L’apostolat de la comtesse Schimmelmann
AUPRÈS DES PÊCHEURS DE LA BALTIQUE ET DES OUVRIERS BERLINOIS 1
par
Marie DUTOIT
« L’esprit souffle où il veut.... » Adeline, comtesse Schimmelmann, dont le nom vient s’inscrire à la première page du Livre d’or des femmes allemandes, est née en 1854, dans une famille de la haute noblesse danoise, son père étant un des derniers comtes du Holstein, avant l’annexion de ce pays à l’empire allemand.
Admise dès l’âge de trois ans aux grandes réceptions, en robe de mousseline blanche et petits souliers rouges, caressée par les reines, parfois placée comme ornement dans l’immense corbeille de fleurs qui décorait la table de ses parents, la petite comtesse grandit librement et solitairement au milieu de ses dix frères et sœurs, séparés d’elle par l’âge, mais plus encore par les dispositions morales. Car elle ne procédait de personne, sinon de son père, homme loyal et pieux. « Mon père, dont je suis l’enfant, » dit-elle avec fierté.
Elle était encore jeune fille quand la cour de Berlin jeta les yeux sur elle, et qu’elle reçut le titre de demoiselle d’honneur de l’impératrice Augusta. C’est dans ce milieu qu’elle vécut d’une façon presque continue durant les treize années de sa première jeunesse, dans l’atmosphère morale admirablement pure pour celle d’une cour que l’impératrice réussissait à entretenir autour d’elle par ses hautes qualités. Nous citons ici le témoignage de la comtesse Schimmelmann. La jeune fille devait bientôt s’attacher à sa royale maîtresse comme à une mère, et certainement sa propre mère n’eût pas veillé sur autant de soin. « Mon enfant, ne parlez pas avec cette dame-là,... » dit l’impératrice à voix haute, en traversant les salons un soir de réception.
Le caractère pur et sérieux de la jeune fille (son front, aussi, était très pur sous le diadème d’or étoilé de pierreries qui le ceignait) lui avait gagné l’affection de toute la cour, et cette affection même était si vive que, dans une occasion officielle, le prince impérial Frédéric, la prenant par la main, pouvait la présenter à un étranger comme la jeune fille la plus chérie d’Allemagne et de plusieurs autres royaumes. D’autre part, elle avait avec l’impératrice une vie d’intimité et de longs entretiens sur le salut par la grâce de Jésus-Christ et sur le ciel, que déjà l’une et l’autre appelaient familièrement « la maison ».
Car, à cette époque déjà, la jeune comtesse ressentait avec force l’aspiration vers Dieu, qu’elle souhaitait d’aimer « de toute son âme » et de servir seul.
Sur ces entrefaites elle entendit en 1886 le pasteur Otto Funcke, l’orateur familier dont nous aimons tous la piété cordiale et saine. À l’issue d’une conférence où, nous dit-il, il s’était élevé avec une certaine amertume contre l’inertie religieuse parmi les femmes des hautes classes, une personne, grande et d’un fort bel air, qui pouvait avoir trente ans, vint à lui avec la question tant de fois formulée dans les Évangiles : « Maître, que dois-je faire ? » Il lui répondit brièvement, étant sollicité ailleurs et n’attachant que peu d’importance à ce qui lui semblait être un caprice de grande dame. Le pasteur Otto Funcke se trompait, et il a été le premier à le reconnaître.
Puis ce fut l’action d’une grande douleur : la comtesse Schimmelmann perdit son père, en qui elle perdait toute sa famille. Quelques mots de son autobiographie nous font deviner qu’elle eut, dans le deuil, des heures sombres de découragement et de trouble ; heures sombres et pourtant heures fécondes, comme toutes celles devant lesquelles nous nous sommes écriés, dans une tristesse mortelle : « Mon Père, délivre-moi de cette heure !... Mais que dis-je ? C’est pour cette heure même que je suis venu ! »
Un simple incident conduisit alors la jeune comtesse sur la plage de Göhren (dans l’île de Rügen, dite « l’île bénie »), où sa malle s’était égarée. Là elle fut appelée à voir de près les rudes pêcheurs de la côte poméranienne qui, durant la saison, de février à novembre, viennent, au port de Göhren et à celui de la petite île voisine de Greifswalder Oje, amarrer leurs pauvres barques de pêche, à ciel ouvert ; elle les vit dans toute leur misère et dans leur dénuement, mal venus des habitants, qui les craignaient, souvent obligés de prendre par la force ce qu’on refusait de leur donner ; une seule porte s’ouvrait pour eux, celle de la taverne. La comtesse livra un jour son dîner à quelques-uns de ces hommes mourant de faim ; et si quelque chose la frappa en eux, ce ne fut pas leur grossièreté, mais leurs efforts pour se montrer polis et reconnaissants. Alors, s’élevant au-dessus de sa tristesse, elle comprit pourquoi « elle était venue jusqu’à cette heure », et une pensée monta de son âme depuis si longtemps travaillée par l’Esprit de Dieu : la pensée de donner sa fortune et sa vie pour ouvrir à ces pauvres travailleurs de la mer des salles paisibles qui seraient leur home et lui permettraient, à elle, de les appeler ses « enfants. »
Le pasteur O. Funcke (que nous retrouvons) nous raconte 2 avec beaucoup de charme sa visite au home des pêcheurs et à sa fondatrice, vers la fin de l’été 1890. C’est à Göhren, où la comtesse elle-même séjourne durant la moitié de l’année, dans un pavillon improvisé qui mesure vingt pieds sur dix-huit ; à Göhren, dans « l’île bénie », que M. Funcke décrit avec amour. Nous voyons ses rochers blancs et déchiquetés « d’une romantique beauté », et les nuances exquises qui courent sur ses eaux le matin et aux approches du soir. Mais nous voyons surtout le drapeau national s’agiter au-dessus du home au moment où le bateau entre en rade, et, bientôt après, la comtesse elle-même arriver au-devant de son visiteur, jeune encore et belle dans sa robe blanche et sous son grand chapeau de paille. Voici le pavillon de la comtesse : une petite cuisine aux murs blancs et trois chambres exiguës, dont l’une est occupée par les têtes blondes de ceux qu’elle appelle « ses jumeaux », Otto et Willie, deux pauvres bébés adoptés par elle et qui sont l’objet de toute sa tendresse, la poésie de son œuvre. Dans cette maison nette, prétendue réservée à son usage, les pêcheurs entrent et sortent sans cesse pour demander un conseil, exposer leur cas.
Voici le home lui-même : une sorte de hangar provisoire qui sert d’asile de nuit (on y est mieux qu’étendu dans sa barque !) et, y attenant, une grande salle élevée, au fond de laquelle la cuisinière accorte, vêtue du costume si seyant des femmes du Mönchgut, se démène pour répondre aux exigences d’une cinquantaine de convives. Oui, cinquante hommes forts, dont les âges varient entre vingt et soixante ans, sont groupés là autour des tables, à savourer leurs bols de café, quelques-uns jouant aux dominos ou fumant leurs pipes, mais tous se découvrant à l’arrivée de la comtesse, avec un respect qui va jusqu’à la courtoisie. Le dîner, pour quatre sous, se compose d’une ration énorme de pommes de terre et de fèves avec un quart de livre de lard ; pendant les grandes chaleurs, il est procédé à des distributions de limonade. Le service, pour les raisons qu’on devine, est fait par des jeunes gens dont la comtesse a entrepris l’éducation et qu’elle appelle « mes garçons » avec une tendresse bien payée par leur dévouement.
M. Funcke reste songeur à la vue de ces hommes redoutables et rudes, de ces loups de mer, domptés par la puissance de l’amour qui se manifeste dans une simple femme, et il se remémore tel conte de fées où « de nobles et douces jeunes filles convertissaient les bêtes féroces en agneaux par le seul attouchement de leurs mains.... »
Puis le bateau qui l’avait amené le remmène, ému, gagné, sentant la puissance de Christ et notre responsabilité de chrétiens. Longtemps encore il aperçoit sur le rivage la robe blanche de la comtesse ; puis il la revoit, gravissant la dune de son pas élastique, solitaire et forte comme Jésus-Christ l’a été ; le drapeau s’agite une seconde fois, tandis que le soleil couchant, embrasant toute la scène, baignant dans sa gloire les ailes des mouettes et les voiles des barques de pêche, fait pressentir au visiteur du petit port de Göhren ce que serait le monde transfiguré par l’amour de Christ.
Ce récit du pasteur Funcke se rapporte à la comtesse Schimmelmann, à son printemps, je dirai même à son romantisme. Il est plusieurs tableaux semblables dans la description qu’elle-même a tracée de son activité parmi les marins de Göhren. Quelle paix dans les soirées de l’île de Rügen, alors qu’assise sur le seuil de son home, avec la pleine vue du soleil couchant, et là-bas la silhouette verdoyante du continent, la comtesse, l’ancienne habituée de la cour, entendait monter vers le ciel et résonner par-delà l’océan les hymnes chantés à pleine voix par ses marins, par ses « fils de la mer aux visages hâlés ! » Poétique aussi et grande comme un symbole de l’Évangile qui réalise sa force dans la faiblesse, la vision de la comtesse s’en allant seule (et souvent au travers des dangers) avec ce qu’elle se plait à appeler sa « garde du corps », c’est-à-dire avec Otto et Willie, petits et frêles sous leurs longues boucles blondes....
Car l’amie des marins de la Baltique ne tarda pas à connaître l’opposition et même la malveillance ; sa vie à Göhren ne pouvait pas ressembler toujours au premier chant du poème d’Évangéline. Serait-ce humain ? Serait-ce même désirable ? Ses ennemis particuliers – les propriétaires de tavernes auxquels son œuvre portait préjudice, un tenancier ou une cuisinière infidèles qu’elle avait dû congédier – ne firent pas moins de plusieurs essais pour attenter à sa vie ; mais elle allait, confiante et simple, passant à côté du danger avec cette candeur si belle chez ceux qui poursuivent la lutte contre le mal. Elle connut les privations matérielles, comme on les subit dans une ville assiégée ; elle sut ce que c’est que la maladie avec l’isolement.
D’autre part, des difficultés irritantes s’élevaient entre elle et le comité dont elle avait accepté le concours pour l’administration de ses homes, à Göhren et à Greifswalder Oje, et de ses salles de lecture le long de la côte : on voulait l’obliger à fournir de la bière aux marins ; on refusait de lui livrer les sommes d’argent collectées en son nom.
Dans ces circonstances, il parut utile à la comtesse d’abandonner la place pour un temps, et de Göhren elle passa, dans le courant de l’hiver 1891, à Berlin, où une autre œuvre de pitié l’attendait, auprès des victimes du chômage et de la famine. La même voix qui avait jadis apprivoisé les rudes pêcheurs poméraniens s’éleva dans les meetings, et, devant une multitude houleuse, osa parler de l’amour de Jésus-Christ. On la vit même, un soir, pénétrer audacieusement dans les régions de la ville où se concentraient la misère et la révolte. Elle était partie en fiacre, avec sa petite « garde du corps », Otto et Willie, et une amie également engagée dans la philanthropie, la comtesse Z. Mais, aux abords des quartiers ouvriers, celle-ci s’effraya en entendant rugir la foule furieuse, et elle rebroussa chemin ; elle n’était qu’humaine, tandis que sa compagne, la comtesse Schimmelmann, s’élevait à cette heure au-dessus de l’humanité.
La voiture, cependant, n’avance qu’avec peine dans les rues étroites où une populace de quelques milliers d’hommes se presse en hurlant. Que crient-ils ? Que c’est une honte de se promener en voiture au milieu d’un pauvre peuple qui meurt de faim ! À bas la voiture ! Et il se fait à ce cri une poussée menaçante. Willie passe sa petite tête douce à la portière et prononce le nom de Jésus-Christ qu’on lui a appris à aimer avec ferveur ; quelqu’un se jette en avant pour le frapper, et c’est un miracle s’il échappe.... Alors la comtesse elle-même descend de voiture et, se dressant digne et grande, oh ! combien grande ! envisage cette foule parmi laquelle son regard cherche instinctivement les vrais malheureux, ces désespérés au visage blême dont on n’entend pas la voix. Elle va probablement leur dire : « Dieu a tant aimé le monde.... » Mais non ; elle saisit son porte-monnaie, en verse le contenu dans ses deux mains, et étend ses mains devant elle. C’est à qui veut prendre ! Son cocher, ému, propose de prêter à la comtesse la petite somme qu’il porte avec lui. Certes, et de grand cœur ! Mais qu’est-ce que cela pour tant d’hommes, comme réponse à tant de besoins ? Ce n’est rien. Et cependant, nous le sentons, c’est tout. La comtesse aurait été massacrée avec rage si elle avait débuté par un appel à l’amour de Dieu. « Allez en paix, chauffez-vous et vous rassasiez », dit ironiquement saint Jacques ! Mais parce qu’elle a voulu, dans la mesure où elle le pouvait, soulager les misères des corps, elle a gagné les âmes. Et maintenant elle peut parler, elle parle en effet, avec des larmes dans la voix (tant cette souffrance humaine dépasse ses prévisions), de Celui qui, ne pouvant assez donner, s’est donné lui-même. Quelques-uns parmi la foule, qui s’adoucit insensiblement à sa parole, voudraient encore se jeter sur elle, mais une voix s’élève :
– Laissez-la, car elle est venue pour nous faire du bien.
Et alors le véritable apaisement descend sur cette multitude houleuse, pareil au calme qui vint rasséréner les eaux du lac de Génésareth au moment où Jésus dit au vent et à la mer : « Taisez-vous ! » La comtesse, héroïne de cette scène, ne peut comparer à rien autre le changement miraculeux qui fut l’effet d’un seul mouvement de vraie compassion.
On a beaucoup admiré le héros de la révolution de 1848, Lamartine, debout sur les degrés de l’hôtel de ville, maîtrisant les foules qui se renouvelaient de moment en moment, et les maîtrisant par son éloquence incessamment jaillissante durant des heures. Que dirons-nous de cet autre triomphe remporté par une tout autre éloquence, celle de l’âme qui ne veut voir autre chose que Jésus-Christ crucifié ?
Aux pauvres gens qui l’écoutaient et qui s’approchaient d’elle pour être dirigés, la comtesse cherchait à procurer du travail ; c’est ainsi qu’elle ouvrit à ses frais un atelier de sculpture sur bois, dans une chambre qu’elle louait aujourd’hui et qui lui était reprise demain. Car une si belle œuvre ne faisait qu’augmenter le nombre de ses détracteurs ; les chrétiens de nom lui reprochaient ce qu’ils croyaient être du socialisme, et, de leur côté, les socialistes l’accusaient d’avoir surpris leurs secrets.
Mais de ses divers ennemis, ceux qui se montrèrent vraiment implacables et cruels avec le plus de raffinement, ce furent les membres de sa famille, ce fut son frère.... Depuis la mort de son père, les rapports de la comtesse avec les siens avaient toujours été tendus et très froids ; ce fut pis lorsqu’on apprit que, révoquant son testament, elle avait disposé de tous ses biens en faveur de son œuvre de la Baltique.
Nous ne nous étendrons pas sur ce chapitre de la vie et du livre d’Adeline Schimmelmann, n’ayant pas, pour y insister, les mêmes raisons qu’elle. Qu’il nous suffise de dire que, sous prétexte de démence, elle se vit traîtreusement jetée dans un asile d’aliénés, dont la description, sous sa plume pourtant mesurée, semble quelque tragique évocation du moyen âge. Était-elle folle ? Sans doute, de cette folie dont parle saint Paul : « la folie de la croix ! »
Lorsqu’après deux mois, par un miracle de volonté et de foi, la comtesse Schimmelmann réussit à ressortir vivante de ce sépulcre, elle trouva ses biens confisqués, ses homes détruits, le yacht, dont elle avait fait l’achat pour circuler de l’une à l’autre de ses stations, hors d’usage, ses jeunes gens dispersés ; Otto et Willie eux-mêmes, ses bien-aimés, volontairement remis entre mauvaises mains, avaient passé comme elle par le baptême de la douleur. Toutes ces infamies portent la date du printemps 1894.
Dès lors, la comtesse s’est remise avec vaillance à son œuvre, qui s’est même considérablement étendue. Son premier but est de rétablir ses homes et de rendre une mère à ses « enfants ». Elle vient d’acquérir un nouveau petit yacht, grâce auquel elle pourra entreprendre durant les mois d’hiver, parmi les marins de la côte, une véritable mission itinérante qu’elle va même jusqu’à appeler « internationale » dans la largeur de son cœur. La cause de l’ouvrier l’intéresse toujours passionnément. Pour l’heure, elle est en Angleterre, où son beau livre l’a précédée. La comtesse Schimmelmann a compris que, si elle pouvait espérer du secours humain, c’était du côté de cette île indépendante, où la femme chrétienne peut travailler selon l’appel qu’elle a reçu de Dieu et avec la sanction de l’opinion publique.
De toutes manières elle a réalisé la parole audacieuse qu’elle prononçait durant son emprisonnement, au moment où on lui offrait la liberté au prix du silence : « Si jamais j’échappe vivante au piège qui m’a été tendu, je travaillerai, avec l’aide de Dieu, trois fois comme j’ai travaillé. »
Tels sont les détails extérieurs, et comme les contours de l’œuvre de la comtesse Adeline Schimmelmann. Mais si intéressante que soit cette œuvre, considérée extérieurement, nous pouvons dire que le véritable et le plus grand intérêt est concentré dans la personnalité de la femme elle-même. Ce que nous faisons est peu de chose ; l’esprit avec lequel nous agissons est tout. Jusque sous le travail accompli par la charité, nous demandons à voir l’âme humaine.
On est frappé au premier regard par la force qui se dégage de cette individualité de femme et nous prenons le mot de force avec tout ce qu’il comporte de persévérance et de calme courage. La virilité morale, chez la comtesse, trouvait son appui dans une santé robuste et saine. Nous l’avons vue demeurer dans sa solitude de Göhren, sous la garde de deux enfants. Plus tard encore, rentrant d’un séjour en Italie où elle était allée chercher le repos, elle imaginera, par raison d’économie, de franchir les Alpes à pied sous la conduite d’un guide tyrolien ; cet acte d’audace fut accompli par elle au commencement du printemps, puisqu’elle vit se lever le soleil sur les cimes neigeuses au matin de la fête de la résurrection.
« Je n’avais jamais compris si intimement pourquoi Jésus-Christ montait sur la montagne pour prier et je n’avais jamais eu de jour de Pâques comparable à celui-là. »
Il y a une vraie et saine grandeur chez cette femme solitaire dont l’âme s’entretenait ainsi avec Dieu pour renouveler sa force intime, et, à la lecture de son récit, nous croyons comme elle-même « nous reposer au pied du trône de Dieu ».
De telles entreprises, dans notre siècle de confort outré, dénotent une indépendance d’esprit et d’allures qui se reconnaît encore à mille autres signes. Enfant, elle fut un caractère indépendant au milieu de ses dix frères et sœurs, ne leur ressemblant sous aucun rapport, de l’aveu de sa mère, et ne subissant l’influence d’aucun. Indépendante, elle le fut encore vis-à-vis de son comité, dont évidemment le contrôle lui pesa. Nous nous demandons s’il serait possible de seconder la comtesse Schimmelmann autrement que par de la sympathie et par des dons ? Il est des âmes d’un grand dévouement qui ne se laissent pas aider, tout en s’affligeant parfois de n’être point secondées. « Seule avec Christ ! » est la devise de ces âmes-là. Ce fut celle de la jeune comtesse, lorsque, refusant de travailler suivant des règles et sous une direction parmi les diaconesses allemandes, elle se lança dans la grande lutte, sous les yeux de sa nation qui, elle ne l’ignorait point, juge encore sévèrement de tels actes d’initiative de la part de la femme chrétienne. Mais où l’indépendance est belle surtout, si belle qu’elle s’appelle largeur de vues, c’est dans les questions confessionnelles : « Je suis, nous dit la comtesse, membre de l’Église luthérienne, mais mon attitude vis-à-vis des chrétiens de toutes dénominations s’exprime dans ces mots de saint Paul : “Grâce soit à tous ceux qui aiment le Seigneur Jésus-Christ d’un cœur sincère !” »
Quand on a lu le récit de l’enfance d’Adeline Schimmelmann dans le château paternel, on ne peut s’empêcher de se rappeler en souriant la petite fille qui faisait ses additions, perchée sur la plus haute branche d’un sapin, et n’apparaissait à la salle d’études que pour y présenter ses solutions !
Cette femme missionnaire, indépendante et forte, inspire le respect par le sentiment qu’elle a du prix des âmes. Le grand Pascal, après nous avoir montré la magnificence des corps célestes, ajoute qu’ils ne sont rien comparés à la moindre des âmes. Et un de nos écrivains protestants, Louis Meyer, dont le génie sévère n’est pas sans avoir quelque chose de pascalien, nous décrit avec ampleur « ... le moment où l’âme sauvée fait explosion dans le ciel, comme ces gerbes aux mille étoiles qui jaillissent d’un feu d’artifice et dont l’éclat silencieux illumine le firmament et la nuit. Alors, quand surgit cette âme, on voit apparaître ses facultés immenses et son immortelle beauté ; alors on comprend comment Dieu l’a rachetée à si grand prix. »
La comtesse Schimmelmann n’a pas attendu l’éternité pour apercevoir ce rayonnement de l’âme sauvée ou à sauver. Enfant, elle expérimenta pour la première fois l’exaucement de la prière dans une occasion où elle demanda à Dieu avec supplications l’âme d’un condamné à mort. Jeune fille, elle promet à son Sauveur, au moment de se donner à lui, que « si, moyennant toute une vie de labeur, elle peut devenir l’instrument du salut d’une seule âme, elle sera trop heureuse de vivre pour ce but ». Dix ans plus tard, durant son affreux internement dans l’asile du Dr Pontoppidan, elle souffre surtout – et c’est une souffrance d’une espèce angélique – à la pensée que d’humbles âmes enseignées par elle, entendant dire qu’elle était folle, pourront abandonner son Évangile, l’Évangile de Jésus-Christ. Et maintenant encore elle en appelle à la justice divine et humaine au sujet du scandale causé à ces âmes !
À son frère, qui lui demandait un peu auparavant de lui faire l’abandon de ses bijoux, elle répond qu’« avec chaque perle de son collier elle espère amener une âme à Dieu », et que, à ce collier mystique, elle ne saurait renoncer. Une autre jeune femme de grande famille, frappée dans son bonheur, mais atteinte par la grâce de Dieu, Alexandrine de la Ferronnays 3, avait vendu aussi son collier de perles en faveur des pauvres, et écrivait à ce sujet : « Perles ! symboles de larmes. Perles ! larmes de la mer.... Allez, enfin, sécher des larmes en vous changeant en pain ! »
L’amour des âmes est un levier pour le sacrifice. « Qui voudrait, de nos jours, mener la vie du Crucifié ? » lisions-nous dernièrement, à la première page d’un roman anglais très suggestif 4. La comtesse Schimmelmann l’a voulu, et c’est son originalité et son rare courage d’avoir littéralement renoncé à tout pour suivre Jésus-Christ.
Le jour de sa première communion, dans le château paternel de Lindenborg, son père s’était levé au dessert d’un dîner somptueux et, déclarant qu’« il ne voulait pas boire à sa santé », mais désirait lui laisser une parole pour la vie, avait cité la grande formule évangélique : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront données par-dessus. » Ces mots, de la bouche de son père bien-aimé, étaient en quelque sorte prophétiques. L’enfant ne les oublia pas, et beaucoup plus tard, à la cour de l’impératrice Augusta, elle devait en réaliser toute la vérité, un jour où, ouvrant sa Bible avec le désir sincère d’y découvrir sa voie, elle y trouva non sans surprise le plan de la vie chrétienne, tracé par le Maître pour ses disciples avec une lumineuse netteté. J’ai dit : non sans surprise, car ce qu’on lui avait appris à considérer comme la vie chrétienne différait absolument de cet idéal sévère. Ce fut pour elle l’éclair sur le chemin de Damas.
Sincère et courageuse comme elle l’était, elle n’hésita pas ; elle jeta tout par-dessus bord : ses relations et ses amitiés, sa fortune et ses biens, dont elle disposa entièrement en faveur de son œuvre, – sa seule habitation étant, aujourd’hui, dans une pauvre cabine de IIe classe à bord de son yacht, – sa position, ses habitudes, matérielles et morales, ses goûts les plus intimes et jusqu’à son nécessaire. La grande dame posa le diadème d’or qu’elle portait avec tant de noblesse au-dessus de son beau visage, comme demoiselle d’honneur de l’impératrice. Et elle ne voulut désormais d’autre couronne et d’autre gloire que le titre de mère (« notre mère »), qu’elle s’est laissé donner par des hommes du double de son âge.
« Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice.... »
De ce que tout le monde n’a pas le courage d’agir de même, elle conçoit une certaine indignation très sensible dans ses jugements sur l’aristocratie et sur les chrétiens tièdes. Jésus Christ n’a-t-il pas attaqué avec virulence ceux qu’il appelait « des sépulcres blanchis » ?
Adeline Schimmelmann s’était dépouillée de tout pour passer par la porte étroite dont parle Jésus-Christ ; en d’autres termes, elle avait renoncé à elle-même par obéissance. Mais elle ne tarda pas à reconnaître que l’esprit de sacrifice est aussi la grande force pour sauver les âmes ; elle sentit que les farouches marins de l’île de Rügen et les révoltés de Berlin ne croiraient au don de Jésus-Christ Sauveur que dans la mesure où ils verraient en elle, jour après jour, l’exemple et comme le type de ce sacrifice. On l’a vue, en vertu de ce principe, dans son atelier de sculpture sur bois à Berlin, préparer, avec des doigts saignants, du travail pour cinquante ouvriers !
C’est par la force de l’esprit de sacrifice, provoqué et suivi tout à la fois par l’esprit d’ardente charité, qu’elle domptait les foules à Berlin. Dirons-nous que nous préférons encore la voir exercer son prestige sur ses loups de mer de Göhren, dans les homes où sa belle figure de femme s’encadre si naturellement ?
Jadis, au moment où se préparait l’acte de sa consécration à Dieu, elle avait fixé sa pensée sur ce grand idéal : « Aimer Dieu de toute sa force, de toute son âme,... » et elle se désolait journellement de ne pouvoir le réaliser.
C’est alors qu’une voix se fit entendre au-dedans d’elle, disant : « Mon enfant, ton salut ne dépend pas de ton amour pour moi, mais de mon amour pour toi, telle que tu es. » – « Alors, ajoute Adeline Schimmelmann, fit explosion dans mon âme un soleil de joie, sous les rayons duquel je me réjouis encore, et qui luira sur moi éternellement. »
Cependant le vœu de la jeune fille devait recevoir son accomplissement dans un sens qu’elle n’avait pas prévu : elle a aimé Dieu et Jésus-Christ « de toute sa force, de toute son âme, de toute sa pensée », dans la personne des malheureux auxquels elle a voué sa vie.
En dépit de tant de dons précieux de la nature et de la grâce, qu’aurait pu faire la comtesse Schimmelmann si elle n’avait pas cru, d’une manière illimitée, à la puissance de Dieu, comme ceux qui ont accompli de grandes choses, et comme saint Paul au premier rang ? Cette foi est bien différente de la confiance propre. Et cependant les deux choses pourraient être aisément confondues dans une lecture superficielle du livre d’Adeline Schimmelmann. Nous ne serons pas des lecteurs superficiels ; mais, à travers le récit de ses efforts, de ses sacrifices, de ses souffrances et de ses triomphes, nous entendrons, en prêtant l’oreille, la voix secrète de l’adoration et de l’humilité, répétant constamment : « Non pas moi, toutefois, mais Christ qui vit en moi ! »
Marie DUTOIT.
Paru dans La Liberté chrétienne en 1898.
1 D’après Adeline, Countess Schimmelmann. Glimpses of my Life at the German Court, among Baltic Fishermen and Berlin Socialists, and in Prison. Hodder & Stonghton, London, 1896.
2 A Home abroad, morceau inclus dans l’autobiographie de période heureuse et facile de l’œuvre de la comtesse Schimmelmann.
3 Les Récits d’une sœur, par Mme Craven de la Ferronnays.