autres, comme À Louis II de Bavière, l’Attendue, Épithalame, À un Jeune Aède, etc., font partie des Poèmes publiés par le Mercure de France en 1904. À la même époque, il se prend de passion pour la poésie anglaise de Tennyson, Keats, Shelley, pour les préraphaélites, pour la musique de Wagner et la peinture de Puvis de Chavannes, qui serviront de thèmes à quelques-uns de ses poèmes. Il professe une grande admiration pour Théodore de Banville 11, pour Leconte de Lisle, malgré l’hostilité que manifestent certains de ses compagnons à l’égard de « Olympien » ; pour Léon Dierx, son disciple, dont il louera la belle dignité de vie, les vers évocatoires, nuancés de brume et de halos. Il prend alors ses repas dans un petit restaurant de la rue de l’Échaudé, au buffet alsacien de la rue Jacob, chez Clarisse, en compagnie du poète Léon Riotor (qu’il appelait toujours devant moi le « bon » Riotor). Celui-ci me rappelle avec émotion « l’aspect si fin de ce nouvel ami au regard subtil et spirituel derrière le binocle vacillant, et ses conseils amusés sur la vie et la poésie. Il ne détestait pas les propos malicieux sur les personnages et les choses, d’ailleurs enclin à la méditation sans rompre avec le monde extérieur ». Il fréquente les cafés littéraires, le d’Harcourt, le Voltaire, où il rencontre Coppée et Moréas et où il converse par petits papiers avec Charles Maurras 12 ; le François Ier, surtout, en face du Luxembourg, vieux café accueillant et charmant, avec son décor moyenâgeux de tapisseries, de vitraux et de hallebardes. Verlaine s’y affalait sur les banquettes ; Gabriel Vicaire, qu’on appelait « le vicaire de Verlaine », s’en montrait fort offensé : il prétendait n’être le vicaire de personne. « Quand les poètes consommateurs, rappelait Louis Le Cardonnel, voyaient passer Leconte de Lisle avec son gros cigare et son monocle majestueux, ils se levaient cérémonieusement pour lui rendre les honneurs ; et le maître, en saluant, montrait qu’il était sensible à cet hommage. »

Voici dans quelles circonstances Louis Le Cardonnel approcha le grand poète « dont l’image, dit-il, lui est restée, pathétique et profonde comme ses vers ». Il lui paraissait avoir « un peu de la majesté d’un abbé bénédictin, d’un pontife exilé de son trône, d’un homme accablé sous le poids des siècles, car tous, en effet, semblaient à la fois se souvenir et gémir en lui ». Un jour donc, le débutant, qui lui vouait un culte timide, l’aperçut, feuilletant des livres sous les galeries de l’Odéon, il se risqua à l’aborder. Le Maître n’avait pas l’abord engageant. Il reçut fort mal son admirateur. « Monsieur, je ne vous connais pas... », et devant l’insistance du malheureux : « Laissez-moi, vous dis-je, je n’ai pas à vous répondre ; vous me dérangez ; d’ailleurs j’attends une dame. » Il dit, tourna le dos, et se retira en soufflant comme un chat en colère. Au Mercure, la relation de l’aventure provoqua les rires et les sarcasmes de la compagnie contre « l’éléphant sacré, invulnérable, à l’abri de sa peau épaisse ».

À quelque temps de là, Henri de Régnier, invité aux mardis de Leconte de Lisle, lut devant l’assistance les Louanges du Sommeil. Le Maître apprécia les vers et demanda le nom de l’auteur... « Le Cardonnel ?... Comment est-il ?... Ah ! c’est ce jeune homme que j’ai si mal reçu... Je l’avais pris pour un journaliste... »

Quelques jours après, Louis Le Cardonnel aperçut à nouveau dans la rue le chantre d’Hypathie qui venait dans sa direction et qui lui fit signe. Il l’accueillit cette fois avec beaucoup d’égards, s’excusa de sa brusquerie et l’invita à marcher avec lui quelques instants, de la rue Dauphine au Sénat. En chemin, il lui dit des choses exquises. Maladroit comme un jeune homme, Louis Le Cardonnel, qui voulait prolonger l’entretien, offrit un bock démocratique à l’auteur des Poèmes barbares. Celui-ci se récusa en souriant : « Merci, je ne bois jamais, surtout lorsque j’ai soif. » À quoi son interlocuteur, décidément enhardi, répondit par cette remarque : « Vous n’êtes pas comme les jeunes poètes, qui boivent surtout lorsqu’ils n’ont pas soif. » Les relations en restèrent là. Louis Le Cardonnel invité par Leconte de Lisle à ses mardis n’y alla jamais, car peu après cette rencontre ardemment souhaitée, il partait pour l’Italie.

Ses rapports avec Théodore de Banville furent plus platoniques encore. Un jour, armé de courage, il alla jusqu’à sonner à sa porte. On lui dit qu’il était là... et il se sauva en courant.

Pour faire le compte de ses amitiés, il faudrait passer en revue presque tous les écrivains de cette époque. Quelques noms, surtout, revenaient souvent dans ses souvenirs : Jean Carrère : « Il fut mon ange gardien, dit-il, et moi le sien » ; Albert Samain qui l’aima d’un amour fraternel 13, Stuart Merrill ; Jean Moréas qu’il introduisit chez Mallarmé, Léon Riotor, Pierre Quillard, Raymond de La Tailhède, G. Rodenbach, Pierre de Querlon, si gentil, si tendre, presque féminin, et son frère Jacques des Gachons ; Toulet, qui recevait au café, dans un cabinet séparé ; le pauvre Emmanuel Signoret, mort très jeune, à Cannes, qui avait fondé une chevalerie poétique du Graal dans laquelle il n’avait pas eu de peine à l’embrigader ; Camille Mauclair, le benjamin du symbolisme qu’il aimait pour sa belle indépendance depuis un éloge de Banville qu’il avait lu sous sa plume.

Il connut Barrès à ses débuts, mais ne lui pardonna pas, par la suite, d’avoir, dans ses Cahiers posthumes, comparé Bossuet à Jaurès. Le paganisme de Rémy de Gourmont ne lui plaisait guère, je crois, mais il resta lié avec Alfred Vallette jusqu’à sa mort.

Il tenait Charles Morice, fondateur de l’École des Poètes français, à laquelle il avait adhéré, pour « un esprit de la plus haute valeur, docte, épris de symboles, métaphysicien et esthéticien ». Il aimait « platoniser avec lui à travers les rues solitaires du Paris nocturne ».

Quant à Dubus, il ressemblait à un Pierrot. C’était un tendre, et un ironiste qui mettait de la gaieté dans les réunions. « Je l’aimais bien, et il m’aimait bien. Il disait de moi : Louis Le Cardonnel a un joli cœur ; il

 

      La nuit tombe : un vieil orgue errant sous les portiques

      Chante des airs lointains, tristes et pâlissants ;

      Et couché près du feu sur des coussins persans,

      Je somnole, esquissant des rêves poétiques.

 

      Je rêve de soirs doux vers des cieux fortunés,

      De grands parcs vaporeux mollement enlunés

      Où des bassins dormants s’argentent sous les branches.

 

      Je rêve... Et tous les sens dans l’extase enlisés,

      J’écris indolemment avec des mains très blanches

      Ces vers bleus, vaguement Lecardonnellisés.

 

prie pour les camarades. » Ce pauvre garçon qui avait du talent, s’était adonné à la morphine et aux autres stupéfiants. Il mourut très jeune, d’une façon tragique. Soigné dans une clinique où l’on s’efforçait de le guérir de son vice, il alla, le jour même de sa libération, acheter une seringue, entra dans un chalet de nécessité et se fit une piqûre. Sans doute s’y prit-il maladroitement ; le sang jaillit, il eut une faiblesse et tomba. On le retrouva mort. On transporta à la Morgue cet inconnu, que des amis allèrent reconnaître après avoir lu sa description dans les journaux.

C’est par Charles Morice que Louis Le Cardonnel connut Jean Dolent, qu’il appelait : « Ce Joubert, un peu de Belleville. » C’était un petit homme vieillot, qu’on aurait dit sorti d’un conte d’Hoffmann, d’une boîte de jouets de Nuremberg. Sa cravate de dentelle semblait prête à tomber en poussière. Il était aimable et spirituel. Un jour, une de ses petites-filles s’étant écriée : « Grand-papa est fou ! » il se tourna vers l’assemblée et demanda : « Lequel d’entre vous le lui a dit ? »

Souvent, en cheminant le soir à travers Paris avec des amis, il rencontrait « tel un revenant noctambule, monologuant et frappant le pavé de son bâton – comme de capucin – le lamentable, mais le touchant, mais à certains moments, le délicieux, malgré son masque tourmenté, Paul Verlaine 14 ».

Il avait fait connaissance avec le pauvre Lélian en 1885. Ernest Raynaud, dans sa Mêlée Symboliste, nous a décrit le misérable hôtel meublé de la rue Moreau, aux confins du faubourg Saint-Antoine, où Verlaine logeait en ce temps-là. Il nous a conté la soirée au cours de laquelle Louis Le Cardonnel se présenta, amené par Germain Nouveau. Il devait en naître une longue intimité, troublée par les incartades de l’impénitent bohème. Il n’avait pas l’alcool bienveillant, et devenait méchant après boire, témoin certaines scènes dont Louis Le Cardonnel rapporte le souvenir.

« Un jour je conviai Verlaine à déjeuner au d’Harcourt. Cordial, chaleureux même, il arriva, chose rare, à l’heure convenue. Et tandis qu’on préparait le menu, l’inévitable apéritif fut servi. Verlaine but une première absinthe et, immédiatement, en commanda une deuxième. Eussé-je mieux fait de me taire ? Je fis remarquer doucement à Verlaine que ces apéritifs étaient nuisibles à sa santé. Du coup, son attitude changea, ses traits se durcirent et, saisissant le verre qu’il venait d’emplir, il m’en jeta le contenu au visage.

« Je crus devoir lui donner une leçon de modération, et, sans me fâcher, j’appelai le garçon : « Une autre absinthe pour M. Verlaine ! » Alors, saisi par une sorte de fureur morbide, celui-ci, se levant, gagna la sortie en proférant des injures, et je terminai seul, navré, sans appétit, ce repas dont je m’étais fait une fête.

« L’histoire fut vite colportée le long du boulevard Saint-Michel et, dans l’après-midi, un de mes amis, intime de Verlaine, vint me trouver. « Venez avec moi chez Paul, me dit-il, je suis certain qu’il regrette son geste et vous fera des excuses. » Nous nous rendîmes donc rue Soufflot, où habitait alors Verlaine. Comme sa chambre était au 4e étage, notre ami me fit entrer avec lui dans la cour et cria : « Verlaine ! Es-tu chez toi ? Je viens te voir avec Louis Le Cardonnel. » La fenêtre s’ouvrit ; le poète parut. Il avait la face barbouillée de savon. « Ah ! Le Cardonnel est là ? Attendez une minute. » Et je reçus sur la tête le contenu d’un seau de toilette que m’avait lancé Verlaine, en jurant effroyablement 15. »

Ils restèrent brouillés plusieurs mois. Puis Louis Le Cardonnel, ayant appris que Verlaine était malade, alla le voir dans la chambre qu’il occupait, près de la Bastille, et qui n’était séparée que par un couloir d’un traiteur qui lui portait ses repas. Verlaine se montra fort touché de sa visite. Sa mère, une sainte femme, le soignait. Mais peu de temps après, elle tomba malade à son tour et s’alita pour ne plus se relever. Ces douloureux évènements permirent à Louis Le Cardonnel de donner à Verlaine la mesure de son affection. Sur sa demande, car le malheureux ne pouvait se lever, il assista sa mère dans son agonie et fut l’un de ceux qui, le 21 janvier 1886, accompagnèrent son corps au cimetière.

À la suite de ce deuil, Verlaine, désormais privé d’appui, s’abandonna plus que jamais à ses lamentables habitudes. À certaines heures de la nuit, il devenait la proie de mauvais sujets qui le volaient et le poussaient dans des lieux infâmes. « Nous formions, dit Louis Le Cardonnel, une sorte de garde du corps, pour le protéger... En général, il était peu accueillant ; il remâchait de vieilles rancunes et de vieux remords. Mais parfois, on le trouvait transformé ; c’était une sorte de saint François d’Assise, amoureux des animaux et des fleurs, et qui se laissait bercer par des sentiments d’enfance... Il y avait en lui, qui se battaient, un homme noir et un homme blanc ; un pauvre faune et un moine du moyen âge 16. »

Notre jeune poète allait plus volontiers visiter, dans sa retraite ésotérique de la rue de Rome, Stéphane Mallarmé qui menait une vie très simple, et exemplaire, entre sa femme et sa fille, n’allait jamais dans le monde, jamais au café, ne sortant que le dimanche pour assister aux concerts classiques. Souvent, il a évoqué devant moi la conversation étincelante, la délicatesse, la modestie du maître : « Quand on n’a pas de génie... », disait-il en parlant de lui-même. Indulgent envers ceux-là mêmes qui le dénigraient, quand on lui rapportait la vie scandaleuse de Verlaine il disait doucement pour l’excuser : « C’est son régime. »

N’oublions pas enfin les relations très intimes, très affectueuses, de Louis Le Cardonnel avec Huysmans, à partir de 1890. Celui-ci habitait un ancien couvent de Prémontrés, au 11 de la rue de Sèvres ; on y rencontrait parfois Lucien Descaves. Le logement se composait de trois petites pièces, avec un balcon sur la cour. Le cabinet de travail, tendu d’Andrinople, était décoré, nous rapporte l’auteur de Sous-Off., de gravures de Félicien Rops et d’Odilon Redon, « d’une chasuble qui provenait de l’avenue de l’Opéra, d’un ostensoir acheté à une juive, et d’un missel trouvé sur les quais ». Grand, maigre, portant la barbe carrée et les cheveux en brosse, il avait l’air d’un félin dont la nonchalance abuse les souris qu’il guette. « Sa tendresse, me dit Louis Le Cardonnel, qu’il réservait à de rares amis, était sincère et profonde. Mais il apparaît surtout comme un militant, flairant partout le muflisme. » Tous les dimanches, il offrait à déjeuner à son petit Le Cardo au restaurant hollandais. « On y mangeait une cuisine épicée qui ne valait rien. » Il lui faisait aussi visiter les églises de Paris, pleines d’âmes : Saint-Sulpice dont il aimait la résonance des grandes orgues ; Saint-Séverin surtout, où chaque dimanche Théodore de Banville assistait à la messe avec sa femme.

Ardent et méditatif, Louis Le Cardonnel inspirait à ses compagnons une affection mêlée de respect. Son visage pâle au regard profond, ses mœurs très pures, l’avaient fait surnommer « l’ascète ». « Lorsqu’il lui est arrivé de prendre part à l’une de ces conversations où nous jugions toutes choses avec une franchise que certains qualifiaient de cynisme, il devenait soudain tout morose et il formulait une de ces sentences pieuses qui produisent l’effet d’une cascade d’encre versée dans l’eau miroitante d’une source claire. » C’est le païen Adolphe Retté qui le présente ainsi ; qui le raillera et le ridiculisera lors de son entrée dans les ordres et qui, lui-même gagné par la foi, finira par lui demander pardon.

Alphonse Germain, dans les Portraits du Prochain siècle (1894), nous présente Louis Le Cardonnel, « avec ses yeux d’instinctif, ses yeux de lumière qui le révèlent vivant de la vie intérieure » ; il semble sortir d’une fresque de Fra Angelico. Il a « pénétré les arcanes de l’ésotérisme, scruté les traditions orientales, interrogé les modernes métaphysiques ». Son humeur curieuse l’entraîne vers les lectures les plus diverses, mais au fond de chacune c’est la même vérité qu’il cherche. Il connaît les mystiques profanes, comme Görres, Novalis, Swedenborg ; les philosophies étranges de Plotin et de Philon, les occultistes Papus, Éliphas Lévy ; il admire Joseph de Maistre, Claude de Saint-Martin, Lacuria, Hello. En même temps, il est nourri des Pères de l’Église, de saint Augustin et de saint Bonaventure surtout, de Denys l’Aréopagite et de saint Jean de la Croix. Déjà, il rêve de concilier ces contrastes sous le signe de la religion catholique. Il ne sort pas en effet, de la voie du Christ. « Ses dons merveilleux d’artiste, il veut les faire servir à la gloire du Créateur des Harmonies. » En même temps qu’un recueil de vers au titre significatif : les Incantations, il prépare un livre d’hermétisme et un livre d’apologétique. Il y rêvera toute sa vie.

S’il est vrai, comme je le crois, et comme l’a parfaitement souligné M. John Charpentier, que la révolution symboliste peut se définir par une aspiration confuse vers une renaissance mystique, l’action personnelle de Louis Le Cardonnel, qui fut grande sur ses compagnons, a dû orienter ce courant de religiosité vague vers le grand fleuve chrétien. Je n’irai pas jusqu’à affirmer que les conversions d’artistes, qui furent nombreuses de 1883 à 1904, furent son œuvre. J’incline à croire qu’il y a beaucoup contribué. Huysmans, avec qui il se lie en 1890, écrit à l’époque À Rebours et Là-Bas. Deux ans après, en 1892, il se convertit et, au moment d’entrer à Igny, c’est à Louis Le Cardonnel qu’il annonce son changement de vie en ces termes : « Mon cher ami, j’étais bien cochon, mais j’ai trouvé mon saint Antoine. »

Retté fut plus longtemps rebelle. Nature débordante, généreuse, pleine d’énergies indisciplinées « il promenait une gaieté féroce, une verve torrentueuse... une ironie amère et ténébreuse, qui le faisait ressembler aux figures de marmousets que la fantaisie des sculpteurs du moyen âge accroupissait aux portails des églises ». Anticlérical, impie, blasphémateur, il a « essayé de tout » sans réussir à se contenter. Fontainebleau le gagne d’abord à l’inspiration champêtre, la maladie l’abat, « Dieu frappe de toutes les manières au seuil de cette âme dévastée 17 ». Il reçoit enfin la force d’en-haut, la grâce dont le travail s’accomplit et en 1905, après avoir écrit, dans Du Diable à Dieu, une émouvante rétractation de son passé, il se réfugie dans le cloître où Mme Paul Adam s’était faite religieuse ; il meurt dans les dépendances, servi par les sœurs converses. Enfin, il est incontestable qu’Alphonse Germain, l’auteur de Pour le Beau, a été gagné à la foi par l’influence persuasive de Louis Le Cardonnel, de même que Charles Morice, qui lui dédiera la première lettre de son livre de confession : le Retour ou Mes Raisons.

Dans le cas de Louis Le Cardonnel lui-même (nous aurons à revenir sur ce point), il ne peut s’agir précisément d’une conversion, puisqu’il n’a jamais cessé de croire et de pratiquer, mais plutôt d’une élucidation de sa foi, d’une illumination progressive qui vont achever de le détacher de la vie profane en la lui montrant comme un obstacle à la réalisation de ses hauts désirs. « J’ai traversé les divers cénacles de l’époque, écrira-t-il, mais désireux d’unir dans un même amour la vérité et la beauté, j’en suis sorti déçu. Trop d’esthétisme, pas assez de vie intérieure 18. »

La foule lui faisait peur. Il sentait partout sourdre des menaces contre le temple intime qu’il avait élevé à Dieu. La chambre de l’hôtel Médicis qu’il habitait, au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue Monsieur-le-Prince, lui semblait « saturée de luxure ». Un jour qu’il se plaignait devant Huysmans des présences invisibles qu’il sentait rôder, des frôlements de robes qui se dirigeaient vers le cabinet de toilette, celui-ci lui répondit par une de ces boutades, à la fois gaillardes et profondes qui lui venaient spontanément à la bouche : « C’est une ancienne grue qui cherche son derrière. Elle n’arrive pas à le retrouver. Et comme elle n’avait pas autre chose... elle a tout perdu. » À travers cette repartie scabreuse, on évoque une vision du Purgatoire.

Dans cette même chambre, Louis Le Cardonnel me dit avoir été un jour miraculeusement protégé. À la suite de je ne sais quelle altercation, l’un des jeunes gens qui étaient venus ce soir-là parler d’art et de philosophie, pris soudain d’un accès de folie furieuse, sortit un revolver de sa poche et tira sur lui à quelques mètres de distance. Les balles, comme écartées par une main mystérieuse, allèrent sans l’atteindre se loger dans le mur au-dessus de la cheminée.

Un sonnet inédit, écrit à cette époque, exprime avec beaucoup d’âpreté les déceptions de son arrivée :

 

      Avec des airs charmants la ville t’a joué,

      Ô fier enfant, venu des provinces lointaines ;

      Tu rêvais, doux Barbare, une espèce d’Athènes

      Et te voici, dans quel tourbillon échoué !...

 

Louis Le Cardonnel, c’est certain, ne tarda pas à se lasser du vain tumulte de la capitale. Pauvre, obscur, mais plein d’espérance, il comprit vite la sottise et la cruauté de la vie littéraire.

Un lent travail d’enrichissement et d’épuration, le dépouillement progressif des vanités qui l’éblouissaient encore, devaient conduire cette âme audacieuse à l’abjuration définitive du monde. Auparavant, le jeune poète avait fait une première tentative de vie religieuse. Voici dans quelles circonstances.

Au cours de l’année 1886, le jeune homme traversait une crise intellectuelle particulièrement douloureuse. Un jour qu’il venait d’assister à l’Institut Catholique à une soutenance de thèse pour le doctorat en théologie, il fut conduit à entrer à Saint-Sulpice et se jeta, au hasard, dans un confessionnal. Le prêtre inconnu qui l’écoutait, frappé sans doute par la résonance particulière de cette âme pénitente, s’entretint avec lui hors de l’église, et Louis Le Cardonnel eut la surprise de reconnaître, dans le religieux qui s’intéressait si vivement à sa détresse, un ami d’enfance de son père.

Cette rencontre providentielle brusqua sa résolution. Peu de temps après, il passait avec Albert Samain sa dernière nuit laïque. Ce soir-là, comme de coutume, après avoir longtemps erré ensemble par les rues et s’être mutuellement récité des vers, ils se séparèrent sur le Pont des Arts en se disant « au revoir ». Le lendemain, Louis Le Cardonnel entrait au Séminaire d’Issy. Samain, bouleversé, en apprenait la nouvelle de la bouche d’Édouard Dubus.

Le jeune novice devait rester un an dans cette glorieuse maison, sans prendre la soutane, comme il était de règle. Il y trouva le souvenir de Renan, à l’époque de sa plus belle ferveur, et habita peut-être la cellule de Lacordaire. « Il s’éprit de la grande théorie bérullienne, de la sublime piété d’Olier, mais il éprouva le besoin d’en tempérer l’austérité parfois âpre avec un peu du lumineux optimisme de certains Pères de l’Église grecque, la suavité de saint Bonaventure et le cinname salésien 19. » Au dire de son camarade Méritan, auquel il s’était attaché à cause de sa simplicité et de sa franchise, il faisait figure d’original et « prenait toujours à la bibliothèque les livres que personne ne lisait ». Il garda d’Issy, « de ses ombrages, de sa chapelle, de ses cellules studieuses, de ses confrères, de ses directeurs, un souvenir sacré... Son amour pour la Vierge, Sedes Sapientiæ, Regina Cœli, puisé sur les genoux et dans le cœur de sa mère, s’y accrut encore 20. »

Il aurait pu aller à Paris, au séminaire de théologie, car on s’était montré satisfait de son épreuve. Pourtant, il part pour l’abbaye de Solesmes où il fait un court séjour en noviciat (4 novembre 1886). Il chantera plus tard les louanges de la vie bénédictine : « Le mot bénédictin, écrira-t-il, évoque trop souvent, d’une façon exclusive, des idées de patiente érudition et de minutieux labeur. En réalité, les fils de saint Benoît sont d’abord des contemplatifs... C’est une sainte bénédictine, Sainte Hildegarde, qui a trouvé la formule célèbre : Symphonialis est anima, et il n’est rien de plus mélodieux dans son onction que le latin d’une autre fille de saint Benoît, la grande moniale Gertrude 21... » Il célébrera en des vers magnifiques le Fondateur « qui sauva l’or du vieux monde païen ». Et plus tard, à Subiaco ou à Monte-Cassino, sous les « admirables cloîtres et dans l’éclatante basilique, toute d’or et de porphyre » de Saint-Paul-Hors-les-Murs, il admirera encore la majesté simple et grave qui partout accompagne les bénédictins et qu’ils doivent à leur existence tout entière « coulée avec eurythmie dans le chant de l’office, dans l’accomplissement des rites sacrés, dans l’étude et la contemplation ».

Il passe à Valence deux années de méditation (1888-1890), coupées par des retraites en divers monastères ; pendant quelques semaines, il est préfet d’études à Sorrèze.

Mais le « démon littéraire » l’a repris. En 1890, il retourne à Paris, où ses amis, qui le croyaient perdu pour la poésie, s’étonnent et se réjouissent de le retrouver. Pendant quatre ans (1890-1894) il va reprendre du service actif dans la bataille symboliste. Ce n’était qu’une fausse rentrée. Après une longue crise de conscience qui fait l’objet de quelques-unes des pièces les plus pathétiques de ses Poèmes 22, il revient à la vie religieuse, et cette fois pour toujours. Il faut ici marquer l’influence toute particulière de Mme Delzant.

 

*

*     *

 

Mme Gabrielle Delzant, qui avait à l’époque entre trente et quarante ans 23, avait épousé en 1878 un bibliophile distingué, bel artiste, et bel écrivain, qui avait tenu à rester un amateur ; très lié aux Goncourt, il avait écrit sur eux une pénétrante étude. Elle-même, malgré une santé chancelante, exerçait dans son entourage une sorte d’apostolat. Aux dîners du lundi qui réunissaient les amis de son mari, elle stimulait les conversations par son esprit. Toujours bienveillante et gracieuse, pleine d’indulgence sereine, fort cultivée au demeurant, et profondément chrétienne, elle menait au dehors une vie de sœur de charité, s’appliquant à soulager les misères physiques et à consoler toutes les douleurs. Voici le portrait qu’en a fait Édouard Schuré, dans ses Femmes inspiratrices :

« Une âme exquise rayonnait de cette apparition frêle et charmante, du galbe élégant de son visage ovale, de ses yeux d’un brun clair où la rêverie s’aiguisait toujours d’esprit, où l’esprit s’adoucissait toujours en bonté. Elle unissait le sérieux d’une femme de Port-Royal à la séduction intellectuelle d’une Mlle de Lespinasse et à la poésie intime d’une Eugénie de Guérin. »

Louis Le Cardonnel trouva dans Mme Delzant son « ange tutélaire », sa « muse discrète ». Elle « entretint en lui le feu sacré, vacillant, mais jamais éteint, de sa vocation sacerdotale ». C’est en 1891, au cours d’un banquet organisé par Jean Moréas, que Louis Le Cardonnel rencontra pour la première fois Alidor Delzant. Bientôt il devint l’enfant de la maison. Son couvert y était toujours mis. Ses protecteurs, avec l’aide de quelques amis, l’installèrent dans un petit appartement, près de Notre-Dame-des-Champs, que chacun s’ingénia à meubler, l’un offrant une table, l’autre un objet d’art ; Mme Delzant avait tenu à donner la lampe.

Dans le salon de la place Saint-François-Xavier où se retrouvaient bien des écrivains en renom, où la généreuse hôtesse faisait « s’embrasser des catholiques, des protestants, des orthodoxes », Louis Le Cardonnel affermit cette religion « intelligemment comprise et sainement pratiquée » qui sait se tenir à l’écart des aventures sans se murer dans des étroitesses aveugles. C’est là qu’il rencontra Rosny aîné, P. et V. Margueritte, Léon Hennique, Alphonse Daudet et Mme Alphonse Daudet, Henner qui lui fut très sympathique ; Jean Lahor, ce poète « animé d’un pessimisme héroïque, qui chantait le néant avec ardeur », âme généreuse, que la découverte d’un jeune poète transportait de joie. Il y connut aussi Henry Bérenger, Édouard Estaunié, Firmin Roz, André Bellessort, Émile Trolliet, Adrien Remacle, Mme Foulon de Vaulx, la mère du poète ; le chanoine Mugnier ; les peintres Delaunay, Bracquemond, Jules Chéret ; Henry de Groux, enfin, dont il fut avec Alidor Delzant le parrain lors de sa confirmation, et qu’il devait retrouver plus tard à Avignon.

Il faisait de longs séjours au pays natal de Mme Delzant, au Parays. C’est, dans la région d’Astafford, entre Auch et Agen, une gentilhommière carrée, à un étage, flanquée de quatre tours pointues, au centre d’un domaine rustique, clos de murs, de rosiers et de chèvrefeuilles. Son porche abrite des hirondelles, et deux chênes, à l’entrée, servent de perchoirs à des paons familiers. Des arbres et de magnifiques lauriers croissent au hasard. Les allées disparaissent sous les herbes folles.

Louis Le Cardonnel habitait, au premier étage d’une tour du Nord, une cellule ornée de la frise des Panathénées. Tout en composant ses Stances à Tennyson, il pouvait contempler, de ses deux fenêtres, par une brèche dans la verdure, le pays gascon aux grands horizons graves et doux, le contour si pur de ses coteaux « qui n’en finissent plus d’onduler, pareils, avec leurs grêles bouquets d’arbres, et leurs peupliers qui semblent, le soir, des cyprès, aux collines de l’Ombrie ». La contrée maigre et brûlée, coupée de petites vallées verdoyantes, est d’une fraîcheur apaisante. On y mène une vie libre, calme et régulière, toute mêlée aux labeurs et aux fêtes champêtres, marquée par les fenaisons, les vendanges, les feux de la Saint-Jean, les processions de la Fête-Dieu, où le prêtre, accompagné par des pénitents en cagoule, porte la bénédiction aux moissons.

Dans la bibliothèque tendue de rouge de Parays, dans celle de la petite annexe de Tendon, de l’autre côté de la grand-route, où les poètes ont inscrit des centons 24, à table, entre ses hôtes et leurs deux filles, Geneviève et Marie-Thérèse 25, il explique les contemplatifs et les natures régénérées par le surnaturel. Entièrement absorbé par sa vocation, il se désintéresse de tout ce qui n’est pas religieux et monastique. Il mûrit lentement sa métamorphose, jusqu’au jour, désormais proche, où il va prendre l’essor.

Schuré a commis sur Mme Delzant quelques erreurs qu’il n’a pas rectifiées dans les éditions postérieures de son livre, malgré les informations qui lui furent données. Il n’est pas exact que Mme Delzant mourait au moment même où Louis Le Cardonnel recevait les ordres. La réalité est bien plus belle. C’est en 1896 que le poète fut fait prêtre ; sa bienfaitrice ne devait mourir qu’en 1903. Il la revit après son accession au sacerdoce et eut la joie, à Paris, de lui offrir lui-même la Sainte Communion, dans la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur, si chère à Huysmans, et où il avait, trois fois déjà, célébré la messe.

 

*

*     *

 

Mère Célestine de la Croix était supérieure et fondatrice de l’ordre des Sœurs enseignantes et hospitalières du Saint-Cœur de Marie, à Fiancey, près de Beauvallon, dans la Drôme. Mme Delzant qui l’avait connue à Athis, où elle avait d’abord installé la maison mère, lui adressa son protégé. Le samedi saint de l’année 1893, celui-ci, descendu de la gare de Portes, après avoir marché quelque temps sous le soleil déjà lourd, gravit en pèlerin un peu harassé l’escalier qui contourne le coteau où le couvent se dresse, sous la protection d’une blanche statue de saint Michel. Tout semble dormir dans un après-midi sans haleine. Il pousse une porte à demi ouverte, traverse un silencieux et frais corridor. On le fait attendre dans un parloir ombreux. Voici, entrée discrètement, la Mère Célestine 26.

Tout de suite, un courant de sympathie s’est établi entre la jeune âme inquiète et candide, et la vieille religieuse, « aux élans réglés par la sagesse divine, à la flamme lumineuse ». Assis dans l’ombre, il l’écoute : sa parole a un grand charme ; elle est abondante, pressée, pleine de vie et d’ampleur ; « le flot pousse incessamment le flot et sous chaque mot on entrevoit la profondeur d’une âme ardente et féconde ». Venu pour se confesser, la Révérende Mère le prévient en se confessant elle-même. Elle lui raconte ses luttes, ses épreuves 27.

Le futur prêtre sent croître sa confiance et sa force à la chaleur de cette sainte amitié, et l’ascendant exercé par la noble abbesse « qui a le cœur aussi grand que l’allure » ne sera pas démenti par les années. Quelques semaines avant de mourir, il demanda son portrait qui fut attaché au chevet de son lit et qui veilla sur son agonie.

De Fiancey, où il séjourne plusieurs mois, il écrit à Mme Delzant :

 

« Ah ! que l’on est heureux d’être chrétien quand on voit ce que le Christ donne de noblesse et de douceur aux âmes ! Dans la maison d’où je vous écris, il souffle une brise qui rajeunit, ou plutôt – car c’est plus délicat encore qu’un souffle – il y règne je ne sais quel éther pur fait de la chasteté et de la charité de toutes ces âmes. Au dehors, le vent mêlé de soleil fait dans les peupliers une basse continue qui apaise et donne du rythme à la pensée. Ah ! joies mystiques ! blancheurs des corridors de couvents, bon silence ! Sainte Gertrude a dit quelque part dans son exultant latin embaumé : “L’âme est musicale, Symphonialis est anima.” Combien je comprends ici ces mots de sainte Gertrude ! »

 

Georges Le Cardonnel nous a conté, dans le Divan, sa visite à Fiancey en 1895 ou 1896 28, où il rencontra Alphonse Germain, récemment converti, et au cours de laquelle Louis Le Cardonnel, qui prenait ses vacances du Séminaire de Rome, présenta à Mère Célestine de la Croix son ami Huysmans qui fut émerveillé de la profondeur de ses vues.

– Vous avez l’air, monsieur Huysmans, d’un grand chat gris.

– Un chat de gouttière, ma Sœur. Je suis un vieux chat de gouttière.

– Eh ! oui, monsieur Huysmans, vous êtes entré dans l’Église par les gouttières. Cela ne me déplaît point.

Après les dernières vacances laïques passées à Parays, Louis Le Cardonnel est reparti, plein de glorieuses espérances. Il fait une halte à Valence ; à l’abbaye Saint-Antoine il reçoit de dom Gréa « quelques conseils pour se diriger dans les saintes lettres, une accolade, une bénédiction ». Puis il arrive en octobre 1893, à la tombée du jour, chez les Prémontrés de Saint-Michel de Frigolet, « à travers l’austère et suave pays de collines grises, d’oliviers pales, de thym brûlé ». Il aurait voulu dire : ici est mon repos. Mais les cloîtres sont désolés ; on n’y peut pas faire d’études.

Il se dirige alors sur Aix, « la ville recueillie, aristocratique et studieuse » qui sera sa dernière étape avant le sacerdoce. Il admire « ses vieilles façades nobiliaires, aux balcons de fer ouvragés, soutenus par des cariatides ». Il goûte à l’avance quelque chose de la Toscane, dans « son air subtil et dans ses horizons lumineux ». Le dionysiaque Joachim Gasquet et Joseph d’Arbault sont ses amis ; il se lie avec « les deux plus puissants philosophes chrétiens de la France actuelle », c’est-à-dire Henri Bremond sans doute, et certainement Maurice Blondel. Il est l’hôte enfin d’une autre femme au grand cœur, charitable jusqu’à l’héroïsme, Mlle Rostan d’Abancour. Son hôtel de la rue Roux-Alphéran, nous dit M. Louis Giniès, qu’elle avait baptisé l’Abbaye, était le refuge de tous ceux dont l’âme ou le corps demandait protection ; elle y recueillait des enfants abandonnés, elle y soignait un prêtre malade ; un foyer du soldat y fonctionnait. Louis Le Cardonnel, frêle et timide, qui se prépare à gravir « le pas terrible de l’autel », trouve près d’elle les encouragements dont il a besoin.

Dans son poème In Memoriam, il l’a dignement chantée :

 

      Grande âme, à qui la mort ne parut pas amère,

      Je veux vous évoquer, ô Bienfaitrice, ô Mère...

 

C’est elle qui « lui désigne Rome théologique ». En 1894, il entre au Séminaire français de Rome où il prend la soutane. Le vénérable P. du Plessis, quand il arrive, choisit le futur Mgr Emmanuel Coste, archevêque d’Aix-en-Provence (mort le 17 janvier 1934) pour être son Ange. Il a pour confrères le futur évêque d’Avignon, Mgr de Llobet ; le futur évêque de Rennes, Mgr Mignon ; enfin Mgr Hurault, qui obtint par la suite le siège épiscopal de Nancy.

Par une splendide matinée de samedi saint (1895), il reçoit les deux premiers ordres mineurs, à Saint-Jean-de-Latran ; puis les deux derniers, à la Chapelle du Vicariat, des mains du cardinal Parochi, « magnifique évêque, à la doctrine et à l’éloquence d’un Père de l’Église », qui lui voulut du bien et lui commanda, autant qu’il pouvait le faire, de ne jamais briser sa plume et de faire de la poésie « une Apologétique harmonieuse ». « Plus tard, l’admirable Pie X lui a en quelque sorte, en d’autres termes, ordonné la même chose. »

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

APRÈS L’ORDINATION

 

 

Revenu du Séminaire de Rome en juillet 1896, il fait une longue retraite chez Dom Gréa et reçoit le diaconat à Valence le 18 octobre.

Le 11 décembre 1896, il est ordonné prêtre au Grand Séminaire de Romans, par Mgr Cotton. Toute sa vie, il gardera le culte de ce « grand pontife » qui, disait-il, « l’avait enfanté à Dieu », et c’est pour répondre à ce vœu de fidélité que, la veille de ses funérailles, son cercueil fut déposé dans la cathédrale de Valence et passa la nuit au pied de l’image de marbre de son bienfaiteur.

Pour le prêtre-poète une nouvelle existence commence, celle même qu’il avait si ardemment souhaitée. Mais en dépit de sa foi et de son ardeur apostolique, il aura les plus grandes difficultés à trouver dans l’Église une place qui lui convienne. Immédiatement nommé vicaire à Saint-Donat, dans la Drôme (1896), où il reste deux ans, puis à Pierrelatte, où il ne se maintient guère plus de six mois (1898), il fait « l’apprentissage du ministère paroissial », assez, dit-il, pour reconnaître que Dieu ne l’y appelait pas. Trop indépendant pour accepter des disciplines régulières ; trop mystique surtout pour se plier à des fonctions administratives, en même temps qu’il éblouit les curés, ses supérieurs, par l’étendue de ses connaissances et par la profondeur de sa foi, il les effraye et les indispose par ses audaces et ses « saintes imprudences ».

Il se tourne alors vers la vie monacale qui l’attire. Son goût de la prédication, dont il a donné des preuves éclatantes dans son diocèse, le conduit d’abord chez les Oratoriens, à l’Hay, près de Bourg-la-Reine, où il ne séjourne que peu de temps (octobre 1899).

En mai 1900, il entre à Ligugé, où l’attendent ses amis Paul Morice et J.-K. Huysmans, qui déjà se recueillent à l’ombre du cloître. Ce dernier, oblat séculier, porte seulement le petit vêtement non apparent, loge en dehors de l’abbaye et n’est tenu d’assister qu’à quelques offices. Reçu familièrement par les pères, il a eu le tort, dit Louis Le Cardonnel, de rapporter d’eux, dans l’Oblat (1903), certaines faiblesses trop humaines, certaines petites manies innocentes, ces traits lancés sans méchanceté étant néanmoins de nature à les froisser, aussi bien que les fidèles.

Louis Le Cardonnel ne demeure guère plus d’un an chez les trappistes de Ligugé, où il signe du nom de Frère Anselme quelques pièces publiées par le Bulletin de Saint Martin et de Saint Benoît et qui devaient bientôt figurer dans ses Poèmes. « À peu de distance de la profession, écrit-il à l’abbé Calvet, un total épuisement nerveux m’écarta de la vie bénédictine. » Cette raison officielle qu’il donne de son départ n’est valable qu’en partie. « Pendant les absences de Dom Besse, le zélateur qui le remplaçait et qui convoitait la chaire abbatiale avait projeté, me confia-t-il plus tard, de ne garder que les électeurs inexpérimentés qu’il comptait facilement manœuvrer. Gêné par les novices prêtres qui avaient éventé ses ambitions, il s’efforçait de les évincer, en les soumettant à un régime de perpétuelles vexations. Ses desseins, d’ailleurs, furent déjoués, et il fut contraint de changer de couvent. Mais entre-temps il avait rendu la position intenable à notre poète. D’ailleurs parfaitement conscient de sa responsabilité, le coupable, alors que Dom Besse et Huysmans accompagnaient Louis Le Cardonnel au train qui devait l’emporter vers Poitiers, souffla à l’oreille de sa victime : “Ne dites pas à l’abbé que c’est moi qui vous ai fait partir.” »

Ainsi, malgré son désir, Louis Le Cardonnel ne coulera pas ses jours dans la règle bénédictine, mais il ne renonce pas pour autant à être moine. Au milieu de bien cruelles incertitudes « il a vu briller l’étoile de la Vie séraphique », il lui semble que « le glorieux pauvre d’Assise le veut pour sien, avec les pieds nus, la bure et la corde ».

Sur sa demande, ses supérieurs l’adressent au provincial des Franciscains qui lui indique le couvent d’Amiens pour une retraite où il examinera sa vocation. Un mois de noviciat (juin-juillet 1901) lui révèle son inaptitude à pratiquer une existence aussi austère, aussi « militaire » que celle des Frères mineurs. « Me voici, écrit-il, débarrassé d’une illusion qui pouvait, sous le prétexte du mieux, en me faisant rêver une perfection imaginaire, dissiper mon énergie en des tentations vaines. Je n’aurai, tertiaire fervent, qu’à introduire dans ma vie de prêtre séculier la plus grande dose possible d’esprit évangélique. Je porterai la corde sous la soutane, c’est là tout ce que Dieu me demande. »

Il reprend donc le chemin de Pierrelatte (fin 1901). À Valence, il fait la connaissance de Jean-Marc Bernard et retrouve à Aix Joachim Gasquet et Emmanuel Signoret. C’est à la même époque que le Mercure de France publie son premier recueil, sous le titre de Poèmes (1904).

 

Pourtant, ce second essai de ministère paroissial ne lui réussit pas mieux que le premier. Toute sa vie, il va traîner dans le monde « une âme éprise du cloître ».

En 1904, il gagne l’Italie, qui va devenir le principal théâtre de ses aventures extraordinaires, de ses errances fiévreuses, de ses déconcertantes contradictions. Pris d’un vertige de changement, il passe d’un couvent à un autre, sans se fixer nulle part, traverse les compagnies les plus mêlées et parfois les plus douteuses, comme indifférent à la vie extérieure, tout entier à la réalisation de son idéal poétique et religieux.

Il vit quelque temps à Florence « dans une extase continuelle ». « Je m’y fluidifiais, dira-t-il, je m’y diaphanéisais. » Il sourit aux anges de l’Angelico, de Benozzo et du Corrège. Il écoute, dans les rues étroites, bordées de rigides et hautains palais, sonner la cloche grave du Campanile. Le long des quais pittoresques où passe l’Arno verdâtre sillonné de petites barques, devant les échoppes coloriées du Ponte-Vecchio suspendues sur le fleuve, il regarde brûler les étoiles sur la ville endormie. Il aime surtout s’égarer dans les bois de cyprès qui montent au cher San-Miniato et à son calme Campo-Santo.

Mais c’est Assise qui le retiendra le plus longtemps et qu’il chérira toujours, au point d’y désirer mourir :

 

      Garde-moi, garde-moi parmi tes sépultures,

      Et tes anciens palais, l’hiver, en proie aux vents,

      Car je suis incliné, par ces temps pleins d’injures,

      À préférer les morts, chère Assise, aux vivants.

 

J’ai revu, pour y chercher son souvenir, la petite ville romane et franciscaine, éternellement chaste, parfumée de la tendresse du Poverello. On s’y sent protégé contre toutes les bassesses de la terre. Sur les flancs de la haute colline qui regarde poudroyer au soleil la vaste plaine de l’Ombrie, les maisons de pierre rose et dorée grimpent le long des ruelles et des escaliers, au milieu des jardins, et dans le désordre le plus charmant. Partout le détail de goût, le sourire de la grâce. Des corps de logis supportés par de beaux arceaux, décorés de fresques et de fleurs, franchissent les chaussées dallées ; des auvents et des galeries abritent des fenêtres à colonnettes, de belles portes ferrées, des ogives, des niches pour les saints et pour les cloches ; et les cris lointains des laboureurs s’élèvent dans la campagne ; le chant des basiliques et le murmure des invisibles Clarisses prient pour le monde et donnent un accent séraphique au silence.

Ici, la vie est restée simple comme autrefois, hospitalière et patriarcale.

Des femmes, pieds nus, portent à la fontaine leurs cruches de cuivre, des paysans mènent un couple de bœufs blancs aux cornes hautes, un homme passe à califourchon sur un âne brun, des moines glissent dans leur robe de bure. Au seuil des portes où les bonnes gens cherchent la fraîcheur du soir, dans les belles églises aux lignes sobres, j’ai vu des yeux pleins d’innocence, des visages illuminés. J’ai rencontré de singuliers ascètes, des sortes de saints qui baignent là-bas dans leur atmosphère. Et je sais bon nombre d’âmes qui ne peuvent plus guérir de la douce nostalgie d’Assise, depuis Pietro, l’humble jardinier des Clarisses, jusqu’aux écrivains et aux poètes, Joergensen, venu du Danemark et du paganisme, Louis Gillet, Sabatier, Schneider, Daniel-Rops, René Schwob, Louis Pize, Camille Melloy, Charles Grolleau, Louis Lefebvre, Émile Vitta, Aliette Audra et combien d’autres.

Louis Le Cardonnel, lui aussi, et plus préparé que tout autre, « a respiré l’esprit de l’insensé d’Assise », du plus grand poète du christianisme, qui, selon le joli mot de Mme Delzant, « a créé la meilleure image qui fût du ciel ».

Dans le petit cloître de Saint-Damien, où l’on descend à travers les oliviers mystiques ; dans les Carceri, parmi les chênes-verts où saint François parlait aux oiseaux, le long du torrent qui s’est tu pour ne pas troubler sa prière, on goûte une allégresse enfantine, l’extase de la solitude et de la pauvreté. La nature et l’homme mêlent leur hymne de reconnaissance au Créateur. Plus qu’à Rome, pompeux et doré, on se sent près du cœur du Christ.

Louis Le Cardonnel, dans cette ville enivrante, va mener l’existence la plus étonnante, passant des plus saintes inspirations aux excentricités les plus folles. Il offre d’admirables exemples de piété et il scandalise par les apparences du désordre. Ce qui lui échappe surtout, c’est la commune mesure. Il dit la messe avec une ferveur si passionnée qu’il donne l’impression de s’évanouir en Dieu. Mais un jour, devant le public des dimanches stupéfait, il suspend brusquement l’office et disparaît. Au sacristain bouleversé qui cherche à le ramener : « Monsieur l’Abbé... il faut finir votre messe ! », il répond : « Le Bon Dieu m’a dit que c’était assez. »

Cette cité universitaire n’a pas tardé à lui fournir une cour de généreux admirateurs, étudiants, professeurs, jeunes poètes enthousiastes 29. Ces disciples fervents mais quelquefois un peu légers se sont aperçus qu’après boire il composait ses plus beaux vers. Ils l’entraînent sans scrupule dans les cafés ; on y récite des poèmes ; et souvent, hélas ! on le ramène fort tard dans la nuit, les jambes chancelantes et l’esprit troublé. Jamais il ne sort de ses lèvres que des paroles édifiantes, mais quelle confusion qu’un tel spectacle pour les fidèles ! Il se brouille, il se réconcilie, il se querelle avec ses compagnons, brise un jour les carreaux d’une boulangerie ; il vit dans un perpétuel bouillonnement et dans un perpétuel délire ; il passe d’un accès de colère aux marques de l’affection la plus touchante. On lui pardonne ses incartades, en faveur de sa piété contagieuse et de son génie ; on l’adore, et on ne peut le supporter.

Arrivé à Assise en juin 1905, Louis Le Cardonnel fut d’abord l’hôte du Sacré-Couvent. Il y fit la connaissance, en 1907, du P. Norbert Reggio 30, qui venait de Constantinople, et qui devait être un peu par la suite, son ange gardien. Congédié du Sacré-Couvent, Louis Le Cardonnel fut recueilli par Dom Gregorio Frangipani, un homme de toute première valeur, mort en 1935, qui était alors curé bénédictin de San‑Pietro :

 

      Il est bien l’héritier des grands bénédictins,

      Il a l’horreur du bruit et de l’aveugle foule,

      Il n’a pas foi beaucoup dans notre âge nouveau.

 

« Il a été, dans ma vie, dira plus tard Louis Le Cardonnel, un initiateur. Il est inoubliable pour moi. Nous avons pu avoir des contradictions, mais il m’a compris, il m’a toujours défendu. Il m’a expliqué à l’évêque d’Assise et à moi-même – et d’abord à moi-même. »

L’Église de San-Pietro, monastère et paroisse, est aujourd’hui peuplée de nombreux étudiants qu’elle forme à la vie monastique. En 1908, Dom Gregorio, chargé d’administrer les biens du prieuré et de donner l’enseignement à quelques élèves, l’habitait seul avec son neveu Agénore. La façade regarde, par son portail et ses trois roses, une petite place plantée de mûriers. À l’intérieur, la cour publique où le prieur reçoit ses fermiers et où sèche du maïs doré, est entourée sur trois côtés par un promenoir voûté que supportent des colonnes. Par l’escalier, on atteint un grand corridor ogival sur lequel s’ouvrent les cellules. Celle de Louis Le Cardonnel est « sévère et haute », très nue ; « une madone y songe, en un tableau jauni 31 ». Du couloir, on accède à un grand balcon, à demi couvert, dallé de briques roses et dominé sur sa gauche par le clocher. La ville s’étage jusqu’à Santa-Chiara et à la Tour, et à droite après le verger des Clarisses, la vue s’étale sur la plaine, sur ses carrés d’oliviers, ses mûriers, ses pampres mariés à l’ormeau, par delà la Portioncule, jusqu’à la ligne lointaine des collines où Pérouse se pose comme un bouquet de roses pâles. C’est sur cette terrasse, dans cette chambre, que Louis Le Cardonnel a composé, dans une exaltation mystique, son admirable Nuit sur les Écritures.

Puis, un jour, s’étant querellé avec Agénore Frangipani au sujet de certains vers que celui-ci aurait, paraît-il, tenté de s’approprier, il quitte Assise où il ne paraîtra plus pendant dix ans. Ses déplacements sont alors si fréquents et si rapides qu’il est à peu près impossible de suivre sa trace. Il retourne quelque temps à Florence ; on le voit à Pérouse, chez le comte Silvestri et chez le poète Luigi Martelli en 1908, puis à Rome, au printemps de 1910. En janvier 1911, il y est l’hôte, à la villa Diana, du grand poète Adolfo de Bosis que d’Annunzio appelait le « prince du silence », il enseigne pendant quelque temps la haute littérature à l’École Chateaubriand, remplit les fonctions de chapelain à Saint-Louis-des-Français, célèbre la messe à l’Oratoire sur l’autel où repose saint Philippe de Néri et se jette un jour aux pieds du Saint-Père qui le relève avec ce mot sublime : « Mon fils, ta messe vaut la mienne. » Il médite sur

 

      La tristesse et la paix des horizons romains.

 

Puis à la Collegiale de Figline, dans le Val d’Arno, où nous le trouvons en 1911, au centre de cette Toscane « où toute réalité s’imprègne d’idéal, et dont les merveilleuses collines font descendre à jamais dans l’âme les plus nobles pensées », il semble goûter l’hospitalité la plus apaisante. « Il y a des matins et des soirs à Figline, que je ne retrouverai que dans le ciel. » Il s’y pénètre du souvenir de Marcile Ficin, l’un des maîtres de la Renaissance qu’il a le plus vénérés. Souvent, il célèbre la messe dans le Campo-Santo ; il y met tant de gravité qu’un de ces paysans, comme on n’en trouve, dit-il, que là-bas, lui déclare après l’avoir entendu : « Votre messe, vous l’avez sculptée. » Il se plaît aux mœurs patriarcales et rustiques, au bruit des fléaux qui séparent le grain sur l’aire à l’ombre de la douce église paroissiale de San-Biaggio. Il rappellera, comme un de ses plus beaux souvenirs, les cérémonies agrestes, la bénédiction des troupeaux. C’est à l’automne, selon l’usage. Une famille de cultivateurs l’a fait venir. Il a béni la table et dîné en face du père. Les filles étaient là, fortes et pures ; et les serviteurs, qui font partie de la famille et qui seront enterrés à côté des maîtres. Après le repas, on l’a conduit à sa chambre, on lui a offert un lit parfumé de thym et de lavande. Près d’une statuette de la Vierge, une veilleuse brûlait. Le lendemain, au lever du jour, il dit l’office à la Chapelle. Et maintenant, il s’avance sur le seuil. Et voici que les bêtes sont amenées, les bœufs blancs aux cornes courbées en forme de lyre, les chèvres fantasques, les chevaux lourds, les moutons, les tendres petits ânes. Et tandis que l’aurore caresse leur pelage d’un doux rayon, il enveloppe l’humble assistance d’un grand signe de croix.

En août 1911, il écrit au P. Reggio : « À peine étais-je depuis deux ou trois jours ici... que j’ai senti renaître mes forces, la jeunesse m’est revenue et, pour vous en donner la preuve, en quinze jours, j’ai composé dix pièces de vers, d’accent différent, dont l’une, À des jeunes gens d’Italie 32, ne compte pas moins de vingt-six strophes de quatre vers alexandrins chacune. J’ai l’impression d’avoir rarement atteint un souffle lyrique aussi continu, et cette verve ne s’est pas glacée. Je passe à peine un jour maintenant sans écrire au moins une page. »

Pourtant, il ne s’attarde pas longtemps dans ce séjour de paix...

Jusqu’en 1912, il continue à courir de clochers en clochers. On le voit même à Fribourg (en 1909), où il ne peut s’acclimater. Puis il rentre en France en 1912, au moment même où paraissent les Carmina Sacra. À Marseille, à l’Institut Chateaubriand, et chez ses amis Barbe de Kerchène (1913), rue Estelle ; à la Fontaine de Vaucluse ; à Saint-Paul-Trois-Châteaux, il continue d’errer, toujours soupirant vers le havre suprême auquel il n’abordera jamais.

En 1913-1914, il se trouve à nouveau en Italie, à Florence, à Bettona (août 1913), à Figline, chez l’archiprêtre, à Sienne, chez l’écrivain Frederigo Tozzi où il reçoit la visite de Joergensen. Il fait une courte apparition à Assise où il rend visite à Mgr Luddi.

Enfin exténué, il aborde en France au moment de la guerre, et après un arrêt à Marseille, où en ces temps d’espionnage, il inquiète la police par ses promenades bizarres, il se fixe pour trois ans à l’hôpital de Valence (1914-1917). Il y donne ses soins aux malades et aux blessés, et il rêve devant le portrait de Mgr de Milon :

 

      Puis lorsque le soir tombe et que les eaux s’embrument,

      Alors que les carreaux de l’Hôpital s’allument,

      Comme pour contempler avec des yeux vivants

      Le fleuve que bientôt battront les sombres vents ;

      Lorsque j’aurai fermé sur la nuit ma fenêtre,

      À l’heure où l’on croit voir les absents apparaître,

      Vous, ô Pontife, non tel qu’en votre portrait,

      Mais sans forme, sans voix, invisible et secret,

      Vous viendrez me parler de l’austère silence,

      Monseigneur de Milon, évêque de Valence.

 

C’est du haut de la terrasse du Champ-de-Mars, face au rocher de Crussol, qu’il donne sa bénédiction à Jean-Marc Bernard et à Raoul Monnier, avant leur départ pour le front dont ils ne devaient pas revenir.

Puis cette guerre, qui lui a causé « tant de souffrances morales et tant d’agonies spirituelles », fait renaître en lui le besoin de l’espace et l’attrait de l’Italie. De 1917 à 1924, il va y traverser de nouvelles épreuves, y vivre une nouvelle odyssée, plus dramatique encore que la première.

Après un séjour à Vintimille, chez les Frères Maristes, il échoue à San-Remo 33, on ne sait par quel hasard, vers le milieu de l’année 1918. Venu pour s’y refaire et d’âme et de corps, au lieu du refuge qu’il avait souhaité, il découvre « un pays d’affairisme, de tout point grossier ». La paix qui a succédé à l’effroyable conflit est morne et étouffante, elle « fait peser sur les âmes une atmosphère de plomb ». À l’heure où, grâce à l’initiative de Mme Jeanne de Flandreysy, paraît son poème Du Rhône à l’Arno 34 (1920), le pauvre exilé, à peu près privé de ressources, vit dans un état de misère et de lassitude à peu près constant ; sa vue commence à s’affaiblir. Il s’efforce « de ne pas plier sous l’épreuve, de faire bon visage à la souffrance », mais les rares lettres qu’il écrit à ses amis de Valence sont empreintes d’une poignante tristesse.

Quant à ses compagnons d’Italie, depuis longtemps ils ont perdu ses traces, lorsque Joergensen, au cours d’un voyage, en 1922, entend parler du séjour de Louis Le Cardonnel à San-Remo. Il y avait alors à Assise une demoiselle anglaise catholique, riche et très généreuse, miss Octavia Benson. Le bon P. Reggio la supplie de se rendre à San-Remo pour y découvrir son ami. Elle l’y rencontre en effet. Il habite une espèce de gargote, honnête, mais tout à fait grossière et indigne d’un prêtre. L’hôtelière l’a recueilli par compassion, moyennant un loyer très modique que, du reste, il ne paye pas. Elle lui a donné, sous les combles, un galetas où il ne peut dormir, à cause du tapage que mènent les ivrognes, et elle lui sert, pour nourriture, les reliefs de ses pensionnaires. Au milieu de ce dénuement lamentable, il continue à composer des poèmes « qui prennent de plus en plus la forme de la prière », il projette d’écrire « trois livres » et de constituer « un tiers-ordre séraphique d’artistes, œuvre difficile, dit-il, mais si belle ».

Le P. Norbert Reggio obtient alors du custode d’Assise, en y mettant beaucoup d’insistance, qu’il le reçoive au Sacro Convento, par charité pour un ministre de Dieu et par considération pour un grand homme. Miss Benson paye les dettes, fait habiller convenablement l’infortuné et l’envoie à Assise avec une petite somme pour régler sa pension et compléter sa garde-robe.

Les premiers temps, tout alla bien. L’enfant prodigue avait promis d’être sage et il s’efforçait de tenir parole. Mais bientôt il s’ennuie et reprend sa vie désordonnée. D’ailleurs, il ne travaille plus, négligeant même de faire venir de San-Remo ses livres et ses papiers dont il ne prend aucun souci. Le P. Reggio, navré de cette indifférence, et craignant la perte de ces chefs-d’œuvre, réclame tout ce bagage qui arrive pêle-mêle avec des effets, dans une vieille caisse. Sur les instances pressantes de cet ange gardien, il se remet même à écrire quelque peu, compose en particulier ses magnifiques hymnes au Matin, et sait garder quelque temps une conduite assez réservée. Mais après le départ du P. Norbert Reggio pour Rome, il se comporte si mal que les Pères prennent la résolution de le renvoyer.

« Un beau matin, écrit le P. Reggio 35, je me trouvais à mon confessionnal de Saint-Pierre, lorsque je le vis arriver avec un mentor chargé par le Sacré-Couvent de l’accompagner à Rome et de me le... consigner pour lui trouver un gîte. Où, quand et comment ? puisque aucun de nos couvents n’aurait voulu le recevoir.

« En même temps, il me déclara qu’il avait jeté sa valise, contenant ses manuscrits, dont il me rendait responsable, dans le vestibule d’entrée de notre pénitencier où allait et venait une foule de gens et qui auraient pu être volés et perdus pour toujours.

« Je rentrai immédiatement chez nous en sa compagnie, je retrouvai sa valise que je mis en sûreté dans ma chambre et le jour même ou le lendemain, sans rien lui dire, j’expédiai son manuscrit classé, par poste recommandée, à Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, qui le publia peu après. »

C’est ainsi que, grâce au dévouement de son inlassable ami, le troisième et dernier volume de Louis Le Cardonnel a pu voir le jour sous le titre : De l’Une à l’Autre Aurore (1924) ; mais si bon nombre de ses poèmes ont été sauvés de cette façon, il est malheureusement certain que bien d’autres, et non des moindres, ont été égarés à San-Remo, à cause de son insouciance.

Le P. Reggio, après l’avoir fait admettre pour quelques jours dans une maison de retraite pour prêtres, dirigée par des religieuses, réussit, aidé par le fils d’Adolfo de Bosis 36, à intéresser à son sort l’ambassade de France. Par les soins de celle-ci, il fut recueilli durant un ou deux mois dans une île du Tibre, au centre de Rome, chez les Fatebene Fratelli (Hospitaliers de Saint-Jean de Dieu), puis rapatrié en France. Nous sommes en 1924. Louis Le Cardonnel fait à l’Italie ses adieux définitifs.

 

*

*     *

 

Au fond d’une de ces ruelles étroites de l’ancien Avignon, au pavé anguleux et sonore, creuses comme un puits ou comme un canal, le vieux palais du Roure veille dans un silence d’autrefois, dans une méditative pénombre. Sa figure austère tient du moine et du soldat. Elle guette ou elle prie, toute en dedans, en proie au tragique de la passion ou du songe.

Quoique construit au quinzième siècle, ce bâtiment sévère garde la solide beauté des palais romans. Il ne mendie pas l’attention par des airs de coquetterie. Il est sans afféterie, sans sourire, aveugle et nu jusqu’à l’étage, concentré et hautain, beau de la noble ordonnance de ses lignes, de la patine de cendre et d’or de ses murs. Son seul ornement, outre les meneaux des hautes fenêtres, c’est la porte voûtée surmontée d’un tympan où des branches de chêne flamboyantes, entrelacées comme des arabesques, rappellent les armes de Jean de La Rovère, qui devint pape sous le nom de Jules II.

Dans cette demeure pensive qui s’apparente à sa grandeur solitaire, Louis Le Cardonnel est depuis avril 1929 l’hôte de Mme Jeanne de Flandreysy 37, dont il est le compatriote et pour ainsi dire le frère aîné. Cette femme de cœur et de talent, digne sœur des nobles patriciennes qui protégèrent l’humanisme et la Renaissance italienne, a rendu aux lettres et aux arts de grands services dont il faudra un jour que l’on fasse le compte. Son culte pour Louis Le Cardonnel, l’attention vigilante dont elle l’a entouré, la sécurité qu’elle a procurée à son inspiration, sont peut-être la forme la plus touchante de cette charité intellectuelle qu’elle a vouée depuis vingt ans à la défense de l’esprit. De la belle demeure historique des Baroncelli, rivaux des Médicis de Florence, qu’elle a restaurée avec tant de goût, elle a fait un musée et une bibliothèque consacrée au souvenir de Dante, de Pétrarque et de Mistral, aux traditions et à l’histoire de la Provence. Quinze mille lettres inédites du chantre de Mireille, classées et commentées, attendent dans ses cartons d’être publiées. Barrès qui, trois ans de suite, vint les consulter, déclare, dans sa lettre à Gyp sur le Printemps à Mirabeau, qu’il faut tenir dès maintenant ce précieux trésor pour une des gloires de la France. De grandes ombres hantent encore ce palais : cardinaux de la cour pontificale, compagnons du roi Henri IV, le brave Crillon, les de Sade, Diane de Poitiers. Puis sont venus les temps héroïques du félibrige qui lui donnèrent un regain de jeunesse. Le 7 janvier 1891, Mistral y crée son journal l’Aïoli, aidé par Roumanille, Aubanel, Félix Gras, avec pour baïle le marquis Falco de Baroncelli qui, plus tard, gagna la Camargue pour y élever des taureaux et pour y écrire de beaux vers lyriques. Alphonse Daudet, Paul Arène, Maurice Barrès, Henry de Groux, le cardinal de Cabrières, Pierre de Nolhac ont séjourné là, pour ne citer que les disparus. Le Roure où travaille Émile Espérandieu, où se croisent les Louis Bertrand, les Marinetti et les Eugénio d’Ors, est le point de rencontre, le foyer des représentants de l’idée latine.

Poussons la porte cochère. Un vestibule voûté résonne de cloches à l’arrivée. Les cloches sont les oiseaux du Roure. Mme de Flandreysy a l’art de les apprivoiser. Sa maison en est peuplée comme une volière fabuleuse. Diverses de formes et d’esprit, elles s’accrochent aux murs comme des colombes, ou reposent sur de beaux socles de pierre ainsi que des fées endormies. Celle-ci rêve au seuil du vieil escalier tournant, celle-là aux pieds de la Vierge, dans la cour, près du figuier centenaire. Ici le carillon de la Chartreuse de la Valbonne, avec sa vieille armature de fer forgé, là des cloches florentines, niellées d’or et d’argent et timbrées aux armes des Médicis. Voici celle qui tinte à l’entrée de la chapelle consacrée à saint François d’Assise et qui porte le nom de Claire, avec un beau vers de Louis Le Cardonnel ; voici la dernière venue, la Romaine, offerte et baptisée par Pierre de Nolhac ; et la plus rare, don de l’évêque d’Assise, toute semblable avec ses dents de peigne, à la cloche du Couvent de Saint-Damien. Des cloches âgées, exténuées, des aïeules ornées d’inscriptions et d’images, provenant de l’ancien Monastère de Montrieux où Pétrarque résida avec son frère le Chartreux ou encore de l’abbaye de Montmajour. Toutes, jeunes ou vieilles, répandent autour d’elles un pouvoir mystérieux, et quand elles n’enchantent pas par leurs mélodies, elles protègent par leur vigilant silence.

Laissons la cour rectangulaire, sa madone et son figuier, le cadran solaire et sa belle sentence : « Je reviendrai », et montons l’escalier monumental. Mistral nous y accueille par le chant à la Race latine, gravé au bas des degrés, et jusqu’à la galerie, les neuf papes d’Avignon nous font escorte. Une salle, à droite, une salle à gauche, où triomphe Henry de Groux, avec des dessins puissants comme ceux de Michel-Ange, – portraits de Léon Bloy, de Pierre de Nolhac, du commandant Espérandieu, de Louis Le Cardonnel, belle série d’interprétations des Triomphes de Pétrarque, – avec ses peintures célèbres : le Christ aux outrages, la Barque du Dante.

À l’étage supérieur, on change de siècle. Les escaliers étroits s’enfoncent dans des murs aux épaisseurs mystérieuses. Le vieux logis reprend son air fermé de cloître et de donjon. C’est là, dans une de ces cellules monacales, au fond d’un couloir ogival, que je vis pour la première fois Louis Le Cardonnel en mai 1929, en compagnie d’Henry de Groux et de sa fille Élisabeth 38.

 

D’où venait-il alors, de quelle poussière était-il chargé, ce vagabond éternel en quête de la Jérusalem céleste ? À son retour d’Italie, il avait passé quelques années, malade et fatigué, à la clinique Rigal, à Valence, dirigée par les Sœurs Trinitaires. Avec la publication de son troisième recueil, De l’Une à l’Autre Aurore, en 1924, la gloire était venue le visiter, mais l’ennui à nouveau l’avait gagné. Entouré de beaux disciples, tels que Louis Pize, René Fernandat, Charles Forot, Alphonse Métérié ; lauréat du Prix Lasserre et chevalier de la Légion d’honneur 39, il restait indifférent aux louanges, les yeux tournés vers un éternel ailleurs. Il s’est alors souvenu de la cité papale, et de son vœu :

 

      Sur le Rhône, menant ma nostalgique barque,

      J’irai vers les clochers de la fière Avignon.

 

et il se repose là, dans un équilibre éphémère 40.

Il me reçut avec ce visage un peu froncé dont il accueille les visiteurs inconnus qu’il soupçonne d’être des importuns. Mais la conversation prit vite un tour sérieux qui lui convint. Henry de Groux, étrange et courtois, venait d’interrompre un grand pastel qu’il faisait de sa fille. Élisabeth de Groux, que Louis Le Cardonnel comparait tantôt à la Sulamite, tantôt à une danseuse sacrée sortie des temples de l’Égypte, ressemblait ce jour-là, dans son costume Renaissance, à un jeune page florentin. Nous parlâmes, je m’en souviens, de l’automne qu’il appela d’un beau mot, « la purification de l’année », et de l’hiver provençal, si délicat, et que méconnaissent les peintres grossiers, amateurs du clinquant vulgaire de l’été. Et puis, par une pente naturelle, nous nous rencontrâmes sur les mystiques. J’en parlai sans doute avec animation ; il m’engagea à revenir. Je promis et je tins parole. Ce premier contact me donna comme la révélation éblouissante d’un guide, d’un grand initiateur, capable de rassembler les fragments épars de la sagesse pour les couler dans le grand moule de l’unité catholique.

Je devais revenir bien souvent puiser à sa parole comme à une fontaine d’eau vive. Mais il n’avait pas encore fini de moissonner des larmes, il n’avait pas engrangé toutes ses douleurs. Il lui fallait tenter de nouvelles épreuves, continuer à gravir les pics de sa destinée.

 

*

*     *

 

 Un matin, donc, il s’en va (24 mai 1929). Il est accompagné d’Élisabeth de Groux. Il part pour Vernègues où Mme Henry de Groux lui offre l’hospitalité. Le bourg est posé sur une âpre colline pierreuse, presque nue, dominant les vallons de la Trévaresse, parmi quelques bouquets de chênes verts, de maigres amandiers, de thym et de lavande. On distingue Aix au loin et, le soir, on voit briller les feux de Marseille. La contrée, il y a trente ans, a été ravagée par un tremblement de terre. La petite église rebâtie n’a plus de curé. Louis Le Cardonnel dira les offices.

Mais la bonne entente ne dure pas. Henry de Groux est mort en janvier 1930 ; son ami a béni sa dépouille. Mme de Groux se plaint que l’abbé, qui souffre de vertiges, ne dise pas la messe tous les jours. Ils en arrivent à échanger des propos assez vifs. Ce que voyant, Élisabeth découvre pour l’abbé, dans le village, une très pauvre maison près de l’église, précédée d’un jardinet où croissent des lilas et des herbes sauvages. L’unique salle au rez-de-chaussée, carrelée de briques, est éclairée seulement par une porte vitrée. Il y vit tristement, seul, et sans domestique ; il ne reçoit de visite que celle d’Élisabeth de Groux qui lui porte sa nourriture, s’occupe de son linge et de ses vêtements, et aussi celle d’un pauvre chat aux yeux d’or, à la belle fourrure noire. En fin juin 1931, il court même le risque de se trouver sans domicile.

Le bruit de cette infortune s’étant répandu à Aix, un professeur de cette ville, M. Pierre Médan, après un passage à Vernègues, décide de venir en aide à l’exilé dont la pauvreté est totale, et fonde à cette intention la Société des Amis de Louis Le Cardonnel 41. Il se met en quête d’un serviteur, fait l’essai de plusieurs postulants qui, chacun à leur tour, après un essai de quarante-huit heures, refusent de séjourner dans ce lieu désert.

C’est alors que, sur la foi d’une annonce de journal, il commet l’imprudence de prendre, pour tenir compagnie à ce vieux prêtre, un inconnu, un Belge, qui se révèle plus tard sorti des bas-fonds de Marseille, titulaire de trois mariages suivis de trois divorces et d’une condamnation pour banqueroute frauduleuse. Ce personnage douteux consent à faire la cuisine à la condition de loger dans une maison indépendante.

Eugène Langevin qui va voir à cette époque Louis Le Cardonnel 42 reçoit de lui des confidences désabusées :

« L’hiver est long. Et puis, personne avec qui parler ou qui puisse me lire les poètes, ou à qui je puisse dicter. La solitude morale...

« Il m’est pénible de ne plus pouvoir dire l’office. Si j’avais un prêtre qui récitât auprès de moi le bréviaire, comme je sais les psaumes par cœur, je pourrais lui donner la réplique. Célébrer la messe, je le fais quelquefois. Je voudrais que ce fût plus souvent, pour ces braves gens qui n’ont plus de pasteur. Mais c’est si malaisé, avec mes yeux.

« Que Dieu m’envoie la cécité complète, je ne me plaindrai pas, loin de là, je le bénirai de m’aider ainsi à consommer mon détachement de toutes choses. Mon âme ne l’en contemplera que plus fidèlement. Quant au sacrifice eucharistique, je l’offre toute la journée. Mais la solitude morale... »

Lorsque M. Médan a trouvé un autre asile, à Lambesc, en janvier 1932 (Pavillon Magnolia), quatre pièces au rez-de-chaussée et jardin, la situation loin de s’améliorer, ne fait qu’empirer. Dans cette maison perdue, à 1500 mètres du village, le pauvre prêtre à demi aveugle se trouve à la merci du triste personnage qui l’a suivi dans sa retraite. « À Lambesc, dira-t-il plus tard, j’ai eu la sensation physique de l’Enfer. Ça a été pour moi la lie de tout. » Dans cette « maison de roman-feuilleton », faite à souhait pour un guet-apens, il est livré sans défense à ce compagnon sinistre qui porte à chaque poignet des bracelets de femme, qui raille sa poésie coupable « de ne rapporter rien », chante des chansons grivoises, prononce des propos immondes, entre dans des colères de possédé. « Il avait, dit sa victime, un bourbier dans le cœur. » Cet homme écarte les visiteurs, trompe M. Médan par des rapports mensongers et, désormais assuré de sa sécurité, part tous les jours en laissant seul et cadenassé dans son logis, l’abbé qui sent peser sur lui une atmosphère de drame. « Je n’ai pas passé une soirée sans trembler », dira-t-il, et encore : « À Lambesc, j’avais l’impression de veiller un mort qui était moi-même. »

On se demande à quelles extrémités épouvantables aurait pu se livrer ce forcené, si un prêtre n’avait mis fin à cette situation en avertissant Mme de Flandreysy de la détresse de son ancien hôte et en l’adjurant de le reprendre.

 

Au Roure, où il est revenu le 26 avril 1932, Louis Le Cardonnel devait trouver son dernier asile. Abrité contre les menaces du monde extérieur, gardé contre ses propres faiblesses, il a pu s’y acheminer dignement vers sa fin. Non pas que ce port fût absolument exempt de remous, mais aurait-il admis une existence ensommeillée ? Son caractère entier, indocile, parfois presque abusif, ne lui permettait pas une vie paisible. Le milieu qui l’avait adopté et qui le berçait de soins quotidiens, était en un sens trop mondain pour le satisfaire. Avec sa véhémence coutumière, il lui arrivait d’invectiver contre cette atmosphère de musée ; il accusait quelquefois Mme de Flandreysy, qu’il avait baptisée « l’archiviste de l’éternité », de rester sur un plan trop exclusivement esthétique, partant presque païen, et de cultiver des beautés mortes. Il se sentait alors repris par son rêve de vie claustrale, tout au moins « en bordure d’un monastère » ; il imaginait de lentes promenades méditatives à l’ombre des arceaux gothiques, ou quelque labeur bénédictin avec l’assistance de jeunes prêtres dont il formerait l’esprit.

Il fuyait les conversations oiseuses, il expédiait avec rudesse les fâcheux. Je revois encore le visage inexorable avec lequel il recevait le visiteur qui interrompait nos entretiens : « Nous travaillons, coupait-il. Je parle avec Christoflour de choses sérieuses. Vous reviendrez ! »

Il avait rencontré en Mme de Flandreysy un esprit très fin, un cœur dévoué. Mais son caractère était aussi autoritaire que le sien et il en résultait des conflits assez vifs. « Quelle lutte entre nous, s’écriait-il quelquefois, toujours courtoise, sous le signe de la politesse, mais quelle lutte ! » Très conscient malgré tout de la bienfaisance des observations de son assistante, il ne lui en gardait pas rancune. « Nous nous sculptons l’un l’autre, disait-il, nous sculptons notre statue immortelle, tous les deux ; nous nous battons comme deux silex, pour faire jaillir la lumière », ou encore : « Nous sommes deux cailloux du Rhône, nous nous polissons l’un l’autre, nous nous perfectionnons l’un l’autre par les souffrances que nous nous causons. » Il le constatera en effet avec joie : son hôtesse a gagné à son contact le véritable esprit chrétien : « L’altière Mme de Flandreysy est devenue une sœur de charité. »

Il semble bien qu’il ait trouvé au Roure, compte tenu des possibilités humaines, le « compromis » qu’il avait cherché entre le siècle et le cloître, le milieu de libération qui a donné à son esprit un renouveau d’ardeur et de jeunesse. Il renoue de chaudes amitiés, il se réconcilie avec Duhamel et donne à Claudel l’accolade fraternelle. Il reçoit Maurice Barrès, Rosny aîné, P. de Nolhac, Fernand Mazade, Yves-Gérard Le Dantec, Ugo Ojetti, Émile Baumann, Mgr Pic. Pour les jours ordinaires, il a ses familiers : le docteur Colombe, Émile Ripert, Maurice Mignon, le P. Poucel, Émile Espérandieu, l’illustre déchiffreur d’épigraphes, qu’il compare plaisamment, à cause de la rudesse et de la franchise de son allure, à un maire de village ; moi-même enfin, avec mon « nom de légende wagnérienne ».

Autant que le permet la faiblesse de sa vue, il se distrait par quelques sorties. Chaque été, il va passer plusieurs semaines chez ses amis Barbe de Kerchène. La demeure noble et rustique, entourée de chênes splendides, est solitaire et pourtant sans tristesse. Il couche dans la pièce qui abrita Napoléon Ier à son départ pour l’île d’Elbe et voit la nuit défiler des généraux habillés de rouge. Il aime à se tenir dans la grande cuisine ou à écouter, debout contre les volets, la musique des grillons. Il fait de courts séjours à Valence et à Saint-Michel de Frigolet. Souvent aussi, je viens le prendre au Roure pour passer la journée dans ma petite maison de Villeneuve, battue des vents. Il y rencontre Fernand Maillaud, Paul Surtel, Joseph Delteil, Henri Malo, Alfred Laumonier, Stéphane Danisz, et nous composons pour lui l’atmosphère favorable à son esprit. Une de ses dernières grandes joies lui fut donnée par Mgr Pic, évêque de Valence, qui l’invita à l’ordination de ses jeunes prêtres et lui permit de leur imposer les mains (1er juillet 1934).

Il trouve enfin, en Mme de Flandreysy, une amie vigilante et une collaboratrice distinguée. « Vous m’avez permis, pourra-t-il lui dire, de libérer des paroles captives. » Les quelques chroniques qu’il adresse encore au Mercure de France, la correspondance qu’il dicte, c’est une cérémonie laborieuse, en raison de sa cécité et de ses scrupules infinis. « Écrivons, ma chère amie, écrivons ; profitons de ce soleil intellectuel qui me visite. » Quelle patience il exige de son épistolière ! Il dicte, il fait relire, pèse et choisit les termes, remet au lendemain. « Une lettre, c’est une action ; ceux qui la lisent en seront grandis ou diminués. »

Ses journées se déroulent suivant un rythme habituel. Voici son oraison du réveil, qu’il a composée : « Ô Sagesse, levez-vous en moi comme l’Étoile du matin. Faites que tout ce qui entre en moi, quoi que je mange ou quoi que je boive, ne serve pas à détruire votre Temple, mais à l’édifier, dans l’Esprit-Saint. » Hors du petit-déjeuner et du goûter, qui se composent le plus souvent de pain et de vin, des deux grands repas auxquels il est convié par trois coups de cloche, il s’enferme dans une petite chambre, au premier étage ; des amis dévoués viennent lui faire la lecture ou converser avec lui ; la plupart du temps il reste seul, en méditation ou en prière.

Cette cellule, qui fut tant de fois témoin de nos entretiens, m’est devenue chère comme un lieu sacré. Il s’y tient clos, volets tirés, dans la pénombre, à cause de ses yeux. La pièce est grave et recueillie comme il la désire, simplement meublée d’un petit lit, d’une table chargée de livres de théologiens et de philosophes. Aux murs, une statuette de la Vierge, le beau masque funéraire de Pascal, des images naïves de saint François et de sainte Claire d’Assise, le Bossuet des Offices peint par Rigaud, un saint Bonaventure et un Dun Scott, copiés sur ceux des Cordeliers de Valence, forment autour de lui le cercle de ses gardiens spirituels. Ces grandes âmes ont dû le reconnaître et l’adopter. Lui-même, devant son prie-Dieu et son crucifix, dans la robe grise du Tiers-Ordre franciscain, avec son noble visage si mobile et si concentré, ses cheveux coupés droit sur le front, il porte le double signe de l’extase et de la vaillance et évoque quelque ancien moine plein de haute science, de recueillement et d’ardeur. Dans son regard lointain, traversé d’éclairs, veille à l’ordinaire la flamme sereine de la certitude et de la douceur. La porte fermée nous sépare du monde moderne. Nous plongeons dans le moyen âge de saint Bernard et des cathédrales ; nous nous laissons couler hors du temps, dans la région des pensées éternelles.

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

DERNIERS MOMENTS

 

 

(Je transcris ici sans retouches, une partie des notes de mon carnet.)

Dimanche 10 novembre 1935. – J’ai appris ce matin, par un mot d’Elsa Kœberlé, que l’abbé avait eu une attaque. J’arrive au Roure à 2 heures avec ma femme. Journée d’orage incessant, chutes d’eau en cataractes. Le Rhône limoneux envahit sur la route le bal populaire où l’on continue à danser dans une salle haute, et les Allées de l’Oule où se tenaient encore, ces jours derniers, les joueurs de boules. Je dors mal depuis plusieurs nuits, peut-être à cause de pressentiments.

C’est mercredi soir 6 novembre que l’accident s’est produit ; je n’ai pas lu les journaux locaux et le hasard a voulu que je n’aille pas au Roure et que je ne rencontre personne. Louis Le Cardonnel a reçu, paraît-il, plus de cent visites et d’innombrables marques de sympathie. Il m’a réclamé et s’est un peu étonné de mon absence. J’en suis navré. Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ?

Mme de Flandreysy nous raconte les faits. Mercredi soir, à l’heure du souper, l’abbé avait été appelé comme d’habitude par les trois coups de cloche réglementaires. Souvent, il se fait attendre. Cette fois, comme par un avertissement providentiel, Mme de Flandreysy est allée tout de suite au-devant de lui. Elle le rencontre au bout de la galerie qui domine l’escalier. Il lui dit brusquement : « Donnez-moi la main », et tout à coup il s’affaisse et se tient accroché à la balustrade. Elle appelle. Marie-Rose 43 est à la cuisine. Personne n’entend. Impossible de le soulever. Elle l’amène comme elle peut jusqu’à l’antichambre. Enfin, Marie-Rose accourt. À elles deux, elles ne peuvent soutenir ce corps inerte. On va chercher des hommes, à la librairie voisine. On le porte sur le lit, dans la chambre en face, où je vais le voir.

... Il est couché, le visage frais et reposé, dans une tranquillité parfaite. Un garde-malade est à son chevet. Marie-Rose prépare les soins. Son côté gauche est absolument inerte ; une légère paralysie de la face le gêne pour parler. Il me reçoit avec joie et je l’embrasse en lui prenant la main. Il me parle des sangsues qui « se sont gorgées de son sang lyrique », des sinapismes, du lit qui rend les journées fades et sans couleur, en mêlant le jour et la nuit, la veille et le sommeil. Il pense à Baudelaire : « Lui, dit-il, a été terrassé, et ne s’est pas relevé. » Je m’apprête à le rassurer. Mais, à ma grande surprise, je constate qu’il n’est pas alarmé. Il estime le cas de Baudelaire bien plus grave que le sien puisqu’il s’agissait d’une hémiplégie, tandis qu’il s’imagine remuer la jambe et le bras.

On a voulu appeler un prêtre le soir même. Il s’y est opposé. « Je sais, a-t-il dit, que je ne mourrai pas cette nuit. Nous pouvons attendre demain matin. » Il a déclaré à Mme de Flandreysy : « Je n’ai pas peur de la vie, ni de la mort. J’ai confiance en Dieu qui voit en moi et qui saura faire la part de mes intentions. »

... Brusquement, j’ai mesuré tout à l’heure, le vide que me ferait sa perte, le prix immense de son amitié, de sa pensée, de sa confiance. Jamais je n’ai été plus certain de son âme et de sa mission.

 

Lundi 11 novembre. – Consigne de ne laisser personne s’approcher du malade. Il repose, après une nuit sans sommeil.

 

Mardi 12 novembre. – Ma femme est allée prendre des nouvelles et a pu le voir un instant. « Que faudra-t-il dire à Christoflour ? » demande Mme de Flandreysy. « Ces choses se sentent et ne se disent pas. Dites-lui que je suis courageux, que je pense à lui, et qu’il continue son œuvre. »

 

Jeudi 14 novembre. – Depuis le 11, l’inondation grandit. Orage ininterrompu. La pluie filtre à travers les toits et les fenêtres. Ciel de cataclysme, roulant des nuages sinistres, noirs sur gris, ou uniformément opaque et fuligineux. Des nuées basses rasent les maisons et enveloppent la ville, plongée dans une louche obscurité. Le Rhône couvre la route, bat les remparts d’Avignon et s’étend sur les deux tiers de la ville. Tout l’horizon n’est qu’un lac morne d’où émergent les cimes des cyprès et des cheminées.

Sur des planches, dans des barques ou des fourragères chargées de monde et entrant dans l’eau jusqu’aux essieux, je gagne le Roure. Seul quelques instants avec l’abbé dans sa chambre sans lumière où je distingue à peine son visage, il me parle presque sans arrêt, avec une voix plaintive, de l’ennui du lit, du régime, du lait écœurant. Il fait des rêves de départ. Il se voit dans un monastère ; pas avec des séculiers. « C’est fini, les abbés mondains ; c’est le règne des mystiques. »

 

3 décembre 1935. – Je lui rends visite tous les deux ou trois jours. Toujours au lit, dans la même chambre, dite de Barrès. Au-dessus du grand lit, le portrait de sa mère par H. de Groux. À droite et à gauche, deux tables de nuit, puis deux petites portes Louis XIII ; au-dessus de chacune d’elles, d’autres dessins de H. de Groux : Louis Le Cardonnel et son frère Georges. Il a voulu près de son lit la photographie de Mère Célestine de la Croix. Le portrait de Bossuet l’a accompagné aussi ; il est sur le mur de gauche, au-dessus d’un dessin de H. de Groux, étude des mains de Louis Le Cardonnel. Au pied du lit, la cheminée avec deux portraits de Louis Le Cardonnel, par Élisabeth de Groux. À droite du lit, un canapé et la fenêtre. De grands rideaux toujours tirés, et la lumière éteinte où qui s’allume pour un court instant. Parfois le malade sommeille et je me retire.

Aujourd’hui, à l’annonce de mon arrivée, il dit : « Ah ! oui, j’ai reconnu la chère voix. » Un moment après, comme il me rappelle ses visites chez moi, ces heures, dit-il, « qui comptent parmi les meilleures de ma vie, parce que je m’y sentais en intimité profonde, en liberté, en paix », j’avance : « Vous y reviendrez bientôt. » Avec une belle assurance, il répond : « Oui, je l’espère. »

Son optimisme est inébranlable. Il n’a pas voulu convenir de la congestion ni de la paralysie ; il prétend seulement avoir eu les membres froissés dans la chute... Il a eu une seconde crise ; on a remis les sangsues. On le pique tous les jours pour empêcher la coagulation du sang dans le cerveau. Il s’irrite parfois contre les médecins qui, dit-il, « prennent un plaisir sadique à faire souffrir les malades ».

... Longue conversation sur les rêves, sur ses souvenirs littéraires, sur les mystiques allemands.

 

7 décembre. – État stationnaire. Le malade n’a rien perdu de sa vigueur intellectuelle. Il me retient longuement et me parle de ses souvenirs ; puis des ouvrages de Gratry...

 

21 décembre. – On m’a dit que les médecins conservaient peu d’espoir. Il a un peu de congestion au poumon et la nature ne réagit pas. Quant à lui, il garde confiance et trouve que sa jambe va mieux. Nous parlons longuement, comme autrefois...

 

Janvier. – Visites régulières. On oblige le malade à passer deux ou trois heures tous les jours assis dans un fauteuil, pour conjurer la congestion menaçante.

 

25 février 1936. – Projets d’avenir. « Un mystique ne se réalise pas dans le monde. » Il lui faudrait la campagne ; « les grands ordres méditatifs ont la porte de leur monastère ouverte sur la nature ».

Il plaisante sur ses veilleurs : il appelle l’un d’eux, un jeune novice en soutane, « mon oiseau de nuit » ; il corrige : « Un bon oiseau de nuit, un martinet, par exemple. » D’un autre, qui lui plaît moins et qui a la mauvaise habitude de ronfler : « Il semble toujours s’entretenir avec une truie idéale. »

Il reprend toute sa bonne humeur et sa sérénité joyeuse quand nous abordons nos sujets de prédilection.

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7 mars. – Je le retrouve toujours le même, aussi enthousiaste, aussi profond, et peu à peu, je m’accoutume à ces dialogues avec un allongé, dans une pièce sans lumière. Je le trouve parfois chagrin à mon arrivée, sourdement monté contre son entourage, à cause du régime qu’on lui fait subir, des heures qu’il doit passer sur l’ordre des médecins, assis dans un fauteuil et qui l’exténuent. Je détourne l’entretien et il oublie subitement ses misères. Il m’a décrit aujourd’hui la bénédiction des troupeaux à Figline, et je lui ai lu du Leconte de Lisle, en entrouvrant le coin du rideau.

 

10 mars. – Situation critique au Roure. L’abbé compte sur moi pour le faire entrer à l’hôpital et me considère à l’avance comme son sauveur. Impossible de lui faire entendre raison. Il refuse de recevoir son médecin. À toutes forces, il veut partir.

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21 mars. – Les choses se sont arrangées. On lui a fait comprendre que son séjour à l’hôpital serait bien plus pénible qu’au Roure... Aujourd’hui, il cause avec moi de ses rencontres avec Leconte de Lisle et avec d’autres poètes.

 

28 mars. – À propos du livre du docteur Carrel, évocations de phénomènes métapsychiques...

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24 avril. – Boutades : à propos de son veilleur de nuit : « Il est funèbre ; on dirait un employé de la Morgue.  Je ne suis pourtant pas encore sur la planche et sous le robinet ! » Il le malmène parfois assez rudement : « Je suis constipé ! Vous ne savez pas dire autre chose. Vous êtes le Bossuet de la constipation. Vous direz de moi : il est mort constipé. Il y a tout de même une autre oraison funèbre à faire pour Louis Le Cardonnel ! » À la sœur qui vient lui faire des piqûres et qui a eu la maladresse de lui dire : « Mais, monsieur l’Abbé, votre peau n’est plus celle d’un jeune homme », il répond : « Merci, ma sœur, vous avez une nouvelle piqûre à votre actif, mais cette fois, c’est à mon amour-propre. »

Nous avons parlé de l’automne, des poètes anglais, de Leconte de Lisle. Il ne pense plus à ses maux. Pendant une heure, du fond de sa prodigieuse mémoire, des strophes montent et se pressent à ses pauvres lèvres. Un faible rayon, à travers les rideaux disjoints, perce les ténèbres de la chambre. Le bras droit, hors du lit, scande les vers qu’il récite dans un délire sacré.

En partant, il m’a demandé de l’embrasser.

« Soyez béni, m’a-t-il dit, pour la joie que vous m’apportez. »

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1er mai. – Louis Le Cardonnel est bien mal. Dimanche, il a failli mourir. L’intestin est sans force. Les escarres s’approfondissent. Sa main gauche est gangrenée jusqu’à l’os. Il a eu une nouvelle petite attaque. Mme de Flandreysy a tenu à le faire photographier. Je ne le vois qu’un instant. Il est fiévreux. Sa tête, qu’il ne peut plus soutenir, penche sur les oreillers. Je lui dis quelques mots d’amitié. Il me répond qu’il a dû soutenir une rude bataille. Jamais il n’a l’air de se préparer à la mort. N’y pense-t-il pas, ou plutôt se raidit-il par fierté et ne confie-t-il ses réflexions qu’à la solitude ? J’ai baisé sa main droite, toute blême... Il est secoué d’un hoquet inextinguible ; il dit : « C’est un sanglot de l’estomac. »

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Mardi 5 mai. – Georges Le Cardonnel est arrivé...

 

Samedi 16 mai. – Je suis revenu presque tous les jours. Forte fièvre, presque 40 degrés ; très abattu. Le docteur lui a fait une petite opération. « S’il urine du sang, a-t-il dit, vous n’aurez plus qu’à prier. » Marie-Rose me dit que cette nuit, l’urine était normale ; mais elle me montre celle du matin, qui est rouge. La nuit dernière, il a demandé sa canne, cette canne qui ne le quittait pas. Il veut se lever, qu’on l’aide. Toujours la hantise du départ.

 

Dimanche 17 mai. – Contre toute attente, le malade va un peu moins mal. Mme de Flandreysy m’aborde en s’écriant : « Il y a une grâce sur lui, nous n’en pouvons plus douter ; son corps n’est qu’une plaie et il paraît ne pas souffrir ; jamais il ne profère une plainte. Sans doute a-t-il de hauts mérites qui nous échappaient. » Je ne crois pas qu’ils m’aient échappé. On lui demandait s’il souffrait ; il a dit ces paroles dignes d’un saint : « Je passe des heures enchantées, que nul ne soupçonne. »

Mlle des Garets est à son chevet. Il désire que je reste auprès de lui, sans parler. Dans la pénombre, je contemple son visage assoupi où j’ai vu tant de lumière ; je rappelle d’ardentes conversations ; je prie tout bas pour lui. Il a dit l’autre jour : « Demandez à Dieu qu’il me prenne sans violence. » Au bout de quelques instants, il me demande de lui lire mon article du Mercure : « Cela va vous fatiguer ! » lui dis-je. « Au contraire, cela me reposera. » Le docteur a interrompu la lecture. Nous nous éloignons. Maintenant on le panse, on doit lui faire grand mal... Il a poussé un cri pathétique, qui nous bouleverse : « Maman !... »

 

Lundi 18 mai. – Il revient sur mon article, qu’il s’est fait lire plusieurs fois. À Mme Vétillart et à Mlle des Garets 44, qui lui parlaient de moi, il déclare : « Celui-là est le fils de mon âme. » Il me dit : « Vous avez été élu pour me comprendre », et encore : « Nous sommes de la même famille spirituelle. » Je n’ai pu rester que cinq minutes. Comme je le laissais seul, il a eu encore des mots touchants : « Maintenant, vous allez me laisser avec mes anges 45 », et, de loin : « Et restons unis par le cœur. »

 

Mardi 19 mai. – Je suis demeuré longuement à ses côtés, en silence. Il s’assoupit, et parfois jette un grand cri de souffrance...

 

Mercredi 20 mai. – Aujourd’hui vive émotion. À 2 heures, j’ai trouvé la porte fermée, contre toute habitude. J’ai sonné deux fois. Pas de réponse, sauf les aboiements du chien. Une idée terrible m’a traversé l’esprit. J’ai couru chez Mme Vétillart pour l’interroger ; à 11 heures, elle n’avait trouvé rien de changé. À 3 heures en effet, je puis voir Mme de Flandreysy.

L’abbé est repris par l’obsession du départ. Il déclare qu’en le retenant, « on l’assassine ». « Où voulez-vous donc aller, monsieur l’Abbé ? – Eh bien ! à Rome ! – Quoi faire, à Rome ? – Je ferai de l’enseignement, on doit avoir besoin de moi ; certainement je pourrai rendre quelques services. » À grand-peine, elle l’a calmé en faisant mine d’accepter un déplacement à Valence, qui constituerait une première étape. Là, le clergé et les autorités civiles sont disposés à l’accueillir dignement. Cette perspective l’apaise. Il murmure de temps en temps : « Nous serons bien, à Valence... » La fièvre est tombée, mais le cœur s’affaiblit.

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Au moment où nous parlions, Marie-Rose est accourue. L’abbé vient de demander un prêtre pour les sacrements. Nous nous empressons près de lui, pendant qu’elle part vers l’église Saint-Agricol. Il se sent une barre dans la poitrine. « Mon père est mort ainsi, nous dit-il, au même âge, d’une angine de poitrine. » Quand je me suis trouvé seul avec lui, il m’a tendu la main, a gardé la mienne très longuement, comme pour un adieu silencieux. Il a dit ensuite de son ton de vaillance : « Dites-vous bien que je n’ai peur de rien... »

 

Dernière semaine. – Jours pesants d’angoisse. Je le sens m’échapper et je m’accroche encore à des espérances insensées.

La fièvre a repris. Il s’affaiblit beaucoup. Souvent je le trouve assoupi, et je le quitte sans lui avoir parlé. Une fois, en dormant, il a dit dans le délire : « Douleur. » Il s’éveille un peu et redemande le sommeil. La plupart du temps, il m’envoie chercher, dans le cabinet attenant, un peu de café ou d’eau rougie, pour « humecter ses pauvres lèvres ». Il a dit un matin devant Mme de Flandreysy cette parole étrange : « Suis-je bien dans le rythme 46 ? »

... Il reprend Georges Barrelle qui lui parle avec trop d’émotion : « Pas d’attendrissement. Nous avons besoin d’âmes héroïques. »

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«... Ah ! Jésus ! Jésus ! quel triste monde ! Je comprends qu’il ait souffert, le Seigneur ! »

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« Vous êtes là, madame de Flandreysy ? Vous ferez l’ombre peu à peu. Cela m’est très nécessaire. Cela recompose les tissus subtils. »

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« Mais enfin, qu’est-ce que cela signifie, toutes ces visites ? On fait le siège d’un mort. »

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Arrivée des sacrements : « Ah ! voilà le pas grave de l’Église. »

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Le mardi 26, il n’a prononcé que quelques paroles. Comme je partais, il a dit : « Embrassez-moi sur le front. »

Il s’inquiète toujours de son départ, avec obstination. Le mercredi 27, il dit devant moi à Mme de Flandreysy : « Vous n’êtes pas encore partie pour Valence ? » Elle l’engage à patienter : ils vont, dit-elle, acheter une maison ; il exige deux maisons, à l’ombre de la cathédrale, et communiquant entre elles. Elle promet de partir tout à l’heure. Il se résigne tristement : « Dieu arrangera tout. » Hélas !... Depuis plusieurs jours, sa parole est presque inintelligible.

 

Jeudi 28 mai. – Trois jours avant la Pentecôte. J’apprends la nouvelle terrible à 11 heures et demie. Mme de Flandreysy se met à la fenêtre et me dit : « C’est fini. »

Dans la chambre, il semble dormir. Jean-Pierre Gras a posé son chevalet et fait un portrait au fusain. Personne autre. Mme de Flandreysy et Marie-Rose vont et viennent, très émues. Des fleurs sur le lit. Il a un crucifix entre les mains.

La veille, après mon départ, il a été pris d’un malaise. Il a fait demander le curé de Saint-Agricol. Émile Espérandieu, qu’il a demandé aussi, loge à Nîmes dans une chambre d’hôtel. Très sourd, on n’a pu le réveiller. Au petit jour, il est arrivé ; trop tard.

Quelque temps avant de mourir, il a perdu la parole. Marie-Rose qui lui tenait la main a senti le pouls s’accélérer, puis, lentement, s’éteindre. Il était une heure du matin.

 

Jeudi soir. – Seul dans la chambre avec Mlle des Garets. Elle a lu à voix basse la prière des morts à la lumière d’un des deux cierges. Puis elle m’a tendu le livre et, longuement, a prié.

Elle est partie, et je veille avec Mlle Cézanne. Je contemple le pauvre mort si cher. Je crois le voir dormir, comme lorsque je me tenais tranquille à son côté, dans l’ombre, pour ne pas le réveiller. Le visage calme et fier, les lèvres fines, les joues creuses, le nez légèrement busqué, me font irrésistiblement penser au masque de Pascal. Il a les mains croisées sur un crucifix. Il est revêtu du froc gris du Tiers-Ordre de Saint-François.

... Je pense à nos entretiens sur la mort... Maître, où êtes-vous ? « Priez pour moi, avez-vous dit. » Nous pleurons et nous prions.

 

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Dernières volontés :

« Mon cœur devra être déposé dans une urne et demeurera dans la chapelle du Palais du Roure dédiée à saint François d’Assise et à sainte Claire :

Claire au nom argentin, Claire au doux nom d’aurore.

Mon pauvre corps – quelle misère ! – devra ensuite être emporté à Valence pour y être enterré dans un caveau auprès des cendres de mon père et de ma mère. J’y vois simplement ces lignes comme épitaphe :

Ici repose

Louis Le Cardonnel

Prêtre de l’Église de Valence ;

Du Tiers-Ordre de Saint-François

Frère Augustin-Marie,

Chevalier de la Légion d’honneur 47

qui pendant son pèlerinage souvent douloureux ici-bas, a constamment cherché, aimé et chanté Dieu. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

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LE PÈLERIN

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

LE RÉVOLTÉ

 

 

On a porté sur Louis Le Cardonnel, sur son caractère, sur sa pensée, des jugements absurdes qui ne sont pas tous dictés par la mauvaise foi et par la rancune.

Il faut convenir que, par ses dehors, cette vie prêtait à des médisances.

Et pourtant, ces jugements sont erronés, parce qu’ils partent toujours d’un défaut de perspective. On applique à Louis Le Cardonnel les mesures communes, et c’est un être démesuré, hors série. Rien ne chagrine plus les esprits méthodiques que des rencontres de ce genre. Les grands hommes ont leur morale, ou plutôt ils ont leur voie personnelle, qui ne convient pas à tous, mais qui leur est salutaire. La question n’est pas d’imposer à tous une règle uniforme mais de discerner le sens et la vigueur de l’effort.

Il est tout à fait vain de regretter que Louis Le Cardonnel n’ait pas été un génie naturellement équilibré, à la façon d’un Goethe, ou d’un Mistral dont la prudence et la pondération ont bien aussi leurs revers. Louis Le Cardonnel manque de leur bon sens un peu bourgeois. Pour moi, je n’admire pas sans réserve cette facilité d’adaptation au siècle, cette adresse diplomatique qui leur fait trouver partout leurs aises, cette manière ingénieuse de faire la part du confort et des honneurs, de passer si commodément du plan de l’infini à celui des petits calculs. Louis Le Cardonnel, lui, est rigoureusement inadaptable. « Notre cœur est trop grand, la vie est trop petite. » Partout, il se sent à l’étroit, dépaysé, insatisfait. Deux écoles. Qui a raison ? J’ai peur que le contentement de la terre soit un signe de médiocrité. Faire sa place, c’est d’une ambition assez basse. Le vrai signe de noblesse, même quand on se résigne à ici-bas, c’est d’aspirer à plus haut. Les uns le font avec patience, d’autres avec colère ; simple différence de tempéraments. L’essentiel, c’est de ne pas accepter.

Louis Le Cardonnel n’accepte pas. Un grand souffrant. Et un révolté. Non pas un révolté contre Dieu, jamais ; un révolté contre le monde. Son indignation est une forme de sa ferveur.

Sa vie n’est pas une promenade, c’est une Passion. C’est le drame poignant d’une âme éprise de sa patrie idéale et qui la contemple de loin, séparé d’elle par toutes les misères du monde. Parce qu’il est poète, toutes les laideurs de la terre frappent ce cœur déchiré. Il est la cible de toutes les souffrances. « C’est un martyre d’avoir une âme portée aux choses idéales. » Il a connu plus qu’aucun autre la poignante solitude des sommets, le silence qui entoure toute grandeur. « Les âmes, me disait-il un jour, sont des instruments qui tentent de s’accorder en vue d’un concert ; mais toujours quelque dissonance grince ; l’accord est pour plus tard. » « Qu’il est difficile de se comprendre, d’aller l’un vers l’autre AU MÊME MOMENT. » Plus que quiconque il « entend crier l’horreur de vivre, la fatale Horreur de vivre », « le bruit de la foule énorme et stérile :

 

      Pourras-tu l’endormir, cette rumeur, ô Nuit,

      Pour que l’âme écoutant, n’entende plus que l’âme. »

 

Il est « en communication avec tous les courants magnétiques du monde ». Il est infiniment sensible au divin, mais il est infiniment vulnérable au médiocre. Il ressent la vulgarité comme une injure personnelle. Il erre au milieu des tourments « comme une âme du Purgatoire ». Toutes les douleurs se répercutent en lui, il porte le monde sur ses épaules. Quelle fatigue parfois, quelle inguérissable blessure, dans ses propos et dans ses poèmes :

 

      « Je suis un pauvre Stradivarius. »

      ... Je suis las de la figure du monde...

      ... Un cœur profond est toujours plein de larmes......

      Seigneur, préservez-moi de moi-même à jamais......

      Seigneur, délivrez-moi du pauvre corps que je porte, et qui est indigne de mon âme ! »

       «... Ah ! fais de nous surgir l’esprit vainqueur et blanc,

      L’esprit, cette plaintive et captive colombe,

      Plaintive d’être ainsi captive en ce corps lent ! »

 

De là ce désir de changement qui le hante, ce perpétuel besoin d’évasion. On le voit surgir ici ou là, à l’improviste, à Valence, à Assise, à Kerchène ; il demande un gîte pour la nuit ; alors, pendant des mois il oublie le temps, il reste, il rêve. Puis soudain pris de la frénésie du départ, imaginant quelque grandiose aventure, il s’en va sans dire adieu, de peur qu’on ne le retienne. Il fait ainsi cinquante couvents en Italie, il y passe comme un météore, disparaît en laissant une longue traînée de souvenirs. Où est-il ? On l’ignore. « Il a, dit-il, de l’itinérant franciscain, du moine qui marche, qui va toujours. » Où pourrait-il se fixer, puisque aucune réalité d’ici-bas ne le contente ? Vagabond de Dieu, il fuit le monde comme un blasphème. Pour trouver son lieu de repos, il faudra qu’il s’en aille de cette terre.

Ceux qui n’ont pas vu ce calvaire, qui n’ont pas deviné cette croix, n’ont rien compris à Louis Le Cardonnel 48. C’est la clef et l’absolution de toutes ses fautes apparentes. Cet homme est extrême et sans proportions. Mais ses faiblesses ont toujours quelque grandeur. J’ai vu des folies en lui, jamais de bassesse.

Ses jugements tranchants, par exemple, lui ont valu beaucoup d’ennemis irréconciliables. Et certes, on peut accuser chez lui un amour-propre un peu farouche, une fierté facilement ombrageuse, et un empressement presque maladif à accueillir les calomnies. Ses meilleurs amis ne le rassurent jamais ; sur la foi du premier venu il est disposé à leur prêter toutes les malfaisances. On lui fait croire que son médecin veut l’empoisonner, que son serviteur le vole, que ses confidents le trahissent. Son imagination brode sur ces noirceurs. Il se voit la victime de ténébreuses machinations. Alors, pour peu qu’on excite sa verve avec perfidie, on obtient de lui des propos d’enfant terrible qui réjouissent ensuite les méchants. Certains ont abusé de ce jeu facile et cruel et s’en sont réjouis lâchement. Nul dans son entourage n’a échappé à ces morsures. J’en ai souffert moi-même, et je lui ai bien volontiers pardonné, comme à un ami qui m’aurait frappé pendant son sommeil.

Il cultivait aussi de petites vanités presque enfantines. Lui qui pratiquait le détachement le plus complet, qui se tenait à l’écart de tous les honneurs, il semble qu’il ait souffert toute sa vie d’une ambition refoulée des honneurs sacerdotaux. Elle s’exprimait de la façon la plus ingénue. À un jeune séminariste qui lui servait d’enfant de chœur à Assise il demandait : « Ne pensez-vous pas que je suis fait pour être un évêque ? » et je l’entends me dire plusieurs fois à moi-même : « J’ai l’air épiscopal, n’est-ce pas ? » Qui oserait dire qu’il se trompait ? Louis Le Cardonnel ne paraissait pas, à vrai dire, posséder les qualités d’un administrateur, mais peut-être plus que d’autres avait-il celles d’un apôtre.

Qu’il ait été difficile à supporter pour son entourage, c’était inévitable. L’indépendance est l’envers des fortes personnalités. Admettre le génie, c’est admettre en même temps les sacrifices qui l’alimentent. Louis Le Cardonnel avait en lui quelque chose de très rare à sauvegarder, quelque chose de sans prix, auprès de quoi les obligations mondaines ne pesaient rien. Il connaissait ses dons merveilleux ; parfois il s’en confiait à l’oreille de ses intimes en des formules magnifiques :

 

      Je suis une fontaine sans borne.

 

ou bien :

 

      J’ai en moi les richesses d’un prince de l’Orient.

 

ou encore :

 

      J’étais né pour répandre les grandes eaux du Déluge.

 

Orgueil impardonnable peut-être pour tout autre. Comment le condamner chez lui puisqu’il disait vrai ? Peut-on même ici parler d’orgueil ? N’est-ce pas plutôt le sentiment d’une puissance dont il avait le dépôt et la charge, d’une richesse qui vient d’ailleurs, la conscience d’une glorieuse et d’une effrayante fatalité ?

Ses boutades, il les lançait quelquefois aussi pour faire un mot, pour se détendre, comme il en avait le droit. « J’aurais été un grand cornique, disait-il, si j’avais voulu. » Bien entendu, cette verve resta toujours un aspect accessoire de sa nature ; mais on aurait tort de croire à la perpétuelle austérité de ses entretiens. Sa conversation était très souvent enjouée et spirituelle. Il ne dédaignait pas même le calembour : « La gaieté, disait-il, fait du bon sang et du bon sens. Et puis, nous ne sommes pas Français pour nous ennuyer. »

Si l’on veut se faire une idée du tour primesautier que prenait parfois sa conversation, qu’on relise par exemple, telle lettre qu’il écrivit à Henry de Groux, l’étrange et malheureux artiste du Christ aux outrages 49.

« Cher Henry, vieux poète, cher peintre, où donc as-tu laissé ta palette ? Il serait si beau de te la faire retrouver pour le Palais du Roure. Grand bohème, on t’avait invité à faire divers portraits dans la région, qui t’auraient rapporté quelque argent, pour toi et ta famille. Mais tu n’en fais rien, malandrin. Tu t’en vas à Marseille courir retrouver je ne sais quelle âme sentimentale qui te trompe, te fait boire un philtre impur et t’empêche de continuer le Christ glorieux. Tu es trop le Christ aux outrages. Mais c’est bien ta faute. Il y a des panneaux qui t’attendent. Où as-tu laissé ta cigarette ? Est-ce à Vernègues, ou à Marseille ? Dieu seul le sait, et encore il ne le sait pas, et c’est ta fille qui t’écrit sous ma dictée. Nous aimons ensemble Avignon. Nous pensons ensemble à toi, sans savoir jamais où te retrouver, grand artiste. Quand finiras-tu un jour par faire le chef-d’œuvre suprême dont tu es capable ? Car tu es capable de tout. Écoute les discours, un peu amers quelquefois, de ta femme. Elle a raison de te dire de ne pas dissiper ta fortune avec les femmes étrangères. Fais-toi donc un asile plus tranquille où nous nous retrouvions tous un jour. Tu pourrais peindre, là encore, et oublier les mauvaises colombes, celles qui ne surplombent pas le Déluge et ne sauvent pas l’Arche, mais qui, au contraire, plongent la maison dans un déluge de maux. Reviens. Ou ne reviens pas. Tu désespères tout le monde. Ta fille Élisabeth va faire son chemin elle-même et ne comptera plus sur toi. Va te faire bénir. Les panneaux t’attendent : ne sois pas en panne. Cher bohème, incorrigible amoureux et incorrigible génie. On voudrait te tirer de l’Enfer, du Purgatoire même. Fais-nous un jour le Paradis. Nous y serons tous ensemble avec toi. Nous t’aimons beaucoup. Nous te détestons quelquefois. Mais tu t’en fiches profondément, comme de ta première culotte et du sein même de ta nourrice depuis longtemps disparue... »

 

*

*     *

 

Il y a de tout, dans cet être si varié et si riche, il a, comme il dit « tous les crus spirituels ». Mais la raison profonde, la haute raison de sa dureté, compte tenu de la forme artiste qu’il lui donne, c’est qu’elle est une arme contre le monde, un bouclier contre les médiocres, ces « âmes mortes, qui lui soutirent l’air respirable ». Entre eux et lui, c’est une lutte sans merci. Il faut qu’il triomphe ou qu’il succombe. Ses puissances d’extase ont pour envers et pour contrepoids ses puissances de mépris. J’aime ceux qui savent s’indigner.

Nous sommes loin du prélat à l’eau de rose, bénin et lacrymal. « Il y a en moi un vieux lion, mais il est dans le sous-sol ; la ménagerie est en dessous. » Que l’on touche d’une main profane aux trésors dont il a la garde, et le vieux lion assoupi ne tarde pas à se réveiller.

Certains hommes d’apparence polie sont les pires contempteurs des choses sacrées. Ils ont une façon sacrilège de mettre tout sur le même plan, de traiter toutes choses avec le ton de l’amateur distingué. Louis Le Cardonnel place la vérité au-dessus de la complaisance ; il hait les oisifs qui troublent la méditation du solitaire, les frelons qui pillent le miel de la ruche, les mondains qui oublient les grands devoirs pour les petites convenances, les sots prétentieux, les pharisiens, les tricheurs et les automates de la religion et de la morale. Il le leur signifie sans indulgence. « Les gens qui travaillent, dit-il, attirent ceux qui ne travaillent pas. » La cloche, à son gré, retentit trop souvent de visiteurs, dans cette maison sonore : « Qui est-ce qui vient encore chasser Dieu de notre solitude ? » Il s’enferme, il se renfrogne, on le poursuit jusqu’à son prie-Dieu, jusqu’à son lit d’agonie : « Mais enfin, qu’est-ce que cela signifie, toutes ces visites ? On fait le siège d’un mort ! »

Son cœur a des trésors d’admiration et de tendresse. C’est parce qu’il aime beaucoup qu’il éprouve le danger de ce qu’il aime et le besoin de le défendre. Quelle fidélité pour ses maîtres, pour ceux qui ont formé sa pensée, fortifié sa foi, pour les grands mystiques, saint Paul, saint Augustin, saint François, saint Bonaventure, sainte Thérèse, pour Bossuet surtout dont le portrait veille sur ses méditations : « Monseigneur, je veux vous glorifier devant l’Église de France ! Vous parlerez à travers Louis Le Cardonnel... » Écoutons-le se souvenir de ses amis et de ses bienfaiteurs : De Mme Delzant : « Je l’aimais comme on aime une vision. Elle chassait le désir profane. Elle se défendait par elle-même. » De Jean Carrère : « Il y a quelqu’un qui est entré aujourd’hui au Paradis. Je me suis réveillé ce matin dans une lumière. Qui sait si ce n’est pas Jean Carrère ? Il y est entré, toutes portes ouvertes, comme un héros. » Il dit du docteur Colombe, conservateur du Palais des Papes : « Il est unique. Avec lui on peut entrer dans toutes les profondeurs. » D’Émile Espérandieu : « Je le considère comme une belle et loyale cloche qui n’a pas de faille dans son métal, et qui sonne Noël et Pâques toute l’année. » De Mme de Flandreysy : « Chez elle, il y a des cordes d’or. » De Mgr Cotton, qui l’ordonna prêtre : « C’est un saint de mon calendrier pontifical. Il m’a enfanté à Dieu. » Il rend justice à ses adversaires lorsqu’il décèle chez eux de la grandeur : « Vous aimez Romain Rolland ? Il a du cœur. Et, voyez-vous, le cœur, c’est le centre de l’homme. »

Rien de plus touchant que l’accueil qu’il réservait à ses amis, que la liberté de ses entretiens, que la fraternelle accolade du départ.

Je le revois moulant avec effort le chemin abrupt qui conduit à ma petite maison de Villeneuve ; à table, assisté par Mme de Flandreysy, ou l’après-midi, confortablement assis sur le canapé, devant un repas évangélique composé d’un peu de pain trempé dans du vin ; parlant de choses graves ou plaisantes, riant à l’évocation de quelque souvenir, s’animant à la lecture des poètes, que souvent il récitait par cœur. Il prenait ma main, et disait : « C’est beau, cela ! » d’un accent d’inoubliable ferveur. Harmonieuses journées, que nous avons marquées, selon sa parole, d’un caillou blanc ; journées sans dissonance, pures fêtes spirituelles ! À l’aise dans ce petit logis intime, il n’y sentait pas, disait-il, de présences mauvaises, il y rencontrait Fernand Maillaud, Paul Surtel, Alfred Laumonier, « ces âmes pures ». Il écrivait le soir au retour :

 

« Les poètes morts que nous avons évoqués en relisant quelques-unes de leurs œuvres les plus hautes, ont dû être contents s’il leur a été donné de nous entendre. Mais dans cette joie, il n’y a pas eu de vanité ; il n’en existe plus là-haut. Je me rappelle à ce propos un mot des bienheureux du Paradis de Dante qui voient entrer dans le Ciel un de leurs frères de la terre et qui disent : « Il augmentera nos amours. » Faisons un peu ici même l’apprentissage de cette joie... »

 

Ou bien il nous adressait des vers affectueux :

 

                  À Madame R. Christoflour.

 

      Pour que jamais le Mal qui rôde ne la hante,

      Pour qu’elle s’ouvre calme au limpide horizon,

      Et pour qu’en liberté notre poète y chante,

      Gardez fidèlement la fidèle maison.

 

      Défendez-la toujours du méchant, du profane,

      Que la Vierge d’En-Haut y porte le secours,

      Et que royalement, dans l’âme de Suzanne,

      L’ardente fleur du Christ y rayonne toujours.

 

      Oui, que la flamme y reste unie à la lumière,

      Qu’on y sente frémir quelque chose d’ailé,

      Et qu’aux plus tristes jours y monte la prière

      Où le cœur qui gémit est déjà consolé.

 

           (Le Roure, 7 juillet 1933.)

 

Lorsqu’il quitte le plan de ses affections spirituelles, il se trouve étranger et meurtri dans un siècle sans âme, épris de dissociation et de mort. Il ne lui pardonne pas sa bassesse. D’un coup d’œil impitoyable, il décape le vernis de la civilité hypocrite, le fard mondain, il déshabille cruellement les âmes et les met à nu. Est-ce sa faute si elles ne sont pas toujours belles ?

On pourrait dresser, avec ses propos, une extraordinaire galerie de portraits. Il peint sur le vif ; d’un trait acéré, il épingle l’insecte dans la boîte à collection. C’est du Saint-Simon, quelquefois du Léon Bloy :

« Ces gens qui sentent les licenciés ès-lettres de province. »

« ... C’est un piano auquel il manque des touches, ou s’il n’en manque pas, elles sont fausses : il n’y a pas d’accords. »

Mlle X... « suce ses maximes comme des pralines ».

Cette autre « est rectiligne comme une façade du dix-septième siècle ».

De X... : « Envieux et impuissant, il a les fureurs de l’eunuque. »

« ... Il cherche des puces dans la crinière du lion ; et il ne les tue pas, ces puces : il les cultive. »

« ... Il n’a pas le sentiment des sommets. »

« ... Il est funèbre. On a envie d’ouvrir son parapluie. »

« ... C’est un homme qui a des vertus au compte-gouttes, au tire-ligne. »

« ... Il a une vie morne. Il a toujours l’air d’avoir assassiné le Bon Dieu. »

« ... Il me semble le voir, avec des ciseaux, couper les ailes des cigales. »

« ... Ces femmes, qui portent leur vertu avec si heu de bonne grâce qu’elles en dégoûteraient les autres. »

« ... Cette femme est un remède aux passions humaines. » Etc.

On pourra trouver que ce prêtre n’a pas le ton évangélique ; on pourra souhaiter chez lui plus d’onction. J’imagine pourtant Jésus s’adressant aux pharisiens et aux vendeurs du temple ; je me demande s’il faisait vraiment, envers eux, tant de cas de la politesse. Qui nous a forgé cette image niaise du prêtre pour qui la courtoisie serait la première des vertus ? L’erreur est-elle donc si respectable et le mal mérite-t-il tant d’égards ? Pour arrêter un monde qui court à l’abîme, peut-on se contenter de bénédictions ; n’est-il pas urgent de lancer parfois la réprobation et l’anathème ? J’admets difficilement une bienveillance qui s’étend jusqu’au démon. Je me défie des gens aimables qui, sous le couvert des ménagements et des bienséances, évitent de prendre un parti qui comporte toujours quelque risque. Pour être si indulgent au vice, il faut être bien tiède pour la vertu.

Louis Le Cardonnel ne hait pas le pêcheur, mais il combat en lui nos ennemis éternels, ceux qu’il rencontre en lui-même. Il distingue les devoirs majeurs et les obligations mondaines. Contrairement à l’usage, il fait passer les premiers avant les secondes. Il préfère être incivil que de manquer une prière ou une lecture spirituelle. Il méprise l’argent, qu’il appelle d’un mot superbe « l’Eucharistie du Diable » ; il fait bon marché des conversations frivoles et des coquetteries vestimentaires. Certaines questions de camaraderie, de réussites, de lancements, auxquelles on attache ici-bas tant d’importance, n’arrivent pas à l’intéresser. Les fêtes qu’on donne en son honneur le flattent, mais l’ennuient. On parle de lui donner la rosette de la Légion d’honneur. « Qu’est-ce que cela peut bien me faire ? » me dit-il. On pense même à lui pour l’Académie ; il faut bien mal le connaître pour espérer qu’il se pliera aux démarches et aux intrigues indispensables : il résume son cas en riant, par une expression de gamin de Paris : « Je m’en bats l’œil !... »

Indifférent à ce qui captive les autres, il a des vénérations plus hautes et il exige qu’on les respecte. Il ne transige pas en ces matières, il ne souhaite aucune entente avec les sataniques, les possédés, qui font œuvre de mort, ni avec les snobs qui les encouragent. Il excuserait la passion, non le néant ; il ne cherche à contenter personne, hormis Dieu. C’est une originalité qui lui coûte cher. Il échauffe contre lui la cabale des pédants et des médiocres, les « serviteurs de l’apparence » ; les curieux en promenade butent contre ce roc inattendu ; les flatteurs, habitués au miel et aux friandises, entendent tout à coup rugir à leurs oreilles les imprécations d’Isaïe. Ils trouvent que le prophète est mal peigné et que son ton n’est pas de bonne compagnie.

 

Il faut bien maintenant aborder le chapitre de ses défaillances – d’aucuns disent de ses scandales. À quoi bon les couvrir d’un voile pudique. Ce serait donner de nouvelles armes à la calomnie. Les faits dont nous allons parler, si préjudiciables à la réputation du prêtre, sont trop connus, ils ont été si complaisamment répandus et amplifiés par ses détracteurs, qu’il ne servirait de rien de faire semblant de les ignorer. J’estime qu’au contraire, il convient de les présenter sous un autre jour que celui de la diffamation. Sous la plume de journalistes marécageux, les anecdotes ont pris un tour intolérable. Tel d’entre eux, faisant le portrait du poète des Carmina Sacra, nous campe « une sorte de Villon, à la fois besacier et sac à vin ». Tel autre, qui n’en sait pas davantage, le juge « insouciant et grivois ».

Il est permis de plaisanter ; encore faut-il le faire à propos. Nous connaissons en France des professionnels de la blague qui n’ont jamais soupçonné l’existence des choses respectables. Leur ironie n’est pas l’envers d’une passion ; ils n’ont rien à défendre ni à sauver ; ils frappent sans comprendre, l’innocent avec le coupable, pourvu qu’on les applaudisse et qu’on les paye. Je ne les juge pas inoffensifs. Leur légèreté me cause plus d’effroi qu’une violence généreuse. Ils sont peu de chose par eux-mêmes, mais gonflés de toute la bassesse universelle. Leur succès vient de là. Ils expriment l’instinct destructif de la foule, son besoin d’avilir tout ce qui la dépasse.

Nous ne guérirons pas ces gens-là de leur sottise. Mais nous ne laisserons pas les cris de la volaille étouffer le chant de l’oiseau céleste. On peut blâmer Louis Le Cardonnel, on peut souffrir de ses misères ; nous ne permettrons pas qu’on en rie. Ses faiblesses ont trop de grandeur pour être maniées par ces bouffons.

Notre héros, d’ailleurs, dépouillé de ses ombres ou frustré de ses lumières ne serait plus qu’un fantôme. Un tel parti pris placerait le lecteur de bonne foi dans l’alternative d’adopter une de ces deux images, aussi fausses l’une que l’autre ; celle d’un corps sans âme, ou celle d’une âme dépourvue de corps. La vérité est seule édifiante ; elle a ses voies ; n’essayons pas de les réformer, mais de les comprendre.

Donc, il est vrai : ce poète aime le vin ; on l’a vu boire au delà, parfois, des convenances ; il s’attable sans honte dans les cabarets, il y fait des rencontres indignes ; il lui arrive d’oublier l’heure en parlant, de rentrer tard dans la nuit, les jambes un peu lourdes. À Assise, où l’on ne cesse de l’admirer et de l’aimer, on parle de lui avec une sympathie affligée. Un jour, il a brisé les vitres d’un café, dont la communauté du Sacré-Couvent a dû faire les frais. Même, il lui est arrivé de dormir, l’été, sur un trottoir... Dans cette petite ville si paisible, ces égarements prennent la proportion de gros scandales. Le clergé s’en émeut, fait des observations, demande le rappel du prêtre. Cette attitude est parfaitement justifiée. Ce qui ne serait que peccadille chez un laïque, devient chez cet homme qui porte soutane, faute grave. C’est un exemple déplorable pour les jeunes clercs, un prétexte pour les incroyants. Il n’est pas possible que des chefs responsables ferment les yeux sur cette inconduite.

Mais nous qui ne sommes pas des évêques, n’avons-nous pas le droit de juger d’un point de vue un peu plus large que le point de vue strictement professionnel ? Je veux dire, n’est-il pas légitime de distinguer le scandale apparent – qui reste blâmable en raison d’une contagion possible – du désordre profond, du vice de l’âme ?

Nous irons plus loin, ce qui nous permettra de soulever un grand problème.

Certains accusent les péchés contre la chair avec une telle véhémence, qu’on s’imaginerait à les entendre que le corps soit la chose respectable par excellence, l’élément sacré. Les péchés contre la chair sont souvent, il est vrai, les plus voyants, ceux qu’on a le plus de mal à cacher ; de là vient qu’ils offusquent à tel point ceux qui placent les convenances au-dessus de la morale. En fait, leur importance n’est que relative. Le vrai péché, le seul, c’est le péché contre l’esprit. Il faut toujours en revenir là. La chair n’est coupable que dans la mesure où elle porte atteinte à la souveraineté de l’esprit. C’est une coutume tout à fait grossière que de juger par le dehors et d’attribuer aux mêmes gestes des significations identiques. « On me voit boire du vin, disait Louis Le Cardonnel, et on y attache le même sens que si c’était un charretier qui le buvait ! » Il disait encore ceci, qui n’est pas une boutade, mais une pensée profonde sur laquelle je voudrais que l’on méditât : « On a le vin qu’on mérite 50. »

D’un seul mot, comme il lui arrivait souvent, Louis Le Cardonnel nous ramène au centre. Les âmes ont leur qualité foncière, qui les distingue, et qu’elles impriment sur l’œuvre des corps. Il ne s’agit pas de savoir ce qu’ils ont bu de vin, mais ce qu’ils en ont fait ; s’il est resté matière et n’a servi qu’à rendre plus lourde la matière, ou s’il s’est transsubstantié pour donner des ailes à l’esprit.

Et, cela va sans dire, il n’est pas question seulement du vin. La sensualité est-elle innocente, est-elle coupable ? Doit-on pratiquer la licence ou la mortification ? Ce sont là des solutions abstraites, qui oublient que l’homme est double, irrémédiablement. Louis Le Cardonnel concilie l’ange et la bête dans la hiérarchie qu’impose le christianisme. La sensualité est condamnable quand elle se prend pour but, quand elle est aimée pour elle-même ; elle est légitime lorsqu’elle vise à la spiritualité 51. On connaît l’histoire de sainte Marie l’Égyptienne, rapportée par Anatole France (où vais-je chercher mes références !). Partie en pèlerinage, une rivière l’arrête : pour la traverser, elle livre son corps aux bateliers. L’histoire est apocryphe. Mais l’inspiration m’en paraît vraiment chrétienne.

Ce qui absout Louis Le Cardonnel, c’est que, dans ses passions, il ne puise pas l’oubli de l’âme, il ne lâche jamais la bride à l’animal. Son cas est tout autre que celui de Verlaine, véritablement écartelé, oscillant entre des désirs crapuleux, un besoin de fange, et un appétit de ciel, une élévation angélique. L’ivresse de Louis Le Cardonnel n’est jamais basse, au contraire, elle est lumineuse. Il reste toujours maître de ses jugements, sa raison gagne en lucidité, son génie s’exhausse. Le vin, avec le lait, le miel, l’huile, le froment, c’est l’aliment biblique. Il est né « des noces de la Terre et du Soleil ». Jésus même l’a consacré : « Jésus a choisi le pain et le vin : le pain pour être la force, le vin pour être l’amour. »

Je plains les sots qui ont vu en Louis Le Cardonnel un prêtre rabelaisien, un abbé Coignart. Il est aux antipodes de l’épicurisme. « Il faut manger et boire lentement, me disait-il, avec ferveur, et s’assimiler toute nourriture pour s’en faire une chose du cœur. »

Ceux qui n’observent que la surface des choses ne retiennent que le délire et ne s’inquiètent pas du dieu. Louis Le Cardonnel leur déclare très pertinemment : « Le vin fait délirer saintement les saints et abominablement les impies », et encore : « Qui oserait reprocher à saint François de Sales le vin qu’il buvait ? IL TRANSFORMAIT TOUT EN CHARITÉ. »

Louis Le Cardonnel n’est pas un saint, mais c’est un poète, dont l’inspiration reste toujours pure. Il ne demande pas au vin autre chose qu’une excitation spirituelle, analogue à celle que procurent à d’autres le café, la promenade ou la musique. Elle est aussi innocente ; elle est plus noble même, puisqu’elle n’éveille en lui que des échos célestes. « L’inspiration, me disait-il, ne vient pas de là, mais dans un être fait essentiellement pour elle, lié cependant à des lois physiologiques qui, parfois, le dépriment, elle jaillit d’aliments d’essence particulièrement spirituelle ; ils aident à se libérer, pour un moment, la flamme divine. »

Il n’ignore pas, sans doute, que cette liqueur perfide peut déchaîner chez l’imprudent « les profanes pensers, les paroles confuses ». Elle recèle des forces redoutables qu’il est nécessaire de maîtriser, des démons qu’il exorcise :

 

      Philtre mystérieux, que nul n’a célébré

      Dignement, dans un chant par ta flamme inspiré,

      De toi nous attendons l’éloquence et le nombre...

      ... Mais pour que tu nous sois un plus pur aliment,

      Je te bénis, ô vin, hiératiquement.

 

Certes, il a aimé d’un cœur ardent les choses de la terre. Je me défierais de lui s’il était sans passion, ou s’il s’en donnait l’air. Il a chéri des êtres avec une exaltation de poète, mais toujours il voyait à travers leur âme et au delà d’eux-mêmes. Il leur a demandé l’aide fraternelle dont il avait besoin pour gravir la rude montée qu’il avait choisie. Il a adoré en eux la forme même de son idéal.

Nul n’a chanté d’une manière plus pure :

 

      Les visages charmants de ses amis perdus.

 

L’amertume des pleurs « l’envahit, souveraine,

 

      Quand il pense aux amis partis avant l’été.

 

Il les accompagne par delà la mort d’un regard affectueux ; il s’interroge sur eux avec une tendresse craintive :

 

      Suivent-ils, dans la paix de l’invisible monde,

      La gravitation des Anges souriants ?

 

Mais il écarte les doutes et enveloppe les disparus de son espérance chrétienne :

 

      Vous ne vous mêlez pas, hurlants et déchirés

      Par l’ongle jamais las des divines colères,

      Au tourbillon confus des morts déshonorés !

 

Il écoute parler tout bas ces compagnons invisibles qui lui ressemblent, qui ont souffert, et que leurs douleurs ont absous, ces « morts persuasifs » qui lui rappellent « quelle douceur est au fond de la mort ».

Écoutons-le, dans d’autres poèmes, s’adresser à ses jeunes disciples d’Assise, et parmi eux à celui qu’il préféra :

 

      Toi que je mène à la lumière,

      Toi que, tremblant dans ton émoi,

      J’ai choisi pour verser en toi mon âme entière,

      Coule tes jours auprès de moi...

 

      ... L’heure est charmante et grave où je te dis ces choses,

      Le cœur trop frémissant pour pouvoir m’endormir,

      Dans l’ombre qu’embaumait l’été chargé de roses,

      Cette nuit, j’ai cru voir ton étoile frémir 52.

 

Qui donc a pu s’égarer au point de soupçonner dans ces élans je ne sais quel aveu d’un vice infâme ? Louis Le Cardonnel, dans ses attachements, reste un poète, il en garde l’enthousiasme. Il n’est pas insensible à la grâce d’un beau visage. Son admiration s’est-elle exprimée parfois avec trop de chaleur ? où serait le mal, puisqu’en fin de compte, il faut le répéter, Louis Le Cardonnel comme les platoniciens et les humanistes de la pré-Renaissance ne cherche dans la perfection formelle que les pressentiments de l’esprit divin ?

On m’a conté à Assise une aventure qui fit quelque bruit. Je n’hésite pas à la rapporter, parce qu’elle me paraît caractéristique à la fois des ardeurs tout à fait platoniques du poète, et des malentendus auxquels pouvaient prêter ses « imprudences ». Dans cette petite ville qui a conservé la simplicité des mœurs antiques, Louis Le Cardonnel recevait souvent l’hospitalité d’un prêtre et de sa famille Un jour, comme il poussait la porte de cette maison, il se trouva devant la sœur de l’abbé qui conversait avec une amie, « et cette femme était fort belle ». Le visiteur s’arrêta net, cloué au sol par l’étonnement ; puis tout à coup, faisant quelques pas, il s’approcha de la jeune fille et, comme on pose une couronne sur un front, il posa un baiser sur la belle joue. La Muse n’en parut pas offensée. Mais la maîtresse du logis, qui avait assisté à cette scène incroyable, jugea que la pauvrette devait porter en elle quelque démon induisant les prêtres en tentation et les détournant de leurs devoirs : elle lui enjoignit de ne plus paraître.

Cette digne femme agissait en vue du bien, mais elle se trompait. Ce n’est pas le prêtre, mais l’artiste qui était charmé. Comme tant d’autres, elle n’a pas admis, par pur préjugé, l’union du poète et du chrétien. Pourtant saint François d’Assise est un saint, tout en restant un troubadour. Il ne condamne pas la matière, il la soumet à l’esprit. Il reste dépouillé, tout en admirant les œuvres sensibles, tout en chantant avec ivresse les splendeurs de la nature. Chez Louis Le Cardonnel aussi, l’amour de la beauté reste chaste. Il en fait hommage au Créateur, témoin son œuvre, et témoin sa vie. Elle brave le soupçon avec une intrépidité un peu cavalière ; il a le goût du danger. L’essentiel, c’est qu’il reste digne.

 

Dans les moments décisifs de son existence, ce mystique chanteur a rencontré de nobles inspiratrices, comme Mère Célestine de la Croix, Mme Rostan d’Abancour chez qui il reçut à Aix l’hospitalité avant son départ pour le séminaire de Rome, et surtout Mme Delzant, qui protégea sa jeunesse et l’aida à assurer sa vocation religieuse. Il n’y a rien que de très pur dans de tels attachements. Ce sont de hautes incantatrices chrétiennes, qui écartent de l’âme les désirs vulgaires et l’obligent à regarder vers les sommets. Elles sont les gracieuses incarnations de la sagesse.

 

      Ô vous que Michel-Ange aurait prise pour Dame,

      Grande initiatrice aux mystères de l’âme,

      Vous avez, dans l’éclat de votre chasteté,

      Je ne sais quelle grâce et quelle gravité :

 

      Vous nous faites penser à ces heures divines

      Où se lève une étoile au-dessus des collines.

      Vous allez : l’harmonie accompagne vos pas ;

      Vous enchantez les cœurs et ne les troublez pas...

 

Louis Le Cardonnel me l’a fait remarquer : « Il y a souvent à côté des grands saints une femme. » Sainte Claire d’Assise auprès de saint François ; sainte Chantal et saint François de Sales ; sainte Thérèse et saint Jean de la Croix ; saint Augustin et sainte Monique ; sans parler des Saintes Femmes autour du Calvaire. Il y a aussi « la femme Dalila qui trahit et qui perd, à côté de la femme qui console et qui sauve ». Et nous touchons là peut-être à un grand mystère : ce rôle de médiatrice auprès des puissances du Bien ou du Mal, qui aide l’homme à accomplir sa destinée, et qui se résume dans les deux grandes figures d’Ève et de Marie.

Celle qu’il vénère et dont il implore le secours, est sans matière, presque idéale, une sorte de Diotime, ou mieux encore, de Béatrice.

Il a en effet l’effroi en même temps que le dégoût de la sexualité. Ce sujet, il l’aborde souvent devant moi, avec la science et la hardiesse d’un Père de l’Église. Il ne tolère pas là-dessus le badinage. « Le plaisir sexuel est une chute seulement admissible pour la fin de créer des âmes ; tous ceux qui l’ont expérimentée connaissent, après l’étreinte, cette impression d’avoir saisi le vide. » C’est à l’abus, au dérèglement de la volupté qu’il faut attribuer peut-être la plus grande part de responsabilité dans la décadence physique et morale de notre époque. Elle s’imprime dans les âmes et même sur les visages. « Les enfants qui sont conçus dans une nuit d’orgie doivent garder l’empreinte des désirs brutaux. Il faut croire que vous et moi, qui avons quelque spiritualité, nos parents nous ont engendrés dans un amour qui dépasse les corps. »

Des propos de ce genre ont un accent qui ne peut pas tromper. Il y a dans le timbre de cette voix, dans l’expression de ce visage, tels que je les ai connus et aimés, un témoignage irréfutable de la pureté de l’âme. Je me souviens du portrait qu’il me fit un jour d’un jeune homme qui vint le voir. Il était beau, disait-il, d’une beauté pâle et équivoque, et, en lui vantant la morale d’André Gide, il lui tendait une main molle. « N’insistez pas, monsieur, nous ne sommes pas de la même race. » Il évoquait la scène avec une grimace de répulsion : « Un cadavre ambulant », résumait-il.

Au fond, Louis Le Cardonnel observe vis-à-vis des femmes en général une attitude extrêmement réservée et défiante. Leur amitié est pleine de péril. La seule relation normale avec elles, c’est l’union conjugale, qui cherche à réaliser l’homme complet, l’hermaphrodite de la Genèse – encore n’y parvient-elle pas souvent – ou encore l’amitié avec des femmes âgées parce qu’elles sont « assouvies ».

La philosophie amère qu’il professe à leur endroit procède du christianisme le plus authentique, celui de Saint Paul, que l’on retrouve aussi chez Vigny :

 

      Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,

      La femme, enfant malade, et douze fois impur.

 

Il ne leur fait grâce qu’exceptionnellement.

Au cours des conversations que j’ai eues avec lui sur ce sujet, auquel il revenait assez souvent, j’ai noté presque littéralement quelques-uns de ses propos. Ils sont dignes des moralistes les plus vigoureux et les plus profonds :

« Les femmes ramènent tout à l’amour, ou plutôt à la sexualité. C’est chez elles une idée fixe, déformante : “Cet homme a peut-être une belle pensée, mais il a une bien vilaine cravate !”

« Par fonction, la femme est passive : elle s’apparente à la matière. Mater, matière, les deux mots d’ailleurs sont voisins.

« L’homme, lui aussi, est parfois influencé par la chair ; mais il sait faire la distinction, s’élever au-dessus, adopter un point de vue spirituel : la recherche de la vérité. Sur elles, la raison est sans prise.

« La femme n’est apaisée que par la maternité. Quand elle ne fait pas des enfants, elle engendre des fantômes.

« La femme reste l’enfant, née de l’homme, de son corps (on peut interpréter aussi, de son cœur).

« Ma mère, qui était une digne femme, disait de mon père : “C’était un homme admirable, mais, vois-tu, Louis, il ne m’a jamais comprise.” Hélas ! il n’y avait rien à comprendre. Que peut-il y avoir à comprendre chez une femme ?

« La femme court toujours après ses propres mirages.

« Elle garde toujours quelque chose d’indéterminé, d’amorphe, qui attend l’homme pour prendre forme, comme le liquide dans le vase. Elle reste toujours incomplète, sauf de grandes exceptions. Les plus hauts esprits féminins eux-mêmes ont eu besoin d’être dirigés : sainte Claire d’Assise, sainte Catherine de Sienne.

« C’est un caméléon qui devient bleu quand le fond est bleu. Mais l’adaptation est mensongère. Alexandre Dumas père se promenait un jour avec une femme sur le bord de la mer, à Nice. “Croyez-vous en Dieu ? lui demanda-t-il. – Si vous voulez, répondit-elle.”

« La femme a toujours besoin d’être charmée, même par le serpent.

« L’Église a raison de redouter la femme : elle contient un principe de mal.

« Les êtres inférieurs cherchent à entrer dans la vie des sages, comme des fantômes qui essayent de s’incarner. Mais au lieu de puiser l’esprit, leur curiosité indiscrète se borne à surprendre des procédés, à dérober des formules qu’ils croient être des clefs magiques. Or, la formule est vaine, sans l’esprit.

« La raison profonde du célibat des prêtres, c’est cette usure quotidienne de la lutte avec la femme, qui cherche à accaparer à son profit toutes les forces de l’esprit. Elle est jalouse de la Muse, de la métaphysique, de l’art, jalouse de Dieu. Elle tend toujours à l’amitié préférentielle. Elle ne conçoit pas que l’affection puisse s’étendre en dehors d’elle. On aime contre elle. Elle ne sait pas s’élever à la vraie charité.

« Elles sont toutes féministes. Au lieu d’accepter loyalement leur rôle d’auxiliaires, qui peut les rendre sublimes, elles veulent être maîtres. Au lieu de rester dans leur vraie nature, elles ambitionnent ce rôle équivoque.

« Même les mystiques féminines sont parfois suspectes. Elles prennent pour des visions célestes les désirs de la chair, les révoltes de la continence.

« Même dans sainte Thérèse, si hautement spirituelle, on relève des traces de concetti, qui dessinent un Christ un peu trop galant : “L’Eucharistie, je l’aurais faite pour toi seule”, ou bien : “Sainte Thérèse du Christ et le Christ de sainte Thérèse.” Toujours l’affection préférentielle. »

Ces réflexions, ainsi détachées paraissent exagérément pessimistes. Elles auraient besoin, à la vérité, d’adoucissements et de commentaires, dont le développement nous entraînerait très loin. Rappelons seulement, pour ne pas fausser la philosophie de Louis Le Cardonnel, qu’il n’envisage ici et ne condamne dans la Femme que l’une de ses deux natures symbolisées par Ève et par Marie.

« La femme, dit-il, est un être qui a couché avec le Serpent et qui s’est relevé avec la Vierge. » Voilà la clef de ses contradictions. Or « si la Chute et la Rédemption ont eu lieu dans le temps, elles continuent à avoir lieu dans l’éternité ». C’est dire que la Femme est éternellement appelée à remplir sa double mission de tentatrice et de salvatrice. Sensible à tous les effluves surnaturels, il lui arrive, comme à une aiguille trop délicate, de se dérégler et de devenir folle. C’est un être extrême qui ne s’arrête jamais à mi-chemin : elle est sans limite dans la dépravation ou dans la charité. Quand elle a perdu le sens de l’ordre chrétien, elle s’offre comme une proie aux pires illusions, elle incarne l’orgueil démoniaque, elle devient pour l’homme l’adversaire et l’entraîne avec elle dans sa ruine. Mais celles qui ont accueilli la grâce la répandent autour d’elles comme une rosée fécondante ; elles créent pour leur compagnon le climat nécessaire à la floraison des hautes pensées, elles sont les accoucheuses des grands esprits. Mères, sœurs ou saintes, elles savent se donner sans réserve aux tâches les plus dures, elles se prêtent au martyre, sans égard pour la peur, pour la honte ou pour la souffrance.

Voilà pourquoi il faut sans doute beaucoup attendre de la Femme. Aux époques les plus sombres de l’histoire, lorsque l’homme désemparé a perdu sa voie et cherche en vain comme aujourd’hui son salut dans la violence, Dieu nous envoie Geneviève ou Jeanne d’Arc, pour nous enseigner la force suprême, la suprême logique, celle de l’amour, qui triomphe des obstacles amoncelés par nous dans nos propres cœurs.

 

Pour les âmes d’élite, il existe une affection sublimisée, surnaturelle. C’est la seule que Le Cardonnel ait retenue et qu’il ait chantée. Elle tire sa magnificence d’une communion dans l’Idéal, d’une douce violence qui élèvent les âmes passionnément unies vers un but qui les dépasse et les transfigure. Louis Le Cardonnel, par une démarche infaillible, sait ainsi dégager des sentiments trop humains la pure essence. Comme Platon et comme Dante, il fait de l’amitié et de l’amour chaste des images encore imparfaites de l’Amour divin, qui pourtant aident à le comprendre et donnent le désir de l’atteindre. Le cœur humain pourra se perdre dans cet abîme sans renoncer à la douceur d’une joie déjà sanctifiée.

Il a dit, en des vers frémissants, l’Ami, frère angélique, resplendissant de vie intérieure, initiateur et inspirateur ; il a trouvé les plus beaux accents de tendresse tutélaire pour le disciple élu, déjà marqué du signe sacré. Enfin il a écrit dans sa jeunesse des poèmes d’amour d’une telle élévation qu’ils ont pu prendre place dans le recueil du prêtre, comme un prélude aux hymnes mystiques.

Dans des paysages d’automne qui ressemblent à des fresques de Puvis de Chavannes « chaste Contemplateur des Archétypes blancs », il évoque des amants revêtus d’une chair idéale. Délivrés des fièvres de la terre, du mensonge même des paroles, ils s’enivrent de la tendresse élyséenne qui convient aux pures Essences :

 

      Ah ! ne plus tressaillir d’une joie inquiète,

      Qui sitôt qu’elle naît sent qu’elle va mourir,

      S’enivrer d’un bonheur sûr de toujours fleurir...

 

      Regardez : c’est toujours la sommeillante mousse,

      Toujours la chute d’ombre et ses enchantements,

      Et ce brûlant lever d’étoiles !

                                          Et les charmants

      Époux...

                                          se taisent...

 

      Car le parfum des lys dépasse les paroles...

 

      Ils regardent, sur la forêt paradisiale,

      Sur la forêt de lys qui parfume le ciel

      Les nuages dormir dans le soir immortel.

 

Si l’on cherche à travers ces vers d’une émotion contenue des impressions plus personnelles, c’est l’« homme de désir » qu’on retrouve en lui, mais d’un désir qui se dissipe et qui s’exalte en ascension spirituelle. Les cris des ancêtres qui ont gémi pour des femmes au front farouche retentissent comme l’appel éternel et tragique de l’homme vers la consolatrice ; ils se précisent en lui pour l’orienter vers quelque chose de plus haut :

 

      Et ces femmes que, foule blême

      Sur le bord de ces pâles flots,

      Je poursuis de mille sanglots,

      Toutes ces femmes, c’est toi-même.

 

      Ô Toi, qu’en vain je nomme sœur,

      En te cherchant du fond des âges,

      Vers le plus beau de tes visages

      Écoute enfin crier mon cœur.

 

Des mille visages de l’Amour, c’est en effet du plus beau qu’il s’est épris. Un sûr pressentiment, une précoce sagesse, l’ont détourné dès son adolescence du Maître charnel et rude, de l’Éros inclément qu’adorent les Bacchantes et qui mêle à son charme illusoire les tourments de la haine, de la jalousie et de la fureur. Il s’est éloigné de la tourbe de ses officiants vulgaires :

 

      Il a marché tout seul dans son fier désespoir.

      ... Et si quelque baiser palpita sur (son) front,

      C’est ton baiser, ô nuit semeuse de rosée !

 

L’amour, « plein du regret de sa haute patrie », entraîné dans le tourbillon de la grande chute cosmique, a perdu son antique innocence.

 

      On l’a déshonoré par un masque impudique,

      Et l’on dirait parfois qu’une souillure antique

      Mêle à la volupté quelque chose d’impur.

 

Par le renoncement, il redevient pur, inaltérable, immortel, il se libère de son goût de cendre et de remords. Qu’on relise ces Stances, dignes d’un Racine dont le cœur serait détaché de la terre, où la sérénité est conquise à travers le déchirement, où l’on entend la plainte harmonieuse d’un amour qui se consume pour renaître glorieux :

 

      La tendresse qui fit palpiter notre veine,

      Et qui sembla vouloir mêler notre destin,

      Qu’elle demeure en nous, virginale et lointaine,

                        Comme au premier matin.

 

      ... Il n’est point de si cher objet qui ne révèle,

      Même aux regards épris, quelque secret défaut ;

      Toute humaine douceur porte un poison en elle :

                        Ô sœur, cherchons plus haut !

 

Les poèmes, nous l’avons dit, si sincères qu’ils apparaissent, ne révèlent pas l’âme tout entière. Ils n’expriment que des points d’arrivée, des triomphes. On pourrait presque ignorer, à les lire, les conflits dont ils sont le dénouement. Mais ces pures fleurs pour s’épanouir ont bu des larmes et du sang. Ce chanteur, qui paraît si maître de sa voix, a attiré sur lui toutes les tentations et toutes les menaces. Parce qu’il ne cesse d’être poète, il est vulnérable à toutes les atteintes, sensible à tous les courants. Il a le don de toutes les épreuves. Regardez son masque pascalien, dévoré par une flamme intérieure. Il aurait pu, lui aussi, écrire un discours sur les Passions, et plus véhément que le premier. Il a exploré tous les cercles de l’enfer humain, il y a vu ramper les bêtes qu’il a enchaînées, encore rugissantes. Il a connu les prestiges de l’orgueil et les vertiges de la colère. Il a résisté à un grand amour qui lui a arraché ce cri de douleur : « J’ai un cœur de chair, et je souffre ! » Jamais il n’en a parlé, pas même à lui, sans doute. Pourtant, ce désir trop humain qu’il enfouissait dans les oubliettes de l’âme, un soir, aux approches de la mort, s’est trahi à son insu, dans le délire : « Elle avait des yeux à faire fondre les cierges sur l’autel. » Secret murmuré à voix basse et qui semble profiter d’une inattention de la conscience pour s’exhaler d’un lieu plus fermé que la tombe, comme il m’a rendu plus touchant encore et plus cher, ce grand cœur persécuté !

Il est de la race des soldats, des Templiers. Sa vie est un champ de bataille ; elle est en proie à tous les courants, livrée à toutes les tempêtes. Il affronte tous les assauts, il accepte tous les problèmes. Voilà justement l’attrait exceptionnel de cette grande figure. Arrivé tard au sacerdoce, « venu à la raison par les chemins de l’extravagance », il peut mettre l’expérience totale du monde en parallèle avec ses aspirations sacrées. Trait d’union entre l’humain et le divin, il nous en montre, à travers les misères et les chutes, le cheminement. Il porte en lui le péché et la rédemption. Il ne brise pas ses passions, il les dompte. Son âme, il l’a parcourue et foulée en conquérant ; il l’a pacifiée, le fer à la main, au prix des plus durs combats.

C’est son portrait qu’il fait dans cette pensée : « Un esprit généreux naît plein d’imperfections afin qu’il ait une matière à dominer. » C’est aussi le témoignage de la plus belle de nos victoires. Il est si sûr de sa force, si confiant dans le secours divin, qu’il s’offense de toutes les limites, qu’il n’est jamais rassasié d’héroïsme : « Notre cœur est trop grand, dit-il, la vie est trop petite. » Il n’était pas de ceux qui tirent leur apaisement d’une indifférence native ou d’une capitulation. Le mot que Papini applique à Dante convient aussi à ce guerrier céleste : « La sérénité est une colère surmontée. »

Sa nature, comme son œuvre, a été le point de rencontre et de conciliation des extrêmes. L’univers, dont il est la réduction, lui apparaît comme un ensemble de forces mystérieuses qui s’opposent, dont l’âme est le centre, et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, équilibrer. Il a imposé les mains sur son propre océan, il en a calmé les vagues. La Foi, comme une torche ardente, a fondu en lui toutes les contradictions et toutes les dissonances dans une suprême unité. Il s’est efforcé d’être, il a été

 

      L’harmonieux réconciliateur.

 

Pour avoir ainsi miraculeusement frôlé tous les récifs, il lui a fallu l’assistance d’une grâce surnaturelle. Il en portait le signe visible, et nous allons bientôt en reparler.

Il a fallu aussi la lente décantation de la vieillesse, qui a permis au vin « de déposer sa lie » ; la longue pénitence de la douleur. Dans ses dernières années, comme il l’avait souhaité, nous avons assisté à « un beau couchant ».

Peu à peu, détaché des choses extérieures, cloîtré derrière ses yeux malades, il se ramassait autour de son centre lumineux. Il écrivait :

« Les jours passent, les mois et les années ; hélas ! que de Pentecôtes j’ai déjà célébrées en chrétien, puis en prêtre, à l’autel ! Tout s’évanouit peu à peu des apparences de ce monde, mais les réalités spirituelles qu’elles contiennent, pour qui sait les comprendre, demeurent. »

Il disait encore :

« La seule solution que je vois, pour ma part, aux difficultés parfois tragiques de la vie, c’est non l’attitude du stoïcien qui se raidit contre la souffrance ; mais la Patience chrétienne, l’acceptation de la Croix, à l’exemple des Saints, qui essaient de rester joyeux, en regardant plus haut que leur mal, vers les Réalités éternelles. »

Son énergie naturelle, qui s’était dispersée parfois en violence, trouvait son emploi dans l’indulgence, car « il faut beaucoup de force pour demeurer doux ». Et cette hantise de la fuite qui l’avait possédé, il en comprenait maintenant le véritable sens qu’il traduisait par cette belle sentence : « On ne s’évade que par le dedans. »

On a lu plus haut les simples notes, relevées presque au jour le jour, qui mieux que toute explication, font comprendre la noblesse de sa fin. Mais voici encore quelques phrases qui peignent le travail intérieur qui s’était accompli en lui. Au P. Poucel, l’un des familiers qui ont le mieux compris cette nature originale, il déclare :

« J’avais besoin de souffrir pour comprendre. La douleur a fait de moi un homme nouveau. »

En des formules magnifiques, il traduit l’extraordinaire tension mystique et le sacrifice consenti et offert :

 

      Il se prie sans cesse au dedans de moi 53.

 

et « Je suis une messe continuelle 54. »

Il avait raison de dire, avec ce mélange d’humilité et de clairvoyance qui le distinguait :

« Je ne m’estime pas beaucoup ; mais je me connais et je monte. »

 

 

 

 

CHAPITRE V

 

LE POÈTE

 

 

Un préjugé commun consiste à juger le christianisme incompatible avec la poésie. Sans remonter à Voltaire, on peut ramasser de nos jours cette thèse chez des critiques aussi sérieux que M. Denis Saurat, par exemple, ou que M. Jean Cassou.

Thèse non seulement contestable, mais absurde. À moins de jouer sur les mots, elle ne résiste pas à l’examen des faits. Pas de grands écrivains catholiques ? M. Saurat se moque-t-il ? Bossuet et Pascal seraient-ils athées ? « Ils ne sont pas poètes », dira-t-on ? Il faudrait donc n’admettre que des poésies « en vers », sinon qui donc est plus qu’eux lyriques ? On nous représente encore que Chateaubriand, Baudelaire, Verlaine, même Léon Bloy, ont été suspects à l’Église. C’est possible : dans la mesure justement où tout Art lui est suspect ; voilà un point que nous sommes tout prêts d’accorder. Mais les auteurs cités, et avec eux Racine ou Corneille, peuvent bien être douteux, momentanément et par endroits. Fussent-ils même excommuniés, que l’inspiration chrétienne, à travers leur fange, n’en continuerait pas moins à fleurir.

On discute fort mal lorsque d’abord on ne s’est pas loyalement entendu sur les termes. Dans un petit essai, écrit en 1923 et que Henri Brémond a cité dans son livre sur la Poésie pure, je m’étais efforcé de prévenir certaines équivoques :

« Si l’on osait, disais-je, pousser jusqu’au sens profond... on découvrirait sous ces mots “prose” et “poésie”, non seulement les deux mécanismes de l’expression verbale, mais les deux tendances rivales de l’esprit humain, les deux modes de connaissances qui les ont créées. L’une de ces tendances s’efforce de réduire le monde en idées claires... Alors le mot, impersonnel, dépouillé de toute nuance affective, n’a d’autre fonction que d’être le signe parfaitement adéquat à l’idée qu’il représente... Mais il n’y a pas que des idées claires dans la nature et en nous-mêmes. Assis dans ce jardin, devant ce ciel et ce feuillage ; ou ailleurs, dans cette chambre, face à face avec l’amour ou avec la mort ; sous cette nuit étoilée, face à face avec Dieu ; si j’écarte un instant toute pensée et si je me recueille en silence, je sens se mêler à moi tout un monde confus de formes, de couleurs, de sons, de parfums, de présences ; je sens s’éveiller, au plus profond de ma conscience, tout un cortège d’émotions, de souvenirs, d’aspirations vagues, indéfinissables, infiniment nuancées, qu’aucune analyse ne pourrait jamais saisir. Ainsi plongé dans l’océan de l’existence, m’oubliant moi-même pour “m’enfoncer dans l’objet”, comme dit Novalis, participant de sa vie propre jusqu’à m’identifier avec lui par le sentiment, j’atteins, bien au delà de l’idée, l’essence même des choses, “cette certaine partie inexplicable, le centre, le foyer 55”. Et n’est-ce pas là un nouveau mode de connaissance, que la raison ne connaît pas : la connaissance par la fusion et par l’amour...

« ... Quand il s’agit d’exprimer des réalités de cet ordre, la prose, langue de l’analyse et de la raison, reste impuissante... La seule manière de s’expliquer, pour le poète, c’est de faire recommencer aux autres sa propre expérience. De là, certains moyens spéciaux, instinctifs, aussi vieux que l’humanité, antérieurs à la prose, comme la passion est antérieure à la pensée, et qui tous peuvent se ramener à des procédés de suggestion ou, si l’on veut, d’incantation et de magie.

« ... Singulier point de vue de ne voir dans la poésie qu’une manière ingénieuse de couper de la prose et d’entrechoquer des syllabes. C’est la protestation et la revanche de l’instinct, opprimé par le concept. Et l’instinct, faut-il le redire, n’est pas forcément, dans l’homme, la partie basse et animale ; il contient le sentiment moral, le sentiment esthétique, le sentiment religieux, toutes les aspirations supérieures qui, bien mieux que le raisonnement, sont le signe et le privilège de notre noblesse. C’est notre nature tout entière, en quête de ses fins sublimes... Jaillissement du monde intérieur, floraison luxuriante des abîmes, la poésie, c’est l’essor même de la vie qui brise les chaînes de l’habitude et la tyrannie de l’intelligence. »

Il est clair, si l’on admet cette distinction, qu’au sein du christianisme, comme ailleurs, on rencontre des prosateurs et des poètes, c’est-à-dire des logiciens et des mystiques, puisque selon l’angle sous lequel on considère la religion, elle est un ensemble de propositions, de dogmes, une organisation humaine et, d’autre part, elle repose sur la foi, qui est amour, attrait du surnaturel, désir et pressentiment de l’infini.

Prose et poésie se nomment quelquefois théologie et mystique. Sans s’exclure, elles tendent à la domination, à certaines époques et chez certains hommes. L’une est le frein, l’autre est l’élan. Toute vie religieuse, toute vie catholique en particulier, a besoin de poésie ; témoin les Psaumes, le Cantique des Cantiques, l’Évangile, les Épîtres, tous les cris des prophètes, tous les soupirs des inspirés de la foi. Et si, par malheur, il arrive, à certains moments de l’histoire, que les docteurs de l’Église, quittant l’esprit pour la lettre, ne répondent plus à ce désir mystique des âmes, ce sont les poètes, religieux ou profanes, qui prennent la parole à leur place. Confus, désordonné, même impur, leur chant ranime le feu languissant, réveille le cœur endormi.

Il est indispensable, pour la foi, d’être ainsi ramenée à ses sources vives, de plonger aux profondeurs, de retrouver ses racines. Dans les siècles de routine et de verbalisme, les poètes tirent la religion du piège dans lequel l’entraînent les raisonneurs et les sophistes ; ils rappellent que la foi est chose simple, un assentiment de tout l’être, une sagesse qui se moque de la philosophie, une vérité plus riche que les approximations des dogmes et des sentences ; qu’elle est union, adhésion à l’ineffable. Dans les périodes d’asthénie mystique, ils rechargent le potentiel vital ; et dans ce sens on peut admettre le rôle d’excitateurs, l’utilité stimulante de certains hérétiques, que Henri Bremond a bien mis en lumière.

Mais en même temps ces corybantes en proie au délire sacré, s’ils suscitent des dispositions religieuses, ne nous en donnent pas toujours l’emploi. Ils risquent même de nous en faire mésuser. « L’art, écrit Le Cardonnel, s’il n’a quelque substance éternelle, s’il nous laisse dans le VAGUE sans nous mener vers l’INFINI, risque de devenir une excitation maladive et décevante. Il éveille en nous des puissances mystérieuses que la religion seule, intelligemment comprise et sainement pratiquée, peut assouvir 56. »

Dans des moments d’aberration, l’art est capable, en effet, de déifier la créature, l’univers, les propres frissons de la conscience, de se prendre lui-même pour l’objet de ses adorations. Il peut être entraîné par une sorte de courant satanique. Tel le cas de Rimbaud, mystique comme l’a vu Claudel, mais, du moins jusqu’à sa conversion, mystique infernal, mystique de messes noires. Cette exaltation de l’esprit et des sens, montés jusqu’au vertige par un exercice méthodique, par un entraînement concerté, avec l’intention délibérée d’échapper à la condition humaine, de s’insurger contre la Loi, de ravir par la force le feu du ciel, c’est la révolte des mauvais anges, l’orgueil de Babel, la faim du fruit défendu, l’expérience renouvelée d’Adam, sous le regard du tentateur. Une telle œuvre, héroïque et sans espoir, porte la marque du foudroyé.

On s’explique ainsi la défiance de l’Église vis-à-vis de l’art ; on arrive à comprendre sans les excuser ses excès et ses anathèmes contre un allié gênant, qui tourne à la sédition et à la tyrannie.

Voilà le drame de la poésie, écho du drame humain, du drame de la chute. La poésie allume toutes les ardeurs, elle rend disponibles tous les héroïsmes. Sans elle c’est la lettre qui tue, ce sont les tièdes, que hait le Seigneur. Elle ameute sans choix tous les désirs, elle libère toutes les fougues à la fois, comme les vents déchaînés de l’outre d’Éole.

Heureusement, le signe de la grâce est tellement inscrit dans notre nature, que tout élan passionné, tout « enthousiasme », consciemment ou non, cherche le ciel.

Parfois elle monte jusqu’à lui, et c’est alors la grande poésie chrétienne, celle de saint Paul et de saint Augustin, de Pascal et de Bossuet, de Claudel et de Louis Le Cardonnel. Mais alors même qu’elle ne parvient pas à l’atteindre, sa poursuite amoureuse, sa saisie fugitive, ses entrevisions, ses espérances et ses désespoirs, représentent toujours les phases individuelles de la même étonnante aventure, la quête de l’âme vers Dieu. Voilà en quoi, pour un chrétien, la poésie est si émouvante. Il y écoute les balbutiements de l’amour. Elle peut avoir ses chutes, ses blasphèmes, ses ténèbres, elle n’en est pas moins, chez les vrais inspirés, chez ceux qui écrivent avec leur sang, la tragédie éternelle de la créature et de son Seigneur.

L’Église ne peut pas condamner la poésie parce que, tortueuse ou droite, elle s’achemine vers le salut, parce qu’elle est vivante et que, hors d’elle, il n’y a que les cadavres 57. Ainsi pas de vraie poésie qui n’ait un accent religieux. Et tout désir religieux dès qu’il a trouvé sa discipline, dès qu’il a mis de l’ordre dans ses contradictions, tend à se réaliser dans le christianisme.

Il trouve sa plus haute expression humaine chez les grands auteurs de l’Église. Plus haut encore : l’Art suprême, le Saint Sacrifice de la Messe.

Hors de cette poésie sacrée, ou qui aspire à la poésie sacrée, il n’y a que vaine rhétorique, exercices de plume, jeux indifférents ou presque sacrilèges parce qu’ils emploient à des fins médiocres un langage qui est fait pour parler de Dieu. C’était la pensée de Louis Le Cardonnel, et bien souvent nous avons parlé de ces choses.

L’art pour l’art, de plus en plus, lui faisait horreur, l’art rabaissé à un amusement de dilettante, l’art qui n’est que technique et artifice. Des sons, des couleurs, des formes, disait-il, c’est une pure idolâtrie. Pour reprendre le mot de saint Paul, c’est « la servitude des idoles ». Tout vrai poète est un mystique. Dans tout art profond, il y a la grâce. Dans les deux sens du mot : le don personnel et l’appel surnaturel. Cela ne signifie pas qu’il doive être abstrait, fermé aux beautés naturelles. Ce qui donne son prix à la sensualité c’est que pour nous, chétifs, qui ne sommes pas des anges, elle est la porte inévitable par laquelle nous devons passer pour sortir de nous-mêmes et pour gagner l’infini. Mais ces beautés concrètes ne sont pas des fins : rien que des signes transparents derrière lesquels le voyant fait découvrir l’invisible. Louis Le Cardonnel, pour souligner cette fonction du poète, me rappelait volontiers sainte Thérèse, qui aimait à manier des joyaux dans une coupe, parce que ces joyaux lui évoquaient les anges. De même le vrai poète n’admire pas la nature pour elle-même. Ses contours et ses nuances ne sont que les figures de choses plus hautes. Dans les apparences, il cherche « des symboles divins ».

Spiritualité, et sensualité. « La distinction n’est-elle pas parfois bien difficile, lui disais-je. » L’art grec est-il sensuel ou idéal ? « La Vénus d’Arles, me répondit-il, même la Vénus de Milo, me laissent froid. Je vois un bel animal, il s’en dégage une espèce de calme, mais c’est sans au-delà. – Ces images vous paraissent donc impures ? – Pas impures, mais indifférentes, répéta-t-il. Elles ne mènent à rien. – Mais la beauté, l’harmonie des lignes ? – C’est peu de chose ; l’art n’est à peu près rien s’il n’arrive pas à spiritualiser les sensations, à les sublimiser. Les images de la Vierge et du Christ, de l’Angelico, n’éveillent rien de sensuel. »

« Nous étions faits, disait-il, pour nous comprendre. » J’avais écrit à l’époque mon livre sur Fernand Maillaud, peintre et décorateur, et mes Quelques réflexions sur l’Art, que je ne perdais pas le temps à lui lire. Mais je lui fis part de mes courtes études sur Manet et sur Renoir, où j’avais entrepris, à propos de deux rétrospectives célèbres, et contre l’avis unanime de la critique, de mettre en évidence l’incontestable décadence de la peinture. Louis Le Cardonnel, sans être très averti sur ces questions, n’avait qu’à appliquer aux peintres ses mesures, pour mettre chacun à sa place, à son rang humain. Il ne jugeait pas Manet, malgré ses dons de coloriste, de la même race que Rembrandt, par exemple, ou même que Puvis de Chavannes, à qui il avait voué dans sa jeunesse une très vive admiration. D’Ingres, il disait : « C’est la froideur totale. Une architecture d’hôpital. »

Louis Artus, en tête d’un livre puissant 58, fait figurer cette profession de foi : « Je ne veux plus, absolument plus, lire un livre qui ne soit, selon le mot de Paul Adam, “un dogme dans un symbole” ». La formule l’avait enchanté.

C’est en fonction de ce principe qu’il classait les œuvres littéraires. Quoiqu’il attachât une grande importance à la perfection de la forme, jamais elle n’a suffi à ses yeux pour justifier un écrit ; il la méprise lorsqu’elle sert à voiler le vide de l’âme. Il prononce contre l’art purement formel des sentences catégoriques :

De Heredia, il dit : « C’est de la poésie de musée, c’est mort. » De Stendhal : « Le charmant homme, hélas ! Son œuvre me laisse un goût de cendre. » De Loti : « Un écrivain pénétrant, mais un écrivain décevant. C’est une œuvre qui ne conclut pas 59. » Anatole France : C’est de la calligraphie littéraire. » Il admirait pourtant de lui certains vers des Noces corinthiennes, où je ne parviens pas moi-même à trouver de la grandeur, et dans ses moments de bonne humeur, il ajoutait, par plaisanterie : « Pourtant, je ne le crois pas damné : il avait un beau style. S’il a parlé comme ça au bon Dieu... Le bon Dieu doit aimer le beau style. » Il ne confondait pas Pétrarque avec Dante : « Pétrarque est déjà presque tout à fait un humaniste. (J’en excepte ses admirables Triomphes et ses Psaumes pénitentiaux.) Dante n’est pas un homme de lettres, c’est un voyant, un visionnaire. Dante a pénétré dans l’autre monde... »

Lui, si ouvert à la pensée indépendante, si curieux même des audaces de bonne foi, il pardonnerait peut-être à Renan ses erreurs, mais non pas sa frivolité dans les choses saintes : « J’ai relu tout Renan, me dit-il un jour, je n’ai trouvé rien que de superficiel, c’est un dilettante vide. » Et une autre fois : « Un vieil athénien blasé, épris de la mélodie des phrases plus que de la justesse des idées ; des arabesques sur du vide, des airs de flûte au bord du néant. »

Par contre avec quelle tendresse divinatrice il se penche sur la poésie profane pour écouter battre en elle le cœur chrétien. Il admire Lamartine. Il compare Hugo à Homère :

« On dit Victor Hugo comme on dit presque Homère. » Il rapproche même de la Bible le Hugo de la Tristesse d’Olympio, de À Villequiers, le mage de la dernière période. Il écrit à propos de lui, en réponse à une enquête de Gaston Picard (12 février 1936) : « J’accepte l’œuvre entière de Victor Hugo parce qu’il y a là partout des choses magnifiques qui font oublier l’obscur limon mêlé bien souvent à ce vaste fleuve descendu de tous les sommets et côtoyant tous les abîmes. » À toutes les pages de Flaubert, il entend, à travers un style un peu tendu, mais souvent plein de véritable éloquence « le cri du désir humain insatisfait ».

Baudelaire ne lui paraît pas immoral, parce qu’il a le sens du péché, et le dégoût du vice. Certes « il ne faut pas le mettre entre les mains des jeunes filles. Il n’y a que des Carmélites qui puissent le lire ». Baudelaire, c’est la poésie elle-même, qui « tente l’impossible, qui essaye de trouver l’infini dans le fini ».

Et il est plein d’amour pour Verlaine, malgré ses souillures, pour Verlaine « qui confesse son mal et le chérit à la fois, qui ne veut pas y renoncer », parce que dans son œuvre « il n’y a pas de littérature, c’est une veine ouverte qui saigne ». Il retrouve dans les vers de Sagesse le Mystère de Pascal. Il se plaît à réciter le poignant sonnet :

 

      Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles

      Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal ;

      Et ces yeux, où plus rien ne reste d’animal

      Que juste assez pour dire : « Assez » aux fureurs mâles.

 

      Et toujours, maternelle endormeuse des râles,

      Même quand elle ment, cette voix ! Matinal

      Appel, ou chant bien doux à vêpres, ou frais signal

      Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles...

 

      Hommes durs ! Vie atroce et laide d’ici-bas !

      Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats

      Quelque chose demeure un peu sur la montagne.

 

      Quelque chose du cœur enfantin et subtil,

      Bonté, respect ! Car qu’est-ce qui nous accompagne

      Et, vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?

                                                             (Sagesse.)

 

et encore :

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. » « Ce n’est plus le pauvre amour humain, dit-il, c’est l’amour idéal et éternel. »

Il applaudit au génie de Claudel. Il rend justice à Victor-Émile Michelet par une belle formule : « Sa poésie, toute chargée de gemmes symboliques, regarde vers l’Orient, dans la nuit pure et brûlante, comme les Trois Mages l’Étoile annonciatrice du Sauveur 60. »

Mais avec Baudelaire, les deux poètes qu’il préférait entendre, c’était Vigny et Leconte de Lisle. « Tous trois, disait-il, ont confessé la misère de leur siècle. « De Vigny il admirait le ton grave et profond, le dédain de tout ce qui n’est pas essentiel, le regard du voyant, du solitaire qui « s’est colleté avec la Bible », qui a voyagé dans les contrées mystérieuses, et qui en rapporte son Moïse, sa Colère de Samson, si terrible, et pleine de pressentiments hermétiques. Un jour, il écrivait de lui :

« Quelle inconsolable tristesse, quelle amertume ! Nous devons à cette désolation des poèmes incomparables, où le désespoir prend je ne sais quelle majesté religieuse. C’est que l’auteur de la Maison du Berger était né, de son propre aveu, avec une âme sacerdotale. De là cet accent biblique et solennel de son pessimisme 61. »

Quant à Leconte de Lisle, il le connaissait presque par cœur. À propos de lui, c’est à une véritable réhabilitation qu’il songeait. « J’aurais voulu montrer... me dit-il un jour, qu’il fut un chrétien malgré lui », puis s’interrompant : « Mais faites-le, vous. » Il connaissait notre parfait accord sur ce point, depuis l’une de nos premières conversations. Évoquant l’inquiétude religieuse de Leconte de Lisle : « Ce n’est pas un blasphème », avait-il dit. – Non, dis-je, c’est bien plutôt un appel », et j’avais cité le vers divin qui est pour moi le centre de son œuvre :

 

      Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ?

 

« Ah ! l’Illusion suprême, poursuivit-il, le poème le plus pathétique de notre langue ! »

Sombre époque du positivisme ! Un poids étouffant pèse sur les âmes comme la pierre du sépulcre. À peine entend-on battre encore le cœur du monde. « Il n’y a rien que des phénomènes », a déclaré Taine. On touche peut-être le fond du désespoir, conséquence de l’orgueil qui nie la vie et l’être. Quelques hommes, dont les sens ou l’intelligence ont tari la foi, un Renan, un France et leur descendance, végètent dans ce désert, s’organisent confortablement dans la négation. D’autres, ensevelis sous la triste poussière de la Sorbonne, parviennent à s’en dégager et à revoir la lumière : un Brunetière, un Faguet. Quelques-uns enfin, parfois des plus grands, Loti, comme Leconte de Lisle, saignent derrière les barreaux de leur cage, mais on entend la palpitation de leur aile emprisonnée ; ils cherchent l’infini par toutes les fenêtres ; ils acceptent mais ne sont pas consolés.

On s’aide du bouddhisme, pour se satisfaire du néant. Une mode d’orientalisme règne sur la littérature. Mallarmé en est marqué. « Il bâtit dans son cœur un asile hautainEt s’y donne, ébloui, des fêtes sans exemple 62. » Il élève de grands rêves mais il porte en même temps leur deuil. Il sait que c’est Maïa, l’illusion colorée qu’on s’entraîne à chérir.

Mallarmé est un mystique qui n’a pas trouvé sa voie, et qui a trompé sa déception en s’évadant à sa manière dans les raffinements de la technique, en se réfugiant dans les arcanes de l’expression. Il disait à Louis Le Cardonnel : « Mon art est une impasse. » Toutefois, il n’est pas allé jusqu’au bout de sa tentative magnifique et stérile. Il en a laissé le soin à Paul Valéry, « l’extrême pointe du chant mallarméen ». « Quand on n’a pas de génie... », avouait modestement Mallarmé. Il lui restait à pousser aussi loin que possible la perfection qu’il avait choisie. On sent pourtant encore chez lui le drame humain, qu’on ne devine presque plus dans Valéry :

 

      ... Toi qui sur le néant en sais plus que les morts !

      ... Et j’ai peur de mourir lorsque je couche seul..., etc.

                                                            MALLARMÉ.

 

Louis Le Cardonnel regrettait que par excès de verbalisme, par goût du précieux et du rare et pour appliquer sa leçon : « Je voudrais que les jeunes gens apprennent de moi à ne pas se contenter du facile », Mallarmé soit tombé dans l’abstrait et l’incommunicable. Il momifie sa pensée en l’entourant de bandelettes sombres 63. Les premiers poèmes publiés dans le Parnasse contemporain ont été gâtés par les retouches qu’il leur fit subir ensuite et qui leur enlèvent toute subjectivité. Il est même assez piquant de remarquer que ces corrections visent souvent à effacer ou à atténuer le ton religieux du morceau primitif. En voici deux exemples :

Dans les Fleurs, première strophe, troisième vers, Mallarmé au lieu de :

« Jadis, tu détachas les grands calices pour », avait écrit : « Mon Dieu, tu détachas... »

Et dans les deux dernières strophes, les invocations : « Notre-Dame », « Ô Mère », qui semblent s’adresser à une nature impersonnelle, ont remplacé « Notre Père », et « Ô Père », qui sont d’inspiration chrétienne.

Dans les Fenêtres, dernière strophe, au lieu de :

« Est-il moyen, ô moi, qui connais l’amertume », figurait ce vers :

 

      Est-il moyen, mon Dieu qui voyez l’amertume.

 

En vertu d’un malentendu, qui tient au goût d’une époque (le goût est à peu près périmé, mais le choix subsiste), on a surtout retenu de Leconte de Lisle les poèmes descriptifs hauts en couleur, ou les grands morceaux épiques, qui glacent comme le contact du marbre :

 

      Tandis que blanc dompteur de ce soudain péril,

      De grands muscles roidis gonflaient son bras viril...

 

Ces vers purement plastiques sont destinés à mourir, parce qu’ils sont déjà morts. Ils ne gardent que l’illusion de la vie, grâce à l’admirable artifice de l’auteur.

À côté de cette rhétorique grandiose, on trouve une veine immortelle, faite de pensée vécue, d’émotion profonde. Par intermittence, Leconte de Lisle pousse quelques-uns des plus grands cris de l’âme, tels : L’Illusion suprême, Ultra Cælos, le Vent froid de la nuit, etc. ; même certaines visions infernales, certains spectacles de fin du monde paraissent le hanter, par exemple dans cette pièce terrible où le damné semble contempler son propre tourment :

« Quelqu’un m’a dévoré le cœur. Je me souviens. »

Toute cette partie de l’œuvre de Leconte de Lisle, intensément dramatique, est un appel chrétien, la plainte d’un désir refoulé, l’aveu d’une souffrance qui demande grâce. Il demande la « Grâce », qui seule peut l’apaiser.

Pour cet amour auquel son éducation fait violence, pour cette poignante nostalgie du divin, Louis Le Cardonnel l’a beaucoup aimé. « Noble figure, me dit-il, que j’ai vénérée. Je l’ai connu tard. Il avait l’air d’un pontife, d’un pontife dépossédé, une physionomie très ecclésiastique, presque papale. Il avait la même prestance et le même timbre de voix que mon évêque. Il me semble, ajoute-t-il, qu’il m’a ordonné poète, comme l’autre m’a ordonné prêtre. »

« Il ne connaissait pas l’Église, il se défiait d’elle et des prêtres, il ne pratiquait pas. Sans doute avait-il des excuses. Son père l’avait élevé avec l’Émile. Sa mère était chrétienne, mais si platement attachée aux formules qu’elle a pu l’éloigner de l’esprit. Plus tard, il se lia avec Renan. Il vécut seul, à l’écart, non par égoïsme, mais par mépris du monde. À cause du positivisme dont il fut la victime, il s’est arrêté à mi-chemin. Il a compris le néant des créatures sans prendre conscience de la réalité de Dieu. Il lui sera pardonné à cause de sa grande âme, de sa vraie douleur, selon le mot profond et consolant de Joubert, “ce frère cadet de Pascal 64”. À la fin de sa vie, sous l’influence d’une femme dévouée, Jean Dormis, qui consola ses derniers jours en l’acheminant vers Dieu, et qui plus tard épousa Alfred Droin, il se rapprocha un peu de la religion. On a dit qu’au moment de mourir, chez elle, frappé de congestion il aurait crié : “Un prêtre ! un prêtre !” »

Louis Le Cardonnel, en tous cas, lui a pardonné. Averti de sa mort par un hasard (mais il n’y a pas de hasard) dans le diocèse de Valence, il fit dire vingt messes pour le repos de l’âme du poète, et d’autres, plus tard, au cours de son ministère. « Devenu prêtre, j’ai porté sa mémoire au Saint Autel. J’y ai demandé pour lui la paix éternelle après laquelle il a toujours si douloureusement et si magnifiquement soupiré. » Hommage pieux et secret du disciple. Il faut le rapprocher des beaux accents de tendresse envers les chers morts, compagnons de sa jeunesse, purifiés par la souffrance, qui reçoivent de lui avec l’adieu de l’ami fidèle, l’absoute et la bénédiction du prêtre :

 

      ... Avec lui, nous t’aimions, Paul Verlaine, versant,

      Martyr des passions, ton lamentable sang,

      Puis, la chair fatiguée et l’âme anéantie,

      T’en allant demander sa vigueur à l’Hostie.

      Elle te relevait, tu retombais encor,

      Mais pour te redresser vers le ciboire d’or !

      Tu fus malade... Hélas, plus ou moins nous le sommes

      Tous, dans cette cité misérable des hommes.

      Qui donc autour de nous, et pour trop d’abandon,

      N’a pas à souhaiter quelque divin pardon ?

      D’un compagnon d’antan, reçois ici l’Absoute...

      Oui, que la paix céleste en toi pénètre toute,

      Et que tu puisses, clair, et tes vains désirs morts,

      Aimer du grand Amour, sans terme et sans remords.

 

Ces beaux vers font penser à la scène pleine de grandeur, dans la Chanson de Roland, où Turpin, lui-même frappé à mort, bénit les cadavres des preux rangés à ses genoux par Roland. L’Archevêque ne peut s’empêcher de pleurer : « Il lève la main, il donne la bénédiction... » Le chantre des Carmina, lui aussi, parmi eux, est déjà triomphant, puisqu’il est prêtre, étoilé de l’onction du salut ; mais eux sont ses compagnons, ses pairs, ses frères, parce qu’ils ont été des hommes, et plus près encore de lui, plus chers, parce qu’ils ont été des poètes, c’est-à-dire les plus humains des hommes, les plus souffrants, les plus saignants, et qui, déjà, obscurément, ont choisi Dieu.

À propos de Leconte de Lisle encore, Louis Le Cardonnel fit un jour devant moi cette réflexion étonnante : « Ah ! je voudrais bien être aussi sûr de mon salut que du sien ! » – C’est un mot, dis-je, qui pourrait surprendre bien des chrétiens ! – Rien que des profanes », corrigea-t-il.

 

Il faut en prendre son parti : il n’y a pas chez Louis Le Cardomiel d’un côté l’homme, de l’autre l’écrivain, qui jugent les œuvres d’un point de vue séparé. Il y a une âme vaste, complexe, mais ramassée autour d’un foyer, et qui exige de l’art la même unité. Louis Le Cardonnel ne juge pas seulement par les yeux et les oreilles, mais par une réaction totale de l’être. Il redonne en même temps à l’art son vrai sens, aujourd’hui perdu, en lui rappelant qu’avec ses moyens propres, mais au même titre que toutes les activités humaines, il doit être une glorification de l’Esprit.

Je refuse, je l’ai dit ailleurs, toute dignité particulière attachée au maniement de la plume, du pinceau ou de l’ébauchoir. Artiste, savant, philosophe ou laboureur, quelle que soit sa spécialité, nul n’échappe à la loi commune, la même pour tous, qui est de faire, avant tout, son métier d’homme. Ce qui importe, même en littérature, ce n’est pas d’étaler telle adresse professionnelle ; là, comme ailleurs, ce qui importe C’EST DE FAIRE SON SALUT, ou, si l’on veut, pour parler un langage moins obscur à ceux qui ne pratiquent pas la méditation chrétienne, c’est DE RÉALISER PLEINEMENT SA NATURE D’HOMME.

Personne ne nous convaincra qu’on réalise pleinement sa nature en exécutant des tours de main ou d’esprit, fussent-ils prestigieux. On peut être un très étonnant virtuose, on reste un homme médiocre tant que l’on n’a rien trouvé à dire, rien découvert en soi d’essentiel. C’est une vérité bien ancienne, mais voilée par tant de sophismes, qu’il est devenu urgent et original de la rappeler.

Il n’est peut-être pas inutile d’insister sur ce malentendu, l’un des plus tragiques de notre temps. Dans diverses chroniques où j’ai pris à partie Manet, Renoir et Cézanne, je n’ai pas, quoi qu’on veuille le prétendre, interdit de les admirer ; je ne me suis pas privé de le faire. Mais je ne puis souffrir qu’on les égale à Vélasquez ou Rembrandt et qu’on mette au même niveau les valeurs techniques et les valeurs morales. L’erreur capitale de la critique moderne, à mon sens, vient de là. On peut être un peintre très habile et très séduisant tout en étant dénué de spiritualité : privé de cœur et de cerveau, on ne peut pas être un grand homme. L’art n’est pas créé pour lui seul ; il concourt à l’ordre universel, il tient sa place dans un ensemble hiérarchique. Quand il prétend vivre pour lui-même, d’une vie indépendante, sa révolte anarchique est un suicide en même temps qu’une trahison.

Je connais l’objection pour l’avoir entendue souvent exprimer : « Ainsi, me dit-on, selon vous, un ignorant, un maladroit peut faire un chef-d’œuvre, pourvu qu’il y mette de la conviction et de la morale. » Présentée de cette façon, la thèse est évidemment insoutenable. Il va de soi, tout d’abord, qu’un artiste doit connaître sa langue, savoir s’exprimer. Il doit avoir des dons, des qualités professionnelles, personne ne le nie. Mais, sans aller jusqu’à soutenir avec Louis Le Cardonnel que « la technique est à tout le monde », c’est-à-dire à tous ceux qui veulent s’efforcer de l’apprendre ; en accordant qu’il y ait de brillants spécialistes dont les productions comptent et méritent d’être conservées comme exemples de beau métier, et comme on montre les « chefs-d’œuvre » des compagnons du Tour de France, je ne pense pas que des mérites purement formels suffisent jamais pour élever au rang souverain un tableau ou un poème. Les œuvres qui restent, quelle que soit la facture employée, les œuvres véritablement immortelles, sont l’expression vraie et vigoureuse de quelque chose de profondément humain, et en particulier de cette part de l’homme qui confine à Dieu. La distinction fondamentale, Louis Le Cardonnel nous le rappelle, la voici donc : non pas celle des bons et des mauvais fabricants, mais celle des âmes nobles et des âmes vulgaires. Une œuvre importe à la condition qu’elle vienne de quelqu’un.

Remarquons encore ceci : la laideur de certains objets de piété, chromos, cantiques ou statues de Saint-Sulpice, ne peut être imputée à l’insuffisance de la technique. On connaît des saints de pierre ou de bois sous les arceaux romans, plus gauches mille fois et plus naïfs, mais qui rayonnent d’une beauté touchante. Les fautes de goût ne cachent-elles pas quelque dépravation de la conscience ? Je pense que Huysmans n’avait pas tout à fait tort quand il apercevait le démon derrière les horreurs de l’art moderne. Creusons la banalité ou l’extravagance, nous rencontrerons les deux pourvoyeurs de Satan : l’avarice et la vanité. Enfin, que faites-vous, me dit-on, de la nouveauté, de la découverte en art ? Je me suis expliqué ailleurs sur ce point. Qu’on m’excuse donc de me résumer. La vérité, éternelle et immuable, a pourtant toujours besoin d’être réapprise. C’est la fonction des sages de nous l’enseigner ; pour eux, même grise, elle est toujours belle, et le mensonge, même sous le fard, ne les séduit pas. Mais la plupart des hommes se lasseraient de la vérité, s’ils lui trouvaient toujours le même visage. Le rôle légitime du nouveau, c’est d’habiller d’un costume attrayant la vérité qui, sans cela, passerait inaperçue à cause de l’accoutumance. Simple procédé. Recherché pour lui-même, il n’est qu’une des formes de l’aberration générale que nous venons de signaler.

Diviser l’humanité en poètes et en non-poètes, c’est en somme, pour Louis Le Cardonnel, séparer les vivants et les morts, les élus et les réprouvés. Qu’il s’agisse de littérature ou de tout autre mode d’activité, qu’il s’agisse de la vie religieuse aussi, la même distinction s’impose. C’est autrement grave que des jeux de flûte. L’écrivain, avec sa plume, comme chacun avec les moyens qui lui sont propres, doit dire oui ou non à la Voie, à la Vie, à la Vérité. Il n’y va pas pour lui d’une réputation d’acrobate. Il y va de tout. Le seul art intéressant pour Louis Le Cardonnel, c’est l’art qui se dépasse lui-même jusqu’à s’oublier et perdre son nom. C’est une activité extatique qui ressemble à la prière, et celui-là prie vraiment qui ne sait pas qu’il prie. Certes, les extases profanes ne conduisent pas nécessairement à la prière chrétienne, mais toute religion suppose nécessairement et avant tout, le sens mystique, c’est-à-dire le sens du poète.

Ainsi, par sa conception du poète, Louis Le Cardonnel nous ramène au problème essentiel. Que d’autres s’arrêtent aux discussions de technique, ergotent sur de pauvres questions de métier. Mais il faut remettre chaque chose à sa vraie place. Notre époque meurt de ce désordre, de cette hérésie, de cette adoration des idoles.

 

Les flux et les reflux alternés de la vague mystique au long de l’histoire marquent avec fidélité la cadence du mouvement artistique. M. Ernest Seillière et Henri Bremond, conscients l’un et l’autre des relations profondes de l’ordre poétique avec l’ordre religieux, ont proposé d’étendre le nom de romantisme à toutes les périodes où l’élan instinctif l’emporte sur la raison raisonnante. Mais tandis que le premier, frappé surtout par les désordres de la passion, insiste sur le caractère dangereux de ce romantisme éternel, le second en souligne la bienfaisance. Elle tient, dit-il, à ce qu’il prend son origine « aux sources profondes de notre être, dans cette région mystérieuse où s’allume « la docte et sainte ivresse » du poète, et où la nature « s’ouvre à la grâce, qui déjà l’a prévenue, et qui la prépare à la rencontre de Dieu ». Leur opposition peut facilement se résoudre puisqu’elle ne tient qu’à une différence de vocabulaire. Pour M. Ernest Seillière, en effet, le romantisme est un mysticisme non contrôlé, tandis que pour Henri Bremond, il correspond à une prise de possession de la réalité par le plus intime de l’être, à cette intuition supérieure, à la fois sentiment, raison et foi, que Pascal, d’accord avec la plupart des théologiens, appelle « le cœur ».

André Joussain 65, le philosophe qui, avec François Mentré 66 a le mieux étudié les rythmes sociaux, nomme classiques les phases d’équilibre entre la raison et le sentiment, la forme et le fond. Ces états évoluent par une loi fatale et commune à tous les organismes vivants, vers des périodes de durcissement et d’ankylose, où la règle se fige en formule et où l’automatisme succède à la liberté. Une réaction devient alors nécessaire, un réveil de l’élan vital, qui brise le contenant pour libérer le contenu. Ces réveils mystiques qui se disciplineront à leur tour pour donner naissance à un nouvel âge classique, reçoivent de lui le nom de romantismes.

En adoptant ces définitions, qui nous paraissent les plus claires et les plus commodes, nous distinguons assez nettement les trois temps du mouvement qui part du dix-septième siècle classique pour aboutir au dix-neuvième siècle romantique. Mais cette dernière remontée de la sève intuitive, à y regarder de près, se décompose elle-même en deux pulsations, coupées par le recul du Naturalisme et du Parnasse. La seconde poussée, plus vive encore que la première, c’est le Symbolisme, qui retient des générations précédentes les maîtres les plus intérieurs, Vigny, Baudelaire, Gérard de Nerval, Villiers de l’Isle-Adam, et qui se compose un langage plus musical et plus secret pour exprimer le mystère de l’âme.

 

Les propos de Louis Le Cardonnel que nous venons de rapporter, si on les rapproche de son œuvre, montrent assez que ce poète n’a pas fait parmi les symbolistes figure d’égaré, et que par la suite, l’épanouissement de sa vocation catholique n’a pas eu à rompre les attaches spirituelles qui l’avaient lié à Samain et à Mallarmé.

C’est donner du symbolisme une explication bien incomplète et bien indigente que de le définir comme un retour à l’élément musical du vers ou à la libération de la prosodie. Le symbolisme est essentiellement un réveil du sentiment religieux. Une génération inquiète, affamée de divin, se fraye péniblement mais ardemment un passage à travers toutes sortes de passions bizarres et désordonnées. Elle s’éprend de Wagner et des poètes anglais, de celtisme et de germanisme, de bouddhisme, d’occultisme et d’illuminisme, de panthéisme et de paganisme. Sa foi, assez trouble, se mêle d’éléments impurs ou mal assimilés, dans la hâte de l’initiation. Dans le symbolisme il y a l’accent et la ferveur, il manque le temple. On adore un Dieu vague, imprécis, nébuleux. Les soupirants qui tournent autour de l’autel invisible, trompent comme ils le peuvent leur besoin de croire, en se nourrissant de mirages, faute de se souvenir de la Bible. Mais quel élan sincère, quelle espérance les soulève ! Et quand ils abordent au christianisme, comme Huysmans, quelle chaleur ils y apportent, quelles ivresses ils y moissonnent, après tant de jeûnes, de déceptions et d’efforts !

Louis Le Cardonnel va marquer le terme de toutes ces tentatives spirituelles. Il va fixer ces errances et les discipliner sous l’autorité de la vraie foi. Il va trouver leur confluent dans le christianisme. On pourrait le définir le seul poète qui ait pleinement dégagé le sentiment chrétien que le romantisme contenait en puissance et qui ait poussé ses velléités religieuses jusqu’à leur suprême aboutissement, en couronnant la poésie par le sacerdoce, en mariant le dogme au transport lyrique, en « faisant chanter la théologie ».

Son œuvre répond à l’interrogation obstinée du symbolisme ; elle est son repos dans la lumière, sa conquête du Graal.

 

Nous pouvons conclure de ce qui précède que la pensée de Louis Le Cardonnel ne se contredit jamais. Sa marche offre l’aspect d’un « développement » ; non pas logique, à la manière raisonnante d’Aristote, mais spontané à la manière de Newman ; et, pour reprendre les expressions de ce dernier « d’un accomplissement continu, graduel, tranquille », comme d’une graine qui déjà contient l’arbre, idéalement 67.

Si Charles Morice et quelques autres de ses compagnons de lettres l’ont cru « perdu pour la poésie » du jour où il s’est fait prêtre, c’est en vertu d’une ignorance profonde du christianisme dans lequel ils n’ont vu, selon l’habitude de bien des incroyants, qu’un ensemble de règles abstraites et autoritaires, qu’un entraînement mécanique de la volonté. Ils ne soupçonnaient pas alors l’essentiel, qui est sentiment, vie intérieure, en un mot poésie.

Louis Le Cardonnel sans doute n’a pas discerné lui-même, tout de suite, dans le christianisme la réalisation de cette poésie parfaite dont il trouvait chez Novalis, Swedenborg, Claude de Saint-Martin, Baudelaire ou Shelley, une image affaiblie. Il pressentait partout cet absolu, parce qu’en effet, il est partout à l’état impur. Il lui fallait le dépouiller de sa lie, le purger de son écume.

Pourtant, le petit philosophe de Valence avait reçu une instruction catholique. Il eut une enfance pieuse, soulevée de puissantes ardeurs mystiques. Mais l’enseignement qu’on lui donna, trop aride, sans doute, et trop défiant de ses dons, ne les avait pas alimentés. Comme tant d’autres, il en fut réduit tout d’abord à puiser un peu partout avidement et au hasard la substance spirituelle qui lui manquait. De là cette croissance apparemment désordonnée mais qui, sans doute, obéit à un principe directeur, comme la plante qui choisit dans le sol l’aliment qui convient à sa fleur. Cette méthode, avouons-le, n’est pas sans péril : bien d’autres qui n’avaient pas en eux cet assentiment mystérieux à la vérité ont échoué en tentant les mêmes chemins. Il y faut ce sûr instinct, cette impulsion initiale, cette infaillibilité du choix qui, sans doute, n’est pas autre chose que la grâce.

 

*

*     *

 

Les critiques qui ont examiné l’œuvre de Louis Le Cardonnel ont été surtout frappés par son équilibre et par sa clarté. Ils ont vu en lui le type de l’humaniste chrétien. Certains l’ont enfermé dans des spécialités plus étroites encore ; tout juste s’ils n’en ont pas fait un félibre ou un amateur local. C’est attacher vraiment trop d’importance à des qualités extérieures.

Ce qu’on peut dire, c’est qu’en effet sa forme est classique et très visiblement marquée par l’influence latine. Peut-être même sur ce point présente-t-il quelque étroitesse. Quoiqu’il reconnût dans Claudel « des parties magnifiques », il restait gêné par ses versets, et j’eus beaucoup de mal à triompher de ses préjugés envers Péguy. Ses répétitions et ses lenteurs l’indisposaient à tel point qu’il se refusait à les suivre. Un jour, chez moi, je lui lus l’Invocation à Notre-Dame de Chartres en taisant le nom de l’auteur. Il convint que c’était fort beau, mais au fond, il garda rancune à Péguy de ce qu’il jugeait une négligence, une lâcheté dans la forme.

À ses débuts, il s’intéressa vivement aux recherches prosodiques et rythmiques. Si l’on se reportait aux poèmes qu’il publia à partir de 1881 dans les revues, et dont un grand nombre ne figurent pas dans ses recueils, on découvrirait en Louis Le Cardonnel, non seulement l’un des premiers en date des symbolistes, mais un des créateurs du vers libre. Ses audaces ont précédé celles de Verhaeren par exemple, et elles gardent une distinction toute française qu’on goûte rarement chez les auteurs étrangers qui se sont livrés sur notre langue à des essais du même genre. L’étude descriptive de l’œuvre de Louis Le Cardonnel ne faisant pas partie de notre programme, nous nous bornerons à citer, à titre de témoignages, tels « rythmes tordus comme des pampres » :

 

      Aède aux yeux de nuance douce,

      Toujours vers leur frère Azur tournés,

      Avec ton front blanc qui se renverse,

      Au-dessus des fronts de tes aînés,

      Tu brandis ta strophe comme un thyrse...

                                     (À un Jeune Aède.)

 

ou plus tard, dans son dernier chant d’Orphée (Carmina Sacra), ces stances de trois alexandrins concluant sur un pentasyllabe, innovation, comme l’a bien remarqué Eugène Langevin, aussi merveilleuse que hardie, et qui fait pressentir les richesses qu’il aurait pu découvrir dans cette voie, s’il ne les avait pas dédaignées.

 

      Sommets dominateurs de la farouche Thrace,

      Que la grande nuit voit, énormes, reculés,

      Verser votre épouvante au voyageur qui passe,

                  Ô monts étoilés !

 

      Sapins, sombres sapins, tout bruissants de sève,

      Et par moments grondants, pareils aux grandes eaux ;

      Cavernes, enfantant comme du fond d’un rêve

                  D’étranges cristaux !

 

De fait, il ne s’attarde pas longtemps à ces expériences.

Très vite, il prend parti pour une forme définitive, comme s’il avait craint de se laisser entraîner par des préoccupations accessoires. Il adopte un art régulier, limpide, architectural, parfois un peu oratoire, « ce style ample, flottant et comme drapé, pour parler comme Edmond Pilon, à l’image de l’art classique et de l’Italie dont il s’est épris 68 ».

Mais si de la forme on passe à l’inspiration, ce qui est ici notre sujet, on s’aperçoit bientôt qu’elle déborde beaucoup au delà de cette frontière. « L’art classique, tel qu’on l’entend, disait-il, c’est souvent la lettre sans l’esprit, c’est souvent tout extérieur. Les grands romantiques sont classiques dans le vrai sens du mot, comme tous ceux chez qui la forme, quelle qu’elle soit, est l’expression de la vie intérieure. »

Quand il soutenait devant moi qu’il se sentait plus normand que provençal et plus celte que latin, peut-être ne fallait-il pas prendre son affirmation trop à la lettre. Ce qu’il n’acceptait pas volontiers, c’étaient les restrictions que ces termes semblent imposer. La Provence le choquait parfois, chez quelques-uns, et même chez Mistral, par son goût de la parade et du décor, « par son tambourin et sa farandole » ; il n’aimait pas le luxe extérieur des églises italiennes qui ressemblent à des théâtres. Mais, « au fond de ces églises, ajoutait-il, il y a Palestrina ». Un jour qu’un visiteur répétait devant lui les vers de Pierre de Nolhac inscrits sur les murs du Roure :

 

      Je crois que Dieu se sert de la Latinité

      Pour ramener le monde à sa grande unité.

 

et vantait avec emphase la suprématie, la bienfaisance, la vertu unifiante et pacificatrice de l’esprit latin, doucement il corrigea : « De l’esprit chrétien. »

À mon retour d’Espagne, il se plaisait à me faire décrire les couvents d’Avila, la cellule de sainte Thérèse, les cloîtres de Ségovie et de Tolède. Il confessait alors qu’il se sentait plus proche par le cœur de cette Espagne médiévale qu’il regrettait de ne pas connaître, que de l’Italie baroque. En tous cas, si l’Italie lui restait chère, il savait faire ses distinctions. Toute sa passion allait à l’Italie mystique de saint François, de sainte Claire, de sainte Angèle et de Dante, à l’Ombrie et à la Toscane, peuplées en des temps très anciens par des Celtes ; aux Deux-Siciles pénétrées du sang normand de Tancrède et de Robert Guiscard ; à l’Étrurie, au sens sibyllin, d’où l’on faisait venir les augures.

Au sujet de l’étude que je lui avais consacrée dans le Mercure, il m’a souvent répété : « L’humanisme, c’est bien, mais c’est toujours un peu superficiel ; dans les temps que nous vivons, il n’est plus possible de se complaire dans des jeux esthétiques, sans relation avec les grands sentiments humains. Vous êtes allé tout droit à la Nuit sur les Écritures et aux poèmes de même inspiration profonde. Vous avez montré, au delà de l’humanisme, la poésie mystique, la vraie ; voilà ce que je désirais qu’il fût dit. »

Il ne fait aucun doute pour moi que c’est cette poésie visionnaire, un peu sacrifiée durant la période italienne, qui est la plus significative de son œuvre, et celle qu’il préférait. Il m’a plusieurs fois confirmé son désir de revenir à cette inspiration, qui domine dans son premier recueil. L’a-t-il fait ? Je relève dans ses lettres des insinuations qui nous autoriseraient à le croire : « Je travaille, écrit-il en mai 1933, à un recueil de vers qui sera définitif 69. J’en élimine tout ce qui n’est pas vision profonde, unité, synthèse mystique, comme dans la Nuit sur les Écritures. » À la même époque (20 novembre 1933) il déclare à un autre correspondant : « J’essaye d’achever ma Nuit de Bossuet. »

Dans ses dernières années, il composait certainement des vers, il ébauchait des poèmes, il en récitait des fragments. Si l’on se souvient qu’à l’époque, il était presque complètement aveugle, en tous cas incapable de noter ses œuvres sur le papier ; si l’on tient compte de sa défiance et de ses scrupules, qui le retinrent toujours de les dicter à son entourage, on a des raisons de craindre que bien des vers, confiés seulement à sa mémoire, se trouvent à jamais perdus. Ceux qui ont été donnés récemment par son frère au Correspondant (Ode à Marcile Ficin) malgré des beautés incontestables, participent de la veine oratoire des poèmes de l’Une à l’Autre Aurore. Peut-être sa Nuit de Bossuet est-elle d’une autre inspiration.

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 

LE VOYANT

 

 

« Il faut bien m’aimer, car j’ai reçu de redoutables grâces. » Quels sont-ils ces dons redoutables, sinon ceux qui rendaient le Josué de Vigny « pensif et pâlissant ». « Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant. » Un signe est sur lui, faveur royale, privilège de souffrance. Tourné vers les réalités inconnues, il les voit, il les rend palpables, il en communique la certitude effrayante. Impossible d’en douter : il est descendu aux Enfers avec le rameau d’or de la Sibylle, il a cheminé dans le Labyrinthe ; les puissances mystérieuses ont chuchoté à ses oreilles leurs arcanes les plus secrets ; il remonte des abîmes, tout imprégné de l’odeur des solitudes.

Parfois, au milieu d’un groupe de causeurs, brusquement, il semble s’écarter dans un désert. Il me parle à voix basse, en confidence. Est-ce à moi qu’il s’adresse, ou à quelque fantôme invisible ? Il s’exprime en balbutiements radieux, il est l’écho d’une dictée surnaturelle. J’assiste au grand effort d’une âme fascinée par un soleil qui l’éblouit. C’est pathétique comme un orage dans les nuées.

Angoissante joie de ces hauts délires ! Il a l’impression d’être le maître du chaos, mais seulement par entremise, en vertu d’un mandat gratuit, dont toute créature est indigne, et pour servir les vues du Seigneur. Il devient la trompette de l’Ange, le héraut de l’Éternel : « Je ne suis pas Moïse, mais j’ai eu des moments de visions terribles ; ce sont de véritables grâces ; il faut s’en humilier, car Dieu n’a besoin de personne. »

Les âmes lui parlent à distance ; il discerne les esprits à travers les corps dont ses yeux ne lui donnent plus les contours. Au son de la voix, il attribue à Fernand Maillaud le visage d’un bénédictin. Si le contact de certaines mains lui communique un frisson d’horreur spirituelle ; si certains voisinages lui « soutirent l’air respirable », il goûte par contre un plaisir séraphique à visiter des églises pleines d’anges, et écoute tomber des clochers d’Avignon « ces heures redoutables qui frappent le tympan de l’âme ».

Il savoure les belles compagnies comme des harmonies sans dissonances, mais il entend, certains jours, grincer, du fond de sa cellule, l’essaim des mauvais désirs qui circulent au dehors : « On dirait, dit-il, qu’on a assassiné le Bon Dieu ; on ne le sent plus dans la ville. » Parfois, ces visions lui arrachent un cri de douleur : « Les dimanches soirs, les lupanars sont pleins de soldats ivres qui font des abominations, et je souffre, je souffre... » Ah ! non, sa couronne n’est pas toujours une couronne d’allégresse ; il est souvent écrasé sous le joug des faveurs célestes : « Voyez-vous, je porte tout ; je porte tout ! »

Certains critiques ont comparé la poésie de Louis Le Cardonnel à celle de Lamartine. Le rapprochement ne lui plaisait guère. Non pas qu’il refusât d’admirer le chantre des Méditations. Mais il mesurait la différence qui les sépare. L’idéalisme de Lamartine lui paraissait incomplet parce qu’il ne considère des choses que le côté rayonnant. « J’ai une âme de lumière, disait-il, très justement, mais aussi mes coins ténébreux. »

Si ses premiers vers ne nous présentent en général que des rêveries un peu nonchalantes, un monde de limbe, peuplé de nuées, de formes suaves et indécises, plus imaginées que vécues, il en est tout autrement par la suite. Il suffit à notre poète de suivre sa pente naturelle, de se dégager des modes littéraires, pour nous revenir de ses explorations intérieures chargé du trésor des réalités occultes. D’instinct il découvre, au delà des régions moyennes de la pensée, la zone d’ombre et d’éblouissements réservée aux regards des voyants et des initiés ; il perçoit, avec cette « ardeur pensive » qu’il tient de ses ancêtres bretons, les présences invisibles, les mystérieux échos. On devine à certains de ses accents que ce voyageur audacieux a côtoyé comme Dante les dangereux abîmes, où rampe :

 

      Le vieux Serpent, jaloux du monde racheté,

      Le subtil Ennemi qui travaille dans l’ombre,

      Le Tentateur puissant des lourdes nuits d’été.

 

Scrutant d’un regard aigu « la grimaçante et houleuse Ténèbre », écoutons-le traduire les tentations de l’orgueil et de la curiosité maudite qui ont égaré Louis II de Bavière :

 

      Vous fûtes entraîné par le Sabbat vainqueur,

      Poussant votre cheval à travers les bois sombres !

      Les Mânes et la Nuit vous ont pris votre cœur,

      Car ce n’est pas en vain qu’on provoque les ombres.

 

      Vous qui les adoriez, elles vous ont dompté :

      Vous n’avez pas connu l’ardeur silencieuse

      De ceux dont l’âme étreint la chaste Vérité,

      Vous avez écouté l’Ondine astucieuse...

 

 

*

*     *

 

Partisan convaincu de la télépathie, Louis Le Cardonnel croyait aux messages des âmes et collectionnait sur ce sujet des faits nombreux et contrôlés dont il aimait à m’entretenir. Voici, rapportée parmi vingt autres, une singulière histoire. Il la tenait d’une vieille dame de Valence, ancienne religieuse de la Nativité, vivant dans le monde, mais gardant les vertus du cloître, et qui ne faisait certes pas son étude des livres de métapsychisme.

Cette dame, donc, était brouillée avec une de ses sœurs qui vivait au loin. Fort chrétienne, comme je l’ai dit, ce silence entre leurs deux âmes l’alarmait, et elle craignait en son for intérieur d’être la cause responsable de ce refroidissement.

Une nuit, étant dans son lit, mais bien éveillée, elle aperçut avec stupeur entre les rideaux comme une petite étoile à la clarté vibrante, autour de laquelle une enveloppe gazeuse tournait inlassablement. Cette nébuleuse se condensant peu à peu, le buste et le visage de sa sœur lui apparurent. Pâle et défaite, celle-ci se pencha vers elle et fit un mouvement pour l’embrasser. En même temps, elle murmura : « Je te demande pardon pour la peine que je t’ai faite. Pense à moi. Je viens de mourir. » Là-dessus, par une transformation inverse, la figure se fondit en une espèce d’écharpe lumineuse qui se déroula lentement, et la lueur s’éteignit. Quelques jours après, arriva la confirmation de cette mort, survenue au moment même de l’apparition.

 

Le Palais du Roure, où j’ai connu Louis Le Cardonnel, semblait choisi à souhait pour exciter son imagination visionnaire. Au cours de certains travaux de réparations, on avait, paraît-il, dégagé un squelette d’enfant scellé dans un mur épais, et l’abbé échafaudait sur cette découverte les plus étranges hypothèses. Il lui arrivait d’entendre des bruits insolites dans les escaliers de pierre. Au moment de la mort de la comtesse de Noailles, des coups violents frappés contre la cloison de sa chambre l’avertirent de l’évènement : « Appels, disait-il, de cette pauvre âme trop charnelle, au prêtre-poète dont elle réclamait l’assistance. »

La vie de Louis Le Cardonnel est remplie de ces phénomènes bizarres. Dans les chambres garnies qu’il occupait à Paris, étant étudiant, il avait la perception tenace de présences maudites. Il se souvient qu’un jour, un camarade peu délicat, connaissant sa vocation ecclésiastique, l’entraîna par plaisanterie, sous prétexte de visite mondaine, dans un mauvais lieu, situé au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Racine. Deux prostituées se tenaient au premier étage, l’une assise et l’autre étendue sur le lit et complètement dévêtue, avec une figure effrayante de sphynge. Pendant que son compagnon s’entretenait avec elles et que notre poète dupé tâchait de faire bonne contenance, on entendit tout à coup un bruit épouvantable, comme de coups frappés avec des poutres à l’intérieur des murs. À la grande surprise des visiteurs, les femmes ne s’en émurent pas, habituées qu’elles étaient, dirent-elles, à ces tumultes, comme à certains frou-frou de robes de soie. Ce logis occupé depuis le dix-huitième siècle par des filles perdues était saturé de luxure.

Les maisons hantées, pense-t-il, ont souvent été le théâtre de suicides ou d’assassinats. Tandis qu’une fin naturelle, par vieillesse ou par maladie, laisse à l’âme le temps de se préparer et de s’adapter lentement à son nouveau genre d’existence, la mort violente qui l’arrache brutalement à ses habitudes la laisse étourdie et désemparée. Ainsi les anciens imaginaient les mânes des guerriers errant autour de leurs cadavres. Il faut craindre par conséquent les esprits qui se manifestent en quelque manière à nos sens mortels : en général, ce sont des esprits impurs, soit qu’ils n’aient pu encore se détacher de leurs liens terrestres, soit que rejetés des mondes de lumière, ils cherchent avec désespoir à s’accrocher à des vivants et, inconsciemment peut être, à se nourrir de leur substance pour s’incarner.

 

*

*     *

 

À une certaine période de son séjour au Roure, les conversations de Louis Le Cardonnel avaient une tendance obstinée à s’orienter vers les histoires de revenants. « Nous voici retombés, disait-il, dans les sujets lugubres. Je voudrais pourtant bien que nous parlions de choses plus philosophiques. » En effet, pour peu qu’on s’y laisse entraîner, la recherche du fantastique tourne vite à l’enfantillage. Toutefois les faits étranges que mon vieux maître avait recueillis et les témoignages extrêmement sérieux sur lesquels ils s’appuyaient, incitent à penser que des phénomènes de ce genre ont pu être authentiquement perçus et dans des cas beaucoup plus fréquents qu’on n’est habituellement porté à le croire. Je n’en citerai qu’un, à titre d’exemple.

L’histoire que Louis Le Cardonnel tient de la bouche même des acteurs s’est passée dans un bourg du Sud-Ouest dont j’ai oublié le nom. Le curé de la paroisse venait de mourir, et momentanément, l’église n’était plus desservie qu’une fois par semaine, par le prêtre d’un village voisin. Le sacristain habitait un petit logement communiquant directement avec le clocher et chaque matin, il montait sonner l’angélus. Ce jour-là, en redescendant l’escalier sombre et étroit, il voit rouler sur les marches une boule de feu. Le ciel pourtant était clair, aucun orage ne s’annonçait. Très troublé, il achève en hôte sa descente et en bas, il se trouve tout à coup face à face avec le fantôme de son ancien curé : « Henri, ordonne celui-ci, viens avec moi dans l’église ; tu me serviras la messe, comme tu en as l’habitude. » En tremblant, le pauvre homme s’exécute. Il trouve dans le chœur l’autel tout préparé, les cierges allumés, le missel à sa place. Et l’ombre, en surplis, commence la cérémonie, qui se déroule selon les rites ordinaires ; toutefois la consécration n’a pas lieu. Le curé remercie, salue, disparaît en disant : « À demain. » Les objets du culte reprennent leur place dans les armoires.

La femme du sacristain, mise au courant de ces faits extraordinaires, n’en veut rien croire, et taxe son mari d’ivresse ou de folie. Et le bonhomme, à peu près convaincu de son illusion, se promet de ne plus s’y laisser prendre. Le lendemain, il reste couché près de son épouse. Alors, glacés d’épouvante, ils entendent gronder la voix du vieux prêtre. Sommé d’obéir, le mari ne résiste pas, sa femme est sans force pour le retenir. Il part et, à l’église, le funèbre service recommence. Ainsi plusieurs jours consécutifs. Enfin, un matin, le curé, après avoir remercié selon sa coutume, déclare qu’il ne reviendra plus. L’explication de ces scènes étranges apparut par la suite assez clairement. On se souvint des scrupules qu’avait manifestés autrefois le défunt au sujet de certaines messes qu’il s’accusait d’avoir dites avec trop de distraction. Le sacristain et sa femme ont affirmé les faits, les enfants du catéchisme ont entendu une fois la voix de leur ancien pasteur qui leur disait : « Priez pour moi », et durant les offices clandestins, des curieux qui passaient devant l’église au petit jour ont vu filtrer des rais de lumière à travers les portes disjointes.

De tels récits, quel que soit leur degré de vraisemblance, sont loin de présenter pour nous le même intérêt que les expériences vécues par notre héros. Tout aussi bien, le penchant qu’il avait pour l’extraordinaire pourrait être mis au compte d’une crédulité naïve et d’une imagination déréglée, si nous n’avions des preuves directes de ses prodigieuses facultés métapsychiques. Les êtres immatériels, vampires ou séraphins, qu’il rencontre dans les grimoires ou dans les récits des occultistes, il vérifie presque chaque jour leur réalité. Certaines personnes vivantes dégagent pour lui un parfum de perversité que leur communique sans nul doute quelque entité malsaine qui les habite. Recherchant le mal sans raison et sans profit, elles agissent comme des automates mus par des volontés ténébreuses. J’ai signalé l’impression de « cadavre ambulant » produite sur lui par un jeune visiteur. Mais voici une aventure plus singulière, qu’il narrait avec une grande émotion, et qui rappelle d’une façon surprenante la double vue de certains mystiques, notamment la perspicacité surnaturelle d’une sainte Thérèse dépistant le Malin Esprit sous les traits d’un interlocuteur inconnu.

À l’époque où Louis Le Cardonnel ordonné prêtre était hospitalisé chez des religieuses, une femme venait le voir avec assiduité sous prétexte de lui dire des vers. Les bonnes sœurs la laissaient imprudemment passer, quoique par soumission à la mode, elle fut presque à demi nue. Cette créature répandait, dit-il, une odeur inquiétante, une odeur moite de désir, qui l’importunait même après son départ. Un jour, elle lui saisit brusquement le poignet ; il éprouva un malaise si intolérable qu’il la repoussa avec rudesse et lui interdit catégoriquement ces familiarités. Elle s’excusa, et il eut la faiblesse de la recevoir à nouveau. Alors, une autre fois, elle s’agenouilla à ses pieds, s’empara de sa main, la mordit avec rage en le regardant avec des yeux effrayants, et subitement, prit la forme d’une petite guenon noire, hideuse et velue, qu’il chassa avec dégoût.

L’Église ne méconnaît pas les dangers très réels auxquels sont exposés les fidèles de la part des entités ténébreuses. Elle enseigne aux prêtres des formules d’exorcisme pour expulser les démons du corps des possédés, pour purifier les lieux souillés par des sacrilèges ou par des morts criminelles. Le rituel romain contient de belles prières par lesquelles on éloigne les esprits impurs, surtout à la tombée du soir, à l’heure où « les chauves-souris de l’âme volettent », au moment du sommeil où l’âme peut redouter quelque surprise, ou durant les angoisses de l’agonie : « Gardez-nous pendant le sommeil ; que les songes et les fantômes de la nuit s’enfuient loin de nous... » Un poème de Louis Le Cardonnel, l’un des plus magnifiques, est une sorte de poème magique qui utilise aussi des formules incantatoires pour vaincre les enchantements, pour que

 

      Le rampement de la Chose nocturne

      N’entoure pas nos cœurs de ses anneaux pesants.

 

Magie sainte, comme il convient, et qui n’invoque le secours que des hauts ministres du Christ :

 

      ... Afin que nous soyons vainqueurs de ses prestiges,

      Assiste-nous, ô Reine au manteau constellé,

      Vierge toujours clémente et féconde en prodiges,

      Qui foule le Dragon d’un pied immaculé.

 

Ce ne sont point là de vaines craintes. En Italie, il arriva à Louis Le Cardonnel d’être sollicité par des paysans tourmentés par un défunt ancêtre qui rôdait chaque nuit autour du logis. Une autre fois, à San Remo, aumônier chez les Frères maristes, il entend la nuit un bruit affreux dans sa chambre ; les meubles, le poêle et la tuyauterie s’ébranlent avec violence ; des pas se dirigent vers son lit. Il n’a pas peur, il crie d’une voix tonnante : « Qui que vous soyez, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je vous ordonne de me laisser en paix. Si vous êtes une âme désireuse de prières, nous en donnerons. » Il trace dans l’air un grand signe de croix, et tout rentre dans le silence.

 

*

*     *

 

Le sommeil est une initiation à la mort, une auguste métamorphose. On ne franchit pas sans effroi ses portes sombres, derrière lesquelles s’avance l’Enchanteur taciturne, pour « accomplir ses plus hauts ministères ». Devant le pèlerin préparé à ses extases par les purifications, il écartera le voile des apparences,

 

      Et son doigt, suscitant des visions ailées,

      Lui fera, conjurant d’âpres portes, revoir

      Un éblouissement de salles reculées...

 

Louis Le Cardonnel l’invite, dans un beau poème, à libérer ses yeux intérieurs :

 

      ... Les yeux purs, devant qui l’Avenir passe nu,

      En nous réveille-les, Sommeil, avant la tombe !

 

Préfigure de la tombe, en effet. C’est elle la grande révélatrice. Mais malheur au chevalier qui aborde ses mystères sans être revêtu de l’armure adamantine. Quand les paupières se ferment sur la terre, l’âme qui s’éveille sur l’autre rive, titube comme un nouveau-né. Elle a besoin, comme à sa naissance ici-bas, de l’appui tutélaire de ses guides lumineux. Louis Le Cardonnel évoquait avec un frisson ce passage crépusculaire d’une vie à l’autre, ce déchirement, cette rupture, le réveil dans un nouveau monde, quand l’âme à peine évadée de son corps le cherche encore en tâtonnant, et se heurte comme une aveugle à des obstacles insoupçonnés. Il répétait d’une sainte femme qu’il avait connue, ce mot terrible qu’il faisait sien : « Ce n’est pas l’au-delà que j’appréhende ; c’est de savoir où je passerai ma première nuit. »

 

*

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« Mon cher ami, avez-vous eu de beaux rêves symboliques ? » Je lui en ai cité quelques-uns, gracieux ou tristes, de ceux qui viennent par la porte de corne et qui nous entraînent dans les sphères célestes ou dans les cercles de l’enfer. Quand on possède un certain sens des choses spirituelles, on discerne à coup sûr ces révélations de l’au-delà, on les sépare des songes inférieurs qui ne sont que de vains échos du monde physiologique ou des amalgames confus de souvenirs.

Au cours d’une de ses insomnies, en Italie, il a vu des figures souffrantes qui se détachaient sur un fond de flammes. Deux fantômes sont sortis du mur. L’un était vêtu de blanc, comme un moine, l’autre courbé sur une table, semblait écrire. Une autre nuit, sa mère, alors défunte, lui apparut, blême et triste ; elle cheminait à travers des marécages. Il pensa, avec une douloureuse émotion, qu’elle était en butte aux épreuves de l’après-mort et qu’elle demandait son assistance. Ainsi certains de ses rêves ressemblent à des visions du Purgatoire.

D’autres fois, le songe, à la fois message et allégorie, revêt chez lui une forme presque biblique. En voici un exemple. Mgr Cotton, son évêque vénéré, venait de mourir. Louis Le Cardonnel, alors en Italie, n’avait pas été averti, le faire-part s’étant probablement égaré. Il monte en rêve le long d’une échelle qui aboutit à des paliers successifs et atteint le ciel : derrière lui monte Mgr Cotton, pâle et les mains jointes : image de l’initiateur qui soutient l’ascension de l’initié. Au réveil il devina que son bienfaiteur était mort et peu de temps après il reçut confirmation de la nouvelle.

Je ne puis m’empêcher de rapporter ici une vision personnelle d’une analogie bien surprenante. Je n’en ai rien dit à mon vieux maître alors à quelques semaines de sa fin. Je rêvai une nuit qu’il me rendait visite ; nous suivions d’abord ensemble le chemin qui traverse mon jardin ; les banquettes de pierre qui le bordent étaient devenues des tombeaux. Louis Le Cardonnel marchait près de moi, je l’entendais s’écrier avec enthousiasme, comme il le faisait souvent : « C’est beau ; eh ! Raymond ! N’est-ce pas ? C’est beau ? » Et puis, nous gravissions, non pas une échelle avec des haltes et des repos, mais le rocher assez abrupt sur lequel ma maisonnette est assise. Moi devant, lui derrière. L’ascension était très longue, laborieuse, souvent terrifiante. Sa présence soutenait mon courage et je le hissais parfois avec la main. En haut, dans les chambres allumées, on parlait ; mais personne n’entendait mes appels. Nous arrivâmes au but, d’un même effort, épuisés et triomphants.

Depuis sa mort Louis Le Cardonnel m’est apparu une autre fois en songe. C’était le temps où je composais ce livre. Les scrupules m’assaillaient. J’hésitais à présenter de lui un portrait que je n’avais plus les moyens de soumettre à son agrément. Il venait à moi, m’ouvrait les bras et m’embrassait.

Je pourrais citer de Louis Le Cardonnel bien d’autres curieuses visions assez significatives qui le ravissaient, celle par exemple du triangle double de Salomon qui se montra à lui sous cet aspect : le triangle blanc, la pointe en haut, dessiné par des aigles d’or s’envolant ; le triangle noir, la pointe en bas, formé par des chauves-souris précipitées vers l’abîme.

Il m’a parlé aussi plusieurs fois, à une époque où sa cécité était à peu près complète, de livres ouverts dont une main invisible tournait les pages pendant son sommeil et dont il lisait les beaux textes avec délectation. Il en retenait, au matin, le sens général.

 

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Souvent, dans des circonstances décisives, il s’est senti mystérieusement protégé. J’ai parlé plus haut de cet appel venu des Cordeliers, qui devaient plus tard, en Italie, l’accueillir avec cette sympathie particulière qui s’adresse à un adepte prédestiné. Un curieux attrait l’entraîne aussi de très bonne heure, alors même qu’il ne connaît rien de ce sage, vers Marsile Ficin. À Florence, au moment où il l’étudie, il a le sentiment de le retrouver. Dans une chambre du presbytère de Figline, un jour, il voit venir à lui par la fenêtre une apparition vêtue de blanc et les bras ouverts, et il reconnaît son vieux maître, par les yeux de l’âme. Il rapporte le fait à Édouard Schuré et celui-ci lui répond qu’il croit à la réalité de cette vision : les êtres, pense-t-il, qui ont mené ici-bas une vie très pure, ont sans doute le pouvoir d’être attirés par leurs semblables, assez détachés de la matière pour vivre avec eux dans le plan des esprits.

Dans d’autres cas, certains avertissements le détournent d’un danger. Un soir, il arrive à Gênes, entre dans un restaurant inconnu où il soupe. Malgré l’impression gênante que lui cause une femme assise au comptoir, il demande tout de même à coucher. On lui prépare une chambre qui ouvre sur la salle commune. Alors, il entend distinctement une voix intérieure : « Pars, lui ordonne-t-elle, tu as un train vers Florence dans une heure. » Le ton impératif du commandement ne lui permet pas d’hésiter. Il s’excuse, paye et s’enfuit. C’est ainsi qu’il sera conduit, pour la première fois, à Assise.

Mais voici une intervention plus extraordinaire et plus belle. Louis Le Cardonnel est en Italie, dans la campagne d’Assise peut-être. Il a dès le matin voyagé et rêvé. Il s’en retourne vers la ville. C’est l’heure du plein midi,

 

      C’est l’heure morne où seule une cigale crie.

      ... C’est l’implacable été sur l’immobile Ombrie.

 

Maintenant, sur le chemin tout blanc de poussière, une grande lassitude l’assaille. Ses jambes fléchissent, sa tête bourdonne ; il s’affaisse. Le but est loin, le chemin solitaire. Il sent le vertige battre ses tempes, la vie l’abandonner. Personne. Il a fermé les yeux. Sans doute, faut-il se résigner à mourir. Tout à coup, un jeune homme surgit près de lui, beau comme un ange. Il prend son bras, le remet debout. Surprise ! La force renaît en lui, elle afflue, il prend son bâton, repart, cherche des yeux son protecteur surnaturel. Il a disparu.

 

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*     *

 

Je limite à dessein les exemples de phénomènes supranormaux qu’on rencontre à chaque instant dans l’existence de Louis Le Cardonnel. Leur abondance pourrait prêter à la monotonie, et peut-être même induire à des jugements téméraires. Je ne voudrais pas qu’on en pût tirer prétexte pour accuser les excès ou les complaisances de son imagination, ses fumées, ou encore pour le taxer de superstition ou de curiosité dangereuse. Ni son imagination ni sa volonté ne sont responsables, à mon avis, de ses visions de l’autre monde. Il les subit, avec effroi, parfois avec dégoût, il est loin de les solliciter. Je ne crois pas qu’il ait jamais délibérément cherché le frisson malsain des phénomènes occultes. Il professe, comme Claude de Saint-Martin, qu’il faut tenir pour redoutables les évocations, parce qu’elles peuvent appeler des esprits inférieurs, et que, si la curiosité de l’au-delà n’est pas en soi condamnable, c’est à la condition d’être conduite par les purs mobiles de l’amour sacré ; de n’admettre pour instrument que la grâce divine obtenue par la prière et les inspirations intérieures.

D’ailleurs, si les sacrements reçus par les prêtres les protègent contre les forces ténébreuses, ils les exposent en même temps à de plus rudes attaques de la part de l’Ennemi. Avancées de la citadelle des âmes, clef de voûte de l’édifice spirituel, s’ils se laissent entamer, c’est toute la place qui est en péril. De là la nécessité d’une surveillance plus étroite chez eux que chez les simples fidèles. La plupart du temps leurs fautes sont plus funestes et leurs chutes plus irrémédiables. Les hautes âmes, élues pour le combat suprême, triomphent avec éclat, ou succombent misérablement. Elles passent avec armes et bagages dans le camp de l’adversaire. Pour ou contre, elles sont engagées d’un bloc : quand elles ne se donnent pas à Dieu sans réserve, elles foncent sur lui avec désespoir. Tel le chanoine Docre, de Huysmans, ou cet abbé Vintras, meurtrier trop réel de Mgr Sibour. Je me souviens avoir relu pour Louis Le Cardonnel le récit de ce crime abominable, dans le livre d’Éliphas Lévi 70 qui en fut le témoin terrifié. Mon auditeur vivait véritablement cette scène atroce. Le prêtre assassin, préparé au meurtre par une série d’évocations et de sacrifices, armé par le démon, se tient caché parmi la foule recueillie qui suit à Saint-Étienne-du-Mont l’office solennel en l’honneur de Geneviève de Paris. La procession s’est rendue à la station du tombeau de la sainte ; elle a fait le tour de l’église et rentre maintenant dans le chœur. Le vénérable archevêque de Paris, mitré de blanc, appuyé sur sa crosse et revêtu d’une chape que relèvent de chaque côté ses deux grands vicaires, marche derrière la croix, les enfants, les bannières et les dames génovéfaines, habillées de noir et portant au cou la médaille de la légende. Arrivé à la grille de la nef, le passage n’étant pas assez large pour trois personnes de front, le chef magnanime s’avance seul ; la chape rejetée en arrière découvre la poitrine que protègent seulement les broderies de l’étole. Son visage est d’une tristesse indicible ; son cœur est ému par le pressentiment du martyre. Voici l’instant consacré. Le vide s’est fait autour de lui. Le clergé et la foule, immobiles de stupeur, le laissent face à face avec son bourreau qui le perce de son grand coutelas. Tout a été ordonné comme un rite formidable. Le pontife a attiré sur lui la colère ; il s’est offert comme une victime expiatoire pour laver de son sang les péchés du peuple et des ministres de Dieu.

La cohorte des mauvais anges guette sans se lasser les défaillances des pasteurs. Elle tâche de les surprendre désarmés ou de les troubler par des embûches. Parfois, elle tente des coups de force pour entraver des cérémonies décisives. Durant les nuits qui précédaient les ordinations générales, le Séminaire de Rome où Louis Le Cardonnel se préparait au sacerdoce était tourmenté par des bruits insolites, des cris et des gémissements lugubres ; quoique aucun vent ne soufflât, les portes verrouillées semblaient tourner sur leurs gonds et battre les murs avec violence. Dans les mêmes circonstances, son saint évêque, Mgr Cotton, était tiré du sommeil par des coups frappés dans les murs, persécuté par des présences. Son anneau pascal s’égarait. Il se défendait alors par des prières ferventes, et la tempête s’apaisait, et il entendait tinter sa bague perdue qui tombait mystérieusement à ses pieds.

Il arriva à Louis Le Cardonnel lui-même d’échapper par miracle à des agressions épouvantables. Près de Saint-Paul-Trois-Châteaux, dans la Drôme, le prêtre qui l’hébergeait ayant voulu, un soir, gagner une ancienne chapelle de Templiers, tomba foudroyé sur les marches. Louis Le Cardonnel, parti à sa recherche, fut terrassé de la même manière. Il se rappelait avec angoisse les minutes affreuses qu’il avait vécues, les membres paralysés, et l’esprit merveilleusement lucide, adressant au ciel d’ardentes supplications qui amenèrent enfin sa délivrance.

L’ordination, sacrement auguste mais lourd à porter, attire la grâce, mais aussi la tentation. « Le prêtre est un équilibreur ; il reçoit les influences d’En-Haut et celles d’En-bas ; il les harmonise dans le Centre, qui est le Christ. » Plus sa spiritualité est affinée, plus ses épreuves sont douloureuses. Certains prêtres vulgaires célèbrent pieusement la messe, mais n’en mesurent pas la sublimité. Pour ceux qui, comme Louis Le Cardonnel, pénètrent jusqu’à sa réalité transcendante, elle constitue une « fonction redoutable ». Ils absorbent les courants contradictoires, ils sont le lieu de leur conflit, le cœur de leur tempête, ils les digèrent pourrait-on dire, les imposent, les unissent, les apaisent, et les rendent au peuple après les avoir pacifiés. Certaines fois, au pied de l’autel, appuyé sur l’enfant de chœur, mon vieux maître se sent pris d’une crainte sacrée, un tremblement l’empêche de monter les degrés, il sue les sueurs de l’agonie, il a l’impression qu’il va mourir. Puis lorsque au prix d’un effort surhumain, il a conjuré les forces adverses, il goûte un bonheur céleste, un soulagement glorieux, comme une femme qui vient d’enfanter.

 

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*     *

 

L’inspiration du poète, nous l’avons dit, est voisine de celle du prêtre ; pourtant, elle ne la rejoint que par son sommet. Tous deux ont les regards tournés vers l’invisible, le don de découvrir les rapports secrets des choses, d’entrer dans les réalités ineffables ; leur autorité dépasse celle de l’observation sensible et du jugement raisonnable. Seulement, l’artiste à qui manque le sens chrétien, n’en est qu’aux premiers degrés de l’initiation. Il lui manque le maître-mot, couronnement du savoir, qui lui donne assurance et stabilité, et sans lequel son génie reste fragmentaire, fait de lueurs inconsistantes, de vagues et pathétiques pressentiments.

Le mystique est plus menacé que le profane, et ses grâces, quand elles sont mal employées, peuvent tourner à sa confusion. Depuis longtemps, les théologiens nous ont appris à distinguer la magie noire qui convoite la puissance matérielle et tente de pénétrer par effraction dans le royaume de Dieu, de la magie blanche qui vise à l’élévation spirituelle et qui n’est autre que l’union avec Dieu par la charité. Celle-ci, seule licite, trouve sa suprême expression dans la liturgie catholique, dans la mitre, la crosse et l’anneau de l’évêque hiérophante, par exemple ; dans les prières, le signe de la Croix, le geste de bénédiction. De même, à côté du mysticisme lumineux des saints, on trouve un mysticisme inférieur ou naturaliste, qui peut bien aboutir, par certains procédés d’hypnose par exemple, à une prise de possession de certaines forces inconnues de la matière, mais non pas à la possession de Dieu, « qui n’est vaincu que par l’amour ». Tel, le mysticisme des Arabes ou des Yogis, ou encore « le mysticisme orgiaque » que Louis Le Cardonnel découvre dans Nietzsche, et que, pour parler le langage du penseur allemand, la puissance apollinienne n’est pas venue ordonner.

Chez Louis Le Cardonnel, le catholique et le poète sont indissolublement liés. De même qu’il se jugerait en tant que prêtre incomplètement réalisé s’il lui manquait le sens mystique, de même, en tant que poète, il n’admet pas un art découronné de la grâce céleste. Il ne sépare jamais :

 

      La Poésie ailée et la prudente Foi.

 

 

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*     *

 

La Nature, pour un tel artiste, est tout autre chose qu’un spectacle propre uniquement à enchanter le regard. Elle est une révélation du divin. Elle parle un langage oraculaire, incompris du commun, comme celui des chênes de Dodone, et que le vrai poète sait interpréter. La métaphore et le symbole, pris dans leur sens le plus profond, ne sont point pour lui des artifices de style, des comparaisons ingénieuses ; ce sont des ponts jetés entre le visible et l’invisible, entre le banal et le secret, un réseau de rapports magiques qui, de proche en proche, investit la vivante Unité ; une musique incantatoire qui met le lecteur en état de grâce, si l’on ose dire, et qui livre à son cœur la clef des jardins fermés.

 

      La Nature est un temple où de vivants piliers

      Laissent parfois sortir de confuses paroles.

 

Ainsi parle Baudelaire, chrétien inquiet, dans une heure d’intuition mystique. De ces balbutiements, le Prêtre-Poète tirera des affirmations solennelles. S’il aime d’un cœur fidèle la saison déclinante, c’est qu’il voit dans les ors splendides de l’automne, en même temps qu’une image de la mort, la promesse d’une résurrection éternelle. Transposant la ferveur païenne, il fait de la sauvage Hécate, maintenant baptisée et chrétienne, la Vierge portant la lampe au-devant du nouvel Époux, l’inspiratrice des chants pieux, qui recourbe l’arc de son croissant doré

 

      Sous les sandales d’or de la Médiatrice.

 

Il salue dans le matin éclatant la venue du Verbe invisible, illuminateur des esprits :

 

      Moi, l’éternel Matin engendré par le Père

      Et qui sors de l’abîme infini de son sein,

      Afin de te verser l’inspiration claire,

              Je viens à toi dans le matin.

 

Ce regard de voyant, qui pénètre jusqu’à l’unité, cette familiarité d’aigle avec le sublime, qui dépasse de loin la sagesse latine d’un Pierre de Nolhac, ou la naïveté franciscaine d’un Francis Jammes, voilà à mon sens le trait caractéristique, chez Louis Le Cardonnel, de l’homme en même temps que du poète. Il le savait bien lui-même. Et l’on s’étonne que la critique l’ait si généralement négligé. Cette poésie essentielle, qu’il vivait, il en cherchait l’expression dans les vers de Vigny, de Leconte de Lisle ou de Baudelaire, par exemple, où la communion avec l’invisible, l’étreinte de Dieu ne sont qu’ébauchées, où les questions anxieusement posées restent sans réponse. Louis Le Cardonnel, plus heureux et plus complet, possède le talisman qui résout les contradictions et réconcilie les abîmes. Il entend venir à lui la sagesse, du fond de son éternité :

 

      Je ne dis rien au cœur impur et plein de doute,

      Mais je te parle à toi, poète du Seigneur ;

      Pour entonner encor des chants d’extase, écoute

                La voix du Maître intérieur.

 

Ainsi, l’univers à ses yeux cesse d’être un chaos ; il perçoit son architecture intime, se promène « parmi les similitudes », traduit les énigmes, et décèle sous toutes les figures du monde la pensée de Dieu. L’Unité éclate alors en cris de jubilation prophétique, en fanfare d’Apocalypse :

 

      Ah ! que m’apportez-vous, mon épouse, Sagesse ?

      Je suis lourd de tristesse et de ressouvenirs...

 

      Montrez-moi l’origine éternelle des Êtres,

      Le cycle jaillissant du Verbe, d’un élan ;

      La pullulation d’innombrables Ancêtres

      Des flancs de l’Ève immense et de l’immense Adam.

 

      ... M’auréolant d’éclairs que je me vêle aux trombes

      Du Sinaï terrible annonçant le Thabor ;

      Extase de mon Dieu, que devant moi tu tombes

      Sur David, au milieu des candélabres d’or.

 

      Et dites-moi surtout ce que l’Ecclésiaste,

      Le Prince de la Paix, Seigneur, a fait tenir

      D’oracles fulgurants dans ce Cantique chaste

      Où ses yeux de colombe embrassaient l’avenir.

 

      ... La nuit silencieuse absorbe mes paroles...

      Ô Seigneur, vous tentez peut-être votre Roi...

      Il s’en ira demain, riche de paraboles,

      Par vous-même investi, sacré de votre effroi.

 

      Apocalypse large, ô gouffres johanniques,

      Ouvrez-vous, rayonnez pour lui, divin séjour,

      Anges, revêtez-le de vos blanches tuniques,

      Archanges, mitrez-le de splendeur et d’amour.

 

      Promenez son esprit dans les similitudes ;

      Qu’il vous élève un jour l’autel sur les hauts lieux ;

      Qu’il vous suive parmi toutes vos solitudes,

      Et courbant devant vous, Dieu vivant, tous les dieux.

 

      ... Tel je rêve, égaré dans vos sacrés abîmes,

      Et me sentant grandi parfois immensément,

      Je reconquiers, guerrier aux victoires opimes,

      Les mystères cachés dès le commencement...

 

Des pages mystiques comme cette Nuit sur les Écritures, l’un des sommets de notre poésie, comme la Louange du Sommeil, les Stances à Louis II de Bavière, l’Hymne lunaire, l’Heure sacrée, la Prière du Matin, nous font entrer dans la vraie nature de Louis Le Cardonnel ; on touche avec elles le centre de cette âme glorieuse, on épouse la démarche quotidienne de ce haut esprit.

 

 

 

 

CHAPITRE VII

 

LE DOCTEUR

 

 

Le docteur, chez Louis Le Cardonnel ne se sépare pas du voyant. Les idées, il les connaît par le cœur autant que par l’esprit, il les voit ; ce sont pour lui des êtres, des réalités plus hautes, mais non moins certaines que les réalités concrètes. La vérité lui apparaît, non pas comme un théorème, mais comme un organisme vivant ; ce qui en fait l’unité, c’est moins les fils grossiers du raisonnement, que la sève invisible et subtile qui circule dans sa substance pour l’animer. Grande supériorité sur les philosophes professionnels qui construisent le savoir à coups de définitions et de syllogismes et qui, sans doute, ne pardonneront pas plus à L. Le Cardonnel qu’à Hello, et qu’à Pascal, sa liberté d’aigle et d’hirondelle 71.

Qu’on ne se l’imagine pas, pour cela, réfractaire à toute discipline de l’esprit, incapable par paresse intellectuelle de se mouvoir dans les abstractions et dans les systèmes. Il est doué d’une science sans limite servie par une mémoire exceptionnelle. À douze ans, il a lu Kant ; à peu près vers le même âge, il est familier de Pascal et de Platon. Il parcourt avec la plus grande aisance le labyrinthe des philosophies. Il a tout approfondi, la sagesse antique de la Grèce et de l’Orient, Leibnitz et Spinoza, Schlegel et Schopenhauer, la Théosophie et la Kabbale. Un nom est-il évoqué au cours d’une de nos discussions, Lachelier ou Ravaisson, Sabatier ou Maine de Biran. « Savez-vous, me dit-il, ce qu’il a écrit sur le libre arbitre ? » et, sans effort, il récite la page, mot pour mot. Il est donc armé pour toutes les controverses. Il peut asseoir, s’il le faut, ses affirmations sur des arguments et des références, et les pédants, s’il se mêle de leur répondre, essayeront en vain de prendre en défaut sa méthode ou ses connaissances. Sa science, accumulée par un labeur incessant, construite avec les matériaux les plus divers, est une encyclopédie où les professeurs officiels ont place à côté des Saints, où les Pères de l’Église côtoient les penseurs les plus aventureux. Et ce vaste ensemble n’a rien d’anarchique. Ce qui frappe, au contraire, c’est sa cohérence, sa substantielle et vivante unité. Ce n’est pas une tour de Babel, mais une cathédrale, où le profane collabore avec le sacré, où tout, selon une loi magnifique et mystérieuse, s’ordonne et converge vers le sanctuaire.

Dès sa jeunesse, Louis Le Cardonnel a songé à écrire une grande œuvre apologétique à laquelle il voulait faire concourir toute son expérience. Alphonse Germain en témoigne, dans les Portraits du prochain Siècle. Ce vœu persévérant n’aura pas été réalisé. Il faut chercher les grandes lignes de cet édifice capital dans ses vers, dans sa correspondance, dans quelques chroniques adressées au Mercure de France, et surtout dans ses entretiens qui prenaient, avec ceux qu’il en jugeait dignes, le caractère d’une véritable initiation.

On imaginera aisément les difficultés de cette reconstitution. Les propos décousus et capricieux que j’ai recueillis, nos conversations passionnées, mais sans suite logique, prenant prétexte de tout, d’une lecture, d’une observation, d’un souvenir, pour nous ramener à nos problèmes favoris, ne m’ont livré sa pensée que par élans discontinus, par bonds, par rafales. Ces fragments suffisent pourtant, à mon sens, pour en faire mesurer la grandeur, pour en faire apparaître l’harmonie. Cette liberté d’allure est ici, en effet, tout le contraire du désordre : la parfaite aisance d’un esprit qui possède si bien son prodigieux sujet, qui s’incorpore si étroitement à sa vérité, qu’il peut le prendre en n’importe quel point, le considérer sous n’importe quel angle, sans jamais cesser d’embrasser son merveilleux ensemble. Sa méthode, à l’opposé de celle de Descartes, a elle aussi son excellence. Au lieu de suivre une chaîne, en allant prudemment d’une maille à une autre, il adopte l’attitude de Pascal que Jacques Chevalier représente par cette pensée : « Tout est un, l’un est en l’autre, comme les Trois Personnes. » D’un regard, sa méditation fait le tour des choses ; elle entend, d’un plan à l’autre, se chercher et se répondre les échos de la vérité. Nous pourrons suivre chacun des rayons de cette sphère, ils nous conduisent tous vers le Centre.

Et ce Centre, répétons-le ici solennellement, est exactement celui de l’Église, le Moyeu immuable de la roue toujours en mouvement. Si donc, dans les discours que je rapporte, dont je crois avoir saisi l’esprit et dont je tâche, aussi fidèlement que possible, d’épouser la lettre, le mot lâché prête à quelque interprétation douteuse, à quelque soupçon de divergence avec la doctrine orthodoxe, je prie une fois pour toutes, par égard pour la vérité, qu’on n’en accuse pas les intentions du Maître, mais les maladresses d’un disciple de bonne foi.

 

On pourra s’étonner que je fasse de Louis Le Cardonnel un penseur original en même temps qu’un fidèle serviteur de l’Église. Pour certains esprits, ces deux qualités sont incompatibles : ils se représentent la doctrine catholique comme une prison sans fenêtres sur la campagne, comme un moule uniforme dans lequel toutes les âmes obéissantes viennent se couler. Ce sont là des figures abusives. L’Église n’exige du croyant que l’adhésion à un petit nombre de dogmes clairement énoncés dans l’Écriture Sainte, et à quelques interprétations adoptées par les Conciles. Hors de quoi elle laisse le champ libre à toutes les spéculations. Allons plus loin. Les formules par lesquelles l’Église tente d’exprimer les vérités religieuses ne peuvent jamais les étreindre dans leur perfection et dans leur richesse, parce que les mots humains qu’elle emploie sont, par nature, incapables de représenter l’infini. Il y a donc un au-delà du dogme, qui ne le contredit pas, mais qui le prolonge et le fertilise.

Les superstitieux qui, pour les signes, abjurent les idées, sont en fait plus idolâtres que chrétiens. Au contraire, les grands écrivains mystiques, avec le secours de la grâce, rompent l’écorce de la lettre « qui tue » et pénètrent au sein de l’esprit « qui vivifie » ; et chacun, selon sa mesure et suivant les moyens qui lui sont propres, par la magie des rapprochements et des images, éveille en nous cet instinct de la lumière qui nous la fait reconnaître derrière l’insuffisance des paroles. Ils nous ouvrent des chemins différents sur la même réalité éternelle (« Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père »). L’Église est une, sans être uniforme. Et, sous la diversité des langages qui les divisent, tous les hommes de bonne volonté expriment, plus ou moins obscurément, la même foi.

Le chrétien, vis-à-vis du contradicteur, peut prendre le parti de condamner en bloc, avec intransigeance, de trancher le membre malade capable de répandre la corruption. Et peut-être a-t-il raison parfois d’agir de la sorte, si l’on admet l’existence de certaines âmes vénéneuses, entièrement tournées vers le mal et possédées par le mensonge. Mais, à tout prendre, des perversions aussi totales doivent être assez rares. Pour peu qu’on fasse effort, on discerne à peu près partout quelque lueur, quelque « âme de vérité » pour employer l’expression d’Ollé-Laprune. Rompre brutalement avec un adversaire de bonne foi, n’est-ce pas, selon l’avis d’Henri Bremond, éteindre la lampe pour l’empêcher de fumer ?

Pour Louis Le Cardonnel, il aime à le répéter, « le christianisme contient tout » ; il forme la plus haute synthèse, parce qu’elle est la plus cohérente, la plus lumineuse, la plus parfaite. Mais comme il n’y a qu’une vérité et que l’homme en a reçu la révélation naturelle, si obscurcie, si dispersée qu’elle puisse être, on doit en retrouver partout quelque trace.

Certes, toutes les entreprises qu’on mène en dehors de la Foi sont souvent d’une naïveté qui prête à sourire. Par exemple, « il y a tout l’occultisme dans l’Église, et autrement profond que le vulgaire spiritisme ». Les sciences et les philosophies laïques s’épuisent à des problèmes qui sont depuis longtemps résolus par les mystiques et les Docteurs de l’Église. Est-ce une raison pour s’interdire tout commerce avec la pensée profane ? Louis Le Cardonnel ne le croit pas.

D’abord parce que l’Église, qui a résolu quelques questions avec une autorité décisive, laisse sur tous les autres points les discussions s’affronter à la condition qu’elles ne soient pas destructrices de la foi. Elle ne considère pas non plus la sagesse comme l’apanage exclusif de son clergé. Il n’est pas absurde de prétendre, au contraire, que toute doctrine contient une part de vérité chrétienne mêlée à des ignorances et à des erreurs, puisque « toute erreur, dit Bossuet, est fondée sur une vérité dont on abuse 72 ». Sous prétexte d’une divergence de détail, éconduira-t-on un homme de génie ? Faudrait-il proscrire les Pensées de Pascal parce qu’elles sont par endroit teintées de jansénisme ? Origène, ses témérités mises à part, n’a-t-il pas été le maître de saint Athanase, de saint Grégoire de Naziance, de saint Grégoire de Nysse, de saint Ambroise, de saint Jérôme et même de Bossuet ? Et Lamennais qui « a tenu Sainte-Beuve sous le charme, convaincu Lamartine, ressaisi Victor Hugo », qui a Lacordaire, Gerbet, Gratry, Montalembert dans sa descendance, ne mérite-t-il pas quelques égards ? Joseph Ageorges fait un jour cette remarque profonde, qu’à chaque incroyant et même à chaque époque de sa pensée, correspond un croyant de la même famille fait pour satisfaire exactement ses exigences. Ces instruments de la grâce ne sont pas toujours des chrétiens infaillibles ; il suffit qu’ils soient chrétiens par l’esprit, qu’ils appartiennent à « l’âme de l’Église ».

Louis Le Cardonnel a poursuivi partout la vérité. Il l’a rencontrée dans les lieux les plus imprévus où elle était restée cachée sous l’étrange diversité des formules. Il s’est approché d’elle avec sympathie, il l’a reconnue malgré ses pauvres habits, et il l’a rendue à l’Église à qui elle appartient. Il n’a pas voulu séparer, mais unir. S’il repousse l’hérésie, « c’est justement parce qu’elle est exclusive, arrêtée dans une négation, parce qu’elle est le contraire de l’universalité 73 ». Mais il accueille les témoignages de tous les esprits de bonne foi ; il les montre, partant des horizons les plus opposés, s’éclairant les uns par les autres, et invinciblement conduits à se rejoindre, au fur et à mesure qu’ils s’approchent de la grande lumière. Il fond leurs contradictions, il résout leurs discordances, il les réconcilie en Dieu.

Ainsi s’accomplit, par l’amour, le grand miracle. Il exorcise les mauvais anges et nous montre, dans la pureté de leurs intentions, les âmes qui sont loyalement tournées vers le vrai. Louis Le Cardonnel, je crois bien, ne se montre vraiment impitoyable que pour les sceptiques, Renan ou Voltaire, qui ne mâchent que le néant. Par contre, il discerne avec un goût subtil les esprits « orientés vers le divin ». Ne parlons pas des Pères de l’Église, des mystiques chrétiens et de Bossuet, dont il fait ses délices quotidiennes. Mais voici, par exemple, comment il juge Goethe : « Jusqu’au dernier jour de sa vie, il travailla à une œuvre qu’on peut appeler mystique et même catholique, dans le plus grand sens du mot. Tellement mystique et catholique qu’on a le droit de la comparer, au moins dans sa dernière partie, au grand poème théologique de Dante. Faust est le testament de son génie et Faust, c’est l’homme qui, après avoir tout sondé, tout connu et évoqué Hélène du fond de l’Hadès, entre au Paradis où l’accueillent les Anges et les Saintes, sauvé par les prières et le sacrifice d’une femme 74. »

Il admire les mystiques allemands, sainte Hildegarde et sainte Gertrude, mais aussi Tauler et Boehme ; le livre terrible, plein de paradoxes et de diableries, de Görres, et Novalis, qui n’a pas de système, mais construit à coups d’éclairs et « a presque tout vu ».

Il appelle Maeterlinck « un vulgarisateur douteux », mais il rend libéralement justice au « noble » Schuré, au « généreux » Fogazzaro, et loue Maurice Magre de la sincérité de son effort. Victor-Émile Michelet, versé dans les sciences occultes, lui apparaît comme « un vrai poète qui comprend les choses de l’âme ». En parlant de Claude de Saint-Martin, le Philosophe inconnu, qu’il tient, comme Joseph de Maistre, en grande estime, il suit avec sympathie la lignée des chrétiens ésotériques, qui passe par Ballanche, penseur profond, « unissant étrangement l’esprit germanique et l’hellénisme » et dont il croit discerner l’influence dans les fresques de Puvis de Chavannes, et qui se continue par le plus authentique disciple de ce maître, Blanc de Saint-Bonnet, qu’il juge « un métaphysicien d’une étonnante envergure ».

Il prend son bien partout où il le trouve. Il communie à Assise avec le protestant Sabatier dans un même culte pour saint François. Il admire Secrétan, dont il me récite un jour toute une page sur le dépouillement de l’âme dans l’instant qui suit la mort. Il admire Berdiaev, quoique de religion orthodoxe, et les théosophes sérieux : Annie Besant, Sédir ou Guénon, esprit profond qu’il voit avec regret s’égarer dans le panthéisme. Je n’oublierai pas non plus le respect avec lequel il parlait de Lamennais et de sa grande âme ardente ; et la joie enfin avec laquelle il suivait la renaissance chrétienne, si riche d’espérance, de notre temps, l’œuvre poétique et catholique du grand Newman « qui parle à Dieu avec un abandon », qui professe « qu’à chaque souffle d’air, à chaque rayonnement de chaleur et de lumière, devant chaque perspective de beauté, nous touchons les franges, nous voyons flotter la robe des Anges, de ceux qui contemplent l’Éternel face à face ». Il applaudit au témoignage de Bergson, parti du positivisme pour aboutir aux mystiques chrétiens, il vante l’œuvre de son ami Blondel, de Laberthonnière, de Bremond, auquel il en veut un peu de prendre le parti de Fénelon contre Bossuet, mais qui est, dit-il, l’un des hommes « entrés le plus avant, avec la sympathie la plus clairvoyante et la plus divinatoire, dans l’analyse des luttes intérieures ». Maritain, plus rationaliste, « a pourtant une logique enflammée ». Il applaudit à l’œuvre douloureuse et haute de François Mauriac. Enfin, s’il connaît mal Péguy, chose curieuse, et s’il fait des réserves sur Léon Bloy, il dit d’Hello, auquel il ressemble par bien des traits : « Celui-là, c’est un aigle », et encore : « Il a vu l’humanité avec l’œil de Dieu. »

Ces quelques exemples, que j’aurais pu multiplier, donnent une idée de sa générosité intellectuelle, de la largeur et de la hauteur avec lesquelles il interprète la vérité catholique. On en trouve une autre preuve dans l’effort qu’il fait pour réhabiliter certains éléments du paganisme, en les intégrant dans la religion du Christ. Les rencontres ne sont pas rares dans son œuvre entre la sagesse antique et la foi chrétienne. « Il me semble, écrit-il à l’abbé Calvet, que j’ai été bien inspiré en face du paganisme véritable, stoïcien, épicurien, lucrétien, de certains, de Moréas, un autre de mes amis, et poète très noble, par exemple, de montrer, dans la poésie la plus pure du paganisme, comme un écho des antiques traditions et une pâle aurore indécise de la grande Lumière dont nous sommes fils. » De la philosophie grecque, il dit excellemment : « C’est la plus noble tentative faite par l’âme humaine, réduite à ses seules ressources, pour s’élever au-dessus des choses et prendre contact avec l’Absolu. » Voilà marquée sa dignité. Et voici maintenant dénoncées son insuffisance et ses limites : « Avec Platon et jusqu’à un certain point avec Aristote, elle semble préoccupée d’ouvrir au sage, pour qu’il s’y réfugie dans l’oubli du transitoire, la région abstraite des essences, la sphère de l’intelligible. Il lui semble que, par là, elle le rendra presque divin. Mais le résultat qu’elle atteint, c’est que la pensée et la vie s’isolent et que, pendant que l’une demeure en quelque sorte, vide, à se repaître de fantômes, l’autre s’écoule misérable et sans but. » L’humanité souffre donc, ici comme toujours, d’une dissociation. Et c’est le Christianisme qui apporte la synthèse : « Grâce à lui, l’homme ne cherche plus une libération illusoire dans la contemplation stérile des images décolorées de l’Être, il se met en communion avec l’Être, en qui la réalité et l’idéal ne font qu’un, avec le Dieu personnel et conscient, cause, providence et fin des choses 75. »

Ainsi, la pensée des philosophes et des religions antiques n’est fausse que parce qu’elle est incomplète. Pour Louis Le Cardonnel qui possède au plus haut point le sens des harmonies, elle contient pourtant comme un pressentiment de la vérité chrétienne 76. En passant de l’une à l’autre on assiste moins à une contradiction qu’à un épanouissement, et à une continuité mystérieuse. Rome, « la magnifique, l’austère, la souriante, la puissante Rome », lui a révélé l’accord des deux antiquités, « l’une prévalant et à certains égards préfigurant l’autre ». « J’ai vu, dit-il, les pontifes romains donner l’hospitalité, dans leur musée du Vatican, aux figures de Dionysos et d’Apollon, en qui il est permis de voir, ainsi que dans Orphée, une obscure prophétie du Christus musicus des Pères, du Christus incantator, du Rédempteur déchiré et ressuscité, qui a changé en son sang le vin. » Il ne lui échappe pas, enfin, combien la théologie aime à se servir en les rectifiant, en les complétant, des formules de Platon, « de celui qu’on n’a pas sans raison appelé divin ».

Aussi, conclut-il : « Je ne vois guère comment un apologiste catholique pourrait absolument ne pas tenir compte de ces vues sur les religions antiques. Si le Christ est l’universel Rédempteur, s’il avait été annoncé au monde dès l’origine, il faut bien que, de quelque manière, on retrouve partout, plus ou moins affaiblie, l’écho de la Promesse édénique. Et puisqu’il tallait que les idées transcendantes qui forment la substance de la Révélation s’exprimassent en langage humain, pourquoi n’admettrait-on pas que les formules dans lesquelles elles ont achevé de préciser leur sens aient pu, jusqu’à un certain point, être préparées, sous la secrète influence de Celui qui ne s’est jamais laissé sans témoignage, par les plus purs d’entre les Sages païens 77 ? »

En somme, pour Louis Le Cardonnel, toute philosophie profonde est déjà implicitement chrétienne ; même sans le savoir, c’est toujours Dieu qu’elle adore avec différents langages. Mais les vérités qu’elle exprime sont confuses et fragmentaires. La pensée chrétienne en est l’aboutissement ; elle les contient, les achève et les concilie. Ces vues, que Joseph de Maistre et le « grave et profond » Ballanche ont partagées, sont aussi celles des Pères de l’Église grecque. Il n’y a qu’une Religion ; les autres en sont des images troubles et déformées, éloquentes pourtant quelquefois. Ayant constaté ces similitudes, saint Justin les expliquait déjà par une révélation partielle du Verbe et par des « semences de lui », disséminées dans le monde ; saint Clément et saint Irénée enseignaient eux aussi que ce n’était pas le démon, mais Dieu, qui inspirait les grands philosophes spiritualistes nés au sein du paganisme antique. C’est pourquoi saint Denys l’Aréopagite, saint Clément d’Alexandrie, saint Augustin et saint Thomas, loin de renier leurs maîtres profanes, ont puisé en eux l’aliment qui pouvait nourrir leur doctrine. Et c’est pourquoi Louis Le Cardonnel, fils dévoué de l’Église et, dans sa période humaniste, disciple fidèle de Platon et des platoniciens, a pu marcher, sans les trahir,

 

      Entre la Muse antique et la Muse chrétienne.

 

De là cette prédilection qu’il marque, dans ses poèmes, pour le personnage mythique d’Orphée, dont il fait à la fois le Prêtre initié, l’Ancêtre inspiré des Poètes et la préfigure du Christ. Dans un beau poème des Carmina Sacra, Orphée, à l’âme prophétique, levant au ciel « ses mains sacerdotales », saintement dévoué au martyre, appelle son sacrifice, qui ressemble à celui de l’Eucharistie :

 

      Mangez ma chair, buvez mon sang, profanatrices,

      Et puissent longuement, ô filles de l’Enfer,

      En vous purifiant, vous combler de délices,

                        Mon sang et ma chair.

 

Il voit les poètes, sa postérité ; ils viendront, en des temps mauvais, subir le même tourment :

 

      Un monde injurieux aux semeurs de lumière,

      Un monde ténébreux vous lancera l’affront,

      Les cimes seulement éprises de matière

                        Vous déchireront.

 

Enfin, suprême et transcendante incarnation de l’éternel sacrifice :

 

      Au milieu des clameurs dont un peuple l’outrage,

                        Un Dieu doit mourir.

 

On peut voir là à l’œuvre le génie synthétique de Louis Le Cardonnel, son sens des profondes analogies, qui lui fait deviner les intentions ébauchées et ranimer sous toutes les cendres les lueurs divines. On comprend son goût pour l’esprit de la Prérenaissance, pour les recherches intuitives d’un Marsile Ficin surtout, « de qui la sainte Passion :

 

      Est d’aller recueillant les semences divines.

      Qui se cachent au fond des antiques Doctrines.

 

Dans la cathédrale de Florence, il a cru entendre ce sage, auquel il ressemble par plus d’un trait 78, commenter Platon comme un précurseur de la vérité chrétienne. Nourrie elle aussi d’antiquité et curieuse de toutes les philosophies, la pensée de Louis Le Cardonnel est un admirable effort d’intelligence et d’amour, qui s’efforce à son tour de rassembler tous les débris épars de la sagesse. Toutefois, chez l’humaniste moderne, le champ d’exploration s’est considérablement élargi. Aux Grecs et aux Latins, il a joint Zoroastre, Bouddha et Confucius ; il discerne dans leurs paraboles les échos de l’Évangile. Un mot du Saint-Père au docteur Colombe, et qu’il me répète, l’a frappé : « Nous avons beaucoup à apprendre de l’Orient. » Outre la stabilité dont ce monde lointain nous offre l’exemple comme un antidote à notre agitation, n’est-il pas permis en effet, même à un prêtre, de goûter « dans les rêves de la métaphysique hindoue, des intentions qu’on ne saurait négliger » ? À mesure que se précise la connaissance des religions, leurs rapports avec le christianisme deviennent plus évidents. Quand on lit la Bible et l’Inde, d’Alex Emmanuel, ou l’étude d’Alfred Laumonier sur le Mysticisme de Tagore, on voit s’atténuer bien des irréductibilités apparentes et jusqu’au conflit du panthéisme et de la foi en un Dieu personnel, qui tiennent essentiellement à des déformations populaires. « Il y a des traditions primitives auxquelles toutes les philosophies ont plus ou moins emprunté 79 ; nulle part, déclare Louis Le Cardonnel, et dans aucun temps, on ne trouve absolument absentes de l’âme humaine certaines idées, celles d’expiation et de sacrifice, par exemple. Partout, des initiations, des purifications et des mystères, dont le pur naturalisme ne saurait fournir aucune explication décisive. »

Cette universalité des croyances, loin de troubler sa foi, la rassure et la fortifie. Il devine, à l’origine de ces tentatives avortées, les précieuses dispositions que Dieu accorde à toutes les âmes pour les conduire à la Vérité dont l’Église catholique est le plus parfait dépositaire. Tous les âges et toutes les races coulent vers le Christ, par une pente naturelle, comme les rivières vers la mer. À l’avance, elles l’embrassent par l’esprit. Le plus grand obstacle à la fraternité des âmes de bonne foi, c’est la pauvreté de la parole humaine, ce sont les malentendus sur les préceptes et sur les dogmes, mal exposés et mal compris, c’est la rigidité et l’épaisseur des formules, la revanche sournoise de la forme qui, peu à peu, si l’on n’y prend garde, enserre l’idée et l’étouffe dans sa carapace de plomb. Qu’on songe, par exemple, au destin lamentable de la pensée grecque, à ces hauts symboles d’Éleusis, de Délos et de la Crète, déjà obscurcis et dégénérés au siècle d’Homère, et qui aboutissent chez nos classiques à cet Olympe de carnaval, à ces dieux ivrognes et coureurs de femmes, à ces nymphes pour boudoirs et pour paravents ! Est-ce donc une loi fatale, que l’esprit humain, dans ses plus hauts vols, entraîne toujours quelque principe matériel d’appesantissement et de mort qui le rabattrait vers la terre, si quelque souffle du ciel ne venait à nouveau l’emporter ? Et au sein du christianisme lui-même, les âmes ne risquent-elles pas de s’engourdir en se détournant insensiblement de la vie contemplative, qui est intelligence et amour, et en ne gardant que des pratiques paresseuses et que des signes dont elles ont perdu le sens ? Quel autre remède enfin à ce dessèchement mortel que le retour à la source oubliée qui se dissimule et qui palpite sous la lettre ?

On en vient ainsi au christianisme ésotérique, que l’Église considère ordinairement avec défiance. Cela tient, je crois, à une équivoque. Prétendre que l’Église a deux doctrines différentes et contradictoires, l’une pour les simples, l’autre pour les savants, c’est évidemment là une thèse insoutenable. Il n’y a pas deux vérités. Mais on peut, je pense, avancer sans hérésie, que la connaissance de la vérité unique comporte des degrés et qu’il n’est pas toujours prudent de les faire franchir d’un seul bond. C’est ce qu’affirme expressément ce texte bien connu de l’Évangile 80 : « Ne donnez pas aux chiens ce qui est saint, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux » et cet autre texte de saint Paul, s’adressant aux Corinthiens 81 : « Moi-même, mes frères, ce n’est pas comme à des hommes spirituels que j’ai pu vous parler, mais comme à des hommes charnels, comme à de petits enfants dans le Christ. Je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture solide, car vous n’en étiez pas capables, et vous ne l’êtes pas même à présent, parce que vous êtes encore charnels. »

Ces préceptes sont propres à toutes les initiations. Ils admettent qu’on ne peut prodiguer sans danger les hautes vérités à ceux qui n’en sont pas dignes. Ils engagent à pourvoir le vulgaire d’un enseignement à sa portée, d’un aliment digestible. À mesure que le disciple, progressivement entraîné, développe la puissance de son regard intérieur et que, par la pratique de la vertu, il rassure sur le bon emploi des connaissances qu’on lui donne 82, le maître lui offre une nourriture plus substantielle, le fait pénétrer plus avant dans les arcanes de l’Esprit. Les croyants épais et presque idolâtres s’arrêtent aux apparences et n’adorent que le voile de la vérité ; mais les âmes plus subtiles franchissent le « vestibule du temple » et par des plans étagés, par des perspectives successives, s’avancent vers la vive lumière au sein de laquelle ne règne plus que l’extase immobile et silencieuse.

Ainsi la vérité présente, pour ainsi dire, une série de sens superposés et hiérarchiques dont l’authenticité se reconnaît à ce caractère que, loin de se combattre et de se nuire, ils se soutiennent et se confirment les uns les autres.

En voici quelques exemples : Marie, c’est Ève rachetée ; c’est aussi « “la Matière vierge fécondée par l’Esprit”. Mais, bien entendu, il est impossible de n’admettre que le sens allégorique, de ne considérer la Vierge ou le Christ que comme de simples symboles. » Il reste le Christ historique, la Vierge mère de Dieu, qui sont l’expression concrète et totale d’une Vérité recouvrant et contenant toutes ces images.

Une figure comme celle du Christ est inépuisable. Il est le Médiateur, à la fois Dieu et homme, intermédiaire nécessaire entre le Père et ses créatures. Il est le Christ éternel, mais qui doit s’incarner dans une chair pure, parce que les lumières naturelles ne suffisaient pas à l’homme à qui il se présente comme le Signe le plus éloquent.

Quoi que ce ne soit point dans la lettre du dogme, on peut imaginer même, d’après saint Paul, que le Christ aurait existé de toute éternité, non seulement en tant que Verbe, mais en tant que corps : Corps glorieux, à la Vérité ; ses attributs sont l’impassibilité, le pouvoir de franchir des objets matériels, ce qui expliquerait l’Immaculée Conception et la pénétration du Divin Fils au sein de la Mère sans atteinte à sa virginité. Commentant les textes sacrés comme il commente la nature, avec ce « sens des similitudes » qui lui fait deviner partout la présence de la pensée divine, Louis Le Cardonnel, lucidement inspiré, « constructeur de l’éternel royaume », s’approche parfois des plus grands Mystères, et tout à coup jette une lueur fulgurante dans ces profondeurs insondables :

« Quel nom Dieu se donne-t-il dans le Buisson Ardent ? Il dit : Je suis Celui qui suis. Il ne dit pas “ qui est”. Il se nomme ainsi trois fois ; Un est Trois : le Père, le Fils, et le Saint-Esprit qui les unit. »

Que Louis Le Cardonnel n’ait pas écrit le grand livre qu’il rêvait pour l’édification des infidèles, c’est un malheur presque irréparable. Si j’en juge par l’assistance et par la paix qu’il m’a données, il est certain que sa parole était particulièrement propre à éclairer les hommes de notre temps et à leur apporter l’espérance.

Quoique j’aie bu presque jour à jour à cette source inépuisable, quoiqu’il se soit lui-même publiquement réjoui de la concordance de nos âmes, je ne me tiens pas pour autorisé à me substituer à lui et à présenter comme siennes des affirmations seulement conjecturales. Dans les pages qui vont suivre, je ne citerai donc que quelques paroles entendues, que quelques-uns de nos dialogues ou plutôt quelques-unes des pensées qu’il développait volontiers devant moi.

Depuis cinq ans, chaque semaine, j’avais pris l’habitude de le visiter. Je le trouvais d’ordinaire dans la petite chambre que j’ai décrite, seul, priant ou rêvant. À l’occasion d’un livre dont il me demandait de relire pour lui quelques chapitres, d’un évènement ou d’une réflexion quelconque que je lui apportais du dehors, sa conversation prenait sur-le-champ de la hauteur et m’entraînait à sa suite dans ces sphères sereines où l’on ne considère plus les choses que sous l’angle de l’éternité.

Souvent, je l’écoutais sans parler. Maintes fois aussi, je lui ai exposé certains doutes qui sont communs à notre pauvre siècle égaré, je lui ai posé de ces questions angoissées devant lesquelles, d’ordinaire, les prêtres, trop timides ou trop bornés, gardent le silence. Jamais il n’en parut offensé. Il y répondait sans colère et sans surprise, comme quelqu’un qui n’ignore rien de nos faiblesses, et, parce qu’il me jugeait un « homme de désir », « naturellement orienté vers le divin », il ne cherchait pas à détruire en moi, mais à redresser. Mes brouillards, parfois tenaces, ne résistaient pas à cette lumière. Ma défaite me comblait de joie, et je ne trouvais plus alors d’autre argument que celui de Criton à Socrate : « Maître, je n’ai plus rien à dire. »

 

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Commentaires de Louis Le Cardonnel sur quelques textes de la Genèse.

 

 

LA CRÉATION ET LA CHUTE

 

– Quel étrange mystère, Maître, que celui de la Création. Pourquoi Dieu, au lieu de jouir éternellement de sa perfection tranquille, a-t-il créé des êtres différents et imparfaits ?

L’univers créé présente plusieurs plans : les anges, les hommes, les êtres inférieurs ; chacun d’eux se subdivise à l’infini. Il fallait cette variété pour que la création ne fût pas monotone. Il fallait aussi que les anges et les hommes soient libres, pour que l’amour qu’ils portent à Dieu ait tout son prix. Cette liberté, les anges n’en ont pas mésusé, sauf les mauvais. L’homme aurait pu faire de même. Adam et Ève ont commis le péché originel.

– Qu’est-ce qu’Adam et Ève ? Doit-on voir en eux un homme et une femme, ou résument-ils des générations, une époque historique ?

La Genèse reste sur eux très obscure. Je me les représente volontiers comme des hommes plus beaux et plus grands que nous, des géants peut-être, doués d’un corps plus subtil, de sens que nous avons perdus. Ils jouissaient du bonheur des élus. C’est leur faute qui a entraîné le commerce des sexes, mais elle est proprement le désir de se rendre divins par des moyens défendus. Le péché originel est à la fois péché d’orgueil et de sensualité. Adam et Ève ont cédé à l’attrait de la matière au lieu de jouir de l’union spirituelle. Il est à remarquer qu’ils n’ont procréé qu’après leur départ du Paradis terrestre. Ils ont laissé aux hommes, comme un triste héritage, cette nécessité de l’union sexuelle, qui est une conséquence de leur chute. S’ils étaient restés purs, on peut imaginer qu’ils auraient procréé d’une manière moins corporelle.

 

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La chute, comme la rédemption, ont eu lieu dans le temps ; mais ce sont des vérités éternelles, qui continuent à vivre dans tous les temps.

 

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En dehors du péché originel, humain, et avant lui, je crois qu’il y a eu une chute cosmique. La chute des anges rebelles a entraîné, entre autres conséquences, la formation d’espèces animales qui portent leur sceau.

 

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La pieuvre, la chauve-souris, les animaux vils, horribles, hideux, le monde effrayant des insectes, sont peut-être liés aux mauvais anges et les ont accompagnés dans leur chute. Ils représentent le monde des ténèbres.

 

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Un jour à Valence, on me montra un grand Vampire, cloué sur une toile, en pleine lumière. L’horrible supplice de cette bête des ténèbres, grimaçante, montrant les dents et martyrisée par le jour, me fit songer aux damnés qui doivent, malgré eux, regarder la vérité qui les aveugle 83.

 

 

LES ANIMAUX

 

On a parfois reproché au Christianisme d’avoir méprisé les animaux, tout au moins de les avoir ignorés. Il serait ainsi cause en partie, ont ajouté certains critiques, de la dureté et de l’égoïsme que l’homme montre envers les bêtes. Louis Le Cardonnel a fait voir l’injustice de ces attaques. Il a rappelé saint François d’Assise et saint François de Sales. Il fait lui-même là-dessus des réflexions profondes.

 

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Un grand mystique de l’école de Claude de Saint-Martin a parlé des animaux en termes frappants ; il les appelle « des âmes emprisonnées » et Mgr Gay, l’un des grands mystiques de notre époque, a dit d’eux : « Ce sont peut-être les êtres les plus mystérieux de la création. »

 

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La Genèse raconte que Dieu, qui avait formé du sol tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, les fit venir vers l’homme, « pour voir comment il les appellerait, et pour que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme ». Et l’homme « donna des noms » à tous les animaux domestiques, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs. » Ce texte exprime le pouvoir que Dieu a conféré à l’homme sur les animaux, et sa mission. Saint Paul dit des choses analogues. Il montre les créatures assujetties à la vanité des hommes et attendant de lui leur libération 84.

 

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Voici un texte peu connu de Louis Le Cardonnel qui semble le commentaire de ces versets.

On sait depuis longtemps, pour peu qu’on ait lu la Vie des Saints, qu’il y a eu souvent des rapports mystérieux entre ces créatures supérieures et les animaux. Les écrivains mystiques en donnent la raison. Selon le plan divin primitif, tous les êtres étaient unis dans l’homme, leur centre. Ils formaient avec lui un concert tranquille et sublime : ils l’avaient pour coryphée. La chute a brisé cette union, mais la sainteté la rétablit dans une certaine mesure 85.

 

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Citons encore, sur un sujet voisin, un texte écrit à l’occasion de la publication du livre plein de poésie profonde de V. Poucel : les Choses nous parlent.

Elles nous parlent de toutes les manières... Le rayon de soleil qui traverse notre chambre, cette poussière d’atomes qui y vole, cette mouche qui se heurte aux vitres de notre fenêtre, le silence lourd d’une après-midi d’été, le craquement subit du bois de notre porte, ce je ne sais quoi qui, dans les ténèbres, parfois nous oppresse sans que nous en puissions deviner la cause, ces mille riens enfin, sont comme des symboles et des signes au travers desquels nous parle l’Invisible 86.

 

 

LE TEMPS

 

Tous ces souvenirs, me dit Louis Le Cardonnel, d’années si diverses et que pourtant je revois tous ensemble, comme d’un seul regard !... Quel grand mystère que le Temps !

 

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« Le grand, l’unique problème, c’est de concilier le temps avec l’éternité. »

 

 

LA VIE FUTURE

 

L’homme est un être de milieu ; il ne peut imaginer la vie des anges ; il ne peut s’imaginer non plus ce que deviendra sa vie après la mort, par l’épanouissement de sa nature et de toutes ses possibilités.

 

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La vie d’ici-bas est une préparation, une ébauche. L’homme n’y atteint pas sa stature.

 

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Il est bien difficile, disais-je, d’imaginer dans l’Éternité nos âmes dépouillées de leur corps. L’âme humaine n’est-elle pas, par nature, imprégnée de matière et peut-on concevoir pour nous des joies purement spirituelles dans lesquelles nos sens n’aient point de part ?

Louis Le Cardonnel. – Dans la vie future, le corps et l’âme ne sont pas séparés. Je crois que les hommes, en se spiritualisant, gardent toujours quelque chose de leur nature, et qu’il leur est interdit d’en sortir, pour être par exemple, des anges. Mais ils possèdent alors un corps glorieux, pourvu de sens sublimisés, dont nous trouvons un avant-goût chez les mystiques et dans l’art.

 

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D’ailleurs, qu’est-ce en définitive que la matière ? Qui en connaît le dernier fond, qui peut dire jusqu’à quel degré de gloire elle peut s’élever, sans cesser d’être substantiellement elle-même, par l’effet de la puissance divine et dans l’hypothèse d’une autre économie 87 ?

 

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Une lecture d’Édouard Le Roy nous conduit un jour à l’objection matérialiste, d’après laquelle l’esprit ne serait qu’une émanation de la matière.

Louis Le Cardonnel. – Le supérieur ne peut pas être l’œuvre de l’inférieur, ni le plus du moins. Or, que l’esprit soit supérieur à la matière, les matérialistes eux-mêmes en conviennent implicitement, par le fait qu’ils discutent et cherchent à justifier leurs théories.

La matière est passive, indéterminée. Elle a besoin de l’esprit pour être active. Elle n’est qu’un instrument. La preuve, c’est que le corps se dissocie quand il perd l’âme, qui est son principe d’unité.

Dieu, qui est Esprit, est de même le principe de l’existence des choses.

 

 

LE MAL

 

Louis Le Cardonnel m’a aidé à voir clair dans l’effrayant problème du mal.

La souffrance vient d’une faute ; elle vient du péché originel. Elle est à la fois pénitence et purification. L’homme, n’ayant pas conservé son innocence première, doit la retrouver, la gagner, à travers des épreuves sans nombre, qui sont en somme l’expérience douloureuse de son imperfection, c’est-à-dire qui sont un de ses moyens de connaissance.

– Ne sommes-nous pas ici tout proches, dis-je, de la doctrine hindoue du Karma ?

Le Karma des Hindous n’est pas autre chose que le péché originel qui pèse sur la race. Certains de nos théologiens ont parlé aussi d’un second péché originel ajouté au premier, qui frapperait en particulier la famille dont nous naissons et qui nous est transmis par l’hérédité.

– Mais, dis-je, n’est-il pas des souffrances imméritées ? Je conçois la nécessité de racheter le péché originel, je comprends aussi les châtiments supplémentaires que nous nous attirons par nos fautes individuelles. Mais n’avons-nous pas sans cesse sous les yeux le spectacle désolant du méchant qui prospère et du juste qui est dans l’affliction, et ce partage nous paraît inique et blesse notre raison.

Les souffrances dont vous parlez paraîtraient, en effet, inexplicables, si l’on oubliait la grande loi de solidarité des âmes, ce que nous appelons la communion des saints. Toute l’humanité indivise, toute la Création peut-être, supporte en commun la disgrâce du péché originel et a reçu la promesse du rachat. N’est-ce pas la forme suprême de l’union et de la charité ? Le fort souffre un peu plus pour le faible qui ne peut souffrir davantage ; le riche paye au delà de sa part pour soulager le pauvre ; chacun travaille à l’œuvre commune de la souffrance, selon son pouvoir et aussi selon sa bonne volonté. La vie d’ailleurs ne s’arrête pas à la terre, nous n’en connaissons que le départ ; le sacrifice du juste est une avance sur l’au-delà.

 

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Le moyen âge, dans sa belle floraison, a bien mieux que notre triste époque reproduit la communion des saints. Un ciment unissait les âmes, c’était la foi. Religieux d’un ordre ou membre d’une confrérie, artisan ou roi, chacun avait conscience de faire partie d’une hiérarchie, et à sa place, de travailler à l’œuvre divine.

 

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Il y a des victimes innocentes qui sont désignées, par faveur, pour guérir le mal universel. Les religieuses dans les cloîtres prient pour aider les âmes du Purgatoire. Mgr Sibour est mort pour expier les péchés des fidèles et du clergé. J’ai connu un couvent où les novices étaient réveillées par des bruits de boulets traînés dans les corridors, arrachées de leurs lits par des cris et des coups frappés dans les portes. Elles allèrent trouver la Mère qui les rassura. « Nous allons prendre de l’eau bénite et chasser les esprits du mal. C’est bon signe, ajouta-t-elle, si ces esprits nous assaillent, cela prouve que nos prières sont efficaces et que nous délivrons des agonisants. »

 

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Les paroles sont des actes. Elles forment dans le cosmos des cercles concentriques, comme la pierre que l’on jette dans l’eau. La confession, l’absolution, arrêtent l’action du péché qui est en marche.

 

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Un jour qu’il me voyait plus malade qu’à l’habitude et qu’il considérait sa propre misère, il me dit : Il y a une aristocratie de la souffrance.

 

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Commentant une autre fois l’idée du retour à l’innocence par la douleur :

« L’état des bienheureux dans la vie future, dit-il, est peut-être supérieur à l’Éden, à cause de l’ennoblissement ajouté par la souffrance. »

 

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Il exprimait encore notre solidarité avec l’univers et notre responsabilité par ces mots :

« L’homme porte le poids du monde ; tous les cieux pèsent sur lui. »

 

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Cette communion des âmes, on le voit, n’exclut pas l’individualisme 88. « Communion ne veut pas dire fusion », c’est ce qui distingue le Paradis chrétien du Nirvana hindou, du moins selon l’interprétation vulgaire.

 

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Dans l’éternité, la contemplation de Dieu n’est pas la même pour tous. Elle présente des degrés, comme sur terre, sans quoi il n’y aurait plus d’individus. La vie est hiérarchique, toute la nature est hiérarchique, le ciel est hiérarchique. Mais au Paradis, chacun est comblé selon ses désirs.

 

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La création, a écrit Louis Le Cardonnel, est pénétrée de divin jusque dans ses dernières profondeurs, et la présence du péché dans le monde n’empêche point ses Perfections relatives, mêlées d’ombres, de chanter, chacune à leur manière, la Sagesse éternelle qui s’est employée libéralement à faire participer d’Elle les choses.

 

 

LE PURGATOIRE

 

Au Purgatoire, les âmes sont soutenues par l’espérance, par la joie de connaître les raisons de leur souffrance et de sentir les progrès de la purification.

Les âmes du Purgatoire sont-elles absolument dématérialisées ? Louis Le Cardonnel les croit accompagnées d’une sorte de corps astral. Il a recueilli avec curiosité divers récits qui les concernent.

Il se souvient que son père avait sous ses ordres un entrepreneur malhonnête, qui dérobait des matériaux, trompait sur la quantité et la qualité des marchandises. Cet homme étant venu à mourir, le père de Louis Le Cardonnel le vit apparaître une nuit, suant d’angoisse ; il portait péniblement des briques sur ses épaules, accomplissant ainsi son châtiment.

Des suicidés, dit-on, achèvent au Purgatoire, dans les souffrances de leur mort, le temps qu’il leur était prescrit de vivre jusqu’à leur fin naturelle.

Louis Le Cardonnel m’a rapporté aussi cette anecdote, relevée dans une revue ; sans se porter garant des faits, cela va sans dire, mais les accueillant comme possibles. En Italie, un diacre eut un jour la vision d’un beau jeune homme qui lui annonça que sa mère l’avait tué, peu de temps après sa naissance, après toutefois l’avoir fait baptiser. Elle l’avait ensuite déclaré mort-né. Cette femme, poursuivit-il, viendrait demander la confession. Quant à lui, il avait continué de croître dans l’au-delà, et avait aujourd’hui l’âge qu’il aurait eu sur la terre. L’histoire ajoutait que la femme vint en effet, que le diacre reçut sa confession et l’adressa à un prêtre pour être absoute.

 

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– La doctrine des réincarnations, demandai-je un jour, est-elle absolument inconciliable avec le christianisme ?

Ce ne peut être qu’une hypothèse, me répondit-il, et je n’en vois pas la nécessité. Que signifieraient ces réincarnations sans fin, sans but ? Pourquoi deux ou trois, plutôt que dix, plutôt que cent ? Le Purgatoire est un cycle, il peut fort bien comprendre plusieurs vies, mais pas sur le plan terrestre.

Voici une histoire pourtant qui donnerait à penser que, par exception, la terre pourrait être assignée à certaines âmes comme le lieu de leur Purgatoire. Il s’agit d’une confidence faite à un prêtre par une femme. Celle-ci était fort malheureuse, abandonnée de son mari, privée de ses enfants, plongée dans la maladie et dans la plus affreuse misère. Elle demanda à Dieu pourquoi elle était ainsi persécutée. Or, dit-elle, elle eut une vision, durant laquelle Dieu lui répondit : « As-tu donc oublié ce qui avait été convenu entre nous ? Ne te souviens-tu pas que je t’ai trouvée sur le bord de l’Enfer et prête à y tomber. Tu avais été princesse et tu avais usé ta vie en plaisirs coupables. Je t’offris un délai et tu consentis, pour te racheter, à souffrir ce que tu souffres aujourd’hui. » Et la femme, dans un éclair, eut tout à coup la vision de cette existence antérieure, et comprit.

– Ceci, dis-je, est tout à fait comparable aux vies successives dont parlent les Hindous.

Oui, mais ce prêtre convenait que ce ne pouvait être qu’un cas exceptionnel.

 

 

L’ENFER

 

Nous avons abordé plusieurs fois ce dogme redoutable auquel certaines âmes ont tant de peine à adhérer. Comment admettre que l’éternité se joue sur une seule vie, comme une partie sur une seule carte ? Peut-il y avoir des fautes sans pardon, des condamnations irrémédiables ?

Il y a des damnés, mais ils doivent être très rares, presque introuvables.

– Pourtant, l’immense armée des incroyants, à qui la religion chrétienne n’a pas été révélée, les Indiens, les Chinois, et parmi eux ceux-là mêmes qui vivent dans la justice et la charité ?

Ceux-là font partie de l’âme de l’Église, sinon du corps, et ils sont sauvés.

– Et ceux-là aussi, qui semblent, en apparence, les ennemis de l’Église, par erreur ou par préjugé, et qui pourtant cherchent la vérité de tout leur cœur ?

Tous les hommes de bonne volonté sont sauvés.

– Pourtant, le Syllabus n’a-t-il pas proclamé : « Hors de l’Église, pas de salut. » Cette maxime n’est-elle pas en contradiction avec ce que vous venez d’avancer ?

Nullement. Il y a, je vous l’ai dit, le corps et l’âme de l’Église ; l’Église visible et l’Église invisible. Comme dit saint Augustin : « Beaucoup paraissent hors de l’Église et sont dedans ; beaucoup paraissent dedans et sont dehors. » Tous les justes, rien que les justes, font partie de l’âme de l’Église. La proposition que le Syllabus condamne contient une erreur évidente, qui est celle-ci : « Toutes les religions, si l’on y est de bonne foi, conduisent à la vie éternelle. » Les hommes, en effet, ne peuvent pas trouver le chemin du salut éternel ni obtenir le salut éternel dans le culte de n’importe quelle religion, parce que ce culte ne leur procure pas la grâce, mais Dieu peut donner indirectement sa grâce à des hommes qui sont de bonne foi, dans une religion fausse. Pie IX, l’auteur du Syllabus, s’exprime ainsi lui-même dans son Encyclique Quanto conficiamur : « Ceux qui sont dans l’ignorance invincible relativement à notre sainte religion, qui observent avec soin la loi naturelle et ses préceptes gravés dans tous les cœurs, et qui, prêts à obéir à Dieu, mènent une vie honnête et droite, peuvent, avec le secours de la divine lumière et celui de la grâce, obtenir la vie éternelle, car Dieu ne souffre jamais, dans sa souveraine bonté et clémence, que quelqu’un qui n’est coupable d’aucune faute volontaire, soit puni de peines éternelles... »

Le salut est possible à tous les hommes, quel que soit le milieu religieux, pourvu qu’ils fassent effort vers la vérité et la justice, dans la mesure où la grâce les y convie... Partout, il peut se rencontrer des âmes saintes ; l’Esprit souffle où il veut. Toutefois la sainteté catholique seule apparaît complète, équilibrée et sans mélange.

– Voilà, mon Père, des paroles bien consolantes et que je n’avais pas encore entendues. J’en tire cette conséquence que les damnés sont bien peu nombreux. Les hommes ne pèchent-ils pas surtout en effet par ignorance ou par faiblesse ? Y a-t-il même vraiment des hommes qui commettent le mal avec intention ; et les plus coupables n’ont-ils pas quelques excuses ?

Rappelez-vous, mon fils, la parole du Christ à sainte Gertrude durant sa vision : « Ni de Salomon, ni de Judas, je ne te dirai ce que j’ai fait, pour ne pas qu’on abuse de ma miséricorde. »

 

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Dieu est amour. Selon la métaphysique franciscaine, la Création s’explique par son désir d’amour, qui est un attribut de sa perfection. Ainsi Dieu crée les hommes libres, pour être aimé par eux librement. Par les épreuves terrestres et supraterrestres, l’évolution de la créature aboutit à sa réintégration dans le sein du Père, à la réunion des membres séparés, à l’unité qui est le règne de Dieu. L’Enfer, dis-je, en ce sens qu’il laisse subsister la division, en ce qu’il maintient une dissonance, qu’il empêche l’harmonie parfaite de se réaliser, n’est-il pas en contradiction avec le plan divin ?

Louis Le Cardonnel m’a répondu, sans l’adopter expressément, par une hypothèse hardie, propre à satisfaire mon besoin d’unité. C’est celle de l’anéantissement des âmes coupables. Ainsi, les êtres qui nient l’Être, et qui n’aspirent qu’au Néant, finissent par s’y dissoudre, tandis que ceux qui, par une affinité contraire, appellent la vie, la rencontrent 89. Et tout se résout dans l’Unité et dans l’Amour.

 

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

LE PRÊTRE

 

 

Assurément, Louis Le Cardonnel n’est pas un prêtre médiocre. Il est impénétrable à la banalité. Pour une part cela tient à sa formation : « Je suis entré par escalade, en quelque sorte, au sacerdoce, dit-il. J’en ai payé les conséquences. » Sa loi sera toujours de faire éclater les cadres, de violenter les conforts, de déroger aux habitudes. Il voit toujours un peu plus large que le commun, un peu plus haut. Il est désassorti, disparate, anormal, non-conforme. On le considère avec stupeur, presque avec crainte. Son originalité, sa grandeur même, scandalisent.

Il est arrivé tard à l’autel et n’a pas suivi les voies ordinaires. Avant d’être prêtre, il a été poète ; il a connu le monde avant de connaître l’Église ; comme saint Augustin, il a aimé les routes pleines de pièges et de précipices ; il a subi les tentations de la chair et de l’esprit qui sont épargnées à ceux qui passent mollement du catéchisme au séminaire et du séminaire au sacerdoce. Il est « venu à la raison par les chemins de l’extravagance ».

Pourtant, son développement spirituel ne peut être appelé une conversion, nous l’avons dit. Chrétien de naissance et d’éducation, la parole de vérité qu’il avait reçue dans son enfance avec une ferveur soumise, gardait pour lui quelque chose d’abstrait dans son dogmatisme étroit. Il restait à la vivifier par l’expérience, par le feu purificateur des épreuves. La vérité ne s’enseigne pas ; on n’en peut donner que le désir, on n’en peut présenter que l’ombre ; il faut la pratiquer pour la connaître.

Le long détour que Louis Le Cardonnel a fait pour revenir à son commencement ne l’a retardé qu’en apparence ; ce qu’il possédait déjà, il le retrouve maintenant, fortifié par les périls et trempé par les erreurs mêmes qu’il a combattues. Dans les poèmes composés avant son ordination, on relève la trace de ces recherches, de ces luttes et de ces triomphes. Toutes ses curiosités, toutes ses fuites, le ramènent vers le Dieu inévitable. Pas de contradictions avec le passé, pas de brusques ruptures de l’âme ; c’est la même vocation, obscurément sentie dans ses premiers vers, qui plus tard illumine sa poésie chrétienne ; c’est pour accomplir pleinement sa mission, pour porter le message de vie, pour « dire le Verbe aux temps qui vont venir » que le jeune aède va réaliser en lui,

 

      Cette antique union du Poète et du Prêtre

      Tous deux consolateurs et tous deux inspirés.

 

Suivons les étapes de cette ascension, marquée par quelques vers immortels.

C’est d’abord l’obscure inquiétude d’un cœur trop vaste, insatisfait de la terre, le goût de cendre « mêlée au délice de vivre ». Durant les lourds après-midi de l’été, par la mélancolie ardente des dimanches, en regardant passer les nuages à travers les vieux arbres, « vêtus de cruelle beauté »,

 

      Un sourd ennui le prend d’être encor de la terre.

 

Les murmures de la gloire, les enchantements du rêve se sont éteints.

 

      En lui, passe et repasse un âpre moissonneur,

      Un givre lent durcit ses intimes fontaines.

 

Après la gloire brève de l’été, après l’automne emportant l’amour,

 

      Plus loin que les remparts de brume de la mer,

 

voici l’hiver qui tombe aussi sur son âme. Un désir nouveau, une vague espérance s’éveille au sein de la lassitude. Le couchant s’éclaire comme la porte de l’éternité, et soudain, devant le ciel taciturne du soir, devant la lune qui fend sans bruit les nuées comme la vierge qui va au-devant de l’époux, une confidence s’exhale de l’âme qui cherche son destin et qui déjà l’a deviné :

 

      Écoute, nous mourons d’une sublime envie ;

      Il nous faut tout le Ciel pour calmer ce tourment ;

      C’est Psyché qui sanglote en nous, inassouvie !...

 

Entre cette âme qui résiste encore, mais qui a senti désormais :

« Qu’excepté le retour au Pays tout est vain », et le Dieu, plein de « ruses adorables » qui la poursuit de sa grâce, qui la harcèle de ses infatigables miséricordes, le colloque mystique s’établit.

Relisons ces appels pathétiques, dignes des plus beaux vers de Sagesse :

 

      Ô mon Dieu, je reviens d’un long voyage amer,

      Où j’ai laissé mon cœur, et d’où je ne rapporte

      Que stériles regrets d’avoir tenté la mer.

 

      Mon ivresse est tombée et ma superbe est morte ;

      L’Universel ennui creuse son vide en moi ;

      L’Espoir, sans s’arrêter, passe devant ma porte...

      .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   

      Abandonné, lié de toutes parts d’entraves,

      Sur le rivage mort où je suis exilé,

      Je n’apercevrai plus, partout, que mes épaves.

      Mon Dieu, venez remplir ce néant désolé.

 

      ... Je cherche vos desseins, Ô Maître, avec angoisse,

      Me demandant toujours où vous me conduisez,

      Pareil à ce feuillage errant que le vent froisse.

      Ah ! qu’ils sont, par moments, terribles, vos baisers.

 

      Je veux me reposer sur les collines saintes,

      Car j’ai longtemps marché par les sentiers humains :

      Seigneur, emmenez-moi parmi vos térébinthes.

      .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   

      Voici qu’en nous déjà, tremble une aile inconnue.

      .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   

      Doux abîme, de vous mon âme est altérée,

      Époux, je ne vivrai que penché sous vos lois,

      Dieu jaloux, cachez-moi dans votre nuit sacrée.

 

 

*

*     *

 

Déjà vaincu, et croyant errer dans ses voies, sans le savoir il marche désormais dans celles du Seigneur. Des doutes encore, des tentations et des souffrances, l’angoisse du pèlerin sacré dont l’étoile par moment semble pâlir :

 

      Cédera-t-il lui-même aux mauvaises délices,

      Et n’obéissant pas au vieil attrait divin,

      Ira-t-il s’enivrer aux profanes calices,

      Ce lévite oublieux, fait pour un autre Vin ?

 

      Mais la profonde voix, la voix tendre et secrète,...

      ... Dit au prêtre futur caché dans le Poète :

      J’ai mis sur toi mon signe, un jour tu seras mien.

 

Lorsque après l’âpre et suave tourmente, il atteint au sommet de son élévation, lorsque, « l’âme resplendissante et le cœur allégé » il peut s’écrier enfin dans les ravissements de la foi :

 

      J’ai la clef des jardins de la joie infinie,

 

le cycle laborieusement parcouru se trouve clos, l’homme mûr a rejoint le petit enfant de chœur qu’il était et qu’il ne cessera pas d’être, « à travers les vicissitudes, les malentendus et les trahisons de la vie ». Le poète s’est confondu avec le prêtre, il s’est transfiguré en lui.

Il n’est pas dans le dessein de ce livre d’analyser en détail l’œuvre catholique de Louis Le Cardonnel. Bon nombre d’articles et de brochures ont abordé ce sujet, en attendant l’étude d’ensemble qui, je crois, ne tardera guère. On s’accorde unanimement à reconnaître en Louis Le Cardonnel l’un des plus grands, sinon le plus grand de nos poètes catholiques, en tous cas l’un des très rares qui aient été d’Église 90. Il n’a cessé de chanter avec une éloquence majestueuse les splendeurs de la liturgie, l’austère jubilation des moines et des moniales, « la puissance du calme et du recueillement », « dans la cellule close où l’esprit s’illumine ». Il a évoqué « le profil effacé des abbesses » et des vierges,

 

      Hildegarde, Mechtilde et Gertrude la Grande,

 

les docteurs et les mystiques, sainte Thérèse et saint Jean de La Croix, les grands évêques et les fondateurs d’ordres, saint François, saint Benoît :

 

      Père majestueux, pacifique et prudent.

      ... Toi qui, dans le vitrail embrasé par le soir,

      Nous apparais, avec ton visage en prière,

      Sur un fond d’or, drapé rigidement de noir,

      Et le doigt sur la bouche, ô grand Silentiaire.

 

Et saint Michel :

 

      L’impérieux archange au visage de vierge.

 

Il a fait resplendir d’un éblouissant éclat la figure du Christ triomphant :

 

      Puisque, vainqueur du monde et vainqueur de l’Enfer,

      Après la mort atroce et l’infâme huée,

      Sous vos blancs vêtements, brillants comme l’éclair,

                        Vous avez fui dans la nuée.

 

      Puisque, pour demeurer le soleil des parvis

      Où l’ardent séraphin se voile de son aile,

      Il est vrai, mon Sauveur, que vous êtes assis

                        Dans la Sion sempiternelle.

 

      Et puisque les Élus, parmi de clairs accords,

      Vers le Trône, pressant leurs foules adorantes,

      Y verront luire, avec de bienheureux transports,

                        Vos cinq Blessures fulgurantes !

 

Mais tout, nous l’avons vu, dans la nature et dans l’homme, dans les attitudes des choses, dans le cours des saisons, dans les passions de l’amour et de l’amitié, prend pour notre poète un sens religieux. Selon la belle expression d’Émile Baumann, il comprend la vie comme une liturgie permanente. Chant d’allégresse ou plainte nostalgique, son œuvre ne cesse jamais d’être le commentaire catholique de la Création.

 

Une œuvre aussi manifestement inspirée devrait porter aux yeux du monde, le témoignage irréfutable de la vocation de son auteur.

Pourtant, c’est un fait : Louis Le Cardonnel toujours inébranlable dans sa foi, a été la victime d’un soupçon tenace. On l’a accusé de porter un masque, de prendre une attitude ; on a mis son lyrisme religieux au compte d’un imaginatif qui se donne le change à lui-même ; certains ont cru, en somme, qu’il continuait à faire de la littérature.

Ce fut probablement l’opinion de ses camarades de lettres qui, pour la plupart, étaient d’une autre race, et fermés à ses raisons. Leurs railleries l’ont cruellement blessé. Il insiste, au moment de son entrée dans les ordres, pour qu’on fasse le silence autour de lui, qu’on cache son adresse et ses projets. Longtemps, il demeure ainsi perdu, sinon oublié.

Mais ce doute injurieux ne part pas seulement des sceptiques professionnels. Des croyants l’ont partagé, des gens d’Église. Une dame fort bien intentionnée, connaissant mes rapports d’intimité avec lui, me demandait récemment, avec une ingénuité qui n’était point feinte, « si l’abbé Le Cardonnel avait la foi ».

Ce qui a pu donner corps à des préventions aussi absurdes, c’est, outre certaines excentricités dans les allures et dans les propos de notre héros, le préjugé endurci qui tient la fonction de prêtre et celle de poète pour antagonistes ; c’est une fausse image de l’artiste, imposée par un demi-siècle de dandysme littéraire, qui a rendu l’écrivain pour longtemps suspect en l’assimilant à un maniaque dépravé, chercheur de sensations rares.

En 1894, le jeune néophyte, qui avait déjà pris conscience de ce malentendu, reconnaît avec humilité, dans une lettre à Mme Delzant, « qu’on peut, avec quelque apparence de sagesse considérer sa vocation comme une simple fantaisie d’artiste qu’il ne faut pas encourager ». Toute sa vie, il éprouvera le besoin de se défendre contre ce doute. Dans une lettre adressée du Roure à Mgr de Llobet, le 31 décembre 1933, il s’empresse de prévenir la défiance de ses supérieurs :

« On pourrait craindre que nous autres, qu’on appelle intellectuels, nous soyons tentés de nous absorber dans des abstractions métaphysiques ou des impressions purement artistiques. »

(En quelques mots, voilà désignés les deux clans qu’il a en abomination, celui des théoriciens et celui des dilettantes.) Il va s’expliquer maintenant, en des termes d’une hauteur vraiment sublime :

« Mais, continue-t-il, l’expérience douloureuse de la vie nous apprend de plus en plus qu’il faut la consacrer à nos Frères et que les accents les plus éloquents des Poètes véritables viennent du fond d’un cœur martyrisé et sacrifié. Il y a un peu du sang du Jardin des Oliviers et du Calvaire dans toute grande œuvre écrite, parlée ou chantée, vous le savez, Monseigneur.

« Ce matin, avec ma chère hôtesse et noble amie, nous assistions à la messe de 10 heures à Saint-Pierre. J.-B. Ripert, ce véritable maître, était à l’orgue ; la pénétrante voix d’un prêtre que je ne connais pas chantait la Grand-Messe, le chœur qui l’accompagnait était admirable. Mais l’orgue là-haut luttait de suavité et de sainte éloquence avec la voix du célébrant. Ce n’était pas de cette musique qui fait oublier la Prière, c’était de la musique qui elle-même priait. »

J’ai souligné ces formules étonnantes, ces définitions enflammées. Trop souvent j’ai eu l’occasion d’entendre répéter cette affirmation, sous des formes diverses, mais avec la même conviction, pour savoir à quoi m’en tenir. Ceux qui parlent avec légèreté de la foi de Louis Le Cardonnel sont de mauvais plaisants ou des naïfs qui n’ont connu leur personnage que de loin. Sa correspondance, sa conversation, sa vie, le jugent de la même façon que ses vers. Cette poésie, qu’il ne cessera jamais de faire fumer comme un encens vers les autels, il redoute même d’en respirer le parfum avec trop de complaisance. Dans les dernières années de sa vie il concluait dans ce sens : « J’ai été long à me dépouiller de l’artiste : maintenant, je suis prêtre. »

Il est prêtre, essentiellement, exclusivement prêtre. C’est sa seule ambition, sa seule fierté. Il admire les grands évêques et pense à les imiter : « J’ai une âme épiscopale. » Certains sont vraiment, dit-il, « des pontifes », Mgr Pic, par exemple, « chez qui l’esprit ne se sépare pas du cœur et qui comprend les choses avec bonté » ou le saint évêque qui l’a ordonné, et « qui allait au cœur du sacrifice ». Pour L. Le Cardonnel, « Rome est la grande tête de la civilisation occidentale » ; quant au pape, « ce n’est pas un homme, c’est un principe incarné ». Il a une particulière vénération pour Pie XI, que Malachie désigne dans sa prophétie comme « un grand esprit entreprenant » et qui l’a accueilli avec tant de grandeur et de simplicité.

Cette nature rétive, si éprise de liberté, cet esprit indépendant, né, comme il le dit, « dans la roulotte de la Providence » a toujours conservé sans fléchir la doctrine authentique, « jamais, il ne s’est rebellé contre un de ses chefs hiérarchiques ».

« J’ai été un poulain indocile, dira-t-il, mais quand j’ai eu compris la vérité, elle a été ma vérité. »

Écoutons-le exulter, après son admission aux ordres mineurs 91 : « Ah ! mon cher Ami, que je suis content de m’être donné à Dieu par les fiançailles cléricales. Ma vie a maintenant son vrai sens. Les présages de mon enfance n’étaient pas trompeurs. Dieu me voulait parmi ceux qui lui feront le sacrifice entier d’eux-mêmes, afin de devenir ses instruments pour le salut du monde. »

À travers les tribulations et les angoisses, jamais cet enthousiasme n’a langui. Le 22 juin 1901, à la suite d’une dure épreuve, il écrit à Mme Delzant, en soulignant les mots : « Je suis prêtre jusqu’aux moelles, dites-vous bien cela. » Et bien plus tard, il me répète à moi-même : « Voyez-vous, quand on a été au centre du christianisme, quand on a été illuminé par la prêtrise, qui est une initiation graduelle et grave, on ne peut plus cesser d’être prêtre. Jamais je ne consentirais à quitter la soutane. On reste prêtre, même interdit par des supérieurs qui voient moins loin que vous, et malgré eux. C’est le cas des saints qui ont été parfois condamnés par leurs chefs. »

 

Il est prêtre intensément. « Je suis prêtre, c’est là l’essentiel, cet essentiel demeurera 92. » Mais il n’entend pas pour cela renoncer à être poète.

« Quand je ne chante plus, je suis mort », dit-il, ou encore : « Si j’ai les ailes coupées, je n’y suis plus : il faut que je vibre. »

Voilà la clef du terrible malentendu qui, toute sa vie, va le rendre indéchiffrable pour la plupart des hommes. Pour les médiocres, fussent-ils d’Église, qui jugent les choses de l’extérieur, la poésie est chose frivole ; c’est un gentil passe-temps à l’usage des gens du monde, un jeu d’oisif indigne d’un esprit sérieux qui songe à la vie éternelle. Pour Le Cardonnel, la poésie c’est la mystique, envahie par la vérité céleste, qui pénètre au plus creux de la connaissance cachée, qui saisit la réalité même de Dieu.

On comprend ainsi pourquoi il ne sépare jamais en lui la fonction du prêtre et celle du poète. Eugène Langevin déclare quelque part à propos de lui : « La notion catholique du sacerdoce l’acheminait à se faire prêtre pour être moins incomplètement poète. » C’est très vrai. Mais l’inverse est peut-être plus juste encore : l’on peut dire que si Louis Le Cardonnel est poète, c’est pour être plus profondément prêtre.

Et quand il pense de la sorte, il sait bien qu’il a raison, contre tous ses contradicteurs, fussent-ils abbés mitrés ou chanoines de son diocèse. Il a raison, parce qu’il est d’accord avec la grâce qui ne cesse de parler en lui ; et parce qu’il est du parti de tous les saints, de tous les grands docteurs de l’Église, ceux d’aujourd’hui et ceux d’hier, en qui il puise tous les jours sa substance spirituelle ; des maîtres auxquels il revient sans cesse : saint Paul et saint Jean, l’apôtre et l’évangéliste mystiques ; saint Bonaventure et Dun Scott, les deux docteurs franciscains, et, plus encore que saint Thomas, qu’il trouve d’une « nudité un peu géométrique », saint Augustin, plus « mêlé d’âme », qui croit avec sa personne tout entière, qui, comme lui, a été « malade » et guéri et a vécu sa foi et sa doctrine 93.

C’est à lui-même qu’il pense lorsqu’il parle d’eux : « Les mystiques sont hors du monde, c’est pourquoi on les accuse de se perdre dans les abstractions, alors qu’ils sont vie et flamme. Ce ne sont point des égoïstes : ils répandent par charité le surcroît de force et d’inspiration qu’ils reçoivent de Dieu. »

Il n’ignore pas, nous le savons bien, les illusions et les dangers du faux mysticisme. Il est trop averti pour se laisser prendre à des enfantillages. Il sait que raison et intuition ne se contredisent pas, mais se complètent ; pour reprendre une expression de Jacques-Trêve, ce sont les deux coursiers attelés au char de l’âme et qui doivent marcher d’un pas égal. La raison du mystique est une « raison ailée ». Il en trouve le modèle dans Bossuet, pour lequel, vers la fin de sa vie, il professait une si vive admiration. « Bossuet, c’est un torrent ordonné, un torrent qui vient des montagnes éternelles. »

« Bossuet a vécu dans tous les siècles. Il nous rend l’écho de tous les Pères de l’Église. »

« Une phrase de Bossuet, ça remplit toute une église : c’est de l’orgue. »

Bossuet n’est pas seulement le défenseur du dogme, qui « est allé aussi haut que la raison peut aller vers Dieu », tels sermons sur la pauvreté ou sur le silence sont d’un grand mystique. Son éloquence « fait chanter la théologie ». Le comparant à Pascal, et sans vouloir rabaisser ce dernier, Louis Le Cardonnel trouvait chez l’évêque de Meaux des pensées aussi fulgurantes, des raccourcis éblouissants qui apparaissent, en effet, dès qu’on les isole de la pompe du discours, comme a fait, je crois, M. Georges Goyau.

Louis Le Cardonnel ne méconnaît pas la valeur de la lettre 94 : « C’est la haie, disait la Mère Célestine, qui garde la vigne. » Il fait sa part à ce qu’il appelle, d’un mot expressif, « la prose de l’Église ». Mais « la formule, sans la vie qu’elle contient, c’est le cadavre de la loi ». « La formule, desséchée par une longue usure, a besoin d’être vécue. » Grouper des partisans, fonder des patronages, c’est bien, « mais à quoi serviront ces adhérents s’ils ne sont pas pénétrés de spiritualité ? » La confession des fidèles, la visite des malades, la quête du denier du culte, c’est évidemment nécessaire, mais il s’aperçoit que les œuvres paroissiales laissent, en fin de compte, peu de temps et peu de place à la méditation et que les prêtres en perdent le goût. Il souffre de les voir ainsi bornés au côté matériel et utilitaire. Lui-même, à leurs yeux, fait figure d’insensé, parce que la contemplation leur paraît stérile. On voit d’un mauvais œil sa solitude, ses lectures. Au temps de son vicariat, à Pierrelatte, son curé lui reproche de « perdre la notion du temps et d’être constamment en extase » ; il lui conseille de s’en tenir à son chapelet. – « Je le dis, répond-il ; mais le mécanisme ne me suffit pas. » On le blâme même de ses excès de charité, « par crainte des comparaisons ». « Vous avez encore donné deux de vos chemises. » – « Le Bon Dieu m’en rendra quatre. » (Ce jour-là, le curé avoua qu’il avait peut-être raison.)

Ce qui met le comble à l’inquiétude de ses supérieurs, ce sont ses imprudences. « Il y a de saintes imprudences, dira-t-il, qui sont dictées par la prudence divine, qui vient d’en haut, et de loin. » Mais qui donc, autour de lui, sait les distinguer du scandale ?

Il y avait à Valence, me conte-t-il, un certain café où se réunissaient des libres penseurs, c’est-à-dire des gens qui n’étaient ni penseurs, ni libres. Le patron menait, avec une mauvaise créature, une vie infâme. Il poussait le cynisme jusqu’à afficher leur photographie, dans le plus simple appareil, au-dessus de son comptoir. Le curé, par crainte des invectives, faisait un détour. L’autre vicaire de même. L’abbé Le Cardonnel, lui, passe bravement devant le lieu maudit, et reçoit au passage la bordée d’injures habituelle. Loin de se dérober, il fait face à l’ennemi et hardiment, entre dans le café : « Bonjour, messieurs. Qu’avez-vous ? Je ne vous ai fait aucun mal. Est-ce ma soutane qui vous fait peur ? Allons, asseyons-nous, nous allons nous expliquer. Et d’abord, apportez-nous des vermouths ; je paye l’apéritif. » La conversation, engagée sur ce ton, se poursuit, devant des partenaires assez décontenancés. Ils conviennent qu’il n’est pas un curé comme les autres, et ils se quittent en bons termes. Avant de partir, l’abbé commande pour lui, au triste mastroquet, une bonbonne de vin. L’autre s’effare : « Mais que va dire M. le Curé ? – Ne vous en inquiétez pas, c’est moi qui paye. » Là-dessus, l’abbé Louis Le Cardonnel va déjeuner, comme d’ordinaire, entre le curé et l’autre vicaire.

Il avait compté sans la diligence d’une dévote, qui l’avait précédé et avait rapporté l’aventure. Il se trouve fort mal reçu par son supérieur, le vicaire renchérissant par flatterie : « Imprudence inadmissible... contraire aux dispositions du synode diocésain signé de l’évêque, et qui interdit aux prêtres d’entrer dans un café de leur paroisse... fâcheux exemple qu’il donne en s’affichant dans un mauvais lieu... ne risquait-il pas d’y boire une drogue préparée pour le plonger dans un état de scandale ?... » L’abbé répondit qu’il n’était point entré là pour le vermouth, car s’il en eût envie, il l’aurait pris chez lui ; et il mit fin à la discussion par ces mots : « D’ailleurs, prenez patience, nous verrons qui de nous a eu raison. »

À quelque temps de là, la mère du cabaretier tomba malade sans espoir de guérison. On la disait pieuse. Elle allait à la messe en cachette de son fils, pour éviter les sarcasmes et les algarades. Louis Le Cardonnel était devenu l’ami de la maison. « Il faut y aller et essayer de l’assister », lui dit son supérieur. – « Pourquoi pas vous, monsieur le Curé ? » – « Oh ! moi, je ne puis pas, j’y serais certainement mal reçu. » – « Et mon confrère ? » – « Encore moins. » – « Soit. » L’abbé Louis Le Cardonnel entre au café. « Votre mère est très malade, n’est-ce pas ? » dit-il au patron. – « C’est la vérité. » – « Je suis venu avec l’intention de l’assister. Si vous me refusez la porte, je partirai. Est-il vrai que vous ayez déclaré qu’aucun prêtre ne serait admis auprès d’elle. » – « C’est exact. Mais vous, ce n’est pas la même chose. Vous êtes un ami. Entrez : vous êtes chez vous. »

De telles victoires, l’abbé ne tirait aucun orgueil. « Un véritable apôtre doit s’exposer », disait-il. « D’ailleurs je sentais que je n’étais qu’un instrument entre les mains de Dieu, et qu’il me devait assistance. »

Il est juste d’ajouter que Louis Le Cardonnel avait alors, par bonne fortune, Mgr Cotton pour évêque. Celui-ci écouta les propos venimeux, « prisant, et méprisant ». Sachez, dit-il aux médisants, que celui qui a signé un mandement peut en dégager un prêtre, s’il juge qu’il a agi selon l’esprit, sans suivre la lettre. L’abbé Louis Le Cardonnel a fort bien fait, et je préfère cent fois ses imprudences à la paresse de tels de ses confrères qui tuent le temps à lire le journal... »

C’est à Valence aussi que Louis Le Cardonnel, alors aumônier d’un orphelinat, ramena à la foi un énergumène qui le regardait passer chaque jour, de la porte de son jardinet ; affreux et grimaçant, il le toisait avec insolence et fumait une ignoble pipe, d’une odeur épouvantable. L’abbé entra dans sa maison sordide, fit les frais d’un repas, entama une discussion opiniâtre avec son adversaire, qui se plaignait des curés et ne désarmait pas. À la fin, il eut une inspiration singulière : « Prêtez-moi votre pipe, dit-il, je veux voir quel goût elle a. » « Je faillis vomir, me dit-il, à la deuxième bouffée », mais l’autre, subitement interdit, s’était élancé vers lui : « Touchez-la, monsieur l’Abbé. Si vous avez fait cela, c’est que vraiment vous m’aimez. » Et le tigre, radouci, reprit un visage humain. Il écouta son hôte avec bonne grâce, il comprit et se réconcilia avec l’Église.

« À Marseille, conte-t-il une autre fois, j’allais souvent vadrouiller dans les vieux quartiers italiens, derrière l’Hôtel de Ville. Là, je retrouvais mon âme franciscaine. J’y voyais ces pauvres femmes, et je leur dis un jour : « Que les colombes rentrent vite au colombier. » J’étais aussi l’apôtre des petits cireurs de bottes napolitains. J’en aimais un tout particulièrement, il s’appelait Salvator, et lorsque sa mère était malade, il me menait auprès d’elle, à travers des bouges et des masures sordides... »

 

Des anecdotes de ce genre montrent assez que Louis Le Cardonnel aurait pu être un excellent curé de campagne, plein de charité, et quand il le fallait, bon vivant. Il eût fallu un peu plus d’ouverture d’esprit de la part de ses chefs, un peu plus de patience, peut-être, de sa part. Il eût surtout fallu que l’on tînt compte de ce qu’il portait en lui d’exceptionnel, et qu’on lui en permît l’usage.

Par malheur, cet homme de génie a passé à peu près incompris au milieu des gens d’Église ; sauf de hautes et rares exceptions, il n’a obtenu d’eux qu’une surprise un peu effrayée ou une indulgente commisération. À Frigolet, on l’autorise, par faveur, à composer des vers chrétiens, mais une heure par jour seulement et, expressément, de 10 à 11. Où qu’il aille il se sent étranger, parce qu’il n’appartient presque pas à la terre. Il voit autour de lui des prêtres raisonnables mais qu’il ne saurait imiter. « Je ne puis pas empêcher mon âme d’être lyrique, d’aller vers les sommets. » Eux se contentent d’être « des fonctionnaires », « des vulgarisateurs, endormis par l’habitude », mécanisés par la pratique, « blasés de l’autel ». Ils sont tombés au rôle de serviteurs, « dans le sens le plus domestique ».

Cet habitant de l’azur se sent comme le Christ, « entouré de pharisiens », de « catholiques de sacristies », baignant dans « la morale bourgeoise, cruelle et immorale, pleine d’orgueil et d’hypocrisie », et qui se jugent lavés de leurs péchés quand ils ont suivi les offices sans en comprendre le sens. Il est excédé jusqu’à la nausée par ces dévotes, dont « la religion est une devanture », « ces âmes mortes, qui vous ôtent le goût de Dieu ». Il répète avec un mystique allemand : « Le diable que je crains le plus, c’est le diable pieux. » Il gémit : « Dieu ne m’a pourtant pas fait pour être l’apôtre des vieilles filles ! » « Les bigotes se scandalisent de tout, dit-il encore, excepté d’elles-mêmes. »

L’une d’elles vint un jour se confesser à lui, quand il était vicaire à Pierrelatte, d’avoir mangé de la viande le matin même. Or, c’était un vendredi. Il lui fait réciter l’acte de contrition et se prépare à l’absoudre, quand la dame, prise de scrupule : « Non, décidément, dit-elle, je ne pourrai pas communier. » – « Eh bien ! soit, dit l’Abbé, impatienté, ne communiez pas. » – « Pourtant, se ravise-t-elle, je n’ai pas eu de mauvaise intention, car j’avais oublié que c’était vendredi... » – « Donc, dans ce cas, vous n’avez pas péché, ou tout à fait véniellement. Allez donc communier. » – « En réfléchissant, pourtant, c’est un péché tout de même... » – « Ne communiez pas. » – « Mais... » Alors l’abbé, perdant patience, sort du confessionnal en claquant la porte et s’écrie : « Vous vous accusez d’avoir mangé de la viande le vendredi, mais vous ne vous accusez pas d’avoir mangé votre prochain toute la semaine ! »

Je le trouvai, un jour de sa dernière maladie, accablé par une autre dévote qui, sous prétexte de l’encourager, l’avait mis à bout de force par ses fades admonestations : « Elle ouvrait, dit-il, des robinets de tisane pieuse. Si elle avait pu, elle m’aurait administré des lavements d’eau bénite. »

Il se tait, par obéissance, mais il endure des tourments indicibles. Entré plein de zèle au ministère paroissial, il y trouve d’amères déceptions. Dans une lettre à Mme Delzant (30 décembre 1898), il fait allusion à ces tristes années « plus fécondes en désolation qu’en joie ». « J’ai traversé la mort », écrit-il. Pourtant « il n’a pas rêvé d’appartenir à Dieu pour reployer ses ailes mais, au contraire, pour les élargir plus sûrement dans la lumière et dans l’amour ».

Plus tard, dans l’intimité de nos entretiens, le souvenir de tant de misère faisait monter en lui des cris de colère et d’indignation. Il jugeait, avec une rude véhémence, ces « pharisiens, bureaucrates de l’Église, qui la servent d’un cœur juridique et glacé ».

Il lui semblait les voir « avec des ciseaux, couper les ailes des cigales ». Il se représentait avec horreur ces vieux prêtres amollis qui, dans les maisons de retraite, ont hâte d’oublier leurs fonctions pour jouer aux cartes. À la pensée qu’il pourrait finir en leur compagnie « il se sentait une âme d’assassin » ! Pas davantage il ne supportait la vision des prélats administrateurs : « Plutôt que d’être semblable à certains d’entre eux, j’aimerais mieux être pasteur protestant ! » En apprenant la nomination d’un évêque : « Il a, dit-il, la carrure épiscopale. Un figurant de plus dans le cortège. Il tiendra son rôle comme les autres. Mais qui sert-il ? »

Encore une fois, je connais des âmes craintives qui jugeront ces condamnations trop cruelles. Elles sont prêtes à s’offenser de telles critiques, sous prétexte qu’elles portent atteinte au prestige de l’Église, comme si le plus sûr moyen de désarmer la calomnie n’était pas de mettre de l’ordre dans sa maison ; comme si le désaveu public n’était pas préférable à la complicité du silence. Louis Le Cardonnel est un combattant. Il met la vérité plus haut que les politesses. Il ne la lâche pas, la vérité, comme dit Péguy, pour prendre soin des amours-propres, pour ménager les épidermes. Qu’on se rappelle ses propos sur Léon Bloy, qui s’appliquent si parfaitement à lui-même, et « bien que l’on puisse en avoir la tentation, qu’on s’abstienne de lui reprocher la violence de ses invectives, en se souvenant qu’il y a une colère de l’Amour et que saint Jean l’Évangéliste, le plus tendre des Apôtres, fut un jour appelé par Jésus-Christ : « Fils du tonnerre 95. » Sa souffrance n’est pas la sienne, c’est celle du Christ qu’il porte en lui, du Christ encensé et trahi par ses pasteurs et par son troupeau :

« Il y a des chrétiens qui restent dans le vestibule. Ils ne pénètrent pas dans le chœur de l’Église. »

« Il y a des chrétiens dont les ailes sont repliées.

« Des chrétiens au rabais. Le sang du Christ chez eux se tourne en fiel. »

Fût-il réprouvé par tous les puissants, incompris de tous, excepté des saints et des anges, Louis Le Cardonnel, chevalier du Christ, est trop fier, trop pur, trop sûr de son expérience surhumaine pour capituler et pour pactiser avec les médiocres et les imposteurs :

« Je suis de la race des saints, je ne suis pas de la race des fonctionnaires. »

« Ils n’aiment pas les penseurs indépendants, ceux qu’ils ne peuvent domestiquer. »

« Je ne suis pas de la fausse Église, de l’Église des Pharisiens, qui remettraient le Christ en croix. En dehors des petites niches et des sacristies, je suis du catholicisme des penseurs, non pas du catholicisme des troncs et des grands mariages de la Madeleine. Ça, c’est la boutique de l’Église. »

 

Il s’en ira, pèlerin éternel. Il traversera des « défilés d’angoisses », sans trouver jamais sur la terre l’asile qu’il avait rêvé. Sa vocation, c’est « de chercher sans cesse, de marcher et de chanter » ; c’est de « revêtir la vérité sans âge d’une parole neuve et vivante », c’est d’être « un prêtre, enfin, penseur, poète, artiste, écrivain, de doctrine grande et d’esprit large, n’ayant voulu renier de son passé au milieu du monde que ses fautes ».

Des Oratoriens aux Bénédictins, de Ligugé à Assise, parmi les monastères et les paroisses, il continuera pendant quarante ans sa course errante et insatisfaite. Souvent il croit avoir découvert son vrai milieu, qui lui offre une discipline pour le travail, et l’éloignement du monde « si favorable aux fortes pensées » ; puis la vie « trop sédentaire et trop fermée », les sévérités de la règle, les entraves à la libre méditation, le désenchantent et tournent ses regards vers ailleurs.

Au milieu de tant de troubles et de tempêtes, une certitude le soutient ; pas un moment, il ne doute de l’appel et du secours de Dieu dont il entend la grâce parler en lui :

« Il me semble que je sens dans l’atmosphère spirituelle des bouffées d’orage autour de moi. Être combattu dans ma vocation, c’est pour elle un bon signe, et voilà qui me console... » (Lettre à Mme Delzant, 20 décembre 1893.)

« Le Seigneur veut que je marche encore de longs jours et de longues nuits à sa recherche. Fiat. Cette épreuve de chercher longtemps sa vocation, je ne la mérite pas, car c’est une des plus dures, une de celles qu’il réserve d’ordinaire aux plus aimés de ses serviteurs. » (Au départ pour Ligugé.)

Les épreuves, au lieu de l’abattre, le fortifient et le rassurent :

« C’est étonnant de voir combien les jours de douleur, où l’âme a été remuée tout entière, la laissent féconde et lumineuse. Elle voit en elle des profondeurs dont les éclairs de ses orages l’ont avertie. Elle a senti le voisinage de l’éternité et qu’il faut s’employer à quelque chose d’impérissable. » (À Mme Delzant, 27 septembre 1892.)

Et encore, le 24 mars 1901, de Ligugé :

« Les poumons de l’âme en sont devenus plus larges. Je respire plus librement de jour en jour cet air vivifiant de la Sainte Liberté qui nourrit et fait croître les enfants de Dieu. »

S’il ne s’accommode pas de la règle d’un couvent, s’il murmure en secret contre l’esprit de son supérieur, c’est sans doute que Dieu veut autre chose de lui. Il a entendu le mot proféré à Abraham : « Egredere. Sors de ton pays », et il se l’applique à lui-même :

« Je suis allé partout à la suite de Dieu. Où me fixera-t-il ? »

À la fin de son existence, il était resté le même, toujours aspirant l’air du large, cherchant à réaliser l’accord impossible sur la terre « entre son désir et la vie ». À peu près aveugle, il pense aller prêcher sur les places publiques : « Je meurs de sermons rentrés, disait-il. Je suis essentiellement prédicateur. Le jour où je pourrai parler, et parler comme un inspiré, je serai sauvé. »

Parfois un regret l’assaille, vite chassé par l’aiguillon de la fuite : « J’ai trompé Dieu : j’aurais dû rester dans mon presbytère... Ah ! qui me mènera à Jérusalem ? Si je pouvais aller en Palestine ! » Il rêve d’une chevalerie spirituelle, de centres d’initiation : « L’Église serait le centre directeur ; et il y aurait des centres subordonnés. » Il fonde en imagination des ordres nouveaux, puis il les dissipe d’un geste, avec un sourire mélancolique : « Je serai jusqu’à la fin l’unique religieux de l’ordre que j’avais rêvé, le seul cardonélien 96. »

Il a longtemps espéré « terminer enfin sa vie inquiète d’errant chevalier attardé en des temps ingrats, aborder au bon moutier, y chanter tous les soirs son Nunc dimitis ». Maintenant il a compris qu’il ne trouverait de refuge qu’en lui-même :

« On ne s’évade, dira-t-il, que par le dedans. »

Au fond de son âme, depuis toujours, il trouve la Paix, parce qu’il entend la parole de Dieu.

« La paix, ce fruit inestimable du Paraclet, je l’ai toujours goûtée depuis que je suis entré dans les ordres. Oui, à travers des épreuves, dont beaucoup m’auraient trouvé naturellement désarmé, sous des tribulations parfois inexprimables, j’ai gardé la Paix... Quoi qu’il arrive, je demeurerai ainsi, ayant au fond de mon âme, malgré tous les accidents de la vie, ce quelque chose de consistant et d’immobile qui est la Paix 97. »

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Pour définir Louis Le Cardonnel, je voudrais employer un mot qu’il répétait avec vénération, en lui donnant toute sa valeur étymologique. « Pontifex », le Médiateur, celui qui unit ; l’arche jetée d’une rive à l’autre du torrent.

Fonction sublime car, à notre époque, tout se flétrit parce que tout est dispersé.

Le monde est devenu bourgeois. Qu’on me pardonne le mot. Je ne voudrais en rien désobliger une classe sociale qui a représenté quelques-unes des belles vertus françaises. Je prends le terme dans le sens de Flaubert ; à peu près seulement, pas tout à fait, parce que Flaubert, faute d’éducation chrétienne, ne voyait peut-être pas la source du mal. Le bourgeois, en effet, c’est le contraire du mystique, c’est l’homme qui n’a pas le sens de la grandeur.

Ce serait peu de chose s’il manquait seulement de goût esthétique. Sous ses apparences craintives, le bourgeois est affamé de domination. C’est un despote, qui veut faire de son ventre l’idole de l’univers. Il ne sait pas donner. Il a peur de l’Amour, qu’il croit une contrainte, alors qu’il est une libération. Il ne sert pas ; il emploie le monde à sa consommation personnelle ; il se ligue pour rassasier ses appétits. S’il est avide de considération (des honneurs, non pas de l’honneur), s’il se conforme « aux usages », c’est parce que considération et usages sont des signes de reconnaissance et de ralliement entre associés qui s’épaulent en vue d’un profit commun. La vanité sert la richesse et réciproquement.

Aujourd’hui, tout le monde est bourgeois ou aspire à le devenir. Sauf quelques rares individus, suspects à tous, les moins compris, les moins pardonnés. Il y a les bourgeois de la finance, de la politique, de la littérature. Il y a les ouvriers bourgeoisement syndiqués pour la conquête d’avantages très matériels. Il y a aussi les chrétiens bourgeois.

Bien entendu, ils n’ont de chrétien que le nom. Mais c’est déjà trop. Ils trouvent leur plus parfaite expression dans quelques chapelles d’Amérique où l’on enseigne que Jésus-Christ fut un excellent homme d’affaires et que Dieu regarde d’un œil favorable la multiplication des dollars. On en rencontre beaucoup ailleurs qui considèrent leur confrérie comme une société de secours mutuels et de protection contre les risques de l’au-delà. Au prix de quelques aumônes, de quelques façons qu’ils ont usurpées à l’Église, ils se classent dans une catégorie estimable, qui leur donne du crédit dans le présent et de la sécurité pour l’avenir.

Il y a aussi beaucoup de prêtres vertueux mais vulgaires, qui pratiquent petitement la vertu 98, non par amour, mais par habitude. Comment dispenseraient-ils l’huile aux fidèles, eux qui en ont à peine pour leur lampe ?

« La religion est de moins en moins connue dans l’esprit vivant de ses dogmes, et ceux qui la pratiquent, le font souvent d’une façon si matérielle qu’ils en dégoûtent les autres 99. »

« ... Quand ceux qui doivent enseigner le peuple ne savent trop souvent que de mémoire les choses de la foi, il ne faut pas s’étonner de la prodigieuse ignorance du troupeau... »

« ... Eh oui, la lettre seule, le formalisme, le pharisaïsme souvent. Il ne faut pas s’étonner, après cela, si le catholicisme a perdu tant de batailles 100. »

Qui parle ainsi, avec l’accent des prophètes irrités ? C’est Louis Le Cardonnel, après Léon Bloy.

Ceux qu’il rudoie de la sorte avec colère, ce sont les sépulcres blanchis, les pharisiens, les tièdes que Jésus a réprouvés. Ce sont ceux qui se tiennent clos, hostiles, dans leur citadelle, où n’entrent pas les pauvres, à cause de la contagion. Ceux qui séparent. Parce que la lettre n’est que le signe d’une solidarité temporelle, qui est désunion.

Ce sont les morts qui ensevelissent les morts 101.

Et puis, il y a ceux qui ont gardé la lumière.

Au chœur du temple, les saints, qui portent les péchés du monde, les souffrants, « ceux qui ont eu leur pleine charge et, sans la lâcher, se sont couchés dessus pour mourir 102 » ; les saints victorieux et les saints enfants, comme le Curé de Campagne de Bernanos ; et les bons pécheurs, ceux qui ne sont pas satisfaits, et qui pleurent leur misère sur le cœur de Dieu.

Et puis encore, sur les frontières de l’Église, ceux qui n’ont pas trouvé la porte, ou ceux qui n’osent pas entrer, et qui baisent en tremblant les franges du manteau du Christ. Ceux qui, détournés par l’éducation moderne de l’immense pensée chrétienne, sans lectures, sans instruction religieuse ou réduite à quelques rudiments abstraits qui ne résisteront pas aux vents du siècle, livrés à toutes les fumées de l’orgueil, à tous les mirages de la puissance, ont pourtant recueilli partout avec amour les échos affaiblis, les images décolorées de la foi toujours vivante qu’ils portaient en eux. Ceux qui cherchent en gémissant sans savoir qu’ils ont trouvé, et qui ont besoin d’espérance. Ceux qui aiment le Christ non à la lettre, mais en esprit et en vérité, et qui, dit Daniel-Rops, « témoigneront peut-être de ce qu’ils ne sauront nommer ». « Ceux en qui, dit Louis Artus, sommeillait mais vivait quelque chose de trop, les ardents et les excessifs ; car leurs ardeurs, c’était le désir de Dieu, c’était le besoin de Dieu ; et le “trop”, c’est le nécessaire. »

De ceux-là, quelques-uns sont bien malades. Mais ce sont eux les vivants.

 

Louis Le Cardonnel les connaît bien : ce sont ses compagnons de pèlerinage ; il a pratiqué leur voie ; elle va loin parfois, il en sait quelque chose. Ces hommes de désir formeront peut-être le meilleur levain de l’Église. Il faut seulement faire cesser quelques équivoques, réduire quelques malentendus. Il faut « adapter la théologie ».

Il ne sert de rien d’agiter l’épouvantail du faux mysticisme, qui se distingue du vrai assez clairement, nous l’avons montré à la suite du Baron Seillière, d’Henri Bremond et de maints docteurs, comme la volonté de puissance se distingue de la charité. Même chez les égarés, même chez Rousseau, à plus forte raison chez de moins impurs, malgré d’incalculables erreurs, tout n’est pas criminel. On y sent passer un souffle d’amour qui vient des collines célestes. À se montrer si acharné envers la passion, on risque de condamner Saint Jean de la Croix ; on oublie, dirait Louis Le Cardonnel, « que la religion catholique n’est pas seulement une discipline vigoureuse pour les esprits et pour les âmes, un organisme hiérarchique immuable, un incomparable lien d’unité sociale, elle est avant tout une religion surnaturelle, une affirmation de vérités transcendantes et mystiques, une initiatrice, à une profondeur que ses fidèles dociles et trop souvent ses prêtres eux-mêmes n’ont pas l’air de soupçonner 103 ».

Ces francs-tireurs de la vérité qui se lèvent maintenant de toutes parts, et qui cherchent à s’abreuver aux eaux vives, ils n’ont pas tant besoin de scribes et de comptables, qui, suivant l’habitude des connaisseurs et des gens de métier, prennent les choses par le détour, ergotent sur les formules et chicanent sur le détail.

Les temps sont trop graves, la menace trop précise,

 

      Les temps sont arrivés des ténèbres prédites,

      La bête est déchaînée et fait la guerre aux Saints.

 

Ils ont besoin des saints, qui connaissent d’intuition la théologie mieux que les casuistes, et des poètes, au sens élevé du mot, des poètes qui, selon Mère Célestine de la Croix, tiennent des enfants et des anges ; des mystiques, qui embrassent les choses des sommets et entendent battre au fond de leur cœur le Cœur éternel.

Louis Le Cardonnel n’est pas un saint ; mais c’est un de ces hauts poètes. Il a construit sa vie et sa pensée comme un poème ou une cathédrale. (« Je ne m’absous pas, mais c’est un poème, ma vie. ») Il s’est développé hiérarchiquement, organiquement, autour d’un Principe infaillible ; il a germé en partant d’une graine, cette graine qu’il appelle la Paix, cette graine qui est Dieu. Il a grandi, il a poussé ses racines dans le terreau humain, ses branches dans l’azur céleste ; il a jeté partout ses filets pour en ramener des proies ; il n’a rien rejeté de la vie ; il a tout adopté, tout absorbé. Et tout s’est transfiguré en lui en substance idéale, en chair spirituelle.

« Le christianisme contient tout », me disait-il souvent. Et, en effet, il ne s’effrayait d’aucun enthousiasme sincère ; il ne repoussait pas les vérités égarées ; il les reconnaissait, il les rebaptisait, les lavait de leurs souillures et les ramenaient à leur demeure.

Un moine vénitien du seizième siècle a prophétisé, dit-on, la venue, à un moment critique de l’histoire, d’un grand Pontife romain qui refait l’unité des âmes par l’esprit d’amour, de vérité et de beauté, et qui tient une lyre.

J’ai cru voir dans Louis Le Cardonnel la préfigure de cet apôtre prédestiné, de ce poète libérateur.

 

Villeneuve-lez-Avignon, Le Bourg d’Hem

juillet 1936-septembre 1937.

 

 

 

Raymond CHRISTOFLOUR,

Louis Le Cardonnel, pèlerin de l’invisible,

Plon, 1938.

 

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

_______

 

PRÉFACE

INTRODUCTION

 

PREMIÈRE PARTIE

LE PÈLERINAGE

 

CHAP.           Ier. – Avant l’Ordination

    –     II. – Après l’Ordination

    –     III. – Derniers moments

_______

 

DEUXIÈME PARTIE

LE PÈLERIN

 

CHAP.           IV. – Le Révolté

    –     V. – Le Poète

    –     VI. – Le Voyant

    –     VII. – Le Docteur

    –     VIII. – Le Prêtre

 

CONCLUSION

 

 

 

 

 



1 Les pensées et les propos de Louis le Cardonnel, qui figurent en italique dans ces pages, proviennent en majeure partie de mes entretiens avec lui. J’ai utilisé, en outre, ses Poésies, ses Chroniques du Mercure de France, sa Correspondance et particulièrement ses Lettres à Mme Delzant que va réunir, je crois, Mme Savigny-Vesco ; les Propos de lui que j’ai publiés dans le Mercure de France (15 juin 1936), ceux qui ont paru dans le Correspondant (10-25 juillet 1936) ; quelques autres enfin qu’a recueillis Mme Jeanne de Flandreysy-Espérandieu et qu’elle m’a obligeamment communiqués.

2 Exactement, à Hauteville-le-Guilhard, patrie de Tancrède. Le frère de son père fut aussi quelque temps maire de Saint-Lé.

3 Lettre écrite de Valence à l’abbé Calvet en 1926 et publiée dans le Mercure de France (25 juillet 1936).

4 Il fit aussi un séjour au Séminaire de Valence.

5 On trouve aussi des vers de jeunesse de Louis Le Cardonnel dans l’Alouette Dauphinoise (1881-82).

6 6 mai 1903.

7 Joignons à ces noms celui de Joseph Parnin, professeur au Lycée de Tournon, esprit remarquable avec qui il entretint longtemps de très cordiales relations.

8 Lettre citée à l’abbé Calvet.

9 Mercure de France, 1er août 1907.

10 Voici en outre une liste de poèmes, écartés du livre des Incantations, et qui ont été imprimés ailleurs :

Le Rêve de la Reine. (Scapin, 10 janvier 1886.)

Lamentation, Sapho devant la mer. (Mercure de France mai 1890.)

Blanc linge. (La Plume, 15 mars 1891.)

Le Méchant Violon. (La Plume, 15 mars 1891.)

Le Roi de la Mer (écrit en 1887). (La Plume, 15 mars 1891.)

Tentation. (L’Ermitage, février 1892.)

À Laurent des Aulnes (a). (La Caravane, Avignon, 1890.)

(a) Pseudonyme de Daniel de Venancourt. Le même poème figure en tête du recueil de ce poète : Les Adolescents (Vanier, 1891).

Postérieurement à la publication des Poèmes (1904), les pièces suivantes, entre autres, ne sont pas insérées dans les recueils :

La Dernière plainte de Sapho (Mercure de France, 1er octobre 1909.)

L’Aube. (Le Feu, 1er décembre 1924.)

San Remo. (Muse Française, 10 décembre 1926.)

Sonnet d’Assise. (Muse Française, 10 décembre 1926.)

L’Agape. (Muse Française, 10 décembre 1926.)

Au vent du Rhône, en tête de l’ouvrage de Louis Pize : Le Rhône, de Lyon à Pont-Saint-Esprit (Grenoble, éd. Artaud, 1929). Le poème est daté de Valence 1928.

À Marche Ficin. (Correspondant, 10-25 juillet 1936.)

Strophes éparses. (Correspondant, 10-25 juillet 1936.)

À Mme Raymond Christoflour. (Correspondant, 10 août 1936.)

Épître : Échos de Santa Chiara. (Bulletin des élèves du Séminaire de Rome, octobre-novembre 1936.) Le poème est daté du 23 novembre 1903.

11 « Ses folâtreries toujours ailées et jamais impures, son paganisme tout immatériel et symbolique, voilaient mais n’étouffaient pas le catholique fervent qu’il était dans sa vie, par l’observance régulière de la religion et surtout par certains actes de charité que me raconta jadis Huysmans et qui semblaient presque d’un saint. » (Lettre à Émile Ripert.)

12 J’ai eu entre les mains quelques-uns de ces petits papiers, griffonnés au crayon et dans tous les sens. On y lit des affirmations comme celles-ci :

« Ce qui me plait dans la poésie anglaise, ce sont surtout des phrases de ce genre : “Elle jouait d’un luth aux cordes faites avec des cheveux de chanteurs morts dans les années oubliées.” »

« Dante est à lignes sobres sur fond d’or pourpre. »

« L’art d’un Dante ne garde du corps que son essence, sa forme archétypique, le corps glorieux. »

13 Il lui dédia ce « Sonnet rêvé » à la mode d’alors :

      Inhalant des parfums précieux et mystiques

      Où s’épanouit l’âme exquise de l’encens,

      Je rêve... Et dans mes yeux mi-clos et languissants

      Passe le vol traînant des heures extatiques.

14 Lettre citée à l’abbé Calvet.

15 Anecdote rapportée par G. Beaucharnp du Breuil dans les Nouvelles littéraires.

16 Rappelons que, par l’intermédiaire de Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine, et l’un des plus curieux phénomènes du Chat-Noir, Louis Le Cardonnel recueillit le manuscrit des Illuminations, de Rimbaud, et le publia pour la première fois dans la Vogue, de Gustave Kahn (1880).

17 Mercure de France, 1er août 1907.

18 Lettre citée à l’abbé Calvet.

19 Lettre citée à l’abbé Calvet.

20 Ibid.

21 Mercure de France (16 mai 1909).

22 Voir chap. VIII, Le Prêtre.

23 Elle était née en 1854. Mme Savigny-Vesco prépare un ouvrage sur Gabrielle Delzant et ses amitiés.

24 Près de la cheminée de Parays, sont gravés ces vers de Mallarmé, qui en fut l’hôte assidu durant les quatre dernières années de sa vie :

      Ici, le feu pour renaître,

      Tantôt durable ou charmant,

      Comme l’amitié du maître

      Mêle du chêne au sarment

et à la porte de la bibliothèque, du même S. Mallarmé :

      Cy gist le noble vol humain,

      Cendre ployée avec ces livres.

      Pour que toute tu la délivres,

      Il faut en prendre un dans ta main.

À Tendon, on lit à côté de quatrains de Jean Lahor et d’Adrien Remacle, celui-ci de Le Cardonnel :

      Porte, défends l’accès de cet intime Louvre,

      À ceux qui ne sont pas d’un noble songe épris ;

      Garde à jamais ce seuil du profane et ne l’ouvre

      Qu’aux loisirs des grands cœurs et des mâles esprits.

25 Aujourd’hui Mme Loviot-Delzant.

26 Voir Lettres à Mme Delzant.

27 Lettres à Mme Delzant.

28 Il fait une erreur de date. C’est sans doute en août 1894 que la scène a eu lieu.

29 Des poètes ombriens ont leur nom gravé aux Carmina Sacra : Mariano Falcinelli, Bino Binazzi, Adolfo de Bosis, Agenore et Grégorio Frangipani.

30 Excellent écrivain de langue française, dans ses Ascensions mystiques.

31 Il y reçut en 1907 la visite d’écrivains venus de France : Émile Ripert, Gabriel Faure, Edmond Pilon.

32 Il s’agit de Ultima Verba dans les Carmina Sacra.

33 En juin 1920, ses lettres lui sont adressées : poste restante, paroisse de San Sire ; puis, plus tard, via Palazzo.

34 À Paris, Éditions de la Connaissance (une plaquette de luxe) Par la suite, le poème a été inséré dans De l’Une à l’Autre Aurore.

35 Lettre à l’auteur.

36 Le poète venait de mourir dans une clinique pour laquelle il avait quitté sa haute maison de la Via Duce Macelli, près de la piazza di Spagna. M. Mignon nous a conté sa rencontre avec Louis Le Cardonnel dans cette demeure.

37 Devenue depuis Mme Émile Espérandieu.

38 Elle a épousé en juillet 1931 Émile Baumann.

39 À Vernègues, en 1930, il recevra le Grand Prix Petitdidier, de la Maison de Poésie.

40 Il s’était arrêté une première fois à Avignon, lors des fêtes en l’honneur de Pétrarque, le 7 octobre 1928.

41 Cette société, jusqu’à la mort du poète, lui vint efficacement en aide, tout en respectant sa susceptibilité ombrageuse. En 1935, elle se doubla d’une Société des Amis intellectuels de L. Le Cardonnel, dont Émile Ripert accepta la présidence et dont on m’offrit le secrétariat. Cette dernière seule subsiste, la première ayant été dissoute à la mort du poète.

42 Comoedia, 25 novembre 1931.

43 Mme Delaye, secrétaire de Mme de Flandreysy. Avec Mlle Julia Talbot, que l’abbé appelait familièrement « Sœur Julia », elle entoura le vieux poète des soins les plus attentifs.

44 Mme Jenny de la Fayette-Vétillart, la sœur du beau poète si tôt disparu, Olivier de La Fayette, et Mlle des Garets, deux hautes âmes, deux âmes de pur cristal.

45 Frappé par la beauté de cette expression, j’en ai fait part en sortant à Mlle des Garets, puis le lendemain, à Mme Vétillart et à Mme de Flandreysy qui en prit note. C’est par suite d’une erreur involontaire qu’Émile Ripert, tenu éloigné par la maladie du drame qui se déroulait au Roure, a placé ce mot au moment de l’agonie où il prend une toute autre signification.

46 J’ai compris depuis ce mot profond, en accord avec sa vision permanente de l’harmonie universelle.

47 Il ne tenait pas à ce qu’on inscrive cette qualité ; en dictant ces lignes, il ajouta ici cette réflexion : « encore bien plus chevalier du Christ ».

48 Ils sont malheureusement nombreux. Mais n’oublions pas, parmi les belles exceptions, Aurel, qui un jour s’est exprimée ainsi :

« Louis Le Cardonnel a le sens de la Croix, de son angoisse... Dieu est toujours nouveau pour lui. Il ne s’est pas accoutumé à Dieu ni à l’insulte d’être un homme. Il meurt du baiser de Dieu, mais il en meurt longtemps. Jusqu’à sa troisième jeunesse, il est resté crucifié. Louis Le Cardonnel sanctifie la perfection ; surtout il inquiète la perfection. Elle en avait besoin pour perdre sa froideur. »

49 Lire « la Vie terrible d’H. de Groux » dans le beau livre d’Émile Baumann.

50 Dans une lettre à Mme Delzant, datée du 26 juillet 1892, je trouve la même pensée sous une forme enjouée :

« ... Ne mangeons-nous pas tous les jours au restaurant du cheval ? Cela devient Pégase en nous, si nous avons une destinée. »

51 Ce principe, il l’appliquera à l’art. (Voir plus loin.)

52 Et encore :

      Un grand cœur maternel est chez les vrais poètes

      Quand vous étiez amer, je n’ai pas pu dormir.

53 Rapporté par V. Poucel dans les Études (20 juillet 1936).

54 Rapporté par Georges Barrelle dans son livre : Le Pèlerin lyrique.

55 H. BRÉMOND, Pour le Romantisme. Cf. aussi les belles pages de François d’Hautefeuille : Le Privilège de l’Intelligence.

56 Mercure de France (16 mai 1909).

57 On a fait remarquer à H. Bremond que prière et poésie étaient de natures différentes du fait que la poésie tend vers l’expression, et la mystique vers le silence. La distinction est fausse. Qui ne voit que l’expression, à son suprême degré (littérature, musique, peinture), atteint le silence qui, seul, exprime l’ineffable. En réalité, le but suprême de l’art c’est d’appeler, de réveiller chez le lecteur, par la magie de certains procédés, images, accords, etc., des silences éloquents. L’extase ne réside pas dans les mots, mais dans les silences qui les suivent et qu’ils ont suggérés.

Cette impuissance douloureuse du verbe à exprimer l’ineffable a été ressentie par Louis Le Cardonnel dès ses premiers vers.

58 Mon cœur et moi.

59 G. BARRELLE, Op. cit.

60 Corr. inéd.

61 Mercure de France (16 avril 1908).

62 Louis LE CARDONNEL.