Notre-Dame des Conversions

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Stanislas FUMET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le saint Curé d’Ars a prédit que la Salette ferait surtout du bien dans l’avenir. C’est un mot à ne pas oublier. Et il est très vrai que de plus en plus la dévotion à Notre-Dame qui pleure sur le monde prend, je ne dirai pas de l’extension, mais certainement de la profondeur. On a cru, en voyant les foules se détourner de la Salette vers Lourdes, que l’Apparition dans le ravin de la Sézia perdrait peu à peu son primitif et local intérêt, pour rendre plus éclatante la Vierge de l’Immaculée-Conception manifestée là-bas, sous les Pyrénées, au bord du Gave. Mais il s’est trouvé que la Belle Dame de la Montagne sainte, après la curiosité et les enthousiasmes du début, la fête en 1879 du couronnement de la statue – qui n’est pas celle de la Vierge de l’Apparition, mais une évocation théorique de Notre-Dame réconciliatrice des pécheurs –après les guérisons qui ont eu lieu de 1846 à 1889, les vicissitudes éprouvantes de l’incorruptible Maximin et les procès compliqués auxquels fut mêlée l’admirable et pieuse Mélanie, il s’est trouvé que la Belle Dame, disons-nous, un peu délaissée par les multitudes, un peu reléguée dans l’ombre par la presse religieuse, n’a fait qu’éblouir davantage les âmes intérieures.

L’image de Notre-Dame qui pleure est, à elle seule, toute une doctrine. Elle s’expose pour remplir les cœurs dévastés. Et ne resterait-il rien d’autre que cette figure éplorée, la face dans les mains, sanglotant sur les péchés des hommes, que cela suffirait à renouveler l’horizon de la vie chrétienne. Il y a dans ce geste de piété comme la révélation d’un corollaire de la Passion. Marie, qui est la première Fille de Jérusalem, entendant le conseil de l’Agneau, pleure sur nous-mêmes, ses enfants, et sur les enfants de ses enfants.

Je crois qu’il n’est pas d’exhortation plus irrésistible, parce que plus éloquente, plus directement, plus réellement descendue d’un ciel trop longtemps blasphémé, que le spectacle de la Reine des anges, de la Mère resplendissante de charité, venue s’asseoir sur une pierre pour nous montrer ses larmes. Tout dans son attitude et dans son vêtement – qu’un art peu délié, mais si rigoureusement fidèle a restitués le mieux possible, dans le ravin sacré, à l’endroit même où Notre-Dame apparut aux deux petits bergers – est un enseignement plus fort, plus prenant que bien des livres d’oraison. C’est quelque chose comme la Vierge Marie éclairée soudain à la lumière du Sacré-Cœur. Ce que nous rencontrons ici, mystère sensible et réalité concrète, c’est la douleur de l’Épouse du Saint-Esprit. Le crucifix porté « dans » la poitrine par la Belle Dame est le centre. Les lourdes chaînes expriment en quoi consiste l’office de l’amour. Et cette intime union de la lumière et des larmes qu’a décrite plus tard merveilleusement Mélanie, quoi de plus révélateur sur les rapports incompréhensibles de la douleur et de la gloire ? Dans l’affliction Notre-Dame de La Salette, il y a la consolation des hommes. Tous ceux qui ont approché cette statue de bronze savent que le mystère qu’elle enclot n’est pas moins douceur et tendresse que douleur inénarrable. Et, si son message est terrible, quel espoir de munificence au bout de ces prophéties pour qui voudra se soumettre à la divine : « S’ils se convertissent, les pierres et les rochers se changeront en monceaux de blé, et les pommes de terre seront ensemencées par les terres. »

Voilà pourquoi Notre-Dame de la Salette m’apparaît plus précisément comme la Vierge des convertis. Elle a le don de retourner les cœurs qui commencent à s’ébranler à l’appel de Dieu ou qui veulent entrer plus étroitement dans ses voies. Il y a un esprit de la Salette, dont on ne fait guère état, du moins publiquement, parce qu’il est indéfinissable, mais qui comporte une illustration vivante : la Belle Dame en pleurs assise sur la pierre du ravin de la Sézia, dans un châle féminin, appuyant ses bras sur ses genoux pour soutenir son immense peine et cacher ses yeux trop mystérieux pour que Maximin lui-même pût les voir. Plus que n’importe quelle attitude sainte, en effet, celle-là est capable de parler au cœur enseveli dans les ténèbres. Je pourrais citer un pauvre musulman qu’une carte postale représentant cette Vierge-là a fait pleurer.

L’esprit de la Salette ne serait-il pas l’esprit de ce catholicisme, de ce christianisme intégral, dressé, comme le rappelait dernièrement un chapelain du Sanctuaire, en face des christianismes tronqués, mutilés, qu’une certaine médiocrité humaine, en accord avec le monde, se plairait volontiers, sous prétexte de faux progrès, à substituer au vrai, au pur, au total christianisme de l’Église catholique, à celui des dogmes révélés, de la transcendance et, pratiquement, des exigences surnaturelles ? Évidemment, Notre-Dame de la Salette n’est pas venue sur la Montagne pour nous engager à croire au siècle. « Nolite conformari huic saeculo », c’est plutôt cela. Son message, si on y prend bien garde, n’est qu’un rappel à l’ordre, avec des menaces conditionnelles, proférées en langage terrien, mais que chacun de nous peut aisément traduire dans sa propre âme en formules spirituelles. Marie parle à des bergers, qui répéteront ses préceptes à des cultivateurs, à des gens de la montagne ; elle emploie pour eux des images vives, nettes et rudes, elle incarne la Vérité dans du tangible, bien frappant, bien découpé. Mais à mesure que les enfants élus font passer le message de Marie à tout son peuple et racontent les trois attitudes successives de la Belle Dame, l’enseignement de la Salette se généralise, il devient plus impérieux encore et plus profond, cherchant à s’introduire toujours plus avant dans le fond des cœurs.

On n’imagine pas le rôle prééminent que Notre-Dame de la Salette a pu jouer dans la renaissance spirituelle dont il est tant question aujourd’hui, je veux dire dans le retour des intellectuels à Dieu. Il vaut mieux ne nommer personne. Qu’il suffise de déclarer que la Vierge de la Salette n’a jamais si efficacement agi peut-être que ces derniers temps.

Et, lorsqu’on voit les pèlerinages admirables qui se déroulent sur la Sainte Montagne chaque été, avec cette prière à forte dose que les zélés chapelains du Sanctuaire savent faire adopter par des groupes entiers de pèlerins venus des contrées les plus diverses, du midi ou du nord de la France, de la Belgique, de la Suisse et d’autres pays étrangers ; que l’on considère le nombre imposant de pèlerins isolés qui ne délaissent guère la grille de la Sezia ou la Basilique aux murs couverts d’ex-voto, on ne pense plus que Notre-Dame de la Salette, même visiblement, est abandonnée. À la belle saison, tous les jours au Sanctuaire sont jours de pèlerinage et par conséquent jours de fête. De juillet à septembre, on dirait un dimanche perpétuel. En effet, les pèlerins communient tous les jours et presque quotidiennement est célébrée une messe solennelle, ordonnée avec le plus grand respect de la liturgie. Enfin il n’est guère de soir où l’on ne chante, au cours d’une procession aux flambeaux conduite par un supérieur infatigable et suivie par une foule constamment renouvelée de pieux pèlerins, laïques et religieux, hommes, femmes, enfants, qui se joignent au personnel si dévoué du Sanctuaire, ce refrain :

 

            Vierge de la Salette,

            Tous nos cœurs sont à vous.

            En ce beau jour de fête,

            Du ciel bénissez-nous.

 

À chaque heure, on peut revenir auprès de la fontaine miraculeuse, et la Vierge est là pour consoler qui la console. Car c’est toute l’histoire de la Salette et du christianisme lui-même que cet échange ineffable : on nous implore de consoler Celui qui nous consolera infiniment à son tour. Mais Il nous cherche et se plaint de ne pas nous trouver : « Sustinui qui simul mecum contristaretur, et non fuit ; consolantem me quaesivi... pour le consoler. »

Marie se lève dès que nous l’écoutons. Elle s’approche de nous et nous fait avancer, comme Mélanie et Maximin, à un demi-pas d’elle, pour nous avertir des dangers qui nous menacent et pour nous confier à voix basse un secret particulier à chacun. Puis, après les dernières recommandations, elle parcourt ce petit chemin de croix que l’on a établi sur sa trace et, arrivée au terme de sa mission, tournée vers Rome, les yeux au ciel, elle s’élève en emportant notre adhésion, et tout ce dont l’a chargée notre cœur, pour se perdre dans la lumière et se fondre dans cette béatitude que, du temps, le regard ne suit pas.

Comme les deux enfants, les pèlerins qui ont entendu et qui ont cru s’en reviendront à leurs affaires, pour surveiller leur bétail, tout en parlant d’Elle, et munis d’un précieux message. Un message apostolique, sans aucun doute. Et une prière, consignée par Rome :

 

            Notre-Dame de la Salette, réconciliatrice des pécheurs, priez sans cesse pour nous qui avons recours à vous.

 

Ce qui peut se lire tout aussi bien :

 

            Notre-Dame des Conversions, priez pour nous.

 

 

 

 

Stanislas FUMET.

 

Paru dans la revue Marie

en mai-juin-juillet 1951.

 

 

 

 

 

 

 

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