MARCEL CLÉMENT

 

ENQUÊTE

 

SUR LE

 

NATIONALISME

 

Préface de

 

JEAN MADIRAN

 

avec des réponses de

 

MAURICE BARDÈCHE – PIERRE BOUTANG – HENRI CHARLIER – V. H. DEBIDOUR – A. DE LA FRANQUERIE – FABRICIUS DUPONT – ANDRÉ DU VAL – ANDRÉ FROSSARD – RENÉ GILLOUIN – BENJAMIN LEJONNE – M. M. MARTIN – HENRI MASSIS (AVEC UNE LETTRE INÉDITE DE CHARLES MAURRAS) – JEAN PAULHAN – HENRI RAMBAUD – GUSTAVE THIBON – MICHEL VIVIER.

 

 

 

NOUVELLES ÉDITIONS LATINES

 

 

1957

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE

 

LA NATURE ET LA VOCATION

 

CE n’est point par hasard, ce n’est point par digression ou divagation qu’une enquête sur le nationalisme nous a tous conduits à évoquer les problèmes actuels dans la perspective de l’homme et de sa destinée. Le premier mot que cherche à prononcer l’homme du XXe siècle, quand il s’interroge, est le dernier mot de l’homme de tous les temps : ce Dieu qui est au bout de notre destin, à l’origine de notre vocation, à chaque pas de notre itinéraire.

Toute question conduit à Dieu. Nous aurions pu en poser d’autres ; nous en poserons d’autres ; par un autre cheminement nous trouverons la même réponse. Mais cette question-ci, celle du nationalisme, s’imposait d’abord, comme l’une des plus immédiatement et des plus visiblement dramatiques de notre siècle. Ce sont les faits qui partout posent la question nationale. L’un des principaux titres de gloire que sa propagande fit à Staline, ce fut d’en avoir écrit, et de l’avoir résolue. Il apparaît que ni la solution ni le livre ne répondaient à la question. Il apparaît aussi que la même question inquiète et trouble le monde libre. Beaucoup de Français ignorent à quel point les nationalismes, présentement et de plus en plus, ravagent le monde. C’est pourquoi ils ont quelque difficulté à comprendre que le Saint Père en ait un si grave et si explicite souci.

Il est vrai que pour beaucoup de Français le « nationalisme » est une attitude honorable, une méthode estimable : comme vous, mon cher Marcel Clément, je les ai connues « de l’intérieur ». Je sais que l’intention et l’objet de cette attitude, de cette méthode, sont d’assurer la défense de la Patrie par des arguments et des moyens politiques en accord avec la philosophie naturelle de l’homme et de la société. Que le monde soit ravagé par les nationalismes, beaucoup de Français pensent aussitôt, quand on le leur dit, que la France doit leur opposer un nationalisme au moins aussi vigoureux pour seulement survivre. Il est vrai en outre que diverses influences ou entreprises idéologiques ont retiré au patriotisme français la place qu’il devrait avoir dans l’éducation et dans la conduite des affaires, et qu’elles s’appliquent à le décourager, voire à le déshonorer. Vous répondez que la restauration du patriotisme sera l’œuvre d’un patriotisme exact, et que la violence d’une politique nationaliste privée de Dieu n’ajoute rien, mais retranche à cette œuvre de restauration.

Le patriotisme a ses lois morales, comme la guerre. Et les lois de la guerre ne sont pas seulement, il s’en faut, celles qui conduisent à la gagner. Les lois du patriotisme ne sont pas seulement, il s’en faut, celles qui se proposent d’assurer un maximum de cohésion et d’efficacité politiques à la défense de la nation. À la différence des Romains, salus populi suprema lex esto, nous ne pouvons reconnaître le salut public comme la loi suprême, eux-mêmes d’ailleurs ne la reconnaissaient comme telle qu’en des périodes exceptionnelles et limitées. Le salut public n’est même pas la loi suprême en politique, parce que la politique n’est pas autonome, mais soumise aux « valeurs absolues qui ne trouvent leur consistance réelle que dans la religion et en Dieu » (Pie XII). Les éclaircissements que vous apportez sont d’une immédiate utilité civique et nationale.

 

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Cette enquête, mon cher Marcel Clément, vous l’avez menée comme vous l’avez voulu. Je n’y ai aucune part, sauf celle de l’avoir instituée et de vous l’avoir confiée. La voici menée à bien, vous m’en demandez la préface. Je voudrais d’abord dire que j’hésitais sur le choix d’un enquêteur lorsqu’un accident – infiniment heureux en ceci – m’imposa en quelque sorte de m’en remettre au Directeur du Centre Français de Sociologie.

Votre œuvre déjà considérable n’est guère connue encore que d’un petit nombre de disciples, mais leur pensée et leur vie en ont été bouleversées. Voilà, après beaucoup d’autres, un signe important. Votre Introduction à la doctrine sociale catholique, votre Économie sociale selon Pie XII, votre Chef d’entreprise (ce dernier vous a valu des approbations qui suffisent à votre justification et, s’il le faut, à votre consolation) sont actuellement en France des ouvrages sans équivalent. Ce n’est point de ma part un jugement, mais un témoignage. Je ne vois pas où, ailleurs, le lecteur français pourrait trouver ce qu’il trouve dans ces livres. Je ne vois aucun autre auteur qui fasse entendre une voix analogue ou comparable.

Aussi, mon cher Marcel Clément, parler de votre enquête avant ou après vous ne m’apparaît nullement indispensable, sinon pour ne pas me dérober à votre invitation.

 

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Même les peuples les moins pauvres sont aujourd’hui gagnés par une grande impression de dénuement. L’on s’occupe donc beaucoup des niveaux de vie et c’est vrai que les choses viennent à nous manquer. Mais elles viennent à nous manquer en un autre sens que celui des statisticiens. Elles nous font défaut non point par leur absence, elles sont là plus nombreuses qu’en aucun temps. Seulement, elles ne rendent plus le même son. Les choses toujours renvoient à leur créateur, c’est leur immobile témoignage. Aujourd’hui nous sommes entourés de choses fabriquées par l’homme et qui renvoient à l’homme. De la civilisation agraire à la civilisation urbaine et industrielle, nous avons perdu le contact, un contact de connivence et d’habitude et d’habitat, avec la terre et les saisons, avec le temps qu’il fait et les figures du ciel. Autour de nous, dans l’usine, le bureau et la rue, nous voyons le témoignage incessant d’une industrie, celle de l’homme, et non plus la présence d’une Création, celle de Dieu.

Saint Bernard écrit quelque part que les forêts en disent plus long que les livres, et que parlent les arbres et les rochers. Et Claudel lui fait écho quand il met dans la bouche de Jeanne d’Arc la confidence que le peuplier blanc devant la maison, comme un grand prédicateur en surplis, c’est lui qui nous a tout appris. Ce n’est point littérature. Mais pour que parlent les rochers et les arbres, il ne suffit pas toujours d’aller les voir en promenade, il faut vivre avec eux, c’est-à-dire habiter. Et nous n’habitons plus avec eux. L’homme de la terre voit partout la nature des choses et la place qu’il y occupe, l’idée ne lui vient même pas d’en discourir, ni d’en « prendre conscience » au sens réflexif, c’est pour lui évidence comme le jour et la nuit et le pain quotidien. Chaque jour que Dieu lui donne est situé au point de connivence du premier et du troisième degrés d’abstraction, il est métaphysicien et poète sans le savoir et sans le dire, et se mettre à la trace de Dieu n’est pas pour lui un problème, il y est tellement qu’il ne peut guère en sortir. Le monde a vécu des siècles installé dans la Création, avec les lys des champs et les oiseaux du ciel, le figuier stérile et l’arbre qui à son fruit se fait reconnaître.

L’homme moderne parle beaucoup de la nature des choses parce qu’il ne sait plus où ni comment l’appréhender. Il vit au milieu des fabrications de l’homme, qui lui parlent de l’homme collectif et anonyme. Au témoignage immédiat de ce qui l’entoure, la loi naturelle est une loi physique, de préférence statistique. Il est homme de science physico-mathématique, il l’est par la suggestion directe des choses qu’il touche et qu’il utilise. Il ne peut aller au-delà ni ailleurs, du moins point sur son élan, il est enfermé dans le deuxième degré d’abstraction, celui qui ne débouche nulle part que sur lui-même ; pour aller ailleurs et au-delà, il faut changer de méthode et d’attitude. Le deuxième degré d’abstraction, celui du quantitatif, est bardé de frontières pour lesquelles il ne délivre aucun passeport : tandis qu’il n’est pour la pensée de frontière que théorique entre le premier et le troisième, celui des choses et celui de Dieu, ils s’épousent si bien que sans les professeurs de philosophie nous ne saurions jamais bien exactement auquel nous nous trouvons. L’homme moderne n’est plus au contact constant de la nature des choses, elle ne fait plus qu’irruption dans sa vie par évènement ou accident, la faim, le sommeil, la maladie, une naissance, une mort. Évènements humains et non plus milieu naturel. Problèmes davantage que donné. Questions occasionnelles plus qu’affirmations permanentes. La nature créée n’est plus un spectacle immédiat et le tissu visible de la vie ; mais son tissu maintenant recouvert et qu’il faut découvrir par la conscience et la réflexion. L’homme de la terre est philosophe sans le savoir et sans en avoir besoin, l’homme de la ville industrielle a besoin d’être philosophe et ne le sait pas.

Et quand il le sait, il s’épuise à tourner en rond dans sa prison, si vaste prison qu’il y tourne indéfiniment sans voir que sans cesse il revient sur ses pas, si close prison qu’il n’en peut sortir de son pas ordinaire, il lui faut trouver et il ne peut désormais trouver qu’en lui-même l’idée d’une trappe ou d’un trou dans le plafond.

 

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Pour ces motifs, et quelques autres analogues, le besoin et l’usage de la réflexion morale s’étendent constamment. Pourtant la morale naturelle est inscrite dans la Création et dans la créature, elle est de soi objet de spectacle, d’expérience, de tradition, de coutume. Mais nous avons fait tomber le rideau de nos constructions devant notre spectacle le plus naturel. Nous n’avions qu’à étendre la main pour toucher l’univers qui nous entoure ; nous sommes maintenant entourés des utilités et commodités que nous fabriquons en nombre croissant, nous ne touchons qu’elles lorsque nous étendons la main. Au lieu de sculpter la pierre, dure et qui résiste comme Dieu l’a faite, nous avons nos matières plastiques. Je répète que cela est utile et commode. Mais nous perdons l’utilité qui se trouvait dans les incommodités et les résistances de la nature. Un monde matériel qui se plie à la volonté de l’homme, ce n’est pas un sacrilège, cela n’est pas contraire à la vocation de l’homme. Seulement, un monde matériel qui se plie à la volonté de l’homme n’a plus de leçon à lui donner. Rapporté, soumis, plié à l’homme, comme il est bon qu’il le soit, il ne manifeste plus au premier regard que ce que l’homme y a mis et en a fait, la trace s’estompe qu’y avait laissée le Créateur. Nous peignons nos fresques aux murs d’une église qui était peinte déjà, sans rien enlever de ce qui y était représenté : mais nous le recouvrons et on ne le voit plus.

L’homme du XXe siècle, celui qui n’est pas paysan, ne peut plus attendre que de sa conscience et de sa réflexion ce que le spectacle du monde donnait aux hommes depuis des centaines de siècles. C’est une aventure nouvelle et périlleuse. Car sa réflexion et sa conscience sont certainement ce qu’il a de plus élevé, mais aussi de plus fragile, de plus faillible, tellement sensibles aux apparences et aux influences. Dans un univers devenu cartésien et la suite, la réflexion et la conscience sont invitées en permanence à être cartésiennes et la suite : elles devront refuser cette permanente invitation, ce qui n’est pas facile. La tentation est de rechercher surtout une conscience et un progrès de la conscience (psychologique) de ce que l’homme fabrique et de ce qu’il en éprouve ; le plus urgent besoin est une conscience morale de sa vocation. Les siècles passés, que l’on appelle les siècles de foi, ont vécu dans la familiarité des causes efficientes, la pensée tournée vers le Créateur. Aujourd’hui nous avons soif de finalité, pas plus qu’hier sans doute, mais plus consciemment, et nous appelons la Vertu d’Espérance. Ce qui ne change rien à la religion, car l’Espérance est l’œuvre de la Foi. Mais, dans la pensée des hommes qui cherchent et tâtonnent, l’accent tonique se déplace.

 

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Nous avons modifié le visage de la nature et l’aspect des choses, et nous sommes partis pour les modifier bien plus encore. Le risque que nous avons assumé sans le savoir est que Je spectacle des choses nous parle moins de Dieu et davantage de nous. Et elles ne rendent plus un son pur, parce qu’elles rendent ce que nous leur avons donné. Il nous semble qu’elles font un murmure grandissant : « Eritis sicut dii. » Un murmure adressé à celui qui les a refaites, à l’homme collectif, à la classe, à la nation, et nous traduisons ce murmure en termes d’indépendance, d’autonomie, de souveraineté. Le murmure des choses sorties du Créateur, avant que nous les ayons remaniées, nous parlait sans cesse de leurs limites et des nôtres, et tout nous apparaissait limité. Nous ne pensons plus aujourd’hui aux limites que comme à une succession d’obstacles qu’indéfiniment nous franchissons, et cela est vrai dans l’ordre des œuvres du deuxième degré d’abstraction. Par quoi la recherche de l’absolu, indéracinable du cœur de l’homme, se transforme en construction d’absolutismes d’ailleurs multiples et contraires.

Pour l’homme personnel, pour la classe sociale, pour la nation, il n’est d’indépendance, d’autonomie, de souveraineté que limitées. Parce que l’indépendance, l’autonomie, la souveraineté sont des biens, nous les voulons absolues. Démarche même de l’idolâtrie où, comme le dit Henri Rambaud, ce n’est pas l’idole qui est suspecte, mais l’idolâtre qui est excessif. Et naturellement irascible ; il croit que l’on veut détruire son idole, alors que lui seul la détruit par définition : en la faisant ce qu’elle n’est pas. On veut au contraire en sauver la réalité en maintenant sa relativité. Quand on montre que l’indépendance, l’autonomie, la souveraineté – celles de la personne, celles de la classe sociale, celles de la nation – quand on montre qu’elles sont par nature limitées, on ne les supprime pas, on ne les offense point, bien plutôt on les rétablit dans leurs conditions d’existence. Cela est vrai moralement ; cela est vrai pratiquement : on aura toujours des guerres sociales et des guerres nationales, et d’inexpiables divisions à tous les niveaux, et des destructions sans fin, dans la mesure où l’on n’acceptera point des « limitations de souveraineté », comme on dit et comme on a raison de dire. Disant « limitation », on évoque une décision, une construction, une libre initiative plutôt qu’une simple reconnaissance de ce qui est : ce n’est pas faux. Là comme ailleurs, nous n’avons plus seulement à recevoir, accepter, suivre une nature des choses qui nous serait simplement donnée, nous avons à la retrouver et en un sens à la refaire, l’ayant défaite ou camouflée.

 

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Nous sommes plus « moraux » en notre propos que ne le furent les hommes d’autrefois ou de naguère, et qu’on ne nous avait appris à être. Ce n’est point par soudaine concession aux moralismes individualistes d’hier ou d’avant-hier, que l’on eut raison de refuser. C’est en considération des exigences d’aujourd’hui et de demain. Il est bon que plusieurs générations aient, contre des moralismes sans foi ni loi, sans feu ni lieu, réappris à voir dans le spectacle de la nature des choses une première indication de leur vocation. Mais ce n’est pas notre faute si le spectacle de la nature des choses nous est progressivement ôté par une industrie humaine qui, d’ailleurs, n’est pas en soi condamnable. Par un mouvement inverse dans sa démarche plus que contraire dans sa signification, c’est la conscience de notre vocation qui peut désormais nous rendre attentifs et fidèles aux inscriptions de Dieu, recouvertes par les nôtres, dans la nature des choses et des êtres.

 

Jean MADIRAN.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

LES ORIGINES DE L’ENQUÊTE

 

 

 

I. – LE MESSAGE PONTIFICAL DE NOËL 1954

 

 

 

La question du nationalisme, que les évènements ont posée depuis les accords de Genève, en 1954, avec une urgence extrême, n’a pas alors été, en France, l’occasion d’une véritable prise de conscience du nouvel aspect de l’évolution idéologique face à laquelle nous avions à choisir. La chute de bien-Bien-Phu induisit davantage à un renouvellement des hommes d’État qu’à une réflexion critique sur les notions d’État et de société des États. Pourtant, les évènements étaient lourds de signification. Ils manifestaient le succès universel d’une philosophie politique qui a déjà coûté beaucoup de sang, en un siècle et demi. On ne tue pas une idée à coups de canon. La vérité seule peut confondre l’erreur. Face aux explosions soudaines des nationalismes, en Asie et en Afrique, la France, le monde entier avaient besoin d’une doctrine susceptible de fournir des normes sûres à l’action politique. Le venin de l’internationalisme marxiste sollicitant les chrétiens dans le moment même où la stratégie marxiste exaspérait les nationalismes, la confusion des esprits demandait une parole autorisée.

Ce fut le Pape qui la prononça. Il le fit en sa qualité de Docteur commun de l’Église Universelle, dans le cadre du magistère ordinaire. À l’occasion du Message radiophonique que depuis son accession au Souverain Pontificat, le Pape Pie XII a accoutumé de donner chaque année, comme la profonde pensée du Père à la famille humaine, il traita de la question du nationalisme. Après avoir montré que la société moderne coexistait dans la crainte, Pie XII montra qu’elle coexistait aussi dans l’erreur : dans le domaine de l’économie et dans le domaine plus délicat encore, de la politique et de la vie nationale.

Le Chef de l’Église s’exprimait dans les termes suivants :

 

« Mais, dans un autre domaine, encore plus délicat que celui de l’économie, l’erreur est partagée par les deux parties coexistant dans la paix froide : il s’agit du domaine concernant les principes qui font leur propre unité. Tandis que l’une des parties fonde sa forte cohésion interne sur une idée fausse qui va jusqu’à léser les droits primaires humains et divins, mais qui se révèle efficace ; l’autre, oubliant qu’elle possède déjà en elle une idée vraie et qui a fait ses preuves avec succès dans le passé, semble au contraire s’orienter vers des principes politiques qui sont de toute évidence destructeurs de son unité.

Pendant la dernière décade, celle de l’après-guerre, un grand souffle de rénovation spirituelle soulevait les âmes : unifier fortement l’Europe, à partir des conditions naturelles de vie de ses peuples, dans le but de mettre un terme aux rivalités traditionnelles qui les opposaient l’un à l’autre et d’assurer la commune protection de leur indépendance et de leur développement pacifique. Cette noble idée n’offrait pas de motif de plainte ou de méfiance au monde extra-européen dans la mesure où celui-ci regardait l’Europe d’un bon œil. On était en outre persuadé que l’Europe trouverait facilement en elle-même l’idée animatrice de son unité. Mais les évènements qui ont suivi et les récents accords qui ont, croit-on, ouvert la voie à la paix froide, n’ont plus comme base l’idéal d’une plus large unification européenne. Beaucoup estiment, en effet, que la haute politique s’oriente à nouveau vers un type d’État nationaliste, fermé sur lui-même, concentrant ses forces et instable dans le choix de ses alliances, qui, de ce fait, n’est pas moins pernicieux que celui qui fut en honneur au siècle dernier.

On a trop vite oublié l’énorme accumulation de sacrifices de vies et de biens extorqués par ce type d’État, ainsi que les charges économiques et spirituelles écrasantes qu’il imposait. Mais le fond de l’erreur consiste à confondre la vie nationale au sens propre avec la politique nationaliste : là première, droit et gloire d’un peuple, peut et doit être développée ; la seconde, source de maux infinis, ne sera jamais assez rejetée. La vie nationale est, de sa nature, l’ensemble actif de toutes les valeurs de civilisation qui sont propres à un groupe déterminé, le caractérisent et constituent comme le lien de son unité spirituelle. Elle enrichit en même temps, par sa contribution propre, la culture de toute l’humanité. Dans son essence, par conséquent, la vie nationale est quelque chose de non politique ; c’est si vrai que, comme le démontrent l’histoire et l’expérience, elle peut se développer côte à côte avec d’autres, au sein d’un même État, comme elle peut aussi s’étendre au delà des frontières politiques de celui-ci. La vie nationale ne devint un principe dissolvant pour la communauté des peuples que lorsqu’elle commença à être exploitée comme moyen pour des fins politiques, à savoir quand l’État dominateur et centralisateur fit de la nationalité la base de sa force d’expansion. On eut alors l’État nationaliste, germe de rivalités et source de discordes.

Il est clair que si la communauté européenne poursuivait dans cette voie, sa cohésion deviendrait, bien fragile, en comparaison de celle du groupe qu’elle a en face d’elle. Sa faiblesse se révélerait à coup sûr le jour d’une future paix destinée à régler avec prudence et justice les questions encore pendantes. Qu’on ne vienne pas dire que dans les circonstances nouvelles le dynamisme de l’État nationaliste ne représente plus un péril pour les autres peuples, du fait qu’il est privé, dans la majorité des cas, d’une véritable force économique et militaire ; en effet, le dynamisme d’une imaginaire puissance nationaliste, même exprimé par des sentiments plus que manifesté par des actes, choque également les esprits, alimente la méfiance et le soupçon dans les alliances, et il empêche la compréhension réciproque et par suite la collaboration loyale et l’aide mutuelle, ni plus ni moins que s’il était appuyé sur une effective puissance.

Qu’adviendrait-il ensuite, dans ces conditions, du bien commun qui devrait rassembler les divers États dans l’unité ? Quelle pourrait être l’idée grande et efficace qui les rendrait fermes dans la défense et actifs pour un commun programme de civilisation ? Certains veulent voir cette idée dans un refus unanime du genre de vie attentatoire à la liberté, propre à l’autre groupe. Sans doute l’aversion pour l’esclavage est-elle chose importante, mais c’est une valeur négative, incapable de stimuler les âmes à l’action avec la même efficacité qu’une idée positive et absolue. Cette dernière pourrait être, au contraire, l’amour de la liberté voulue par Dieu et accordée aux exigences du bien général, ou bien l’idéal du droit naturel comme base d’organisation de l’État et des États. Seules ces idées spirituelles et d’autres semblables, que déjà depuis de nombreux siècles s’est acquis la tradition de l’Europe chrétienne, peuvent soutenir la comparaison, elles pourraient même l’emporter, dans la mesure où elles seraient vivifiées, sur l’idée fausse, mais concrète et puissante, qui assure apparemment, et non sans le secours de la violence, la cohésion de l’autre groupe : l’idée d’un paradis terrestre, réalisable dès que pourrait s’instaurer une forme déterminée d’organisation sociale. Pour illusoire qu’elle soit, cette idée réussit à créer, au moins extérieurement, une unité compacte et dure, et à être acceptée par des masses incompétentes ; elle sait entraîner ses adeptes à l’action et les vouer au sacrifice. La même idée, au sein de la formation politique qui l’exprime, donne aux dirigeants une forte puissance de séduction, et aux membres l’audace de pénétrer comme avant-garde jusque dans les rangs de l’autre camp.

L’Europe, au contraire, attend encore que se réveille sa propre conscience. Entre temps, pour ce qu’elle représente comme sagesse et organisation de vie associée et comme influence de culture, elle semble perdre du terrain en bien des régions de la terre. En vérité, un tel repli regarde les fauteurs de la politique nationaliste, qui sont contraints de reculer devant des adversaires ayant adopté leurs propres méthodes. En particulier chez quelques peuples considérés jusqu’à présent comme coloniaux, le processus d’évolution vers l’autonomie politique, que l’Europe aurait dû guider avec prévoyance et attention, s’est rapidement transformé en explosions de nationalisme avide de puissance. Il faut avouer que ces incendies imprévus, au détriment du prestige et des intérêts de l’Europe, sont, au moins partiellement, le fruit de son mauvais exemple.

S’agit-il seulement d’un désarroi momentané pour l’Europe ? En tous cas, ce qui doit demeurer et qui sans aucun doute demeurera, c’est l’Europe véritable, c’est-à-dire cet ensemble de toutes les valeurs spirituelles et civiles que l’Occident a accumulées en puisant aux richesses de chacune des nations qui le composent, pour les répandre dans le monde entier. L’Europe, selon les dispositions de la divine Providence, pourra être encore génératrice et dispensatrice de ces valeurs, si elle sait reprendre conscience de son caractère spirituel propre et renoncer à la divinisation de la puissance. De même que, dans le passé, les sources de sa force et de sa culture furent éminemment chrétiennes, elle devra, si elle veut retrouver la base et le lien de son unité et de sa vraie grandeur, se décider à revenir à Dieu et aux idéals chrétiens. Et si ces sources semblent en partie desséchées, si ce lien menace d’être rompu et le fondement de son unité brisé, les responsabilités historiques ou présentes retombent sur les deux parties qui se trouvent actuellement affrontées dans une peur mutuelle et angoissée.

Ces motifs devraient suffire aux hommes de bonne volonté, dans l’un et l’autre camp, pour désirer, prier et agir, afin que l’humanité soit délivrée de l’ivresse de la puissance et de l’hégémonie, et que l’Esprit de Dieu soit le souverain maître du monde, dans lequel, un jour, le Tout-Puissant Lui-même n’a pas choisi d’autre moyen de sauver ceux qu’Il aimait que de se faire faible Enfant dans une pauvre crèche. “Parvulus enim natus est nobis et filius datus est nobis, et factus est principatus super humerum ejus.” » (Is. IX, 6 ; cf. Intr. IIIe Messe de Noël).

 

Il y avait, dans ce document, matière à de graves réflexions dans l’ordre de la philosophie politique. N’apportait-il pas, aux Français, comme à d’autres peuples, l’occasion d’un utile examen de conscience ?

Qu’est devenue la France, pour nous ? Trop longtemps, elle s’est présentée aux uns comme un impératif catégorique, aux autres comme une étape dépassée. Trop longtemps, le nationalisme, et l’internationalisme ont faussé les termes du problème politique en opposant deux solutions inspirées, finalement, d’une même erreur.

Les uns mettent l’accent, au nom du patriotisme, sur les valeurs politiques de la Cité. Les autres, soucieux d’universalisme et d’évangélisation, tendent, sinon à nier ces valeurs, tout au moins à les mettre en accusation. Les passions s’affrontent plus que les intelligences ne méditent. Mais les divisions entre Français, les tiraillements entre chrétiens restent immuables, nul ne songeant sérieusement à réviser ses positions propres, et chacun restant conscient, au surplus, du contrepoids nécessaire qu’elles représentent.

La présente enquête sur le nationalisme est née de la volonté de tenter un effort pour sortir des termes conventionnels du conflit.

Elle a eu pour thème un article que nous avons publié, dans le numéro de mai 1956 de la revue Itinéraires. Voici le texte de cet article :

 

 

 

 

II. – L’ARTICLE THÈME DE L’ENQUÊTE

 

PIE XII ET LE NATIONALISME

 

 

À l’occasion des deux derniers messages au monde rédigés par le Saint-Père, une orientation précise a été donnée aux chrétiens sur la question du nationalisme. Devant la douloureuse crise intérieure qui se dessine actuellement en France, crise qui aboutit, parfois, à mettre en accusation toutes les formes de piété nationale, il semble opportun de se retourner vers les orientations précises qui nous sont données par le magistère ordinaire de l’Église, pour les recevoir, les méditer, et les appliquer, au mieux de notre jugement, à nos responsabilités civiques les plus urgentes.

 

 

I. – DÉFINITIONS

 

La crise intellectuelle contemporaine se manifeste, entre autres, dans le domaine de la langue. Nous assistons à une détérioration du vocabulaire et nous voyons les mots employés les uns pour les antres. L’État, la nation, la patrie sont ainsi trop souvent confondus. La confusion s’aggrave, lorsqu’elle porte non plus sur ces réalités elles-mêmes, mais sur des représentations intellectuelles de valeur fort inégale : l’étatisme, le nationalisme, ou sur une vertu, le patriotisme.

Efforçons-nous de définir ces diverses notions.

a) L’État est une institution naturelle. Il désigne parfois la société politique – ou société civile – considérée en même temps que l’autorité légitime qui la gouverne. Tantôt encore, il désigne l’institution gouvernementale elle-même, le Pouvoir, abstraction faite de la multitude des familles qui constitue la Société civile. Dans les deux cas, la notion d’État désigne une institution naturelle profondément ordonnée au bien commun.

b) L’étatisme, lui, n’est pas une institution naturelle. C’est un système d’organisation sociale qui fait reposer sur l’État des responsabilités d’initiative que la loi naturelle attribue aux personnes, aux familles, aux municipalités, aux professions, ou à d’autres libres groupements.

c) La Nation ne se confond pas avec l’État. L’État est une réalité politique. La Nation ne se confond pas avec une organisation juridique de familles poursuivant le bien commun sous l’autorité du gouvernement. Elle apparaît comme une communauté de valeurs spirituelles, morales, culturelles. « La vie nationale est de sa nature l’ensemble actif de toutes les valeurs de civilisation qui sont propres à un groupe déterminé, le caractérisent et constituent comme le lien de son unité spirituelle. Elle enrichit en même temps, par sa contribution propre, la culture de toute l’humanité. Dans son essence, par conséquent, la vie nationale est quelque chose de non-politique ; c’est si vrai que, comme le démontrent l’histoire et l’expérience, elle peut se développer côte à côte avec d’autres, au sein d’un même État, comme elle peut aussi s’étendre au delà des frontières politiques de celui-ci 1. »

Le cas de la nation française illustre parfaitement cette définition. D’une part, la nation française s’étend largement au delà des frontières politiques de la France. L’existence, par exemple, d’une « action nationale » au Canada français en témoigne. N’est-ce pas S. E. Maurice Roy, archevêque de Québec, qui affirmait devant M. Vincent Auriol, alors Président de la République, que la mission des évêques de Québec avait été, depuis les origines, « d’assurer la croissance d’une nouvelle nation chrétienne et française ». D’autre part, dans ces conditions, il est clair qu’au Canada, cette nation française se développe côte à côte avec une nation anglaise au sein d’un même État, l’État canadien, et que les Canadiens français tiennent également à être des citoyens du Canada et à être des membres de la nation française.

d) Dans ces conditions, qu’est-ce donc que le nationalisme ? C’est, selon l’enseignement de Pie XII, « l’erreur qui consiste à confondre la vie nationale au sens propre avec la politique nationaliste ; la première, droit et gloire d’un peuple, peut et doit être développée ; la seconde, source de maux infinis, ne sera jamais assez rejetée... La vie nationale ne devint un principe dissolvant pour la communauté des peuples que lorsqu’elle commença à être exploitée comme moyen pour des fins politiques, à savoir quand l’État dominateur et centralisateur fit de la nationalité la base de sa force d’expansion. On eut alors l’État nationaliste, germe de rivalités et source de discordes 2 ». L’Allemagne hitlérienne illustre à merveille cette définition, ainsi que tous les États qui ont fait du vieux « principe des nationalités » le ressort de leur impérialisme.

e) Quant à la Patrie, elle semble désigner une réalité moins déterminée que l’État et même que la nation. Littéralement elle désigne la terre des Pères. « Nos parents en vivaient, nous en vivons par eux ; ils nous confient à elle en nous confiant à l’existence. Elle nous domine pour autant que nous en sommes partie ; elle nous est bienfaisante dans une mesure difficilement assignable. Elle appelle donc, elle aussi, la piété, ayant tous les droits d’une mère 3. »

La Patrie se définit donc comme le milieu de vie à l’égard duquel nous avons une dette qui relève de la vertu de piété, vertu, on le sait, annexée à la justice. On parlera, dans ces conditions, de la petite patrie, pour parler d’un pays, ou d’une province. On parlera de la Patrie de façon plus courante, en désignant par là la société politique à l’égard de laquelle on a une dette. Mais on pourra avec plus de vérité encore parler de la Patrie du Ciel, de ce sein du Père auquel les baptisés que nous sommes sont appelés comme vers le parfait milieu de vie, lorsque seront réalisés les nouveaux Cieux et la nouvelle Terre 4.

f) Il en résulte que le patriotisme, en dépit de son suffixe, ne peut en aucune manière être mis sur le même pied que l’étatisme ou le nationalisme. L’étatisme et le nationalisme sont des systèmes intellectuels. Ils sont des idoles fabriquées par les hommes et adorées par eux. Le patriotisme est une vertu naturelle, que le chrétien, lui, doit pratiquer dans la grâce, et donc de façon surnaturelle. De notre patrie, en effet, spécialement de la société politique, nous recevons tant et de si diverses façons qu’il n’est pas possible de rendre tout ce que nous recevons. C’est pour cela que nos devoirs vis-à-vis de notre patrie ne relèvent pas immédiatement de la vertu de justice, qui requiert que l’on rende tout ce qui a été reçu, ou son équivalent. Ils relèvent de cette justice déficiente, qu’est la piété filiale, vertu qui règle notre activité à l’égard de ceux qui, au-dessous de Dieu, sont excellents par rapport à nous, mais auxquels néanmoins nous ne pouvons que payer de manière incomplète ce que nous en avons reçu, et cela, selon la nature et la raison elles-mêmes.

 

 

II. – LES DEUX « NATIONALISMES » FRANÇAIS

 

Les lignes qui précèdent constituent un exposé de l’enseignement traditionnel de l’Église concernant la société politique et la vertu de patriotisme, et aussi de l’enseignement plus récent de Pie XII concernant la vie nationale et le nationalisme. Il nous reste maintenant à examiner au milieu de quelles circonstances cet enseignement nous est donné et les conséquences pratiques qu’il comporte pour nous.

Il nous est impossible, dans le cadre d’un article, de suivre dans le détail les aspects divers que le nationalisme français a pu revêtir, spécialement depuis ses origines jacobines. Toutefois, bien qu’au prix d’un schématisme un peu rigoureux, il n’est pas impossible de distinguer deux grandes formes du nationalisme français. Sous ce nom, en effet, on a vu, depuis la révolution française, les idées de gauche et les idées de droite promouvoir leurs idéologies contradictoires.

 

A) Le nationalisme jacobin. Le mot nation, est ancien. Toutefois, il se colore au moment de la révolution française d’une teinte populaire. Lorsque les jacobins crient : « Vive la nation », c’est pour exalter la liberté du peuple contre le pouvoir royal. Dans cet esprit, le nationalisme se présente comme une tradition qui attache aussi étroitement que possible la vie nationale à une forme déterminée de l’idéal politique. Quelle était cette forme déterminée de l’idéal politique ? On est d’abord tenté de répondre : la forme populaire de gouvernement, c’est-à-dire la république. Mais il faut reconnaître que cette réponse est incomplète. La substitution de la république à la monarchie n’a pas été l’essentiel de ce qu’on nomme la révolution française. Elle n’a pas été principalement le passage d’une forme politique raisonnable à une autre forme politique également conforme à la raison et simplement considérée comme plus adaptée aux circonstances nouvelles. Le bouleversement qu’apporte la révolution française est autrement profond. Il porte atteinte au droit naturel lui-même.

L’autorité royale venait de Dieu. Pour que la révolution française puisse être réduite à une simple révolution politique, il aurait fallu que les révolutionnaires affirment que l’autorité républicaine, désignée par le peuple, venait aussi de Dieu. Ce ne fut pas le cas. La république, depuis cent cinquante ans en France, n’a pas été seulement, en fait, l’affirmation de la souveraineté populaire comme mode d’exercice de l’autorité, mais aussi l’affirmation de la souveraineté populaire comme source ultime, comme fondement suprême de l’autorité. Finalement, ce qu’a apporté la révolution française, c’est moins la forme républicaine du gouvernement que l’affirmation de la laïcité absolue de l’État, par suite d’une conception erronée de la liberté de conscience, elle-même fondée sur un postulat rationaliste et individualiste.

Nous pouvons alors atteindre dans son fond même l’erreur du nationalisme de la tradition de « gauche ». Il consiste dans l’exploitation des valeurs nationales par une politique idéologique qui substitue le peuple à Dieu, et qui affirme que l’autorité vient du peuple alors que nous savons que toute autorité, même républicaine, vient de Dieu. La guerre d’expansion idéologique faite à l’Europe par les révolutionnaires exprime ce nationalisme-là.

 

B) Le nationalisme intégral. Sans que l’on puisse établir une symétrie parfaite entre la tradition nationaliste de droite et la tradition nationaliste de gauche, il faut néanmoins reconnaître qu’avec Charles Maurras a été formulée une doctrine qui, fort opposée à la précédente, n’en est pas moins du point de vue chrétien insuffisante. Ce que Maurras apporte, en effet, sous le nom de nationalisme intégral, c’est une doctrine qui regroupe des éléments divers et qu’il importe de distinguer.

 

1. – En premier lieu, la pensée de Charles Maurras contient l’affirmation du patriotisme au sens naturel du mot, c’est-à-dire des devoirs de piété que nous avons à pratiquer vis-à-vis de la France en tant qu’elle est notre patrie.

 

2. – En second lieu, Charles Maurras entend établir par l’expérience historique que les valeurs nationales de la France ne peuvent être respectées que dans le cadre d’un régime politique : la monarchie.

 

3. – Enfin, en raison même de son agnosticisme, Maurras ne peut pas affirmer l’origine divine de l’autorité.

Cette position spéciale du nationalisme intégral résultant du patriotisme et de l’agnosticisme de Charles Maurras aboutit à deux conséquences contradictoires :

D’une part, elle fait de Maurras le défenseur des valeurs sociales les plus certaines du point de vue du droit naturel, celles que Pie XII énumérait à Noël : « La famille et la propriété, comme facteurs complémentaires de sécurité, les institutions locales et les unions professionnelles et finalement l’État 5. » L’auteur de L’Enquête sur la Monarchie affirme ces valeurs non pour des raisons chrétiennes, mais pour des motifs inspirés de ce qu’il nommait « l’empirisme organisateur ».

D’autre part, cette défense des institutions en accord avec le droit naturel n’était pas fondée sur l’affirmation antécédente d’un Dieu Créateur, Auteur de cet ordre, mais sur un impératif politique que Maurras ne pouvait pas, intellectuellement, soumettre à la suprême majesté de Dieu et de Sa loi. Ainsi, nous retrouvons dans le nationalisme intégral la même erreur que dans le nationalisme jacobin. Toutefois, la laïcité du nationalisme jacobin est une conséquence désirée et volontaire DU rationalisme. La laïcité du nationalisme intégral est une conséquence douloureuse et regrettée D’UN agnosticisme. La soumission à Rome, et la levée de l’interdit en 1939, l’attestent. Il en résulte que le nationalisme jacobin conduit à exclure Dieu comme source et fondement de la vie sociale, alors que le nationalisme intégral souffre plutôt d’ignorer Dieu comme fondement du droit et de l’autorité, – et recherche, tantôt dans l’orgueil, tantôt dans la soumission, à affirmer en conclusion des valeurs politiques compatibles avec les prémisses de l’enseignement de l’Église.

 

 

III. – PATRIOTISME CHRÉTIEN ET OPTIONS POLITIQUES

 

Nous sommes maintenant en mesure de comprendre le motif le plus profond de la condamnation que Pie XII a portée contre le nationalisme. Ce motif, c’est finalement le même que celui qui inspire la condamnation du racisme, du socialisme ou de l’absolutisme d’État. Pie XII l’a expliqué lui-même dès la première Encyclique de son règne, Summi Pontificatus : « Considérer l’État comme une fin, à laquelle toutes choses doivent être subordonnées et orientées ne pouvait que nuire à la vraie et durable prospérité des nations. Et c’est ce qui arrive soit quand un tel empire illimité est attribué à l’État, considéré comme mandataire de la NATION, du peuple, de la famille ethnique ou encore d’une classe sociale, soit quand l’État s’arroge cet empire en maître absolu, indépendamment de toute espèce de mandat 6. »

Sans doute, beaucoup de catholiques ont pu se dire nationalistes sans pour autant tomber dans l’erreur que Pie XII définit sous ce nom. Cela conduit à nettement dissocier trois choses :

1. – La vertu de patriotisme, dont la Sainte de la Patrie demeure le parfait modèle chrétien, et qui, aujourd’hui comme hier, reste non seulement un droit, mais un devoir, et un grave devoir de conscience. Son Éminence le Cardinal Grente vient de le rappeler dans une Lettre Pastorale dont le titre est pour nous l’expression même de ce devoir : « Aimer et servir la Patrie ».

2. – L’exercice d’une saine liberté civique nous conduit à préférer une des formes politiques conformes à la raison, comme plus particulièrement adaptée à notre pays. Sous ce rapport, il s’agit d’un jugement prudentiel et, de ce fait, il est permis entre chrétiens de différer d’opinions. Ces opinions, d’ailleurs, s’opposeraient moins vivement si les catholiques voulaient bien se mettre d’accord sur le point qui suit, au niveau de la doctrine politique.

3. – Le point fondamental qui nous interdit d’être nationalistes, au sens défini par Pie XII, c’est la nécessité de ne pas considérer l’État politique comme le mandataire de la nation, ou ce qui revient au même, à ne pas faire de la nation la base d’une politique absolutiste, intérieure ou extérieure. Or c’est là nécessairement l’une des erreurs où l’on tombe dès que l’on cesse d’affirmer en doctrine que l’État comme tel est, par nature, soumis à Dieu et à sa loi : « La vraie notion de l’État est celle d’un organisme fondé sur l’ordre moral du monde ; et la première tâche d’un enseignement catholique est de dissiper les erreurs, celles en particulier du positivisme juridique qui, en dégageant le Pouvoir de son essentielle dépendance à l’égard de Dieu, tendent à briser le lien éminemment moral qui l’attache à la vie individuelle et sociale 7. »

C’est en ces termes que doit être posé le problème dans toute son ampleur. Dès lors, nous sommes tous convoqués à l’examen de conscience. C’est légitimement que les anciens nationalistes intégraux sont attachés aux institutions sociales fondamentales : « La famille et la propriété, comme facteurs complémentaires de sécurité, les institutions locales et les unions professionnelles, et finalement l’État. » En tant que chrétiens ils doivent renoncer à affirmer ces valeurs dans le cadre d’un nationalisme, c’est-à-dire comme servantes ordonnées à la seule valeur politique de la nation. C’est d’abord par obéissance à la volonté divine qu’ils affirment ces valeurs, et en cherchant à les promouvoir non pas dans l’abstrait d’une conception intellectuelle, mais dans le concret d’une vie évangélique vécue par la grâce de Dieu.

D’autre part, c’est légitimement que les nationalistes de tradition jacobine, – et qui se fondent encore plus ou moins consciemment sur le principe des nationalités – affirment, en accord souvent avec les précédents, qu’il convient de respecter les aspirations nationales que l’on voit se développer aujourd’hui en divers points du monde. En effet, « chez quelques peuples considérés jusqu’à présent comme coloniaux, le processus d’évolution vers l’autonomie politique, que l’Europe aurait dû guider avec prévoyance et attention, s’est rapidement transformé en explosions de nationalisme avide de puissance 8 ». Toutefois le respect des aspirations nationales ne saurait aller jusqu’à l’approbation du nationalisme. Cette distinction qui résulte immédiatement de l’enseignement de Pie XII est fondamentale. En effet, deux nations peuvent développer harmonieusement leurs valeurs originales dans la compréhension et même dans la complémentarité. Deux nationalismes, au contraire, ne peuvent que s’affronter et se nier mutuellement. C’est cette logique interne du nationalisme qui fait que l’on constate parfois aujourd’hui, spécialement chez les nationalistes français « de gauche », une adhésion si totale aux nationalismes indochinois ou africains, qu’ils en viennent à se conduire comme des ennemis de leur propre pays et à présenter le patriotisme français comme un péché.

Au terme de cette étude, nous croyons donc pouvoir conclure que la condamnation du nationalisme par Pie XII nous conduit comme chrétiens, – quelles que soient par ailleurs nos options, républicaines ou monarchistes, – à réaffirmer en doctrine la souveraineté de Dieu sur la société, comme position commune de base, et aussi les exigences morales – en morale chrétienne – de la vertu de patriotisme. Si de tels fruits d’unité résultent de la soumission de tous les fidèles au magistère de l’Église, ils compenseront largement le sacrifice que peut représenter pour plusieurs l’abandon du nationalisme, – du mot, et, s’il y a lieu, de l’erreur elle-même.

 

 

 

 

III. – LES BUTS DE L’ENQUÊTE

 

 

Au moment même de la publication de cet article, la revue « Itinéraires » ouvrait une enquête sur la position que nous avions formulée. Elle le faisait dans les termes suivants 9 :

 

« Cette enquête est ouverte à tous les écrivains catholiques, quelles que soient leurs positions politiques, et à tous les écrivains dits de « droite », qu’ils soient catholiques ou non.

Nous en attendons d’abord – c’est notre premier objectif – un inventaire des positions actuelles à l’égard du nationalisme. Cet inventaire est fait dans la liberté et dans l’objectivité : les écrivains qui viennent exposer leur avis dans le cadre de cette enquête n’adhèrent pas pour autant à l’ensemble des positions d’ITINÉRAIRES sur tous les sujets, et inversement ils n’engagent pas la revue, s’exprimant sous leur responsabilité. (...)

Ceux qui se disent eux-mêmes « nationalistes », et qui mènent une action politique sous cette dénomination, il nous a paru normal de les interroger les premiers : le jour même de la parution de l’article de Marcel Clément, nous les avons invités à bien vouloir nous dire ici même leur pensée. (...)

 

*

*     *

 

L’inventaire des positions actuelles étant notre premier objectif, le second est de provoquer, s’il se peut, un progrès de la réflexion.

Un tel progrès de la réflexion est susceptible de contribuer à une RESTAURATION DE LA VERTU DE PATRIOTISME, vertu naturelle et vertu chrétienne aujourd’hui terriblement troublée, contrecarrée, désorientée et même combattue au sein du catholicisme français : c’est le P. Ducatillon qui le dit 10 : il dit même, rejoignant notre propos, que cette crise du patriotisme a pour origine l’influence du marxisme sur ceux qui se considèrent eux-mêmes comme « l’aile marchante de l’Église ».

 

*

*     *

 

Marcel Clément tirera les conclusions de cette enquête lorsque la publication des réponses sera terminée.

 

Tel était le propos initial de l’enquête. Ses buts étaient précis. Ils le sont restés, et ont été, croyons-nous, atteints. Toutefois, notre propos s’est trouvé, du fait des circonstances, et aussi de la nature des problèmes intellectuels soulevés par l’enquête, singulièrement élargi.

En juin 1956, la revue « Les libertés françaises », dirigée par M. François Daudet, publiait un article de M. M. Paquet intitulée « Physique sociale et libre arbitre ». Dans cet article, l’auteur argumentait contre la thèse développée déjà dans notre « Économie sociale selon Pie XII » où nous avons affirmé que les sciences sociales sont des sciences morales. Se faisant le défenseur de la « Physique sociale » de Charles Maurras, l’auteur de cet article nous mettait dans l’obligation de justifier sous de nouveaux rapports la thèse établie précédemment par nous.

Dans le même temps parvenaient à « Itinéraires » les premières réponses à l’enquête sur le nationalisme. Par une rencontre singulière, la plupart des réponses adressées par des disciples de la pensée politique de Charles Maurras s’appuyaient, comme on le constatera, sur l’affirmation de la « Physique sociale » et de « l’empirisme organisateur » formulés par le maître du nationalisme intégral.

Il devenait évident que la connexion intellectuelle qui reliait le nationalisme intégral et la physique sociale était trop profonde, – trop essentielle pour que l’on puisse formuler des conclusions à l’égard du premier sans établir nos positions en face de la seconde. Force était donc d’intégrer comme étude latérale, mais indispensable à cette enquête, l’étude du positivisme dans les sciences sociales.

 

*

*     *

 

La structure de cet ouvrage résulte de ces diverses circonstances.

On trouvera, dans une première partie, « Les réponses faites à l’enquête ». Elles apportent l’inventaire des positions actuelles à l’égard du nationalisme. Nous tenons ici à exprimer notre gratitude à tous ceux qui ont accepté le dialogue souvent amical, passionné parfois mais toujours courtois auquel ils avaient été invités par Jean Madiran, directeur de la revue « Itinéraires ».

En annexe à cette première partie, nous avons reproduit les commentaires qui ont été publiés dans la presse quotidienne et hebdomadaire, ou dans les revues, sur l’enquête d’« Itinéraires ». On y trouvera aussi l’article de M. Meriadec Paquet qui formule, dans toute son étendue, le problème de la physique sociale.

La seconde partie de cet ouvrage pose la question fondamentale du positivisme dans les sciences sociales. Le positivisme juridique conduit à la négation théorique du fondement divin de l’ordre social comme le nationalisme conduit à la négation pratique de la Paternité de Dieu sur la famille des nations. Les deux études qui constituent cette deuxième partie, sont étroitement liées. La première répond aux objections qui nous ont été faites dans « Les Libertés françaises » par M. M. Paquet. La seconde élargit le débat pour mettre en évidence que le positivisme, dans la mesure où il inspire et la droite, et la gauche, est l’erreur commune, dans le domaine des sciences sociales, à laquelle il faut renoncer, si l’on veut vraiment travailler à l’unité des catholiques de France.

La troisième partie apporte les conclusions de l’enquête. Elle développe, en premier lieu, les exigences chrétiennes de la politique naturelle, et répond, en second lieu, aux objections concernant la question du nationalisme. Il nous a semblé, enfin, indispensable, pour insister sur le caractère positif des conclusions, de commenter les pages inoubliables que le pape Pie XII a consacrées à la vocation de la France.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

LES RÉPONSES

 

À

 

L’ENQUÊTE

 

SUR LE

 

NATIONALISME

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE D’HENRI MASSIS

 

 

LETTRE À JEAN MADIRAN

SUR LE SUJET DU NATIONALISME

 

C’est vers les plages lointaines du passé que me reconduit l’enquête dont les pages de Marcel Clément sur le nationalisme sont aujourd’hui l’objet, et c’est à un débat rétrospectif qu’en l’occurrence elle m’invite. La même enquête, qui fit un certain bruit à l’époque, fut, en effet, ouverte il y a plus de trente ans par Maurice Vaussard dans la revue Les Lettres que dirigeait alors Gaétan Bernoville ; il m’avait convié à y prendre part, mais la réponse que je lui destinais n’a jamais paru jusqu’ici. Bonne occasion de la sortir du vieux dossier où elle dormait depuis 1923, puisqu’aussi bien la voilà redevenue actuelle, et qu’elle me semble toucher au vif de la question, tant parce qu’elle contenait en elle-même que par les objections qu’y fit Charles Maurras et gui me déterminèrent à ne la publier point. Voici donc, un peu jaunies par le temps, les pièces du débat : et d’abord le texte inédit de ma réponse à Maurice Vaussard :

 

25 août 1923.

 

Vous voulez bien me presser de répondre à votre enquête sur le Nationalisme et vous ajoutez pour m’en convaincre : « Je tiens à votre participation à l’enquête... »

D’où vient donc que ma réponse vous semble si nécessaire ? Serait-ce parce que vous savez mon attachement à une doctrine de politique française qui se définit « nationaliste » et que certains, toujours prompts à enrôler la théologie au service de leurs passions, voudraient convaincre d’hérésie ?

Je puis donc là-dessus, et sans avoir reçu mandat de personne, vous donner proprio motu mon opinion, mon opinion de catholique et de Français – de nationaliste français.

Et d’abord d’où vient ce mot de nationalisme ? Je crois pouvoir fixer son origine. Nous croyons communément que Maurice Barrès en est l’inventeur, et c’est un fait qu’il a le premier formulé, en la nommant, la doctrine qui provoque aujourd’hui votre enquête. Mais quelque chose me disait qu’il n’était point de chez nous, ce mot-là. Littré n’en donnait aucun exemple : je voyais bien pourquoi Barrès, Maurras, tant d’autres à leur suite, l’employaient et sachant leur juste répugnance à user de ces affreux mots en isme dont le XIXe siècle a revêtu ses successives idolâtries, je m’expliquais à moi-même qu’ils ne faisaient en somme qu’amputer, pour lui ôter son virus, le mot d’internationalisme, mot et doctrine qui avaient depuis longtemps des théoriciens et des adeptes. Assurément ne nationalisme n’est rien d’autre, dans leur vocabulaire comme dans leur pensée – que l’antithèse, l’antidote de l’internationalisme patricide. Mais internationalisme, le mot et la chose, nous venaient d’Allemagne : nationalisme aussi. Et la première fois qu’on le rencontre en notre langue, c’est – je vous livre ma découverte – sous la plume du jeune Renan, du Renan des Cahiers de jeunesse, du Renan de 1846, ivre de Fichte, de Hegel, de Schleiermacher et qui venait de pénétrer dans la philosophie allemande « comme dans un temple ». Je n’ai point la référence sous la main, mais vous trouverez le mot à cet endroit des Cahiers où le néophyte déclare qu’il « vendrait la France aux Cosaques pour une découverte importante dans l’ordre de la philologie... » Singulière coïncidence. Or, Renan, en employant ce vocable, le traduisait, l’empruntait à ses « chers penseurs allemands ». Nationalisme, nationalismus, la filiation est évidente : évident aussi que c’est une hérésie comme tout ce qui nous vient d’Outre-Rhin en fait de philosophie, de politique ou de théologie, qu’il s’agisse de kantisme, de socialisme ou de modernisme. Et nul besoin d’une Encyclique pour condamner le nationalisme : il est condamnable – il est condamné par ceux-là même qui se sont servis de ce mot allemand faute d’en avoir un autre à opposer à cette doctrine allemande : l’internationalisme, autre hérésie.

Qui emploie, d’ailleurs, le mot de « nation » ? C’est Fichte dans ses fameux Discours et non point un Barrès qui rassemble les énergies morales et intellectuelles de son temps sous le signe de la patrie. Qui emploie le titre d’Histoire de la nation française, le républicain Hanotaux et non pas le monarchiste Jacques Bainville qui intitulera la sienne Histoire de France tout simplement. Je crois précisément qu’un seul homme – et sans équivoque – peut se servir de ce mot de nation, et c’est le Roi de France, en qui vit la nation, qui l’a reçue de Dieu en partage, qui en est comptable devant lui. Pour nous, nous avons une patrie, une patrie temporelle – et ce mot établit un rapport juste, conforme à la nature des choses, un rapport de paternité : la terre où ont vécu nos pères. Un patriote, au sens exact du terme, ne peut pas être hérétique : il obéit au quatrième commandement : Tes père et mère honoreras... Mais faire de la terre où nous sommes nés (nati) une terre élue, et de cette élection tirer une doctrine qui, sous prétexte d’investiture particulière, nous donnerait dans le monde un rôle, une mission, au nom de laquelle nous croirions pouvoir opprimer, subjuguer d’autres peuples – c’est cela le nationalisme, au sens propre, au sens étymologique et germanique du terme : l’Allemagne, Christ des nations. Mais on entend tout autre chose quand on dit, par exemple, de la France qu’elle est la fille aînée de l’Église : cela vaut au sens mystique et dans la mesure où notre patrie s’est acquise par les mérites, les vertus, la sainteté de ses fils et de ses princes, aux yeux du Christ, des grâces spéciales et des faveurs divines ; elle ne peut y trouver d’elle-même nul droit à prétendre sur aucun autre peuple ; et si le Père commun des fidèles donne aux œuvres qu’elle produit devant la Chrétienté cet hommage de sa tendresse et de sa dilection, il faut, à coup sûr, l’entendre spirituellement. Il ne s’agit, au reste, que de vocation chrétienne, – et d’une sorte de précellence dans ce rôle d’apôtre, de témoin qui est dévolu aux nations comme aux individus.

Mais voici que j’emploie ce mot de nation à propos des grandes familles spirituelles qui relèvent du commandement de l’Église : c’est que je le crois, en ce sens, parfaitement légitime ; en tant que nés (nati) par notre baptême, en Jésus-Christ, et par là membres de son Église, et incorporés à elle par la confession de notre foi, nous faisons partie réellement de ces nations chrétiennes fédérées sous un chef universel qui est à Rome. Il n’y a qu’un seul nationalisme qui tienne, comme il n’y a qu’une seule internationale qui tienne, et tous deux sont l’aspect d’un même pouvoir et d’une même doctrine, celle de l’Église catholique, apostolique et romaine. « Allez et prêchez toutes les nations en mon nom et au nom de mon Père qui est dans les Cieux. » Un roi seul peut ainsi s’adresser aux Nations et c’est le roi du Monde, Notre-Seigneur Jésus-Christ – tout de même qu’il n’y a qu’un roi – et consacré de droit divin – qui puisse parler au nom de la Nation qu’il a très chrétiennement prise en charge, par la grâce de Dieu.

Ces considérations vont, je le crains, sembler bien « inactuelles », et sans doute certains vont-ils songer au théocratisme de Joseph de Maistre. Mais l’Église n’a pas souci de l’actualité, ou plutôt elle ne se laisse pas déranger par elle. Elle ne fait pas de ce que l’actualité suggère une vérité ou de ce qu’elle méconnaît une erreur ; elle est essentiellement réaliste, comme nous aimons à dire aujourd’hui, en ce sens qu’elle se fonde sur ce qui est éternellement et non pas sur ce qui n’a pour s’imposer que le fait d’être un fait. Elle distingue entre ce qui est réellement, et ce qui n’est que par abus, par idéologie, par fausseté, ce qui, aux yeux de sa philosophie même, n’a pas d’être ; et pour en juger elle possède seule le critérium du vrai et du faux, du bien et du mal, autrement dit de ce qui est et de ce qui n’est pas, de ce qui doit être et de ce qui ne doit pas être, moralité et vérité, politique et théologie, n’ayant qu’un seul et même principe transcendant. Bref, elle distingue entre les idées fausses et les idées vraies, entre les réalités bonnes et les réalités mauvaises, entre les faits légitimes et les faits illégitimes.

Le nationalisme au sens propre et étymologique du mot, tel que je le définissais plus haut, ce nationalisme-là peut bien être un fait – elle le condamne implicitement en ce que ce fait conduit à s’entre-dévorer les hommes, et que c’est au nom du principe des nationalités, de leur développement et de leurs besoins ou de la supériorité de telle nation sur telle autre que se sont commis toutes les injustices et tous les crimes qui, depuis plus d’un siècle, ont ensanglanté la terre. Elle le condamne comme doctrine, parce qu’elle a horreur de l’idéologie ; le « nationalisme » en soi, ce fruit théorique de la pensée allemande, est de l’idéologie et une idéologie meurtrière, inventée par un peuple blasphémateur qui, lui, ne se croyait pas le fils aîné de l’Église, mais le peuple-Dieu, et l’idéologie révolutionnaire – la nôtre, celle de 93, celle qui fomenta dans le monde le trouble nationalitaire – était, elle aussi, une manière de contre-Évangile, et l’on sait que « l’Évangile rendu absolument naturel (et donc absolument corrompu) devient un ferment de révolution d’une virulence extraordinaire ». L’Église, en tout cas, sait cela – car pareille à l’épouse attentive, elle a précisément pour mission de veiller à ce que rien ne vienne corrompre le levain dont elle a la garde. Dans ce nationalisme-là, elle distingue un mysticisme dévié, la notion corrompue de cette grande vérité que chaque « nation » doit ici-bas témoigner pour la gloire de Dieu – ce qui ne veut pas dire qu’aucun peuple puisse jamais se croire l’instrument de Dieu pour imposer sa propre loi par l’injustice et la violence.

On a, je le reconnais, un peu abusé pendant la grande guerre du Gesta Dei per Francos et de tous ces rapprochements qui tendaient à identifier la cause des Alliés et celle des Croisés. Ce fut l’origine de bien des confusions qui, en fait, profitèrent surtout à l’idéologie wilsonienne, à une conception hérétique de la Justice et du Droit, ces « vertus chrétiennes devenues folles », comme dirait Chesterton. Péguy lui-même, notre cher Péguy, n’a-t-il pas un peu forcé les interprétations mystiques ? Et pourtant il ne parlait jamais de nationalisme, il ne se disait point nationaliste : et songeant à la France, il songeait à la Chrétienté. J’entends bien que, dans un sens, il n’y a que des guerres religieuses et que tout catholique français s’est alors senti en quelque sorte le soldat de la civilisation chrétienne contre l’hérésie germanique. Mais nous ne pouvions prétendre que le Chef de l’Église universelle identifiât notre cause à celle de la Chrétienté tout entière. Les plus téméraires d’entre nous ne se fussent permis que de formuler un vœu : celui de voir le Père de la Catholicité rappeler l’enseignement doctrinal dé l’Église sur la guerre ; et à l’entendre définir à nouveau, après tant de Conciles et de Docteurs, la notion de guerre juste et de guerre injuste, nous nous fussions sentis confirmés dans notre cause. Nul ne souhaitait davantage : mais – encore que nous, catholiques français, y eussions trouvé réconfort – une nouvelle Encyclique était-elle vraiment nécessaire ? Tout l’enseignement de l’Église n’était-il pas là, évident et sûr, illustré par la longue tradition théologique ?... Il en va pareillement aujourd’hui du nationalisme. On voit bien l’intérêt que les Internationalismes rouges, verts ou bleus, trouveraient pour leur propre idéologie à ce qu’une Encyclique vînt condamner le « nationalisme », car le résultat qu’ils cherchent, c’est un renforcement de l’internationalisme. Ces deux hérésies sont également suspectes à l’Église, l’une et l’autre sont, par avance, condamnées. Elles substituent aux vérités vivantes qui ne peuvent se concilier que dans l’unité catholique, deux idolâtries également faiseuses de désordre.

Et voilà pour la doctrine. Mais, me direz-vous, ne continuez-vous pas néanmoins à vous dire, vous et vos amis, nationalistes, ne faites-vous pas profession de cette théorie que Maurras lui-même définit le nationalisme intégral ? Nous y voilà, car je sens bien que c’est à ce nationalisme-là que songent certains de vos interlocuteurs. Mais ils pourfendent un adversaire qui n’existe pas et ils donnent de grands coups d’épée dans le vide.

Dans tout ce qu’a écrit Maurras, je ne vois guère qu’une seule expression qui pourrait nous sembler suspecte, à nous autres catholiques d’abord – et c’est une magnifique image de poète, un beau cri d’amour, tel qu’on en trouve chez le très chrétien Ronsard et dans ces « humanistes dévots » chers à Henri Bremond : cette métaphore imprudente, vous la connaissez comme moi, c’est quand Maurras nous parle de la Déesse France... Oh ! le beau nom et qui montre bien de quelle passion se nourrit la Muse de celui que certains ne tiennent que pour un aride logicien... Comme le dit notre Pascal : « La netteté d’esprit cause aussi la netteté de la passion. C’est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu’il aime. » Mais il serait sans doute facile de montrer que cette « idole » maurrassienne n’a rien de commun avec Isis ou Osiris, ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, et que « la déesse France » n’est que l’appellation lyrique, énamourée, d’une réalité naturelle et bienfaisante : notre patrie 11. Mais laissons au païen Maurras son ivresse ; accordons même aux docteurs pointilleux que c’est là du « paganisme », et abattons l’idole pour nous souvenir que notre France a été vouée à la Vierge Marie, par le vœu de Louis XIII que l’Église nous rappelait naguère...

Est-ce là tout ? Je cherche et ne trouve nulle part ailleurs à me rebeller. J’ai dit pourquoi Maurras, après Barrès, avait usé de ce méchant mot de nationalisme – et que ce fut d’abord pour l’opposer à cette chose méchante et qui a nom l’internationalisme, et qui vit toujours, sous un masque rouge ou sous un masque blanc. Remarquez que ce mot il ne l’emploie jamais absolument pour lui donner une valeur théorique, philosophique. Et je crois bien pouvoir vous dire qu’il tient le nationalisme en soi pour une chose absurde, une « nuée », une entité vide de sens et par là même dangereuse. « Je ne sais pas ce que c’est que le nationalisme en soi, fait-il, je sais ce qu’est le nationalisme français, et par là j’entends non pas tant un système que le traitement nécessaire au salut de la France, à telle époque de son histoire, étant donné certaines conditions de sa vie politique, bref une méthode de redressement, un enseignement d’expérience et de mémoire susceptible de la replacer dans le sens de sa continuité ; et c’est à cela que nous nous appliquons. » Nous ne sommes donc pas ici dans l’abstrait, dans le métaphysique, mais dans le physique, dans la politique, dans une science du réel, du contingent, ou certain relatif est parfaitement acceptable ; sans doute y faut-il des principes, et pour appliqué qu’il soit à la réalité française, Maurras n’en néglige pas d’autant les leçons de son vieux maître Aristote... Doctrinaire, il l’est dans la mesure où il se définit monarchiste : et le nationalisme intégral n’est rien d’autre qu’un De Monarchia à l’usage des Français d’aujourd’hui, car, comme je le disais plus haut, c’est dans la personne du roi que pour nous, catholiques et Français nationalistes, l’idée de la nation s’intègre, s’incarne, devient une idée juste, une réalité bonne : et le nationalisme français ne saurait être que le monarchisme, la fidélité aux rois qui ont fait la France, qui en ont fédéré les familles, avec la grâce de Dieu. Ceux d’entre nous qui ne sont pas monarchistes ne peuvent se dire intégralement nationalistes 12 : leur prétendu « nationalisme » est une vérité diminuée, désintégrée. J’accorde qu’elle est immédiatement moins dangereuse que l’internationalisme qu’ils combattent, mais s’il développait toutes ses conséquences logiques, l’« égotisme national » serait susceptible d’engendrer d’autres désordres...

Pour me résumer, je dirai donc que nous ne faisons pas profession de « nationalisme en soi », ce qui serait « hérétique », mais que nous sommes des nationalistes français, c’est-à-dire des Français convaincus par l’expérience et la raison que le retour à la monarchie peut seul guérir la France des maux dont elle souffre sous un gouvernement qui lui est étranger, en droit comme en fait. Nous accordons, dis-je, que certains se prétendent nationalistes et utilisent telle ou telle vérité particulière du nationalisme français pour s’opposer à l’internationalisme d’origine germanique, et c’est tout. Catholique, nous ne saurions être suspect d’hérésie en professant ce nationalisme-là. Puisse ce mot de nationalisme retourner un jour dans les Universités allemandes où il a été forgé ; ce jour-là, nous nous dirons, comme nos pères : les sujets du Roi très chrétien. Il n’y aura plus de nationalisme français : il y aura la monarchie française. En attendant, nous sommes catholiques et nationalistes français.

 

Ce texte, je l’avais d’abord soumis à Jacques Maritain qui m’en avait écrit, le 11 septembre 1923 : « Je pense beaucoup de bien de votre réponse à Vaussard. C’est tout à fait le biais par lequel à mon avis, il fallait aborder la question. Vous prenez l’équivoque à la gorge ; c’est excellent. » Pour désarmer l’adversaire, ne point le laisser user et abuser du mot nationalisme, j’avais feint, en effet, de le lui abandonner d’abord pour mieux faire tête ensuite, et cela par une sorte de jeu chestertonien que Maurras, lui, ne devait pas apprécier. Il trouvait dangereuse la manœuvre et dès qu’il eut communication de ma réponse, il m’écrivit :

 

 

13 septembre 1923.

 

                  Mon cher ami,

 

Une lettre remplacera difficilement une conversation. Cependant voici les graves objections que, pour ma part, je fais à la position ainsi prise... Elle met tout le nationalisme français en posture d’hérésie et d’erreur. Et pour quels motifs ! Je vois l’intérêt électoral, intellectuel, intentionnel de vos adversaires. Je ne vois ni le vôtre, ni le nôtre. Vous réduisez le front sans y être obligé. Pardon de vous parler si vivement et si vite. Mais voyez : la distinction entre patrie et nation, patriotisme et nationalisme, ne tient pas. Le culte de la patrie est le respect, la religion de la terre des pères ; le culte de la nation est le respect et la religion de leur sang. Nation n’est pas un mot révolutionnaire : « À la gloire de la Nation », dit Bossuet dans son discours de réception à l’Académie française. Patriotisme convenait à Déroulède parce qu’il s’agissait de reprendre la terre. « Nationalisme » convenait à Barrès et à nous parce qu’il s’agissait de défendre des hommes, leur œuvre, leur art, leur pensée, leur bien, que l’invasion juive, métèque et métèque nordique, métèque protestante, menaçait spécialement. Il faut se reporter à cette époque de 1885-1895-1900 non pour excuser, mais pour expliquer et comprendre le mouvement de défense nécessaire et indispensable. Il ne s’agissait pas seulement de répondre à l’internationalisme, mais aux autres nationalismes. Dans une Europe où tous les peuples maximaient, systématisaient, canonisaient leur droit à la vie et la prétention de chacun à tout dominer, une France sans nationalisme eût été et serait gravement menacée et compromise, parce que démantelée. – À mon sens, il ne faut pas distinguer entre nation et patrie ; tout le mal que vous pensez de l’une retomberait sur l’autre, tout le bien qui justifie patrie pourra justifier nation ; l’un et l’autre par définition ressortissent au IVe commandement, qui n’a jamais signifié pourtant que l’on doit voler et assassiner pour honorer ses père et mère. À mon avis, il faut distinguer non entre la patrie et la nation, mais entre les patries diverses et les diverses nations. Toutes ont quelque droit. Elles n’ont pas toutes le même droit. L’antiquité, le bon usage de la vie, les services rendus au genre humain et à l’esprit humain créent en faveur de celle-ci ou de celle-là un privilège plus ou moins étendu. Je ne sais pas ou je sais mal ce que c’est que « les patries » ; « la patrie » en général comporte un sentiment et un devoir qui, tous deux, peuvent être fort circonscrits. Mais la patrie française, c’est autre chose, et ce bien défini ne va pas sans exiger des sacrifices définis, à sa mesure, à sa profondeur, donc immenses.

L’Allemagne, l’Italie, occupées, opprimées, ont eu à s’occuper de leur condition nationale avant nous, dont la nationalité jaillissait naturellement de l’œuvre des rois, séculaire. On comprend que nationalismus ait paru d’abord en Allemagne. Soyez sûr qu’en des circonstances historiques différentes, c’est dans les Cahiers de Bossuet et non de Renan, que vous découvririez le premier usage du nationalisme.

Notre asservissement intellectuel et moral au XIXe siècle exigeait ce redressement. Il a eu lieu où il devait. Nous n’en pouvons avoir ni regret ni repentir, et j’estime que nous aurions tort de céder à des fantômes surtout agités par la petite bande qui rédige Les Lettres...

Je vous serais reconnaissant de soumettre ce point de vue à Maritain. Je crois qu’il a senti un peu le malaise que j’éprouve, mais naturellement moins vif. Je vous l’expose tel quel, afin que vous voyiez plus nettement mon état d’esprit. Il y aurait sans doute beaucoup à dire encore... Ceci ne vise que l’ensemble et le ton. Il me semble, en effet, que, avec une position légèrement modifiée, presque tout ce que vous avez écrit servirait...

 

Charles MAURRAS.

 

 

Je crus néanmoins devoir renoncer à répondre à l’enquête de Vaussard et je mis, en fin de compte, ces deux pièces dans un tiroir, où elles sont restées depuis 1923 13... Si je reviens sur cette vieille histoire, c’est qu’elle me semble propre à éclairer le débat que vous ouvrez. Je me bornerai à y ajouter quelques remarques complémentaires à l’adresse de Marcel Clément. D’une manière générale, il me semble, dans son ardeur à faire le théologien (nous avons tous passé par là), il me paraît, dis-je, confondre l’ordre des moyens au temporel et l’ordre des fins au spirituel. En parlant de la « laïcité du nationalisme intégral » et en le jugeant là-dessus, il se place d’emblée au sommet de la hiérarchie des fins spirituelles, alors que Maurras ne situe sa doctrine qu’en fonction d’une hiérarchie des réalités naturelles où la nation occupe une place éminente. Faute d’un absolu d’amour dont jusqu’au seuil de l’autre vie la privation lui fut si douloureuse, Maurras s’était voué à la défense de ces réalités finies que sont la patrie, la nation française, et c’est sur celles-ci que s’est réglé son nationalisme, ce nationalisme profondément humain, profondément pacifique, gardien de nos vies et du sang français. Jamais il n’a fait de la nation un absolu métaphysique, ni la « base d’une politique absolutiste, intérieure ou extérieure », car il n’a jamais considéré « les institutions sociales fondamentales comme des valeurs ordonnées à la seule valeur politique de la nation ».

C’est que le nationalisme français n’a rien d’un système : il a eu à se définir non pas théoriquement, mais en fonction d’une situation historique donnée qui contenait en puissance les dangers que dénonce justement aujourd’hui S.S. Pie XII. Ces dangers, Maurras a été l’un des premiers à les nommer : « Nous sommes entourés de nationalismes : nationalismes européens, nationalismes asiatiques, nationalismes américains, et nous tâterons bientôt du nationalisme africain », écrivait-il, il y a trente ans. Et à ces nationalismes dynamiques, agressifs, déréglés, Maurras opposait alors « le nationalisme purement défensif, conservateur, statique des Français » : « Le peuple français, précisait-il, est le moins nationaliste de tous les peuples, parce qu’il est de tous le plus anciennement achevé, le plus spontanément uni en corps de nation. »

Maurras n’en déplorait pas moins que « l’estime due aux communications naturelles des hommes » eût, dans le dur temps présent, à souffrir des mesures de conservation et de défense auxquelles nous a contraints l’état du monde où nous vivons. « C’est le malheur des siècles et la suite funeste de nos révolutions qui ont voulu que, de nos jours, les nations deviennent des intermédiaires inévitables pour ces rapports humains qui, sans elles, s’effondreraient », disait-il en 1918 dans la préface de son livre Le Pape, la guerre et la paix (p. VI). Et parlant des « dures inventions du jour », pareilles à ce qu’elles furent jadis au temps des migrations médiques, puis germaniques, Maurras ajoutait non sans tristesse : « Je ne dis pas qu’elles sont douces, ni pures de maux. Je dis qu’à leur succès s’attache le destin de l’homme. Elles sont bonnes, comparées à ce qui, sans elles, serait 14. » Et voilà ce qui donne tout son sens à cette phrase de Maurras, écrite en 1912, et que je ne me lasse pas de citer : « C’est, quand on y songe, une extrémité odieuse et abominable qu’il ait fallu susciter un état d’esprit nationaliste pour permettre la défense de la nation. »

Cela, hélas, n’a pas cessé d’être nécessaire.

 

Henri MASSIS.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE GUSTAVE THIBON

 

 

 

Montréal, Toussaint 1956.

 

             MON CHER MADIRAN,

 

J’aurais voulu répondre avec le meilleur de moi-même à votre enquête sur le nationalisme. Mais la vie que je mène en Amérique – où j’ai trop à faire en trop peu de temps – ne me laisse ni le temps ni le recueillement nécessaires à ces nobles exercices de la pensée.

Au reste, qu’aurais-je d’essentiel à ajouter à la lumineuse analyse de Marcel Clément ? La vision catholique de la cité des hommes s’y déploie avec toute son ampleur et toute sa fermeté. On peut approfondir ou nuancer, on ne peut pas contredire...

Le seul point où je voudrais apporter quelques précisions est celui du nationalisme maurrassien. On ne mettra jamais assez en lumière l’abîme qui sépare la pensée de Maurras de l’idéologie jacobine.

a) Le nationalisme intégral n’est, à aucun degré, un nationalisme exclusif. Il y a même une antinomie entre ces deux termes, car aucune chose créée ne peut subsister et s’épanouir sans s’ouvrir aux diverses réalités qui l’entourent. Une frontière est un trait d’union plus qu’une barrière – et le culte exclusif d’une nation conduit à l’étouffement de cette nation.

b) Les durcissements du nationalisme maurrassien dans telle ou telle situation concrète tiennent à des nécessités imposées par les circonstances et non à l’essence de la pensée de Maurras. Il s’agit d’une priorité d’urgence et non d’une priorité de valeur. Quand on voit un homme qui se noie, on ne pense qu’à le tirer hors de l’eau – ce qui ne veut pas dire qu’on mette le salut de son corps au-dessus du salut de son âme. Ainsi Maurras devant le corps de la France si souvent mis en péril par une politique incohérente.

c) Clément affirme avec raison que le nationalisme de Maurras ne repose pas, au moins explicitement, sur la conception d’un ordre social voulu par Dieu. Sans doute, mais la pensée de Maurras, « cet obscur appétit des lumières du jour » comme il l’a dit splendidement lui-même, n’est qu’un long cheminement vers cette affirmation divine. Un nationalisme jacobin est un écran entre l’homme et Dieu parce qu’il repose sur une métaphysique antichrétienne ; le nationalisme de Maurras, au contraire, parce qu’il n’est qu’un empirisme, peut servir de pont entre l’homme et Dieu, car c’est la démarche normale de l’esprit de passer de l’existence à l’essence, du physique au métaphysique. Maurras est mort, mais sa pensée reste vivante – et cette pensée n’a rien de figé ni de fermé : c’est à nous qu’il appartient de la prolonger jusqu’à ses ultimes conséquences que Maurras n’a entrevues qu’au seuil de la mort. Que, pour nous chrétiens, son enseignement soit incomplet – la chose est indiscutable, mais nous ne lui serons jamais assez reconnaissants de nous avoir fourni les fondements empiriques d’un édifice social qui peut et qui doit s’élever jusqu’au ciel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE MICHEL VIVIER

 

 

 

HARMONIES CHRÉTIENNES DU NATIONALISME

 

L’importante étude de Marcel Clément sur « Pie XII et le nationalisme », parue dans le numéro 3 d’Itinéraires, nous a offert une chaîne solide de définitions qui sonnent clair et juste et qui donnent souvent à l’esprit cette sorte de satisfaction qu’on trouve aux grands textes thomistes. Pour une fois, la voix du Souverain Pontife a éveillé dans la presse catholique française un écho qui n’est pas indigne d’elle.

Dans cette chaîne bien forgée, quelques maillons pourtant m’ont paru de moins bon aloi. C’est ainsi que Marcel Clément récuse le nationalisme intégral presque à l’égal du nationalisme jacobin, du fait que Charles Maurras, en raison même de son agnosticisme, ne peut affirmer l’origine divine de l’autorité. Cette proposition que beaucoup, à droite et à gauche, admettront comme une évidence, me paraît appeler commentaires et réserves.

 

 

I. – MAURRAS ET L’ORIGINE DE L’AUTORITÉ

 

C’est un fait que Maurras, agnostique, n’a pas affirmé l’origine divine de l’autorité.

Maurras croyant l’eût-il affirmée ?

Un politique dont le devoir d’état est de rassembler autour des idées de salut public des Français que tout divise et dont une bonne part professe en matière religieuse l’incroyance ou l’indifférence, peut-il poser au principe de sa doctrine et de son action « l’origine divine de l’autorité » ? Le fait-il, il s’aliène, nombre de ceux qu’il a entrepris de gagner et compromet l’œuvre nationale que son devoir est de mener à bien. Pour rassembler les Français au service de leur patrie temporelle, il est nécessaire que cette patrie et son gouvernement ne soient point l’objet d’une dispute métaphysique, il est nécessaire que la désunion sur les principes n’empêche point l’accord sur les actes. « En d’autres termes, écrit Maurras, il faudra quitter la dispute du Vrai et du Beau pour la connaissance de l’humble Bien positif », ce bien commun de la Cité qui est l’objet du politique. Les esprits purs se récrieront, et pourtant rien n’est plus naturel : cette méthode que Maurras applique sur le Forum, nous voyons les chrétiens les plus stricts la mettre en œuvre dans leur vie quotidienne. Au chevet d’un malade, le médecin athée et la sœur de charité ne disputent point de la Providence, mais unissent leurs efforts pour vaincre la maladie. Et les soins que la sœur prodigue à son malade ne la dispensent pas de prier pour lui. Et il se peut bien que ses prières soient autrement puissantes que ses soins. N’empêche qu’avec toute sa foi elle ne refuse point son concours au médecin athée, ni même ne tente de lui prêcher son credo : elle consent à parler avec lui, non le langage de la prière, mais seulement le langage des soins, le langage tout terrestre de la médecine. Le « compromis d’ordre médical » qui s’instaure ainsi entre la sœur et le médecin est à l’image exacte du « compromis nationaliste » que Maurras souhaite instaurer entre les Français.

On dira sans doute que cette méthode du compromis n’est jamais qu’un pis-aller, et qu’à l’ériger en système, on sacrifie le souci religieux au souci national, et le spirituel au temporel. Mais de quel spirituel s’agit-il ? Le spirituel catholique n’étant plus admis, hélas, par une large part du monde moderne, le spirituel tout court risque d’être un mot creux. Maurras a puisé chez Comte et chez Taine une aversion tenace pour « les vains perroquets de l’éclectisme » et leur façon d’édulcorer religions et doctrines afin de les mieux amalgamer et de créer ainsi, en matière synthétique, un Dieu vague et pâle, aussi dérisoire qu’inoffensif. Contre une pareille conception, un peu de positivisme ne messied point : c’est finalement rendre hommage au Spirituel que de refuser la niaise image qu’en donne le « spiritualisme ». Cette idée, Maurras l’a exposée maintes fois, mais nulle part sans doute avec plus d’insistance et de vigueur que dans les textes datant des dix dernières années de sa vie 15, donc de l’époque où le souci du spirituel fut chez lui le plus aigu. C’est ainsi qu’il écrit en 1950 les réflexions que voici :

 

Dès que l’unité des consciences a disparu comme chez nous, la seule façon de respecter le Spirituel est celle qui en accueille toutes les manifestations nobles, sous leurs noms vrais, leurs formes pures, dans leurs larges divergences, sans altérer le sens des mots, sans adopter de faux accords en paroles. Un Spirituel qui ne serait ni catholique ni protestant ni juif n’aurait ni saveur ni vertu. Mais il doit être l’un ou l’autre. Ainsi seront sauvés la fécondité des féconds et le bienfait des bons ; ainsi le cœur des grandes choses humaines et surhumaines. Il existe une Religion et une Morale naturelles. C’est un fait. Mais c’est un autre fait que leurs principes cardinaux, tels qu’ils sont définis par le catholicisme, ne sont pas avoués par d’autres confessions. Je n’y puis rien...

De l’abondance, de la vanité et de la contrariété des idées morales en présence, on peut tout attendre, excepté la production de leur contraire. Il ne sera donc pas possible à chacun, catholique, juif, huguenot, franc-maçon, d’imposer son mètre distinct pour mesure commune de la Cité. Ce mètre est distinct, alors que la mesure doit être commune pour tous. Voilà les citoyens contraints de chercher pour cet office quelque chose d’autre, identique chez tous et capable de faire entre eux de l’union. Quelle chose ? L’on n’en voit toujours qu’une : celle qui les fait vivre en commun avec ses exigences, ses urgences, ses simples convenances 16.

 

Et Maurras de citer aussitôt cet exemple entre dix, tiré de nos débats les plus contemporains : le divorce. Dans la perspective nationaliste, le divorce n’est pas considéré par rapport à tel droit ou telle obligation, à telle permission ou prohibition divine, mais relativement à l’intérêt civil de la famille, et au bien de la Cité. « Tant mieux, ajoute-t-il, si tels ou tels, comme les catholiques, sont d’avance d’accord avec ce bien-là. » Et il apparaît déjà, par cet exemple et par dix autres, que pour n’être pas explicitement fondé sur la foi catholique, le nationalisme de Maurras n’en concorde pas moins dans ses applications avec le catholicisme.

 

*

*     *

 

Si donc lorsqu’il s’agit d’assurer hic et nunc le salut de la cité commune, de concert avec des incroyants ou des fidèles d’une autre religion, le catholique maurrassien s’interdit provisoirement et par méthode de soulever des débats d’ordre religieux pour s’en tenir aux humbles nécessités de la vie politique, sur quoi l’expérience et le bon sens de tous peuvent s’accorder, rien pourtant, ni en droit ni en fait, n’empêche qu’en son for intérieur, mais aussi par la parole ou par la plume, ledit catholique ne relie la Politique à la Foi et le Temporel au Spirituel. Rien ne l’en empêche. Et même tout l’y pousse. Car cette absence de Dieu – qui fut bien réelle chez Maurras agnostique – aurait pu être chez Maurras croyant une absence toute tactique, une sorte de camouflage ou de ruse. Et c’est ainsi d’ailleurs que l’avaient entendu nombre de clercs éminents frappés par la concordance de sa politique avec le thomisme le plus strict. L’un d’eux, l’abbé Delfour, ami du Cardinal de Cabrières, lui disait même : « – Non, ce n’est pas possible ! Vous camouflez les origines véritables de vos idées politiques ! Votre empirisme, c’est de la théologie toute pure ! Cette feinte est de bonne guerre. Elle ne peut pas me tromper 17 !... » Et Maurras, très honnêtement, de s’en défendre. Trente ans plus tard, il écrit encore :

 

Pas plus que les Ouvriers Européens de Frédéric Le Play ne sortaient des Encycliques, mes vues expérimentales venues d’Auguste Comte ou formées à son école ne découlaient de saint Thomas. Mais la concordance finale existe ou n’existe pas, il est difficile d’imaginer qu’elle ait été rêvée simultanément par des dogmatistes croyants et des observateurs incroyants que tout séparait. Si elle existe, est-il rien de plus normal ? Comment les uns et les autres n’auraient-ils pas appréhendé la même vérité, malgré la diversité de leurs voies et de leurs esprits ? Ou pour voir l’ordre des saisons, faudra-t-il se munir d’un billet de confession 18 ?

 

Sans doute, répliquera-t-on. Mais si l’on admet une Physique sociale tirée de l’observation pure, ne se trouvera-t-il pas des « esprits sommaires et violents » pour conclure à l’inutilité de la théologie ? Et Maurras de répliquer à son tour :

 

D’esprits sommaires et violents, de sommaires violences seront toujours attendues à coup sûr. Mais sont-ils seuls au monde ? Il existe d’autres esprits. Tenons un compte particulier de ceux qui, partant de l’anarchisme ou du pyrrhonisme, viendront adhérer à telles vérités naturelles sur la société. Plusieurs d’entre eux, beaucoup peut-être, seront tentés de transcender ces vérités ou de leur trouver quelque fondement métaphysique absolu. Comme la connaissance du cantique des Sphères, la découverte d’une législation du physique et d’un ordre régulier des sociétés peut être fort capable d’inspirer à ces esprits la recherche et l’idée de la gloire de Dieu 19...

 

Et, de fait, la liste est longue des esprits de qualité qui, convertis d’abord à la politique maurrassienne, se convertissent ensuite à la foi catholique. Pour ces radicaux, pour ces spinozistes, pour ces protestants, le nationalisme intégral fut le chemin qui mène à Rome – le chemin qui mène à Dieu. On veut bien qu’il en soit d’autres, et qu’on puisse se convertir, par exemple, pour l’amour des vitraux gothiques ou celui du plain-chant. Pourtant, ne médisons point de celui-ci, et prenons acte qu’à partir des conditions et des vertus de l’autorité il a paru logique à de bons esprits de remonter jusqu’à l’origine de celle-ci, et de conclure que cette origine est divine.

On pourrait aller plus loin, et poser le cas de Maurras lui-même. Il y a l’étrange parole de saint Pie X qui le nomme « un beau défenseur » non de Rome ou de l’Église, comme on eût pu s’y attendre, mais bel et bien « un beau défenseur de la Foi ». Et puis il y a sa conversion finale. Conversion qui n’eût pas eu lieu sans la Grâce. Mais conversion qui n’apparaît en rien comme le reniement de son œuvre temporelle, qui en est bien plutôt le couronnement et la consécration.

 

 

II. – LE NATIONALISME ET L’ORDRE CHRÉTIEN

 

Admettons cependant que ne pas affirmer en toute occasion l’origine divine de l’autorité relève d’un opportunisme ou d’un pragmatisme blâmable et soit en fin de compte un péché. S’en suit-il que le nationalisme soit condamné ? On peut – Pierre Boutang l’a noté 20 – ne pas affirmer l’origine divine de l’autorité, et être, ou n’être pas, nationaliste. Si l’on a choisi de l’être, tombe-t-on sous le coup des condamnations pontificales ?

« Le point fondamental, écrit Marcel Clément, c’est la nécessité de ne pas considérer l’État politique comme le mandataire de la nation, ou, ce qui revient au même, de ne pas faire de la nation la base d’une politique absolutiste, intérieure ou extérieure. » Le nationalisme intégral pratique-t-il à l’intérieur ou à l’extérieur cette politique absolutiste ? C’est ce qu’il convient d’examiner.

À l’intérieur d’abord. – Maurras ne cesse d’opposer aux programmes volontaristes d’un État central livré au seul choix des volontés populaires (parlement élu ou chef plébiscité) la « politique réelle » du nationalisme intégral, soucieux de respecter l’ordre des choses, cet ordre que les chrétiens disent établi par Dieu quand les autres se contentent de le dire « naturel ». « La physique de la politique réelle, écrit Maurras, se trouve tout naturellement rangée du côté catholique où l’on respecte, sans prétendre les réformer, les structures fondamentales. » Et ces structures, Maurras les énumère ainsi :

« La structure des familles – Le régime des mariages – L’appartenance de l’enfant – L’éducation, l’instruction, l’école – La structure de la commune et de la province, celle du pays et du métier – La structure de la Nation, de l’État central, des États décentralisés – Le rapport du temporel et du spirituel 21. »

À vouloir bouleverser ces structures et détruire leur ordre naturel, l’État jacobin (ou nazi, ou soviétique) fait assurément preuve d’absolutisme et son nationalisme est à coup sûr condamnable. Tout au rebours, l’État monarchique prôné par Maurras a pour fonction première la restauration et la conservation des droits naturels : par là échappe-t-il au reproche d’absolutisme, à quoi n’est pas voué ipso facto tout nationalisme, mais celui-là seulement qui, loin d’être intégral, c’est-à-dire monarchique, relève consciemment ou non de l’idéologie révolutionnaire.

Il est certes possible que ces distinctions doctrinales aient été parfois brouillées par la fumée des évènements et des passions. Aux yeux de certains, l’Action Française a pu revêtir pendant quelques saisons d’avant-guerre une couleur profasciste, qu’accentuait encore le langage de tels docteurs ou de tels militants, réputés maurrassiens, mais en fait séduits déjà plus qu’à demi par les régimes totalitaires. Les évènements de 40 et leur suite mirent fin à la confusion (pour les gens de bonne foi s’entend, et non pour les profiteurs de l’Épuration). Les combats de Maurras contre la centralisation, contre les projets de parti unique et, d’une façon générale, contre tout alignement de la France sur les fascismes étrangers, rappelèrent à ceux qui l’avaient peu ou prou oublié la vraie nature du maurrassisme. Aussi les prétendus maurrassiens qui n’avaient retenu de Maurras que ses critiques contre le parlementarisme se séparèrent-ils de lui, déçus de le voir réfractaire à cet absolutisme dont ils avaient le goût secret. Nombre d’entre eux choisirent alors de militer pour un fascisme français, allié et collaborateur du fascisme allemand. D’autres tentèrent d’incarner en la personne du général de Gaulle une manière de nationalisme plébiscitaire et populaire. Tels autres enfin rallièrent tout bonnement, dans les rangs du P.C. le nationalisme soviétique. Et de même que les hérésies sont nécessaires à l’Église, ces dissidences permettent de mieux discerner a contrario la vraie nature du nationalisme intégral, et combien il est foncièrement différent des absolutismes de toute couleur.

Quelles que soient les motivations et les intentions, il reste sur le plan pratique cet accord profond de la politique maurrassienne avec les exigences de l’ordre chrétien. Et cela n’étonnera pas ceux qui, par delà les différences de vocabulaire et de style, voient en Maurras l’héritier direct des contre-révolutionnaires catholiques du XIXe siècle, de Joseph de Maistre à Veuillot, et de Bonald à La Tour du Pin. Quoi qu’ait écrit René Rémond 22, la seule Droite dont l’Action française ait prolongé (et vivifié) parmi nous la tradition, c’est la droite légitimiste et catholique, celle qu’en son temps bénissaient à l’envi les évêques et les archevêques de France.

Nullement absolutiste sur le plan intérieur, donc nullement condamnable, tel apparaît bien le nationalisme intégral quand on le distingue de ses contrefaçons. Il semble que Marcel Clément ne soit pas si loin de nous en donner acte, puisqu’il reconnaît que Maurras est le défenseur des valeurs sociales les plus certaines du point de vue du droit naturel, celles que Pie XII énumérait à Noël : « La famille et la propriété comme facteurs complémentaires de sécurité, les institutions professionnelles et finalement l’État. »

 

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Reste le domaine extérieur. Oui ou non, le nationalisme intégral prône-t-il hors des frontières une politique absolutiste ?

Là encore certaines apparences ont pu prêter au nationalisme intégral une couleur Qui revenait à d’autres. C’est ainsi que dans la première Revue d’Action Française, ouverte à des nationalistes de toute origine, telles maximes sur la guerre d’un Hugues Rebell ou d’un René Quinton peuvent paraître entachées de nietzschéisme et choquer un esprit chrétien. Elles n’engagent évidemment que leurs auteurs.

Dans les années qui suivirent, il est bien vrai que l’Action Française contribua puissamment au réveil national qui prépara notre résistance victorieuse à l’invasion. Il n’est pas question, je suppose, de le lui reprocher. Du moins certains pourraient-ils flairer ici et là dans les campagnes de presse que Maurras et ses amis menèrent alors, je ne sais quels relents d’exaltation guerrière ou d’impérialisme. Posons la question : le nationalisme intégral fut-il plus agressif que le patriotisme du républicain Barrès, du chrétien Péguy, du catholique Albert de Mun ? On connaît les pages fameuses où Maurras exprime alors sa nostalgie de la paix chrétienne que l’Église jadis imposait aux nations. On connaît aussi celles où Maurras prenait en pleine guerre la défense du Pape et de sa neutralité contre le sectarisme chauvin de certains patriotes. On connaît peut-être moins cette réflexion de 1912 qu’a rapportée Henri Massis : « C’est, quand on y songe, une extrémité odieuse et abominable qu’il ait fallu susciter un état d’esprit nationaliste pour permettre la défense de la nation. »

Dans ses démarches pratiques autant qu’en sa doctrine, le nationalisme intégral paraît tourné non point vers la conquête mais vers la paix. Depuis qu’ils ont découvert, un beau matin de leur seizième année, la pensée politique de Maurras, les Français de mon âge n’ont cessé de voir dans l’Action Française non certes un parti pacifiste, mais bel et bien le parti de la paix. Si je me remémore les campagnes que j’ai suivies, lutte contre les sanctions antifascistes, lutte contre l’intervention en Espagne, lutte contre la croisade des démocraties, lutte contre toute aide militaire à l’Europe allemande, lutte contre ceux des résistants qui appellent la création d’un second front sur le sol national, j’énumère autant de combats pour la paix. Quant aux campagnes que les maurrassiens menèrent contre la C.E.D., on peut, politiquement, les approuver ou non : tel n’est pas mon propos. Il reste, moralement, qu’ils n’entendaient pas par là dire non à toute forme d’organisation supranationale et d’interpréter « La France seule » au sens de « La France isolée ». À une organisation boudée par l’Angleterre, et vouée, pensaient-ils, à la domination allemande, les maurrassiens n’opposaient pas l’isolement, splendide ou non, d’une nation narcissiste, mais ce qu’ils nommaient « l’Europe des patries », c’est-à-dire une organisation techniquement différente, mais non moins soucieuse de l’union et de la paix.

À qui raisonne du nationalisme intégral, le contexte de toute une littérature doit toujours être présent. Le reproche majeur qu’en des pages innombrables Maurras, Bainville, Daudet firent à la Révolution et à « son fils Bonaparte », c’est d’avoir entraîné la France dans vingt-deux années de guerre d’enfer. Le principal éloge qu’ils ont adressé à la Restauration et à la Monarchie de Juillet, c’est d’avoir, envers et contre toutes les oppositions, maintenu la France dans la paix. On pourrait même tirer de l’Histoire de trois générations tout un manuel sur l’art politique d’éluder l’aventure et d’éviter la guerre. On lui donnerait pour exergue cette phrase de Maurras : « Le patriotisme ne doit pas tuer la patrie. » Et l’on y verrait combien, à l’extérieur comme à l’intérieur, ce nationalisme intégral issu des crises de 1900 et parfois revêtu de quelque apparence jacobine ou bonapartiste est l’héritier direct de la Droite la plus traditionnelle, celle qu’un Stendhal, un Béranger, et toutes les grisettes tricolores du siècle accusaient de sacrifier l’honneur national à la paix. Ce n’est pas à cette Droite-là qu’il faut imputer un nationalisme contraire à l’enseignement chrétien 23.

 

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On me comprendrait mal pourtant si l’on croyait que je veux exempter le nationalisme intégral de toute erreur et de tout péché. Ce serait là d’un sot ou d’un pharisien. Proclamer à tous vents qu’on eut toujours et partout raison relève de la mégalomanie dont souffrent les dictateurs vieillissants promis à la déroute et au gibet. Laissons à qui les voudra ces vaniteuses maximes.

De même que le meilleur catholique doit se dire qu’il n’est jamais assez chrétien, de même le nationalisme le mieux en règle avec l’enseignement de l’Église doit toujours se garder des tentations qui guettent ici-bas les doctrines comme les hommes. L’esprit de système qui mutile ou sclérose la réalité, l’orgueil intellectuel qui rend insensible aux vertus du cœur, le culte du passé devenant routine et rabâchage, enfin tout ce qu’on peut redouter des « esprits sommaires et violents » dont parle Maurras, voilà quelques-uns des périls à quoi s’exposerait le nationalisme intégral s’il cessait d’être vigilant. C’est en quelque manière un risque professionnel : nulle doctrine n’y échappe, non plus que nul métier. Et le clergé lui-même...

Pourtant ces tentations, pourtant ces péchés ne font pas une hérésie. Aujourd’hui comme hier, les nationalistes français seront fidèles à l’essentiel d’eux-mêmes en travaillant pour l’ordre chrétien – et en priant pour lui ; en travaillant pour la paix du monde – et en priant pour elle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE D’HENRI RAMBAUD

 

 

 

NATIONALISME ET « NATIONALISME INTÉGRAL »

 

« Tous les écrivains catholiques, quelles que soient leurs positions politiques ; tous les écrivains dits « de droite », qu’ils soient catholiques ou non », dites-vous : je suis catholique, je suis homme de droite, impossible de me dissimuler qu’à ce double titre votre enquête m’interroge.

Mais ma plus pressante raison d’y répondre pourrait bien être une troisième : le plaisir que j’éprouve à profiter de l’occasion pour donner enfin à Itinéraires ce signe public de sympathie que ce m’était un grand regret de n’avoir pu lui apporter encore. En vérité tout me ravit dans votre revue : le constant souci d’y enchaîner correctement des idées claires et distinctes ; la quantité de documents réunis par ses chroniques si précieuses pour suivre d’un peu près les penseurs patentés de notre temps ; mais surtout cette fermeté, cette loyauté qui tranchent si décisivement avec les petites habiletés de l’adversaire. Bref, – puisque j’ai commencé de parler net, – le plus précieux foyer de ce redressement de l’esprit français qui reste, à mon sens, pour les hommes de pensée, la tâche capitale d’aujourd’hui et de demain ; car j’ai grand peur qu’il n’y suffise pas d’une génération.

Mais évidemment ce n’est pas que ce large et profond accord ne laisse ici ou là le champ libre à de menues divergences. Témoin précisément, cet article de Marcel Clément, à l’égard duquel ma position se dit en deux mots : je souscris pleinement à sa thèse ; j’ai plus de peine à le suivre jusqu’au bout dans l’ordre de l’hypothèse, c’est-à-dire des applications et des résolutions.

 

1. Pas de discussion possible sur la malfaisance de « l’État nationaliste », tel que Pie XII le définit : c’est-à-dire pour reprendre les termes de Sa Sainteté, « l’État dominateur et centralisateur qui fait de la nationalité la base de sa force d’expansion ». Et je n’élève non plus la moindre objection contre Marcel Clément, quand il fait résider le « point fondamental » de cet enseignement dans l’obligation de « ne pas faire de la nation la base d’une politique absolutiste, intérieure ou extérieure », c’est manifestement dire la même chose. Que donc une doctrine politique émette cette prétention, ou seulement implique nécessairement cette conséquence, parfaitement d’accord, cette doctrine est une peste, et doit être combattue.

Pourquoi cela ? Parce que quelque hautes et bienfaisantes que soient les réalités naturelles exprimées par les termes d’État, de nation, de patrie, – non je ne les confonds pas, mais ce que je vais dire s’applique à toutes les trois, et à bien d’autres choses encore, – aucune d’entre elles n’est notre fin dernière, d’aucune d’entre elles nous n’avons le droit de faire notre tout car c’est là proprement diviniser, et ni l’État, ni la nation, ni la patrie ne sont Dieu. Et, par suite, l’homme qui fait de la nation un absolu commet, en rigueur de termes, le péché d’idolâtrie ; en élevant une créature au rang qui n’est dû qu’à Dieu.

Mais peut-être va-t-il surprendre qu’à propos du nationalisme j’emploie terme si grave et si général. Je crois bien pourtant que c’est le terme juste et que rien n’éclaire mieux le problème précis du nationalisme que cette référence à la vertu de religion, sous le double aspect de ce qu’elle interdit et de ce qu’elle prescrit.

Observez d’abord, dirai-je aux objecteurs, que ce terme d’idole exprime excellemment qu’il ne s’agit nullement de contester qu’État, nation, patrie, ne soient des réalités par elles-mêmes bienfaisantes. Car il n’y a point d’idoles par nature ; il n’y a que des idolâtres. Et, davantage, non seulement c’est toujours le culte abusif qui fait l’idole, mais ne savons-nous pas, de la plus commune expérience, que c’est régulièrement l’excellent que choisit pour le diviniser cet irrépressible besoin d’adoration si profondément inscrit dans l’intime de notre nature que l’homme ne peut que le dévier, non l’abolir ? C’est à ce point qu’il faut dire exactement la même chose de la famille. Elle aussi est une institution naturelle, et donc nullement à détruire, mais sans doute possible à protéger, à fortifier. Serait-ce cependant chose si rare qu’il se commette des crimes en son nom ? Mais d’ailleurs, rassurez-vous, ce n’est pas l’institution que j’incrimine, la faute n’est pas en elle, tout le tort est aux égarés qui ne mettent rien au-dessus : oubliant que toutes les idoles ont les pieds sanglants. Eh oui ! : « Qui ne hait pas son père et sa mère... » Conclurons-nous de la parole sacrée qu’il ne soit pas devoir d’aimer sa famille, même d’un amour de préférence ? Mais ne serait-ce pas ôter à cette parole toute signification que de n’y pas entendre que les affections les plus légitimes cessent de l’être lorsqu’elles usurpent sur ce que nous devons à Dieu ?

Cet exemple explique assez clairement ce qu’interdit, à mon sens, comme ce que n’interdit point, la condamnation de l’idolâtrie. Elle n’implique aucun mépris des réalités de la création, n’invite pas le moins du monde à ne pas rendre à chacune ce qui lui est dû ; simplement, elle ne permet pas d’ériger aucune d’entre elles en absolu, tentation qui, hélas ! n’a rien d’illusoire. Seulement qui s’arrêterait là, nous sommes bien toujours d’accord, n’est-ce pas ? n’émettrait que du vent ; car ce serait méconnaître que le renversement lui-même des idoles, quand il ne s’accompagne pas du culte du vrai Dieu, est encore idolâtrie. Voyez Gide, de quel accent véritablement testamentaire (et certes à très bon droit, car c’est bien la source secrète de sa plus profonde pensée), à la dernière ligne de ses Nouvelles Nourritures inscrivant son inattaquable : « Camarade, ne sacrifie pas aux idoles », et qui pourtant...

Autant dire qu’il ne sert rigoureusement de rien de condamner le nationalisme aussi longtemps que l’on ne consent à joindre à cette condamnation la vertu vivifiante d’un enseignement positif : parce qu’il ne se peut qu’alors l’homme, incapable de vivre sans objet d’adoration, ne se façonne au plus tôt de ses mains une autre idole, – voyez seulement en face, – laquelle ne vaudra pas mieux que la première et pareillement n’engraissera ses adorateurs que pour les dévorer. Si cette condamnation est nécessaire, c’est à la manière de toutes les prohibitions, dont aucune n’est le dernier mot de la morale, quoiqu’il n’y ait point de morale qui n’en doive édicter, parce qu’un être fini ne peut posséder certains bien qu’au prix de certains refus. Et par suite, le premier, le vrai problème, là comme ailleurs, est de rendre à Dieu ce qui lui est dû.

– Et comment cela en politique ? opposeront les têtes modernes ? – De deux manières.

La plus complète est sans nul doute la reconnaissance, théorique et pratique, c’est-à-dire la profession, par l’État, de la vraie religion. Inutile que personne pousse les hauts cris : l’exigence n’est même pas propre à la doctrine chrétienne ; la seule philosophie naturelle, en allant jusqu’à Dieu va jusque là. Et quant à craindre de verser nécessairement, de ce chef, dans la théocratie ou le cléricalisme, erreur d’analyse. Ces périls ont pu être, à de certaines époques, très réels, et leur retour n’a rien d’inimaginable ; mais ils tiennent à d’autres causes, témoin les si fréquents démêlés avec Rome, à tort ou à raison selon les cas, de notre monarchie très chrétienne ; et de même de la monarchie très catholique.

Il n’en faut pas moins convenir que les circonstances ne permettent pas toujours cette reconnaissance expresse. Comment demander de faire profession de foi catholique à l’État d’un pays de majorité largement protestante ? ou seulement de déisme là où les athées, par une hypothèse extrême, l’emporteraient de trop loin ? Ne serait-ce pas aller à de très graves difficultés ? et, davantage, méconnaître ce principe capital de la doctrine chrétienne que l’acte de foi est un acte libre et l’adhésion de l’être à la vérité tout autre chose qu’une nourriture à ingurgiter de force aux récalcitrants ? Et j’entends bien qu’il ne s’agit pas de convertir les gens malgré eux, qu’il ne s’agit que de l’État, des lois de la cité. Il n’empêche que, sans faire de l’État le simple mandataire de la nation, on ne gouverne pas sans un minimum d’assentiment, dont, au surplus, le bulletin de vote n’est qu’une forme superficielle, grossière, souvent mensongère : le véritable assentiment est celui qui n’a pas à être donné, parce qu’il est, et que, sans qu’il soit besoin d’interroger, le comportement, qui est l’intime de l’homme, fournit la réponse. Que donc, comme il peut se rencontrer, cet assentiment-là soit clairement, indubitablement refusé, et non pas, il va de soi, par quelque remous de l’opinion, mais par une volonté générale, durable, enracinée de la population, je ne dis pas du tout qu’un État conscient de ses devoirs ne doive travailler à changer les choses et à rendre le désirable et le normal possibles ; jusqu’à ce qu’il y soit parvenu, il manquerait à la fois de prudence et d’honnêteté à passer outre. « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, déclarait le Christ à ses apôtres, mais maintenant vous ne pouvez les porter. »

Même alors, cependant, l’État n’en demeure pas moins soumis par nature à la souveraineté divine, et ce n’est pas parce que les circonstances interdisent à cette soumission d’être dans le discours qu’il s’ensuit que cette impossibilité dispense qu’elle passe dans les faits. Et pour cela nul besoin d’aller chercher bien loin : il n’est que de recourir à ce qui marque essentiellement la dépendance de l’homme à l’égard de Dieu, – fût-ce du Dieu inconnu, – à savoir l’observation de la loi morale. Mais évidemment par rapport à la première, cette seconde solution n’est pas un progrès ; elle est un recul, simple ligne de repli exigée par le malheur des temps ; en outre, de bien moindre sécurité, une morale sans religion explicite, comportant inévitablement un risque beaucoup plus grand d’impureté, d’erreur et d’hypocrisie. Ce n’est donc là qu’un minimum ; mais il suffit qu’il n’y ait point de communauté humaine si rudimentaire où l’homme cesse d’être l’animal capable du bien et du mal pour que ce minimum soit partout et toujours, exigible. Il faut que la politique accepte de se soumettre à la morale, ou tout ce qui se peut entreprendre pour la grandeur d’un État, d’une nation, d’une patrie en devient indigne de l’homme.

Il importe toutefois de prévenir une méprise grosse de conséquences.

On se tromperait en effet du tout au tout à penser que cette subordination de la politique à la morale implique confusion des deux ordres : chacun d’eux y garde son autonomie spécifique. Car cette subordination signifie seulement que quiconque accomplit acte de politique, ne fût-ce qu’en déposant un bulletin de vote, doit, comme en chacun de ses actes, se soucier du juste et de l’injuste ; nullement qu’à dicter son choix soit suffisante, à elle seule et comme toute brute, la seule considération de la justice, je veux dire sans le concours obligé de la prudence. Mais que l’on y prenne garde, l’effet de cette distinction est si peu de soustraire la politique à la morale que l’obligation en procède bien plutôt en droite ligne d’une exigence morale plus sévère et plus sérieuse du simple fait qu’il ne suffit pas de vouloir le bien pour le faire, et qu’ainsi c’est ne le vouloir que mollement, verbalement que de négliger de s’entourer des connaissances qui en feront mieux qu’un vœu stérile. Si bien qu’en définitive, c’est encore la morale elle-même qui impose au politique le devoir rigoureux de s’enquérir d’un ordre qui, lui, n’est pas celui de la moralité, mais de la technique : faute de quoi, il se flatterait à tort de n’être pas responsable – responsable moralement – des abîmes de souffrance et de calamité qu’auront ouverts, pour autrui, ses ignorances et ses maladresses.

Comme ce n’est pas la morale qui enseigne au médecin la médecine, quoique ce soit elle qui lui fasse un devoir de l’apprendre, pour être en état de guérir ses malades, et que, dans l’usage même de son savoir, il doive respecter la distinction du bien et du mal. Ou comme l’artiste a le devoir d’acquérir la maîtrise de son art, quoique l’esthétique ne soit pas une province de la morale et qu’il n’ait jamais suffi d’une âme pure pour enfanter un chef-d’œuvre ; encore qu’il soit avantageux pour l’artiste (mais il faut d’abord être un artiste) d’être aussi un honnête homme.

Vous voyez, je pense, où je veux en venir : à ceci, que les exigences de la morale, dès qu’on prend souci de la vivre, chose autrement difficile que de l’avoir chaque semaine au bout de son stylo, s’étendent infiniment au-delà de la facilité dégoûtante des bonnes intentions. La vraie morale n’est pas dans les paroles, elle est dans les actes ; et non pas à se caresser l’âme, avec béatitude, de la générosité de son cœur, mais plus laborieusement, plus dangereusement, à mettre de son mieux en œuvre les moyens les plus propres à diminuer la somme du mal dans le monde. Et c’est bien pourquoi elle ne saurait se satisfaire de la creuse opposition de la justice et de la force exploitée jusqu’à la nausée par les rhéteurs de tous les temps ; car si la justice a besoin de la force pour être autre chose que le cri de l’innocence à la face du ciel, comme il n’est que trop sûr, c’est leur alliance que réclame la morale et la force est devoir d’état de l’État : ou ses libéralités n’aboutissent qu’au désordre, générateur d’injustices, pour les faibles, infiniment plus cruelles et plus étendues que celles qu’on prétendait éviter. Regardez seulement en Algérie, où, parmi les victimes du terrorisme, les Musulmans, à qui nous devions protection, l’emportent de si loin sur les Français. Qui oserait dire que ce sang-là ne crie pas contre nous ? Voilà pourtant où l’on est conduit quand, trop fier de clamer à tous les échos que la politique doit être morale, – et elle doit l’être, – on ne rougit pas, sur le plan de l’exécution, par idolâtrie, car c’en est une autre, de la plus niaise des idéologies, de dépouiller en même temps cette morale si hautement professée de son contenu positif, en privant l’État des moyens d’assurer le bien commun. Tant il est vrai qu’encore qu’il faille s’appliquer à penser et à parler juste, la parole n’est le plus souvent que l’alibi de l’action.

C’est grand malheur qu’il soit aujourd’hui nécessaire de rappeler de si claires leçons de la vie, mais c’est grand bienfait qu’elles se déduisent aussi droitement et naturellement de l’enseignement même de l’Église. Car, remarquez-le, je n’ai fait que dérouler des conséquences. Au départ, rien de plus que le refus, que Pie XII nous demande, de « considérer l’État comme une fin à laquelle toutes choses doivent être subordonnées et orientées », et l’obligation corrélative qu’il nous impose de confesser « sa dépendance essentielle à l’égard de Dieu ». Or, au terme, tout autre chose que faiblesse, lâcheté, démission ; le devoir, au contraire, d’être fort, mais non par volonté de puissance, au sens nietzschéen, non comme une fin en soi ; force ordonnée, c’est là le point, à la fin propre de l’État, elle-même subordonnée à la fin dernière de l’homme. Ou bien, faute de cette subordination fondamentale, pour avoir manqué à ce que nous devons à Dieu, nous irons encore, toujours selon le pontife, contre nos propres intérêts, ayant cherché la grandeur et rencontrant la ruine. Car il est de la perfection du subordonné de ne point usurper, son bonheur même en dépend, et c’est bien pourquoi une politique qui revendique pour la nationalité tous les droits, ou, ce qui revient au même, qu’au nom de la nation l’État s’arroge « un empire illimité » ne peut, déclare Pie XII, que « nuire à la vraie et durable prospérité des nations ».

Dira-t-on que l’expérience ne confirme pas quand le fracas de l’Allemagne hitlérienne fait encore retentir à nos oreilles la duperie de toutes les idolâtries ? Parce que toujours l’objet même de leur culte, pour leur châtiment, échappe aux idolâtres.

 

2. Ces principes posés, – où je ne vois pas (à l’humeur près, si l’on y tient) quelle divergence me sépare de Marcel Clément, – reste à passer à l’application. Et là, je n’ai pas à dire où gît, pour un Français catholique et de droite, le vif du débat : savoir si le « nationalisme intégral », tel que Maurras l’a professé et vécu, tombe sous le coup de la condamnation du nationalisme, tel que Pie XII le définit.

Entre nous, je ne tiens pas l’étiquette pour fort heureuse. Encore faut-il la comprendre. « Intégral » n’y signifie pas que la nation soit la réalité suprême à quoi tout se doive subordonner : il ne me souvient pas d’avoir nulle part lu rien de tel dans Maurras, et j’ajouterai qu’il ne l’a jamais pensé, fût-ce aux brèves années de sa ferveur positiviste ; car c’est au Grand-Être que son insatiabilité de l’universel eût alors réservé la primauté. Un « nationaliste intégral », dans son vocabulaire, est simplement le Français qui, poussant jusqu’au bout la logique des exigences de la nation ou patrie, termes pour lui synonymes, – de ses justes exigences, vie, sécurité, prospérité, rien de plus, – conclut à la nécessité de la monarchie. En d’autres termes, avec cette épithète, nous restons dans l’ordre de la physique politique ; et j’entends bien que cette physique-là peut se discuter ; fondée ou non, elle n’a pas de prétention métaphysique.

Remarque analogue pour l’interprétation de ses écrits. Je ne conteste pas qu’il ne soit assez facile d’y cueillir plus d’une formule en elle-même reprochable ; mais là encore il faut comprendre. Maurras n’est pas un géomètre, un pur logicien ; c’est un orateur et un poète, homme de la mer et de l’agora, mélange d’Ulysse et de Démosthène, impatient de persuader et vif à la manœuvre, et, par suite, de qui la démarche instinctive n’est pas d’édifier un système, mais d’interroger les flots inépuisables du concret pour en faire rayonner les hautes et bienfaisantes leçons. Il résulte de là que fréquemment la frange de son expression déborde le langage d’une rigoureuse exactitude. Et, dès lors, je le veux bien, procédé de bonne guerre, si c’est de le convaincre d’erreur qu’il s’agit, que de s’emparer de ces outrances de la verve et de les prendre au mot ; mais un vrai critique procède tout à l’inverse. Il aperçoit bien ces excès de l’expression, et, sachant que tout est significatif, ne refuse pas d’y voir un trait de tempérament ; mais c’est le courant central et constant de la pensée qu’il s’attache à dégager et qui le retient comme l’essentiel, auprès de quoi le reste n’est qu’un peu d’écume, mousse légère, changeantes couleurs de la suite des jours et des saisons de l’âme.

Au demeurant, je ne fais ici l’une et l’autre de ces observations que par acquit de conscience et manière de précaution. Car c’est un fait que Marcel Clément ne reproche pas à Maurras l’appellation de « nationalisme intégral », comme c’en est un autre qu’il ne cite de lui que deux mots tout juste, échappant par là-même au soupçon d’abuser d’une phrase malheureuse. Seulement, tout accord donné sur la question de méthode, reste à examiner s’il résume fidèlement cette pensée générale de Maurras et si les reproches qu’il lui adresse sont fondés. Et là, je ne puis me dire tout à fait content : ni sur la question de fait, ni sur la question de droit. Entendez par cette distinction qu’il me paraît tout ensemble prêter à Maurras un nationalisme en effet inadmissible, mais aux antipodes de sa pensée, et, d’autre part, là où les lacunes sont bien réelles, qualifier un peu vite d’erreur ce qui n’est que silence, problème à tort ou à raison réservé ou même de l’implicité passé plus tard à l’explicite ou bien près. Et finalement, je ne jurerais pas que sa critique, au premier regard la netteté même, ne prît au second une apparence sensiblement différente.

Aussi bien sied-il de reproduire au plus près ses propres expressions. Disons donc que, selon lui, l’« erreur » du « nationalisme intégral » est d’« aboutir à deux conséquences contradictoires » en ce que, d’une part, il défend « les valeurs sociales les plus certaines du point de vue du droit naturel », mais que, « d’autre part, cette défense des institutions en accord avec le droit naturel n’est pas fondée sur l’affirmation antécédente d’un Dieu Créateur, Auteur de cet ordre » ; elle l’est « sur un impératif politique que Maurras ne pouvait pas, intellectuellement, soumettre à la suprême majesté de Dieu et de Sa loi », – cette dernière formule présentant en outre les deux variantes suivantes, également nécessaires à transcrire : que « ces valeurs défendues par Maurras le sont non pour des raisons chrétiennes, mais pour des motifs inspirés de ce qu’il nommait l’empirisme organisateur » ; et que les anciens nationalistes intégraux devront « renoncer à affirmer ces valeurs comme servantes ordonnées à la seule valeur politique de la nation », ce qui semble bien impliquer qu’ils le faisaient.

Soit, d’évidence : accord sur les valeurs défendues par le « nationalisme intégral », de part et d’autre tenues pour légitimes ; désaccord sur les raisons de les défendre. Je n’ai ainsi à traiter que du second point, ce que je ferai en essayant de déterminer la position vraie de Maurras à l’égard des différentes justifications de ces valeurs qui lui sont prêtées ou opposées par Marcel Clément.

 

a) Et d’abord, accordons-le tout de suite : s’il est vrai que. Maurras ait ordonné les institutions fondamentales de la société à la seule valeur politique de la nation, ou, ce qui revient au même, les ait fondées sur un impératif politique, à l’exclusion de rien d’autre, point de dispute, en cela Maurras s’est trompé. Non que ces valeurs ne servent, en définitive, pour reprendre l’expression de Pie XII, « la vraie et durable prospérité des nations ». Mais parce qu’elles sont logiquement antérieures à la nation, parce qu’elles n’ont pas la nation pour fin : conception qui reviendrait à ne considérer en l’homme que le citoyen.

Mais cette conception indiscutablement erronée est-elle celle de Maurras ? Aucun familier de sa pensée ne l’y reconnaîtra, tant elle hurle avec le vrai de sa nature. C’est oublier en effet que la politique est bien loin d’être le moteur premier de son activité. Il peut bien la suivre avec un intérêt passionné, s’y être jeté à corps perdu, lui laisser généreusement dévorer le plus gros de ses rudes journées de travail ; elle ne l’intéresse qu’en fonction d’autre chose. Avant elle, au-dessus d’elle, il y a une voie qu’il a, de son propre aveu, courue plus passionnément encore ; et certainement dans cette « poursuite de la vérité première et dernière », déclare-t-il en 1913 24, il n’a « pas abouti, pas trouvé ce qu’il cherchait » ; le problème de Dieu est resté pour lui sans solution ; mais encore garde-t-il de sa quête amèrement déçue le bénéfice indéniablement positif d’être vitalement habité par la plus solide philosophie de l’être. Entendez que l’idée qui domine tout en lui est que la perfection n’est pas dans le changement, ni dans la multiplicité, vrais champs de bataille des contraires, mais dans l’immuable plénitude d’une simplicité essentielle : à l’homme donc, trop évidemment incapable de se hausser jusqu’à cette pure et transparente unité, d’avoir du moins la sagesse de se régler sur ce sublime modèle, idéal ou réel, en se composant, en se hiérarchisant, en faisant régner en lui et autour de lui, à l’encontre de tous les égalitarismes, ces « hautes et salutaires lois de gradation qui pénètrent si vivement toutes choses sur la terre et dans le ciel ». « Ce qui est un est un, écrira-t-il un jour, dans une de ses plus fortes pages ; ce qui n’est pas un doit se rapporter à l’un 25. » Admirable parole qui, avec la plus profonde origine de sa haine de la démocratie, nous livre le nœud de toutes ses pensées et comme l’intime et brûlant foyer de sa longue et puissante vie. Et c’est cet homme-là pour qui l’on voudrait que l’homme n’existât que pour la cité.

Allons donc !

Non : ce qui règne sur lui et le meut, ce qui le fait chaque jour courir au rempart et sans répit y défendre sa vérité contre les idéologies modernes, est tout autre chose : une certaine notion de l’homme, elle-même commandée par une certaine idée de l’Être. Maintenant notion juste ou fausse, autre question et je consens qu’on en dispute ; certainement insuffisante pour un chrétien ; mais suffisante, en tout cas, pour le soustraire à l’étroitesse essentielle des nationalismes.

Au surplus, la vérification de fait est bien aisée. Car un débat sur les fondements de la société n’est pas controverse académique. Le primat du politique entraîne des conséquences ; et de même, celui du national : au dedans, l’omnipotence de l’organisme politique, c’est-à-dire de l’État ; au dehors, le mépris des droits des autres nations. Posons donc les questions cruciales. Qui primera en cas de conflit, de l’État ou de la famille ? À qui appartiennent les enfants, et, tout particulièrement, le choix de leurs éducateurs ? Voit-on que Maurras n’ait pas tranché en faveur des parents ? Et quant à l’extérieur, que pense-t-il du principe des nationalités ? Il le rejette aussi décisivement que possible ; mais on ne le voit pas non plus tendre à quelque domination impériale de la France, de type napoléonien. Son rêve, son profond regret traversé d’une obscure espérance, se porte dans une direction bien différente : vers la Chrétienté, mais oui, vers les temps heureux de « l’unité des consciences » (autant qu’il se peut ici-bas) sous le magistère du plus haut pouvoir spirituel dont la lumière ait brillé dans notre pauvre monde. Au vrai, nationalisme de défense contre les dissolutions de l’internationalisme et les menaces des nationalismes étrangers ; non d’agression 26.

J’ai peine à croire que ces arguments, qui sont des faits, ne soient pas à prendre en considération très sérieuse. Comment admettre, devant d’aussi positifs démentis, l’exclusion de rien de supérieur au politique et au national dans le nationalisme de Maurras ? Et de fait, Marcel Clément le sent si bien qu’il invoque la contradiction. La chose n’a en soi rien d’inconcevable, des prémisses fausses peuvent aboutir à des conclusions justes. Mais encore faut-il alors, pour que l’explication ait quelque apparence, que le principe erroné soit d’autant plus clairement et hautement affirmé que ses applications le combattent ; ou c’est lui-même qui, faute d’être étayé par le détail de la doctrine, s’il ne trouve pas non plus appui dans une indubitable énonciation, manquera de fondement et deviendra conjecture. Jusque-là, c’est au clair, en bonne critique, à fixer le sens de l’équivoque, sans que la contradiction doive être admise qu’en désespoir de cause.

Toutefois, nous ne tenons encore ici qu’une conclusion négative, l’origine assignée par Maurras aux institutions fondamentales restant dans l’ombre. Il nous faut chercher plus avant.

 

b) L’empirisme organisateur va nous ouvrir de bien plus vastes perspectives ; mais encore à la condition d’entendre correctement l’expression fameuse, sans charger ces mots innocents d’un venin qu’ils n’ont jamais eu dans la pensée de qui les écrivit le premier côte à côte, ni non plus méconnaître la distinction capitale qui résulte directement de leur juxtaposition.

Ce substantif et cet adjectif joints disent pourtant le mieux du monde la chose très simple qu’ils veulent dire. De quoi s’agit-il donc ? Uniquement de la démarche si raisonnable et si féconde qui consiste à recueillir les leçons de l’expérience heureuse ou malheureuse, – c’est empirisme, – et à les organiser, à les systématiser, de façon à transformer le fortuit en méthodique ; à quoi s’oppose la démarche inverse qui est de commencer par le système sans souci de la réponse qu’y fera la réalité, et de s’y obstiner quand de son côté la réalité s’obstine à refuser son assentiment. Nous sommes donc là dans l’ordre de la technique, et, de fait, ce n’est pas autrement, depuis que l’homme est sur la terre, et, selon le commandement de la Genèse, peine à se la soumettre, que les arts et les sciences ont fait leurs progrès. À l’origine, telle réussite que l’évènement nous propose, sans que souvent nous la cherchions de ce côté, que peut-être nous ne cherchions nulle part ; entrent en jeu l’observation et l’analyse pour y distinguer ce qui la facilite de ce qui l’entrave ; et finalement le soin mis à réunir les conditions propices comme à écarter les chances d’insuccès change l’accident heureux en procédé régulier.

Voilà très exactement, et sans aucune espèce de doute, la suite d’opérations que Maurras entendait signifier par cette remarquable alliance de mots, dont il aura été l’inventeur. Mais ce n’est pas toutefois qu’il ait été le premier à dégager la démarche si naturelle et si générale de l’homo faber, ce ne serait pas croyable. Et même son originalité n’est certainement pas d’avoir pensé que, féconde partout, cette démarche fondamentale devait l’être aussi en politique, tant il est banal d’y prôner les leçons de l’expérience ; mais seulement d’avoir élevé une très vieille et très commune vérité, détenue et vécue de tout temps par les hommes d’État de quelque sagesse, au rang d’un principe distinctement reconnu, qu’une formule d’une netteté saisissante condensera. Quelle arme merveilleuse, en effet, que ces deux mots pour reprendre la lutte d’un Joseph de Maistre contre les idéologies oublieuses de la réalité, et comme leur conseil sonne clair ! « Pas d’a priori, pas de ces mécanismes si plaisants à l’œil et qui ne marchent que sur le papier. Consultons plutôt l’évènement. Voyons dans le passé ce qui a réussi, ce qui a échoué ; suivons avec plus d’attention encore le succès de nos tentatives présentes. L’échec se répète-t-il obstinément, pensons qu’il a une cause, cherchons ce qui cloche, et tâchons d’y porter remède ; mais là où les résultats sont ordinairement passables et quelquefois brillants (car c’est tout ce qui se peut espérer dans l’art malaisé du gouvernement des hommes), demandons-nous comment ils ont été obtenus et faisons de même, la bonne route est là. » Et quant à l’application : « La monarchie a fait la France, la république la perd. Soyons monarchistes. »

Rien que de très innocent, comme on voit, même si l’on discutait l’application. Visiblement, nous sommes là dans l’ordre de la prudence politique, où l’avis est pleinement de mise. Mais Marcel Clément n’entend pas ce langage si naïvement que je fais. Il lui confère une intention métaphysique ; du moins il me semble, car c’est un des points où j’eusse aimé qu’il exprimât plus nettement sa pensée 27. Je l’exposerai comme je la comprends, en le priant de m’excuser si je me trompe.

Sauf erreur donc, l’empirisme organisateur, pour Marcel Clément, d’humble règle de conduite que nous l’avons vu devient proprement l’origine même et la justification assignées par Maurras aux institutions (ou valeurs) fondamentales (comme la famille, la propriété), que l’enseignement de l’Église nous dit de droit naturel. On voit aussitôt la portée de ce passage sur le plan supérieur. Car les deux justifications ne sont pas du tout équivalentes : l’empirisme organisateur, c’est l’industrie de l’homme ; le droit naturel, c’est l’institution divine. Or, que ces institutions fondamentales soient d’origine humaine ou divine, l’option n’est pas de peu de conséquence : car, dans le premier cas, l’homme, auteur de ces institutions, a le droit de défaire ce qu’il a fait ; tandis que dans le second, il ne revient plus au pouvoir politique que d’en régler au mieux des circonstances l’aménagement, sans qu’il lui soit jamais permis de les abolir.

Telle est, ce me semble, la critique de base adressée par Marcel Clément à la doctrine sociale de Maurras, un dernier indice allant dans le même sens : il ne fait pas difficulté de reconnaître que les valeurs défendues par Maurras sont « en accord avec le droit naturel », puisque c’est un fait ; il s’est bien gardé d’écrire qu’elles fussent fondées sur la nature de l’homme : c’est qu’en effet la première expression ne dit qu’une liaison accidentelle, que la seconde eût changée en dépendance essentielle, laquelle conduirait tout droit, au moins implicitement, à assigner à ces valeurs, dans la pensée même de Maurras, une origine plus qu’humaine, – le point débattu, précisément, et davantage, le nœud même de tout le débat ; car, quant à moi, je conviens volontiers que, si le reproche est fondé, il dévoile dans les idées de Maurras sur la société un de ces vices radicaux qui corrompent une doctrine dans leur principe et n’y laissent subsister que des vérités d’occasion.

Le grief est donc capital. Et sans doute y peut-il être répondu, j’entends très valablement, que jamais Maurras n’a pensé mettre tant de choses dans l’empirisme organisateur et qu’ainsi son transfert de la prudence à la métaphysique est arbitraire. Mais s’en tenir à cette réplique, parfaitement suffisante à motiver en l’espèce une ordonnance de non-lieu, laisse le très grave problème soulevé sans réponse. Je crois que l’on peut et doit aller plus loin, et qu’il n’est que de mieux interroger l’expression incriminée, à la prendre dans son sens le plus naturel, pour y lire distinctement le plus net commencement, tout au moins, de cela même que Marcel Clément déplore que Maurras n’ait pas vu.

Qu’exprime en effet la juxtaposition de ces deux termes, sinon la distinction dans les inventions de l’homme elles-mêmes, de deux facteurs irréductibles ? Il y a la part de l’inventeur, la formule dit l’organisation. Mais il y a aussi et d’abord, expressément affirmé par le terme d’empirisme, ou je ne sais plus le sens des mots, ce que l’expérience fournit à l’organisateur et dont il faut qu’il s’accommode ; car ce donné-là, lui rappelle-t-on, n’est pas une matière informe et ployable à merci ; il est une matière déjà organisée, avec sa structure et ses caractères propres et immuables, ses affinités et ses répugnances, ses lignes de clivage, ses possibilités de devenir ceci, mais non cela, et le reste. C’est l’évidence dans le monde physique ; et de même, observe Maurras (l’application seule de l’empirisme organisateur à la politique en témoignerait), du monde moral ; non toutefois que chacun de nous n’ait le pouvoir de se déterminer par soi ; mais parce que là aussi l’ingénieur rencontre des caractères constants, besoins, instincts, capacités, tout un fond premier de l’homme qu’en dépit des colorations d’époque on ne voit pas changer au cours des âges et qu’il faut donc tenir pour les traits de l’espèce. Ainsi, partout, l’homme peut bien dans une certaine mesure transformer le donné qui l’accueille et, par là, très véritablement changer la figure de l’univers ; mais il ne le peut que dans certaines limites ; non pas à son caprice ; exclusivement selon les propriétés de la matière proposée à son action, et qui, elles, sont rigoureusement soustraites à son arbitraire ; qu’il ne peut que reconnaître, qui est tout ensemble les découvrir et confesser leur suprématie. Maintenant, s’il préfère jouer les fortes têtes et, comme un mauvais ouvrier, parce qu’il ne sait pas s’en servir, casser l’outil qu’on lui met en main, libre à lui, personne ne l’en empêchera ; mais qu’il n’imagine pas alors, Maurras l’en avertit sans relâche, qu’il aura le dernier mot, tôt ou tard l’échec infailliblement châtiera sa rébellion ; tandis que, s’il a la sagesse, l’humilité de se soumettre et docilement d’interroger, d’écouter cette immense réalité qui, l’entourant et le pénétrant de toutes parts, le domine de si haut, c’est elle-même alors qui lui viendra bénignement dévoiler ses secrets. De toute manière il obéira : au pilote ou à l’écueil.

Voilà, pour moi, ce que j’entends dans l’expression d’empirisme organisateur, et point ne pense y avoir grand mérite, car c’est aussi ce que, sous mille formes, Maurras a répété toute sa vie, ayant reçu le beau privilège que les vérités immémoriales, comme il me le confiait à ma première vraie visite, voici plus de trente ans, lui fussent à chaque fois découverte de ravissante nouvelleté. On ne peut ainsi douter que le tableau ne soit fidèle. Mais qu’est-ce à dire alors, je le demande à Marcel Clément, sinon, de toute évidence, – une évidence que les textes les plus formels et les plus nombreux confirmeraient, – que pour Maurras l’univers a des lois ? Leur origine ? Mystère. Question disputée. Ajournons le problème. Ce qui est sûr, ce qui crève les yeux, c’est qu’elles existent, et que l’homme n’a qu’à s’y soumettre bon gré mal gré, parce que ce n’est pas lui qui les a faites et qu’elles sont plus fortes que lui.

J’aurais pu écrire, – ce n’aurait été qu’un autre langage, – que pour Maurras autant que pour ce mâle, salubre et souverain Lucrèce dont il avait fait son compagnon de toutes les heures 28, antérieure et supérieure à l’homme, et dans toutes les directions concevables le passant infiniment, il y a une nature des choses, commun fondement de tout ce qui est, le fondement qu’elle-même appelle restant réservé.

Je ne dis rien de plus pour l’instant, soucieux de n’avancer que de l’incontestable. C’est assez pourtant de ce peu pour que, lisant sous la plume de Marcel Clément le reproche qu’il fait à Maurras de ne pas fonder sa défense des institutions naturelles « sur l’affirmation antécédente d’un Dieu Créateur, Auteur de cet ordre », – assertion pleinement véridique, reproche parfaitement fondé, – je ne puisse me défendre d’être un peu surpris qu’il n’ait pas pensé à une disjonction assez simple : entre Dieu et son œuvre. Il est très sûr, et c’est chose infiniment regrettable, que pendant une longue période de sa vie, Maurras n’a pas connu Dieu, ou du moins ne s’en est fait qu’une idée trop incertaine pour être autre chose qu’une interrogation douloureuse. Il n’est pas moins sûr qu’il s’est élevé de très bonne heure à la notion de l’ordre de la nature et qu’il ne l’a jamais perdue, qu’elle est constante et fondamentale dans sa pensée, – ce qui n’entraîne pas qu’il ait toujours dessiné le contour exact de cet ordre, mais suffit pour que sur le point débattu, il ne soit plus, du chef de la question de principe, en désaccord positif avec l’enseignement de l’Église : puisque lui aussi situe au delà de l’homme, quelle qu’elle soit et sans rien trancher, l’origine des traits constitutifs de notre humanité.

 

c) Je n’ai pas à souligner, après cela, qu’un tel accord, certain dans les limites que j’ai tâché de déterminer, reste purement négatif sur le plan des vérités dernières. La cause suprême n’est pas sortie de l’ombre. Et de cette ombre, un chrétien ne peut s’accommoder. Pas même un philosophe. Car déjà la seule raison ne se satisfait pas qu’un ordre soit si nettement conçu et qu’en même temps l’existence d’un ordonnateur reste sujette au doute, quelque commune que soit la faute de logique.

Je ne suis pas sur que le terme de contradiction soit le meilleur pour la qualifier : comment y aurait-il contradiction entre l’affirmation de thèses justes et saines et fondées en expérience et une déclaration d’ignorance touchant leur justification dernière ? Les deux vérités n’ont pas le même objet. Ne serait-ce pas un peu comme si l’on accusait de se contredire l’arpenteur qui déclarerait avoir mesuré quantité de triangles rectangles et, pour avoir trouvé dans tout le carré de l’hypoténuse égal à la somme des deux autres, conclurait de ces constatations répétées qu’il en est certainement toujours ainsi, si d’autre part il se confessait incapable d’expliquer pourquoi il ne peut en être autrement ? Mais s’il n’y a pas contradiction, il y a certainement inconséquence : exactement, pour poursuivre la comparaison, comme il faudrait bien convenir que la précision de ses mesures et le bon sens de son empirisme, sans prix dans son métier, ne feraient pas de ce praticien un bien savant géomètre. Et de fait, pour moi, je croirais volontiers que c’est quelque chose comme cela que Maurras, né modeste, pensait de lui-même.

Il se rendait bien compte, certes, avec son sens si vif de la causalité, que l’ordre de l’univers déploie sous nos yeux trop d’intelligence et de bonté pour ne pas avoir une cause infiniment intelligente et bonne. Mais il le voyait en même temps un si vaste et vain charnier du beau et du bien, il en entendait monter un si profond gémissement de douleur et de deuil qu’il ne parvenait pas à chasser la crainte que cette cause suprême ne fût au contraire infiniment mauvaise. L’antinomie le jetait dans une grande perplexité. Absurdités de toutes parts, comme lorsque un objet ne nous présente qu’évidences incompatibles : absurde que l’Être parfait ne soit pas ; mais absurde aussi qu’il soit la perfection du bien, ou celle du mal, ou de l’un et de l’autre, ou qu’il y en ait deux. Il ne savait ainsi que résoudre, et avait fini par laisser s’établir au plus secret de sa méditation métaphysique une espèce d’Est-il bon, est-il méchant ? qu’il marmonnait en latin comme une sourde déprécation : Optumo sive pessumo pejori tamen et meliori... Encore avait-il bien trop de bon sens pour ne pas apercevoir que cette position désespérée n’était pas une solution, –qu’elle ne faisait, précisément, que poser le problème, et rien de plus, – et, tout en dédiant à ce mystérieux Seigneur de l’un et l’autre abîme, « Déesse ou Monstre », sa rude bataille en hommage, acceptait avec humiliation de ne véritablement rien savoir de l’essence de cet ineffable et tout inconcevable Numen. Tel était son agnosticisme : qui n’était donc ni négation qui n’ose pas dire son nom, ni même, comme l’agnosticisme positiviste, proclamation de l’impuissance essentielle de l’homme à s’élever au delà de l’ordre phénoménal ; agnosticisme tout personnel, et plutôt confessé que professé ; accordant sans détour et en toute honnêteté que d’autres pussent voir à bon droit ce que lui, pour son malheur, dans l’état actuel de ses yeux, ne voyait pas ; comportant ainsi, comme le marque très bien Marcel Clément, le désir plus ou moins obscur de la foi.

Ni ce désir cependant, ni la loyauté de Maurras à tenir son incroyance propre à l’écart de la doctrine du « nationalisme intégral » ne sauraient entièrement rassurer : même exempte d’erreurs positives, de quelle bienfaisance peut bien être une doctrine aussi radicalement incomplète ? Est-ce qu’à lui seul ce vide béant sur l’unique nécessaire ne la frappe pas de stérilité ?

Je ne crois pas qu’un chrétien puisse ne pas se poser la question. Elle passe même d’infiniment loin le cas de Maurras : question bien plutôt cruciale, vraie ligne de partage des esprits, et, davantage, dès que les positions se durcissent, des philosophies. Et j’entends bien que Marcel Clément ne soulève pas expressément l’objection ; mais elle habite visiblement son esprit, si du moins je n’ai pas tort d’y lire un sentiment voisin de l’inutilité, sinon du péril, pour un chrétien, de la pensée de Maurras, quand il convie les « anciens nationalistes intégraux », non point du tout à l’abandon des « institutions sociales fondamentales auxquelles ils sont négligemment attachés », mais à les « affirmer d’abord par obéissance à la volonté divine et en cherchant à les promouvoir non pas dans l’abstrait d’une conception intellectuelle, mais dans le concret d’une vie évangélique vécue par la grâce de Dieu ».

Certes ! Car il n’est que trop clair que la requête n’appelle que l’assentiment : quelle meilleure consigne donner à des chrétiens que de vivre selon l’Évangile avec le secours de la grâce de Dieu ? Rien à ôter ; rien à ajouter. Cela dit tout, exactement comme toute la morale chrétienne tient en deux commandements, dont en outre le second est semblable au premier. Mais encore ne voit-on pas que ni l’Église, ni d’abord le Christ, aient pour autant jugé superflu de détailler un peu davantage ce qu’exprime cependant complètement le double devoir d’aimer Dieu et son prochain : ou certainement nous serions restés encore bien plus loin que nous sommes de mesurer l’étendue de cette dévorante exigence. Je crois que le cas est ici tout pareil, et qu’il n’est que d’approfondir ce que réclame de nous cette obéissance, primordiale en effet, à la volonté divine pour cesser aussitôt de voir dans l’incroyance personnelle de Maurras motif d’invalider ses idées politiques.

Une première observation s’impose : c’est que les chrétiens ne sont pas les seuls auxquels les chrétiens eux-mêmes aient à penser. Il existe des incroyants. Et ceux-là, ne disons pas, à Dieu ne plaise, qu’il ne leur soit pas nécessaire de s’entendre exposer l’entière pensée de l’Église, qui ne peut être que d’instaurer toutes choses dans le Christ, nous aurions l’air de penser que l’on n’évangélise jamais mieux qu’en cachant l’Évangile. Mais s’ensuit-il de là qu’un langage qui se réfère expressément au Christ soit le seul qui doive frapper leurs oreilles ? J’admets, certes, que les y puisse séduire d’emblée la révélation soudaine de la face inouïe ; mais qui voudrait soutenir qu’elle sera toujours efficace, et qu’il ne soit pas aussi de la plus grande utilité de parler à l’incroyance, pour commencer, le simple langage de la nature ? N’est-ce pas celui qu’elle a le plus de chances d’entendre ? Ou dira-t-on que ce soit là s’écarter de l’Évangile ? Quand à maintes reprises nous y voyons au contraire le Christ lui-même guider notre regard vers une sagesse toute expérimentale : « Quand le figuier se met à pousser, vous savez que l’été est proche... » ; ou « Qui de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied auparavant pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi l’achever ? »

Il n’est d’ailleurs que de passer à l’application pour gue l’évidence saute aux yeux. Prenons par exemple le cas du divorce. Il est bien clair que la première raison, pour un chrétien, de le rejeter est le commandement du Christ « que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ». Mais de quelle autorité veut-on bien que soit le précepte pour qui ne croit pas à l’Évangile ? Et, dès lors, trouvera-t-on mauvais que devant des incroyants un incroyant (ou même un chrétien) combatte le divorce en alléguant que sur le simple plan de l’expérience et de la morale naturelle, le seul où l’incroyance ait accès, le divorce est funeste au bonheur des époux comme des enfants qu’ils ont pris la responsabilité de mettre au monde ? Ne serait-ce pas vérité, et très digne d’inspirer les conduites ? Ou, parce qu’il y a plus à dire, jugera-t-on que l’argument doive être tu ?

Je vois mal que Marcel Clément, si attentif toujours aux ordinations naturelles des choses, osât adopter cette position extrême. Il me reprocherait plutôt, je crois, si je n’invoquais ici que le cas des incroyants, d’oublier que cette considération de la nature est encore très utile aux chrétiens aussi, qui ne sauraient la méconnaître sans erreur et péril. Et non pas certes qu’en elle soit leur suprême vocation, non pas qu’ils aient le droit de perdre de vue que leur espérance leur présente, et que la grâce, s’ils l’ont, obscurément déjà leur donne la possession de Dieu même ; mais parce que, selon la grande parole de Bérulle, « la nature aussi est de Dieu ». « Nous la laisserons donc sans la ruiner » en concluait-il, et certainement il n’y a pas de disposition plus propre à établir l’âme dans la lumière que ce docile et reconnaissant respect de la création. Voyez seulement, de quel prix, en l’espèce, ne peut être pour le croyant la certitude que cette fidélité dont l’Église, pour des raisons supérieures encore et contre une récompense incomparablement plus sublime lui fait une loi, n’entrave pas, mais guide, assure, fortifie l’humble accomplissement, d’abord, de son humanité ?

Concluons donc, nous aussi, si vous le voulez bien, qu’il n’y a pas davantage à ruiner cette notion de « politique naturelle » inscrite par Maurras (car l’expression est de lui) à la première page de Mes Idées politiques comme la plus juste qualification de cette « étude des fondements sociaux de la vie humaine » qui, disait-il, avait fait son souci constant. Car enfin, si « la nature aussi est de Dieu » n’est-ce pas encore obéir à sa volonté que d’essayer docilement de comprendre ce qu’elle nous dit, qui n’est autre, pour un croyant, que ce qu’il nous dit par elle ? À la vérité, l’on eût pu redouter que l’incroyance de Maurras, par les facteurs passionnels qu’elle risquait d’entraîner, n’altérât sa lucidité. Mais en droit, l’entreprise était pleinement légitime, au point d’être de celles qui réclament rigoureusement, chrétien ou non, quelqu’un pour l’accomplir. Et, en fait, il est bien remarquable que son enquête se développa dans un climat si spontanément catholique que plus d’un de ses disciples lui dût, à parler humainement, de retrouver la foi. Ce n’est pas cependant qu’il n’y eût dans sa pensée, surtout dans les premiers temps, des aspects qui résistassent à l’Évangile ; mais ils agissaient peu. Ce qui comptait, c’était ce que chacun voyait, et qui d’ailleurs gagnait en lui d’année en année : cette humble soumission à la nature des choses, ce désir ardent de l’ordre, ce sentiment si profond de ses responsabilités : toutes dispositions de l’âme qui, pour être bien incapables de faire naître la foi, qui ne peut être qu’un don gracieux, préparent du moins assez communément à la recevoir.

 

d) Il reste que lui-même n’aura rallié le sein de l’Église qu’in extremis, et nous ne savons que trop, n’est-il pas vrai ? ce que certains croient pouvoir déduire de ce retard prolongé jusqu’au lit de mort : au mieux, que sa conversion, soudaine illumination de la dernière heure, fût le démenti de toute son œuvre... Il n’y a pas de vue plus fausse. En réalité, tout le monde devrait le savoir après les beaux livres du chanoine Cormier, si le retour aux sacrements n’eut lieu que la dernière semaine et sur la sommation de l’échéance imminente, il y avait des années qu’un long, très long travail intérieur orientait l’incroyant de naguère vers la foi. – Me permettrez-vous d’en retenir ce qui peut éclairer le dernier état de sa pensée politique ?

On se tromperait en effet en pensant que l’attitude que j’ai tâché de caractériser d’après Optumo sive pessumo se soit prolongée jusqu’au seuil de la vieillesse. L’épigraphe elle-même, sous sa forme latine, doit remonter à peu près à 1900, et son inscription à la première page de l’Enquête sur la Monarchie comme au seuil de l’Étang de Berre atteste assez l’extrême importance que Maurras lui attachait alors. Combien de temps répondit-elle à l’intime de sa pensée ? On ne saurait le dire ; dès la Musique intérieure en tout cas (1925), il avait passé outre, ramené par la méditation de la mort « dans les voies royales de l’antique espérance au terme desquelles sourient la bienveillance et la bienfaisance d’un Dieu 29 ». Il ne garda pas moins les deux quatrains pour conclure le recueil, dans un sentiment que je croirais assez mêlé : parce qu’il restait beau de dédier sa vie à l’essentielle ambiguïté de l’univers, sans doute aussi parce qu’il était dans sa nature d’aimer à conserver le souvenir des heures, l’homme les eût-il dépassées, que l’artiste gardait la fierté d’avoir fixées par le miracle d’une expression parfaite. Mais il ne lui échappait pas pour cela que « son air spirituel s’était renouvelé, comme la pente de ses doutes, la montée de ses espérances », selon l’aveu qui figure en tête des Vergers sur la mer (1937), simplement précisé par la déclaration que dans le chapitre des Mémoires de son esprit qu’est Corps glorieux « une pensée pourtant fidèle à elle-même s’y étend et s’y purifie 30 ».

Il ne s’expliquait pas davantage : il avait toujours montré une extrême pudeur à l’endroit de ses convictions philosophiques, jugées par lui « incommunicables 31 » et ce n’était évidemment pas le travail qu’il sentait s’opérer en lui qui pouvait l’inviter à se départir de cette réserve : sans compter que les négociations avec Rome alors en cours, lui interdisent d’acheter la réconciliation par l’apparence d’une conversion qu’il peut bien intimement désirer, mais qu’honnêtement il ne peut dire faite ; car il voudrait pour cela l’entière lumière et se sent douloureusement de « ceux qui gisent dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort » comme s’exprimera sa seconde lettre à Pie XI. Aussi bien ne se décidera-t-il à franchir le pas qu’averti qu’il ne peut cette fois plus tarder, et n’a que le choix de croire dans la nuit ou de renoncer définitivement à franchir le seuil de son plus profond désir.

Simple attente, pensera-t-on peut-être, attente immobile qui ne change rien au fond, puisque l’adhésion n’est toujours pas donnée. Oui, telle est bien l’apparence, et pourtant ! Ouvrez les deux textes théoriques les plus importants de sa vieillesse : La politique naturelle de Mes idées politiques et l’Introduction générale du Bienheureux Pie X. Y chercheriez-vous une profession, je ne dis pas de catholicisme, mais seulement de déisme, vous ne l’y trouverez pas : le doute reste expressément réservé. Affirmation de l’ordre de la nature ; mais quant à son auteur, « est-ce Dieu ? est-ce les dieux ? ou quelque nature acéphale, sans conscience ni cœur ? Cet Être des Êtres, créateur ou ressort central peut, quant à lui se voiler, Deus absconditus, qu’on affirme ou qu’on nie... 32 » Soit ; mais l’accent ne trompe pas : dans la Politique naturelle cet éblouissement plein de larmes devant le sentiment maternel qui « n’est point à classer entre les durs axiomes du Juste, mais procède du souple décret d’une Grâce », Justice « qui se confond certainement avec l’Amour », Fatalité « où il faut reconnaître le visage d’une Faveur 33 » ; et dans le Pie X, cette joie enivrée à marquer l’accord de ses thèses avec l’Omnis potestas a Deo, qu’il se garde pourtant de professer. En vérité, l’hésitation n’est pas permise : dans l’intime de lui-même, l’homme qui parle avec cette chaleur a opté, et pour se sentir encore indigne de nommer Celui dont il n’a pas encore reçu l’agrément, n’en reconnaît que plus profondément l’auteur de cet ordre auquel il soumet tout son être.

Grande leçon pourtant que cette longue attente de tant d’intelligence et de bonne volonté au seuil du mystère désiré. Parce que, si l’une des plus hautes vertus de l’œuvre de Maurras est dans sa soumission à l’ordre de la nature, d’autant plus convenait-il peut-être que son exemple montrât que la foi passe la nature et qu’ici l’homme ne peut rien, comme devant le secret qui n’est qu’à Dieu et à ceux à qui il le communique.

 

Quant à la requête de Marcel Clément... Mais cette réponse est déjà trop longue. Un mot suffira. Au surplus, sur le fond j’ai déjà répondu.

« Réaffirmer en doctrine la souveraineté de Dieu sur la société ? » Oui. « Et aussi les exigences morales – en morale chrétienne – de la vertu de patriotisme ? » Oui encore. Et croyez-le bien, sans aucune arrière-pensée.

Mais il y a sa dernière phrase qui me chiffonne : « Si de tels fruits d’unité résultent de la soumission de tous les fidèles au magistère de l’Église, ils compenseraient largement le sacrifice que peut représenter pour plusieurs l’abandon du nationalisme, – du mot, et, s’il y a lieu, de l’erreur elle-même. » Pardonnez-moi : je suis un peu gêné de le voir placer sur le même plan le sacrifice de l’erreur, qui s’impose, et celui du mot : est-il sûr que l’abandon de celui-ci soit pareillement requis par l’obéissance au magistère de l’Église ?

Ah ! j’entends bien que si l’unité de tous les patriotes en résultait, ce ne serait sûrement pas la payer trop cher du sacrifice d’un mot. Mais oserait-il donc assurer que ce serait le résultat qu’on obtiendrait ? J’en crains, pour ma part, un autre, qui, je n’en doute pas, lui ferait horreur, autant qu’à vous : à forcer les nationalistes français à changer d’appellation, vous jetteriez sur eux une suspicion qu’ils ne méritent pas ; vous ne purifieriez pas le patriotisme français ; vous lui donneriez mauvaise conscience et fortifieriez ses adversaires, et vraiment croyez-vous qu’il en ait besoin aujourd’hui ? C’est un peu comme si vous répétiez tous les jours à un fils qui n’aime pas sa mère qu’il n’a pas le droit de l’idolâtrer : affirmation en soi, parfaitement véridique, mais en l’espèce, peu indiquée.

Et voilà pourquoi, tout en ne me sentant nullement coupable de nationalisme au sens condamné, et vous en ayant, j’imagine, donné la preuve, je n’en pense pas moins qu’il y a lieu de réfléchir encore avant d’accorder à Marcel Clément le changement de vocabulaire qu’il réclame. L’heure est trop grave pour le patriotisme français pour qu’on brouille les cartes et coure, sans nécessité, le risque de l’affaiblir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE D’ANDRÉ DU VAL

 

 

 

À PROPOS DU NATIONALISME DE CHARLES MAURRAS

 

Parmi tant d’excellentes choses que nous rappelle l’étude de M. Marcel Clément sur « Pie XII et le Nationalisme », pourquoi faut-il que de nombreux Français aient trouvé un sujet d’inquiétude et de déception ? C’est que définitions et nuances s’imposent quand on aborde un tel sujet. Elles diffèrent avec les auteurs, les patries, la conception de l’homme, le génie de la race, les mobiles qui l’inspirent. Ainsi, la comparaison entre le nationalisme jacobin et celui de Charles Maurras, même avec l’affirmation qu’il n’y a pas entre eux « symétrie parfaite », exige de si importantes réserves qu’il nous est impossible de les taire.

Notons d’abord où et quand se situe le texte étudié par M. M. Clément. Il appartient au message pontifical de Noël 1954. Le Saint Père y exprime les conditions de la Paix et les obstacles à la Paix, en signalant tout de suite que, dans le monde, deux blocs s’opposent toujours dans la « guerre froide ». L’un des deux représente la destruction de toute civilisation chrétienne par la poursuite forcenée d’un idéal purement terrestre. Il affirme « sa capacité d’organiser la libération de la vie humaine de toutes les privations et de tous les maux dont elle souffre et d’opérer ainsi une sorte d’autorédemption ». L’autre redoute la réussite du premier pour son économie déjà atteinte et l’expansion illimitée qu’il recherche. « Il répand la conception selon laquelle il faut attendre de l’économie – et, en particulier, d’une de ses formes spécifiques qui est le libre échange – la solution du problème de la Paix. »

Cette première erreur en entraîne une autre : les deux blocs ne peuvent survivre qu’en faisant servir jalousement à la conquête des biens qu’ils convoitent, toutes les valeurs, toutes les énergies qui relèvent de leur domination. Et c’est ce besoin de domination sans mesure et sans contrepoids qui conduit à l’exercice du nationalisme tel que Pie XII le définit : « Énorme accumulation de sacrifices de vies et de biens extorqués par ce type d’État, ainsi que les charges économiques et spirituelles qu’il imposait. Mais le fond de l’erreur consiste à confondre la vie nationale au sens propre, avec la politique nationaliste ; la première, droit et gloire d’un peuple, peut et doit être développée ; la seconde, source de maux infinis, ne sera jamais assez rejetée. »... « La vie nationale est, de sa nature, l’ensemble actif de toutes les valeurs de civilisation qui sont propres à un groupe déterminé... La vie nationale ne devint un principe dissolvant pour la communauté des peuples que lorsqu’elle commença à être exploitée comme moyen pour des fins politiques, à savoir quand l’État dominateur et centralisateur fit de la nationalité la base de sa force d’expansion. On eut alors l’État nationaliste, germe de rivalités et source de discordes. »

À la lumière d’un tel enseignement, nous pensons qu’il est facile d’établir un critère, C’est, du reste, de celui-ci qu’use M. M. Clément quand il range le Nationalisme jacobin dans les erreurs condamnées par le Pape. Il est trop facile de montrer ce que coûta à la France l’idéal de 1789. C’est pour lui que la Révolution, oublieuse du réel et des conditions de l’Ordre, déclara la guerre « aux tyrans », prétendit « donner au monde et la Paix et la Liberté », décréta la Conscription obligatoire avec tout ce qu’elle comporte de troubles sociaux, de centralisation à outrance, d’exploitation éhontée de l’homme, de ruines financières et politiques.

Mais le côté négatif de ce bilan s’aggrava encore d’une conséquence dont ce nationalisme était porteur : Le principe des Nationalités. Ainsi est-il l’auteur de l’unité prussienne et de l’unité italienne ; c’est de lui que Jacques Bainville a pu écrire : « Il a fait et fera couler encore plus de sang que tous les conquérants réunis. » Offensif, exacerbé, centralisateur, idéologique, sectaire, bâtisseur d’un rêve insensé à l’encontre du plan divin, il est et demeure un principe de gauche, à telle enseigne que des intelligences libres qu’il réussit à égarer un instant ne purent se ressaisir et déclarer leur erreur qu’au prix de l’étiquette de renégat et de suppôt de la réaction.

Face à ce Nationalisme-là, qu’est donc celui de Maurras ? Justement, une réaction. Ironie du même mot qui peut être employé pour exprimer des contraires ! Mais pourquoi cet emploi ? Maurras nous le dit : « C’est Barrès, en 1892, qui détourna nationalisme de son sens européen. Il le fit dans un article qui parut au Figaro sous le titre La Querelle des Nationalistes et des Cosmopolites. Il n’y traitait point d’une querelle politique, mais d’un simple débat qui s’était élevé entre les poètes partisans de la tradition classique française et les romantiques admirateurs de Tolstoï, d’Ibsen et de Maeterlinck. La transition du nationalisme littéraire au nationalisme politique était dès lors facile. »

Autant le nationalisme jacobin est offensif, autant celui de Maurras est défensif. Souvenons-nous qu’il est né, que l’« Action Française » est née (en tant que revue ou que quotidien) d’un mouvement de défense enfin esquissé au moment de l’affaire Dreyfus. Ce mouvement qui réunissait croyants et incroyants n’avait d’autre but que de rendre à la Patrie menacée par la trahison de l’anti-France et les crises terribles qui se succédaient, la confiance venue du rappel de son Histoire, des conditions de son salut, la force que donnent la cohésion et une doctrine sûre. Pour Maurras « national » (natus) ne peut s’entendre sans l’idée précédente de Père et « nationalisme » est synonyme de patriotisme cultivé. Juger des affaires de la France dans le sens de la prééminence de l’intérêt français, c’est la règle de sa politique : « Le Nationalisme réagit contre l’égoïsme du vieux parti républicain, en même temps qu’il réagit contre l’indifférence de ce parti aux grands intérêts nationaux. » Ces lignes sont de 1900. En 1907, Lucien Moreau pouvait écrire : « L’intérêt français, l’intérêt de la Civilisation, l’intérêt du Catholicisme, ce sont pour nous trois expressions équivalentes ; voilà pourquoi des catholiques, surtout après les admirables leçons du grand Pape Pie X, ne peuvent trouver à redire à notre nationalisme français ».

Pourtant, on y trouva à redire comme aujourd’hui. Certes, nous entendons bien n’avoir répété jusqu’ici que des définitions ou des constatations sur lesquelles il n’y a aucun désaccord entre M. M. Clément et nous, mais là où une barrière s’élève, c’est quand M. Clément trouve deux conséquences contradictoires résultant du patriotisme et de l’agnosticisme de Ch. Maurras. Il reconnaît celui-ci comme « le défenseur des valeurs sociales les plus certaines du point de vue du droit naturel », mais décèle néanmoins dans le nationalisme intégral la même erreur que dans le jacobin parce que « Maurras ne pouvait pas, intellectuellement, soumettre l’ordre qu’il défendait à la suprême majesté de Dieu et de sa Loi ».

Et nous qui avions toujours pensé qu’à ce point de vue, la position de Maurras était identique à celle de M. Jourdain !

Avouons que nous ne comprenons pas très bien. Si, en effet, le nationalisme intégral n’est pas parti d’une affirmation métaphysique, s’il n’a pas déclaré explicitement s’en référer au Quatrième Commandement de Dieu, comment nier que la route qu’il suit mène à l’Église romaine. C’est sans doute, ce que saint Pie X voulait marquer en déclarant : « Maurras est un beau défenseur de la Foi. »

Ce nationalisme exalte les vertus naturelles auxquelles la Révélation de Notre-Seigneur a mis le sceau de la Rédemption, il se refuse comme sa propre fin et ne trouve son terme logique qu’en aboutissant à une institution essentiellement catholique : La Monarchie de droit divin. Ou l’adjectif « intégral » ne signifie rien, ou, placé après nationalisme, il le déclare monarchiste.

Par là même il reconnaît l’éternelle Paternité de Dieu.

Rappelons les caractères de la monarchie que Maurras voulait rendre à la France. Elle doit être traditionnelle et héréditaire, antiparlementaire et décentralisée.

Traditionnelle et héréditaire, c’est le contraire de la souveraineté populaire considérée par la Révolution comme « la source ultime » du pouvoir, puisque le monarque n’est point sorti du suffrage changeant des hommes, ni de la volonté d’une faction, ni des puissances de l’argent, mais c’est Dieu qui l’a fait Roi. Le baptistère de Reims, l’onction du sacre, la leçon politique de Jeanne d’Arc, autant de faits toujours présents, toujours nouveaux dans l’institution royale.

Antiparlementaire. Avons-nous besoin d’insister ? C’est la mise à l’abri de l’incompétence, de la lutte stérile et immorale des partis, des exemples scandaleux que donnent leurs marchandages, leurs désordres, leur routine invétérée, leur incapacité de prévoir et de juger.

Décentralisée. Cela revient à soustraire les individus, les familles et les biens aux abus de l’étatisme, c’est favoriser la paix sociale par la discipline de la production, la défense du métier, l’ordre corporatif. Notons au passage ce que, dans l’ordre décentralisateur, Maurras doit au félibrige de Mistral et à l’œuvre du Marquis de la Tour du Pin : Vers un Ordre Social Chrétien.

Ne sont-ce pas là les conditions de vie nationale au sens propre, dont Pie XII dit qu’elle est le droit et la gloire d’un peuple, qu’elle peut et doit être développée ? Qui pourrait nier qu’elles suscitent le rejet du mal, rendent le bien possible et, par delà les vicissitudes terrestres inséparables de ce temps d’épreuve, introduisent à la Paix dans l’unité et la concorde, fortifient et illustrent la Foi des croyants, acheminent vers Elle ceux qui ne l’ont pas ? L’illogisme est impossible : la Révolution étant la négation et la haine de Dieu, comment se pourrait-il que la Contre-Révolution puisse se passer de Dieu ?

Et c’est précisément parce que les quatre états révolutionnaires confédérés, dénoncés par Maurras : Juif, protestant, franc-maçon, métèque, ont senti le risque terrible que le nationalisme français faisait courir à leur entreprise qu’ils ont tout mis en œuvre contre lui et la Restauration n’a pas eu lieu.

Pendant un demi-siècle environ, Maurras est donc resté seul avec son Nationalisme, sans pouvoir l’intégrer dans l’ordre monarchique, appliquant lui-même, au milieu de fortunes diverses et par une sorte de lieutenance quotidienne, les principes qu’il avait codifiés.

Épreuve terrible où son nationalisme aurait dû s’égarer dans quelque folie, s’il n’avait répondu à un postulat naturel et permanent, si ses bases avaient été fragiles. L’expérience demeure la pierre de touche de la théorie. Or, non seulement le nationalisme français s’est gardé d’être offensif, mais quand nous nous représentons son chef au cours des nombreuses campagnes qui le firent, tout ensemble, haïr et aimer, c’est pour le revoir toujours avec la même véhémence précise qui était la sienne quand il fonçait sur une porte, à l’extrême pointe du combat, en défenseur avare du sang français. Plus la paix était menacée, plus il se donnait sans mesure. Ses colères de tigre, ses polémiques les plus violentes, ses combats les plus acharnés furent contre la guerre civile (Lettre à Schrameck), ou religieuse (Le Pape, la Guerre et la Paix, le Dilemme de Marc Sangnier), ou étrangère (Les avertissements d’avant 1914 : « 500.000 Français couchés froids et sanglants sur leur terre mal défendue », la campagne contre le « Bonnet Rouge », la campagne pour le séparatisme rhénan et la résurrection des traités de Westphalie, « Mayence, Mayence », l’affaire des sanctions contre l’Italie, la « Paix » de Munich, les suprêmes appels à la raison de 1939-40, les campagnes d’après 1940, la sublime leçon du prisonnier).

Pouvait-il exister une solution de continuité entre le Chef du Nationalisme français et son Chef ? Dieu ne permit pas davantage cet autre illogisme et, pour couronner une vie de sacrifice et d’Amour, Maurras retrouva la Foi sans avoir rien à renier à sa doctrine. Robert Havard de la Montagne a judicieusement remarqué que « les chutes se font à gauche ». Nous pourrions dire, fort de l’exemple de Maurras et de tous ceux que la vérité politique a introduits au catholicisme romain, que les recouvrements se font à droite. Il y a dans et autour du nationalisme français beaucoup plus de surnaturel qu’on ne le croit. La très douloureuse période à laquelle M. M. Clément fait allusion à propos de l’interdit et de la levée de l’interdit nous en donnerait des preuves multiples. Mais c’est un autre chapitre de la même histoire.

À ces réflexions très incomplètes, nous voudrions seulement ajouter ceci : depuis quelques années, il existe en France, un mouvement très sympathique, très exactement conforme au vœu de M. Clément. Ce mouvement s’est donné pour but de poursuivre la lutte contre-révolutionnaire et de rendre notre Patrie à Dieu en y instaurant la Royauté Sociale de N.S. Jésus-Christ. Ses membres sont catholiques fervents, ils s’engagent à étudier la doctrine de l’Église et à en appliquer les pratiques. Donc, de deux choses l’une : ou bien ce mouvement avortera et ira grossir le nombre de ces associations éphémères dont on oublie jusqu’au nom et cela, faute d’application au réel, ou bien – ce que nous croyons très volontiers, il sera, dans un avenir immédiat – obligé, pour être fidèle à sa position de départ, d’employer des moyens humains, disons politiques.

Dès lors, nous tenons pour radicalement impossible qu’il ne se serve pas des armes que nous définissions tout à l’heure.

Voudra-t-il s’en remettre à une « bonne démocratie » officiellement soumise à la Loi divine ? Il faudra d’abord penser à la démophilie et puis vider la démocratie de son contenu actuel : les quatre états confédérés.

Voudra-t-il assurer la compétence et la responsabilité du gouvernement, rendre moins débordante une administration qui envahit tout et regarde tout, redonner aux Français le goût du risque raisonnable et du travail ? Il faudra chasser le Parlement, amodier les monopoles, dénationaliser les entreprises, toucher à l’Enseignement, instaurer des libertés et des franchises. Et ce sera le retour – qu’on le veuille ou non – à l’ordre professionnel Corporatif, dont les Papes, depuis plus de 70 ans, ne cessent de rappeler les bienfaits.

Voudra-t-il assurer la sauvegarde du territoire, les excès essentiellement antichrétiens du panarabisme, de l’Islamisme ou de toute autre poussée de désordre favorisée par notre déclin ? Force lui sera de faire du nationalisme défensif, d’avoir une armée et une marine (la force est par définition une vertu et les alliances lui viennent aisément) et puis, de songer à la permanence du pouvoir qui doit se transmettre sans heurt et que, seule, garantit, à la mesure humaine, l’institution monarchique.

En un mot, il faudra reprendre, soit une à une, soit synthétiquement, ce qui serait moins coûteux, toutes les conclusions du nationalisme français.

La Royauté sociale de Notre-Seigneur a des exigences surnaturelles et naturelles. Les premières, heureusement, sont de Foi. Les secondes sont, hélas, d’expérience. Mais l’expérience est faite. Les conditions naturelles sont établies. Elles passent par le Nationalisme français. C’est lui qui, par une prédestination indéniable, a les clefs de l’opposition aux erreurs des deux blocs, désignés par Pie XII. C’est lui qui prouve qu’au-delà des dangers du libéralisme, des combinaisons mesquines de l’opportunisme, des vaines tentatives prétendues nouvelles, il y a, pour des besoins toujours les mêmes, pour des biens toujours actuels et de plus en plus menacés, une politique éternelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE MARIE-MADELEINE MARTIN

 

 

 

LE NATIONALISME ET L’HISTOIRE DE FRANCE

 

Allez-vous accueillir ce texte après un tel retard ? J’ose encore l’espérer car il me serait pénible de n’avoir pas participé à un débat évoquant pour moi l’élaboration d’un livre qui dévora six années de ma jeunesse. Si j’ai entrepris, un jour, d’écrire l’histoire de l’idée de patrie en France, c’était bien pour tenter d’apporter une petite lumière dans l’un des problèmes les plus aigus de notre temps. Au cours de la dernière guerre, constatant non seulement les divisions des Français sur ce sujet, mais (ce qui me semblait plus angoissant) les séparations à l’intérieur des partis, même de ceux qui s’intitulaient nationaux, je me disais que l’idée de patrie devait contenir sûrement le secret d’un débat primordial pour notre siècle. L’Histoire me semble un moyen modeste d’éclaircir la discussion ; moins abstraite que les affrontements d’idées, elle me paraissait aussi revêtir une importance particulière dans un domaine où la leçon des aïeux est l’une des bases du débat. Après avoir lu l’enquête ouverte par ITINÉRAIRES à la suite de l’article de Marcel Clément, je pense toujours que l’histoire seule aide à comprendre le problème jusqu’en ses plus extrêmes arcanes.

Je suis frappée par exemple que, parmi vos correspondants, des écrivains formés aux mêmes disciplines n’arrivent pas à se trouver d’accord sur un sujet dont la qualification initiale semblait rappeler leur principale raison de cohésion : le nationalisme, dans son sens mesuré, limité, humain. Mais ce qui paraît surprenant du point de vue philosophique, ne l’est plus pour qui suit pas à pas la succession des faits de l’histoire à ce sujet.

Comment Marcel Clément a-t-il pu comparer le nationalisme intégral du début du XXe siècle et le nationalisme jacobin ? Incomplète information, ont proclamé certains de vos correspondants, ou bien incompréhension des limites dans lesquelles Maurras avait toujours enfermé modestement ses leçons...

C’est très exact. Mais il me semble que ces réponses sont insuffisantes. Car enfin, pourquoi l’équivoque se produit-elle si souvent, au point que des condamnations émanées soit des autorités religieuses, soit des princes français eux-mêmes ont pu frapper à certains moments (passagers) ledit nationalisme ? Tout en laissant leur place aux intrigues nouées par des passions partisanes contre une pensée supérieure, il me semble que l’histoire seule explique complètement des circonstances aussi paradoxales.

 

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La grande charnière de l’histoire des Français, sur le sujet qui nous occupe, est l’époque de la Révolution (presque tous vos correspondants l’ont bien vu). Je tenterai seulement de compléter leurs indications.

Quand on essaie de discerner en quoi la notion de patrie, dans l’ancienne France, différait le plus des idées qu’allait prôner le XVIIIe siècle, on est amené à constater que c’était par son réalisme. Pendant des siècles, l’idée de patrie, chez nous, avait été vécue plus que définie. Chaque cité, chaque province possédait avant tout la notion très vive de son particularisme, de ses paysages, de ses richesses matérielles, de ses traditions propres, de ses coutumes, de ses modes, de son langage, si différents de ceux des autres cités et provinces de France. Et l’élargissement de ces particularismes jusqu’à la notion d’une communauté plus vaste ne se produisait qu’au travers encore d’une image concrète : celle du roi, fédérateur des provinces et des cités, et symbole vivant de la continuité nationale.

Au XVIIIe siècle, les philosophes de l’Encyclopédie d’abord, les Révolutionnaires ensuite, tentèrent de détruire brusquement les traditions de leurs aïeux pour composer un ordre politique idéal, capable de s’adapter à l’homme idéal. L’une des premières étapes de cet effort, dans le domaine qui nous occupe, fut de prouver que la patrie existait indépendamment du prince, et de ressusciter l’antique théorie romaine de l’État-souverain, de l’État-dieu à laquelle l’ancienne France avait toujours refusé d’adhérer.

C’est alors que triompha une notion abstraite de la patrie et une recherche dite « rationnelle » de la tradition ancestrale. Puisqu’on supprimait tous les attachements concrets, desquels la notion de patrie surgissait sans avoir besoin d’être toujours exprimée, puisqu’on sapait d’un seul coup, le lien de fidélité à un chef commun, il fallait bien remplacer ces forces et ces passions naturelles, par une abstraction nourrie de passion, elle aussi. Il devenait nécessaire que chaque individu porte en lui-même une connaissance historique du passé de son pays, une représentation totale de l’héritage ancestral qui ne lui était plus révélé, comme autrefois, dans la confidence obscure et quotidienne d’attachements concrets, de traditions muettes mais puissantes.

Et il devenait également nécessaire que la nation exalte son particularisme, affirme violemment sa distinction des autres peuples, ressente jusqu’au paroxysme les divergences qui la séparaient des autres sociétés humaines. Les Français de l’Ancien Régime pouvaient s’adonner à des sympathies pleines de curiosité pour l’étranger, sans que le sort du pays fût compromis, parce qu’un organisme indépendant et supérieur veillait au bien général. Désormais, chaque individu est chargé du poids total du destin de son pays, et son opinion envers tel ou tel peuple influe lourdement sur la vie de la patrie. À partir de la Révolution, c’est sur la passion des individus pour la chose publique que repose avant tout le salut commun ; c’est pourquoi, en cas de péril, dans les guerres, dans les troubles, il devient nécessaire de fournir à toute la nation ces affirmations violentes de son particularisme, et c’est alors que surgiront ces xénophobies souvent fort opposées aux enseignements du réel, car c’est par des haines ardentes que s’exprimera le mieux désormais le patriotisme qui avait recouvert jadis tant de multiples et puissantes amours.

 

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Ce que la France de la Révolution avait institué chez elle, elle le porta à travers toute l’Europe comme un ferment de bouleversements sans fin contre lesquels la voix d’un Pape s’élève aujourd’hui. À la suite des croisades utopiques de la Révolution et des guerres de l’Empire, grandit sur tout le continent cette idolâtrie de chaque peuple par lui-même qui remplaçait les anciennes fidélités dynastiques. (C’est ainsi également que croîtra de plus en plus l’importance des écrivains et publicistes qui se chargeaient de présenter à chaque peuple des images simplifiées de lui-même. Par la parole et par la plume orateurs et écrivains créèrent alors les mythes nationaux. De toutes parts, mués par un souci neuf et passionné, les peuples recherchèrent leurs titres de gloire et les caractères de leur individualité, se contemplèrent dans les miroirs grandioses présentés par leurs poètes, et puisèrent dans ces mirages, des passions sans cesse plus vives et qui n’eussent point eu tant d’importance si le système politique nouveau n’en avait fait des ressorts primordiaux de la politique internationale.)

 

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Je m’excuse de cet exposé historique un peu long, mais sans son rappel il est impossible de comprendre la suite des évènements. Quand, à la fin du XIXe siècle, les utopies révolutionnaires eurent engendré en Europe les nationalismes les plus séparatistes et les plus violents, on comprend que des patriotes français aient senti la nécessité de réveiller le sentiment national dans leur propre pays. Déjà, avant 1870, Edgar Quinet attaquant la teutomanie romantique de Lamartine écrivait cette phrase prophétique : « Si la démocratie française se fait cosmopolite, comme elle sera la seule qui se détachera du sol natal, elle deviendra immanquablement la dupe de toutes les autres. »

Je ne veux pas redire, après Henri Massis qui l’a si bien fait, que l’origine du combat mené par le nationalisme intégral fut une nécessité purement défensive. Je rends grâce à votre correspondant d’avoir rappelé à Marcel Clément la belle phrase de Charles Maurras : « C’est, quand on y songe, une extrémité odieuse et abominable qu’il ait fallu susciter un état d’esprit nationaliste pour permettre la défense de la nation. »

Au cours de mes recherches sur les origines du combat de Charles Maurras, j’ai trouvé d’autres phrases semblables 34 si bien que j’en étais arrivée à m’étonner que l’on pût appliquer le terme de nationalisme (suspect à tant de points de vue), à cette résurrection d’une idée de patrie traditionnaliste, civilisée, humaine, on pourrait dire, chrétienne, en pensant à saint Thomas et à Bossuet si souvent évoqués dans ce domaine par Maurras. Cette distinction frappait encore en 1927 le R.P. de la Brière 35 dans un article dont je ne citerai que quelques phrases : Au premier sens, dit, l’auteur, le nationalisme se confond avec la théorie des nationalités, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pour se séparer, quand il leur plaît, de l’État auquel ils appartiennent, ou pour se réunir à un autre, suivant leurs aspirations passagères.

Mais au deuxième sens, le nationalisme est la « conception politique qui, dans le gouvernement de l’État, considère surtout l’intérêt national, de préférence à toute autre conception juridique ou sociale. La suprématie de l’intérêt national est proclamée dans sa sphère, dans son ordre, non pas par comparaison avec toute autre valeur et tout autre droit, mais par comparaison avec chacun des autres objectifs politiques et sociaux qui peuvent tenir légitimement et raisonnablement le premier rang dans les préoccupations des hommes d’État et dans la gestion de la chose publique... Le nationalisme apparaît alors comme une réaction saine et salutaire contre des forces ennemies ou anarchiques, contre des influences dissolvantes ».

 

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Mais il me semble que c’est surtout par une découverte essentielle que Charles Maurras a placé sa doctrine du nationalisme à l’opposé des conceptions jacobines. En proclamant son « Politique d’abord », en démontrant que le réveil français postulait en premier lieu la restauration du roi, il arrachait le germe pernicieux qui depuis plus d’un siècle faisait glisser presque tous les mouvements « patriotes » du côté de l’idéologie révolutionnaire. Il détruisait l’erreur essentielle qui avait consisté à transférer au peuple l’autorité accordée jadis au monarque de droit divin 36.

Relisez les œuvres de tous les écrivains nationalistes, avant la leçon de Charles Maurras : de Barrès à Déroulède, de Renan à Péguy, vous les voyez toujours, à un moment ou un autre, appuyer le salut de leur pays sur la volonté du peuple, c’est-à-dire sur la conception individualiste de la Révolution. Maurras lui s’en remettait à une institution naturelle qui insère l’effort de l’homme dans les lois voulues par la création de Dieu. Il me semble que cela suffit à démontrer que non seulement sa doctrine ne peut être identifiée avec celle des Révolutionnaires, mais qu’elle s’y oppose par son essence même.

 

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Mais je crois que vos lecteurs peuvent maintenant comprendre aussi pourquoi cette doctrine a tellement prêté aux équivoques :

Étant donné les circonstances engendrées par la Révolution, étant donné l’état présent de la France, Maurras se voyait continûment forcé de lutter sur une ligne de crête où il était bien difficile de se maintenir sans fléchissements momentanés (surtout dans les hâtives constructions du journalisme quotidien). Comprenant la barbarie du nationalisme outrancier, il se voyait souvent contraint d’emboucher le clairon de Déroulède devant le cosmopolitisme de la plupart de ses compatriotes, ou les audaces agressives de nos voisins. Persuadé de la malfaisance des partis, il était amené à en créer un pour la résurrection des idées d’ordre. Enseignant sans cesse que la nation était incapable de se gouverner elle-même, il appelait les Français, momentanément, à sauver leur pays par leur seul effort.

Rien de tout cela n’était voulu par lui, mais l’état de la France engendrait cette lutte pleine de contradictions. Ce n’est pas dans le domaine des idées que l’on pourra jamais comparer Maurras aux Jacobins, mais on peut dire qu’au point de vue des faits il s’est trouvé souvent dans la même situation qu’eux, je veux dire forcé de haranguer une nation veuve de ses chefs naturels. Il n’est point dans mon intention de développer ici ce qui frappe bien souvent quand on étudie l’histoire du nationalisme intégral au début de ce siècle : à savoir que la plus belle démonstration des vérités doctrinales de Charles Maurras réside dans les échecs ou erreurs passagers que son action ne peut éviter. Il avait dit, clamé, proclamé que rien ne pourrait ressusciter en France tant qu’y subsisterait le désordre instauré en 1789 : certaines incohérences apparentes de son parti sont encore une démonstration supplémentaire de la vérité de son enseignement.

Et l’on comprend maintenant comment certains critiques peu bienveillants, découpant artificiellement dans son œuvre de polémique immense, tel fragment, tel paragraphe, en l’isolant de l’ensemble, ont pu dénaturer complètement sa pensée.

 

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Il semble pourtant qu’avec le recul du temps la grandeur de cette œuvre ne peut que mieux apparaître. Dépouillée de certaines conclusions hâtives de journaliste harcelé, sa doctrine se dresse dans une grande majesté au carrefour où venait aboutir l’effort des penseurs politiques de l’antiquité, et des écrivains traditionnalistes français. En mettant l’accent sur le geste essentiel réclamé par la renaissance de la patrie au début du XXe siècle, il rappelait les plus sûrs cheminements de nos résurrections anciennes : l’obstination de Jeanne à faire précéder par le sacre de Reims l’expulsion des Anglais ; la persévérance des Politiques du XVIe siècle à faire reconnaître la légitimité d’Henri IV avant de faire triompher l’idéologie de la Ligue ; l’adjuration suprême de Chénier déplorant « le sort affreux d’une nation réduite à choisir entre Coblentz et les Jacobins ».

Par-dessus tout, il semble que l’histoire retiendra son effort continu pour ramener les Français à l’humilité devant les lois de la création, et verra dans cette action la synthèse de l’effort qui constitue la « Contre-Encyclopédie ». Le XVIIIe siècle s’était vanté de ramener l’âge d’or, d’instaurer l’ère du Progrès indéfini, de créer la société parfaite. Relisez bien Maurras et vous verrez que, d’un bout à l’autre de son œuvre, il y a (aussi bien que chez les catholiques Maistre et Bonald) cette constante modestie de l’homme qui contemple la brièveté de son passage sur la terre et s’en remet à la sagesse et à la force des institutions naturelles, du soin d’éterniser quelques-uns de ses bonheurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE MAURICE BARDÈCHE

 

 

 

Après y avoir longuement réfléchi je trouve que je ne peux donner à votre enquête une réponse qui me satisfasse. La situation actuelle du nationalisme pose trop de questions, elle oblige à des prises de position trop délicates vis-à-vis de doctrines et d’hommes divers : je ne puis me résoudre à trancher tout cela avec précipitation. Le nationalisme tel que je le conçois avec une partie de notre génération en France et à l’étranger constate l’incapacité définitive de nos nations actuelles à jouer un rôle international déterminant et insiste sur la nécessité absolue de réaliser une nation européenne capable de prendre en charge des responsabilités et les perspectives que nos pays ne sont plus en moyen d’assumer. Cette nouvelle orientation du nationalisme pose des problèmes d’une telle gravité qu’ils ne peuvent être résolus ni même convenablement exposés dans une réponse de quelques pages. Elle implique d’autre part que nous nous éloignions dans nos solutions et nos préférences et même parfois sur quelques principes de doctrines et d’hommes qui nous ont été chers et dont je ne veux parler, pour ma part, qu’avec ménagement. Je risquerais de peiner beaucoup de vos lecteurs si je n’apportais à de tels jugements toutes les nuances, toutes les prudences et aussi toutes les justifications qu’ils sont en droit d’attendre de moi. Je les tromperais, d’autre part, si j’omettais de leur exposer quelles difficultés nous attendent dans cette évolution du nationalisme au-delà du cadre des anciennes nations. Tout cela, mon cher Madiran, nui comprend aussi bien des aveux que des raisons, serait plutôt le sujet d’un livre que d’une intervention de quelques pages dans laquelle par brièveté, par raccourci, je risquerais de blesser, et en même temps de ne pas expliquer complètement ma pensée. Je respecte trop vos lecteurs et les collaborateurs éminents qui ont répondu à votre enquête pour leur opposer une réponse hâtive, suffisante, et dont je serais moi-même peu content. C’est ce que m’ont appris les esquisses de réponse que j’avais commencées à votre intention. Puisque je n’ai pas trouvé le temps de rédiger cette prise de position longue et complète que je vous destinais – et puisque je n’ai pas eu le talent d’être court – je préfère la remettre à un autre temps.

Excusez-moi donc, je vous prie, au besoin par la publication de cette lettre si elle vous paraît valoir la peine d’être mentionnée, auprès de ceux à qui vous aviez annoncé mon intervention dans ce débat. J’espère qu’ils comprendront mes scrupules. Quant à vous, mon cher Madiran, votre expérience vous a assez familiarisé avec le devoir de prudence et de réflexion pour que je sois sûr de votre absolution. Croyez, je vous prie, etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE VICTOR-HENRI DEBIDOUR

 

 

 

LE PATRIOTISME ET LA PAIX

 

Je suis complètement d’accord avec l’article que Marcel Clément a consacré au nationalisme dans le no 3 d’Itinéraires. Mon tour d’esprit et ma compétence, qui ne sont pas ceux d’un philosophe ou d’un doctrinaire, ne m’autorisent pas à en faire un commentaire direct, mais ma pensée m’amène aux mêmes conclusions que lui. Ne serait-ce pas en effet par ces voies-là qu’on pourrait espérer un regroupement solide, et divers, de tous ceux qui se veulent les membres sains du corps français ?

J’ai toujours été très frappé du fait que le nationalisme est né, comme idée-force, de la Révolution. De même que les Français se sont alors persuadés, par une aberration d’idéologues, que la France était incomposée, qu’il fallait d’urgence la constituer par des textes ad hoc, pour l’accoucher enfin après l’interminable gestation anarchique et tyrannique dont le travail philosophique allait la délivrer, de même se convainquirent-ils que désormais la Nation, source et fin réelle de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité idéales, garantit seule, défensivement et offensivement, le rayonnement de tout ce qui doit rayonner dans les cœurs, dans les esprits et dans les sociétés. Elle est devenue à la fois un dogme et un mythe, ce qu’exprime à merveille le suffixe en isme de mots comme nationalisme ou impérialisme, ou l’emploi de formules d’accent religieux comme : Au nom de la Nation. Rien n’est plus étranger à la tradition française que de telles idées. C’étaient la Chrétienté, le Trône, l’État qui y jouaient le rôle d’idées-forces (non sans des déviations graves que je n’ai pas à étudier ici), ce n’était sûrement pas la Nation. Même chez Jeanne d’Arc, que Michelet a si curieusement tirée à un jacobinisme avant la lettre alors que tout en elle est indemne d’esprit jacobin. Quand Mme de Staël – cette femme intelligente qui était si sotte – écrit bravement : « Avant 89, il n’y avait pas de patrie », elle dit une insanité, car Dieu aidant et Dieu merci, la patrie n’avait pas attendu le 14 juillet de l’émeute ni celui de la Fédération pour naître. Mais elle dit une grande vérité s’il s’agit de comprendre : « Avant 89, il n’y avait point de sentiment national ni d’institutions nationales qui eussent pour écho et pour étendard un état d’esprit nationaliste. »

Partant de là, je me demande si le critère d’un patriotisme authentique ne serait pas dans les rapports qu’il entretient avec l’esprit de paix et l’esprit de guerre dans leurs formes légitimes et aberrantes.

Patriotisme et esprit de paix : ces deux notions, ou plutôt ces deux orientations de l’intelligence et du cœur ont des points communs, ne serait-ce que celui-ci : toutes deux ont un côté utilitaire, « réaliste », et un côté idéal et désintéressé. Patrie et paix sont deux carrefours où se rejoignent des besoins et des désirs profondément naturels – mais qui ne sont que naturels – avec des aspirations beaucoup plus hautes, plus détachées et qui peuvent aller jusqu’aux plus purs sacrifices ; bref, des carrefours entre la « politique » et la « mystique », pour parler comme Péguy – qui d’ailleurs, on le sait, n’admettait aucune rencontre entre ces deux plans, ce qui est peut-être la seule erreur, mais fondamentale et irrémédiable, de sa pensée si généreuse. L’amour de la patrie est un égoïsme dilaté, où nous nous aimons nous-mêmes (nous en avons le droit, et le devoir) dans la communauté de la patrie ; c’est un égoïsme aux bras ouverts, ou du moins qui ne les referme que sur des millions de frères : nous nous y chérissons nous-mêmes avec eux, indissolublement. Mais si le patriotisme est ainsi un égoïsme sublimé, et même à la limite presque renoncé, il peut être aussi un égoïsme multiplié : car tel est le paradoxe du patriotisme, d’être un oubli de soi dans lequel on ne s’oublie pas. Route étroite que guettent à tout instant les déviations.

Et l’esprit de paix est lui aussi une sorte d’égoïsme. Il émane d’un vouloir-vivre, d’un vouloir-survivre ; mais s’il est authentique, ce vouloir ne se sépare pas de la volonté que les autres, tous les autres, vivent et s’épanouissent dans la sérénité, dans cette « tranquillité de l’ordre » par où saint Augustin définit la paix ; cela est si vrai que les plus hauts apôtres de l’esprit de paix n’hésitent pas à compromettre, à renoncer leur paix à eux, leur vie à eux pour celles de leurs frères : tel saint François courant les risques de passer en terre barbaresque pour y prêcher le Christ et sa paix ; tel, tout près de nous, la mahatma Gandhi. Mais pour s’en tenir au niveau de la commune humanité, de la commune chrétienté, il est bien sûr que l’esprit de paix est fait d’un égoïsme aux bras ouverts.

Patriotisme et esprit de paix sont deux égoïsmes sacrifiés : je veux dire par là qu’ils peuvent aller jusqu’à la complète immolation du moi, chez les meilleurs ; mais sacrifier ne veut pas nécessairement dire amputer : sacrifier, c’est exactement rendre sacré, sanctifier, c’est-à-dire offrir ce qui est en cause, à bras ouverts, à Celui qui est le très Haut Amour. Mais l’avarice de notre moi nous porte invinciblement à sentir cette oblation comme une dépossession, une mutilation – et le fait même que le mot ait pris couramment ce sens montre combien l’instinct possessif du moi est profond et tenace. Sacrifier, au vrai, c’est à la fois moins et beaucoup plus que renoncer. Bref, dans ces « égoïsmes sacrifiés » il ne s’agit point tant de saccager les attaches avec le moi, que de les purifier. Ainsi patriotisme et esprit de paix sont-ils les deux points privilégiés de notre vie morale : l’un est, comme la fraternité dont il n’est qu’un cas particulier, un point de rencontre de notre instinct d’aimer avec notre devoir d’aimer ; l’autre un point de rencontre de notre instinct de vivre et besoin de sécurité, avec notre devoir de respecter la vie et de promouvoir la plus radieuse efflorescence de toute la création et de toutes les créatures sous le regard de leur Créateur.

Mais comment se fait-il alors qu’ils puissent s’affronter ? Comment se fait-il que nous voyions des exploitants du patriotisme et du pacifisme se dresser implacablement les uns contre les autres, idéal contre idéal, mythe contre mythe ? Opposition si irréconciliable que certains tenants du nationalisme considèrent toute trace d’esprit de paix comme une maladie de dégénérescence, et certains pacifistes toute trace du sens de la patrie comme une sorte de chancre politique et moral ? Et les sarcasmes de se croiser : le nationalisme exacerbé dégrade les hommes par frénésie, et les animalise, disent les uns (et ils ont raison) ; le pacifisme systématique les dégrade par inertie, par lâcheté douillette, et les abaisse au niveau pour ainsi dire végétal, disent les autres (et ils ont raison). Comment ces admirables lieux de santé naturelle et surnaturelle de l’homme en collectivité ont-ils pu prendre ces masques hideux ? Comment ces deux forces, ces deux vertus – virtutes – ces deux vaillances sereines et pures, qui semblaient faites pour aller de pair, comment s’entre-déchirent-elles ?

Il est évident que l’esprit de paix, du fait de sa valeur universelle, de son éminente dignité, ne saurait être primé par le patriotisme. L’esprit de paix est une des béatitudes : Pacifici, les faiseurs de paix, les ouvriers de paix. Il faut donc que, dans l’opposition qui se dessine, ce soit l’autre terme qui soit modelé pour s’accorder avec lui ; c’est le patriotisme qui doit s’assouplir, se plier, et non pas l’inverse. Ce n’est pas l’esprit de paix qui doit renoncer à telles de ses exigences pour s’ordonner au patriotisme comme à un bien supérieur : c’est celui-ci qui doit le faire, même s’il lui en coûte, pour s’ordonner à la paix.

Joubert, dont la méditation paisible et noble touchait à tout, a noté que « le mot patria, chez les Anciens, voulait dire terre paternelle, et avait pour eux un sens qui allait au cœur. Celui de patrie, n’étant lié à aucun autre mot connu, ne s’entend que par réflexion ; il n’a pour nous qu’un son muet, un sens obscur, et ne peut exciter dans notre âme les mêmes affections. Devenu substantif, cet adjectif ne dénomme qu’une chose morale, et par conséquent il est froid ». Il y a dans ces observations beaucoup de vérité et une grosse erreur : la vérité, c’est ce caractère abstrait, idéal, et volontiers universaliste qu’a pris chez les Français, surtout depuis 89, le concept de patrie. Quelle chose extraordinaire, troublante, de songer que le mot patrie est en français un mot savant, importé artificiellement par les érudits, et qui n’apparaît pas dans la langue avant le XVIe siècle ! Cet aspect idéologique, construit et non pas hérité du mot et de la notion de patrie est un danger terrible.

L’idéologie entraîne à tous les fanatismes impérialistes lorsqu’on voit dans la nation le porte-drapeau de l’Idée. Ce fut le cas pour le patriotisme révolutionnaire qui, après avoir sincèrement déclaré la paix au monde, conquit l’Europe pour le compte de la France, au nom de cette Liberté dont elle était le foyer et tenait le monopole. De même pour l’expansion du pangermanisme et du panslavisme communiste. C’est que les idées, ces « choses morales » sont loin d’être froides et inertes. Plût à Dieu qu’elles le fussent ! Nous sentons, au contraire, que l’idéologie est, en notre XXe siècle, ce qui nourrit de la façon la plus brûlante les formes les plus abominables de l’impérialisme. Si les Français jadis, les Allemands hier, n’avaient aimé, si les Russes aujourd’hui n’aimaient que la France, l’Allemagne ou la Russie, et non pas une certaine idée de la France, l’Allemagne ou la Russie, il y aurait sans nul doute un peu plus de paix dans le monde.

Il y a un terrible péril à voir dans la patrie, pour la chérir, essentiellement un foyer de droits et de devoirs. Non qu’elle ne le soit pas : mais elle est d’abord un fait. Les hypertrophies et les dérèglements du patriotisme ont pour source (et d’ailleurs pour conséquence) une méconnaissance de la patrie comme fait. Hypertrophie, dans le cas d’un patriotisme sans limite, alors que la patrie est précisément ce qui a des frontières. Dérèglement, dans le cas d’un « patriotisme » idéologique, dont le procédé est de haïr d’abord ceux de nos compatriotes qui n’en partagent pas les passions, ni les intérêts.

Lanza del Vasto nous rapporte n’a jamais entendu Gandhi ni les siens tenir de propos patriotiques. Il y voit un « trait de distinction ». Il faut aller au delà de cet éloge qui tient encore trop d’une sorte d’esthétisme moral. Ce silence du patriotisme n’est pas seulement une beauté morale, il est aussi une santé spirituelle et politique. Ce n’est pas le silence négatif égotiste et sceptique d’un humanisme apatriote comme chez Montaigne. C’est le silence d’un homme qui se refuse à haïr et à mépriser l’ennemi même que son devoir est inséparablement de réduire et d’aimer à la fois.

Il ne s’agit certes pas d’abdiquer le patriotisme, de se faire, même au nom de la charité je ne sais quelle âme de citoyen du monde, pour qui toutes les patries se vaudraient. L’indifférentisme et le desséchement du cœur y trouveraient certes plus facilement leur compte que l’amour. Sous quelle forme le Christ nous a-t-il demandé d’aimer tous nos frères ? Sous ce nom si tendre, si mystérieux de prochain. Par là il a voulu permettre, et sanctifier ces préférences de la charité que sont l’amour conjugal, familial, et l’amitié, et l’amour de nos compatriotes. S’il nous avait interdit ces relais, nos misérables cœurs, invités à aimer tous les hommes dans l’indistinction 37 auraient senti cette loi comme une obligation d’aimer dans le vide. Nous nous sentirions placés au centre d’un no man’s land que nos pauvres forces d’amour, si vite découragées, ne pourraient franchir sans se glacer ou se pervertir (sauf chez les âmes héroïques). Et encore, même ainsi, elles se glacent et se pervertissent.

Le vrai patriotisme, comme l’amour conjugal ou familial, est un admirable chemin de mérite et de grâce, parce qu’il unit indissolublement un droit joyeux, tonique, accordé à nos plus profonds instincts naturels, avec un âpre et imprescriptible devoir. Mais le patriotisme risque de verser dans l’absurdité et l’iniquité, et ce danger commence très exactement dès l’instant où l’on se sent tenu, ou tenté, de faire passer à l’état de doctrine, d’idée-force, de mythe ou seulement de controverse, un lien préférentiel qui est de l’ordre très simplement organique et vital, et qui devrait toujours le rester. Il en est du sens de la patrie comme du sens de la famille, du foyer, du métier : toutes attaches qui, pour être saines, doivent se vivre et non pas se proclamer, et pour être incontestables, doivent être incontestées.

L’antipatriotisme est le frère jumeau et inévitable du patriotisme qui s’exalte et se gonfle. Ces deux maladies de l’esprit civique s’appellent sans fin l’une de l’autre, comme un faux remède l’une de l’autre, et sans qu’on puisse savoir laquelle est à l’origine de ce cercle infernal. Une des malédictions de notre temps, c’est qu’il n’y ait, pour répondre à un mal, qu’un contre-mal, qui en est solidaire comme la suée et le frisson sont solidaires dans la fièvre 38.

On dira que c’est une réaction de défense salutaire que de crisper son patriotisme quand il est attaqué du dedans ou du dehors, que c’est un remède nécessaire. Sans doute, mais cela ne doit pas nous faire oublier que, quand le patriotisme apparaît comme un remède auquel il faut recourir, quand on a besoin de penser à lui, de le célébrer, c’est justement qu’il y a quelque chose de vulnérable ou de pourri dans le corps et l’âme d’une nation. Le patriotisme ne devrait pas avoir à être nourri, puisque c’est lui qui doit nourrir. Le brandir, c’est le fausser. En faire le drapeau qui claque au vent des mots, ce n’est pas guérir l’insanité de ceux qui le jettent au fumier. Si douloureux qu’il soit de le dire, les deux attitudes sont sœurs, et l’évènement a assez montré comme on passe aisément de l’une à l’autre.

Simone Weil a écrit : « On ne doit aimer d’amour qu’en charité. Une nation ne peut pas être un objet de charité 39. Mais un pays peut l’être, comme milieu porteur de traditions éternelles. Tous les pays peuvent l’être. » Ces lignes lumineuses dégagent du nationalisme – qui ne rend pas justice aux groupes étrangers – le patriotisme, l’amour du pays, qui ne se sépare jamais d’un universalisme authentique, parce qu’il ne méconnaît pas les autres patriotismes, parce qu’il n’est pas contradictoire avec eux, mais au contraire les appelle et va à leur rencontre.

Ainsi le patriotisme pur n’est pas une raison de vivre, il est un mode de vie ; il n’est pas un remède, il est une vertu ou une santé. Or, une vertu, cela s’exerce ; une santé, cela se vit, un point c’est tout. (Et surtout pas un point d’interrogation, ni un point d’exclamation, ni non plus, comme on en a eu des exemples, des points de « suspension ».) Le patriotisme est humble, silencieux, fidèle, quotidien comme la réalité même de l’air que nous respirons, l’air natal, l’air du pays, le meilleur, parce qu’il est celui auquel nous ne pensons même pas tant que nous y vivons, tant que nous en vivons. Ce patriotisme est patient, et ignore toute malice ; à lui s’appliquent exactement les termes de saint Paul, cette sorte de litanie de la Charité qu’il chante dans l’épître aux Corinthiens.

Et certes, ce patriotisme simple et détendu, il n’est pas aisé de le vivre aujourd’hui, parce que la patrie, toutes les patries sont malades dans un univers malade : mais justement il est d’autant plus nécessaire de tenter de le vivre. Que ses exigences puissent être, en telles occasions, actives, urgentes, c’est ce que montrerait l’éminent exemple de Jeanne d’Arc, dont le patriotisme concret voulut bouter les Anglais hors de France, simplement parce qu’ils n’y étaient pas à leur place, mais qui ne se croyait pas obligée pour autant de les haïr. (Elle a eu sur eux ce mot admirable : « Je les aime moins. ») Exemple d’un patriotisme nullement faussé tout en étant terriblement engagé, comme c’est nécessaire dans les circonstances dramatiques d’une nation.

Il faut être prêt pour ces jours-là. Mais cela ne doit pas nous interdire de garder la nostalgie, et de nourrir l’espérance, si pâle soit-elle, d’un temps où il serait permis de ne porter, pour aimer et servir utilement sa patrie, ni fanion ni enseigne. Jeanne d’Arc, de toute son âme de fille de France et de paisible bergère, eût souhaité un pareil temps, un temps où elle n’eût pas eu à revêtir le harnais des gens de guerre. Et comme elle, nous pouvons désirer de tout notre cœur, nous devons, prier de toute notre âme que revienne – sinon pour nous, du moins pour nos enfants – le temps où il serait permis d’être Français, ma foi, simplement, fonctionnellement, au ras des jours : à la façon dont Péguy disait : « Nous aimons bien faire notre devoir, et qu’on n’en sache rien dans la rue. » Faire notre devoir de Français, notre métier de Français – sans en parler ; et, à tous les niveaux de sens de cette locution à la fois si commune et si belle, et qui peut être, bien sûr, la devise de l’égoïsme, mais qui est aussi celle de la sainteté – EN PAIX.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA PENSÉE DE M. RENÉ GILLOUIN

 

 

 

EXTRAIT D’UNE LETTRE À JEAN MADIRAN

 

... Je n’applaudis pas moins chaleureusement à votre enquête sur le nationalisme, et j’y aurais volontiers pris part si, étant protestant, je n’avais craint d’être indiscret. J’aurais aimé introduire les deux thèmes suivants.

D’abord l’idée que par rapport au patriotisme, qui est un sentiment riche, souple et complexe entre tous, le nationalisme, qui est une doctrine, apparaît comme une rationalisation, avec tout ce que cette opération comporte d’artifice et d’arbitraire, de rigidité et d’appauvrissement. Le patriotisme se pose en s’affirmant, le nationalisme se pose en s’opposant. Le patriotisme est une amitié qui ne demande qu’à élargir ses frontières ; le nationalisme est un isolationnisme, qui préfère se resserrer dans les siennes, jalousement, quand ce n’est pas haineusement. Le patriotisme est à base de fierté, le nationalisme est à base d’orgueil, et c’est pourquoi la guerre n’est pas de l’essence de l’un, tandis qu’elle appartient à l’essence de l’autre.

Ensuite, l’idée que, quelles que puissent être les valeurs intellectuelles, morales, spirituelles, qu’englobe un nationalisme doctrinal, il y a toujours dans le pathos nationaliste quelque chose de plébéien (je ne dis pas de populaire) qui est à la fois déplaisant et dangereux. Chez un Maurras même, âme de feu, volonté tragique, hôte habituel des plus nobles cimes de l’esprit, voyez comment voisinent avec les raffinements de la plus délicate courtoisie et de la plus exquise culture la susceptibilité la plus ombrageuse, la promptitude au soupçon, à la colère et à la violence, des ressentiments inextinguibles, la fureur d’offenser l’adversaire par tous les moyens, fût-ce l’injure la plus grossière, fût-ce le plus vulgaire sobriquet, la partialité la plus aveugle en faveur de l’ami, pour qui il n’est pas de louange assez hyperbolique ; tous traits spécifiquement plébéiens qui sont peu favorables à la paix intérieure et qui, transportés dans le domaine des relations internationales, y créent une atmosphère bien différente de celle... eh bien ! disons de celle du Congrès de Vienne, à qui on a tant et si sottement reproché de s’amuser. Et puisque le Congrès de Vienne vient sous ma plume, comment ne pas rappeler que l’aristocrate Metternich avait horreur de tous les nationalismes, et en particulier du nationalisme prussien, que la France, en proie à l’étrange perversion de l’instinct vital dont elle est atteinte depuis deux siècles, encourageait au contraire de tout son pouvoir ?

Pour en revenir à Maurras et pour en finir avec lui, comment n’être pas frappé du ravage que la passion nationaliste exerçait sur son intelligence même, lorsqu’elle lui inspirait la prétention de faire la preuve par neuf de la monarchie, ou l’affirmation que le nationalisme est une obligation rationnelle et mathématique, ce qui est une singulière abdication de l’esprit de finesse au profit de l’esprit de géométrie ?

Ce qui sauvait Maurras dans une certaine mesure, c’était sa faiblesse pour les gens d’esprit, à quelque parti qu’ils appartinssent, un Monzie, un Lautier, d’autres encore. Un jour que, causant avec lui, je m’étonnais de son indulgence pour l’un d’eux, canaille avérée et journaliste de talent, il eut ce mot admirable :

– Que voulez-vous, mon cher ? C’est un voleur, mais il sait ses classiques.

Comme frein aux excès du nationalisme, une bonne culture classique n’est assurément pas négligeable ; est-elle suffisante ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE D’ANDRÉ FROSSARD

 

 

 

L’article de M. Marcel Clément a le mérite d’être clair et mesuré.

Il pose de difficiles questions au nationalisme intégral, qui ne les laissera malheureusement pas sans réponse. Le nationalisme intégral se fait une obligation d’avoir réponse à tout ; mais M. Marcel Clément a très bien vu que sa métaphysique est inachevée, de sorte qu’il est d’emblée exposé au danger de n’avoir d’autre fin que lui-même. Danger si réel qu’il en est mort.

 

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Quant au nationalisme jacobin, il est depuis des années tellement aplati qu’il se tient bien au-dessous des condamnations papales. Il ne retrouve de faibles forces qu’au spectacle du nationalisme des autres ; c’est un nationalisme de voyeurs, impuissant et ficelé de complexes. Il ne s’appuie pas sur l’évidence de la patrie, qui joue en politique le rôle du « monde extérieur » en philosophie, mais sur une certaine idée de l’homme, métaphysiquement informe.

 

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La conclusion que je tire de l’article de M. Marcel Clément, c’est que l’on ne peut décidément pas se passer de métaphysique. Nous sommes les sinistrés d’une longue bataille perdue il y a quatre ou cinq siècles au troisième degré d’abstraction.

 

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D’ailleurs le public moderne est tout à fait persuadé : 1. – que la vérité n’existe pas ; 2. – que la pensée, par conséquent, n’a d’autre valeur que pratique, pour faire (des objets), ou littéraire, pour défaire des certitudes). Les jardins publics sont pleins de penseurs de pierre, dont les pensées ont écrabouillé dès avant leur naissance les pauvres enfants qui jouent innocemment autour d’eux. Voilà le vrai, et qui m’effraie.

C’est un grand malheur qu’il y ait aujourd’hui si peu de métaphysiciens authentiques – au surplus réduits au silence par la volubilité des médiocres – et tant de gens, même parmi les esprits religieux, pour croire que la métaphysique est un art d’agrément.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE JEAN PAULHAN

 

 

 

UNE DÉFINITION DU PATRIOTISME

 

Excusez-moi. J’ai déjà assez longuement traité la question du patriotisme (dans ma préface à La Patrie se fait tous les jours) et je ne vois pas trop comment je pourrais y revenir.

Mais je puis vous donner une définition :

Le patriotisme, c’est de croire que notre voisin (de qui nous voyons chaque jour les manies, la sottise, les mauvaises lectures, les abominables défauts) n’est, malgré tout, pas moins sympathique que le Chinois ou le Peau-Rouge que nous ne connaissons pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE FABRICIUS DUPONT

 

 

 

CE BON VIEUX NATIONALISME...

 

Je veux bien qu’il y ait une mode – et une mode dangereusement envahissante – des mots en isme. Mais je remarque deux choses. La première, c’est que ceux-là mêmes qui s’insurgent contre cette tendance abusive n’y échappent pas. S’ils luttent contre un certain rationalisme ou contre toute forme de rationalisme, ils ne manifestent pas la même aversion à l’égard de l’empirisme, qui, pourtant, représente lui aussi une systématisation. On pourrait même soutenir que, de toutes les représentations philosophiques, certaines modalités de l’empirisme sont celles qui font preuve, à l’égard de l’expérience simple et complète, du mépris le plus souverain.

Mieux : le terme « expérimental » est souvent préféré, par les adversaires des ismes, au terme « empirique » : or il marque une action plus déterminée encore de l’esprit humain instituant une expérience et ne se bornant pas à l’enregistrer (si tant est que l’enregistrement passif d’une expérience puisse avoir un sens).

Il n’est pas jusqu’au mot « réalisme » qui, par la multiplicité des acceptions (parfois contradictoires) qu’on lui donne, ne recouvre les plus dangereuses équivoques.

Je constate également que les attaques les plus vigoureuses contre les idéologies sont menées par des idéologues : je n’attache à ce dernier terme aucune nuance nécessairement péjorative, je veux dire que nous avons affaire, dans ce débat, non point à deux camps hétérogènes l’un à l’autre, se situant dans deux mondes sans relation, mais bien à deux écoles qui font usage du même mécanisme intellectuel et s’opposent par les conclusions auxquelles elles parviennent, sans que cette opposition matérielle à l’arrivée s’accompagne d’une opposition formelle au départ.

Pour appliquer cette remarque générale au cas qui nous occupe, je suis frappé par le fait que le nationalisme est, dans le cours de cette enquête, combattu le plus fréquemment au nom du patriotisme. Nous aurions affaire, d’une part, à la déformation spéculative – et coupable – d’une réalité naturelle – et éminemment respectable – : la nation. D’autre part, à une vertu dont la pratique s’imposerait à tout citoyen chrétien, à la fois parce qu’il est citoyen et parce qu’il est chrétien.

Le contraste est-il aussi net ? Ce n’est pas la patrie sans l’intervention du patriote qu’on oppose à l’attitude nationaliste, c’est le patriotisme – vertu, j’y consens, mais parce que ses défenseurs (ils ont à cela d’excellentes raisons) en décident ainsi. Le patriotisme n’est pas une réalité existant à part de celui qui en éprouve l’excellence et la nécessité. Cette vertu correspond à une option et la preuve (s’il en était besoin) en serait, hélas, fournie par le nombre croissant de Français que son service laisse indifférents.

Il s’agit donc d’une prise de position qui valorise une réalité aux yeux d’un groupe d’hommes, non pas d’une réalité indépendante d’eux et s’imposant obligatoirement selon un ordre naturel. En cela, le patriotisme n’est pas différent du nationalisme, qui, lui, valorise la réalité nationale : je ne discute pas ici du bien ou du mal-fondé de cette prétention, j’entends tout simplement souligner que le procès ainsi fait au nationalisme ne repose pas sur l’opposition d’une réalité à une construction.

Deux idées s’affrontent : celle qui met l’accent sur la primauté des valeurs nationales, celle qui veut les « dépasser » au profit de valeurs qu’elle estime plus compatibles avec le vœu chrétien de fraternité universelle.

Dans l’un et l’autre cas, je le répète, il y a construction : on reste libre de préférer l’une à l’autre, on n’a pas le droit de refuser à l’interlocuteur l’arme dont on se sert soi-même.

J’ajouterai que, si l’enquête s’était étendue à nos ennemis, la majeure partie des arguments utilisés contre le nationalisme n’aurait pas manqué d’être empruntée à telle ou telle idéologie internationaliste, et il y a gros à parier que les manieurs de ces arguments auraient eux aussi excipé de la constatation d’une pseudo-réalité opposée au caractère artificiel de valeurs anachroniques et condamnées par le « sens de l’histoire »...

 

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J’en arrive à la deuxième remarque.

Les contempteurs du nationalisme sont devenus si nombreux et si diserts que la concurrence s’en trouve découragée. Il y aurait, d’ailleurs, beaucoup à dire sur nombre de ces honnêtes consciences qui s’élèvent aujourd’hui contre survivances et préjugés, alors qu’au moment où un effort utile aurait pu être tenté pour substituer à ces cadres poussiéreux une architecture plus large, mieux adaptée au monde de ce demi-siècle, elles avaient été les premières à traiter de « dévergondage barbare » la seule attitude capable de sauver la civilisation oui nous a nourris.

Mais passons et contentons-nous de noter qu’il en va sur ce point comme sur celui des rapports Europe-Amérique : ceux qui acclamaient les généreuses initiatives de feu Roosevelt à une époque où les Européens conscients de leurs devoirs et de leurs responsabilités eussent pu se passer du concours étoilé des bombes des démocrates yankees, font maintenant la fine bouche devant la nécessité d’une collaboration qui heurte leurs scrupules d’humanistes vétilleux.

Le nationalisme donc a mauvaise presse et Dieu sait qu’il a pris, dans un passé récent, trop de formes ridicules ou odieuses pour qu’il soit difficile de lui régler son compte. Mais après ? C’est un lieu commun que de recommander de ne rien détruire ou de ne participer à la destruction de rien qu’on ne soit capable de remplacer – autant que possible en mieux –. Or ce qui m’inquiète est la pauvreté, la pâleur, l’insignifiance, pour ne pas dire l’inexistence de ce qu’on se propose de substituer, dans l’âme d’un peuple, à ces valeurs méprisées ou abhorrées.

Je crains qu’on perde de vue que ce qui fait la vitalité, la substance d’un pays, n’est pas le degré de raffinement de minorités évoluées, mais bien le sens civique, le dévouement, l’ardeur au travail d’une majorité à laquelle il importe de parler un langage simple, qui ne la « dépayse » pas trop. Nous rencontrons ici la difficulté de toute besogne d’éducation. Comment établir le dosage convenable ? Il faut s’employer, sous peine de trahir sa mission, à « élever » celui dont on s’occupe, mais, si l’on vise trop haut, la peine et l’ingéniosité que l’on déploie sont perdues.

Or, dans l’état où se trouvent le peuple français et, à des degrés divers, tous les peuples d’Europe occidentale, je redoute qu’en s’adressant à eux en termes trop chargés de spiritualité on se condamne à n’obtenir que des résultats médiocres.

Ou vous défendez une conception charnelle de la patrie et, quelle que soit la noblesse de votre discours, vous ne parviendrez pas à faire comprendre à votre auditoire moyen la distinction que vous établissez entre l’orgueil nationaliste et l’attachement à votre patrie, préfiguration d’une humanité fraternelle.

Ou, par crainte de cet échec, vous « forcez la note », vous vous coupez de toute référence aux traditions, aux habitudes, aux manières de sentir et de réagir qui ont façonné votre « public », et vous conservez alors peu de chances d’être suivis dans votre ascension.

En nous référant toujours au niveau des hommes qu’il s’agit de convaincre d’un « dépassement » nécessaire, le seul thème moteur que nous ayons trouvé jusqu’ici employé pour soustraire le Français de bonne volonté à la sclérose d’un nationalisme ombrageux, le seul thème dans le siècle est le thème européen.

Sans tenir compte d’un certain nombre de circonstances, qui, dés le début, faussaient cette tentative, au même titre qu’elles rendaient illusoire toute entreprise de révolution nationale, il n’est pas douteux que les Latins en général et les Français en particulier sont les moins aptes des Européens à faire craquer les frontières. Mais n’en serait-il pas ainsi que le résultat ne s’en trouverait pas modifié : l’idée européenne a fait long feu.

Quels que soient les responsables, nous en sommes là aujourd’hui et ce ne sont pas les louables intentions de l’Assemblée de Strasbourg ni les touchantes initiatives fédéralistes qui pourront y changer quelque chose.

Pourquoi ? Pour de nombreuses raisons, dont l’une est amplement suffisante : à savoir qu’il ne saurait exister d’Europe que politiquement unie. Et pas unie de n’importe quelle façon : unie pour la sauvegarde de son patrimoine matériel et moral, pour la lutte contre l’impérialisme bolchevik et pour la défense de la suprématie de l’homme blanc dans le monde.

Aussi longtemps que l’intelligentsia officieuse du « monde libre » s’emploiera impunément à démultiplier les problèmes et à multiplier les compagnons de route, à nuancer les positions et à promouvoir les dialogues, rien de ce que les nationalismes seront appelés à perdre ne profitera à une communauté supranationale digne de ce nom.

En mettant les choses au mieux, ce sera une grisaille insipide où s’éteindront les originalités. En les mettant au pire (et le pire est parfois sûr...), ce sera le dernier acte d’abdication avant la catastrophe.

Aussi, quoi qu’on puisse ou doive penser du nationalisme à œillères, en vient-on où – contre son gré – à se demander, devant le désarroi ou l’Occident patauge, si nous ne regretterons pas un jour ce bon vieux un peu radoteur qui avait, du moins, l’avantage d’exister.

En tout cas, si quelque espérance demeure d’échapper au précipice où l’univers civilisé menace de basculer, elle me paraît tenir à l’attraction qu’un faisceau d’idées ajustées à leur objet exercerait sur des peuples invités à s’unir dans un ensemble plus vaste. Or, quand l’idée paraît, l’isme n’est pas loin : ne peut-on s’en consoler, pourvu que l’idée soit à la fois droite et tonifiante ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE PAUL SÉRANT

 

 

 

L’ÉQUIVOQUE DU MOT

 

La condamnation du nationalisme ne me gêne en aucune façon, car je n’ai jamais été nationaliste au sens que le Pape donne à ce terme dans son message. J’irai plus loin : l’apparition des nationalités m’apparaît comme un des évènements les plus funestes de l’histoire de la Chrétienté. J’ai le sens de la fidélité à la terre, au pays, et à celui qui est responsable du destin du pays ; la fidélité à la « nation » est une chose abstraite, que je ressens beaucoup moins.

Je crois pourtant que cette condamnation du nationalisme devra être expliquée avec beaucoup de précisions, si l’on veut éviter de créer de graves confusions dans les esprits. Vous connaissez la célèbre formule (j’oublie pour l’instant de qui elle est) : « J’aime trop mon pays pour être nationaliste. » Il n’y a rien à redire à cette formule, si l’on prend le mot nationaliste dans le sens que lui donne Pie XII. Mais lorsque certains intellectuels ont recours à cette formule ou à une autre semblable, ils veulent plutôt dire : « Nous sommes opposés à une politique qui ne tient pas compte de la mission spirituelle de la France. » Cela peut mener très loin. Nous avons vu récemment un professeur de la Sorbonne, intellectuel catholique, écrire que la guerre d’Algérie lui paraissait indigne de la France des Droits de l’Homme. Voilà évidemment un homme qui n’est pas nationaliste. Mais ce qu’il est – et que je ne vois pas très bien comment définir – ne me paraît pas non plus souhaitable. Disons, si vous voulez, que cet intellectuel choisit les guerres qui lui semblent justes, et refuse celles qui lui semblent injustes. Je comprends parfaitement qu’on désapprouve une guerre et même la guerre en général ; et tout homme sensé préfère les solutions pacifiques aux solutions guerrières. Je suis convaincu, pour reprendre les mots de Pierre Laval, que « la guerre ne paie pas, même victorieuse ». Cela dit, au moment où la guerre a lieu, il me paraît grave de désavouer publiquement le gouvernement et les armées de son pays. Je pense que, si on avait adopté à temps certaines mesures, la guerre d’Algérie n’aurait pas eu lieu ; que cette guerre est un malheur effroyable pour la France métropolitaine comme pour l’Algérie. Mais dire : la guerre d’Algérie est indigne de la France des Droits de l’Homme, cela signifie : les armées de mon pays se battent pour une mauvaise cause ; et, par voie de conséquence, c’est donner raison aux adversaires. Celui qui a pris cette position aime peut-être son pays, mais d’un amour qui me paraît plus « idéal » que réel.

Or, précisément, nous sommes habitués en France à désigner du nom de nationalistes ceux qui mettent l’amour de la patrie au-dessus de leurs préférences idéologiques ; ceux qui refusent de dire : « La France, mais... » Fâcheuse habitude, sans doute : mais elle est prise. Maurras aurait mieux fait de ne pas donner à sa doctrine le nom de nationalisme intégral. Mais il l’a fait, et beaucoup de républicains lui pardonnaient son royalisme précisément parce que son nationalisme signifiait, pour eux, amour intransigeant de la nation, avec ou sans le roi. Je fais allusion à Maurras, mais pour beaucoup de gens qui n’en ont jamais lu une ligne, être nationaliste veut dire également : ne pas transiger, lorsque le sort du pays est en jeu.

Je ne crois d’ailleurs pas être nationaliste maurrassien, du moins au sens strict du terme. Pendant l’occupation, Maurras condamnait totalement, au nom du nationalisme, et les collaborationnistes, et les résistants. Je suis persuadé qu’on pouvait adhérer à la collaboration ou à la résistance sans manquer un instant au patriotisme, à condition d’adopter une attitude réellement patriotique dans l’un et l’autre cas. Après la guerre, Maurras et ses disciples ont condamné non moins violemment la politique « européenne », que pour ma part j’approuve dans son principe : de même que mon amour de la France ne m’empêche pas d’aimer chaque province française en particulier, de même je peux souhaiter la création d’une Fédération européenne sans avoir un instant le sentiment d’oublier la France, ou de la renier. C’est vous dire que si je ne suis pas nationaliste au sens de Pie XII, je ne le suis pas non plus exactement au sens de Maurras (dont le nationalisme ne tombe d’ailleurs pas, me semble-t-il, sous le coup de la récente condamnation pontificale).

Donc, la condamnation du nationalisme ne me gêne pas. Ce que je crains, c’est l’usage que certains seront tentés d’en faire. Reprenons l’exemple de tout à l’heure : mon intellectuel de gauche ne manquera pas de s’écrier que ceux qui lui reprochent son étrange conception du patriotisme font preuve de nationalisme – et que le nationalisme « est condamné par le Pape ». On pourra évidemment lui répondre qu’il n’en est rien, que c’est au nom du patriotisme qu’on lui reproche son attitude. Mais le mot patriotisme n’a-t-il pas été détourné depuis longtemps de son sens véritable ? Les jeunes gens qui acclamaient cet hiver à la Mutualité l’insurrection algérienne ne se proclameraient probablement pas nationalistes. Mais je crois qu’ils se diraient volontiers patriotes. Parce que le mot « patriote » a pris un sens idéologique que vous connaissez comme moi. Est « patriote », dans la nouvelle terminologie, l’homme qui n’est pas très chaud pour se battre en 40, parce que le gouvernement « bourgeois » de MM. Daladier et Reynaud lui déplaît, mais qui « résiste » (ou fait semblant) en 1944, parce que la lutte lui paraît vraiment « révolutionnaire » ; et qui, au contraire, ne veut absolument pas se battre en 1956, parce que la lutte lui paraît vraiment « réactionnaire ». Et ceci nous permet de mesurer le degré de confusion du vocabulaire courant. Car il est évident que, pour les « patriotes » dont je vous parle, je ne suis probablement pas, moi, un « patriote » ; ils me considèrent plutôt comme un nationaliste. Je suis persuadé qu’ils se trompent. Je pense que le véritable patriote, c’est moi, et non pas eux. Mais comment le leur faire comprendre ?

Bref, le texte pontifical risque d’être compris de travers. Les choses seraient peut-être plus claires si le Pape avait également condamné le « patriotisme » au sens moderne, jacobin du terme. Je saisis bien que le « patriotisme » ainsi entendu tombe sous le coup de la condamnation portée contre le nationalisme. Et que d’autre part, un « nationalisme » qui n’est, en somme, que l’expression du patriotisme au sens classique du terme, ne tombe pas sous le coup de cette condamnation. Mais je songe à ceux qui vont adroitement brouiller les cartes ; à ceux qui condamneront la lutte contre le terrorisme de la Ligue Arabe en la qualifiant de nationaliste, et qui excuseront ce même terrorisme en le qualifiant de patriote.

Le drame des mots dont on a trop abusé est évidemment d’être ployables en tous sens. Certains, au lieu de se dire nationalistes, préfèrent se dire nationaux. En supprimant ainsi l’isme, ils veulent indiquer qu’ils ne se réfèrent à aucune idéologie. J’avoue pourtant que ce mot m’irrite un peu, car si nationaliste, ou patriote, indique un choix, national indique une qualité qui appartient évidemment à tout citoyen de la nation. Rien ne me paraît plus ridicule et plus abusif que de dire : les partis nationaux, pour désigner les Indépendants et les Républicains sociaux. Est-ce que la S.F.I.O., par hasard, n’est pas nationale ? Est-ce que M. Lacoste est moins national que M. Paul Reynaud ? Et s’il est vrai que le parti communiste est un parti nationaliste étranger, comme l’a dit Léon Blum, les militants communistes, eux, sont tout aussi nationaux que vous et moi. Déjà, dans une très belle page des Grands Cimetières sous la lune, Bernanos a fait justice de l’abus du mot national.

Et même, voyez l’équivoque créée maintenant autour du mot catholique. On le prend couramment dans le sens de militant d’une organisation catholique, officielle, reconnue et recommandée par les autorités ecclésiastiques. Cet emploi restrictif du mot catholique découle évidemment de l’existence de l’Action catholique. Mais c’est tout de même assez grave que, pour désigner les étudiants ou les ouvriers groupés au sein de telle ou telle association, on dise maintenant : les étudiants catholiques, les ouvriers catholiques. Car enfin, en France, jusqu’à nouvel ordre, l’immense majorité des étudiants et des ouvriers sont catholiques. Beaucoup d’entre eux, évidemment, ne songent pas à adhérer aux associations dont je viens de parler parce qu’ils ont cessé de pratiquer et qu’ils ne veulent pas s’affirmer en qualité de catholiques. Mais d’autres peuvent refuser « d’en être » parce que ces associations leur paraissent inutiles, ou politiquement orientées dans un sens qui ne leur convient pas. Je ne sais s’ils ont tort ou raison, je dis seulement que le fait de ne pas appartenir aux associations catholiques ne peut suffire à faire d’eux des catholiques de seconde zone.

J’ai l’air de m’écarter de la question du nationalisme. Mais je pense que pour tout ce qui concerne le vocabulaire, le véritable problème est d’ordre disciplinaire. Il règne dans le monde catholique, parmi les clercs comme parmi les laïcs, une grande confusion intellectuelle. Les textes émanant de l’autorité suprême sont sollicités, commentés, interprétés dans tous les sens possibles et imaginables. Le comportement de beaucoup de catholiques à l’égard des textes pontificaux ressemble à celui des protestants dits « non-conformistes » à l’égard de l’Écriture. On ne sait plus où on en est. Tant que cet état de choses durera, tant que l’ordre ne sera pas rétabli dans l’Église, les définitions les plus précises ne serviront qu’à alimenter de nouvelles polémiques confusionnistes. J’ajoute seulement – pour que l’on n’aille pas me prêter je ne sais quels desseins extravagants – que ce rétablissement de l’ordre ne saurait être assuré par le mouvement Poujade, bien que son chef soit catholique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DE BENJAMIN LEJONNE

 

 

 

Marcel Clément a bien raison de dénoncer au préalable la confusion du langage. Cette moderne Babel pourrait d’ailleurs être le signe de la grande confusion annoncée dans l’Apocalypse.

Avant donc d’entrer dans le débat proposé, peut-être faudrait-il, d’abord, se mettre d’accord sur les définitions avancées par Marcel Clément.

État, nation, patrie : s’agit-il là de « représentations intellectuelles » ou de « diverses notions » ? Marcel Clément utilise successivement les deux termes.

Il semblerait que les idées de patrie et d’État fussent des notions – connaissance élémentaire de ce qui est.

La nation, par contre, pourrait bien être une représentation intellectuelle, c’est-à-dire un concept, une création de l’esprit qui peut varier d’aspect selon les fluctuations et les options de la pensée créatrice.

C’est pourquoi, il peut y avoir différents nationalismes. C’est pourquoi, en toute logique objective, les marxistes peuvent flétrir le nationalisme français et allemand, et exalter en même temps le nationalisme malais et algérien.

La définition de la nation par Marcel Clément – communauté de valeurs spirituelles, morales, culturelles (j’ajouterai : historiques et linguistiques) – est-elle recevable ? Oui, peut-être, si le concept-nation s’actualise, et dans l’État, et dans la patrie. S’il ne s’actualise que dans l’État (exemple, la Yougoslavie où la communauté des valeurs ci-dessus énumérées n’existe pas), c’est le nationalisme qui tendra à créer la nation, que combattent les différents patriotismes groupés de force dans l’État. C’est alors le mal condamné par S.S. Pie XII, « l’État dominateur et centralisateur (qui fait) de la nationalité sa force d’expansion ».

Et lorsque le nationalisme ne s’appuie ni sur l’État, ni sur la patrie, l’abstraction nation devient fiction (exemple, l’Algérie).

Par contre, la Bretagne apparaît bien comme une « communauté de valeurs spirituelles, morales, culturelles », historiques et linguistiques. Elle fut même longtemps État indépendant.

Cependant l’idée de « nation bretonne » paraît farfelue, alors que l’on peut très bien dire : « Bretagne, ma patrie », sans être autonomiste pour autant.

Qui donc nous donnera de la nation une définition recevable par tous ?

Mais, il semble possible de se mettre d’accord sur la notion majeure et primordiale de patrie. Notion oubliée, méconnue, inconnue même. Inconnue au point que la plupart des mobilisés de 39 pouvaient s’exclamer de bonne foi : « Mais qu’est-ce qu’on f... ici ! » Oubliée au point que le débat ouvert par Jean Madiran nous paraît à tous utile, et même nécessaire, et même indispensable.

« La Patrie... semble désigner une réalité moins déterminée que l’État et même que la nation. » Pas d’accord, cher Marcel Clément, pas d’accord, et ce que vous ajoutez me semble bien restrictif. La patrie m’apparaît comme une réalité tangible, parfaitement déterminée, bien qu’extrêmement complexe.

Patrie : terre de nos pères. Bien sûr. Sans la terre nourricière il ne saurait y avoir de patrie, en aucun cas. Mais il faudrait préciser : la terre colonisée (c’est-à-dire mise en valeur) par nos pères. Bien plus que la conquête, c’est la mise en valeur du sol, du terroir, qui assure le droit naturel de propriété. Les valeurs intellectuelles s’ajoutent par la suite pour constituer le patrimoine.

Car la patrie, c’est d’abord un patrimoine que nous recevons de nos pères pour le transmettre à nos fils, intact si c’est possible, et enrichi de préférence.

Ici, les considérations du R.P. Sertillanges sont restrictives. La Patrie possède bien tous les droits d’une mère. Mais nous avons de surcroît envers elle les devoirs d’un père, puisque chaque jour nous l’engendrons pour les générations à venir.

C’est pourquoi le patriotisme ressort beaucoup plus de l’amour – c’est-à-dire de la charité – que de la justice. La justice cherche à équilibrer dans sa balance le doit et l’avoir, le droit et le devoir. La charité ne pèse ni ne compte. Le fils ne pourra jamais donner à sa mère autant qu’il a reçu d’elle. Mais le père donne sans compter à ses enfants, sans esprit de retour.

Il n’existe nulle balance, nul compteur de Geiger pour mesurer ce que Péguy a reçu de la patrie, et ce qu’il lui a donné. Son apport au patrimoine-France a été considérable, cela doit nous suffire.

Après le bombardement de Billancourt, en 1943, une amie est venue me trouver, hilare : « Ils ont fait du bon boulot ! » Moi, j’avais le cœur serré. Jamais je n’ai été actionnaire, employé, client ou fournisseur de Louis Renault. Son attitude sociale m’était même antipathique. Mais la destruction de ses usines était une sérieuse atteinte au patrimoine, et je ne pouvais qu’en pleurer. De même pour la vétusté de Versailles, et pour les oliveraies ravagées par le gel l’hiver dernier.

Right or wrong, my country. Parce que le patriotisme est surtout d’ordre affectif, l’adage britannique est beaucoup moins immoral qu’il n’en a l’air, puisque l’amour est la première des vertus.

Ce n’est pas toujours réjouissant de compulser l’inventaire du patrimoine-France. Certains peuvent s’affliger d’y trouver Voltaire et Robespierre (et la Tour Eiffel). C’est comme ça, le patrimoine est un tout que nous devons aimer tel qu’il est. Sans Voltaire, sans Robespierre (et sans la Tour Eiffel), la patrie serait autre (et nous ne savons pas ce qu’elle serait).

Le crime de certains, et pis encore, leur faute, est d’avoir falsifié des pages du livre d’inventaire, d’en avoir arraché des chapitres entiers.

Ainsi, les manuels laïques d’histoire escamotent-ils complètement la part prépondérante qu’a prise le catholicisme – donc l’Église – dans la constitution du patrimoine-France. Sans le christianisme, on ne sait pas très bien ce qu’il pourrait y avoir à l’heure actuelle à l’intérieur de l’Hexagone, et comment s’y présenteraient les rapports humains.

Alors, parce qu’ils méconnaissent les immenses richesses du patrimoine, les mobilisés de 1939 ne peuvent pas savoir pourquoi on les a arrachés à leurs foyers et à leurs occupations. Alors, nombre de nos compatriotes s’interrogent de bonne foi sur le « fait national algérien ». L’Algérie est-elle ou non une province française ? La question est de peu d’importance. Ce sont des Français – nos pères – qui, avec leur sang, leur sueur, leur intelligence, leur génie et leur foi ont colonisé – c’est-à-dire mis en valeur – des terres que les autochtones laissaient incultes depuis des siècles et des siècles. L’Algérie fait donc partie du patrimoine-France et notre devoir impératif de pères est de la transmettre intacte et embellie à nos fils.

La Patrie, nous en avons une vibrante image, une sorte de digest, à Chartres, où nombre de nos compatriotes se rendent en simples touristes curieux (plus ou moins) de richesses archéologiques et artistiques. Chartres, c’est d’abord l’énorme tâche des moines qui ont défriché et fait défricher l’immense forêt qui couvrait la Beauce. C’est le sang de tous ceux qui repoussèrent les invasions normandes. C’est la fatigue et la peine des obscurs – nos pères – qui ont tiré de la terre et charrié les grosses pierres qui soutiennent les clochers. C’est l’audace des architectes, la patience des bâtisseurs, l’amour du métier, la foi en l’avenir, l’opiniâtreté de fourmis de tous ceux qui construisaient et reconstruisaient la cathédrale. C’est l’émulation, de génération en génération, entre artistes jaloux de faire mieux que les pères. C’est la fantaisie et la piété du sculpteur, c’est la munificence du seigneur et l’humble offrande du manant, c’est l’art secret du verrier, c’est le couvreur qui se rompt les os. Tout cela pour édifier le patrimoine, pour apporter le témoignage de la présence de nos pères, l’enseignement de leur art, le message de leur foi, de leur espérance et de leur amour. Amour pour Dieu, amour pour nous, leurs fils.

Chartres, c’est encore le vœu de Louis XIII, c’est l’immense somme des prières qui se sont élevées dans la nef, c’est la protection maternelle de Marie, c’est l’ineffable grâce que Dieu répand sur ses enfants. Chartres, c’est le pèlerinage solitaire de Péguy, et c’est la grande foule estudiantine du jour de la Pentecôte.

Image de la Patrie. D’une patrie tour à tour souffrante et glorieuse, mais vivante. Car la Patrie vit. Plus ou moins à l’aise dans le cadre des institutions d’un État. Toujours prête à secouer le joug de l’immobilisme sclérosé dans lequel voudraient la figer les nationalismes. Comme celui de tout être vivant, il change sans cesse, le visage de la Patrie. Hier débordant de santé, aujourd’hui émacié par l’anémie. C’est à nous, à notre génération, qu’il appartient de lui modeler une nouvelle beauté. Mais sans doute faudrait-il d’abord guérir notre Mère de certaines maladies infectieuses et peut-être mortelles.

Car, l’histoire nous le montre, les patries peuvent mourir, pour n’offrir plus que des ruines et des vestiges à la curiosité des touristes étrangers.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA RÉPONSE DU MARQUIS DE LA FRANQUERIE

 

 

 

LE NATIONALISME FRANÇAIS

EN REGARD DE LA VOLONTÉ DIVINE

 

La seule réalité vivante et salutaire, pour les peuples comme pour les individus, est l’accomplissement de la volonté divine, en tout, pour tout, partout. La seule chose qui importe est donc de chercher cette volonté de Dieu – qu’elle plaise ou non – afin de travailler à la réalisation du plan divin sur le monde. La seule politique des peuples, comme tous les actes des individus, doit donc tendre à assurer le Règne de Dieu sur la terre.

Dieu est libre de choisir Ses instruments pour établir Son Royaume. Or, tout au long de l’Histoire, les Papes ont affirmé la volonté divine, exposé le plan divin sur la France par rapport à ce Règne. Entre d’innombrables témoignages pontificaux, citons celui de Grégoire IX écrivant à saint Louis :

« Le Rédempteur a choisi le béni Royaume de France comme l’exécuteur spécial de ses divines volontés... Pour ce motif, le Royaume de France est le Royaume de Dieu même ; les ennemis de la France sont les ennemis du Christ. Le Royaume de France est au-dessus de tous les autres peuples, couronné par Dieu lui-même de prérogatives extraordinaires... »

Et Jeanne d’Arc est venue confirmer solennellement – d’Ordre de Dieu – cette mission divine. Elle écrit aux Anglais :

« Vous ne tiendrez pas le Royaume de France de Dieu le Roy du ciel... mais le tiendra le Roi Charles, vrai héritier, car Dieu le Roi du ciel le veut... »

au Roi Charles VII :

« Vous serez lieutenant du Roi des Cieux qui est Roi de France. »

au duc de Bourgogne :

« Tous ceux qui guerroient au Saint Royaume de France guerroient contre le Roy Jésus, Roi du Ciel et de tout le monde. »

et elle fait procéder – sur l’ordre de Dieu – et par devant notaires à la triple donation du Royaume par le Roi à Jeanne, par Jeanne à Dieu, enfin par Dieu au Roi. Acte Capital qui proclame la Royauté du Christ sur le monde et spécialement sur la France et est l’éclair fulgurant qui explique, illumine et irradie toute notre Histoire.

Ainsi, qu’on le veuille ou non, le Christ a choisi la France et ses Rois pour établir Sa Royauté sur le monde. Telle est la mission divine de notre Pays : mission qui constitue – après celle du peuple d’Israël et y faisant suite – le privilège le plus glorieux et le plus transcendant qui ait jamais été accordé à aucun peuple : non fecit taliter omni nationi !

Le patriotisme français, le nationalisme français consistent donc essentiellement dans l’accomplissement de cette mission divine. En conséquence, il convient que les Français connaissent cette mission et en pénètrent l’exceptionnelle grandeur afin qu’ils puissent être les dociles instruments de la Providence dans l’exécution des desseins divins sur le monde, et, par l’élan de leur dévouement, la profondeur de leur foi et l’ardeur de leur amour envers Dieu, se montrent dignes de cette mission qui est la clé de voûte de l’Histoire de France, l’explication du glorieux passé de notre Patrie et de son écroulement actuel, conséquence et châtiment du reniement de ses traditions depuis la révolution satanique de 1789, mais est aussi le garant de sa pérennité tant de fois affirmée par les Papes et très particulièrement par saint Pie X qui disait avec amour, parlant de la France : « Elle ne périra jamais... Je n’ai pas seulement l’espérance, j’ai la certitude du plein triomphe. »

Il importe également que les autres Peuples et leurs Gouvernements se convainquent de la réalité de cette mission divine de la France. Car, alors seulement, ils s’inclineront devant la volonté divine et reconnaîtront cette primauté de la France et de ses Rois comme établie par Dieu en vue du bien commun de l’Humanité, afin que triomphe la Royauté Universelle du Christ, seule garante de la paix générale et de la prospérité dans la charité et l’amour ici-bas, et de la béatitude éternelle en vue de laquelle les hommes ont été créés.

C’est ainsi seulement que la France et le monde pourront répondre à la norme tracée par le Souverain Pontife dans son Message de Noël 1954 :

« La vie nationale, droit et gloire d’un peuple, peut et doit être développée... La vie nationale est, de sa nature, l’ensemble actif de toutes les valeurs de civilisation qui sont propres à un groupe déterminé, le caractérisent et constituent comme le lien de son unité spirituelle. Elle enrichit en même temps, par sa contribution propre, la culture de toute l’humanité. »

À ceux qui seraient tentés de désespérer de la France, le Souverain Pontife, à l’occasion du cinquième centenaire du Procès de Réhabilitation de la Pucelle et de la restauration de la cathédrale de Rouen, vient dire :

« Et s’il peut sembler un moment que triomphent l’iniquité, le mensonge et la corruption, il vous suffira de faire silence quelques instants et de lever les yeux au Ciel pour imaginer les légions de Jeanne d’Arc qui reviennent, bannières déployées, pour sauver la Patrie et sauver la Foi. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA PENSÉE D’HENRI CHARLIER

 

 

 

LA PATRIE

 

L’amour de la patrie est naturel comme l’amour des parents ; et comme il y a des enfants « dénaturés » il y a des citoyens dénaturés. Mais il n’y a pas plus d’opposition entre l’amour de la patrie et la foi qu’entre celle-ci et l’amour filial. Au contraire. Plus forte et saine est la nature, plus large est la base où s’appuie la surnature. Le Christ n’est pas venu supprimer une nature qu’il a commencé par adopter ; par adopter avec ses caractères animaux comme la faim, le sommeil et la soif, et ses singularités humaines, le travail et la peine dans le travail, la famille, la parenté pas toujours bienveillante, l’Évangile le laisse entendre, le sang, la race, les souvenirs des tombeaux, comme ceux des rois de Juda dont il descendait, celui de Rachel sa lointaine mère-grand sur la route de Bethléem. Jésus est venu couronner la nature en lui rendant cette gloire manquée par nos premiers parents, et non pas l’abolir. Il aimait ses compatriotes. Il savait que sa carrière s’accomplirait uniquement parmi eux car ils avaient cette vocation d’être le peuple élu et cette vocation était attachée à leur patrie :

« Je n’ai été envoyé, disait-il, qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » (Mt. XV, 24).

« Et lorsqu’Il se fut approché, voyant la ville, il pleura sur elle en disant : Ah ! Si dans ce jour tu avais connu, toi aussi, ce qu’il fallait pour la paix... mais maintenant cela a été caché à tes yeux. » (Luc XIX, 41).

« Jérusalem ! Jérusalem ! qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés ! Combien de fois ai-je voulu réunir tes enfants comme une poule réunit ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu. » (Mt. XXI, 11, 37).

Les chrétiens qui se donnent des airs supérieurs et se vantent d’être supranationaux n’imitent nullement en cela Notre Seigneur. Il suffit d’être chrétiennement patriote, c’est-à-dire de faire en chrétien son devoir de patriote.

 

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*     *

 

Les apôtres écoutaient, et Notre Seigneur pleurait en pensant au sort de sa patrie. Mais Jésus était un homme très pratique. Il donnait des exemples plutôt que des théories.

Aussi quand on nous parle de nationalisme nous sommes gênés comme devant une théorie qui masque un sentiment naturel. Car le nationalisme peut être une déformation de l’amour de la patrie qui devient une idole remplaçant le vrai Dieu. Nous l’avons vu en Allemagne pendant le troisième Reich.

Chez nous le nationalisme n’a été qu’un moyen intellectuel de défendre par des arguments puisés dans l’histoire et la philosophie le sentiment naturel d’amour de la patrie qui y était combattu par toutes sortes d’idéologies et un enseignement falsifié de l’histoire, auxquels beaucoup de catholiques se laissent prendre encore. Mais jamais chez nous personne n’a dit ni gravé sur les ceinturons : « La France par-dessus tout. » Maurras plaçait la vérité et l’honneur au-dessus de tout, et si malheureusement il ne pouvait donner que des raisons naturelles, elles étaient excellentes. Il n’est pas de Français, du Nord au Sud, de droite à gauche, qui ne place quelque chose au-dessus de sa patrie terrestre : c’est en quoi nous sommes Français, c’est pourquoi de cette patrie est née Jeanne d’Arc, en qui ce patriotisme fut béni de Dieu. Sur nos navires, sur nos drapeaux, il y a : « Honneur et Patrie. » L’honneur c’est le Décalogue, tout simplement. L’ordre traditionnel de ces deux mots éclaire la philosophie d’une nation.

 

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Dieu a créé ou laissé se créer les patries. Elles sont bonnes en soi, comme la famille même. On peut même en inférer qu’elles concourent toutes, chacune à sa manière, au plan divin sur l’avenir du monde.

Elles seraient donc toutes complémentaires. Chesterton disait plaisamment que pour corriger la déraison française Dieu avait créé l’absurdité allemande. Nous ne lui en voulons pas du tout et je crois que ce cher et grand esprit, qui nous aimait, a plus d’admirateurs en France que partout ailleurs : quelques années après la mort de Chesterton nous avons traversé l’Atlantique avec des étudiants d’Oxford. Aucun ne connaissait son nom ; finalement l’un d’eux s’est souvenu d’un poème lu dans une anthologie. Les Anglicans cachent Chesterton comme la Sorbonne cache Péguy.

Complémentaires, soit ; mais ici l’observation et l’expérience interviennent et font remarquer que si les nations sont complémentaires, elles sont néanmoins fort inégales. Si on représente l’ensemble des nations par un cercle, l’une peut remplir 300 degrés et toutes les autres soixante : elles sont complémentaires.

Dans l’antiquité, l’Égypte et la Grèce ont joué un rôle très supérieur aux autres nations. Ce premier des anciens empires connus, ce tout petit peuple grec si plein de défauts politiques, ont fait davantage que les Assyriens, les Perses et les Romains réunis. Je parle au point de vue naturel, car le peuple hébreu auquel appartenait Notre-Seigneur a joué un rôle incomparable au point de vue surnaturel pour lequel il n’eut jamais de nation complémentaire. L’Égypte lui avait préparé une théologie naturelle que Moïse a connue ; la Grèce, une philosophie de la sagesse. Ces deux nations, ont en outre jeté les fondements de l’art chrétien : l’Égypte par ses œuvres ; la Grèce, en séparant pour la raison l’art de la magie, la philosophie du mythe, a permis aux apôtres d’autoriser ce que défendaient les Juifs.

« Ô terre antique, ô terre d’Égypte, tu parais dormir mais tu as été visitée trois fois.

Et la première fois c’était le Juste.

Et la troisième fois c’était le Saint.

Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Juste et le Saint ? »

Plus que les Grecs mêmes, les Égyptiens étaient doués pour fonder l’art chrétien. Dans une fresque datant du Ve ou VIe siècle à Baouït, en Haute-Égypte, on trouve la composition exacte des tympans de notre XIIe siècle comme celui de Charlieu.

Je ferai remarquer aux philarabes contemporains que ce grand peuple, qui a donné outre son passé antique les premiers modèles de vie érémitique et de vie monacale et certaines des plus heureuses formules de notre art chrétien, a été complètement détruit par les Arabes, d’une destruction sans remède, au nom d’une loi plus dure et plus sauvage que l’ancienne loi juive, sept siècles après le Sermon sur la Montagne.

 

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*     *

 

Je ne parlerai pas des nations contemporaines pour ne pas exciter les passions. Il nous suffit de prouver par des faits qui ne sont plus contestés de personne l’inégalité des nations. Les peuples d’aujourd’hui en offrent autant et d’aussi fortes que les peuples antiques.

La civilisation chrétienne d’Occident sur laquelle s’appuient encore, malgré leurs efforts pour s’en débarrasser, les peuples même les à éloignés de la religion révélée, doit beaucoup plus à l’Italie, à l’Espagne, à la France qu’à toute autre nation. L’abaissement actuel de ces peuples sous la domination des nations mercantiles traduit l’abaissement de l’esprit chrétien dans le monde. Il est impossible de lutter à armes égales avec l’esprit mercantile sans l’avoir. Et c’est un honneur et une grâce de ne pas l’avoir.

Les nations qui n’en sont pas affligées devraient s’entendre, devraient être assez fortes afin de pouvoir imposer des vues conformes à la véritable nature humaine et à la justice. Au contraire, les ministres catholiques qui nous ont dirigés voulurent mettre l’Espagne au ban de la société occidentale. Et ils essaient, sans succès comme de juste, de s’ouvrir à l’esprit américain par qui n’arriveront que des sottises.

Les nations catholiques ne peuvent qu’attendre les catastrophes qu’amène inévitablement un esprit aussi contraire aux vraies fins de l’homme et que l’on voit inscrites d’avance dans le cours des choses. Elles ne peuvent qu’attendre en ceignant leurs reins, la tête couverte du casque du salut, les revanches miséricordieuses du Sauveur et jouir de cette paix du cœur qui est le grand profit de l’humanité rachetée.

Mais ces nations méprisées par le mercantilisme triomphant ont un devoir de patriotisme plus grand qu’aucune autre, car leur trésor national est un trésor dé vérités universelles qui ont fait leurs preuves dans le passé et que malheureusement nous voyons dilapider sous nos yeux.

Pour nous, dès notre jeunesse, sur nos dix-huit ans, nous voyions notre vie se passer à remettre en forme et revigorer comme nous le pourrions l’esprit français parce que nous l’estimions plus universel. La grâce de Dieu aidant, nous nous aperçûmes que ce qu’il y a d’universel dans l’esprit français était catholique et que la première chose à réformer c’était nous-même. C’est le chemin même que Péguy, notre aîné, a suivi. En dehors du fleuve de poésie qui sort de ses fontaines, la grande œuvre de Péguy est l’esquisse d’une réforme intellectuelle nécessaire depuis cent cinquante ans mais que personne ne veut faire, les catholiques pas plus que les autres, parce que les routines de l’esprit sont les plus difficiles à réduire.

La génération qui pensait ainsi a disparu presque entière pendant la guerre de 1914 qu’elle a gagnée, la France ne s’est pas relevée de cette perte ; mais ce qui fut un châtiment momentané pour elle lui prépare dans les mérites de tant de fils sacrifiés un relèvement pour l’avenir.

 

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*     *

 

Des personnes vénérables nous proposèrent d’émigrer. C’était chez elles un hommage d’amour à la France catholique, et pour nous certainement un honneur. Mais changer de nation sans nécessité vitale, s’exiler sans intention d’apostolat religieux direct nous eût paru une ingratitude, une désertion, un vol envers la terre même qui nous avait nourri, envers les parents qui nous avaient formé aux mœurs honnêtes, appris à retourner des sillons que nous avons compassés jusqu’à trente-six ans sur des terres dont quelques lopins sont en ligne directe dans la famille depuis le XIIIe siècle, le long d’un chemin où saint Louis a passé, se rendant à Pontigny. N’est-on pas débiteur et peut-on s’en aller ? Et vous, pouvez-vous passer sur le Petit-Pont à Paris sans songer aux dix-huit Parisiens qui périrent dans la tour le défendant, lors de l’attaque des Normands ? Leurs noms sont connus et doivent être encore gravés sur une maison du quai.

Au Canada, de même, trente jeunes volontaires habitants de Ville-Marie, s’en allèrent au dernier rapide établir un petit fort pour arrêter une invasion d’Iroquois menaçante. Ils y périrent tous et en ce lieu aussi leurs noms furent gravés, car ils avaient sauvé la chrétienté naissante de Montréal : les Iroquois atterrés par leurs pertes et le courage de ces héros, se retirèrent sans aller plus avant.

En canot comme eux, nous avons suivi l’écho de leurs rames, traversé le lac des Deux-Montagnes et remonté la rivière dans les reflets moirés de l’aurore, sur les eaux tranquilles : leur dernier voyage sur la terre.

Les patries reposent sur le sacrifice de leurs meilleurs enfants. Le seul poète épique de notre histoire depuis le chantre de Roland, Péguy, est mort en combattant ; l’auteur des Perses avait combattu de même à Marathon. Ce qui faisait frémir d’amour les jeunes Grecs, cette gloire toute récente et qu’on touche de la main, cette grandeur intellectuelle et spirituelle qui fleurit en sacrifice, est-ce que les jeunes Français la connaissent seulement ? On leur cache le nom, l’œuvre et la vie de Péguy. Et peut-être même nos beaux esprits traiteront de colonialistes les jeunes Canadiens dont nous venons de conter l’histoire.

Peut-on quitter le pays de saint Louis et de Jeanne d’Arc ? De ce roi prisonnier dont les vertus étaient telles que les musulmans d’Égypte voulurent en faire leur sultan ; de cette enfant que Dieu suscita pour sauver notre patrie, Judith qui jamais ne versa que son propre sang, Esther qui ne se vengea de personne.

« Obéissante, elle quitte ses douces compagnes, la maison paternelle, son père et sa mère. Devenue soldat de Dieu elle chevauche sans peur où l’appelle l’Archange. » (Office de la Sainte). Quelle patrie qui suscite une telle intervention divine !

Peut-on abandonner l’œuvre de conversion que la Sainte Vierge demande à notre pays d’accomplir depuis si longtemps, par des instances maternelles répétées, par des miracles constants, par un miracle permanent comme celui de cette petite paroisse où je vis et qu’Elle veut donner en exemple de ce qu’Elle désire et de ce qu’Elle peut faire quand on le lui demande ?

 

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*     *

 

Le patriotisme judaïque des Israélites est un sentiment qui tient à leur vocation de peuple élu. Les dons de Dieu sont sans repentance. Ce peuple reste élu ; autrefois source, maintenant témoin ; les Juifs conservent les Écritures, ils font la preuve historique de notre foi. La survie dans l’Histoire d’un peuple antique dispersé par tout le monde est unique et miraculeuse. Péguy en fut fortement touché et ce fut là le premier pas de sa pensée vers le retour au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Le devoir de patriotisme des Juifs est donc un devoir éminent pour eux. Mais il l’est aussi pour nous. La vocation de la France, dont un miracle comme la vie de Jeanne d’Arc indique assez le sens, n’a pas davantage cessé que la vocation des Juifs. Nous nous trouvions en Hollande dans un monastère bénédictin avec un curé de la Frise du Nord ; il reprochait aux catholiques français de s’être si peu défendus lors des persécutions. Et je fus amené à lui dire : « Monsieur le Curé, vous êtes ici dans un monastère fondé par des religieux chassés de France. Voici trois cent cinquante ans que vous étiez incapables de faire renaître chez vous la vie parfaite. Il a fallu que le gouvernement de la fille aînée de l’Église, tout indigne qu’il fût, vous envoyât des religieux ; maintenant il y a quarante de vos compatriotes dans cette maison de prière et il est parlé d’une fondation. Malgré elle la France reste dans sa vocation. Les religieux sont en France aujourd’hui plus nombreux qu’avant et vous avez enfin des monastères. »

Il en est de même pour l’Algérie. On sait avec quel dédain depuis plusieurs années il est parlé des Croisades. Les revues missionnaires elles-mêmes en parlent comme d’une grande erreur, et d’un abandon de l’esprit apostolique. Et voici que la France est contrainte, malgré elle, avec le dernier des gouvernements qu’on en eût cru capable, de commencer la croisade contre une guerre sainte organisée par les Musulmans. Car la séparation du pouvoir religieux et du pouvoir politique est essentielle à la civilisation chrétienne : c’est pour les Musulmans le grand désordre. Voici la pensée de Ibn Taymiya (1328) : « Ces deux fausses voies (la juive et la chrétienne) sont celles d’hommes qui ont adopté une religion sans la parfaire par tout ce qui est nécessaire à sa propre existence : pouvoir, guerre sainte, ressources matérielles, ou celles d’hommes qui ont cherché le pouvoir, la fortune ou la guerre, sans se donner pour but de faire triompher la religion. »

Le plus grand des historiens arabes, Ibn Khaldoun (1332-1406), disait de même : « Les autres religions ne s’adressent pas à la totalité des hommes, aussi n’imposent-elles pas le devoir de faire la guerre aux infidèles, elles permettent seulement de combattre pour sa propre défense. Pour cette raison, les chefs de ces religions ne s’occupent en rien de l’administration publique. »

De nos jours Mohamed Abduh (1848-1905), l’un des esprits les plus modérés de l’Islam, écrit : « Elle (la communauté musulmane) exigera, au besoin par les armes, la liberté de prêcher partout la foi musulmane et de pratiquer sa loi. Si le recours aux armes est nécessaire dans ce dernier but, la guerre sera faite pour se rendre maître de la terre et y faire exécuter les prescriptions de la loi musulmane. Il s’agira en somme d’étendre la pax islamica, petit à petit, au fur et à mesure des interventions armées contre les pays qui mettent des empêchements à la libre propagande de l’Islam et à sa pratique par les fidèles. »

Les peuples arabes échappent aujourd’hui à leurs autorités traditionnelles. Vous verrez le sultan du Maroc et le bey de Tunis rejoindre en Europe le roi d’Égypte ou bien prendre contre nous la tête de la guerre sainte pour n’être point chassés. Je conseille de lire pour connaître la pensée du colonel Nasser l’article de N. Lejeune dans les Études d’avril 1955 : Le point de vue arabe sur l’Afrique du Nord, d’où sont tirées les citations précédentes.

Deux civilisations vont s’affronter, celle du Christ fondée sur la connaissance des faiblesses de l’homme, avec l’humilité comme base, qui assure à l’homme, avec la liberté des âmes vis-à-vis de César, une aide surnaturelle pour une destinée surnaturelle ; celle de Mahomet où la confusion du spirituel et du temporel est complète et qui ne peut rien contre le péché.

Le marquis de Custine, cet esprit si clairvoyant, écrivait il y a un siècle : « Il faut que l’Univers redevienne païen ou catholique. Hors de là il n’y a d’un côté que fourbe, et de l’autre qu’illusion. » Et ailleurs : « Partout où j’ai posé les pieds sur la terre, depuis le Maroc jusqu’aux frontières de la Sibérie, j’ai senti couver le feu des guerres religieuses... Dieu seul sait le secret des évènements, mais tout homme qui observe et qui réfléchit peut prévoir quelques-unes des questions qui seront résolues par l’avenir : ces questions seront toutes religieuses... » « De l’attitude que la France saura prendre dans le monde comme puissance catholique dépend désormais son influence politique. »

Aujourd’hui l’Égypte entreprend sur son sol même la fabrication d’armes modernes et même une usine atomique ; on peut être certain qu’elle ne négligera pas l’armement atomique.

Les barbaresques recommenceront avec des sous-marins la guerre de course qu’ils faisaient avec des galères jusqu’en 1830 ; ils recommenceront à enlever des femmes et des enfants sur les côtes d’Italie et de Provence. Un de nos généraux de la conquête d’Algérie était un enfant enlevé à six ou huit ans à l’île d’Elbe, croit-on. Il avait été élevé à Tunis pour en faire un mamelouk. Aux yeux des musulmans, c’est là une bonne œuvre. L’avenir est plein de promesses. En tout cela ce ne sont pas les nations anglo-saxonnes qui sont menacées directement les premières : elles sacrifient la chrétienté au pétrole arabe. Ce n’est pas la malheureuse Italie chassée de Cyrène par des marchands ignorant certainement qu’elle fut aussi grecque que Marseille pendant mille ans, que le mathématicien Théodore de Cyrène est un des interlocuteurs du Théétète de Platon, que saint Synésios l’ami d’Hypatie en fut évêque cinq siècles après Jésus-Christ. – Voyant sa patrie abandonnée sans armes par l’empire aux attaques de Bédouins du désert, il s’écriait : « Ô Cyrène, dont les registres publics font remonter la naissance jusqu’à la race des Héraclides ! Tombeaux antiques des Doriens où je n’aurai point de place ! Malheureux Ptolémaïs dont j’aurai été le dernier évêque !... » –

Sans compter un certain Simon.

Ce n’est pas la fière et noble Espagne qui est visée, elle qui fit la croisade pendant sept cents ans, c’est la France indigne et officiellement athée oui est désignée par la Providence pour reprendre la Croisade, gesta Dei per Francos.

 

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Ce patriotisme doit paraître étrangement désuet à ceux dont l’âme est enduite de la sale purée verbale fabriquée par le siècle présent et pourtant c’est le seul réel. Sans doute :

 

Nous savons tous que saint Rémy

Fit poser la colombe au milieu du royaume...

 

comme le chantait Claude Duboscq ; nous savons que saint Louis... que Jeanne d’Arc... que Marguerite-Marie... Nous savons tous que le maréchal Foch, à Paray-le-Monial, consacra solennellement nos armées au Sacré-Cœur. Nous savons tous et nous voyons aussi. Mais voici le vers d’un vieil auteur nui explique bien des choses, il est de saint Colomban, abbé de Luxeuil :

 

Nil oculi prosunt quibus est mens coeca videndi.

« Les yeux ne servent de rien quand l’esprit est aveugle. »

 

On préfère rêver d’un avenir ajusté à nos désirs que faire l’effort de comprendre le présent à la lumière du passé. Chesterton disait dans Ce qui cloche dans le monde : « Les hommes inventent de nouveaux idéaux parce qu’ils n’osent se mesurer aux anciens. Ils regardent devant eux avec enthousiasme parce (m’ils ont peur de regarder en arrière. » ... « Il y eut tant de fidélités glorieuses que nous ne pouvons soutenir, tant de dur héroïsme que nous ne pouvons imiter... »

Un religieux me disait entre les deux guerres : « Péguy a bien fait de mourir, il eût été condamné : il était trop patriote. » Que lui répondre ? Mens coeca videndi. Le Saint-Siège qui désirait voir s’apaiser les conflits ne demandait pas qu’on le fît sottement. La charité ne gagne rien dans les âmes qui abandonnent les devoirs naturels.

 

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Pour terminer nous citerons seulement les propos d’un saint. Saint Pie X, qui baisa le drapeau français incliné sur son passage lors de la béatification de Jeanne d’Arc, a dit dans une audience privée à un homme qui me l’a raconté : « La France est la tribu de Juda de la Nouvelle Alliance. » Cette phrase avait un sens personnel pour la personne à qui elle était dite. Cet homme était parfaitement digne de l’entendre, et Pie X le savait. Mais le Saint s’est aussi exprimé publiquement. Voici, tirée du Pie X de Bazin, la prophétie du saint Pontife :

« L’allocution consistoriale du 29 novembre 1911 fut et demeurera pour nous et pour d’autres, une douceur, et comme une fontaine d’espérance. Le pape imposait la barrette à des cardinaux d’Angleterre, de Hollande, des États-Unis et de France. La veille au soir, il avait écrit tout le discours de sa main. Le matin venu, il leur dit que la pourpre est un symbole de douleur et de sacrifice, mais que, dans la peine même d’un combat qui ne cesse point, ils auraient des consolations.

Ayant parlé d’abord à ses fils d’Angleterre et de Hollande, il termina ainsi :

Que vous dirais-je, maintenant, à vous, fils de France, qui gémissez sous le poids de la persécution ? Le peuple qui a fait alliance avec Dieu, aux fonts baptismaux de Reims, se repentira, et retournera à sa première vocation. Les mérites de tant de fils, qui prêchent la vérité de l’Évangile dans le monde presque entier, et dont beaucoup l’ont scellée de leur sang ; les prières de tant de saints qui désirent ardemment avoir pour compagnons, dans la gloire céleste, les frères bien-aimés de leur patrie ; la piété généreuse de tant de ses fils, qui, sans s’arrêter à aucun sacrifice, pourvoient à la dignité du clergé, et à la splendeur du culte catholique... appelleront certainement sur cette nation les miséricordes divines. Les fautes ne resteront pas impunies, mais elle ne périra pas, la fille de tant de mérites, de tant de soupirs et de tant de larmes.

Un jour viendra, et Nous espérons qu’il n’est pas très éloigné, où la France, comme Saül sur le chemin de Damas, sera enveloppée d’une lumière céleste, et entendra une voix qui lui répétera : « Ma fille, pourquoi me persécutes-tu ? » Et sur sa réponse : « Qui es-tu, Seigneur ? » la voix répliquera : « Je suis Jésus que tu persécutes. Il t’est dur de regimber contre l’aiguillon, parce que, dans ton obstination, tu te ruines toi-même. » Et, elle, tremblante et étonnée, dira : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Et lui : « Lève-toi, lave-toi des souillures qui t’ont défigurée, réveille dans ton sein tes sentiments assoupis, et le pacte de notre alliance, et va, Fille aînée de l’Église, nation prédestinée, vase d’élection, va porter, comme par le passé, mon nom devant tous les peuples et tous les rois de la terre. »

 

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*     *

 

Que manque-t-il pour que ces choses s’accomplissent ? Des saints, c’est tout. Le peuple de France est, ne l’oublions pas, un peuple trompé par de mauvais bergers, et peut-être moins coupable qu’il n’y paraît. Ceux qui le connaissent tel qu’il est, que ce soit la femme de charge lavant le sol des cliniques, ou le lampiste Leguignon, savent qu’il ne croit plus à aucun des idéaux politiques ou sociaux qu’on lui propose depuis cent ans. Maintenant il se sait trompé. Mais il est impossible à l’homme d’arracher de son âme l’amour de ses enfants et l’aspiration au bonheur que Dieu y a placée comme le germe de l’intelligence du surnaturel ; le peuple de France suivra les saints, quand Dieu jugera le moment propice.

Chacun de nous s’aperçoit trop tard dans sa vie qu’il lui eût fallu faire un saint. Trop tard, certes, pour agir en saint, mais assez tôt cependant pour mourir saintement. C’est en quoi consiste l’épreuve de la vie, étrange et mystérieuse alliance d’évènements fortuits en apparence et de la grâce de Dieu. Prions-Le qu’Il nous envoie des saints jeunes qui puissent répondre à l’obscure attente du peuple français, et lui apprendre, en prenant le joug et le fardeau du Christ, à trouver le repos de son âme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE I

 

 

 

 

 

COMMENTAIRES DE PRESSE

 

SUR LA QUESTION

 

DU NATIONALISME

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNE RÉPONSE DE M. PIERRE DEBRAY

 

 

 

Dans Aspects de la France du 4 mai, M. Pierre Debray, sous le titre « Dialogue avec Itinéraires », a publié la réponse suivante :

 

I. – LE DIALOGUE POSSIBLE. – La nouvelle revue que dirige M. Madiran, Itinéraires, s’est donné pour tâche la critique méthodique d’un système de pensée qui pervertit le zèle apostolique et finalement le fait servir au pire, c’est-à-dire à l’entreprise communiste. Du point de vue qui doit rester le nôtre, celui de la contre-révolution politique, nous ne saurions que louer, qu’encourager dans son propos M. Jean Madiran. Aussi qu’elle n’est pas notre tristesse de trouver dans le numéro 3 d’Itinéraires une chronique de M. Marcel Clément sur « Pie XII et le nationalisme » qui reprend, à l’étourdi, quelques-uns des contre-sens accrédités par la postérité silloniste.

Sans doute M. Clément évite-t-il la confusion la plus commune. Il sait distinguer le nationalisme intégral du nationalisme jacobin, ce qui lui permet de reconnaître en Maurras « le défenseur des valeurs sociales les plus certaines du point de vue du droit naturel, celles que Pie XII énumérait à Noël ». De même, il fait mention de la levée, en 1939, de l’interdit. Probité malheureusement assez rare, de nos jours, Il convient, par ailleurs, de porter, au crédit de M. Clément le résumé, en tous points excellent, qu’il donne de l’enseignement de saint Thomas sur la vertu de patriotisme. On aimerait que tout, dans son article, soit de cette veine. C’est assez du moins pour permettre le dialogue loyalement mené, que, pour ma part, je souhaite tout autant que M. Jean Madiran. « Nous sommes quelques-uns, écrit en effet M. Madiran, qui voulons refaire cela aussi ou peut-être cela d’abord : des mœurs intellectuelles franches et honnêtes, où la discussion soit possible, cordiale et fraternelle, où l’objection ait droit de cité. » Objectons donc.

 

II. – LE PAPE ET LE NATIONALISME. – M. Clément soutient que Pie XII aurait condamné le nationalisme en soi. J’avoue lire et relire les textes pontificaux et ne rien trouver de semblable.

1o Dans son radio-reportage de Noël 1955, le Souverain Pontife met l’humanité en garde contre « le nationalisme exagéré », « le nationalisme agressif ». Si les mots ont un sens, cela signifie que pour Pie XII il existe un nationalisme qui n’est ni exagéré ni agressif. Un nationalisme susceptible, comme l’a fort bien montré M. Salazar, d’une pratique vertueuse.

2o Il est vrai que dans son précédent message radiophonique de Noël le Souverain Pontife avait expressément dénoncé « l’État rationaliste », « la politique nationaliste », c’est-à-dire un État, une politique qui tiendraient la Nation pour un absolu. Or le nationalisme intégral a toujours considéré non la Nation hypostasiée, divinisée, mais une certaine Nation, très précisément la nation française, création de l’histoire, relative donc. Bien plus, il reconnaît l’existence d’autres formes d’organisation politique : l’Empire par exemple, la confédération, l’État multinational (du type de l’ancienne Autriche-Hongrie). Il lui paraît évident que la dislocation (au nom du sacro-saint principe des nationalités) de l’Autriche-Hongrie a constitué un évènement très dommageable pour la paix du monde. Mais c’est un fait d’expérience que la forme nationale léguée par nos ancêtres est liée à notre être de Français au point que pour nous patrie et nation sont indissociables. Anéantir la Nation française 40, ce serait couper chacun d’entre nous de sa tradition, déracinement, rupture révolutionnaire qui nous réduirait collectivement à la condition prolétarienne (puisque, par définition, le prolétaire c’est l’homme privé de tout patrimoine, l’homme sans passé, réduit à son avenir, à ses enfants).

3o « Beaucoup de catholiques, constate M. Clément, ont pu SE DIRE nationalistes sans pour autant tomber dans l’erreur que Pie XII définit sous ce nom. » Il leur suffirait, si je comprends bien, de renoncer à se dire nationalistes tout en continuant à professer leurs doctrines. Mais qui exige d’eux ce « sacrifice » ? Le Pape ? Allons donc. Pie XII en levant la condamnation de l’Action Française n’a demandé à ses membres aucune renonciation particulière. Qui oserait prétendre que le Souverain Pontife n’était pas exactement informé de leur nationalisme, du mot comme de la chose ?

4o M. Marcel Clément semble, par ses variations, ses contradictions, mal assuré de ses positions. En effet, il affirme, dans les premières lignes de la page 29, que Pie XII a porté condamnation du nationalisme. Pourtant, au bas de la même page, il soutient qu’il nous est « interdit d’être nationaliste au sens défini par Pie XII ». Donc le nationalisme est condamné en un certain sens, mais licite en un autre sens.

 

III. – NATIONALISME et AGNOSTICISME. – En tout cas, M. Clément, sur un point au moins, ne barguigne pas : ce sens licite ne saurait être celui donné par Charles Maurras (puisque ce ne saurait être non plus celui donné par les jacobins et que M. Clément est, comme tout un chacun, incapable d’en trouver un troisième, l’incohérence, dirait M. Fenouillard, coule à plein bord !)

« En raison de son agnosticisme, soutient son censeur, Maurras ne peut pas affirmer l’origine divine de l’autorité. » De ce fait la « défense des institutions en accord avec le droit naturel, n’était pas fondée sur l’affirmation antécédente d’un Dieu Créateur, Auteur de cet ordre, mais sur un impératif politique que Maurras ne pouvait pas, intellectuellement, soumettre à la suprême majesté de Dieu et à sa loi. Aussi retrouvons-nous dans le nationalisme intégral la même erreur que dans le nationalisme jacobin. Toutefois, la laïcité du nationalisme jacobin est une conséquence désirée et volontaire DU rationalisme. La laïcité du nationalisme intégral est une conséquence douloureuse et regrettée D’UN agnosticisme ». Quel agnosticisme ? Celui du seul Maurras ? Bien plutôt celui de millions de nos compatriotes.

Un régime essentiellement antichrétien a travaillé (en particulier par le biais de l’école) à détacher les Français de l’Église. Il y est pour une part parvenu. Situation de fait qu’un catholique doit, par son apostolat et par ses prières, transformer. N’empêche, comme l’écrit Fabrègues à Madiran, que « c’est la nature même de l’homme qui se fait entendre et qui doit se faire respecter même par ceux qui n’ont pas la foi, et qui nous permet de faire, en commun avec qui ne partage pas les dons de la grâce, les constructions naturelles qui assurent la vie des hommes ici-bas, et tout d’abord le monde politique ».

Dans ces conditions, ne faut-il pas se réjouir de ce que des agnostiques se soient mis d’accord avec des catholiques pour reconnaître un certain nombre de vérités. Pour soutenir, en particulier, que la tradition française étant imprégnée, imbibée de catholicisme, le laïcisme, le naturalisme politique étaient incompatibles avec cette tradition (si bien que ce n’est que par un abus de langage que M. Clément peut parler de la « laïcité » du nationalisme intégral !)

Sans doute les vérités retrouvées empiriquement par le nationalisme intégral demeurent-elles incomplètes dès l’instant qu’on ne les situe pas dans l’ordre surnaturel, ce dont un agnostique est bien entendu incapable. Mais il n’y aurait faute et perversion que si l’incroyant faisait système de ce manque. Or Maurras s’est toujours gardé de donner au nationalisme intégral un caractère systématique. Bien plutôt il n’a cessé de préserver l’ouverture sur le divin, si bien qu’innombrables sont les militants d’Action Française, au départ agnostiques, qui se sont finalement convertis.

Comment, dans ces conditions, accepterions-nous sans protester que M. Clément traite le nationalisme (sans autre précision), de système intellectuel, d’idole fabriquée par les hommes et adorée par eux ? Ce qui vaut de toute évidence, pour le nationalisme jacobin. Non pour le nationalisme intégral professé par l’Action Française. On doit d’ailleurs reconnaître que la conception que M. Clément se fait du nationalisme intégral est d’une remarquable indigence. On aurait aimé une réflexion plus attentive. Puissent ces quelques remarques amener M. Clément à préciser ses raisons. À le lire, on mesure combien les libellistes de la Démocratie chrétienne ont embrouillé le problème des rapports du catholicisme et du nationalisme. Souhaitons du moins que ce débat permette de le poser correctement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNE RÉPONSE DE M. PIERRE BOUTANG

 

 

 

Dans La Nation française du 9 mai. M. Pierre Boutang a publié la réponse suivante :

 

                   Cher Marcel Clément,

 

Il faut que je vous réponde, encore qu’aujourd’hui je n’en ai guère envie.

La vieille idée du bien le définit convenable, suffisant à soi, mais aussi « Kaïron », de circonstance. Est-il bien de circonstance de prescrire des limites au nationalisme français ? La fierté nationale, le souci exclusif ou prédominant du bien commun national encombrent-ils à ce point notre présente histoire ? Et, sans les défendre – je ne les aime pas plus que vous les aimez – les Jacobins de notre temps, s’il en était de nationalistes, gui fissent contrepoids à Mendès, faudrait-il les décourager ? Nos Jacobins lâchent tout, sont Jacobins pour Bourguiba, pour Nasser, et point comme Carnot ; ils organisent la défaite.

J’esquisse pourtant une réponse tout de suite, afin que nous remettions ensemble l’ouvrage sur le métier ; et aussi parce que Maurras est mort, pour oui vous ne cachez pas votre vénération, mais qui doit être défendu contre une analyse, à mon avis étrange, et contre les fausses fenêtres d’une quasi-symétrie que vous dessinez entre lui et les Jacobins.

Vos définitions de départ, telles que vous les tirez des messages de Pie XII sont excellentes : l’État y est opposé à l’étatisme, le patriotisme y est reconnu comme une vertu, non un système.

Mais vous tirez du message pontifical ce qui n’y est point tout à fait, en écrivant : « Dans ces conditions, qu’est-ce donc que le nationalisme ? C’est selon l’enseignement de Pie XII, l’erreur qui consiste à confondre la vie nationale au sens propre avec la politique nationaliste... » Or, ce n’est pas le nationalisme comme doctrine, méthode ou sentiment, qui est visé dans le texte que j’ai sous les yeux : Pie XII se réfère explicitement à l’échec depuis 1946, de l’unification de l’Europe, à partir des conditions naturelles de vie de ces peuples. « Beaucoup estiment que la haute politique s’oriente à nouveau vers un type d’État nationaliste, fermé sur lui-même, concentrant ses forces et instable dans le choix de ses alliances, qui, de ce fait, n’est pas moins pernicieux que celui qui fut en honneur au siècle dernier. » Ce type d’État nationaliste est donc condamné, et le message enchaîne : « Mais le fond de l’erreur consiste à confondre la vie nationale au sens propre avec la politique nationaliste. » Ce n’est donc pas le nationalisme comme souci de la nation, du bien commun national, qui est ici rejeté : jamais aucun document pontifical n’a ainsi condamné le nationalisme en tant que tel, mais seulement là où il se révèle exclusif ou exagéré. En revanche, la politique nationaliste exploitant la vie nationale comme moyen pour des fins politiques, est historiquement celle où l’État dominateur et centralisateur fit de la nationalité la base de sa force d’expansion.

Cette erreur, vous le savez, cher Marcel Clément, est l’erreur nationalitaire, jacobine et révolutionnaire que Maurras n’a cessé de désigner et de combattre. Jamais il n’a défini l’État dont il souhaitait l’instauration comme nationaliste. C’est, au contraire, le souci nationaliste du bien commun français qui le conduisit à placer au sommet de cet État la famille-chef. La famille royale, image et incarnation du bien commun national, interdit, justement, que la vie nationale devienne un moyen, au service d’une politique ; un rapport de participation et un dialogue – une dialectique si vous voulez – sont introduits, qui opposent directement la monarchie, selon Maurras, au monologue du pouvoir nationalitaire et jacobin.

Bref, le nationalisme intégral n’est en rien justiciable du texte invoqué. Maurras a vécu, défini et prolongé le nationalisme comme un souci et une angoisse, en face de cette histoire du XIXe siècle où la France laissait pourrir sa vie nationale, où son État républicain négligeait le bien commun, pendant que les passions nationalitaires s’exerçaient et que de féroces États, issus de la Révolution de 1789, s’en faisaient les instruments. Il s’agissait, pour lui, de mettre l’État, la politique, au service de la vie nationale, et non l’inverse.

Vous l’ignorez si peu, que vous distinguez ainsi les composantes de la méthode de notre maître commun :

« 1. – En premier lieu, la pensée de Charles Maurras contient l’affirmation du patriotisme au sens naturel du mot, c’est-à-dire, des devoirs de piété que nous avons à pratiquer vis-à-vis de la France en tant qu’elle est notre patrie.

« 2. – En second lieu, Charles Maurras entend établir par l’expérience historique que les valeurs nationales de la France ne peuvent être respectées que dans le cadre d’un régime politique : la monarchie.

« 3. – Enfin, en raison même de son agnosticisme, Maurras ne peut pas affirmer l’origine divine de l’autorité. »

Votre troisième proposition, que j’aurai d’ailleurs l’occasion de discuter et de limiter, est la seule qui justifie, à vos yeux, un rejet, au moins partiel, du nationalisme maurrassien. Mais, songez-y : ce n’est pas en tant que nationaliste, et le message du Saint Père que vous avez cité, n’y a que faire. Ne pas affirmer l’origine divine de l’autorité peut être une erreur, ou une faute ; erreur ou faute qui n’enlèveraient rien à la valeur d’une preuve de votre seconde proposition tirée de Maurras. Je puis nier l’origine divine de l’autorité, et être, ou n’être pas, nationaliste.

Je vous accorde, en revanche, que si j’affirme cette origine divine, je ne peux pas être nationaliste au sens jacobin du mot. Car le Jacobin affirme l’origine populaire de l’autorité et fait une idole de la volonté générale : idolâtrie qui conduit tantôt à la fureur « nationalitaire », tantôt au mépris, dans la pratique, des conditions réelles du bien commun national.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNE RÉPONSE DE M. JACQUES PLONCARD D’ASSAC

 

 

 

Dans La Nation française du 23 mai, M. Jacques Ploncard d’Assas, sous le titre « Pie XII et le nationalisme », a publié une réponse dont voici l’essentiel :

 

Lorsque les services de presse, du Vatican envoyèrent au Portugal le texte du Message pontifical, ils n’employèrent pas dans leur traduction l’expression estado nacionalista, qui aurait été la traduction littérale d’« État nationaliste » et aurait pu sembler porter condamnation du régime du Dr Salazar, qui se proclame justement nationaliste ; ils forgèrent le néologisme nécessaire : « estado nacionalistico » (nationalitaire), et ce fut le terme qu’employa toute la presse portugaise.

Ce fait, inconnu je pense de M. Clément, ramène, à mon sens, la polémique d’Itinéraires à un simple problème philologique.

Ce n’est pas la première fois que le besoin d’un terme voisin mais distinct de nationalisme se fait sentir. Dès 1918, M. René Johannet, dans son Principe des Nationalités, faisait remarquer que le mot nationaliste avait été inventé sous Napoléon III par Prévost-Paradol pour désigner les tenants du principe des nationalités, mais qu’avec Barrès, à la fin du XIXe siècle, le sens s’en est modifié à tel point qu’il proposait de créer deux termes nouveaux : nationalitaire et nationalitarisme pour établir « cette connexion avec le principe des nationalités que les mots de nationalisme et de nationaliste n’expriment plus en français depuis 1892 » (p. 18).

Or, l’État nacionalistico est très exactement défini par Pie XII comme étant celui qui fait de la nationalité la base de sa force d’expansion et Qui emploie « à des fins politiques » la « vie nationale ». En revanche, cette « vie nationale », Pie XII la définit comme étant « le complexe efficient de toutes ces valeurs de civilisation qui sont propres et caractéristiques d’un groupe déterminé et qui constituent comme le lien de son unité spirituelle », et il l’approuve comme étant « une contribution propre qui enrichit la culture de toute l’humanité ».

Nous avons là, sous la plume de Pie XII, deux définitions excellentes. La première s’appliquant à ce que René Johannet proposait d’appeler l’État nationalitaire et que les services du Vatican traduisent en portugais par nacionalistico ; la seconde concernant la « vie nationale » et à laquelle on peut appliquer le terme de nationalisme dans le sens qu’ont voulu lui donner les maîtres de l’école nationaliste de Barrès à nos jours.

L’équivoque pesant sur le mot nationalisme, du fait de l’usage imprécis et souvent impropre qui en était fait, a alimenté suffisamment de polémiques pour que le louable souci philologique des services du Vatican soit apprécié comme il convient.

 

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De Barrès à nos jours, d’ailleurs, les contours du nationalisme ont été nettement tracés. Bourget et Maurras, dans l’école française, précisent, épurent, complètent l’instinctif Barrès.

« La Patrie n’a pas deux histoires », dit Bourget (Au service de l’Ordre, p. 38), mais il n’entend pas que ce soit une histoire égoïste, et c’est lui qui donne cette magnifique définition de la Chrétienté, qui répond si bien à l’anxiété de Pie XII devant la « dissolution de la communauté des peuples » : « Un concert de peuples indépendants gravitant autour d’un point central où est condensée la civilisation. » (Pages de critique et de doctrine. II, 18).

Quant à Maurras, qui donc connaît cette parole de lui que cite Massis : « C’est, quand on y songe, une extrémité odieuse et abominable qu’il ait fallu susciter un état d’esprit nationaliste pour permettre la défense de la nation ? »

Comment pourrait-on mieux dire que le nationalisme n’est que la défense de ce « complexe de valeurs de civilisation » particulier à chaque « vie nationale » dont parlait Pie XII ?

Oui, le nationalisme n’est que cela, mais il est tout cela.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA POSITION DE « L’HOMME NOUVEAU »

 

 

 

Le bimensuel catholique L’Homme Nouveau (1, place Saint-Sulpice, Paris) a fait le 23 septembre, par la plume de son directeur, l’Abbé Richard, une très importante intervention dans le débat (sous le titre : Le nationalisme toujours en question) :

 

Dans Itinéraires, Marcel Clément condamne le nationalisme. Certains font écho : il a raison. D’autres disent : cela dépend. Enfin les disciples de Maurras interviennent : condamnation dangereuse, surtout en ce moment ; Maurras a préconisé un nationalisme qui reste valable.

Bien plus, tout récemment, les services de presse du Vatican ont bien fait attention de ne pas englober l’État nationaliste portugais dans une condamnation du nationalisme, et ont traduit une phrase de Pie XII défavorable à une politique nationaliste en employant un néologisme qui ferait à peu près en français : nationalitaire (fait cité par M. Ploncard d’Assac dans La Nation française du 23 mai).

Il y aurait donc nationalisme et nationalisme. On souffre d’une simple pénurie de vocabulaire.

Il s’agirait donc d’une querelle de mots !

Nous ne le pensons pas. C’est au contraire un débat fondamental qui s’est engagé, où sont intervenus déjà, avec une argumentation souvent serrée, des hommes comme V.-H. Debidour, Henri Charlier, André Frossard, Pierre Debray, Pierre Boutang, Michel Vivier. Henri Massis... et Charles Maurras si abondamment cité qu’il reste au centre de la controverse.

À dire vrai, la grosse difficulté n’est pas de trouver un mot nouveau – qui s’impose peut-être – pour distinguer entre nationalisme et nationalisme, mais plutôt de définir à quelles conditions un État peut défendre ou promouvoir les valeurs nationales sans courir le risque de pratiquer la « politique nationaliste », condamnée par Pie XII, qui consiste dans l’exploitation du sentiment national à des fins d’expansion, sans correctifs ni limitations d’ordre moral.

À l’Homme Nouveau, nous défendrons le point de vue que nous avons soutenu autrefois dans une controverse avec Pierre Boutang, qui en parut impressionné.

Nous persistons à penser qu’à l’heure actuelle un État qui refuse de reconnaître sincèrement l’existence d’une loi naturelle reliée au Créateur se trouve dans le danger prochain de ne pouvoir pratiquer qu’une politique nationaliste condamnable.

Ici les disciples de Maurras interviennent énergiquement et disent : « Les Français ne sont pas d’accord sur la métaphysique et la religion. Il est impossible de partir de l’autorité de Dieu. Mais sans aller jusqu’à la base fondamentale de l’ordre naturel, on peut reconnaître l’existence de cet ordre. On peut mettre d’accord les Français sur la poursuite de certains biens positifs, par exemple la stabilité de la famille si compromise par le divorce. »

Michel Vivier, qui rapporte cet exemple donné par Maurras, devrait bien se demander si Maurras, aujourd’hui, n’aurait pas des doutes sur la valeur de son argument ? Nous gageons qu’il serait plus facile de faire accepter à la généralité des Français l’existence de Dieu que la nocivité du divorce.

Il appartiendrait à des observateurs vraiment positifs de tenir compte du fait que le monde a parcouru beaucoup de chemin depuis le Maurras des années de la maturité.

Aujourd’hui, une terrible logique a entraîné une certaine « Intelligentsia » à déduire, à partir de la position absurde de la non-existence de Dieu à une autre absurdité : l’inexistence d’une loi naturelle, utile au bien de l’homme et de l’État.

Maurras disait : « Le divorce détraque la famille et la Cité, il n’y a pas besoin de croire en Dieu pour reconnaître cela. » Aujourd’hui, ses interlocuteurs lui répondraient : « Puisqu’il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de modèle imposé, il n’y a pas de direction voulue. Pourquoi n’essaierions-nous pas d’organiser la cité sur une autre base que la famille monolithique d’autrefois ? »

Un œil réaliste devrait voir que nous sommes arrivés à un stade de la vie de l’humanité où la référence implicite à Dieu ne suffit pas. À partir du moment où Dieu est nié ouvertement par beaucoup, la méthode de prétérition, le : « ne pas en parler » joue dans le sens de la négation, et ne permet pas le redressement essentiel qui s’impose. Au contraire, la neutralité des croyants, leur mutisme rend, pour tout le monde, de plus en plus problématique l’existence d’une loi naturelle et renforce l’opinion qu’il appartient à la société, c’est-à-dire à l’État – mondial ou national –, démocratique ou dictatorial – de décider ce qui est bien et ce qui est mal.

Il nous semble donc que Marcel Clément est bien allé au fond de la question lorsqu’il précise, en citant Pie XII, le critère du nationalisme condamnable : « La vraie notion de l’État est celle d’un organisme fondé sur l’ordre moral du monde ; et la première tâche d’un enseignement catholique est de dissiper les erreurs, celles en particulier du positivisme juridique qui, en dégageant le pouvoir de son essentielle dépendance à l’égard de Dieu, tendent à briser le lien éminemment moral qui l’attache à la vie individuelle et sociale » (Pie XII : Lettre aux Semaines Sociales de France du 14 juillet 1954).

En d’autres termes, il devient de plus en plus difficile de « moraliser » l’État qui s’est dégagé de toute dépendance reconnue à’ l’égard du Créateur.

 

L’abbé Richard a enregistré plus haut le fait que « les services de presse du Vatican ont bien fait attention de ne pas englober l’État nationaliste portugais dans une condamnation du nationalisme ». Mais il cherche à en découvrir la raison.

La raison qu’il donne comporte une conséquence immédiate pour le nationalisme français, particulièrement pour le nationalisme maurrassien. Cette conséquence, l’abbé Richard la tire en quelques mots, mais avec une grande netteté :

 

Il est clair que si Rome a scrupule de jeter une note défavorable sur l’État nationaliste de Salazar, c’est précisément parce que l’État Portugais est fondé sur la reconnaissance explicite de l’autorité de Dieu, auteur de l’ordre moral naturel.

Salazar a reconnu qu’on ne peut pas bâtir la cité sans ce minimum ; et Rome que ce minimum est de nature à limiter en quelque manière la poussée nationaliste, à maintenir l’État dans l’ordre moral.

Sur ce point, nous avons pressé autrefois Pierre Boutang de prolonger son maître.

Maintenant que nous savons les circonstances de la conversion finale de Maurras, nous dirions volontiers à ses disciples qu’il s’agit moins de le dépasser que de le suivre, en explicitant ce que la mort l’a empêché d’exprimer.

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Dans son livre « Le Christ devant la question nationale », le chanoine Barthas donne une définition et fait une critique pénétrante du principe des nationalités, théorie d’après laquelle toute nation aurait le droit de former un État.

Le Souverain Pontife Pie XII, dans son message du 24 décembre 1954, justifie la même distinction entre la vie nationale et la souveraineté politique.

Il peut y avoir une vie nationale authentique, c’est-à-dire permanence et développement des valeurs de civilisation qui sont propres à un groupe d’hommes et font le lien de leur unité spirituelle, en dehors du pouvoir politique souverain. Ainsi, selon un exemple apporté par Marcel Clément, il y a une nation chrétienne française au Canada se développant côte à côte avec une nation anglaise, au sein d’un même État Canadien. Il aurait pu donner l’exemple de la Suisse ou de la Belgique.

En sens contraire il peut fort bien exister un État soi-disant national, qui étouffe la vie nationale et les valeurs spirituelles qui la constituent essentiellement. À quel Russe sincèrement chrétien fera-t-on croire que l’U.R.S.S. respecte les valeurs authentiques de la vie nationale de la vieille Russie.

Qu’il me soit permis un autre exemple. J’estime personnellement que le jour où, en France, le jacobinisme laïque ou quelque super-nationalisme nous arracherait les dernières libertés concernant l’école et l’expression de la pensée religieuse (c’est déjà fait en grande partie au moyen du monopole de la Radio, et du quasi monopole scolaire) je préférerais un gouvernement étranger qui respecterait les valeurs humaines essentielles.

Sans doute la vie nationale a plus de chance de s’épanouir dans un État qui lui corresponde. Mais c’est à condition que cet État respecte – avant même les valeurs culturelles particulières du pays – les droits primordiaux de l’individu et de la famille ; et aussi qu’il soit prêt à accepter les limitations de souveraineté imposée par un bien commun supérieur à celui des États.

Pour saisir la portée de ces conditions il suffit de nous demander quelles garanties du respect de leur culture française peut offrir à nos colons algériens la farouche intransigeance des leaders nationalistes arabes qui, en fait de souveraineté, veulent tout, et tout de suite, et qui exploitent aux fins d’éviction totale du Français, les valeurs religieuses elles-mêmes du monde. Musulman ? Quel Français d’Algérie et d’ailleurs quel autochtone peut même conserver la moindre illusion sur ce qui resterait des droits essentiels de l’homme, si les tueurs du terrorisme finissaient par prendre le pouvoir ?

Il est vrai qu’en sens contraire, les Arabes raisonnables peuvent n’avoir pas toute confiance en une France trop soumise encore à ce jacobinisme laïque qui a une si grosse responsabilité dans le nivellement des valeurs culturelles de nos provinces françaises, et qui se promet encore d’arracher à l’Alsace son statut particulier, ses libertés scolaires, sa langue.

La grande solution à remettre en honneur pour venir à bout des difficultés nationales du monde d’aujourd’hui n’est pas le principe des nationalités, mais d’abord le respect absolu des droits primordiaux de l’homme ; puis le respect des valeurs de civilisations représentées par les différentes vies nationales ; puis la recherche de formules fédératives pour un meilleur épanouissement des particularités légitimes, mais dans la reconnaissance des faits politiques du passé que le présent ne peut abolir brutalement, et en dehors de la superstition du pouvoir politique souverain à tout prix.

Avant le triomphe de ces solutions de bon sens, par quelles épreuves devrons-nous passer ? Les nations européennes commencent à comprendre, mais elles ont oublié les bases spirituelles d’unité qui ont déjà réalisé au Moyen âge une famille des nations « où provinces et royaumes n’étaient qu’une diversité superficielle laissant intacte l’unité foncière du genre humain ».

Tant qu’elles n’auront pas ressaisi toutes les richesses de leur patrimoine chrétien, elles seront impuissantes à remplir leur mission providentielle au service d’une saine unité du monde.

L’Europe, héritière de vingt siècles chrétiens, ne veut pas sortir du chaos des nationalismes par le recours à une dictature universelle. Elle ne veut pas en appeler à César. Elle a raison. Mais alors, il faut qu’elle en appelle au Christ.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE VOCABULAIRE DE L’OSSERVATORE ROMANO

 

 

 

Voici plusieurs extraits d’un article paru dans l’OSSERVATORE ROMANO, édition en langue française du 31 août, intitulé : « Le sentiment national et les catholiques. »

Il existe en France, pourra-t-on dire, un nationalisme partiellement différent, dans ses intentions, de celui que met en cause l’OSSERVATORE ROMANO. Mais l’importance de cet article est de nous confirmer un point de vocabulaire. Le mot nationalisme, dans le langage catholique, est devenu un mot péjoratif. Il ne l’a pas toujours été. Il l’est devenu peu à peu. Et l’usage est un grand maître quant au sens des mots.

(L’adresse de l’édition française de l’OSSERVATORE ROMANO est, pour la France, 6, rue Christophe-Colomb, Paris-VIIIe ; et pour la Belgique, 79, rue du Laekenweld, Bruxelles).

 

...L’on pense que le mouvement social et politique prôné par les catholiques, qui s’inspire partout d’une doctrine et suit un magistère universel, suppose la négation du nationalisme. Il y a du vrai, et c’est là un signe de la sagesse de l’Église, si l’on veut tenir compte de toutes les conséquences douloureuses, atroces même, pour la société humaine, de cet « isme » fatal ; mais ce n’est pas vrai s’il est question de la « nationalité », dans sa réalité pratique et dans son principe, en tant que non atteinte par cette abstraction systématique et cette violence idéologique qu’est le « nationalisme ».

Les catholiques, leur école, et avant tout, leurs principes, leur doctrine religieuse, sont favorables à la nation, à la « nationalité » ; mais pas au « nationalisme » ; ils sont partisans de l’affirmation et de la défense de la première ; mais ils sont hostiles à ce dernier, dont un État national, lorsqu’il est catholique, doit se garder autant que de toute menace de cet autre « isme », non moins dangereux, que constituerait un « internationalisme »...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

...Le nationalisme contient un germe morbide, d’une psychopathie nuisible et à la nation intéressée et aux peuples voisins. Il est aspiration instinctive à la suprématie, croyance en une élection ; il prétend à une vocation de prépondérance ; il l’impose et la justifie en professant une mission de guide qu’il estime irréfutablement évidente ; il juge que cette tâche historique est perpétuelle, en raison d’une supériorité innée à l’égard de tous les autres ; ou bien, il s’attribuera au moins un mandat périodique, au nom d’un appel, d’un tour de rôle dans l’histoire ; appel, tour de rôle qu’il ne saurait refuser sans faire rien moins que d’être infidèle à soi-même, et de trahir les peuples destinés à le suivre, lui peuple élu par le destin, et à gravir avec lui les cimes de la civilisation, quitte d’ailleurs à pousser le char du triomphateur. D’où le conflit, l’opposition et les heurts avec les autres nationalismes, incapables de compréhension, de collaboration : toutes attitudes, par contre, dont le sentiment national est capable, et que même il exige.

La pensée chrétienne et la vision des choses catholiques concilient très bien ce sentiment national avec le respect des autres peuples ; elle accorde entre eux le principe de coopération et celui de l’inviolabilité de chaque nation caractérisée par son génie propre ; sans cette estime de chaque pays en particulier, le progrès humain ne profiterait pas de l’apport vraiment indispensable, « spécialisé » dont est capable, en raison de ses aptitudes propres, chaque nation en particulier ; réciproquement, chaque nation en particulier pourrait craindre pour son patrimoine propre et caractéristique, car la plus sûre sauvegarde de ce dernier est encore l’intérêt que tous les autres peuples ont à ne pas le laisser s’étioler ou disparaître.

Joseph Toniolo illustrait cette idée d’un sentiment national et chrétien, en reconnaissant dans la société des peuples comme la grande usine du progrès humain, où tout procéderait selon une division du travail ordonnée et progressive, conforme au génie et à la tâche donnée par Dieu à chaque nation. Cette conception de la vie, non seulement pour les individus, mais encore pour les peuples, donne à tous des raisons d’être, une tâche, un mandat : tous ont le droit, des plus inviolables, d’y répondre ; tous mettront leur fierté à y être fidèle avec conscience ; tous, surtout, considéreront comme inadmissible d’y renoncer. « Malheur, écrivait-il –, malheur au peuple qui résiste à sa vocation, qui néglige sa mission historique, qui refuse les invitations et les occasions que la Providence lui prépare pour reprendre la place et la fonction qui lui reviennent dans l’œuvre de civilisation. »

Le nationalisme, lui, n’a pas une inspiration plus élevée, une source de devoir plus profonde, un principe de droit naturel plus capable d’atteindre à l’ordre divin, même s’il s’agit de sauvegarder la « personnalité » et l’œuvre historique d’un peuple. En revanche, il a en puissance, et trop souvent en acte, contre lui-même, le fait qu’il aboutit à l’exaspération de la vocation de la patrie et, contre le prochain international, à la méconnaissance de toutes les raisons d’être qui valent également pour tous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA THÈSE DU CHANOINE BARTHAS

 

 

 

Le Chanoine Barthas, directeur honoraire des Croix du Midi et Curé de l’Immaculée-Conception à Toulouse, nous a envoyé, comme réponse à l’enquête sur le nationalisme, son livre Le Christ devant la question nationale (préface de S. Em. le Cardinal Saliège), en nous donnant l’autorisation d’en extraire ce qui nous paraîtrait utile.

Tout le livre est à signaler : il a paru en 1945 à « Fatima-Éditions », rue de Constantine à Toulouse. C’est l’abrégé d’une thèse de théologie soutenue devant l’Institut Catholique de Paris et éditée chez Spes en 1933, sous le titre : L’Évangile et le nationalisme.

 

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On notera ces dates. Elles sont importantes. Ce livre fait écho aux débats d’alors, qui ne sont plus les nôtres. Il fait une allusion explicite à l’enquête de la revue Les Lettres, dont nous a parlé Henri Massis (Itinéraires, no 5).

Notre enquête se fonde, on le sait, sur un fait nouveau : le Message de Noël 1954 de S.S. Pie XII.

Avant ce Message, le terme nationaliste n’avait pas encore dans l’Église une signification forcément péjorative : et le Chanoine Barthas l’indique nettement. Mais il indique aussi pour quelles raisons il prévoyait, en 1933, en 1945, une évolution en ce sens.

Cette évolution du langage s’est traduite par le Message de Noël 1954 : pour la première fois, dans un document pontifical, nationaliste est employé dans un sens uniquement péjoratif.

Quelles sont les raisons de cette évolution du langage catholique ? Le Chanoine Barthas avait prévu cette évolution : les raisons qu’il en donnait doivent, au moins pour ce motif, être prises en considération.

 

...L’enquête de la revue Les Lettres sur la question du nationalisme concluait à la nécessité de fixer spécialement l’usage des mots « nationalisme » et « patriotisme » qui sont, déclarait-on, « abusivement confondus »...

Ce désir de clarté, nous nous sentons d’autant plus autorisés à le formuler que déjà l’usage courant a tendance à s’y conformer. La constatation très nette de l’enquête des Lettres fut que l’usage tendait à prévaloir de désigner par le mot nationalisme non pas l’expression de l’amour pour son propre pays, mais la tendance à en exagérer les mérites et la puissance.

Parmi tant d’exemples que nous pourrions citer pour confirmer cette constatation, signalons seulement celui de Pie XI distinguant « l’amour de sa patrie et de sa race, source puissante de multiples vertus » et le « nationalisme immodéré » qui est trop souvent le « germe d’injustices et d’iniquités nombreuses ». Il semble bien que le grand Pape, qui avait si profondément senti le danger doctrinal du nationalisme moderne, ait ajouté l’adjectif « immodéré » uniquement parce qu’il n’a pas encore voulu consacrer l’usage de réserver le mot « nationalisme » pour désigner les excès ou les errements du sentiment national.

L’on parle facilement des outrances, des abus, des dangers, des déviations du nationalisme, tandis que ces expressions péjoratives s’accouplent très mal avec le nom « patriotisme). Dès qu’on peut supprimer les épithètes « excessif, outrancier, désordonné, etc. » à côté du mot « nationalisme », celui-ci peut être remplacé par « patriotisme ».

Les auteurs qui veulent lui conserver un sens favorable sont contraints, pour ne pas commettre d’amphibologie, d’y ajouter des formules explicatives. L’un dira : « Le nationalisme ainsi compris » ; un autre : « Le nationalisme maintenu à sa place et dans ses justes limites » ; un troisième : « Le nationalisme ainsi défini et seul acceptable » ; etc. M. Lucien Romier, lui, parle du « nationalisme sain, celui qui se confond avec le patriotisme ». Puisque « nationalisme sain » et « patriotisme » se confondent, pourquoi ne pas les désigner par le seul et même mot, réservant l’autre pour le nationalisme qui n’est pas sain et qui deviendrait définitivement le « nationalisme » tout court ?

 

Et déjà dans sa préface, qui est du 10 octobre 1945, S. Ém. le Cardinal Saliège se conformait à cet usage, en écrivant :

 

Il y a des vertus qui, dépassant certaines limites et n’étant pas modérées, équilibrées par d’autres vertus, aboutissent à des catastrophes. C’est ainsi que le patriotisme peut devenir le nationalisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE II

 

 

 

 

UN ARTICLE

 

DES « LIBERTÉS FRANÇAISES » :

 

PHYSIQUE SOCIALE

 

ET LIBRE ARBITRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHYSIQUE SOCIALE ET LIBRE ARBITRE

 

 

Auguste Comte, l’inventeur du terme de « Physique sociale », lui avait substitué le nom de « sociologie ». L’expression de « Physique sociale » ou de « Physique de la politique » a été restaurée par Maurras dans un article du 26 mai 1918 41 et dans un autre du 9 août 1927 42 ; reprise par Maurras en conclusion de la « Politique naturelle », c’est-à-dire de la préface de Mes Idées politiques, elle a été justifiée par Jean-Louis Lagor dans La Philosophie politique de saint Thomas 43 ; elle n’a pourtant pas reçu l’approbation de tous les critiques.

Elle est parfois délaissée ou repoussée par de fervents admirateurs de l’Action française et de la politique expérimentale.

Elle se heurte surtout et de plus en plus aux conceptions d’une école de philosophie sociale dont les maîtres actuels, jeunes et actifs, ont acquis déjà un renom international. Savants réputés, catholiques convaincus, adversaires passionnés du matérialisme stupide et mortel, critiques heureux du libéralisme et du marxisme, ces maîtres donnent à leurs aînés comme à leurs disciples l’exemple de leur ardeur et de leur foi conquérante. Et nous les considérerions sans hésiter comme les meilleurs défenseurs de notre civilisation occidentale catholique, si leur logique ne se ressentait pas trop souvent, à leur insu, du moralisme de Blondel, répandu par Maritain sous le label thomiste 44.

M. Jean Marchal, dans le célèbre « Cours d’économie politique » qu’il professe à la Faculté de Droit de Paris, n’entend pas seulement « réintroduire dans la science économique, à côté des valeurs rationnelles retenues par les auteurs du XIXe siècle les valeurs morales ». Il repousse la notion de physique sociale et la traditionnelle distinction de la théorie et de la doctrine.

M. Marcel Clément, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, affirme dans son « Économie sociale selon Pie XII » que la distinction de l’attitude normative et de l’attitude positive n’est qu’apparemment claire et introduit des confusions regrettables. Il pense que les sciences économiques et sociales sont des sciences morales, pratiques par leur objet et par leur mode. Et il affirme dans un article récent 45 : « Le problème est le suivant : ou la production, la circulation et la répartition des biens sont soumis à des lois physiques, et les échanges sont soumis au mécanisme des prix et des salaires – ou bien ils sont soumis à des lois morales. » Et M. Clément, après s’être enfermé volontairement dans ce dilemme, opte pour la deuxième solution. Il ne veut pas admettre qu’un échange puisse être soumis sous des rapports différents à des lois morales et à des lois physiques de l’économie. Dirait-il au pilote d’avion : soumettez-vous à la mécanique ou au catéchisme, au médecin : rédigez vos ordonnances conformément aux règles de toxicologie ou selon votre conscience, au capitaine : choisissez entre vos cahiers de l’école de guerre et un recueil d’enseignements pontificaux ? Je ne le pense pas, mais, en fait d’économie, il accepte le risque de s’imposer et de nous proposer des choix douloureux. Les scientistes nous demandaient déjà de choisir entre les lois positives de la sociologie expérimentale et les normes de la morale sociale révélée et ils sacrifiaient les normes aux lois positives. M. Marcel Clément nous propose le même dilemme, mais le sacrifice opposé. Sommes-nous donc obligés d’opposer toujours la physique sociale et la morale ou de les réduire l’une à l’autre ? Ne pouvons-nous distinguer et composer ce qu’une logique manichéenne oppose ou confond ?

M. Marcel Clément le souhaiterait sans doute comme nous, car il sait comme nous que le drame se situe « au niveau de l’incarnation d’une âme spirituelle et immortelle dans un corps matériel ». Mais ses préoccupations identiques aux nôtres l’amènent à des conclusions fort différentes.

Pour M. Clément et pour de nombreux sociologues modernes, la science économique et sociale est donc une science morale, c’est-à-dire une science de la volonté libre de l’homme ; et une telle science ne peut être que conjecturale ; la rigueur des lois physiques (au sens étymologique des lois – de fait – de la nature) serait contradictoire avec l’indétermination active du libre arbitre de l’homme. Admettre les lois physiques en théorie sociale ou économique, ce serait nier la liberté, ce serait livrer l’homme à la « force des choses », à ces lois de l’évolution historique chères à Ricardo comme à Hegel et à Marx ; ce serait nier avec le libre arbitre la possibilité même d’une morale. Il semble bien que pour M. Clément, comme pour beaucoup d’auteurs, physique sociale et volonté libre (ou physique sociale et morale sociale) s’excluent nécessairement l’une l’autre.

L’importance du problème ne saurait nous échapper. Si ces auteurs ont raison, notre philosophie qui reconnaît le libre arbitre et se veut soumise à l’enseignement de l’Église romaine doit nier la rigueur des lois de fait de la nature des sociétés humaines ; les physiques, sociales, économiques et politiques ne sont plus que des hypothèses fragiles, inutiles ou dangereuses. Mais si ces auteurs ont tort ? Si malgré le renom de leurs travaux scientifiques personnels, ils ne font que discréditer des disciplines scientifiques parfaitement honorables ? S’ils s’efforcent, par leurs conseils plus que par leur exemple, de justifier le reproche d’« obscurantisme » que les savants nationalistes font injustement aux savants chrétiens ? S’ils laissent aux adorateurs de la Raison, pétris de faux dogmes et de préjugés fort peu scientifiques, le rôle envié de défenseurs de la Science ?

Les négateurs de la physique sociale ont-ils donc raison ? La science sociale est-elle une science morale réduite par le jeu du libre arbitre à de simples conjectures ?

 

 

I. – LA SCIENCE SOCIALE EST-ELLE UNE SCIENCE MORALE ?

 

Avant de classer la science sociale parmi les sciences morales, il convient sans doute de définir ce qu’on appelle une science morale. Est-ce une science théorique qu’Aristote eût classée parmi les métaphysiques ou les mathématiques ou une science normative, c’est-à-dire une logique ou une morale ? Peu d’auteurs se préoccupent de le préciser et la plupart s’obstinent à présenter sous la même étiquette de « sciences morales » des disciplines aussi distinctes que la science sociale théorique, l’art social et la morale sociale et même la psychologie tant expérimentale que rationnelle. voire la théodicée.

M. Clément dans son Économie sociale selon Pie XII invoque des arguments pseudo-thomistes déjà réfutés par Lagor, mais qu’il reprend imperturbablement pour réduire la science sociale à la discipline que nous appelons la « morale sociale ». L’expression de « science morale » semble pour lui équivalente à celle de « morale ».

Nous ne lui contestons pas, bien au contraire, l’existence de la morale sociale qui définit les droits et les devoirs de l’homme en société, nous regrettons seulement qu’il nie l’existence distincte d’une science descriptive et explicative des faits sociaux. Nous regrettons qu’il repousse avec Joseph Vialatoux et Jean Marchal les difficiles mais nécessaires distinctions de la théorie et de la doctrine. Nous préférerions qu’il fît plus de cas de l’affirmation de Gaétan Pirou : « Quoique la science économique et la morale se déroulent sur des plans différents, l’une s’occupant de ce qui est, et l’autre de ce qui doit être, il existe entre elles certains contacts. » Ce principe logique de Gaétan Pirou, où nous substituerions volontiers le mot de « rapports » à celui de « contacts », ne nous paraît pas opposé à l’Éthique d’Aristote, commentée par l’Angélique Docteur.

Mais si « l’Économie sociale selon Pie XII » identifie « science morale » et « morale », l’article de M. Clément est moins précis et donne seulement des « sciences morales » la définition : « sciences qui ont pour objet l’ordre que la raison introduit dans les actes volontaires en vue d’une fin ». M. Clément dit bien « introduit » et non « doit introduire », mais il parle d’actes « volontaires » et il ne nous semble pas que la science descriptive et explicative des faits sociaux soit à ce titre une science morale.

Il s’en faut d’abord, et de beaucoup, que les faits économiques et sociaux soient tous volontaires. « Tout ce que l’on bombycine » en ce sens « ne fera jamais qu’il soit au pouvoir du petit homme d’élire son papa et sa maman, ni que sa liberté, si souveraine soit-elle, puisse choisir l’emplacement de son berceau 46. » La société n’est pas seulement cette « union morale » ou cette « association » volontaire que M. Clément décrit après Rousseau et prétend découvrir dans Aristote 47 ! Car les liens du mariage et ceux du sang, ceux de la terre et ceux du métier ne sont pas purement moraux. Ce sont des hommes et non des volontés angéliques qui peuplent la « terre charnelle » des nations. Ces hommes naissent et croissent dans des sociétés naturelles et terrestres bien avant de discuter des conventions ou d’accepter des contrats types. Leur prise de possession du vaste héritage familial et national précède et conditionne pour toujours leurs modestes acquits personnels. Ce n’est pas leur seule volonté qui fixe arbitrairement le prix des choses. Et lorsqu’ils quittent « la scène du monde », c’est souvent à contrecœur ou à leur insu, comme ils y sont entrés.

L’objet de la science sociale déborde donc largement l’objet d’une science de la volonté.

On peut même se demander si le fait social considéré en tant que tel peut être volontaire. La volonté est une faculté personnelle et la Société, comme le Pirée, n’a pas de libre arbitre. La Société n’est même pas une somme de Volontés personnelles, elle est d’un autre ordre : en soi, par essence, par définition, le fait social est impersonnel, donc involontaire. L’objet propre de la science sociale, c’est justement l’une des parts d’involontaire que comporte tout acte humain.

 

Cette pensée, qui inspire toute « la Politique naturelle » de Maurras, c’est-à-dire toute la Préface de Mes Idées politiques inspirait déjà le fameux article de La Politique religieuse intitulé : « L’individu contre la France : Notre Contr’Un » : « En examinant la structure, l’ajustage et les connexités historiques et sociales, on observe la nature de l’homme social et non sa volonté, la réalité des choses et non leur justice : on constate un ensemble de faits dont on ne saurait dire après tout s’ils sont moraux ou immoraux, car ils échappent de leur essence à la catégorie du droit et du devoir, puisqu’ils ne se rapportent pas à nos volontés. Comme il y eut des phénomènes purement chimiques ou physiques dans l’organisation d’un Descartes ou d’un saint Vincent de Paul, toute société se construit suivant des nécessités naturelles dont il s’agit de connaître exactement l’essence, non d’affirmer ou de contester la justice et le bien-fondé. Nous ne savons s’il est juste qu’un fils ne puisse choisir son père ou qu’un citoyen soit jeté dans une race avant d’avoir manifesté le libre vœu de sa conscience. Nous savons que les choses ne sont pas maîtresses de se passer autrement. Est-il juste qu’une opinion bien intentionnée, quand elle est absurde, puisse perdre un État ? Peut-être, mais, pour le salut de cet État, l’important ne sera point de décider si la chose est juste, mais de la connaître pour l’éviter. L’infaillible moyen d’égarer quiconque s’aventure dans l’activité politique, c’est d’évoquer inopinément le concept de la pure morale, au moment où il doit étudier les rapports des faits et leurs combinaisons... La morale se superpose aux volontés : or la société ne sort pas d’un courant de volontés, mais d’un fait de nature 48. » Et Maurras, dans sa lettre préface au livre de Jean-Louis Lagor, précisait encore sa pensée : « L’étude de la structure politique des États ou des Sociétés ne peut se confondre avec celle de l’action politique : l’action est un fait volontaire, donc sujet à la morale, la structure sociale participe de la nature des choses. Ceci subit des lois, objet de pure connaissance ; cela reconnaît des règles qui, une fois définies, sont objet de confiance et d’obéissance. Vous avez démontré lumineusement, par vos textes et leurs commentaires, que l’enseignement de saint Thomas appuyait bien sur la claire notion du physique humain sa définition du devoir humain. Cet élève d’Aristote ne raisonnait ni comme un kantiste, ni comme un bergsonien... »

On ne peut que remercier M. Clément de se poser en adversaire du néo-kantisme et de s’efforcer de définir le concept de « sciences morales » qui, dans le musée néo-kantien, couvre des marchandises si diverses. Mais on doit lui dire que les sciences descriptives et explicatives des faits économiques et sociaux échappent pour une bonne part, pour leur essence même, à sa définition des « sciences morales ».

M. Clément prétend s’appuyer, il est vrai, sur un nombre considérable de documents pontificaux dont un recueil partiel constitue le second tome de son Économie sociale selon Pie XII. Il cite dans son article les textes qu’il juge les plus caractéristiques.

Ceux qu’il cite aux pages 48 et 49 de son article rappellent que la doctrine morale de l’Église, et plus spécialement sa doctrine de la morale économique et de la morale sociale, régit les applications de l’art économique et social. Ces textes visent les sciences profanes qui ont pour objet le bien individuel et le bien collectif (texte cité page 48) et qui ne sont évidemment pas les physiques descriptives et explicatives des faits observés ; ces disciplines pratiques, ordonnées à des fins particulières, sont dans leur exercice subordonnées à la science normative de la poursuite du Bien suprême (Quadragesimo anno, no 44 et suiv.). Elles ne sont pas subordonnées seulement au premier et à l’unique commandement moral, celui de l’Amour de Dieu, et à son corollaire, l’amour du prochain, elles doivent, dans leur exercice, se soumettre aux différents principes de la morale économique et de la morale sociale que l’Église fait siens. Ce n’est pas que l’art économique et social (ou l’art médical ou l’art militaire, ou l’art d’un Démosthène ou d’un Racine) soit plus chrétien que la philosophie thomiste qui ne l’est qu’extrinsèquement 49. La Révélation qui a prescrit le repos hebdomadaire, l’unité et l’indissolubilité du mariage et la hiérarchie ecclésiastique n’a pas plus apporté l’organisation corporative que le principe de l’individuation par la matière. Elle ne porte pas explicitement l’abolition complète de l’esclavage, ni la prohibition absolue de l’intérêt. Les Papes parlent toutefois d’une doctrine économique et sociale de l’Église, ou d’une philosophie de l’Église, pour désigner les grandes règles de pratique économique et sociale les plus compatibles avec les exigences de la Morale, les grands principes de théorie philosophique les plus compatibles avec l’enseignement du Dogme. Mais de ce que la morale postule certaine organisation sociale ou de ce que le dogme postule certaine métaphysique – et certaine histoire de l’humanité – il ne s’ensuit pas que la physique économique et sociale soit inaccessible à la raison. Il ne s’ensuit pas que les sciences descriptives et explicatives des faits économiques et sociaux doivent être seulement (ni même normalement) déduites de l’enseignement pontifical et non induites des faits observés. Il ne s’ensuit pas que nous soyons obligés de nous rallier à la logique de M. Clément selon laquelle « l’étude des FAITS ne peut être conduite scientifiquement qu’à la lumière des principes MORAUX qui gouvernent l’activité économique ». (C’est nous qui soulignons.) Il ne s’ensuit pas que les sciences naturelles de la société humaine soient des sciences morales.

 

Quant au document cité page 44 (Quadragesimo anno, no 95), il n’apporte aucun argument à la thèse de M. Clément. Car il n’est pas mauvais, il est même excellent de montrer que les prix de libre concurrence s’élèvent avec la demande ou que la République centralise ou que la typhoïde donne de la fièvre. La hausse parallèle des prix et de la demande, la centralisation et la fièvre sont inscrites dans la nature des prix de libre concurrence, de la République et de la typhoïde. Mais ce qui est mauvais, c’est de laisser toute liberté à la concurrence ou à la typhoïde et de conserver la République. Ce qui est moralement mauvais et logiquement absurde, c’est notre fatalisme, ce ne sont pas les lois de la nature. « Les conseils des économistes libéraux valent pour nous ce qu’aurait valu autrefois pour le genre humain une secte de naturistes qui lui auraient recommandé de se croiser les bras et d’attendre que la terre porte d’elle-même les fruits et les moissons. S’il eût écouté de tels sons, le genre humain attendrait encore ou serait mort de froid et de besoin. Non, la nature, non, le jeu spontané des lois naturelles ne suffisent pas à établir l’équilibre économique. Mais prenons garde ; ces lois auxquelles il serait fou de vouer une confiance aveugle et mystique, il serait encore plus fol de les négliger. Cultivons, tourmentons, forçons même l’ample et bizarre sein de la vieille nature, ajoutons à ses forces nos forces et notre sagesse, notre prévoyance et notre intérêt, doublons-les partout de nous-mêmes. Mais sachons que nous ne commanderons aux choses qu’à la condition de leur obéir. Moissonner en hiver, vendanger au printemps, voilà l’impossible. Avant de moissonner et de vendanger, connaissons le temps naturel des vendanges et des moissons. Et, si nous voulons influer en l’améliorant sur l’ordre économique, connaissons-le 50. » La justice critique du libéralisme économique n’implique nullement le fait que les sciences descriptives et explicatives des faits sociaux seraient des sciences morales.

Nous laissons à d’autres le soin de discuter si les sciences dites morales – la psychologie du libre arbitre par exemple – connaissent des lois rigoureuses et si ces lois sont accessibles à la raison opérant sur des notions abstraites du sensible. Car si nous savons bien ce qu’est une science théorique et ce qu’est une science normative, nous voyons mal ce que serait une « science morale » qui ne serait pas tout simplement une morale. Nous rejetons énergiquement l’expression ambiguë de « science morale » dont les romantiques affublent tous les postulats vrais ou faux de leur raison pratique.

Les sciences descriptives et explicatives des faits économiques et sociaux sont des sciences théoriques et elles se distinguent des sciences normatives qui constituent la morale économique et sociale. Elles s’en distinguent, mais ne s’en séparent pas, et lorsque nous les distinguons, lorsque nous les définissons, lorsque nous prenons soin de marquer leurs limites, c’est évidemment que nous prenons soin de ne pas les ériger en absolus : notre définition des lois théoriques implique ainsi notre aveu des règles morales ; l’abstraction n’est pas une séparation, n’est pas un choix « hérétique », n’est pas un mensonge. Notre logique aristotélicienne ne nous donne pas, n’en déplaise à M. Clément, « une image faussée du réel ».

Théoriques, les sciences descriptives et explicatives des faits sociaux ne sont ni des mathématiques, ni des métaphysiques. Pourquoi ne seraient-elles pas des physiques ? Et pourquoi le libre arbitre des personnes affecterait-il les lois physiques de la structure des sociétés d’un caractère conjectural ?

 

 

II. – LES LOIS PHYSIQUES DE L’ÉTAT DES SOCIÉTÉS  SONT-ELLES CONJECTURALES ?

 

On objecte fréquemment aux physiques sociales, aux sciences descriptives et explicatives des faits sociaux, leur caractère conjectural.

Encore convient-il de distinguer statique et dynamique sociale.

Louis Baudin, qui signale la fausseté de plusieurs hypothèses économiques longtemps tenues pour des lois, cite surtout des lois de l’évolution 51. Il considère la dynamique comme la plus intéressante, mais aussi comme la plus difficile des disciplines économiques 52.

Maurras prenait soin de laisser en doute les lois du devenir des sociétés et ne prétendait connaître que les lois de leur état : « Il ne s’agit nullement de lois du devenir, de lois du mouvement des sociétés, de lois de leur dynamisme, mais bien des lois de leur état... Il s’agit des lois suivant lesquelles se présentent certains faits, qui ont coutume de ne point surgir séparément. Lois comparables à celles dont la nature et le laboratoire suivent l’action chaque jour. Elles consistent en liaisons constantes, et telles que, l’antécédent donné, on peut être sûr de voir apparaître le conséquent... On peut empêcher la démocratie élective de se produire : si elle se produit, on ne peut l’empêcher de centraliser 53. »

Et la physique sociale de Maurras est plus ambitieuse que la science positive des physiciens modernes dont M. Clément critique si justement l’indigence 54 : elle n’est pas satisfaite d’« examiner des tendances », de « mesurer des régularités statistiques », de noter une liaison constante entre un phénomène et son antécédent nécessaire ; elle veut découvrir de véritables lois naturelles qui expliquent les faits par leurs causes, leurs raisons d’être. « Dès lors, l’historien ne se contente pas de voir et de faire voir que la démocratie électorale a pour effet de centraliser, il dit pourquoi cette chaîne est constante. Son observation est aussi une explication... Dans le laboratoire de l’Histoire universelle, l’homme se trouve être sujet et objet de l’expérience. Mais cette situation paradoxale est peut-être ce qui donne aux conclusions de l’histoire politique une valeur qui n’appartient pas à celles du chimiste. Le chimiste en est réduit à des conjectures sur ce qui se passe à l’intérieur des corps interrogés ; l’historien et le politique connaît, par le dedans... » (Suite de l’article cité précédemment).

Cette loi de la centralisation républicaine, la loi de l’offre et de la demande, la loi de Gresham, et d’une façon générale les lois de l’état des sociétés ne sont pas, selon Maurras et selon les économistes, purement conjecturales.

Le jeu du libre arbitre personnel perturbe beaucoup moins qu’on ne le croit généralement le jeu des lois naturelles de l’état des sociétés. L’abbé Collin notait en effet au numéro 615 de son « Manuel de philosophie thomiste » :

« 1o) La liberté humaine n’intervient pas dans toutes les manifestations de la vie sociale. » Mon libre arbitre n’intervient même pas aux deux termes de ma vie en société : je n’ai pas choisi de naître et le Fils de l’homme viendra me prendre comme un voleur.

Quand la liberté personnelle intervient, du reste, ce n’est jamais qu’extérieurement au fait social en tant que tel.

Mais l’argumentation de l’abbé Collin se poursuit :

« 2o) Même quand elle (la liberté) intervient, ce n’est pas une activité capricieuse, se décidant sans motif, mais l’acceptation libre de tel motif ou mobile ; et, vu la tendance naturelle dé l’homme à rechercher son intérêt le plus puissant, – intérêt qu’il est assez facile de déterminer pour telle catégorie de telles mœurs et de telles croyances, en se rappelant que l’héroïsme n’est pas le fait du grand nombre, – on peut dire d’une façon générale quelle influence l’emportera dans le choix libre de tel groupement » (ou plutôt : dans le choix libre des membres de tel groupement, car le groupement en soi n’a pas de libre arbitre). On peut donc sans être criminel ou pessimiste prévoir des accidents, des imprudences ou des crimes... « car si les faits peuvent être vicieux ou criminels, les lois du vice et du crime ne le sont pas ; l’ordre des causes et des effets qui préside aux réalités même mauvaises n’est pas mauvais le moins du monde, il est même excellent à connaître et à calculer, connaissance et calcul qui seuls permettent l’action 55 ». Le libre arbitre est si différent du caprice qu’on définit la vertu une disposition stable à bien agir. Et l’Église ne conteste évidemment ni la Toute Puissance divine, ni le libre arbitre de l’homme, ni le caractère et les effets surnaturels des sacrements lorsqu’elle encourage les statistiques de la pratique religieuse. L’application des méthodes statistiques aux faits sociaux est justifiée par l’abbé Collin qui achève ainsi son argumentation :

« 3o) Enfin les circonstances accidentelles, individuelles, qui peuvent exercer quelque influence, se font vite contrepoids, d’où il résulte un certain équilibre dans l’ensemble à ce point de vue. Cependant, si ces lois sont vraies dans la généralité des cas, elles ne le sont pas nécessairement pour chaque individu. » Jolivet dit même dans son Traité de philosophie 56 : « Ici, la seule considération qui aille au fond de la question est celle-ci (déjà illustrée par les faits d’indéterminisme de l’ordre physique (211) que c’est justement l’indétermination des éléments individuels qui garantit la constance des moyennes et la valeur Lies lois statistiques... Un ordre et des lois sont ainsi mis en évidence, sans que la contingence des faits singuliers (indétermination dans l’ordre physique, liberté humaine dans l’ordre moral) puisse être jamais mise en question. » Et Baudin : « Il ne faut pas déclarer : il n’y a pas de loi en économie politique parce que l’homme est libre et donc n’obéit à aucune règle. Au contraire, c’est parce que les hommes sont libres que les lois économiques existent 57. » La hausse générale des prix de libre concurrence peut donc coïncider avec les efforts généreux de quelques vendeurs offrant leurs produits à prix égal ou inférieur aux prix anciens. La centralisation républicaine peut coïncider avec les efforts décentralisateurs de certains citoyens. Et Jugnet peut écrire 58 : « Sans doute les bonnes intentions et les efforts moraux peuvent-ils limiter les dégâts d’un régime politiquement absurde, mais rien de plus. Celui-ci contraint le bon citoyen, ou le bon gouvernant, à un travail de Pénélope, jamais mené à bien. Ce n’est pas un machiavéliste, c’est un Pape hautement surnaturel, Pie X, qui a dit : « Les peuples sont ce que les font les gouvernements », ne faisant d’ailleurs que reprendre les textes où saint Thomas déclare que, si l’exemple privé peut donner une bonne impulsion aux hommes, seule la foi peut les mener efficacement à la vertu (note 29). (S. Théol. I a, II ae, qu 90, art 3, ad 2 et qu 95, art 1). »

L’indétermination active de la volonté humaine n’infirme donc pas la rigueur des lois de l’état des sociétés. Mais nous ne découvrons ces lois qu’après des recherches où notre humaine faiblesse peut nous égarer. Les mathématiques et les lois de la réfraction de la lumière sont rigoureuses et accessibles à notre raison, mais les enfants font des erreurs de multiplication et nous sommes victimes de mainte illusion d’optique. Le sociologue, comme les autres savants, progresse par tâtonnements. « Certes, il faut toujours vous attendre à quelque surprise : la nature et l’histoire sont pleines de pièges tendus à la fatuité des mortels. Mais cette vérité est aussi contenue dans l’histoire d’Athènes, de Quimper et de Chicago... Si pour faire une fable, vous prenez dans les mains une pincée de sable et que vous écoutiez le murmure confus des atomes innombrables, vous vérifierez, si vous êtes sage, que, sur cent voix, quatre-vingt-dix-neuf conseillent : d’avoir confiance. La centième dit : méfie-toi, et le double conseil est juste, rien ne se faisant sans critique, rien sans foi 59. » Et Bossuet, dans sa lettre au Pape sur l’éducation du Dauphin, s’inspirait des mêmes pensées sur la justesse de ce double conseil que donne l’histoire.

Mais il faudrait se garder de croire, comme paraît le croire M. Clément, que ces surprises et la complexité des choses sont le propre des sciences économiques et sociales : Claude Bernard fut surpris d’observer que l’urine des lapins apportés du marché était claire et acide comme celle des carnivores et il analysa ce curieux phénomène : il découvrait la fonction glycogénique du foie. Les mouvements de la planète Uranus sont complexes : Leverrier les analysa et trouva Neptune. « Autant la recherche des lois du devenir des sociétés semble avoir donné jusqu’ici des résultats flottants, chanceux, discutables, stériles, autant la poursuite des constantes régulières et des lois statiques se montre certaine et féconde. Ce que l’on raconte de leur complexité n’est qu’un sophisme paresseux. Qu’est-ce qui n’est pas complexe ? Quelle complexité bien étudiée ne rentre pas tôt ou tard dans le simple ? Ce qu’on ajoute pour exclure la connaissance politique de la vérité afin de la réduire à une vraisemblance vient de pauvres esprits trop intéressés à ne pas savoir. Car s’il est vrai que l’expérience politique, au sens strict, est pure observation historique et échappe à une expérimentation proprement dite, c’est-à-dire, et cela va sans dire, à l’expérience du cabinet de chimie, il est vrai aussi que cette large et claire expérience du passé épanche sur le théoricien politique un rayon de lumière dont le chimiste ne connaît point l’équivalence 60... »

 

 

III. – LA PHYSIQUE SOCIALE : ANTIDOTE DU FATALISME

 

Le libre arbitre des personnes n’infirme pas les lois physiques de l’état des sociétés. Mais alors, nous objecte-t-on, ce sont ces lois physiques qui infirment le libre arbitre. Nous voilà conduits à professer le matérialisme historique qui nie la possibilité personnelle et libre de se soumettre à la loi morale. Voilà que, pour un peu, nous professerions l’absurde thèse que M. Clément reproche aux « progressistes » : « Ce n’est donc plus la personne qui peut se soumettre à la loi morale, c’est la classe sociale définie en regard du déterminisme économique. »

Nous pensons tout au contraire que la nature des sociétés échappe aux lois morales comme aux caprices individuels et aux estimations conjecturales de M. Clément. Nous pensons que cette nature des sociétés obéit à des lois physiques. Nous constatons qu’à l’opposé de la dynamique sociale, les lois de l’état des sociétés sont accessibles à nos inductions. Et ces lois, ces constantes, peuvent s’exprimer sous une forme conditionnelle : si tel phénomène apparaît, tel effet s’ensuit : si la République élective se produit, on ne peut l’empêcher de centraliser ; si l’état dévalue fortement sa monnaie, les prix commencent à monter. La cause détermine l’effet. Mais si la cause n’est pas posée ? Si elle est ôtée ?

La connaissance de la nature des choses ne me condamne pas à subir la prétendue « forme des choses » ou « le sens de l’Histoire » ces grandes idoles sous lesquelles « nous a jetés l’Allemagne postkantienne, Hegel en tête, Marx en queue, pour nous faire adorer, comme des divinités, les plus risibles des pétitions de principe 61 ». La connaissance de la gravitation universelle ne m’oblige pas à me rompre le cou, mais me laisse libre de monter aux arbres comme les singes ou de m’élever en l’air dans un avion. La connaissance des propriétés toxiques de l’arsenic, de la ciguë, de l’alcool ne me condamne pas à l’empoisonnement, ni à l’alcoolisme. Quand je découvre que la république centralise ou du moins ne peut décentraliser, je ne renonce pas pour autant à l’espoir d’une renaissance des libertés professionnelles et locales. Je ne me sens pas le jouet de quelque matérialisme historique, car je me reconnais le pouvoir de repousser les régimes alimentaires toxiques et le pouvoir occasionnel, mais non exceptionnel, de coopérer grandement au renversement du gouvernement républicain.

Et ce pouvoir n’est pas diminué, bien au contraire, par ma science de la nature des choses. L’enfant qui ignore la pesanteur court le risque de se laisser tomber du haut d’une fenêtre et Noé se laissa surprendre par l’ivresse ; mieux renseignés, nous risquons moins de tomber ou de nous enivrer par erreur et nous sommes plus libres de faire un meilleur usage de notre masse et du jus de nos vignes. Le Français qui se trouvera un jour dans une situation semblable à celle de Monk en 1660 ou à celle de Talleyrand en 1814 ne perdra rien de son libre arbitre à connaître les lois de la nature des sociétés. S’il les ignore, s’il ne sait pas que la république tue la France, il peut rester entre le monarque et la république comme l’âne de Buridan entre le seau d’eau et le picotin d’avoine ; s’il sait les lois de la nature, il peut prendre une décision fortement motivée et n’a qu’à suivre son sentiment national pour restaurer la monarchie. Découvrir et enseigner la science naturelle de l’état des sociétés, ce n’est pas acculer les Français au désespoir, c’est au contraire développer le libre arbitre salutaire de ce Monk ou de ce Talleyrand qui s’instruit peut-être dans la France de 1956. C’est à cette découverte, c’est surtout à cet enseignement de la science politique que s’était adonné en 1812 un obscur royaliste, Bruno de Boisgelin. L’idée d’une Restauration paraissait alors chimérique à tous. L’opinion, dont les vues sont courtes, confond, pour ainsi dire 62, la courbe irrégulière et indéterminée de l’Histoire avec sa tangente au moment présent ; et la tangente, aux beaux jours de 1812, menait à un nouveau Tilsitt ; elle ne conduisait pas aux Bourbons, Boisgelin n’avait qu’une élève qui tardait à se rendre à ses raisons. Mais cette élève était Aimée de Coigny et elle connaissait Talleyrand.

La Providence dispose parfois les choses de telle sorte qu’une chiquenaude pour ainsi dire suffise à déplacer irréversiblement le centre de gravité du système social ; mais le choc doit être donné par qui convient, au moment propice, en un point précis : « L’audace, l’énergie, la science et l’esprit d’entreprise, ce que l’homme enfin a de propre comptera donc toujours. Un moment vient toujours où le problème du succès est une question de lumières et se réduit à rechercher ce que nos Anciens appelaient junctura rerum, le joint où fléchit l’ossature, qui partout ailleurs est rigide, la place où le ressort de l’action va jouer 63. » « Notre prise sur les évènements ne dépend pas de nous seuls. Ils sont parfois d’une singulière facilité. Pour les capter, il peut suffire de la force d’un enfant. Puissance souvent n’est qu’adresse ou bonheur. Et tout se peut 64. »

« Un des axiomes de ceux qui ont fondé l’Action Française ou qui l’ont accompagnée dans sa longue et difficile existence est que le moral forge du matériel, si le matériel ne forge pas du moral l’esprit qui sait se défendre des fantômes, le cœur que nulle réalité ne peut ébranler trouveront tôt ou tard la voie de renaissance qui sera ouverte par quelque destin. Toute l’histoire du monde a été traversée par des occasions, elles ont été saisies ou manquées, selon que les vivants en cause se sont tenus capables ou non de les voir et de les employer. Il n’y a politiquement qu’un mal sans remède, c’est le désespoir, mais c’est qu’il n’y a pas de pire sottise 65. »

Tel est le prétendu fatalisme qu’engendrerait l’étude approfondie des lois de la Physique sociale !

M. Clément ne paraît pas admettre que la société soit un fait de nature, soumis à des lois naturelles et il s’indigne de ce que la science économique soit traitée comme une « science de la nature ». Adversaire prétendu de l’individualisme et du kantisme, il conçoit mal qu’une société impersonnelle soit autre chose qu’une association de volontés personnelles et que la science sociale soit distincte (je ne dis pas séparée) d’une science du libre arbitre.

Qu’il reconnaisse du moins que notre perspective aristotélicienne et thomiste n’est pas un chemin du Désespoir : « Mieux la nature sera vue dans sa vérité, mieux l’on saura loger les droits et les devoirs là où ils sont, au lieu d’en bourrer un espace où l’on ne peut les pratiquer parce qu’ils n’y sont pas et n’y peuvent pas être : on n’y trouve que des liaisons de nécessités auxquelles on ne peut rien que de les reconnaître et, pour les vaincre, commencer par leur obéir... Le voyage aux demi-ténèbres de la Physique sociale ne peut d’ailleurs se faire sans éveiller, dans leur pénombre, diverses transparences qui éclairent, comme par-dessous, tel et tel plan où nos éléments purement matériels rejoignent nos éléments personnels et moraux, et peuvent même aspirer à atteindre telles parties divines de l’ordonnance de la vie... La conclusion pourrait dépasser la Physique 66... On pourrait donc y déterminer les possibilités d’un bonheur endormi, mystérieusement propice à tels destins de l’homme 67... »

 

 

IV. – PHYSIQUE, ART ET MORALE

 

L’ordre naturel de la société ouvre une vaste carrière au jeu du libre arbitre et par suite à l’exercice de la morale. Je fais de la science théorique lorsque j’affirme : « Si la République élective se produit en France, la centralisation suivra. » Je m’écarte déjà de cette physique lorsque je dis à un autre Français : « Si tu ne veux pas la centralisation, ne veuille pas la République. » Et j’ai certainement quitté le domaine des sciences théoriques pour celui des sciences pratiques et des arts quand j’écris un recueil de recettes de cuisine, un manuel du gradé d’infanterie, un mémento de médecine infantile, un traité de rhétorique ou un résumé des règles de l’art politique. Les règles de ces recueils – telle que celle-ci renverse la République – sont ordonnées, implicitement, à la poursuite des fins prochaines : la recette du gâteau de Savoie est ordonnée à la satisfaction de mon goût et à l’apaisement de ma faim, les règles de tir et de tactique visent à la victoire, les règles médicales à la santé, les règles du bourreau au châtiment du coupable, les règles politiques au « bien public », c’est-à-dire au bien temporel de la nation, « la paix, la conservation, l’ordre, la prospérité de la collectivité, et non, directement, la vertu des citoyens 68 ». Or, les fins prochaines sont ordonnées à la fin dernière, l’action politique, directement ordonnée au bien temporel de la nation, vise indirectement au bien spirituel, sainteté personnelle des âmes et 69 gloire du Corps mystique. L’exercice des règles de l’art politique est donc subordonné à la morale. Notre action sociale, plus spécialement notre action politique, doit être guidée par cette vertu que saint Thomas appelait la « prudence politique ».

Mais, en soi, l’art politique « n’est pas la morale, et s’en différencie par sa fin comme par ses moyens. Par sa fin, qui est le bien public, c’est-à-dire le bien temporel, la paix, la conservation, l’ordre, la prospérité de la collectivité et non, directement, la vertu des citoyens, Par ses moyens, qui sont spécifiquement distincts des moyens mis en œuvre par la morale : un régime absurde en sa structure, quelle que soit la vertu des citoyens et des gouvernants, risquera de manquer son but tout comme une mauvaise arme, même maniée par un homme adroit et bien intentionné, ne vaudra jamais une arme perfectionnée. Il est donc tout à fait faux de dire avec Brunetière ou le Sillon que la question sociale est une question morale... Il arrive que Dieu punisse le péché, individuel et collectif, par des souffrances et des mésaventures terrestres, mais ceci n’est pas universel. Croire le contraire, c’est être dupe d’une conception simpliste du châtiment, judaïque et non chrétienne, essentiellement dépassée par la Loi Nouvelle 70 ».

 

 

CONCLUSION

 

V. – LA CHAÎNE DE BOSSUET

 

Il est absurde d’opposer Physique sociale et libre arbitre – ou Physique sociale et morale – qui ne sont pas plus contradictoires que le chaud et l’humide. Et il serait néfaste de perpétuer des confusions qui ont assez duré. « Distinguer n’est point mettre en conflit ; n’est même point diviser, ni séparer. La Morale est la règle de l’action volontaire. La Politique naturelle a pour objet d’approfondir un ordre impersonnel. Sans doute, Anciens et Modernes, y compris les plus grands, ont pu confondre ces objets avec d’autres, assez voisins. Cela n’est pas une raison de rendre la confusion éternelle 71. » Distinguer la nature des sociétés et le libre arbitre de l’homme, c’est éviter à la fois de les disjoindre (ou séparer) et de les confondre. La disjonction (et à plus forte raison l’opposition et la confusion ne sont au fond que les deux noms d’une même erreur logique : la brouille ou mêlée.

Cet illogisme guerrier doit être banni. On a trop brouillé le libre arbitre avec la Physique sociale. On a trop considéré la liberté comme un absolu, comme la négation de tout ce qui n’est pas elle-même. « C’est pourquoi la première règle de notre logique, c’est qu’il ne faut jamais abandonner les vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne quand on veut les concilier ; mais qu’il faut au contraire, pour ainsi parler, tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu’on ne voie pas toujours le milieu par où l’enchaînement se continue 72. »

 

MERIADEC PAQUET.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

LE POSITIVISME

 

EN

 

SCIENCES SOCIALES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 1

 

LES SCIENCES SOCIALES

SONT-ELLES DES SCIENCES MORALES ?

 

 

Le Pape Pie XII a prononcé, le 9 septembre 1956, à l’adresse des membres de l’Association Internationale des Économistes, une Allocution 73 qui apporte une prise de position du Magistère Ordinaire sur la question de la nature de la science économique et, par le fait même, de façon plus générale, sur la nature de la science descriptive et explicative des faits sociaux. L’étude approfondie de ce texte permet de tirer au clair des questions disputées depuis longtemps. Elle peut apporter, dans le cas particulier d’un dialogue récent 74 tous les principes, nous semble-t-il, nécessaires à une conclusion positive.

Nous avions écrit, dans Itinéraires, à propos de la nature de la science économique : « Le problème est le suivant : ou la production, la circulation et la répartition des biens sont soumises à des LOIS PHYSIQUES, et les échanges sont soumis au mécanisme des prix et des salaires, – ou bien ils sont soumis à des LOIS MORALES. »

Après avoir cité ce passage, les Libertés Françaises commentent : « Et M. Clément, après s’être enfermé volontairement dans ce dilemme, opte pour la deuxième solution. Il ne veut pas admettre qu’un échange puisse être soumis sous des rapports différents à des lois morales ET à des lois physiques de l’Économie. Dirait-il au pilote d’avion : Soumettez-vous à la mécanique OU au catéchisme, au médecin : Rédigez vosordonnances conformément aux règles de la toxicologie OU selon votre conscience, au capitaine : Choisissez entre vos cahiers de l’École de Guerre et un recueil d’Enseignements Pontificaux ? Je ne le pense pas, mais, en fait d’économie, il accepte le risque de s’imposer et de nous proposer des choix douloureux. » (cf. infra, p. 136).

Pour donner un fondement à ce raisonnement par analogie, les Libertés Françaises tentent une démonstration, en trois points, que l’on peut ainsi résumer :

a) – Les sciences descriptives et explicatives des faits sociaux sont des sciences positives. Les sciences positives décrivent ce qui est et ne cherchent point à prescrire ce qui doit être. Donc les sciences sociales positives ne sont pas des sciences morales.

b) – L’objet propre des sciences sociales n’étant pas constitué par des actes humains volontaires réside essentiellement dans l’impersonnel et dans l’involontaire.

c) – Les sciences sociales descriptives induisent des lois rigoureuses qui constituent au sens propre une physique sociale que le libre arbitre humain peut utiliser. Cette physique sociale, induite des faits, ne tombe en aucune façon sous l’autorité du Magistère de l’Église.

Nous nous efforcerons d’examiner ces arguments successivement.

 

 

I. – EXISTE-T-IL UNE SCIENCE POSITIVE DES FAITS MORAUX ?

 

Les Libertés Françaises reprennent à leur compte la distinction célèbre entre les sciences normatives, qui prescrivent ce qui doit être, et les sciences positives, qui décrivent ce qui est. Ce qui doit être, voilà, nous dit-on, l’objet de la morale. L’observation de ce qui est ne saurait porter sur des normes, mais sur des faits. Donc l’observation des faits sociaux ne saurait être une science morale. Et l’on cite Gaétan Pirou : « Quoique la science économique et la morale se déroulent sur des plans différents, l’une s’occupant de ce qui est, l’autre de ce qui doit être, il existe entre elles certains contacts. Ce principe logique de Gaétan Pirou, poursuivent les LIBERTÉS FRANÇAISES, où nous substituerions volontiers les mots de « rapports » à celui de « contacts » ne nous paraît pas opposé à l’éthique d’Aristote, commentée par l’Angélique Docteur. » (cf. supra p. 137)

C’est ici le premier point douteux du débat.

 

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*     *

 

La distinction entre science normative et science positive est une distinction apparemment claire. En réalité, elle est une source permanente de confusion. La distinction thomiste du spéculatif et du pratique est, à l’inverse, seule capable de fonder une saine méthodologie sociale.

En effet, le savant peut étudier un objet de science déterminé : soit positivement, pour décrire ce qui est, soit de façon normative, pour prescrire ce qui doit être. Dans les deux cas, la fin poursuivie par le savant est différente. Mais peut-on dire que, parce que le but poursuivi par le savant vient à changer, la nature de l’objet étudié vient à changer aussi et par le fait même ?

Lorsqu’un économiste étudie le chômage pour le connaître, soit dans son essence, soit dans son existence sociale et dans ses causes, il peut poursuivre cette étude, soit positivement, en vue de connaître et de faire connaître le nombre des chômeurs et les origines du chômage, soit de façon normative pour rechercher des moyens de combattre le fléau et d’essayer de le réduire. Dans les deux cas, la fin poursuivie par le savant est différente, positive (ou spéculative) lorsqu’il cherche simplement à connaître ce qui est, normative (ou pratique) lorsqu’il formule une politique qui prescrit ce qui doit être. Mais l’objet étudié, le chômage, n’en est pas pour autant modifié. Le chômage est essentiellement une cessation involontaire de travail qui porte atteinte à la dignité de la personne qui en est la victime. Quel que soit le but poursuivi par celui qui l’étudie, cette réalité ne change pas de nature. Elle est une atteinte portée à un droit. Or ce droit n’existe pas seulement dans la tête du moraliste qui observe « pour prescrire ». Ce droit existe dans la structure intime du chômeur, dans sa structure intime en tant qu’homme De même les normes morales n’existent pas seulement dans l’intelligence et la volonté de ceux qui prescrivent ce que l’on doit faire. Les normes morales naturelles sont inscrites dans la structure intime de la nature humaine puisqu’elles dérivent toutes des fins profondes auxquelles cette nature est essentiellement ordonnée. Celui qui observe les hommes, fut-ce simplement pour les connaître et donc avec un but strictement positif, ne peut, sous prétexte d’être positif, dénaturer l’objet de sa science au point d’affirmer que, dès le moment où il est objet de science positive, l’homme cesse d’être ordonné profondément aux fins que le Créateur lui assigne, qu’il cesse d’avoir une dignité qui peut être respectée ou compromise, etc.

 

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Nous savons bien la difficulté pratique qui empêche beaucoup d’esprits, même chez les catholiques, d’accepter cette évidence. Ils songent que la science est universelle, – ce qui est vrai. Ils en déduisent qu’elle doit être édifiée de telle façon que les incroyants puissent y adhérer, – ce qui est faux. Si l’on affirme que l’ordre moral – personnel, conjugal, économique, politique – est objectivement inscrit dans la structure intime de l’ordre social naturel tel qu’il est voulu de Dieu, il est clair qu’une telle science sera rejetée par les incroyants logiques. Il est clair qu’une sociologie qui va décrire les faits sociaux, non pas comme on le dit trop souvent en introduisant des jugements moraux dans la description positive, mais en constatant objectivement et positivement que les normes morales qui existent dans la nature même des choses et que les droits qui y correspondent sont respectés ou violés, une telle sociologie ne sera pas reconnue comme e scientifique » par la multitude des sociologues athées, protestants et par les catholiques libéraux, qui veulent bien de la morale comme d’un idéal personnel et facultatif mais qui refusent de l’affirmer objectivement et de constater positivement que les désordres moraux sont, EN FAIT, la cause profonde de la plupart des désordres sociaux, – et que les désordres sociaux sont EN FAIT, des atteintes portées à des droits, réalité de nature morale.

 

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Les Libertés Françaises nomment science morale une discipline normative. Kant ne les contredirait sûrement pas sur ce point. Pour Aristote et saint Thomas, ils nomment sciences morales les sciences qui portent sur l’agir humain, qu’elles prescrivent ou qu’elles décrivent. Autrement dit, ce qui fait la nature morale de la science c’est son objet, ce n’est pas l’attitude normative (ou pratique) du savant.

Car Aristote et saint Thomas, qui utilisent la distinction du spéculatif et du pratique, plus adéquate que celle du positif et du normatif, enseignent que dans toute science, il faut distinguer trois choses :

 

a – L’objet de science. Il peut être par nature spéculatif ou pratique. Lorsque l’objet de science est un non opérable, c’est-à-dire qu’il n’a en aucune façon besoin d’être produit par l’homme pour exister, on dit que l’objet de science est spéculatif. Le cours des astres ne dépend en rien de l’opération humaine. La loi de la gravitation universelle non plus. Les lois qui régissent les organismes vivants non plus. L’homme peut utiliser librement ses connaissances en ce domaine. Les sciences de la nature (et d’ailleurs aussi la métaphysique) sont, pour cette raison appelées sciences spéculatives par leur objet. Lorsqu’au contraire l’objet de science est un opérable, c’est-à-dire qu’il a besoin d’être produit par l’homme pour exister, on dit que l’objet de science est pratique. C’est le cas par exemple des opérations de la logique qui est une science dont l’objet est un opérable, qui ne passe de la puissance à l’acte que par l’intermédiaire de la raison humaine. Il est donc impossible d’étudier un raisonnement sans l’étudier dans la lumière de sa norme. Le fait que l’on étudie un raisonnement pour le connaître n’empêche pas ce raisonnement d’être, en lui-même, vrai ou faux. Et si l’on fait abstraction de sa vérité ou de sa fausseté, on ne voit plus très bien ce qui reste du raisonnement comme tel. De même, l’objet des sciences morales est un opérable : c’est l’acte humain. Il est, par essence même, conforme ou contraire à la raison, c’est-à-dire à la rectitude qu’impose la structure même de la finalité humaine. Le fait qu’on l’étudie « pour le connaître » ne change rien à l’acte humain.

b – La méthode de la science. Elle peut être synthétique et procéder en appliquant les principes universels et simples, aux choses singulières et composées. C’est la démarche normale de la doctrine sociale et économique. Celle-ci en effet se développe à partir de l’affirmation première de la dignité humaine appliquée aux diverses nécessités de la vie sociale.

La méthode de la science peut au contraire être analytique et procéder en allant des choses particulières et composées pour remonter aux principes. C’est le cas, par exemple de la physique, où l’on part des faits en tant que singuliers pour s’élever jusqu’à la formulation des théories. Dans le cas des sciences descriptives et explicatives des faits sociaux, cette méthode conduit à l’élaboration de ce que l’on nomme théorie sociologique, ou théorie économique. Son emploi n’implique nullement une négation du caractère moral de l’objet de science.

c – Le but poursuivi par le savant. N’insistons pas sur ce point. Nous avons déjà dit que le but était spéculatif lorsque le savant ne se soucie que de connaître, et qu’il était pratique lorsque le savant se préoccupe d’agir, de prescrire ou de réformer.

Ainsi, selon la scolastique, une science peut être spéculative ou pratique, soit sous le rapport de son objet, soit sous le rapport de la méthode, soit sous le rapport du but poursuivi par le savant 75. Dans cette lumière, il apparaît clairement que la distinction d’Auguste Comte entre les sciences normatives et les sciences positives conduit à la confusion. C’est l’attitude du savant qui est positive ou normative ; et la chose est indépendante de la nature spéculative ou pratique de l’objet de science, ou de la méthode. Si l’on veut à tout prix employer les mots positif et normatif, il faut savoir qu’ils ne peuvent concerner que l’attitude du savant. Il est donc impossible de faire avec eux les distinctions relatives à l’objet de science. On ne peut pas dire en effet, d’un objet de science, qu’il est normatif simplement parce qu’étant un opérable, il est par nature, soumis à des normes. Dans ces conditions, il est opportun de revenir au vocabulaire de l’École, et à la distinction, (qui s’applique aussi bien à l’objet et à la méthode, qu’au savant lui-même) du spéculatif et du pratique.

 

 

II. – LES FAITS SOCIAUX SONT-ILS DES FAITS MORAUX ?

 

Il résulte de ce qui précède que la science morale, qui est toujours une science pratique par son objet, peut être tantôt normative et tantôt positive sous le rapport de la fin poursuivie par le savant. Toutefois, les Libertés Françaises pourraient nous objecter que cette démonstration n’atteint pas encore l’essentiel de leur position. En effet, même s’il est établi que l’on peut étudier de façon positive et pour les connaître des actes humains qui sont essentiellement des actes soumis à des normes morales, il n’est pas établi pour autant que les faits sociaux et économiques soient essentiellement constitués par des actes humains volontaires. Les Libertés Françaises considèrent que « la volonté est une faculté personnelle et que la société, comme le Pirée, n’a pas de libre arbitre. La société n’est pas une somme de Volontés personnelles. Elle est d’un autre ordre : En soi, PAR ESSENCE, par définition, LE FAIT SOCIAL EST IMPERSONNEL, donc involontaire. L’OBJET PROPRE DES SCIENCES SOCIALES, c’est justement L’UNE DES PARTS D’INVOLONTAIRE que comporte tout ACTE humain. » (Cf. supra, p. 138).

Remarquons en passant que la dernière phrase est malencontreuse. Parler des « parts d’involontaire que comporte tout acte humain » revient à nier la définition même de l’acte humain : « Seules, dit saint Thomas, sont appelées humaines les actions sur lesquelles l’homme a le domaine... Seuls sont proprement humains les actes qui émanent du libre arbitre 76. » On sait que, précisément, les philosophes distinguent entre les actes humains, essentiellement volontaires, et les actes de l’homme (le rêve par exemple) qui sont trouvés dans l’homme sans résulter pour autant de son libre arbitre. Mais il semble inutile d’insister à ce sujet.

La société, nous dit-on, n’est pas une somme de volontés personnelles. Elle est d’un autre ordre. La société est « par essence » constituée par de l’impersonnel et de l’involontaire.

On a parfois même tenté d’appliquer la distinction de l’objet matériel et de l’objet formel pour justifier l’exclusion du fait moral et de l’acte volontaire en dehors de l’objet formel propre de la science sociale. La physique sociale, dit-on, abstrait formellement « le fait social en tant que tel », en tant que spécifique. Elle est donc une science spéculative à la fois par son but : connaître, par son mode : analytique, par son objet : le « fait social », essentiellement impersonnel et involontaire. La physique sociale n’est pas une science pratique, ni une science morale.

À quoi il nous faut bien répondre qu’une science dont l’objet formel est ainsi défini est un monstre. Car s’il est bien évident qu’il y a une différence d’objet formel entre la morale et la sociologie, ce n’est évidemment pas celle qu’on nous suggère. L’objet formel de la morale, est constitué par les principes directifs de l’agir humain L’objet formel de la sociologie est constitué par les conduites humaines expérimentales envisagées dans leur interdépendance mutuelle et compte tenu des conditionnements qui relèvent des sciences purement naturelles. Mais l’étude de ces conduites ne saurait être tentée abstraction faite de la nature, raisonnable et douée de libre arbitre, des hommes qui en sont les auteurs.

Au surplus, c’est là, non point une opinion qui nous est personnelle, mais l’enseignement de l’Église. S’adressant à l’Université Catholique de Washington, le Pape Pie XII affirmait, de façon nette : « Les sciences PROFANES, qui ont pour objet, comme on dit, la SOCIOLOGIE et l’ÉCONOMIE SOCIALE, le bien individuel et le bien collectif, ne peuvent se soustraire aux principes philosophiques et religieux qui regardent l’origine, la nature et la fin de l’homme 77. »

Les LIBERTÉS FRANÇAISES répliquent à cela que ce texte et d’autres « visent les sciences profanes qui ont pour objet le bien individuel et le bien collectif et qui ne sont évidemment pas les physiques descriptives et explicatives des faits observés ; ces disciplines pratiques, ordonnées à des fins particulières, sont clans leur exercice subordonnées à la science normative de la poursuite du Bien commun. » (Cf. supra, p. 139.)

On touche ici le fond du débat. Or, ce débat n’est pas nouveau. Il a été tranché par l’un des maîtres de l’enseignement de la philosophie de saint Thomas d’Aquin, – maître dont l’autorité est incontestée, M. Charles de Koninck, doyen de la Faculté de l’Université Laval à Québec.

« Pour des raisons de succès réel, écrit-il, pour éviter d’avancer au hasard et de se fourvoyer dans des impasses, l’étude vraiment scientifique de la vie sociale dans sa dernière concrétion, doit PRÉSUPPOSER (...) les notions et les vérités générales de ce que nous appelons philosophie morale : l’éthique, l’économie (au sens classique) et la politique. Or ces sciences sont formellement pratiques (...). Les sciences sociales proprement dites sont comme une continuation de la dernière vers une concrétion toujours plus poussée. Nous les disons expérimentales, non par opposition aux sciences morales qui dépendent elles aussi de l’expérience, mais parce qu’elles relèvent d’une expérience beaucoup plus circonstanciée.

« L’étude de la vie sociale, soit générale, soit expérimentale au sens que nous venons d’indiquer, doit avoir son principe dans le bien commun humain. Elle est, du coup, pratique. »

Les LIBERTÉS FRANÇAISES riposte que la Physique sociale n’est pas concernée, que son objet est spéculatif ?

Charles de Koninck poursuit :

« Si on lui enlevait (à l’étude de la vie sociale) cette fin pratique, les recherches en matière sociale NE POURRAIENT JAMAIS PRÉSENTER QU’UN INTÉRÊT SPÉCULATIF DES PLUS TÉNUS. (...) Aristote et saint Thomas disaient déjà de toute la philosophie morale : « Non est propter contemplationem veritatis, sicut alia negotia scientiarum speculativarum, sed est propter operationem. Non enim in hac scientia scrutamur quid sit virtus ah hoc solum ut sciamus hujus rei veritatem ; sed ad hoc, quod acquirentes virtutem boni efficiamur. Et hujus rationem assignat (Aristoteles) : quia si inquisitio hujus scientia esset ad solam scientiam veritatis, parum esset utilis. Non enim magnum quid est, nec multum pertinens ad perfectionem intellectus, quod aliquis cognoscat variabilem veritatem contingentium operabilium, circa qua est virtus. » (In II Ethic. (éd. Pirotta) lect. 2, n. 256) Mais, comme je l’ai déjà insinué, LE SEUL FAIT DE SOUSTRAIRE LES SCIENCES PROPREMENT SOCIALES À UNE FIN MORALE suppose UNE CONCEPTION ERRONÉE de la nature même du rôle de l’expérience et de l’hypothèse, de la méthode expérimentale appliquée à l’étude de l’agir humain. Cela supposerait d’abord la possibilité de séparer nettement et à tout niveau la part de l’expérience et la part de l’hypothèse dans la science expérimentale ; en l’occurrence, cela supposerait en outre la possibilité de formuler, dans les disciplines qui nous occupent, des hypothèses purement objectives, c’est-à-dire parfaitement indépendantes de toutes fins pratiques, comme on peut le faire au physique, par exemple, et parfaitement détachées de toute idée proprement morale. VOILÀ QUI NOUS ASSUJETTIRAIT À UNE TYRANNIE POUR LE MOINS ANALOGUE À CELLE DU SCIENTISME MARXISTE, qui soutient que nous pouvons et que nous devons inférer le « quoi faire » d’une étude purement objective, parfaitement détachée, de la vie sociale. C’est de l’intellectualisme dans le mauvais sens ; ce qui n’est d’ailleurs qu’une facette du volontarisme 78. »

Développant par ailleurs la même idée, le doyen de Koninck dit encore : « Cette distinction (entre le moral d’un côté, et l’expérience descriptive, de l’autre) supposerait-la possibilité de faire, en matière sociale, des recherches et des théories expérimentales d’une si parfaite objectivité que les soi-disant préoccupations morales, si bonnes fussent-elles par ailleurs, loin de contribuer à orienter la recherche et à suggérer les hypothèses expérimentales les plus plausibles, ne pourraient qu’entraver cette objectivité. Or, vous n’auriez qu’à lire, en matière d’anthropologie sociale « Les formes élémentaires de la vie religieuse », de Durkheim, « Origin and development of moral ideas » et « History of human marriage », de Westermarck, pour voir à quel point cette objectivité est illusoire. Leur principe méthodologique une fois accepté, les mêmes phénomènes peuvent être tout aussi bien expliqués par une infinité d’autres hypothèses. Si ces mêmes auteurs avaient des notions spéculatives et pratiques plus parfaites de la religion et de la morale, non seulement leurs théories seraient fort différentes de celles qu’ils ont formées, mais leurs recherches elles-mêmes auraient mis en relief d’autres faits 79. »

Cela signifie-t-il qu’en affirmant que les faits sociaux sont essentiellement des fait moraux, on en vienne à nier ou à sous-estimer l’importance de tout ce qui, dans les sciences expérimentales non morales se rapporte à l’objet des sciences sociales strictement morales. Absolument pas. Affirmer que les faits sociaux sont moraux ne signifie nullement une négation des déterminismes ou des conditionnements essentiellement physiques dans lesquels ces faits sociaux sont engagés. Les sciences « sociales » doivent intégrer ces faits dans leurs recherches et leurs explications. Mais cette intégration ne peut aboutir à exclure le fait de la dignité de l’homme et de la conduite volontaire en dehors de l’objet formel des sciences sociales. Elle ne peut aboutir à affirmer que l’objet propre des sciences sociales, c’est l’involontaire.

Nous voulons croire qu’en affirmant sérieusement de telles choses, l’auteur s’exprime mal. Sans doute songe-t-il que, du moment où on l’observe « pour la connaître », la société devient un « fait social » où la réalité morale se métamorphose en simple phénomène physique !...

La société est constituée par quatre causes. Une cause matérielle : les membres qui la constituent ; une cause finale : le but en vue duquel ils sont unis ; une cause formelle : l’ordre organique qui les unit et son principe concret : le gouvernement ; une cause efficiente : les ACTES HUMAINS des membres de cette société. Si l’on nie l’existence de cette cause efficiente, on abolit toute différence entre une société humaine et une fourmilière.

Les Libertés Françaises nous opposent « qu’on ne fera jamais qu’il soit au pouvoir du petit homme d’élire son papa et sa maman, ni que sa liberté, si souveraine soit-elle, puisse choisir l’emplacement de son berceau » (Cf. infra p. 137). Cela réfute parfaitement bien J.-J. Rousseau et la philosophie individualiste du contrat social. Mais cela ne prouve nullement que la cause efficiente de la société ne soit pas constituée essentiellement par des actes humains. Il ne s’agit pas en effet d’affirmer que chaque individu est indépendant dans la vie sociale. Il est question d’affirme que l’interdépendance des membres du corps social dérive elle-même de la structure de l’acte humain. L’enfant ne choisit pas ses parents, – mais ses parents, eux, ont choisi un jour de se marier ! Il ne choisit pas la place de son berceau, – mais cela n’empêche pas qu’il y a quelqu’un qui a choisi cette place, et pour des raisons déterminées. En définitive, il suffit de lire une phrase, – la première, – de la politique d’Aristote pour comprendre ces choses ! Dire que la société est essentiellement constituée par des actes humains sociaux ce n’est, après tout, que constater des faits : un mariage, une naissance, la fondation d’une entreprise, la décision d’un gouvernement, sont-ce là des actes humains sociaux ou des faits physiques ? Peut-on étudier les faits sociaux, abstraction faite de ces actes humains ? Nous croyons difficile de le soutenir dès que l’on reconnaît le libre arbitre de l’homme. On dira qu’il y a des gens qui usent mal de leur liberté, et qui se laissent mouvoir par les appétits. On dira qu’il y a, autour de l’acte humain, une large zone de contingences et qu’un accident d’automobile est un fait social sans que pour autant il ait été délibéré et voulu. Cela n’empêche pas que le fait d’obéir à ses passions plutôt qu’à sa raison et que le fait de tenir un volant relèvent du libre arbitre. Affirmer que la société est essentiellement composée d’actes humains ne revient à nier ni la contingence de l’acte humain concret, ni les imperfections qui obscurcissent un grand nombre d’entre eux, ni la contingence des rencontres et des coïncidences qui caractérisent la vie sociale et aussi la vie psychologique et même biologique ni, encore une fois, les déterminismes et les conditionnements qui relèvent des sciences de la nature. Mais, comme le demande Pie XII : « Qu’on ne complique pas le fait tout simple : l’homme est un être personnel, doué d’intelligence et de volonté libres, un être qui finalement décide lui-même de ce qu’il fait et de ce qu’il ne fait pas. Être doué d’auto-détermination ne veut pas dire échapper à toute influence, interne ou externe, à tout attrait et à toute séduction ; cela ne veut pas dire ne pas lutter pour garder le droit chemin, ne pas devoir livrer chaque jour un combat difficile contre des poussées instinctives peut-être maladives ; mais cela signifie que, malgré tous les obstacles, l’homme normal peut et doit s’affirmer ; cela signifie ensuite que l’homme normal doit servir de règle DANS LA SOCIÉTÉ et dans le droit 80. »

 

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Lorsque les Libertés Françaises écrivent : « Les liens du mariage et ceux du sang, ceux de la terre et ceux du métier ne sont pas purement moraux » (page 45), elles rappellent que l’exercice du libre arbitre humain est conditionné, très largement d’ailleurs par le biologique, par le géographique, par l’historique, etc. Mais enfin cela ne prouve pas que la société, telle que le sociologue ou l’économiste l’étudient, peut être intégralement ou même essentiellement expliquée en ne retenant que ce qui, dans la société, conditionne la liberté. Admettre cela reviendrait à admettre que la causalité de la matière et de la vie donne l’ultime explication des lois statiques de la vie sociale. Prétendre que le libre arbitre reste capable d’utiliser ces lois quand par ailleurs on affirme que la vie sociale peut s’expliquer sans ce libre-arbitre est une position intellectuelle assez peu défendable.

La seule attitude scientifique est donc d’admettre que l’étude explicative des faits sociaux porte essentiellement sur les actes volontaires envisagés dans leur conditionnement biologique, géographique, etc. C’est là strictement s’en tenir à l’enseignement de saint Thomas qui déclare que la science morale est divisée en trois parties : « La première étudie les opérations volontaires d’un seul homme ordonnées à une fin, c’est la monastique ; la deuxième étudie les opérations volontaires du groupe familial, c’est la domestique ; la troisième enfin s’occupe des opérations volontaires dans la société civile et c’est la politique 81. »

Dans ces conditions, les principes des sciences sociales sont de nature morale et relèvent du magistère de l’Église.

C’est précisément ce qu’établit le discours pontifical du 9 septembre 1956, par lequel Pie XII, dans le cadre du Magistère ordinaire, a porté le jugement suivant : « La science de l’économie commença à s’édifier, comme les autres sciences de l’époque moderne, à partir de l’observation des faits. Mais si les physiocrates et les représentants de l’économie classique crurent faire une œuvre solide, EN TRAITANT LES FAITS ÉCONOMIQUES COMME S’ILS EUSSENT ÉTÉ DES PHÉNOMÈNES PHYSIQUES ET CHIMIQUES, soumis au déterminisme des lois de la nature, LA FAUSSETÉ D’UNE TELLE CONCEPTION se révéla dans la contradiction criante entre l’harmonie théorique de leurs conclusions et les misères sociales terribles qu’elle laissait subsister dans la réalité. La rigueur de leurs déductions ne pouvait remédier aux faiblesses du point de départ : dans le fait économique, ils n’avaient considéré que l’élément matériel, quantitatif, et NÉGLIGEAIENT L’ESSENTIEL, L’ÉLÉMENT HUMAIN, les relations qui unissent l’individu à la société et lui imposent des normes, non point matérielles, mais morales, dans la manière d’user des biens matériels 82. »

 

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Ainsi la science économique est une science morale et elle doit intégrer, dans sa description et ses explications, le libre arbitre humain, Pie XII le dit et le répète nettement : « On a omis de regarder le fait économique dans toute son ampleur, à la fois matériel ET HUMAIN, quantitatif ET MORAL, individuel et social ; au delà de son insertion dans des rapports sociaux de production, IL FALLAIT ENVISAGER L’ACTIVITÉ VRAIMENT LIBRE, personnelle et communautaire du sujet de l’économie 83. »

Or les Libertés Françaises affirment, exactement à l’inverse : La société n’est même pas une somme de volontés personnelles, elle est d’un autre ordre : en soi, par essence, par définition, le fait social est impersonnel, donc involontaire. L’objet propre de la science sociale, c’est justement l’une des parts d’involontaire que comporte tout acte humain. » (Cf. supra, p. 138)

Ajoutons, pour éviter tout malentendu que le passage de Pie XII plus haut cité ne s’applique pas seulement à la doctrine de l’Église (objet moral ; méthode synthétique) en matière économico-sociale, mais à la théorie économique (objet moral ; méthode analytique) telle que l’économiste est amené à l’édifier pour formuler un principe général d’explication à des faits d’ensemble tels que le chômage, les crises économiques, etc. Le Souverain Pontife affirme en effet : « Ainsi, pour apprécier exactement les FAITS économiques, la THÉORIE doit-elle envisager À LA FOIS l’aspect matériel et humain, personnel et social, libre mais cependant pleinement logique et constructif parce que commandé par le sens véritable de l’existence humaine 84. »

Les Libertés Françaises peuvent donc constater qu’il est conforme à l’enseignement de l’Église que l’objet formel de la science descriptive et explicative des faits sociaux ne se limite pas à la considération de ce qui dans la vie sociale est déterminisme involontaire, mais que son objet s’étend à tout ce qui dans la société est personnel et libre, ainsi que nous l’avions affirmé.

 

 

III. – PHYSIQUE SOCIALE OU LOI NATURELLE ?

 

Les Libertés Françaises enfin insistent sur un dernier point. Elles affirment que la physique sociale (dans laquelle elles absorbent la science descriptive et explicative des faits sociaux) est une science qui « n’est pas satisfaite » d’« examiner des tendances », de « mesurer des régularités statistiques », de noter une liaison constante entre un phénomène et son antécédent nécessaire ; elle veut découvrir de véritables lois naturelles qui expliquent les faits par leurs causes, leur raison d’être » (Cf. supra, p. 141).

C’est ici que la réponse que nous avons à faire à notre contradicteur est la plus délicate. En effet, nous sommes en désaccord avec lui, d’une part sur l’expression qu’il donne à sa pensée, d’autre part sur la nature « physique » des lois qu’il cite en exemples. Pourtant, sur l’essentiel, son intuition est juste : il y a des lois sociologiques ; il y a des lois économiques. Ce sont des lois naturelles. Mais elles ne dérivent pas DE LA NATURE PHYSIQUE DES CHOSES. Elles dérivent DE LA NATURE MORALE DES HOMMES.

Il faut en effet distinguer, dans les faits sociaux, entre diverses catégories de régularités susceptibles de suggérer l’existence de lois.

 

a) – Il y a d’une part des régularités imaginaires, sans aucun fondement objectif, et déduites de fausses prémisses. Ce sont par exemple les « lois naturelles » des physiocrates et des économistes libéraux. Ceux-ci imaginèrent ce que « devaient être » les lois économiques à partir de l’hypothèse d’un homme mu par le calcul économique du plus grand profit pour le moindre coût. Ils firent garantir leur « science » par la Providence, et pendant cent ans, l’humanité vécut dans le vain espoir que les fameuses « lois » finiraient par jouer. Ces lois n’existaient pas. « La rigueur de leurs déductions, dit Pie XII, ne pouvait remédier à la faiblesse de leur point de départ 85. »

b) – Il y a d’autre part des régularités empiriques, des tendances statistiques, que l’on peut dégager de l’observation des faits, et qui suggèrent l’existence de lois. Ainsi peut-on dégager des corrélations, établir des séries de fréquences, par exemple entre des groupes sociaux classés par sexe, par âge, par métier, par tendances politiques, par confession religieuse d’une part, et les habitudes collectives qui leur sont communes, d’autre part. Mais ces « lois » statistiques ne sont pas de véritables lois scientifiques ; on les nommerait des lois empiriques, si les deux mots ne juraient pas d’être accouplés.

« Lorsque la statistique, remarque Pie XII à ce propos, s’efforce d’exprimer en quantités mathématiques un ensemble de phénomènes où il entre une part de liberté, sa grande tentation sera de méconnaître cette liberté et D’ATTRIBUER AUX FAITS SOCIAUX UN DÉTERMINISME INTÉGRAL QU’ILS N’ONT POINT, mais que présupposent ses calculs en vertu de leur principe méthodologique 86. »

En effet, les actions humaines sont, par nature, contingentes : elles ne sauraient devenir nécessaires par le seul fait qu’un statisticien les compte et les rapproche. Or, « scientia non est, de contingentibus, de corruptibilibus, de fortuitis, neque de hisquæ sunt per accidens 87 ». Et Pie XII remarque, dans le même sens, à propos de l’économie, « que des raisons d’amour-propre, de prestige, de vindicte, peuvent renverser complètement la direction d’une décision économique. Toutefois, ces facteurs introduisent surtout dans l’économie des perturbations et des troubles qui échappent aux prises d’une véritable science 88 ». À ce groupe des « lois empiriques » se rattachent les régularités sociales qui résultent des conditions matérielles de vie ; influence habituelle d’un climat, de la nature du sol, de la fertilité de la mer, etc., sur un groupe humain. Il n’y a pas déterminisme physique rigoureux, mais conditionnement plus ou moins étroit, que le progrès moral, le progrès technique, etc., peuvent plus ou moins maîtriser. La loi du grand nombre ne prouve rien contre la liberté du vouloir des individus.

c) – Il y a la loi morale naturelle, inscrite dans la structure même de l’homme, et selon laquelle il est appelé à poursuivre des fins, seules en accord avec sa nature raisonnable. L’homme, ayant le libre arbitre, peut (ou non) se soumettre à la loi morale. MAIS IL NE PEUT ÉVITER LE LIEN NÉCESSAIRE qui existe, de façon immanente, entre l’exigence de la loi morale naturelle et les conséquences sociales des actes qui la respectent ou qui la transgressent.

 

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d) – Les vraies lois sociologiques sont distinctes de la loi morale naturelle, mais elles en dérivent directement. Pour illustrer ce point, reprenons l’un des exemples allégué par les Libertés Françaises à l’appui de leur thèse. On nous dit : « La démocratie électorale a pour effet de centraliser. » (p. 52) C’est expérimentalement vrai, mais la régularité des expériences ne suffit pas à nous faire connaître la cause pour laquelle il en est ainsi. Si au lieu d’affirmer qu’il s’agit là d’une loi physique les Libertés Françaises veulent bien y reconnaître une loi sociologique dérivant de la transgression de la loi morale naturelle, elles pourront la formuler scientifiquement, c’est-à-dire en montrant la cause et la nature de sa nécessité.

En effet la cause profonde réside, non dans le caractère électoral de la démocratie (on pourrait fonder une démocratie organique sur le vote familial et corporatif), mais sur le caractère individualiste de la démocratie. La relation est facile à établir : à partir du moment où l’ordre social individualiste présuppose que chaque individu se donne à lui-même sa loi, et donc refuse la loi morale naturelle, il est inévitable que les individus s’opposent les uns aux autres et que le mouvement de désagrégation sociale s’accentue. Le gouvernement qui veut respecter un postulat qui va aussi profondément contre la nature morale de l’homme a pour seul recours, au fur et à mesure que les forces centrifuges s’expriment, de centraliser, c’est-à-dire le socialiser, par la contrainte externe, un organisme que la licence individuelle interne livre à l’anarchie. Cette nécessité est rigoureuse. Sa cause est apparente. Elle dérive de la nature de l’homme, soumise à la loi morale et non pas à une nécessité physique. À n’y voir qu’une loi physique, on en dissimule la cause morale.

Les sciences descriptives et explicatives des faits sociaux, tendant à la formulation d’une théorie élaborée analytiquement à partir des faits, rejoignent ainsi, dans la formulation des lois vraiment scientifiques, les notions fondamentales de la doctrine, élaborée synthétiquement. Ce n’est guère surprenant : de la même manière, l’homme qui a péché, souffert et médité, rejoint lorsqu’il fait, au soir de la vie, la théorie de son expérience, les enseignements doctrinaux de sa jeunesse dont il s’était détourné, parce qu’il les jugeait, peut-être, alors, insuffisamment scientifiques !

 

 

CONCLUSION

 

Nous espérons avoir été clair. Si nous affirmons qu’il faut cesser d’appeler « physique sociale » les lois sociologiques et économiques, ce n’est point simplement pour une question de vocabulaire. C’est pour effacer toutes les traces de ce positivisme qui nous dissimule que la pratique personnelle et communautaire de la loi morale est le fondement premier de toute restauration sociale. Dans la mesure même où l’on refuse de reconnaître que les lois sociologiques dérivent de la loi morale, on refuse de fonder la structure intime de cette vie sociale sur le respect de cette loi morale.

Le pilote d’avion n’a pas à choisir sous le même rapport entre les lois de la mécanique et les lois du catéchisme. Dans l’économie, l’homme a à choisir sous le même rapport entre la loi physique de la concurrence et la loi morale qui impose de limiter cette concurrence. On n’utilise pas la concurrence de l’extérieur, comme on utilise une loi physique. On la règle de l’intérieur, en rectifiant et en maîtrisant l’appétit de l’argent et l’usage de la force économique. En physique, quand un mobile est projeté par une force, il ne règle pas librement sa trajectoire pour obéir à une autre loi que celle qui lui est imposée...

Nous savons bien pourquoi les Libertés Françaises nous liront avec peine. Ses rédacteurs sont attachés à la pensée de Charles Maurras comme à la pensée d’un maître infaillible de science politique. L’heure est venue de comprendre que l’agnosticisme dans lequel Charles Maurras a vécu pendant la majeure partie de sa vie ne lui a pas permis de donner leur place ni leur nom véritables aux réalités morales de la vie sociale. Il les a décrites, à cause de cela, comme des nécessités physiques, ce qui, sans pour autant fausser nécessairement les conclusions de sa sociologie, a limité la clairvoyance de sa pensée. L’heure est venue de donner à la doctrine sociale, familiale, économique et politique de l’Église, qui est la vraie Maîtresse de Vérité, sa place totale dans l’architecture de notre pensée, dans la détermination de notre vocabulaire, comme lumière de nos observations et orientation profonde de notre action.

Il s’agit d’une réforme capitale. Profondément, il s’agit d’une réforme d’âme.

Nous ne pouvons plus nous contenter d’attendre indéfiniment que les circonstances permettent d’appliquer les « lois » de la « physique sociale ».

L’heure est grave. Pour nous, Catholiques de France, désireux avant tout de répondre à l’appel divin, de retrouver toutes les exigences de la vérité dans la charité, l’action sociale commence dans la prière, dans la pénitence, dans la vie sacramentelle.

Précisons notre pensée :

La Vierge Marie n’est pas venue nous dire à Fatima : « Dépassez la lutte des classes par l’instauration d’un ordre corporatif organique. »

Marie, Sedes Sapientiae, a dit :

« Convertissez-vous ! Dites le Chapelet ! Faites Pénitence ! Si l’on fait cela la Russie se convertira... Finalement, mon Cœur Immaculé triomphera. »

Nous avons entendu, cette année, à Fatima, le Cardinal Cereijera nous redire ces mêmes mots. Et nous y croyons.

Et nous croyons que ces prières, ces sacrifices, obtiendront que les libertés des hommes, dans la vie sociale, soient peu à peu déchargées du poids que le péché exerce sur elles. Nous croyons que peu à peu, âme par âme, les conditions spirituelles qui permettront d’obéir à Pie XII (et de dépasser la lutte des classes par l’instauration de la Corporation) seront réalisées.

Ce ne sera point là physique sociale, utilisation extérieure de lois statiques.

Ce sera l’œuvre de la grâce, élevant et perfectionnant la nature, et lui donnant lumière et force pour pratiquer la justice et la charité dans le cadre d’une organisation sociale voulue de Dieu, parce qu’ORDONNÉE PROFONDÉMENT À LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE ET AU SALUT ÉTERNEL DES AMES.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

LES ORIGINES INTELLECTUELLES

DE LA DIVISION DES CATHOLIQUES DE FRANCE

 

 

 

Les catholiques de France sont divisés. Les divisions ne sont pas d’hier. Mais elles deviennent plus graves année après année. S’en inquiéter est bon. Supplier du fond du cœur la Vierge Marie et l’Esprit Saint de les éclairer est indispensable. Mais cette prière, elle-même, n’est qu’un prélude. Les catholiques ne seront pas éclairés s’ils n’acceptent pas de l’être. Ils ne seront pas éclairés si chacun tient ses positions en refusant d’avance toute recherche, tout examen de conscience intellectuelle et attend, fut-ce patiemment, la conversion des autres.

La grâce que nous sollicitons de Marie, Siège de la Sagesse, consistera d’abord à admettre que la Vérité existe, que la Vérité est une, que cette Vérité vivante, c’est Jésus-Christ, et qu’en Jésus seul nous trouverons la pleine connaissance de toutes les choses.

La grâce que nous sollicitons consistera ensuite à accepter de sacrifier des habitudes de pensée, des « convictions » de l’esprit ou du cœur, des attitudes, apostoliques parfois pourtant, des Maîtres, admirables cependant sous plus d’un rapport.

La grâce que nous sollicitons consistera enfin à rechercher ensemble – catholiques « de gauche » et catholiques « de droite » – dans une ferveur unique pour notre unique Seigneur, à découvrir ce que nous unit. « Enracinés dans l’amour, fondés sur l’amour » nous pourrons ainsi « recevoir, avec tous les chrétiens, la force de comprendre ce qu’est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur, en un mot la force de connaître cet amour du Christ qui pourtant défie toute connaissance 89 ». Plus nous connaîtrons de façon intérieure et vivante cet amour du Christ, et plus profondément nous entrerons dans la Vérité, que nul au monde ne peut prétendre séparer de la Charité.

Les catholiques de France sont divisés. Ils le sont depuis, la Révolution. Ils le sont depuis le Ralliement. Ils le sont depuis l’Action Française et le Sillon. Inutile de nous voiler la face : c’est ainsi. Par ailleurs, c’est abominable.

 

Il est abominable que nous, catholiques, soyons plus fidèles à des hommes qu’à l’Homme-Dieu, à des maîtres de la terre qu’au seul et unique Maître de Vérité, et à son Vicaire sur la terre. C’est une première cause de nos divisions. Renoncer à ces maîtres comme tels, cesser de faire des références absolues, telle est la première étape à franchir. Elle est crucifiante, car c’est souvent le meilleur de notre cœur que nous avons donné, un jour, à un Sangnier, à un Mounier, à un Maurras. Mais tous trois, maintenant, peut-être, unissent leur supplication au Seul Christ Jésus pour la réconciliation de la famille de Dieu.

Il est abominable que nous, Catholiques, soyons plus fidèles à nos idées qu’à l’enseignement du Père Commun. Il ne s’agit plus ici de nos maîtres. Mais de fruits que leur enseignement a portés en nous. C’est une deuxième cause de nos divisions. Accepter de découvrir ce qui en nous est durci, sclérosé, dans notre intelligence et plus profondément – à notre insu – dans nos âmes, telle est la seconde étape à franchir. Elle est douloureuse pour nous, latins, car nous mettons notre gloire davantage dans notre fidélité à un idéal, à une vision du monde, que dans notre soumission au réel, à l’enseignement quotidien des faits. Or le Christ, seul, est notre idéal parfait. Le Christ seul nous enseigne, par Sa Providence, les leçons du réel. Et c’est seulement en Lui que nous pouvons nous glorifier.

C’est pourquoi nous voulons aborder la question qui semble aujourd’hui la plus grave par le rôle qu’elle joue dans nos divisions : celle de la racine intellectuelle de nos querelles. Elle porte sur la méthodologie sociale, dont nous avons examiné la théorie 90, mais dont il faut maintenant déterminer l’influence.

 

Une réflexion sérieuse sur les documents pontificaux en matière sociale, économique et politique, permet en effet de mesurer avec précision ce qui écarte la méthode maurrassienne de l’enseignement social de l’Église dont elle se réclame, ce qui écarte la méthode silloniste, et celle des écoles catholiques de gauche plus récentes, de l’enseignement social de l’Église dont elles se réclament. C’est en effet DANS LA MESURE OU CES MÉTHODES ET CES ÉCOLES S’ÉCARTENT DE LA DOCTRINE SOCIALE CATHOLIQUE QU’ELLES SONT DIVISÉES SUR DES POINTS ESSENTIELS.

Précisons immédiatement que nous ne nous plaçons nullement ici au niveau prudentiel, c’est-à-dire au niveau des applications pratiques à des situations contingentes. Il est entendu qu’à ce niveau des catholiques peuvent légitimement différer d’opinion. Nous nous plaçons au niveau de « la doctrine sociale de l’Église, dont les points principaux sont contenus dans les Encycliques, les Allocutions et les Lettres Pontificales 91 ».

 

 

I. – LES ORIGINES POSITIVISTES DU CONFLIT

 

Depuis Vico et Montesquieu, les physiocrates, les économistes libéraux jusqu’à Saint-Simon, Comte, Taine, Durkheim et un grand nombre de nos contemporains, la conviction s’est affirmée, dans la pensée moderne, que les faits sociaux doivent être « traités par les mêmes méthodes et de la même manière qu’on traite aujourd’hui les faits relatifs aux autres phénomènes 92 ». Quetelet, l’inventeur de la statistique, a fourni à Auguste Comte le nom de « physique sociale 93 » et ce dernier a tenté, sur les bases du postulat positiviste, de concevoir une somme des connaissances humaines sous la forme d’une synthèse hiérarchisée des sciences. Ces bases, enseignées encore aujourd’hui comme si elles constituaient la véritable logique matérielle, sont la cause intellectuelle profonde des incompréhensions qui opposent non seulement les catholiques, mais plus généralement les deux familles d’esprits classés « à droite » et « à gauche ».

Or, on peut se demander si le ressort profond de cette opposition ne provient pas d’une erreur commune. C’est en effet, bien souvent, dans la mesure où des hommes partagent, inconsciemment, un postulat de base erroné, qu’ils se disputent ensuite interminablement au niveau des conséquences contradictoires de leur erreur commune. Dans le cas qui nous occupe, on peut se demander si la « physique sociale 94 » de Charles Maurras a été suffisamment dégagée du positivisme qui lui a servi de berceau, – et si les « points de convergence, ou au moins d’apparentement entre la conception marxiste et la conception chrétienne de l’histoire 95 » de Mounier n’ont pas pour origine intellectuelle invisible, mais radicale, les thèses de Vico et de Condorcet sur le progrès indéfini, reprises par Comte dans la « loi des trois états » avant de se métamorphoser, grâce aux marxistes, en un « sens de l’histoire ».

La fondateur du positivisme, Auguste Comte, affirmait en effet que l’humanité, après avoir traversé l’âge théologique où l’esprit explique toutes choses par les dieux, puis, l’âge métaphysique où l’esprit explique toutes choses par « l’obscure notion de cause » est parvenu au dix-neuvième siècle à l’âge positif, où l’esprit se contente simplement d’observer les régularités qui relient entre eux deux phénomènes et d’en formuler après vérification suffisante, la loi. Ainsi, la science, pour cette école, consiste à dégager des lois, c’est-à-dire à déceler des rapports constants entre les phénomènes observés.

Un grand nombre d’esprits acceptent cela, sans nulle malice, et presque comme un premier principe. On l’enseigne d’ailleurs trop souvent comme tel dans les classes de philosophie. Voyons, appliqué aux faits sociaux, où cela conduit.

Auguste Comte distinguait, dans la « physique sociale », deux grandes parties : la statique sociale, qui étudie les lois de constance, les rapports de connexité que soutiennent entre eux les divers éléments constitutifs d’une société, et la dynamique sociale, qui étudie les lois de succession, c’est-à-dire la loi d’évolution des sociétés humaines dans le temps. Au vrai, Comte n’a inventé ni l’une ni l’autre. Il a recueilli la première presque formulée dans l’œuvre de Montesquieu et chez les économistes classiques ; il a trouvé la seconde chez Condorcet et chez Saint Simon. Ce qui va caractériser l’apport d’Auguste Comte, c’est son effort de synthèse. Toute sa vie, il s’emploiera à réconcilier, au niveau de la physique sociale, l’ordre (statique) et le progrès (dynamique), en prenant bien soin de définir le progrès comme le développement de l’ordre, et donc de subordonner la dynamique à la statique, c’est-à-dire finalement, le devenir à l’Être.

Les mots : statique et dynamique, empruntés à la physique, donnaient une apparence fort « scientifique » à toute cette construction. Apparence trompeuse, car précisément la notion positiviste de la science, identifiée avec la formulation des lois, est une notion faussée, aussi faussée que la loi des trois états dont elle est le fruit. La science n’est pas essentiellement une formulation des lois. Elle est, essentiellement, une CONNAISSANCE CERTAINE PAR LES CAUSES. Car le savant ne se contente pas de constater des faits ni d’affirmer leur liaison empirique. Il en donne la raison d’être, la cause. Il énonce, non pas ce qui est, mais la nécessité causale de ce qui est, autrement dit : ce qui doit être. Il ne se borne pas à connaître les choses, mais le pourquoi des choses.

Cette vraie nature de la science fut niée par Auguste Comte. Elle est niée aujourd’hui par tous ceux qui, en sciences sociales, veulent réduire la science à la description des faits et à la formulation des lois tout en refusant de donner son plein relief à la racine même de l’intelligible : la cause, le « pourquoi », le lien de dépendance nécessaire entre une chose et ce qui la produit.

Cette erreur sur la nature de la science est l’origine profonde de l’échec de Comte dans sa tentative d’une synthèse des sciences, couronnée par la sociologie, sur les fondements du positivisme. Ses études sont restées à la surface de ce qu’il décrivait. Non seulement la « religion de l’humanité » devait faire naufrage dans la petite maison de la rue Monsieur le Prince, mais encore les disciples de Comte n’eurent rien de plus pressé que de disloquer sa synthèse, laquelle, de fait, n’avait pas d’unité organique. Toutefois, il en reste les morceaux !

Les uns s’emparèrent de la statique et de ce que l’on a pu nommer un Auguste Comte conservateur. Une figure se détache parmi eux : celle de Charles Maurras. Celui-ci a écarté, sans une hésitation, toute la dynamique de Comte : « Autant la recherche des lois du devenir des sociétés semble avoir donné jusqu’ici des résultats flottants, chanceux, discutables, stériles, autant la poursuite de constantes régulières et de lois statiques se montre certaine et féconde 96. » On ne saurait plus clairement repousser la « dynamique sociale », sinon comme irréalisable, du moins comme non encore réalisée, ni même ébauchée.

Les autres, à l’inverse, s’emparèrent de la Dynamique et élevèrent la statue de notre Auguste Comte officiel, docteur du Progrès et trônant place de la Sorbonne. Celui-ci a existé aussi. Ce n’est pas un faux. Mais c’est là beaucoup plus, l’image du jeune secrétaire de Saint Simon que celle de l’auteur, plus mûr, du « Système ». C’est dans ce sens évolutionniste que le tireront ses disciples universitaires – spécialement Lévy-Bruhl – et leur influence jouera un rôle non négligeable pour préparer les esprits à accepter l’évolutionnisme dialectique.

 

 

II. – LE POSITIVISME DE DROITE

 

Fondé sur l’identification comtiste de la science avec l’établissement de lois empiriques, le positivisme de droite affirme qu’il y a des lois statiques : « La loi de la centralisation républicaine, la loi de l’offre et de la demande, la loi de Gresham, et d’une façon générale les lois de l’état des sociétés, ne sont pas, selon Maurras et selon les Économistes, purement conjecturales... le jeu du libre arbitre personnel perturbe beaucoup moins qu’on ne le croit généralement le jeu des lois naturelles de l’état des sociétés 97. » Ces lois sont de véritables lois physiques, et, comme toutes les lois physiques, sont utilisables par le libre arbitre : « Si tu ne veux pas de la centralisation, ne veuille pas de la République 98. » Car « il est absurde d’opposer physique sociale et libre arbitre ou physique sociale et morale qui ne sont pas plus contradictoires que le chaud et l’humide 99 ». Ainsi, la liberté resterait entière d’appliquer telle ou telle loi au cours de l’histoire.

C’est précisément cette position qui ne nous semble pas exempte de positivisme. Quelques définitions sont ici nécessaires.

La loi, enseigne saint Thomas, est une ordination de la raison en vue du bien commun, établie par celui qui a la charge de la communauté, et promulguée 100. En ce sens, il y a des lois physiques naturelles disposées par le Créateur comme la structure intime de l’univers matériel. La communauté de l’univers en effet est gouvernée par la raison divine. En ce sens, il y a par ailleurs une loi morale qui dérive de la nature de la raison et du libre arbitre humains. On la nomme loi morale naturelle. Elle fonde le droit naturel. Dans leurs actes, les hommes peuvent s’y soumettre ou s’y soustraire. À chaque fois qu’ils s’y soustraient, ils déterminent un désordre spirituel qui tôt ou tard s’exprimera temporellement et fera des victimes.

Dans ces conditions, il revient à la communauté politique de prescrire des lois, un droit positif, c’est-à-dire de régler les actes humains en vue de les maintenir dans le respect du bien commun. Mais les hommes sont libres de se soustraire et au droit naturel et au droit positif.

La loi morale n’est donc pas une régularité empirique. C’est un ordre intelligible inscrit dans la nature humaine. Mais il y a un lien nécessaire entre la pratique ou la trahison par l’homme de la loi morale naturelle et les conséquences qui en résultent. C’est précisément l’idée centrale que développe Bossuet tout au long de la « Politique tirée de l’Écriture Sainte ». Ce n’est pas en effet seulement dans l’ordre individuel que les actes déraisonnables portent des conséquences immanentes mais aussi dans l’ordre social : familial, politique et économique.

C’est donc par un durcissement de la réalité contingente que l’on distingue, d’une part les lois de la physique sociale statique, d’autre part le libre arbitre des hommes susceptibles d’utiliser ces lois. Cette distinction est adéquate dans les sciences physiques véritables : d’un côté l’univers est soumis à des lois immanentes, de l’autre côté l’homme doué de libre arbitre les utilise. Mais la société n’est pas semblable à l’univers matériel. Il n’y a pas d’un côté la société, et de l’autre les hommes doués de libre arbitre qui dirigent la physique sociale. Il y a des hommes, doués de libre arbitre, qui vivent en société, c’est-à-dire qui, dans leur vie communautaire au cours des siècles, s’unissent ou se désunissent à propos de la conception du monde, établissent, lors des périodes de crise, des institutions juridiques positives qui peuvent être en accord ou en désaccord essentiels avec les exigences de l’ordre moral naturel. L’histoire, elle, enregistre l’inexorable connexion de la cause et de l’effet. Cette connexion est, non une liaison empirique, mais une nécessité intelligible. De tout temps, les tyrannies de l’argent ont fait les peuples exploités. De tout temps, la vengeance des exploités a dépassé son objet et a engendré des injustices pires que celles qu’elles entendaient supprimer. Ce sont là des lois. Ce sont des lois sociologiques tout à fait universelles. Toutefois, elles ne dérivent pas du déterminisme physique d’un univers soumis à des lois qu’il ignore. Ces lois dérivent de la nature morale de l’homme et se vérifient, positivement ou négativement, selon que l’homme agit en accord avec sa raison ou en contrariété avec cette raison, compte tenu aussi des conditions familiales, politiques ou économiques, favorables ou défavorables.

L’enseignement politique chrétien ne consiste donc pas dans l’élaboration d’une physique sociale livrée comme instrument aux beaux pouvoirs du libre arbitre de l’homme agissant unilatéralement à l’extérieur de lui-même. Cette claire représentation cartésienne séduit par ce qu’elle évoque la progressive, mais relativement facile domination de l’homme sur l’univers matériel. Elle séduit, aussi, parce qu’elle divise l’homme religieux et l’homme politique, et suggère que l’on peut unir les hommes au niveau de la science politique, lors même qu’ils sont divisés dans le domaine religieux. Mais cette représentation, claire et distincte, n’en est pas moins inadéquate à son objet. L’homme domine l’univers matériel dans l’ordre du « faire » c’est-à-dire par la mise en œuvre de la technique. L’homme ne peut dominer et ordonner la vie sociale que dans l’ordre de « l’agir », que par la rectitude de ses actes volontaires, intérieurs et extérieurs, c’est-à-dire, selon l’enseignement de la Quadragesimo Anno 101 par la double réforme des mœurs et des institutions. À supposer que l’action politique est une action unilatéralement externe, on en vient nécessairement à l’identifier avec la seule réforme des institutions, et à séparer radicalement celle-ci de la réforme des mœurs.

C’est ici le point fondamental. Il est vrai que de bonnes lois favorisent de bonnes mœurs et que des lois injustes sont de puissants moyens de dissolution morale. Mais de cette vérité, on ne saurait déduire qu’il y a un déterminisme de nature physique dans la causalité qu’exercent les bonnes lois sur les bonnes mœurs. Ce serait compromettre la vraie notion de la liberté. Ce serait, par ailleurs et plus encore, sous-estimer les pouvoirs, exquis et puissants, de la grâce. Sous ce rapport, on peut trouver un thème utile de méditation dans cet avertissement récent de Pie XII, qui s’adresse aux positivistes de gauche, mais qui peut être aussi un enseignement pour ceux que séduit le positivisme de droite : « Ils se trompent donc, ces catholiques promoteurs d’un nouvel ordre social qui soutiennent : tout d’abord la réforme sociale, puis on s’occupera de la vie religieuse et morale des individus et de la société. On ne peut en réalité séparer la première chose de la seconde, parce qu’on ne peul désunir ce monde de l’autre, NI DIVISER EN DEUX PARTIES L’HOMME QUI EST UN TOUT VIVANT 102. »

Nous sommes donc amenés à conclure. La physique sociale statique énonce des constantes sociales qui existent objectivement. Toutefois, elle ne les décrit pas objectivement, car elle les formule non comme l’expression d’un ordre moral immanent mais comme l’expression d’un déterminisme physique. Il en résulte d’une part un éclairage philosophique faussé des réalités politiques décrites. Il en résulte d’autre part une atteinte accidentelle mais véritable à la conscience intime de l’efficacité spirituelle dont chaque membre du corps social – et du Corps Mystique – est capable en vue du bien commun.

C’est ici, il faut le dire, sans que cela entrave le respect ou interdise l’admiration, la défaillance centrale de la pensée sociologique de Charles Maurras. Parce qu’il n’a pas cru, pendant la plus grande partie de sa vie, que le Christ Jésus est le Fils de Dieu, et qu’il est ressuscité, parce qu’il n’a pas, pendant la plus grande partie de sa vie, mangé la Chair et bu le Sang du Seigneur, il a pu connaître les cheminements de la grâce qui ramène à Dieu, mais il n’a pas pu connaître toutes les délicates exigences intérieures de l’Amour divin et de la lutte, chaste et fidèle, qui correspond à la croissance du Christ dans l’âme. Il semble qu’il n’ait pas, de ce fait, compris dans la pleine lumière de l’Esprit Saint, ce qu’est le poids du péché sur une société ni ce qu’est l’application des mérites du Calvaire à cette société. Il n’a pas pu percevoir que la mise en œuvre des lois sociologiques de la restauration sociale ne se réduisait pas à la mise en œuvre politique, par la force de l’argumentation ou de l’action, d’institutions historiquement efficaces parce qu’en accord avec le génie profond d’un peuple. Il n’a pas pu accepter que l’œuvre de restauration de la France ne soit pas politique seulement et qu’à cause de cela, elle ne soit pas politique d’abord. Ce n’est pas un régime politique que la France a perdu le jour du martyre de Louis XVI. C’EST DIEU. Ce n’est pas un régime qu’il faut donc lui rendre, seulement ou même d’abord. C’EST DIEU. Et pour obtenir le retour de la France aux normes du droit naturel, non seulement dans les actes des personnes mais aussi dans les institutions politiques, il nous faut à tout prix cesser de dissocier le politique du chrétien, la grâce de Dieu de l’action humaine, mais au contraire les lier et les relier intimement.

C’est pourquoi, avant même d’affirmer nos options politiques, républicaines ou monarchistes, nous devons, comme catholiques, nous réunir sur l’essentiel : la vraie notion de l’État dont les positivistes de gauche, d’ailleurs, ne s’écartent pas moins que les positivistes de droite. « La vraie notion de l’État est celle d’un organisme fondé sur l’ordre moral du monde ; et la PREMIÈRE TÂCHE d’un enseignement CATHOLIQUE est de dissiper les erreurs, celles en particulier du positivisme juridique, qui, en dégageant le Pouvoir de son essentielle dépendance à l’égard de Dieu, tendent à briser le lien éminemment moral qui l’attache à la vie individuelle et sociale 103. »

 

 

III. – LE POSITIVISME DE GAUCHE

 

Le positivisme de gauche ne s’affirme pas toujours aussi explicitement que le positivisme de droite. Il ne formule pas toujours son postulat sous-jacent, c’est-à-dire la croyance en une loi physique, de nature dynamique, s’imposant inéluctablement à l’histoire. Mais il est objectivement fondé sur ce postulat. Dans la pensée moderne, le père de cet esprit est Jean-Baptiste Vico qui, en 1725, formula les « Principes d’une science nouvelle » et dont la postérité intellectuelle s’est prolongée jusqu’à nous. Vico distingue un premier âge des sociétés, le stade divin, où les grandes œuvres de l’esprit sont celles des théologiens, créateurs de cosmogonies et de légendes. À ce stade succède la nature héroïque correspondant à l’idéal aristocratique, où les hommes se peignent sous les traits de héros qui opposent la noblesse de leurs actes aux façons d’agir de la plèbe. Enfin, le troisième âge est celui de la nature humaine intelligente, caractérisée par l’esprit égalitaire, le sens du devoir et la prépondérance de la raison.

La même orientation a inspiré le progrès indéfini auquel croyait Condorcet, la loi des trois états rêvée par Saint Simon et formulée par Auguste Comte, l’évolutionnisme de Darwin, le matérialisme de Karl Marx. À travers une grande diversité de présentations, ces auteurs ont en commun de rechercher une loi d’évolution qui rendrait intelligible le devenir contingent de l’humanité. Le Sillon et les tendances progressistes actuelles expriment les efforts faits par les catholiques pour intégrer cette vision d’un déterminisme dynamique dans la représentation chrétienne du monde.

On sait combien cette dissociation entre l’humanité profane et la vie chrétienne a inspiré profondément la pensée d’Emmanuel Mounier et de ses disciples de la revue « Esprit ». Elle conduit à considérer l’évolution sociale comme un fait résultant d’une loi immanente et à ce titre s’impose définitivement au réalisme politique et à l’efficacité temporelle du chrétien. Dans cette perspective, par exemple, la laïcité historiquement attachée au régime républicain, l’appropriation collective historiquement attachée à la conception communiste, ne s’imposent pas seulement aux chrétiens comme des faits. Ils s’imposent à lui comme des faits irréversibles. Ils sont donc des « acquisitions » de l’histoire, la manifestation d’une loi. On touche ici comme du doigt le danger qu’il y a à considérer la science, non comme une explication certaine par les causes, mais comme une induction des lois. Elle conduit alors à renoncer à la nécessité des principes au nom de la nécessité des faits.

Cette façon d’intégrer l’orientation contemporaine de l’évènement dans une philosophie de l’histoire n’est pas nouvelle. Parce qu’elle engage l’avenir, elle éveille en l’homme l’adhésion de forces spirituelles destinées par nature à adhérer dans un « Fiat » sublime à la Providence de Dieu. Quand ce « Fiat » à la volonté divine où nous mettons le meilleur de nous-mêmes devient un fiat à l’évènement humain divinisé, il risque d’être terriblement démenti par Dieu lui-même. Le pauvre Drieu La Rochelle avait ainsi publié, sous l’occupation allemande, des « Notes pour comprendre le temps », où il présentait l’homme fasciste, le nazi comme la manifestation d’une nécessité immanente de l’histoire, comme une étape victorieuse et irréversible. Lorsque la défaite allemande sonna le glas historique du national-socialisme, Drieu, à trois reprises, tenta de se donner la mort et y parvint malheureusement. Il avait engagé son intelligence, sa liberté, sa foi dans une vision prophétique que l’évènement confirma d’abord puis, soudain, démentit avec la vigueur même de la justice divine. Plus récemment, nous avons vu les évènements de Hongrie inspirer à Jean-Paul Sartre une attitude symétrique, bien que contradictoire. Pressentant les premiers grondements du cataclysme par lequel la main de Dieu peut, s’Il le veut, purifier le monde du communisme, l’auteur de « La Nausée » prit les mesures nécessaires pour rendre publique sa désapprobation et prendre ainsi, non sans opportunité, les dispositions favorables à un prochain tournant brutal du sens de l’histoire. Ainsi, le positivisme évolutionniste aboutit logiquement, – parce qu’il est faux – soit au suicide, soit à l’humiliation publique (avouée ou déguisée) de ceux qui se laissent séduire par lui.

Les catholiques, victimes sur le plan intellectuel du positivisme de gauche, ont fourni par ailleurs un effort pour préciser ce que devenait l’attitude du chrétien dans cette perspective du déterminisme dynamique de l’évolution sociale.

Une fois posé en principe que l’évolution des structures politiques et économiques est un fait scientifique, irréversible, l’apostolat ne saurait être considéré dans les perspectives de la restauration d’un ordre social chrétien selon le programme de la « Quadragesimo Anno ». Il doit se fonder sur une analyse sociologique du mouvement, du devenir des faits et sur une étude prévisionnelle de leur évolution historique. De ces faits, le chrétien doit dégager tout ce qu’il y a de bon, c’est-à-dire, dans le langage d’aujourd’hui, en assumer les valeurs. Plus ! Il ne doit pas rester inactif dans le développement de cette évolution, mais il doit travailler à y insérer les éléments inspirés de la doctrine chrétienne qui pourront y trouver place et pour y parvenir il doit, selon les exigences du même langage, s’engager dans le temporel. Enfin, étant chrétien, fils de lumière, il doit, en prenant le plus grand soin d’apporter sa présence au monde qui se fait, montrer à ceux qui ne croient pas dans le Christ (mais qui eux portent la mission historique de bâtir la cité profane) que le chrétien n’est pas l’adversaire qu’ils redoutent, mais que la charité du Christ en fait un collaborateur fraternel et de bonne volonté. Le catholicisme est transcendant, il n’est attaché à aucune structure historique passagère et le chrétien peut donc porter le témoignage évangélique dans les diverses formes que peut revêtir la vie sociale au cours du temps. Il peut porter un témoignage authentique s’il sait renoncer à la séduction qu’exercent encore sur lui des structures sociologiques condamnées par l’histoire.

Le grand danger que fait courir le positivisme de gauche, lorsqu’il s’insinue dans l’intelligence des catholiques, c’est de leur inspirer que des faits accidentels, contingents, sont en réalité des étapes essentielles et nécessaires de l’évolution de l’humanité. En particulier, ce positivisme leur inspire qu’il existe un déterminisme immanent dans le développement de certaines idées à un moment donné de l’histoire. Dès lors, on doit accepter le déterminisme comme un fait et renoncer historiquement à celles des normes du droit naturel que l’évolution élimine.

Il y a une base objective qui fonde cette malheureuse illusion. Cette base objective c’est l’aptitude dynamique des idées à s’incarner dans les institutions et dans les mœurs. Il en va de la croissance des idées dans l’histoire comme de la croissance des germes dans la terre. On les voit pousser leur racine, monter leur tige, se couvrir de feuilles et de fleurs et finalement porter leurs fruits. Dans l’histoire, le développement d’une idée peut demander des siècles : ce n’est toutefois pas là une loi d’évolution, mais une loi psychosociologique d’incarnation. Les hommes ne peuvent éviter, tôt ou tard, soit de transformer leurs idées en substance vécue, soit de renoncer à ces idées. Lorsque l’on assiste à l’incarnation d’une idée fausse, cette incarnation peut bien paraître irréversible dans le moment même où l’on reste étonné de l’avidité avec laquelle elle cherche à s’emparer de l’homme et de la société. En réalité, lorsque les épis sont mûrs, le Faucheur vient, qui fait la moisson et trie le bon grain de l’ivraie.

Il n’est pas douteux que c’est le déterminisme historique du positivisme de gauche que Pie XII a condamné lorsqu’à propos du communisme il a pris la décision suivante : « Nous rejetons aussi l’opinion selon laquelle le chrétien devrait aujourd’hui considérer le communisme comme un phénomène, ou une étape dans le cours de l’histoire, COMME UN « MOMENT » NÉCESSAIRE DE SON ÉVOLUTION, et par conséquent l’accepter comme décrété par la Providence divine 104. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

LES CONDITIONS DE L’UNITÉ

DES CATHOLIQUES DE FRANCE

 

 

 

L’unité des catholiques de France ne se fera pas pleinement dans la charité vivante du Christ si elle ne se fait pas dans la Vérité. Par conséquent, la situation actuelle est une situation sans issue. Deux mondes clos l’un à l’autre attendent que les évènements les justifient. Les plus profondément chrétiens s’efforcent de prier pour leurs adversaires et d’exercer à leur endroit un amour de volonté que n’adoucit d’ailleurs aucune affection sensible. Si nous voulons vraiment sortir d’une telle impasse, une seule issue nous reste ouverte. Mais c’est une porte étroite. Il faut que l’humilité se joigne à la charité et que dans un vaste dialogue d’une droiture absolue, oubliant les préjugés, renonçant aux excommunications tacites, tous prennent conscience que la discussion des idées, entre catholiques, faite dans le respect des personnes, non seulement n’est pas un péché, mais qu’elle est le témoignage pratique d’une volonté de contacts de laquelle, seule, peut sortir un rapprochement des points de vue.

La chose est possible. Ne nous payons pas de mots : le plus grand obstacle qui s’y oppose, c’est notre orgueil. À genoux devant le Seigneur, et dans l’intime de notre conscience, nous savons bien qu’il nous est plus facile de répondre à des grâces de charité qu’à des grâces d’humilité. Si, pourtant, les catholiques de France, et spécialement ceux qui écrivent, voulaient accepter dans leur ensemble d’entreprendre une vaste confrontation des points de vue qui les opposent, il en résulterait beaucoup plus de bien que de l’actuelle situation, qui, faute d’humilité souvent de part et d’autre, constitue un tragique et ridicule dialogue de sourds.

Dans cet esprit, et en conclusion des pages qui précèdent, nous voudrions dégager, brièvement et clairement, d’une part le ressort et le mécanisme de l’opposition actuelle entre la droite et la gauche, dans le monde catholique français, d’autre part, les conditions indispensables qui doivent être acceptées, de part et d’autre, en vue d’un effort tenté, héroïquement si c’est nécessaire, pour que cesse le scandale de nos divisions.

 

 

I. – LES RESSORTS DE L’OPPOSITION

 

1. Les ressorts profonds de l’opposition de la droite et de la gauche sont tendus par le postulat positiviste qu’ils partagent en commun. Dans le concret de l’observation des faits sociaux, les uns et les autres s’efforcent de prendre appui sur un déterminisme de nature physique, comme si les faits sociaux étaient le produit d’une nécessité immanente. Les uns et les autres admettent, au moins implicitement, qu’il existe réellement une physique sociale. Ils nient, par là, que les faits sociaux sont, essentiellement des faits moraux. Ils tendent ainsi à limiter le domaine de la contingence et à étendre le domaine du nécessaire dans les situations ou les évolutions auxquelles ils se réfèrent. Mais ils le font dans des proportions nettement différentes. Le positivisme de droite durcit, mais défend les normes du droit naturel. Le positivisme de gauche les assouplit au point, parfois, de les abandonner.

2. Le positivisme de droite entend constater des liaisons empiriques régulières entre des faits sociaux et en induire une statique sociale. Ce faisant, il décrit la causalité réelle qu’exercent les actes humains dans la vie sociale selon qu’ils sont conformes ou contraires à la loi morale naturelle. Mais pour ceux qui décrivent cette causalité intelligible sous les apparences d’une loi physique, il en résulte :

a) Qu’ils s’abusent sur la facilité avec laquelle on peut mettre en œuvre les lois statiques formulées, car ils raisonnent par analogie avec la mise en œuvre des lois de la physique véritable. Une fois déçus, ils adoptent, en réaction, une attitude « d’attentisme » social.

b) Qu’ils concentrent leurs efforts intellectuels sur une réforme des institutions, envisagée plus ou moins séparément de la réforme des mœurs, et qu’ils risquent de désirer cette réforme des institutions comme un bien suprême, et non comme un fruit de la réforme des mœurs et un moyen, lui-même ordonné aux fins religieuses et morales de la vie sociale.

c) Qu’ils sont tentés de considérer que le problème de la réforme des mœurs, de la vie intérieure, des exigences évangéliques, de l’apostolat laïque sont du domaine purement individuel, et ne sauraient inspirer profondément la pensée ni l’action politique, qui constituent à leurs yeux un secteur autonome de l’activité humaine.

d) Qu’ils sont tentés de réduire la mise en œuvre communautaire du plan de Dieu sur la vie sociale à la seule application des aspects politiques du droit naturel, mais d’un droit naturel durci dans la mesure même où il est présenté sous l’apparence d’une physique sociale.

3. Le positivisme de gauche entend découvrir le déterminisme immanent qui commande le déroulement de l’histoire pour formuler une dynamique sociale. Là où le positivisme de droite durcit le droit naturel et le présente sous le vêtement de lois physiques, le positivisme de gauche cherche dans la succession historique des choses contingentes une loi qui n’existe pas. Il en résulte pour ceux qui s’abandonnent à cette erreur :

a) Qu’ils exagèrent les difficultés qui s’opposent à la mise en œuvre des exigences de la loi naturelle telles que la doctrine sociale de l’Église nous le rappelle et pratiquement qu’ils y renoncent. Certains buts chrétiens tout à fait fondamentaux et constamment rappelés par le Magistère leur semblent de ce fait définitivement hors d’atteinte.

b) Qu’ils renoncent en conséquence à envisager que la réforme des institutions pourrait être présentée par les chrétiens aux non-chrétiens. Il leur semble au contraire qu’il appartient aux chrétiens d’être présents dans les réformes institutionnelles que travaillent à opérer les non-chrétiens. Ces réformes leur paraissent parfois si efficaces qu’ils font de leur réalisation concrète une condition préalable à tout effort d’évangélisation (progressisme).

c) Ils sont tentés de considérer que le problème de la réforme des mœurs, du développement de la vie surnaturelle – et de l’apostolat ne doit pas être posé uniquement par rapport aux circonstances contingentes des rencontres avec des personnes, mais principalement par rapport au développement nécessaire des structures et des systèmes sociaux dont la victoire est historiquement probable.

d) Qu’ils sont tentés de confondre la mise en œuvre du plan de Dieu sur la vie sociale avec les méandres du devenir historique concret et d’assouplir les exigences du droit naturel, au point, parfois, de les sacrifier tout à fait au primat de l’efficacité pratique probable de leur apostolat dans des milieux idéologiquement antichrétiens.

 

 

II. – LES MÉCANISMES DE L’OPPOSITION

 

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les partisans de la statique sociale considèrent leurs adversaires comme des hommes qui montent volontairement dans les wagons du progressisme et réduisent l’attitude chrétienne à en arpenter les couloirs en direction inverse de la marche du train, cependant que les partisans de la dynamique sociale, eux, considèrent leurs adversaires comme des intégristes qui durcissent avec intransigeance des réformes utopiques et les rabâchent indéfiniment pour se consoler de leur incapacité historique de les mettre en œuvre.

Ainsi, des deux côtés on omet de considérer la contingence des faits sociaux dans toute son étendue. Des deux côtés, on élabore des lois sociologiques fondées sur un déterminisme physique. Mais le positivisme de droite par ses lois ne fait que durcir, ankyloser l’homme dans l’histoire. Le positivisme de gauche l’agenouille devant l’histoire. Les lois statiques et les lois dynamiques s’excluent donc. Cette exclusion réciproque constitue le mécanisme de l’opposition. Ceux qui formulent des lois statiques supposent que les hommes grâce à leur libre arbitre, S’EN SERVENT. Ceux qui formulent des lois dynamiques supposent que les hommes les SUBISSENT sauf sous le rapport de l’apostolat. On peut imaginer l’exaspération douloureuse qu’une telle opposition peut susciter puisque, finalement, les positivistes de droite ont l’impression que leurs adversaires veulent les empêcher de se servir de leur liberté en face de l’histoire, cependant que les positivistes de gauche ont l’impression que leurs adversaires se cantonnent dans la critique et refusent toute espèce d’efficacité temporelle et d’effort d’évangélisation, dans l’attente utopique d’un retour à des structures sociologiques révolues. Dans les deux cas, c’est le plus intime de l’homme qui se sent menacé : les positivistes de droite se sentent menacés dans leur liberté politique en face de l’histoire ; les positivistes de gauche se sentent menacés dans leur liberté d’action sociale et apostolique en face des réalités contemporaines. De part et d’autre, on est convaincu du caractère scientifique de la méthode employée, les lois statiques étant vérifiées par l’expérience et les lois dynamiques confirmées par l’actualité. De part et d’autre, l’intention fondamentale est droite : on veut, ici, revenir aux normes du droit naturel ; là, on veut porter le Christ et son Évangile au monde contemporain. De part et d’autre enfin, on veut être fidèle à des maîtres qui n’ont donné qu’une réfraction imparfaite de l’enseignement de l’Église et, par un souci scrupuleux de fidélité d’où l’affection n’est pas exclue, on ne retient de cet enseignement de l’Église que ce que ces maîtres en ont eux-mêmes compris. Tel est le contexte intellectuel dans lequel les catholiques de France souffrent et se combattent, se durcissent dans l’orgueil ou encore, parfois, renoncent à y comprendre quoi que ce soit.

 

 

III. – LES CONDITIONS DE LA RÉ-UNITÉ

 

Dans ces conditions, l’effort qui nous est demandé, de part et d’autre, est très douloureux. Seule une grâce extraordinaire de Dieu peut nous en accorder l’humilité préalable.

 

Trois étapes sont à parcourir :

1 – Renoncer au positivisme érigé en méthode d’observation des faits sociaux.

2 – Accepter en plénitude la doctrine sociale de l’Église telle que le Pape la formule.

3 – Unir étroitement la réforme des mœurs et celle des institutions.

 

Reprenons ces trois points :

1. Il faut commencer par renoncer au positivisme érigé en méthode d’observation des faits sociaux. Ce ne peut être ni l’œuvre d’un jour ni l’œuvre d’un homme. À gauche comme à droite, voilà bien des décennies que des tics intellectuels ont été pris, et dont on ne se défera pas facilement. Renoncer au positivisme de droite, c’est accepter de nouveau le droit naturel non plus sous le déguisement de lois physiques sans rapport avec la morale personnelle, mais dans sa réalité d’exigence morale aussi bien sur le plan conjugal et familial que sur le plan politique et économique. Renoncer au positivisme de gauche, c’est cesser de n’admettre du droit naturel que ce que les doctrinaires victorieux des erreurs contemporaines veulent bien en accepter en même temps que cesser de conférer un caractère irréversible aux victoires d’idéologies essentiellement contraires à ce même droit naturel : la laïcisation et la collectivisation.

2. Il faut ensuite accepter en plénitude la doctrine sociale de l’Église telle que le Pape la formule. Pour cela, il faut cesser de lire les Messages et les Allocutions du Saint-Père pour vérifier dans quelle mesure son jugement correspond au nôtre et pour n’en retenir que ce qui est compatible avec notre système. Que d’examens de conscience il y aurait à faire à ce sujet ! Depuis les discours tronqués jusqu’aux discours complètement passés sous silence ! D’abord, le Père est le Vicaire du Christ et nous savons « qu’à ce qui est enseigné par le Magistère Ordinaire s’applique aussi la parole : Qui vous écoute, M’écoute 105 ». Ensuite, si l’on veut bien docilement soumettre son intelligence à la totalité de l’enseignement de Pie XII, et accepter sans aucune réserve cet enseignement comme une lumière pour juger les évènements contemporains, on ne peut pas ne pas constater que cette intelligence est élargie, illuminée, et que peu à peu ses préjugés fondent parce qu’elle découvre la société d’aujourd’hui dans la Lumière même de Dieu, qui est la Lumière de l’Unité.

3. Il faut enfin unir étroitement la réforme des mœurs et la réforme des institutions. « Un amour qui sait comprendre, un amour qui se sacrifie et qui, par son sacrifice secourt et transfigure ; voilà le grand besoin, voilà le grand devoir d’aujourd’hui. Sages programmes, larges organisations, tout cela est fort bien ; mais avant tout, le travail essentiel est celui qui doit s’accomplir au fond de vous-mêmes, sur voire esprit, sur votre cœur, sur toute votre conduite. Celui-là seul qui a établi le Christ roi et centre de son cœur, celui-là seul est capable d’entraîner les autres vers la royauté du Christ 106. » Dans la mesure même où notre foi, vivante et rayonnante, nous rendra davantage désireux de plaire à Dieu que de plaire aux hommes, nous recevrons la force pour réaliser les buts qui semblent, aujourd’hui, les plus loin de notre atteinte. Notre apostolat quotidien est nécessaire et en confessant notre foi, en affirmant que le Christ Jésus est ressuscité, comme aussi en pratiquant la charité et l’entraide fraternelles, nous remplissons la première de toutes les tâches qu’inspire l’amour de Dieu. Mais cet apostolat ne saurait contredire la poursuite de desseins à plus long terme, lorsque le Pape nous les demande. Ces desseins à plus long terme convergent tous, selon le vœu de la Quadragesimo Anno vers la restauration, dans le respect des aspirations profondes et légitimes de la société contemporaine, d’un ordre social chrétien à la fois soucieux des exigences de la loi naturelle et de la Fin suprême à laquelle nous convie le Père aimant de la famille humaine. Quant aux chances d’y parvenir, elles dépendent de Dieu, de nos efforts, de notre Foi.

« Que signifie la foi en Dieu ? Elle consiste à s’abandonner avec toutes les forces de la volonté, avec le soutien de la grâce, à croire malgré tous les doutes à la sagesse et à l’amour de Dieu. À croire que rien n’échappe à Sa Providence et à sa Toute-puissance, à considérer que rien n’arrive dans le monde, d’universel ou de particulier, qui n’ait été prévu, voulu, permis ou dirigé par Lui (...) Aussi rude que puisse paraître la main de Dieu quand elle enfonce le fer dans la chair vive, c’est l’amour qui la guide. C’est seulement son amour pour les peuples et les individus qui la fait intervenir aussi douloureusement. LA FOI CONSISTE À CROIRE QUE LE TRIOMPHE DU MAL NE DURERA QU’UN TEMPS. L’heure de Dieu viendra. L’heure de la miséricorde, l’heure de la sainte justice, l’heure du cantique nouveau, l’heure de l’exultation, l’heure de la charité, de la libération et de la joie 107. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

LES CONCLUSIONS

 

DE

 

L’ENQUÊTE

 

SUR LE

 

NATIONALISME

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

La famille humaine, créée dans l’amour et pour la gloire de Dieu, n’en est pas moins, depuis la faute originelle, livrée par ses infidélités, à des forces de désagrégation. Depuis deux mille ans néanmoins, le message de salut atteint toutes les générations et, pour chacune d’elles, les possibilités sont offertes, non seulement de l’application des mérites de la Rédemption aux âmes, mais de la restauration, dans le Christ Jésus, des sociétés et de la famille des nations.

 

LES LIGNES DE FRACTURE DU MONDE MODERNE :

DROITE NATIONALISTE ET GAUCHE SOCIALISTE

 

Le combat, depuis deux mille ans, n’a pas cessé. Il a eu ses temps forts et ses temps faibles. Notre époque donne la manifestation d’une offensive générale des légions de l’Ennemi invisible de l’humanité. Ouvertes, les portes de l’enfer s’efforcent de séduire les élus eux-mêmes. D’effrayants tourbillons d’orgueilleuses erreurs, de subtiles déviations, des passions affolées, sollicitent les esprits et affaiblissent les cœurs. Pour servir le projet de l’œuvre de destruction, deux lignes de rupture, depuis cent cinquante ans, ont été dessinées, approfondies, à travers le relief des royaumes où s’exerce la liberté de l’homme : la discorde des nations et la lutte des classes.

Ces divisions sont douloureuses. Elles aggravent, en outre, la menace des périls présents. Le monde, aujourd’hui, est scindé en deux. Du côté des démocraties populaires, l’unité est appuyée sur la peur et l’esclavage. De l’autre côté, l’unité est sans fondement positif. Certaines des nations associées ne comprennent pas que les échecs politiques et économiques des unes ne peuvent, à la longue, constituer en aucune partie du monde, un gain pour les autres.

Nous ne pouvons donc pas travailler seulement à empêcher l’œuvre de ceux qui, séduits par le socialisme, cherchent à anéantir dans les esprits les normes imprescriptibles du droit naturel. Il nous faut aussi, pour fonder l’unité de ceux qui respectent encore ces normes quoiqu’affaiblies, travailler à faire reculer, en Europe comme en Afrique et en Asie, et même par delà l’Atlantique, la « politique nationaliste », la conception de « l’État nationaliste ». Il faut travailler à faire progresser l’étude de l’Europe, communauté chrétienne. Notre sécurité l’exige. La vocation de la France lui suggère d’en prendre l’initiative. La sagesse du Père commun nous y convoque.

Ceux qui, pendant un demi-siècle, ont identifié le plus noble, le plus généreux combat pour la patrie avec les enseignements du nationalisme français ne se trouvent-ils pas, de ce fait, en face des nationalismes, comme en face d’une difficulté immédiate ? Entendent-ils lutter, comme nous entendons le faire nous-même, contre la « politique nationaliste » qui est devenue un instrument de la politique soviétique ? Sont-ils prêts à travailler, pendant les années qui viennent, à faire que la France catholique prenne l’initiative de donner un solide fondement juridique à une Europe chrétienne ? Ne sont-ils pas prêts à soumettre, dans ces conditions, le concept même de « nationalisme » et ses fondements philosophiques à une révision opportune ?

Tels sont les motifs profonds de cette enquête sur le nationalisme. C’est dans cette lumière que nous tenterons successivement deux études, l’une sur les exigences chrétiennes de la politique naturelle, l’autre sur la question du nationalisme et les objections soulevées à son propos.

 

 

LES OBJECTIONS EN FAVEUR DU NATIONALISME

 

Dans l’article qui a servi de base à cette enquête, nous avions principalement avancé les points suivants :

1. Devant la douloureuse crise intérieure qui s’aggrave actuellement en France, crise qui aboutit à mettre en accusation toutes les formes de piété nationale, il semble opportun de soumettre à révision la notion même de nationalisme, qu’il nous est difficile, comme chrétiens, d’affirmer mauvaise chez les autres, et bonne chez nous.

2. Le point fondamental qui nous interdit d’être nationaliste, c’est la nécessité de ne pas considérer l’État politique comme le mandataire de la nation, ou, ce qui revient au même, de ne pas faire de la nation la base d’une politique absolutiste, intérieure ou extérieure.

3. Or, c’est là nécessairement l’une des erreurs où l’on tombe dès que l’on cesse d’affirmer en doctrine que l’État comme tel est, par nature, soumis à Dieu et à sa loi.

4. Les circonstances actuelles nous conduisent, comme chrétiens, et quelles que soient, par ailleurs, nos options républicaines ou monarchistes, à réaffirmer en doctrine la souveraineté de Dieu sur la société, comme position commune de base, et aussi les exigences morales, – en morale chrétienne – de la vertu de patriotisme.

Ces quatre points ont donné lieu à des objections que nous ne résumons ici que pour faciliter une discussion méthodique, mais sans aucunement prétendre substituer cette formulation à celle que leurs auteurs ont choisie, à laquelle nous renvoyons, et à laquelle nous nous efforcerons de répondre dans la seconde partie de notre propos.

Voici les objections :

1re objection. – Tout ce qui peut affaiblir, dans les circonstances actuelles, les volontés tendues vers le bien commun est mauvais. Or une critique du nationalisme, actuellement, fait le jeu de ceux qui sapent le patriotisme dans les intelligences. Donc, une critique du nationalisme est actuellement inopportune, pour ne pas dire plus.

2e objection. – L’invitation à renoncer au « nationalisme » est fondée sur les récents messages du Pape Pie XII. Or, le Chef de l’Église a condamné le « nationalisme avide de puissance » (Noël 1954), et aussi le « nationalisme aveugle », le « faux nationalisme » (Noël 1955), mais en aucun cas, il n’a condamné le nationalisme en soi. Donc, c’est la démesure qui est condamnable, et non l’essence du nationalisme.

3e objection. – La « politique nationaliste » et l’« État nationaliste » sont mauvais dans la mesure où ils expriment un absolutisme, intérieur ou extérieur. Or, le nationalisme intégral est fondé sur un empirisme organisateur qui, d’une part, reconnaît et formule les, humbles lois du réel, d’autre part, prescrit une politique naturelle. Donc, le caractère intégral de ce nationalisme, s’il conduit à la monarchie, ne conduit pas à l’absolutisme d’État.

4e objection. – On fait grief à Charles Maurras de ne pas affirmer l’origine divine de l’autorité. Or, pour rassembler les Français au service de leur patrie temporelle, il est nécessaire que cette patrie et son gouvernement ne soient point l’objet d’une dispute métaphysique. Donc le « compromis nationaliste » est une nécessité pour fonder l’unité entre les Français, croyants et incroyants.

Il semble donc, à méditer certains documents de réponse à l’enquête, que la réflexion critique au sujet du nationalisme est inopportune, que le nationalisme est bon en soi et que le nationalisme intégral ne souffre en rien du fait que Charles Maurras n’ait pas cru, pendant la majeure partie de sa vie, que le Christ Jésus était le Fils de Dieu.

 

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*     *

 

MAIS, LÀ CONTRE, Charles Maurras, lui, estimait, en 1912, que « c’est, quand on y songe, une extrémité odieuse et abominable qu’il ait fallu susciter un état d’esprit nationaliste pour permettre la défense de la nation ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE 1

 

LES EXIGENCES CHRÉTIENNES DE LA POLITIQUE NATURELLE

 

 

 

Il y a une démarche naturelle de l’intelligence. Les philosophes de la Grèce ancienne la découvrirent en tâtonnant. Transmettant à chaque génération nouvelle l’héritage d’une sagesse accrue, ils constituèrent comme l’échafaudage d’une pensée vivante avec l’appui duquel s’éleva l’édifice de la philosophie d’Aristote. Elle n’était pas exempte d’erreurs accidentelles, graves parfois. Elle n’en a pas moins apporté aux hommes la saine méthode intellectuelle, la méthode naturelle, celle qui dérive de la structure intime de la droite raison. Thomas d’Aquin élaguera, purifiera la philosophie du Grec en la confrontant aux lumières vives de la Révélation. Il l’élèvera, l’assumera dans la science sacrée, et la définira comme sa servante : ancilla theologiae. Aujourd’hui, comme au temps du Stagirite, l’avenir de l’intelligence, providentiellement, dépend de la fidélité à la méthode requise par la constitution même de l’esprit humain.

Une logique fautive conduit à des conclusions erronées. La confusion des esprits dans les sociétés du vingtième siècle s’explique, au niveau de la vie intellectuelle, par une crise de la logique. Ouverte par la Réforme, systématisée par Descartes, aggravée par Kant et par Comte, portée à son degré suprême par l’intrinsèque perversité de la dialectique marxiste, cette détérioration intime de la pensée a successivement atteint les trois opérations de l’esprit. Elle a entraîné la corruption du vocabulaire ; l’inconsidération du jugement, la falsification du raisonnement.

Cette crise de l’intelligence a porté ses fruits d’erreurs en tous domaines. Elle a affecté, avec une particulière violence, le domaine des sciences politiques, économiques et sociales. Nulle part peut-être, on n’a vu naître autant de concepts sans contenu objectif. Nulle part on n’a vu porter tant de jugements imprudents. Nulle part surtout, on n’a utilisé le raisonnement avec aussi peu de précaution.

C’est là, sans doute, ce qui explique que, depuis cinquante ans surtout, l’Église, puisant dans les vérités naturelles et dans les vérités révélées dont elle a le double dépôt, ait dû entreprendre, à travers l’enseignement de la doctrine sociale seule conforme au Droit naturel et à l’Évangile, de reformer l’intelligence des chrétiens eux-mêmes. Une telle restauration de la démarche naturelle de la raison éclairée et élevée par la grâce était d’autant plus urgente que le succès croissant de la domination technique de l’homme sur le monde extérieur lui inspire d’aborder la vie sociale comme il aborde l’univers physique : en technicien qui, comme dans un laboratoire, formule les lois de la nature dans l’espoir ensuite de les utiliser, et ainsi d’obtenir à volonté le résultat qu’il poursuit.

Or, la société n’est pas d’abord soumise à des lois physiques, mais à des lois morales. C’est en accord avec la loi morale voulue de Dieu que s’ordonnent la société familiale, la société politique, l’économie sociale. C’est en accord avec la loi morale que doivent être réglés un juste esprit de nationalité et un raisonnable esprit de classe. C’est en accord avec la loi morale, qui trouve en Dieu son fondement, que doit s’édifier, dans la communauté que constitue la famille des nations, un organisme juridique qui mérite pleinement le nom de Société des États. C’est, à l’inverse, dans la mesure où les hommes s’écartent, dans leurs actes humains sociaux comme dans leurs institutions publiques et privées, des normes imprescriptibles du droit naturel, que l’on assiste aux déchirements ou même, comme c’est le cas aujourd’hui, à la décomposition de l’organisme social.

C’est donc à la pleine réalité de la Politique, comme discipline formellement pratique, que nous devons revenir. C’est seulement en nous situant de nouveau dans la totalité du plan de Dieu, principe et fin de toutes choses, que nous pourrons tenter d’éviter les erreurs auxquelles conduit trop souvent l’esprit d’analyse, mis en œuvre unilatéralement. Il y a des desseins de Dieu, non seulement sur chaque personne, mais sur la vie des États. Il n’y a pas de questions temporelles plus graves, actuellement, que la Paix sociale et la Paix internationale. Et le Christ Jésus seul est le Prince, – le Principe de la Paix. « Sans moi, nous dit-il, vous ne pouvez rien faire. »

 

 

1. – DÉFINITION DE LA SOCIÉTÉ.

 

Puisqu’il est conduit par sa raison, qui n’agit jamais sans but, l’homme a une fin, à laquelle sa vie et sa conduite tendent naturellement. À défaut d’une telle fin, il serait semblable à un bateau ivre, livré au vent, battu des flots, tôt ou tard promis aux récifs. Ainsi, toutes les actions des hommes sont faites en vue d’un bien, auquel ils tendent comme à une fin. Que ce bien soit vraiment tel ou qu’il n’en ait que l’apparence ne change rien à la structure essentielle de l’acte humain.

Mais, dépourvu des moyens naturels que la nature a prodigués aux animaux, un seul homme, pourtant doué d’intelligence, serait impuissant à se procurer ce qui est nécessaire à la conservation de sa vie. À plus forte raison ne pourrait-il la développer. Il est donc par nature appelé à vivre avec d’autres hommes, pour que tous s’entraident mutuellement et s’appliquent, à l’aide des lumières naturelles, à coordonner leurs actions pour mieux obtenir le but commun Ce qui le montre avec évidence, c’est que, là où les animaux ne communiquent que leurs passions, les hommes, par l’usage de la parole, sont aptes à communiquer leurs pensées, à unir leur volonté, à organiser leur vie sociale, – ce que ne sauraient faire les autres animaux, pas même ceux qui sont poussés par un instinct précis à constituer des groupes qui présentent certains caractères de la société, comme les abeilles ou les fourmis.

C’est donc dans la mesure précise où la société est constituée d’hommes capables, par nature, de se mouvoir eux-mêmes en vue de leur fin, qu’elle est vraiment une société unie par un principe interne, et non une masse, agitée de l’extérieur. C’est dans cette même mesure que l’on ne peut accorder à Auguste Comte que la sociologie soit issue de la biologie, et comme sa fille. La Sociologie et ses trois branches : la Domestique, la Politique, et l’Économique, sont filles de l’Éthique. C’est à l’Éthique qu’elles sont essentiellement subalternées, car l’étude des actions volontaires dans la société familiale, dans la société politique et dans l’économie sociale relève en droite ligne de la définition, formulée par la science morale, de l’acte humain.

Cette affirmation de la nature essentiellement morale de la société, définie comme union organique de membres posant des actes volontaires en vue d’un bien n’exclut pas, pour autant, de retrouver dans l’organisme social un principe formel analogue à celui qui ordonne les membres à la fin, dans la matière vivante organisée. Car il y a de la différence entre ce qui est particulier et ce qui est général. Le premier divise et le second unit. Le bien particulier de chaque organe est distinct de l’ordre entre tous les organes, dont le fruit est la santé. De même, le bien particulier de chacun, dans toute société, est distinct de l’ordre entre tous les membres du corps social, dont le fruit est le bien commun. Outre les directions qui tendent aux biens particuliers, il faut donc une direction qui tende au bien de tous. C’est pourquoi en tout ce qui doit produire l’unité de l’ordre, une chose est toujours réglée par un autre. Ainsi, dans l’homme, l’intelligence et la volonté sont appelées, par nature, à rectifier les appétits et à commander le corps. Ce que l’on constate, puisque parmi tous les membres du corps, il y en a un qui est le principal et qui fait mouvoir tous les autres, selon les rapports, le cœur ou la tête. De même, dans la société, les membres divers ne peuvent ordonner leurs actions dans une harmonieuse coopération qu’à la condition que l’un d’entre eux ait la charge de les gouverner. Il lui appartient de ramener en permanence les membres du corps social vers les exigences du but commun, sans nier ou entraver pour cela la poursuite des fins particulières légitimes, dont la protection elle-même est d’ailleurs contenue dans le bien commun.

De ce qui précède, il résulte qu’en nous soumettant à la saine doctrine de la causalité, nous pouvons définir la société comme l’union, ordonnée par une autorité (cause formelle), de membres (cause matérielle) posant des actes volontaires (cause efficiente) en vue d’un bien (cause finale).

 

 

2. – LA DIGNITÉ HUMAINE.

 

Nous avons admis, tout en restant dans la ligne de la philosophie naturelle qui remonte de l’effet à la cause, de la création au Créateur, que la société est constituée de membres capables de poursuivre des fins parce que doués de raison et de libre arbitre. Telle nous apparaît leur nature, leur constitution intime. Est naturel, par rapport à une chose, en effet, ce qui dérive de cette chose comme de son principe.

Mais cette raison, ce libre arbitre que l’observation générale constate chez l’homme, et par quoi il est spécifiquement différent des autres vivants organisés, sont-ils de simples variantes biologiques ? Devons-nous enregistrer que l’homme est capable de disposer de soi en vue d’une fin comme nous enregistrons que l’animal est mû par son instinct ? Y a-t-il entre les deux natures, une simple différence de FAIT ? Ou bien y a-t-il entre elles une différence de DROIT ? Et la nature de l’homme inclut-elle une certaine dignité, exige-t-elle d’être respectée dans son intégrité, – ce que la nature de l’animal ne requiert pas ? La nature raisonnable de l’homme fait-elle de lui le sujet de ses actes, ou peut-elle être considérée comme une simple étape de l’évolution biologique, et l’homme, même cloué de raison, peut-il, comme l’animal lui-même, être traité par ses semblables comme un simple objet dont on peut disposer à sa guise.

Autre, en effet, est la fin d’une société d’hommes libres, autre celle d’une société d’esclaves. L’homme libre est celui qui s’appartient. L’esclave, celui qui appartient à un autre. Immédiatement, la raison humaine, par l’évidence intérieure de son essence, affirme que sa nature est d’opérer selon une norme de justice, c’est-à-dire respectant comme droit l’exercice naturel de son activité. Sous ce rapport le droit naturel apparaît comme un indémontrable. Il rappelle, dans l’ordre de la connaissance pratique, ce que sont les principes premiers dans l’ordre spéculatif 108.

Mais cette position n’est pas définitive, – même en philosophie naturelle. Car nous savons que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu, et par conséquent aussi, démontré d’une manière certaine par la lumière naturelle de la raison, au moyen des ouvrages visibles de la création, comme la cause par l’effet. Dès lors, la nature et l’ordre qu’elle manifeste ne sont plus seulement découverts et reconnus empiriquement : ils sont connus par leur Cause. La rationalité de l’homme et sa volonté libre n’apparaissent plus seulement comme des faits de nature, respectables dans la seule mesure où la nature elle-même semble digne de respect. Elles apparaissent comme des vouloirs de Dieu, comme un ordre qui reflète une Justice transcendante, non pas abstraite et présente seulement dans la représentation des hommes, mais personnelle, mais vivante. « La science du juste et de l’injuste suppose donc une sagesse plus élevée, qui consiste à connaître l’ordre du créé et conséquemment son Ordonnateur. LE DROIT, ainsi que l’enseigne saint Thomas, est OBJECTUM JUSTITAE (S. Th. IIa IIae Qu. LVII) ; c’est la norme dans laquelle se concrétise et se réalise la grande et féconde idée de la justice, et comme tel, S’IL CONDUIT À DIEU, éternelle et immuable justice dans son essence, IL REÇOIT DE DIEU lumière et clarté, vigueur et force, sens et contenu 109. »

Il n’est pleinement possible de fonder, en raison, la dignité humaine, c’est-à-dire le droit de la personne d’être reconnue comme avant une fin propre qu’elle doit poursuivre conformément à sa nature raisonnable et douée de libre arbitre, qu’à la condition de fonder ce droit sur la connexion ontologique par laquelle il est lié à sa cause transcendante.

 

 

3. – FAMILLE, ÉTAT, PROPRIÉTÉ PRIVÉE

 

La dignité humaine est le fil d’Ariane, qu’il suffit de ne point lâcher pour acquérir, de la vie sociale, une connaissance certaine par les causes. Le maintien des conditions de cette dignité apparaît comme l’inclination même de l’ordre politique naturel.

De toutes les sociétés, la plus naturelle est celle qui naît du mariage. Son but n’est pas laissé au libre choix des hommes, mais imposé par la structure interne de la vie sociale : la transmission, l’entretien et l’éducation de nouvelles vies par des époux appelés, ce faisant, à se compléter dans la plénitude de l’entraide domestique. Ses membres sont spontanément désignés par la nature qui a ordonné que, comme dans l’organisme corporel le cœur et la tête s’harmonisent, ainsi s’harmonisent dans l’organisme conjugal la nature féminine et la nature masculine. Le plan même de la vie familiale transparaît, avant toute délibération humaine, tant il est évident que la pluralité des maris va contre la fin primaire du mariage, et que la pluralité des épouses empêche cette unité dans l’aide mutuelle qui en constitue la fin secondaire. Dans la société qui naît du mariage, une seule liberté est donnée aux époux : celle de décider s’ils veulent fonder un nouveau foyer, et avec quelle personne, pour une durée que Dieu lui-même, au matin de la Création, a fixé à la vie entière, comme l’atteste l’Évangile.

L’aptitude de la famille à éveiller l’exercice de la dignité chez l’enfant et à en épanouir le plein développement chez les parents n’est pas à souligner ici. Mais ce qui doit être noté, c’est que de l’accomplissement, par les époux, de leur devoir de parents naît une dette, dont ils sont les créanciers. Non que l’enfant puisse espérer jamais leur rendre, en justice, ce qu’il a reçu d’eux, non pas même qu’il doive y tendre. Mais il n’en reste pas moins qu’il doit pratiquer à leur égard cette justice imparfaite que nous désignons sous le nom de piété filiale. Justice impuissante, qui rappelle en quelque façon notre impuissance en face des dons de Dieu, mais qui ne nous dispense pas des devoirs que, dans cette ligne, nous avons à pratiquer.

Une famille isolée ne saurait se suffire à elle-même. Elle ne pourrait se donner ni la prospérité matérielle suffisante, ni le développement culturel. Elle ne pourrait pas même marier ses enfants. Il est donc nécessaire qu’une multitude de familles s’unissent, de façon organique, et œuvrent ensemble à établir entre elles un ordre juste, à la faveur duquel chacun puisse aisément trouver son bien propre. De même, en effet, que dans le corps humain, chaque organe est ordonné au bien commun de l’organisme total, – et non à son seul bien particulier, de même en va-t-il des familles dans la société civile. Le but de la société civile, ou politique est donc la réalisation permanente des conditions extérieures qui protègent les droits et facilitent l’accomplissement des devoirs de tous les membres qui la constituent. C’est l’ensemble de ces conditions que nous appelons LE BIEN COMMUN.

Ayant pour fin le bien commun, pour membres la multitude des familles, la société politique a pour principe formel concret son gouvernement. C’est en permanence que les membres doivent être ramenés vers la fin commune selon un principe d’unité ordonnant harmonieusement les éléments divers. Le gouvernement est donc l’organe qui a pour rôle essentiel d’imprimer l’unité dans la protection des droits et la pratique des devoirs : ce souci constitue précisément la gérance du bien commun.

Aristote et, après lui, saint Thomas, s’accordent pour affirmer que le gouvernement d’un seul, le gouvernement de quelques-uns et le gouvernement de tous sont tous trois conformes à la raison dans la mesure où ils sont ordonnés au bien commun. Ils sont tous trois contraires à la nature s’ils s’écartent, de façon grave et habituelle, de cette fin. Le gouvernement d’un seul, considéré dans l’abstrait, est nécessairement le meilleur puisqu’il est naturellement plus apte à communiquer l’unité politique qui est sa fin propre. Mais cela ne signifie nullement que ce gouvernement est universellement le meilleur dans des circonstances concrètes. Il relève de la vertu de prudence de juger si, pour un peuple particulier, compte tenu de sa psychologie, de ses traditions, l’une des trois formes lui convient mieux.

La société civile, enfin, est constituée par les actes politiques de ses membres. De leur droiture et de leur vigueur dépend pour une large part l’obtention du bien commun, vers laquelle le gouvernement doit conduire, mais auquel intérieurement, tous les membres doivent tendre. Il est vrai, sous ce rapport, de dire que les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent.

La société politique reçoit, d’une façon éminente, le nom de Patrie, à cause de ce qu’elle apporte à ceux qui peuvent, légitimement, être appelés ses fils. Pendant des siècles, à la faveur de l’organisation politique, des générations successives ont reçu un héritage, l’ont accru et l’ont transmis. À l’égard, donc, de la Patrie, nous avons des devoirs analogues à ceux qui sont les nôtres vis-à-vis d’un père. Nous ne pouvons en justice, espérer lui rendre ce que nous en avons reçu. Mais notre dette existe, d’honneur et de fidélité en tous temps, de service et de sacrifice, jusqu’au don de la vie elle-même, si les circonstances l’exigent.

Ainsi, la dignité de la personne requiert, comme organisation sociale fondamentale, la société familiale et la société politique. L’une et l’autre tendent, à des échelles différentes, et selon une admirable perfection interne, à protéger de façon organique la personne et ses droits, à favoriser le développement de sa responsabilité et l’accomplissement de ses devoirs.

Le mariage et l’État ne sont pas les deux seules institutions ordonnées essentiellement par la nature vers cette fin. Il faut aussi y ajouter la propriété privée, qui établit l’homme sur un domaine dont il peut user pour une fin qui est sienne. La reconnaissance de ce droit tient ferme, ou croule en entraînant la dignité humaine dans sa chute. Il importe donc à un ordre normal que le dynamisme même de la personne puisse rayonner sur les biens et les féconder, au service de la dignité et de la sécurité de la famille, mais aussi au bénéfice du progrès économique de toute la société.

Le rôle de la propriété privée, que la propagande marxiste tend à obscurcir dans les intelligences, est tout à fait fondamental. C’est seulement dans la mesure ou le rayonnement de la personne peut s’affirmer sur les biens matériels que l’on voit, dans l’économie sociale, le dynamisme productif s’affirmer comme une conséquence de l’initiative privée. C’est seulement dans le cadre d’une initiative largement développée que l’expérience et le goût de responsabilité, parfois lourde, peuvent progresser. Dans le domaine de l’industrie, du commerce et du crédit non moins que dans celui de l’agriculture et des transports, l’union sociale dans la propriété personnelle doit contribuer, comme la famille et l’État, au développement de la dignité des personnes.

Ainsi, « le mariage et la famille, l’État, la propriété privée tendent, par leur nature, à former et à développer l’homme comme personne, à le protéger, et à le rendre capable de contribuer, par sa collaboration volontaire et sa responsabilité personnelle, au maintien et au développement, personnels également, de la vie sociale 110 ».

 

 

4. – LA CORPORATION PROFESSIONNELLE

 

Les familles, trouvant dans la propriété privée un point d’appui naturel, mais douées de capacités inégales, ne peuvent poursuivre le bien commun politique, sous l’autorité de l’État, sans entretenir entre elles des rapports infiniment variés. C’est ainsi que ceux que des relations de voisinage conduisent à prendre conscience d’une nécessaire solidarité en viennent à édifier des municipalités. C’est ainsi encore, dans le domaine de l’économie sociale, que des relations de travail, dans le cadre du droit privé, s’établissent entre diverses catégories sociales, propriétaires et non-propriétaires des biens de production. Dans une société bien ordonnée, il n’est pas question de retirer aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter par eux-mêmes. Il n’est pas question non plus de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang supérieur, les fonctions qu’elles sont en mesure de remplir. La mise en œuvre de ce principe de subsidiarité conduit à la constitution des corps intermédiaires qui s’organisent entre la famille et l’État, comme une manifestation de la vitalité de tout l’organisme social.

Parmi ces corps intermédiaires, une attention spéciale doit-être apporté à ceux qui rassemblent les hommes, à quelque classe qu’ils appartiennent, qui poursuivent un même but productif. « De même, en effet, que ceux que reprochent des relations de voisinage en viennent à constituer des cités, ainsi la nature incline les membres d’un mime métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs, si bien que beaucoup considèrent de tels groupements, possédant un droit propre, comme des organes, sinon essentiels, du moins naturels, dans la société 111. » La corporation interprofessionnelle en résulte naturellement.

En bref, le Pape Pie XII évoquait les lignes directrices de l’ordre social naturel lorsqu’il affirmait, dans son message de Noël 1956 : « Les structures sociales comme le mariage et la famille, la communauté et les corporations professionnelles, l’union sociales dans la propriété personnelle, sont des CELLULES ESSENTIELLES qui assurent la liberté de l’homme, et par là son rôle dans l’histoire. Elles sont donc INTANGIBLES et leur subsistance ne peut être sujette à révision arbitraire. »

 

 

5. – INSTITUTIONS NATURELLES ET GROUPEMENTS HISTORIQUES.

 

On ne saurait mettre sur le même plan deux groupes sociaux qui tiennent, depuis un siècle ou un siècle et demi, une place considérable, et sans doute désordonnée, dans les sociétés modernes et contemporaines : la nation et la classe sociale. Autour d’elles gravitent les mythes de « droite » et de « gauche », pour le plus grand malheur de nombreux pays, singulièrement de la France.

Pour apprécier l’essentielle différence qu’il y a entre les institutions de droit naturel que sont la famille, la Patrie, la profession, et les groupements résultant de faits historiques contingents que sont la nation et la classe, il faut évoquer deux constantes sociologiques dont le rapprochement jette une vive lumière sur notre propos.