Devant la Grotte

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

René GAËLL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La voici, toujours la même, intacte dans son aspect, rude et sévère de jadis, ses replis plus noirs encore, marqués profondément de la patine sombre des flammes. À la voir, si petite, on éprouve comme une déception. Les regards cherchent les proportions qu’ils ont rêvées et s’étonnent de ne découvrir qu’un trou noir, dans une colline, une excavation de pierre à qui la nature capricieuse a refusé le décor coutumier de ses fantaisies somptueuses. Le contraste s’impose saisissant et invraisemblable, entre le cadre presque vulgaire et les merveilles étonnantes qu’il renferme.

Dans les yeux, au premier abord, cette question déçue est écrite.

– Ce n’est que cela !

Et c’est là, devant cette masse aux inégales murailles, calcinées par le feu des cierges dont les clartés éternelles ne s’éteindront plus ; là, en face de ce granit aux courbes heurtées, que vient s’écouler le torrent jamais tari des pèlerinages ; devant cette statue, image de la Vivante prodigieuse, que le flot infatigable vient déferler avec son vacarme inapaisé de cantiques.

Pourquoi ? Regardez cette figure de marbre, aux yeux sans reflet, aux mains inertes, avec ce geste figé dans l’immobilité de la pierre. La cavité d’ombre qui l’encadre n’a pas de lumière. Elle ouvre sur la nuit. Ailleurs ce serait banal, enfantin, – une mise en scène d’impuissante et trop naïve réclame.

Et pourtant, l’incroyant qui vient là pour rire ou blasphémer s’arrête, terrassé par la majesté du lieu et la mystérieuse grandeur qui émane de ce pauvre rocher. Ce creux d’ombre est la porte qui donne sur l’infini céleste, et ce roc, le seuil où la Reine, descendue vers l’humanité, s’arrêta. L’Apparition surnaturelle est demeurée éblouissante pour les âmes, et le geste invisible, mais victorieux, trace toujours le signe qui attire irrésistiblement les cœurs.

C’est la faiblesse des œuvres terrestres choisie pour être le Thabor des transfigurations ; la colline devenue le Sinaï ; la parcelle de marbre, siège choisi de l’éternel et de l’immense ; la demeure de l’Immaculée chez nous.

La Grotte est le cour de Lourdes. C’est de là que jaillit la sève ardente, le sang chaud et ruisselant de la Foi. Là que viennent, encore haletants du voyage, les croyants qui ont vécu d’espérance et maintenant vivent de joie pleine et de ravissement. Le désir du premier salut les a poussés ; la douceur déjà goûtée d’un moment d’extase les y ramène.

Devant la grille qui ferme l’entrée et jusqu’à la rive du Gave, par tout le sol, c’est la foule des corps prosternés, les fronts inclinés, les mains jointes et les bras en croix. La terre sacrée est épanouie de la moisson vivante ; l’atmosphère embaumée d’oraisons ; l’air palpitant de cantiques dont les échos meurent en suavité.

Sous l’ombre des voûtes, c’est le cortège lent et infini des empressés qui veulent aimer de plus près et caressent le rocher, poli par des millions de lèvres, dans l’ardeur amoureuse des longs et tendres baisers. La chair frémissante frôle le dur granit ; l’âme rencontre, dans cet élan éperdu de tendresse, le front et le visage immatériel de la Mère, qui exauce dans un sourire dont la clarté rayonne à l’entour.

Parfois, dans cette longue théorie qui enlace d’une chaîne sans fin l’autel de la Grotte, quelques mains jettent à la volée des lettres. Messages naïfs que la Vierge compatissante sait lire et accueille comme l’expression candide et ingénue d’une foi qui revêt toutes les formes, pour obtenir toutes les grâces.

En avant, sous la statue, la vaste gerbe de cierges flambe – un brasier qui brûle sans fin, sous l’azur des étés comme sous les frimas des hivers. Et dans les replis extrêmes de la caverne, les énormes flambeaux alignés se consument lentement et emplissent l’espace d’une tiédeur suave de printemps.

Lumières symboliques, clartés visibles, images des âmes, floraison de feu que l’ardent amour fait éclore. Le soir, aux heures tranquilles du recueillement et du silence, ces clartés deviennent à elles seules tout le rayonnement et continuent le jour, éclairent, vigilantes, le visage de la Madone et le font resplendir d’une magie calme d’aurore. Elles montent jusqu’aux assises de la basilique, caressent la draperie de lierre dont les roches sont vêtues, effleurent l’églantier, repoussent les ténèbres, et, vues du lointain, répandent un reflet d’étoiles qui flotte sur les milliers de têtes immobiles, penchées dans l’ombre.

La seule richesse matérielle de ce temple rustique aux formes étranges, est l’autel qui est un joyau de marbre, d’émail et d’argent. Tour à tour, des évêques pèlerins y célèbrent la messe, entourés d’une assistance énorme et changeante.

En l’air, des festons de béquilles pendent, guirlandes fantastiques. Ce sont les ex-voto sans pareils qui proclament la victoire de la Vierge sur les infirmités désespérées. Le nombre s’en accroît chaque jour. Car ils viennent, à flots pressés, les souffrants que la science a délaissés. Des mains vaillantes et dévouées les ont amenés, dans leurs voitures ou leurs civières – figures de martyrs, faces d’agonie, attendant, débris lamentables et inertes, l’heure d’être plongés dans les piscines.

La multitude les enveloppe de ses fraternelles prières, et les aime, ces inconnus, dans la sublime charité que la Foi divine suscite et prolonge. Ils sont aux premières places, oubliant le supplice de leur chair douloureuse, dans la vision consolatrice d’un espoir qui ne se lasse pas.

Rien de majestueux comme cette foule mouvante qui entoure des couches immobiles et rien de plus attendrissant que ce spectacle de la vie qui enveloppe les victimes promises à la mort, mais aussi peut-être à la résurrection.

Et dans toutes ces ruées formidables de peuples, nul désordre, aucune de ces bousculades tapageuses, parfois meurtrières, qui sont le danger des grandes foules agglomérées. Partout le calme, le recueillement, l’envol merveilleux des âmes vers Celle qui attire les caravanes du monde et étend sur elles la douceur apaisante de son immuable sérénité.

Elles accourent sans trêve, les troupes humaines, semblent tomber d’en haut, par les mystérieux sentiers des lacets, débordent sur les rives du Gave et forment, aux grands jours, des barrières infranchissables.

À certaines solennités du cinquantenaire, plus de soixante mille pèlerins s’entassaient dans cet espace trop étroit. Le 11 février, à l’heure solennelle du demi-siècle révolu, depuis la première apparition, une houle de fidèles refluait jusqu’aux arcades du Rosaire, tout le sol frémissant de ces corps serrés dont la plupart ne touchaient plus terre. Le 16 juillet, lors de la messe vespérale, célébrée à 6 heures, en mémoire de la dernière vision, la prairie d’en face était devenue ruisselante de soixante-dix mille croyants, attirés par ce spectacle qu’on ne reverrait plus jamais.

 

 

 

René GAËLL, Vers Lourdes, p. 47-52.

 

Recueilli dans

Anthologie des meilleurs écrivains de Lourdes,

par Louis de Bonnières, 1922.

 

 

 

 

 

 

 

 

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