La Salette, mystère et source de vie

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Yvonne ESTIENNE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Avancez, mes enfants,

n’ayez pas peur,

je suis ici pour vous apprendre

une GRANDE NOUVELLE... »

(Début du Message de

Notre-Dame, à La Salette.)

 

 

QUELLE est cette grande Nouvelle ?... Celle du Mystère et de la source de vie, offerte une fois de plus aux hommes, comme ils le furent au jour du « Fiat » donné par la Vierge Marie.

En ce 25 mars de l’année première du christianisme, c’est le « fardeau de Dieu » que Marie, la Vierge juive, accepta : mystère à la fois radieux et douloureux d’une maternité inaugurée dans la joie, mais couronnée au calvaire pour la sanctification de l’humanité.

Ce Jour marque une charnière de l’Histoire : « Parce que le Fils du Père et le Fils de la Vierge, comme le dit Saint Anselme, deviennent naturellement un seul et même Fils », le monde transcendant touche le monde créé pour l’introduire dans la vie divine.

Qui dira la force de cette virginale maternité, inconnue avant le mystère de l’Annonciation, inégalée depuis ? Elle n’est pas un simple attribut ; elle ne relève pas du verbe avoir, mais du verbe être à l’égard du Christ et des hommes à sauver, fait partie d’elle et lui appartient comme le rouge au rubis. Il sera strictement juste qu’à La Salette, où elle entrouvre le voile sur l’abîme de sa compassion, elle nous appelle son peuple et, au-delà des bergers choisis pour confidents, ses enfants. Il sera naturel aussi qu’elle nous présente sur son cœur un Jésus crucifié, puisque ses fonctions de corédemptrice et de médiatrice consistent à nous distribuer le sang rédempteur afin de nous incorporer à sa vie, dans un échange qui nous donne Dieu tout en nous donnant à Lui.

C’est le mystère de l’Incarnation, conséquence du « Fiat » de l’Annonciation, qui nous fournit la notion-clé grâce à laquelle nous approchons le plus près possible de cet autre mystère chrétien de nos existences si médiocres et, cependant, appelées à participer à la vie divine, par Marie. Mais il nous apprend, en même temps, à son exemple et à sa suite, qu’il n’est qu’une voie d’accès, pour les créatures, à cette vie : celle de l’humble obéissance.

La Vierge n’a répondu à Gabriel qu’une courte phrase : « Voici la servante du Seigneur », mais cette phrase est la plus magnifique qui se puisse prononcer au monde de la création. Pleinement consentante à l’agir divin, la vie de Marie n’a plus rien comporté de personnel. Toute relative à Dieu, elle a réalisé au maximum le verset du Psaume CXXIII : comme les yeux de sa servante sont toujours fixés sur les mains de sa maîtresse, ainsi ses yeux, Seigneur, furent toujours tournés vers Vous.

Cette obéissance lui a valu le titre que l’Église d’Orient écrivait en lettres d’or sur le front de ses images ou de ses statues : « Mère de Dieu ». Elle lui vaut toujours le culte suréminent d’hyperdulie que nous lui rendons. Elle nous vaudrait à nous la joie de la terre et la sécurité du ciel si nous voulions comprendre.

Mais, sous un entassement d’erreurs et de péché, nous avons perdu le sens de la courte phrase de la grande Nouvelle qu’elle signe. C’est pourquoi la Mère angoissée de notre sort est venue en pleurant nous les rappeler à La Salette il y a quelque cent ans.

Combien redoutable cette Nouvelle redite en 1846, – mais nous savons qu’il ne faut pas en avoir peur ! Combien importante : tellement plus que n’importe quel évènement terrestre, y compris le déchaînement de la force atomique ! Combien actuelle, disons même d’une actualité brûlante qui gagne chaque jour du terrain.

C’est pour servir directement les intérêts menacés de son Fils, que la Mère, en tablier de servante, – « un tablier qui vaut bien un drapeau », a remarqué M. Winowska, – a quitté le ciel et foulé l’Alpe française en vue d’intervenir dans nos peccamineuses affaires terrestres. Voilà pourquoi une telle apparition offre à la fois, en soi, une pureté sans bavures, mais aussi un terrain d’étonnements et de batailles aux hommes déconcertés par l’absolue simplicité des choses authentiquement divines.

Qu’avons-nous donc vu sur la sainte Montagne ? La pleine réalisation de cette « Prière de la Croix » qu’un missionnaire de La Salette, le P. Sougey, a prêtée à Notre-Dame, inquiète de la terre dans sa béatitude du ciel :

« Puisque Vous ne pouvez mourir une seconde fois ni remettre vos pas sur vos pas du Calvaire, mon Fils, laissez-moi redescendre et porter à mon tour votre croix. Laissez-moi la montrer à leur égarement : je veux les saisir d’étonnement devant ce signe sacré sur ma poitrine, arrêter leur course à l’abîme... Que j’en arrive à peindre moi-même dans la lumière crue la scène la plus affreuse qui fut jamais vécue, que je leur présente moi-même votre croix dressée, vos mains clouées, votre côté transpercé ; mon Fils, faut-il que je les aime !

« En mettant sous leurs yeux le tableau de telles douleurs, comment pourrais-je cesser un instant de pleurer, ô mon Fils qui faites toute ma joie aux cieux, je vous prie de me laisser aller pleurer devant eux...

« J’irai donc, je descendrai parmi les hommes, je leur porterai votre croix en pleurant. Ceux qui verront cela croiront à mon amour, croiront à votre amour, – et seront sauvés... »

Engagée par son « Fiat » d’autrefois à nous sauver, on a vu la Vierge du Planeau sous l’écrasement de nos péchés. Ses larmes de béatifiée restent un mystère d’amour malgré toutes les explications verbales qu’on a essayé d’en donner, – et plus insondable encore cet autre abîme du Fils qui supporte, pour nous, de voir pleurer sa Mère ! Comme l’a justement évalué Léon Bloy, tout ce qu’on peut dire ou écrire sur ce sujet, c’est exactement au-dessous de rien.

La Salette, sise à 1 800 mètres d’altitude, n’est pas faite comme Lourdes pour recevoir de grandes foules, bien qu’on en voie là-haut à certaines époques. Mais de nos jours, tout le monde cependant peut y accéder par cars ; et si l’on y trouve un dépouillement qui marque le net et volontaire éloignement des « facilités du monde », du moins y rencontre-t-on d’abord cette harmonie qui existe entre le Message et le Haut-Lieu de sa proclamation.

Rude au piéton, la montée lui rend d’autant plus merveilleuse la fête de l’arrivée ; et sur les pentes abruptes, comme à l’Hôtellerie très simple qui l’accueille, il apprécie la fraternité des pèlerins inconnus, mais vite reliés entre eux en une sorte de cordée spirituelle.

Étonné d’abord par ce cirque gigantesque et cette sauvage solitude des montagnes chauves autour de la cavité choisie par Notre-Dame pour y pleurer « comme au creux de la paume d’une main », il a vite fait l’inventaire des lieux dont le manque d’arbres permet d’embrasser l’ensemble à la manière d’un temple : statues et source qui rappellent l’Évènement, chemin de croix qui en souligne le sens, basilique édifiée avec les pierres de la montagne, solide et carrée en vue de défier les ouragans extérieurs, mais accueillante aux tempêtes des âmes montées ici pour trouver la paix.

Et bientôt, il est happé par le miracle qui continue en ce ravin depuis le 19 septembre 1846 : ici, le silence, la solitude recueillie, l’atmosphère si pure des sommets, la lumière qui baigne toutes choses, sont restés les mêmes. Ici, le cadre où l’on n’a rien modifié, évoque le passage de la Vierge avec une telle intensité qu’on peut encore l’y croire présente. Le tourisme et le commerce n’ont pas défiguré le rocailleux domaine où tout apparaît autre qu’ailleurs parce qu’en ce lieu, l’indicible est resté. On ne saurait s’habituer à se dire : « Sur cette montagne-ci, elle a pleuré ! »

Voilà pourquoi ceux qui montent à La Salette l’âme ouverte à la grâce, sont « mordus » comme ils le disent sans ambages, durant leur séjour sur la montagne pelée. Lorsqu’ils la quittent, ils y laissent leurs cœurs. Rentrés chez eux, ils en gardent le souvenir si vivant que les témoignages en abondent dans les lettres : « Je suis bouleversé : désormais quand j’aurai à faire un pèlerinage, c’est à La Salette que je viendrai... – Merci de nous la conserver avec son cachet de dépouillement, d’austérité, d’absence de toute mondanité... – C’est un pèlerinage unique : on y sent la présence presque tangible de la Vierge ! »

Une rencontre de regards entre une mère et son enfant peut suffire à corriger, puis à encourager celui-ci. C’est ce qui se passe à La Salette pour l’âme de bonne volonté venue y chercher le clair regard de Marie, « la plus pure après le Christ » ; en son regard, on découvre ce qu’il est possible d’apercevoir, dans une sorte d’aveuglante obscurité, du Fils en croix porté sur son cœur, et, fermant ensuite les yeux sur ses découvertes, on se prépare à la fois à mieux vivre et à bien mourir : « Cela est poignant, disait un pèlerin, de se trouver à une place d’où la Sainte Vierge s’est élevée de terre pour monter droit au ciel : il n’y a pas de lieu plus propice pour lui confier sa mort. »

Mais avant d’accéder à celle-ci ne faut-il pas réaliser la demande qui précéda l’assomption de Notre-Dame au Planeau : faire passer son Message ? Ceux qui l’ont médité sur place s’y trouvent alors mieux préparés que d’autres : nous ne quittons, en effet, nos routines et n’entreprenons quelque chose de grand que sous le choc d’un enthousiasme et d’un éblouissement. Or, si l’on a mis le prix à sa fervente docilité durant un pèlerinage à La Salette, il est impossible d’en redescendre sans être ébloui et, en même temps, informé. Pour la même raison qui fait clamer aux saints que « l’Amour n’est pas aimé », on y constate que le Message n’est pas transmis. Le Recteur de la Sainte Montagne en donnait de péremptoires raisons dans un récent numéro de ses Annales :

« ... Trop l’ignorent encore. Une conjuration du silence, savamment orchestrée par celui que les textes sacrés appellent “l’Homme ennemi”, “Menteur et Père du mensonge”, a essayé de le claustrer ou de le représenter comme un ensemble de choses ésotériques sur lesquelles pèserait une invincible suspicion... Pour lui tous les moyens sont bons. Il se sert de l’information erronée aussi bien que de la malveillance, de l’inattention des uns comme du rationalisme larvé des autres, voire de maîtres patentés en Israël... Plus que jamais, la mission de Maximin et de Mélanie a donc besoin d’être continuée. Mission d’avertissement, d’enseignement, de propagation du Message et de ce que laisse supposer le lourd poids des secrets. Mission de prière et de pénitence réparatrice... À leur suite, des apôtres au grand cœur, au milieu de mille contradictions qu’aucune plume d’ici-bas ne saurait dignement évoquer, ne démissionnent pas. Ils demeurent le petit nombre. Or, la consigne est nette : il faut qu’ils se multiplient. Oui, la consigne est nette : La Salette, c’est l’Évangile remis sous les yeux des hommes ; et nos raisons de le taire ne sauraient plus relever que de la lâcheté. “L’heure de la conscience chrétienne a sonné !” nous disait récemment le Saint-Père. Et Claudel : “Vous autres qui voyez, qu’est-ce que vous faites de la lumière ?...” »

Ce que nous en ferons ? Une humble collaboration aux consignes de Notre-Dame qui, aux heures graves, ne peut plus nous sauver sans nous.

Bien qu’il soit précieux d’aller puiser ces consignes sur la Montagne même où la Vierge a pleuré, elles débordent cette Montagne pour atteindre tous ceux qui veulent entrer avec leur Mère dans le Mystère et la source de Vie de sa Grande Nouvelle.

 

 

Mystère de douleur.

 

Et d’abord, le fait du Mystère auquel nous sommes invités à participer ne doit pas nous déconcerter : il est à la fois nécessaire et bienfaisant aux très petits êtres que nous sommes. Si nous pouvions évaluer la douleur de Marie, nous en serions écrasés. Si son Fils nous exposait directement au rayonnement d’amour qui tombe de sa croix sans la protection de nos matérielles conceptions, nous subirions le sort de la rosée qui s’évapore au soleil ! Comprendre l’immensité et la splendeur de l’Évènement de La Salette ne sera donc jamais compatible avec la vie de la terre ; mais se tenir au centre de son enseignement nous apparaît indispensable. Et ce centre est fait des deux traverses de bois sur lesquelles nos péchés font saigner un Sauveur calme et déchiré, à la manière dont Saint Jean de la Croix l’a décrit au tableau final du « Pastoureau » :

 

        ... Puis longtemps après, lentement, il monta

            Sur un arbre où il étendit ses beaux bras,

            Et il mourut, par eux toujours attaché,

                  Le cœur d’amour tout navré.

 

Si sa Mère nous l’offre ainsi, c’est pour nous inviter à nous étendre à notre tour sur les deux traverses et d’autant plus que nous chercherons davantage à la consoler : « Si vous aimez Notre-Dame de La Salette, disait Léon Bloy, si vous lui avez donné votre cœur, si vous lui appartenez de quelque manière, la souffrance fond sur vous irrésistiblement attirée, comme si vous étiez un aimant surnaturel. »

Selon la forme choisie par Dieu, la croix pose, sur nos têtes comme sur nos œuvres, un sceau d’accomplissement. Il faut passer par elle pour goûter la vie pleine.

Que nous soyons, corps et âme, une contrée vouée à l’exploration de la douleur, c’est un fait. Que cette douleur opère dans le mystère en est un autre. Qu’elle apporte la vie en constitue un troisième sur lequel, seul, il nous est permis de balbutier lorsque nous constatons les bienfaits qui résultent de nos soumissions au poids de la croix.

Il est en nous des zones inférieures de préoccupations et d’attraits que la souffrance se montre experte à dévitaliser. Elle disloque les articulations trop étroites qui limitent nos élans sur des terrains de tranquille médiocrité. Et nous ayant ainsi déboîtés, elle nous invite à naître à nouveau, et autres, de ces dislocations. Celui qui a beaucoup souffert semble parfois avoir perdu sa personnalité dans l’aventure, mais c’est une fausse apparence, car la personnalité authentique s’acquiert à force d’abnégation.

En nous aidant à croire à l’amour, même en l’exerçant contre ce qui pouvait crier de douleur en nous, la croix nous aide en outre à compenser la trahison de ceux qui n’ont recherché qu’eux-mêmes dans l’amour.

La Vierge de La Salette qui nous tend la croix et nous prêche la mortification, rejoint Saint Paul pour nous offrir la Vie : « Ne savez-vous pas que nous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? » (Rom. 6, 3).

Mais pour accéder à la Vie par la croix, il faut prier, beaucoup et à propos de tout. À La Salette, Marie a réclamé la prière pour accueillir la mystérieuse Nouvelle de vie qu’elle venait redire à la terre. Au cours de toutes ses Apparitions, elle en a souligné l’urgente nécessité, mais plus qu’ailleurs, semble-t-il, sur la Sainte Montagne où ses larmes, au-dessus de ses mots, témoignent de la plus émouvante imploration qui soit jamais.

Oui, il faut acquérir une telle habitude de la prière qu’elle devienne dans nos existences, suivant le mot de Gandhi, « la clé du matin et le verrou soir ».

« VOUS LE FEREZ PASSER À TOUT MON PEUPLE... »

Telle est la consigne, si l’on osait dire, la politesse de la Sainte Vierge : atteindre ses enfants lointains par ses enfants proches, dans le délai qui leur est accordé jusqu’à la Parousie pour faire avancer le règne du Christ. C’est un appel à jouer un rôle historique, mais surtout à répondre à une providentielle vocation.

La Confidence mariale doit donc se transmettre. Et à qui ? À un monde secoué d’anxiété en sa masse entière. Ne nous illusionnons pas sur la gravité du problème : aujourd’hui, à tout chrétien s’offre l’alternative ou d’une vie bornée à l’égoïsme (et, par là contraire aux exigences de son baptême) ou du monde à soulever, et toute sa souffrance avec lui.

Mais une chose est certaine, et toute son attitude le proclame à La Salette : pas d’apostolat vrai sans souffrance unie à celles du Christ étroitement et de bon accord, comme en chacun de nous, l’âme est unie au corps.

Le comprendre, c’est aider la Vierge en larmes à fertiliser l’univers. C’est collaborer avec elle à instruire, par des mots, et surtout par des témoignages, ceux qui ne savent plus où retrouver la vérité. C’est leur redonner, dans l’enveloppant mystère qui préside à la Vie, un sang plus riche dans son rythme plus fort, au service de cette Vie rendue. Et c’est pour cela qu’il faut oser nous avancer, puis, dans un humble mais ferme engagement, partager la peine et collaborer à l’action de Celle qui pleure.

 

 

 

Yvonne ESTIENNE.

 

Paru dans la revue Marie

en mai-juin-juillet 1951.

 

 

 

 

 

 

 

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