L’ange et la sueur de sang à Gethsémani

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

J.-A. FAIVRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Un ange du ciel apparut à Jésus, le fortifiant ; et étant tombé en agonie Il priait avec plus d’intensité, et sa sueur devint comme des gouttes de sang découlant jusqu’à terre. » S. Luc, XXII, 43 et 44 1.

L’un des reproches qu’on adresse le plus fréquemment à l’Église et aux catholiques savants est le reproche de superstition. On les accuse de voir du merveilleux partout et de porter cette disposition d’esprit, si opposée aux conditions de la véritable science, non seulement dans l’étude des vies des saints et dans l’examen des miracles de Lourdes, mais jusque dans l’interprétation de la sainte Écriture. Parmi les exemples, allégués à l’appui de cette accusation, nous trouvons en première ligne le texte cité plus haut, texte que l’Église et les auteurs catholiques interprètent et ont toujours interprété dans le sens littéral.

Il n’est sorte de récriminations et d’erreurs que n’aient suscitées dans le cours des temps ces deux versets du troisième Évangile.

On a nié leur authenticité.

On a contesté leur caractère historique.

On a faussé leur sens de différentes manières.

Enfin on a refusé d’admettre la possibilité des faits qu’ils racontent.

Nous essaierons de conduire le lecteur à travers le dédale de toutes ces objections, d’en prouver scientifiquement la fausseté, et de revendiquer sur toute la ligne la crédibilité parfaite des précieux détails que nous a seul conservés l’Évangéliste médecin. Sans négliger les préjugés anciens, c’est naturellement contre les erreurs les plus récentes que nous dirigerons surtout l’attaque. On nous permettra – les coups auront ainsi plus de force – de répondre parfois à un rationaliste en empruntant les paroles d’un autre rationaliste, et d’aller chercher nos réponses dans les écrits des exégètes protestants quand ils contiendront la vraie doctrine. Lorsqu’il n’y a pas de sang versé et que les batailles sont livrées dans les plaines idéales de l’intelligence, il n’est ni sans intérêt ni sans profit d’assister à une guerre civile.

 

 

 

I

 

LA QUESTION D’AUTHENTICITÉ

 

1o Il est certain que les versets 43 et 44 du XXIIe chapitre de S. Luc manquent dans plusieurs manuscrits de valeur, en particulier dans le célèbre Codex Vaticanus (B) que les meilleurs critiques font remonter au commencement du IVe siècle, dans le non moins célèbre Codex Alexandrinus (A) dont on assigne l’origine au Ve siècle, et dans deux Codices un peu plus récents classés sous les lettres R et T. Ils sont munis d’astérisques, c’est-à-dire regardés comme douteux, dans les manuscrits E, G, V, Δ (du VIIIe au Xe siècle).

2. S. Hilaire 2 et S. Jérôme 3 affirment que de leur temps cette omission était déjà constatée dans un nombre assez considérable de Codices.

3o S. Cyrille et S. Ambroise passent nos deux versets sous silence dans leurs commentaires.

Assurément ces faits ont une certaine gravité, les deux premiers surtout. Mais, à vrai dire, ils ne constituent qu’une preuve négative, et la critique peut leur opposer d’autres faits, positifs par leur nature, dont la force probante est si manifeste, que même de Wette, même Strauss, même MM. Renan, Keim, etc., s’en disent ou s’en montrent rassurés.

En face des rares Codices mentionnés plus haut, nous rangeons d’abord l’armée compacte des manuscrits antiques, commandée par son Nestor probable, le Cod. Sinaiticus. Cela fait plusieurs centaines de documents dans lesquels le passage incriminé se lit en toutes lettres, ce qui n’est pas une mince garantie.

De plus, en faveur des versets 43 et 44 on peut alléguer le témoignage non moins fort des versions les plus anciennes et les plus estimées. À part quelques copies des traductions arménienne et sahidique, toutes les contiennent, l’Itala, la Vulgate, les versions syriennes, arabe, gothique, etc., et nous obtenons ainsi une série imposante de suffrages dont plusieurs remontent au second siècle.

Les premiers Pères connaissent également nos deux versets. S. Justin a sur eux quelques lignes célèbres : « Dans les Mémoires que je dis avoir été composés par les Apôtres et leurs disciples, il est écrit que Jésus, pendant qu’il priait, fut saisi d’une sueur semblable à des caillots 4. » S. Irénée 5 y fait une allusion évidente lorsqu’il écrit, parlant de Notre-Seigneur : « Il n’aurait pas sué des gouttes de sang. »

De même Théodoret, S. Hippolyte, et leurs successeurs. Et ne pourrions-nous pas alléguer le témoignage de S. Paul en personne ? Car il est difficile qu’il n’ait pas eu en vue le présent épisode du troisième Évangile, quand il faisait dire aux Hébreux : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang, en luttant contre le péché 6. »

Voilà certes des preuves extrinsèques qui contrebalancent, ou plutôt qui renversent tout à fait l’argument négatif sur lequel s’appuient les adversaires de l’authenticité. Nous pouvons y joindre des preuves intrinsèques dignes d’une sérieuse attention.

Io Il n’y a rien ni dans le style ni dans les faits racontés qui ne soit conforme au genre de l’évangéliste S. Luc. Cet écrivain sacré emploie un grand nombre d’expressions grecques qu’on ne rencontre pas ailleurs dans les livres du Nouveau Testament : or nous trouvons précisément ici trois substantifs (agônia, idrôs, thrombos) qui lui sont propres 7. S. Luc était médecin, le medicus carissimus de S. Paul (Col. IV, 14) ; or la sueur de sang est un phénomène pathologique qui avait pour lui un intérêt particulier.

A priori, selon la judicieuse réflexion de Maldonat 8, il est plus naturel de croire que ce passage aura été retranché qu’ajouté. Et de fait on ne peut assigner aucune cause raisonnable qui ait porté les copistes à insérer frauduleusement les versets 43 et 44 dans le texte primitif ; au contraire, il est aisé de concevoir que des préjugés dogmatiques aient été assez puissants en divers lieux pour les faire éliminer. Déjà S. Épiphane 9 nous apprend que les choses se passèrent positivement ainsi. Nos deux versets furent biffés tantôt par de prétendus orthodoxes, comme inconciliables avec la nature divine de N. S. Jésus-Christ, tantôt par des hérétiques partisans du Docétisme, comme prouvant trop bien la réalité de sa nature humaine 10. Nicon reprochait sévèrement aux Arméniens 11, et Photius aux Syriens 12, cette suppression arbitraire, sacrilège.

Pour ces divers motifs, les critiques les plus difficiles et les plus compétents, tels que Alford, Tischendorf, Tregelles, ont conservé dans leurs savantes éditions, comme partie intégrante du texte primitif, ce passage injustement attaqué. Tel est le dernier mot de la science, et les protestations seraient aussi vaines que ridicules.

Après avoir établi ce point fondamental, nous pouvons procéder à l’examen des autres objections.

 

 

 

II

 

CARACTÈRE HISTORIQUE DU RÉCIT

 

Est-il vrai que, sous ce nouvel aspect, « la critique puisse attaquer avec plus de fondement », ainsi que l’a prétendu Strauss 13, la narration de notre évangéliste ? Nous espérons démontrer qu’il n’en est rien.

L’attaque revêt ici différentes formes. On a prononcé tour à tour, soit pour l’apparition de l’ange, soit pour la sueur sanglante du Sauveur, les noms de mythe, de légende, d’embellissement poétique, d’exagération pure et simple.

« En raison du soupçon qui, de tout temps (!!), s’est attaché aux prétendues angélophanies 14 », Eichorn 15 ne voit dans l’ange qu’une image du calme recouvré par Jésus après son laborieux combat de Gethsémani. C’est aussi l’opinion de Gabler et de Strauss. « Tout se réunit, écrit ce dernier 16, contre le caractère historique de l’apparition de l’ange. Pourquoi n’y verrions-nous pas un mythe, comme dans les autres apparitions de ce genre que le cours de l’histoire de Jésus nous a présentées ? » Venturini 17 fait du céleste messager un mortel vulgaire qui serait venu consoler Notre-Seigneur. D’après Schleiermacher 18, ce qu’il y a de plus vraisemblable, c’est que de bonne heure, pour célébrer ces instants difficiles de la vie de Jésus, on composa des hymnes où figuraient des apparitions angéliques, et que le rédacteur du troisième Évangile prit dans le sens strictement littéral ce qui n’avait primitivement qu’une intention poétique.

Quant à la sueur de sang, « prenons ce trait... comme un trait mythique dont l’origine est facile à expliquer. En effet, l’angoisse dans le jardin étant le prélude de la souffrance de Jésus sur la croix, on se sentit invité à en compléter le tableau, en représentant non seulement la phase psychologique de cette passion dans l’affliction, mais encore la phase physique dans la sueur de sang 19. »

Vraiment, dans ce récit, « tout est exagéré, légendaire : Luc ajoute l’ange, la sueur de sang 20 » ; à moins que ces additions audacieuses ne proviennent de la tradition, ce qui pallie un peu la faute en la rendant plus générale 21. Mais alors la tradition aura fait preuve d’une fausse sentimentalité, qui compromet la dignité de Jésus 22. » Nous devons savoir gré aux écrivains rationalistes de manifester un si vif intérêt pour la dignité, compromise avant eux, de N. S. Jésus-Christ !

D’après Keim aussi 23, « Luc exagère... quand d’une part, pour mettre en relief le caractère épouvantable de l’agonie de Jésus,... il mentionne une sueur de sang qui découla jusqu’a terre,... et que, d’autre part, pour rehausser la majesté du patient, il signale l’apparition d’un ange... On voit ici les tendances artificielles d’une narration évangélique tardive, qui ne trouva ni les souffrances de Jésus assez terribles, ni sa grandeur assez sublime. »

En un mot (car nous n’en finirions pas si nous voulions tout citer) « l’ange et la sueur de sang dans S. Luc sont des conceptions légendaires 24 ». Le caractère de la scène entière « est évidemment plus poétique qu’historique 25 ».

Allons-nous réfuter longuement et une à une toutes ces fantaisies ? Dieu nous garde de leur faire un tel honneur ! Nous sommes dans notre droit en leur opposant la question préalable, car, dit justement M. Langen 26, « rien de ce qui a été objecté de nos jours contre la véracité du récit de S. Luc ne provient du domaine historique : tout est tiré des régions du dogme et consiste, (le lecteur a pu le reconnaître), en idées préconçues. L’attaque ne porte point sur l’épisode considéré en lui-même, mais sur tous les phénomènes analogues. Donc, nous n’avons pas à entrer dans la réfutation détaillée des objections de nos adversaires, il nous suffit de nous assurer si le fait a eu lieu réellement, et d’en expliquer la signification ».

Or je crois que le fait a eu lieu réellement parce qu’un écrivain sérieux me le raconte avec toutes les marques de la sincérité et d’une pleine connaissance de cause. Dans ce langage si sobre, si clair, si précis, où est le coloris poétique ? « Un ange du ciel lui apparut, le fortifiant,... et sa sueur devint comme des gouttes de sang découlant jusqu’à terre. » Où voyez-vous la moindre trace d’exagération ? Oubliez-vous que le narrateur est un médecin, homme d’observation par état, par habitude, et que l’un des deux phénomènes, la sueur de sang, rentre tout à fait dans son domaine officiel, preuve qu’en mentionnant l’autre il avait naturellement à la pensée quelque chose de réel, d’objectif, de certain. Mythe et légende ! Mais si j’appliquais à tous les anciens documents historiques, par exemple aux écrits de Xénophon, de César, les procédés dont vous ne craignez pas d’user à l’égard des Évangiles, vous auriez le droit de me rire au visage. Que dis-je ? « Anciens monuments historiques ! » À vous imiter, je puis trouver du mythe et de la légende jusque dans les pâles et froides dépêches communiquée par l’Agence Haras à mon journal.

« M. Renan a été reçu membre de l’Académie. »

Légende ! car d’autres dépêches m’ont appris que M. Renan n’a pu réussir à se faire élire sénateur ; du reste, l’Académie était à son origine un corps profondément religieux : elle ne saurait avoir admis un renégat dans son sein. Donc, le seul point vrai de la nouvelle, c’est que M. Renan avait fortement envie d’être académicien.

« M. Littré, dans sa dernière maladie, s’est fait soigner par une religieuse garde-malade. »

Mythe complet ! Les catholiques ont propagé ce bruit pour faire accroire au vulgaire que leur religion finit toujours par triompher de ses plus redoutables ennemis... Et ainsi de suite. Prendrez-vous la peine de me démontrer que j’ai tort ? Et pourtant je n’ai fait que suivre en tous points votre méthode.

Commencez par être scientifiques et songez à vous mettre d’accord. En attendant, nous vous renvoyons à tous la parole que l’un des vôtres, Steinmeyer 27, adressait au Dr Strauss : « Vos phrases sont des phrases creuses 28. »

Toutefois, les rationalistes ont essayé d’apporter une ou deux preuves à l’appui de leurs théories.

1o « Toute cette histoire manque dans le quatrième Évangile 29. » Mais elle manque aussi dans S. Matthieu et dans S. Marc. Voulez-vous dire que, lorsque plusieurs écrivains entreprennent, à différentes époques, en divers lieux, avec des intentions distinctes, de raconter un même évènement, ils devront signaler les mêmes détails et de la même manière, sous peine de perdre tout droit à la créance ? Par cet étrange principe vous anéantiriez d’un trait de plume la plus grande partie des documents historiques. À coup sûr, « l’omission de quelques menus détails est une contradiction flagrante ; c’est pourquoi Cornelius Nepos contredit affreusement Hérodote dans sa description de la bataille de Salamine ». Cette spirituelle repartie d’Ébrard 30 vaut une page de réfutation. Non, « le silence de Jean sur l’angoisse de Gethsémani n’a pas lieu d’étonner, une fois que l’on admet que son intention n’a pas été de donner un récit complet 31 ». Et tout le monde reconnaît, même les rationalistes quand ils examinent cette question à part, qu’aucun évangéliste n’a voulu donner une biographie complète de N. S. Jésus-Christ.

2o Mais, reprennent nos adversaires, pour ce qui est de S. Jean, non seulement cette scène d’angoisse n’est pas racontée par lui, elle est en outre incompatible avec le caractère qu’il a auparavant attribué à son héros. « Pour lui, point de Christ désolé, étendu sur le sol à la façon d’un suppliant, mais un Christ calme, debout, qui n’a pas besoin du secours des anges, qui marche avec courage, comme un vainqueur, au devant de ses bourreaux. En vérité, l’évangéliste qui se proposait de montrer en Jésus non pas un homme, mais une personne divine, ne pouvait pas trouver la plus petite place dans son récit pour un si poignant épisode, surtout après le cri de triomphe poussé naguère par le Christ : « J’ai vaincu le monde 32. »

Quoique spécieux, le raisonnement ne pouvait être plus superficiel. S. Jean nous présente-t-il donc sans cesse, à travers ses pages sublimes, un Christ impassible, qui n’a d’humain que les apparences, et qui n’a rien expérimenté de nos misères, de nos troubles ? Sur ce point, l’erreur ou l’ignorance serait impardonnable. Le Jésus de S. Jean n’est pas moins que celui des Synoptiques un « homme de douleurs », capable de gémir, de s’apitoyer, de souffrir, de pleurer. Qu’on lise dans le quatrième Évangile l’émouvant récit du chapitre XI et l’on s’en convaincra. « Opposer le calme auguste des derniers discours de la chambre haute (c’est-à-dire du cénacle) aux gémissements de Gethsémani pour conclure à une insoluble contradiction, c’est méconnaître entièrement le caractère propre de l’humanité, toujours susceptible d’impressions différentes ; c’est oublier que la mort du Christ a une double face, qu’elle unit la souffrance et la gloire, l’opprobre (mieux : l’humiliation volontaire) et la victoire 33. »

3o On nous dit encore : Comment S. Luc a-t-il pu connaître ces deux incidents de Gethsémani, qu’il est seul à relater ? Ne note-t-il pas expressément que ceux des apôtres qui auraient pu en être témoins étaient accablés de sommeil 34 ? De plus, S. Pierre, S. Jacques et S. Jean se tenaient à une certaine distance de Jésus, et c’était la nuit ; il leur fut donc impossible d’apercevoir l’ange, de constater la sueur de sang. – En vérité, répond Keim 35, « on voit aisément que les dormeurs n’ont pas toujours été endormis, qu’en tout cas ils ne dormaient point au début de la scène ». Aussi traite-t-il à bon droit l’objection de löcherlich (ridicule). Le texte sacré nous l’apprend, Jésus ne s’était écarté de ses disciples privilégiés qu’à la distance d’un jet de pierre, c’est-à-dire d’environ cinquante pas (détail positif, qui a tout à fait l’air d’un mythe, ou d’une légende, ou d’une fiction poétique !), et l’on était alors au 14 nisan, à l’époque de la pleine lune. Sans être doués d’une vue bien extraordinaire, les apôtres purent donc aisément remarquer la présence de l’ange ; puis, quand leur divin Maître s’approcha d’eux pendant les intervalles et à la fin de son agonie, il ne leur fut pas moins facile de contempler sur son front les traces sanglantes de sa sueur.

Il faut être grand ami des nuages pour les accumuler ainsi autour de faits étonnants sans doute, mais parfaitement explicables et si nettement racontés.

 

 

 

III

 

LES FAUSSES INTERPRÉTATIONS

 

1. Nous ne mentionnerons qu’en passant, et ad memoriam, les opinions singulières d’Olshausen, de Lightfoot et de Photius. Le premier 36 traite l’apparition de l’ange comme un fait purement interne et subjectif ; le second 37, transformant au gré de son imagination le verbe éniskuôn (fortifiant), y voit l’indication d’une tentative de violence contre Jésus, d’où il conclut que l’ange était un démon ; le troisième 38 pense que la sueur de sang n’est qu’une métaphore destinée à représenter de vives souffrances. Le texte évangélique réfute à lui seul ces fausses interprétations. S. Luc oppose à Olshausen le verbe ôphthè (fut vu), à Lightfoot le sens réel de éniskhuôn, à Photius le compte rendu positif, nous dirions presque le bulletin médical du verset 44 39.

2. Il est des hommes qui, « du haut de leur ignorante présomption 40 », pour ne rien dire de plus, ont vu dans toute l’agonie de N.-S. Jésus-Christ, et particulièrement dans les deux incidents propres à S. Luc, un symptôme de faiblesse, et même de lâcheté. Ce blasphème, qui remonte à Celse 41 et à Julien l’Apostat 42, fut publiquement renouvelé par l’impie Lucilius Vanini, qu’on entendit s’écrier à haute voix, tandis qu’on le conduisait au gibet : Illi (Christo) in extremis prae timore imbellis sudor ; ego imperterritus morior 43. Le Rabbin juif Isaac ben Abraham s’est aussi permis ce grossier outrage 44, et, s’il répugne à nos rationalistes contemporains de le proférer en termes ouverts, plusieurs l’ont du moins équivalemment inséré dans leurs écrits 45.

Les hommes sans cœur qui, à la suite des valets du Sanhédrin 46, des courtisans d’Hérode 47, des prétoriens de Pilate 48, ont osé insulter ainsi à la souffrance, n’ont compris ni l’étendue des peines endurées par N. S. Jésus-Christ au jardin de Gethsémani, ni la nature de son agonie douloureuse. Oui, agonie, le mot est de S. Luc, ghénoménos en agônia (factus in agonia). Agonie, c’est-à-dire lutte suprême 49, accompagnée de tourments indicibles, qui accablèrent à un tel point la sainte âme du Sauveur, délaissée en quelque sorte momentanément par la divinité, qu’« aucun martyr, Karl Hase lui-même le reconnaît 50, ne s’est jamais trouvé dans sa situation ». Les expressions employées par S. Matthieu et par S. Marc ne montrent pas moins énergiquement la violence des douleurs de Jésus agonisant. Lupeisthai, adèmonein, ekthambeisthai : ces trois verbes réunis représentent la souffrance parvenue à son dernier degré d’intensité. Lupeisthai signifie simplement « être attristé » ; mais adèmonein figure une tristesse excessive, de poignantes angoisses. Suidas explique ce mot par lian lupeisthai, aporein, être extrêmement affligé, n’en pouvoir plus ; Euthymius par baruthumein, avoir l’âme lourde. Ekthambeisthai désigne cet horrible et irrésistible effroi par lequel, suivant la belle pensée de S. Justin 51, « tout dans Jésus était paralysé comme autrefois la force de Jacob sous la main mystérieuse de l’ange ». Et le Sauveur ne disait-il pas lui-même, au début de son agonie : Tristis est anima mea usque ad mortem 52 ? Ah ! si vous en avez le courage, en face des humiliations volontaires du Fils de l’homme, rappelez-vous « les grands modèles d’un Socrate expirant et d’autres sages païens 53 », accusez cet « homme de douleurs 54 » d’être faible et lâche parce qu’il ne manifeste pas une orgueilleuse insensibilité. Pour nous, avec Bourdaloue, nous lui dirons respectueusement : « Seigneur, votre douleur est comme une vaste mer, dont on ne peut sonder le fond, ni mesurer l’immensité... Faut-il s’étonner si tout cela, suivant la métaphore du Saint-Esprit, ayant formé un déluge d’eaux dans votre âme bienheureuse, elle en demeure comme absorbée 55 ? »

Jésus aurait-il donc tremblé seulement parce qu’il craignait de mourir ? Sans doute, comme l’écrit le prince de la théologie, la mort, et surtout la mort cruelle qu’il savait lui être réservée, inspirait au Sauveur une répugnance bien naturelle : c’était la conséquence de l’Incarnation. Anima naturaliter vult uniri corpori, et istud fuit in anima Christi... ; ergo separatio erat contra naturale desiderium ; ergo separari erat ei triste. Mais telle n’était pas la cause principale de l’agonie de N. S. Jésus-Christ. Christus non solum doluit pro amissione vitae corporalis propriae, sed etiam pro peccatis omnium aliorum 56. « Ô Jésus, que je n’oserai plus nommer innocent, puisque je vous vois chargé de plus de crimes que les plus grands malfaiteurs, on va vous traiter selon vos mérites. Au jardin des Olives, votre Père vous abandonne à vous-même ; vous y êtes tout seul, mais c’est assez pour votre supplice : je vous y vois suer sang et eau... Baissez, baissez la tête ; vous avez voulu être caution, vous avez pris sur vous nos iniquités ; vous en porterez tout le poids ; vous paierez tout du long la dette, sans remise, sans miséricorde 57. » Voilà l’épouvantable fardeau qui menaçait d’écraser la nature humaine de Jésus 58. Elle résista vaillamment, quoique sans jactance, et remporta un triomphe unique, sublime dans sa simplicité, de même que les souffrances qu’elle eut à endurer furent sans pareilles. Combat admirable, à la suite duquel « il ne reste que le héros incomparable de la Passion et le modèle accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et se consoler 59. » Combat admirable, où l’on a justement distingué en Notre-Seigneur le prêtre et la victime : la victime peut bien trembler un instant et gémir, mais le prêtre l’immole sans faiblesse. Factus in agonia prolixius orabat... Pater non sicut ego volo, sed sicut tu. Fiat voluntas tua 60. Si, dans cette lutte, l’asthénéia tès sarkos (la faiblesse de la chair) est visible, pour employer les fortes expressions d’Origène 61, la prothumia tou pneumatos (l’élan de l’esprit) l’est cent fois plus encore. Plaignons ceux qui ont perdu l’intelligence de ces choses.

3. La nature de la sueur qui, sous la pression de l’agonie, s’échappa si abondamment du corps sacré de Jésus, a occasionné d’assez bonne heure une autre interprétation erronée, qu’ont adoptée parfois, nous avons le regret de le dire, même des commentateurs catholiques 62, quoique la plupart de ses derniers défenseurs soient protestants ou rationalistes 63.

Ces divers écrivains, se basant sur la particule ὡσει, sicut, ont prétendu que l’Évangéliste n’a pas voulu désigner une vraie sueur de sang, pas même, dit Olshausen 64, une sueur colorée en rouge, mais seulement une sueur dont les gouttes auraient été comparables à du sang, par leur épaisseur et par leur poids.

Comme Strauss lui-même sait bien faire justice de cette explication ! Car d’ordinaire il défend à merveille, avec toutes les ressources de la critique, le sens littéral des textes inspirés, quitte plus tard, il est vrai, à tout renverser par ses théories de mythes ou de légendes. « Ce qui restera toujours le plus naturel, écrit-il sur le point qui nous occupe 65, ce sera d’entendre la comparaison de la sueur avec des gouttes de sang dans toute l’étendue du sens qu’elle comporte. » Mais qu’avons-nous besoin du secours de Strauss ? La grammaire et le lexique grecs seront ici nos meilleurs auxiliaires. Or, « je ne puis voir aucune raison de douter qu’il faille prendre à la lettre la description de Saint Luc 66 ». Certainement l’historien sacré a eu l’intention de représenter à l’esprit de ses lecteurs une vraie sueur de sang, ou du moins une sueur sanglante, dans laquelle le sang entrait pour une part notable. Cela ressort de chacun des mots du récit.

1o S. Luc ne dit pas : ên o idrôs autou, sa sueur était, mais :  éghéneto o idrôs..., factus est sudor... ; littéralement : Sa sueur devint comme des gouttes de sang. On voit déjà clairement, dans cette tournure choisie, l’intention de montrer que la sueur « se transforma » en quelque chose de tout à fait anormal.

2o Le mot thromboi a aussi sa valeur indéniable. Tous les hellénistes l’admettent, et nos adversaires sont bien forcés de le reconnaître 67, même employé isolément il sert le plus souvent à désigner des caillots ou grumeaux de sang. Pourquoi S. Luc n’a-t-il pas employé les expressions plus communes stagôn, stalagma, qui signifient simplement gutta, stilla, d’une manière toute générale ?

3o Surtout, pourquoi a-t-il mentionné le sang dans sa narration, s’il ne voulait parler que d’une sueur épaisse et abondante ? Car alors le substantif aimatos, bien loin d’être d’aucune utilité, ne peut qu’embrouiller le récit, jeter dans les esprits la confusion et l’erreur. « Si un observateur ordinaire compare un fluide qu’on est accoutumé à voir incolore, au sang, qui est si bien connu et si nettement caractérisé par sa couleur, et s’il ne prend pas la peine de spécifier un point particulier de ressemblance, naturellement je croirai qu’il veut faire allusion à la couleur, puisque c’est elle qui est ici la qualité la plus frappante. » Telle est l’opinion du docteur anglais Nicholson 68. En d’autres termes, le mot essentiel de notre passage est sanguinis, puisque c’est à lui que se rapportent toutes les autres expressions du verset ; or, ce mot perd sa principale raison d’être s’il ne désigne pas la nature même de la sueur. Comme le dit justement Bengel 69, si sudor non fuisset sauguineus, mentio sauguinis plane abesse poterat. « La comparaison de la sueur... avec du sang dégouttant à terre serait malhabile... si parmi les mots comme des gouttes de sang tombant à terre, il n’y avait que les mots comme des gouttes qui eussent un sens précis 70. »

4o L’emploi de l’adverbe ὡσει, sicut, n’enlève rien de leur force aux raisonnements qui précèdent. N’exprimât-il, d’après son rôle le plus habituel, qu’une comparaison, il résulte du contexte que le « tertium comparationis », comme s’expriment les grammairiens, ne serait ni dans la couleur ni dans la quantité ; il serait uniquement dans la qualité 71. Mais ὡσει, et ὡς, son synonyme, expriment parfois, toutes les grammaires en conviennent, plus qu’une comparaison. Les écrivains sacrés du Nouveau Testament emploient ces particules à différentes reprises pour déterminer d’une manière particulièrement expressive la nature, la qualité des personnes ou des choses, par conséquent pour désigner des réalités incontestables. Par exemple, Matth. XXI, 26 : « Ils regardaient tous Jean comme (ὡς) un prophète. » Joan. I, 14, Vidimus gloriam ejus, gloriam quasi unigeniti a Patre. Et cet usage spécial, qui semble calqué sur l’hébreu 72, est relativement fréquent dans les écrits du troisième évangéliste. Voyez Luc. XV, 19 ; XVI, 1 ; Act. II, 3 ; XVII, 12. Ici, l’adverbe ὡσει a donc pour but d’affirmer avec force que la sueur de N. S. Jésus-Christ participa véritablement à la nature du sang, qu’elle fut sanglante dans une proportion considérable.

Les mots decurrentis in terram, ou plutôt : decurrentes in terram (katabainontes en tên ghên), car la leçon de la Vulgate est une correction probable, nous amènent à la même conclusion. Ce n’est pas sans motif que le narrateur les rattache à guttae sanguinis, et non à sudor. D’après l’opinion que nous combattons, il aurait écrit katabainôn (decurrens) au singulier : Sa sueur se mit à couler à terre comme des gouttes de sang. Disons donc avec S. Prosper d’Aquitaine :

 

      Cum prece sanguineas fundebat corpore guttas,

      Et praemium mundi sudor erat Domini 73.

 

 

 

IV

 

LA QUESTION DE POSSIBILITÉ

 

1o L’apparition de l’ange était possible.

Cet ange de Gethsémani ennuie, déconcerte les rationalistes, moins à cause de leurs doutes relativement à l’existence des anges en général, question dans laquelle nous n’avons pas à pénétrer ici, que parce qu’ils ne peuvent s’expliquer son intervention, comprendre son rôle à l’égard de N. S. Jésus-Christ. « Dans l’histoire de l’agonie morale de Jésus, l’empereur Julien (ajoutez : l’Apostat) trouvait particulièrement absurde qu’un Dieu eût besoin d’un ange pour le consoler. » Le Dr Strauss partage, bien entendu, cette appréciation qu’il a tant à cœur de rappeler au monde 74. Pauvres aveugles, pour qui tout est difficulté, embarras, ténèbres ! Disons-leur en quelques mots ce qu’un enfant du catéchisme leur apprendrait.

Ce n’est pas le Verbe, mais le Fils de l’homme, que l’ange vint consoler au jardin des Olives, car seule la nature humaine de Jésus avait besoin d’encouragement, de réconfort, parce que, seule aussi, elle fut en proie à l’agonie durant cette nuit terrible. La nature divine, déjà nous l’avons dit, s’était comme retirée. Ce n’est point d’elle que le Christus patiens devait recevoir force et consolation. Dans ce cas, en effet, on ne s’expliquerait guère que la souffrance ait pu atteindre de telles limites 75. Il convenait donc que le secours envoyé au Seigneur Jésus vînt du dehors ; et qui, mieux qu’un ange, pouvait le lui porter ?

Autre raison qu’a fort bien développée M. Langen 76 : « Le délaissement de l’âme du Christ se manifesta extérieurement, et à un degré tout à fait extraordinaire. Mais chaque humiliation du Fils de Dieu exigeait une glorification qui lui correspondît. Son cri de détresse sur la croix reçut pour réponse l’obscurcissement du ciel et le tremblement de terre, Dieu se servant de ces grandioses témoignages pour montrer la part qu’il prenait au destin de son fils. L’envoi de l’ange prouve de la même manière que la prière du Sauveur agonisant avait été exaucée. Par suite de ses décrets éternels, le Père n’enleva point la coupe d’amertume que Jésus devait boire, mais il ne resta pas sourd aux supplications de l’homme de douleurs... Si l’agonie tout entière se fût passée dans l’âme du Christ, sans paraître au dehors, cette consolation extérieure n’eût pas été nécessaire ; mais la manifestation de l’une demandait la manifestation de l’autre. Voilà pourquoi un ange apparut à Jésus, le fortifiant ! »

Enfin, ne voit-on pas à chaque instant dans les saints Évangiles les anges en relations intimes avec Notre-Seigneur, conformément à cette parole qu’il prononçait un jour devant ses premiers disciples : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu montant et descendant au-dessus du Fils de l’homme 77 ? » Une troupe angélique chante joyeusement autour de son humble berceau 78 ; un ange est là pour avertir son père adoptif des dangers qui le menacent 79. De même qu’ils l’ont introduit dans le monde, les anges l’accompagnent dans ses derniers et glorieux mystères ; nous les voyons assister triomphants à sa Résurrection 80 et à son Ascension 81. Après sa tentation, avec laquelle le cas actuel a tant d’analogie, ils étaient venus respectueusement le servir 82 ; aujourd’hui ils le consolent et l’encouragent. Tout se suit, se coordonne, s’harmonise admirablement. Il faut l’ignorance volontaire et le parti pris pour oser trouver « absurdes » des évènements si simples et si aisément concevables.

2o La sueur sanglante n’a rien d’impossible.

« Tandis que ce furent, dans les temps passés, des considérations dogmatiques qui suscitèrent des doutes contre la convenance de la sueur sanglante de Jésus, ce sont, dans les temps modernes, des raisons physiologiques qui en ont fait contester la possibilité 83. »

Naturellement, il appartient à l’histoire et à la science médicale de répondre, ce qu’elles vont faire avec autant de précision que de clarté.

À toutes les époques, les annales historiques signalent des faits notoires de diapédèsis : c’est le nom technique de l’affection dont Jésus souffrit à Gethsémani d’une manière transitoire. Aristote (Historia animalium, III, 19) parle de ce phénomène ; Théophraste (de Sudore, c. 12) et Diodore de Sicile (Hist. lib. XVII, c. 90) le mentionnent comme étant bien connu des praticiens de leur temps. Plus près de nous, Schenkius (Observat. Medic. Lib. III, p. 428), Conrad Lycosthènes (de Prodigiis, édit. de 1557, p, 629), Maldonat (Comment. in Luc. h. 1.), de Thou (Histor. sui temporis, édit. de 1626, lib. III, vol. I, p. 326), Dom Bonaventure d’Argonne (Mélanges d’histoire, t. III, p. 179), etc., etc., relatent des cas détaillés parfaitement analogues à celui de Notre-Seigneur. Ici c’est une religieuse menacée par de grossiers soldats ; là un homme vigoureux qui reçoit une sentence capitale ; ailleurs une femme saisie de la peste, un marin épouvanté par un terrible orage, un officier subitement arrêté et menacé de mort, etc. Quelquefois le sang s’échappe par les yeux ; le plus souvent il suinte à travers les pores comme la sueur, ainsi que cela eut lieu pour Jésus.

Mézeray raconte en ces termes les derniers moments de Charles IX : « Il s’agitoit et se remuoit sans cesse, et le sang luy jaillissait par tous les conduits, mesme par les pores, de sorte qu’on le trouva une fois qui baignait dedans 84. »

Ces faits, dont nous pourrions facilement doubler, tripler le nombre, ont été admis sans hésitation par d’illustres médecins 85. Du reste, pour les expliquer, il suffit de rappeler quelques notions élémentaires de psychologie et de physiologie. Comme l’a dit une femme célèbre, « le repos du corps passe à l’âme » ; mais il y a aussi la contrepartie : les tristesses, les commotions, les frayeurs de l’âme agissent parfois vivement sur le corps. Nos organes extérieurs ressentent à leur manière nos impressions morales quand elles ont un caractère violent. C’est ainsi que, sous l’empire d’une terreur soudaine, d’une anxiété profonde, les cheveux blanchissent en une nuit, tel membre se paralyse, les crises nerveuses se déclarent, la mort même arrive subitement, le sang jaillit. Et nous avons vu jusqu’à quel point Jésus eut à souffrir. Aussi, bien loin de rejeter à la légère le phénomène spécial qui nous occupe, sous prétexte qu’il est inaccoutumé, on devrait en admettre de prime abord la possibilité, quand même l’histoire ne nous fournirait rien de semblable, parce qu’il est en conformité parfaite avec les lois qui régissent les relations de l’âme et du corps. Il suit de là que la sueur sanglante de N. S. Jésus-Christ ne dépassa point les limites de l’ordre naturel : ce ne fut pas un fait miraculeux 86.

Quant à la marche pathologique du phénomène, elle est ainsi décrite par le docteur Millingen : « Il est probable que ce désordre étrange provient d’une violente agitation du système nerveux, laquelle fait sortir les filets de sang de leurs voies naturelles, et précipite les particules rouges dans les vaisseaux excrétoires cutanés. Une simple relaxation des fibres serait incapable de produire une si puissante révulsion 87. » M. Stroud a démontré de son côté 88 qu’en certains cas de grande lutte mentale, les palpitations du cœur deviennent si rapides et la circulation du sang est tellement accélérée, qu’il s’exerce une forte pression sur les vaisseaux sanguins, ce qui produit tantôt une hémorragie, tantôt une transpiration de sang qui se mêle à la sueur et la colore.

Nos conclusions sont toutes tirées : nous n’avons qu’à les résumer en quelques lignes.

1o Les versets 43 et 44 du XXIIe chapitre de l’Évangile selon S. Luc sont certainement authentiques.

2o Leur caractère historique est indiscutable ; on n’y voit pas la moindre trace d’exagération, de légende, de tendance à idéaliser. C’est un bulletin médical et point une poésie.

3o Il faut les interpréter à la lettre, en toute rigueur.

4o Les faits qu’ils racontent sont possibles en eux-mêmes et dans toutes leurs circonstances.

Nous avons par conséquent le droit, comme nous l’affirmions en commençant, de « revendiquer sur toute la ligne la crédibilité parfaite » des traits spéciaux rattachés par S. Luc à l’agonie douloureuse de N. S. Jésus-Christ.

Les objections dirigées par les rationalistes contre les autres détails de l’histoire évangélique diffèrent à peine de celles que nous venons d’étudier. Ab uno disce omnes. Si parfois elles semblent spécieuses au premier regard, dès qu’on les touche elles tombent en poussière, comme ces brillantes pommes de Sodome dont parlent les anciens voyageurs.

 

 

J.-A. FAIVRE.

 

Paru dans La Controverse en 1880.

 

 

 

 

 

 

 



1 On nous permettra de citer le texte grec, auquel la discussion nous ramènera souvent :

V. 43. Ὢφβη δέ αὺτῷ ὰγγελος ὰποὐρανοῠ ἐνισχύων αὺτόν. – V. 44. Καὶ γενόμενος ἐν ὐγωνέᾳ ἐχτενέστρον προσηύχετο΄ ἐγένετο δὲ ὁ ἱδρὠς αὐτοῦ ὡστὶ θρόμβοι αἴματοι χαταβαἱνοντες έπὶ τὴν γὴν.

2 De Trinit. c. X.

3 Adv. Pelagium, édit. Martinnay, t. IV, pars 2, p. 521.

4 Dial. c. Tryph., 103 : ὄτι ἱδρὠς ὡσεὶ θρóμβοι χατεχεῖτο αὐτοῦ εὐχομένον.

5 III, 22, 2 : οὐδ ἀν ἳδρωσε θρóμβους αἵματος.

6 Heb. XII, 4.

7 Voyez Sevin, Synopt. Erklaerung der drei ersten Evangelien, Wiesbaden, 1873, p. 332.

8 Comment. h. l. « Potius credendum est a nonnullis id fuisse deletum, quam a quoquam adjunctum. »

9 Ancoratus, 31. Camp. Bellarmin, de Verbo Dei, I, 16.

10 Voyez Wetstein, Hor. heb., h. 1. ; Langen, die letzten Lebenstage Jesu, p. 210 et s. ; Reuss, Histoire évangélique, p. 655 ; Trollope and Rowlandson, The Gospel according to S. Luke, p. 164 et ss.

11 Gallandi, t. III, p. 250.

12 Epist. 138 ad Theodor.

13 Vie de Jésus, traduite de l’allemand par É. Littré, 2e édit. t. II, 2e partie, p. 468.

14 Strauss, Ibid. p. 469.

15 Allgem. Bibl. t. I, p. 628.

16 L. c., p. 470.

17 T. III, p. 677.

18 Ueber den Lukas, p. 288.

19 Strauss, Vie de Jésus, l. c., p. 472.

20 E. Renan, Les Évangiles et la seconde génération chrétienne, p. 280.

21 Von Ammon, die Geschichte des Lebens Jesu, t. III, p. 374.

22 Ibid. p. 378.

23 Geschichte Jesu von Nazara, t. III, p. 304 et s.

24 K. Hase, Leben Jesu, cinquième édit., p. 239.

25 Strauss, Nouvelle Vie de Jésus, traduite de l’allemand par Nefftzer et Dollfus, t. II, p. 310.

26 Die letzten Lebenstage Jesu, p. 209.

27 Ap. Keim, l. c., p. 303.

28 Keim reconnaît aussi, quoique rationaliste avancé, que les bases de Strauss sont peu solides. Les siennes le sont-elles donc davantage ?

29 Strauss, Vie nouvelle, t. II, p. 312.

30 Wissenschaftliche Kritik der evangel. Geschichte, p. 653.

31 De Pressensé, Jésus-Christ, son temps, sa vie, son œuvre, p. 610.

32 Keim, l. c., p. 305 et s. ; Strauss, Vie nouvelle, t. II, p. 310 et ss.

33 De Pressensé, l. c., p. 611.

34 Strauss, Vie de Jésus, t. II, deuxième partie, pages 469 et 471.

35 L. c., p. 304.

36 Bibl. Commentar üb. sämtliche Schrift. des N. T., t. II, pages 467 et 468, troisième édition.

37 Horae hebraicae in Evang., h. 1.

38 Epist. 138 ad Theodorum.

39 Notons une autre explication étrange de ὲνισχύων. Une antique Scholie grecque, considérant que « celui qui était adoré et glorifié avec crainte et tremblement par toute puissance sous le ciel n’avait pas besoin de la force de l’ange », prétend que ce verbe doit signifier ici déclarer fort. De la sorte, le messager céleste ne viendrait nullement pour consoler et fortifier Notre-Seigneur, mais au contraire pour le glorifier en proclamant sa force divine.

40 Paroles du chanoine anglican M. Farrar, Life of Christ, t. II, p. 302, vingt-troisième édition.

41 Comp. Origène, Contr. Cels., II, 24.

42 Ap. Münter, Fragm. Patrum Graecor., fasc. I, p. 121 : « Jésus fait des prières que pourrait faire un homme misérable, hors d’état de supporter courageusement le malheur. »

43 Gramond, Hist. Gall., lib. III, p. 211.

44 Chissuh. Emonnah, ap. Wagenseil, Tela ignea Satanae.

45 Cfr. Strauss, Vie de Jésus, 1. c., p. 464.

46 Matth. XXVI, 67-68.

47 Luc. XXIII, 11.

48 Matth. XXVII, 27 et 29.

49 « Vocabulum άγωνἱα significantissimum est, utpote quod angorem et motum animi notet cum morte luctantis et pene malorum magnitudini succumbentis. » Munthe.

50 Leben Jesu, 1. c.

51 Dial. c. Tryph., 125.

52 Matth. XXVI, 38.

53 Strauss, ubi supra.

54 Isaïe, LIII, 3.

55 Premier Sermon sur la Passion, première partie.

56 S. Thom. Aq. Summ Theol. p. m, q. 46, art. 6, ad 4.

57 Bossuet, Premier Sermon pour le Vendredi Saint, exorde.

58 Nous permettra-t-on de citer Calvin ? Il écrit : « Non mortem horruit simpliciter, quatenus transitus est e mundo, sed quia formidabile Dei tribunal illi erat ante oculos, judex ipse incomprehensibili vindicta armatus, peccata vero nostra, quorum onus erat illi impositum, sua ingenti mole eum premebant. » Comment. in harmon. evangel., in Matth. XXVI, 37.

59 E. Renan, Vie de Jésus, p. 319.

60 Luc. XXII, 43 ; Matth. XXVI, 39, 42.

61 Cont. Celsum, édit. Spenceri, 1677, lib. II, p 76 et s.

62 Les plus célèbres sont Théophylacte et Euthymius, in Luc. XXII, 44, et Hug, Gutachten, t. II, p. 145.

63 Entre autres Bynaeus, de morte J.-Chr., t. II, p. 134 et s. ; Kippingius, de Cruce, p. 198 ; Rosenmüller, Scholia ad. Luc. XXII, 44 ; Paulus, Exeget. Handbuch, l. c.; Kitto, Daily Bible illustrations, t. VII, p. 415 et s., etc.

64 Loc. cit., p. 469.

65 Vie de Jésus, t. II, deuxième partie, p. 471.

66 Lyman Abbott, the Gospel according to Luke, p. 135.

67 Voyez Bretschneider, Lexic. manuale, s. v. Θρóμβοι δὲ αἵματος, οἱ παχύτατοι σταλαγμοὶ τοῦ αἵματος (Euthymius). La definition d’Hésychius est encore plus forte : Θρóμβοι, αἵμα παχύ, πεπηγὸς ὡς βουνοἱ.

68 Kitto, Cyclopaedia of the Bible, t. I, page 373.

69 Gnomon N. T., h. 1.

70 Strauss, 1. c., p. 472. Comp. Meyer, Comm. h. 1.

71 Voyez Sevin, l. c.

72 C’est en effet l’équivalent de ce qu’on nomme le Caph veritatis. Comparez la locution aïah ke, « fuit sicut », usitée dans le sens de aïah le, « fuit in » ; Ex. XXII, 24 ; Job. XXIV, 14.

73 Epigrammata sacra.

74 Vie nouvelle de Jésus, t. II, p. 313.

75 Voyez Schegg, Evangel. nach Lukas, h. 1.

76 Die letzten Lebenstage Jesu, p. 209 et 210.

77 Joan. I, 51.

78 Luc. II, 9-13. Cfr. I, 26 et ss.

79 Matth. II, 13. Cfr. II, 19.

80 Matth. XXVIII, 5 et ss.

81 Act. I, 10.

82 Marc. I, 13.

83 Strauss, Vie de Jésus, 1. c., p. 370 et s.

84 Histoire de France, t. II, p. 1170, édit. de 1646.

85 Voyez surtout Stroud, A treatise on the physical cause of the death of Christ, p. 379 et ss. ; Millingen, Curiosities of medical Experiences, deuxième édit. ; Trusen, die Sitten, Gebraüche und Krankheiten der alten Hebräer ; Gruner, de Morte J.-C. vera ; Copeland, Diction. of Medicine, t. II, p. 72. Voir aussi D. Calmet, Dissertation sur la sueur de sang.

86 S. Hilaire, de Trinitate, X, croit à un prodige ; mais son sentiment est  à peu près isolé dans l’histoire de l’exégèse.

87 L. c., p. 489.

88 L. c.

 

 

 

 

 

 

 

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