V É R I T É S

 

D I V I N E S

 

P O U R

 

LE COEUR ET L’ESPRIT.

 

Par M. De D........

[Antoine Esmonin de DAMPIERRE]

 

 

 

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J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé ; car de Lui, par Lui, et

pour Lui sont toutes choses, à Lui soit gloire éternellement.

Ps. CXVI, v. 10, et Rom. XI, v. 36.

 

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TOME PREMIER.

 

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LAUSANNE,

Chez DANIELPETILLET, Libraire.

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1823.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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PRÉFACE DE L’AUTEUR.

 

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LES  opinions philosophiques ont tellement obscurci les vérités religieuses et politiques, qu’elles semblent couvertes d’un voile impénétrable. Cependant, dès l’origine, l’amour de Dieu pour les œuvres de sa sagesse n’a cessé de nous donner des témoignages de son éternelle Providence, pour conserver, réparer, tout ce qui sort de ses divines conceptions ; elle veille sur le moindre atome sorti de ses mains.

Grand nombre de ces atomes ont abusé du bienfait de l’existence, et se sont révoltés contre celui dont ils le tenaient : tous les peuples avouent un crime primitif, tous avouent qu’ils se sont éloignés de la vérité, et cependant c’est comme à l’envi qu’ils emploient leurs facultés intelligentes pour accroître les obstacles qui nous en dé fendent les approches. Mais, ô vérité divine, toujours vous avez eu des adorateurs secrets, toujours vous avez eu un culte, toujours vous avez consolé ceux qui vous ont cherché, et vous les avez amplement dédommagés de leurs peines et de leurs travaux. Ceux mêmes, qui vous outragent, vous trouveraient à côté d’eux pour les ramener dans vos sentiers. Si un seul instant ils voulaient contempler sans préjugé, vous les fixeriez près de vous, et ils vous aimeraient. Ce lien deviendrait éternel, et par ce lien, sans cesse, vous vous dévoileriez à eux.

La colère de Dieu se révèle pleinement du Ciel sur toute injustice et impiété des hommes qui retiennent injustement la vérité captive, dit le grand Apôtre des Gentils 1.

C’est cette menace qui m’a déterminé à retracer quelques-uns de ces principes immuables dont la bonté divine a daigné quelquefois nourrir mon cœur, éclairer mon esprit, et d’après lesquels on devrait procéder dans la recherche des vérités divines et humaines.

Plus la vieillesse nous rapproche de l’heure du jugement, plus on se sent comme pressé de rendre témoignage à ces vérités célestes ; ce n’est pas la fumée d’une vaine gloire qui a déterminé l’émission des pensées dont je donne le recueil ; je désire qu’elles soient la marque qui me fasse admettre au nombre des disciples de cette vérité précieuse.

Pour établir une liaison exacte dans ces idées en parlant de Dieu, il faudrait voir la lumière dans la lumière même ; mais je ne peux que m’anéantir en sa divine présence. Ce n’est pas lui que j’ose contempler tant il est infini ; oh ! qu’il doit être admirable dans son éternité, puisqu’il est si admirable dans les merveilles qu’il a laissé écourter de lui pour commencer les temps.

Je crois, oui je crois que de ce principe infini il ne s’écoule que bonté, beauté, excellence, perfection, et comment pourrait-on en douter, puisqu’il voit tout ce qu’il a fait, et qu’il déclare que tout ce qu’il a fait est bon.

Cependant, on est si fort frappé du mal répandu dans le monde, qu’on éprouve un besoin secret de supplier la vérité de nous en révéler l’origine. Alors elle descend dans les choses produites et créées, et elle montre que ces mêmes productions ont conçu ce mal terrible que l’ignorance a eu la faiblesse et la lâcheté d’ériger en être, tandis qu’il n’en est que l’excrément et la rouille.

Bientôt elle nous montre encore que le mal même a été l’occasion d’une grande manifestation des merveilles divines, ainsi que d’un grand développement de la suprême puissance de Dieu, et que si toujours elle pose une borne que ce mal cruel ne peut dépasser, toujours cependant elle étend sa miséricorde dans les lieux assignés comme prison à ceux qui ont violé l’ordre pour lequel ils ont reçu l’existence. Aussi nous lisons que le chaos qui fut la première punition du premier crime commis était surveillé par l’Esprit de Dieu, et que lorsque les temps d’apaisement furent arrivés, ce chaos effroyable fut réordonné en œuvres magnifiques, et si la matière devint le geôlier des esprits, quelques-uns, du moins, purent expier dans ses formes corporelles le crime qui les avait fait précipiter dans l’abîme.

La vérité de l’Écriture nous montre ensuite à qui fut confié ce nouvel ordre de choses, elle nous parle de l’homme et de sa première splendeur ; c’est à l’image de Dieu qu’il est fait, il est revêtu de sa vertu, ce sont les expressions du Sage 2.

Mais sa dégradation était possible, ses traits divins pouvaient être altérés, hélas ! bientôt nous lisons dans les livres Saints la page où est consignée cette dégradation ; c’est parce que l’homme s’est rebellé contre le commandement que l’image divine est effacée, que le lien entre Dieu et l’homme est rompu ; la mort hideuse se montre alors comme punition du péché qui s’est insinué dans l’homme par l’effet de sa volonté qu’il a abandonnée aux séductions de l’erreur.

Les traits divins se retraceront-ils dans l’homme ? Ô miséricorde ! promettez la réunion et bientôt vous nous apprendrez les moyens de l’opérer ; vous nous ferez jouir des richesses de la Religion et de ses ressources pour rétablir l’image de Dieu dans l’homme.

Déjà l’espérance de revivre et la foi à la parole qui l’annonce échauffe le cœur ; l’esprit s’éclaire à ce feu, et la nature, la tradition et la loi deviennent des leçons salutaires, comme les Écritures inspirées et l’Évangile deviennent des préceptes de vie pour ceux qui recherchent sincèrement la vérité ; là sont tracées les grandes promesses faites à l’homme s’il remplit les devoirs qui lui sont imposés ; là sont proclamés le vrai culte qui réunit l’homme à Dieu, et la manière de l’adorer en esprit et en vérité. Il y apprend l’origine de la vraie sacrificature et de sa succession non interrompue par la lignée de Seth, qui lui offre une foule de types, de modèles et d’exemples.

Bientôt, il est convaincu que la vraie Religion exige un culte extérieur qui soit l’expression du culte intérieur et spirituel que l’homme doit à Dieu. Il reconnaît que Dieu seul peut être l’auteur du culte extérieur, que lui seul a pu instituer ce qui devait être le signe sensible du culte intérieur qu’il exigeait.

Il ne peut douter que toute Religion véritable est fondée sur le sacrifice, puisque le sacrificateur éternel consent à devenir le modèle de ce sacrifice si grand et si expiatoire que non-seulement il répare l’offense, mais que son mérite, s’étendant sur tous les sacrifices qui avaient été faits et qui devaient se faire, leur a communiqué l’efficacité réparatrice.

S’il considère attentivement les prêtres de tous les temps, les apôtres de tous les siècles, il les distinguera à cause de leurs sacrifices, il pourra se convaincre que depuis Abel jusqu’à nos jours ils ont été souvent immolés ; mais toujours combattant, parce qu’ils sont toujours combattus par les propagateurs de l’erreur et du mensonge. Les ennemis de la vérité ont toujours voulu cacher le principe, l’origine, le but et le caractère du sacrifice, tant ils savent quel sera son triomphe lorsque le temps de la consommation sera accompli ; puisqu’il fera cesser la division qu’ils n’ont cessé d’entretenir pour s’opposer à la Religion divine, réelle, universelle, qui mettra en évidence leur condamnation et consommera leur jugement.

Le courage redouble lorsqu’on reconnaît que la foi en Jésus-Christ promis a soutenu et animé les saints qui ont vécu sous la tradition et sous la loi, ainsi qu’elle soutient les saints qui vivent sous la grâce depuis que Jésus-Christ est venu réaliser les promesses.

Tous les sujets que j’indique dans cette préface sont susceptibles des développements les plus étendus ; les restreindre dans un cadre trop resserré serait peut-être un défaut ; mais si la divine Providence daignait favoriser cette ébauche, quelques grands serviteurs de Dieu pourraient s’en emparer et appuyer sur ses connaissances expérimentales les principes que renferment ces essais.

Je ne fais point d’excuse au lecteur sur la distribution et l’ordre dans lesquels j’ai développé les vérités que renferme cet ouvrage.

On a été obligé de donner à ces essais la seule forme dont ils étaient susceptibles. J’avais réuni dans un recueil quelques sujets religieux dont le développement s’était offert à ma pensée. Ces sujets, étant isolés, devaient nécessairement être exposés en autant de discours et disposés dans un ordre convenable à la nature des matières. Comme les sujets qui y sont traités ont souvent une connexion fort étroite entr’eux, il était difficile, pour ne pas dire impossible, d’éviter quelquefois des répétitions ; mais ces répétitions, loin de nuire à l’ouvrage ou de devenir fatigantes, concourent plutôt à faire sentir leur importance, en reproduisant dans d’autres discours de nouveaux développements qui mettront dans un plus grand jour les principes qu’on aura voulu énoncer. Tout lecteur équitable et qui aime la vérité ne s’attache point trop scrupuleusement aux formes, il regarde à la substance de ce qu’on lui présente. Après tout, je ne laisse pas de conserver un secret espoir que s’il plaisait à Dieu de bénir ces discours, ils pourraient à l’aide de sa grâce détruire bien des préjugés, corriger bien des erreurs, et réveiller quelques personnes qui n’ont besoin que de tels développements pour s’occuper de la Religion qui a tant de charmes et d’attraits pour l’âme immortelle, et procure tant de consolations à ceux qui veulent nourrir leur cœur et occuper utilement leur esprit.

S’il prenait envie à quelqu’un de critiquer cet ouvrage, je promets d’avance que dans tous les cas je ne répondrai point ; arrivé à l’âge de quatre-vingts ans, je n’eus jamais le goût des contestations ; il me suffit de dire qu’en livrant à l’impression mes pensées, j’ai voulu rendre hommage à l’éternelle vérité devant qui je les expose, comme il me semble qu’elle les a montrées à mon esprit. C’est à peu près le seul ouvrage que j’aie écrit. Il est probable qu’il s’y trouvera, quant au style, bien des défauts, pour lesquels je demande grâce en faveur de l’intention, et j’ose l’espérer à cause des principes qui y sont contenus.

Quelquefois, en traçant les pensées que ce cadre renferme, et en recherchant dans les Saintes Écritures les preuves qui en attestent la vérité, il m’est venu sur différents passages des lumières que je me suis plu à recueillir. Et peut-être qu’à la suite de cet essai, je donnerai l’explication de plusieurs Psaumes du Roi et Prophète David, de divers endroits des Saints Évangiles, des Épîtres de St. Paul, de St. Jean, ainsi que de quelques autres sujets, qui tous sont propres à fixer l’attention de celui qui recherche la vérité.

Quelques vues sur la politique pourraient aussi trouver place dans ce recueil, à cause de leur analogie avec les principes dont il se compose. Peut-être encore me permettrai-je de les offrir à la méditation de ceux qui, exempts de préjugés, aiment à peser les doctrines qui depuis un siècle se sont répandues avec une fatale profusion dans le monde, et qui y ont produit tant et de si funestes bouleversements.

En terminant cette préface, qu’il me soit permis de faire encore quelques réflexions concernant la source où j’ai puisé les vérités répandues dans cet ouvrage. Cette source, c’est la parole de Dieu, ou les Saintes Écritures ; c’est dans ce livre divin, dans ce trésor inépuisable de lumière et d’amour que se trouvent renfermés, comme dans le principe d’où elle est émanée, tous les trésors de la sagesse et de la science ; c’est ce livre unique à nul autre pareil que j’ai étudié, médité, et dans lequel j’ai trouvé les principes lumineux, les vérités de théorie et de pratique que je présente à mes lecteurs.

Or il est universellement reconnu que la lecture de l’Écriture Sainte est l’occupation la plus utile pour tous ceux qui désirent sincèrement la vérité ; cette étude nourrit le cœur et orne l’esprit, parce que tous les mots qui la composent étant inspirés ou dictés par l’Esprit Saint, elle est vie et esprit ; elle est vie, puisqu’elle procède du Verbe, et le Verbe, ne pouvant que donner la vie, communique par l’Écriture la vie que son Père et lui ont seuls en eux-mêmes, c’est pourquoi elle nourrit le cœur et éclaire l’esprit de celui qui la reçoit ; elle est l’expression de cet amour qui procède du Père et du Fils, de cet amour qui détruit tout ce qui s’oppose à son feu et qui vivifie tout ce qui lui est analogue. Aussi l’Écriture est odeur de vie et de mort ; elle est, suivant la disposition de celui qui la reçoit, ou un nuage épais qui jette le voile sur ce qu’elle contient, ou une étincelle qui embrase le cœur et développe par un heureux incendie l’intelligence dont alors elle devient la lumière ; ainsi le cœur est nourri, et l’esprit, ou du moins une de ses facultés, est éclairé par l’Écriture ; donc l’Écriture est esprit et vie. Elle contient tout sans exception ; mais le pain de la parole n’est pas rompu pour tous également. Qui nous rompra le pain de la parole ? Ce n’est pas l’homme animal qui trouvera le mot de l’énigme, ou qui pourra sonder les choses profondes de Dieu.

Les temps s’avancent où les différents sens de l’Écriture se montreront simples, clairs et purs, portant la conviction et l’évidence morale. Mais si la lumière doit consommer la foi des uns et des autres, et l’absorber en charité, la transformer en vue éternelle et divine, elle manifestera la lumière de la vérité du jugement. C’est à la lueur de cette vérité que s’opérera la justice finale, que les prestiges seront dissipés, et qu’il sera donné à chacun ce qu’il aura voulu. Qu’il est redoutable ce jour où il est dit : Je scruterai Jérusalem avec des lampes, et puisque l’étude constante de l’Écriture nous apprend que la miséricorde prévaut sur la condamnation, fondons notre espérance sur l’efficace de cette miséricorde ; elle nous enracinera dans la foi, et comment n’aimerions-nous pas la parole dont nous découvririons toute la fécondité, et qui alors nous nourrirait et nous renouvellerait. Comme l’aigle, nous sucerions la moelle du cèdre, nous ne craindrions plus des explications hasardées, et la grâce qui nous aurait dévoilé la certitude des Écritures nous apprendrait à devenir des gardiens vivants et des témoins fidèles de ses oracles, tout à la fois voilés à l’esprit d’incrédulité et révélés à l’esprit de foi.

C’est pour vous surtout, jeunes Lévites élevés à l’ombre du sanctuaire, que l’Écriture est le champ vaste qui vous est offert pour y recueillir les remèdes qui guériraient toutes nos infirmités morales ; car l’Écriture est la panacée universelle, et comme elle comprend tous les temps, elle raconte ce qui a été, comme ce qui sera, et pour ceux dont l’œil de l’intelligence est exercé et ouvert, elle montre depuis l’Archange jusqu’à la fourmi et depuis le cèdre jusqu’à l’hysope les divers échelons, la chaîne non interrompue des merveilles divines. Elle a été la science des Moïse et des David, des Salomon et des Esdras. Jeunes Timothées, étudiez les Écritures.

La vraie théologie est celle du cœur. Il est à craindre que quelquefois celle de l’École ne dégénère en disputes et que ces disputes n’amènent enfin à dire : moi je suis d’Appolos, moi de Céphas 3. Mais vous verrez que St. Paul blâme ces dénominations. Que les divisions cessent ; soyons à Jésus Christ et à son esprit saint révélé dans les Écritures. Chaque jour vous fournira une nouvelle démonstration de la nécessité de s’en nourrir, chaque jour vous la lirez, vous vous en occuperez, et chaque jour vous y découvrirez de nouvelles merveilles.

Mais afin que cette lecture obtienne un si heureux résultat, vous y associerez le saint exercice de la prière, pour vous disposer à recevoir le rayon divin. La prière écarte la dissipation, chasse les pensées vaines, nous approche de Dieu qui, par son action, éclaire notre esprit et sanctifie notre volonté.

Tous les saints de l’ancienne et de la nouvelle loi ont obtenu, par l’oraison du cœur, le don d’intelligence, de sagesse, et toutes les sublimes connaissances que nous admirons dans leurs immortels écrits.

Et pour rendre efficace cet exercice, vous y joindrez la pratique fidèle de toutes les vertus ; vous fuirez toutes les occasions d’offenser Dieu. L’habitude de vivre en sa présence vous deviendra familière ; vous aurez en horreur la convoitise des yeux, la convoitise de la chair, et l’orgueil de la vie. Par sa conduite innocente et sainte, Jésus-Christ, votre unique modèle, deviendra votre voie ; sa céleste doctrine, votre vérité, et son esprit d’amour, votre seule vie. Alors vous ne craindrez aucun ennemi ; munis de toutes les armes de Dieu, vous oserez défier leur audace. Le respect humain ne vous effrayera plus ; prêts à témoigner contre l’erreur et le mensonge, votre règle unique sera ce livre sacré, dont toutes les paroles deviendront pour vous des lois inviolables.

 

 

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PENSÉES

 

RELIGIEUSES ET PHILOSOPHIQUES.

 

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PREMIER DISCOURS,

servant d’Introduction.

 

 

 

In principio, Deus creavit caelum et terram.

 

La traduction ordinaire de ce passage est :

 

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre.

Genèse, I, v. 1.

 

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QUE  de dissertations n’a-t-on pas faites sur ce passage ; plusieurs l’ont trouvé mal traduit. Tâchons, avec la grâce de Dieu, de jeter quelque jour sur ce sujet important, d’où résulterait peut-être plus de facilité pour entrer dans le vaste champ de la vérité que nous offre cette parole : In principio, Deus creavit caelum et terram. – In principio, Deus creavit, n’est pas initio Deus creavit. Dans cette dernière locution, on traduirait très juste en disant : Au commencement, Dieu créa, etc. ; mais il y a : In principio, Deus creavit. Faut-il donc traduire : Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre ? Mais il ne se présente pas facilement à l’esprit, et l’on ne conçoit pas comment, dans un principe, il se fait une création (je ne parle ici que suivant ce qu’indique la lumière de la raison humaine, toujours en opposition à la lumière de la foi). Revenons ; nous disons que l’on ne conçoit pas que, dans un principe, il se fasse une création. Le principe peut bien faire une création : nous adorons le principe et sa puissance, et nous avouons et confessons cette vérité : Dieu a créé le ciel et la terre ; Dieu est le principe qui les a créés. Mais suivons littéralement l’Écriture, et voyons dans le principe même les créations.

Dieu restant indépendant de toutes ses œuvres, et étant également Dieu sans elles, les écoule dans son verbe, qui les fait : or comme le Verbe est Dieu, et Deus erat verbum ; que par le Verbe ou la Parole tout a été fait, les invisibles comme les visibles, et que sans elle rien n’a été fait, on doit dans ce sens traduire littéralement : in principio, Deus creavit : Dans le principe, Dieu créa. L’essence divine s’écoule éternellement par le Père, et par elle il engendre éternellement sa Parole ; la Parole prononcée manifeste le juste vouloir du Père de cette éternelle opération, du Père qui s’écoule tout entier dans le Verbe, et du Verbe qui rentre tout entier dans son Père. De ce flux et reflux éternel procède l’esprit d’amour, qui termine au-dedans et prépare au-dehors toute opération divine ; et, lorsque tout est préparé au-dehors, le Verbe ou la Parole, la splendeur du Père, vient montrer la vie, modifiée en création, jusqu’à ce qu’il la fasse rentrer en lui aussi pure qu’il la communique et qu’il lui plaît de l’étendre ; et, avec lui et par lui, elle rentre dans le Père pour lui rendre éternellement gloire de la sagesse de sa parole exécutée, tout rentrant ainsi dans l’unité de l’essence qui s’écoule par le Père et se distribue par le Fils, qui en prépare les moyens par l’esprit d’amour, qui procède nécessairement du Père et du Fils.

Les abîmes divins décèlent les torrents de richesses de l’unique essence, comme les merveilles des créations ou réparations décèlent l’amour, le vouloir et le pouvoir divin : « de sorte que les choses qui se voient, dit St. Paul, n’ont pas été faites de choses qui apparussent ». Ainsi, cette terre et ces cieux nous annoncent que Dieu a créé ces choses, et que ces créations ont précédé ce qui a été l’objet du travail des six jours ; et l’Écriture nous autorise à le croire, lorsqu’elle dit : « Où étais-tu quand je fondais la terre ? Qui est-ce qui en a réglé les mesures ? Qui est-ce qui a appliqué le niveau sur elle ? Dis-le, si tu as de l’intelligence.... Comment savons-nous que les siècles ont été rangés par la parole de Dieu ; que les cieux ont été faits par cette parole ; et toute leur armée par le souffle de sa bouche ? » C’est une chose non apparente, une vertu qui s’écoule de Dieu, si nous ne la repoussons pas. C’est la lumière qui est cachée dans la foi ; lumière plus certaine que celle de la science même spirituelle ; et, à plus juste titre, plus certaine que la lumière bornée de la simple raison, qui s’éteint avec les objets qui l’allument, et le corps qui l’éclaire. Ainsi Dieu est simple et un ; et tout ce qui se voit n’est pas fait de choses qui apparaissent.

Maintenant donc, dans tout ce qui est destiné à avoir mouvement et être, Dieu y crée le ciel et la terre, c’est-à-dire ce qui est caché, caelum ; ce qui est apparent, terram ; ou, plus clairement encore, ce qui est intérieur et ce qui est extérieur. C’est selon la destination de cette chose et qu’est réglée sa mesure qu’est posé le niveau sur elle : « Si tu as de l’intelligence, tu le sais » ; c’est-à-dire, si tu vois par la lumière de celui qui a fait ces choses, tu peux les pénétrer et les discerner ; mais si tu n’as pas cette lumière, les sais-tu, dis ? Réponds, les sais-tu ?

Ô Dieu ! Ô Dieu ! On a bien raison de dire que la crainte est le commencement de la sagesse ; mais qui n’est en effet saisi de crainte quand vous laissez apercevoir, à l’éclat d’un éclair, un rayon de votre tout divin, et l’abîme de notre néant ténébreux continuellement révolté.

Revenons à notre sujet, et disons que le In principio de Moïse et le In principio de St. Jean, ne peuvent se traduire de même, et présentent un sens différent.

Le premier, Moïse, n’a à révéler que ce qui est créé dans ce qui commence d’exister, ou dans ce qui est destiné à l’existence ; ainsi, et d’abord Dieu ou la Parole, sans qui rien de ce qui est fait n’a été fait, opérant la création de ce qui doit avoir été ; et cette création, composée d’une chose scellée ou cachée, caelum, ou une chose intérieure, dont une chose extérieure, la forme, est la preuve et la conséquence.

Ainsi Dieu fait au-dehors la première opération divine, lorsqu’il veut que des mondes comme des créatures commencent ou recommencent à marcher, vivre, exister dans l’ordre ; quand il crée ou qu’il répare l’invisible et le visible.

Voilà le : In principio de Moïse, qu’on peut traduire : commençant à se mouvoir par ce qui est en-dedans ; c’est-à-dire l’apparent ou la terre, par l’invisible qu’elle recouvre ; et ce composé lui-même, c’est-à-dire le ciel et la terre, par le in créateur ou conservateur, qui est toujours présent à ses œuvres, jusqu’à ce qu’il fasse rentrer in en lui, l’invisible et le visible, tels qu’il les a créés, dans la pureté et l’innocence dans laquelle il les a créés ; car les cieux et la terre se rouleront comme un manteau ; et le in sera alors les nouveaux cieux et la nouvelle terre de celui qui aura marché par ce in, comme lui, et par conséquent pour lui.

Il me semble que ceci est une grande clef pour aider à l’intelligence de beaucoup de passages de l’Écriture, soit qu’ils indiquent les créations, soit qu’ils aient trait aux choses invisibles, aux hiérarchies différentes, les affinités qu’elles ont ou leur désaccord, enfin l’ordre ou le désordre.

Quant au In principio de St. Jean, c’est un autre sens ; cet aigle est élevé par J. C. au siège de la Parole ; il la voit dans le principe in principio erat ; il la voit agissante auprès du principe, et verbum erat apud Deum, et toujours il la voit Dieu, et Deus erat verbum.

Restons confondus et anéantis, en pensant que l’homme peut être réparé au point d’arriver par expérience et par les opérations divines à goûter, voir et jouir par J. C. des ineffables richesses, bonté, beauté et miséricorde d’un Dieu aussi puissant pour créer que pour réparer. Revenons aux jours ou périodes à parcourir, pour que l’homme, réparé par leur moyen, puisse atteindre aux promesses de la fin.

Mais, que dis-je, je renvoie aux différents Discours qui suivront sur ce qui a précédé le chaos, sur le chaos, sur les jours qui ont ordonné le chaos en magnificence, sur la création de l’homme et sa chute.

Peut-être s’y trouvera-t-il quelques lacunes ; mais on ne commande pas à la pensée : on se contente de la suivre avec autant de fidélité qu’il est possible.

Insistons encore sur le In principio de Moïse, que j’ai osé traduire : Commençant à agir par ce qui est en-dedans. Incipiens pr... in ; il me semble qu’il en dérive des conséquences qui peuvent être d’une grande instruction.

Ce qui est en-dedans, voilà le in, ou la règle que doit suivre ce qui est apparent et ce qui ne l’est pas, ce qui est visible et ce qui est invisible, ce qui est extérieur et ce qui est intérieur.

Quelle est cette règle ? L’amour pur, qui, procédant de l’écoulement ou flux éternel de l’essence divine par le père, qui est la première manifestation de l’unité, et du recoulement éternel de ce flux par le Fils, qui est la seconde manifestation divine, montre la troisième manifestation divine, qui est l’esprit d’amour, qui termine au-dedans et prépare au-dehors, et fait concevoir tout ce qui peut participer à la béatitude divine et en jouir.

Le Père connaît tout ce qui est, en s’écoulant tout entier dans son Verbe ; et par cet écoulement, il se voit dans son Fils, et il ne peut qu’aimer infiniment ce Fils, l’éternel sujet de ses complaisances.

Le Fils, en se recoulant tout entier et éternellement dans le Père, connaît le Père, tout ce qui est, et, lui rendant tout, comme il a reçu tout, il procède de cette opération un amour tellement infini et unissant qu’il n’y a qu’unité indivisible d’une seule essence, qui se manifeste par une triple opération éternelle qui, se distinguant, montre trois personnes en un seul Dieu.

Or, comme il n’y a qu’un lien qui termine la divinité, qui est l’amour ou l’esprit saint, il n’y a qu’une règle qui y introduit, qui est ce même amour, qui convertit les créations en essence d’amour, pour qu’elles puissent rentrer par le Verbe ou la Parole, et avec le Verbe, puisqu’il y rentre éternellement dans le Père, qui les a écoulés.

Aussi St. Paul dit : « Quand vous auriez la foi, la science ; quand vous feriez des miracles, vous n’êtes rien, vous n’avez rien si vous n’avez pas l’amour. »

Or, l’amour peut seul et sait seul allumer son feu dans les créations et les créatures, et préparer et détruire par son feu divin les obstacles de nature ou de spiritualité qui s’opposent, résistent ou répugnent à son action ; il est donc la seule règle à laquelle les êtres créés puissent être soumis, pour rentrer par le Fils dans la demeure qui leur a été assignée dans le Père, suivant la mesure de leur destination.

Soumettons-nous donc à l’amour ; qu’il nous blesse, qu’il exerce ses jalousies, qu’il nous brûle de son feu divin, puisque nos cendres se transmuent par lui et deviennent essence ductile, susceptible d’être pénétrée du divin éternel, et d’y participer dans nos mesures.

Ainsi donc, l’amour prépara le néant pour recevoir la vie : la Parole la prononça, et des êtres eurent le mouvement, sous la direction de l’amour, dans des lieux différents, suivant leurs destinations différentes.

Quelques légions se révoltèrent, et repoussèrent cette direction ; mais ils ne firent plus que creuser l’abîme où enfin ils se précipitèrent. La lumière contristée s’était retirée : les ténèbres couvraient cet abîme effroyable ; mais l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux de grâce, et ce qui était vide et sans forme pouvait encore conserver l’espérance de reparaître dans un ordre admirable ; il en préparait les moyens par sa chaleur vivifiante, il échauffa ce qui était pêle-mêle dans le chaos, couvert de ténèbres ; par cette préparation, le chaos est rendu susceptible d’entendre la Parole toute-puissante du Verbe, et les jours fameux, les grandes périodes, se manifestent.

Il est admirable que la lumière divine ait découvert à une grande âme, qui vivait dans le dernier siècle, que les jours de la création matérielle étaient la figure de la régénération ou recréation de l’âme abîmée dans le néant du péché ; car il faut le confesser avec douleur, l’homme, prévu par la sagesse divine, et destiné à occuper une si belle place dans ce grand œuvre des six jours, s’il ne s’écartait pas de cette règle unique qui fait participer à la béatitude divine, cet homme enfreint après sa création le commandement qui était son épreuve, et encourt la peine de mort, qui était l’expression de ce dont le chaos était la figure.

Il est consolant de pouvoir expliquer par des exemples, comme l’a fait l’auteur dont nous parlons, l’infinie bonté de Dieu, et ses voies incompréhensibles pour tirer l’homme par les mérites de Jésus-Christ, verbe incarné, du chaos effroyable où il s’est plongé, et de même que le Verbe, par la puissance de sa Parole, a tiré du néant des êtres à qui il a donné la vie, qu’il a fait sortir des débris du chaos des œuvres ordonnées et magnifiquement réparées, de même le Dieu-homme, par l’efficacité de sa parole, ramène l’homme déchu par le péché à la fin glorieuse pour laquelle il a été créé par l’amour éternel ; et de même que les conceptions d’amour ont précédé les temps, de même, avant la possibilité des chutes, l’amour et la miséricorde avaient prévu les réparations ; et déjà était en Dieu, près de Dieu et pour Dieu, avant la fondation des siècles, l’Agneau immolé, la victime Dieu, en sorte que lorsque les temps sont arrivés de réparer la désobéissance par la soumission, on a entendu cette voix de l’Agneau qui disait : « Il est écrit à la tête du livre que je ferai, ô Dieu, votre volonté » ; et le Dieu tout amour, pour la gloire de Dieu offensé, et tout pitié pour l’homme coupable, a rendu à l’unité de Dieu toute justice ; la soumission du Dieu-homme a prévalu sur la désobéissance de l’homme créé, et a forcé les torrents de miséricorde d’effacer la cédule de condamnation.

Hélas ! si on trouve, dans la suite de ces discours, quelques pensées sur la noble origine de l’homme, on en trouvera malheureusement aussi sur sa chute et sa dégradation.

Si, par vôtre grâce, ô mon Dieu, nous nous occupons de ces pensées, faites qu’elles échauffent nos cœurs, qu’elles opèrent nos conversions, et qu’ainsi elles retournent à vous après avoir rempli le but de votre miséricorde.

Voici encore quelques pensées sur ce in principio de Moïse.

Si ce n’est pas le in, qui est en dedans, qui dirige, si c’est ce qui est extérieur qui devient le motif déterminant de l’action, alors l’ordre est bouleversé et interverti, et le chaos commence : un entre-deux s’est formé qui est obstacle à la règle qui est en dedans : c’est là le péché, et par conséquent la cause ou l’aiguillon de la mort. Ainsi, si le péché s’est insinué dans l’esprit et le cœur de l’homme, il a subverti toute sa nature ; or il s’y est insinué si le cœur, ou la partie sensible attachée par les objets extérieurs, a engagé l’esprit, qui est la partie intelligente, à les y considérer : alors l’esprit, fasciné par les séductions du cœur, ne peut plus être un gardien vigilant pour préserver le cœur des allumements extérieurs dont il avait ordre, par la régie du dedans, de se défendre.

Alors s’est réalisé ce terrible adage : « Si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse. » C’est ce qui est arrivé à l’homme créé, comme il est arrivé au premier prévaricateur. Le cœur, qui devait être éclairé par l’esprit, et rester simplement passif de la vraie lumière, pour agir d’après sa direction, a aveuglé l’esprit en l’écartant de la règle gravée dans son âme vivante, règle qui ne se grave pas sur la pierre, mais dans le cœur ; dès lors cette âme a cessé d’être régie par la vraie lumière ; elle s’est fait une autre règle : l’amour propre s’est substitué à l’amour pur ; la propre volonté à la volonté divine ; le propre intérêt à la charité ; et au lieu de laisser élever son âme vivante par la direction de l’esprit, jusqu’à la vivification divine, qui était sa fin, il a fait entrer cette âme dans les ténèbres du chaos et les serres de la mort.

Ainsi toute la nature de l’homme est altérée ; l’image divine a été biffée ; le péché et ses suites ont taché l’esprit et le cœur, et dès lors le corps, cette enveloppe vivante des choses intérieures, tirée du néant, c’est-à-dire formée de poussière, doit retourner en poussière, puisqu’elle a été revêtue d’un habit de peau, signe de sa dégradation ; ainsi le corps animal et mortel, dont l’âme est maintenant recouverte, serait la démonstration du sort réservé à l’âme ; mais J. C. a émis cette parole : « Si vous ne renaissez, vous n’aurez point de part avec moi. » Si vous ne renaissez ! Ô âme malheureuse, engagée dans les filets de la mort, vous avez, comme il est dit dans l’Apocalypse, le bruit de vivre, mais vous êtes morte ; cependant vous pouvez renaître, car il vous est dit : Si vous ne renaissez ; il est donc pour nous une espérance de vie, puisque le conseil de renaître nous est donné.

En effet, après notre condamnation, l’Esprit saint se mouvait sur les eaux de grâce qui couvraient les ténèbres qui étaient sur l’abîme où nous étions tombés ; il regardait en pitié notre terre devenue vide et sans forme ; il renouvela ce qu’il avait fait du temps du chaos ; il poussa des gémissements inénarrables ; il appela à grands cris la miséricorde ; elle l’entendit, car il obtint la promesse du rétablissement ; l’agneau se sacrifiait dès lors pour payer à la justice le juste tribu dû à la légitimité de son exigence ; alors le temps fut venu de prononcer que la semence de la femme, le verbe incarné, briserait la tête du serpent ; mais la même parole prédit ce qu’il doit lui en coûter : il annonce que l’ennemi lui brisera le talon, c’est-à-dire qu’il laissera à l’ennemi le pouvoir de déchirer l’enveloppe dont il se revêtira. Ainsi donc, pour montrer le vrai modèle, il se laissera dépouiller de cette enveloppe pour l’offrir à la justice en offrande expiatoire, qui, à son tour, révélera Dieu, montrera l’homme ressuscité et sauvé, servant de trophée à la gloire divine ! Ô mort ! où sera ton aiguillon ! Ô serpent terrible, où sera ta victoire ! mystère d’amour et de douleur qui, en vous révélant, nous manifesterez l’exercice éternel de deux des attributs divins : la justice et la miséricorde.

Nous ne pourrons pas revenir trop souvent, dans la suite de ces écrits, sur ces règles fondamentales de nos espérances pour démontrer que l’esprit d’amour seul avait la puissance de concevoir qu’après la juste condamnation de l’homme il pourrait obtenir miséricorde par ses supplications, et faire espérer à l’homme, quoique plongé dans la mort, le bonheur de la résurrection ; aussi il obtint la parole de la promesse, et cette promesse et cette parole divine devint la pierre angulaire ; c’est le premier anneau auquel il faut se laisser unir pour être relié ; c’est sur cette base qu’est fondée la religion, devenue nécessité pour renaître, depuis que le péché, déliant l’homme d’avec Dieu, l’avait fait enfermer dans les prisons de la mort.

Ainsi, dès qu’il y a eu promesse, il y a eu religion, c’est-à-dire possibilité d’être relié à Dieu ; mais pour que la reliure s’effectue, il faut que ce qui est subverti se convertisse ; la conversion est le consentement que l’homme peut donner à ce qu’il lui soit appliqué les remèdes divins nécessaires pour que l’ordre se rétablisse.

Ce consentement réel, droit, sincère, est véritablement la seule part ou mérite que l’homme puisse avoir à son salut ; car nous l’avons dit, l’homme n’a que le bruit de vivre, mais il est mort ; son enveloppe est animale et mortelle ; son cœur est corrompu ; c’est en punition qu’il est caché sous cette enveloppe, et cette punition est une miséricorde ; car si son cœur avait une enveloppe transparente, chacun aurait droit de le fuir ; et comment s’exécuterait ce commandement gravé dans le cœur : Aimez-vous les uns les autres ; pardonnez-vous vos offenses ; puisqu’on verrait l’ingratitude biffant le bienfait ; le mensonge dévorant la vérité ; l’avarice empêchant, retenant, le juste écoulement et la circulation des biens que la Providence veut répandre selon les mesures qu’elle inspire. Bénissons ce corps mortel qui cache notre cœur corrompu, qui a rendu l’esprit son esclave. Par cet esclavage, l’esprit s’est privé de la vraie lumière ; la raison est le seul reflet de lumière qui le dirige ; c’est la lumière qui réfléchit sur les objets extérieurs qui donne lieu à l’action de la raison ; elle n’a de durée que celle de ces objets ; et la lumière réfléchie qu’ils procurent à la raison est d’autant plus fautive qu’elle dépend de leur proximité, de leur éloignement du point de vue d’où on les considère, et de mille circonstances enfin, que la trompeuse imagination élabore et compose à son gré. Ainsi l’homme, dans sa position naturelle, ne peut se convertir : il faut que la grâce le prévienne.

Mais qu’est-ce que la grâce ? C’est la vapeur divine, c’est le gaz divin, si l’on ose employer cette expression. L’esprit d’amour la sollicite sans cesse et l’attire ; cette vapeur divine, le Père l’écoule sans cesse, le Verbe la parle sans cesse, immédiatement ou médiatement par la nature, par les écrits inspirés, par les moyens vivants qu’il a appropriés pour être ses organes ; et comme la Parole ne retourne pas à lui sans effet, elle perd ou elle sauve ; elle absout ou elle punit, et comme elle est éternelle, ce qu’elle prononce est absolu ; ou elle redonne la vie à l’homme, ou elle le laisse dans la condamnation qu’il a encourue par la chute ; et cette vapeur, suivant la parole prononcée, est ou le feu pur éternel de la justice du Père qui brûle éternellement ce qui est opposé à cette justice, qui est sa volonté suprême ; ou le feu mitigé par l’eau fécondante de l’amour. Or cette eau fécondante, le Verbe ou la Parole, se répand d’abord sur ce qui est appelé à salut, et dès lors à conversion. Mais cette même Parole n’est pas seulement onctueuse, mais elle pénètre ; elle est incisive, elle divise jusqu’aux jointures et aux moelles ; elle scrute Jérusalem avec des lanternes ; elle soulève tous les plis et replis du cœur ; elle s’insinue là où la vérité et le mensonge s’étaient établis ; elle opère alors une douleur pleine de miséricorde.

Nous reviendrons sur cet objet si nous parlons de la contrition, qu’on peut appeler le purgatoire de l’âme.

Pour que l’homme fût l’image divine, la Parole avait fait l’homme pur et innocent. Il faut que l’obéissance à cette parole, nécessairement crucifiante, obtienne cette primitive innocence ; puis le nom de Dieu s’étendra, s’écoulera dans cette nouvelle créature, il y sera sanctifié ; il s’y enracinera ; et devenant ainsi l’expression de la réalité, rétabli dans l’ordre de sa destination, il sera participant, sans pouvoir la perdre, de la vie du Fils, subsistant comme celle du Fils dans le pur feu du Père, puisqu’ayant reçu, gardé et accompli la Parole du Fils unique, il aura, par la valeur de ses mérites, rendu au Père toute justice.

Il est donc certain que le Verbe, le Fils unique, est le principe et la fin de toute rédemption ; tout ce qui n’est pas de lui ne relie pas ; il dirige par son esprit, qui procède du Père et de lui, de ses promesses, dès le lait de grâce de la conversion, jusqu’au pain des forts. Alors, comme il s’est donné en promesse, en figure, en réalité, en pain et en breuvage, pour faire de ces forts mêmes un pain et un breuvage qu’il puisse consommer, il entre en eux pour les faire rentrer en lui, pour être à jamais les trophées de sa puissance, de son amour, de sa miséricorde ; ayant arraché toute usurpation, la mort n’ayant plus de quoi se repaître, toute la créature peut rentrer dans le Fils, et par lui et avec lui dans le Père, où il recoule éternellement, comme il est éternellement engendré, afin que tout ce qui est sorti du Père rentre en Dieu, pour que Dieu soit tout en tous.

Mais pour parvenir à cette vie, il faut que la conversion s’opère ; pour qu’elle s’opère, il faut que le premier jour de la création se lève, et par conséquent que la lumière soit faite et que le Verbe la fasse ; car c’est lui qui a tout fait, et sans lui rien n’a été fait ; il est incontestablement le principe ; mais que de jours encore avant que cette terre sans forme et vide redevienne l’image divine ! Cependant l’homme s’est tourné du côté de la lumière qui a été faite ; il est entré dans le sentier où lui a apparu cette lumière. Cette lumière est J. C. promis ; il opère lorsque sa doctrine se déroule à l’aide de cette lumière ; et si l’homme persiste, la moralité de cette doctrine qu’il goûte lui fait suivre la voix de J. C., qui parle par cette doctrine, et bientôt il suit J. C. comme voie ; et cette fidélité, que la grâce abreuve et arrose, amène le chrétien aux portes d’une plus grande lumière : c’est celle de l’expérience.

Ce n’est plus seulement imitation de J. C. à l’aide de sa doctrine pratiquée ; c’est la conformité des états de J. C., à l’aide de ses divines institutions ; la spiritualité de ces institutions dégage peu à peu le cœur des entraves de la corporalité ; l’esprit commence à soulever ses chaînes ; il obéit à un attrait nouveau ; une union plus intime le serre à J. C. ; il se nourrit de lui ; il s’en abreuve ; il ne le quitte plus dans les différents états qu’il a voulu passer, soit d’abaissement, soit de souffrance, soit de tentation, soit de mépris, soit de mort, soit d’enfance, que J. C, dis-je, a passés, pour les éterniser et diviniser. L’homme apprend donc par expérience ce que J. C. a souffert pour lui par amour ; et par amour de reconnaissance il cède à la nécessité de la croix qui l’épure, à la Parole de vérité qui le sépare d’avec tout ce qui était en lui illusion et mensonge.

Mais si les temps d’épreuve sont douloureux, la paix que Dieu donne, bien différente de celle du monde, fait tourner les yeux de l’esprit de la montagne du Calvaire vers celle du Thabor. C’est du ciel que me viendra le secours, dit-il ; et de la croix où il est attaché par et avec J. C., il crie jusqu’à ce que cette parole se prononce : Tout est consommé, la mort n’a plus de pâture ; et J. C. peut alors communiquer à celui qu’il a rendu conforme à lui la vie qu’il a en lui-même, la vie que lui seul a ainsi que son père. St. Paul avait passé ces épreuves et ces purifications quand il disait : « Ce n’est pas moi qui vis, c’est J. C. qui vit en moi. Alors la religion est parvenue à sa fin ; elle est intérieure, puisque celui qui est éternellement vivant est dans un temple vivant, comme il est vivant dans son église vivante, et comme il est vivant dans le pain et le vin où il s’est caché pour en faire un tabernacle d’où il se communique pour transmuer l’homme. Et comment celui qui aime à être avec les enfants des hommes ne ferait-il pas ce qu’il a promis, savoir que la semence de la femme écraserait la tête du serpent ? Il est vrai qu’il en coûte à cette semence la robe de propriété, mais la merveille est opérée et la religion triomphe ; elle est ornée de tout ce qui la caractérise ; elle est chrétienne, puis spirituelle, puis intérieure.

Il n’y a que Dieu qui puisse établir la religion qui porte un tel caractère, et voilà la religion une, universelle et apostolique.

La religion simplement morale ne transmue pas : les pharisiens la suivent ; ceux qui, désirant plus, tendent à la spiritualité par leurs efforts, peuvent devenir fanatiques et enfanter bien des erreurs. Ne perdons pas de vue cet adage : « À moins que le Seigneur ne bâtisse la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui l’élèvent. » Et même si le Seigneur ne garde la maison, c’est en vain que l’on veille à sa conservation : l’ennemi rôde sans cesse, et il est toujours quelque endroit faible par où il peut s’introduire.

Ainsi disons sans cesse qu’à Dieu seul appartient toute gloire et tout honneur, que tout est de lui et pour lui, et que tout doit refluer en lui par J. C. notre Seigneur, Verbe incarné qui communique la vie à tous les membres de son église universelle. Amen.

 

 

 

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DISCOURS II.

 

 

PENSÉES SUR LA CRÉATION.

 

 

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IL  n’y a que Dieu, et Dieu est si infini que lui seul peut se connaître et s’aimer tout ce qu’il mérite.

La sagesse incréée a seule le secret de révéler Dieu.

L’esprit créatural ne peut connaître Dieu, cet esprit créatural est borné.

Le langage n’a point d’expression possible pour dire quelque chose de Dieu ; le langage est fini, et quand il ose s’étendre jusqu’à parler de Dieu, il ne peut que dire : il est infini.

Dieu est lui seul ; il est indépendant ; il se montre à lui-même, pour la gloire de lui-même, tout ce qu’il est.

C’est son éternelle contemplation qui produit son éternel repos et son éternelle opération de connaissance et d’amour.

C’est l’UNEet éternelle essence divine qui, s’écoulant éternellement par le Père, engendre éternellement son Verbe, en écoulant toute l’essence divine dans son Verbe et pour son Verbe.

Ce flux de tout le Père dans le Verbe produit et pour le Père et pour le Verbe, dans l’instant simple, la connaissance infinie, innommable des attributs, vertus, puissance, perfections infinies et divines qui, rejaillissant instantanément par un reflux total du Verbe dans le Père, fait procéder de ce flux et reflux éternel et spontané un amour aussi égal, aussi éternel, aussi infini que ce flux et reflux, et qui lie tellement cette triple opération éternelle, faisant distinction des Personnes, qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Une seule essence s’écoulant, rentrant et aimant : admirable dilatation et concentration dont l’amour est le terme et la démonstration. L’essence divine a-t-elle d’autres modes de se manifester à elle-même que le ternaire incréé interne, abyssal ? Lui seul peut le révéler.

Ainsi ce ternaire interne est aussi incompréhensible que l’essence divine. L’esprit et le langage restent confondus et se taisent.

Mais comme l’amour est le témoignage éternel qui scelle la divinité, et que ce feu éternel et inextinguible tend à se dilater, il soupire pour que la gloire divine sorte de son éternité, qu’elle s’écoule sur le néant, qu’il l’anime et qu’il devienne le témoin extérieur de cette gloire et y participe en rejaillissant dans le feu d’amour qui lui donnerait l’existence. Il prépare les temps et les siècles, le Père les appelle, et le Verbe, en qui le Père a écoulé toutes ses idées pour rester éternellement indépendant de toutes ses œuvres, crée le ciel et la terre, que son esprit a préparé.

Ô Père de la Création, Verbe en Dieu, auprès de Dieu et Dieu, splendeur toujours incompréhensible, éternelle essence, muets en votre présence, nous vous adorons et nous adorons en vous, auprès de vous, le Dieu Fils unique, la caution de toutes les œuvres que vous créez, pour qu’il vous les ramène ; si quelques-unes venaient à perdre leur mot d’ordre, l’amour le fera descendre jusque dans ces œuvres pour le leur rendre ; il est sublime ce mot : quis ut Deus. Nous vous adorons, divine hypostase, en présence de laquelle vont s’écouler devant votre éternité les siècles, les mondes, les modèles, les hiérarchies, leur règle, leur mesure et leur poids.

In principio creavit Deus caelum et terram. Ainsi tout est pesé, tous les rapports sont établis. La lumière obéit au fiat efficace que la Parole pousse ; la lumière, qui est la vie des êtres, s’écoule dans les canaux préparés par la sagesse, ils deviennent animés et vivants, ils nagent dans la splendeur de la gloire, et des hiérarchies la parcourent.

Qu’il est beau, qu’il est rempli de magnificence, ce premier jour où, comme le dit David : « Celui qui a fait les cieux par son intelligence les a affermis par la parole de sa bouche. L’esprit de sa parole était toute leur vertu. » Et la foi, dit St. Paul, nous fait comprendre que les siècles ont été préparés pour que les choses visibles manifestassent les invisibles.

Laissons-nous transporter par la foi à ce premier jour d’écoulement au-dehors des merveilles divines. La lumière est faite ; c’est-à-dire elle est créée, elle n’est plus en Dieu, elle est créature vue de Dieu ; il la jugea bonne ; sa fonction est déterminée, elle est la borne des ténèbres ; sa destination est glorieuse, c’est de refluer à son centre pour conserver l’amour qui la rend brillante : elle reçoit le nom de jour : les ténèbres reçoivent le nom de nuit, mais du soir et du matin il est fait un seul jour ; la possibilité du mal se conçoit, car il est évident que si cette lumière crée au lieu de rejaillir à son centre pour y perpétuer son allumement, s’enivre de ce brillant et se l’approprie, elle enfante l’orgueil ; l’amour outragé se retire ; la fille de l’orgueil, la propriété, l’attire dans les ténèbres avec le criminel espoir de s’y créer un empire. À la vérité, un nouveau jour annonce d’autres merveilles, mais cette créature, hier si brillante, ne verra qu’avec désespoir ce nouveau jour qui la chasse et l’enveloppe dans les ténèbres où son feu âcre, dévorant et sombre, au lieu de créer, lui creuse un abîme de désolation.

Déjà les anges épouvantés réclament une division qui les préserve des vapeurs empoisonnées de cet abîme. Celui qui a prononcé l’ordre de leur stabilité, qui ne peut être enfreint ni dans les siècles des siècles, ni dans l’éternité... dit... et le firmamentum est fait, le ciel a son enceinte. Le firmamentum exécute son ordre, il divise les eaux, il sépare celles qui sont au-dessus du firmament de celles qui sont au-dessous du firmament.

Quelles sont ces eaux ? C’est ce fluide immense où nagent les êtres porteurs du nom de Dieu.

Dans le temps ordonné, ils sortent vivants de ces eaux en distinction de genres, d’espèces, pour rendre sensible leur destination, la remplir et se replonger dans l’éternité, dans cette mer immense, en créatures vivifiées, pour participer dans leur mesure à la gloire de leur fin, puisque, par rapport à leur fidélité à montrer en elles le nom que Dieu avait imprimé en elles sanctifié, elles ont été justifiées et vivifiées.

Le roi prophète nous fait connaître les louanges que les eaux supérieures et inférieures rendent à Dieu. Il était juste que l’esprit de David fût élevé à la connaissance des louanges que ces eaux devaient rendre ; et puisqu’il devait être l’écho retentissant de la promesse et le prophète de son accomplissement, il a été élevé au-dessus de ces eaux et les a traversées pour s’anéantir aux pieds de celui qui, dans sa force, fait la terre, qui, dans sa sagesse, prépare l’univers, qui, dans sa prudence, étend les cieux pour contempler les degrés de sa gloire ; et l’admiration lui arrache du cœur ce cri sublime : « Confiez-vous au Seigneur, parce que sa miséricorde est en lui », et ce Seigneur des Seigneurs rend plus expressive encore son exclamation : il lui révèle son Père ! Ici que peut-on dire... sinon avec David : « Confiez-vous au Dieu des Dieux, parce que sa miséricorde est en lui » ; il descend avec ce Dieu d’amour et parcourt les merveilles de cette miséricordieuse descendance dans les créations, il entend leurs louanges, et, ravi de leur concert, il dit encore : « Cieux des cieux, et toutes les eaux qui sont sous les cieux, ne cessez de louer le Seigneur, parce que sa miséricorde est déjà venue descendre jusqu’à vous. »

Il la voit en Adam, il la voit faisant alliance avec Noé, il la voit se confirmant en Abraham, il la voit descendante en Israël, et, par Juda, jusqu’à lui, il l’accompagne dans sa postérité, il l’annonce dans Marie, salue dans ses entrailles cette miséricorde et s’anéantit à la vue des douloureux moyens qu’elle emprunte pour se mettre en évidence.

Ô David, chantre de la gloire de Dieu, il a béni vos lèvres pour que vous nous la racontiez. La foi a rendu vos oreilles attentives, et vous avez entendu le langage du firmament qui révèle la grandeur des ouvrages de ses mains, vos yeux se sont ouverts au jour qui exalte le Verbe au jour qui le suit, et vous avez compris que la nuit indique la science à l’autre nuit.

Ô foi de David ! quel nom vous est réservé, puisque vous avez accompagné votre Seigneur et sa miséricorde dans ses descentes, puisque vous lui avez servi de canal pour pénétrer avec elle jusque dans la chair, vous remontez avec cette miséricorde jusque dans votre Seigneur ; nous vous verrons, sur un trône bien près du sien, nous raconter dans l’éternité les merveilles que vous avez chantées dans le temps.

Certainement le firmament scelle les cieux, mais si nous croyons au Dieu du ciel, l’espérance est le char qui nous y conduit, l’amour le pousse, les portes s’ouvrent, et nous apprenons la louange que le Dieu des Dieux reçoit des êtres fortunés qui le peuplent. Ils contemplent, et qu’est-ce qu’ils contemplent ? Sa justice, qui est la force de son vouloir ; ils l’exécutent par amour, et cet amour les lie à jamais à la gloire inépuisable des œuvres divines.

Mais n’anticipons pas ; les merveilles du troisième jour vont se dérouler, les eaux qui se sont écoulées sous le firmament attendent aussi un ordre, et cet ordre ne peut être que leur accord avec les eaux qui sont sur le firmament.

Que les eaux soient rassemblées dans un seul lieu,..... elles le sont..... et l’aride reçoit ordre de paraître.

Et comme la lumière a été nommée jour ; le firmament ciel ; l’aride est nommé terre et les eaux qui l’entourent sont appelées mers.

Dieu voit ce qu’il avait fait, et ce qu’il avait fait était bon.

À vous sont les cieux, à vous est la terre, vous avez fondé l’orbe de la terre et sa plénitude sur les eaux de vos grâces.

Vous ordonnez à la terre de germer, Herbam virentem, et faisant semence, et lignum pomiferum, faisant son fruit selon son espèce, et ayant chacun son fruit selon son espèce.

Dieu vit que cela était bon, et du jour et du matin est fait le troisième jour.

Rappelons-nous que Moïse, le narrateur, inspiré des origines, après avoir établi que, dans le principe, était le ciel et la terre.... ajoute : la terre était vide, les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux.

Qu’il est admirable cet esprit de Dieu, qu’elle est insondable cette Providence infinie qui veille sur toutes les œuvres qui sortent de la volonté de Dieu en démonstration de sa puissance.

Si le porteur de la lumière traverse les ténèbres pour creuser l’abîme, à l’instant le firmament est fait et divise les eaux inférieures des eaux supérieures, l’aride s’écoule avec ces eaux inférieures pour être le sceau de l’abîme, comme le firmament est fait pour être le voile des cieux et de ce qu’ils renferment.

L’aride se compacte de tous les germes qui s’étaient écoulés de cette terrible irruption ; ils avaient cédé à l’illusion de la lumière qui, se perdant, les entraînait ; mais la miséricorde les suit, les recueille et les renferme dans cet aride que les eaux recouvrent, et ils sont encore susceptibles d’une vie d’un degré inférieur, à la vérité, à la vie céleste, mais qui peut leur faciliter le retour à cette vie.

Avant d’aller plus loin, comme nous venons de dire que le porteur de la lumière a traversé les ténèbres pour creuser l’abîme, il faudrait peut-être considérer comment s’est formé le péché qui a occasionné le chaos.

Lorsque Dieu, pour sa gloire externe, cédant à son esprit d’amour, voulut laisser écouler, par son Verbe, ses multitudes d’idées et de perfections éternelles, selon leur ordre, leurs qualités, leurs nuances, le Verbe mit en œuvre le néant, car c’est sur ce qui ne lui résiste pas qu’il fonde ses magnificences.

Le Verbe donc laissa écouler sur le néant soumis ces idées toujours unes quant à leur principe, toujours variées par rapport à l’infinie variété des perfections divines : et la splendeur de votre lumière, ô Verbe divin, éclaira les mondes célestes, et les élohims, ces premières émanations, qui ont leurs racines en vous-même, les tinrent suspendus à votre volonté divine ; ainsi les mondes des esprits se trouvèrent appareillés pour y être peuplés, suivant leur région, d’êtres taillés dans le néant, et qui comparurent en créatures vivantes à votre parole, pour que librement, par l’amour qui leur valait l’existence, ces néants remplis de tous vos dons voulussent vous aimer de la totalité des facultés et perfections que vous écouliez en eux, c’est-à-dire de tout leur être, puisqu’ils le recevaient en entier de vous pour manifester extérieurement ce qui pouvait se connaître de vos perfections infinies et de votre amour infini.

Ces êtres ne pouvaient vous aimer autant que votre Verbe, puisque lui seul est l’infini de l’infini. Vous ne pouvez recouler tout entier qu’en lui, aussi lui seul peut vous montrer l’amour infini que vous engendrez éternellement en lui, qu’en recoulant éternellement aussi entièrement que vous vous engendrez en lui. D’ailleurs ces êtres, quoiqu’excellents au sortir de vos mains, n’avaient pas votre être divin et incommunicable, sinon à vous-même, quoiqu’ils dussent y participer dans la mesure et la borne que vous leur aviez assignée : vous seul êtes l’infini, et le néant fut leur berceau ; ainsi vous êtes, par rapport aux créatures, comme l’infini au néant. Mais comme vous aviez daigné imprimer une action au néant, il vous devait une réaction ou reflux proportionnel à l’action que vous imprimiez en lui.

Or, vous aviez fait ces êtres dans votre volonté sainte, librement par amour, pour qu’ils fussent des images vivantes, variées et non variables, de votre Verbe adorable qui recoule en vous tout entier pour manifester, non un amour infini que le Verbe seul peut produire avec vous, mais un amour pur et égal à la mesure de votre bienfait. Et ainsi ces êtres eussent été de véritables ressemblances de votre Verbe.

Mais puisque, sans cesser, ils devaient recouler dans votre Verbe pour y puiser la vie qui vient de vous et que vous leur communiquiez, et vous montrer par la continuité de cet acte l’accomplissement incessable de la loi d’amour que vous aviez gravée dans leur être, comment pouvaient-ils exécuter cette loi ? Ils le pouvaient parce qu’ils étaient issus librement par amour de la volonté divine, et, puisque ce qui constitue l’existence est la liberté, le vouloir et l’amour, ils avaient par conséquent la faculté et le moyen d’exécuter la loi ; la faculté, par la liberté, le moyen en employant la volonté à aimer, c’est-à-dire en soumettant, en raison de la liberté, la volonté à l’amour.

Selon cet ordre, Dieu eût toujours fait, sans résistance, et par amour, sa volonté dans les êtres ses créatures, comme il l’a faite en lui-même. Il aurait voulu en eux ; et par eux il aurait exécuté son vouloir, et ainsi le reflet de sa gloire interne se fût manifesté extérieurement par ses créatures ; car la gloire de Dieu est l’exécution de sa volonté, c’est cette volonté que les êtres étaient appelés à manifester extérieurement, et qu’ils n’auraient cessé de manifester en recoulant sans cesse en un reflux égal à l’écoulement qu’ils auraient sans cesse reçu de la plénitude divine.

Ainsi la cessation de recoulement a formé le premier arrêt à l’écoulement divin ; par conséquent, le premier éloignement entre Dieu et sa créature. Ce n’est pas en Dieu que nous devons aller chercher la cause de cette cessation : il est amour éternel, infini, et dès qu’il avait ouvert au-dehors des canaux d’écoulement à cet amour, c’est dans ces canaux eux-mêmes que nous avons à rechercher pourquoi ils ont cessé de recevoir de l’abondance divine leur vie de grâce, et par conséquent leur moyen de communication entre Dieu et eux.

Ne perdons pas de vue que c’était l’amour pur qui était ce moyen admirable de communication ; si, dans ces canaux ou ces êtres, l’amour cessait d’être pur, il ne pouvait plus refluer en Dieu ; il est si pur qu’il ne peut recevoir que la pureté qu’il communique et telle qu’il la communique ; si elle se ternit ou se fane, elle ne peut plus être admise ; ainsi s’il y a cessation de reflux, la cause est dans l’être ou le canal. Remarquons bien la cause, car le mal n’est pas un principe ; il n’a nulle vie en lui-même et par lui-même, puisqu’il n’a pas l’être. Il peut bien être étendu et propagé par un être, mais le mal n’est qu’effet ; ce n’est pas lui qui agit, il est mu, comme un fusil, qui ne tue que parce qu’on fait partir la détente. Or comment cette monstrueuse obstruction, et qui a encore des suites si funestes, s’est-elle trouvée formée dans des êtres sortis de Dieu ?

Isaïe et Ézéchiel, se faisant la même question, nous ont transmis, dans leurs écrits inspirés, la réponse de vérité à cette question importante ; elle doit nous servir de leçon.

Isaïe, voyant par l’esprit saint les immenses richesses de perfections, de grâces et de vie qui furent versées sur ces néants choisis de Dieu pour faire éclater d’autant plus ses merveilles, s’écrie : « Comment es-tu tombée, étoile du matin, fille de l’aube du jour, comment es-tu tombée ? »

Et Ézéchiel : « Tu as été le jardin de Dieu, ce que savaient faire tes tambours et tes flûtes a été tout prêt le jour que tu as été créé, tu as été un chérubin, oint pour servir de protecteur, tu as été établi dans la sainte montagne de Dieu, tu as marché entre les pierres éclatantes, enfin tu as été parfait en tes voies le jour que tu fus créé ; comment la perversité a-t-elle été trouvée dans tes voies ? C’est que ton cœur s’est élevé à cause de sa beauté. »

Ce n’est plus le néant soumis qui n’est que parce qu’on le fait être, qui n’est qu’une terre préparée par le jardinier pour l’orner de fleurs qui ne sont point à elle ; ce n’est plus cet ordre dont tous les moyens d’action se sont trouvés prêts sans qu’il y contribuât : les facultés étaient en proportion de leurs fonctions, tout était en harmonie et en accord. Les tambours et les flûtes. Le tambour pour recevoir le signal de l’action, les flûtes pour faire retentir les accords de la louange ; tout était prêt le jour que tu fus créé, sans que ton néant, sur qui était ces merveilleuses perfections, n’eût rien qu’à en user et à en rendre gloire. La propriété en était à Dieu, qui les avait étendues sur toi en te créant ; mais, un premier regard libre sur l’éclat de toutes ces choses en toi suspend déjà ton retour en Dieu, tout autant de temps qu’il dure ; un second regard plus long et plus criminel attire ta volonté et la détourne de l’amour de ces choses en Dieu ; tu recourbes ce rayon d’amour qui devait s’élever si directement à Dieu, tu le recourbes sur toi-même, tu t’aimes à cause de toutes les merveilles que tu découvres en toi : le nuage entre Dieu et toi est déjà formé, le canal est déjà obstrué, l’écoulement divin n’est plus aussi abondant, le rayon qui s’en échappe n’éclaire plus que par reflet. Un troisième regard, plus désastreux, détermine l’appropriation, et l’obscurité s’accroît, l’habitude se forme, les ténèbres augmentent, ce n’est plus la sagesse de Dieu qui te meut, c’est ta propre sagesse qui t’égare, tu n’entends presque plus cette voix qui te crie : Ton cœur se lève ; tu acquiers de la puissance, mais par ta propre sagesse ; tu assembles des trésors, mais par ta prudence ; tu multiplies ton activité, mais par la grandeur de ton commerce ; ainsi tu prends ta lumière dans ce qui n’est pas ta lumière véritable ; ainsi ses faux rayons t’éblouissent sans t’éclairer.

Hélas ! le mal est fait : il est déjà dans le cœur. Le remords est repoussé, il excite au contraire l’irritation ; le murmure, au lieu de la louange, s’en exhale, et bientôt le blasphème ; car déjà l’insensé ose se dire à lui-même : « Je placerai mon nom au-dessus des étoiles du Dieu fort, je serai assis en la montagne d’assignation aux côtés d’aquilon ; je monterai aux lieux hauts des nuées, et je serai semblable au Souverain. »

Mais peut-être les menaces terribles de ce Dieu fort, jaloux et juste arrêteront cet insensé dans sa course ; s’il a cessé d’être touché des bontés divines, il sera effrayé de ces redoutables paroles : « Je te détruirai d’entre les pierres éclatantes, ils te feront descendre en la fosse, ils tireront l’épée sur la beauté de ta sagesse, ils souilleront ton lustre, et je te balayerai d’un balai de destruction. »

Mais le feu de sa propre fureur, qui, en consommant son crime, doit le dévorer lui-même, est déjà allumé au milieu de lui ; aussi la rébellion éclate, l’étendard de la révolte se lève, il entraîne et forme sa milice, il l’amène et la range en bataille devant les cohortes fidèles, le signal est donné, le combat s’engage, mais le cri de guerre Qui est comme Dieu ? Quis ut Deus ? terrasse partout cet ennemi superbe. L’abîme qu’il a lui-même creusé se découvre, et ses légions y sont précipitées.

Nous venons de voir l’origine du mal, et comment cette plante parasite peut s’engendrer dans les êtres moraux, c’est-à-dire intelligents et libres. Nous avons vu aussi que telle est la nécessité de l’amour pur, de l’amour qui a Dieu seul pour fin, comme il l’a pour principe, qu’un regard indiscret le ternit, puisque ce regard appelle la complaisance sur lui-même, puis le propre amour, puis la propriété, puis le propre intérêt, puis l’allumement des passions, l’orgueil et ses suites funestes.

Nous avons dit aussi que le péché ne pouvait pas être un être, il est la négation de l’être ; il est une maladie qui s’est formée de la créature, la créature n’a pu lui donner la vie, puisqu’elle n’a pas la vie en elle-même, elle n’a pu communiquer ce qu’elle n’a pas ; mais la créature a une consistance, une individualité dont elle dispose librement ; si librement elle livre une partie de ce qui la constitue, conçoit et fomente dans sa pensée sans l’accord et le consentement de la lumière qui Lui est départie, elle est en opposition avec cette lumière, et le mal est déjà là ; elle a fourni au mal une consistance qui n’est pas la vie, mais une négation. La créature déchoit d’autant plus que le mal augmente, car de même que le polype rongeur s’attache au corps et s’en nourrit, de même le mal ou le péché attaque l’être spirituel et le ronge. Certainement le péché n’a pas d’être, mais la continuité d’opposition de la créature augmente l’étendue de la négation du péché ; et plus la négation augmente, plus elle s’y plonge, plus le mal s’accroît. Il s’accroît de ce que perd l’être moral sans toutefois avoir la vie, mais à mesure qu’il altère la vie et l’absorbe, la lumière contristée fuit et abandonne cette créature.

Elle reste alors livrée au péché, elle est devenue son esclave, il la fait agir suivant l’impression qu’il excite, car cette créature, privée de lumière, n’est pas privée d’organisation et de sentiment ; à la vérité ce sentiment est aveugle, puisque la vraie lumière ne le guide plus, mais ce sentiment est tellement subtil que, comme une corde tendue, il transmet le son que l’impression du mal fait vibrer, et la créature ayant livré toutes ses facultés, ces facultés étant tachées et corrompues, lorsque la corde reçoit l’impression de la touche, elle ne peut rendre qu’un son discordant, augmenter la confusion et être le témoignage même et la preuve de cette confusion.

Le péché est aveugle, j’en conviens, mais il meut la créature ; au lieu de la lumière, ce sont les ténèbres qui la guident, elle s’est vendue au péché, il s’en nourrit : elle est âcre, envieuse, haineuse, folle, alcaline, acide, suivant l’impulsion intérieure ou extérieure qui lui est communiquée, en un mot elle est péché. Elle sert au péché perpétuellement grossi de toutes les œuvres désordonnées qu’il occasionne, ayant reçu de la première créature qui l’a conçu et enfanté, en elle-même, non la vie, puisqu’elle ne pouvait pas la lui communiquer, mais le germe de tous les venins, poisons, irritations, malfaisances que le développement successif de ce germe pouvait, je ne dis pas produire, puisqu’il n’a pas de vie, mais montrer. Voilà le péché, il occasionna le chaos.

Le chaos fut pour les êtres spirituels déchus ce que devait être un jour le purgatoire pour ceux qui pourraient encore participer à la gloire de leur origine. Ces êtres spirituels avaient perdu la lumière, mais ils ne perdirent pas la vie dans ce chaos. Cette vie fut seulement modifiée dans des formes qui étaient peut-être le signe extérieur de leur futur bonheur, ou celui de leur précédente culpabilité ; et ces formes, ils devaient les dépouiller lorsque, dans elles, ils auraient rempli la destination nouvelle qu’on leur donnait en expiant par cette œuvre la participation qu’ils avaient eue au péché qui les avait précipités dans ce chaos d’où devait sortir ce monde physique si plein de magnificence ; car Dieu est si infiniment bon, puissant et sage, que le mal même et le désordre qu’il a produit Lui a servi à la sublime manifestation de Ses attributs divins et à mettre en évidence les trésors d’une puissance sans borne, d’une justice rigoureuse, d’une miséricorde infime, la création réparant tout par les opérations de Son amour.

C’est à l’occasion des chutes angéliques et humaines que se sont manifestés ces divins attributs, car, ô justice de Dieu ! attributs de Dieu pour Dieu même, miséricorde de Dieu toute en faveur des êtres créés mais plongés dans le malheur, qui vous aurait connus sans les chutes ?

Sans la chute dans le ciel et sur la terre, l’amour aurait toujours eu son effet au-dehors, puisque par amour il y avait des êtres ; mais la justice n’eût point été manifestée, ni mise en action au-dehors, il n’y aurait point eu lieu à exercer cet attribut divin ; il en est de même de la miséricorde : il n’était plus besoin que Dieu fît ouvrir son cœur pour les malheureux, puisqu’il n’y en aurait point eu.

Mais quelle est donc cette divine justice ? C’est que la volonté divine soit librement accomplie, parce que sa souveraine volonté est une souveraine justice ; s’opposer à ce que cette volonté soit faite, y résister ou y contrevenir, c’est quitter l’ordre, commettre le mal ; dès-lors la justice de la volonté de Dieu réclame ses droits et s’exerce, en s’opposant à ce que cette volonté étrangère prévale sur la sienne, et dès-lors les êtres perdent la paix, qui est la compagne de la justice, et s’égarent dans la route des désordres et des malheurs qui deviennent leur peine et leur punition.

Comment la justice et la paix peuvent-elles ensuite s’embrasser ? C’est lorsque l’être a restitué à la justice tout ce que la souveraine volonté avait exigé de lui.

Ce sont les chutes des êtres moraux qui ont amené l’ordre des dégradations et réhabilitations dont nous nous occuperons bientôt ; mais revenons un moment sur ces formes, qui sont les prisons des esprits.

Ces idées mal saisies ont donné lieu à des traditions infidèles qui ont aidé de grands génies à établir la doctrine dangereuse de la métempsycose, qui a donné du poids aux récits fabuleux des anciens, qui, par habitude de créer dans leur vive imagination les ressemblances des dieux qu’ils se faisaient, ont produit matériellement sur ta terre les idoles qu’ils avaient placées dans leur cœur, ou qu’ils y avaient conçues et enchâssées, et les ont dédiées à la superstition ou au fanatisme pour leur procurer des victimes et des adorateurs : c’est pourquoi, dès le temps de la loi, il fut si expressément défendu de se faire des images taillées ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut aux cieux, ni ici-bas sur la terre, ni dans les eaux qui sont sous la terre, vous ne vous prosternerez pas devant elles et vous ne les servirez pas, car je suis l’Éternel votre Dieu ; et lorsque je vous parlai du milieu du feu, vous en tendîtes bien une voix qui parlait, mais vous ne vîtes aucune ressemblance. Et pourquoi, ô mon Dieu ? Parce que rien ne vous commence ni ne vous termine ; voilà pourquoi on ne peut et dès-lors on ne doit se faire de vous aucune ressemblance.

Nous avons dit que nous développerions peut-être le parti admirable que la Sagesse divine a tiré de la chute des anges en augmentant Sa gloire externe. Mais, ô mon Dieu, ce serait usurper votre don que de ne pas indiquer ici la source où vous m’avez permis de puiser ces développements si curieux et si instructifs. Ô homme de Dieu ! qui tant de fois avez fait retentir à mon cœur des paroles de vérité, parce que la vérité était identifiée en vous, qui les avez même consignées par écrit comme mémoire et témoignage des bienfaits de Dieu à mon égard, c’est dans ces écrits, maintenant manifestés et connus sous le titre de Philosophie divine, que je puiserai ce qui était destiné à mon instruction. Le peu que j’en extrairai, que je copierai même au besoin à l’occasion du sujet qui m’occupe, inspirera peut-être le désir de connaître en entier cet excellent ouvrage, qui agrandit le cercle des conceptions humaines, et rectifie beaucoup d’erreurs et de préjugés, puisqu’il est fondé sur la vérité des écritures dont le sens y est si parfaitement développé.

En insistant sur ce que nous avons dit au dernier paragraphe, au sujet des traditions infidèles qui ont enraciné tant d’erreurs et de préjugés, il faut avouer que l’histoire du chaos et même ce qui l’a précédé a été devinée en partie par quelques peuples anciens ; les fictions ont ajouté, diminué ou altéré ces différentes histoires, qui sont autant de périodes ou époques qui ont montré dans la série des êtres moraux et qui ont produit des changements analogues à leur changement de moralité.

À l’exception du petit nombre de ceux qui suivirent la tradition, la multitude des peuples (en punition de leur égarement) n’eurent, comme le dit l’Écriture, que les astres à servir. Dans cet orbite, tout est analogue avec ce qui est supérieur, mais la lumière n’éclaire que par reflet, et l’on peut aisément se méprendre et s’égarer ; cependant la profusion des richesses et perfections divines est si immense qu’on peut y admirer la copie des plus sublimes originaux, lesquels peuvent seuls habiter le séjour d’une lumière directe et pure ; on peut, dans cet orbite, quoi qu’inférieur, y lire les faits les plus curieux...

La connaissance de cette lumière n’est pas la fin de l’homme, il est destiné à jouir de la lumière directe ; il n’est pas étonnant que la science secondaire lui ait été interdite ; les princes de la puissance de l’air y ont accès ; ils ne perdirent pas, lors du chaos, leur sinistre influence, et c’est jusque dans les cieux astraux qu’ils peuvent l’exercer. L’Écriture nous en donne trop d’exemples pour que nous allions chercher ailleurs la réalité et la condamnation d’une science dont le père du mensonge peut se décorer au besoin : l’ange de ténèbres peut se transformer en ange de lumière ; et c’est par-là, c’est à l’aide des prestiges de cette science, étendue bien au-delà des sciences physiques, qui sont elles-mêmes un degré inférieur et moins dangereux de cette science ; c’est, dis-je, à l’aide de ces prestiges que se forma cette monstrueuse compilation mythologique, ou cette histoire des dieux qui s’offrirent à l’imagination insensée des peuples, et par suite à leur adoration.

La mythologie serait une mine de connaissance pour ceux qui sauraient la dégager des faux ornements dont la folle imagination l’a successivement surchargée, on y découvrirait des vérités d’une grande importance ; on pourrait recoudre les pages éparses et déchirées de l’histoire de cette longue série de temps qui ont précédé l’ordre physique que nous admirons et la comparer avec celle dont nos temps modernes ne sont qu’une copie, sur un canevas plus grossier ; la nature physique est cette vaste collection ; mais sait-on lire le grand livre de nos temps modernes ? Sait-on lire cette belle révélation de Dieu, de ses œuvres, de ses lois ? Cette science est sans danger quand on n’y cherche que cela, et elle ferait des savants d’un genre aussi instructif qu’intéressant 4. Mais je m’aperçois que nous faisons une trop longue digression, revenons à notre sujet.

Nous avons vu l’excellence des premiers êtres au sortir des mains de leur divin facteur, nous avons vu la règle absolue qui pouvait seule leur assurer la continuité et enfin l’éternité de cette participation à la vie divine ; nous avons vu que cette règle était la soumission de la volonté par amour ; nous avons vu le mépris qu’ils avaient fait des plus paternelles remontrances ; nous avons vu les moyens criminels par lesquels ils augmentaient leur puissance et accumulaient leurs trésors.

Votre longue attente, ô mon Dieu, n’était pas épuisée ; car vous ne saisissez qu’à l’extrémité votre redoutable balance, et vous n’aviez pas irrévocablement fixé en eux le mal qu’ils voulaient avec tant d’acharnement ; votre amour pour vos productions est si étendu, ô Dieu, Verbe Créateur ! que cet amour renfermait, et leur offrit le moyen de revenir à résipiscence : leur crime était la jalousie et l’orgueil ; il n’était pas encore consommé par la révolte ouverte. « Je placerai mon trône au-dessus des étoiles du Dieu fort, je serai assis au côté d’Aquilon, je serai semblable au Souverain. »

Toutes ces paroles sont bien un crime, mais il n’est encore qu’en projet ; à la vérité, par cela seul ils étaient descendus dans des cieux inférieurs ; leurs ténèbres, qui se formaient, rendaient leurs demeures plus opaques et plus denses ; là, la lumière s’engageant dans le nuage, n’éclairait plus que par reflet, et se substituait pour eux à l’ordre céleste ; leur liberté se diminuait ; car, dans ce nouvel ordre, des lois commençaient à enchaîner les existences ; elles entraient dans la dépendance de ces lois répressives ; mais ces lois n’étaient pas leur fin, et quoiqu’ils dussent s’y soumettre pour expier leur projet de révolte, peut-être s’y laisser revêtir de la robe de dégradation analogue aux nouveaux ubi qui leur étaient assignés : il leur fallait un Rédempteur, il fallait qu’ils le connussent et s’y soumissent par amour ; ô Agneau Immolé dès la fondation des siècles, et par conséquent avant même l’existence des êtres, pour leur servir de défenseur, de caution dans le cas, où abusant de leur liberté, la justice infinie les éloignerait de leur rentrée dans leur origine. Ô Agneau, s’ils vous eussent adoré dans les descendances où Votre Charité vous engagerait à vous abaisser pour y reprendre les êtres sortis de Vos mains ; s’ils eussent voulu Vous voir, Vous reconnaître et vous adorer dans l’homme où Vous consentiez à descendre, et où Vous Vous montriez d’avance comme Sauveur et Réparateur : si leur foi et leur amour se fussent unies à cet excès de Votre charité, Vous les auriez reliés à vous, ô Agneau Éternel, et déjà Dieu-homme et homme-Dieu ; par Vous, ils fussent rentrés dans leur fin, car déjà, par amour pour la gloire de Dieu Votre père, dans le conseil divin, Vous aviez choisi entre la gloire et la croix : proposito sibi gaudio sustinuit crucem. Ainsi déjà, l’Incarnation, le Sacrifice et la Croix étaient le remède et la réparation des êtres moraux créés ou à créer s’ils venaient à déchoir et qu’ensuite ils voulussent croire à l’efficacité du remède et l’accepter, et déjà Dieu-homme, puisque Vous lui étiez hypostatiquement uni dès les idées éternelles de son existence, Vous prononciez ces paroles si opposées aux orgueilleuses expressions des premiers prévaricateurs : « Il est écrit à la tête du livre que je ferai, ô Dieu ! votre volonté. »

S’ils eussent cru à ces paroles, qui étaient dès le commencement et qui seront éternellement la vérité, parce qu’elles sont divines, s’ils eussent cru à ces paroles qui leur étaient encore manifestées par amour, quoiqu’ils fussent déjà criminels, ces paroles seraient devenues efficaces à salut.

Mais ce n’était plus le Verbe dans l’éclat de sa magnificence qui le prononçait, ce n’était pas même un être revêtu comme eux, anciennement, des rayons de cette magnificence, c’est à l’apparence, un être au-dessous d’eux, paulo minus ab angelis, qui est proposé à leurs adorations. Quoi ! ceux qui prétendaient s’égaler au Souverain se soumettraient à cette dernière tentative de l’amour ; ils se soumettraient à ce Dieu humanisé qui voulait être obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix, au lieu qu’ils prétendaient soustraire leur adoration au Dieu Verbe leur Créateur, et s’égaler à la splendeur de la gloire du Dieu interne : hélas ! qu’il était difficile qu’après l’excès de leur orgueil, ils voulussent embrasser le seul parti qui leur était offert, une humiliation proportionnée ; ils la refusent, et le crime des crimes conçu dans la pensée, enraciné dans le cœur, se manifeste par des faits et se consomme par la révolte.

Mais, ô Dieu ! la perte ou l’éloignement de quelques légions de ces anges que Vous avez créés par amour pour manifester extérieurement Vos perfections infinies, et par conséquent Vous procurer la gloire extérieure dont Vous les aviez rendus susceptibles ; cette perte, dis-je, aurait-elle pu ternir Votre gloire extérieure ? Car nous avons vu que Votre gloire interne est inaltérable, et que la créature ne peut pas plus y ajouter que la diminuer.

À Dieu ne plaise que nous croyions non plus à la possibilité de l’altération de Votre gloire externe par la perte des prévaricateurs : car le but du décret, en créant les êtres, n’a-t-il pas été rempli ? Lorsque Vos cohortes fidèles, par amour, ont terrassé le superbe, non-seulement la victoire qu’ils ont remportée par la force de Votre nom a rempli le but du décret qui est Votre glorification externe, mais en subissant, dans ce combat mémorable, l’épreuve à laquelle tout être moral est soumis, pour Vous prouver qu’il Vous aime, ils Vous ont rendu gloire. Ce cri : Qui est comme Dieu ? qui s’exhalait de leur cœur, était le témoignage de leur indignation contre la violation de cette loi universelle des êtres : soumission par amour. Aussi, vainqueurs par cet amour et pour cet amour si pur, ils ont tellement atteint le but du décret, qu’ils ont obtenu la confirmation de leur existence, que Vous les avez irrévocablement fixés dans Votre amour éternel, et que Vous leur avez conféré par-là l’heureuse impuissance de Vous désobéir.

Ainsi ô Dieu, le but de Votre décret est rempli, Votre gloire est manifestée, les chœurs innombrables des anges la célèbrent, ils Vous aiment pour Vous-même : il y a plus, la chute de ceux qui n’ont pas gardé la gloire de leur origine 5 manifeste malgré eux la gloire de Vos jugements, et nous verrons bientôt le parti admirable que Votre Sagesse en a su tirer. Ainsi, ô Dieu, la chute la plus effroyable n’a rien diminué de Votre gloire externe ; un seul être de cette primitive manifestation fût resté fidèle, que le but de votre décret aurait été rempli, il aurait montré Votre gloire externe.

Célestes hiérarchies d’amour et de lumière ! Trônes, Dominations, Principautés, Puissances, Archanges, Anges, Esprits célestes, Vous avez à l’envi concouru à cette victoire pour l’Amour ; et c’est par ce principe que la volonté de Dieu s’accomplit dans le ciel ; assistez-nous, priez pour nous, combattez pour nous et avec nous pour que cette volonté divine se fasse sur la terre comme elle se fait en Vous et par Vous 6.

Hélas ! l’amour de notre Dieu est peu connu sur cette terre, tout au plus nous aimons Dieu pour nous et non pour lui. Ô Esprits, observez le changement de nos cœurs et, par Votre céleste influence, ménagez notre retour dans les voies de la soumission par Amour, faites que nous cessions d’être aveugles et ingrats. Ambassadeurs de notre Dieu, apportez-nous la bonne nouvelle de la délivrance de nous-mêmes, et nous commencerons alors à pouvoir nous unir à Vos concerts, Dieu nous en fasse la grâce ! Amen.

Voyons maintenant, comme nous l’avons dit, le parti que la divine bonté a tiré de la chute.

« Par la révolte, dit l’auteur que j’ai cité plus haut 7, les êtres perdent l’union avec le Verbe leur Créateur, et par conséquent l’Amour ; par la perte de l’Amour ils sont privés de l’écoulement de la vraie vie et de la vraie lumière, car l’écoulement de l’une et de l’autre dépend uniquement de l’Amour de Dieu, en perdant cet écoulement, ils tombent dans le froid opposé à la chaleur vivante, et dans les ténèbres opposées à cette lumière : dès lors tout se désordonne ; ainsi que les animaux immondes ne peuvent vivre dans un air pur qui les tuerait ; ainsi que l’homme lui-même ne peut vivre dans un air qui ne serait pas chargé d’une certaine quantité d’air grossier, ils ne peuvent supporter l’Air Céleste, ils descendent de dégradation en dégradation, de renversement en renversement, et plus ils s’embarrassent de ténèbres et d’opacité, plus ils approfondissent l’abîme.

« Enfin le chaos est complet, tout y est mis sens dessus dessous, les êtres y sont sans raison, sans rapport, sans liaison et sans but ; ce chaos est, comme dit le prophète, la ligne de confusion, le niveau du désordre 8, le hurlement de désolation 9 ; rien n’y est à sa place, tout ce qui y est descendu est dans un désir et dans un besoin continuel de parvenir à une existence vraie qui ait un objet : ce chaos est une image parlante et infiniment triste du désordre qu’amène enfin, en contraste de l’être véritable, la privation de la lumière et de l’Amour, en quoi consiste tout l’être moral ; enfin, dans ce chaos, le désordre est en proportion de celui où les esprits révoltés se sont amenés, et la justice divine a fixé en eux ce désordre dans la parfaite mesure de leur désordre primitif et progressif. »

Mais que vois-je, ô Dieu ! en ouvrant les livres que vous avez fait écrire à Moïse, on reconnaît que dans le principe 10 Vous aviez prévu et décrété que Votre miséricordieuse Bonté et Votre Amour poursuivraient les êtres dans les plus humiliantes descendances, et prépareraient d’avance les moyens de les en arracher ; car dans le principe 11 Vous aviez arrangé les cieux et la terre, ou, comme nous l’avons dit ailleurs, l’invisible et le visible, le divin et le céleste, le céleste et le spirituel, le spirituel et le matériel : déjà les cieux Vous avaient rendu gloire ; si quelques légions s’étaient rendues criminelles et rebelles, si Vous les aviez chassées de votre présence, l’ordre céleste et les hiérarchies célestes célébraient à l’envi Votre Gloire ; mais la terre, qui était ainsi que les cieux dans la série de Vos Idées Éternelles, la terre, dis-je, était vide et sans forme 12.

« Les esprits sont ce qu’il y a de plus noble dans les existences, ils sont plus proches de Vous, qui êtes esprit, que les corps et la matière, qui ne sont pas un complément nécessaire à leur nature ; aussi Vous les avez montrés avant cette matière et ces corps, car quand il n’y aurait pas eu de corps, l’univers n’aurait pas été moins plein d’êtres véritables 13. »

Mais la révolte ayant forcé Votre justice à corporifier quelques légions d’êtres moraux qui y avaient pris part, ils ne se sont plus trouvés en analogie avec l’ordre dont ils étaient repoussés, et cette terre, qui comme les cieux était dans la série de Vos idées, était vide et sans forme jusqu’au moment où la liberté des êtres moraux devait, à cause de leur dégradation, Vous faire manifester par justice ce dernier degré de descendance et montrer la matière comme la geôlière des esprits.

Ce sont ces débris d’êtres dont la révolte des Anges avait occasionné le renversement que l’Esprit Saint surveillait et couvait de dessus les eaux et que Votre justice comme Votre Miséricorde destinait dès lors à être l’objet d’une opération qui devait manifester ces beaux phénomènes changeants à la vérité, mais qui, par Votre parole, devaient subsister dans leur mobilité et montrer leur beauté inférieure dans et par ces changements mêmes.

Et qui donnera assez d’admiration aux œuvres sorties de Vos mains ? En tout et par tout Vous êtes Dieu ; Dieu juste et jaloux, Vous rejetez, et Dieu miséricordieux, Vous reprenez ce que Vous rejetez en débris et en ruine pour en faire un ouvrage de Votre infinie sagesse et de toutes Vos perfections réunies ; Vous précipitez, puis Vous renvoyez Votre esprit, Vous déformez et Vous recréez, Vous brisez, Vous ressoudez, Vous parlez, et à Votre toute puissante voix, les êtres gisants en moitié d’êtres se redressent et se complètent ; les raisons, les buts, les rapports commencent à sortir de la non-intelligibilité, la lumière se dégage des ténèbres, le jour sort de la nuit, la vie s’échappe des ombres de la mort qui la tenait captive, les jointures se lient, les membres prennent leur jeu, les corps se forment, les parties composent, en s’arrangeant, le tout le plus beau, le principe des êtres se montre comme à l’œil, les cieux commencent à répondre à la terre, et la terre aux cieux, le désordre s’enfuit à Votre menace, Votre sagesse manifestée démontre Votre sagesse incréée, déjà vous avez mesuré les cieux à l’empan, Vous avez pesé la terre sur la paume de Vos mains 14. Vous avez ordonné que la lumière soit. (Je dis la lumière de ce degré, car Votre lumière toute divine, qui est-ce qui la connaît ?) Déjà Vous avez préservé les êtres fidèles des vapeurs empoisonnées de l’abîme, Vous avez ordonné que le firmament fût fait, Vous avez voulu que le ciel eût son enceinte et que ce firmament opérât la division des eaux, en séparant les eaux douces des eaux amères et de pénitence, et les eaux paisibles et d’assurance des eaux de travail et de peine, car aussi l’aride a eu ordre de comparaître, et à cet ordre il s’élève des eaux inférieures ; si c’est le vaste champ de l’espérance, c’est aussi le vaste champ des combats ; mais n’anticipons pas sur ce qui se présente à cet égard à la pensée, tout ce qui comparaît à l’ordre de Votre parole est reconnu bon par Vous, parce qu’à mesure que Vous créez, Vous assignez la loi qui est propre à chaque chose, Vous qui êtes la loi comme la lumière de tous les degrés. Déjà les pilons de la terre sont plantés, la pierre angulaire est posée, les luminaires ont paru, l’aube du jour sait où elle doit se lever, l’ordre est donné au zodiaque, les temps où doivent paraître ces signes sont déterminés, déjà la terre et les eaux produisent et se peuplent de genres, de variétés, d’espèces innombrables, Votre parterre s’émaille de vos admirables productions, et déjà les cieux racontent la gloire du Dieu fort, l’étendue et la magnificence de ses œuvres 15.

Mais résumons-nous sur le chaos ; si l’on compare St. Jude et St. Paul, on sent que le chaos fut une miséricorde, ce fut un ubi où du moins purent se réfugier les coupables en quittant leur propre demeure en punition de ce qu’ils n’avaient pas gardé leur origine.

On voit que l’ordre physique qui sortit du chaos fut le voile qui cacha l’ordre spirituel ; ce fut la manifestation d’un premier jugement où les créatures encore susceptibles de vie furent astreintes à faire un séjour dans des formes matérielles, non de leur volonté, mais dans l’espérance d’en être délivrées 16, mais déjà était porté un deuxième jugement contre les prévaricateurs chefs de la révolte, et dans des liens d’obscurité éternels ils en attendent la terrible manifestation.

Les livres de Moïse placent ici la formation de l’homme pour régir les créatures dans le nouvel ordre qui se leva pour elles, oserons-nous jeter quelques pensées sur cette formation, sur la défense dont l’infraction devait être si funeste, sur la transgression, la condamnation qui en fut la suite, et même sur la dégradation des formes des animaux par rapport au péché de l’homme.

Mais ces sujets sont si vastes qu’ils sont inépuisables, et on est ravi d’apercevoir quelques étincelles qui éclairent un instant les objets qu’il nous est le plus important d’embrasser ou de rejeter ; contentons-nous de ces lueurs jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de lever les voiles qui couvrent les ressorts admirables qui lient l’ordre matériel à l’ordre spirituel, l’ordre spirituel à l’ordre céleste, et l’ordre céleste à l’ordre divin ; mais surtout pensons que nous sommes dans l’ordre matériel et que la mort le suit. Le premier péché fut dans l’esprit, alors les êtres spirituels perdirent la lumière, et le chaos s’en suivit. Le deuxième péché fut dans la volonté. La volonté séduite par la sensibilité descendit dans les formes matérielles et trouva la mort ; toutefois nous ne parlerons de la mort que quand nous nous serons occupé de l’homme ; car n’est-ce pas l’homme, ô Dieu, que vous constituez le dominateur de toutes les merveilles que vous tirez du chaos ? Oui je les produis toutes pour l’homme pour que l’homme soit tout pour moi. Ainsi faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance 17, ce sera le sujet d’un autre discours.

 

 

 

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DISCOURS III.

 

 

DE LA CRÉATION DE L’HOMME.

 

 

FACIAMUS HOMINEM AD IMAGINEM ET

SIMILITUDINEM NOSTRAM.

 

Faisons l’homme à Notre Image et à Notre ressemblance.

GEN. I, 26.      

 

 

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ICI il s’agit de l’émanation du Dieu-Homme qui s’écoulant des idées éternelles de Dieu est Dieu, uni hypostatiquement au Verbe Dieu un par le lien d’Amour qui ne fait qu’une Unité du Verbe, du Père et de l’Esprit Saint ou Esprit d’Amour.

L’Amour est le bien de l’Émanation, comme il est de la Trinité qui est Père, Verbe et Amour.

Le Verbe est pour le dedans l’objet unique qui concerne tout Dieu, ce qui lui suffit. Il l’engendre éternellement et l’Amour qui en procède est un lien si indissoluble qu’il constitue une Unité indivisible, indépendante.

Le Verbe pour le dehors est la splendeur de Dieu, il est Dieu.

Le Verbe Unité incréé ne peut qu’émaner Son Image.

Pour que cette image soit véritable, il faut que comme le Père s’écoule tout entier de l’Essence Divine dans le Verbe, de même le Verbe recoule tout entier dans le Père pour montrer égalité parfaite d’Amour dans Celui Qui est engendré et engendre éternellement pour produire l’Amour de Dieu.

De même l’Image écoulée par le Verbe doit rentrer dans le Verbe pour montrer un Amour égal à Celui qui s’est écoulé pour se produire. C’est J. C. éternellement conçu par la Sagesse incréée. Voilà l’Émanation du Dieu-Homme, le prototype de tous les hommes destinés selon leur nombre, leur poids et leur mesure, c’est-à-dire, selon leur distinction, ordonnées et préétablis pour remplir dans le temps leur destination partielle et montrer par amour de la Volonté de Dieu quelques-unes des vertus divines que ce Dieu-Homme aura produites en eux par Son esprit d’Amour, pour qu’en obéissant à la direction de Cet Esprit et sanctifiées par ces vertus divines, qu’ils auront mises en évidence, ils rentrent dans ce Dieu-Homme leur prototype, par lui dans le Verbe dont il est l’Émanation et par le Verbe en Dieu même dans lequel il y a plusieurs demeures. Ceci peut donner l’explication de plusieurs passages de l’Écriture. Me voici, ô mon Dieu, avec les enfants que Vous m’avez donnés. Je n’ai perdu aucun de ceux que Vous m’avez donnés sinon le fils de perdition 18.

Puisque l’Image de Dieu, le Dieu-Homme, le prototype, le modèle de tous les hommes est Dieu, il est seul Seigneur de tout ce qui sera créé ; Il est le Seigneur, la Création est pour lui, il est à Dieu, encore une fois la Création est pour lui ; Il est donc le seul intermédiaire possible entre la Créature et le Dieu-Créateur.

S’il est le seul Médiateur possible, Il est le seul Médiateur nécessaire, je dis nécessaire puisque rien ne s’écoule et rien ne remonte que par Lui.

Oui il est le Médiateur de tous les hommes, ils sont à lui, ils sont pour lui, il a en lui la règle et le modèle, et puisqu’il est le modèle Éternel, il est le Juge nécessaire des sujets qui lui sont soumis, il les compare ou il les mesure à ce modèle ou à cette règle, il condamne ou il approuve.

La condamnation si elle est prononcée est juste ; elle est irrévocable, mais si une caution supérieure à la gravité de l’infraction venait s’offrir à expier cette infraction, la justice et la paix pourraient encore s’embrasser 19.

La miséricorde infinie, procédant d’un Amour infini, montre dans le Médiateur cet Agneau de Miséricorde, ce Fils-Verbe, cette Victime Innocente, et ce Prêtre Éternel de tout ce qui doit être créé, ce Prêtre qui doit recevoir et rendre les sacrifices d’Amour et les offrandes de tous les êtres.

Ce Fils-Dieu s’immolant dès la fondation des siècles 20, s’il y a infraction, réparera l’infraction en se soumettant à la justice de la condamnation, il satisfera pleinement à la rigueur du décret : Il est écrit à la tête du livre qu’il fasse ô Dieu votre volonté 21, les victimes et les holocaustes ne sont pas un hommage digne de Dieu... eh bien ! il soumettra Dieu à Dieu même, ainsi en mettant en évidence la justice que Dieu se doit, il montrera que la volonté de Dieu est la Suprême Justice, mais il mettra également en évidence la Miséricorde infinie en offrant aux créatures un recours si elles se rendaient coupables, et les sauvant par l’efficacité de son sacrifice.

Adorons ce Dieu-Homme dans le Sein du Verbe-Créateur, adorons-le auprès du Verbe ; adorons Dieu émané et hypostatiquement un ; au Verbe son Père, Lui obéissant jusqu’à la mort et à la mort de la croix pour racheter les hommes créés s’ils se rendent coupables, ou les diviniser s’ils se rendent dociles.

Ainsi le décret de l’Incarnation était absolu ; sans cette union de l’Infini au fini le fini ne pouvait rentrer dans son prototype ; cette Incarnation devait être la couronne de l’homme créé, il ne pouvait la recevoir que par la voie de la joie ou de la douleur, de la joie pour couronner sa fidélité, de la douleur, si, devenant coupable, le Dieu-Toute-Pitié se revêtait de l’homme pour arracher en s’y soumettant la cédule de la condamnation.

Nous avons remarqué cette expression de l’Écriture lorsque nous avons osé parler du Dieu-Homme ; nous avons transcrit la lettre de l’Écriture.

Faisons l’homme à notre Image et à notre ressemblance.

Ce mot est sublime, il est aussi mémorable pour l’homme-Céleste que l’est pour l’homme Corporisé et Verbum caro factum est 22. C’est la révélation de l’hypostase ; le Conseil divin est descendu dans cet homme Céleste, la Trinité est dans cet Homme ; il est le type de l’homme qui sera sur la terre, il est homme, cet homme Céleste ; mais il est porte-Dieu et Dieu descendant jusque dans l’homme Corporisé Image de ce Dieu-Homme. Le Verbe descend par le Fils unique jusqu’à l’homme matériel ; c’est l’homme et non l’Ange qui a été choisi pour moyen dans ce prodigieux mystère d’amour et de miséricorde.

Ce Dieu-Homme a été montré aux premiers prévaricateurs, et s’ils eussent cru à ce Dieu-Homme ou Agneau Immolé, il les eut arrachés des ténèbres où ils s’étaient plongés.

Ainsi l’homme Céleste est fait à l’Image de Dieu, puisque Dieu y est par son Émanation ; maintenant on comprend comment le Père de la Création, le Verbe par qui tout a été fait, ce Dieu qui dans la Trinité Indivisible a émané le Dieu-Homme ou qui s’est uni hypostatiquement au Dieu-Homme... créa l’homme pour devenir Homme-Dieu.

Faisons bien la distinction de l’Émanation et de la Création.

L’hypostase est inhérente à l’Émanation, elle ne l’est pas à la Création.

C’est de l’homme créé dont parle l’Écriture, lorsqu’elle dit que Dieu créa l’homme à son Image. Puisque Dieu créait l’homme pour devenir Dieu-Homme, il fallait qu’il le créât à l’Image du Dieu-Homme, c’est-à-dire susceptible de rentrer en Dieu comme l’Homme-Dieu rentrait en Dieu-Verbe.

Mais comme pour rentrer en ce Dieu-Verbe, l’homme créé devait lui être rapporté par le Dieu-Homme, l’Agneau Immolé, le Prêtre Éternel, le Fils unique pour qui il avait fait tous les hommes. L’Écriture ajoute : Il créa l’homme à l’image de Dieu, Elle ne dit plus : à son Image, parce que ce Dieu-Homme fut montré à l’homme comme son seul Seigneur, puisque ce n’était que par la médiation de ce seul Seigneur et en rentrant en lui qu’il pouvait rentrer dans le Père qui est aux Cieux et qui se fait connaître par le Fils. Qui me connaît, connaît mon Père. Nul ne connaît le Père que le Fils et celui à qui le Fils l’a révélé 23. C’est à l’Image de ce Dieu-Homme que l’homme a été créé.

Et qui est-ce qui attire cette révélation ? La soumission de sa volonté. Je pourrais dire l’évacuation de la volonté propre, car pour que la volonté de Dieu se fasse en la terre comme au ciel 24, c’est-à-dire comme il la fait en lui-même, il faut qu’il anéantisse toute volonté qui n’est pas la sienne ; la sienne seule est la manifestation de sa justice, elle met en évidence sa vérité.

Rappelons-nous que l’homme créé pour présider les êtres créés n’est pas le Dieu-Homme, qu’il n’est créé qu’à son Image, que ce Dieu-Homme est son Seigneur, qu’il lui doit soumission et adoration, qu’il doit ressembler à celui dont il est l’Image, et que cette Image Divine a le céleste pour voile.

Ne perdons pas de vue que l’homme n’est que spirituel, mais que par le céleste qui le sépare de la Divinité, il peut rentrer dans le Divin s’il laisse diviniser sa spiritualité par l’intermédiaire des canaux Célestes qui facilitent l’écoulement du Divin sur le spirituel.

Si l’on saisit bien cette idée, on a déjà un aperçu, une base pour entendre le verset qui nous occupe. Le livre de la Sagesse nous apprend seulement que par l’effet de la Création Divine le point nommé homme est inexterminable. Deus Creavit hominem inexterminabilem 25, et la preuve que ce point créé de Dieu est indestructible, c’est qu’il est ajouté : et ad imaginem similitudinis suae fecit illum 26. Or comme Dieu est inexterminable, l’homme est inexterminable puisqu’il est fait à son Image et plus bas nous prouverons que la mort même n’atteint pas la racine indestructible de l’homme créé ; elle la mord, elle l’enserre, elle l’enchaîne, mais elle ne peut la détruire.

Quant à la forme inhérente à ce point indestructible, l’Ecclésiastique nous dit seulement Secundum se vestivit illum virtute, ainsi jusque-là nous n’avons pas plus de données pour assigner à l’homme une forme que pour en assigner une à Dieu même, ce qui nous est expressément défendu dans le Deutéronome ; dans le verset 16, le danger de ces fictions est expliqué.

Nous ne sommes encore qu’au verset 27 du Ier Chapitre de la Genèse, plus bas sans doute l’Écriture nous montrera que l’homme fut revêtu d’une forme sensible, mais n’anticipons pas, contentons-nous de considérer l’homme dans cet instant ravissant où il est revêtu comme son Créateur de vertus, secundum se vestivit illum virtute.

Nous examinons maintenant l’homme simplement habillé des vertus du Créateur abstraction faite du décret d’exaltation ou de dégradation où il peut être réduit 27.

La lumière et l’amour présentent à l’intelligence et à la sensibilité réunies au point inexterminable de l’Esprit, un objet continuel d’action : ce point ou esprit développe son existence par l’emploi des facultés inhérentes à l’intelligence et à la sensibilité qui constituent la nature, de ce point ou esprit, ainsi ce point ou esprit a pour facultés : l’intelligence, la volonté, la mémoire.

Le mot intelligence indique l’opération de ce point in te legit. Il lit en toi.

L’esprit ou le point inexterminable lit dans la lumière qui l’éclaire par sa faculté intelligente.

L’action de l’esprit réside dans la volonté : la sensibilité est hypostatiquement unie à la volonté, donc la sensibilité peut mettre en jeu cette action.

Pour produire son action, la volonté emploie la liberté.

La liberté est le ressort ou l’agent de tous les êtres moraux.

L’action fille de la volonté est le résultat du désir que la sensibilité communique en raison de l’émotion qu’elle éprouve.

La sensibilité est le vaste champ où tous les êtres viennent établir leurs rapports avec l’homme ; mais elle est aveugle, c’est pour quoi elle doit soumettre à l’intelligence ce qui la meut, parce que l’intelligence qui n’est point sujette à cette multitude de raisons qui se confondent, se mêlent et s’embrouillent, a la faculté de lire dans la lumière même, si toutefois cette faculté n’est pas déjà obstruée.

La sensibilité est mue par les causes, l’intelligence les pèse par les principes.

La lumière montre Dieu et sa seule volonté.

La mémoire reçoit le commandement, c’est là où il s’inscrit, s’enregistre et se classe. Nous l’avons déjà dit, la Volonté l’exécute ou s’y soustrait, la liberté est son agent, c’est par elle qu’opèrent les vertus et les passions qui sont les instruments qu’elle emploie.

On conçoit que la sensibilité, compagne inséparable de la volonté, peut éteindre ou augmenter dans cette faculté de l’esprit l’amour de la volonté divine.

La liberté, ce ressort puissant de la volonté se laissant mouvoir par l’impulsion divine, augmente en force et en étendue et attire la volonté individuelle dans la volonté divine, où elle la perd pour n’être plus éternellement que cette même volonté en participant à ses divins avantages.

La liberté mue par les causes secondes devient aussi leur agent, elle lie la volonté à leur illusion, et n’a plus la force et le pouvoir de se dégager par elle-même. Suivant l’Écriture, le Fils seul peut affranchir de cette fausse liberté 28. Il n’est que trop vrai que la liberté ne se perd pas, c’est un don irrévocable fait au point inexterminable qui constitue l’homme, mais c’est la robe de Nessus ; quand, détachée de la lumière, elle s’est liée aux erreurs, l’absolu néant est préférable et serait un bienfait, du moins il n’est pas coupable.

Si l’esprit ou ce point inexterminable ne présente point à l’instant à la faculté qui peut lire dans la lumière, l’émotion qui lui est communiquée par la sensibilité, il arrive que si cette émotion est contraire à l’ordre de Dieu et qu’il s’y arrête, elle fait nuage, la lumière est obscurcie, des raisons se forment, des réflexions les appuient, le désir s’accroît, il devient une seconde volonté, le commandement pèse, bientôt il irrite, enfin on le brave, on l’enfreint, la liberté se vend à la sensibilité, nous l’avons dit, elle est aveugle, elle a aveuglé l’esprit, et l’on conçoit dès-lors la vérité de ce mot du Seigneur : Si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse 29. Nous donnons un coup d’œil rapide sur le mécanisme des facultés de l’esprit ou du point inexterminable qui constitue l’homme.

Nous avons indiqué légèrement à la vérité, mais suffisamment, comment le mal a pu attaquer la faculté intelligente comme nous venons de le faire à l’égard de la volonté, nous aurons occasion d’y revenir.

Le mécanisme des sens spirituels qui donnent lieu aux émotions de la sensibilité en faisant pénétrer jusqu’à elle les plus subtiles vibrations de tout ce qui a être, est plus compliqué.

Souvenons-nous que l’habit dont l’homme modèle fut revêtu était magnifique, secundum se vestivit illum virtute ; ainsi, si ces vibrations traversent la foi, l’espérance et l’amour, la prudence, la tempérance, la justice et la force, les passions qui en sont les agents ne sont plus à craindre, mais si les vibrations s’essayent en premier ordre sur les passions et que ces passions les concentrent et se les approprient, elles déchirent le bel habit, ce point inexterminable reste à nu, livré aux fureurs de ses passions qui, au lieu d’être des agents soumis à ces ordres, deviennent les instruments de son supplice.

S’engager sans mission dans les profondeurs de ces mystères, ce serait une audacieuse témérité ; contentons-nous de savoir qu’ils sont dignes de la sagesse qui les a conçues, mettons-nous d’autant plus sous l’égide de la foi que maintenant le point inexterminable de l’homme enfermé dans la matière périssable n’a que des moyens imparfaits pour soulever le voile sous lequel il est maintenant caché.

Que les hommes ne s’enorgueillissent pas du progrès de leurs lumières, la navigation, l’aiguille aimantée, l’imprimerie, la poudre à canon, l’électricité, les gaz : sans la soumission par amour, toutes ces connaissances ne deviendront dans leurs mains que des leviers de destruction qui ont bouleversé et bouleverseront le monde.

Cette nature si brillante, cette terre si riche, ne sont que des enveloppes abandonnées à leurs oiseuses occupations comme objet de dispute, dedit terram disputationi eorum, il a livré la terre à leurs opinions, mais encore, si ces hommes bornoient l’étude de ces apparences fugitives à se procurer quelque utilité, même quelque délassement, ils ne seraient coupables que de l’abus du temps, ils pourraient trouver grâce, car tout tourne à bien à ceux qui désirent le bien 30, c’est-à-dire la volonté divine, mais leur esprit aiguisé prétend s’élever jusqu’aux cieux pour y dérober le feu céleste ; ils le rencontreront, oui ils le rencontreront dans leur orgueil, alors ils connaîtront l’ardeur de ce feu ; ah ! s’ils le rencontraient dans l’humilité de la foi, lorsque, réduits au seul point inexterminable par les sacrifices successibles, ils auraient perdu toutes les vies passagères, naturelles et de raison, quelque gloire extérieure qu’elles procurent ; lorsqu’ils auraient appris par expérience leur néant et le tout de Dieu, ils rencontreraient en même temps avec ce feu ardent l’eau de la vie impérissable et par elle le bonheur du repos que donne ce bain divin.

Reprenons le verset 27 ; l’interruption que nous avons faite nous a servi à établir quelques bases dont on peut par la suite tirer d’utiles conséquences.

Marchons lentement dans l’explication de ce verset 27, pour ne pas hasarder un système ; nous avons parlé de l’homme dans le Verbe éternellement conçu par l’Amour, ayant un nom au-dessus de tout nom 31.

Nous avons parlé de l’Homme-Dieu hypostatiquement uni au Verbe, nous avons commencé à parler de l’homme métaphysique tel qu’il sera émancipé dans une forme sensible, puisque les esprits, étant créés pour être les agents et les ministres de Dieu, s’écoulent de lui pour remplir leur destination dans des formes précises et assignées.

La destination de l’homme Adam fut de régner sur des esprits matériellement corporisés.

 L’Intelligence unie à la Sensibilité fut le caractère distinctif qui lui fut donné pour remplir sa mission, la conserver et la propager pendant la durée du temps assigné.

Voilà le mode de l’être à qui sera confiée toute la série de la nature humaine, la bénédiction pour la produire, et le commandement de la terre et de tout ce qui se meut sur elle et autour d’elle.

Nous avons vu que cet esprit, ce point inexterminable, lisant dans la lumière de la vérité par son intelligence, peut se soumettre à l’esprit divin et lui obéir par amour ; par sa sensibilité il peut manifester la Miséricorde à tous les êtres qui sont sous son commandement ; ainsi, doué de la ressemblance divine par l’union de ces deux attributs, Intelligence et Sensibilité. Il a dans le même être la ressemblance de la Justice et de la Miséricorde de Dieu. Le même être peut les manifester et sera émancipé pour le prouver, oui pour le prouver, car la preuve est nécessaire à l’égard des êtres moraux pour constater leur soumission à la volonté divine ; la victoire dans l’épreuve les confirme, la résistance à cette volonté ou l’oubli les dégrade.

Répétons-le, le même être est destiné à montrer sur la terre la justice intelligente de Dieu et sa Miséricorde : ad imaginem dei creavit illum : là se termine le premier membre du verset.

Masculum et faeminam creavit eos, indique l’instant où il écoule dans l’homme toute la série qu’il doit produire.

À cet instant encore le comment n’était pas déterminé, il dépendait de la liberté de l’homme de fixer le mode.

Mais l’écoulement de toute la génération en lui était un décret absolu, ainsi il fallait que leur éviation pût s’adapter à tous les possibles, et dans telle ou telle supposition dépendante de la liberté, la diversité des sexes devenait nécessaire. Et c’est ce que l’Écriture indique par cette expression, masculum et faeminam creavit eos.

Ce qui, dans le principe ou, pour mieux dire, dans le commencement, n’était qu’union d’intelligence et de sentiment est devenu une union sexuelle : ce qui n’était qu’un seul type a été divisé pour en faire deux : l’homme le type de l’intelligence, et la femme celui de la sensibilité ; sans toutefois que ces deux choses s’excluent, en sorte que l’homme est intelligent et sensible, et la femme sensible et intelligente, et non-seulement ces deux choses sont inséparables, mais de quelque manière qu’on suppose la production de la série, elle ne s’opère que par l’union de deux facultés n’en faisant alors qu’une seule et même...

Ainsi cette expression si difficile à entendre, puisque J. C. dit lui-même : Tout le monde n’en saisit pas le sens, mais seulement ceux à qui il est donné 32, cette parole, dis-je, masculum et faeminam creavit eos, est littéralement vraie, sans altérer ce que nous avons dit, que cette même expression indiquait l’écoulement dans Adam de toute la génération qu’il devait produire, et puisque nous sommes forcés de revenir sur cette expression masculum et faeminam creavit eos, allons jusqu’à démontrer que l’Écriture a voulu nous faire entendre comment il n’y eut d’abord qu’un homme intelligent et sensible, mâle et femelle.

J. C. lui-même l’assure dans St. Matthieu 33.

« N’avez-vous pas lu, dit-il, que d’abord au commencement il fit l’homme mâle et femelle, qu’à cause de cela il s’attachera à sa compagne. Qu’ils sont deux dans une même individualité émancipée pour agir, que l’homme quitte son père et sa mère pour obéir à cet ordre ; que c’est Dieu qui le forme ; et que l’homme ne doit pas le rompre.

Les changements survenus et qui ont amené la séparation des sexes, ces changements sont cause que Dieu a prononcé, comme punition d’une faute : Il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui une aide tirée de lui 34. C’est à cause de la dureté du cœur de l’homme qu’il en a été fait ainsi.

La lettre de répudiation que permet la loi de Moïse n’est que l’expression du type de la séparation primitive, mais J. C. ramène à la vérité en affirmant qu’au commencement il n’en était pas ainsi.

Il est certain que cette union de l’intelligence et de la sensibilité devant être indélébile a dû être réelle, et c’est très-littéralement que doit être entendu le passage masculum et faeminam creavit eos.

Le mariage est devenu l’expression de cette primitive union, c’est pourquoi il doit porter le caractère de l’indissolubilité, et la loi Évangélique ramène à l’idée de l’ordre primitif lorsqu’elle prononce que : Si la femme à qui a été donné la lettre de répudiation se marie, elle commet adultère, et que celui qui se marie à celle qui est répudiée commet adultère 35.

La première explication que nous avons donnée au sens de ces mots, lorsque nous avons dit que le creavit eos masculum et faeminam se répartait à l’instant de l’écoulement dans l’homme, de toute la série ou génération qu’il doit produire, et l’Écriture nous autorise à le croire ; car tout ce qui est créé n’est pas pour cela encore perceptible à nos sens, mais peut l’être à notre foi. Istae sunt quod creavit deus ut faceret. La création a précédé le fiat.

L’homme n’était pas sur la terre pour la faire produire 36, et homo non erat qui operaretur terram. À la vérité l’amour l’y appelait : sed fons ascendebat a terra irrigans universam superficiem terrae. Et comme dès le commencement il se mouvait sur les eaux 37 et leur conservait leur fécondité, cette providence rejaillissait comme une fontaine de la terre pour arroser les germes, jusqu’au moment où elle fut confiée à l’homme pour qui elle était faite, devant être par lui rendue à Dieu après avoir rempli sa destination.

Ainsi donc l’homme fut formé, Dominus deus formavit hominem. Il n’est pas comme le reste de la création le résultat de ce fiat si puissant qui montre les pensées de Dieu en action ordonnées et magnifiques ; Dieu lui-même forme l’homme, c’est-à-dire le rend perceptible ; il fut formé mâle et femelle dans une même individualité ; le texte de la Genèse est précis. J. C., qui le confirme dans St. Matthieu, démontre cette vérité, et ce que nous verrons plus bas ne sera qu’une conséquence de cet ordre de choses. Car il est à croire que les sexes n’auront que la durée du temps et disparaîtront avec lui ; cet ordre était prévu pour les productions de la terre ; mais l’homme créé pour présider à ces productions n’était point astreint à l’ordre des animaux ; ainsi le mot mâle et femelle ont ici un sens dont la révélation seule peut donner l’intelligence.

Il est à croire aussi que lorsque tout rentrera dans l’ordre, le masculum-faeminam se trouvera réuni comme il l’a été lors de la formation.

Il y a dans l’Écriture beaucoup de mots dont le sens reste sous le voile et qui sont infiniment éloignés de ceux que l’habitude et les préjugés sont dans l’usage de leur attribuer ; celui-ci est du nombre de ceux à la suite desquels l’Écriture dit ordinairement qui potest capere capiat.

Nous avons cité St. Matthieu Ch. XIX, v. 4, sur ce mot masculum et faeminam creavit eos : au verset 12 du même chapitre, on trouve précisément l’application de la réserve que l’on doit mettre dans le sens que l’on se permet d’attacher à telle ou telle expression, et qui sont des mystères dont le voile ne se lève pas pour satisfaire une indiscrète curiosité.... Sunt eunuchi qui de matris urero sic nati sunt et sunt eunuchi qui facti sunt ab hominibus et sunt eunuchi qui se ipsos propter regnum caelorum castraverunt.

Si l’explication ou traduction n’était que celle que toutes les combinaisons de la raison peuvent admettre, il ne serait pas ajouté immédiatement après ce passage qui potest capere capiat. Mais quittons cette digression pour revenir à notre sujet. De quoi l’homme fut-il formé ? De limo terrae. Mais cette base si frêle devient un chef-d’œuvre. Dominus deus inspiravit in faciem ejus spiraculum vitae.

Voilà l’homme fait, mais il n’est fait qu’en âme vivante, il peut perdre ce souffle divin. Considérons ce bel être désormais perceptible, dans l’intégrité de ses relations naturelles, spirituelles et divines par les triples principes qui le constituent.

Il est formé de la poudre de la terre. Voilà son principe corporel par lequel il est en relation avec tout ce qui habite la terre.

Il est soufflé dans ses narines un souffle divin, voilà l’allumement de ce point inexterminable qui se nomme esprit et qui manifeste son existence par ses facultés, ainsi que nous l’avons dit plus haut, et voilà ses relations divines.

Il est fait en âme vivante, voilà son principe sensible, son cœur et ses relations spirituelles avec tous les êtres.

C’est sous ce triple rapport que St. Paul envisageait l’homme, lorsqu’il disait aux Thessaloniciens 38 : Faites que votre esprit entier, et l’âme et le corps, soient conservés sans reproche à l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais l’homme conservera-t-il ce mode d’existence ? Hélas ! nous verrons bientôt qu’il la perdra, aussi hâtons-nous de le considérer sous ce mode avant qu’il ne s’enfonce et ne se précipite dans un autre.

Il est dépositaire d’une grande série, il a l’empire sur tout ce qui peuple et doit peupler la terre, Dieu lui amène ses sujets ; en sa divine présence il lui fait essayer le pouvoir dont il l’a revêtu, il donne des noms aux êtres qui comparaissent dans le nouveau dénombrement ; les noms qu’il assigne désignent les propriétés et les destinations particulières ; le lieu qu’ils habitent est enchanteur, le fleuve qui l’arrose est abondant, les canaux qui en dérivent entourent les domaines qui produisent les choses précieuses et servent aussi de bornes aux climats brûlants des passions, et aux régions de multiplicité où elles font leur irruption funeste 39, tout est à son usage dans ce lieu de volupté ; mais deux arbres fameux y sont plantés, l’arbre de vie, et l’arbre de la science du bien et du mal.

Ce dernier arbre devient et le sujet de l’épreuve nécessaire dont nous avons parlé, et l’occasion du commandement mémorable : « Ne mange pas de cet arbre, les conséquences en sont terribles : du jour où tu en mangeras, tu mourras de mort, ex eo morte morieris. » La mort ! ! hélas ! ! ce n’est pas le jour du mal qui la consomme ; mais c’est de ce jour qui le commence ex eo et c’est cette triste perspective qui la devance, qui la rend si redoutable puisque le jugement la suit : mais suivons ; le commandement est prononcé ; l’homme est livré à lui-même entre Dieu et la nature.

 

 

 

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DISCOURS IV.

 

 

DE LA CHUTE DE L’HOMME.

 

 

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« DIEU donne le corps comme il veut, et à chacune des semences son propre corps. Toute chair n’est pas une même chair, dit St. Paul 40, il y a un corps animal, il y a un corps spirituel. »

C’est évidemment cette deuxième nature de corps que porta d’abord l’homme, puisque malheureusement nous allons voir qu’il y survint des changements.

« Non est bonum hominem esse solum. Il n’est pas bon que l’homme soit seul. »

Et pourquoi ce qui était bon lorsque l’homme sort de la main de Dieu n’est-il plus bon à une époque différente ? C’est que placé entre Dieu et la nature, il détourne sa pensée de la contemplation de Dieu, il en détache son cœur. Il donne à la nature des regards de complaisance, quelquefois il lui accorde une partie de l’amour qu’il dérobe à Dieu ; ces larcins successifs commencent sa culpabilité, l’amour jaloux se venge, et dans le fond intime de sa conscience retentit toute la sévérité et en même temps la délicatesse du reproche que fait l’Amour outragé : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul 41. » Il n’est plus digne de l’amour pur. Faisons-lui une aide semblable à lui. Déjà cet homme enveloppé dans ses réflexions regarde encore toutes les créatures à qui il a donné des noms, toutes ont des aides, et lui s’en trouve dépourvu. L’intelligence et la sensibilité sont trop un même être. Il s’en afflige et le sommeil figuratif qui lui est envoyé est la disposition qui va ouvrir pour lui une nouvelle scène et de nouveaux rapports.

Qu’arrive-t-il pendant ce sommeil à cet être spirituellement corporisé, une de ses côtes lui est enlevée ; cette sensibilité si intime, si délicate est remplacée par la chair, et replevit carnem proea. Souvenons-nous bien ici du mot de St. Paul, « toute chair n’est pas une même chair. Celle-ci n’est pas encore coupable.

Des débris même Dieu sait faire des œuvres magnifiques, de cette côte tirée d’Adam il construit une femme, aedificat mulierem. Sans doute elle est digne de Dieu qui la fait : ne laissons pas à l’imagination à en retracer l’image, ce serait la défigurer ; Dieu lui-même amène à Adam cette production qu’il avait désirée, quelle impression fait-elle naître 42 ?

Aucun sentiment tumultueux ne trouble ces deux êtres.

Adam porteur ou dépositaire de toute la série des hommes est libre encore de leur procurer l’éviation dans une forme corporisée spirituellement ou matériellement, n’oublions pas le verset de St. Paul que nous avons déjà cité : « Il y a un corps spirituel, il y a un corps animal, toute chair n’est pas une même chair, Dieu donne le corps comme il veut, et à chacune des semences son propre corps. »

Le commandement n’était pas encore enfreint, ainsi la forme primitive n’était pas altérée, et si nous avons perdu pendant longtemps le modèle de cette forme, des témoins fidèles l’ont vu et sur le Tabor et lors de l’Ascension, et nous ont laissé l’idéal de la spiritualité revêtue d’une forme et dans laquelle la divinité même avait daigné descendre.

La spiritualité revêtue d’une forme spirituelle agit différemment et par d’autres lois que lorsqu’elle est revêtue d’une forme matérielle, la forme matérielle peut l’influencer, l’Écriture veut que nous le remarquions : « Erat autem uterque nudus, Adam scilicet et uxor ejus et non erubescant. »

Ainsi Adam en recevant une femme de la main de Dieu n’est frappé que du phénomène qui lui montre la réalité du rêve qu’il avait eu dans son sommeil ; nunc maintenant hoc ceci, faites attention à cette expression hoc, ceci ; ne désigne encore aucun sexe, « os ex ossibus meis et caro de carne mea, ceci, os de mes os, chair de ma chair, cette individualité sera appelée Virago ; ce mot ne peut se rendre en français ».

Pourrait-on se hasarder de le traduire, coopération de la force ou coopération de l’homme. Et pourquoi ? Quoniam de viro sumpta est, elle n’est pas la force proprement dite, elle n’est que la coopération de la force qui la fait agir 43.

Désormais la femme n’est plus essentiellement inhérente à l’homme, mais elle lui est tellement associée qu’il l’appelle l’action de l’homme, actio viri virago. Si l’homme n’eût pas altéré son amour comme image divine, il aurait pu de lui-même produire son image ; mais son adhérence à un autre amour entraîne la nécessité de l’accord de deux volontés : ce qu’il a désiré lui a été donné. Cependant, l’amour spirituel n’entraîne pas encore à violer la pudeur ; la vierge peut concevoir, et la forme spirituelle de l’un et de l’autre conserverait encore ses charmes.

Si l’amour divin conçoit, l’amour spirituel participe à cet avantage, et puisque l’amour profane jouit de cette vertu, elle ne pouvait pas être refusée à l’homme et à la femme encore spirituellement corporisés, et sans dégradation ils pouvaient être deux dans une même chair : l’homme devait quitter son père et sa mère ; car l’aide qui lui est donnée pour compagne est le moyen de manifester la production qui sera le résultat d’une extase occasionnée par l’amour.

Mais la femme formant maintenant un être distinct, n’étant plus un être inhérent à l’homme, mais simplement adhérent ; pouvant, comme type de la sensibilité, se rapprocher des objets sensibles, ne sera-t-elle pas entraînée par eux ? rendra-t-elle avec fidélité à celui qui est le type de l’intelligence des émotions qui, si elles étaient avouées sans subterfuges, auraient peu de danger ? Mais si elles se réitèrent sans qu’on emploie les moyens de s’en défendre, elles peuvent entraîner à violer le commandement précis : « Vous ne mangerez pas de l’arbre du bien et du mal, car du jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort. »

« De toutes choses que Dieu avait faites ayant animation sur la terre, le plus souple d’esprit était le Serpent : il dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger de tous les arbres du paradis ? »

Pour entendre ce passage, rappelons-nous que nous avons dit que lors de la terrible irruption de la première révolte, les êtres qui avaient cédé à l’illusion de la lumière qui se perdait avec celui qui avait la brillante fonction de la porter n’avaient point échappé à la sollicitude de la miséricorde, qu’elle les suivit dans le chaos qui fut leur punition, et que son esprit veillait sur ce chaos et préservait d’une perte absolue ce qui était encore susceptible d’une vie inférieure à la vérité, à la vie céleste, et telle qu’elle avait été donnée lorsqu’ils furent tirés du néant, et qui pût leur faciliter le retour à cette vie primitive suivant leurs genres et leurs espèces ; une âme vivante et mobile fut créée pour eux, ils y furent renfermés et ils peuplèrent les airs, les eaux et la terre sous le gouvernement d’Adam qui, comme nous l’avons dit ailleurs, est un être spécial et qui n’avait pas eu de part au chaos. Mais puisque tous les êtres dont nous parlons sortaient de ce chaos, ils y avaient tous participé ; Saint Paul est formel à cet égard.

Non volens vanitati et servitute corruptionis creatura subjecta est. Non volens. Sed propter eum qui subjecit eam.

Non volensest fort remarquable, c’était pour lui, par l’effet de sa seule volonté que Dieu avait voulu des êtres hors de lui ; s’ils ne restent pas tel qu’il les a fait, par le principe de l’imperdabilité de tout ce qu’il fait, il les conserve ou en miséricorde ou en justice ; Non volens, de leur part, c’est le sien qui règle tout ; et quelles inductions ne tirerait-on pas de là pour accuser l’inutilité du suicide, si à la mode et si justifié par l’école philosophique ; nous ne jetons qu’en passant cette vérité terrible pour ceux qui se croient autorisés à disposer d’eux, pour nous arrêter un instant sur une expression : non moins importante que celle de creatura non volens subjecta est vanitati et servitute corruptionis, c’est celle de subjecta est in spe : quia ipsa creatura liberabitur.

Ainsi la créature enfermée dans l’animalité, dans la corruption, dans la chose vaine, Libera-bit-ur rursum, libera-ibit... in spe, remarquez bien ce mot in spe. Voilà ce qu’elle avait conservé dans le chaos : L’espérance et in spe ingemiscit et parturis usque adhuc. Dans l’espérance elle gémit et elle souffre jusqu’à l’époque de cette libération : Ah ! combien l’homme devenu criminel n’a-t-il pas retardé cette époque de libération qui lui était confiée ; mais c’est un autre sujet à considérer. Nous disions que parmi les êtres qui étaient sortis du chaos pour attendre dans une corporation matérielle, sous le gouvernement d’Adam, leur retour à leur vie primitive, le serpent était le plus souple d’esprit. Callidior.

Il dit à la femme :.... C’est encore une chose qui, suivant la raison, a pouvoir d’étonner, que ce langage dont il ne reste plus de vestige et dont la possibilité ne s’offre pas à cette simple raison.

Cependant, je ne me servirai pas de l’exemple de l’ânesse de Balaham pour prouver que les animaux avaient un langage et que l’homme l’entendait ; cet exemple ne serait pas applicable, parce que il y eut, à l’égard de la mission que Balaham avait à remplir, exception à la loi devenue générale après la chute de l’homme ; sa dégradation entraîna celle de tous les êtres qu’il avait sous son gouvernement ; si lui seul eut subi cette dégradation, il n’eut plus été en rapport avec tous les êtres qu’il devait dominer, ils eussent eu sur lui une suprématie qu’il ne devait pas perdre puisqu’il conservait son existence, et quoique son empire ne fut plus aussi étendu, la dégradation des animaux dans la proportion de la sienne le mettait en mesure de maintenir sa domination et de modérer l’effet de la révolte qui fut la suite de la chute de l’homme. Cette révolte des animaux manifesta le vice du caractère particulier pour l’amendement duquel chacun de ses êtres avait été revêtu d’une forme matérielle. Comme l’homme est l’image de Dieu, la parole de l’homme est l’image de la parole du Verbe ; c’était par l’effet de la parole que l’homme devait être obéi ; il fallait donc que ses sujets pussent l’entendre et que par réciprocité (quoique dans des idiomes différents) ils pussent à leur tour faire entendre leurs supplications et leurs vœux ; ainsi l’on conçoit que le serpent avait un langage qu’il pût parler à la femme : on le conçoit d’autant plus que le serpent est puni de l’abus qu’il a fait de ce langage, non-seulement par la malédiction spéciale dont il fut chargé, « quia fecisti hoc, maledictus es inter omnia animantia terrae », mais encore, il fut le premier exemple de la dégradation de la forme, Super pectus tuum gradieris et terram commedes ; donc il ne rampait pas sur son cœur, il ne mangeait pas la terre : or s’il rampe aujourd’hui, s’il mange la terre, donc il n’a plus la forme dans laquelle il fut créé lorsqu’il sortit du chaos, donc il ne peut manifester aujourd’hui l’idiome par lequel il transmit à la femme le discours par lequel il parvint à la séduire.

Mais avant de considérer le comment de cette séduction et ses suites, qu’il me soit encore permis un mot sur le sort des animaux avant et après la chute, et enfin leur destinée ; je ne parlerai pas du droit de vie et de mort que l’homme avait sur eux, car puisqu’il avait des ordres à leur transmettre, une volonté juste à manifester, il avait nécessairement sur eux tous les pouvoirs possibles, celui de justice et de grâce ; mais au lieu d’être soumis à la noble parole de l’homme innocent, ils ont été obligés de fléchir sous la force de l’homme coupable, ils ont eu à supporter les caprices et les violences de sa volonté devenue arbitraire. S’ils se sont révoltés, parce qu’ils l’ont cru plus affaibli, ils sont devenus plus malheureux ; mais enfin, leur destinée future a été révélée à saint Paul comme elle l’a été à Ésaïe. Saint Paul se contente de dire : Creatura ingemicit in spe et parturit usque adhuc. Esaïe fait un tableau ravissant de l’époque fortunée de leur libération. Le temps vient d’assembler toutes les nations et les langues. Ils viendront, ils viendront et ils verront la gloire de Dieu.

Le loup demeurera avec l’agneau, le léopard avec le chevreau, le lionceau avec le veau, la jeune vache paîtra avec l’ours, leurs petits gîteront ensemble, le vieux lion mangera le fourrage avec l’ours, l’enfant qui tète s’ébattra sur le trou du basilic et l’enfant qu’on sèvre enfoncera sa main dans le trou de l’aspic... Ils viendront et ils verront ma gloire.

Certainement, ce passage d’Ésaïe a aussi un sens allégorique, mais admirons son sens littéral qui s’adapte si bien à tout ce que nous venons de dire sur les animaux : mais quittons cette digression et revenons au langage que le serpent tint à la femme.

L’Écriture nous fait remarquer le caractère souple et rusé du serpent.

Cunctis animentibus terrae erat callidior. C’était donc le plus propre à seconder les efforts du premier prévaricateur pour réduire l’homme sous sa domination et par lui tous les êtres créés.

« Quoique les anges qui n’ont pas gardé leur origine, mais qui ont abandonné leur première demeure (dit St. Jude), soient réservés sous les liens d’obscurités jusqu’au jugement de la grande journée, ils ne sont pas privés de puissances. »

Ce n’est pas de vive force que ce premier prévaricateur attaque le roi de la terre. Ces cohortes avaient été terrassées par Michel ; le mot d’ordre qu’il eut contre elles les avait dispersées ; il ne hasarde pas contre ce représentant de Dieu une bataille rangée ; d’ailleurs ce représentant ne sortant pas du chaos, il n’avait aucune affinité avec lui, mais le serpent en avait été tiré ; dès-lors, il peut avoir accès auprès de l’homme par ce serpent qui était sous l’empire de l’homme ; il s’y insinue, s’y cache et se prépare à attaquer non d’abord le type de l’intelligence, mais celui de la sensibilité.

La sensibilité est plus susceptible d’être trompée par les apparences passives de sa nature, elle est moins en garde : l’imagination s’allume aisément, crayonne ce qui s’insinue dans le cœur. Elle y fixe l’image et la caresse. Cette image chérie a déjà voilé la lumière de l’intelligence et parvient enfin à l’éteindre.

Mais suivons l’Écriture. Le prévaricateur connaissait le commandement fait à l’homme, voici comme il fait parler son perfide ambassadeur.

Quoi ! Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tout arbre du Jardin ? L’hypocrisie perce déjà dans cette phrase. Cette espèce d’intérêt qu’il montre à ce que ces êtres fortunés éprouvent quelque genre de privation dans ce lieu de délices cache quelques arrière-pensées qu’il manifestera bientôt ; sous le voile de l’affection et du sentiment, il a l’air de gémir d’un obstacle qui semble diminuer leurs jouissances. Quoi ! Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tout arbre, c’est Dieu qui a dit cela !

Oh ! que de poison répandu par ce peu de paroles, car la réflexion saisit avidement cette occasion de peser la justice ou la rigueur du commandement. Pourquoi en effet nous contraindre pour quelque chose de si peu d’importance ? Est-il digne de Dieu de s’occuper de si petits détails ? Ce serait ravaler sa gloire. Et que deviendrait cette liberté, ce don si précieux qu’il nous a fait ? Dieu ne rétracte pas ses dons. Cependant la peur force encore à garder le commandement, il se retrace ; la femme le rapporte au serpent, mais elle l’altère.

« Nous mangeons du fruit des arbres du Jardin. »

On voit que déjà le serpent a fait impression : elle ne dit pas franchement : « Un seul arbre nous est interdit », elle parle déjà comme le serpent : « Nous mangeons du fruit des arbres du Jardin » : mais ce n’est pas tout encore, ce n’est pas l’amour, c’est la peur qui retrace le commandement. Comparons le commandement avec la manière dont elle le rapporte au serpent.

Le commandement est : « Tu mangeras librement de tout arbre du Jardin : quant à l’arbre de la science du bien et du mal, tu n’en mangeras pas, car dès le jour que tu en mangeras tu mourras de mort. »

Dans l’entretien de la femme avec le serpent, voici les expressions :

« Nous mangeons du fruit des arbres du Jardin. Mais quant à l’arbre qui est au milieu du Jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas et ne le toucherez pas de peur que vous ne mouriez. »

De peur que vous ne mouriez ne rend pas l’absolu de cette parole : vous mourrez de mort. Et pourquoi ne qualifie-t-elle pas l’arbre dont il s’agit ? Elle ne dit autre chose sinon l’arbre qui est au milieu, qui ne désigne que la place de cet arbre, tandis que cet arbre a un nom propre qu’elle sait ; c’est l’arbre de la science du bien et du mal, et par conséquent son fruit cache une vertu qui lui est particulière.

Et cette propriété spéciale qui est de savoir lui est interdite ; c’est l’amour de la conservation de l’être qui a proclamé la défense ; c’était la foi dans le commandement de l’amour qui devait tenir lieu de toute science ; la femme ne mentionne cette défense auprès du serpent que comme un conseil de prévoyance. De peur que vous ne mouriez, ne mangez pas du fruit, ne touchez pas l’arbre ; il semble qu’elle n’ait plus besoin que d’être rassurée sur cette peur. Le serpent se hâte de lui donner cette assurance. « Vous ne mourrez nullement, lui dit-il, mais Dieu sait qu’au jour où vous en mangerez, vos yeux seront ouverts : Vous serez comme des Dieux sachant le bien et le mal. »

À l’occasion de ce verset, que dit J. C. 44 ?

Le démon est menteur. Toutes les fois qu’il parle de son propre fond, il profère le mensonge. Quand on écoute sa parole, on n’entend plus le langage du cœur qui est le langage de Dieu. Ah ! qu’il est plus expressif que celui de la science à laquelle il attira la femme. Par sa ruse il séduisit Ève, dit Saint Paul, dès le commencement il a été meurtrier 45. Ces passages en disent plus que tout ce que je pourrais dire. Ils sont le jugement de vérité sur ce funeste discours du serpent ; il proférait le mensonge et par le mensonge il devenait meurtrier ; c’est la triste conséquence du mensonge.

Malheureuses victimes de tous les âges et de toutes les époques, depuis Abel jusqu’à Louis XVI. Vous sortirez enfin de vos tombeaux pour rendre évidente cette terrible vérité : dès le commencement il est meurtrier parce qu’il est menteur. Mais à votre tour vous deviendrez ses juges et il rentrera dans l’abîme pour y subir son jugement 46.

Ô femme malheureuse, il vous a dit que vous ne mourriez pas, il vous a dit que vous seriez comme des Dieux. Cet arbre ne vous fait plus peur, vous voyez qu’il est désirable pour donner de la science, qu’il est agréable à la vue ; vous portez votre jugement sur son fruit, vous pensez qu’il est bon à manger, vous étendez la main pour en prendre, vous en mangez ; hélas ! vous êtes coupable. Votre mari ne l’est pas encore, il peut obtenir votre grâce, mais le poison qui circule déjà dans tout votre être le trouble, il ne peut presque plus lire dans la lumière ; toute la série dont il est dépositaire s’agite et prend part à la détermination qui va décider leur mode d’existence. Hélas ! il prend de la main de la femme le fruit fatal, il en mange, son cruel venin gagne la chair qui pendant son sommeil primitif avait remplacé la côte qui lui avait été enlevée. Cette chair fait irruption. Les yeux de tous deux sont ouverts, ils connaissent ; hélas ! que connaissent-ils ? qu’ils sont nus, funeste science, ils sont descendus dans la nature. Ils ne peuvent réparer eux-mêmes l’effet du fruit si justement défendu, en vain quelques feuilles de figuier leur servent de voile. Le lien entre Dieu et l’homme est rompu, le commandement est enfreint.

Ils prévoient le jugement terrible ; comment cacheraient-ils leur transgression ? Dieu les tenait dans son cœur et ils en sont sortis, comment Dieu ignorerait-il cette absence, ils voudraient fuir, ils aggraveraient leur faute.

Adam... Dieu appelle... Adam où es-tu ? Il appelle encore... que vous êtes ému de cette voix qui tant de fois s’était imprimée dans votre âme ; ayez le courage de supporter votre honte, comparaissez devant votre juge et n’oubliez pas qu’il est votre Père, écoutez le jugement, écoutez la promesse et vous pourrez encore y reconnaître la miséricorde.

Le Juge paraît, les parties sont entendues, les excuses ne sont pas valables, la honte annonce bien le repentir, mais elle est le témoignage irrécusable du délit : il ne reste que le jugement à prononcer, le serpent coupable éprouve le premier effet de la justice ; il est maudit, dégradé dans sa forme et la poussière lui est assignée pour nourriture. La douleur est annexée à la grossesse de la femme, et à cet égard le travail le plus pénible lui est imposé. Par rapport à Adam, la terre est maudite, elle produira des épines et des chardons, il les essartera avec fatigue, et ne mangera son pain qu’arrosé de la sueur de son visage.

Ces dominateurs de la terre n’ont plus cette forme glorieuse qui les distinguait si essentiellement de tous ceux qu’ils régissaient ; ils sont enfermés dans des habits de peaux et assimilés aux animaux qui en sont revêtus, ils sont chassés d’Éden, ô douleur ! ô peine ! ô chagrin.

Toutefois leur repentir a ému le cœur de Dieu et il a dit : « La semence de la femme brisera la tête du serpent. » Ô Jésus-Christ promis, vous briserez la tête du serpent et la mort terrible ; quelle miséricorde ! ! Mais cet ennemi vous brisera le talon : ô Agneau immolé, il vous en coûtera l’enveloppe mortelle dont vous serez revêtu : Ô Dieu Verbe incarné, quel excès d’amour, quelle charité infinie ! !

Nous voici forcés de considérer non plus l’homme céleste, non plus l’homme spirituel, mais l’homme matérialisé : par la transgression toute la nature fut entourée de crêpes funèbres, c’est désormais le champ de la mort et tout ce qui le traverse doit la subir.

Non seulement le roi, le dominateur de ce vaste empire y est assujetti, mais toute la génération dont il était dépositaire : nous savons dès lors de la détermination de ce premier homme que par son action spirituelle elle y a pris part et comme lui non volens. Pour rappeler l’expression de Saint Paul, subjecta est vanitati et servitute corruptionis et ainsi comme le premier homme coupable et matérialisé, elle ne peut se reproduire 47 que revêtue de ce veste pellicea qui fut le signe de dégradation du premier homme coupable et, par cette raison, matérialisé.

Une seule exception est faite, une seule Vierge pourra concevoir et rester immaculée. Il n’y avait qu’un Dieu qui pût opérer ce prodige, mais ne fallait-il pas qu’il eût une mère digne de lui, puisqu’il voulait devenir semence de la femme afin de briser, comme il l’avait promis, la tête de l’ennemi. Et l’on pourrait peut-être connaître le temps où cette Vierge incomparable sortit comme prémice pure et innocente d’Adam et d’Ève 48 encore purs et innocents et possédant toute leur entéléchie, qu’ils offrirent à Dieu pour rentrer sous le sceau du mystère divin jusqu’au moment où elle devait coopérer et participer à la manifestation de la grande miséricorde. Et si dans des desseins spéciaux de la Providence quelques êtres ont été purifiés dès le ventre (tels que Jérémie, Jean-Baptiste, etc.) afin de les faire entrer dans les dispositions et les voies par lesquelles ils pouvaient remplir leur destination et correspondre à leur appel. La Vierge reine des anges qui devait être la mère de Dieu a été remplie d’une grâce bien plus suréminente, puisqu’elle devait être couronnée de tant de gloire. Ainsi, comme avant la fondation des siècles, il y avait un Agneau immolé ; avant la chute, il y avait une Vierge pure pour produire l’Homme-Dieu ou cet Agneau divin en qui nous adorons la Trinité ou Unité d’Essence divine.

Que l’art de la raison ne vienne pas ici par ses sophismes obscurcir la vérité de cette parole divine. Creatura est vanitati et servitute corruptionis ; l’homme peut, il est vrai, entrer dans quelques-unes des demeures célestes, il peut être spiritualisé et même être rendu participant de la divinisation, mais son origine est l’iniquité : le prophète roi nous l’a révélé in iniquitatibus conceptus sum et in peccatis concepit me mater mea. Et si, malgré la grandeur de la faute de l’homme, sa destruction absolue n’a pas été prononcée, c’est pour que le but de la création subsistât : tous ceux qui sont destinés à tirer du chaos quelques-uns de la série qui doivent comparaître sur le globe ne peuvent les obtenir que par une extase dans la matière ; à la vérité, la légitimité des unions, les grâces qui y sont attachées peuvent atténuer le mal d’origine, qui est essentiellement vicieux ; mais puisque Dieu seul peut réparer le mal, à lui la gloire de la réparation, à lui la force et l’efficacité des moyens qui extirpent la racine.

Puisque malgré la culpabilité de l’homme, sa destruction absolue et celle de sa race n’est pas prononcée, on peut concevoir que, pour que le but de la création subsistât et la noble hiérarchie par laquelle les êtres devaient être soumis à l’homme et l’homme à Dieu, il a fallu que les êtres subissent une dégradation proportionnée à celle de l’homme ; c’était le seul moyen de conserver à l’homme sa supériorité ; la condamnation du serpent et la dégradation de sa forme, que l’Écriture nous atteste, nous est une démonstration de cette vérité, car on comprend que si les animaux n’eussent point été dégradés en proportion de l’homme, ils auraient conservé une prééminence sur lui, ils auraient été conservés dans leurs lois, tandis que l’homme n’était plus dans la sienne ; c’est pourquoi St. Paul dit : « La créature est sujette à ce qui est vain et inutile contre son gré, toutefois en espérance de sortir de cet assujettissement, parce que la créature elle-même sera délivrée de la corruption lorsque les enfants de Dieu seront dans la liberté de la gloire. »

On doit donc croire avec St. Paul qu’il y avait pour les êtres inférieurs à l’homme une destination qui était inhérente au sort de cette noble et sublime ressemblance divine.

L’homme, s’il était resté fidèle, en s’élevant de gloire en gloire, aurait amené à sa suite les êtres inférieurs, parce qu’ils auraient perdu eux-mêmes en proportion de cette gloire la rouille qu’ils avaient contractée par l’effet du chaos ; mais on voit par le passage cité que cette destination des êtres a été suspendue jusqu’à ce que l’homme, par l’effet des promesses, eût été réparé, c’est-à-dire jusques à l’époque où les enfants de Dieu seront dans la liberté de la gloire.

C’est donc avec toute justice que tout en contemplant cette nature si belle et si variée, que tout en y admirant les innombrables profusions de richesses qui y sont répandues, la beauté et l’exactitude des lois qui la régissent (quoique nous ne les devinions qu’à demi, puisque cette terre si précieuse et si belle est une énigme livrée aux oiseuses disputes des hommes, tradidit terram disputationi eorum : il a livré la terre à leur dispute), c’est, dis-je, avec toute justice que malgré ces beautés nous ne pouvons y voir que le vaste tombeau qui s’ouvre à chaque instant pour y engloutir tout ce qui en sort.

Et nous, descendants de l’homme, Adam, ses enfants chéris, que nous a-t-il transmis ? La chair et le sang, la seule vie que, par sa faute, disons aussi la nôtre, il pouvait nous procurer. Je le répète, David, ce type si grand de J. C., puisque J. C. daigne s’en dire le fils dans l’ordre de la nature, s’écrie dans sa douleur : « Faites-moi part de votre grande miséricorde, car je suis conçu dans les iniquités et ma mère m’a formé dans le péché. » Et St. Paul, cette fidèle expression de J. C. dont il était devenu la parole vivante, puisqu’il ne vivait plus et que J. C. vivait en lui, confirme à l’homme la corruption de son origine ; il lui montre qu’il n’hérite de ses parents que la chair et le sang, et par conséquent la mort littérale ; et parce qu’il est semé en déshonneur, parce qu’il est semé en corps animal, il ajoute que la chair et le sang ne peuvent hériter l’incorruptibilité. Avouons donc cette tache d’origine et ses suites funestes, mais n’oublions pas la promesse mémorable accordée au repentir : « La semence de la femme brisera la tête du serpent » ; voilà la promesse solennelle et irrévocable, parce qu’elle est divine, qui est le seul anneau qui puisse rattacher l’homme à Dieu.

Ainsi, voilà le prêtre de l’Église vivante qui se montre déjà en promesse à Adam repentant et soumis, et à tous ceux qui imiteront ce repentir et cette soumission ; dès lors il confirmera par des types et des figures cette promesse qui se réalisera dans les temps décrétés, afin de manifester deux grands attributs de Dieu, l’étendue et l’exigence de sa justice, et l’infinité de sa miséricorde. La création avait déjà manifesté son amour, et la Religion, fondée par la promesse, a dû et doit nous ramener cette puissante intelligence d’un Dieu qui, tout en punissant de mort le délit de l’homme, peut le rétablir dans son amour et le racheter.

Pour votre gloire, ô mon Dieu ! je voudrais montrer rapidement, mais avec vérité, cette seule et unique Religion qui nous relie à vous, mais je ne peux, malgré le sentiment que j’éprouve, que confesser à vos pieds mon impuissance, et tout en reconnaissant où se sont trouvées les divergences et celles auxquelles nous cédons nous-mêmes avec tant de facilités par nos entraînements journaliers ; ayez pitié et ralliez-nous toujours au feu invisible par lequel votre Verbe incarné opère et opérera jusqu’à ce que, tous les ennemis vaincus, il vous remette tout pour que vous soyez tout en tous.

 

 

 

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DISCOURS V.

 

 

RÉPARATION DE LA CHUTE DE L’HOMME, ET DES MOYENS DIVERS POUR L’OPÉRER.

 

 

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APRÈS avoir parlé de l’homme, selon tous ses rapports, présentons quelques réflexions sur sa réparation, au risque de nous répéter ; mais ce sujet est si vaste et si important pour le salut de l’homme, qu’on ne saurait trop le considérer sous tous ses aspects. C’est pourquoi, une fois pour toutes, je demande grâce pour ces répétitions, qui d’ailleurs offriront des nuances différentes.

Nous avons montré jusqu’ici comment le mal s’est formé, le chaos qui s’en est suivi, l’admirable parti que, par miséricorde, la Divinité en a tiré, la création du monde physique, l’élévation de l’homme pour présider à ce bel ouvrage sous la condition qu’il resterait soumis et obéissant.

Nous avons observé à cette occasion que les opérations divines qui mettent l’homme en évidence ne sont pas seulement un résultat de ce fiat puissant qui a montré la lumière, le firmament, les astres, les eaux, la terre, les arbres, les animaux, les oiseaux qui la peuplent : mais l’homme est un être privilégié et à part, c’est le roi de toutes ces choses qui est mis en évidence ; c’est le roi qui n’est tel que parce qu’il est fait par l’opération divine et à son image ; c’est cette image qui est produite dans l’univers. Et pourquoi ? C’est qu’il faut que ce qui s’opère dans les cieux s’opère sur la terre.

Dans les cieux, la volonté du Père qui est son Verbe s’écoule éternellement du Père et y recoule sans altération ; ainsi sa volonté est faite et, par cette fidélité éternelle du Verbe, est manifesté l’amour éternel.

C’est ainsi que constamment l’homme devait rester sur la terre, y recevoir constamment la volonté du Verbe, et en l’exécutant constamment sans altération manifester constamment l’amour qu’il devait pour le bienfait de l’existence ; ainsi il eût conservé sa royauté et montré une vive image de la divinité qui, par lui et sa volonté soumise, devait régir l’univers.

L’homme était essentiellement la volonté de Dieu sur la terre, puisque l’esprit de Dieu ou l’amour avait requis son existence, puisque la volonté de Dieu l’avait opérée, puisque le Père avait sanctionné cette opération, par l’esprit qui fut soufflé dans les narines de l’homme ; c’était surtout la volonté image du Verbe que la liberté, apanage nécessaire de tout être moral, devait plus essentiellement garantir.

Librement et par amour, cette volonté devait rester passive et soumise. Cet amour était inhérent à son être, puisqu’il lui avait été inspiré ; cet amour devait être dès lors sa lumière et sa direction.

Nulle propriété ne devait se glisser dans la volonté de l’homme, comme nulle propriété ne se glisse dans le Verbe qui a été, est, et sera à jamais l’Agneau immolé dès la fondation des siècles, ce qui fait qu’il a été, est et sera éternellement engendré, puisqu’il rend éternellement et fidèlement tout ce qu’il reçoit du Père.

Ainsi devait être la volonté de l’homme, alors par la lumière d’esprit et d’amour et de vérité qui l’animait, il aurait été constamment sur la terre comme le Verbe est dans le ciel la volonté de Dieu.

Mais si l’homme laissait glisser une autre lumière et la fixait en lui en se l’appropriant, cette volonté de l’homme cessait d’être l’image du Verbe.

L’homme ne pouvait celer cette monstrueuse obstruction, car il fut fait à l’être porteur de la volonté de Dieu un commandement ; tant qu’il l’exécute il est une fidèle image du Verbe, il peut faire et il fait la volonté de Dieu.

Lorsqu’il enfreint le commandement, il cesse d’être l’image divine parce que l’obstruction empêche cette volonté de refluer dans le Verbe ; elle était et devait être nécessairement passive ; elle est devenue active, s’étant appropriée par cette activité ce que la défense lui avait interdit. Cette appropriation, en pénétrant toute la substance de la volonté, en a changé la nature, et interverti nécessairement tous les actes qu’il devait faire.

Par cette appropriation, la volonté s’est constituée en rébellion ; mais quand même elle cesse d’être rebelle, le changement de sa nature survenue par la désobéissance l’a fait cesser d’être l’image du Verbe éternellement obéissant à la puissance du Père pour être éternellement engendré. Donc, pour que l’homme redevienne cette image, il faut que cette nouvelle substance qu’il s’est faite soit transformée et changée.

Par conséquent, cette propriété dans la volonté de l’homme est la véritable tache d’origine ; tant que cette propriété n’est pas détruite, la volonté n’est pas l’image du Verbe, la justice absolue le tient sous la mort et le prive de la vie du Verbe, dont il ne rend participants, d’après cette faute d’origine, que ceux qui consentent et qui veulent qu’il arrache lui-même cette excroissance ou propriété étrangère ; car cette excroissance met ceux qui persistent à vouloir la conserver dans l’impossibilité de recouler en Dieu, puisqu’ils apporteraient en Dieu un empêchement à sa volonté divine.

Cependant la miséricorde éternelle a prévu et conçu le moyen d’apaiser et de satisfaire la justice divine.

Elle l’a prévu puisque le Verbe s’est constitué le pleige ou la caution de ses œuvres et qu’il est l’Agneau immolé dès la fondation des siècles ; elle a conçu le moyen d’opération dont la fin est que la volonté divine qui avait cessé d’être faite sur la terre y fut faite de nouveau.

Mais quel devait être l’agent qui pouvait faire cette volonté sur la terre, apaiser la justice divine et surtout la satisfaire ?

L’homme coupable condamné à la mort pour n’avoir point fait la volonté de Dieu, l’homme dégradé, enchaîné dans la matière, soumis à l’influence de ses lois qui sont pour lui un mystère, ne peut être agent actif de cette satisfaction. Ce n’était pas non plus parmi les Anges, même ceux qui avaient conservé la pureté de leur origine, que pouvait être choisi l’agent qui pouvait apaiser et satisfaire la Justice divine ; car en quoi consiste particulièrement cette Justice ? C’est que la volonté de Dieu soit accomplie, parce que Dieu manifeste sa justice par l’accomplissement de sa volonté : or la volonté de Dieu en créant l’homme était qu’il fît triompher sa justice par l’exécution de sa volonté et qu’il remplît sa fin et sa destinée, qui était qu’en exécutant la volonté de Dieu, il obtint par Justice l’écoulement de la vie divine imperdable.

Mais c’est au Verbe seul qu’il est donné d’avoir la vie en lui-même, dont les anges ne pouvaient montrer sur la terre la vie qu’ils n’ont pas par essence, mais seulement par participation, et puisqu’ils ne pouvaient être la source de la vie qui devait se montrer sur la terre et procurer à Dieu la satisfaction qu’il y eut des êtres qui remplissent leur fin, qui est d’avoir la vie divine imperdable, les Anges ne pourraient être les réparateurs.

Il fallait que pour que la vie du Verbe fût apportée sur la terre, lui-même l’y rétablit.

C’était d’ailleurs plus qu’une Création qu’il s’agissait d’opérer, car le néant soumis ne s’oppose pas à la création, mais ici, c’est la transformation d’une nature qui s’est rendue réfractaire et rebelle qu’il s’agit d’effectuer. Il faut tout l’amour d’un Dieu, la volonté d’un Dieu, la puissance d’un Dieu, pour une œuvre plus difficile que la création, puisque pour cette dernière opération il y avait des obstacles à vaincre ; donc il a fallu que l’agent de cette œuvre réparatrice fût Dieu.

Comment Dieu a-t-il voulu accomplir cette œuvre divine ? Par la souffrance, proposito sibi gaudio sustinuit crucem ; cependant, comme Dieu, il ne pouvait souffrir, mais la nature humaine rejetée parce qu’elle avait cessé de tenir sa volonté soumise et condamnée en conséquence à la mort, si elle ne pouvait comme agent actif se relever, pouvait comme agent passif pâtir l’opération.

Si la vie par essence s’unit à cette nature humaine, alors par la souffrance elle concourt à l’œuvre, et par l’union de cette vie et essence divine le Verbe la sanctifie et la justifie.

Il la justifie en soumettant dans cette nature humaine la volonté divine à la justice divine ; par cette union, il fait ce que la volonté humaine devait faire ; il épuise, en soumettant la volonté divine à la justice, tout ce que la justice divine peut exiger, parce que cette volonté divine est aussi infinie que cette justice ; ainsi le Dieu humanisé et pâtissant apaise la colère, anéantit le Jugement de condamnation en avalant le calice jusqu’à la lie ; alors la satisfaction étant faite, par justice la réparation est faite, la miséricorde pousse son germe, la mort n’a plus de puissance, puisque la vie est descendue jusques dans le sein de la mort. Alors le Dieu-Homme a montré la vie divine dans la nature humaine, justifiée par une obéissance d’un mérite aussi infini que l’amour qui l’a conçu, et c’est ainsi qu’il a obtenu la grâce de tous les hommes qui consentiraient aux opérations par lesquelles la propriété peut être attachée.

Mais on ne saurait trop insister sur l’invisibilité des opérations, ce n’est que par les fruits qu’on les connaît : Ex fructibus eorum cognoscetis eos. Ces opérations sont insondables et variées parce qu’elles sont divines, elles dépassent les bornes de la raison, les forces célestes et angéliques ; c’est celui seul qui a la vie en lui-même qui peut la donner.

St. Jean a dit que même la bonne volonté de l’homme ne rend pas enfant de Dieu, tout au plus elle y prépare ; l’homme régénéré germe sous la foi, l’espérance et l’amour, et plus l’homme terrestre s’éclipse, plus l’enfant de Dieu croît, s’élève et se manifeste par l’effet des opérations divines.

Mais nous livrant trop tôt à la reconnaissance et à l’admiration de l’opération divine par laquelle l’homme coupable peut trouver grâce, nous n’avons peut-être pas montré assez en détail les effets de l’appropriation dans la volonté de l’homme, la division qu’elle a faite, tout ce qu’elle a subverti et comment elle a dénaturé la substance de la volonté.

Cette propriété s’est interposée entre la lumière divine et la lumière propre aux objets créés. La sensibilité a élaboré de ces objets extérieurs ce qui pouvait irriter le désir, le désir a éveillé les passions, les passions ont ému les sens. Alors l’intelligence, la raison, le jugement, le discernement, la sagesse, la force, la délibération qui composent la richesse de l’âme et sont les parties de l’excellence de l’esprit, furent éblouis de la multiplicité de puissance que ces lumières inférieures et diverses leur offraient. La liberté, qui n’agissait encore que dans le bien et pour le bien, fut enchaînée par la volonté ; l’imagination orna de fleurs le chemin de l’abîme en retraçant sans cesse la facilité de s’approprier tout ce qu’elle offrait. C’est de cette manière que la mort tendait ses lacs, qu’elle enivrait et remplissait toutes les facultés de l’homme de ses funestes et trompeuses amorces ; alors l’homme enfreignit la défense, et la mort commença pour lui, elle commença, et les milliers de formes hideuses sous lesquelles elle se reproduit depuis plus de six mille ans ne sont point encore épuisées, et se propageront jusqu’à ce que ce dernier ennemi du genre humain se trouve précipité dans l’étang brûlant de feu et de souffre qui doit être son extinction et sa fin.

Toutefois, où réside cette mort et sur quoi a-t-elle empire ? Elle n’existe que dans et par la propriété et n’a d’empire que sur ce qui la provoque et l’entretient.

Supposez la propriété détruite dans la volonté de l’homme et qu’il ne subsiste plus en lui que la volonté droite qu’il reçut à son origine, c’est-à-dire une volonté passive et soumise à la volonté de Dieu. Cette volonté se change alors en volonté de Dieu, or cette volonté de Dieu est incompatible avec la mort et la tue ; car la vie divine réside essentiellement dans la volonté divine, qui ne peut supporter la mort ; elle absorbe, elle anime celui qui consent à la quitter, et la vie montre alors la résurrection.

Mais nous l’avons dit, la mort exerce son empire sur tout ce qu’elle a occasionné ; or elle a occasionné l’homme charnel et animal, donc elle a nécessairement action sur l’homme animal, et a le pouvoir de le détruire ; mais là se borne sa puissance si l’homme laisse détruire la propriété et toutes ses excroissances funestes.

Par quelles opérations cette destruction peut-elle se faire ? Ceci est l’objet d’un autre examen ; mais auparavant, il est bien essentiel d’être convaincu que l’homme, en se laissant diviser, a dénaturé sa substance, qu’il faut que sa substance originelle lui soit restituée pour jouir et des avantages de la création et de la surabondance de bonheur que peut lui valoir la rédemption, puisque la rédemption ne le constitue pas seulement en âme vivante, mais lui procure un esprit vivifiant, cela convenu et avoué.

La doctrine de St. Paul est que l’homme céleste est semé dans le corps animal. L’homme animal par lui-même n’est susceptible d’aucun bien, il a même le pouvoir d’empêcher de retarder la production ou la manifestation de l’homme céleste. Car l’homme animal a une loi, et cette loi est contraire à la loi de l’homme céleste. La loi de l’homme animal est la mort ; la loi de l’homme céleste est la vie. Qui garantira cet homme céleste ? Certainement ce n’est pas l’homme animal puisqu’il a une loi contraire, il l’entraînera plutôt dans l’abîme ; mais si l’homme céleste fidèle à la culture divine qui lui est propre se dégage de l’homme animal et le comprime, les promesses qui sont faites à cet homme céleste se réaliseront, et il manifestera en lui la résurrection, et pourquoi ? C’est qu’en cet homme toute la propriété aura été arrachée non-seulement dans la volonté, mais dans tous les endroits où la volonté avait fait insinuer cette propriété ; elle aura été arrachée des sens spirituels, des passions, de l’esprit et de toutes ses facultés ; et par ce dépouillement, l’homme aura été sanctifié, puis justifié, car l’homme animal ne pouvait faire la volonté de Dieu. L’homme céleste, rendu juste par la communication divine rétablie par les mérites du sacrifice de J. C., dont il est rendu participant en voulant et consentant à l’arrachement de tout ce qui s’y opposait ; cet homme céleste, dis-je, ainsi réparé, peut faire la volonté de Dieu sur la terre comme elle se fait dans le ciel. C’est par-là qu’il est fait justice de Dieu, car la preuve de sa justice est l’exécution de sa volonté.

Et comme J. C., uni à la nature de l’homme, l’a glorifiée et exaltée jusqu’à l’élever à la participation de la nature divine, de même l’homme céleste uni à l’homme coupable mais soumis, ramené par la grâce de J. C., et par Jésus-Christ, l’homme coupable participe à ses avantages pourvu qu’il se soumette. Comme la nature s’est soumise en J. C., c’est en cela que l’homme peut être glorifié et exalté par J. C. Mais sans purification préalable, l’homme reste mort tant qu’il existe de la propriété dans quelques-unes de ses facultés, c’est la quantité de propriété plus ou moins intense qui nécessite la longueur et la douleur des purifications, jusqu’à ce qu’enfin l’homme fléchisse le genou par amour.

Ô pauvre nature humaine, que de souffrances pour rentrer dans votre fin, ô âme si chère à Dieu, ô esprit caché dans cette âme, mais qui recèle quelque partie de cette propriété qui vous est si funeste ! Soumettez-vous aux renversements et aux sacrifices qui sont nécessaires pour l’extirper ; Je scruterai Jérusalem avec des lanternes 49, et, puisque votre Sion, l’objet de vos affections, sera scrutée ainsi par vous, ô mon Dieu, qui pourrait échapper à votre lumière et à votre feu ? Ce feu précurseur est inévitable, car la propriété ne peut subsister devant vous. Ô esprit humilié, âme affligée, nature souffrante, réjouissez-vous des peines qui vous arrachent la propriété, parce que Dieu a jugé votre jugement sur elle ; ce feu terrible qui la poursuit partout où elle était établie, soit dans notre esprit pour y fixer l’orgueil et l’amour-propre, soit dans l’âme pour y faire naître le propre intérêt, soit dans la nature pour y faire régner la superbe de la vie. Ce feu, dis-je, est éternel et dévorera enfin cette malheureuse Babylone.

Sortez, sortez de chez elle ; toutes les peines passagères que vous endurez n’ont lieu que pour vous forcer de vous séparer d’elle, et vous empêcher d’avoir part à ses tourments futurs ; sortez, et le péché ne subsistera plus en vous, car il n’y a plus de péché où il n’y a plus de propriété ; et là où il n’y a plus de propriété, la volonté de Dieu s’opère, la miséricorde s’écoule, et la vie divine s’établit ; ô âme humaine, réjouissez-vous, réjouissez-vous de la condamnation de la propriété ; les plaies qui sont faites à votre esprit, soit à votre âme, soit à votre nature, donneront issue au poison qui vous consume. Encore une fois, sortez et réjouissez-vous ; le sang divin sera enfin appliqué sur vos blessures, et les cicatrices fermées attesteront à jamais la perfection du remède.

 

 

 

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DISCOURS VI.

 

 

DE LA MORT ET DE SES FUNESTES EFFETS.

 

 

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PUISQUE jusqu’à présent nous avons suivi l’homme dans ses descendances, avant d’émettre quelques pensées sur la Religion qui lui ouvre les routes de sa destination, pensons à la mort. Cette chose si journalière, qui nous arrache tant de jouissances, qui fait couler tant de larmes, exige que nous contemplions ce qu’elle est, non avec les prestiges de l’imagination, non avec les frayeurs des préjugés, mais ce qu’elle est en réalité ; nous chercherons ensuite dans la Religion les consolations qu’elle offre et l’opposition qu’elle forme à son terrible ravage.

La mort est postérieure au péché, le péché avait privé quelques-unes des hiérarchies célestes de la lumière de la vie, mais elles avaient conservé une existence créaturale.

Cette vie diminuée conserva une action, mais une action désordonnée et de confusion, qui n’avait plus la lumière originelle pour se diriger, cette lumière avait disparu par la chute, et les prévaricateurs, plongés dans les ténèbres, augmentaient dans leur délire et leur rage cette confusion funeste.

Mais nous l’avons dit, l’esprit d’Amour surveillait ces débris, et comme le mal n’est pas infini, il a des bornes : la compaction fut sa borne et la spiritualité adhéra, malgré elle, à des formes plus ou moins grossières qui devinrent les geôliers des Esprits qui s’étaient précipités dans le chaos ; mais l’espérance adoucit la rigueur de ces jugements ; nous avons encore dit cela avec St. Paul 50.

Sous la direction d’une nouvelle créature sortant des conceptions admirables de Dieu ces spiritualités adhérentes à des formes doivent, pendant un espace de temps déterminé, se dégager de la rouille contractée dans le chaos par rapport aux fausses affinités qu’elles s’étaient formées, et en punition, elles doivent être ensevelies sous ces mêmes compactions, jusqu’au temps où elles seront jugées, ainsi que tout ce qu’elles renferment.

Quelque resplendissante que soit la lumière que la puissante voix de Dieu a fait sortir du chaos, quelque belles que soient les formes dans lesquelles Il a enfermé les Êtres dans un ordre admirable, qu’il a fait comparaître au jour de la création comme témoignage de sa puissance et de son ineffable Bonté, ce n’est plus cette lumière primitive qui constituait en lumière tous les êtres qui s’écoulent de Son Verbe adorable et dont les nuances infinies indiquaient l’infinité des perfections du Créateur : c’est l’image de l’image de ce primitif écoulement des êtres, et ces cieux si brillants, et cette nature si riche et cette terre si féconde se rouleront comme un manteau 51.

Cette mort n’est pas l’ouvrage de Dieu, dominus mortem non fecit, le Seigneur n’a pas fait la mort 52, je ne veux pas la mort des mourants, nolo mortem morientes dicit dominus 53 ; qui a donc produit ce phénomène terrible et de si longue durée ?

Impii manibus et verbis accersierunt illam, et estimantes illam amicam deffluxerunt, et sponsiones posuerunt ad illam 54. Les impies se la sont procurée par leurs paroles et par leurs œuvres, et, la regardant comme amie, l’ont amenée à leur suite, et pour elle ils ont fait des gageures. Le bien et le mal, la vie et la mort existaient avant l’homme, ante hominem vita et mors bonum et malum.

Cette révélation fut faite à l’homme, roi des créatures sorties du chaos, et ainsi que le chaos avait été la punition du péché commis dans la pensée des créatures, de même la mort dut être la punition des créatures qui commettraient le péché par la révolte de leur volonté.

Et de même que ces créatures devaient être soumises à l’homme, et que de leur révolte s’en serait suivie leur condamnation à mort ; à plus forte raison, l’homme qui devait être soumis à Dieu devait encourir la peine de mort s’il se révoltait contre le commandement divin.

Aussi la volonté divine fut-elle clairement intimée à l’homme dominateur pour que lui-même échappât à la mort, et il lui fut dit : Tu ne mangeras pas de l’arbre de la science du bien et du mal, dès le jour que tu en mangeras tu mourras de mort 55, et quoique dès le temps de la contravention elle ne fut pas apparente, elle était certaine : Tu mourras de mort, morte morieris.

Le commandement était juste, il prouvait la supériorité du créateur sur la créature, il fixait le droit de commander et le devoir d’obéir. Il lui sera donné ce qui lui aura plu, quod placuerit dabitur ei ; la liberté, apanage des êtres moraux, n’est pas entravée ; ainsi le commandement n’est que l’occasion de l’exercer. Obéit-elle ? Elle s’augmente dans la connaissance de l’amour par lequel elle tient tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle a. Cède-t-elle ? Elle prouve qu’elle s’approprie une partie des dons qui lui ont été faits par amour ; elle ne rend pas amour pour amour, elle s’enfonce, devient esclave et s’engage dans les filets de l’oiseleur, et devient sa proie.

C’était donc pour prouver son amour que l’homme devait être mis à l’épreuve et consentir librement à rendre au créateur tout ce qu’il en avait reçu. C’est pourquoi cet arbre mystérieux et réel est choisi pour l’homme comme moyen de cette épreuve impassable à laquelle sont assujettis tous les êtres moraux pour qu’ils se soumettent par amour ou se révoltent par orgueil, quod placuerit dabitur ei 56.

Nous ne pouvons, à ce qu’il semble, que gémir sur le combat qui s’engage entre l’homme innocent et l’ambassadeur de ces impies, qui par leurs paroles et leurs œuvres avaient fabriqué la mort et se l’étaient procurée ; c’est leur amie ; ils veulent la propager et l’étendre ; c’est là l’alliance qu’ils ont faite avec elle. Ils avaient conspiré contre Dieu, ils conspirent contre l’homme son image, l’envie les stimule, le bonheur de cet être innocent les irrite : mais cette mort est enchaînée pour l’homme, et ils n’ont point le pouvoir de la délier pour qu’elle puisse faire son irruption, cela est vrai, mais quelle est la prison qui la recèle ? Elle n’a rien d’affreux, de rebutant ; l’ambassadeur insidieux tire parti de cette circonstance ; il fait remarquer que l’arbre est : bon à nourrir, bonum ad vescendum ; beau à voir, pulchrum oculis ; délicieux sous tous les rapports, aspectuque delectabile, hélas ! l’effet est presque produit ; sponsiones posuerunt ad illam. L’astucieux messager ose proposer la gageure, il parie contre le commandement : Vous serez comme des Dieux et vous ne mourrez pas ; la sensibilité accepte la gageure, et la volonté, entraînée par elle, brise la barrière qui la séparait de la mort, l’homme dévore le fruit fatal. Le poison circule déjà dans ses veines ; il est livré à son ennemi qui était caché sous d’aussi beaux dehors. C’est par de spécieuses apparences, sous les plus beaux prétextes, c’est surtout la perspective du mieux qui nous amorce ; les portes de l’abîme sont ornées de fleurs, les sentiers qui y mènent sont riants, facilis dessensus averni, sed remeari non est.

Ne nous arrêtons pas pour le moment à envisager les époques mémorables de renversements et de destructions qui ont été la cause de ce poison funeste ; ô rébellion ! plus terrible que la mort que vous avez procurée à ceux que vous y avez englouti, où est votre victoire ? Vous avez occasionné la manifestation de deux attributs divins, la justice et la miséricorde.

Et si malgré de pareils bienfaits, le sang d’un Dieu versé pour nous n’a pas brisé la source des forfaits ; si le crime n’a plus besoin de voile, s’il ne faut plus même qu’il ait des apparences trompeuses pour s’y précipiter, qu’en conclurons-nous sinon de confesser avec le prophète : Tu seras connu juste quand tu parles et trouvé pur quand tu juges 57. Vos paroles sont positives, vous l’avez dit : J’amènerai le tout en justice, je répandrai mon indignation sur eux et les consumerai par le feu de ma fureur ; je ferai tomber la peine sur leur tête. Esdras parle à cet égard comme Ézéchiel. Oui, ô mon Dieu ! oui, justificeris in sermonibus tuis.

Occupons-nous à considérer un instant la mort dans ses opérations sur l’âme, le corps et l’esprit de l’homme, et peut-être que des réflexions salutaires détermineraient à faire attention aux conseils de St. Paul : Prenez garde qu’une vaine philosophie ne vous dilacère 58, et faites que votre esprit entier, votre âme et votre corps se trouvent sans reproches à l’avènement de Notre Seigneur J. C.  ; ce qui a un sens très-étendu.

La mort n’est pas un être, elle est l’effet du péché.

Le premier témoin qui prouvait le péché fut le chaos. Il était irrécusable parce qu’il était un tel obstacle pour les êtres qui y furent précipités qu’il fermait toutes les avenues qui leur aurait rouvert les routes de leurs premières demeures.

Le chaos supposait encore mouvement et existence, une existence malheureuse, il est vrai, mais indestructible, puisque ceux qui y étaient descendus avaient reçu le commandement d’exister de celui qui est la vie par essence.

Des lois admirables firent cesser le chaos, mais le péché ne fut pas aboli. Il fut réservé au jugement de statuer sur le péché même ; et pour adoucir ce redoutable jugement dont la suprême justice seule connaît toute la sévérité et l’exigence ; l’amour, pour la conservation des êtres, obtint que les êtres tombés dans le chaos fussent modifiés de telle manière qu’ils pussent, dans des temps et dans des formes fugitives, s’y dégager du péché et reparaître plus brillants. Telle la chrysalide qui ne montre l’éclat de ses couleurs que lorsque, le moment venu, elle quitte les voiles qui la couvraient, tels devaient être les êtres qui sous la direction de l’homme avaient à atteindre leur destinée.

Le péché ne devait point s’emparer de l’homme à moins que l’homme ne voulût le péché, et comme pour les premiers êtres spirituels le chaos était le témoignage qu’il y avait eu péché, si l’homme ramenait le péché dans son empire et en lui-même, ce ne devait plus être le chaos qui fût le témoignage du péché, puisque la création subséquente avait fait cesser le chaos. D’ailleurs, la nature des êtres n’était plus la même, puisqu’ils étaient plus composés que dans l’origine ; il fallait donc, eu égard et en analogie de la différence de cette seconde modification des êtres, un autre témoignage de l’existence du péché, si le péché se remontrait par l’homme. Ce fut la mort qui lui fut assignée comme témoignage du péché ; s’il contrevenait à la loi qui lui était imposée, il devait ressentir la mort.

Le péché et la mort sont inséparables ; si la mort est le trophée que le péché a élevé pendant la durée du chaos, la mort est la chaîne qui lie le péché jusqu’au jour terrible du jugement, et elle s’en nourrira jusqu’à cette mémorable époque.

Le Roi prophète dit à cette occasion 59 : « Ce chemin des impies leur a tourné à folie ; et cependant, leurs successeurs prennent plaisir à leurs enseignements : L’homme ne s’est pas maintenu dans ses honneurs, il s’est rendu semblable aux bêtes brutes ; aussi il est mis au sépulcre et la mort s’en repaît. » Elle est d’autant plus terrible qu’elle s’en repaît sans pouvoir annihiler l’être. C’est sur le pécheur qu’elle ronge le péché.

Ô homme, voilà ton sort depuis la contravention ; ce qui t’a plu t’a été donné, et l’habit de peau qui te couvre est le perpétuel avertissement que tu retournes en poussière pour y attendre une autre destinée. Dès la conception, le péché t’atteint, ta mère t’a engendré dans l’iniquité ; dès ta conception, la mort a pénétré toute ta nature, la mort t’environne jusqu’au jour où elle te frappe. Circumdederunt me dolores mortis 60, les cordeaux de la mort m’avaient environné ; enfin, tu finis par être tout en sa puissance. Le froid glacial qu’elle t’imprime, le mouvement qu’elle t’ôte, la dégradation qu’elle occasionne sur tous tes traits, la dissolution qui te détache par lambeaux de toi-même et la poussière qui termine cette constante et lugubre opération ne consomment pas encore ta destinée ; c’est le jugement qui te l’assignera : mais du moins, l’habit de peau est détruit, et là finirait l’empire de la mort, si après s’être nourrie de ce matériel qui s’est montré après le péché sur le principe corporel où la poussière qui servait d’enveloppe à l’âme vivante, cette âme était encore vivante.

Elle est encore vivante si elle a la lumière qui la rendait vivante ; c’est Dieu qui l’avait soufflée, cette lumière et cette vie, inspiravit in faciem ejus spiraculum vita 61 ; mais si, au lieu de cette lumière simple, une lumière à reflet, une lumière multipliée inférieure et mensongère est maintenant la lumière de cette âme, elle vit, car elle est indestructible, elle vit, mais elle est morte. Scio quod nomen habes quod vivas, sed mortuus es, c’est que tu as le bruit de vivre, mais tu es mort 62 ; le péché et par conséquent la mort ont pénétré dans cette âme, et ses morsures seront plus douloureuses que lorsqu’elles n’attaquaient que les accessoires éphémères qui avaient végété sur la poussière qui servait d’enveloppe à l’âme.

Plus l’âme s’est enfoncée dans le péché et s’y est figée par la réitération des actes, plus les atteintes de la mort sont profondes ; elle ne dit jamais c’est assez, elle dévore tant qu’elle trouve du péché, et si nous la trouvons si impitoyable lorsque nous voyons ces effets extérieurs sur ce que l’homme a contracté de matériel, si nous ne pouvons douter qu’elle va jusqu’à la poussière qui était l’enveloppe de l’être, quelle doit être son effroyable dégât sur l’âme qui devrait être empreinte de l’image divine si elle rencontre la haine où étaient les traits de l’amour, le mensonge où était la vérité, la cruauté où était la douceur, la cupidité où était le sentiment, l’avarice où était la générosité et le terrible orgueil où était gravé l’obéissance et la soumission.

Si toutes voies sont corrompues, comme dit l’Écriture, si l’espace qui sépare la première mort de la seconde n’est pas suffisant pour laisser dévorer tous les traits qui ont effacé l’image empreinte ; cette âme enserrée par la mort jusqu’au jugement final y comparaîtra avec elle et y subira le sort de la mort et du péché ; et si, sur la poussière qui lui servait d’enveloppe, les formes gracieuses avaient été le signe de leur future glorification, cette même poussière fera peut-être germer le signe de réprobation qui deviendra son partage. Quod placuerit dabitur ei ; il lui a été donné ce qu’il a voulu.

Ô Dieu, mon Dieu ! ne reste-t-il plus en nous aucun vestige de votre première image ; l’empreinte est-elle tellement effacée que Votre amour n’en découvre plus de traces ? S’il en subsiste un seul atome, gardez-nous dans la mort même comme vous avez gardé dans le chaos le débris des êtres. À la vérité, nous ne vous louerons pas dans le tombeau, non mortui laudabunt te domine 63. Les ténèbres ou la douleur y seront notre partage, mais vous nous aurez laissé l’espérance. Au nom, au-dessus de tout nom et devant qui tout genou doit fléchir 64 ; ô ciel, sur la terre et dans les enfers, j’ai perdu mon âme, je vous la redemande, je l’ai perdue ! et si vous voulez la retrouver, gardez-la, je la reperdrais encore. Mes jours s’avancent. Ce n’est point à la mort que je lègue mon âme ; c’est à vous, ô mon Dieu ! elle goûte déjà de cette mort terrible ; qu’elle fasse son œuvre ; mais vous êtes caché dans mon espérance ; quand elle atteindra jusque-là, elle vous verra, mon Dieu, et vous la mettrez en fuite. Je ne serai plus en être, mais si vous le voulez... mes os secs entendront cette parole : revivez 65. Ma poussière vous obéira pour l’éternité, vous aurez changé la nature de cette âme par votre esprit vivifiant, et elle recevra, pour ne plus la perdre, le signe de gloire dont les mérites de votre mort pour elle l’ont rendue susceptible.

 

 

 

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DISCOURS VII.

 

 

DE LA RELIGION ET DE SON OPÉRATION TOUTE-PUISSANTE POUR RÉTABLIR L’IMAGE DE DIEU DANS L’HOMME.

 

 

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NOUS avons vu que ce qui constitue l’union entre Dieu et les créatures morales, c’est-à-dire, intelligentes et libres, était la soumission par amour. Que la soumission prouvait la disposition au sacrifice ; et l’amour, le don du cœur : cela posé, la soumission et l’amour est l’état le plus élevé de dévouement ; il produit une louange ou prière incessable qui est légitimement due à celui qui, ayant tout donné, exige justement toute cette soumission et tout cet amour.

Or, puisque ce qui constitue l’union entre Dieu et les créatures morales est la soumission par amour, donc si l’être moral s’est désuni de Dieu, pour y être uni de nouveau, ou pour mieux dire, y être relié, il faut d’abord que cet être redevienne soumis par amour ; sans ce préalable, il n’y a pas pour lui de Religion.

Nous avons vu que l’être moral, en punition du crime qu’il avait commis, avait été fixé dans l’état qu’il avait voulu et que cet état était la mort ; donc tant qu’il y a mort, il n’y a pas encore Religion pour cet être ; il n’y a que la résurrection qui la prouve.

Mais qui est-ce qui peut briser la mort ? Celui seul qui a la vie en lui-même. Or il n’y a que Dieu et son Verbe qui aient la vie, donc eux seuls peuvent communiquer la vie.

Mais comme Dieu ne communique sa vie immédiate qu’à son Verbe, et qu’il ne peut la communiquer qu’à lui, et comme c’est son Verbe qui la communique aux créatures, par conséquent, c’est au Verbe seul qu’il est donné de faire revivre ce qui est mort ou, ce qui revient au même, de relier ce qui est délié. Il découle de cette vérité que le Verbe Dieu est nécessairement le médiateur entre Dieu et les créatures morales et déchues, et le seul prêtre éternel qui puisse immoler la mort dans la créature qui y est condamnée et lui restituer la vie. Ainsi le dogme fondamental de ce qui relie est la foi en celui qui relie, c’est-à-dire en la promesse du Verbe incarné, et la réalité de l’opération qu’il fera par cette incarnation.

Et qui est-ce qui pouvait faire cette promesse et la réaliser ? C’est encore le Verbe seul. Ainsi puisque la promesse est faite par le Verbe, le dogme est divin.

Peut-on douter que cette promesse ait été faite par le Verbe ? La nature, la tradition, l’Écriture révélée nous transmettent quand elle a été faite, comment elle a été faite, comment elle doit être exécutée.

Dieu s’est empreint dans ses ouvrages, il s’était empreint dans l’homme, c’était une de ses révélations, et si l’ennemi n’eût pas effacé dans l’homme l’empreinte divine, on y lirait toutes ses opérations mystérieuses, et on les lit en effet dans un homme régénéré par les opérations de la grâce.

Dieu s’est empreint dans la nature, ce fut longtemps le seul livre qui offrit pour l’instruction de l’homme les connaissances qui, en ravissant son admiration, pouvaient échauffer son amour.

Enfin, il s’est empreint dans l’Écriture révélée ; mais soit dans l’homme, soit dans la nature, soit dans l’Écriture révélée, il ne se montre qu’à ceux qui le veulent et le désirent ardemment et avec persévérance.

Les vérités que l’homme, la nature, l’Écriture inspirée recèlent sont un livre cacheté, si l’esprit qui les y a renfermées ne brise lui-même les sceaux de ce livre.

Mais parce que nous avons presque oublié de lire dans l’homme et dans la nature, commençons par ouvrir nos Écritures inspirées par l’esprit saint ; arrêtons-nous à ces paroles authentiques et mémorables qui remontent aux premiers jours du monde physique ; à l’époque même où se manifesta la nécessité d’être relié, sans quoi la mort eut à jamais exercé son empire.

La semence de la femme écrasera la tête du serpent : voilà cette parole mémorable ; mais comment la semence de la femme, si elle n’eut renfermé l’être divin, eût-elle écrasé la mort ? Donc il y a une opération divine promise qui doit se manifester par la semence de la femme, et cette opération sera tellement efficace qu’elle écrasera la tête du serpent, c’est-à-dire la mort ; et la preuve que la semence de la femme, c’est-à-dire la nature humaine, devait voiler cette opération, c’est qu’il est dit que le serpent lui brisera le talon, c’est-à-dire que la nature humaine sera sacrifiée. Mais l’enveloppe sacrifiée laissera voir l’être qu’elle cachait ; alors où sera la mort ? et où il n’y a plus de mort la reliure est faite, et elle est consommée par le Verbe qui s’est promis. Or comme la promesse divine ou la parole divine est infaillible, donc cette parole se réalisera.

Nous voyons clairement par cette déduction que puisque la promesse était faite par le Verbe, la promesse est divine, infaillible, réelle ; ainsi le dogme, étant divin, doit être gardé par l’esprit de foi qu’on doit avoir à la promesse. Par conséquent, l’opération qui relie est divine puisqu’elle est fondée sur le dogme du Verbe opérant la reliure. Mais aussi, il n’y a que cette Religion qui relie.

Nous voyons qu’il s’agit d’une opération divine ; or s’il s’agit d’une opération divine, elle est nécessairement mystérieuse et fort au-delà de la compréhension de celui pour qui elle s’opère. La lumière inférieure qui l’éclaire, la raison ne peut y atteindre ; tout comme les yeux charnels ne peuvent voir les choses célestes, à plus forte raison, les choses divines, à moins qu’elles ne se revêtent d’enveloppe.

Nous pouvons donc conclure que le dogme divin, nécessairement mystérieux, n’est pas proposé à la raison, mais à la foi, à l’espérance et à l’amour de l’être moral. La foi n’est pas la vue, mais elle est, dit St. Paul, l’hypostase des choses qu’on espère 66. Si elle est l’hypostase, elle est donc une chose réelle quoique non vue. L’espérance est toute aussi réelle ; elle est définie quelque part esse per spiritum, exister par l’esprit ; c’est effectivement l’esprit qui nous soutient par la réalité et la certitude de la foi, jusqu’au temps où l’amour enfin change en vue et nous révèle ce que nous avons cru, et nous devient la démonstration de cette foi et de cette espérance.

Si l’offre de ce dogme est acceptée, l’alliance se forme parce que le traité devient synalagmatique et obligatoire, c’est-à-dire fondé sur des conditions mutuelles et réciproques, et il y aura Religion : de la part de Dieu, il promet et donnera tout ce qu’il faut pour relier ; c’est lui-même qui sera le lien : mais de la part de l’homme, il faut qu’il accepte, et pour que son acceptation ait une base, il faut qu’il espère, qu’il croie, et qu’il aime ce qu’il accepte.

À la vérité, les motifs d’espérance sont bien déterminants ; c’est un malheureux condamné que l’esprit d’amour fait encore être et qui le console ; les motifs sont positifs, puisque c’est un Dieu qui promet ; ceux d’aimer sont entraînants puisque c’est encore un Dieu qui consomme sa promesse en se sacrifiant. Mais la liberté de l’être moral est un don tellement irrévocable qu’il peut dédaigner tous ces moyens ou en créer dans son imagination auxquels il attribuerait la même vertu. Il est démontré par-là qu’il rejette alors l’alliance, puisqu’il rejette ce qui relie, c’est-à-dire le dogme divin et la mystérieuse opération qui relie. Sa raison s’irrite et se révolte parce qu’elle est humiliée de ne pouvoir percer ce mystère ; mais tout ce qu’il inventera pour suppléer à ce seul et unique moyen de rentrer dans sa fin est illusion et mensonge ; ainsi cet être reste désuni sans espoir fondé d’être jamais relié.

Mais qui est-ce qui prouvera que la foi, l’espérance et l’amour font accepter ce qui relie ? C’est qu’on se soumette à un culte qui doit être divin comme le dogme. Car qui pourrait dicter la manière dont l’homme pourrait se relier à Dieu sinon la parole et le Verbe Dieu.

Et si Dieu, malgré le crime de l’homme, ne le punit pas par une destruction absolue qui annule le but du décret de la manifestation des êtres créés, il lui a nécessairement indiqué, ou pour mieux dire, il a institué la manière de se relier à lui.

Ce culte se constitue infailliblement de ce qui entretenait l’union avant qu’elle fût rompue : c’était la soumission par amour. Dès lors, l’essence du culte est que la prière du cœur et le sacrifice s’y rencontrent. Ce culte est éternel et divin, puisque l’Agneau immolé avant la fondation des siècles l’a rendu de toute éternité à Dieu, en Dieu même, et l’a manifesté dans le temps sur la terre pour être à toutes les créatures, non-seulement le témoignage de son amour, puisque ce sacrifice les rappelait à la vie, mais encore la preuve de l’étendue de celui qui était dû à Dieu. L’amour seul pouvait le concevoir, l’amour seul pouvait y consentir ; mais aussi, par ce sacrifice, la justice divine s’étant entièrement manifestée sur un Dieu infini qui lui a tout restitué par justice, la résurrection et la vie ont nécessairement manifesté une miséricorde infinie qui brisait les portes de la mort.

Mais il est encore un aspect sous lequel cette vérité si essentielle peut être présentée, c’est-à-dire pourquoi l’essence de la Religion est nécessairement la prière du cœur ou l’amour et le sacrifice, pourquoi le sacrifice est le moyen que l’amour prépare, et pourquoi il est un axiome point de Religion sans sacrifice, point de sacrifice sans amour.

C’est que cette réunion de prière et de sacrifice explique et fait entendre la qualité d’adoration que Dieu exige ; il veut des adorateurs en esprit et en vérité. Qu’est-ce qu’adorer en esprit ? N’est-ce pas aimer comme l’amour aime ? Qu’est-ce qu’adorer en vérité ? N’est-ce pas être absolument en état de sacrifice ? Si nous osions montrer l’archétype de cette grande vérité en Dieu même, nous dirions que Dieu ne pourrait engendrer éternellement son Verbe si son Verbe éternellement ne s’écoulait point en lui. En s’écoulant ainsi, en sacrifiant par amour tout ce que son père lui communique, et en le lui rendant, il montre un amour égal à lui-même.

 

 

 

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DISCOURS VIII.

 

 

L’ÉVANGILE PROCLAME LE VRAI CULTE INTÉRIEUR D’ADORATION ET D’AMOUR QUI RÉUNIT L’HOMME À DIEU.

 

 

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PUISQUE dans le discours précédent j’ai dit que Dieu a fait l’homme pour lui, et que l’homme doit à son Dieu une consécration entière de son être et une exclusive adoration : arrêtons-nous sur cet intéressant sujet, et voyons en quoi consiste cette adoration suprême que nous devons à l’être des êtres.

Nous avons vu que la Religion qui opère la reliure consiste à mettre l’homme en état de souffrir par amour. Alors Dieu opère librement en lui et le ramène à l’unité divine par ses différentes opérations qui deviennent la caution de son suprême bonheur.

C’est par ce renouvellement que le fidèle passe de la mort à la vie, et c’est aussi pour créer ce renouvellement universel de l’homme que le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous, afin qu’il pût nous remplir de grâces et de vérités 67. Toutes ces expressions paraissent d’abord obscures à l’homme animal, qui ne saurait comprendre les choses qui sont de l’esprit de Dieu, vu qu’elles lui paraissent folie 68, mais elles cessent de l’être si l’on se rappelle qu’il n’y a de vrai serviteur de Dieu que celui qui le connaît, lui obéit et le sert par l’esprit ou dans l’esprit, dont il sera rempli s’il lui demeure fidèle.

Cette pensée est plus brièvement exprimée en St. Paul, il dit seulement : Dieu que je sers en mon esprit. Il le sert parce qu’il conserve l’esprit de Dieu dans son esprit ; et dès lors il est le témoin et la preuve de l’accomplissement de cette parole.

L’heure vient et elle est déjà venue que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car aussi le Père demande de vrais adorateurs 69.

Pour adorer et servir Dieu de cette manière, il faut tâcher de comprendre que l’esprit de l’homme doit être tellement soumis à l’action de l’esprit saint qu’il soit par lui susceptible de toute dilatation ou concentration possible.

Suivant ma manière de lire ou plutôt de considérer ce mot adorer, je trouve le sens, ou si l’on veut, la définition suivante : De Dieu, le néant reçoit l’être de nouveau 70 ; ainsi l’être moral qui adore véritablement est dans une disposition telle que, par pur hommage à la volonté et à la puissance divine, tout son être s’écoule et s’anéantisse devant la majesté suprême pour être renouvelé par l’opération de son amour. Ainsi l’adoration de la part de l’être moral, c’est-à-dire de la part d’un être intelligent et libre, est un acte plus passif qu’actif ; c’est le néant soumis, recevant de Dieu la vie éternelle ; c’est encore l’opération divine sur l’être qui est en état de néant ou de vide.

De là l’adoration suppose nécessairement consentement à un sacrifice total lorsqu’il est consommé ; le néant soumis reçoit la vie éternelle, car le plein absolu ne peut supporter de vide, il s’y précipite nécessairement ; la Providence prépare cette fin admirable à ceux qui s’abandonnent à sa direction cachée dans les vertus de foi, d’espérance et d’amour qu’elle communique et augmente dans la proportion où l’être moral consent à laisser effectuer en lui ce néant précieux susceptible d’une si divine plénitude.

La deuxième partie de l’adoration est d’adorer en vérité ; pour adorer Dieu en vérité, il faut lui rendre la véritable adoration qu’il veut de nous et en la manière qu’il la veut, laquelle consiste à être pénétré de cette grande vérité que Dieu est et qu’il est tout. On ne peut adorer le souverain Être qu’en cessant d’être en notre manière, afin qu’il soit toute chose en nous. Cela ne s’opère que par l’anéantissement qui, ôtant tout à la créature pour donner tout à Dieu, la met dans la vérité de son rien et confesse par-là la vérité du tout de Dieu, lui rendant la gloire qui lui est due, ne lui dérobant ni ne lui usurpant rien.

Il faut donc, pour adorer Dieu en vérité, lui laisser être tout et n’être rien nous-même, lui laisser tout opérer et n’opérer rien que par son mouvement et selon sa volonté : il faut lui laisser être tout en nous ; si nous étions dans cet état de vérité, que nous serions heureux ! Nous verrions que rien ne nous est dû ; nous serions contents de tout, et nous ne prétendrions qu’à ce que nous avons.

Ceux qui sont dans cette disposition d’esprit et de volonté adorent Dieu comme il veut être adoré dans l’Évangile de son fils 71, selon l’expression de l’Apôtre, aussi sublime qu’elle est profonde ; elle contient une instruction lumineuse, mais malheureusement très-peu comprise.

L’Évangile, composé de deux mots grecs, veut dire bonne nouvelle. En effet, c’est l’annonce de la réhabilitation de l’homme et de sa réconciliation avec Dieu ; c’est la nouvelle du grand salut donné à l’univers, et qui apporte la grâce et la paix à ceux qui avaient perdu la bienveillance de leur Père céleste ; mais pour être rendu participant de cette paix, il faut que l’homme rentre en grâce, et pour jouir de cette grâce, il faut qu’il soit fait conforme au fils. Or cette conformité ne peut se réaliser que par la nouvelle naissance qui doit s’opérer par la vertu toute puissante du St. Esprit.

Il n’appartient qu’à l’Évangile de conférer à l’homme les secours indispensables pour opérer la merveille de sa régénération ; il ne faut rien moins qu’une vertu toute puissante pour l’effectuer, et l’Évangile est cette vertu de Dieu, selon la déclaration de St. Paul : Je n’ai, dit-il, pas honte de l’Évangile de Christ, vu qu’il est la puissance de Dieu à salut à tout croyant, au Juif premièrement, aussi au Grec, car la justice de Dieu se révéla pleinement de foi en foi, selon ce qu’il est écrit. Or le juste vivra de foi, car la colère de Dieu se révèle pleinement du ciel sur toute impiété et injustice des hommes qui retiennent injustement la vérité captive, parce que ce qui se peut connaître de Dieu est manifesté en eux, car Dieu le leur a manifesté. Car les choses invisibles de Dieu, savoir tant sa puissance éternelle et sa divinité, sont entendues par les œuvres depuis la création, elles se voient comme à l’œil afin qu’ils soient inexcusables, parce que, ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu.

Malheureusement l’idée qu’on se forme en général de l’Évangile se borne à penser que c’est un livre bon, excellent, même inspiré, dans lequel on lit les maximes, la doctrine, la vie de Jésus-Christ ; rarement on s’élève, si j’ose le dire, au-dessus de l’historique de ce qui regarde Jésus-Christ ; mais quelle bien plus sublime idée ne doit-on pas prendre de cet Évangile lorsque St. Paul le définit la puissance de Dieu à salut à celui qui croit, d’abord au Juif, puis au Grec, c’est-à-dire d’abord à celui qui est actuellement dans la foi des vérités chrétiennes, voilà le Juif, puis celui qui peut être conduit et amené aux mêmes dispositions, voilà le Grec ; ainsi l’Évangile est une puissance admirable qui s’adapte à tous les degrés de foi et qui révèle dans chacun de ses degrés la mesure de la justice de Dieu que chacun de ces degrés peut recevoir ; et le juste qui vit de sa foi vit selon la mesure de la foi qu’il a obtenue par la justice ; mais quelle est donc cette justice ? Si ce n’est pas seulement cette justice primitive et terrible qui est le frein de l’homme coupable, c’est cette justice de confession, d’aveu, d’expérience, par amour que Dieu est tout, que tout est à lui, qu’il veut tout pour lui, que tout disparaît et s’anéantit devant ce tout incompréhensible de perfection : aussi, quoique l’Évangile soit la parole de la croix, comme dit St. Paul, il n’a pas honte de l’Évangile, il n’a pas honte de cette parole de croix si dure et si folle à ceux qui ne veulent pas l’entendre, et par conséquent qui ne veulent point y croire et s’y soumettre ; mais elle conduit au salut ceux qui ont foi en cette parole de croix.

Ne séparons pas la foi de la croix, et alors la croix ne sera pas scandale, car qu’est-ce que la croix ? Une puissance qui détruit, restreint ou dirige tout ce qui a mouvement, vie ou intelligence ; elle est, dans les êtres purement physiques, la loi impérieuse qui les conduit pendant leur durée déterminée ; elle est, dans les êtres moraux et intelligents, la démonstration d’une injustice envers Dieu ; la croix la répare ou la punit ; la souveraine et infinie justice est nécessairement croix à tout ce qui n’est pas juste de la justice relative pour laquelle les êtres ont été créés, car la justice est la loi de tous les êtres ; la croix sauvera celui qui croit, car celui qui croit, étant averti par la croix qu’il est dans un état d’injustice envers Dieu, se réjouira de ce que par la croix cette injustice peut être réparée. La croix sera folie et désespoir pour celui qui ne croit pas, car elle ne sera pas vie pour lui ; elle n’en sera pas moins réelle, accablante, terrible, nécessaire, car c’est le combat de la mort, ou peut-être la lutte éternelle de la mort contre la vie ; c’est le sel qui conserve le mort et empêche la dissolution du point indestructible qui lui a été donné pour exercer avec les facultés qui y étaient jointes une justice relative ; ainsi l’Évangile ou la croix vivante, car c’est la même chose, sont certainement la puissance de Dieu ; puisqu’ils opèrent justice expiatoire pour le croyant, justice punitive pour l’incrédule, car en conservant dans la mort et dans l’impuissance des actes de vie qu’il devait opérer, son injustice lui est continuellement révélée ; voilà sa honte, et voilà sa douleur sans cesse présente à l’intimité de son point indestructible qui brûle du désir ardent de vivre.

Cette parole de croix est encore la puissance de Dieu, car c’est l’Évangile que Jésus-Christ a enseigné, l’Évangile qu’il a pratiqué ; comme la parole de Jésus-Christ est Dieu, et qu’ainsi cette parole est toujours vivante et efficace, elle est puissance et salut à celui qui croit, à celui qui vit de sa foi, et par conséquent dans la mesure de la foi, et qui, s’élevant de foi en foi, croît en vie dans la mesure de sa foi, et par conséquent dans la mesure de la justice qui lui est révélée, jusqu’à ce qu’il parvienne au plein jour de l’éternité qui lui est réservée ; nul n’a eu et n’aura une vie plus pleine et plus entière que Jésus-Christ, puisqu’il a hypostatiquement la vie divine unie à sa vie humaine et que, par son hypostase, il lui est donné d’avoir la vie en lui-même ; et puisque le juste vit de sa foi 72 et que Jésus-Christ est le juste par essence, nul n’a eu une foi si entière et si pleine que Jésus-Christ, car c’est l’Agneau immolé dès la fondation des siècles, c’est le Protecteur de la création, c’est le Consolateur de l’homme créé à son image. Par cette foi éclairée, par son amour infini pour son Père et pour l’homme, il a consenti à prendre la forme de l’homme, et de l’homme déchu, pour que Dieu pût révéler sur cette forme la juste colère que l’impiété et l’injustice de l’homme lui avait faites en détenant la vérité captive, c’est-à-dire en ne manifestant pas le but pour lequel il était créé, qui était d’être tout à Dieu.

Jésus-Christ a aimé la justice divine contre laquelle l’homme s’était révolté, parce qu’il a aimé la glorification de son Père ; la gloire de Dieu est de manifester l’infinité de ces attributs et perfections ; Dieu, en condamnant l’homme coupable, n’avait exercé qu’une justice relative ; en l’exerçant sur son fils, il montrait alors sa justice infinie, mais aussi il recevait une glorification infinie, que nulle créature ne pouvait lui rendre, car Dieu Verbe, l’Agneau immolé uni hypostatiquement à l’homme, étant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix par hommage pour la justice, et au moyen de la forme corporelle et de celle de serviteur de Dieu dont il s’était revêtu, rendit tout à Dieu ; il fit ce que l’homme n’avait pas fait et ce qu’il devait faire ; alors le but de la création se trouvant rempli, qui est que Dieu domine sur tout, puisqu’il est tout, la justice de Dieu fut infiniment satisfaite, puisqu’un Dieu s’était donné à un Dieu, et dans cet instant le sceptre de la justice échut à l’Agneau immolé, à Dieu hypostatiquement uni à l’homme, puisque l’infinité de cette justice s’était épuisée sur un Dieu infini ; alors la miséricorde prévalut sur le jugement ; la sentence de condamnation fut abolie ; la mort dut céder la victoire à la vie ; la colère contre l’injustice et l’impiété des hommes fut apaisée ; la résurrection manifesta la miséricorde ; l’homme croyant à Jésus-Christ, à son Évangile, à la parole de la croix, fut relié à Dieu. Ainsi, puisque d’une part Jésus-Christ a été donné pour montrer aux hommes tout ce qui peut être connu et manifesté de Dieu en eux, vu que sa puissance éternelle et sa divinité sont connues et se voient comme à l’œil depuis la création par la magnificence de ses œuvres, il s’ensuit que les hommes sont inexcusables si, connaissant Dieu, ils ne le glorifient pas comme Dieu. Or la glorification due à ce Dieu est que sa justice soit manifestée ; elle est manifestée lorsque Dieu est tout, que tout ce qui est se soumet à lui retourne à lui, s’anéantit devant lui ; voilà l’Évangile vivant de Jésus-Christ ; voilà ce qui relie à Dieu. L’amour pur fait seul bannir la crainte, pour consentir à la grandeur de ce sacrifice, qui ôte tout à l’homme pour rendre tout à Dieu.

Or Jésus-Christ seul pouvait le concevoir et l’exécuter pour glorifier Dieu et s’attacher tellement l’homme par reconnaissance et par amour qu’il se confiât et s’abandonnât à lui, et par ce principe d’amour, acceptât la justice, qui glorifie Dieu comme il l’avait lui-même glorifié, c’est-à-dire en lui rendant tout son être, afin qu’il pût, par ce sacrifice rendu méritoire par celui de Jésus-Christ, être réintégré dans sa fin.

Ainsi l’amour, déterminant le sacrifice, absorbe la justice qui, sans cesser d’être rigoureuse, reçoit néanmoins l’influence de l’amour, qui brise les portes de la mort pour montrer la réalité de la vie éternelle et bienheureuse ; ô justice de Dieu si terrible à l’incrédule, que vous êtes désirable à celui qui croit que par votre moyen seul son Dieu est glorifié et que sa volonté, étant accomplie, mène la vie en triomphe. Ainsi la justice est placée entre la mort et la vie, et l’esprit d’amour peut seul détruire tous les obstacles.

Voilà le vrai esprit de l’Évangile, avec toutes les bénédictions célestes ; lequel verse sur l’homme pécheur et pénitent les immenses richesses de la miséricorde divine ; détruisant par le sacrifice de la croix la puissance de la mort qui nous retient dans le plus cruel esclavage.

C’est en expliquant, comme je viens de le faire, la doctrine essentielle de l’Évangile que je trouve très-véritablement un sens sublime et caché dans la composition même littérale du mot Évangile, lequel revient à ceci : Loi des êtres, le Verbe surmonte la mort ; il engendre ou il produit dans l’être l’unité qui est la loi des êtres 73.

Alors il n’y a plus qu’à conclure.

L’Évangile est la vérité de doctrine, la vérité d’institution, la vérité d’expérience et d’état.

Si l’on ne s’écarte pas de la doctrine, si l’on pratique les institutions, déjà on a suivi Jésus-Christ comme voie 74, et même on commence à le connaître comme vérité, puisque vous pratiquez les institutions dans lesquelles il est et par lesquelles il se communique ; vous entrez dans les états qu’il a portés et sanctifiés. On apprend donc par expérience les dépouillements successifs qu’il a voulu éprouver pour y attacher ou y imprimer son mérite et y assigner une gloire ; lorsque les renoncements se sont effectués, lorsque les sacrifices successifs ont purifié l’être intellectuel (je ne parle pas ici du corps qui n’est que la matière du sacrifice), lorsque, dis-je, l’épuration est faite, le vide est opéré.

C’est dans cet état que le Verbe surmonte la mort, qu’il produit et manifeste son unité, qui est la loi des êtres, et que l’on apprend par expérience le vrai sens de cette déclaration du Seigneur : Si vous ne renaissez de nouveau, vous n’aurez point de part avec moi 75 ; alors l’unité du Verbe étant produite dans l’être, on est dans l’Évangile, non en spéculation, non en science, mais en réalité.

C’était bien précisément ce que voulait exprimer St. Paul lorsqu’il dit : Ce n’est pas moi qui vit, c’est Jésus-Christ qui vit en moi 76.

Or si Jésus-Christ est en lui, St. Paul sert Dieu en son esprit dans l’Évangile de son fils : il est un avec son fils. Donc il le sert comme sert le fils, avec la différence du créé à l’incréé, et la différence de la participation à la possession essentielle, et Dieu seul connaît les mesures des participations.

Concluons que l’expression dont St. Paul se sert pour rendre sa pensée est tellement propre qu’on ne conçoit guère comment il aurait pu en employer une autre. Dieu, dit-il, que je sers en mon esprit dans l’Évangile de son fils 77. Il est dans l’Évangile du fils, c’est tout dire ! Il porte les états sanctifiés par Jésus-Christ, la charité, les dépouillements, les agonies, la mort même.

L’esprit de St. Paul n’est plus qu’un accident, il est transformé sans cesser d’être, il est en repos sans cesser de contempler la hauteur et profondeur, la largeur et longueur de Jésus-Christ. Il est dedans ; il est en dehors toujours rempli de la source où il puise incessamment et abreuvant de ses eaux vives toutes les âmes qui en sont altérées. De cette manière, il sert Dieu en communion avec le fils, qu’il nomme quelque part l’Apôtre et le Sacrificateur de ce qu’il professe ; ailleurs il dit : L’Évangile du fils est la puissance de Dieu à salut 78.

Que dire de cette puissance ! ! ! Ce que disait St. Jean : La parole était Dieu 79 ; et où l’avait-il apprise, cette vérité qu’aucun langage humain ne peut rendre ni expliquer ? C’est lorsque sur le cœur de son divin maître il mourut d’amour ; il mourut à lui-même pour renaître fils de Marie et frère de Jésus-Christ. La transformation qui s’opère dans cet instant innominable, l’abîme dans cette unité qui ne peut se révéler qu’à elle-même tout ce qu’elle est, mais l’amour peut révéler à l’amour quelques-uns de ses mystères, et le frère de Jésus-Christ apprend sur son cœur la génération divine.

Il voit dans l’instant simple et indivisible le Verbe dans le principe, et le Verbe auprès du principe. Donc il y a sortie éternelle de cette unité, et rentrée éternelle dans cette unité.

C’est là l’argument irrésistible de l’unité ineffable du principe et du Verbe. St. Jean l’exprime autant que cela est exprimable, puisqu’il dit le Verbe est dans le principe, le Verbe est auprès de Dieu.

Or puisqu’il est en même instant indivisible en Dieu et auprès de Dieu, donc il est Dieu, et Dieu était la parole.

Ô Dieu de Dieu ! Lumière de Lumière ! vous êtes dans le principe, in principio erat. Vous seul pouvez révéler les secrets de cette unité si féconde ; les merveilles de ce principe divin de dilatation et concentration éternelle qui unit sans cesse le principe et la fin, l’alpha et l’oméga, par l’effet non interrompu de cette dilatation et concentration, ou flux et reflux infini, qui rend cette unité indivisible et indépendante par rapport à l’esprit d’amour qui en procède.

C’est cette dilatation et concentration, c’est ce flux et reflux qui peuvent donner une idée de la distinction de personnes ou opérations divines, et de la parfaite égalité d’essence.

Comment n’aimeriez-vous pas uniquement, ô Père éternel, la dilection ou écoulement de votre Verbe, puisque vous voyez en lui, vous connaissez en lui votre essence éternelle, votre bonté, votre beauté, votre puissance, votre perfection infinie ?

Comment, dans cet instant simple éternel, ne rejaillirait-il pas du Verbe un amour égal à celui qu’il reçoit de la connaissance des merveilles ineffables qui s’écoulent de l’infini et opèrent spontanément, par amour, cette concentration dans le sein du Père ou recoulement total et égal à la dilatation.

Esprit d’amour qui procédez nécessairement de cet instant éternel, vous liez sans cesse ce flux et reflux, cette dilatation et concentration, ainsi vous terminez cette unité et elle se suffit.

Par l’effet de la propriété de l’essence divine, ce flux et reflux, cette concentration et dilatation se manifestent sans fin à elle-même, mais vous procédez éternellement de cette dilatation ou concentration, et vous êtes nécessairement le troisième témoignage de cette unique essence qui révèle l’unité indivisible d’un seul Dieu, puisque de cette dilatation et concentration procède éternellement tant d’amour qu’il lie et termine l’unité d’un seul Dieu opérant en trois personnes. Puisque vous terminez l’unité, Dieu Esprit, vous êtes lumière, connaissance sagesse et amour ; vous contempliez sans cesse en elle-même les merveilles qu’elle renferme, qu’elle se manifeste à elle-même, qui la rendent sans fin jouissante, bienheureuse, indépendante ; vous ne pouviez pas ne pas solliciter par des gémissements inénarrables 80, la manifestation extérieure des abîmes merveilleux de l’unité ternaire, le Père vous exauce ;il vous exauce toujours 81, et dans votre sagesse incréée, vous combinez les êtres, vous désignez les ubis ou demeures, vous pesez la terre et les cieux, vous calculez leurs rapports, vous fondez les lois et surtout la loi ineffable de dilatation et concentration par le principe d’amour ; car tout ce qui est en dedans de Dieu, soit ce qui se dilate, soit ce qui se concentre, soit l’unité qui en résulte, est sa gloire et, pour la gloire de son nom, innommable tant il est infini.

Tout ce qui se dilate à l’extérieur par amour doit se concentrer dans le principe qui le produit ; voilà l’heureuse disposition qui nous rend capables de participer au souverain bonheur.

Mais pour que l’unité reste indépendante des créations, la sagesse incréée trace dans le Verbe le modèle des êtres, des mondes et leur loi ; par amour, il se rend le défenseur des œuvres qu’il va faire ; c’est l’agent divin de la volonté suprême qui a permis les créations. Et le Verbe était auprès de Dieu, dit St. Jean : au dehors, l’esprit saint a préparé la Vierge universelle ; le néant est prêt à recevoir une destinée de cet agent divin. Le Verbe étale les splendeurs de la gloire du Père, l’espace se peuple, et les temps commencent par lui, jusqu’à ce qu’il les rappelle en lui, ou dans la gloire, ou dans le silence de l’éternité. Le Verbe, cette parole puissante, a tout fait, toutes choses ont été faites par elle, et sans elle rien de ce qui a été fait n’a été fait, elle était la vie.

Arrêtons-nous à l’instant où cette vie, comme dit encore St. Jean, était la lumière des hommes ; nous n’avons que trop à gémir de ce que cette lumière luit dans les ténèbres et que les ténèbres ne la reçoivent pas.

 

 

 

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DISCOURS IX.

 

 

DE LA VÉRITABLE SACRIFICATURE ET DE SA SUCCESSION PAR LA LIGNÉE DE SETH.

 

 

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NOUS avons démontré dans les discours précédents que le sacrifice n’est pas seulement admirable par rapport au salut qu’il procure à l’être qui y consent, mais qu’il est la gloire de Dieu en lui-même, puisque sans le sacrifice éternel de son Verbe en lui-même, il ne pourrait l’engendrer éternellement et nous ne connaîtrions pas l’amour qui procède de cet engendrement et de ce sacrifice éternel.

Je m’anéantis, ô mon Dieu ! devant cette vérité, et je confesse que le sacrifice est l’amen 82 général qui vous est dû.

Ô Religion seule unique universelle, vous reposez sur des bases tellement inébranlables que non-seulement les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre vous, mais enfin vous les fermerez à jamais, parce que vous êtes divine par votre dogme et que ce dogme est qu’un Dieu opère. Divine par votre base, puisque vous reposez sur l’amour. Divine par votre culte, puisque le culte est fondé sur le sacrifice, que ce sacrifice est éternel et divin, puisque le Verbe le rend éternellement à Dieu, en Dieu même ; et que lors de ces descendances, il a opéré et consommé ce même sacrifice comme expression éternelle de celui qui est éternellement dû à Dieu.

Mon Dieu, pour compléter cette Religion divine, il faut un sacerdoce divin ; montrez-nous que vous avez pourvu votre Église de ce sacerdoce.

Ô parole éternellement engendrée par amour, afin qu’en recoulant éternellement, vous manifestiez l’amour : Lorsqu’il a plu à Dieu que vous fussiez extérieurement manifestés, vous vous êtes écoulés dans les êtres pour que les êtres participassent à ce recoulement divin qui manifeste l’amour.

Lorsqu’une partie des êtres que vous aviez créés se sont révoltés, vous ne les avez pas détruits, mais votre parole les a enfermés dans des lois admirables qui ont montré la bonté et la puissance de cette parole éternellement engendrée, et à votre fiat divin, ces lois, l’univers et les êtres qu’il renferme parurent ; vous vous réservâtes de faire et consacrer l’homme pour recevoir et distribuer l’efficacité et la douceur de cette parole dans le domaine que vous lui avez assigné.

Ce fut donc pour manifester l’effet de cette consécration qu’Adam reçut l’existence, car puisque des débris du chaos, vous voulûtes ramener des êtres et leur fixer un temps et un espace à cette fin, il leur fallut un être supérieur qui les connût ainsi que leur moyen de retour, que cet être fût médiateur entre eux et vous, il fallait qu’il pût sacrifier tout ce qui s’opposait au décret divin ; il fallait que par ses requêtes et supplications, il pût faire découler de votre cœur les grâces assorties au besoin des êtres, et cette huile de bénédiction dont vous êtes l’unique source.

Mais si cet homme venait lui-même à déchoir, ô huile pénétrante, vous êtes si intimément unie à la nature de cet être que, malgré sa chute, s’il se repend et qu’il accepte l’effet de cette huile divine, elle viendra réparer et réchauffer cet homme, elle le rappellera et le ramènera à la vie divine. La mort voilerait sans cela pour toujours sa nature changée et devenue temporaire et mortelle ; mais dans ce cas de mort, vous vous promettez, et cette promesse est tellement réelle et puissante que, dès-lors, elle commencera d’opérer jusqu’à ce que vous veniez vous-même, ô Dieu ; elle opérera quand vous viendrez et elle opérera quand vous serez venu sur ceux qui vous accepteront par la foi.

Mais qui est-ce qui transmettra cette parole sacerdotale, cette puissance qui lie et qui délie ? L’homme en qui vous avez imprimé ce caractère auguste, parce que vous-même, hypostatiquement uni à l’homme, deviez paraître, et vous avez paru dans l’homme.

Adam ! bon et innocent, Dieu vous a donné le discernement des êtres, vous avez connu leurs qualités, leurs vertus, leur destination afin de la leur faire accomplir, déjà vous les aviez nommés en présence de l’Éternel ; et par-là vous aviez exercé sur eux le pouvoir du sacerdoce. Et puisque ce sacerdoce devait résider dans l’homme jusqu’à la consommation des siècles, votre faute, ô Adam, n’a pas effacé l’indélébilité de votre caractère sacré, votre repentir vous rendant soumis, votre foi s’exerce, l’esprit vous console et vous laisse espérer que la promesse, que la parole qui vous pénètre d’amour, s’effectuera sur vous et votre postérité dans toute son étendue. Aussi je vous salue comme Apôtre de ce dogme divin que vous transmettez aux enfants de la promesse : et ainsi, ô Père du genre humain, en acceptant la promesse de réconciliation, vous avez accepté notre salut, et l’alliance traditionnelle s’est formée. Déjà vous êtes devenu une Église vivante en foi et qui s’est manifestée, car vous avez continué d’exercer le sacerdoce, puisque par votre foi, en communication avec Jésus-Christ promis, par la direction et la révélation de son esprit, vous avez offert des sacrifices figuratifs qui acqueraient d’avance leur mérite en vertu du grand sacrifice qui devait se réaliser et se figurer pour vous-même d’une manière si douloureuse ; car enfin vous aviez bien droit d’immoler des animaux, puisque vous avez été constitué leur dominateur ; mais il devait vous en coûter votre fils chéri pour que vous fussiez véritablement le type de l’Église traditionnelle et figurative, et le prêtre d’un Dieu qui livrait son propre fils pour votre salut et celui de votre postérité.

Mais Caïn, premier enfant de la nature, devait-il recueillir cette bénédiction sacerdotale si riche et si abondante qui reposait sur vous ? À la vérité, la bonté divine avait accordé au repentir la promesse d’un réparateur qui ferait changer le décret de mort que la transgression avait occasionné. La confiance au réparateur, et la promesse qui était faite par lui d’obtenir le pardon, fut le moyen indiqué pour espérer le retour et le pardon, mais la liberté étant laissée à tous les hommes, voudront-ils tous se livrer à cette confiance ? Comme on ne peut retenir la pierre qu’on a lancée, laquelle va frapper où elle est dirigée, de même l’arbre mystérieux du bien et du mal dût produire un effet funeste sur ceux sur qui se propagera le venin de cette plante funeste.

La première génération s’élevait à peine, que déjà elle était divisée de cœur et d’esprit sur l’essence du culte, et déjà à cette occasion, une attaque sanglante et tragique devait bientôt signaler le premier forfait.

Caïn et Abel offrent également à Dieu leurs offrandes, mais il est facile de remarquer, par la nature de ces offrandes, quelle fut celle qui fut méritoire.

Caïn n’offre que des fruits de la terre, l’esprit propre de Caïn lui suggère cette offrande stérile, il suit la lettre de la tradition qu’il avait reçue d’Adam, mais il n’en saisit pas l’esprit. Il n’y a nulle vie dans les fruits de la terre, et même on ne l’obtient pas sans travail. Un principe de corruption fait germer les plantes, et ce même principe les convertit en pourriture ; un souffle les détruit, et d’ailleurs quelle offrande méritoire pouvait s’exhaler d’un cœur qu’échauffait dès-lors le venin de l’envie ? La moindre étincelle pouvait allumer ce feu secret, et le sacrifice d’Abel, qui devait servir à son frère d’instruction, ne fut pour lui que l’occasion qui développa la violence qui rendit Abel premier martyr de la vérité simple, et par conséquent de la Religion du cœur, la seule, la vraie, celle qui relie enfin : elle a été persécutée dès qu’elle a été nécessaire, et par conséquent dès qu’elle a paru ; dès les premiers jours du monde nous voyons la nature perpétuellement en lutte avec la grâce qui est le pouvoir de Dieu, l’usurpant s’il est possible, ou le persécutant dès qu’il paraît. Est-il étonnant que cette Religion qui se cache dans le cœur, et ne peut être assujettie par l’esprit du monde, ait été l’objet de l’envie et du mépris ; qu’elle ait été injuriée et crucifiée dans l’auteur même de cette Religion et de ses envoyés ?

Mais revenons à Abel, qu’avait-il fait ? Il avait offert du fond de son cœur les prémices de son troupeau et ce qu’il avait de meilleur, c’est comme s’il eût adressé au Seigneur cette prière : « Souverain Maître de mon cœur et qui le connaissez, je suis à vous, les offrandes et les holocaustes ne sont méritoires que par vous ; je répands devant vous le sang figuratif de celui que vous devez répandre un jour pour me ramener à vous et me reprendre dans votre sein, c’est ce que mon Père m’a appris, je crois à cette promesse, et s’il ne suffit pas du sang des victimes que j’immole pour vous, que ce sang vous soit comme un signe que je vous offre le mien. Faites-le répandre et je m’endormirai dans la foi de la promesse que j’ai reçue de vous par mon Père ; c’est en toute simplicité que je vous fais don de la vie que j’ai reçue de vous, voyez mon cœur et soyez-moi en aide. »

Dieu accepta le don de tout lui-même que venait de lui faire Abel ; il rejette le culte littéral de Caïn, et par-là nous est prouvée l’excellence du culte qui est l’expression du cœur et la nullité de celui qui n’est que littéral et cérémoniel ; Caïn s’irrite de ce rejet, sa réjection attise sa passion, la jalousie l’excite, la détermination se prend, le crime se consomme, et Abel a la gloire d’être le type de la grande victime déjà immolée dès la fondation des siècles pour réparer la chute de l’homme s’il devenait coupable. Abel reçut de son frère le baptême de sang qui le rangeait dès-lors dans la classe des prédestinés à la participation divine.

Remarquons bien à ce sujet que dès la deuxième génération des hommes, il se manifesta deux cultes, dont l’un est reçu, l’autre rejeté. Le culte de Caïn fut un culte littéral sans vie et sans valeur ; ce fut une offrande des fruits de la terre déjà corrompue 83.

Abel s’élève au contraire à l’essence même du culte et à son esprit ; il donne par le cœur ce qu’il a de mieux comme emblème qu’il se donne lui-même : voilà le sacrifice véritablement expiatoire. L’autre, cérémoniel, issu de l’esprit propre de l’homme, fut justement rejeté comme sans mérite et sans vie, ainsi que les fruits qui les figuraient.

La lutte tragique de l’enfant de nature contre l’enfant de grâce ne pouvait anéantir l’ordre du sacerdoce qui s’écoulait par grâce spéciale de Dieu sur Adam et d’Adam sur Abel.

Sans ce meurtre commis en sa personne, Abel eut propagé le sacerdoce. C’était l’enfant de miséricorde et de grâce, et s’il occasionna les premiers pleurs, il fut la première victime, le premier prêtre sacrifié et la première figure du prêtre éternel qui devait un jour se laisser sacrifier pour sauver la masse coupable, ou du moins ceux qui, dans cette masse, croiraient à l’efficacité de ce sacrifice tellement expiatoire, que par la plénitude de la justice de son Père qu’il satisfait, il obtient de faire miséricorde.

Ce n’est pas à la légère que le sacerdoce peut se transmettre, comme il suppose l’esprit de soumission et d’obéissance à l’esprit divin et directeur ; c’est le prêtre éternel qui en révèle les devoirs en le conférant pour en acquérir la preuve, remarquons avec attention les expressions dont se sert l’Écriture Sainte pour annoncer que Seth remplacera Adam dans le sacerdoce ; en même temps nous nous confirmerons sur des objets déjà bien connus et nous verrons l’origine bien certaine des deux races qu’on a nommées enfants de Dieu et enfants des hommes.

Dans le cinquième chapitre de la Genèse, l’historien sacré, s’élevant sur le champ à l’origine de l’homme et à sa destination dans le monde créé, ne parle de l’homme que comme figurant le prêtre éternel.

Depuis que Dieu créa l’homme, lequel il fit à sa ressemblance, voilà bien la consécration spéciale dont il est parlé, il le fait à sa ressemblance.

Et comment étaient les hommes le jour qu’ils furent créés ? Il les créa mâle et femelle, les bénit et leur donna le nom d’homme 84.

Ne revenons pas sur ce que la division a produit, cela a été dit plus haut, suivons le texte sacré. Adam vécut cent-trente ans, après cet espace orageux de condamnation, de repentir et de douleur, il est dit : « Adam engendra un fils à sa ressemblance et selon son image, et il le nomma Seth, et dans le 4e ch. v. 25, il est ajouté : Car Dieu m’a donné un autre fils au lieu d’Abel que Caïn a tué 85.

Pourquoi est-il dit que Seth est engendré à la ressemblance et selon l’image d’Adam, et qu’il n’est pas dit la même chose des autres enfants qu’il eut après Seth, et que l’Écriture se contente de dire qu’il eut des fils et des filles ? Il y a donc quelque chose de particulier dans l’engendrement de Seth, puisque l’Écriture fait remarquer que c’est à la ressemblance d’Adam et à son image qu’il est engendré. Or Adam avait été créé à l’image de Dieu, donc Seth est engendré pour être une copie de cette image.

Quant à Caïn, non-seulement il n’a pas été fait à son image, mais dans l’Écriture, il ne fait pas partie de la génération de ceux qui sont nommés enfants et fils d’Adam, et lorsqu’il vient au monde, Ève se contente de dire, j’ai acquis un homme ; et qu’est-ce que produira cet homme ? une race à part, la triste race des enfants des hommes, une race qui n’était point appelée à paraître par les moyens qui lui ont donné issue. Une race acquise par Ève, c’est ce que nous disions plus haut 86, que ce n’était pas par la sensibilité que devait se manifester la multiplication.

Mais Dieu, qui avait créé un être pour montrer aux êtres de la création l’image visible du prêtre invisible, puisque cet être est condamné à mourir de corps et visiblement, il lui révèle un fils ou successeur selon son image et ressemblance, et par conséquent ayant le même ministère à remplir ; devant le remplacer dans le sacerdoce et en exercer les fonctions sur les enfants de Dieu, qui dès-lors faisaient un peuple à part, distingués des enfants des hommes, propagés par Caïn. Cet enfant destiné au sacerdoce sera nommé Seth ; car Dieu m’a donné un autre fils au lieu d’Abel tué par Caïn : par cette expression, Dieu m’a donné un autre fils. Le reste de la pensée est dévoilée, c’est comme si Adam avait dit :

« Je savais qu’Abel devait exercer un ministère agréable à Dieu, puisque déjà d’après sa propre expérience, comme moi, il priait, il sacrifiait, et ses prières et ses sacrifices étaient agréables à l’Éternel ; mais hélas ! il avait été tué par Caïn. Le sacerdoce ne pouvait reposer sur son cruel ennemi. À la vérité, je ne pouvais craindre que le monde fût privé du sacerdoce, puisque la promesse m’avait été faite du Sauveur du monde et du sacrificateur éternel ; mais j’ai tant péché que Dieu m’a puni dans ce que j’avais de plus cher et a sacrifié celui sur qui reposait mes espérances ; et la justice de Dieu satisfaite par le sacrifice d’Abel et auquel il s’est soumis : La miséricorde a prévalu par-delà mon péché, et le terrible évènement qui m’a privé d’Abel n’arrêtera pas la série sacerdotale voulue par Dieu et qu’il doit lui-même rendre méritoire en l’exerçant visiblement, car Dieu m’a donné, au lieu d’Abel tué par Caïn, un fils suivant mon image. En mémoire de ce bienfait et pour indiquer les destinées de cet enfant donné par grâce de Dieu, il portera le nom mystérieux de Seth 87. »

Après la génération de Seth, il est dit qu’Adam eut des fils et des filles, mais ils ne sont pas nommés parce qu’encore une fois, ils ne sont pas selon l’image et la ressemblance d’Adam, et que l’Écriture ne donne dans ses généalogies que le nom de ceux sur qui repose la bénédiction sacerdotale ou qui y ont relation. Si elle rapporte la généalogie des races viciées, c’est pour désigner l’origine de telle ou telle invention, institution naturelle ou criminelle, superstitieuse, dangereuse et condamnée.

Il en est de Seth comme d’Adam, il engendra Énos, puis il eut des fils et des filles qui ne sont pas nommés ; celui-ci eut Keinam, et ainsi de suite, il n’est nommé que la série sacerdotale, celle à qui est confiée la transmission de la nature humaine de Jésus-Christ et dans laquelle, lorsque le temps des promesses fut accompli, il vint se revêtir d’un corps.

Ô dignité, dignité du sacerdoce extérieur légal ! La parole dans laquelle s’enferme Jésus-Christ pour se communiquer à ses élus vous est confiée ! Puisque notre foi en la parole que vous prononcez ne nous trompe pas, jusqu’où doit s’élever la vôtre, vous donneriez alors la main d’association à ceux qui sont de la race choisie de Dieu seul et vous recouvreriez par eux et avec eux toute l’intégrité de votre origine et de votre fin.

Nous reviendrons peut-être sur l’ordre extérieur légal dont nous trouvons la trace dès le temps d’Énos ; s’il disparaît quelquefois dans les abîmes, il s’y dépouille de la rouille qu’il a contractée avec l’esprit d’erreur et de mensonge, contre lequel il n’est pas toujours en garde ; il reparaît alors sous d’autres formes plus appropriées avec la série des évènements prévus ou annoncés par la sagesse divine, mais toujours invisiblement régi par cet ordre intérieur et ces missionnaires de l’esprit saint, cet ordre d’Abel et de Melchisédech, toujours voilé à l’esprit du monde avec lequel il est en opposition, mais toujours à découvert à l’esprit de foi et à sa simplicité, toujours persécuté depuis Abel jusqu’à Jésus-Christ et depuis Jésus-Christ jusqu’à nous, toujours tué par Caïn, mais toujours ressuscitant par Jésus-Christ, parce que la vie éternelle, l’esprit de vie s’écoulera toujours par cet ordre.

 

 

 

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DISCOURS X.

 

 

LA VRAIE RELIGION EXIGE UN CULTE EXTÉRIEUR POUR MANIFESTER LE CULTE INTÉRIEUR ET SPIRITUEL QUE L’HOMME DOIT À DIEU.

 

 

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ON ne peut trop insister sur la base et les fondements de la Religion. Avant qu’il eût besoin d’être relié, l’homme émané ou créé avait des devoirs ; il devait à Dieu émanant ou créant, un pur hommage et une soumission entière pour le bienfait de l’existence. Après la chute, il devait être ajouté au culte un sacrifice qui était devenu nécessaire, car pour que l’homme pût être restitué à sa primitive existence, il fallait que tout ce que la chute avait occasionné de mutation dans son âme fût sacrifié.

Indépendamment du sentiment qui reprochait au cœur du premier homme la violation du commandement divin, le signe de dégradation dont il était couvert attestait sa désobéissance et prouvait sa chute, et dans ce temps si voisin du crime, les hommes n’avaient pas la possibilité de douter de l’origine d’un péché dont les conséquences imprimaient dans l’homme une si grande difformité ; il fallait qu’elle fût détruite. C’était par l’esprit que l’homme s’était rendu coupable, il fallait donc qu’une de ses facultés, la volonté qui avait été pervertie par l’esprit, fût renouvelée ; il fallait par conséquent qu’elle fût retrempée dans la volonté divine. Jusques là, toutes ses expiations et sacrifices n’avaient aucun mérite. Les hommes ne pouvaient offrir que des choses souillées, dégradées et indignes de Dieu : mais l’Agneau immolé dès la fondation des siècles, la caution divine des œuvres divines, la grande victime enfin s’était offerte et avait été acceptée  ; après la chute, elle se promet au coupable repentant, il la reçoit avec transport pour lui et sa race malheureuse. Dès-lors, la seule Religion, l’unique Religion est établie ; l’amour la propose, la foi l’embrasse et sous les suaires de la mort l’espérance la conserve.

Dès cet instant, tout ce que l’homme consentait à sacrifier pour laisser accomplir en lui la volonté divine acquérait de la valeur par sa foi en la grande victime et par l’espérance qu’elle appliquerait ses mérites infinis aux offrandes qu’il ferait dans cet esprit. Dès cet instant, il y eut une Religion divine et réelle, puisqu’il y avait la réalité d’une promesse divine qui communiquait sa valeur à ces sacrifices que l’amour inspirait et dont il dictait les cérémonies.

Dès cet instant, Adam, en raison de sa consécration, en raison de son sacerdoce, et de son caractère indélébile de génération en génération, fit écouler la promesse et ses conditions ; car ce prêtre figuratif du prêtre éternel, ce prêtre visible dressa par ordre et direction du prêtre éternellement vivant des autels : on y déposa des offrandes et des victimes, elles étaient l’image du sacrifice auquel l’homme consentait, c’est-à-dire le sacrifice et l’épuration de sa volonté par amour pour la volonté de celui qui a promis la rédemption et tenu sa promesse. Et dès-lors les enfants de Dieu, les prêtres de Dieu, la filiation pure, ont offert des sacrifices en espérance du bienfait du grand sacrifice à venir, comme nos prêtres l’offrent aujourd’hui en mémoire du grand sacrifice réalisé. Ainsi, dès Adam, il y a Religion réelle et divine transmise par la lignée sacerdotale, la lignée qui sacrifie ou se laisse sacrifier par amour.

Abel fut dans cette disposition de sacrifice réel lorsqu’il offrit et sacrifia ce qu’il avait de plus précieux. Aussi par cette disposition, il obtint d’être le type de la consommation d’un sacrifice spirituel qui, par les mérites de celui de Jésus-Christ promis, le rendait susceptible de rentrer dans sa fin.

Il n’est pas hors de propos de remarquer, à une époque où la tolérance religieuse s’érige en loi au tribunal de la raison, que cependant le juge divin prononce sur le sacrifice d’Abel et sur celui de Caïn ; il accepte l’un et rejette l’autre.

Puisque le Verbe, malgré la condamnation que l’homme avait encourue par la chute, avait obtenu de son Père, par excès d’amour et de pitié, de relier l’homme à lui, il ne pouvait y avoir d’autres conditions de ce renouvellement de lien que celui qu’il a éternellement voulu, et qu’il a éternellement accompli. Il est écrit à la tête du Livre : Que je fasse, ô Dieu, votre volonté ; le Verbe est la volonté de Dieu, la volonté divine, céleste, spirituelle, humaine ; il l’a accomplie en créant les mondes et toutes les hiérarchies d’êtres qui les peuplent, il l’a accomplie sur la croix en subissant la morsure de la mort, il a tout créé, il a tout réparé ; ainsi en imposant à cette réparation les conditions auxquelles il s’est soumis, il est nécessairement juge de ce point. L’homme a-t-il rempli les conditions de l’alliance ? Le Verbe prononça donc sur le culte de Caïn qu’il n’était pas expiatoire ; ainsi il était faux et mensonger, et il le rejette. Mais l’orgueil s’en irrite et la jalousie qu’elle produit occasionne les premiers pleurs, le premier deuil à cause du premier spectacle sanglant qui fut l’effet de cette jalousie cruelle. Par la violence, il voulut justifier son crime et, depuis lui jusqu’à nous, les pages ensanglantées de l’histoire sont le témoignage que l’esprit de Caïn a persécuté et persécutera l’esprit d’Abel jusqu’au jour où le Verbe mettra la vérité en triomphe.

Quels furent les suites de cet attentat de Caïn sur Abel ? L’Écriture l’indique par cette forte expression : Toute chair corrompit sa voie 88, et parce que toute chair avait corrompu sa voie à une légère exception près, Dieu voulut, dans les conseils de sa sagesse, que sa justice s’exerçât sur toute chair. Une simple nutation de l’axe de la terre en dérangea l’équilibre et une déclinaison de vingt-deux degrés et demi ou de près de cinq cents lieues peut occasionner un effort suffisant pour soulever les bondes d’enhaut 89, pour suivre littéralement l’Écriture et replonger l’aride dans le fluide immense dont il avait eu ordre de sortir ; et cette terre si parée depuis cet ordre se déchargea dans la profondeur des eaux des forfaits qui l’avaient souillée.

Si le renouvellement de la terre par ce terrible baptême d’eau a nécessité un tel renversement dont l’inclinaison de son axe nous est encore aujourd’hui le témoignage, que sera-ce de l’époque de sa sanctification bien éloignée encore de celle de sa glorification selon les belles paroles de St. Pierre 90, par lesquelles l’Apôtre nous exhorte à hâter par nos désirs ces nouveaux cieux et cette nouvelle terre, où la justice habitera ?

Si la lignée de Cam ramena sur la terre les prodiges, les mensonges et les illusions qui avaient livré les premières races à la destruction, la lignée de Sem y maintint les dispositions d’Abel.

Le déluge n’avait pas rompu le fil de la miséricorde, et la promesse faite à Adam de pouvoir être reliée au principe divin ne fut pas révoquée ; l’alliance fut de nouveau confirmée à Noé, et toutes les bénédictions spirituelles accordées à Adam, qui avait accepté la promesse, furent transportées sur Noé parce qu’il accepta aussi la promesse ; il reçut comme Adam la consécration ou le pouvoir de la transmettre, non-seulement littéralement, mais en réalité et avec efficace. Il reçut en même temps la doctrine, elle était simple ; l’homme avait péché par désobéissance, il dût être soumis à la direction divine et propager cette doctrine divine. La loi d’aimer ne lui fut pas faite, parce qu’elle était gravée dans son cœur, car Dieu lui rendit témoignage, parce que son amour l’avait gardé et sauvé des eaux du déluge, et que, pardonnant l’offense qui avait exigé la plus juste des condamnations, le même amour était disposé à céder au repentir et promettre la grâce.

Par la nature de l’essence humaine, qui est l’union imperdable de l’esprit avec la sensibilité, l’être humain se trouve nécessairement en rapport avec tout ce qui est spirituel et sensible. Pour que ces rapports ne soient pas interrompus, la conséquence immédiate n’est-elle pas cette parole ? Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fût fait 91. Ainsi l’amour du prochain est aussi une loi gravée dans le cœur et fait partie du dogme. Cette union du cœur et de l’esprit est maintenant recouverte par la matière : La matière est donc le moyen par lequel se découvre ce que le cœur ou la sensibilité renferme ; ainsi l’on peut juger par les actes les dispositions du cœur et les qualités de l’esprit qui le meut.

On a presque toujours confondu la Religion qui est la chose même avec le culte qui est le moyen. La Religion n’est pas une chose visible ; c’est l’amour invisible qui opère la reliure lorsque la foi invisible l’accepte.

Le culte est le signe sensible et visible de la Religion : ce signe sensible et visible cache des canaux spirituels d’où découlent, à la demande de la foi et par l’efficacité de sa pureté et de son étendue, des bienfaits analogues à la disposition du cœur qui les réclame, et dans la mesure qui lui est nécessaire pour remplir l’ordre de la volonté de Dieu sur lui. Puisque le culte cache des canaux spirituels par où s’écoulent des grâces qui entretiennent la foi et lui font pousser de profondes racines. Ce culte ne peut être le résultat arbitraire de la volonté de l’homme : celui qui a daigné faire la promesse d’être relié a nécessairement dicté le culte qu’il voulait qui lui fût rendu pour obtenir la promesse.

Il s’en suit que celui qui ne pratique pas le culte, qui le dédaigne ou l’outrage, n’a pas part à la promesse, que celui qui altère ou obstrue quelques-uns des canaux d’où découlent les grâces par lesquelles, en augmentant, fortifiant et éprouvant la foi, il serait plus promptement arrivé à la fin de la foi, qui est l’exécution de la promesse, retarde et éloigne l’effet de la promesse. Par conséquent, puisqu’il n’y a qu’une Religion, puisqu’il n’y a qu’une seule foi qui l’accepte, un seul Seigneur qui puisse opérer la réunion et relier, on doit en conclure que l’indifférence sur le culte est du plus grand danger.

Celui qui remplit littéralement le culte, qui l’exerce, obtient-il par cela seul l’effet de la promesse ? Oui, si c’est l’esprit de foi, d’espérance et d’amour qui l’anime et le dirige ; mais si la foi est morte, si elle n’est qu’une simple croyance 92, si le cœur est sans sensibilité et sans amour, si l’esprit ne cesse d’errer de multiplicité en multiplicité, et ne se laisse pas conduire par l’esprit de la promesse ; et si surtout il est hypocrite, hélas ! pour me servir des expressions de l’Écriture, on a le bruit de vivre, mais on est mort.

Il ne faut pas perdre de vue que la miséricorde qui pouvait se manifester par la promesse de racheter l’homme, s’il devenait coupable, avait préparé un moyen d’effectuer ce rachat sans déroger à la justice de la condamnation, car qui veut la fin veut les moyens.

La sensibilité séductrice et l’esprit souillé vinrent se cacher dans un corps matériel, ce fut la prison, le lieu de dépôt où ces intelligences spirituelles furent enchaînées avant d’éprouver tout l’effet de cette condamnation, qui les désunissait à jamais du principe divin qui était leur origine.

Mais cette humiliation produisit la repentance ; ils se soumirent à la porter avec résignation, en attendant l’effet du jugement terrible. Les larmes émurent la miséricorde, les cris de repentance furent entendus et la promesse fut faite. Et non-seulement, selon la disposition de la volonté de l’intelligence qui dirige la liberté dans la route du bien et du mal. Cette prison matérielle dans laquelle était renfermé l’être sensible et spirituel put n’être qu’une époque à temps déterminé, pour laisser détruire la souillure de l’esprit et de la sensibilité. Mais le sacrifice même des avantages que la providence voulut bien accorder à cette prison pour la rendre moins pénible put devenir la rançon des êtres qui naissaient condamnés à ce mode d’existence, à cause d’une faute originelle.

Le corps matériel, étant la preuve de la punition, devait nécessairement disparaître pour que l’être pût jouir de sa fin. Ce même corps, qui est ce que l’homme a de plus intime, était propre à devenir, par l’application des mérites de la victime éternelle, la matière d’un véritable sacrifice expiatoire.

Ces développements étaient nécessaires pour faire remonter, je ne dis pas à la Religion, puisqu’il n’y a que Dieu par son Verbe qui relie ; mais à l’origine du culte dicté par l’esprit du Verbe, pour être un moyen de s’élever par sa direction, à cette reliure divine et par conséquent imperdable, puisqu’elle aurait été sanctionnée par l’épreuve, et l’épreuve approuvée par le jugement.

La lumière divine s’étant désunie de l’homme à cause de la chute, sa liberté spirituelle fut restreinte ; et au lieu de la lumière propre aux esprits, il n’eut plus qu’une lumière appropriée à sa situation nouvelle. Le sentiment pouvait encore le faire atteindre à ce je ne sais quoi devenu pour lui un mystère et qui l’attirait sans pouvoir le comprendre. Cet attrait pouvait lui faire pousser des soupirs, mais il fallait obéir aux lois de la nouvelle modification de son être et ce fut par l’intermédiaire du corps qu’il dût commencer son retour. Ainsi le sacrifice de ses jouissances matérielles, inspiré par l’esprit, fut non-seulement un sacrifice réel, mais la figure mémorative de celui auquel la nécessité le condamnait, puisque la matière n’est qu’à temps et qu’elle est périssable.

Dès là, l’immolation des animaux fut un culte réel, puisque c’était une propriété dont l’homme se dépouillait comme témoignage extérieur d’un hommage plus spécial. C’était encore un sacrifice figuratif et mémorial, puisqu’il avait pour objet de faire souvenir l’homme qu’il perdrait son corps matériel et qu’il devait y renoncer parce que ce corps ne lui avait été prêté que par miséricorde pour accomplir un temps pendant lequel la sensibilité actuellement mue par la matière ne devait désormais être mue que par l’esprit qu’elle avait séduit et souillé. Que cet esprit coupable et malheureux devait aussi supporter son exil, se laisser disposer à rentrer dans sa fin heureuse qui lui était réservée s’il voulait être docile au sentiment secret qui l’attirait.

Nous avons parlé du sacrifice des animaux offert par Abel. L’acceptation qui fut faite de son offrande prouve qu’en remplissant l’obligation du culte, il en avait compris la doctrine et qu’il s’était élevé du littéral du sacrifice à l’esprit de sacrifice, et que pour être un type du grand sacrifice, du sacrifice divin qui devait s’accomplir ; Abel avait accompli et consommé le sien. Il avait réellement reçu la mort naturelle, son sang innocent avait effectivement coulé pour dégager son esprit déjà purgé par son offrande. Puis, l’esprit d’Abel se reposa dans la paix de l’espérance vivante, jusqu’à ce que le divin auteur des promesses, après les avoir réalisées en rouvrant les portes de sa gloire, lui assigna la place éternelle qu’il avait obtenue par l’étendue de son sacrifice. Ainsi, déjà dès les temps antédiluviens, nous avons le type le plus irrécusable que le culte réel est fondé sur le sacrifice ; que la disposition du cœur rend le sacrifice acceptable et que le dogme qui le prescrit est la simple loi du cœur ; la loi d’amour a fondé éternellement l’unique moyen de rester uni ou d’être relié, c’est-à-dire, l’espérance d’avoir part aux promesses divines ; on voit par-là qu’il n’y a pas de Religion naturelle ; il est naturel d’avoir de la Religion parce que la main divine avait buriné son union par l’amour.

Si ce trait divin s’est recouvert, l’amour seul, en se retraçant, peut lui rendre son éclat, mais si la liberté de l’homme s’y oppose, il est déjà condamné et le jugement s’exécute.

Pour ne rien confondre et se former une idée vraie sur la Religion, il faut poser des bases précises ; la Religion est la rénovation de l’union de l’homme à Dieu, et, mieux encore, c’est l’acte qui confirme et établit l’homme dans sa foi ; c’est son terme, c’est une grâce qui a été promise à la repentance de l’homme : Oui, le repentir émeut le cœur de Dieu et il se laisse fléchir, car il a dit : La semence de la femme brisera la tête du serpent.

Ô incarnation prédite, Jésus-Christ promis, vous briserez la tête du serpent, vous rendrez sans puissance et sans force l’impitoyable mort ; quel excès de miséricorde ! Mais cet ennemi vous brisera le talon. Ô Agneau, vous serez immolé, il vous en coûtera l’enveloppe mortelle dont vous serez revêtu. Ô Dieu Verbe incarné, quel excès d’amour ! quel abîme d’amour ! quelle charité infinie ! ainsi il y aura reliure, rénovation, Religion.

Mais pourquoi est-ce que je répète ce que j’ai déjà dit sur ce grand sujet ? Ah, qu’on ne s’ennuie pas de lire et de goûter une vérité si essentielle, qu’on me pardonne cette intéressante répétition ; il y a Religion, mais pour qu’elle s’opère, il faut d’abord qu’il y ait alliance entre Dieu et l’homme. L’alliance n’est pas la Religion, c’est le contrat qui l’assure par l’exécution des conditions insérées dans l’acte d’alliance ; ce ne peut être l’homme qui ait dicté ces conditions, c’est donc Dieu qui les a dictées, dès-lors elles sont divines.

Il est aisé de comprendre quelles sont ces conditions : Dieu a fait l’homme pour lui, donc l’homme doit à Dieu une consécration de son être et une exclusive adoration 93.

L’homme s’est rendu coupable en contrevenant à la volonté de Dieu, donc l’homme doit sacrifier ou laisser sacrifier la volonté qu’il s’est faite, les intérêts qu’il s’est formés, contraires à la volonté connue ou providentielle de Dieu.

Avant la chute, l’homme devait à Dieu adoration et soumission.

Depuis la chute, l’homme doit à Dieu adoration, soumission et sacrifice. Je dis sacrifice, puisqu’il a fait acquisition du péché ; il faut au moins qu’il sacrifie ou laisse sacrifier cette triste acquisition ; et pour se faire une idée de l’essence du sacrifice, il ne faut que se souvenir que par la transgression toute la nature fut entourée de crêpes funèbres. C’est désormais le champ de la mort ; tout ce qui la traverse doit la subir ; remarquons que le réparateur lui-même a voulu traverser ce champ de désolation : proposito sibi gaudio sustinuit crucem : lui ayant proposé la joie, il préféra de porter la croix 94 ; il savait bien toute l’étendue de cet arrêt prononcé au serpent. La semence de la femme te brisera la tête ; et toi serpent, il t’est réservé le pouvoir de briser le talon à cette semence, et il a accepté ! ! ! sustinuit crucem ! ! !

 

 

 

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DISCOURS XI.

 

 

DIEU EST L’AUTEUR DU CULTE EXTÉRIEUR QU’IL A INSTITUÉ POUR ÊTRE LE SIGNE SENSIRLE ET DÉMONSTRATIF DU CULTE INTÉRIEUR QU’IL EXIGE DE L’HOMME.

 

 

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NOUS connaissons maintenant ce que c’est que la promesse d’être relié qui a été faite ; l’alliance acceptée qui est le moyen, les conditions qui renferment cette alliance. Il fallait un témoignage intérieur et extérieur que l’on remplirait ces conditions, c’est ce que l’on nomme culte.

Le culte est aussi peu arbitraire que l’alliance et la promesse ; qui veut la fin veut les moyens, et puisque la fin est Dieu, les moyens procèdent de Dieu ; donc le culte n’est pas arbitraire.

Et déjà Caïn avait altéré le culte traditionnel, figuratif et véritable, puisqu’il fit une offrande des végétaux et des fruits de la terre, tandis que l’offrande du règne animal et par conséquent des animaux fut acceptée. Encore une fois, le culte vient de Dieu, il n’est pas indifférent : sans doute les dispositions du cœur sont les qualités qui en déterminent l’excellence, mais l’altérer par l’effet de sa volonté, c’est porter à l’Arche une main téméraire. À Dieu seul appartient le pouvoir d’ordonner des changements dans le culte, il est seul Juge des grâces qu’il y cache et qu’il y distribue, comme prêtre éternellement vivant, offrant et rendant acceptable le sacrifice expiatoire, soit en promesse, soit en figure, soit en réalité, et couvrant éternellement des mérites de son propre sacrifice ceux qui étaient typiques, figuratifs ou réels 95.

Caïn fut le premier exemple des prétextes que fournit la raison, pour obscurcir d’abord, puis pour propager des erreurs qui font naître le doute, sur lequel se fonde cette indifférence qui ressemble de si près au froid glacial de la mort, qui traîne à sa suite la condamnation et le jugement, d’autant plus sévère que les promesses avaient été plus abondantes en miséricorde ; mais n’était-ce pas également une offrande que faisait Caïn ? Oui, mais c’est une offrande de son choix, que sa volonté et sa raison détermine ; il s’éloigne du culte traditionnel, et cette infraction entraîne des conséquences telles que la jalousie le domine et lui commande l’arrêt de mort de son frère, il l’exécute, il est maudit de Dieu, il est maudit de la terre qu’il a souillée. Vagabond et fugitif, chassé de la communion de son père 96 ; sa malheureuse postérité oubliant toujours plus l’auguste tradition, amènera l’idolâtrie sur la terre, érigera un culte pour toutes les prostitutions que l’esprit enchaîné par le vice et le mensonge pourra concevoir et imaginer d’après leurs suggestions funestes.

Dieu est oui et amen 97, il a voulu promettre à l’homme la Religion, il a proposé une alliance, il en a dicté les conditions, il a assigné le mode intérieur et extérieur qui servirait de témoignage qu’on remplissait et qu’on avait rempli les conditions imposées par l’alliance. Si l’infinité de la miséricorde n’intervient pour adoucir le jugement, tout ce qui ne remplit pas ces conditions est exclu de l’alliance et tout ce qui est exclu ne peut être relié.

Il est impossible qu’il y ait plus d’une promesse d’être relié, il est impossible qu’il y ait plusieurs alliances divines, il est impossible qu’il y ait plusieurs doctrines divines, il est impossible qu’il y ait plusieurs institutions divines.

Ce serait avec peu de bonne foi qu’on argumenterait des différences des cultes, avant la loi, depuis la loi, et enfin depuis la venue de Jésus-Christ.

Avant la loi, il n’y a eu qu’un culte traditionnel véritable, pratiqué par les Patriarches, soit avant soit après le déluge ; la race de Caïn s’est exclue de ce culte, et toute chair corrompit sa voie. Depuis la loi, il n’y a qu’un culte véritable et manifesté véritable par les prodiges qui précèdent et suivent son admission. Le peuple qui reçut la loi reçut le culte ; tous les autres peuples se prosternèrent devant le soleil, la lune, tes étoiles et toute l’armée des cieux ; voilà ce que le Seigneur a donné en partage à tous les peuples qui sont sous les cieux, en punition de leur erreur 98.

Pour ceux qui acceptent son alliance et son culte, il les tire hors d’Égypte, hors du fourneau de fer pour qu’ils lui soient un peuple héréditaire 99. Ô que ces passages sont beaux et qu’on aimerait à s’y arrêter pour admirer la justesse de toutes ces expressions. Tout ce que nous venons de dire est encore confirmé par Jésus-Christ lui-même qui dit qu’il n’est pas venu détruire la loi, mais l’accomplir 100. Aussi il se soumet à toutes les cérémonies légales, mais il fallait à Dieu des adorateurs en esprit et en vérité ; et après avoir rempli le cérémoniel, pour ne laisser aucune lacune, il perfectionna le culte, et puisqu’il venait déchirer la cédule de condamnation, il devait élever la gloire du culte et le rendre plus approprié à l’esprit et au cœur de l’homme, spécialement appelé par lui et adorer en esprit et en vérité 101, et pour prouver qu’il était Dieu et par conséquent qu’il le pouvait, à la vue du monde, il meurt dans l’ignominie et ressuscite dans la gloire.

C’est ainsi qu’il rend valide son testament et justifie toutes ses institutions. Mais ce n’était point assez pour sa miséricorde infinie que, pour sauver l’universalité des hommes, il s’immolât pour elle ; il va plus loin, il fait encore le testament divin par lequel il assure la perpétuité, la continuation et la mémoire de cette immolation plus étonnante que la création même, pour tous ceux qui voudraient individuellement la nouvelle alliance offerte à tous.

Le même Verbe qui dit que telle chose soit faite et elle comparaît 102 ; le même Verbe qui se fait chair et se cache dans l’homme pour le tirer de la chair devenue sa prison. Ce même Verbe se cache dans le mystère d’amour qu’il a institué, car il dit lui-même qu’il est le vrai pain descendu du ciel 103, et il ordonne que l’homme s’en nourrisse ; parce que c’est en lui et par lui que nous obtenons la vie éternelle 104, lui seul étant la victime pure qui a été immolée pour nous à la croix, s’y étant offert comme la seule offrande digne de Dieu, afin que par lui nous obtenions notre rançon individuelle.

Mais à qui peut se révéler un aussi grand mystère ? La foi seule peut le contempler ; aussi lorsque Abraham, le type et le père de la vraie foi, eut marché dans cette route divine, la providence lui fait rencontrer ce prêtre sans généalogie, ce prêtre figuratif du prêtre éternel, qui pour ressembler plus particulièrement au divin original, avait reçu la mission d’offrir le pain et le vin, en espérance du bienfait du grand sacrifice à venir. À la suite de cette offrande du pain et du vin faite par Melchisédech, Abraham, par l’efficacité de la lumière qui lui avait été infuse à cause de sa foi, reconnaît le sacerdoce et la suprématie de Melchisédech, et lui donne en conséquence la dîme ou les prémices du sacrifice qu’il doit à Dieu, parce que ce père des âmes de foi reconnaît en ce Melchisédech le représentant du prêtre victime, dont cette même lumière de foi lui fait sentir le besoin et la nécessité.

Un de nos plus grands mystères, je le répète, est caché sous cette offrande du pain et du vin, et la merveille qui s’y réalise opère dans l’âme du vrai fidèle la parole de Jésus-Christ lorsqu’il dit : Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour 105.

Ô nourriture de source innominable et au-dessus de toute intelligence créée, qui comprendra la manière dont vous agissez en nous ? Ô charité ineffable, donnez-nous d’être toujours affamés de cette nourriture céleste et de ce breuvage qui éteint en nos âmes la soif de tout ce qui n’est pas vous, ô mon Dieu.

Pour sauver la nature humaine des serres de la mort à laquelle elle avait été condamnée après sa chute, il fallait une œuvre divine. Avant la chute, l’homme fut fait à l’image de Dieu, et il indiquait son origine par sa spiritualité ; après la chute, cet être spirituel fut revêtu d’habits de peau, qui devinrent le signe de sa dégradation.

Le Verbe, pour sauver l’être spirituel et le rendre tel qu’il était sorti de ses mains, et plus glorieux encore, puisqu’il pouvait le diviniser et qu’il l’a fait, le Verbe s’est fait chair, il s’est caché dans l’homme, malgré sa forme dégradée et s’y est uni. Par cette union, il a confondu en lui deux qualités, celle de prêtre et celle de victime ; puisqu’il était prêtre divin, il avait le pouvoir d’offrir une victime complètement expiatoire ; puisqu’il était la victime hypostatiquement sanctifiée, en offrant en holocauste cette victime divinisée, il accomplissait toute justice ; en y satisfaisant, il réconciliait nécessairement l’homme avec Dieu et montrait par la résurrection non-seulement l’homme spirituel, mais l’homme spirituel divinisé.

Ces grandes vérités étonnent, et comme ordinairement elles n’ont rien d’apparent, elles soutiennent seulement dans le secret quelques êtres particuliers qui y cherchent et y trouvent leur consolation, leur appui et leur espérance ; et peut-être les temps sont plus près qu’on ne pense, que l’Esprit du Christ, selon la promesse qu’il en a faite, enverra le Consolateur sur toute chair pour éteindre toutes les illusions de la vaine Philosophie ; il renouvellera la face de la terre 106, et il éclairera, par sa vive lumière, la tradition, la loi ancienne et la loi de grâce, qui ne sont qu’une même chose, puisqu’elles tendent au même but, qui est de faire rentrer l’homme dans sa fin. Il forcera par son éclat à se soumettre à cette unité de foi d’un seul Dieu, d’un seul Seigneur Sauveur, qui régnera et devant qui tout genou fléchira au ciel, sur la terre et dans les enfers 107. Ce Sauveur ne donnera pas sa gloire à un autre, et son esprit jaloux pour sa gloire, animera ce feu principe qui n’admet que la vérité, la vérité de la tradition, la vérité de l’alliance, la vérité des conditions, la vérité de la doctrine, et le culte toujours vrai à toutes ces époques s’élèvera encore plus, jusqu’à la hauteur de la lumière qui sera manifestée, mais conservant toujours son imperdable essence, soumission et sacrifice.

Humilions-nous sous les coups que la philosophie nous porte, mais malheur à la philosophie, nos souffrances et notre sang se lèveront en témoignage de notre doctrine, qui rejette toute autre doctrine que celle de Jésus-Christ. Nous avons accepté la promesse, l’alliance, ses conditions, le culte divin pur et non altéré ; nous voulons faire partie du peuple héréditaire, nous voulons tout souffrir pour son amour, parce que nous savons que le support du prochain fait partie de la doctrine évangélique. On conçoit qu’un Chrétien soit persécuté pour sa profession de foi et qu’il le supporte. Caïn persécuta Abel et même le tua ; ce fut la première guerre pour cause de Religion. Les docteurs persécutèrent Jésus-Christ et le crucifièrent ; les ministres des Empereurs persécutèrent les Apôtres et leurs successeurs si simples dans leur vie, si sublimes dans leur doctrine, lesquels aimèrent mieux essuyer les ignominies, endurer les plus horribles tourments et même souffrir le martyre, plutôt que de renier leur divin rédempteur 108. Si les signes précurseurs indiqués dans le chapitre XXIV de St. Matthieu commencent à se discerner, si déjà nous avons entendu les bruits de guerre, si nous avons vu la guerre, si dès-lors nous sommes au commencement des douleurs, quoique sous d’autres prétextes, sous d’autres noms, ne voyons-nous pas se renouveler la continuelle opposition, la continuelle intolérance du mensonge contre la vérité ; supportons, patientons, et s’ils s’énorgueillissent du progrès de leur lumière, suivons la trace du sang des illustres martyrs de ce siècle ; que toutes ces victimes qui ont scellé leur témoignage de leur sang et qui ont été égorgées soient nos modèles et nos exemples pour nous animer au combat.

Non, non, nous ne voulons rien de cette fausse philosophie ; il nous est défendu d’adhérer à toutes ces doctrines de confusion subversives de tout ordre, il nous est défendu de croire, quand même les propagateurs de l’incrédulité feraient descendre le feu du ciel, quand même ils emprunteraient le langage religieux et qu’ils viendraient à nous dire : le Christ est ici, le Christ est là. Nous obéirons à Jésus-Christ notre Maître, nous ne croirons à aucun de leurs sophismes, non par nos propres forces, mais avec l’assistance divine et le secours des prières de notre souverain Pontife qui intercède pour nous, et de l’Esprit sanctificateur qui, par des soupirs inénarrables 109, prie sans cesse en nous.

 

 

 

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DISCOURS XII.

 

 

LES APÔTRES DE LA VÉRITÉ PURE ONT TOUJOURS ÉTÉ COMBATTUS PAR LES PROPAGATEURS DE L’ERREUR ET DU MENSONGE.

 

 

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NOUS avons dit dans le discours neuvième que nous reviendrions à parler de l’ordre extérieur légal dont nous trouvons la trace dès les temps d’Énos. Ainsi après avoir interrompu le fil concernant ce sujet, nous allons le reprendre en disant que les enfants de ce Patriarche qui ne sont pas nommés, ces fils et ces filles ne pouvaient manquer d’obtenir des grâces, à cause de leurs pères bénis ; et quoique ces grâces ne les élevassent pas à la hiérarchie que Dieu seul dirige ; néanmoins, ils ne laissaient pas d’être classés d’une manière si avantageuse, que déjà les portes de la vie éternelle leur étaient ouvertes, aussi l’Écriture nous fait voir qu’à l’époque citée, ces fils et ces filles, ce peuple à part, fut nommé du nom de l’Éternel, parce qu’il suivait les instructions religieuses qui leur étaient transmises par ceux de l’ordre sacerdotal.

Tant qu’ils furent fidèles à cet ordre, ils se maintinrent, mais à côté de cette génération bénite pour être sainte, s’élevait la génération des enfants des hommes, la nation de Caïn, ces enfants jaloux, revêches et de propre vouloir, ces enfants de nature et de raison enorgueillis de leurs propres connaissances, et de celles que l’esprit même des ténèbres leur avait communiquées.

Bientôt les enfants de Dieu se dégoûtèrent de la simplicité de la tradition de l’Église sacerdotale ; déjà l’esprit de foi presque éteint ne leur dévoilait plus le sens divin des traditions, elles ne devenaient à leurs yeux qu’une série de faits qu’ils soumettaient à leur raison, laquelle ne les admettait que lorsque les conséquences ne contrariaient ni leurs habitudes, ni leurs goûts.

Les conceptions hardies de ces enfants des hommes, les coloris de leur science diabolique, leur force et puissance extérieure qui rehausse l’orgueil, parce que ces choses semblent douer l’homme d’un grand pouvoir ; ces productions humaines, ces filles des hommes comme les appelle l’Écriture 110, séduisirent les enfants de Dieu ; ils s’allièrent à toutes les productions du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, et sûrement, puisque l’Écriture le dit, les trompeuses amorces de la cupidité hâtèrent l’effet de leur funeste désir.

De ces mélanges de traditions altérées, de sciences humaines, de secrets dévoilés par l’ennemi, s’élevèrent ces enfants illégitimes que l’Écriture appelle géants ougens de renom 111, qui avec ces matériaux hétérogènes qu’ils élevèrent sous la direction de leurs intérêts, voilèrent, persécutèrent ou tuèrent la vérité, et furent dans la main de Dieu, ou la pierre de touche par laquelle il éprouvait ses élus, ou la foudre par laquelle ils s’écrasèrent eux-mêmes.

N’est-ce pas en effet de ces gens de renom que sont sortis et ces instituteurs de l’idolâtrie païenne, et ces associations sacrilèges enveloppées d’allégories mystérieuses, pour inspirer un plus grand plaisir d’en faire partie, ou ces évocateurs impies, qui appellent la puissance même du prince des ténèbres et s’y livrent pour avoir momentanément la fausse gloire de la renommée, ou ces docteurs audacieux armés de la subtilité de leur sophisme, pour désoler la vérité et la mettre en fuite, ou enfin ces hommes plus fameux que grands, burinant dans l’univers l’histoire de leurs destructives conceptions en tout genre. Il n’est aucune de ces classes toutes plus ou moins criminelles qui ne s’arroge la prétention de faire briller la lumière, mais enfin elles comblent la mesure, toute chair corrompt sa voie ; alors méprisant les derniers avertissements, que le long support de Dieu accorde presque toujours, elles se trouvent englouties dans ces catastrophes extraordinaires, dont le déluge fut le premier exemple.

Il n’y a pas un peuple qui ne se vante de quelque teinture de vérité traditionnelle, dont il a fait ce qu’il a nommé sa Religion 112. Effectivement le littéral de ces Religions leur fut livré lors de l’alliance funeste des enfants de Dieu avec les enfants des hommes ; mais ils ne purent transmettre que l’historique de ces traditions, dont l’esprit seul de vérité peut briser l’enveloppe ; il n’est donc pas étonnant que chez tous les peuples on ne trouve des traits de la tradition ; mais la lettre tue, et cette lettre des vérités divines leur fut une pierre d’achoppement, et ne les a pas préservés de leur catastrophe particulière, lorsque le temps des vengeances s’est accompli pour eux ; car nous pouvons dire que nous marchons sur la poussière des peuples, et cette triste pensée doit nous détourner d’aller chercher la vérité dans les hiéroglyphes des Égyptiens, quelque couleur qu’emprunte d’ailleurs ces antiques monuments de la sagesse des nations qui les ont pris pour guide ; c’est plus ou moins le mensonge 113. Ainsi la vérité révélée est le feu sacré que la race sacerdotale a conservé. Ce feu n’est d’abord qu’imperceptible, mais il se communique, il allume, il échauffe, il éclaire si fortement, qu’il éclipse toute autre clarté, et les lumières fausses elles-mêmes ne brillent de leur éclat trompeur et éphémère que lorsque ceux qui les produisent ont dérobé quelques reflets de cette seule et unique lumière.

Qu’ils sont coupables ! car par cela seul qu’ils ont dérobé quelques étincelles de cette vérité, ils ont pu la connaître ; mais l’abus qu’ils en ont fait les rend criminels et sans excuse.

Ô vérité, vérité ! qui est-ce qui vous rend assurée ? C’est lorsque le seul Saint vous découvre et vous confie à ceux qui se rangent sous votre direction ; ce sont alors des Moïse qui terrassent les prestiges des magiciens de Pharaon, ce sont des Michel dont le cri de guerre est qui est comme Dieu ? et, par l’efficace de ce nom et de leur foi, ils triomphent enfin de l’ennemi et l’enchaînent.

Mais qui croira à l’existence de ces élus de Dieu, qui sont pour l’ordinaire à l’exemple de Jésus-Christ, si simples, si pauvres en apparence de biens et d’esprit du monde, n’ayant rien à l’extérieur de désirable, mais seulement sachant prier et souffrir ? Voilà toute leur science, et par-là ils deviennent par ressemblance avec Jésus-Christ des cordeaux de miséricorde qui se lient à ces enfants imprudents qui cèdent à la force des entraînements de la multitude, roulent longtemps avec elle dans les abîmes de désolation, avant de retrouver comme ceux qui furent ensevelis dans le déluge, avant de retrouver, dis-je, Jésus-Christ qui les prêche dans leur prison et les console 114.

Qui croira à cette réalité de sacerdoce si le sacerdoce extérieur qui en émane le persécute ? Qui croira à sa nécessité et par conséquent à sa continuité ? C’est cependant tellement le lien entre Dieu et l’univers que s’il était rompu, l’univers serait anéanti ; ôtez la sève, que devient l’arbre ; ôtez la semence, que devient le champ ?

Est-ce ceux qui cultivent l’arbre de la science qui croiront à ces hommes, si au-dessous d’eux dans le langage, dans l’expression, le tour, la cadence des phrases, mais si supérieurs et si précis, si fidèles, si courageux, quand l’esprit saint les pousse à dire ou à faire ? mais que diront-ils ? que feront-ils ces hommes privilégiés ? Ils diront une vérité qui sera mal reçue, qui leur attirera honte et confusion, ils agiront, mais ce qu’ils feront sera calomnié ou mal saisi, mais ils sont l’interprète et la parole de l’esprit saint, et le danger qui en résulte pour eux est l’épreuve continuée qu’ils préfèrent à la pompe de réputation, de crédit et de louange.

Mais encore croiront-ils à ces âmes de choix, ceux qui, d’une autre manière, cultivent aussi l’arbre de la science sous le sceau du secret et des symboles, qui dès-lors gênés dans leur liberté, leur communication gênée par leur serments, vains de ce qu’ils savent, n’entendant qu’à demi ce qu’on veut Substituer à l’inutilité de leur science ; ne reçoivent qu’à demi ce qu’on veut leur donner et retournent d’autant plus volontiers à leur science plus ou moins occulte, plus ou moins profonde, plus ou moins dangereuse, que ces sciences ne leur font rien sacrifier, car malgré ses apparences trompeuses, leur nature viciée continue d’être re belle à la conscience, vu que les dons de Dieu peuvent être reçus dans l’homme irrégénéré sans entamer sa nature perverse pour la changer et l’améliorer.

Mais la parole de ces élus est incisive, c’est une épée qui perce jusqu’aux moelles 115 ; comme ils ont tout perdu et sacrifié pour Dieu, ils prêchent la mort et les sacrifices qu’ils ont expérimentés 116 ; ce langage est dur à la nature, qui le veut entendre ? Quoi ! mourir à son esprit, à ses connaissances si relevées (je ne parle pas ici des dangereuses), se vider pour se laisser remplir de l’esprit saint, mourir pour renaître. Ah ! ceux dont je parlais sont trop grands, trop savants, trop forts, pour que la parole de vérité les perce tout à fait, alors ils se mettent aussi du nombre de ceux qui la calomnient, l’avilissent : ils se bouchent les yeux et les oreilles du cœur, et comme la foule ils persécutent ceux qui leur sont contraires.

Mais que dis-je ! ceux même qui la suivent, qui la veulent, cette vérité, ceux qui sont avancés dans la voie, ceux-là même ne la reconnaissent pas toujours quoique près d’eux, à portée d’eux, pour peu qu’il reste un petit coin vivant 117 ou que le jugement propre s’échappe, car c’est le jugement propre qui écarte la vérité.

On veut de ces saints de Dieu et pour Dieu quelque chose de surprenant, d’apparent et de merveilleux ; on veut des saints que l’imagination crée, qui aient au moins quelque analogie avec la raison. Mais tous ces saints, sans toutefois blesser la raison, sont au-dessus de la raison, sans quoi ils ne seraient pas les saints de Dieu ; ils pourraient être des gens vertueux, d’honnêtes gens, des gens de bonne renommée, des gens comme il serait à souhaiter qu’il y en eût beaucoup, mais il y a loin de là à la sainteté que Dieu seul canonise. Les Juifs ne reconnurent pas le Christ, parce qu’ils voulurent voir le Roi des Juifs entouré d’éclat et de grandeur ; mais Dieu qui se plaît à confondre les choses fortes par les faibles, livre ses plus chers amis aux faiblesses, aux misères, aux chutes même ; car le péché de David et celui de St. Pierre ne nous est montré que pour que nous comprenions la vérité de ce que dit St. Paul : que Dieu enferme dans des vases de terre les trésors de ses richesses ; sa grâce suffit à ses saints, et lorsqu’eux-mêmes gémissent de ces faiblesses, de ces vêtements d’ignominie qui sont le propre de la nature humaine, il leur est dit : ma grâce te suffit 118.

Dieu laisse des imperfections dans ses saints, des taches apparentes, et malheur à ceux qui ne voient que cette écorce raboteuse, malheur, car par l’effet de cette fâcheuse prévention, ils échappent et perdent les ressources que la miséricordieuse providence leur offrait par la médiation de ces âmes choisies.

Par qui êtes-vous connue, ô vérité sainte ? et vous porteurs de cette vérité ? Puisque vos disciples eux-mêmes ne sont pas à l’abri du danger de vous méconnaître. Vous le voulez ainsi, ô Dieu ! pour tenir cachés à eux-mêmes et dans l’abaissement, ces porteurs du feu sacré, pour que ces vases d’élection disparaissent eux-mêmes à la lueur de ce feu qui peut se communiquer lui seul et s’étendre, indépendamment de tout moyen, en proportion des capacités et des destinations. Car quoiqu’en général vous communiquant avec abondance à vos fidèles coopérateurs, vous vous réservez toujours un petit coin sur lequel le rideau reste baissé, pour qu’ils sachent toujours plus que vous êtes tout et qu’ils ne sont que des vases que vous pouvez briser.

Comme vous donnez gratuitement, vous voulez que ceux à qui vous vous communiquez fassent de même, vous ne voulez pas de secret, vous voulez que celui devant qui brille votre feu soit libre de toute gêne et de tout lien de contrainte. Vous savez que vos communications et opérations sont de vous. Vous ne craignez pas qu’on dérobe le feu sacré, puisque dès l’instant qu’on veut le dérober, on le dénature et on le perd. En tout temps, en tout lieu, sans secret, celui que vous appelez trouve sans condition ces porteurs de bonnes nouvelles, ces êtres apostoliques de la race sacerdotale, et c’est à cette simplicité et vérité qu’on peut reconnaître vos vrais adorateurs.

Vous m’avez appris à me défier de tous ceux qui crient : le Christ est ici, le Christ est là 119 ; vous m’avez appris à me défier surtout de tous ceux qui veulent me vendre la vérité sous des conditions, des mesures, des précautions humaines. Vous êtes par-dessus toutes ces choses, c’est vous qui êtes la vraie lumière 120, toutes les autres sont à reflet et égarent. Ainsi donc à vous, ô mon Dieu ! à vous, ô esprit saint ! à vous, ô mon Sauveur, appartient toute gloire ! À vous aussi sur qui repose le sceau divin est due la reconnaissance, parce que comme ministres fidèles, vous donnez comme on vous a donné, vous ne cachez rien de ce qui est nécessaire, vous n’exigez pas de secret, mais soumission à Dieu, obéissance et abandon par amour. Vous faites trouver Dieu par cette voie longue et étroite, principalement si l’on s’impatiente, si l’on se reprend après s’être donné, si l’on change de marche ; mais, ô mon Dieu, quand on vous a trouvé, tout est donné par-dessus 121, et quand vous serez venu faire votre demeure dans la créature après en avoir expulsé tout ce qui vous est contraire, qu’est-ce qui lui manquera puisqu’elle vous possède ? Vous êtes sa lumière et vous la faites briller non d’une manière éblouissante (car qui est-ce qui pourrait la soutenir ?), mais d’une manière appropriée à ceux à qui vous daignez la manifester.

Mais pourquoi persécute-t-on vos véritables envoyés ? Ils ne disent que vos paroles, ils ne prêchent que paix, vous leur faites voir très-parfaitement ce qui vous déplaît, mais ce que vous supportez, ils le supportent, ils se soumettent à l’ordre établi, obéissent aux puissances parce que toute puissance vient de vous 122, ils prêchent cette doctrine, ne jugent rien, ne parlent que quand vous les poussez, ne s’avancent que selon les dispositions qui sont existantes dans ceux que vous leur envoyez. Tout leur art, ou pour mieux dire le vôtre, est de faire pressentir la vérité ; si on y croit et qu’on la désire, ils la déroulent.

Voilà vos oints dès la fondation du monde. Voilà non ces conquérants fameux, non ces mystérieux adeptes, car ils ne touchent pas à l’arbre de la science du bien et du mal dont les fruits sont si dangereux ; ce ne sont pas ces faiseurs de systèmes religieux, ce ne sont pas des sophistes subtils ; ce n’est pas même, à la manière dont la raison les conçoit, des saints à grande renommée et qui font éclat. Vous les cachez par votre providence, ils sont à vous et pour vous, rien ne les distingue ; toutefois votre charité les emploie, ou les laisse crucifier. Quoiqu’il arrive, on ne les entend pas se plaindre, loin de là, ils prient pour ceux qui leur sont le plus contraire. Entr’eux, la vérité est si semblable à elle-même que par cela seul ils se reconnaissent ; c’est ainsi que Pierre, Jacques et Jean donnèrent à Paul la main d’association, et reconnurent en lui un véritable Apôtre de Jésus-Christ, quoiqu’il n’eut pas reçu avec eux dans le cénacle le signe extérieur de l’Apostolat.

Pourquoi donc, encore une fois, persécute-t-on ces véritables envoyés 123 ; si le sang d’Abel et son sacrifice ont suscité des prêtres de son ordre, de Caïn son meurtrier sont issus des hommes corrompus qui ont suivi l’exemple terrible de ce premier meurtrier, et la durée de ces divisions est fixée au terme où se réaliseront les effets de la demande que Jésus-Christ nous a appris à faire : que son règne vienne et sa volonté soit faite en la terre comme au ciel.

Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que ces enfants de Dieu même, ces enfants professant extérieurement les dogmes sacrés, d’abord sous la tradition, sous le nom d’enfants de Dieu, ensuite sous la loi, sous le nom de peuple de Dieu, et enfin sous l’Évangile, sous le nom de Chrétiens.

Il est étonnant, dis-je, que ces races privilégiées se soient toujours mélangées avec la race meurtrière, malgré les terribles punitions dont ils étaient menacés, car sous la tradition, l’Écriture nous apprend que ce funeste mélange occasionna une telle subversion qu’il fallut les eaux du déluge pour l’anéantir.

 

 

 

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DISCOURS XIII.

 

 

ORIGINE, PRINCIPE, BUT ET CARACTÈRE DE LA SACRIFICATURE INTÉRIEURE.

 

 

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APRÈS cette digression, je reviens à mon sujet ; mais avant que de montrer comment la vie divine du Verbe Dieu Jésus-Christ s’est soutenue à travers tous les siècles sous la protection du sacerdoce intérieur, qu’il me soit permis de dire encore un mot sur l’origine, le but et les caractères particuliers de ce sacerdoce spirituel qui était comme le gardien de cette vie de grâce par excellence.

Cette vie spirituelle du Verbe Dieu dans l’homme est le principe de toute Religion pure et réelle ; elle est le fondement du sacerdoce intérieur ; il n’a reçu son existence que pour la diriger, afin d’en être comme la sauvegarde. Cette vie est une dans son principe, mais diverse dans ses opérations et variée à l’infini selon les sujets sur lesquels elle agit. De là viennent les noms divers qu’elle reçoit dans les Saintes Écritures qui partout rendent témoignage de son existence et de sa réalité. Elle est cette image de Dieu qui fut inspirée dans l’homme à sa création 124 ; la sagesse éternelle qui se plaît à faire sa demeure chez les enfants des hommes 125 ; le règne de Dieu qui est au dedans de nous 126 ; le trésor caché de l’Évangile 127 ; la perle de grand prix pour laquelle il faut vendre tout ce qu’on a afin de la trouver.

C’est encore par cette vie intérieure que nous devons être parfaits comme notre Père céleste est parfait 128 ; que nous devons adorer Dieu en esprit et en vérité 129 ; que nous devons naître de nouveau, être une nouvelle créature 130 ; être morts au monde, et mener une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu 131 ; que nous devons être rendus participants de la nature divine 132 ; et enfin être consommés en unité, ainsi que Jésus-Christ et son Père ne sont qu’un 133, et semblables déclarations sans nombres ; car on ne finirait pas si on voulait rapporter toutes les dénominations et toutes les figures sous lesquelles cette vie de grâce nous est représentée 134.

Cette vie intérieure de grâce et d’amour est le tout de l’homme 135 et ne saurait être définie ; elle est pour l’âme chrétienne ce que la vie naturelle est pour le corps de l’homme, et ce que le soleil matériel est pour le monde physique. Arrachez cette vie de l’homme, il reste mort ; et ôtez le soleil de ce monde, il redevient chaos. Cependant nous pourrions dire que cette vie est une flamme céleste qui éclaire et vivifie l’entendement ; qu’elle est le souffle de Dieu, émanant du trône de l’Éternel une sagesse infuse ou, si on veut, une lumière divine manifestant la charité de l’Être infiniment bon. Elle est la divine sève qui, circulant dans l’âme, l’anime pour y produire, par le secours et les mérites de Jésus-Christ, et en imitant son exemple, toutes les pensées, les paroles et actions avec toutes les divines vertus telles qu’on les a vues briller dans sa personne adorable, de qui l’Apôtre St. Jean rend témoignage que tout en lui était rempli de sagesse, de grâce et de vérité.

On a vu plus haut 136 que Dieu inspira cette vie dans Adam lorsqu’il sortit des mains de Dieu. Or cette respiration de vie était une émanation du Verbe divin, par laquelle Adam devint l’image de la très-sainte et adorable Trinité, image pure et parfaite qu’il aurait dû conserver sans altération et sans atteinte, s’il fut demeuré fidèle.

Pour comprendre ce que c’est que le sacerdoce intérieur, dont cette vie du Verbe Dieu est le fondement, il faut savoir que l’amour de l’esprit saint opère sans cesse, pour faire tendre les êtres émanés ou créés vers cette unité consommée en Dieu, pour être un témoignage sensible de la beauté parfaite de cette unité rayonnante dans toutes ses œuvres.

Conséquemment Dieu, par un amour infiniment libre, ayant émané les êtres intelligents de son sein infiniment fécond, veut que par cette même liberté ces êtres n’apportent pas d’obstacles à recouler en lui comme étant le centre de leur bonheur ; parce que cette rentrée dans leur fin bienheureuse a été le but que sa sagesse avait en vue en les émanant.

Mais si ces êtres, par une désobéissance à l’ordre établi par la sagesse de l’amour qui détermine la vie appropriée à ces êtres, mettaient des obstacles à ce recoulement dans leur première origine, il n’y aurait alors pour eux aucun lieu de retour, à moins que librement ils ne consentent que l’amour enlève les obstacles qui ont interrompu l’action de la vie divine.

Pour faire entendre sa voix à l’homme déchu, le Verbe dit que la semence de la femme briserait la tête du serpent, car longtemps avant la création, l’incarnation du Verbe avait été décrétée ; il consentait par amour à descendre de sa gloire dans la forme de serviteur et d’esclave, et de cacher son divin parler sous le langage humain tout en agissant comme Dieu.

Les ténèbres ayant obscurci l’entendement et l’esprit de l’homme avec toutes ses facultés, il n’aurait pu entendre un autre langage qu’un langage humain ; le pur divin l’aurait anéanti ; tout comme le peuple d’Israël ne pouvait supporter l’éclat rayonnant de la face de Moïse lorsqu’il descendait de la montagne, étant obligé de se voiler le visage.

Or il n’y a que l’amour seul qui puisse faire cette opération préparatoire qui, comme nous venons de le voir, consiste à enlever ces empêchements pour donner lieu à la vie divine de se manifester de nouveau dans les êtres. Comme Dieu le Père est la source intarissable de toute vie, il la communique d’une manière ineffable à son Verbe, lequel, à la demande de l’amour, la fait couler de nouveau dans les êtres, et par-là les fait rentrer dans leur origine où ils jouissent et jouiront de cette vie divine sans aucune altération. C’est par cette participation béatifique que les êtres manifestent les attributs divins, et que sont révélés par eux les ineffables perfections de Dieu, comme sa sagesse, sa miséricorde, sa bonté, sa justice, sa charité, etc.

C’est donc afin que cette réunion de Dieu avec l’homme pût un jour s’effectuer que le Verbe divin, devant un jour s’incarner, promit de rétablir tout ce qui se dégraderait dans les créations futures. C’est pourquoi Jésus-Christ s’appelle l’Agneau immolé avant la fondation des siècles ; il s’est promis pour être la souveraine caution, dès que les prévarications futures en exigeraient le besoin.

Si donc les êtres intelligents, par un désordre contraire à l’ordre établi par l’esprit de sagesse et d’amour, ont formé une obstruction et empêché l’écoulement de la vie, il faut que ces obstacles soient arrachés, si la vie doit s’écouler de nouveau.

Cette opération est nécessairement douloureuse, elle ne se fait que par des sacrifices.

Qu’arrive-t-il donc à celui qui se livre franchement à ce divin médecin ? Il lui apprend par expérience la distance incommensurable qui le sépare de la vie à cause des empêchements antécédents et actuels qu’il y met à chaque instant, il l’invite en secret à renoncer aux obstacles qui établissent cette séparation. Ce premier travail obtient-il du succès ? Le cœur s’échauffe, l’amour a commencé à percer ; plus il s’approche, plus il fait reconnaître la nécessité des arrachements ; on s’y soumet.

Dans ces êtres soumis, la vie divine reparaît, la résurrection se manifeste, ce n’est plus l’être qui vit, c’est Jésus-Christ qui vit dans l’être 137, et cette vie est la perpétuité et l’extension de celle du divin modèle ; ainsi cet être est apôtre, prêtre, victime, suivant la justice et la volonté de Dieu.

Ainsi donc, par conséquent, avec la même vérité que Jésus-Christ disait : Je fais la volonté de mon Père, je ne fais rien que je n’aie vu faire à mon Père ; de même l’âme redevenue animée de la vie de Jésus-Christ ne fait que la volonté de Jésus-Christ et ne fait que ce que fait Jésus-Christ éternellement vivant ; elle rentre sans cesse en Dieu avec Jésus-Christ ; elle sort sans cesse avec Jésus-Christ par son esprit saint pour exercer sur les êtres sa miséricorde.

C’est donc par l’opération que la charité infinie du Verbe exerce sur les êtres destinés à la vie éternelle que cette même charité lui a fait trouver des agents ou des canaux de miséricorde par le moyen desquels il puisse conduire ses élus à cette gloire éternelle qu’il leur avait destinée dès avant la fondation des siècles.

L’homme étant devenu un être spirituel et animal, et par conséquent mixte, il lui fallut des signes analogues à sa nature qui lui rappelassent la promesse d’un rédempteur.

Pour que ces moyens de communication, que nous appellerons signes et agents, fussent réels et non illusoires, il fallait qu’ils fussent intérieurement remplis de l’esprit de Jésus-Christ proportionné à l’étendue de la manifestation qu’ils étaient appelés à faire de la divinité et en même temps de l’excellence et de la réalité de la promesse.

Or dès l’instant de cette promesse, l’esprit d’amour qui l’avait sollicité opérait nécessairement pour qu’elle s’accomplît.

Sa sagesse divine qui discerne tout vit dans la masse dégradée des êtres ceux qui pourraient encore être susceptibles de receler quelques rayons de la lumière divine, qui développassent la lumière de pur instinct ou de simple raison.

C’est pourquoi il y en eut beaucoup d’appelés 138 ; ceux qui répondirent à leur appel furent préparés, puis élus pour répandre sur cette masse condamnée les prémices de la grâce. En effet, cette même grâce devait un jour montrer la force de la promesse et les moyens de secours choisis par le divin agent pour en obtenir les fruits salutaires, qui étaient de gagner la victoire sur la mort à laquelle toute la masse était condamnée.

Or ces moyens, Jésus-Christ les a choisis pour lui-même et ses disciples, en acceptant la croix ou le sacrifice de tout son être qui lui avait été proposé.

Ainsi tous ceux qui furent appelés à être types furent préparés à cette divine élection par les retranchements, la soumission de la volonté propre, et par conséquent l’esprit de la croix.

Déjà les patriarches avaient éprouvé cet état de souffrance et de croix lorsqu’ils virent la division qui formait deux classes distinctes, les enfants de Dieu et les enfants des hommes, ainsi que nous l’avons dit plus haut : ils furent militants lorsque, pour empêcher le mélange des deux races, ils opposèrent l’esprit de la tradition à la lettre de la loi naturelle mal interprétée et obscurcie par les enfants des hommes.

C’est pourquoi l’Église universelle ou la communion dans un même amour et dans une même foi, dès les premiers jours du monde, dès Abel jusqu’à nos jours, a toujours été considérée comme militante et comme souffrante, jusqu’à ce qu’enfin elle triomphe dans l’universalité comme elle a triomphé dans les individus qui ont été régénérés par son esprit en raison de leur fidélité.

Voilà quel a été l’esprit de la sacrificature intérieure sous l’époque de la tradition, celui du sacerdoce typique sous l’époque de la loi, celui de l’Épiscopat divin lorsqu’il s’est montré dans le temps et tel sera encore jusqu’à la fin des siècles celui de la sacrificature intérieure toujours continuée et toujours victorieuse, jusqu’à ce qu’elle se manifeste en triomphe, sans que jamais les puissances de l’abîme ne prévalent contr’elle.

Il n’est pas étonnant que l’appel particulier du sacerdoce spirituel ne soit pas en opposition avec la loi générale, voulue et établie ; puisque l’esprit qui attire à cet appel est la quintessence de cette loi elle-même.

Ainsi celui qui obéit à l’Esprit Saint qui l’a appelé observe la loi établie par le divin Législateur ; mais ceux qui ne s’en tiennent qu’au littéral de la loi peuvent souvent contrarier l’esprit de la loi et le persécuter.

Si Jésus-Christ devait emprunter l’habit de serviteur et d’esclave pour se faire entendre des hommes ; ceux qu’il appela avant lui pour être types de quelques-uns des états qu’il devait porter ou de quelques-unes des choses qu’il devait faire, et ceux qui furent appelés après lui pour être l’expression de quelques-uns des états qu’il aurait portés ou des choses qu’il aurait faites, devaient par conséquent parler le langage de l’homme. Mais de même que c’était le Verbe divin qui donnait vie au langage qu’il parlait, et qui par-là devenait efficace pour ceux qui le recevaient, de même dans ceux qui ont été types et dans ceux qui ont été et qui sont expressions de Jésus-Christ, c’est toujours l’esprit du Verbe qui seul peut donner vie et effet à la parole qu’ils prononcent par ordre et direction divine. Je ne fais rien sans mon Père, disait Jésus-Christ : je ne fais rien sans la volonté divine, ont dit dans tous les temps les agents ou les ministres du sacerdoce intérieur.

Voilà comment les hommes de toutes les époques ont été types avant lui, apôtres après lui, selon la mesure qu’il leur a confiée, lui seul étant infini et au-delà de toute mesure.

Maintenant, nous devons dire que ce sacerdoce intérieur ne nuit en rien à l’ordre extérieur établi, au contraire, il se manifeste pour le confirmer ; Je ne viens pas, dit Jésus-Christ, pour détruire la loi, mais pour l’accomplir 139.

En effet, jusqu’à ce que la loi écrite vînt par miséricorde aider et fortifier la loi naturelle, les patriarches ne se sont-ils pas soumis à cette loi, eux en qui, par la direction de l’Esprit Saint, a été infuse la vie promise par Jésus-Christ et en conséquence qui ont été types des états qu’il porterait pour les rendre saints et les diviniser ?

Ne lisaient-ils pas alors dans ce grand livre de la nature les lois auxquelles elle est elle-même soumise ? Ne voyaient-ils pas qu’en les violant, ils se seraient écartés de la direction de l’esprit qu’il leur était si nécessaire de conserver ? Ne voyaient-ils pas que cette même nature dans laquelle ils étaient en exil était une grande miséricorde 140 ? Que pendant qu’ils existaient dans cet état de nature et sous ces lois, ils pouvaient toujours, en obéissant à la direction de l’esprit qui les conduisait, parvenir à s’endormir dans la paix jusqu’à ce qu’ils fussent réveillés par sa puissance pour la gloire de celui qui devait maîtriser la mort à laquelle ils avaient été originairement condamnés. Ils pouvaient s’élever avec lui du trône de justice comme dépouille arrachée à l’ennemi, et par conséquent comme trophée ou témoignage de sa victoire ; ils pouvaient enfin s’abreuver éternellement par l’effet de ses mérites aux canaux de la miséricorde in finie.

Comme la vie est de sa nature invisible, elle ne devient sensible que par ses effets. Jésus-Christ, qui est vivant dans son Église par son esprit, a caché cette vie dans des vases d’argile.

Il a caché avant lui cette vie que Dieu seul peut donner dans ceux qui ont été ses types plus ou moins ressemblants, et après lui dans ceux qui ont été ses expressions plus ou moins parfaites.

Les merveilles que cette vie opère sont inexprimables ; elles s’éprouvent, mais ne se décrivent pas, car par elle nous avons l’amour qui nous console, la vérité qui nous dirige, la force qui nous soutient dans nos faiblesses et la divine charité qui fait jaillir la lumière, développant sans cesse les accroissements de cette même vie avec ses richesses ineffables.

Il n’y a que ce qui est intérieur qui soit productif et communique la vie ; c’est pourquoi il est dit de la fille de Sion ou de l’âme régénérée : La beauté de la fille de Sion vient du dedans 141 ; c’est ce dedans qui fait pousser au dehors une bonne parole, comme dit le Roi Prophète : Mon cœur a médité une excellente parole 142. C’est cette parole qui perce et qui s’insinue dans le cœur, lorsqu’elle n’est pas repoussée par inattention, par préjugé et par révolte opiniâtre ; c’est pourquoi il est dit aujourd’hui : Si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs 143. Cette parole renferme le germe de la foi ; ainsi si l’on reçoit la parole, on reçoit la foi qu’elle renferme. L’Apôtre dit : La foi est de l’ouïe, et l’ouïe est de la parole de Dieu ; l’ouïe étant frappée de la parole de Dieu, la foi est le résultat heureux que produit cette parole, si encore une fois quand on l’entend, on n’endurcit pas son cœur 144.

Enfin, en espérance et en foi, on parvient à la mesure divine qui nous est destinée ; l’âme alors peut dire par l’Esprit Saint : Voilà la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole 145.

Ceux qui ont été types ou expressions de Jésus-Christ ont été et sont les élus de Jésus-Christ ; il se voit en eux ; ce sont les parures, les variétés de ses admirables et divines perfections, mérites, attributs.

Car tout comme dans la nature il y a des familles, des genres, des espèces, de même ces excellents personnages, devenus tels par la direction de l’esprit d’amour et les mérites de Jésus-Christ qui leur sont appliqués, ont formé, selon leur expérience dans les voies divines, des hiérarchies, des tributs et des familles qui ne touchent en rien à l’unité, mais la font distinguer par leurs innombrables variétés, qui toutes se fondent et se nuancent, et ajoutent, par leurs ombres diverses, à la beauté ravissante de cette unité.

Et de même que Jésus-Christ a une famille spirituelle, des apôtres, des disciples et enfin des enfants, de même quelques-uns de ces élus antérieurs ou postérieurs à lui ont eu des familles spirituelles qui ont conservé souvent sous la cendre le feu divin, ranimant la foi à la parole du Dieu Fort, du Juge Suprême, et toujours dans l’ordre de sa volonté ; soit pour opérer des retours mémorables à la vérité, soit pour consoler dans le secret des hommes de désir et de bon vouloir, fortifier leur espérance, agrandir leur courage, leur donner la paix qui vient de Dieu, si différente de celle que le monde peut donner, en attendant ce grand incendie d’amour qui renouvellera la face de la terre.

Le sacerdoce spirituel peut encore être considéré sous un autre point de vue, celui de la paternité et de la maternité spirituelle. Car tout comme dans l’ordre de la nature, il n’y a point d’enfant sans père et sans mère, de même, dans l’ordre de la grâce, chaque fidèle régénéré a son père et sa mère spirituelle. Cette doctrine est fondée dans l’Écriture Sainte et confirmée par l’expérience.

La science des analogies est le moyen le plus propre pour nous faire saisir les rapports existants entre le monde spirituel et matériel.

Par cette méthode, on peut comprendre comment la vérité est l’esprit des figures et des images, et puisque, dans la nature et dans ce qui forme les unions, il y a des affinités, il y a aussi des repoussements et des éloignements indiqués. C’est à ces différents attraits et repoussements qu’il est essentiel de faire la plus grande attention pour ne pas rendre inutile les vues de miséricorde que Dieu a sur les âmes qu’il veut sanctifier. Or c’est l’esprit intérieur qui dirige sûrement le fidèle observateur dans ce travail du temps qui conduit à l’éternité. Sans cet esprit, on peut bien être dans la lettre qui tue, mais on n’a pas l’onction du saint qui vivifie.

Par tout ce que nous venons d’exposer, on peut voir que c’est le Verbe Dieu qui devait se faire chair dans la personne de Jésus-Christ, qui est véritable fondateur de ce sacerdoce réel.

Depuis sa venue au monde, il a continué ce même sacerdoce pour être l’expression de celui qu’il avait visiblement exercé, et ayant obtenu de son père toute puissance dans le ciel et sur la terre, il exercera les fonctions de cette même souveraine sacrificature jusqu’au rétablissement de toutes choses et jusqu’à ce que Dieu soit tout en tous.

On peut apercevoir par ses effets l’esprit intérieur de ce sacerdoce combattant par la foi, agissant par l’espérance et souffrant par amour jusqu’à ce qu’enfin il triomphe dans le fidèle qu’il dirige. C’est ainsi que ce divin esprit consomme les élus pour être comme autant de lumières vivantes de l’Église une et universelle extérieure et intérieure. Et lorsque cette consommation aura lieu, nous contemplerons cette Église resplendissante de beauté, de triomphe et de gloire, par l’efficacité des mérites du Dieu-Homme, prêtre éternel et réparateur de son Église.

Il est donc évident par tout ce qui pré cède que le sacerdoce dont nous venons de parler est intérieur, divin, éternel et hiérarchique.

Premièrement, le sacerdoce de Jésus-Christ est intérieur, il a pour objet de recevoir et d’offrir à Dieu son Père le juste et légitime hommage de soumission et d’amour des créatures, pour le bienfait de l’existence qu’elles ont reçue de lui, ou de sacrifier par justice ou par miséricorde tout ce que la liberté des créatures intelligentes auraient mis en elles d’obstacles à ce que la sève divine, seule réelle, remplisse sa fin ; par conséquent, les opérations de ce sacerdoce devant atteindre l’essence même de l’Être, il est nécessairement intérieur.

Secondement, il est divin, car, sans la lumière divine, comment connaître si la prière part du cœur, si l’hommage est sincère et véritable ? Sans la lumière divine, comment reconnaître ce qui doit être sacrifié dans l’essence même de l’Être ?

Troisièmement, il est nécessairement éternel, car l’amour et la justice due à Dieu l’exigent, et sa puissance écoulant sans cesse cet amour et cette justice dans son Verbe, le Verbe est par cet écoulement éternel la caution infinie de la création qui lui est confiée, pour réparer tout ce que les êtres auraient pu rendre en eux de dissemblable aux idées éternelles pour lesquelles l’amour les aurait émanés. Voilà comment, par ce sacerdoce, la justice et la puissance de la volonté divine étant toujours satisfaite, il s’écoule de l’Agneau une miséricorde aussi infinie que le sont la justice, la puissance et la volonté de Dieu.

Quatrièmement, il est nécessairement hiérarchique, car puisqu’il y a des êtres de tous les degrés, il y a une lumière particulière et graduée pour chaque degré jaillissant de la lumière éternelle et divine, mais se proportionnant et s’identifiant au besoin et à la capacité des êtres. Dès-lors ces différences indiquent les nuances dans les degrés et les actions des êtres, ce qui constitue la chaîne successive, non interrompue et hiérarchique de fonctions, de lumière et d’amour. Ce sacerdoce jusqu’à l’incarnation du Verbe en Jésus-Christ était réel, puisqu’il est le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech 146.

Ce sacerdoce a été figuré avant Jésus-Christ ; Jésus-Christ est venu réaliser les figures et leur donner leur prix.

Tout ce qui a été figuré n’a de valeur que par les mérites de Jésus-Christ et de son sacerdoce. Tout ce qui a été exprimé, imité, copié depuis et qui le sera, n’a eu et n’aura de valeur que par le même prêtre éternel. C’est encore de Jésus-Christ que procèdent l’efficacité et le mérite de toutes les grâces qu’il veut répandre sur les êtres qui, selon ses desseins, seront rendus propres à être l’expression de la réalité de ce même sacerdoce.

Il s’ensuit de là que l’hommage de soumission des créatures fidèles, à quelque de gré d’élévation qu’elles puissent être, n’est agréable et acceptable que par le prêtre éternel ; la réparation des créatures déchues ne peut s’opérer que par le prêtre éternel, qui, sacrifiant dans ces créatures par justice ou par miséricorde ce qui s’oppose au mouvement ou à la circulation de la grâce divine, peut rétablir ce mouvement ou cette circulation dans les êtres.

Tout ce qui n’est pas ce prêtre éternel lui-même n’est qu’un canal hiérarchique qu’il a préparé, et malheur à ce canal s’il faisait ombre à la lumière, s’il cessait d’être ce qu’il doit être, un fanal sur le chemin de la vérité, la vérité qui est que Dieu soit tout et que tout s’anéantisse devant lui par justice, amour et soumission, parce que c’est cela seul qui rend gloire à Dieu, car alors la créature en restituant tout est en ses mains propre à devenir ce qu’il a voulu faire, et il réalise en elle et par elle ses idées éternelles. Ce sacerdoce s’exerce sur les êtres ou par justice, ou par miséricorde. Si c’est par miséricorde, la foi appelle et demande l’opération divine, l’espérance soutient pendant l’opération et l’amour consomme l’opération. Ainsi le sacerdoce restaure, restitue l’être, le justifie, et la vie divine qui s’écoule de nouveau en lui, mais d’une manière permanente, le rend participant alors d’un sacerdoce éternel, dans sa mesure hiérarchique et particulière, et suivant qu’il a été l’expression du grand modèle.

Sous ce rapport, ce sacerdoce est bien certainement réel, mais plus invisible que visible, plus intérieur qu’extérieur ; l’extérieur, ce qu’il a de grand, d’expressif, ne tire sa dignité, son lustre, que parce qu’il perpétue la mémoire et qu’il couvre par sa pompe la réalité des mystérieuses opérations de Dieu dans l’homme et pour l’homme, sa présence continuelle, sa naissance, ses travaux apostoliques, son sacrifice, sa résurrection, son ascension et son retour en Dieu. Voilà ce que les patriarches et les prophètes ont figuré ; voilà ce que Jésus-Christ a réalisé ; voilà ce qu’il exprime, depuis sa venue, dans ses apôtres, dans ses témoins ou martyrs, dans ses confesseurs de la foi, dans ses envoyés secrets ; voilà ce qu’il exécute dans toutes les pierres vivantes de l’Église intérieure et visible, qu’il a enfantée sur la croix.

Voilà les degrés et la consommation de ce qu’on appelle se relier à Dieu, ou la Religion essentielle dont l’extérieur alors n’est pas stérile, mais est dans un parfait accord avec ce qu’il y a d’intérieur, de mystérieux et de secret.

Parlerons-nous du sacerdoce exercé par justice, contre l’opposition, la malice, la perversité, l’orgueil, la révolte, le mensonge, la vanité des êtres et surtout leur incrédulité ?

Ô Juge d’autant plus exact et sévère que vous êtes disposé à faire miséricorde, que nous montrez-vous de cette justice terrible ? On peut voir dans l’Écriture Sainte que cette justice est absolue et sur la race homicide, et plus encore contre vos propres enfants, s’ils s’y associent. Laissez-la voilée, cette justice, les temps ne la révèlent et ne la révéleront que trop, jusqu’à l’époque où tout ce qui pourra être sauvé fléchira par amour le genou à Votre nom sacré 147.

Voilà le sacerdoce intérieur dont Jésus-Christ Homme-Dieu est le divin modèle. Il ne peut s’obtenir que par l’opération de son esprit ; il faut donc que celui qui le désire se soumette à sa direction. Voilà pourquoi il est dit dans St. Paul : Celui qui désire l’Épiscopat désire une excellente chose 148.

Cette petite discussion sur la nature du sacerdoce spirituel et sur la vie intérieure de foi et d’amour qui lui sert de base et de fondement suffira à ceux qui croient à la nécessité de la Religion et à la vérité de la parole divine. Une longue suite de démonstrations leur serait inutile pour leur prouver l’existence du sacerdoce intérieur et efficace, qui n’interrompt jamais l’ordre extérieur, voulu, ordonné ou permis par la providence. Pour saisir notre raisonnement, il faut être éclairé d’une foi vivante ; la simple croyance ne suffit pas : et à quoi servirait une longue suite de preuves à ceux qui n’ont pas la volonté d’être persuadés de ces vérités ? Celui qui a déjà la foi n’a pas besoin de preuves, et celui qui, sans posséder ce don précieux, le désire sincèrement fera lui-même, à l’aide des Écritures révélées et des secours qui sont à sa portée, cet intéressant travail qui lui démontrera la nécessité de ce divin intérieur. Ainsi, au lieu d’une plus longue discussion qui ne suffirait pas à l’insatiable raison toujours avide de contredire, j’ai cru devoir m’en tenir à cet exposé.

 

 

 

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DISCOURS XIV.

 

 

LA FOI VIVE AU SACRIFICE DE JÉSUS-CHRIST PROMIS A SOUTENU ET ANIMÉ LES SAINTS QUI ONT VÉCU SOUS L’ÉCONOMIE DE LA LOI.

 

 

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REPRENONS le fil de notre sujet, et ne craignons pas de rappeler quelques pensées que nous avons déjà effleurées dans les Discours précédents.

Ayant traité plus haut de la succession de la véritable sacrificature durant l’époque de la tradition 149, il nous paraît nécessaire de reprendre cet intéressant sujet et de montrer de quelle manière la sublime fonction du sacerdoce secret, ou ce qui revient au même, l’esprit de la Religion intérieure du Verbe, s’est continué depuis la promulgation de la loi et l’établissement des ombres et des types jusqu’à la venue de Jésus-Christ qui a réalisé au suprême degré tout ce qui avait été prédit et préfiguré de sa personne adorable.

En effet, le même esprit du culte intérieur, de soumission et d’adoration n’a jamais cessé durant aucune époque depuis que Dieu eut créé l’homme, vu que l’esprit du Verbe ne pouvait manquer de diriger ceux qui écoutaient sa voix et qui se laissaient conduire par sa motion.

Par tout ce qui a été dit jusqu’ici, on a pu voir : que le dogme des promesses était divin ; que la tradition était fondée sur ce dogme de Jésus-Christ promis, qui devait réparer l’homme ; que la foi à cette promesse, accompagnée d’une conduite conforme à la grandeur de l’alliance, valut aux justes, avant la loi, de jouir des grâces accordées à l’espérance et à l’amour. Car il est certain que les prières et les offrandes figuratives qui se faisaient sous la direction du sacerdoce patriarchal, obtinrent aux patriarches et à ceux qui suivirent leur direction la paix dans laquelle ils s’endormirent, jusqu’au temps où Jésus-Christ est venu leur manifester la certitude et l’efficacité des promesses qui leur avaient été faites. L’amour alors absorba leur foi et leur espérance, et les changea en vue ; ils virent donc ce qu’ils avaient cru et espéré, le Verbe, et se trouvèrent réunis en lui et par lui.

Nous allons présentement jeter un coup d’œil rapide sur l’époque qui suivit la tradition, époque infiniment riche en souvenirs pour tous les âges et qui confirma l’excellence de celle qui l’avait précédée, puisque, comme elle, tout ce qui la constituait était fondé sur le dogme de la promesse, et par conséquent sur l’espérance et les œuvres de la foi.

Nous avons déjà vu en parlant des patriarches qu’ils ont gémi de ce que toute chair avait corrompu sa voie. Un grand et célèbre baptême lave la terre et la blanchit, l’arche d’alliance surnage, un patriarche est conservé, l’esprit le dirige.

Cet esprit patriarchal aura encore à combattre ; car pour exercer et éprouver les élus choisis dans les décrets de la sagesse éternelle, la terre n’avait été que blanchie, et la racine du mal restait cachée dans le cœur de Cham. Dès qu’elle commença à croître, il y eut de nouveau division, et l’Église éternelle, l’Église de Dieu, l’Église patriarchale eut derechef à souffrir ; car elle avait vu l’orgueil des conceptions humaines, ses inutiles résultats, et la confusion du langage en punition de ce forfait.

Mais elle est éternelle, cette Église, et l’esprit saint est éternellement porté sur ces eaux de grâces dont il l’abreuve. Un de ses élus est préparé, il est envoyé, il sépare, il dégage les enfants de l’Église éternelle de ceux dont le cœur plein de la corruption du siècle sont comme autant de matériaux périssables qui devaient servir à la construction de la tour de Babel. Cette Église éternelle les traverse et nous apercevons déjà ces grands types, Abraham, Isaac et Jacob, qui nous montreront encore l’Église patriarchale et l’efficacité de ces bénédictions jusqu’à l’époque de la loi écrite : déjà sous la lignée de Sem, la génération bénite se déclara pour combattre les desseins chimériques de la race impie qui provoqua la confusion des langues et séduisit le peuple fidèle. Ce fut en effet le prêtre Phaleg qui vint la détacher de cette ligue coupable et la divisa de la race de Cham, vu que les descendants de ce troisième fils de Noé renouvelèrent sur la terre la race impie de qui sortirent ces nations sacrilèges qui furent chassées pour ces causes des lieux qui les avaient vu naître. Le Deutéronome décrit, avec cette précision qui est le caractère des livres Saints, la cause du rejet de ces peuples et leur effrayante punition.

Mais voyons d’abord sortir de Phaleg Abraham et sa nombreuse postérité ; nous nous convaincrons par la suite que de tout temps ceux qui sont destitués de l’esprit de vie et qui ne sont pas fidèles à la grâce ne s’allient que trop facilement aux enfants du siècle, pour détruire et persécuter la classe unie au Verbe et à la Trinité divine par sa foi, son abandon et son amour.

L’Écriture Sainte nous apprend que de la lignée de Phaleg sortit Abraham et que cette lignée avait des prêtres qui la dirigeaient et la faisaient prospérer. Car dans ce temps il y avait une Église intérieure qui ne nuisait pas à l’Église patriarchale, et qui était en union avec elle, comme nous le verrons bientôt.

Mais quel prodigieux agent se lève du milieu de cette Église pour bénir Abraham lui-même ? Ce fut de ce prêtre roi, sans père, sans généalogie, n’ayant ni commencement de jour ni fin de vie, mais étant semblable au fils de Dieu qui demeure sacrificateur à toujours, qu’Abraham reçut la bénédiction de l’abondance de laquelle devait découler de si glorieuses destinées.

Le nom de ce prêtre nous est révélé, nous apprenons que son ordre de prêtrise est d’une telle dignité que Dieu seul le confère, et il veut que le sacerdoce de Jésus-Christ lui soit comparé. Et ainsi que le dit St. Paul : Tant est grand ce sacerdoce que Dieu, en parlant de Jésus-Christ, dit : Toi qui es mon fils que j’engendre aujourd’hui, tu es sacrificateur éternellement selon l’ordre de Melchisédech. Et il dit ailleurs : Nous avons beaucoup de choses à vous dire là-dessus, mais elles sont difficiles à expliquer parce que vous êtes devenus paresseux à entendre 150. C’est ce prêtre roi, enfin, qui offre à Abraham du pain et du vin 151, en le bénissant. Et ce ne sont point des offrandes ordinaires, car elles figuraient celles que Jésus-Christ devait rendre un jour si méritoires, puisqu’elles devaient être la mémoire, l’extension et la réalité de son grand sacrifice.

Or qu’est-ce qu’Abraham rend à Dieu pour cette bénédiction ? Les prémices et la dîme des biens même qu’il avait reçus.

Si Abraham offrit à Melchisédech la dîme et les prémices, ce ne fut pas que ce roi de Salem en eût besoin ; mais il le fit pour être un gage de la grande alliance qui devait se former entre Dieu et le peuple que ce Père des croyants allait produire. En effet, ce Père des âmes de foi reconnaît ce prêtre de l’Église intérieure et lui rend hommage et, par cette soumission et ce témoignage sensible, la foi vivante lui est imputée à justice 152.

Comment parlerons-nous dignement de cet Abraham choisi de Dieu pour être le père de la foi, de cet Abraham à qui il fut fait des grâces conformes au grand dessein de Dieu sur l’homme ? C’est en effet à lui que fut faite la promesse de l’incarnation du fils de Dieu, d’où devait résulter un si grand bonheur pour la pauvre humanité. Croyons à ce bienfait, il vit le jour de Dieu 153 et le salua de loin, car il attendait la cité qui a des fondements, et de laquelle Dieu est l’architecte et le fondateur 154.

Ô Abraham, Jésus-Christ naîtra de votre race, et les crimes de vos descendants n’empêcheront pas l’exécution de la promesse qui vous est faite. Nous en avons pour témoignage la généalogie de St. Matthieu qui est la généalogie de Jésus-Christ suivant la chair, c’est-à-dire l’ordre naturel par lequel il a voulu paraître dans le monde ; c’est la généalogie descendante.

Celle de St. Luc indique l’ordre spirituel et les moyens divins par lesquels l’homme issu de Dieu malgré sa culpabilité peut, en se soumettant à des sacrifices à l’exemple de Jésus-Christ, victime innocente, remonter jusqu’à Dieu dont il est sorti.

Ceux qui sont nommés dans cette généalogie sont ceux qui ont été destinés particulièrement à être les types de tel ou tel état de sacrifice et de renoncement.

Ô Abraham ! que votre dignité est grande et vos destinées glorieuses ! Vous représentez, par le sacrifice que vous avez fait de votre fils chéri, le père éternel qui n’a pas épargné son fils, mais l’a livré à la mort afin que tous ceux qui croient en lui ne périssent point, mais qu’ils aient la vie éternelle 155. Vous êtes le plus parfait modèle des âmes intérieures élevées au plus haut degré de la vie divine. Dieu vous ordonne de quitter votre pays et votre parenté, à l’instant vous quittez tout pour suivre en foi nue la volonté du Très-Haut ; vous lui parlez face à face comme avec un ami intime qui vous découvre ses secrets et ses desseins. Ce n’est pas sans sujet que l’Écriture rend témoignage de vous, que nul n’a été semblable à vous en gloire ; car vous avez gardé la loi du Souverain, et vous avez persévéré dans l’alliance avec lui 156. Il vous ordonne de marcher en sa présence 157, et vous y êtes fidèle. Vous pratiquez au plus haut degré cette perfection évangélique qui vous rendra semblable au Père céleste 158.

Mais encore, vous êtes un des grands chefs et le plus parfait patron des âmes apostoliques. Vous exercez excellemment ce sacerdoce spirituel, puisque vous plaidez avec Dieu pour obtenir le pardon du pays coupable qu’il veut détruire. Vous semblez même lui faire violence pour faire triompher sa miséricorde sur sa justice.

Ah ! que de choses sublimes on découvre dans le caractère de ce Pontife de la loi naturelle.

Il n’est pas étonnant que Dieu lui ait donné de si magnifiques promesses ; et quelle prérogative en effet que celle d’être appelé le Père des croyants, et de toutes les âmes destinées à exprimer en elles les états de Jésus-Christ. Aussi obtient-il un fils qui représente en sa personne le fils de Dieu et dont toute la vie est celle d’une âme abandonnée à Dieu, vivant avec Dieu, contemplant sans cesse sa grandeur infinie. Que de vérités nous aurions à présenter ici si nous voulions nous étendre sur cet Isaac à qui aussi ont été faites de si grandes promesses. Il était l’expression des âmes unies à Dieu, se laissant conduire par sa divine motion, représentant d’une manière parfaite les grandes victimes que Dieu se choisit quelquefois pour arrêter le cours de sa justice.

Bientôt nous voyons naître d’Isaac son fils Jacob, dont les descendants devaient être multipliés comme la poussière de la terre.

Déjà avant que de naître, Jacob et Ésaü se heurtaient dans le sein de leur mère, type bien expressif du combat continuel que la chair livre à l’esprit, jusqu’à ce que par la grâce divine il ait remporté une victoire complète. Son histoire nous retrace encore la figure des routes pénibles par lesquelles le Chrétien doit passer, et les épreuves diverses qu’il a à soutenir avant que d’obtenir la promesse. Toute sa vie n’est qu’une chaîne non interrompue de travaux, de croix et de souffrances. Les jours de son pèlerinage sont longs et mauvais 159, pareils à ceux de tous les vrais imitateurs de Jésus-Christ.

Mais tous ces travaux ne sont cependant pas sans quelque consolation ; il voit, il contemple cette échelle mystérieuse qui lui apprend les secours extraordinaires que Dieu accorde aux hommes d’oraison et de prière ; il voit monter et descendre les messagers de Dieu et y découvre les mystères ravissants de la bonté divine. Il lutte avec Dieu et en est béni ; mais en échange, il est signé de la marque auguste de la Croix. Une postérité nombreuse lui est donnée, comme les étoiles des cieux, et comme le sable de la mer 160, et tous ses fils obtiennent de lui en mourant une bénédiction mystérieuse. Déjà le Messie est nommé, le Sauveur lui est promis, le Christ qui devait racheter toute la race humaine est annoncé à ce patriarche mourant. Chacune de ces bénédictions est un mystère et renferme de profondes lumières. Il voit des yeux de la foi le Rédempteur du monde et il s’écrie en bénissant Juda : Le sceptre ne se départira pas de toi, ni le législateur d’entre tes pieds, jusqu’à ce que le Scilo vienne, et à lui appartient l’assemblée des peuples 161.

La providence avait amené en Égypte la famille de ce patriarche pour en faire un peuple célèbre. Elle rend recommandable un des fils de cette famille, ce Joseph qui à tant d’égards est l’expression si vive des divers états de souffrance par lesquels le fils de Dieu a passé pour opérer le salut des hommes. Ce fut ce Joseph qui sauva tout un peuple par l’esprit de prévoyance et de sagesse accordé à ses longues épreuves et à sa grande patience. Mais on oublie ses bienfaits, et désormais ce peuple qui grandit fait ombrage à la politique des rois d’Égypte. Il doit désormais attendre sous l’épreuve de l’esclavage et des plus durs travaux ses grandes destinées. Pour les manifester, tout devient prodige ; celui qui tirera ce peuple de servitude est lui-même préservé de la mort par un prodige ; et tout comme l’arche conserva Noé sur les eaux pour faire avec Dieu une nouvelle alliance en faveur des hommes, de même une nacelle de jonc conserva Moïse, ce prodige de la providence. Ici commence une grande époque ; le plus doux des hommes paraît sur la terre et, par Aaron son frère qui ne sera que son interprète, va se former une nouvelle sacrificature.

C’est donc dans ce pays célèbre à tant d’égards que naît Moïse, chez ce peuple destiné à jouer un si grand rôle sur la terre. L’origine de ce peuple n’est pas obscure comme celle de tant d’autres. Il fut déjà promis à Abraham, Isaac l’engendra sur le bûcher sur lequel il consentit à être sacrifié, comme Jésus-Christ engendra sur la croix son Église vivante.

Considérons un instant ce peuple enfant, souvent revêche, tombant, se relevant par des moyens intérieurs et de providence, moyens mis en œuvre par la toute-puissance et la sagesse de Jéhovah, et par des agents choisis et revêtus de son esprit. Ces agents furent souvent pris hors de la race sacerdotale, visible et extérieure, et sans préjudice de ce qui était légalement prescrit et ordonné. Ce qui nous fournit une preuve de plus du pouvoir et de la sanction que Dieu accorde au sacerdoce spirituel. Car l’esprit ne peut être contraire à lui-même ; mais comme il est infini, il pénètre, il modifie, il met en action tout ce qui cède à son attrait, sans détruire ce qu’il a déjà fait. C’est un accroissement, un développement et une manifestation de plus dont il gratifie son Église.

Le peuple choisi multiplie en Jacob, et lorsque Dieu le montre au monde pour être le type de tous les autres peuples, son bras puissant l’arrache par des prodiges de la servitude et de l’enfance, et le confie à la conduite et au sacerdoce de Moïse.

Ce grand évènement de la sortie des enfants d’Israël hors d’Égypte, sous la conduite de ce célèbre législateur, présente une grande instruction aux vrais chrétiens appelés à être régénérés par l’esprit du Verbe. Tout homme instruit à l’école de la vraie sagesse sait que dans le style de l’Écriture Sainte, où tout est dit pour notre édification, le mot Égypte désigne, selon le sens spirituel, le pays de la multiplicité. C’est par la multiplicité qu’on s’égare ; c’est le vaste champ de l’imagination qui n’est éclairée que par des reflets. La lumière divine est bien au-dessus de cette sphère ; elle éteint ces feux follets ; elle prend en pitié la raison qui s’en amuse ; et lorsqu’elle tire une âme comme un peuple de ce pays d’Égypte, de cette multiplicité dangereuse, l’Éternel lui dit expressément : Tu ne retourneras plus par ce chemin. Si l’on ne doit plus passer par ce chemin, le conseil est sage de ne pas faire amas dans son esprit de choses qui éveillent l’orgueil des conceptions brillantes et spécieuses que fournit en abondance le pays de multiplicité 162.

Après que les enfants d’Israël ont été conduits hors de ce pays d’esclavage, un nouvel ordre de choses s’établit. À côté de l’importante direction dont Moïse seul est chargé se forme une nouvelle sacrificature. Aaron a la charge du sacerdoce extérieur légal, mais ce n’est que sous l’influence de la sacrificature spirituelle qu’il est créé. De qui en effet émanait le sacerdoce extérieur lui-même ? Il est évident que c’est de Moïse, puisqu’il conversait seul avec Dieu sur la montagne. Moïse apporte la loi, la forme des sacrifices, et jusqu’à la pompe des vêtements dont doit être revêtu ce prêtre extérieur. La parole est confiée à Aaron, et c’est son frère qui la dirige.

Mais avant que de poursuivre, faisons encore quelques réflexions sur le bienfait inappréciable accordé à ce peuple par l’Éternel-Dieu, il vient de se manifester à lui d’une manière sensible, et lui révèle sa volonté sainte par une loi positive promulguée en Sinaï au milieu des éclairs, des tonnerres et de la tempête. Par cette loi, les œuvres immorales furent condamnées, la pratique des bonnes œuvres fut ordonnée ; mais cette loi positive n’était que la connaissance du dogme de Jésus-Christ promis, et ce dogme fut accompagné d’institutions qui renfermaient les figures de la réalité promise.

Il ne manqua donc rien à ce peuple lorsqu’il crut au dogme, pratiqua ces institutions, et observa la loi pour être relié à Dieu. Ce furent les conditions de l’alliance entre Dieu et Israël par l’entremise de Moïse à qui cette alliance fut révélée pour être transmise, ainsi que les conditions, à cette lignée de saints déjà préparée à recevoir l’annonce d’un si grand bienfait. Ce bienfait est au-dessus de tout prix, puisqu’il nous présente le moyen direct par lequel nous pouvons être sanctifiés et réunis à Dieu, malgré la sentence de mort qui avait été prononcée contre l’homme coupable.

C’est donc une grâce insigne que Dieu ait révélé sa volonté sainte à l’homme, et qu’il se soit formellement choisi un peuple qui ait eu une loi solennelle qui prouve à tous qu’en se mesurant à la loi, ils sont criminels ; mais la grâce des grâces est d’avoir montré à ce peuple et à tous les peuples la miséricorde de Jésus-Christ qui tue le crime ; et comment le tue-t-il ? par son sacrifice ; et quand ce crime est tué, que reste-t-il ? la résurrection spirituelle.

Voilà donc l’ordre visible qui succède à l’ordre patriarchal. Voilà une loi écrite pour faire connaître et constater ce qui est péché au peuple que Dieu voulait spécialement se réserver. C’est un guide qu’il lui donne dans son enfance ; il l’attire par l’attrait des récompenses, s’il est observateur fidèle de la loi ; il l’effraie par la crainte de la peine s’il est infracteur de cette loi. Ô homme, sois donc fidèle à ce précepteur, jusqu’à ce que la loi d’amour qui n’est pas gravée sur la pierre, mais dans ton cœur, fasse exécuter le précepte par l’amour qui était la fin de la loi, comme il en avait été le principe. Cette loi n’était pas pour l’universalité des nations à cause de leur état de révolté et d’opposition ; ils n’avaient, comme il est dit dans le Deutéronome, que les astres à servir. Ils auraient eu encore, s’ils n’avaient été endurcis dans leur obstination, la loi naturelle qui aurait pu les ramener ; mais ils s’étaient bouchés les yeux et ne pouvaient plus lire dans ce grand livre de la nature.

Mais laissons ces peuples jusqu’à ce qu’une grande miséricorde se montre pour eux, que le grand appel de la gentilité se fasse, et qu’un agent de l’esprit d’amour proclame pour elle cette étonnante miséricorde.

Mais pour ce qui concerne ce peuple choisi, il put, comme celui du temps de la loi naturelle, se reposer dans la paix de Dieu, jusqu’aux jours où parut le Messie, que saluèrent de loin les saints personnages qui ne cessèrent de l’annoncer dans leurs écrits inspirés à ce peuple type, chez qui devait s’opérer et s’opérera encore tant de merveilles.

Comme l’alliance faite par l’entremise de Moïse avait le même but que la tradition, de même que cette dernière, elle eut aussi un dogme mystérieux fondé sur l’espérance et la foi. Ce dogme des institutions figuratives renfermait l’infusion d’un esprit de foi et d’espérance qui éclairait dès lors les fidèles de cette époque sur le bonheur qu’ils devaient attendre, et les préparait à recevoir l’efficacité du grand sacrifice qui pouvait seul opérer leur réunion avec Dieu, l’objet de leur confiance et de leur amour.

La manifestation de ces grandes vérités ne laisse plus douter de ce sacerdoce secret, qu’il est si essentiel que nous suivions des yeux de la foi, pour nous apprendre à nous élever de la loi à son esprit ; car la loi est bonne et sainte, mais c’est l’esprit de la loi qui doit être le principe d’action d’après lequel, non-seulement la loi s’exécute, mais se perfectionne et se spiritualise.

Et que trouve-t-on alors ? Celui-là même qui donne la loi ; car elle n’est que le précepteur qui mène à lui ; la loi n’est que pour un temps. Que fait la loi, dit St. Paul ? Elle a été faite pour montrer aux hommes qu’ils étaient criminels, car la loi dit que telle ou telle chose est crime 163 ; mais si le crime est commis, si même, quoique non commis, il est dans le cœur, la loi ne l’arrache pas, il faut l’opération de Dieu ; voilà sa justice, et c’est la miséricorde de Jésus-Christ qui l’exerce par son esprit sanctifiant qui réside dans ses oints.

Mais si nous suivions ce peuple d’Israël dans ses infidélités, ce serait faire la triste histoire des nôtres. Quelque étonnantes que paraissent ces infidélités de la part de ce peuple, après tant de prodiges opérés en sa faveur, elles ne sont que le résultat de sa nature, qui ne pouvait être changée que par la foi ; or les plus grands prodiges n’ayant point ouvert en lui la voie de la foi, ou n’ayant pas perpétué celle d’Abraham, il s’alliait, comme nous le voyons dans son histoire, à la race infidèle, en contractant tous leurs vices. Ainsi n’ayant pas la foi, il devait méconnaître ses prophètes, il devait les tuer, il devait crucifier le Seigneur de gloire 164.

Son privilège d’être le peuple de Dieu était grand, c’était une nation bénite pour être sainte, mais c’était la foi qui devait briser l’enveloppe des figures de la loi ; ainsi sans la loi, ce privilège même était une pierre d’achoppement à ces docteurs, à ces observateurs très-zélés de la loi. Et comment en effet pouvaient-ils, sans la foi, se soumettre à la voie sacerdotale, si unie, si simple, si calme de ce prêtre éternel, qui cependant réalisait toutes les figures, accomplissait toute la loi, rendait acceptables tous les sacrifices passés et futurs par l’excellence du sien. Quoique ce prêtre éternel avec son sacerdoce eût été annoncé et promis, quoiqu’il justifiât toutes les annonces et toutes les promesses, ils méconnurent son sacerdoce éternel, intérieur, divin et hiérarchique.

Je rapporte ce qui vient d’être dit du peuple de Dieu pour avancer avec certitude que le sacerdoce extérieur, qui a fait la pompe du culte mosaïque, émanait du sacerdoce intérieur.

Il est évident que c’est Dieu qui a institué toutes les ordonnances et cérémonies légales. C’est donc Dieu qui ordonna à Moïse qu’Aaron porterait l’éphod, observerait toutes les cérémonies légales, ferait les sacrifices, entrerait dans le saint des saints, verrait la majesté de Dieu remplir le tabernacle ; présiderait, surveillerait toutes les hiérarchies sacerdotales ; mais il n’est que la bouche de Moïse, c’est Moïse qui doit inspirer à son frère tout ce qu’il doit dire et tout ce qu’il doit faire. Si Aaron s’éloigne de cette direction si utile pour lui, il cède à l’influence du peuple ; le veau d’or est exalté, et l’idolâtrie semble triompher, nonobstant l’alliance solennelle qui unissait Dieu avec son peuple, nonobstant la loi écrite et les prodiges qui l’avaient rendue si mémorable.

Qu’allait devenir ce peuple après une telle infraction ? L’esprit d’amour pousse Moïse ; il s’offre en holocauste ; il veut être anathème pour ce peuple ingrat ; la miséricorde fait grâce ; Aaron continue ses fonctions de grand prêtre ; de grands prêtres succéderont à ce grand prêtre et lorsque, dans les siècles futurs, la royauté viendra s’asseoir près de lui, il ne perdra aucun des pouvoirs qui lui ont été confiés antérieurement.

Entre les grands hommes qui furent associés à Moïse dans les travaux extraordinaires de son administration, se trouve Caleb dont l’Écriture dit des choses admirables. Il fut excepté, avec Josué, de la punition qui devait frapper tout Israël de ne point jouir de l’avantage de voir le pays découlant de lait et de miel 165 qui avait été promis à leurs pères. C’est pourquoi nous lisons ces paroles remarquables : Tous ceux, dit l’Éternel, qui m’ont irrité par mépris ne le verront point ; mais parce que mon serviteur Caleb a été animé d’un autre esprit et qu’il a persévéré à me suivre, aussi le ferai-je entrer au pays où il a été, et sa postérité le possédera en héritage 166.

Il est certain que Caleb fut rempli de l’esprit de foi, d’espérance et d’amour, puisqu’il lui fut accordé un si grand privilège.

Nous voyons encore que Moïse le choisit pour être témoin des grandes manifestations que Dieu faisait à son peuple ; et il est hors de doute qu’étant animé de cet esprit de sagesse, de prudence et de force, il en fut souvent consulté au sujet des grandes difficultés qu’il rencontrait dans la conduite de ce peuple à col roide 167. Plein de zèle pour la gloire de Dieu, et pénétré de sa grandeur infinie, il déploya le courage le plus énergique pour empêcher qu’il ne fût offensé ; et c’est un attribut du sacerdoce spirituel de venger les droits de la justice divine contre les pécheurs obstinés. C’est pourquoi il est dit de lui ainsi que de Josué qu’il fit une action de miséricorde du temps de Moïse, puisqu’il résista en face à l’assemblée pour empêcher le peuple de pécher, et apaisa le murmure des méchants 168. Ce grand personnage que l’esprit de Dieu animait pouvait bien dire avec Jésus-Christ : Le zèle de votre maison m’a rongé 169, ne considérant que la gloire de Dieu et l’honneur dû à la majesté de Jéhovah. Il ne connaissait d’intérêt plus vif et plus pressant que celui de son saint service, et qu’il fut craint et aimé comme il mérite de l’être. Tels furent en général tous les grands hommes que Dieu destinait à conduire son peuple et qui succédèrent à Moïse. Ils ne durent toucher en rien à ce qui regardait l’ordre sacerdotal visible confié à la tribu de Lévi. Cependant, lorsque les malheurs dans lesquels le peuple se précipitait par sa faute les faisaient accourir auprès de l’arche pour demander Grâce, l’Esprit Saint suscitait des agents à qui il donnait le discernement sur ce peuple, et la parole vivante qui pouvait déterminer sa disposition à se soumettre à leur direction. Or il était nécessaire que ces agents dressassent les mains de ce peuple au combat et ses doigts à la bataille, puisqu’à cause des crimes dont l’Écriture fait l’énumération, il devait chasser les peuples qu’il avait conquis de cette patrie heureuse qui lui était désormais assignée. Cette patrie devait lui servir comme d’un type et d’une figure de la Canaan céleste et de l’éternité qu’il pouvait obtenir s’il ne tombait pas dans les abominations des peuples qu’il venait remplacer. Il est à remarquer en effet que plusieurs de ceux qui furent conducteurs du peuple de Dieu furent d’illustres guerriers. Dieu se fait appeler aussi le Dieu des armées, et il répand sur ses capitaines son esprit de valeur et de force pour vaincre les peuples qu’il a livrés à l’interdit.

Du nombre de ces illustres guerriers s’est particulièrement distingué Josué fils de Nun que Dieu remplit de sagesse et de force pour en faire un grand capitaine, et qu’il doua des dons célestes les plus extraordinaires. Revêtu de ce courage qui procède d’une foi vive aux promesses de Dieu, il triompha de tous ses ennemis.

Il était difficile de trouver un homme aussi capable de remplacer le conducteur que Dieu avait choisi ; il fallait pour cela un homme tout divin ; aussi Moïse avait-il eu soin de former un autre lui-même dans la personne de Josué son disciple, qui participait d’une façon particulière à toutes les grandes qualités de cœur et de l’esprit dont il était lui-même doué. Il l’admettait dans toutes les choses qui concernaient la direction de ce peuple, et il l’initiait dans tous les détails de l’administration et de la justice.

Il fut un digne successeur d’un législateur et d’un prophète dont toutes les paroles ont été autant d’oracles. Josué n’est pas seulement un chef heureux qui gouverne paisiblement un peuple nombreux et soumis à ses ordres, c’est un conquérant invincible qui joint les vertus les plus guerrières aux qualités les plus pacifiques, et l’intrépidité du courage à la sagesse la plus religieuse et à la piété la plus tendre. Également admirable dans la guerre et dans la paix, il est la terreur de ses ennemis et fait le bonheur du peuple qui lui est confié. Il porta le nom le plus grand et le plus glorieux, puisqu’il fut appelé Josué ou Sauveur, et qu’il remplit admirablement bien la signification d’un mot si auguste. Grand par le nom qu’il porte et par la conformité de ses actions avec un nom si divin, il l’est encore plus par la gloire qu’il a de procurer la possession du pays de Canaan aux élus de Dieu.

À la vérité, il ne s’agit à son égard que du peuple particulier que Dieu s’était consacré pour son héritage, d’un salut passager et temporel, de la possession d’une terre fertile où Josué les introduit, d’ennemis visibles dont il les délivre par la grandeur de sa foi, encore plus que par la force de son bras, de peuples subjugués, de rois vaincus, de murailles renversées, de villes prises et saccagées, et enfin de la jouissance tranquille d’un pays qu’il faudra quitter un jour.

Mais si au moyen des analogies que nous présentent ces images, nous nous élevons de la figure à la réalité, que de vérités sublimes ne découvrirons-nous pas. Car Josué est en tout ceci un type parfait de Jésus-Christ et de toutes les grâces spirituelles qu’il nous a acquises par la victoire complète qu’il a remportée sur tous nos ennemis figurés par les Cananéens. Et tout comme Josué terrasse tous ses adversaires, de même Jésus-Christ, en qualité de Sauveur et de Roi de son peuple, vient anéantir par son bras invincible toutes les puissances des ténèbres, le péché, la mort, et celui qui en avait usurpé la domination.

Josué nous représente non-seulement Jésus-Christ, mais il est encore l’image bien expressive de la conduite que Dieu tient à l’égard de son Église en général, et de chaque fidèle régénéré en particulier. Car Jésus-Christ, par les mérites de son sang, et par son esprit de grâce et d’amour, détruit dans l’homme renouvelé tous les vices, l’amour propre, et la propriété figurées par les ennemis du peuple de Dieu que Josué anéantit par la force de son bras.

Que Josué est donc grand de quelque manière qu’on le considère, soit qu’on l’envisage comme agent des merveilles divines en faveur du peuple ancien, soit qu’on le regarde comme figure d’autres merveilles encore plus admirables et plus divines, opérées par le chef éternel de notre foi en faveur du peuple nouveau, en qui il combat par son esprit de foi et d’amour, les vices, l’amour-propre, la propriété et tous les ennemis du salut, qui sans cesse font la guerre à l’âme 170. C’est ici où tout vrai chrétien devient très-réellement sacrificateur par l’esprit de foi qui ne cesse d’immoler tout ce qui s’oppose à la vie du Verbe Jésus-Christ, laquelle est une vie d’espérance, de soumission et d’abandon au vouloir divin.

Toutes ces Vérités sont parfaitement justifiées par les exploits de Josué. Quelle marche rapide et glorieuse que la sienne ? L’ange de l’alliance lui apparaît et lui assure sa protection : Sois fort et vaillant, lui dit-il, ne crains rien 171, je ne t’abandonnerai pas. Fortifié par ces grandes promesses, et plein de confiance en l’Éternel, il marche en avant d’un pas assuré. Aussi le Jourdain est passé, le peuple est circoncis ; après sept jours de procession, nombre mystérieux, les sept trompettes sonnent, et au cri de tout le peuple, les murailles de la fière Jéricho sont renversées ; Amalech est battu ; les cinq rois sont défaits ; le soleil est arrêté dans la rapidité de sa course, et un homme mortel semble commander à toute la nature ; enfin, tout le pays est pris et partagé aux douze tribus.

Qu’il est vrai ce que le sage dit de cet homme extraordinaire : « Josué fils de Nun, vaillant dans la guerre, et successeur de Moïse dans les prophéties, a été selon son nom, un grand homme pour sauver les élus du Seigneur, pour se venger des ennemis qui s’élevaient, et pour mettre Israël en possession de la terre promise. Quel honneur ne s’est-il pas acquis dans les faits d’armes, et quelle gloire n’a-t-il pas obtenue en tirant l’épée contre les villes ? Qui est-ce de ceux qui l’ont précédé qui ait été semblable à lui ? car il a repoussé les ennemis du Seigneur. Le soleil ne s’est-il pas arrêté par sa main ? et un jour ne fut-il pas aussi long que deux ? Étant pressé de ses ennemis tout à l’entour, il invoqua le Souverain, et le Seigneur l’exauça, faisant tomber sur eux des pierres de grêle. Il fondit comme un orage en bataille sur les nations ; et il détruisit à sa descente les adversaires, afin que les nations connussent quelles étaient ses armes, et qu’il faisait la guerre par le secours du Seigneur ; car il suivit le Tout-Puissant. Il fit aussi une action de miséricorde du temps de Moïse, quand avec Caleb fils de Jéphoné, il résista en face à l’assemblée pour empêcher le peuple de pécher, et il apaisa le murmure des méchants. C’est pourquoi aussi ces deux hommes furent réservés d’entre six-cent-mille hommes de pied pour entrer dans l’héritage de la terre où coulent le lait et le miel ; afin que tous les enfants d’Israël vissent que c’est une belle chose que de suivre le Seigneur 172. »

Ces belles paroles nous prouvent que Josué était l’homme de Dieu, l’homme de prières et d’oraison, exerçant avec efficace le sacerdoce spirituel ; attentif à écouter la voix de Dieu, il la suivait fidèlement. Plein de zèle pour la gloire de l’Éternel et le salut du peuple acquis, il sacrifie tout pour les intérêts du Dieu de Jacob. La grâce de la rédemption s’est manifestée en lui par des effets surnaturels et constants. Car comment un homme mortel et né de femme aurait-il opéré toutes ces merveilles si Dieu n’avait pas été avec lui ? s’il n’avait pas été revêtu de la vertu d’enhaut ? s’il n’avait eu qu’une foi morte ? s’il n’avait pas été animé par la vie de grâce ? s’il n’avait pas entretenu un commerce intime avec Dieu ? et en fin s’il n’avait pas participé à toutes les grâces de la rédemption promise à nos premiers parents ? Assurément cet homme menait une vie de foi, d’espérance et d’amour ; il vivait, mais il vivait de la vie du Verbe, et il se laissait conduire par la motion de l’esprit saint, pour faire en tout temps la volonté de Dieu sainte, agréable et parfaite 173.

 

 

 

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DISCOURS XV.

 

 

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

 

 

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DANS le siècle des merveilles, environ dans le temps où Moïse et Josué faisaient briller leurs exploits en Israël, vivait dans le pays de Hus, qu’on croit être l’Idumée, un homme extraordinaire que nous ne voulons pas passer sous silence, parce qu’il est un prodige de patience que l’esprit saint propose à notre foi et à notre imitation. Car, nous dit St. Jaques : Vous avez appris quelle a été la patience de Job, et vous avez vu la fin du Seigneur 174. Intègre, droit, craignant Dieu et se détournant du mal 175. Job avait une douceur et une simplicité très-grande, caractère d’un homme de Dieu.

Orné des vertus les plus exquises, il pratiquait les préceptes de la justice et de l’équité d’une façon admirable.

Pieux envers Dieu, craignant de l’offenser, plein de miséricorde pour les malheureux, il exerçait à leur égard la charité la plus touchante. Sobre, tempérant et attentif sur lui-même, et sur tous les mouvements de son cœur, il ne permettait jamais à ses yeux de porter ses regards sur des objets qui auraient pu réveiller en lui la concupiscence.

La crainte que Dieu fût offensé était si grande chez ce juste que lorsque ses enfants se réjouissaient, il offrait à l’Éternel des sacrifices, afin que leur cœur fût préservé de la corruption du siècle et d’une joie vaine et excessive ; il craignait surtout que dans ces occasions ils n’oubliassent les devoirs de la reconnaissance, et de rendre des actions de grâce au suprême Donateur de toutes choses.

En un mot, Job nous offre le vrai portrait d’un homme parfait et d’un saint de tous les degrés, mais d’une justice peut-être encore propriétaire. Quoique comblé des dons et des faveurs de Dieu, il avait sans doute encore besoin d’être exercé et purifié. C’est pourquoi Dieu permit au Démon de le tenter d’une façon si terrible, qu’à peine trouve-t-on un exemple qui lui soit comparable. Non-seulement ses biens, ses enfants et tout ce qu’il possédait lui furent enlevés, mais encore il souffrit en son corps et en son âme d’une manière extraordinaire, et nous voyons dans son histoire la peinture terrible d’un dépouillement à nul autre pareil.

Mais dans toutes ses épreuves, il surmonte la tentation par sa patience, remporte la victoire par sa résignation et rend son ennemi confus. Sa soumission à la volonté du Très-Haut est parfaite ; Puisque c’est de l’Éternel, dit-il, de qui nous recevons tous les biens, pourquoi n’en recevrions-nous pas aussi les maux 176 ?

Nous voyons donc, dans l’exemple de ce juste de l’Ancien Testament, le tableau des épreuves et des sacrifices par lesquels le vrai disciple de l’Homme-Dieu est obligé de passer pour être disposé à l’union divine.

Mais ces âmes ainsi éprouvées sont fort rares. Que ceux donc qui sont ainsi mis à l’épreuve imitent ce grand exemple de patience et d’abandon au vouloir divin ; qu’ils revêtent les sentiments de cet homme de douleur ; qu’ils reçoivent toutes les croix, toutes les peines comme venant de la main de Dieu, et qu’ils évitent avec le plus grand soin de recourber leurs regards sur les créatures ; qu’ils s’écrient avec cet ami de Dieu : Dans toutes mes angoisses et détresses, dans mes plus terribles délaissements, je me confierai en lui, je m’abandonnerai à sa conduite paternelle. Car je sais que mon rédempteur est vivant, et lorsqu’après que ma peau aura été rongée, je verrai Dieu de ma face, je le verrai moi-même et mes yeux le verront, et non point un autre 177.

Que sa foi est vive ! son espérance ferme ! et son amour ardent ! il voudrait faire passer les sentiments de son âme à la postérité la plus reculée : Plut à Dieu, dit-il encore, que mes discours fussent gravés dans un livre avec une touche de fer 178, afin que tous reconnaissent que c’est en Dieu seul que nous devons placer notre confiance et notre force.

C’est ainsi que déjà les saints, sous l’Ancien Testament, ont expérimenté d’une manière profonde et réelle tous les états de la vie intérieure et cachée avec Jésus-Christ en Dieu 179, états si fort contestés et méconnus dans notre siècle, même de ceux qui font profession d’appartenir à Dieu. Car on retrouve, dans les expériences de ce vrai Porte-Croix, les mêmes épreuves, les mêmes délaissements et les mêmes sacrifices, ainsi que les mêmes grâces et dons de l’Esprit Saint que nous admirons dans les fidèles qui ont vécu sous l’Évangile, preuve certaine que l’Esprit de Dieu souffle où il veut 180, qu’il n’est point borné par les temps, ni limité par les lieux ou autres circonstances accessoires ; et que, dans tous les siècles, il a opéré dans les âmes simples et pures les effets divins que nous remarquons dans leurs vies.

Nous pouvons encore contempler dans l’histoire de Job un type parfait de notre Seigneur, qui s’est abaissé jusqu’à prendre la forme de serviteur et d’esclave, afin de rétablir l’homme dans son état et dans ses droits primitifs. Et tout comme Job, après avoir été travaillé, tenté et dépouillé de tout bien, tant en soi que hors de soi, fut de nouveau rétabli dans tous ses biens et dans toutes ses richesses, et eut une nombreuse postérité, de même Jésus-Christ, après avoir été tenté, après avoir donné son âme en oblation pour le péché, a joui de son travail, en a été rassasié et a obtenu 181 les nations pour son héritage, et les bouts de la terre pour sa possession 182.

Job a aussi excellemment exercé les fonctions du sacerdoce spirituel, privilège accordé à sa grande patience, à sa soumission parfaite et au sacrifice entier de tout lui-même.

C’est ainsi que ce serviteur priant et intercédant pour ses amis, qui lui étaient contraires, les a réconciliés avec Dieu, leur a obtenu des grâces abondantes, et a prouvé qu’il était plein de l’esprit de la sacrificature intérieure. Ce qui nous montre que les souffrances d’une âme arrivée à l’humilité consommée sont plus puissantes auprès de Dieu que toutes les œuvres des personnes encore pleines d’elles-mêmes.

Tout disciple de la sagesse éternelle admirera en effet davantage Job dans son extrême abaissement, et dans l’abandon absolu auquel il a été réduit, que ces saints vivants si féconds en belles actions et en lumières éclatantes, qui rarement sont exempts du poison subtil de l’amour-propre qui infecte même les actions les plus saintes en apparence.

Car il est certain que les peines souffertes en pure passiveté et en foi nue par les âmes que Dieu se choisit quelquefois pour en faire des victimes de sa justice sont bien plus précieuses aux yeux du Saint des Saints, et font bien plus avancer l’âme dans la régénération et l’union divine que toutes ces actions éclatantes opérées par les propres efforts de l’homme.

Qu’il est inépuisable le trésor de connaissances pratiques qu’on découvre dans l’histoire de la vie de cet ami de Dieu ! Qui nous dira combien il a été éclairé par le feu de la tribulation pour apercevoir le néant de toutes choses ? Que ses pensées sont élevées ! Que les descriptions qu’il nous donne des merveilles de la création sont magnifiques ! Que ses lumières sur les sentiers secrets de l’amour divin, pour retracer dans l’homme l’image du Verbe, sont sublimes ! Mais aussi qu’il lui en a coûté de morts pour obtenir tant de grâces spirituelles ! Quel affreux désert il lui a fallu traverser, quelle nuit obscure il lui a fallu passer pour arriver à cette nouvelle vie et à cet état de résurrection où l’on voit la lumière dans la lumière même 183 ! Or si un homme si saint a eu besoin d’une si profonde humiliation pour être rendu digne de Dieu, faut-il s’étonner que cet être adorable traite de la même manière tous ceux qu’il choisit pour lui ?

L’expérience de Job nous apprend que les épreuves de ces âmes de choix sont plus ou moins fortes suivant que Dieu, dans son amour, a de plus grands desseins sur elles, suivant que leur propriété est plus ou moins enracinée, ou selon que leur répugnance à se laisser dépouiller et à s’abîmer en Dieu est plus forte.

Ainsi donc, puisque de si grandes promesses nous sont faites, qu’une sainte émulation nous anime et nous entraîne, ne craignons pas de perdre notre vie d’Adam pour retrouver celle de Jésus-Christ, et ne nous laissons pas rebuter par les combats, les souffrances et les tribulations, puisqu’elles nous conduisent à une fin si glorieuse.

En voilà assez sur le saint homme Job, car on ne finirait pas ; revenons au peuple de Dieu.

Après la mort de Josué, on vit paraître en Israël des hommes animés de l’esprit de courage et de force pour délivrer le peuple de l’asservissement où il se trouvait souvent réduit pour n’avoir pas obéi à la voix de l’Éternel, qui avait prononcé l’interdit de tous les habitants de Canaan.

C’est ainsi que Débora la prophétesse fut suscitée en Israël. Douée d’une âme grande et magnanime, et éclairée par la lumière de l’Esprit Saint, on la vit à leur tête juger leurs différends, et les gouverner avec une sagesse et une équité qui lui attira l’amour et la vénération de tous. Revêtue de la force de Dieu, elle sut inspirer du courage à un guerrier ; et Barac, sous sa conduite, défit l’année de Sisara. Mais toujours anéantie devant Dieu par les sentiments de l’humilité la plus profonde et de la reconnaissance la plus vive, elle lui attribua seul la gloire de toutes ses victoires, et célébra sa puissance dans ce beau cantique à l’honneur et à la louange de Jéhovah.

Depuis Barac, le peuple de Dieu étant de nouveau tombé dans l’asservissement, Gédéon lui fut envoyé pour le délivrer.

On retrouve dans ce libérateur d’Israël la vertu qui attire surtout les regards et les complaisances de l’Éternel. En effet, reconnaissant sa petitesse, il se croit incapable d’exécuter de grandes choses, et sa profonde humilité lui inspire de tels sentiments de lui-même qu’il s’excuse auprès de Dieu pour être le libérateur de son peuple, comme avait fait jadis Moïse.

Mais l’Éternel lui dit : Je serai avec toi et tu dompteras les Madianites 184.

Revêtu de cet esprit de foi et d’espérance aux promesses du Tout-Puissant, il frappa les ennemis de l’Éternel, et Israël trouva derechef du repos.

Quelques temps après, Jephté devint juge en Israël, il avait été choisi pour être le libérateur du peuple de Dieu. L’Esprit de l’Éternel fut sur lui 185, et lui donna une âme grande et magnanime qui lui fit mépriser les menaces des enfants d’Hammon qui avaient provoqué les enfants d’Israël. Par cette énergie qui fit son principal caractère, il battit les ennemis de son peuple ; mais un vœu indiscret troubla le bonheur qu’aurait dû lui procurer sa victoire. Ce qui nous fournit une grande leçon pour être attentif au dedans de nous à la voix de Dieu, afin d’être préservé des ruses et des surprises de notre propre esprit.

Samson, le redoutable Samson fut aussi mis au nombre des juges. L’ange de l’Éternel, dont le nom est l’Admirable, annonça la naissance de cet homme extraordinaire qui fit des prodiges par sa force surprenante.

Il est remarquable que cet envoyé céleste porte le même nom qui fut donné par le prophète Ésaïe au Verbe Dieu et au prince de la paix qui devait naître dans le temps pour sauver l’homme coupable. Samson fut mis au nombre des Nazaréens, hommes séparés et sanctifiés à l’Éternel.

Remarquons bien que Samson n’opérait ces prodiges que lorsqu’il était saisi de l’esprit de l’Éternel, car il n’était que faiblesse lorsqu’il était livré à lui-même : grande leçon pour se défier de ses propres forces. Il fut surtout un type de notre Seigneur, en ce qu’il mourut comme libérateur de son peuple, puisque dans sa mort, il tua plus d’ennemis qu’il n’en avait tué pendant sa vie.

Ainsi Jésus-Christ, en mourant pour nous sur la croix, a vaincu tous nos ennemis spirituels et nous a délivrés de leur empire.

Mais si Samson fut le type d’une si consolante vérité, il fut aussi l’image de ceux qui, doués de grâces extraordinaires, se les attribuent et s’y complaisent par un orgueil secret, ce qui l’oblige de leur retirer ses faveurs, de les abandonner à eux-mêmes et à leur propre conseil ; état déplorable qui les livre à la corruption d’un cœur désespérément malin.

Que d’instructions salutaires ne pourrait-on pas retirer de la vie de cet homme qui, au lieu d’avoir sa force en Dieu, et manquant de vigilance et d’humilité, a terni la haute vocation à laquelle il avait été appelé.

Du temps des juges, vécut dans Bethléhem, Booz, homme vénérable et d’une grande probité. Ce n’était ni un guerrier, ni un conquérant illustré par des actions d’éclat ; mais c’était un homme droit, intègre, charitable et d’une grande délicatesse de conscience.

C’est un Israélite sans fraude et sans malice, dont le cœur était rempli de foi, d’espérance et d’amour. Éclairé de la véritable sagesse, il faisait tout à propos, agissait avec prudence et dans le temps convenable.

Mais ne nous abusons pas, ces vertus avaient toutes une autre cause que celle de la nature ; la grâce les avait formées, et un principe divin leur donnait de la consistance et de la vie.

De si belles qualités lui valurent la faveur d’être uni à la jeune et pieuse Moabite qui, par un concours admirable de la providence, lui fut amenée pour devenir son épouse. Ruth était le nom de cette veuve, jeune et affligée, mais douée de grandes qualités. La bonté et la douceur faisaient le principal ornement de cette âme qu’embellissait une humilité sans feinte. Pleine de reconnaissance pour Noëmi sa belle-mère, elle abandonna ses parents et son pays pour la suivre, désirant avec ardeur d’être associée au peuple de Dieu. Ne me prie point, dit-elle, de te laisser pour m’éloigner de toi, car où tu iras j’irai, et où tu demeureras je demeurerai ; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu ; là où tu mourras je mourrai et j’y serai ensevelie 186.

Elle possédait cette piété non feinte, cette Religion du cœur qui attire les regards de Dieu. Peut-on en effet entendre sans attendrissement sortir de la bouche d’une païenne ces touchantes paroles ? Elles respirent à la fois l’amour, la reconnaissance et la candeur.

Ah, sans doute, l’attachement de Ruth pour Noëmi n’était pas l’effet d’une affection ordinaire, c’était l’effet d’un instinct secret et d’une grâce particulière ménagée par la divine providence qui voulait la faire devenir l’aïeule du Sauveur, qui devait un jour se manifester en chair. Par un principe de foi vive en Dieu, que la motion de l’Esprit Saint avait produite, elle se sentit attirée d’une manière irrésistible vers ce peuple à qui avaient été faites de si belles promesses, et de qui devait sortir un jour le vrai soleil de justice.

Humble et résignée à la volonté de Dieu, elle était contente de l’état de délaissement et de pauvreté où elle se trouvait ; abandonnée au vouloir divin, elle aimait, elle adorait le tendre Père des hommes qui ne peut oublier ceux qui mettent toute leur confiance en lui.

Faut-il être étonné que tant de qualités réunies lui aient mérité l’honneur d’être l’épouse de Booz, dont St. Matthieu fait une mention si honorable dans la généalogie de Jésus-Christ, et ce n’est pas sans mystère qu’on y fait aussi expressément mention de Ruth.

Que l’union de ces deux cœurs devait être fortunée ! tout est simple, droit et uniforme dans leur conduite ; la divine providence est leur guide, elle les conduit comme par un fil invisible pour accomplir ses décrets profonds, arrêtés dans son divin conseil. Leur vie est douce et paisible ; ils coulent des jours heureux et goûtent la paix de Dieu. Pleins de confiance en sa bonté, ils vivent en sa divine présence, et entretiennent un commerce familier avec l’Être des êtres, qui ne cherche que des cœurs simples, purs et dégagés d’eux-mêmes, pour s’y répandre avec tous ses dons.

Après ces réflexions sur les paisibles habitants de Bethléhem, parlons de Samuel, le prophète du Très-Haut ; mais auparavant, nous devons dire un mot de celle qui lui donna le jour. Anne était le nom de cette mère affligée, dont l’âme était pleine d’une douleur amère, à cause des persécutions injustes qu’elle éprouvait de ce que l’Éternel l’avait rendue stérile. Gémissant sous l’opprobre de cette affliction, et ayant l’esprit plein d’amertume, elle répandait son âme devant Dieu et criait à l’Éternel qu’il vînt à son secours ; mais ce cri était le cri d’un cœur froissé et brisé, et toutefois soumis par une sainte résignation au vouloir divin.

Soutenue par sa foi vive en Dieu, elle espère tout, croit tout possible de la part de celui qui a tout pouvoir dans le ciel et sur la terre, et qui peut opérer et secourir au-dessus de toute attente, et souvent même contre les voies ordinaires de la nature.

Mais qui est-ce qui donne tant de foi, tant de force à cette âme persécutée ? Ah ! c’est qu’elle aimait son Dieu au-dessus de toute chose, elle ne croyait pas qu’il lui pût rien refuser. C’est pourquoi Anne criait à lui et lui présentait son oraison ; mais oraison de foi et d’amour, qui ne manque jamais d’être exaucée dans le temps convenable ; et pourquoi celui qui prie ainsi est-il toujours exaucé ? c’est qu’il prie dans l’esprit de Jésus-Christ, qui disait à son père : Je sais que tu m’exauce toujours 187. Pourquoi encore cet homme d’oraison est-il toujours exaucé ? c’est qu’il ne demande rien que ce qui est conforme à la volonté de Dieu.

L’Éternel répondit donc à la prière d’Anne, et lui accorda sa demande ; mais il lui arriva d’être calomniée sur la nature de sa prière, parce qu’elle parlait en son cœur et qu’elle ne faisait que remuer les lèvres, et qu’elle n’élevait point la voix 188.

C’est ce qui nous prouve que les hommes, quelque élevés qu’ils soient en dignité, et quelque lumière qu’ils aient, se trompent d’ordinaire sur ce que l’esprit de Dieu opère dans les âmes.

Ah ! qu’il est déplorable de voir, encore de nos jours, que ceux qui devraient enseigner la véritable manière de prier et d’adorer Dieu sont ceux qui la combattent avec le plus de chaleur et, parce qu’ils n’en ont pas l’expérience, se croient en droit de la condamner.

Si le sacrificateur Héli accusait Anne d’ivresse, il ne se trompait pas, elle était véritablement ivre, mais d’une ivresse d’amour et de douleur. Quelle prière plus ardente, quels désirs plus vifs que ceux qu’un cœur embrasé pousse vers son Dieu. Or comment les mieux exprimer, en la présence de cet Être infini, qu’en gardant un silence respectueux. Ceux qui prient ainsi sont toujours exaucés, l’exemple de la mère de Samuel nous en est une preuve.

Combien la conduite de cette servante de Dieu est admirable ! Au moment même où elle fait une demande à l’Éternel, elle lui voue et lui consacre l’objet de ses désirs, et dès là sa reconnaissance est sans borne, elle ne sait comment exprimer les transports de son âme : « Mon cœur, dit-elle, s’est réjoui en l’Éternel ; il n’y a nul saint comme le Dieu Fort ; il n’y a nul rocher comme notre Dieu. L’Éternel est celui qui fait mourir et qui fait vivre, qui fait descendre au sépulcre et qui en fait remonter. L’Éternel appauvrit et enrichit, il abaisse et il élève ; il tire le pauvre de la poudre, et lui donne un trône de gloire. »

Quelle élévation dans ces pensées ! quelle vie ! quelle moelle ! quel feu !

Ce sublime cantique ne nous offre-t-il pas une preuve évidente que, sous la loi comme sous l’Évangile, les opérations de Dieu ont toutes le même principe malgré leur diversité ? Qu’on compare, en effet, ces belles paroles avec celles que prononça la Sainte Vierge ; on y verra avec ravissement briller les mêmes lumières, la même chaleur et la même élévation de vues et de sentiments. Mais elle n’en reste pas aux simples témoignages, elle est impatiente de présenter son offrande à l’Éternel ; elle ne veut même pas monter à Scilo sans cet enfant chéri que Dieu lui a donné, et qu’elle lui consacre avec un empressement et une joie infinie.

Cet enfant grandit, se fortifie et devient l’objet des regards du Très-Haut. Dieu se communique à lui et lui révèle ses desseins sur la maison du grand sacrificateur Héli. Déjà, il écoute et il entend la voix de l’Éternel qui l’appelle par trois fois, lui parle et le rend dépositaire de ses volontés redoutables. Fidèle à cet appel de Dieu, l’esprit de discernement lui fut donné pour juger avec sagesse les enfants de Jacob.

Mais Dieu se manifeste toujours plus à ce vase d’élection, il le remplit d’intelligence et de bon conseil : Marchant en la présence de l’Éternel en intégrité de cœur, il était agréable à Dieu et aux hommes, en sorte que depuis Dan jusqu’à Beersébath, c’était une chose reconnue que Samuel était le prophète du Très-Haut 189.

Or, dans ce temps, la parole de l’Éternel était rare ; Samuel le voyant fut seul trouvé digne d’être l’interprète des volontés du Dieu Fort à l’égard des enfants d’Israël.

Sacrificateur de l’Éternel des armées, il priait pour le peuple et lui obtint des victoires ; les Philistins furent battus, et jusqu’à sa vieillesse il dirigea de la part de Dieu ce peuple avec gloire.

Mais ce que Moïse avait prédit arrive ; les anciens d’Israël s’assemblent pour demander un roi. Cependant, depuis près de trois-cents ans, ils sont établis dans le lieu que Dieu leur a destiné ; ils tiennent de lui une patrie, il la leur a rendue chère par ses institutions, et il les dirigea toujours par la profonde sagesse dont il revêtit les juges. Les miracles sont prodigués pour les délivrer des périls dans lesquels ils se sont précipités par leur désobéissance. Ils méconnaissent la protection et la bonté infinie de ce divin libérateur ; ils oublient la reconnaissance qu’ils doivent à Samuel : Tu es devenu vieux, lui disent-ils ; établis sur nous un roi 190, du moins ils rendent hommage au principe ; ils reconnaissent que l’autorité ne vient pas d’eux, qu’ils doivent la recevoir et s’y soumettre ; mais au lieu d’une autorité divine, ils réclament une autorité temporelle, une autorité de raison, et qui exige par conséquent l’astucieuse politique.

Samuel, dans sa douleur, s’adresse à Dieu, il le prie, lui fait requête ; écoutons la divine réponse :

« Obéis à la voix de ce 191 peuple en tout ce qu’il te dira, car ce n’est pas toi qu’ils ont rejeté, c’est moi qu’ils ont rejeté, afin que je ne règne plus sur eux.

Selon toutes leurs actions qu’ils ont faites depuis que je les ai tirés d’Égypte jusqu’à ce jour, ils m’ont abandonné et ont servi d’autres Dieux ; aussi en font-ils ainsi à ton égard, obéis à leur voix. »

Hélas ! la miséricorde ne les abandonne pas encore tout à fait, car voici la fin de cet étonnant passage qui pourrait présenter des analogies bien frappantes : « Mais ne manque pas de leur déclarer comment le roi qui régnera sur eux les traitera. »

Ici, il est à remarquer que ce peuple type fait une grande faute de vouloir un autre ordre de gouvernement ; combien le reproche qui lui en sera fait sera fondé. Maintenant, c’est Dieu qui éclaire Samuel sur la nature de cette faute et ses suites.

« Ce n’est pas toi, c’est moi qu’ils ont rejeté pour que je ne règne pas sur eux par la direction de mon esprit. »

Ce n’est plus cette direction divine et vivante qui faisait mouvoir le peuple en un instant, et qui spontanément le portait, selon la parole de l’agent visible choisi de Dieu, dans le lieu où il devait attaquer ses ennemis. Ce n’est plus Dieu qui doit régner sur lui. Ce peuple qu’une foi vive faisait agir, lorsqu’après ses fautes, il venait à repentance ; ce peuple qui ne formait alors qu’une même pensée, qu’une même volonté ; ce peuple veut descendre de cet ordre, et réclame un ordre de raison et de convenance humaine.

Or, puisque le roi que ce peuple réclame aura, vis-à-vis Dieu et vis-à-vis lui, à remplir les obligations dont nous avons parlé, il faudra même, pour le bonheur et la gloire du peuple, et pour qu’il puisse faire exécuter sa volonté, qu’il ait des droits ; les voici, ces droits, bien différents de ceux dont usaient les agents de l’ordre théocratique.

Samuel leur dit donc par ordre de Dieu : « Ce sera ici la 192 manière en laquelle vous traitera le roi qui régnera sur vous ; il prendra vos fils et les mettra sur des chariots et parmi ses gens de chevaux, et ils courront devant ses chariots. »

Puisqu’une autorité temporelle se produit, la raison humaine doit avouer qu’il faut qu’un extérieur temporel l’entoure de majesté et d’éclat ; le choix de ceux qui doivent y contribuer n’est pas dans les attributions du peuple ; « Il prendra. » C’est le roi qui prendra ceux de vos fils qui lui conviendront pour courir devant lui.

« Il prendra aussi parmi le peuple des hommes pour les établir gouverneurs sur millier, gouverneurs sur cinquantenier, pour faire son labourage, pour faire ses moissons, pour faire ses instruments de guerre et tout l’attirail de ses chariots. »

À cette autorité temporelle, il faut des ministres ou gouverneurs qui pourvoient au besoin du roi. Et qui est-ce qui doit fournir à ces besoins ? N’est-ce pas le peuple ? Qui est-ce qui doit fournir tout ce qui est nécessaire à la guerre ? N’est-ce pas le peuple ? Et si ces ministres ou gouverneurs excèdent leur mission, soit pour plaire à leur maître, soit pour leur propre intérêt, n’est-ce pas le peuple sur qui ces excès se déversent ? « Il prendra vos champs, vos vignes et les terres où sont vos bons oliviers, et il les donnera à ses serviteurs. »

Ceci a un sens allégorique très-profond, mais en ne suivant que le sens littéral, il est clair que dans l’ordre naturel tout se fait pour en avoir un salaire : ainsi les appointements, les retraites, les pensions ou récompenses pour services rendus, et qui souvent sont plus vantés que réels, ne peuvent être pris que sur le peuple.

Enfin, pour compléter déjà ce tableau très-triste, il est dit : « Il dîmera ce que vous aurez semé et ce que vous aurez vendangé ; il dîmera vos troupeaux, il prendra vos serviteurs, l’élite de vos jeunes gens, et les emploiera à ses ouvrages. »

Lorsque le peuple aura fait l’expérience de toutes ces choses, la même parole divine lui crie en ce jour-là : « Vous crierez à cause de votre roi que vous vous serez établi, mais l’Éternel ne vous exaucera pas en ce jour-là. »

On ne peut pas révoquer en doute que le peuple ne fût parfaitement averti ; cependant, voyons sa dernière résolution.

Le peuple ne voulut pas acquiescer au discours de Samuel, et ils dirent : « Non, il y aura un roi sur nous. » Alors dit l’Éternel à Samuel : « Établis un roi sur eux. »

Par ordre de Dieu, Samuel sacre Saül, le peuple le proclame ; Samuel lit encore la loi du royaume, c’est-à-dire, les obligations du roi et ses droits ; et l’ordre théocratique n’est plus que dans la mémoire du peuple pour lequel la bonté divine l’avait accordé par une grâce signalée.

Après le cérémonial de la proclamation, Samuel dit à tout Israël : « Me voici, répondez-moi devant l’Éternel. »

À la solennité de cette question, on prévoit combien est important l’objet sur lequel il va fixer l’attention du peuple ; il vient de lire la loi du royaume, il va mettre en regard la théocratie, et son esprit de miséricorde et d’amour.

« J’ai marché devant vous depuis ma jeunesse jusqu’à ce jour 193. De qui ai-je pris le bœuf ? De qui ai-je pris l’âne ? À qui ai-je fait tort ? Qui ai-je foulé ? De la main de qui ai-je pris récompense afin d’user de connivence à son égard, et je vous en ferai restitution ? L’Éternel est témoin contre vous ; son oint est témoin contre vous que vous n’avez trouvé aucune chose entre mes mains. » La force de la vérité oblige le peuple d’avouer hautement : « Non, tu ne nous as pas opprimés ; non, tu ne nous as pas foulés ; non, tu ne nous as rien pris. »

Et pour montrer l’évidence de l’esprit divin de la théocratie, Samuel ajoute : « C’est l’Éternel qui a fait (c’est-à-dire, préparé) Moïse et Aaron ; c’est l’Éternel qui, sous la conduite de ces hommes, l’un porteur de l’esprit vivifiant de la loi, l’autre dépositaire de la loi et de sa visibilité, a, par leur union, manifesté l’ordre théocratique ; c’est l’esprit de cet ordre ou l’Éternel qui a fait monter vos pères d’Égypte. »

« Vos pères oublièrent l’Éternel, il les livra entre les mains de Sisara ; mais ils crièrent à l’Éternel ; de nouveau, l’Éternel envoya dans le besoin et d’après leur repentance, et Gédéon, et Jephté, et Samson, et Samuel. » Car il ne craint pas de se nommer ; l’esprit l’y pousse, comme dans la loi de grâce nous verrons St. Paul confesser hautement que ce n’est pas lui qui vit, que c’est Jésus-Christ qui vit en lui 194. Samuel continue :

« Vous avez vu Nahos, roi des Ammonites, venir contre vous, c’est-à-dire, vous avez vu un péril qui vous menaçait, la providence vous mettait à l’instant à l’épreuve ; et au lieu de vous souvenir que l’Éternel vous a délivrés de tous les ennemis d’alentour, et qu’il vous gardait en assurance, vous avez dit non, un roi régnera sur nous, quoique Dieu fût votre roi. Eh bien ! le voilà, ce roi que vous avez voulu. Si le roi et vous, vous craignez l’Éternel et n’êtes pas rebelles à Dieu et au roi, vous serez sous la conduite de l’Éternel ; si vous êtes rebelles, la main de Dieu sera contre vous. »

Pour que l’instruction du peuple destiné à être le type de toutes les nations y pût leur être salutaire, il fallait que ce peuple fût amené à avouer qu’il a ajouté à son péché en voulant un changement à l’ordre établi ; il fallait que les nations, pour qui il devait être un mémorial redoutable, sussent que la miséricorde de Dieu est si grande qu’elle fait menacer avant que la justice éclate ; qu’elle envoie des calamités avant-coureuses de cette justice ; que si ces menaces et ces calamités produisent le regret d’avoir fait le mal, elle fait rassurer les nations coupables ; parce que pour l’amour de son nom ou, pour mieux dire, pour l’amour de ses œuvres, il n’abandonne pas ceux qui reviennent à lui ; voici donc comment Samuel parle au peuple de Dieu.

« Afin que vous sachiez 195 et que vous voyiez combien est grand le mal que vous avez fait en la présence de l’Éternel, d’avoir demandé un changement d’ordre, je crierai à l’Éternel : c’est aujourd’hui le jour de vos moissons. L’Éternel fera tonner et pleuvoir. Samuel cria à l’Éternel : il tonna et il plut, et tout le peuple craignit l’Éternel, et Samuel dit : prie, afin que nous ne mourions pas, car nous avons ajouté ce mal à tous nos autres péchés d’avoir demandé un changement. »

Mais la moisson n’est pas entièrement détruite, le tonnerre a dû le faire craindre, la pluie l’a simplement endommagée ; le peuple s’est repenti, et Samuel proclame la miséricorde.

« Quoique vous ayez fait tout ce mal-ci, ne craignez pas, dit-il ; mais ne vous détournez plus de l’Éternel, car pour l’amour de son grand nom, il n’abandonne pas ceux qui reviennent à lui.

« Ne vous détournez pas, car ce serait vous détourner auprès de choses de néant qui ne vous délivreraient point, et qui ne vous apporteraient aucun profit 196. »

C’est ici où le cœur de cet homme de Dieu se dilate et exerce dans toute sa force ce sacerdoce spirituel dont toutes les âmes animées de l’esprit du Verbe sont pénétrées et remplies, pour secourir leurs frères qui se trouvent dans l’indigence spirituelle. Que ces paroles sont pleines de vie et de sens ! quel feu ! quelle sollicitude ! quel amour pour ce peuple qu’il porte dans son cœur ! « Dieu me garde, dit-il, que je ne cesse de prier pour vous, et de vous enseigner le bon et le droit chemin. Seulement craignez l’Éternel et servez-le en vérité de tout votre cœur ; car vous avez vu les choses magnifiques qu’il a faites pour vous. Mais si vous persévérez à mal faire, vous serez consumés vous et votre roi 197. »

 

 

 

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DISCOURS XVI.

 

 

LES PRINCIPES D’UNE SAGE POLITIQUE DOIVENT ÊTRE PUISÉS DANS L’ÉCRITURE SAINTE.

 

 

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NOUS venons de voir que la théocratie était le plus heureux de tous les gouvernements, et que la providence voulut bien régir son peuple par cet ordre admirable 198 ; mais la nature humaine est tellement en opposition avec la vérité, cette nature, prison des esprits rebelles, à qui la liberté avait été donnée pour apanage, cette nature, dis-je, est tellement viciée par le poison qu’elle renferme qu’elle s’irrite et brise tout ce qui pourrait l’améliorer, la sauver et l’élever à une fin heureuse. Nous pouvons nous en convaincre par l’exemple de ce peuple choisi de Dieu et mis à part pour servir de type à tous les autres ; il veut être régi par un ordre humain et non plus par l’ordre spirituel. En vain, on lui représente les privations que ce nouvel ordre de choses va lui occasionner, les entraves qu’il va mettre à sa liberté : il persiste dans sa résolution ; car plus l’homme se dégrade, plus il devient esclave ; les préjugés éteignent le lumignon qui fumait encore, il repousse la vérité, et le voilà descendu dans un orbite nouveau. Aussi ce peuple obstiné criera à cause de cet ordre, il criera, mais il ne sera pas exaucé 199.

Cependant, cet ordre est la représentation et l’image de l’ordre supérieur qu’ils ont abandonné, quoique cette image soit tracée sur une toile plus grossière.

Puisque Dieu s’est réservé le choix de celui sur qui résidera l’autorité visible, cette volonté suprême doit forcer notre soumission à l’égard de celui qui a droit de nous commander, sans quoi le commandement arbitraire irrite, froisse et devient déchirant. Si donc Dieu s’est réservé de choisir et de désigner le roi, celui qui a été élu est souverain et non pas le peuple : et pourquoi est-il souverain ? parce qu’il est sous la vérité 200.

Les peuples qui reconnaissent et se soumettent à Dieu, reconnaissent et se soumettent à l’autorité royale, image de l’autorité divine. C’est en vain qu’ils prieront contre cet ordre : ils ne seront pas exaucés.

Et oui, certes, nous l’avons vu, les rois ont des devoirs, car ils sont souverains, c’est-à-dire, soumis à la loi suprême de la vérité, et s’ils s’en écartent, le cri de la douleur peut bien se faire entendre : Ne violez pas la loi qui a fait les rois. Mais si c’est la révolte qui vocifère cette forte expression : Vous violez la loi qui a fait les rois, bientôt ils jugent les rois pour s’emparer de leur puissance, et en l’usurpant ils usurpent le pouvoir divin qui a fait les rois. Et pourquoi les a-t-il faits ? pour que les peuples voient une autorité temporelle, image visible de son autorité invisible, laquelle corrige, mitige par sa providence continuellement en action la confusion qui tend à tout dévorer.

Mais si vous lassez cette providence et qu’elle vous punisse en vous abandonnant à la divergence de vos opinions, et surtout en vous laissant proscrire la doctrine du droit divin regardé dans certains pays comme crime de lèse-nation, que deviendra entre vos mains le pouvoir ? Il ne pourra qu’être arbitraire, il ne saurait plus avoir aucune base. Vous feriez les lois ? elles changeraient comme les opinions et les intérêts des partis ; opinionum commenta delet dies.

Vous ne pourriez faire aucune institution, car une institution suppose qu’elle a en elle-même sa garantie, c’est-à-dire, quelque chose de divin, qui en assure la continuité 201. Ainsi, vous qui repoussez le droit divin, vous ne pourriez établir des institutions, vous n’auriez pas en vous-mêmes l’élément qui les forme ; nemo dat quod non habet.

Car l’expérience de tous les jours n’apprend-elle pas que les personnalités, les menaces irritent et provoquent ceux qui attaquent ou défendent des opinions différentes ?

Heureusement, il y a encore une autorité visible au milieu de nous, il est encore temps de retourner à elle ; usons mais n’abusons pas des concessions qu’elle a faites, et reconnaissons ce bienfait. Si ces concessions, en effet, étaient un prétexte pour dilacérer cette autorité visible, elle disparaîtrait à la fin, et, comme le peuple juif lorsqu’il manifesta le désir de descendre de la théocratie à un ordre inférieur, nous obtiendrions la pitoyable victoire de descendre dans l’état de pure nature ; mais ayant perdu et le langage qui lui est propre, et la connaissance des signes par lesquels nous pourrions retrouver cet état, nous nous égarerions immanquablement ; car la providence, en nous livrant pour quelque instant à la nature en punition d’une première faute, nous y avait tracé des règles à suivre pour retrouver notre origine et parvenir à notre fin ; à présent, qu’aurions-nous pour guide dans cette descente si funeste ? Le féroce pouvoir du plus fort, le laissant agir suivant les intérêts divers, dévorant les faibles, arrachant ce qu’un désir avide aurait fait convoiter, perdant la civilisation, nous redeviendrions sauvages et cruels au gré d’une licence effrénée, état d’où la doctrine du droit divin nous avait tirés pour nous apprendre à retrouver le sentier qui conduit à la noble et vraie liberté.

Loin de former par principe un parti d’opposition dans nos assemblées, et dès-lors une division d’esprit nécessairement destructive de tout bien proposé de part ou d’autre, unissons nos cœurs, aimons-nous les uns les autres. Concevons qu’aimer Dieu et le prochain, c’est accomplir toute la loi ; payons le tribut à César, car l’Écriture nous a déclaré quels sont les droits du souverain, qui sont le tribut, les réquisitions, les levées d’hommes, les instruments de guerre, ainsi qu’on l’a vu plus haut.

Si nous connaissons la loi d’amour qui renferme tous les préceptes, observons cette loi, et nous deviendrons la gloire du Dieu Jéhovah, et par-là le modèle des peuples.

Nous l’avons dit quelque part, l’autorité suprême n’a jamais résidé dans le peuple. L’autorité est un bienfait de la providence pour que les hommes ne se déchirent pas.

Et pour ceux mêmes dont l’heure favorable de la lumière n’avait point encore sonné, cette même providence a voulu que quelques hommes forts, entreprenants et courageux dans l’ordre de la nature, s’emparassent d’une autorité nécessaire pour qu’elle pût régir impérieusement les peuples, qui sont le corps qu’un esprit doit animer.

Si l’autorité eut été dans les peuples, les peuples se fussent-ils jamais soumis à cette autorité ; et ceux qui veulent ravir aux rois leur puissance, est-ce pour la laisser au peuple ? n’est-ce pas plutôt pour s’en emparer ? Tout ce qu’ils disent pour les attirer à leur parti est donc hypocrisie et illusion.

Remarquons bien que lorsque le temps de la théocratie touchait à sa fin, et que le peuple choisi pour devenir type des autres eut désiré le gouvernement royal, il ne nomma pas le roi, mais l’obtint de la miséricorde divine qui voulut bien encore avoir pitié de lui 202. Et ce n’est pas seulement un homme fort à qui elle donne l’autorité temporelle, elle le choisit dans sa sagesse, elle le consacre spécialement par l’infusion de son amour ; enfin, elle lui impose des devoirs et des obligations. Les remplira-t-il ? Puisqu’il est un être moral et par conséquent libre, c’est l’évènement qui prouvera s’il a correspondu à la grâce. « Tous les jours, il lira le livre de la loi pour apprendre à craindre l’Éternel. » Certes, on voit qu’il lui est strictement défendu de proscrire la doctrine du droit divin, et surtout il lui est ordonné de ne pas ramener le peuple dans le pays où l’on se forge des systèmes, car il est comptable à Dieu de toute l’autorité qu’il en a reçue.

Ce qui, sous la loi, était prescrit, l’est encore plus spécialement depuis que la nouvelle alliance, cimentée par le plus inouï de tous les sacrifices, a montré que la soumission manifestait la résurrection, et la résurrection la sublime et éternelle destination de l’homme, qui consiste à devenir un être vivant en Dieu.

Ce sont surtout les rois chrétiens qui sont responsables de la déviation des peuples à qui ils doivent commander, s’ils permettent qu’ils s’égarent par des doctrines contraires aux institutions données comme secours et moyen, par le roi des rois, le Seigneur des Seigneurs, le prêtre éternel, devenu victime par amour, pour obtenir l’heureuse fin de l’homme, la résurrection.

Ils doivent protéger ces doctrines et ces institutions, puisqu’elles font la base de leur puissance ; ce sont elles, en effet, qui enseignent les devoirs des peuples envers eux, la nécessité de rendre à César ce qui est à César, et par conséquent le tribut, la soumission, et surtout la soumission ennoblie par l’amour, qui ne viole jamais le serment de fidélité, qui ne met pas ses services à trop haut prix, qui rend patient dans les adversités et courageux dans les combats.

La religion et la royauté doivent être sœurs, puisqu’elles ont la même origine et la même fin ; et pourquoi les trônes chancellent-ils quelquefois ? C’est que l’union entre le trône et l’autel s’altère, les rois laissent introduire entre ces deux pouvoirs des maximes pernicieuses, l’apparence du bien les colore, l’Église éplorée en gémit, la multitude adopte des nouveautés subversives ; on craint alors d’employer une répression qui, atteignant trop de coupables, irriterait par sa fréquente répétition. Le mal est fait, l’impunité enhardit ; le colosse qui a cru dans l’ombre se montre à découvert, brise l’épée royale, opprime l’Église visible.

Celle-ci, du moins, a un asile que n’a pas l’autorité temporelle, car si les armées des rois les abandonnent, si les peuples leur contestent leurs droits, s’ils se révoltent, hélas !.. Ô principe de toute justice, vous punirez les armées et les peuples, mais ils auront renversé le trône, et peut-être.... n’achevons pas.

Quant à l’Église, elle est éternellement vivante par son chef Jésus-Christ, le prince de la vie. Comme elle n’est pas seulement temporelle, lors même que tout ce qu’elle a d’extérieur disparaîtrait par l’effet de la corruption de la nature destinée à périr, elle se réfugierait dans des temples vivants, elle se cacherait dans des cœurs qu’elle aurait préparés par son esprit pour cet auguste emploi, elle y concentrerait son culte : Dieu ne serait plus adoré ni à Jérusalem, ni à Samarie, il serait adoré en esprit et en vérité 203. Car l’esprit de cette Église intérieure agit, vivifie, orne, sans discontinuer, ces asiles où elle se concentre pendant que le temps de la justice punitive s’accomplit sur les peuples coupables qui restent sous le poids de la désolation que le venin qu’ils ont sucé leur a procuré 204.

Ô peuples chrétiens, combien vos rois devraient vous être chers ! C’est sur eux que l’Éternel ordonne pour vous la bénédiction et la vie : « C’est d’eux que s’écoule sur leur peuple cette huile précieuse qui, comme la rosée d’Hermond, descend sur les montagnes de Sion 205. »

Mais les rois comme les autres hommes, par cela seul qu’ils sont libres et qu’ils sont des êtres moraux, peuvent se soustraire aux devoirs qui leur sont imposés par celui qui leur fait la grâce d’être rois, pour que par eux ils répandent cette même grâce, cette même bénédiction dont il les rend le canal et le moyen.

Si les rois, par la grâce, ne remplissent pas leurs obligations, n’obéissent pas au commandement que la justice leur impose, est-ce que les peuples peuvent devenir les juges des rois ?

« À moi le jugement, dit le Seigneur. » C’est à Dieu seul qu’appartient le jugement des rois ; c’est de lui qu’ils tiennent le commandement : « Je t’ai établi sentinelle sur Israël : tu écouteras la parole de ma bouche et tu les avertiras de ma part ; si tu ne le fais pas, ils mourront à cause de leurs iniquités, mais je redemanderai leur sang de ta main. Mais si tu les avertis et qu’ils ne se soient pas détournés du mal, ils mourront dans leurs iniquités, mais tu auras délivré ton âme 206. »

Or puisque c’est Dieu qui établit, puisque c’est lui qui donne des ordres à la sentinelle, la sentinelle est donc hors du jugement des peuples.

Prenons pour exemple le premier qui fut établi, par une grâce spéciale, pour régner sur Israël comme une image visible de l’autorité divine et éternelle qui s’exerce simultanément, et sur les peuples, et sur les rois.

Saül contrevient au commandement qui lui avait été donné par Samuel, de la part de Dieu, de ne pas offrir l’holocauste, d’attendre son arrivée, pour qu’il lui déclare ce qu’il faudra faire. Saül n’attend pas Samuel ; il porte la main à l’encensoir, il offre l’holocauste.

Samuel arrive, il n’appelle pas le peuple, le peuple n’intervient pas dans le décret qui va être porté. Samuel seul prononce : « Tu as agi follement, puisque tu n’as pas obéi au commandement que l’Éternel ton Dieu t’avait donné, il t’aurait maintenant affermi en ton règne sur Israël à toujours ; mais l’Éternel s’est cherché un homme selon son cœur, et lui a commandé d’être le conducteur de son peuple. »

Saül pouvait être encore le conducteur de ce peuple ; une sincère repentance aurait pu le faire rentrer dans le cœur de Dieu, et il eût encore été l’homme que l’Éternel s’était choisi ; l’expression dont se sert Samuel l’indique assez : « Si Saül eût obéi au commandement, il eût été affermi dans son règne. »

Car pourquoi n’aurait-il pas alors obtenu cet affermissement ou cette confirmation de règne ? Il fallait, il est vrai, qu’il fût soumis à de nouvelles épreuves, et que son repentir le fît triompher ; mais il tombe de fautes en fautes ; il ne donne plus au peuple d’ordonnances salutaires ; il le prive arbitrairement de soutien et de nourriture, même après que ce peuple a gagné une si grande victoire ; il compromet la vie de son fils Jonathan par la proscription qu’il proclame contre tous ceux qui mangeraient avant qu’il se soit vengé de ses ennemis. Ce motif de vengeance personnelle, qui n’a pas la gloire de Dieu pour objet, rend non-seulement injuste, mais criminelle cette proscription. En effet, Jonathan son fils, qui l’ignore, goûte un peu de miel et se trouve compris dans la liste des infracteurs de l’ordonnance injuste, et il faut le pernicieux exemple d’une révolte du peuple contre le roi pour qu’il échappe à la mort. Dans une autre circonstance, Saül a ordre « de frapper les Hamalécites à la façon de l’interdit » ; il épargne Agag leur roi et tout ce qu’il y avait de meilleur dans le butin, sous prétexte de faire une offrande agréable au Seigneur. C’est en vain qu’il allègue cette excuse à Samuel lorsqu’il vient lui reprocher sa faute ; il nous apprend à cette occasion cette leçon admirable : « L’obéissance vaut mieux que le sacrifice, et se rendre attentif vaut mieux que la graisse des moutons 207. » C’est après l’émission de cette sentence que Samuel prononce à Saül son arrêt : « Parce que tu as rejeté la parole de l’Éternel, il t’a aussi rejeté, afin que tu ne sois plus roi. » Non-seulement Saül reconnaît alors son péché, mais il lui déclare le motif qui lui a fait commettre cette faute si désastreuse ; c’est sa faiblesse, il s’en accuse : « Je craignais le peuple et j’ai acquiescé à sa voix, pardonne-moi, dit-il à Samuel, reviens à moi et je me prosternerai devant l’Éternel. »

Samuel aimait Saül : combien il est pénible à son cœur d’avoir à confirmer un arrêt aussi sinistre ; mais il est irrévocable : en vain, Saül prie et demande grâce, sa faiblesse d’avoir acquiescé à la voix du peuple, d’avoir craint ses murmures et même sa rébellion, est impardonnable, et Samuel répète : « La force d’Israël ne mentira pas, elle ne se repentira pas, car il n’est pas un homme pour se repentir. L’Éternel a, aujourd’hui, déchiré le royaume de dessus toi et l’a donné à un autre. »

C’est pourquoi, dès ce jour, quoique Samuel eut tendrement aimé Saül, il cessa de le voir jusqu’à sa mort, et l’Écriture fait remarquer que l’esprit de l’Éternel se retira de Saül. Telles furent les destinées de ce roi.

Ce qu’on vient de lire sur les causes qui ont amené le peuple d’Israël à désirer un autre gouvernement que celui de Dieu, et sur celles qui ont occasionné le rejet de Saül, nous prouve assez combien est sévère la justice d’un Dieu qui ne veut que le bonheur de ses enfants lorsqu’ils sont dociles à sa voix, mais qui punit de la dernière rigueur ceux qui, par leur dépravation et leurs nombreuses infidélités, lassent sa grande patience. Il n’a pu échapper au lecteur éclairé d’entrevoir que l’unique et souveraine puissance, l’éternelle raison pouvait seule conduire son peuple, parce qu’il n’y a qu’une intelligence infinie en qui réside la puissance, la sagesse et la bonté nécessaires pour le conduire, à travers tous les obstacles et malgré son état de dégradation, au bonheur analogue à son existence temporelle.

Nous pourrions en demeurer à ce que nous venons d’établir ; cependant, nous ne pouvons nous refuser de faire encore quelques réflexions pour développer d’autant mieux les grands principes que nous venons de poser, et montrer en particulier quelles sont les grandes obligations de ceux qui sont appelés à régner sur les peuples.

On vient de voir qu’au moment où Samuel, le bien-aimé et prophète du Seigneur, fut manifesté à Israël pour le gouverner, ce peuple touchait déjà alors à l’époque remarquable du passage de la théocratie à la royauté. Sans doute l’ordre théocratique, d’un côté visible par le sacerdoce attaché à la tribu de Lévi, et de l’autre, intérieur par les agents que l’esprit de Dieu avait prédestinés et rendus fidèles à l’appel, était le plus avantageux à ce peuple 208. Et pourquoi était-il le plus avantageux ? La raison en est évidente, puisque c’est d’abord par cet ordre que la providence commence à le conduire. Mais comme la liberté est un don irrévocable et que Dieu qui l’a donnée est oui et amen 209, il laisse le peuple libre de choisir un roi.

Malheur donc à l’être moral qui abuse de cette liberté, puisque s’il choisit le mal, il en moissonnera l’amertume et la mort. La plus grande somme de bonheur compatible avec son état actuel de dégradation n’est-elle pas le but et la fin de ce don si précieux à l’homme ? 

Mais Moïse, aidé de l’esprit de révision, voit que ce peuple se dégoûterait de cette foi simple qui lui suffisait, sous la direction théocratique, pour arriver à une fin heureuse ; il vit qu’il pouvait arriver que la raison ébranlât la foi de ce peuple ; mais tant est grande la miséricorde et la bonté divine qu’en le voyant descendre de sa conduite à la direction humaine, elle voulut que cette descente fût la moins périlleuse qui fût possible. Et d’abord, elle ne lui permet pas d’exprimer de désir à cet égard, « que lorsqu’il sera établi dans une patrie et qu’elle lui aura été rendue chère par ses institutions divines ». Le texte de l’Écriture est précis : « Quand tu seras dans le pays que ton Dieu te donne et y demeureras, si tu dis : j’établirai un roi sur moi 210. »

Que de remarques importantes suggèrent ce passage ! C’est que c’est Dieu qui donne le pays, l’état ou la voie ; ainsi l’être moral est toujours prévenu par la grâce, mais la grâce ne gêne pas la liberté, elle reste inviolable, et l’expression si tu dis le prouve ; car si la grâce enlevait la liberté, si l’être moral avait cédé à la grâce, il ne dirait pas, surtout après être entré dans le pays et y être demeuré, ce qui est la preuve qu’on en est en possession, il ne dirait pas : J’établirai un roi sur moi comme en ont toutes les nations qui sont autour de moi.

Mais enfin, si malgré la prévention de ma grâce, tu veux établir un roi comme sont ceux des autres nations qui sont autour de toi ; c’est-à-dire, faire succéder pour toi un ordre temporel de direction à un ordre spirituel, la sagesse de ma providence veillera encore sur toi. Je me réserve expressément le choix de ce roi ; et voilà le texte : « Tu ne manqueras pas de t’établir celui que l’Éternel aura choisi pour roi 211. » Tu établiras pour roi celui que j’aurai choisi ; « un homme qui soit ton frère ».

Il est clair qu’il ne s’agit que de fraternité dans la croyance, fraternité dans le culte ; car il était essentiel de ne pas altérer la lettre et l’esprit de la loi, elle ne permettait aucun mélange avec les autres nations, dans la crainte d’en corrompre la pureté 212.

Venons aux obligations personnelles imposées au roi : « Il ne ramènera pas son peuple en Égypte pour faire un amas de chevaux, car l’Éternel vous a dit : Vous ne retournerez jamais plus par ce chemin-là. » C’est une des obligations imposées à la royauté.

« Il ne prendra pas plusieurs femmes afin que son cœur ne se corrompe pas ; il n’amassera pas aussi beaucoup d’or et beaucoup d’argent. » Ceci est encore une allégorie, mais le sens littéral suffit. D’abord le roi ne doit pas laisser corrompre son cœur, et, pour cet effet, il doit éviter les allèchements de la nature. Toutefois, une aide fidèle lui est accordée pour propager une race bénite. « Ensuite, il ne doit pas amasser beaucoup d’or et d’argent » ; les impôts superflus, qui ne serviraient qu’à étaler le luxe de la royauté ou à satisfaire la cupidité des solliciteurs sans motifs réels, seraient une infraction aux obligations du roi.

Mais les devoirs du souverain ne se bornent point encore à cela ; dès qu’il sera assis sur le trône de son royaume, « il écrira pour lui un double de cette loi, il la prendra des sacrificateurs qui sont de la race de Lévi ».

« Il écrira pour lui un double de cette loi », c’est-à-dire de ses obligations, il les écrira, les gravera dans sa mémoire, pour qu’elles agissent sur son cœur. Et de qui recevra-t-il cette loi ? Des sacrificateurs qui sont de la race de Lévi ; ce n’est pas eux qui ont fait la loi, mais ils en sont dépositaires, parce que l’ordre du sacerdoce visible qui est l’expression du sacerdoce intérieur, et sans lequel cet ordre visible n’existerait pas, est antérieur et précède l’ordre royal. Ainsi le roi, en recevant de la main des prêtres la loi qui le concerne, rend hommage à l’esprit qui a dicté la loi, honore le ministère et reconnaît la hiérarchie sacerdotale qui a des fonctions à remplir, par rapport à l’universalité et à l’individualité qui composent le peuple. Elle en a aussi envers le roi lui-même, puisqu’elle doit lui présenter le livre qui contient ses obligations ; elle doit aussi instruire le peuple de la loi, et par-là lui apprendre les devoirs d’obéissance et de soumission envers Dieu et envers son souverain.

Certes, aucun passage du code divin ne peut porter à penser que l’autorité réside dans le peuple, et qu’il peut en disposer et la transmettre à son gré. Je disais quelque part que ce serait pour lui la robe de Nessus, qui le consumerait.

Mais il ne suffit pas au roi d’avoir écrit le livre, c’est-à-dire, la lettre de la loi, il est ajouté : « Ce livre demeurera entre ses mains, il y lira tous les jours de sa vie, afin qu’il apprenne à craindre l’Éternel et à prendre garde à toutes les paroles de ce livre pour les faire, et qu’ainsi son cœur ne s’élève pas au-dessus de ses frères, qu’il ne se détourne ni à droite ni à gauche... et qu’il prolonge ses jours en son règne, lui et ses fils, au milieu d’Israël. »

Tout commentaire affaiblirait ces passages. On y voit que la considération journalière des obligations du roi doit avoir pour fin de lui apprendre que la faiblesse humaine rendrait ses obligations difficiles à remplir, s’il n’avait recours, par la prière, au Dieu de miséricorde et d’amour, afin d’être le digne agent de sa bonté et de sa toute-puissance 213. Alors, dans ces dispositions de cœur, prenant garde à toutes les paroles de la loi, la lettre de la loi se brise, l’on en découvre l’esprit, et on l’exécute par l’esprit de celui qui la dicta. « On ne s’élève pas au-dessus de ses frères », de ceux qui marchent par cet esprit d’amour et de fidélité ; on discerne leur hiérarchie, on ne se détourne ni à droite ni à gauche. « Alors le roi est prolongé en son règne et ses fils lui succèdent. » Car le grand axiome de légitimité est inattaquable, et une fois que la parole divine a dit que Dieu choisit le roi et indique son choix, le peuple ne peut, sans révolte contre Dieu, subvertir l’ordre établi ; ainsi l’adage est parfaitement vrai : le roi est mort, vive le roi ; c’est ce qui fait qu’il est établi sur le trône de son royaume ; sa fidélité lui assure la grâce accordée à l’exercice de la royauté, comme elle est accordée à l’exercice du sacerdoce. L’indélébilité est le caractère sacré de l’une et de l’autre, et il n’est pas permis au peuple de porter jugement sur ceux que Dieu a choisis pour exercer légitimement le sacerdoce et la royauté, à plus forte raison s’ils l’exercent dans l’ordre de la grâce et par la grâce divine.

Si le jugement particulier est interdit à l’homme à moins qu’il n’ait mission légitime pour l’exercer, comment aurait-il le droit, comme individu ou comme peuple, de contrevenir à ce commandement : « À moi le jugement, dit le Seigneur. »

Or s’ils n’ont pas le jugement et qu’ils s’en emparent pour juger leurs frères et leur créer une réputation au gré de leur convoitise, ils contreviennent au premier commandement : Vous aimerez Dieu et le prochain comme vous-mêmes 214. Commandement qui renferme toute la loi ; c’est pourquoi s’ils jugent l’autorité du sacerdoce ou l’autorité royale pour s’y soustraire, ils sont en révolte contre Dieu même. Voilà les obligations des rois d’Israël et de tous les rois à qui Dieu veut accorder sa grâce pour diriger leur peuple. Ces obligations étaient instituées et connues avant qu’il y eût des rois en Israël ; c’est-à-dire, des rois élus par la grâce de Dieu 215.

Nous venons de voir que pour ce peuple l’ordre théocratique a été sa règle, que cet ordre était composé d’un sacerdoce visible dépositaire de la loi, et d’un sacerdoce secret formé par des agents appelés par la providence de différentes tribus pour ramener et diriger Israël. C’est ainsi que lorsque ce peuple avait abandonné l’Éternel, il en était puni ; et pour lui faire obtenir miséricorde, des juges lui étaient donnés dans ces temps difficiles, ils dirigeaient les affaires du peuple, le menaient au combat pour le tirer de l’oppression de ses ennemis. Ce n’était pas à la vaillance de leurs généraux qu’il devait la victoire, elle lui était souvent prédite d’avance, et il expérimentait qu’il était sous l’autorité du Dieu des armées, et qu’il lui devait tout succès.

Les autres peuples n’ont pas eu l’avantage d’être régis par l’ordre théocratique. Ceux qui sont entrés par miséricorde dans les parvis du temple de la loi de grâce ont été heureux de parvenir à l’ordre de direction par la royauté légitime : et c’est déjà un degré d’ascension. C’est, il est vrai, un ordre inférieur à l’ordre théocratique ; mais cet ordre inférieur peut devenir admirable encore, si les rois sont assez heureux d’observer l’ancien code royal connu depuis Moïse ; par cette observance, ils obtiennent de devenir rois par la grâce de Dieu, et de régir, par elle-même, leurs peuples.

 

 

 

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DISCOURS XVII.

 

 

LE ROI DAVID ET LES AUTRES PROPHÈTES, INSPIRÉS PAR L’ESPRIT DE DIEU, ANNONCENT LE RÉPARATEUR DES HOMMES.

 

 

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LE discours précédant nous a montré que, quoique Saül fût encore roi aux yeux du peuple, cependant, par sa désobéissance, il avait mérité d’être rejeté de Dieu et de déchoir de sa qualité de prince sur Israël. Aussi Dieu s’était-il choisi, à sa place, un homme selon son cœur ; et le prêtre intérieur, Samuel, avait déjà reçu l’ordre de sacrer David, d’autant plus agréable à l’Éternel qu’il était humble et petit à ses propres yeux. David fut vraiment un homme extraordinaire sous tous les rapports ; grand devant Dieu, roi et prophète, il était grand par nature comme il était grand par grâce.

Il a prédit et préfiguré Jésus-Christ d’une manière toute particulière.

Cet homme, aimé de Dieu, est saisi par l’Esprit Saint dès le jour de son sacre et dirigé par lui jusqu’à la fin de sa vie. Mais si l’esprit le ravit jusqu’à la contemplation des merveilles ineffables, il permet dans cet illustre saint un grand péché, mais aussi un péché qui recèle un grand mystère aux yeux des personnes éclairées de l’Esprit de Dieu, et qui connaissent par leur expérience jusqu’à quel point est grande la corruption inhérente à notre nature 216.

Si David a commis un grand crime, sa pénitence égale la grandeur de son forfait ; quels gémissements ! quelles angoisses ! lorsque son péché, se présentant devant lui dans toute sa laideur, lui fait pousser ces lamentables paroles : Ô Dieu ! j’ai péché contre toi proprement, et j’ai fait ce qui déplaît à tes yeux, afin que tu sois trouvé juste quand tu parles, et trouvé pur quand tu juges 217.

À l’occasion de ce péché, l’esprit de pénitence acquiert à David le droit d’approfondir les abîmes du néant plus profond que la mort même.

Ce prophète roi n’est pas seulement le modèle d’une repentance entière, sincère et véritable, mais il est et devait être la figure de Jésus-Christ : et puisque Jésus-Christ par amour, Jésus-Christ le seul juste, saint et impeccable, devait un jour descendre dans ces abîmes, pour en tirer les âmes qui avaient crié miséricorde avant d’y être renfermées 218 ; il fallait que celui qui avait été conçu dans l’iniquité descendit par justice dans ces profondeurs pour nous apprendre non pas seulement par révélation, mais par la réalité de l’expérience, le règne, la puissance et la gloire du Sauveur, enchaînant la mort qui retenait sa proie dans ses cachots ténébreux.

David père de Jésus-Christ, suivant l’ordre humain, se trouvera nécessairement inscrit dans l’ordre de sa généalogie temporelle ; mais il doit l’être encore dans celle à la tête de laquelle Jésus-Christ remonte et fait remonter les siens pendant qu’il reste assis à la droite de Dieu son père, jusqu’à ce que tous ses ennemis soient rangés sous l’escabeau de ses pieds 219.

Certainement David devait nécessairement être inscrit dans la généalogie ascendante révélée à St. Luc 220 ; car il a réuni en lui la semence du Verbe, qui a voulu être fait chair ; et il a transmis cette semence divine dont l’effet était de repomper tout ce qui était descendu d’elle, après en avoir arraché la corruption ; puisque la corruption a été aussi arrachée de vous, ô saint prophète et saint roi, puisque le seul espoir du genre humain devait naître un jour de votre semence, en ce sens, on peut dire que vous êtes un de ces tabernacles dans lesquels la divinité aime à se cacher 221, puisqu’elle aime être avec les enfants des hommes, à f agir efficacement pour eux et pour ceux qui leur sont confiés.

Ce n’est pas sous ce point de vue qu’il m’est permis de vous considérer, comme étant, ô grand saint, un des centres en qui l’Église, animée de l’esprit de Jésus-Christ éternellement vivant, s’est propagé et se propagera par son action vivifiante jusqu’à la consommation des siècles.

Quant à votre esprit de prophéties, vos écrits inspirés, quant aux hauteurs où vous êtes monté, aux abîmes où vous êtes descendu, il faudrait que l’Esprit Saint nous eût fait participer à votre esprit pour oser en parler. Vous avez vu, dans le sein de la vierge très-pure, votre divin rejeton ; vous avez vu, par la lumière de votre amour devenu un avec l’amour divin qui vous a été infus, quelle devait être l’étendue de notre foi et la grandeur de nos espérances. Toutes vos paroles sont vérité et doctrine ; il était juste, ô David, et par rapport à votre paternité temporelle de Jésus-Christ, et par rapport à votre soumission filiale, puisque vous êtes aussi la figure du Fils-Verbe, il était juste que vous réunissiez tous les sacerdoces, et le sacerdoce réel, quoiqu’invisible, et le sacerdoce royal. Esprit divin, protégez ces sacerdoces contre les atteintes que leur porte la perversité ! Esprit de lumière et d’amour, veillez et attirez sur ceux qui en sont revêtus les bénédictions dont ils ont besoin pour remplir les fonctions de leur ministère et parvenir à la gloire de leurs destinées.

Les divins cantiques que ce pieux roi chantait, pour célébrer les perfections infinies de Jéhovah, sont un témoignage vivant des sentiments sublimes et des transports d’amour dont il était rempli et pénétré pour son Dieu. Son cœur brûlant ne pouvait se lasser d’exalter les bienfaits et les gratuités dont Dieu l’avait comblé.

Ses odes pleines d’onction seront toujours considérées comme un trésor de lumière pour les hommes de désir. Ils y puiseront, en tout temps, le soutien, la force et les consolations qui leur sont nécessaires pour soutenir les combats et les épreuves attachées à leur vie de croix et de souffrances. Bien plus, inspiré par l’esprit du Verbe, il a proclamé la vie, la passion et la mort de son sauveur d’une manière si exacte et si parfaite que, quand on lit ses divins cantiques, on croit plutôt y lire l’histoire de la vie, des souffrances, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ que l’annonce de si grands évènements. On y voit aussi la description des divers états d’épreuves par lesquelles doivent passer les âmes appelées dès cette vie à l’union divine.

Les détails lumineux qu’on trouve dans les divins cantiques que l’Esprit Saint a dicté à ce roi prophète concernant la Religion intérieure expérimentale ne contiennent que ce qui a été enseigné et pratiqué depuis Adam jusqu’à Jésus-Christ, et depuis Jésus-Christ jusqu’à nous sans interruption ; en effet, cette doctrine a été confirmée par l’expérience de cette nuée de saints et d’âmes intérieures dont le récit de leur vie est parvenu jusqu’à nous. Or ces vérités inspirées dès le commencement, ordonnées par la loi, instituées et perfectionnées par Jésus-Christ, Ses Apôtres et leurs successeurs, se trouveraient parfaitement concordantes avec ses divins cantiques, si on voulait se donner la peine de les comparer entr’elles. C’est pourquoi, pour notre instruction, nous devrions nous occuper souvent de la concordance des paroles de David, des discours de Jésus-Christ et des Épîtres de St. Paul : on y verrait l’accord parfait et absolu des vérités qui constituent le corps de doctrine 222 concernant la vie intérieure et qui démontrent que la figure, la réalité et l’expression ont le même but et la même fin, qui est de manifester la vie adorable du Verbe, ainsi qu’elle est spécialement montrée en David comme figure, en Jésus-Christ comme réalité, et en St. Paul comme expression de Jésus-Christ.

Sous le règne de ce saint roi, plusieurs grands prophètes furent suscités en Israël pour lui déclarer les volontés et le bon plaisir du Très-Haut.

Nathan le prophète, homme très-éclairé et rempli de l’esprit de révélations, fut chargé par le Seigneur de lui dire qu’il n’était point choisi pour bâtir le temple du Dieu d’Israël ; parce que tu as répandu beaucoup de sang sur la terre devant moi, tu ne bâtiras point de maison à mon nom ; mais, voici, il te naîtra un fils qui sera un homme de paix, et je le rendrai tranquille par rapport à tous ses ennemis 223. Ces paroles, aussi profondes qu’elles sont instructives pour la conduite des vrais serviteurs de Dieu, nous apprennent que les personnes qui combattent beaucoup et qui remportent beaucoup de victoires sur leurs ennemis spirituels peuvent bien préparer par leur vie active et laborieuse des matériaux pour l’édifice intérieur, mais ils ne peuvent pas bâtir une maison au Seigneur et consommer par eux-mêmes l’œuvre de leur sanctification. Cela appartient au fils de paix qui naît ensuite, lorsque Dieu a amorti les activités propriétaires de l’âme.

Le même prophète lui fut aussi envoyé pour lui annoncer les jugements de Dieu sur sa maison et lui parler de sa part. Animé de courage et plein de l’esprit de prudence et de force, il lui parle au cœur, le touche, et la parole de vie plus pénétrante qu’une épée à deux tranchants 224 transperce son âme, le fait revenir à lui-même, le fait rentrer dans le sentier de la vérité et de la justice duquel il s’était écarté par sa funeste chute.

L’ingénieux apologue dont Nathan se sert nous prouve les tendres soins que Dieu prend à ménager la sensibilité et l’amour-propre du pécheur qu’il veut ramener à lui, et nous montre en même temps combien le prophète connaissait le cœur humain et la mesure du don d’intelligence dont il était favorisé. La prédication de ce prophète aurait-elle produit un effet aussi heureux si la parole efficace du Verbe Dieu n’avait pas animé son discours et s’il n’avait pas été en communion effective avec son esprit qui le remplissait de lumière et de sagesse.

Oh ! combien il s’opérerait plus de véritables conversions parmi les hommes si ceux qui sont appelés à prêcher la pénitence aux autres étaient eux-mêmes convertis à Dieu, et si, conduits par son esprit, ils marchaient dans les voies de la sainteté.

Sous le même règne, Gad le prophète et voyant de David fut aussi revêtu de l’esprit de révélation. Il est hors de doute que Dieu se communiquait à lui et que ce serviteur fidèle entretenait un commerce habituel avec cet être adorable.

Dieu, qui prenait le plus tendre soin pour protéger ce roi fugitif, inspira le prophète Gad pour lui donner, dans son lieu de retraite, des avis salutaires.

Ce fut encore le même prophète qui lui porta la terrible annonce des grands châtiments dont Dieu voulait punir Israël, lorsque ce roi fut incité à ordonner le fatal dénombrement de son peuple 225. Cet endroit de l’Écriture Sainte renferme un grand mystère sur la justice punitive de Dieu. Il semble par le texte sacré que c’est l’Éternel qui, embrasé de colère contre ce peuple, incita David à commander ce dénombrement, mais si c’est Dieu qui a incité David, il n’est donc point coupable ? Ici, la raison humaine rencontre de grandes difficultés 226. Cependant, les disciples de la vraie sagesse, familiarisés avec cette Religion intérieure, dont l’esprit répand sur toutes les vérités révélées une grande clarté, trouveront facilement le moyen de dissiper toutes ces incertitudes, et cessant bientôt de parler en homme dans le vaste domaine où la lumière divine les conduira, ils connaîtront la justice divine et ses droits, ils voudront celle qui rend tout à Dieu pour que Dieu soit tout en toutes choses ; les mots changeront d’acceptions, ce ne sera plus le mot châtiment qui sera le mot propre, mais justice curative de Dieu sur l’homme, afin d’enlever à l’homme ce qui l’empêcherait d’être plus parfaitement à Dieu ; c’est alors seulement qu’ils pourront s’écrier heureuse faute qui provoque la manifestation de la fidélité de Dieu en ses paroles, et qui le rend victorieux sur leurs jugements. C’est de cette manière que notre doctrine enseigne les moyens de purification salutaire contre lesquels s’élèvent injustement ceux qui ne connaissent pas assez l’infinie pureté du principe d’où nous sommes sortis et dans lequel nous sommes appelés à rentrer, pourvu que nous soyons aussi purs que lorsque nous en avons été émanés.

Le prophète Asaph, fils de Barachias, vivait aussi du temps du roi David, et il ne convient pas que nous le passions sous silence.

Les divins cantiques qui portent son nom nous prouvent qu’il était un grand serviteur de Dieu, éclairé de son esprit, et qu’il vivait sans cesse en sa présence. Il était un des plus habiles maîtres chantres de David ; il dirigeait une partie du culte extérieur et le chant des louanges qu’on rendait au vrai Dieu Jéhovah. On voit, par les Psaumes qui lui sont attribués, qu’il était profondément instruit sur les voies de Dieu à l’égard de ses élus, ainsi que sur sa sévérité à l’égard des méchants qui méprisent sa conduite. Grand connaisseur du cœur humain, il en pénétrait la malice, les ruses et toutes les tortuosités. Ses réflexions embrassent toute l’immense sphère des hommes du torrent, il en apercevait la vanité et le danger.

Mais en voyant la prospérité des méchants et le bien-être dont ils jouissent dans ce monde, en voyant qu’ils ne sont point battus ni en travail avec les autres hommes, que leur force est dans son entier, que l’orgueil les environne comme un collier et qu’il n’y a point d’angoisse dans leur mort, peu s’en est fallu que cette considération n’ait été cause que son pied n’ait glissé et qu’il n’ait porté envie aux insensés 227. Cette illusion le tenait en suspens jusqu’à ce que, recueilli en lui-même 228, il soit entré dans le sanctuaire du Dieu Fort et qu’il ait envisagé la fin et le néant de toutes choses. C’est alors qu’en contemplant la vérité éternelle et le tout de Dieu, il a compris avec le sage que tout ici-bas est vanité et rongement d’esprit 229. C’est pourquoi, retirant toute son affection des choses périssables, il portait ses pensées vers les biens seuls réels et permanents. Cette vue embrasse son âme, enflamme ses désirs, et il s’écrie dans le transport d’un cœur qui ne veut connaître et aimer que son Dieu, la seule ineffable beauté. Quel autre ai-je au ciel ? Or, sur la terre, je n’ai pris plaisir qu’en toi seul ; mon cœur et ma chair se sont consumés. Ô Seigneur Éternel ! tu es le rocher de mon cœur et mon partage à toujours.

Ce langage de feu prouve jusqu’à l’évidence qu’Asaph était un vrai contemplatif, qu’il y en a eu dans tous les temps, comme il y en aura dans tous les siècles. Ah ! qu’ils sont donc dans une grossière erreur ceux qui, par ignorance, accusent d’illusion les personnes qui vivent dans ce bienheureux état.

Si le roi David, par son caractère de vainqueur de ses ennemis, a préfiguré Jésus-Christ, qui doit combattre et subjuguer tous ses adversaires jusqu’à ce qu’ils soient entièrement soumis à son empire, de même le roi Salomon son fils n’est pas moins un type de Jésus-Christ, le vrai prince de la paix, et tout comme ce roi bâtit un temple magnifique à la gloire de l’Éternel, Jésus-Christ aussi bâtit ce temple auguste et majestueux qui brillera dans la céleste Jérusalem, et qui sera composé d’autant de pierres vivantes qu’il y aura de saints régénérés par son esprit depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles. Et tout ainsi que le règne de Salomon fut un règne de paix et de prospérité, de même nous avons des raisons fondées d’espérer que Jésus-Christ établira encore sur la terre 230 un règne de gloire et de félicité où ses élus jouiront d’un bonheur parfait, parce qu’ils ne seront qu’un cœur et qu’une âme, et qu’il n’y aura alors qu’un seul berger et qu’un seul troupeau. Le temps s’approche et n’est pas éloigné où il répandra avec une surabondante mesure de grâce son esprit sur la terre.

Salomon obtint l’esprit de sagesse dans une haute mesure. Il possédait une science consommée, son jugement était parfait, sa justice incorruptible ; aucun homme de son temps ne lui était comparable. Son esprit était rempli d’intelligence comme un fleuve est rempli d’eau. Depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, rien ne lui était caché, et le Seigneur lui fit la promesse qu’il serait son père comme il lui serait fils, et que s’il commettait quelque iniquité, il le châtierait avec une verge d’homme et de plaies des fils des hommes 231.

Si Dieu est admirable dans ses saints, comme dit l’Écriture 232, dans quel prophète devons-nous plus admirer sa toute-puissance que dans Élie ?

Quel homme que celui qui ferme et qui ouvre le ciel à son gré, et qui en fait descendre également la pluie pour donner la fécondité à la terre depuis longtemps stérile, et le feu pour consumer les victimes qu’il offre à l’Éternel ou pour exterminer ce qui lui résiste ; qui commande à la mort, et la mort lui obéit, qui s’ouvre une route à travers les fleuves, qui, semblable aux anges, se transporte en un moment où il veut, et qui, par un miracle au-dessus des forces de l’homme, passe, comme Jésus-Christ, quarante jours et quarante nuits sans nourriture !

Quel homme que celui qui, étant encore sur la terre, vit déjà comme s’il était dans le ciel, et qu’on voit monter dans les régions célestes sans passer par la mort et sans se dépouiller de ce qu’il avait de terrestre !

Mais par quel secours Élie a-t-il fait tant de prodiges ? Sans doute, ce n’est que par l’esprit de ce Verbe Dieu, qui devait s’incarner un jour dans la personne de Jésus-Christ, de la vie duquel il devait représenter plusieurs états et plusieurs circonstances. Mais le grand moyen qu’il employa pour opérer tant de prodiges fut la prière, puisque c’est par elle que nous ouvrons le ciel et que nous en obtenons toutes les grâces.

Le prophète Élie, nous dit St. Jaques, pria avec de si grandes instances qu’il ne tomba point de pluie sur la terre durant trois ans et six mois 233. Rien ne peut être refusé à l’amour. Tout est possible à celui qui prie avec une foi vive et qui ne doute point de la puissance et de la bonté de Dieu.

Les motifs qui doivent nous affermir dans la confiance aux promesses de Dieu sont qu’il nous a promis son esprit de grâce et d’oraison 234 ; or c’est cet esprit qui prie en nous par des soupirs et des gémissements qui ne peuvent s’exprimer 235.

Cependant, ce serviteur de Dieu, si rempli de lumières, de zèle et d’amour pour la gloire de l’Éternel, éprouve aussi les faiblesses propres à l’homme, pour nous apprendre que toute vertu et tout pouvoir viennent de Dieu.

Néanmoins, Dieu, qui connaît l’humilité de son serviteur, ne laisse pas de couronner sa fidélité en le prenant à lui dans un tourbillon tiré par des chevaux de feu 236 ; mais en quittant la terre, il laisse une double mesure de son esprit à son disciple qui, marchant sur les traces de ce grand maître, étonna tout Israël par le nombre des miracles qu’il opérait.

Mais qu’il est instructif le contraste que nous offrent l’esprit et le caractère de ces deux prophètes ! qu’elles sont lumineuses les leçons qu’il présente à la méditation du vrai fidèle ! Élie s’élevait comme un feu, sa parole brûlait comme une lampe 237. Élisée, au contraire, coulant comme un fleuve majestueux, arrose et fertilise tout ce qui était languissant et prêt à périr. Si Élie, par son zèle et son amour pour Dieu, venge son culte et la gloire qui lui est due, Élisée, par sa charité bienfaisante, console, soutient, encourage tous ceux qui sont dans la souffrance ou dans quelque nécessité.

C’est ainsi que l’esprit de Dieu est toujours un dans son principe, et toutefois divers dans ses opérations ; mais qu’on ne s’y trompe pas, ces actes de bienfaisance sont produits par un principe tout divin. Ce n’est point de cette molle sensibilité naturelle, effet d’une heureuse complexion, que découlent toutes ses grandes vertus, mais c’est de sa foi, de son détachement de toutes choses, et de l’union de son âme avec Dieu, et du commerce intime et habituel qu’il entretenait avec lui par le moyen de la prière. La féconde sève de cette vie en Dieu ne borna pas ses effets à la durée de sa carrière terrestre seulement, puisqu’après sa mort ses cendres rendirent la vie à un cadavre prêt à entrer en dissolution 238.

Dans le nombre des serviteurs que Dieu inspira de son esprit et qu’il suscita en Israël pour annoncer le règne du Messie, le plus considérable, sans contredit, est Ésaïe le prophète. Il était grand devant les hommes par sa naissance illustre, étant de la famille royale, et grand devant Dieu par les grâces et les lumières éclatantes dont il était comblé. Mais pour parler dignement de ce prophète, il faudrait avoir, comme lui, des lèvres qui eussent été purifiées par un de ces charbons ardents que l’ange prit sur l’autel 239.

Ce prophète qui fut trouvé fidèle en vision 240 vit à face découverte la gloire de Jéhovah et, mêlant ses accents à ceux des Séraphins, il s’écriait avec eux, Saint, Saint, Saint est l’Éternel des armées, tout ce qui est dans toute la terre est sa gloire 241. Semblable à un aigle, il s’est élevé au plus haut des cieux, et en s’abîmant dans le sein de la divinité, il y contemplait les choses profondes de Dieu.

Le livre de ses prophéties peut, à juste titre, être considéré comme l’abrégé de toute l’Écriture, et ce n’est pas sans raison qu’il a été appelé le cinquième Évangéliste. Il prédit et annonce, du ton le plus sublime et le plus magnifique, toute l’histoire de l’Homme-Dieu, son incarnation et sa naissance, sa vie et sa passion douloureuse, sa mort et la manière glorieuse dont il a été exalté.

Qui pourrait peindre le feu céleste, le divin enthousiasme, la richesse des images et la beauté des idées qui caractérisent ses prédictions sur la personne et le règne du Messie ? Écoutez maintenant, ô maison de David, voici, une vierge sera enceinte, et elle enfantera un Fils, et on appellera son nom Emanuel, et le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et la lumière a relui sur ceux qui habitaient au pays de l’ombre de la mort. Car l’enfant nous est né, le Fils nous a été donné et l’empire a été posé sur son épaule, et on appellera son nom l’Admirable, le Conseiller, le Dieu Fort et puissant, le Père d’éternité, le Prince de la paix 242.

Mais qu’elle est surtout touchante la description que fait Esaïe des pénibles travaux et des souffrances infinies que notre adorable Sauveur a éprouvées pour racheter son peuple ! Il est le méprisé et le rejeté des hommes, homme de douleur et sachant ce que c’est que la langueur, et nous avons caché notre visage en arrière de lui, tant il était méprisé, et nous ne l’avons en rien estimé. Il a été navré pour nos forfaits et froissé pour nos iniquités, l’amende qui nous a apporté la paix a été sur lui, et par sa meurtrissure nous avons eu la guérison 243. C’est ainsi qu’Ésaïe a vu comment ce Pontife divin viendrait se sacrifier pour délivrer l’homme coupable ; il a vu le Verbe Dieu, principe et créateur de toutes choses, quitter le séjour de l’éternelle félicité pour s’unir à la nature humaine ; il l’a vu s’enfermer dans la victime qui devait être sacrifiée ; et comment, par un excès de son amour, l’Agneau de Dieu s’était uni hypostatiquement à la nature de cette victime pour ne s’en séparer jamais. Ô nature humaine ! quelle est ta dignité ! tu participeras à la gloire éternelle du Verbe incarné, mais tu lui serviras au sacrifice mémorable qui, à l’égard de Dieu, accomplit toute justice et qui ouvre aux hommes l’entrée de la miséricorde. Tu portes la vie éternelle, et si la mort t’attaque, te surmonte et te défigure, tu lui survivras et tu prospéreras par la résurrection qui est le partage de ceux qui la veulent et qui la désirent.

Voilà comment le mystère de la rédemption et de l’amour divin se manifeste et nous fait voir, je dirais presque, nous fait toucher, les grands moyens que la miséricorde a préparés pour réunir l’homme à lui 244.

Mais qu’il est magnifique le tableau que le prophète nous trace dans ses prophéties de cette rédemption et de l’établissement du christianisme dans l’univers. La Religion Chrétienne n’y est pas annoncée comme un simple appel de quelques familles, ou d’un petit peuple privilégié pour être dépositaire du feu sacré ; l’appel est général, tous les peuples sont appelés à accepter le salut, le prix de la rançon a été payé pour tous. La Religion de l’ancienne alliance était encore, pour ainsi dire, restreinte à un peuple particulier appelé du nom de peuple de Dieu pour servir de type aux autres peuples ; mais la Religion Chrétienne doit être nécessairement universelle, elle prend essentiellement ce caractère par l’appel qui est fait à toute la gentilité.

Après avoir parlé plusieurs fois dans ces discours de la sacrificature intérieure, pourrions-nous oublier de dire un mot du prophète Jérémie qui l’a exercée dans toute son étendue ? Quel homme a plus souffert pour ramener ses frères à Dieu, et leur faire retrouver les sentiers de la justice ? Qui pourrait douter de son appel à cette sublime vocation, puisque Dieu lui-même lui a dit : « Avant que je te formasse dans le ventre de ta mère, je t’ai connu, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t’ai sanctifié, je t’ai établi prophète pour les nations 245. » Aussi a-t-il répondu à cet appel avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie. Il connaissait, par l’onction de la lumière divine qui lui avait été accordée dans une très-haute mesure, qu’il existait chez le peuple de Dieu des canaux de miséricorde par le moyen desquels découlent des grâces abondantes sur ceux qui veulent bien les recevoir.

Il savait que le sacerdoce extérieur tire toute sa valeur du spirituel qui devait se propager et s’étendre dans la suite des siècles par les moyens que Dieu avait préparés, moyens toujours efficaces pour ceux qui y croient et qui en font l’heureuse expérience.

Ce serviteur de Dieu savait, de plus, que ce fut pour manifester cet ordre de choses qu’Adam reçut l’existence, et qu’après qu’il se fut désuni de Dieu en abandonnant le chemin de la vie, la charité infinie voulant le ramener, lui et sa postérité, leur fixa un temps et leur prépara un lieu où ce retour pût s’effectuer.

C’est pourquoi il fallait un être qui voulût librement se rendre semblable à eux, qui s’assujettît à toutes les faiblesses de la nature humaine, et qui fût médiateur entre Dieu et l’homme pour le réunir à lui et par lui au principe infini de toutes choses. Il était nécessaire que ce médiateur, par l’excellence de sa nature et par son grand mérite, pût leur aider à parvenir au but de leur destination ; il fallait qu’il surmontât tout ce qui, dans sa nature humaine, s’opposait au décret divin ; il fallait enfin qu’il fît, par sa puissante médiation, découler sur ces êtres déchus les grâces assorties à leurs pressants besoins.

Dès que la voie de la réconciliation fut ouverte, la prière et les sacrifices constituèrent le culte saint et véritable que l’homme devait à son Dieu ; la prière opère l’union avec lui, et le sacrifice lui rend tout ce que l’homme avait usurpé sur les droits de son créateur.

D’après cette doctrine, notre premier père aurait été chargé d’exercer sous l’influence du Verbe Dieu le ministère de ramener à lui les êtres qui s’en étaient éloignés, et c’est pour cette raison qu’il avait été créé à l’image de Dieu et qu’il portait l’empreinte de la divinité ; et quoique la chute de l’homme ait terni cette image sublime, cependant elle n’a point été entièrement effacée, et c’est précisément pour la rétablir que le Verbe Dieu, par l’effet d’un amour extrême pour cette même image, s’est revêtu de notre nature et est devenu notre avocat auprès de Dieu ; pour cet effet, il communique son esprit aux âmes qu’il veut s’associer pour être, sous sa direction, les ministres de sa charité ; c’est ainsi que le prophète Jérémie fut un de ses apôtres auprès du peuple d’Israël, et que pendant toute sa vie il en exerça les augustes fonctions. Figure parfaite de Jésus-Christ, destiné de Dieu pour le représenter au vif, par ses abaissements, ses souffrances et son immolation, nous le voyons invincible dans le témoignage qu’il rend à la vérité, soit devant les peuples, soit devant les rois, et n’annoncer aux hommes que ce que Dieu lui met dans la bouche.

Sensible aux maux de son peuple, on le voit toujours prêt à se sacrifier pour empêcher sa perte et ne s’affliger que de ce que Dieu est méprisé dans sa personne.

La compassion de ce prophète est si grande qu’il ne veut survivre à la désolation des enfants d’Israël rejetés de Dieu que pour en être le défenseur et la ressource. Et comme toute la gloire de Jérémie a été d’annoncer Jésus-Christ aux hommes, de retracer sa vie comme de loin, son titre le plus glorieux est d’avoir été victime de la vérité et de la charité.

Ce grand serviteur de Dieu, sanctifié par son esprit, appelé dès sa plus tendre jeunesse au ministère redoutable dont il s’acquitta avec tant de courage, pleura sans cesse les égarements d’Israël désolé, en suivit les restes dans une terre étrangère pour l’empêcher de se livrer à l’idolâtrie, et, dans une émeute populaire, scella ses derniers travaux par l’effusion de son sang, et joignit ainsi la qualité de prophète à celle de martyr.

C’est un effet de la providence de Dieu envers ses serviteurs, que lorsqu’elle en appelle quelques-uns à travailler à son œuvre, elle leur accorde pour l’ordinaire des enfants de grâce qui, animés du même esprit, se joignent à eux pour les aider dans leur mission apostolique, adoucir leurs peines, leurs souffrances, et par-là prendre part à leur couronne.

C’est ainsi que Jérémie obtint de Dieu par ses prières, dans la personne du prophète Baruch, un disciple fidèle, un autre lui-même, un compagnon affectionné et infatigable de ses travaux. Si Jérémie fut affligé en bien des manières, il eut du moins la consolation de trouver en lui un ami digne de sa confiance et qui partagea constamment toutes les disgrâces et les persécutions auxquelles il fut exposé.

Issu d’une des plus nobles familles de la Judée, il pouvait en espérer de grands avantages ; mais il renonça généreusement à tous les honneurs du siècle que son rang lui promettait, pour s’attacher uniquement à ce prophète qu’il aima avec tendresse et suivit partout, même dans l’exil et dans les cachots. Aussi mérita-t-il son affection, au point qu’il en fit son secrétaire.

Après avoir écrit toutes les prophéties de Jérémie, dès le temps que ce prophète avait commencé d’annoncer les oracles du Dieu d’Israël, que l’esprit du Seigneur lui avait dicté dans la prison où il avait été renfermé par ordre de Joakim, roi de Juda, Baruch eut le courage de les porter au temple et d’en faire la lecture en présence des grands et du peuple, malgré le danger auquel il s’exposait par ce courageux dévouement.

C’est ainsi que Baruch, toujours fidèle à Dieu, succéda au prophète Jérémie après qu’il eut consommé son sacrifice. Il hérita une excellente part de l’esprit de son bon maître, et continua de publier ses oracles, instruisant et consolant les enfants de son peuple captif à Babylone.

Voilà comment l’amour de Dieu unit les cœurs de ses serviteurs, quand, par une foi vive et la conformité de leurs sentiments, ils n’ont d’autre vue, d’autre but que d’exécuter les ordres de Dieu.

Oh ! que la charité, ce puissant lien de la perfection, est active dans un cœur qui en est possédé ! Elle ne craint rien, elle ne redoute aucun péril, aucun danger, pourvu qu’elle puisse annoncer la vérité et que Dieu seul soit servi, aimé et glorifié.

Dans ce même temps, le prophète Ézéchiel fut envoyé pour exhorter et consoler les enfants de son peuple assis auprès des fleuves de Babylone 246. Dieu le revêtit pour cette haute mission d’une capacité extraordinaire pour contempler la majesté de l’Éternel et ses perfections infinies, et d’une force divine pour reprocher à Israël ses fautes et ses forfaits.

Favorisé des plus sublimes communications, il reçut, dans la vision de gloire que Jéhovah lui montra dans le char des Chérubins 247, la connaissance des plus hauts mystères concernant la naissance et la chute des empires, l’adorable conduite de Dieu à l’égard de son Église, et le retour final de ce peuple ingrat vers le sauveur qu’ils avaient rejeté.

Son esprit va puiser dans les trésors de la sagesse éternelle les splendeurs dont il doit éclairer tous les âges. C’est un aigle qui, d’un vol rapide, s’élève pour contempler le soleil de la divinité. Là, il admire avec ravissement les inépuisables richesses renfermées dans le Verbe divin ; tous les secrets de la Sagesse et de la science lui sont révélés ; cependant ces grandes manifestations sont voilées d’une obscurité impénétrable qui, jusqu’ici, n’a pas encore été dissipée ; malgré ces obscurités, elles ne laissent pas de nous instruire et de nous élever jusqu’à Dieu par l’importance et la beauté des vérités qu’elles nous découvrent, car ceux qui ont été favorisés du divin collyre 248 pénètrent, par l’onction de l’esprit saint, à travers les ombres et les figures, les célestes clartés qui s’y trouvent cachées.

Si Ézéchiel nous paraît si élevé par les grandes choses qu’il nous révèle, sa prédication ne laisse pas de nous être infiniment salutaire, parce qu’il nous y est montré comme un signe 249 que Dieu est un Dieu plein de clémence pour le pécheur repentant, et un Maître rempli de fureur contre celui qui méprise sa patience, un Père plein de bonté pour ses enfants, et un Juge plein de rigueur pour les criminels, un Sauveur des âmes humbles, et un vengeur de l’impiété des superbes.

Le prophète n’est pas seulement un signe, mais il est encore une sentinelle vigilante, sur qui repose une responsabilité redoutable de la perte de ceux qui mourraient dans l’iniquité, s’il ne leur annonçait pas librement la parole du Seigneur. Surveillant éclairé sur le troupeau qui lui est confié, il découvre de loin l’ennemi qui cherche à s’en approcher de toute part et signale tous les périls auxquels il se trouve exposé.

Ô Dieu ! quand viendra le temps où de nouveaux Ézéchiels seront donnés au monde coupable, et à ce siècle de doute et d’incrédulité pour le réveiller de sa sécurité et du dangereux sommeil qui le menace de sa perte ?

Tous courent après les faux dieux d’or et d’argent. Tous vivent dans une criminelle indifférence pour Dieu, pour son service en esprit. Juda ne marche plus dans le chemin de la sainteté, et Israël a abandonné les sentiers de la justice.

Venez, feu sacré, Venez, esprit de vérité, hâtez-vous, divin esprit, de renouveler la face de la terre.

Combien il était aussi supérieur à cet esprit du monde, le prophète Daniel qui fut mené captif à Babylone avec Ézéchiel ! Retenu en otage, il vivait au milieu du monde sans en être souillé, et rempli dès sa jeunesse de l’esprit de l’Éternel, il lui fut agréable ; il ne voulut adorer et servir que lui seul. Sa vie pure, mortifiée et éloignée de tous les plaisirs des sens, lui mérita la faveur des communications célestes. Au lieu de se laisser éblouir par les égards et les honneurs qu’on lui prodiguait, il n’eut pour les vanités du siècle que de l’éloignement et du dédain. Homme de désir, comme l’appelle l’Archange Gabriel, il obtint par l’esprit d’oraison et de prière, des lumières et des connaissances au moyen desquelles il surpassait tous les sages des Chaldéens.

C’est un des secrets les plus importants de la vie spirituelle et de l’économie que Dieu garde dans la distribution de ses grâces, que tout y est attaché au saint désir et à la prière, que tout y est proportionné à l’ardeur de nos supplications. Celui qui ne désire et ne prie point n’aura pas l’intelligence et la sagesse, mais celui qui désire et prie beaucoup en recevra une mesure abondante.

Aussi Daniel obtint-il, par la prière, la science profonde et la connaissance de tous les livres. Initié dans les secrets divins, il connaissait tout ce qu’il y avait dans les arts et les sciences de plus subtil et de plus relevé ; il était instruit de tous les mystères de la sagesse des Mages, et doué de l’intelligence des visions et des songes. Ô mon Dieu ! vous fîtes bien voir en lui qu’on peut apprendre beaucoup plus à vos pieds par l’humilité et la prière que dans les écoles par l’effort de l’application et de l’étude.

Le Seigneur que le prophète Daniel adorait fit briller le jugement exquis, et le grand sens de son serviteur dans la délivrance de la vertueuse Susanne, qui craignait Dieu plus que les hommes, et qui, par sa vie sainte, s’était attiré la haine des juges iniques qui avaient conjuré sa perte.

La foi de Daniel se manifesta particulièrement, lorsque, par l’ardeur de sa prière et son intime union avec Dieu, il attira auprès de lui, dans la fosse des lions, l’ange de l’Éternel, protecteur de l’innocence, qui ferma leur gueule et ne permit pas qu’il en reçut aucun dommage.

Rempli de l’esprit de prophétie 250, il pénétra les divins décrets sur la durée des temps, sur la chute et le relèvement des royaumes, sur la fin de la captivité, sur la désolation qui devait précéder et suivre la venue du Messie ; il contempla avec ravissement ce Messie tant promis et tant désiré, modèle de toute sainteté, et l’extension de son règne de charité et d’amour sur la surface de la terre habitable.

 

 

 

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DISCOURS XVIII.

 

 

LES PROPHÈTES CONTEMPLENT LES GRANDES MERVEILLES DU RÈGNE DU MESSIE.

 

 

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QUE n’aurions-nous pas encore à dire touchant les autres prophètes si nous voulions montrer dans le détail comment ils ont été conduits de Dieu et éclairés de son esprit, les vertus dont il les avait ornés, les dons célestes que sa bonté leur avait accordés, les merveilles qu’ils ont opéré en leur vie, les fonctions saintes auxquelles ils ont été destinés, et la manière toute divine dont ils les ont remplies !

Mais ces détails nous mèneraient trop loin, car tous ces prophètes 251 ont été appelés à prédire ou à préfigurer Jésus-Christ, à porter quelques-uns des états de sa vie souffrante, à être des agents de bénédiction et de salut pour leurs frères égarés, plongés dans l’ignorance et l’oubli de Dieu. Oh ! que la mémoire de ces hommes divins soit heureuse, et que leurs os puissent refleurir en leur place 252 !

Tous ont été contredits et maltraités, et tous ont fait voir, par leur exemple, que si l’infirmité de l’ancien peuple demandait en général d’être soutenue par des bénédictions temporelles, il fallait que ces hommes d’une sainteté extraordinaire fussent nourris du pain d’affliction et bussent dans le calice de la croix qui, un jour, devait être offert au Fils de Dieu même pour le salut des hommes.

Dieu n’a point caché aux prophètes les ignominies du Messie. Ils ont vu les souffrances de cet homme de douleur dont les plaies devaient faire notre guérison, et qui était choisi pour laver les Gentils par une sainte aspersion de son sang précieux 253. Ils ont vu le Verbe Dieu manifesté en chair, abîmé dans l’amertume et la douleur, venant se donner pour rançon afin de racheter son peuple ; ils ont aussi vu ses ennemis remplis de rage, frémir autour de lui et s’assouvir du sang qu’il versait pour les délivrer de la mort. Mais ils ont vu en même temps les glorieuses suites de ses humiliations, tous les peuples de la terre se ressouvenir enfin de leur Dieu oublié depuis tant de siècles. Les pauvres sont les premiers assis à la table du Messie ; les riches sont aussi invités au banquet de l’Agneau. Tous l’adorent et le bénissent. Ils ont vu Jésus-Christ présider dans la grande et nombreuse Église, c’est-à-dire dans l’assemblée des nations converties, annonçant à ses frères le nom de Dieu et ses vérités éternelles.

Mais ce qu’ils ont le plus clairement prédit, et ce qu’ils ont aussi déclaré dans les termes les plus magnifiques, ce sont les bénédictions et les grâces spirituelles répandues sur les Gentils par le Sauveur des hommes. Ce divin Réparateur leur a paru comme un signe donné de Dieu au peuple et aux Gentils, afin qu’ils l’invoquent.

Sous lui, un peuple inconnu se joindra au peuple de Dieu, et les Gentils y accourront de toute part. C’est le juste de Sion qui s’élèvera comme une lumière, c’est leur Sauveur qui resplendira comme un flambeau. Les Gentils verront ce juste, et tous les rois connaîtront cet homme tant célébré dans les prophéties. Le voici mieux décrit encore, et avec le caractère particulier d’un homme d’une douceur aimable, singulièrement choisi de Dieu, et l’objet de ses complaisances, déclarant aux nations leur jugement, qui ne se retirera point, ni ne se hâtera point, qu’il n’ait mis un règlement en la terre, et les îles s’attendront à sa loi 254.

Soixante années de la vie d’Osée se passent à combattre l’idolâtrie et la corruption d’Israël, à peindre aux yeux de ce peuple dépravé son triste état et les jugements de Dieu qui l’attendent ; ce sont de vives images, tirées de l’union conjugale, de terribles menaces, puis des promesses consolantes, qui se lient avec les derniers temps, et embrassent des siècles nombreux, puisqu’ils ne sont pas encore entièrement accomplis. Israël devait être l’épouse du Seigneur : quel mystère d’amour ! quel indice de la dignité de l’homme ! quel témoignage de ses étonnants et mystérieux rapports avec son Dieu dont il est la créature et l’enfant, dont son âme doit être l’épouse, et dont il est devenu le frère par l’incarnation du Verbe.

Joëlannonce à Juda de grandes détresses ; ces détresses étaient nécessaires pour le détacher de la terre, pour le purifier de ses souillures, pour le porter à la conversion, et pour le mettre en état de recevoir dans son cœur, vide du mal, l’esprit de son Dieu. Alors cet esprit se répand sur les serviteurs et les servantes, les fils et les filles prophétisent, les vieillards ont des songes : à la pâle lumière de l’homme naturel succède le flambeau de l’homme céleste, le don pour lequel il a reçu l’existence ; et la promesse faite par Joël eut son accomplissement sensible dans les Apôtres et dans les premiers Chrétiens, lorsqu’ils reçurent les prémices de l’Esprit, de cet Esprit qui doit enfin éclairer, sanctifier, et remplir de force tous ceux qui se laissent purifier par lui et pénétrer de ses saintes influences.

Amos, en réitérant les menaces et les promesses du Seigneur à l’égard d’Israël, dit des choses dont le sens profond nous est révélé par St. Pierre, comme relatif à l’Évangile ; et cet Amos, berger obscur et sans science, saisi tout à coup de l’esprit de son Dieu, nous apprend que le trésor déposé dans nos âmes est indépendant de ces brillantes qualités naturelles, auxquelles nous attachons tant d’importance. Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux 255, dit le Sauveur ; le chétif berger de Tékoah, en fait dès cette vie la douce expérience.

Abdias, quoique peu connu, n’est pas sans intérêt. En reprochant aux descendants d’Ésaïe leur conduite envers ceux de Jacob, en prédisant les châtiments qui les attendent sans retour, les dédommagements qu’aura Jacob après avoir été châtié, son triomphe sur la montagne d’Ésaïe qu’il doit juger, il fait le procès de l’homme terrestre qui, toujours ennemi de l’homme spirituel, doit finir par être vaincu par celui-ci. Ainsi Abdias confirme le dogme de la justice de Dieu qui veut faire triompher le bien, comme tu as fait, il te sera fait ; ta récompense re tournera sur ta tête ; et le pécheur, jaloux des avantages de l’enfant de Dieu, se verra un jour et pour jamais sous la dépendance de ceux dont il aura fait les victimes de ses convoitises et de son orgueil.

Jonasest le prophète des Gentils ; il prouve ce que peut l’épée de la parole du Seigneur ; il parle à un peuple immense, idolâtre et corrompu, et l’amène au repentir : mais serviteur rétif et sans confiance, il s’attire un châtiment de Dieu, et par ce châtiment même, il devient un type de la sépulture du Sauveur. Un énorme poisson engloutit, conserve et sauve Jonas, et montre comment les choses terrestres sont toutes à la disposition du ciel pour accomplir ses desseins et manifester la sainteté, la justice et la miséricorde du Créateur.

Michée, au milieu des prédictions tristes et accablantes qu’il prononçait contre la Judée, le royaume d’Israël, découvre aux yeux des deux peuples le Messie caché dans l’obscurité de l’avenir, et au travers de plus de sept siècles, il fait briller devant les yeux de toute l’Église de son temps la lumière de l’Évangile, annonce le temps et le lieu où le Messie doit naître, proclame sa mystérieuse existence dès l’éternité, le bien qu’il fera, et le déploiement de l’œuvre pour laquelle il doit réunir enfin les hommes que le péché a désunis, les réunir entr’eux et avec leur Dieu, et c’est lui qui fera la paix, et c’est lui qui, avant de monter au Calvaire pour accomplir le sacrifice de la réconciliation, s’écrie : Mon Père, que tous soient un. Ainsi se révèle la marche de la Providence, poursuivant, dès l’origine du péché et de la dégradation de l’homme, le dessein de le sauver et de rallier tous les descendants d’Adam autour de l’arbre de la vie.

Nahumparaît suivre au ministère de Jonas envers Ninive, dont le repentir n’avait pas été soutenu ; il dénonce aux Assyriens le châtiment de Dieu qui allait bientôt détruire cet empire où régnait le crime et où gémissait une partie d’Israël dispersé ; l’Assyrie sera ravagée, Jérusalem sera protégée, elle verra sur les montagnes les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles et qui publie la paix ; et sous cette promesse est cachée la bonne nouvelle du salut, l’Évangile, comme nous l’apprend St. Paul 256. Il faut toujours que la vérité triomphe ; mais, par une dispensation admirable de miséricorde, les méchants ne sont jamais punis qu’ils n’aient auparavant reçu des avertissements du ciel. Nahum menace Ninive.

Habacucprophétise contre Juda qui était sur le point d’être détruit par les Babyloniens. Jusqu’au dernier moment, Dieu avertit et élève sa voix, multiplie ses prophètes et ses signes. Habacuc nous montre un nouveau caractère, c’est celui du prophète qui prie pour son peuple, du poète sacré qui célèbre les grandeurs de l’Éternel, et du serviteur qui, remplissant la tâche qui lui est imposée, se repose avec confiance sur la bonté de son Dieu, pour le temps où il verra s’accomplir les menaces dénoncées aux rebelles.

Sophonieprophétise en Juda, sous le Roi Josias, qui trouve son royaume plongé dans l’idolâtrie et la corruption. La voix du prophète qui dénonce les jugements de Dieu soutient celle du jeune roi, qui veut ramener l’ordre et les vertus. Ainsi Jérusalem est excitée à la vigilance et au repentir ; les peuples voisins, qui par leur influence et leur exemple l’avaient entraînée dans le désordre, ont part aux menaces, et doivent s’attendre aux châtiments du ciel. Heureux les restes de Jérusalem, ceux qui auront échappé à la corruption par le repentir : l’Éternel sera au milieu d’eux. Par des expressions de la plus grande tendresse, le Seigneur encourage, excite au devoir, et prépare des consolations à ses serviteurs.

De nouveaux temps sont arrivés ; Juda ruiné, dispersé, captif à Babylone, est ramené à Jérusalem, où vont s’accomplir tour à tour les menaces et les promesses du Seigneur ; rendu à sa terre natale, il relève les murs de Sion et rebâtit le temple ; mais déjà la langueur s’empare de lui, et les obstacles le découragent. Dieu lui suscite des prophètes pour ranimer son ardeur.

Aggée, de la part du Seigneur, censure, presse, exhorte, encourage ; le temple qui s’élève n’a pas la gloire du précédent, il en aura une plus grande, celle de recevoir dans ses portes le Messie promis. Qui est ce Messie ? Un autre prophète va le dire.

Zacharieparle de ce Messie comme étant pauvre, abject, et pourtant Roi de Sion 257 et source de joie. Par des visions symboliques, par des tableaux en apparence contradictoires, par un langage mystérieux, le Seigneur éprouve, exerce la foi de son peuple, le prépare à l’amour pour le Sauveur par la pensée de ce que devra souffrir cette victime adorable, à la confiance en Dieu dans les moyens qui seront mis en œuvre, à l’attente de ce grand évènement, et la charité pour les Gentils qui devront participer aux bienfaits de la rédemption 258.

Un dernier rayon de lumière surnaturelle brille sur la Judée ; tandis que Zacharie peint le Messie comme souffrant, Malachie le montre dans sa grandeur. C’est le Seigneur lui-même, l’Éternel qui doit entrer dans son temple, et qui va s’y faire précéder par un serviteur fidèle pour lui préparer le chemin. C’est le soleil de Justice même qui va apporter la santé dans ses rayons 259. Les temps approchent : jadis c’était une étoile qu’on entrevoyait dans le lointain, maintenant c’est le soleil même de la Divinité, et le livre de la prophétie est clos. Juda a désormais de quoi nourrir sa foi et ses espérances, et s’animer au devoir jusqu’à ce que le Silo vienne. Trois-mille et six-cents ans environ se sont écoulés depuis la chute de l’homme et la promesse d’un libérateur ; cette promesse a été renouvelée de siècle en siècle ; encore quatre siècles, et le Seigneur va montrer la constance de son amour et sa fidélité.

On ne finirait pas, si on voulait montrer cette foule innombrable de saints et de justes de l’ancienne loi, qui, dans toutes les classes de la société, depuis le sceptre jusqu’à la houlette, ont été fidèles à l’inspiration divine, et se sont laissés régénérer par l’Esprit de force, de grâce et de supplication. Le peu que nous en avons dit doit nous suffire pour prouver que les opérations de l’Esprit du Verbe sont les mêmes dans tous les temps et dans tous les lieux.

Combien il est ravissant de considérer cette nuée de témoins qui ont brillé par leur foi et leur vertu dans cette Église primitive, où les hommes ne pouvaient pénétrer le mystère de la rédemption qu’à travers le voile des ombres et des figures ! Cependant ils ne laissaient pas de tenir les yeux fixés sur le chef et le consommateur de leur foi 260 et sur cette cité permanente dont Dieu est l’architecte et le fondateur 261, et malgré leur culpabilité, ils pouvaient, en se soumettant à des sacrifices, à l’exemple de Jésus-Christ, victime innocente, remonter jusqu’à Dieu de qui ils étaient issus.

Mais il fallait un Dieu pour montrer que tous leurs sacrifices particuliers n’ont de valeur réelle que par celui qu’il a offert à Dieu son Père sur l’autel sacré de la croix. Il les a fait entrer en lui, et par son ascension glorieuse il a fait monter à son Père ceux qui ont été fidèles à se laisser sacrifier, fidèles au renoncement à eux-mêmes.

Ainsi sont montés où doivent monter ceux qui ont été et ceux qui seront l’expression de ces admirables types ou figures, et tous ceux qui, appelés à l’adoption spirituelle par ces pères de grâce, ont été fidèles à suivre leur divine direction ; et puisque leur doctrine était celle que Jésus-Christ devait prêcher et qu’il a prêchée, il était juste que ces Églises vivantes eussent une lignée spirituelle, et pussent dire au pied du trône de l’Éternel : Me voici, ô mon Dieu, avec tous les enfants que vous m’avez accordés et pour qui vous m’avez donné des entrailles de commisération, que vous m’avez fait enfanter avec douleur, et dont vous m’avez fait porter la rançon, en faisant pénétrer jusques dans mon cœur les amertumes de vos souffrances. Et tout ainsi que les dissolvants, en décomposant le corps humain mis en terre, le dépouillent des accessoires qui l’empêchent d’arriver à sa primitive destinée, qui était de renfermer une individualité agissante et jouissante en vous éternellement, de même, à mon Dieu, votre croix sanctifiante purifie le cœur et l’esprit de ceux qui ont bien voulu se laisser épurer dans le creuset de l’affliction par les dépouillements graduels de tout ce qui était opposé à votre pureté infinie.

 

 

 

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DISCOURS XIX.

 

 

LE RÉPARATEUR EST DONNÉ AU MONDE POUR RÉINTÉGRER L’HOMME DANS SES DROITS PRIMITIFS.

 

 

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ENFIN le mystère insondable de la réconciliation qui avait été caché dès la fondation des siècles va être révélé aux hommes. Celui en qui les Patriarches ont espéré, celui qui a été promis à Abraham et à sa postérité, celui qui a été annoncé à Moïse et préfiguré par tous les types de la loi cérémonielle, celui enfin que tous les prophètes ont annoncé, va être manifesté au monde.

Mais il faut auparavant que son précurseur arrive, que le nouvel Élie paraisse dans Israël, celui que le prophète Malachie avait prédit dans la vision de Dieu, en disant : Voici je m’en vais envoyer mon messager et il préparera la voie devant moi, et incontinent le Seigneur que vous cherchez entrera dans son temple, l’Ange, dis-je, de l’alliance, lequel vous souhaitez ; voici, il vient, dit l’Éternel des armées 262.

Voici donc St. Jean-Baptiste qui devait préparer la voie au Messie en appelant les pécheurs à la pénitence ; il va être manifesté à Israël. Le ciel s’ouvre, et Dieu envoie un ange à Zacharie pour lui annoncer cette réjouissante nouvelle du précurseur de Jésus-Christ.

Ce prêtre était du rang d’Abia, et sa femme était des filles d’Aaron, et son nom était Élisabeth ; et ils étaient tous deux justes devant Dieu, marchant dans tous les commandements et dans toutes les ordonnances du Seigneur, sans reproches. Comme il était dans le temple du Seigneur pour offrir le parfum, l’ange lui dit : Zacharie, ne crains point : car ta prière a été exaucée, et Élisabeth ta femme enfantera un fils, et tu appelleras son nom Jean.

Et tu en auras une grande joie, et plusieurs se réjouiront à sa naissance, car il sera grand devant le Seigneur, il ne boira ni vin ni cervoise ; il sera rempli du St. Esprit dès le sein de sa mère.

Et il convertira plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu.

Car il ira devant lui, animé de l’Esprit et de la vertu d’Élie, afin qu’il ramène les cœurs des pères aux enfants, et les rebelles à la prudence des justes, pour préparer au Seigneur un peuple bien disposé.

Ces paroles de l’ange suffiraient déjà pour faire comprendre que St. Jean fut un vase d’élection et l’un des plus grands saints que l’Esprit de Dieu ait formés ; Jésus-Christ lui-même lui rend ce témoignage en le nommant le plus grand entre ceux qui naissent de femme. Cependant il faut remarquer que St. Jean-Baptiste, grand par les œuvres, grand devant les hommes, n’avait pas encore obtenu le degré de sainteté qu’il devait obtenir par son martyre. Ce fut alors qu’il devait recevoir, par ce baptême de sang, la vie qui le fit participer à l’union divine, et qui absorba tout ce qui en lui était né du sang et de la volonté de l’homme. Il reçut par ce baptême le renouvellement de tout son être et par conséquent la vie divine comme récompense de sa fidélité à remplir sa destination de précurseur de Jésus-Christ, par l’exercice de la pénitence sensible et visible.

Le moment où il devait exercer les fonctions de la vie apostolique étant venu, il fit retentir de ses cris tout le désert, où il jeûnait et priait, et vécut avec autant d’austérité que d’innocence. Le peuple, qui depuis plusieurs siècles n’avait point vu de prophète, reconnut ce nouvel Élie, tout disposé à le prendre pour le Sauveur, tant sa sainteté paraissait grande ; mais lui-même montrait au peuple celui dont il se déclarait indigne de délier les souliers. L’humilité qui le distingua et l’austérité de sa vie entièrement détachée des choses de la terre devaient être les vertus de celui qui venait présenter le type des sentiments dont doit être animé tout homme qui se dispose à recevoir le Sauveur et l’alliance de la miséricorde et du salut.

Tandis que tout se préparait pour montrer le Sauveur au monde, tout ce qu’il y avait de saint et de juste dans la nation d’Israël, à qui avaient été faites les promesses, ne formait en l’attendant qu’un vœu, qu’un soupir, en disant : Ô Éternel ! si vous vouliez ouvrir les cieux et en descendre, les montagnes s’écrouleraient devant votre face ; envoyez, Seigneur, celui que vous devez envoyer ; venez, ô Orient, splendeur de la lumière éternelle, soleil de justice ! venez, Pasteur des peuples, l’attente d’Israël, le désiré des nations ! venez, le genre humain assis dans les ténèbres de la région de l’ombre de la mort, le genre humain couvert de plaies, tout infecté des morsures de l’ancien serpent, triste, malheureux, désolé, vous attend et soupire, criant vers vous : Venez, et ne tardez pas.

Dieu se laisse toucher à la prière des saints, des hommes de désir ; les temps s’accomplissent et même ils sont abrégés.

La Vierge descendante de David, annoncée par les prophètes, cette Vierge qui doit produire en son sein celui qui s’appellera Jésus, existe déjà et habite une ville de Galilée qui se nomme Nazareth. Son nom est Marie.

Elle ne se connaît pas elle-même, elle ignore sa gloire et sa beauté.

L’ange qui se tient devant Dieu est l’ambassadeur choisi pour lui annoncer ses grandes destinées ; il arrive, il la salue avec respect, parce que le Seigneur est avec elle ; il discerne à la lueur divine la plénitude des grâces dont elle est ornée ; c’est la fille du roi, qui est intérieurement toute pleine de gloire ; son vêtement est semé d’or, et elle l’ignorait, avons-nous dit.

Elle avait seulement entendu cette parole : « Écoute, fille, et considère ; rends-toi attentive, oublie ton peuple, oublie la maison de ton père, et le roi mettra son affection en ta beauté ; puisqu’il est ton roi, prosterne-toi devant lui 263. »

Elle avait obéi ; il faut que la plus soumise et la plus anéantie des créatures sache qu’à cause de cette obéissance, la bénédiction qui lui est réservée est au-dessus de toute bénédiction, et l’ange lui dit :

Vous êtes choisie entre toutes les femmes.

Une pareille salutation étonne Marie, la trouble ; elle ne voit rien en elle qui justifie une telle faveur. Ève avait été séduite, elle ne voit d’elle que l’enveloppe qu’Ève lui a laissée, mais le céleste ambassadeur la rassure.

« Ne craignez pas, Marie, vous avez trouvé grâce devant Dieu. »

Vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, vous appellerez son nom Jésus ; il sera grand, il sera appelé le fils du Souverain ; le Seigneur lui donnera le trône de David son père ; il régnera sur la maison de Jacob éternellement ; il n’y aura pas de fin à son règne.

Voilà précisément tout ce qu’ont annoncé Ésaïe, Jérémie, Daniel, Zacharie, Michée ; aussi Marie ne doute pas de la vérité de tant d’oracles, de l’authenticité de la confirmation qui lui en est faite par l’envoyé du Seigneur ; mais elle ne connaît pas le moyen et comment arrivera ce qu’on lui annonce : Je ne connais point d’homme 264.

Cette réponse aussi simple que naïve exige que le céleste ambassadeur lui révèle que l’amour de Dieu pour l’homme (et malgré sa chute), étant le principe de cette opération, cette œuvre elle-même sera absolument divine, et par conséquent un mystère.

Le Saint-Esprit surviendra en vous, lui dit l’ange du Seigneur : « La vertu du Souverain vous couvrira de son ombre ; c’est pourquoi ce qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Rien n’est impossible à Dieu » ; et joignant une preuve à son assertion, il ajoute : Élisabeth votre cousine a conçu un fils dans sa vieillesse, et celle qui était stérile est enceinte depuis six mois.

C’est moins l’exemple d’Élisabeth qui la frappe que la vérité de cette parole qui la pénètre, rien n’est impossible à Dieu ; et comme un luth en accord, Marie prononce : « Voilà la servante du Seigneur, qu’il soit fait selon votre parole. »

Qu’elle a d’étendue cette réponse ! elle embrasse le temps et l’éternité, et va les réunir. Une alliance universelle devait se faire dès avant la fondation des siècles ; tout était préparé ; il était écrit à la tête du livre de génération éternelle : Que je fasse, ô Dieu, votre volonté 265 !...

L’Agneau avait répondu : Me voici. La Vierge destinée à être la mère du Sauveur, comme un organe pur et seul digne de lui 266, doit prononcer un consentement aussi formel que celui de l’Agneau ; elle le prononce, et par-là, elle s’unit à Dieu, et rend possible la réconciliation des hommes : qu’il me soit fait selon votre parole.

L’alliance est acceptée ; les clauses en sont connues ; le consentement est donné ; l’ambassadeur céleste se retire, l’esprit d’amour fera le reste dans l’ombre du mystère ; il crie du sein de Marie qu’il pénètre : Venez, Seigneur de Marie, descendez jusqu’à l’homme, puisque l’homme ne peut plus s’élever jusqu’à vous. Ô Dieu ! vous entendez la prière que l’amour vous fait pour l’homme ; vous cédez à cette prière, et vous vous faites chair dans le sein de Marie, pour sauver l’homme, qui, ayant contrevenu à votre commandement, est emprisonné dans la chair et doit en subir les lois.

L’attente des patriarches, des prophètes et des justes est enfin remplie, le Verbe est fait chair, et dans le sein même de Marie il va se manifester à ceux qui ont cru à la vérité des oracles de l’Esprit saint 267.

Marie entre dans la maison de Zacharie et salue Élisabeth ; mais Marie n’est que l’organe de la Parole ; la Parole vivante est en elle, et le Verbe prononce cette salutation qui pénètre et Élisabeth et l’enfant qu’elle porte, ils reçoivent par la pénétration de cette parole divine une vie nouvelle ; l’enfant le manifeste, et tressaillit, et Élisabeth, éclairée d’une lumière qui lui dévoile la grandeur de cette miséricorde, s’écrie : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni.

Il ne fallait pas à Marie une nouvelle confirmation de la bénédiction que l’ange lui avait annoncée ; elle savait qu’elle était bénie entre toutes les femmes ; car l’instant de l’incarnation l’unissant à l’éternité, elle avait connu la bénédiction de Dieu, toutes celles qui en découlent, et par conséquent la sienne, et elle sent qu’elle est la plus heureuse des mères.

Une lumière nouvelle vient aussi de pénétrer dans l’âme d’Élisabeth ; elle ne voit plus Marie, elle ne s’adresse plus à elle ; elle est profondément occupée de ce qu’elle lit en elle-même, il s’en échappe ce qu’elle ne peut contenir et qui laisse deviner le reste.

Bienheureuse celle qui a cru : par cette seule parole elle exprime et le mérite et la nécessité de la foi qui est, dit Saint Paul, la substance des choses qu’on espère ; bienheureuse celle qui a cru, car les choses qui lui ont été dites par le Seigneur seront accomplies.

Ô Marie ! Élisabeth découvre que l’enfant divin que vous portez vous a déjà révélé ses secrets, et sans les trahir vous les avouez, puisque dans cet instant même votre âme entonne ce cantique sublime : Mon âme glorifie le Seigneur.

Toute l’âme de Marie peut entendre, comprendre et moduler ce chant de gloire, car Son esprit a été exalté dans l’esprit du Seigneur ; c’est l’esprit du Seigneur qui est devenu le sien, c’est cet esprit qui est la lumière de son âme, tout le reste a disparu ; c’est cet esprit qui lui révèle sa béatitude, et pourquoi elle lui est donnée, c’est qu’elle n’est plus qu’un néant et que le néant n’oppose rien à la grandeur de sa puissance.

Vous révélez la plus haute des vérités divines, ô Marie, tous les âges vous diront heureuse, parce que ce n’est que sur le néant que dans tous les âges a pu se montrer le tout incompréhensible de Dieu.

Le Puissant vous a fait de grandes choses ; vous le dites, parce que vous le voyez dans Sa lumière ; vous voyez sa miséricorde en faveur de ceux qui le craignent de génération en génération, et les temps passés et les temps futurs sont rassemblés devant vous ; vous voyez ce qu’il a fait et ce qu’il va faire, vous voyez qu’il a puissamment opéré ; par son bras, il a dissipé les desseins que les orgueilleux formaient dans leur cœur, il les a renversés de dessus leur trône, car ce n’est pas seulement sur ces cieux et sur cette terre, qui se rouleront comme un manteau 268, que se borne la lumière qui vous éclaire ; vous voyez tous les âges, et dès-lors vous avez vu s’écrouler le trône de Lucifer et de ses coupables imitateurs ; mais aussi vous voyez l’élévation des petits.

Elles disparaîtront, les richesses du cœur et celles de l’esprit, parce qu’elles sont usurpées ; mais vous, néant fortuné, qui ne dérobez rien, vous êtes l’aimant qui charmez la toute-puissance et qui l’attirez, vous commandez à sa justice de ne pas vous laisser stérile ; il remplit de bien ceux qui ont faim de cette justice, il renvoie vides ceux qui étaient leurs richesses.

Votre témoignage est véritable, ô Marie ! il est véritable, vous êtes la chaire de vérité d’où votre fruit béni nous annonce qu’il s’est souvenu de sa miséricorde, ainsi qu’il avait dit à Abraham et à sa semence. Il avait scellé la promesse dans la foi, il a levé les sceaux, et a remplacé la promesse ; il a toujours pris sous sa protection Israël son fils chéri, Israël le type des enfants de grâce et d’abandon.

Ô Dieu Jésus, Éternel fils de Dieu ! engendrez-moi dans le peuple d’Israël, et vous vous souviendrez de votre miséricorde, maintenant et à l’heure de mon trépas.

 

 

 

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DISCOURS XX.

 

 

L’HOMME EST RACHETÉ ET RENOUVELÉ PAR LE SACRIFICE DU PONTIFE ÉTERNEL JÉSUS-CHRIST.

 

 

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LA Vierge a enfanté Emanuel : l’enfant nous est né, son œuvre de miséricorde va devenir sensible et exciter l’admiration, la reconnaissance et l’amour de ceux qui veulent être sauvés. Oui, vous êtes enfin venu, prêtre éternel, accomplir et terminer le temps de la loi, et commencer un temps nouveau, instituer un ordre extérieur de sacerdoce pour être l’expression du vôtre, et en conserver la réalité avec la mémoire ; vous êtes venu régner en ignominie, venez régner en gloire ; vous nous avez appris à demander ce règne, ah qu’il vienne ! il vient.

Vous êtes venu, ô Dieu, prêtre et victime, Dieu et homme, et enfin homme Dieu, vous êtes venu dans le temps, comme vous l’avez promis ; non pas pour abolir la loi, mais pour l’accomplir 269, en l’observant. Vous l’avez aussi perfectionnée, puisque vous avez réalisé tout ce qu’elle figurait ; par votre prière et votre sacrifice, vous avez confirmé l’essence du culte qui jusqu’alors n’avait consisté qu’en types et en figures. Vous avez confirmé le dogme, mais vous l’avez laissé mystérieusement établir sur l’espérance et la foi, à l’égard de tout ce que vous veniez opérer pour la gloire de Dieu votre père et pour le bonheur de l’homme votre créature. Vous êtes venu donner un objet à l’amour de l’homme, puisque vous vous êtes montré agissant, souffrant, mourant et ressuscitant pour l’homme, pour lui être un témoignage, qu’après le sacrifice, il obtiendrait la vie.

Vous avez de plus rempli tout ce qui constitue la puissance sacerdotale, non-seulement vous avez enseigné le dogme et la morale, mais vous avez institué des sacrements, c’est-à-dire les moyens de sanctifier l’esprit et de le transformer en vous, car vous avez renfermé en eux, pour ceux qui les reçoivent avec confiance, des grâces spéciales qui sont annexées à chacun d’eux, c’est-à-dire que votre esprit d’amour s’y infuse, et opère sous ce voile tout ce que vous y avez caché et tout ce qu’il renferme.

Enfin, vous vous êtes voilé dans un de ces secours mystérieux pour y perpétuer l’essence même de ce qui relie, la mémoire et la réalité de ce que vous faites éternellement dans le sein de votre père, qui est de lui tout rendre et sacrifier, pour qu’il puisse vous engendrer éternellement. Or, pour être ainsi engendré, il faut que vous ne conserviez rien de ce qui vous est communiqué, et que même votre être essentiel s’écoule sans s’altérer dans votre père : de même pour que l’homme rentre en vous, il faut qu’il ne conserve rien de propre.

De-là s’ensuit la nécessité d’un sacrifice absolu, lequel n’est méritoire qu’autant que Jésus-Christ l’opère et exerce sur l’homme son sacerdoce ; c’est l’esprit d’amour de Jésus-Christ qui le prépare 270.

Sans examiner si la miséricorde n’a pas dans ses trésors des moyens de sanctifier ceux qui ne le connaissent point explicitement 271 ; du moins, pour le chrétien, il est certain que Dieu attache de grandes bénédictions aux sacrements sous le voile desquels il cache l’action de son immense miséricorde.

Par l’hypostase, il s’était incarné, non-seulement pour perpétuer la mémoire de sa consommation, mais sa consommation elle-même ; il a montré mystérieusement, quoique visiblement à l’homme, que si sa foi admet les moyens et les pratiques sensibles, il admet et reçoit le prêtre éternel lui-même, et que ce prêtre fera enfin le sacrifice qui le rendra éternellement à Dieu son père pour ne faire qu’un avec lui par son amour éternel.

Par la pratique de cette doctrine lumineuse et consolante, que l’Écriture proclame presque à chaque page, le mystère d’amour se manifeste et nous fait voir, et, je dirais presque, nous fait toucher les grands moyens que la miséricorde ineffable a préparés pour réconcilier l’homme à Dieu. Oh ! vous tous qui êtes altérés, venez aux eaux, et vous qui n’avez point d’argent, venez, achetez et mangez, venez dis-je, achetez, sans aucun prix, du vin et du lait 272.

À cette douce invitation, le vrai chrétien mange et boit, selon l’étendue de sa foi, la chair et le sang de Jésus-Christ, et comment alors l’âme de ce chrétien, nourrie du pain de vie 273, ne serait-elle pas transformée par la confiance en ce moyen, par son fréquent usage, et par les préparations du cœur que cet usage exige ; il est dit que l’homme s’éprouve, car s’il mange et boit indignement, il boit et il mange sa propre condamnation 274.

Ô Dieu, notre Dieu, si près de nous par votre auguste testament, en nous, si nous le voulons, y opérant notre sanctification, y immolant nos injustices, pour que nous ayons part à vos miséricordes, augmentez notre foi, purifiez notre amour, afin que nous recevions tous ce que vous voulez nous donner pour nous unir tous ensemble à votre tout divin et consommer votre nouvelle alliance avec nous. Ce ne sont pas des figures, comme on pourrait l’inférer du miracle de la multiplication des pains ; ce ne sont pas des agapes ou de ces soupers pieux, comme ils se faisaient du temps de la primitive église ; ce n’est pas même la manne du désert, quelque céleste que fût cette nourriture du peuple Juif ; votre parole est : Ceci est mon corps, ceci est mon sang 275.

Nous voyons par ces développements que la religion chrétienne est la continuation de la tradition et de l’alliance ancienne, mais plus parfaite qu’elle, puisque Jésus-Christ a réalisé tout ce qu’il a promis et fait promettre ; il a confirmé les dogmes divins et mystérieux, il les a laissés fondés, comme ils étaient, sur l’espérance et la foi dirigée par l’amour, et comme prêtre éternel et divin, il a fait des institutions divines, et s’est caché dans ces institutions pour relier l’homme à lui.

Ce n’est pas seulement une alliance qu’il a faite, c’est un testament par lequel il s’est donné, et pour qu’il fût valable, il l’a scellé de son sang, ainsi il n’y a que la religion chrétienne instituée par Jésus-Christ, pratiquée par Jésus-Christ, qui renferme Jésus-Christ, et qui soit scellée de son sang ; il n’y a que l’esprit de cette religion qui sauve l’homme. Nous héritons le ciel par son testament si nous l’acceptons, mais ce testament est universel et ne fait nulle exception ; mais de ce que l’appel est général, et que par conséquent la religion est universelle, il ne s’ensuit pas que l’universalité des hommes veuille accepter le testament ; nous avons vu que le don irrévocable de la liberté des agents moraux n’était jamais retracté. Sans doute des peuples entiers se soustraient encore à l’acceptation de ce testament divin, d’autres, après l’avoir accepté, ou y ont renoncé, ou en ont altéré les conditions, mais il faut que toute chose se manifeste en son temps.

L’apôtre St. Paul a dit : La rejection des Juifs est un mystère, jusqu’à ce que la plénitude de la gentilité soit rentrée, mais si leur rejection est la réconciliation du monde, quelle sera leur rentrée, sinon une résurrection des morts 276 ? Ainsi, quand nous-même serions appelés à voir la grande apostasie de la gentilité 277, nous n’en disons pas moins Amen à tout ce qui est et qui sera la suite de cet insigne testament ; il est le fondement divin de la religion universelle. Tout ce qui est en-deçà ou en-delà de son institution, de son inspiration divine, ne relie pas. Si donc quelque main téméraire retranche quelque chose de l’essence du dogme, du culte, ou des institutions divines de Jésus-Christ, il l’énerve et l’affaiblit, et en écartant les moyens, il prive de la fin pour laquelle le dogme et les institutions ont eu lieu. Sa raison se substitue à la pensée divine, mais par la déduction des principes que nous avons posés ; il n’en est pas moins certain que la religion divine est inébranlable et universelle.

Ses bienfaits ont été communiqués, par la foi, aux fidèles de l’ancien Testament, c’est elle qui leur a donné la force de servir Dieu, une virtualité puissante pour s’unir à lui et participer à la rédemption. Mais depuis la venue de Jésus-Christ, combien l’existence de cette vie virtuelle, cette action de l’esprit du Verbe ne s’est-elle pas révélée au monde, dans les apôtres, dans les martyrs, dans les confesseurs de la foi, dans les pères du désert, dans ces saints inconnus des hommes et si chers à Dieu.

Ce ne sont pas toujours les plus riches en dons extérieurs, ni les plus favorisés par les miracles qu’ils opèrent, par les prophéties qu’ils annoncent, par les révélations qui leur sont faites ou les visions qu’ils ont eues, qui sont les plus agréables à Dieu ; mais ce sont le plus souvent les pauvres en esprit et néanmoins si riches en Dieu par leurs sacrifices et leurs renoncements, ce sont ces persécutés pour les vérités qu’ils enseignent ; ces petits aux yeux des hommes, réduits au néant à leurs propres yeux, comme ils le sont à ceux des autres, ce sont ceux qui ne se voient plus eux-mêmes, mais qui ne voient que Dieu et sa volonté ; ce sont ceux que Jésus-Christ a justifiés, sanctifiés par sa grâce, ceux qui sont fondés sur le rocher des siècles et sur la pierre vivante, et ceux desquels sort l’eau jaillissante en vie éternelle, au moment où l’esprit les pousse et les dirige.

Ces hommes, dont le monde n’est pas digne, conduits par le principe de l’esprit d’unité, parlent tous aussi le même langage, un David comme un St. Paul, un Ésaïe comme un St. Jean. Car par leur anéantissement 278 ils ont participé, comme eux, à la vie de Jésus-Christ qu’il leur a communiquée, pendant qu’ils portaient quelques-uns des états qu’il était venu sanctifier et diviniser. Ce sont des fleurs du céleste parterre, leurs couleurs diverses et le parfum qu’elles exhalent manifestent quelques-unes des perfections divines et la place qui leur est assignée dans les différentes hiérarchies.

Combien il nous resterait à dire sur ces apôtres de la vérité, si notre plan permettait de nous étendre davantage sur leur sujet. Cependant il serait à désirer que, pour l’instruction générale, il fût donné à quelqu’un de ces saints de Dieu, de ces âmes à grandes expériences, de nous montrer ces personnes régénérées par l’esprit de Christ, remontant l’échelle de Jacob avec l’homme-Dieu, et passant par des états qui, pour eux, sont des épreuves sanctifiantes.

Un tel ouvrage 279 serait très-utile, surtout dans ce temps, où l’ennemi menace de tout dévorer. Je sais que ses efforts seront impuissants, mais l’heure du combat avance, notre force viendra de Dieu, car nous sommes l’homme spirituel et l’homme doué de raison. C’est sous cette double armure que nous sommes obligés de crier : Qui est comme Dieu ! Que la raison comme l’esprit soient d’accord, et Jésus-Christ nous procurera la victoire.

 

 

 

 

 

FIN DU PREMIER VOLUME.

 

 

 

 

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TABLE

 

Des Discours contenus dans ce Tome premier.

 

DISCOURS Ier. Servant d’introduction sur ces paroles : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre (Gen. I, v. i).

DISCOURS II. Pensées sur la création.

DISCOURS III. De la création de l’homme sur ces paroles : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance (Gen. I, v. 26).

DISCOURS IV. De la chute de l’homme.

DISCOURS V. Réparation de la chute de l’homme, et des moyens divers pour l’opérer.

DISCOURS VI. De la mort et de ses funestes effets.

DISCOURS VII. De la Religion et de son opération toute-puissante pour rétablir l’image de Dieu dans l’homme.

DISCOURS VIII. L’Évangile proclame le vrai culte intérieur d’adoration et d’amour qui réunit l’homme à Dieu.

DISCOURS IX. De la véritable sacrificature, et de sa succession par la lignée de Seth.

DISCOURS X. La vraie Religion exige un culte extérieur pour manifester le culte intérieur et spirituel que l’homme doit à Dieu.

DISCOURS XI. Dieu est l’auteur du culte extérieur qu’il a institué pour être le signe sensible et démonstratif du culte intérieur qu’il exige de l’homme.

DISCOURS XII. Les Apôtres de la vérité pure ont toujours été combattus par les propagateurs de l’erreur et du mensonge.

DISCOURS XIII. Origine, principe, but et caractère de la sacrificature intérieure.

DISCOURS XIV. La foi vive au sacrifice de Jésus-Christ promis a soutenu et animé les saints qui ont vécu sous l’économie de la loi.

DISCOURS XV. Continuation du même sujet.

DISCOURS XVI. Les principes d’une sage politique doivent être puisés dans l’Écriture Sainte.

DISCOURS XVII. Le Roi David et les autres prophètes, inspirés par l’Esprit de Dieu, annoncent le Réparateur des hommes.

DISCOURS XVIII. Les prophètes contemplent les grandes merveilles du règne du Messie.

DISCOURS XIX. Le Réparateur est donné au monde pour réintégrer l’homme dans ses droits primitifs.

DISCOURS XX. L’homme est racheté et renouvelé par le sacrifice du Pontife Éternel Jésus-Christ.

 

 

 

FIN DE LA TABLE.

 

 

 

 



1  ROM. I, v. 18.

2  ECCLÉS. XXII, v. 11.

3  I COR. I, v. 12. III, v. 5, 6 et 22.

4  J’espère que cette base jetée trouvera ailleurs son application ; j’ai quelques notes sur le danger des sciences occultes, qui pourront se développer et faire le sujet d’un discours particulier.

5  JUD.6.

6  MATTH. VI, 10.

7  Voyez la Philosophie divine appliquée aux lumières naturelles, surnaturelles, célestes et divines ou aux immuables visités que Dieu a révélée de lui-même, et de ses œuvres dans le triple miroir de l’univers, de l’homme et de la révélation écrite par Keleph Ben Nathan. Tom. III, pag. 108 et suivantes.

8  ÉS. XXXIV, 2.

9  ÉS. LXV, 14.

10  GEN. I, 1, 2.

11  GEN. I, 1, 2.

12  GEN. I, 1, 2.

13  Voy. Philosophie divine, ouvrage cité plus haut, Tom. I.

14  IS. XLVIII, 13.

15  PS. XVIII, 1.

16  ROM. VIII, 20.

17  GEN. I, 26.

18  JEAN  XVII, 12.

19  PS. LXXXIV, 11.

20  APOC. XIII, 8.

21  PS. XXXIX, 9.

22  JEAN  I, 14.

23  LUC  X, 22.

24  MATTH. VI, 10.

25  SAP. II, 23.

26  ECCL. XVII, 11.

27  Il y aurait beaucoup à dire sur cela, mais cela nous éloignerait du développement qu’exige la suite du verset qui nous occupe.

À l’Image du Dieu-Homme il le créa mâle et femelle.... il les créa(cette locution dont toutefois Saint Matthieu se sert) présente sans contredit de grandes difficultés. Faut-il lire : À l’image de Dieu, il les créa mâle et femelle,ad imaginen dei masculum et feminam creavit eos ? Faut-il lire : Il le créa à son image ; mâle et femelle, il les créa ? Voilà des sens bien différents : il le créa, voilà un premier sens mâle et femelle ; voilà un deuxième sens ; il les créa, voilà un troisième sens ; nom verrons que ces trois pensées se concilient et le développement s’en trouvera dans ce que nous avons à dire à ce sujet.

28  JEAN  VIII.

29  MATTH. XIV, 15.

30  ROM. VIII, 28.

31  PHILIPP. II, 9.

32  MATTH. XIX, 11.

33  Chapitre XIX, v. 4.

34  GEN. II, v. 18.

35  MATTH. V.

36  GEN. II. v. 5. GEN. I. v. 2.

37  Car l’Éternel Dieu n’avait point fait pleuvoir sur la terre, et il n’y avait point d’homme pour labourer la terre.

Et il ne montait point de vapeur de la terre qui arrosât toute la surface de la terre, etc.GEN. II. v. 5. 6.

38  Chap. V, v. 23.

39  Suivant aussi littéralement que je le fais les expressions de l’Écriture, on pourrait s’étonner que je ne transcrive pas le nom même des fleuves Pison, Gehon, Tigre, Euphrate, n’employait les mots or, pierre d’onyx, pays d’Éthiopie, pays d’Assyrie, qu’allégoriquement, ne considérant l’homme que dans une forme spirituelle aujourd’hui disparue ; ces mots ne m’ont paru qu’une allégorie des choses spirituelles qu’elles désignaient et ce serait un travail bien inutile que de faire une carte topographique des lieux que l’on ne retrouve plus, et que des bouleversements successifs ont fait disparaître, les productions matérielles sont aussi figures des productions spirituelles que l’Écriture a en vue de faire connaître d’une manière emblématique.

40  I. COR. XV. v. 28 et 29.

41  GEN. II. v. 18 et suiv.

42  Toutes les idées se lient et se classent si naturellement, d’après le noble récit inspiré de Moïse, et en font un ensemble si beau et si instructif que les fictions de la fable et les ingénieuses métamorphoses d’Homère et d’Ovide (qui n’ont écrit les évènements que d’après une tradition altérée) peuvent être un piège. N’ayant pu s’élever jusques aux faits qui ont amené ces évènements, leur brillant génie, tout seul et sans guide, s’en est souvent emparé de manière à effacer l’impression et tes conséquences qui étaient les suites nécessaires de ces évènement mémorables. Certainement, la fable de Pygmalion, le déluge de Deucalion et de Pyrra et presque tout ce que traitent ces gens d’esprit contiennent des vérités ; mais des vérités qu’ils taillent à leur guise et qui ne sont plus que des mensonges lorsqu’ils les ont appareillées pour plaire à des peuples d’imagination ardente dont ils attendaient leur brevet de gloire.

C’est ainsi que les philosophes du temps présent, ces successeurs des académies de la Grèce, ces restaurateurs des prytanées, ces prêtres de raison, ces législateurs modernes, ces poètes fertiles en imagination s’emparent de l’Évangile pour en composer un code qu’ils décorent du nom de morale publique pour élever leur adepte à la hauteur du système de morale qu’ils prétendent créer. Il fallait que, comme leurs pères dans la science avaient substitué la fable à la tradition véritable, ils substituassent la morale publique à l’Évangile.

Et qu’est-ce donc que cette morale ? Les patriarches Moïse, David, Salomon, Job, les prophètes, l’Évangile, les apôtres ne se sont pas même servis du mot morale ; qu’on ouvre la concordance de la Bible, le dictionnaire de tous les mots que l’Écriture emploie, les uns dix, les autres vingt fois, cent fois, deux-cents fois ; le mot morale n’est pas employé une seule fois ; cette remarque m’a singulièrement frappé et j’en ai tiré beaucoup de conséquences que tous les gens avisés (qui voudront faire la même vérification que moi en suivant la concordance) pourront tirer comme moi.

La morale n’est que le résultat de la religion ; elle n’opère pas la reliure, tout au plus elle est la disposition qui prépare à l’homme cette grande miséricorde promise à la repentance.

Le culte lui-même n’est qu’un moyen d’être relié, ce n’est pas encore la religion, quoique le vrai culte soit nécessairement d’ordre divin et que l’altérer, c’est se priver du moyen.

Il n’y a que Dieu qui relie par les mérites de J. C., mais J. C. est la pierre d’achoppement quoiqu’il soit la pierre de l’angle : tous ceux qui suivent le Christ, quelques nuances qui les distinguent, doivent voir que ce bruissement de confusion n’est que la manifestation de cette grande prophétie de David : « Astiterunt et convenerunt in unum adversus Dominum et advenus Christum ejus. »

Ce ne sont plus seulement les moyens, c’est le fondement qu’on veut détruite, mais qu’ils fassent attention au verset qui suit :

« Qui habitat in caelis irridebit eos, et dominus subsanabit eos. »

Hélas ! les temps s’avancent, ils s’avancent... Ah ! que tous ceux qui n’ont point encore renié le Christ, qui croient au Christ, qui veulent le Christ (s’il reste quelque chose au fond de leur cœur) lisent et goûtent ce verset de St. Paul, Col. 2, v. 8. « Cavete ne quis vos decepiat per philosophiam et inanem fallaciam, secundum traditionem hominum secundum elementa mundi ; et non secundum Christum. »

43  Si l’amour profane conserve le pouvoir de produire, l’amour pur a sûrement cet avantage. Le concepit de spiritu sancto en est la preuve.

La foi embrasse avec joie ce mystère qui nous a révélé le plus admirable, le plus consolant, le plus utile pour nous des attributs de l’essence divine, l’amour pur de Dieu ; si tant est que tout ce qui est divin puisse avoir un degré, par cela seul que l’amour pur est Dieu, l’expression échappe et les nuances disparaissent.

44  St. JEAN, chap. VIII, v. 44.

45  St. JEAN.

46  JUD. 6.

47  Il avait déjà commis une première faute comme nous l’avons dit : il en avait été puni par le sommeil dont parle l’Écriture. Pendant ce sommeil une de ses côtes lui avait été enlevé et la chair avait été mise en sa place ; mais cette chair n’était pas coupable, elle pouvait le devenir. L’infraction au commandement par la manducation d’un fruit très-réel pouvait déterminer dans cette chair une irritation qui dévoilerait la honte de la nudité avant l’infraction ; il est dit qu’ils étaient nus et qu’ils n’avaient point de honte.

48  ÉSAÏE  I, 9.

49  SOPH. I, v. 12.

50  ROM. VIII, v. 19-21.

51  HÉBR. I, v. 12.

52  SAP. I, v. 13.

53  ÉZÉCH. XVIII, v. 32.

54  SAP. I, v. 16.

55  GEN. III, v. 17.

56  ÉS. LI, 6.

57  PS. LI, v. 6.

58  COL. II, v. 8.

59  PS. XLIX, v. 15.

60  PS. CXVI. v. 3.

61  GEN. II, v. 7.

62  APOC. III, v. 1.

63  PS. CXV, v. 17.

64  PH. II, v. 10.

65  ÉZ. XXXVII, v. 5.

66  HÉBR. XI, v. 1.

67  JEAN  I, v. 14.

68  COR. II, v. 14.

69  JEAN  IV, v. 23.

70  Si cette définition est juste, on voit qu’il n’y a pas une lettre qui n’ait une signification précise ; ainsi le mot adorer est absolument propre à exprimer ce qu’est ou doit être l’adoration sincère et véritable.

Que si on voulait encore s’attacher aux deux mots latins d’où dérivent ce mot, on trouverait ad orare. Or la bouche ici exprime deux idées qui s’unissent parfaitement, deux choses différentes, la bouche et la parole supérieure et divine qui s’insinue dans la bouche de celui qui aspire ou désire cette parole puissante, qui détruit tout ce qui s’opposait à cet écoulement du tout dans le vide qui le réclame.

Tel est le sens du mot adorer, que je crois très-vrai, et si c’est ainsi qu’on le conçoit, il s’en suit combien l’attention continuelle à cette Parole puissante est le véritable devoir de l’homme qui veut rentrer en grâce, et le merveilleux effet qu’il doit produire, puisque cette communication peut devenir continuelle, et alors s’accomplit l’ordre de l’Apôtre de prier sans cesse. (THESS. V, v. 17.)

71  ROM. I, v. 9.

72  ABAC. II, v. 4, et ROM. II, v. 17.

73  On aura sans doute quelque difficulté pour comprendre de quelle manière je procède dans mes recherches pour trouver l’explication étymologique et littérale des mots. Je déclare donc que ma méthode m’est particulière ; tout ce que je pourrais dire à cet égard, c’est qu’à la vue des lettres qui composent un mot, il m’est donné l’intelligence du sens qu’on peut attribuer, ou si on veut, prêter à la signification de chaque lettre formant un mot ; après avoir rassemblé l’idée ou le sens caché que m’a fourni chaque lettre, je trouve une définition exacte de la chose et de la doctrine renfermée dans cette même expression, dont je cherche la véritable étymologie.

74  JEAN  XIV, v. 6.

75  JEAN  III, v. 5.

76  GALAT. IV, v. 20.

77  ROM. I, v. 9.

78  ROM. V, v. 16.

79  JEAN  I, v. 1.

80  ROM. VIII, v. 25.

81  JEAN  XI, v. 42.

82  II CORINTH. I, v. 20.

83  Croirait-on qu’après la venue de Jésus-Christ dans le 18e siècle, nous avons vu, au milieu d’une nation qui a pratiqué la Religion Chrétienne presque depuis son établissement, se renouveler ces offrandes absurdes de fleurs et de fruits, et paraître des prêtres de ces illusoires cérémonies dont la stupidité comme le ridicule ont heureusement disparu avec ceux qui n’en n’étaient pas même, comme on le voit, les coupables inventeurs. Mais que ne devait-il pas arriver de surprenant dans ce siècle trop fameux? C’est le cas de rappeler ici l’étonnante prédiction de l’abbé de Beauregard, qui treize ans avant la révolution française, fit retentir dans la Cathédrale de Paris ces effrayantes paroles prophétiques :

« Oui, c’est au Roi, au Roi et à la Religion que les philosophes en veulent; la hache et le marteau sont dans leurs mains, ils n’attendent que le moment favorable pour renverser le trône et l’autel. Oui, vos temples, Seigneur, seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit, mais qu’entends-je, grand Dieu, que vois-je ! grand Dieu ! aux Cantiques inspirés qui faisaient retentir ces voûtes sacrées en votre honneur, succèdent des chants lubriques et profanes. Et toi, divinité infâme du paganisme, impudique Vénus, tu viens ici-même prendre audacieusement la place du Dieu vivant, t’asseoir sur le trône du Saint des Saints et y recevoir l’encens coupable de tes nouveaux adorateurs. »

84  Cela confirme ce que nous avons dit plus haut, Discours III, pages 79 et suivantes, qu’il y avait unité entre l’homme et la femme ; la sensibilité était unie à l’intelligence, un seul nom leur est assigné, le nom d’homme. Il n’est pas à croire que ce fut la sensibilité qui dût acquérir la multiplication puisqu’elle est passive de sa nature (nous verrons tout à l’heure ce que cela signifie), c’est l’intelligence qui devait diriger cette multiplication.

85  GEN. Ch. IV, v. 25.

86  Voyez Discours III.

87  Le mot Seth signifie en hébreu il a posé ou il a remplacé. Le latin dit positus ; c’est comme si on disait : il a posé un remplaçant, un autre moi-même, d’où il suit que Seth est un type, une base et le fondement de la vraie sacrificature.

88  GEN. VI. v. 13.

89  GEN. VII, v. 11.

90  II PIERRE, Chap. III, passim.

91  MATTH. VII, v. 12.