Notre-Dame des Miracles d’Orléans

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Geneviève DUHAMELET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ORLÉANS est une des cités-martyres de la France. Si le bombardement d’août 1944 a découronné une des tours de sa cathédrale, abattu des pâtés de maisons et brisé dans la main de sa Jeanne d’Arc de bronze l’épée dont elle saluait, les plus graves destructions datent du début de la guerre, c’est-à-dire de juin 1940.

Le mardi 18 juin, le centre de la ville fut dévoré par les flammes, à la suite du survol des avions ennemis. Les vieilles rues enchevêtrées, les maisons anciennes aux pans de bois, les toitures et leurs poutres sculptées, tout cela ne fut, en quelques heures, q’un immense brasier.

Les habitants ayant fui et la destruction des points amenant la rupture des conduites d’eau... rien ne pouvait combattre le sinistre. Au cœur du quartier ainsi ravagé par l’incendie se trouvait la vieille église Saint-Paul.

Cette église, du style gothique finissant, avec un portail du XVe siècle, abritait dans une de ses chapelles latérales la célèbre Vierge noire dite Notre-Dame des Miracles, siège d’un pèlerinage très ancien, bien antérieur à l’église.

C’est vers la fin du Ve siècle que, dans un faubourg d’Orléans, absorbé ensuite par l’enceinte de la cité, une petite colonie de Syriens vénérait, en un pauvre oratoire, cette Vierge d’ébène tenant l’Enfant Jésus assis sur son bras gauche.

À la fin du IXe siècle, lors de l’invasion des Normands, les habitants d’Orléans, assaillis et déjà presque vaincus, décidèrent d’avoir recours à la Vierge des Syriens. Processionnellement, ils apportèrent la statue au point le plus menacé et la déposèrent sur le rempart même de la ville. Mais, en gens avisés qui savaient que l’action est sœur de la prière, ils n’arrêtèrent pas pour autant de se défendre et continuèrent au contraire de se battre avec un courage renouvelé. Abrité derrière la statue, un arbalétrier visait dans les rangs ennemis avec une précision redoutable. Un des Normands riposte en blasphémant. Mais le trait qui devait transpercer l’assiégé est miraculeusement intercepté : la Vierge, en effet, a fait un mouvement et avancé le genou dans lequel la flèche s’enfonce en vibrant. À cette vue, l’ennemi perd cœur et s’enfuit... Au XVe siècle, dit-on, on voyait encore sur le bois l’entaille de la flèche.

Au lendemain de la délivrance d’Orléans par ses armées, Jeanne d’Arc vint entendre la messe et prier devant la Vierge noire. L’hôtel de l’Annonciade où logeait la Pucelle, chez Jacques Boucher, trésorier du duché, jouxtait l’église Saint-Paul en laquelle était enclavé l’ancien oratoire des Syriens.

Cet oratoire fut restauré à la fin du XVe siècle, grâce aux généreuses fondations des dévots de la Vierge des Miracles. Ils portaient d’humbles noms que les archives ont conservés : Agnès Soury, Agnès de Sanxerre, Agnès Barrier veuve de Christophe Robillard et Jaquette Lelièvre veuve de Simon Robillard, dame Marie Oger, femme de Colas des Francs et Dame Marie Robert veuve de Jacques Boyetet... d’autres encore. La chapelle fut alors pourvue d’une nouvelle voûte et d’une belle verrière, ainsi que d’un autel neuf. L’évêque d’Orléans, Mgr François de Brilhac, fut invité à inaugurer le sanctuaire rénové et le repas lui fut servi ensuite en cet hôtel de l’Annonciade où, cinquante ans plus tôt, Jeanne d’Arc avait été reçue par Jacques Boucher. Cette fois, c’était Antoine Boucher, fils du précédent, qui offrait l’hospitalité au prélat.

Hélas ! un siècle plus tard, l’église et l’oratoire furent saccagés et profanés par les huguenots. On raconte que trois soudards de l’armée hérétique, ayant demandé à une femme d’Orléans de leur faire cuire un quartier de mouton un vendredi, celle-ci refusa, alléguant que c’était jour d’abstinence. « Tais-toi, papaude, répondirent les énergumènes, si tu ne veux pas nous donner du bois, nous en trouverons ! » Ils coururent à l’église, se saisirent de la statue et, la fragmentant à coups de hache, ils en firent un brasier sur lequel ils firent rôtir leur dîner... Mais on raconte aussi que, peu de jours après, pour une faute militaire, ils furent appréhendés par leurs propres chefs et pendus.

Les guerres de religion ayant abouti à la paix de Longjumeau, les catholiques ne songèrent qu’à relever les ruines de leur chère église. Une nouvel statue, sur le modèle de l’ancienne, mais en pierre cette fois, fut exécutée et replacée dans sa niche. Et les Orléanais purent à nouveau l’entourer de leur tendre dévotion.

La Révolution française s’acharna encore sur la sainte image. Mais le misérable qui la frappa de son marteau ne réussit qu’à briser les petits pieds de l’Enfant et la main gauche de la Vierge. Ne pouvant détruire la statue, il se contenta de voler la robe de soie bleue dont elle était revêtue afin d’en parer ses enfants. La tradition affirme que les deux petites filles furent emportées par un mal mystérieux et que le coupable et sa femme, frappés de la réprobation publique, durent quitter la ville.

Dès 1795, une pétition des habitants d’Orléans rétablit le culte dans l’église Saint-Paul et, cinq ans tard, une chapelle plus spacieuse est accordée à la statue de Notre-Dame des Miracles. C’est là que se déroulent à nouveau les pèlerinages. La chapelle s’embellit de marbres, de vitraux, de peintures, de lampes, d’ex-votos et de bannières.

En 1870 comme en 1914-18, Notre Dame des Miracles protégea la cité contre les horreurs de la guerre et les lampes, images des prières et des vœux de tout un peuple, brûlaient jour et nuit devant la statue chérie. Ainsi en était-il en ce mois de juin 1940 dans ce petit sanctuaire enchâssé dans l’église Saint-Paul comme un joyau dans un écrin.

Or, ce 18 juin 1940, l’incendie, par les rues étroites, gagnait l’église. La toiture – qui venait d’être refaite à neuf – s’enflamma ; la charpente – la forêt comme on dit – plusieurs fois centenaire offrait aux flamme un bois ; la voûte, également en bois et datant de 1682, fut à son tour la proie des flammes et ce fut un bloc de feu qui s’effondra dans l’église. Tout fut perdu : les ornements dans la sacristie, les statues, les bronzes, les boiseries sculptées, la chaire, le banc d’œuvre, les tableaux, les belles orgues... En quelques heures, l’église Saint-Paul ne fut plus qu’un amas de décombres fumants.

Mais, quelques jours plus tard, quelle ne fut pas l’émotion des premiers habitants qui se hasardèrent à rentrer dans la ville, en découvrant, seule intacte, émergeant d’un monceau de ruines, la chapelle de Notre Dame des Miracles ! « Rien dans la chapelle n’a été touché par le feu ; écrivait M. l’abbé Delahaye, curé de Saint-Paul ; ni l’autel avec ses garnitures, ni la belle table de communion, ni les lampes ciselées, ni les ex-votos, ni même les cartons de prières... »

Ainsi, le feu qui avait détruit l’église (il ne reste que la façade et le geste pathétique des clochers, comme deux bras levés pour attester le miracle), ainsi le feu qui avait fondu les matériaux les plus résistants n’avait pas atteint le petit sanctuaire. Une poutre incandescente, tombée sur le seuil même de la chapelle s’y était éteinte, comme si une main invisible avait commandé au sinistre : « Arrête, tu n’iras pas plus loin. »

On peut deviner aisément quelle explosion d’amour et de reconnaissance a soulevé l’âme de toute la ville.

Aux pieds de la statue richement vêtue de blanc et de bleu brûlent toujours lampes votives et cierges de cire. Une Archiconfrérie plus que centenaire groupe les fidèles et les fait participer à de nombreuses indulgences. Enfin, une neuvaine annuelle – vers janvier – rassemble les intentions les plus diverses confiées à Notre-Dame des Miracles. Les Orléanais appellent cette neuvaine « Une semaine de Lourdes à Saint-Paul ». Et c’est, en vérité, avec le même déploiement de fastes religieux, les sermons, les cantiques, les prières dialoguées, les élans de piété, les miracles de guérison et de conversion comme aux pieds de la Vierge de Massabielle. Et les pèlerins ne sont pas seulement les diocésains d’Orléans, mais viennent de la France entière. L’histoire de Notre-Dame des Miracles relate même la visite que firent, en 1922, au sanctuaire où pria Jeanne d’Arc, les paroissiens de Notre-Dame de New-York, conduits par leur curé, Mgr MacMahon.

« Notre Dame des Miracles, faites des miracles », répète la voix unanime de la foule.

Puisse, en cette année mariale, cette prière être entendue. Car, pour que la civilisation et le monde subsistent, en cet âge atomique, il ne faut rien de moins qu’un miracle pareil à celui qui, en juin 1940, fit surnager, au milieu d’un déluge de feu, l’arche sainte de Notre-Dame des Miracles d’Orléans.

 

 

Geneviève DUHAMELET.

 

Paru dans la revue Marie en juillet-août 1949.

 

 

 

 

 

 

 

 

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