L’institution de Lourdes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Paul CLAUDEL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA Sainte Vierge, reine de France, n’a rien de ces souverains constitutionnels qui règnent et ne gouvernent pas. Elle prend ses fonctions au sérieux et ne se laisse pas confiner dans un rôle décoratif. Pas de coin de France, au XIXe siècle où ne flotte un bout de son voile bleu. Catherine Labouré, Théodore et Alphonse Ratisbonne ne sont pas les seules âmes à qui personnellement elle ait souri son nom irrésistible. Dans la grande cohue des âmes éperdues et épaissies, des passions déchaînées, des esprits et des volontés obscurcis, elle est intervenue aux moments stratégiques, et puisque l’Écriture nous dit qu’elle est une armée, elle s’est rangée en bataille. La première fois, c’était à la Salette. Nous, les hommes (et pour savoir ce que c’est que les hommes, on n’a qu’à se souvenir de la journée d’hier et du journal de ce matin) on a vu cette mère qui n’en peut plus de chagrin et qui pleure. Ce n’est pas la faute du Bon Dieu que ce soit si terrible de se conduire comme s’Il n’existait pas ou s’Il était notre ennemi, et ça a de telles conséquences ! Est-ce que ça ne vaut pas la peine pour une mère de rompre, disons, toutes les convenances naturelles, toutes les habitudes et lois de notre habitat physique, pour avertir ces absurdes enfants qui ne savent ce qu’ils font, le mal qu’ils font et le danger qu’ils courent ? Entre le mal et eux, il y a maintenant non seulement les commandements du catéchisme, mais cette mère dont les larmes lui tombent jusqu’aux genoux. Mais il y a un autre péché que celui qui résulte de la légèreté, de la sottise, de notre faiblesse devant les tentations de l’immédiat. Il y a l’atteinte aux principes. Il y a cette attitude de rébellion qui engage d’une façon plus ou moins profonde l’intelligence et la volonté. Un mouvement, après les premières turbulences du XVIIIe siècle, dont on dirait, promu et soutenu par une science effrontée, que le triomphe, aujourd’hui menacé, a coïncidé avec d’effroyables catastrophes. Je parle de nos deux guerres et de la révolution athée du pays de Gog. C’est à travers ces tourbillons de fumée pestilentielle que nous nous rappelons l’azur et cette source miraculeuse qui jadis a jailli d’un buisson de roses.

 

L’Insensé a dit dans son cœur : il n’est pas de Dieu (ps 13, 1).

 

La manière à Dieu de prouver Son existence est d’exister. La lumière luit dans les ténèbres, dit l’Évangile de St Jean. Quand les nuages se sont accumulés à l’horizon, tout est prêt pour l’arc-en-ciel. Ainsi dans ces sombres années du siècle dernier où Renan vient d’écrire sa Vie de Jésus, quand la poussière des Révolutions se mêle à l’opaque fumée des usines, où la science fabrique ses idoles, l’horizon est devenu assez noir pour que, repoussant la lumière, il la réfléchisse. Le Dieu de David a été mis au défi. Il répond : Oh ! ce n’est pas le Sinaï ni cet éclair qui en une seconde illumine toute l’étendue de l’Est à l’Ouest ! Cela se passe dans un coin perdu des Pyrénées. Et l’intermédiaire que Dieu a choisi pour se faire entendre aux hommes, ce n’est pas Moïse flanqué d’Aaron, c’est une pauvre petite fille qui ne cause même pas français, si petite qu’on a de la peine à s’apercevoir d’elle. Et ce qu’elle a vu dans ce trou de la muraille qui depuis longtemps a perdu l’habitude de servir de parloir à la Sulamite, c’est une jeune personne habillée de blanc, avec un ruban bleu autour de la taille, les deux mains ouvertes et tendues vers nous.

Comme on a pouffé de rire dans les bureaux du Constitutionnel !

Qu’est-ce qu’elle a dit la jeune personne ?

Elle n’a rien dit. D’abord elle n’a rien dit. Elle regardait Bernadette et Bernadette la regardait.

Et alors on lui a demandé son nom. Et qu’est-ce qu’elle a répondu ?

« Je suis l’Immaculée Conception », en patois ! « Era immaculada Counceptiou ».

Voilà, elle est l’Immaculée Conception ! On en est resté béant dans les bureaux du Constitutionnel ! Tout le monde a cru d’abord qu’il s’agissait de la conception du Christ. Pas du tout ! Figurez-vous ! c’est celle de la Sainte Vierge. Les savants ont déniché cela dans le Larousse. Il paraît même que Saint Bernard et Saint Thomas d’Aquin étaient contre ! Vous parlez d’une actualité !

Tout de même, il n’y a pas au monde que les abonnés du Constitutionnel. Il y a aussi les chrétiens à qui ce mot d’Immaculée Conception dit quelque chose et qui consultent leur paroissien. À la date du 8 décembre, ils y trouvent une messe sous ce vocable et l’Épître nous présente l’étrange personnage, c’est une femme qui parle d’elle-même en ces termes :

 

Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies avant qu’Il ne fit quoi que ce soit dès le principe. J’ai été ordonnée dès l’éternité et dès les temps antiques avant que la terre ne fût. Les abîmes n’étaient pas encore et déjà j’étais conçue : les sources des eaux n’avaient pas encore jailli, les montagnes ne s’étaient pas encore affermies sur leurs masses pesantes, j’ai reçu enfantement avant les collines. Il n’avait pas encore fait la terre, ni les fleuves, il n’y avait pas de points cardinaux. Quand Il préparait les cieux, j’étais là ; quand d’un compas infaillible, Il circonscrivait les abîmes : quand Il appuyait le ciel là-haut sur son firmament et qu’Il équilibrait les eaux ; quand Il enveloppait la mer de liquides intransgressibles, quand Il posait les fondements de la terre, et moi j’étais avec Lui composant et conférant toutes choses, et je me délectais de chaque jour l’un après l’autre, en jouant sans cesse devant lui, me jouant sur le globe de la terre, et mes délices d’être avec les enfants des hommes. Et maintenant, fils, écoutez-moi ! Heureux ceux qui gardent mes voies. Écoutez l’enseignement et soyez sages et ne le rejetez pas. Heureux l’homme qui m’entend et qui ne cesse de se tenir en faction à mes portes. Celui qui me trouvera, il aura trouvé la vie et il boira à ce salut qui vient de Dieu.

Ce n’est pas à un personnage mythique, c’est à une créature vivante, historique, à Marie, que l’Église avec autorité nous invite à appliquer ces paroles formidables. C’est à elle que Dieu a pensé de toute éternité, c’est pour elle qu’il a créé le monde, c’est elle au cours des Six Jours qui se jouait devant ses yeux en mille figures. Et c’est elle une fois réalisée qu’il a chargée parmi les hommes d’une mission d’enseignement. Ne quittez pas des yeux, leur dit-elle, cette porte que je suis, ce salut que je vous apporte de la part de Dieu, cette eau vivifiante, clair filet issu d’une superposition d’abîmes, buvez-y !

Les Titans du XIXe siècle se sont exténués à nous expliquer le comment de ce monde qui nous entoure, comment le lapin s’y est pris pour s’extraire lui-même par les oreilles du fond d’un chapeau haut-de-forme. Et voici aux yeux de la petite bonne femme de Lourdes tout à coup le pourquoi qui se présente en toute innocence et simplicité. Quelqu’un. Cette robe blanche avec une ceinture bleue autour de la taille. C’est moi le pourquoi.

Saint Paul s’est exprimé fortement non pas seulement sur l’utilité, mais sur la nécessité, ce sont ses propres termes, des hérésies, la négation formant comme un écran qui oblige à se dessiner une vérité diffuse. C’est ainsi que l’apostasie du XIXe siècle a donné forme plus claire au rôle de Marie dans l’économie des desseins providentiels, exterminatrice du mensonge par le contour qu’elle donne à la vérité.

« Dieu a créé toutes choses en même temps », nous dit le Livre de la Sagesse. Marie doit sa conception immaculée au sacrifice du Calvaire, mais c’est le consentement de Marie qui en a fourni la matière, je veux dire ce sang à défaut duquel il n’y aurait pas eu de rédemption. Mais le texte du Livre des Proverbes que je viens de citer nous invite à remonter plus haut encore dans la série des causes. Dieu n’a créé le monde que pour se procurer cet être sublime qui, par l’incarnation, lui fournit les moyens de la Rédemption universelle, car il n’y a pas de créature, nous dit Saint Paul, qui, soumise à la vanité, ne le voulant pas, ne gémisse vers son Créateur dans l’espérance. La révolte des anges avait créé dans l’économie de la création un état de désordre, de porte-à-faux. Il y avait une minorité de rebelles qui s’était soustraite à l’autorité du Seigneur suprême et s’était retranchée dans un état de défi insolent. La création tout entière marquée du sceau de la souffrance et de la mort, portait l’image de cette rébellion. C’est le oui héroïque d’une créature soustraite au péché originel qui a permis la restauratio in integrum de l’ordre primitif. Le Christ est né, nous dit Saint Paul, après Isaïe, au nom de qui, ce nom qu’Il a hérité de sa mère, tout plie le genou, au ciel, sur terre et dans les enfers. La souffrance sert, la mort sert, le péché sert, l’enfer sert ? Il sert Dieu et Il sert à Dieu. Il est comme englouti dans l’expiation du Calvaire qui se prolonge dans les saints jusqu’à la fin du monde. Jésus n’anéantit pas Satan. Il lui dit : Suis-moi, vade post me, marche derrière moi. Le voici, quoiqu’il fasse, qui sert Dieu et qui sert à Dieu. Et comme Jésus est le serviteur par excellence, Marie aussi est la servante par excellence. Elle sert à Dieu, et à nous aussi, elle a donné le moyen de servir à Dieu jusqu’à la fin du monde.

Telle est la révélation de Lourdes. Mais la Sainte Vierge en nous manifestant le mystère de son Immaculée Conception a voulu aussi nous en partager le bénéfice. Cette pureté parfaite en qui elle a été conçue et qui lui a permis de s’offrir totalement à Dieu en tant que servante, ce n’est pas à elle-même qu’elle la doit. Elle a été baptisée avant sa naissance dans le sang du Golgotha. La loi du temps et de la chair, c’est celle que Satan a usurpée et c’est celle à laquelle nous renonçons solennellement au baptême. Nous aussi il s’agit de faire place, place totale à Dieu. C’est en étant rien que nous acquérons, possibilité, puissance (au sens scolastique), de tout. Nous ne sommes rien de deux manières : en tant que parcelle du temps qui n’est rien, qui est inane, un passage insaisissable, et aussi en tant que parcelle de la matière, qui également n’est rien, qui est vide. En mangeant de l’herbe, en buvant de la boue, nous avouons notre inanité temporelle, notre Inanité substantielle. Non seulement nous les avouons, nous les assumons substantiellement, nous communiquons avec elles, nous ne faisons plus qu’un avec elles, avec ce vide qui est une capacité. Venez, mon tout, me voici, qui ne suis rien.

Quand donc la Sainte Vierge invite l’Humanité à venir à Lourdes, elle l’invite comme Bernadette à manger de l’herbe et à boire de la boue, c’est-à-dire à prendre dans les eaux de l’amour un bain de néant, à nous replonger dans ces eaux baptismales qui nous purifient jusqu’à l’âme, jusqu’à cette image sacrée de Lui-même en nous que Dieu seul connaît et en qui Il Se complaît. Dieu donne rendez-vous à Lourdes pour venir au secours de Sa miséricorde à toute la misère humaine, qu’on peut bien appeler, épousée par Marie, une omnipotentia supplex. L’herbe et la boue ne sont que les symboles de cette chair précaire et souffrante dont le spectacle nous est offert dans sa pathétique majesté, et pour qu’il en émane une supplication je dirai officielle, une authentification du fumier de Job, une actualisation du Golgotha. C’est toute la race d’Adam qui vient s’embrayer dans l’espérance à ce puissant instrument que St Ignace d’Antioche appelle la machina Christi. Et ne savons-nous pas que tous nos maux physiques ne sont que l’analogie extérieure de plaies infiniment plus malignes et plus profondes qui sont nos péchés ? C’est à cette immense communion expiatoire que nous sommes invités. Venez, et enivrez-vous, mes bien-aimés ! dit la Vierge dans le Cantique (5, I). Le Seigneur n’a-t-il pas dit que quand deux ou trois consentent en Son nom, Il est au milieu d’eux pour les exaucer. Que dire quand comme à Lourdes il ne s’agit pas de deux ou trois mais de multitudes immenses qui se sont donné rendez-vous en ce lieu saint pour autre chose que pour consentir ?

 

Quelle conclusion tirer de ces méditations ?

 

La Vierge n’est pas venue à Lourdes pour en effleurer simplement le sol du bout de ses pieds nus. Pour nous servir de l’expression de St Augustin, non veniit et abiit. Elle est venue pour y constituer un établissement. (Et déplorons à cette occasion que les deux églises de ce lieu sacré soient si médiocres, si étriquées, si insuffisantes à tous points de vue, si timides, si inadéquates à leur vocation.) Lourdes est une Institution qui bientôt va compter un siècle. Dans les rapports de Dieu avec son Église, elle est devenue un organe. L’aménagement d’un contact. Un sanctuaire de fixation (comme on dit abcès de fixation) qui tire du corps de l’Humanité tout ce qui y brûle de souffrance, d’espérance et de prière. Quelque chose de constitué pas seulement pour dire mais pour montrer à Dieu qu’on n’a plus de recours qu’en Lui seul. Un endroit où l’on se met tous ensemble pour venir au secours de la miséricorde de Dieu, pour l’aider, comme dit l’Écriture, à sortir sa main droite de dessous son aisselle, et à l’étendre sur nous. Nous ne Te lâcherons pas que Tu ne nous aies bénis.

 

 

 

 

Paul CLAUDEL, 27 mai 1953.

 

Paru dans Marie en janvier-février 1954.

 

 

 

 

 

 

 

 

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