La Saint-Barthélemy

 

SES ORIGINES, SON VRAI CARACTÈRE, SES SUITES

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Georges GANDY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I.

 

 

Il n’y a pas, dans l’histoire, un fait qui ait été, plus que la Saint-Barthélemy, le point de mire de l’erreur et du mensonge. Au XVIe siècle, les protestants et beaucoup de catholiques l’ont dénaturée. Au XVIIIe siècle, l’abbé de Caveirac fit paraître une dissertation excellente à certains égards, mais qui, sous plus d’un rapport, laissait beaucoup à désirer. Voltaire et toute la secte encyclopédique soutenaient alors, avec le commun des hérétiques, qu’il y avait eu, entre la religion et la royauté, un accord hypocrite pour exterminer les protestants. De nos jours, les préjugés ou la passion puisent encore aux mauvaises sources, font des réticences calculées et de sophistiques interprétations. Les préventions d’un autre âge ont été transportées dans le nôtre. Au lieu de chercher des lumières dans une étude large et approfondie des hommes et des choses, on maintient sur cette question, comme sur tant d’autres, la grande conspiration contre la vérité. Généralement encore, les protestants et les rationalistes représentent les orthodoxes comme persécuteurs des hérétiques, et ceux-ci comme martyrs : à les entendre, les catholiques ont été agresseurs, les protestants, victimes ; les catholiques ont commis plus d’excès que les protestants ; papes, évêques, prêtres et moines ont provoqué fanatiquement les massacres ; les uns et les autres en ont accepté, à Rome et en France, la complète solidarité. Et quant aux origines, à la nature et à l’étendue de la Saint-Barthélemy, que d’exagération toujours, de contradiction et de confusion dans les récits ! Que de faussetés sur le caractère et la conduite de Charles IX, de Catherine, sur leur rôle dans cette affaire lamentable !

Toutefois, des résultats importants sont acquis. À travers les méprises et les calomnies, combien d’aveux graves à recueillir parmi nos adversaires ! L’idée de préméditation, surtout en ce qui concerne Charles IX, est repoussée, en dehors même du catholicisme, par les meilleurs critiques. Quant à la reine-mère, les opinions se divisent et les nuances sont nombreuses.

En outre, le caractère politique des origines du moins immédiates de la Saint-Barthélemy n’est plus contesté. Ce sont là des progrès véritables dont il faut féliciter la science. Mais ont-ils pénétré, pour l’instruction du peuple, dans cette littérature romanesque dont il s’enivre ? En ces régions infimes, on n’est guère plus avancé qu’aux jours de Voltaire ; le concert de la religion et de la royauté dans un acte de proscription atroce, avec circonstances aggravantes de préméditation et de perfidie, est encore un mensonge à l’état d’axiome pour les foules ; on ne cesse de leur dire qu’à l’époque des guerres de religion, couronnées par d’infâmes massacres, le catholicisme fut constamment cruel, qu’il bénit les poignards qui devaient verser le sang dans la nuit du 24 août 1572 ; le théâtre s’est emparé de cette imposture, il lui a prêté, dans un opéra devenu populaire, les enchantements de la musique et de la mise en scène.

Pour tous ces motifs, nous jugeons utile et même nécessaire de reprendre à fond, dans une étude critique puisée aux sources, cette vaste question qui en renferme tant d’autres. Nous ne prétendons pas donner sur tous les détails le dernier mot de l’histoire. Cette tâche est impossible, elle le sera probablement toujours. Nous voudrions seulement tracer, avec précision et justesse, toutes les lignes importantes de ce grand sujet, dans une esquisse consciencieuse et suffisamment étendue. Ce n’est point une histoire proprement dite que nous désirons écrire ; encore moins voulons-nous faire un de ces tableaux aux vives couleurs où trop souvent la vérité historique est sacrifiée au prestige ; nous ne nous adressons pas à l’imagination, – elle ne serait là que la folle du logis, – mais à l’intelligence et à la science ; toutefois nous ne dédaignons point les humbles esprits ; pour nous ils ne sont pas un profane vulgaire. Notre désir est que ce travail, à. la portée de tous, ait dans l’intérêt du droit et de la justice un succès de popularité.

En interrogeant les auteurs contemporains et modernes, les documents imprimés et manuscrits, pour en dégager les vérités qu’ils contiennent, nous ne songeons nullement à passionner des souvenirs douloureux ; nous conserverons à ce débat le calme et la gravité qu’il requiert ; la modération est la force du vrai, non cette modération bâtarde qui sacrifie aux préjugés ambiants, mais celle qui veut être courtoisement impartiale et ne confond pas plus la vigueur avec la violence, que la mesure avec la faiblesse.

Dans cet ordre de sentiments et d’idées, voici notre cadre. Nous rattacherons d’abord la Saint-Barthélemy, dans ses origines éloignées, à l’esprit du protestantisme en France. À ce point de vue nous examinerons, d’un coup d’œil rapide, si en droit la soi-disant Réforme pouvait, comme hérésie morale et dogmatique, comme doctrine politique et sociale, circuler librement en France, et si en fait elle a été, depuis sa naissance jusqu’en 1572, agressive et factieuse ; si dès lors ses nombreuses Saint-Barthélemy lui laissent le droit d’être sévère pour celle du 24 août. Nous dirons ensuite si la conduite du pouvoir dans ses relations avec la foi religieuse de la France a été la cause, en quelque sorte fatale, d’un forfait exécrable. Puis nous constaterons les origines immédiates de la Saint-Barthélemy ; nous tâcherons de fixer, d’après les mouvements des partis et la politique de Charles IX et de Catherine de Médicis au dedans et au dehors, le caractère de ce crime ; autant que possible, nous préciserons la nature et la portée de son exécution à Paris, la part d’influence que Charles IX et sa mère y ont apportée. Nous verrons les causes, la nature, l’intensité des massacres dans les provinces, et nous aurons soin d’éclaircir tous ces détails par la politique intérieure et extérieure du roi et de la reine-mère. Nous nous efforcerons de calculer approximativement le nombre des victimes, d’apprécier la politique religieuse de saint Pie V, de justifier les actes de Grégoire XIII dans leurs rapports avec la Saint-Barthélemy, d’expliquer la conduite respective des populations catholiques et du clergé de France, avant et après le 24 août ; enfin, nous résumerons en quelques mots notre travail, et nous déduirons les conclusions sommaires qui en formeront la substance.

 

 

II.

 

Ce qu’il faut voir tout d’abord, c’est la situation du protestantisme devant la France, au moment de son apparition. S’il était, comme doctrine, un danger grave pour la religion et l’État, s’il venait, au double point de vue politique et social, bouleverser la France ; si la domination était son but, la liberté de conscience son prétexte, évidemment il était agresseur et non persécuté ; il méritait un châtiment sévère et il avait tort de se poser en victime.

Voyons donc. À titre de simple hérésie, le protestantisme était condamné par la constitution française. Tout le monde sait que les rois de France, dans la cérémonie du sacre, juraient de défendre la religion catholique et l’unité religieuse du royaume. Ce serment leur faisait un devoir de ne pas tolérer l’hérésie. Au XVIe siècle d’ailleurs, l’union des deux pouvoirs catholique et civil était un dogme social universellement admis ; la pseudo-réforme le proclamait ; partout où elle fut maîtresse, elle se hâta d’en faire le fondement de sa puissance. « La société française, dit M. Lavallée, qu’on n’accusera pas de fanatisme, était fondamentalement catholique : depuis le roi jusqu’au serf, tout était lié hiérarchiquement par la religion. Le catholicisme était l’âme de la famille, de la cité, de la nation ; il s’était profondément insinué dans toutes les veines du corps social, il était pour le peuple la sanction du passé et de l’avenir, la garantie de tous les droits, la source de toutes les jouissances ; il était la vie entière. Lois, mœurs, actions, pensées, arts, cérémonies, foyer domestique, existence publique, tout était imprégné du catholicisme 1. » Aussi vit-on, sous Henri II, les prélats demander que la connaissance des crimes d’hérésie leur fût accordée ; peu après le roi ordonna, par un édit, que les parlements et même les présidiaux connussent des faits d’hérésie pour les punir comme des crimes de lèse-majesté humaine et divine 2.

Recueillons d’autres témoignages. Luther était si convaincu que l’hérésie ne devait pas être tolérée, qu’il conseillait de se borner à exiler les dissidents, de peur, disait-il, que l’intolérance ne fût rétorquée contre lui par les catholiques. Cette modération relative ne dura pas longtemps chez le fougueux sectaire. Le calviniste Farel attribuait à l’autorité le droit du glaive sur les hérétiques. « Ceux qui ne veulent pas que les hérétiques soient mis à mort, dit à son tour le ministre Théodore de Bèze, sont tout autrement coupables que ceux qui réclament l’impunité des parricides... nous voulons pouvoir exterminer ceux qui troublent les églises 3. » Qui ne connaît la théocratie terroriste établie à Genève, par Calvin. Avec lui Bèze affirme que l’État doit surtout faire régner la vraie et unique religion. Dans sa Confession acceptée par tous les calvinistes de France, il repousse énergiquement la séparation de l’Église et de l’État.

En 1563, soixante-douze ministres signèrent un écrit où ils demandaient au roi, pour prévenir les hérésies et les schismes, et par conséquent les troubles qui en pourraient advenir, de vouloir bien châtier sévèrement les hérétiques et schismatiques (les calvinistes exceptés 4). Des historiens rationalistes n’hésitent pas à reconnaître qu’au XVIe siècle, l’hérésie tombait sous la vindicte de l’État. M. Dargaud félicite le chancelier de l’Hôpital de n’avoir pas admis la liberté de conscience, d’avoir pensé avec toute son époque que le crime d’hérésie devait être puni ; il loue les tribunaux ecclésiastiques qui, « même indirectement, s’interdisaient de condamner à mort 5 ». À ce témoignage, nous pourrions en ajouter beaucoup d’autres de même genre. Et en l’espèce, comme on dit au palais, le protestantisme était, comme hérésie, d’autant plus odieux qu’il déformait au lieu de réformer, qu’il était un principe actif de dissolution, de tyrannie, de révolte, qu’il constituait par sa puissante organisation un État dans l’État, qu’il tendait au communisme, poussait à l’assassinat et livrait la France à l’étranger.

Prouvons, pièces en main, toutes ces assertions.

Le calvinisme, en tant qu’il professait l’inamissibilité du salut, – c’est-à-dire, le droit de s’abandonner, pourvu qu’une fois dans la vie on eût fait un acte de foi ardent, à tous les crimes imaginables, – l’esclavage de la conscience sous l’étreinte de la fatalité, la prédestination éternelle et inéluctable des uns au bien et au ciel, des autres au mal et à l’enfer ; le calvinisme, disons-nous, sapait tous les fondements de la morale et déchaînait toutes les passions. « Calvin, dit à ce propos un écrivain rationaliste, M. Henri Martin, laisse à l’homme une ombre de volonté comme pour justifier son Dieu et pour justifier le précepte que lui-même donne aux fidèles de haïr les réprouvés, afin de se conformer à la volonté de Dieu qui les damne 6. »

Ceux donc qui n’étaient pas calvinistes, c’est-à-dire élus de Dieu, étaient aux yeux de la secte marqués du sceau de la réprobation ; il fallait les haïr comme des suppôts de Satan. C’était là comme une excitation permanente à la discorde et à la guerre. Loin donc qu’il y eût communément une réforme de mœurs parmi les sectaires, et quelle que fût l’austérité réelle de plusieurs, la dépravation, fruit de leurs doctrines, était grande. Calvin, Bucer et d’autres hérésiarques en conviennent 7. Aussi Luther appelait Calvin un misérable ; celui-ci traitait Luther de furieux. « Ce qu’on appelle réforme, dit Cobbett, fut enfanté par une incontinence brutale, nourri par l’hypocrisie et la perfidie, et cimenté par le pillage, par la dévastation et par des torrents de sang 8. » Mélanchton s’écriait dans sa douleur, à la vue des maux de la Réforme : « Les flots de l’Elbe ne suffiraient pas pour pleurer les malheurs de la religion et de l’État. » « Depuis la prédication de notre doctrine, disait Luther, le monde devient de plus en plus mauvais, plus impie, plus éhonté.... Ce n’est partout qu’avarice, intempérance, crapule, impudicité, désordres honteux, passions abominables 9. »

En détruisant la loi morale au profit des élus, le protestantisme s’appuyait sur la Bible qu’il livrait aux libres interprétations de toutes les fantaisies et de tous les fanatismes. C’était là encore un énergique dissolvant ; si bien qu’en 1543, le Parlement et la Couronne, en Angleterre, durent interdire au peuple, pour réfréner d’horribles abus, la lecture des saints Livres 10. Ce renversement de tout principe, combiné avec l’esprit farouche du calvinisme, impliquait un système pratique de brutale tyrannie. Ici les autorités abondent, nous n’avons que l’embarras du choix. Catholiques, protestants et rationalistes signalent la profonde intolérance de la Réforme. Suivant Bèze et ses collègues, le pape est un antéchrist, l’Église une Babylone, une vaste idolâtrie dont il faut purger la terre ; c’est là un article du symbole calviniste et Bèze l’exposa sans détour dans la conférence de Saint-Germain. Donc défense aux fidèles d’épouser des papistes et ordre aux parents d’empêcher ces mariages ; défense aux imprimeurs et aux libraires de prêter aux catholiques le concours de leur industrie ; défense aux artistes de travailler pour les chapelles et les églises, etc., car ce serait favoriser l’idolâtrie. Locke et Tillotson, protestants tolérants des premières années du XVIIIe siècle, désiraient l’extermination des catholiques. Bèze disait par manière d’axiome : libertas conscienciarum diabolicum dogma. L’article 36 de la confession helvétique est celui-ci : Stringat magistratus gladium in omnes blasphemos, coerceat et hæreticos. Trois protestants seulement improuvèrent la mort de Servet ; leurs réclamations ne produisirent pas dans le protestantisme la plus légère sensation 11. Luther demandait vingt mille hommes pour se venger du pape. En fait, dans tous les pays où les protestants triomphent, en Suisse, en Suède, en Danemark, en Écosse, en Bohème, en Hollande, en Allemagne, en France même, le culte catholique est immédiatement interdit sous des peines sévères et souvent cruelles. Les synodes calvinistes prennent constamment des mesures pour empêcher l’hérésie de se propager ; dans un synode général, les calvinistes de France expriment leur regret de voir leurs frères des Pays-Bas ne pouvoir employer contre les dissidents « les remèdes qui seraient à désirer, c’est-à-dire l’intervention du bourreau 12 ». Dans un manifeste qui a pour objet de justifier la conspiration d’Amboise, on lit : « Les fidèles sujets au roi ne tâchent à autre chose qu’il y ait une seule secte chrétienne, une pure et simple religion, une foi, une loi, et que tant de sectes monacales, tant de sectes hérétiques soient retranchées par la parole de Dieu, qui seule peut remettre unité 13. » Pendant un siècle, la protestante Genève ne souffrit chez elle aucun instrument de musique. Dans cette ville, en Suisse, en Écosse, la confession et la pénitence publiques furent commandées 14. « Les lois (de Calvin), a dit un ministre protestant, Paul Henri de Berlin, étaient écrites non avec du sang, comme celles de Dracon, mais avec un fer rouge. » Un écrivain protestant a dit de ce même sectaire : « Il a l’injustice et la passion, il faut qu’il... change le monde... tout lui est bon pour le succès 15. » « Le consistoire, écrit M. Trognon, est investi d’une autorité souveraine qui s’étend jusque sur les princes, et peut aller jusqu’à l’excommunication 16. » En France, suivant Castelnau, les protestants « se voulaient rendre les plus forts pour avoir pleine liberté de leur religion 17 ». D’après M. H. Martin, l’intolérance calviniste n’était pas moins grande que celle des papistes 18. Ces prétentions à une domination sans contrôle étaient d’autant plus odieuses que les calvinistes, au moment même où ils commençaient à les afficher, ne formaient de leur aveu qu’une minorité très restreinte 19, minorité qui montrait une roideur extrême, et, au lieu de se tenir dans l’ombre, voulait régner 20.

Mais, pour régner, il fallait se révolter ouvertement sous des dehors hypocrites, il fallait être une faction politique et professer le droit à la rébellion. C’est ce que fit le protestantisme. La faction des princes du sang fut son avant-garde 21. Bossuet dénonce avec raison comme révolutionnaire le dogme protestant de la souveraineté du peuple 22. « Mutation de religion emporte mutation de l’État », disait un demi-huguenot, Marillac, archevêque de Vienne. Faut-il s’étonner que, sous Louis XIV, le dauphin signalait les assemblées secrètes des protestants, leurs serments d’association, leurs menées séditieuses, leurs conjurations ouvertes 23 ? « Le catholicisme, remarquait Napoléon, est la religion du pouvoir et de la société, comme le protestantisme est la doctrine de la révolte et de l’égoïsme. L’hérésie de Luther et de Calvin est une cause éternelle de divisions, un ferment de haine et d’orgueil, un appel à toutes les passions... Le protestantisme a signalé sa naissance par la violence, par des guerres civiles... Après avoir détruit l’autorité par un esprit de doute et par une critique de mauvaise foi, cette hérésie prépare, par l’affaiblissement de tous les liens sociaux, la ruine de tous les États 24. » Théner, Hurler (avant sa conversion), Hœninghaus et d’autres penseurs d’Allemagne et d’Angleterre regardent le protestantisme comme l’ennemi du genre humain. Le tolérant l’Hôpital, idole des libres penseurs, n’était-il pas secrètement de cet avis, quand il affirmait que le calvinisme n’avait fait de progrès que par les armes 25 ? On comprend que ce moyen de propagande ait souri à Luther. Il trouve bien sots les peuples qui ne brisent pas le joug des rois et des papes. De là en Allemagne les guerres des paysans et des anabaptistes, les déchirements de la Suisse, les cruautés épouvantables d’Élisabeth et de Cromwell, et, comme nous le verrons, les guerres civiles en France. De là, pour les sectaires, la nécessité impérieuse, dans un but de tyrannie, ou de s’emparer pacifiquement du pouvoir ou de le briser. Ainsi le caractère de la Réforme, en tant que dominateur et séditieux, était forcément politique 26. En 1572, il y eut à Nîmes une assemblée générale de huguenots ; on y dressa le plan d’une république. En 1573, les états d’Anduze jetèrent les bases d’une organisation républicaine en France, et on jura la confédération des églises réformées. En 1575, à Nîmes encore, on fit un autre règlement pour la confédération et l’établissement du gouvernement républicain. En 1621, les protestants voulurent faire de la France une république, ils la divisèrent en huit cercles dont les gouvernements devaient être donnés à des seigneurs subordonnés à l’assemblée générale de La Rochelle. Le duc de Rohan, selon le témoignage de Fontenay-Mareuil, pensait à hasarder tout et périr, ou faire une république comme le prince d’Orange 27. Plus de deux cents arrêts du parlement de Paris furent promulgués pour contenir les séditieux 28.

L’esprit général de Calvin, observe Montesquieu, tend par sa nature au républicanisme. Le calvinisme, dont l’esprit est républicain (Voltaire, Essai sur les mœurs), a tenté longtemps des entreprises de révolution parmi nous, comme en Hollande et en Angleterre, mais il ne pouvait les accomplir qu’à travers des flots de sang. Un homme considérable du XVIe siècle sentait bien cette situation, quand il disait de l’estat huguenot : « C’est une démocratie mêlée d’aristocratie, une république dans la monarchie, de laquelle elle fomentera la ruine, parce que l’un de ces gouvernements ne peut subsister ni demeurer en sûreté sans la ruine de l’autre 29. » Brantôme affirme qu’il tient de la bouche d’un serviteur de La Renaudie, l’un des chefs de la conspiration d’Amboise, que « l’intention des principaux d’entre eux était de n’avoir aucun roi », pour former une république. Dans le manifeste où les principaux partisans de la Réforme tentèrent de justifier cette révolte, ils dirent en somme qu’il fallait faire passer par les armes tous ceux qui enseignaient la religion catholique 30. Calvin dit énergiquement qu’il faut cracher sur la face des rois catholiques 31 ; dans son commentaire sur Daniel, il déclare, en résumé, qu’un roi, s’il ne met pas sa puissance au service de la Réforme, abdique sa dignité de souverain et sa qualité d’homme ; qu’étant ainsi déchu il n’a plus droit à l’obéissance de ses sujets et mérite d’être conspué ; que tous les rois catholiques sont dans ce cas. Il est vrai qu’un célèbre ministre protestant, Farel, recommande à ses sujets, en 1561, d’obéir au roi, mais à quelle condition ? Que tout soit bien advisé, c’est-à-dire que le calvinisme règne. En ce cas, quand le protestantisme sera maure, « ce serait une chose fort dangereuse s’il était permis aux peuples de s’eslever de leur authorité pour... usurper en la puissance, l’authorité et exécution qui n’appartient qu’au roi et aux magistrats députés par icelui.... » Un des apologistes les plus décidés de la Réforme convient que le calvinisme, en France, était absolument hostile aux institutions et aux mœurs nationales 32 ; il suit de là que si le calvinisme l’avait emporté parmi nous, il aurait changé complètement le système politique : partout où il avait la prépondérance, il introduisait sous forme de république une théocratie oligarchique et oppressive. Ses préférences sont clairement accusées dans le Franco-Gallia d’Hotman et les Vindiciæ contra tyrannos de Longuet, et ce sont là ses deux principaux manifestes politiques. « Quelques tyrans et un peuple d’esclaves surveillés, telle fut en réalité la démocratie calvinienne, rigoriste, formaliste, inquisitoriale, comme l’est la foi sans la charité, comme devait l’être à plus forte raison la foi dans le Dieu tyrannique qu’avait rêvé l’atrabilaire réformateur 33. »

Cet esprit séditieux du calvinisme fit une si vive impression sur le célèbre jurisconsulte Dumoulin, qui avait longtemps fréquenté les sectaires, qu’il se détacha d’eux entièrement, parce qu’ils formaient, sous prétexte de religion, des assemblées factieuses ; qu’ils connaissaient de toute sorte d’affaires au mépris des magistrats établis par le roi, qu’enfin ils n’omettaient rien pour ébranler la fidélité des sujets du roi 34. En effet, les synodes nationaux des protestants établirent en principe qu’il était légitime de prendre les armes contre l’État 35. En 1582, Nicolas de Montaud publia le Miroir des François où il était question de ruiner le catholicisme, de soulever les esprits à l’occasion des impôts, d’exciter à l’assassinat du Saint-Père, d’abaisser l’autorité royale, etc. Les ministres, suivant un auteur moderne peu suspect, éveillaient partout l’esprit démocratique, prêchaient partout que la puissance des rois n’était autre que celle qui plaisait au peuple, comme Monluc le raconte 36. « Les huguenots, affirme M. Audley, fervent ami de la liberté religieuse, n’auraient reculé devant aucun moyen pour s’emparer du souverain pouvoir 37. » Le protestant Barnaud et beaucoup d’autres enseignaient même une démocratie avancée.

Ce n’est pas tout ; le calvinisme était non seulement séditieux, mais puissamment organisé ; comme une vaste franc-maçonnerie, il enveloppait la France d’un réseau de conspirations. En 1562, ses partisans se soulèvent, d’un bout de la France à l’autre, sur le mot d’ordre des chefs, avec un redoutable ensemble. En 1567, à l’heure du complot dont nous parlerons plus loin, on remarqua l’étendue et la rapidité des manœuvres d’une grande société secrète. « En un même jour, dit un protestant souvent impartial, M. Ranke, le soulèvement éclata de toutes parts... Les habiles de l’époque ne trouvaient rien dans toute l’histoire jusqu’à Mithridate, roi de Pont, qu’ils pussent comparer à cette entreprise pour le secret du dessein, la précision et la rapidité de l’exécution 38. » À l’occasion de la Michelade, une des Saint-Barthélemy protestantes que nous rappellerons tout à l’heure, Tavannes révèle en ces termes les proportions effrayantes de l’organisation des huguenots : « Le secret, la fidélité, le zèle étaient par eux gardés... Les ministres écrivent les naissances, les nombres, les âges, marquent les maisons, chemins, passages, par livrets, chiffres et signaux. Les surveillants de Genève, sans avoir été en France, exécutaient dans icelle ce qui leur était commis par les moyens dessus écrits, établirent les finances et recettes sur eux, réservant le tiers des butins pour employer à leur cause. Postes à pied, jargons, signes, contresignes, écritures couvertes, chiffres ne sont épargnés. Les églises, les ministres, les surveillants plus fidèles avertis, tout se prépare aux surprises, aux armes, trahisons et menées, ils trompent leurs frères, pères, amis, le roi et sa cour 39. » Un témoin oculaire, Jean Correro, ambassadeur vénitien dont M. Ranke prise fort l’autorité, s’exprime de la sorte au sujet du complot de Meaux : « C’est une chose vraiment étonnante que l’étendue et le secret de cette conspiration ; car on sait que l’inconvénient de ces sortes d’entreprises, c’est d’être facilement découvertes à raison du nombre et la variété de ses complices 40. » Correro décrit l’organisation protestante : « Les grands, dit-il, se sont mis dans la secte » pour supplanter leurs ennemis, les bourgeois pour s’enrichir, surtout des biens de l’Église, le peuple enfin, « entraîné par de fausses opinions ». Dans chaque province ils avaient un chef qui contrebalançait l’autorité du gouverneur du roi, si toutefois le gouverneur lui-même n’était pas des leurs. Sous ce chef, il y avait un grand nombre de subordonnés à des degrés différents. Venaient ensuite les ministres, qui avaient soin d’instruire les peuples avec une extrême diligence..... ils faisaient souvent des collectes et les pauvres y contribuaient largement. « Les grands et les gens de moyen état profitaient de cet argent, sans lequel ils n’auraient pu faire des dépenses égales à celles des grands rois 41. » Dès l’an 1560, la force de cette organisation hostile était considérable : « Avant la conjuration d’Amboise, l’amiral... fit faire un état de tous ceux qui étaient capables de les porter (les armes), et après avoir su qu’il excédait plus de deux millions d’âmes, il prit d’autres mesures 42. » Suivant M. Trognon, le mouvement d’une minorité fut prompt et irrésistible, au mois d’avril 1562 43.

Les protestants, dit un autre auteur, « avaient leurs rôles de recettes et de soldats, leurs magasins d’armes, leurs rendez-vous, leurs chefs, leurs assemblées et leurs négociations secrètes avec les étrangers, ils étaient prêts pour un soulèvement général 44 ». Depuis 1560, un protestant de nos jours le confesse, les huguenots s’étaient organisés en parti politique : « Ils faisaient des levées d’hommes et d’argent, et empêchaient les dîmes et les autres revenus ecclésiastiques qu’ils tachaient de faire tourner à leur profit ; ils avaient leurs capitaines, leurs lieutenants, leurs sous-lieutenants, leurs gouverneurs et leurs percepteurs d’impôts, leurs drapeaux, leurs villes de guerre, leurs munitions, leurs arsenaux, leurs troupes soldées 45. »

La pseudo-réforme tendait aussi, disions-nous plus haut, à faire pénétrer dans les populations le sentiment de l’égalité sociale ou du communisme et à consacrer théoriquement l’assassinat. « Quand les procureurs des gentilshommes demandaient des rentes à leurs tenanciers, ils leur répondaient qu’ils leur montrassent la Bible... et que si leurs prédécesseurs avaient été sots ou bêtes, ils n’en voulaient point être 46. » « Les ministres proposaient au peuple la liberté naturelle en même temps que l’autorité politique, en secouant le joug du monarque et de ses officiers, et en se soustrayant de la tyrannie de la noblesse. Aussi commencèrent-ils à courir sus à la noblesse de Guienne 47. C’était là ce qui faisait dire à Monluc que « cent mille hommes périraient si l’on ne faisait main basse sur un certain nombre de ministres, chefs de la ligue des paysans 48 ».

Afin d’achever cet ensemble de périls imminents pour la France, le protestantisme mettait à l’aise le fanatisme de l’assassinat. On a bien vu, dans le catholicisme, des hommes égarés soutenir effrontément des théories de meurtre, mais l’Église aussitôt les désavouait, leur jetait l’anathème. Dans le camp de la Réforme, ce fut autre chose. Les chefs eux-mêmes protégèrent de leur autorité des idées sanguinaires. Bèze est d’avis qu’on extermine les prêtres 49. « Quant aux jésuites, écrivait Calvin, il faut ou les tuer, ou si cela ne se peut faire commodément, les chasser ou du moins les écraser sous les mensonges et les calomnies 50. » Luther, après avoir encouragé les rustauds ses amis, se retourne contre eux, et les signale aux vengeances sans pitié du premier assassin venu. « Frappez en bonne conscience sur ces infâmes, tant qu’ils pourront remuer un membre. Nous vivons dans de si singuliers temps qu’un prince peut mériter le ciel avec plus de facilité par l’effusion du sang qu’un autre par la prière 51. » Le ministre Surreau publia, en 1557, un livre où il avançait qu’il était licite de tuer le magistrat ou le prince persécuteur de l’Évangile 52. « Les réformateurs, observe justement l’historien protestant Mackintosh, ont cru découvrir dans la Bible des précédents pour autoriser le crime, et ont jeté sur l’assassinat un faux éclat de dévouement héroïque et de glorieux tyrannicide 53. »

Enfin la Réforme, avons-nous dit, se coalisait avec l’étranger. Certes, il n’était pas étonnant que les souverains catholiques fissent mutuellement appel à leurs forces contre l’ennemi commun. « Tous les peuples chrétiens, comme le remarque M. Lavallée, s’étaient toujours regardés comme frères ; ceux qui se séparaient de l’unité religieuse paraissaient les étrangers 54. » Mais tout autre fut la conduite des protestants ; au grand scandale de leur pays, ils introduisirent l’étranger jusqu’au centre de la France.

Hume, écrivain protestant, leur donne une leçon sévère de patriotisme : « Toute la France, dit-il, fut généralement indignée. » En 1562, « presque tous les chefs protestants, suivant le témoignage de Bèze, voulaient qu’on demandât un prompt et suffisant secours aux princes d’Allemagne 55 », contrairement à l’opinion de l’amiral, qui, en d’autres circonstances, nous le verrons, fut moins délicat.

En résumé, les protestants, en tant qu’hérétiques, étaient justiciables de l’autorité civile suivant la constitution française et les engagements sacrés du roi ; l’État devait-il leur accorder une liberté de conscience illégale et rejetée par tous ? Les protestants introduisaient en France un ferment de dissolution sociale ; l’État devait-il les laisser faire ? Les protestants voulaient, non une place au soleil, selon d’astucieuses protestations, mais une domination tyrannique qui eût anéanti parmi nous peut-être la religion catholique ; l’État devait-il tolérer qu’on la supprimât ? Le protestantisme levait le drapeau de la révolte ; l’État devait-il autoriser la sédition ? Le protestantisme était formidablement organisé ; l’État devait-il se désarmer devant la puissance des complots ? Le protestantisme semait des germes de communisme égalitaire, il légitimait l’assassinat, il déchirait l’unité nationale par ses alliances avec l’étranger et il allait ramener la France aux morcellements de territoire du XIe siècle ; l’État devait-il protéger de son inaction cette félonie ? Poser ces questions, c’est évidemment les résoudre.

 

 

III.

 

Quelle fut l’attitude de la royauté quand le protestantisme naquit ou grandit ? Loin de se montrer implacable, la royauté fut d’abord plus que débonnaire. François Ier, nous le dirons bientôt, fit preuve au commencement d’une indulgence excessive que lui conseillait son entente avec les reformés d’Allemagne. « Une division profonde s’établit entre l’autorité théologique et la puissance royale 56. » François Ier prodiguait ses faveurs à Berquin, cet ennemi déclaré de l’Église ; malgré les instances du Parlement, il ne voulut pas, en 1525, punir les hérétiques. L’insolence des novateurs changea ses dispositions : « Ils se permirent, dit Ranke, une attaque publique contre l’adoration du saint Sacrement... ; il semble même que la fureur anabaptiste qui, tendant à un bouleversement général, parcourait alors l’Empire, se fût aussi éveillée dans Paris ; là-dessus, le peuple, le clergé et le roi lui-même furent saisis de la plus vive indignation 57. » D’autre part, les protestants mutilèrent dans Paris une statue de la sainte Vierge, et le roi trouva des placards contre la messe affichés jusque dans sa chambre ; de là sa colère et ses rigueurs provoquées encore par l’affreuse révolte luthérienne des anabaptistes, qui inondait de sang la Westphalie et inspirait à la France un indicible et légitime effroi.

Sous Henri II, les Parlements, et surtout celui de Paris, éludaient l’application des peines que le protestantisme avait méritées 58 ; en dépit des défenses royales, on faisait séditieusement des processions de sectaires ; les envoyés de Calvin parcouraient les provinces, répandaient les écrits du maître, organisaient des associations et des collectes. « Partout, disait Henri II, où les nouvelles doctrines étaient prêchées, l’autorité royale devenait incertaine, et l’on courait risque de tomber en une sorte de république comme les Suisses. » Le roi s’irritait de voir les factieux s’assembler, délibérer sans son ordre et recourir au patronage des étrangers ; il ordonna donc des poursuites rigoureuses, et la mort le surprit au milieu de ses projets.

Sous François II et Charles IX, Catherine de Médicis mit en honneur, dans la conduite des affaires, un machiavélique et dangereux système de bascule, qui consistait à effacer les uns par les autres au moyen de la ruse ou de la force les défenseurs et les ennemis du catholicisme ; système impossible autant que dangereux : impossible, puisque nulle part les idées de conciliation et de tolérance en matière de religion n’étaient acceptées ; dangereux, parce qu’à force de ménager les partis contraires, on arrivait infailliblement à les réunir contre soi, à nécessiter les réactions violentes, à sortir de la confusion et du chaos par les catastrophes. Aussi la reine mère, engagée dans cette voie funeste, fut enfin obligée, observe Mably, d’obéir aux évènements 59.

De cette politique d’atermoiements et de fausse pondération naquirent les édits successifs dont nous n’avons pas à nous occuper spécialement ici, mais dont il importe de préciser le caractère et les influences. Ces édits de tolérance plus ou moins restreinte indignaient, comme anticonstitutionnels et antinationaux, la partie énergiquement saine du pays, et ils ne pouvaient en aucune manière satisfaire la Réforme. Prenons pour exemple l’édit de janvier, qui ouvrit en 1560 la série des transactions. Après cet édit, les protestants ne se contentèrent pas des faubourgs, ils s’emparèrent des villes pour l’exercice de leur culte, ils conquirent par force des églises ; ils célébrèrent ensuite leur soi-disant triomphe de Poissy « par des dérisions et des insolences où éclatait leur orgueil 60 ». Se sentant dès lors tolérés et protégés, ils ne respectaient plus les magistrats, tenaient des assemblées publiques, prononçaient des discours injurieux ; c’étaient partout rébellions et tumultes 61. « Tenant au poing l’édit de Janvier, ils l’étendaient par delà ses bornes 62 » ; ils insultaient les catholiques, prenaient les églises, brisaient les images, forçaient les religieuses à quitter les couvents 63, outrageaient les catholiques dans leurs personnes 64. Quant aux édits en général, l’ambassadeur vénitien Correro fait remarquer que les protestants les violaient et employaient tous les moyens de propagande 65. Michel Surriano, ambassadeur vénitien en 1561, apprécie bien les édits : ils étaient équivoques, contradictoires, ils encourageaient la sédition, rendaient les magistrats plus froids et plus négligents ; les factieux disaient au peuple « que le roi n’a pas d’autorité sur ses sujets et que ceux-ci ne doivent pas obéir à leur prince quand il leur commande quelque chose qui n’est pas dans les SS. Évangiles... C’est par là que l’on marche vers un gouvernement semblable à celui de la Suisse, et vers la ruine de la constitution monarchique et du royaume 66 ». Ces édits, au surplus, n’étaient que provisoires ; il n’y fallait voir, de l’aveu même de Grotius, que des grâces, des concessions bénévoles d’un roi à ses sujets, des concessions pouvant se révoquer à la volonté du roi, selon qu’il le jugerait utile pour le bien de son État 67. Telle n’était pas la pensée protestante. Les sectaires liaient la royauté par ses édits provisionnels. C’était peu pour leurs visées que ces dons équivoques. Dans leur impatience, ils les jugèrent insuffisants, ils plongèrent trois fois la France, avant 1572, dans les horreurs de la guerre civile, et il est temps de voir dans les faits leurs théories, d’écrire à grands traits leurs excès de toute sorte, leurs Saint-Barthélemy. Avant la première guerre, ils abolissaient immédiatement, partout où ils pouvaient s’établir, le culte catholique. « Envoyez-nous des troupes, écrivait Bèze aux Suisses, en 1561, et nous verrons la ruine complète du papisme. » Cette ruine du catholicisme par la force, Calvin la demandait pour la Pologne et pour l’Angleterre. La conjuration d’Amboise précéda la première prise d’armes générale du parti ; elle avait pour prétexte d’arracher le roi (François II) à la tyrannie des Guise ; en réalité elle devait, en cas de réussite, donner aux calvinistes le gouvernement de la France. « S’ils avaient été les plus forts, assure Brantôme, il ne faut point douter que le roi eût passé comme les autres, ainsi que La Vigne lui-même me l’a dit et d’autres aussi. » Il s’agissait effectivement d’enlever le roi, de tuer les Guise 68. Et quels furent les auteurs du complot ? Condé qui voulait la direction de l’État et le triomphe des religionnaires ; Coligny, qui poussa le prince et approuva tout, bien qu’il ait désapprouvé plus tard la conjuration d’Amboise. D’autres chefs se rallièrent à cette sédition. Calvin désavoua l’affaire après coup, mais il s’était réservé d’en poursuivre le commencement heureux 69. Dans la lettre même où il paraît condamner ses disciples, il dit : « Si l’on ne s’y fût opposé à temps, les nôtres auraient occupé de force bien des églises... mais, là aussi, ils ont cédé avec la même mollesse. Ceux qui ont écouté nos conseils persévèrent dans leur résolution et se préparent courageusement à la mort 70. » On voit ainsi que M. Coquerel fils a tort d’affirmer qu’une telle entreprise eut pour énergiques adversaires Calvin et Coligny 71. Après la répression très vive du complot on eut recours à l’indulgence, la punition des hérétiques fut suspendue. Les calvinistes, avec l’appui des modérés, firent des demandes qui « contenaient toute une révolution dans la constitution de la France », et Catherine protégea les protestants 72. En 1560 et l’année suivante commencent les catastrophes dont les sectaires pendant dix ans désoleront la France ; ils prêchent l’insurrection conditionnelle et l’appel à l’étranger, ils veulent incendier Paris et forcer les prisons ; ils troublent tout le royaume et soulèvent les provinces pour prendre les places fortes ; déjà Coligny avait présenté, pour obtenir la liberté de conscience dans chaque ville, une requête qu’il pouvait appuyer, disait-il, de cent cinquante mille hommes.

Sur ces entrefaites, Charles IX succède à François II ; où en était la France à son avènement ? « Le chancelier dit Michel Surriano, ambassadeur de Venise à Paris en 1561, faisait son possible pour ruiner la foi ; les étrangers se répandaient de toutes parts ; on commençait à jeter à terre les images de Notre Seigneur Jésus-Christ et des saints, à piller les églises, à outrager les prêtres et les prélats, à forcer les prisons, à insulter les agents du roi, la reine mère 73. »

Avant d’aller plus loin, tachons de placer sous le vrai jour de l’histoire Charles IX, Catherine et les Guise. Charles IX a été singulièrement noirci par les pamphlétaires ; ils en ont fait un hypocrite, un furieux avide de sang, un hideux débauché ; mensonges !

Au dire des ambassadeurs vénitiens, il avait, en prenant la couronne, des qualités estimables : il était enclin à la libéralité, à la justice ; il aimait les arts, il faisait des poésies ; il se montrait affable et généreux. Mais sa nature était mobile, violente, amie du bruit et de la guerre ; sa volonté sans force appartenait en quelque sorte au dernier occupant. Incapable d’une longue astuce, la dissimulation lui pesait ; il avait des échappées de franchise et d’effusion qui livraient tout. Ses mœurs, sans être régulières, n’étaient pas dissolues ; il avait une foi sincère, mais peu éclairée ; son triste entourage lui donnait des habitudes peu nobles. Mieux conseillé ou conduit par une mère judicieuse et ferme, Charles IX, malgré sa grande jeunesse (il fut roi à dix ans), n’aurait pas été indigne de régner sur la France. Mais Catherine, sa mère, avait la passion du pouvoir ; superstitieuse, indifférente sur le choix des moyens, elle n’avait qu’un but : gouverner sous le nom de ses fils. Elle les aimait pourtant. Le duc d’Anjou, qui fut Henri III, lui était particulièrement cher ; elle craignait toute influence qui, en les dominant, eût affaibli son autorité personnelle. Sceptique d’ailleurs, sinon dans ses sentiments, du moins dans sa vie, vivant au jour le jour d’expédients contradictoires et remuant cent projets fugitifs, elle n’avait nullement ces profonds calculs d’hypocrisie qui poursuivent toujours, à travers les obstacles, l’exécution d’une idée. À cet égard, la plupart des auteurs se sont mépris. Ses lettres à sa famille, où se remarque facilement l’abandon du caractère, démontrent qu’elle se laissait diriger par les évènements, loin de les maîtriser ; que son esprit de diplomatie, trop exagéré peut-être par certains écrivains 74, avait rarement la justesse du coup d’œil ; qu’elle se plongeait, à force de tergiversation, dans des défilés sans issue, et songeait ensuite à s’en dégager par des folies ou par des crimes. Ce caractère, mêlé de faiblesse, d’ambition, d’inconséquence et de ruse, nous donnera le sens de la Saint-Barthélemy. Auprès de Charles IX et de Catherine, trois partis principaux s’agitaient : le parti catholique, que représentaient H. de Guise, beaucoup moins pur que François de Guise son illustre et noble père, le cardinal de Lorraine 75, et le duc d’Anjou, à la fois belliqueux et efféminé ; le tiers parti, où figuraient le duc d’Alençon, frère de Charles IX, les Montmorency, Cossé, Biron, etc. ; et le parti huguenot, que l’amiral Coligny et le prince de Condé dirigeaient. Le tiers parti avait surtout, on le conçoit, les préférences de Catherine, et en même temps, sauf les moments orageux, celles du roi que la reine mère gouvernait.

En face d’une cour ainsi tiraillée par les factions, les protestants pouvaient oser. Qu’on ne s’étonne pas de ce qui va suivre.

En 1561, ils effrayent Nîmes, malgré l’indulgence ou plutôt la complicité habituelle des magistrats, par des invasions nombreuses qui vident les couvents, spolient les églises, profanent les choses saintes ; les outrages et les attaques à main armée se succèdent 76. Un mois avant l’affaire de Vassy, Longuet, un des chefs huguenots, écrivait à l’électeur de Saxe qu’en Gascogne et dans le bas Languedoc, ainsi qu’en Provence et jusqu’aux Pyrénées, à quarante lieues à la ronde, nul prêtre romain n’osait se montrer ; que partout les idoles étaient abattues. Au moment où leurs demandes étaient écoutées, ils massacrèrent à Montpellier environ deux cents personnes, pillèrent la cathédrale et interdirent le culte aux alentours, mirent à sac les églises de Montauban, de Castres et de bien d’autres lieux 77. Calvin lui-même les appelait des furieux poussés par les démons. En ce temps, les gouverneurs des provinces avaient ordre de ne pas punir les violations des édits par les huguenots ; Longuet convient, dans l’une de ses lettres, que les catholiques s’efforcent d’amener une paix mutuelle, et c’est alors que Bèze, le bras droit de Calvin, le conseiller de Coligny, annonce en novembre 1561 de nouveaux troubles comme imminents. Le calvinisme éclate, à Toulouse, en insultes contre les prêtres.

En 1562, l’échauffourée de Vassy sert de prétexte à l’affreuse guerre civile qui va couvrir la France de sang et de ruines. Cet accident regrettable n’avait été nullement calculé, quoi qu’en disent M. de Félice, dans sa partiale Histoire des Protestants de France, M. Coqueret, dans son Précis de l’histoire des Églises réformées, et M. Fauriel, dans son Essai déjà cité. Cette collision avait été fortuite ; les protestants eurent le tort de troubler par leurs bruits une cérémonie de catholiques ; ceux-ci s’en indignèrent ; mais, de quelque côté qu’ait commencé l’attaque, il est indubitable, le récit du duc de Guise et sa déclaration à son lit de mort en font foi, que ce noble défenseur du catholicisme ne l’avait pas préméditée, qu’il fit tous ses efforts pour y mettre un terme, et qu’à ses paroles de conciliation les protestants répondirent par une grêle de coups 78. M. de Félice confesse que la déclaration dernière du duc de Guise garantit sa sincérité. Pourquoi donc, dit-il, que Guise, s’il ne fut pas agresseur, ne fit rien pour empêcher le massacre ? Pourquoi va-t-il jusqu’à dire ailleurs que le chef catholique ne se possédait plus 79 ?

Avant le massacre de Vassy, Stuckins, envoyé de Zurich au colloque de Poissy, avait annoncé dans une lettre qu’en Normandie, comme en Gascogne, le calvinisme avait généralement aboli la messe. Malgré tout, les réformés prétendirent, et un pasteur, M. de Félice, applaudit à ce grave motif, que l’édit de janvier avait été déchiré, dans l’affaire de Vassy, à la pointe de l’épée, et que les protestants furent contraints, pour sauver leurs personnes, de prendre partout les armes.

Cette évidente imposture mit le feu à la France. M. Dargaud assure, avec l’aplomb qui lui est habituel, qu’avant la prise d’armes de 1562, les protestants furent victimes de nombreux massacres ; cependant le manifeste insurrectionnel de Condé, en date du 8 avril, ne mentionne pas ce carnage, et comment croire qu’il eût été omis, quand il pouvait faire un si bel effet d’indignation 80 ? Quoi qu’il en soit, rien ne pouvait autoriser la rébellion de 1562, cette rébellion qu’on suit partout à la trace du sang au milieu des décombres. Trente-cinq villes sont prises, les églises sont dépouillées, les saintes images brisées ; les Cévennes, le Vivarais, presque tout le comtat Venaissin se révoltent. Condé blâme les violences, mais il utilise le pillage et se sert du butin, il fait battre monnaie avec l’or et l’argent des châsses, des vases sacrés, etc., pour payer ses soldats ; la spoliation de l’église de Saint-Martin, à Tours, donne plus de douze cent mille livres, sans compter les pierres précieuses ; le duc de Cuise et le connétable de Montmorency consentant à se retirer, Bèze et d’autres pasteurs disent à Condé que Dieu l’a choisi pour détruire l’idolâtrie des papistes, et rétablir la pureté de l’Évangile 81. Coligny est d’avis qu’il faut surprendre l’armée du roi. Un traité est conclu avec Élisabeth d’Angleterre : au Havre, à Rouen, à Dieppe, il y aura des garnisons anglaises de 3,000 hommes, on prend l’engagement de céder Calais aux Anglais 82. En cette année de détresse, les documents ont une monotone et lugubre harmonie. Partout des pillages et des massacres, et les persécuteurs se posent en opprimés ; que veulent-ils, sinon la légalité des édits ? À Lyon, ils décrètent une ordonnance : Article 3 : Il ne se dira plus de messe. Article 4 : Chacun sera libre dans sa religion 83. Grâce à cette tolérance, les tombeaux sont ouverts et profanés, les reliques des saints jetées au vent, des prêtres et des religieux précipités vivants dans des puits 84. En moins de trois semaines, les huguenots prennent plus de deux cents villes, car les catholiques ne s’attendaient pas à la guerre 85. Orléans est la première cité qu’ils envahissent : là ils ravagent et pillent les églises, tuent des prêtres et des religieux ; ils exercent d’affreux ravages dans les environs, y égorgent les prêtres avec des raffinements de barbarie 86. Au Mans, même emportement contre les églises et les objets d’art, incendies et massacres 87. À Troyes, qu’ils prennent deux fois, atrocités inouïes : ils violent les femmes, tuent les enfants, ruinent les habitants, mettent tout au pillage 88. À Tours, meurtres et mutilations de prêtres, saccagement de sanctuaires, viol de vierges chrétiennes, maisons dévastées. Ce sont de toutes parts des scènes de désolation ; nous ne finirions pas si nous voulions tout dire. À Bayeux, les prêtres et les catholiques sont pendus ou égorgés 89. Et ces bandes de brigands étaient tellement sûres de l’impunité que le parlement de Paris, ému des cris de désespoir qui arrivaient jusqu’à lui de toutes parts, arrêta le 13 juillet qu’il serait permis, dans tous les pays de son ressort, de s’équiper en armes contre ceux qui se réuniraient pour saccager les villes, villages et églises 90. Quelques détails encore sur ces innombrables Saint-Barthélemy. À Venez, petite ville du Languedoc, plus de cent prisonniers catholiques sont massacrés et jetés dans un puits ; ce sang ruissela dans la rivière 91. À Lyon, les protestants avaient essayé, en 1861, dans la nuit du 4 au 5 septembre, de faire réussir une invasion ; cette tentative avait été concertée à Genève par Calvin, Bèze et d’autres ministres ; elle fut repoussée par les catholiques qui ne se permirent aucune vengeance 92. En 1562, la trahison du comte de Sault, gouverneur, leur livra la cité 93. Alors sont commises d’épouvantables horreurs. Les démolitions, dit un auteur non suspect, M. de Montfalcon 94, sont « exécutées avec une sorte d’ordre et systématiquement ». « Jamais, dit Rubys, un témoin oculaire qui n’était pas un homme d’Église, les Goths ne diffamèrent de telle façon la ville de Rome comme cette malheureuse secte de gens contre cette ville désolée. » C’est un acharnement, une barbarie dignes du siècle des Vandales 95. Les protestants exilent et dépouillent tous ceux qui ne veulent pas de leur bannière 96. Le ministre Ruffi abat le grand christ d’argent du jubé de la primatiale : « Voilà la tête de l’idole, s’écrie-t-il après l’avoir coupée », et il l’emporte chez lui. Dans cette même ville le farouche baron des Adrets préside aux dévastations, aux sacrilèges et aux meurtres. La châsse d’argent, qui contient le corps de saint Just, est prise ; les biens des églises et des couvents sont confisqués, les reliques brûlées ; les statues des saints qui ornent le portail et la façade de la cathédrale sont brisées ; les tombeaux sont ouverts et on en dérobe les trésors ; l’église de saint Irénée, sanctuaire vénérable où reposent les restes de tant de martyrs, et le sanctuaire de Fourvière, visité par tant de pèlerins, sont saccagés ; une partie des ossements sont brillés, les autres foulés aux pieds. À Montbrison, des sacrilèges et des vols de même nature s’accomplissent. Des Adrets fait précipiter beaucoup de catholiques du haut des tours ; des prêtres sont assassinés, des femmes et des filles violées, des bourgeois tués et pillés ; ordre de fréquenter les prêches à Lyon, sous peine d’amende « parce qu’il a plu à Dieu, dit le pieux baron, de chasser toute l’idolâtrie 97 ».

C’est ainsi, suivant la remarque de Castelnau 98, que « ce qui avait été bâti en quatre cents ans fut détruit en un jour, sans pardonner aux sépulcres des rois et de nos pères ». Et il n’y eut pas seulement, comme le prétend M. Henri Martin, des saccagements horribles, mais des meurtres innombrables, témoins entre mille autres ces Aquitains qui, ayant pleine liberté pour leur religion, écrit Bèze le 6 janvier 1562, ont massacré les prêtres et veulent exterminer leurs ennemis 99. Aussi M. Trognon compare-t-il l’invasion du calvinisme, en 1562, à la barbarie de l’invasion normande 100. M. H. Martin ne peut s’empêcher de flétrir cette « rage iconoclaste 101 ». Coligny avait été le provocateur de cette guerre ; c’était par lui que les calvinistes avaient formé la ligue où Condé, suivant Tavannes 102, était astucieusement reconnu pour défenseur du roi et légitime protecteur du royaume. L’année suivante, Coligny continue de ravager les provinces en l’absence de Condé, qui est captif. Il satisfait ses gens et ses reîtres d’Allemagne avec des vivres, de l’argent et le pillage 103. Enfin, la vaillance du duc de Guise était près d’étouffer, à Orléans, la rébellion protestante, quand Poltrot l’assassina. Coligny fut-il complice de ce lâche attentat ?... Marguerite de Valois n’en doute pas 104. Mackintosh 105, et la plupart des écrivains protestants anciens et modernes, excepté toutefois M. Coquerel qui se tait 106, disculpent Coligny, mais vainement. Le sentiment le plus général, selon Davila, fut que l’amiral et Bèze avaient trempé dans ce crime 107. Les aveux de Coligny l’accusent ; il a confessé, dans plusieurs écrits, qu’ayant connaissance de cette action détestable, il n’avait pas fort contesté contre ceux qui la voulaient faire, parce qu’il avait eu avis qu’on cherchait à le tuer ; qu’il avait donné cent écus à Poltrot pour acheter un cheval qui fût un excellent coureur ; que Poltrot lui ayant dit qu’il serait aisé de tuer le seigneur de Guise, il n’avait rien répondu ; qu’il estimait que la mort de Guise était le plus grand bien qui pût arriver au royaume, à l’Église de Dieu et au roi. Il récusa tous les parlements de France et même le grand Conseil de la Couronne, sous prétexte que « son fait ne devait être examiné que par des gens faisant profession d’armes » ; à la fin il se réclama, pour dernière ressource, du privilège de l’abolition portée par l’édit de pacification ; décharge aussi peu honorable que la prescription pour un débiteur. Plus tard, dans le grand Conseil, il fut déclaré innocent, mais il est certain qu’alors ses partisans y dominaient, et l’acte par lequel les enfants, le frère et les neveux de François de Guise acceptèrent cet arrêt 108 ne fut évidemment qu’une concession dictée par un sentiment non sincère de réconciliation.

Coligny s’est défendu si faiblement dans un manifeste à la cour, au dire de Pasquier, « que ceux qui lui veulent bien souhaiteraient ou que du tout il se fût tu, ou qu’il se fût mieux défendu 109 ». « La haute raison de Coligny, observe M. Trognon, était à ce point troublée par le fanatisme, qu’elle ne désavouait point la doctrine perverse du tyrannicide 110. » « Coligny laissa comprendre, dit à son tour M. Lavallée, qu’il connaissait les menaces de Poltrot, qu’il l’avait mis à même de les accomplir et qu’il n’en ressentait pas d’horreur 111. » M. H. Martin assure que « Coligny n’avait pas suggéré le fait consommé, mais qu’il croyait à la légitimité du tyrannicide inspiré par le ciel 112 ». Quelle flétrissure pour le protestantisme qu’un tel aveu ! Du reste, l’assassinat du duc de Guise inspira aux protestants, sans excepter les chefs, un fanatique enthousiasme qui alla jusqu’au délire ; ils l’exaltèrent en prose et en vers 113.

Revenons aux faits généraux : L’édit de pacification (1563) excita les colères de Coligny. Il voulait davantage ; était-ce la peine, pour si peu, d’avoir bouleversé le pays ? Calvin, à ce propos, écrivit à Condé une lettre où transpirait clairement son projet de détruire la religion et de tyranniser les intelligences 114.

En 1564, Charles IX parcourut la France ; quel triste spectacle s’offrit à ses regards ! Dans le Dauphiné, le Lyonnais et le Languedoc, la messe était abolie en plusieurs endroits, la plupart des prêtres et des religieux avaient été massacrés, on eût dit que des bandes sauvages avaient passé par là 115. « En ce temps, écrit le Vénitien Marc-Antoine Barbaro après son ambassade de 1563, l’administration était sans règle, la désobéissance et la turbulence dans les peuples, la révolte et l’impiété parmi les grands ; c’étaient des tumultes continuels, des meurtres et ravages sans fin ; le droit de prêcher dans les villes avait été accordé par des hommes suspects d’hérésie, ce fut la cause de tout le mal ultérieur ; Condé était séditieux et pervers 116. »

Nous arrivons à l’année 1565. Alors eut lieu cette célèbre conférence de Bayonne où plusieurs ont cru voir les sources cachées d’où jaillit, quelques années après, le sang de la Saint-Barthélemy. Consultons, à cet égard, dans un écrit irrécusable, les lettres adressées par le duc d’Albe à Philippe II, depuis le 15 juin 1565 jusqu’au 4 juillet de la même année, et dans lesquelles il lui rend compte d’une entrevue entre la reine d’Espagne Isabelle, la reine de France sa mère, le roi très-chrétien et madame Marguerite, ses frères et sœurs, ainsi que des matières qu’on y a traitées. La situation du catholicisme était critique, et il s’agissait de prendre en commun des mesures pour le sauver. Or fut-il convenu qu’on exterminerait sans pitié ni merci les protestants de France ? Y eut-il même une décision quelconque ? Le duc d’Albe va répondre. Il écrit de Saint-Jean-de-Luz à Philippe II, le 15 juin 1565 :

 

« Enfin j’en vins à la situation présente de la France, et suppliai Sa Majesté de ménager le plus possible sa santé à laquelle se trouvait intéressée la chrétienté tout entière, car je la considérais comme prédestinée dans les conseils de la Providence à rendre à Dieu un grand service en châtiant de sa main les offenses qu’il recevait dans ce royaume. À cela Sa Majesté (Charles IX) me répondit avec beaucoup de vivacité : « Oh ! pour prendre les armes, il n’y faut pas songer ; je ne veux pas détruire mon royaume comme on avait commencé à le faire avec les guerres précédentes. » Ce peu de mots m’ayant suffi pour m’assurer qu’on l’avait endoctriné, je passai à d’autres matières et ne tardai pas à me retirer. Après cela, je pris à part le prince de La Roche et cherchai à stimuler un peu sa vanité, en lui rapportant ce qu’on m’avait dit qu’aucun des gouverneurs ne savait maintenir comme lui sa province dans l’obéissance, et lui demandant quels moyens il employait pour obtenir un pareil résultat. Sa réponse fut que les voies de douceur étaient celles qu’il employait de préférence, les considérant comme le meilleur frein pour contenir les peuples dans le devoir, réponse qui s’accordait assez avec celle que le Roi venait de me faire. Voilà tout ce qui s’est passé pour le moment 117. »

 

Le 21 juin de la même année, le duc d’Albe écrit au roi d’Espagne une nouvelle lettre dont nous détachons les plus importants passages. Après avoir dit que le roi de France est assez disposé, comme on le lui rapporte, à laisser dans l’ombre la question religieuse, il affirme qu’il abordera cette question avec tact et prudence pour le succès des « démarches qu’il convient de faire » au nom du roi d’Espagne dans l’intérêt des catholiques de France ; il se propose de dire au Roi et à la Reine que, « puisqu’ils ont vu ce qui s’est fait et le peu de fruit qu’on en a retiré, c’est à eux d’examiner ce qu’il convient de faire désormais pour prévenir la ruine totale de la religion ». Et il ajoute :

« Tout ce qui s’est passé jusqu’ici, c’est que Monluc nous a envoyé son mémoire, que nous adressons à Votre Majesté, et il nous a fait dire qu’il se préoccupe beaucoup de savoir s’il résultera de tout ceci le bien qu’on se propose... Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il paraît agir avec beaucoup de zèle et de conviction dans la circonstance. Montpensier... m’a parlé avec beaucoup de chaleur sur toutes ces affaires. Le cardinal de Bourbon s’est exprimé avec moi dans le même sens, bien que nous nous en soyons tenus à des généralités. Damville 118 m’a tenu le langage d’un vrai gentilhomme et d’un aussi bon chrétien qu’on puisse le désirer. Nous avons reçu la visite de quelques autres personnages qui nous sont signalés comme des émissaires de la Reine : ceux-ci s’attachent à nous persuader que la religion est dans l’état le plus prospère, que le mal diminue chaque jour et que le Roi jouit de toute son autorité. Tout cela est démenti par les bons que nous avons nommés à Votre Majesté. Suivant ceux-ci, en effet, le Roi compte, il est vrai, vingt catholiques pour un huguenot parmi ses sujets, et ceux-là sont de beaucoup supérieurs aux autres par leur condition et leur mérite ; mais chaque jour amène une défection nouvelle et voit grossir les rangs ennemis ; quant aux remèdes qu’ils proposent, ils les considèrent comme très simples et du plus facile emploi. Voici le premier : comme dans aucune province il n’y a de gouverneur huguenot déclaré, excepté deux ou trois, il est hors de doute que si le Roi leur donnait l’ordre d’expulser de leur territoire les propagateurs de toutes ces coquineries et de faire vivre catholiquement leurs sujets, il n’y a pas un seul d’entre eux qui n’ait promptement mis ordre aux affaires pour ce qui le concerne. Que si ce moyen semblait insuffisant, en s’emparant de cinq ou six individus qui sont les meneurs de toute l’affaire, leur faisant trancher la tête ou les privant de la liberté dont ils abusent pour leurs manœuvres, tout rentrerait dans l’ordre le jour où l’on emploierait cette mesure. Quant aux difficultés que son exécution pourrait rencontrer, il n’en est aucune que les catholiques ne fussent en état d’aplanir ; mais du reste tous sont intimement persuadés qu’en adoptant l’un ou l’autre parti on s’épargnerait la nécessité de tirer une seule épée du fourreau. Voyant que nous étions d’accord sur toutes ces choses et que la reine mère gardait le silence sans vouloir prendre la moindre part à la négociation, nous jugeâmes à propos de rappeler à notre souveraine que Votre Majesté l’avait chargée, au moment de son départ, de recevoir la communication des choses que sa mère (Catherine) avait annoncées pour celte entrevue et qu’elle ne voulait confier qu’au roi et à la reine d’Espagne. Sa Majesté s’en acquitta avec infiniment de succès, car, l’autre jour, voyant que sa mère entamait avec elle la discussion de quelques affaires, elle la laissa s’engager seule, et tout ce que la reine mère se trouva avoir à dire se réduisait à ce qu’elle avait appris que Votre Majesté se défiait d’elle, ainsi que de son fils, et que c’était là le moyen d’en venir bientôt à une guerre ouverte. Sa Majesté lui répondit qu’elle ignorait d’où pouvait provenir une pareille défiance, qu’elle n’avait jamais rien vu de pareil chez Votre Majesté, ni entendu dire à aucun de ses ministres qu’il y eût rien d’approchant, et que tout cela n’avait d’autre fondement que les propos en l’air de personnes mal informées ou animées de mauvaises intentions. Ici, la reine lui ayant reproché d’être devenue bien espagnole, Sa Majesté lui répondit qu’elle l’était en effet comme elle avait raison de l’être, mais qu’en même temps elle était autant sa fille qu’à l’époque où elle l’avait quittée pour venir en Espagne. Il y eut ainsi plusieurs entretiens dans lesquels Sa Majesté se conduisit avec une circonspection parfaite, sachant allier son profond respect pour les intentions de Votre Majesté avec les égards qu’elle doit à sa mère. »

Le duc d’Albe venait d’achever sa lettre quand la reine mère, se trouvant dans l’appartement de la reine sa fille, l’envoya chercher, et lui dit qu’elle espérait de cette entrevue d’heureux effets pour la chrétienté et particulièrement pour l’Espagne, et qu’elle désirait maintenir une bonne intelligence entre elle et Philippe II. Laissons encore la parole au duc d’Albe.

« Elle (la reine mère) me dit ensuite : maintenant vous voudrez bien, je pense, commencer à parler un peu des affaires de la Religion. – À quoi je répondis que c’était, pour nos péchés, le sujet le plus important qu’il y eût à traiter dans les circonstances actuelles. – Alors Sa Majesté entama une longue dissertation sur les évènements passés, concluant en définitive que l’état des choses était beaucoup plus satisfaisant qu’à l’époque où l’on publia l’édit de paix, ce qui lui donnait l’espérance de voir la situation s’améliorer de jour en jour, grâce aux démarches que l’on tentait dans ce but. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle aborda cette matière avec un tact que je n’ai jamais rencontré chez qui que ce soit dans la discussion ; il ne me fut pas difficile de lui démontrer que la satisfaction de se voir débarrassée du poids de la guerre lui faisait illusion sur les progrès du rétablissement de la foi catholique, et que les hommes s’expriment en général avec beaucoup moins de hardiesse et de liberté, et surtout d’exagération, en temps de paix, que lorsqu’ils ont les armes à la main. Je m’attachai ensuite longuement à lui démontrer que Sa Majesté ne pouvait à aucun titre se dispenser d’insister pour que l’on apportât remède aux maux de la Religion, parce que le danger menaçait également les deux royaumes, et que la ruine de la France sous ce rapport ne précéderait que de très peu celle de l’Espagne, et que je savais très positivement que Votre Majesté ne voulait risquer pour un pareil motif ni sa couronne ni sa vie, disposée comme de raison à tenter tous les moyens possibles pour éviter un résultat aussi désastreux. J’ajoutai que la véritable marche à suivre était de rétablir en France la foi catholique, parce que l’influence bonne ou mauvaise de ce royaume, en pareille matière, se faisait sentir dans toute l’étendue de la chrétienté ; or, dans le développement de cette proposition, j’eus soin de présenter Votre Majesté comme également intéressée au succès de cette affaire, afin qu’on ne pût pas l’accuser de se tenir sur la réserve tandis qu’elle engageait les autres à se mettre en avant.

« La reine mère me demanda ensuite quel remède on pourrait apporter à la situation présente, en recommandant de lui parler absolument comme si Votre Majesté elle-même m’en donnait l’ordre, et notre souveraine joignit ses instances à celles de sa mère sur ce point. Je lui répondis que tout ce que je pouvais dire, c’était que Votre Majesté connaissait parfaitement la situation des affaires en France et, autant que qui que ce fût dans ce royaume, la nécessité d’y porter remède. Quant à la nature de celui-ci, Votre Majesté s’en remettait à la reine mère ; aussi devrais-je être éclairci sur ce point afin d’en faire part au roi mon maître. Elle me répliqua qu’elle s’en rapportait à mes paroles en ce qui concernait les affaires de France et qu’elle désirait avoir mon avis. Après m’être fait longtemps presser, je lui dis qu’il nous fallait d’abord examiner si, depuis le traité de paix et grâce à la tolérance dont on avait fait usage dés lors, on avait perdu ou gagné du terrain, parce que de cet examen résultait nécessairement le choix des moyens à employer pour le remède. À cela la reine me répondit qu’on avait regagné beaucoup de terrain et entra, pour me le prouver, dans de grands détails sur les évènements passés. – Après qu’elle eut fini, je lui démontrai clairement qu’elle m’en imposait ou qu’elle se faisait illusion à elle-même.... parce que, nonobstant les affirmations contraires de Sa Majesté, il était de notoriété publique que la tolérance dont il s’agit compromettait chaque jour de plus en plus les intérêts de la religion.... – Sa Majesté me demanda si je voulais insinuer par là qu’il fallût recourir aux armes. – Je lui répondis que je n’en voyais pas la nécessité pour le moment, et que Votre Majesté ne lui en donnerait point le conseil, tant que la situation ne deviendrait pas plus grave. – La reine, avant insisté de nouveau pour connaître mon avis, je lui répondis en général qu’il était urgent de remédier promptement à l’état des choses, parce que plus tard l’ennemi, prenant l’initiative, pourrait se montrer en armes à l’improviste et forcer bon gré mal gré d’en venir aux mains, lorsqu’on ne serait nullement en mesure d’entrer en lutte ouverte. Quant à Votre Majesté, son opinion exclusive et invariable était d’expulser de France cette méchante secte... La reine mère répondit à cela que la volonté de son fils était respectée dans tout le royaume. Ici la reine notre maîtresse demanda vivement à sa mère pourquoi, si le roi exerçait une telle autorité, il ne châtiait point ceux qui étaient rebelles à Dieu et à lui. »

Dans un autre entretien, Catherine, pressée de nouveau par le duc d’Albe, répondit froidement qu’elle lui avait communiqué toute sa pensée, et qu’au besoin elle saurait faire justice. Le duc d’Albe lui fit observer que le chancelier (l’Hospital), sincèrement huguenot, rendrait toute justice impossible parce qu’il n’était pas l’homme de la situation. Alors Catherine l’interrompit et lui reprocha de vouloir du mal au chancelier et de fourvoyer à son sujet l’opinion publique. Le duc d’Albe répliqua qu’en exilant le chancelier dans ses terres, on verrait tout de suite l’amélioration sensible des intérêts de la vraie religion.

« Pour ceci, continue le duc d’Albe, la reine mère ne voulut en convenir à aucun prix. La voyant inébranlable dans son opinion, je lui dis que si la reine sa fille avait insisté si fort auprès d’elle sur ce point, c’est que Votre Majesté attachait la plus haute importance à s’assurer si elle et le roi son fils étaient résolus sincèrement de remédier aux maux de la religion, afin d’agir en conséquence et de savoir, en outre, s’il pouvait compter sur la coopération du roi son frère ou s’il devait agir seul ; tel était le principal motif qui l’avait déterminé à envoyer ici la reine d’Espagne. Elle me répondit qu’elle avait déjà fait connaître ses intentions sur ce point.... Le cardinal de Sainte-Croix est venu aujourd’hui, dit finalement le duc d’Albe, présenter ses hommages à notre souveraine..... il en est venu à me dire que si l’entrevue des deux reines se terminait sans quelque bon arrangement définitif au sujet des affaires de la religion, la France était perdue à ses yeux sans aucun remède. À cela j’ai répondu en lui faisant connaître les bonnes dispositions de Votre Majesté, les démarches déjà tentées par la reine (d’Espagne), le peu de fruit qu’elles avaient produit, le peu d’espérance qui nous restait à cet égard, comme aussi toutes les offres faites par Votre Majesté pour remédier à cet état de choses dont elle se préoccupait tellement que l’entrevue n’avait pas eu d’autre but que la discussion de cette affaire. »

Le duc d’Albe exprime ensuite au cardinal son peu de satisfaction de tout ce qui s’est passé jusqu’à présent, et il l’engage à revenir auprès de la reine mère sur cette grave affaire. Quant à la question des alliances matrimoniales, il croit devoir ajourner toute négociation, parce qu’il faut avant tout réprimer l’hérésie et la rébellion par tous les moyens les plus efficaces et purger les tribunaux de cette secte. Le 25 septembre de la même année, Philippe II écrivit de Ségovie à Chantonnay : « La reine (d’Espagne) a insisté très vivement auprès de sa mère et de son père pour les déterminer à s’occuper d’une manière sérieuse et suivie du remède à apporter aux maux de la religion dans ce royaume, leur démontrant clairement que sans cela il lui semblait impossible que son père put maintenir l’autorité de ses ancêtres et jouir de la tranquillité nécessaire à l’exercice de sa puissance 119. »

Nous n’avons pas besoin d’excuse pour justifier ces citations un peu longues. Elles sont pleines d’intérêt, elles répandent une très vive lumière sur les arcanes de cette fameuse conférence. Que voyons-nous ? La cour d’Espagne et le farouche duc d’Albe lui-même ne sont pas d’avis qu’on reprenne les armes en France ; ils désirent qu’on délivre ce pays d’une secte rebelle, non par un massacre ni même par la guerre, mais par l’emprisonnement ou tout au plus la mort de quelques chefs, pour maintenir l’unité religieuse du royaume et avec elle le respect de l’autorité, l’ordre et la paix. Les plus zélés catholiques de France, les bons, comme dit le duc d’Albe, ne demandent que ces moyens de salut ; pour tout le reste, ils se tiennent dans les généralités, ils ne réclament nullement une proscription des huguenots. En face de la cour d’Espagne, Charles et sa mère affichent d’autres vues. Ils sont avec le tiers parti, avec l’Hospital ; ils voient tout sous de riants aspects, ils attendent de la pacification un apaisement durable ; pas de guerre, pas de rigueur. La reine mère et son fils se défient même de la cour d’Espagne, dont Catherine s’efforce de pénétrer les secrets ; des paroles aigres douces sont échangées, on se sépare sans avoir rien conclu. Et voilà la ténébreuse et infâme conspiration dont les sectaires ont fait pendant trois cents ans un sombre épouvantail pour masquer leur révolte ; voilà comment les haines catholiques se sont armées de décrets sanguinaires dans cette réunion 120. Ce qu’on vient de lire est capital et projette ses rayons sur ce qui va suivre.

Le duc d’Albe avait prédit que la révolte sortirait du dernier édit.

Qu’arriva-t-il ? Les huguenots s’écrièrent qu’on s’était réuni à Bayonne pour les égorger. À leurs yeux, la grosse affaire était de justifier le complot de Meaux, leur troisième attentat contre la royauté.

Sur l’avis de Coligny et de Condé, le roi avait envoyé en Bourgogne six mille Suisses pour surveiller les troupes du duc d’Albe qui se dirigeaient vers les Pays-Bas, sans avoir pu obtenir la permission de passer par la France. Tout à coup, sur un vague et frivole soupçon qu’aucun document, depuis trois siècles, n’a appuyé 121, les huguenots feignent de croire que ces Suisses vont les massacrer. Ils s’arment comme par enchantement, dans toute la France, grâce à cette coupable organisation dont nous parlions plus haut ; ils courent sur Meaux pour y enlever la cour dont la sécurité profonde, preuve évidente qu’elle ne méditait rien, leur offrait une facile victoire ; cette secte révolutionnaire voulait enfin forcer la monarchie dans ses derniers retranchements, ou plutôt l’empêcher d’y chercher un refuge. Nous ne raconterons pas cette damnable entreprise à laquelle Charles IX échappa comme par miracle, pour être assiégé dans Paris. Ce qui nous importe, c’est d’apprécier cette nouvelle prise d’armes et d’en décrire rapidement les terribles violences 122. « Je répète, écrit l’ambassadeur Correro, témoin oculaire, qu’ils (les Suisses) lui (au roi) sauvèrent la couronne et la vie. » C’était une révolte sans exemple, écrit-il encore ; la sédition était an comble ; il y avait dissension au conseil et partout 123. Dans cette conjoncture, l’incendie de Paris avait été résolu, selon un historien moderne, pour le cas où l’entreprise de Meaux eût réussi 124. Ce début annonçait d’implacables vengeances. Les huguenots renouvelèrent, dépassant en certains endroits, les excès de 1562 ; il y eut des Saint-Barthélemy nouvelles, des spoliations et des massacres de catholiques 125. À Soissons, les huguenots pillent ; à Alais, Uzès, Bagnols, Auxerre, Viviers, Rochefort, etc., ils saccagent et tuent. « À la fin de septembre 1567, dit le protestant Sismondi, les huguenots se rendirent maîtres des villes de Montauban, Castres, Montpellier, Nîmes, Viviers, Saint-Point, Uzès, Pont-Saint-Esprit et Bagnolles ; partout ils chassèrent des couvents et des églises les prêtres, les moines et les religieuses. Ils dépouillèrent les sanctuaires de leurs ornements, et quelquefois ils démolirent les édifices sacrés 126. » Monluc contint les huguenots par une guerre à outrance, mais il assiégea vainement La Rochelle, qui fut leur boulevard jusqu’au jour où Richelieu la rendit à la monarchie 127. De cette ville s’élançaient des corsaires réformés qui couraient l’Océan, pillaient les marchands papistes, portaient en Angleterre, d’où ils recevaient des secours, les dépouilles des églises qu’ils vendaient à vil prix 128. Condé semblait le roi du Midi : il avait droit de vie et de mort, confisquait et distribuait des terres, levait des impôts et des hommes, négociait avec l’étranger ; il visait, dit-on, à être roi ; des monnaies auraient été battues avec cette légende : Louis XIII, premier roi chrétien de France 129. Quoi qu’il en soit de ce fait et de la proclamation du même prince à Saint-Denis, où il arriva le surlendemain de la Saint-Michel, abordons l’une des plus odieuses Saint-Barthélemy protestantes, celle qu’on a nommée la Michelade. Nous en résumons les principaux détails d’après Mesnard, historien de Nîmes, d’une grande autorité 130. Sans provocation de la part des catholiques, de sang-froid et de propos délibéré, les huguenots accomplirent à la faveur de la nuit, le 30 septembre, l’exécution sommaire de ceux dont l’influence les alarmait. Ils dressent une liste de proscription, ils tirent de l’hôtel de ville, au fur et à mesure de l’appel, les catholiques qu’ils y ont enfermés et les conduisent dans la cour de l’évêché. Là commence le massacre ; les corps sont jetés dans un grand puits au fond de la cour ; tout ce qu’ils avaient sur eux est enlevé, le carnage, éclairé par des torches, dure deux heures. D’autres meurtres sont perpétrés : les uns sont percés à coups d’épée et de dague, les autres tués à coup d’arquebuse et de pistolet, sans qu’on les laisse prier Dieu avant de mourir ; le vicaire général, Jean Peberan, est livré aux insultes de la populace, traîné avec une grosse corde et précipité dans le puits ; il avait voulu mourir à la place de l’évêque. Le massacre avait commencé à onze heures du soir ; il dura toute la nuit et continua le lendemain. Ce jour-là, toutes les maisons des catholiques sont recherchées ; ceux qu’on arrête sont égorgés et jetés au puits. Bien qu’il ait plus de sept toises de profondeur et quatre pieds de diamètre, il est presque comblé de cadavres ; l’eau, mêlée de sang, y surnage ; des gémissements étouffés s’en exhalent ; cent cinquante, suivant les uns, trois cents, suivant les autres, furent égorgés 131. Les huguenots de l’époque ont communément organisé contre ce fait la conspiration du silence ; aujourd’hui encore, il gène les protestants ; il y a toutefois, dans leurs rangs, des aveux remarquables 132.

Et ce qu’il faut ajouter, c’est que la Michelade ne fut pas un fait solitaire, mais l’effet d’un complot dirigé contre la France, contre Charles IX, majeur depuis trois ans, et toute sa famille. Elle fut le coup de foudre d’une société secrète partout répandue. Le jour où elle éclata, des manœuvres rapides et vastes, qu’avoue M. Ranke 133, furent exécutées pendant que les huguenots occupaient cinquante villes où des horreurs étaient commises. Jamais la soudaineté d’action d’une grande société occulte, l’audace criminelle de ses projets, la tactique habile de ses prétextes, sa puissance et la faiblesse à laquelle elle condamnait le pouvoir, n’avaient été aussi visibles. Il est incontestable, d’après l’ensemble des documents, que le complot de Meaux avait pour but, en donnant l’autorité politique et civile au protestantisme, de lui livrer la France. Qu’aurait-il fait des opposants ? Est-ce trop s’avancer que de croire qu’il eût noyé dans le sang, par une immense Saint-Barthélemy révolutionnaire, les résistances vivaces des catholiques ? À coup sûr, la secte une fois victorieuse ne se serait pas laissé désarmer 134.

Avançons. En 1568, après la paix de Longjumeau, une de ces fausses paix dont Catherine était prodigue après des victoires, les huguenots, en vertu même de leur principe inflexible de domination, se soulevèrent à nouveau. Il va de soi que les protestants mirent au compte de la perfidie catholique la violation de cette paix. Aujourd’hui encore, MM. Coquerel 135 et H. Martin, sur la foi du partial de Thou 136, répètent cette erreur. L’ambassadeur vénitien, Giovanni Correro, nous a appris déjà que les sectaires violaient les édits, tenaient des conciliabules, propageaient opiniâtrement leurs erreurs 137. « Les seigneurs protestants, écrit Davila 138, avaient accepté malgré eux une trêve ; ils n’évacuèrent pas les places qu’ils avaient promis de rendre et prièrent la reine mère de ne congédier ni les Suisses ni les Italiens. Coligny et son frère Dandelot n’avaient souscrit que par force à la paix boiteuse. L’amiral avait demandé audacieusement, en 1567, l’entière liberté du culte protestant avec la convocation des états généraux ; mais « la royauté vaincue eût accepté à peine de telles conditions ». Après la pacification, il fit de la Rochelle, sous prétexte que c’était une ville franche, la citadelle de l’hérésie. Donc les Huguenots, encore une fois, déclaraient la guerre, une guerre qui promena, comme les précédentes, mais avec moins de durée, la hache et le marteau dans les provinces. Il y eut des cruautés, des sacrilèges et des ravages dans l’Angoumois, le Poitou et la Saintonge. Le capitaine Montgommery mit le feu aux quatre coins d’Orthe (Béarn), et passa au fil de l’épée presque tous les catholiques qu’il rencontra ; dans le Béarn, tous les biens d’église furent saisis et séquestrés. Jeanne d’Albret s’en servit pour entretenir ses garnisons et ses ministres ; deux ans après (1571), toute superstition et idolâtrie était bannie : tous devaient aller au prêche sous peine d’amende et de prison 139. Beaucoup de villes, spécialement Aurillac, furent saccagées après s’être rendues ; dans cette cité, des brutalités et des cruautés exécrables furent commises 140. Ainsi, en trois guerres fratricides, commencées par eux, les huguenots avaient, de toutes parts, pillé, profané, tué. Étaient-ils donc des martyrs, et peut-on, sans étonnement, entendre les protestants opposer aux catholiques la nuit du 24 août 1572 et ses suites ? Que sont des massacres non prémédités, – nous le prouverons plus bas, – en présence des scènes de carnage et de barbarie iconoclaste dont le protestantisme donna, le plus souvent avec réflexion, et presque toujours à l’instigation de ses chefs religieux et politiques, le désolant spectacle à la France ? À ceux qui voudraient un luxe de détails, indiquons des sources où ils pourront, ainsi que nous, apprendre à vénérer les saints de la Réforme 141.

Pour échapper à cette accusation accablante des faits, les protestants et les rationalistes ne renvoient pas même dos à dos du tribunal de leur critique, comme également coupables, les orthodoxes et les réformés du XVIe siècle. Ils disent que ceux-ci durent fatalement chercher, dans les guerres, la protection de leurs personnes, la garantie des traités et la conquête de la liberté de conscience. Les faits, on l’a vu, détruisent tous ces subterfuges. Les frivoles motifs que développe, dans cet ordre d’idées, le Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme français 142, n’arrêteront que les esprits qui ne voudront pas se rendre à l’évidence. Quant aux excès catholiques, on ne les nie pas, car l’Église n’a besoin que de la vérité, mais on dit avec l’histoire qu’ils furent amenés par les sectaires ; qu’en 1562 ils surprirent les catholiques par une immense insurrection, et passèrent à travers deux cents villes comme un torrent maudit ; qu’ayant soulevé la première guerre civile, origine des autres, ils sont justement solidaires des crimes de toutes ces luttes ; qu’en outre, si l’on examine les représailles, on les trouve bien inférieures, en intensité comme en durée, à ce déluge de maux, – le mot n’est qu’exact, –dont les sectaires inondèrent leur pays pendant plus de dix ans. De bonne foi, par exemple, peut-on mettre en parallèle la férocité du baron des Adrets, brigand calviniste, avec les rigueurs beaucoup trop immodérées de défense ou de vengeances d’un soldat énergique et loyal ?

 

 

IV.

 

Nous quittons maintenant les guerres civiles, et nous entrons dans la diplomatie, cette autre machine de guerre des huguenots.

Après les victoires de Jarnac et de Moncontour, la royauté capitula comme un vaincu. La paix de 4570 révolta la fierté nationale, tant elle abaissait le pouvoir devant les rebelles. Quatre places de sûreté (La Rochelle, La Charité, Montauban et Cognac) leur étaient livrées pour n’être remises au roi qu’après deux ans ; ils récuseraient totalement ou eu partie les parlements dont il leur plairait de se plaindre ; ils pourraient exercer librement leur culte hors de Paris et de la résidence de la cour ; ils seraient admis à tous les emplois 143. Cette paix fut-elle loyalement accordée et sincèrement acceptée ? Demandons une double réponse aux historiens. Le P. Daniel 144 assure que la pacification de 1570 ne fut pas et ne put être franchement concédée. Papyre Masson, écrivain catholique, la considère comme un acte de finesse qui ne servit qu’à augmenter l’insolence des sectaires 145. M. Lavallée la croit franche, en remarquant avec raison qu’elle constituait un État dans un État, qu’elle admettait deux drapeaux, deux lois, deux gouvernements et que la France catholique se crut trahie 146. M. Fauriel la dénonce comme le produit évident de la ruse et de la perfidie la plus noire 147. M. Coquerel estime que Charles IX était sincère dans son désir de pacifier son royaume 148. Telle est aussi l’opinion de M. Ranke 149, et celle d’un écrivain protestant, M. A. Schaeffer, partisan éclairé des idées de M. Soldan 150.

Une lettre de Charles IX à Mandelot, gouverneur de Lyon, en date du 3 mai 1572, atteste qu’il avait voulu et qu’il voulait toujours pour le bien du royaume, l’édit de pacification. Mandelot reconnaît ces sentiments dans sa lettre au roi, datée du 17 mai de la même année 151.

Les lettres du roi à M. de la Mothe-Fénelon, son ambassadeur en Angleterre, témoignent également de sa parfaite bonne foi dans ces circonstances. Il écrit le 16 février 1570 qu’il veut réconcilier ses « subjects par une bonne pacification..... et n’obmettra rien du debvoir d’un bon prince pour ramener gracieusement ses subjects devoyés au bon chemin qu’ils doivent tenir ». Le 4 mai de cette année, il lui écrit : « Pour éviter un plus grand mal et donner quelque repos et soulagement à mes subjects, j’ai bien vouleu, puisqu’il n’y avait autre moyen de parvenir à une pacification, leur accorder ce que vous verrez par les responces que je leur ay faites, dont je vous envoie un double... Ce que vous pourrez dextrement et sagement faire entendre à la royne d’Angleterre 152. » Les sentiments de Charles IX ont le même cachet de sincérité dans ses lettres à La Mothe-Fénelon du 18 octobre, du 6 novembre, du 21 novembre 1570 153. Le roi exprime ses désirs de paix et de conciliation avec non moins de franchise dans sa réponse aux ambassadeurs des princes de l’Église, qui étaient venus le complimenter pour son mariage avec Élisabeth, fille de Maximilien d’Autriche : « Il espère que leur commune alliance servira grandement pour establir une asseurée tranquillité par toute la république chrestienne », et il se félicite « de la paix qu’il a pleu à Dieu de restablir en son royaume... car il n’y a rien en ce monde qu’Elle (S. M.) ayt tant à cœur, ny à quoy plus constamment elle persévère, que à travailler de mettre et conserver la paix, union et repos entre ses subjects, comme le vray et seul moyen de la prospérité des royaulmes et estats (23 décembre 1570) 154 ». L’année suivante, il écrit, le 11 avril, à La Mothe-Fénelon, qu’il a désiré, dans l’intérêt de la paix, faire une punition exemplaire de « l’esmotion advenue à Rouen » et il s’assure « que la paix demeurera bien establie ». Dans sa lettre du 1er décembre 1571, il déclare qu’il désire le repos de l’Angleterre comme celui de son propre royaume 155. D’autre part, Catherine, écrivant à La Mothe-Fénelon le 27 septembre 1571, se montre si bien disposée pour les huguenots et la paix, qu’elle dit : « Mon cousin l’admiral est ici, avec nous, qui ne désire rien plus que d’ayder en tout ce qu’il peut à emposcher les pirateries qui se font en la mer par meschantes gens qui n’ont aulcun adveu (quelle illusion !) de ceux de ladicte Rochelle 156. »

Tant s’en fallait que les huguenots partageassent la confiance du roi.

Les circulaires des chefs leur avaient ordonné de rester en armes, et de La Rochelle, par où ils communiquaient avec l’Angleterre et les Pays-Bas, ils adressaient leurs plaintes à la cour 157. M. Henri Martin 158 signale cette défiance. C’est qu’alors, au jugement de Sully, l’un des leurs, ils avaient « bien estat de faire entre eux tous une plus ferme union et bonne correspondance que jamais, et establir, par leur continuelle résidence en cette ville (La Rochelle), un solide fondement à leurs affaires 159. » Malgré tout, plus ils se montraient « délicats et farouches, plus le roi leur donnait des gages de sa bonne foi, plus il les caressait et cherchait à vaincre leurs craintes 160 ».

Cette paix de 1570 eut d’autant moins un caractère d’astuce qu’elle fut l’œuvre du tiers parti ; c’étaient les Montmorency qui avaient fait prévaloir leurs principes de transaction. Le 29 août, Walsingham, ambassadeur d’Angleterre, écrivait au comte de Leicester : « Montmorency, qui a le plus contribué à faire la paix, s’insinue de plus en plus dans la faveur 161. » La veille, il avait écrit à Londres : « Montmorency est à présent le tout-puissant à la cour, et on lui a rendu le gouvernement de Paris. » Il parle ensuite du désir du roi de vivre en paix, de son éloignement pour la guerre et pour les Guise 162. À Rouen, Charles IX fait punir, par Montmorency, les gardes qui avaient eu une collision avec les protestants ; il appelait le traité de Saint-Germain : son traité et sa paix 163. En janvier 1571, c’est encore un homme du tiers parti, le maréchal de Cossé, qu’il charge de s’entendre arec les chefs protestants sur l’interprétation et l’exécution de l’édit de paix 164. Le duc d’Anjou, opposé au tiers parti, ne cachait pas son mécontentement : « Ceux que le roy aimoit sembloient hays de Monsieur ; ceux que Monsieur aimoit n’estoient, en apparence, guère bien reçus du roy 165. » Les fils du connétable (Anne de Montmorency), dit Ranke, avaient conclu la paix, exerçaient l’autorité et représentaient les idées de conciliation 166.

Aussi, depuis l’édit de Saint-Germain jusqu’à la veille, pour ainsi dire, de la Saint-Barthélemy, la politique intérieure et celle du dehors sont la double expression de cet édit.

Examinons l’une et l’autre.

Quand les huguenots eurent rendu, même avant la fin des deux années stipulées par le traité de paix, trois de leurs places de sûreté, le roi leur permit de garder la plus importante, La Rochelle, leur citadelle 167, où ils refusèrent de recevoir un gouverneur qui, cependant, passait pour être sympathique au protestantisme. Biron, grand-maître de l’artillerie, se présenta devant cette ville au nom du roi ; les portes ne lui furent pas ouvertes. Charles insista, il ne fut pas écouté, il se soumit. Quelles conditions humiliantes refusa-t-il d’accepter ? À la puissance et à l’arrogance des huguenots 168 il n’opposait que des complaisances ; on paya 150,000 écus aux reîtres allemands qui avaient ravagé la France ; on ôta les garnisons des villes du Midi ; on permit aux huguenots de lever entre eux des subsides ; on enleva les armes aux milices bourgeoises. Quiconque résistait à l’édit devait subir une punition rigoureuse, exemplaire 169. Coligny eut une garde de cinquante gentilshommes, des pensions et des honneurs ; toutes ses demandes furent satisfaites, il était de tous les conseils ; on expliquait, on faisait exécuter l’édit comme il l’entendait, si bien que, au dire des courtisans, le roi allait devenir huguenot. Le jour où il était arrivé à Blois (18 septembre 1571), Charles IX, voyant l’amiral s’agenouiller, l’avait relevé affectueusement, lui avait serré la main, l’avait appelé son père, en lui disant : « Nous vous tenons maintenant, vous ne nous échapperez plus 170. » Charles IX était ensuite entré dans Paris avec l’amiral à sa droite, et, à sa requête, il fit renverser une pyramide construite près du marché des Innocents, sur l’emplacement de la maison d’un sectaire qui avait tenu là une réunion interdite ; il s’ensuivit une légère émeute ; un des agitateurs fut pendu. Naturellement, les princes qui représentaient le principe catholique au profit de leurs ambitions ou de leurs rancunes tombèrent en disgrâce. L’ambitieux Henri de Cuise et le duc d’Anjou, ce triste Benjamin de la reine mère, dont la politique était alors, comme celle du roi, tout à fait acquise aux pensées de transaction, ne cachaient pas leur dépit, et le roi, toujours obéissant à sa mère 171, menaçait les Guise de l’exil, en disant : « S’ils sont irréconciliables, on les enverra faire leur cas à part. » Ils n’attendirent pas cet arrêt : ils s’éloignèrent, se plaignant, avec tout ce qu’il y avait de catholiques éclairés et sincères, que la religion et la royauté allaient rapidement aux abîmes. « Les renards, écrit Marguerite, princesse qui inclinait vers les novateurs, avaient sçeu si bien feindre, qu’ils avoient gagné le cœur de ce brave prince (le roi) pour l’espérance de se rendre utiles à l’accroissement de son estat, et en lui proposant de belles et glorieuses entreprises en Flandre 172. » On a prétendu qu’alors les chaires retentissaient d’invectives contre les hérétiques et le gouvernement, que les confréries se réveillaient 173. Il y a là quelque exagération ; cependant il est sûr que la douleur des populations était profonde, et, peut-on s’en étonner et la blâmer ? Le peuple, dit M. Lavallée lui-même en s’appuyant sur des faits notoires, regardait les protestants comme des sacrilèges, des infidèles, des sauvages qui voulaient détruire toute la société... « Ce n’étaient pas des novateurs qui différaient de sa croyance seulement par quelques dogmes, c’étaient des ennemis, des étrangers qui l’insultaient par leur mépris pour tous les objets de sa vénération ; et quand il les vit (put-il l’oublier de 1570 à 1572 ?) détruire églises, croix, tombeaux, quand il les vit s’attaquer à tout ce qui était pour lui (et aussi pour le monde) civilisation, gloire, bonheur...., il les prit pour des barbares semblables aux Sarrasins et les traita comme tels 174. » Nonobstant les mécontentements populaires, Charles IX persévérait dans sa voie malheureuse ; enchaîné par Coligny, il se plaignait à lui, en 1572, – car il était de plus en plus, d’année en année, sous le charme de ses illusions, – il se plaignait des intrigues de sa mère, de la dissimulation de son frère d’Anjou, du fanatisme du duc de Montpensier (oncle de Henri de Guise), de l’esprit espagnol du comte de Retz et de l’infidélité de ses secrétaires d’État 175.

Et maintenant, avant d’expliquer la pensée véritable de Charles et celle de Catherine dans la politique extérieure, que conclure de ce qui précède ? Faut-il croire que tout n’était qu’artifice, que le roi et sa mère endormaient les huguenots dans une sécurité fatale pour mieux les perdre ? C’est violenter les faits que de se permettre ces suppositions chimériques. Quoi donc ! Charles et Catherine fortifient à plaisir la puissance déjà si redoutable des huguenots ; en les flattant, ils leur donnent de l’audace ; leur immense organisation reste debout ; ils gardent La Rochelle, ils commandent en maîtres ; la cour ne peut l’ignorer, et si on lui prête cette naïveté impossible, on ne la concilie pas avec cette hypocrisie savante qui calcule de très loin d’infâmes projets. Et non seulement la reine mère et son fils font grandir leurs ennemis, mais ils abaissent, ils découragent, ils persécutent presque leurs amis. Ils tournent contre eux les populations catholiques, ils se séparent de ceux mêmes dont l’habileté ou la vigueur peut, à un certain moment, les protéger contre un réveil menaçant de la faction. Et ce serait là le chef-d’œuvre de dissimulation qu’on nous vante ? Que pouvait faire de plus une aveugle franchise ? Singulière astuce, vraiment, que celle qui conspire en se livrant à ceux qu’elle veut perdre, en écartant ceux qui peuvent soutenir ses desseins !

Si nous entrons dans la politique extérieure, nous y verrons, encore plus éclatante, l’impossibilité de la ruse. Les négociations du mariage du duc d’Anjou d’abord, du duc d’Alençon ensuite avec la reine Élisabeth ; l’union de Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, avec Henri de Navarre ; les relations de Charles et de Catherine avec l’Allemagne protestante, avec Rome, avec l’Angleterre, avec la Flandre et l’Espagne, tout trahit une diplomatie de conciliation.

Pour les négociations relatives aux mariages anglais, nous avons un excellent témoin, La Mothe-Fénelon, dont la correspondance nous est ouverte. En 1571, le 2 février, la reine mère exprime à cet ambassadeur le vif regret que lui inspire la détermination du duc d’Anjou de ne pas épouser Élisabeth 176. « Je voudrois, dit-elle avec amertume, je voudrois qu’il m’eust cousté beaucoup de sang de mon corps que je la luy eusse peu oster ; mais je ne le puis gaigner en cessy, encores qu’il me soit obéissant.... » Elle propose ensuite son fils d’Alençon, « car, de luy, il le désire 177 ». Ce projet de mariage, c’était le frère de l’amiral, le cardinal de Châtillon, qui en avait eu l’initiative 178. En échange du duc d’Anjou, La Mothe-Fénelon proposa, le 22 août 1571, le duc d’Alençon à la reine d’Angleterre 179.

Dans le mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre, qui fut Henri IV, nous retrouvons la main du tiers parti. Biron le négocia dès l’année 1571. Marguerite dit dans ses Mémoires que les Montmorency « portèrent les premières paroles de son mariage avec le prince de Navarre, et voilà le second grand filet » – le premier avait été la paix de 1570 – « dont on se servit pour attraper les huguenots » ; piège imaginaire, comme le dit fort bien M. Coquerel, car en ce moment, un homme hostile à l’Espagne, le protestant Louis de Nassau, mandé de La Rochelle, conférait secrètement avec Charles IX, Catherine et les Montmorency 180. L’Espagne et l’Italie luttèrent vainement 181. Inutilement encore, le cardinal Alessandrino fut envoyé de Rome pour empêcher cette union malheureuse et faire réussir le mariage de Marguerite avec un prince du Portugal : Charles IX protesta. Pie V et son successeur refusèrent les dispenses que nécessitaient, à double titre, la différence de religion des futurs époux et leur parenté à un degré que prohibaient les canons ; Grégoire XIII, tout au moins, ne les accorda qu’à des conditions dont la cour de France, toujours aveuglée, ne voulut pas. Charles alla peut-être jusqu’à dire, avec la fougue souvent grossière qui lui était habituelle, que « si le pape faisait la beste, il prendrait Margot (sa sœur) par la main et la marierait en plein presche 182 ». On se passa de la vraie dispense et on en fit même rédiger une fausse, tant on avait hâte d’en finir pacifiquement. Afin que le pape en ignorât, Charles IX envoya à Mandelot, gouverneur de Lyon, pour le cas où un courrier de Rome y passerait, l’ordre de le retenir, et il défendit aux gouverneurs de laisser aucun courrier passer les monts avant six jours 183. Ces précautions prouvaient son désir de ne pas se brouiller avec le pape ; elles étaient en harmonie avec les explications données antérieurement au cardinal-légat, neveu de Pie V. Dans une audience secrète, Charles IX lui déclara que de puissantes raisons d’État l’obligeaient à marier sa sœur au roi de Navarre ; c’était l’avis des princes et des hommes sages de son royaume (ceux du tiers parti) ; car Henri de Bourbon avait de grandes qualités, et il céderait facilement à la vérité catholique. Quant à lui, Charles IX, il n’avait pas d’autre moyen de se venger des hommes « dont la fourberie et la scélératesse avaient tourmenté et affaibli son royaume par tant de troubles et de séditions » ; la nécessité lui avait fait souffrir beaucoup de choses indignes, mais il jurait « qu’il compromettrait plutôt son royaume et sa propre tête, que de laisser sans vengeances les injures faites à Dieu ». Du reste, ce qui se préparait ne devait pas être divulgué. M. de Falloux estime que cette dernière phrase, en apparence menaçante, avait un double but : dérober au pape, par des protestations équivoques, l’étroite alliance qui devait cimenter, espérait-on, le prochain mariage d’Élisabeth avec le duc d’Anjou ; puis déjouer, dans le mystère, le plan des huguenots qui désiraient s’assurer, par un mariage, la protection d’Élisabeth 184. Effectivement, le roi écrivait, le 25 août 1571 à La Mothe-Fénelon, qu’il savait que les religionnaires voulaient marier le prince de Navarre à la reine d’Angleterre « pour toujours nous amuser », disait-il, et il ajoutait : « Fault que vous ayez l’œil si ouvert, que vous puissiez descouvrir par delà les menées de ces gens-là, et regarder d’y meure secrettement tous les empeschements que vous pourrez.... s’il est vrai qu’ils aient ce dessein 185. » Cette explication est plausible. Ce prince, bien qu’une longue dissimulation lui fût impossible, pouvait faire de la diplomatie par intervalles, et comme c’était pour lui chose grave, essentielle, de ne pas molester le pape et de faire réussir en Angleterre un projet de mariage justement conforme à la politique de conciliation et de pondération, alors en honneur, on conçoit qu’un peu de supercherie ne dût rien gâter.

Mais voyons de plus près encore cet incident. Suivant la version de Davila, Charles dit au cardinal légat que « tout tournerait enfin à l’avantage de la religion catholique et à la satisfaction du pape 186 ». Capilupi, écrivain italien, qui importe beaucoup trop facilement à la cour de France les stratagèmes du machiavélisme italien qui florissait de son temps, en plein XVIe siècle, interprète comme Davila, la parole du roi 187. M. Soldan se borne à dire que Charles assura au cardinal qu’il était toujours dévoué au pape et à la religion catholique, et que celle-ci n’aurait à souffrir aucun dommage par l’union projetée. M. Ranke est plus explicite : Le légat ; dit-il, se plaint d’abord dans ses lettres à Rome de l’insuccès de ses démarches ; puis, tout à coup, il annonce qu’il a reçu une réponse assez favorable, quelle est-elle ? Le cardinal ne la cite pas, mais, au rapport de son auditeur (plus tard Clément VIII) qui l’accompagnait, le roi aurait dit que sa seule pensée était de se venger de ses ennemis, et qu’il n’avait pas d’autre moyen que celui-là (le mariage de Marguerite) 188. En somme on ne peut voir dans cet entretien de Charles IX un parti pris d’en finir par la violence avec les huguenots. Le cardinal se félicite de quelques succès, et il en réserve les détails : cela veut-il dire, comme l’a prétendu Gaudentius 189, qu’on a fait espérer au légat la conversion de Henri de Navarre ? Cette interprétation n’est contredite par aucun document, elle se fonde sur quelques-uns des motifs qu’avait allégués Charles IX dans son entretien avec le légat, et que celui-ci pouvait à coup sûr promettre au pape de lui expliquer bientôt. En ce qui concerne la vengeance dont parle l’auditeur, rien d’abord ne prouve invinciblement que ce récit soit fidèle. M. Ranke ne peut s’empêcher de dire : « Qu’y a-t-il dans tout cela de faux ou de vrai 190 ? » Si on veut bien croire à cette citation, qu’on l’interprète comme on voudra, pourvu qu’on n’y voie pas une allusion à de prochains massacres froidement prémédités. Et en effet, si le roi se fût permis une telle allusion, Rome n’aurait pas été surprise comme elle le fut, ainsi que nous le verrons, de la teneur des dépêches sur la Saint-Barthélemy. Le rapport qu’on attribue à l’auditeur du cardinal a beaucoup d’analogie du reste avec les explications que le Roi avait données, et qui concernaient probablement les négociations alors entamées avec l’Angleterre. Peut-être aussi Charles IX, en parlant de ses ennemis au légat, faisait-il allusion aux espagnols, contre lesquels Coligny l’excitait. Quant aux confidences que Catherine, au sujet de ce mariage, a faites au nonce, nous les discuterons en examinant, après la Saint-Barthélemy parisienne, les dépêches de Salviati.

Quoi qu’il en soit, le mariage fut célébré avec une pompe qui symbolisait l’union des deux cultes. Une médaille fut frappée où étaient enlacés les chiffres des époux au milieu d’un lien figuratif, avec ces mots en légende : Constricta hoc vinclo Discordia ; au revers un agneau pascal et ces paroles évangéliques : Vobis annuntio pacem 191.

Le peuple, toutefois, ne partagea pas les dispositions de la cour. Il fut révolté du mépris de Henri de Béarn pour la messe, pendant laquelle il se promenait et faisait quelque bruit sur le parvis de la cathédrale. Quand le cortège retourna au Louvre, l’enthousiasme populaire rut pour le duc de Guise, qui répondait avec grâce aux acclamations de la foule. Dans les fêtes, qui durèrent plusieurs jours, il y eut cette brillante allégorie du Ciel et de l’Enfer dont parlent tous les historiens, et qui manifestait les sentiments fort peu huguenots de Paris.

Ces fêtes ne calmèrent pas les inquiétudes de la cour à l’endroit du Saint-Siège.

Le lendemain de la célébration du mariage, Catherine écrivit à Grégoire XIII une lettre fort humble. Elle y protestait de son obéissance et de celle de son fils au pape, et espérait qu’il prendrait de bonne part la « solannisation du dict mariage » qui avait été faite « pour ne povoyr plus longuement diférer sans danger de plusieurs ynconvéniens », ainsi que le devait dire plus amplement Ferralz, ambassadeur du roi. Quant à l’Espagne, jamais le roi ne lui ferait la guerre, à moins qu’on ne l’y forçât, car il ne souhaitait que d’« achever de accomoder le dedans de son royaume », et d’établir le repos qui était encomensé, repos qu’il se promettait entier par le mariage du roi de Navarre, après la mort de la reine Jeanne sa mère. Elle alléguait aussi comme motif de la célébration du mariage, l’alliance que le roi « povoyt prendre dehors cet royaume », et faisait valoir l’assurance qu’elle avait, avec sa fille et le roi, d’avoir agi de la sorte pour le service de Dieu et la complète réalisation de ce que le pape leur avait demandé. Elle priait donc Sa Sainteté d’avoir plus d’égard pour leurs besoins que pour les difficultés mises en avant « par l’artifice d’aucuns », dans le but d’empêcher les effets de leur bonne volonté. Elle terminait par demander instamment la dispense, eu égard aux excellentes intentions d’eux tous 192.

Cette lettre établit qu’un espoir de pacification intérieure avait fait célébrer le mariage, et qu’on était loin de vouloir s’entendre avec le pape pour exécuter des desseins sinistres contre les huguenots. Catherine se prévalait de ses intentions pieuses auprès du Saint-Siège, mais elle ne voulait le bien de la religion qu’en affermissant la paix publique.

Ce n’étaient donc pas des pensées de future violence que Charles IX avait confiées au légat ; cette lettre de Catherine ne permet pas d’y croire, elle justifie nos observations précédentes.

Le 24 août 1572, le sieur de Beauvillé se rendit à Rome avec des instructions. Il avait pour mission d’exposer à Sa Sainteté les raisons qui avaient décidé Charles IX à faire célébrer ce mariage sans avoir obtenu les dispenses, et à « lever les opinions sinistres qu’elle pourrait en concevoir ». Il était dit très nettement dans ce mémoire que le mariage de Marguerite avec Henri de Navarre n’avait pour but que d’affermir l’édit de pacification et de guérir les plaies du royaume après dix ans de troubles et trois guerres civiles ; que telles étaient les vues du roi, de sa mère, des princes du sang et des premiers personnages de la France. Le roi demandait que l’absolution de la faute « qui pourrait y être intervenue » fût accordée, et le sieur de Beauvillé était chargé de cette difficile négociation 193. »

Le 24 août encore, toujours à propos de ce mariage, Charles IX écrit à M. de Ferralz, ambassadeur de France à Rome 194. Après lui avoir longuement parlé de choses diverses, dont il est inutile de traiter ici, il dément les bruits que faisait courir l’ambassadeur d’Espagne à propos des troubles de Flandre qu’il l’accusait d’avoir suscités. Puis il demande avec de vives instances à Ferralz, de faire des démarches empressées auprès de Grégoire XIII pour obtenir les dispenses au sujet d’un mariage dont « l’effet importait au repos et au salut de son royaume ». À cet égard, il tient le même langage que la reine mère. Nous aurons à revenir sur cette lettre, dont nous ne pouvions nous dispenser, en ce moment, de faire remarquer le parfait accord avec les instructions données à Beauvillé et avec la lettre de la reine mère.

Les unions matrimoniales, projetées ou conclues, révèlent, on l’a vu, un sincère dessein de conciliation politico-religieuse. Telle est aussi la signification de toute la politique extérieure.

Dès l’année 1570, un nouveau système d’alliances étrangères se relie à cette pensée.

La cour s’éloigne du pape, du roi d’Espagne, de toutes les souverainetés catholiques, et se rapproche des États hérétiques. « Je vois, dit Charles IX, que les Allemands sont bien intentionnés pour moi 195. » Gaspard de Schomberg est envoyé en Allemagne pour y nouer des relations avec les protestants ; il y reçoit des promesses bienveillantes, aussi longtemps qu’il ne propose que d’intéresser l’un à l’autre les deux cultes par une alliance défensive. Mais les vues de Catherine et de Charles IX allaient plus loin que les prétentions de l’amiral : ils nourrissaient le projet d’investir plus tard de la dignité impériale le duc d’Anjou ; au besoin Charles lui-même s’en serait revêtu, et c’était à l’instigation de Louis de Nassau, en 1571, que ce désir s’était éveillé ; les négociations qui auraient, si elles avaient pu réussir, dépouillé l’Autriche au profit de la France sans faire triompher au delà du Rhin l’élément catholique, furent brisées en 1572 par la catastrophe du 24 août.

Du côté de l’Angleterre, la cour cherchait un solide appui. C’était le but qu’elle poursuivait, quand elle désirait unir le duc d’Anjou ou le duc d’Alençon à la reine Élisabeth. D’une part elle voulait, mais faiblement, protéger Marie Stuart contre les violences de sa rivale ; d’autre part, elle avait à cœur d’opposer à l’entente des princes orthodoxes, rendue plus étroite par sa politique protestante, une contre-ligue puissante. Comment s’engager, sans indigner à juste titre le monde catholique, à soutenir le fanatisme hérétique de l’Angleterre ? Grâce à l’habileté active du maréchal de Montmorency, un traité de défense mutuelle fut signé le 29 avril 1572. Il était conçu en termes généraux, mais les intérêts catholiques y étaient méconnus ; on y jetait le gant à l’Espagne, sans vouloir cependant tirer l’épée contre elle 196. Voici les principales clauses de ce traité. « Sous la susdite généralité de paroles, écrivent Charles et le duc d’Anjou à Élisabeth, le 19 avril 1572, nous avons entendu et entendons être comprinse la cause de la religion, conformement à l’intention que vos... ambassadeurs nous ont déclairé que vous avez de les comprendre de vostre coté pour leur satisfaire..... Nous avons entendu et entendons que l’obligation de notre dicte mutuelle défense soit contre tout et pour quelque cause que ce soit, sans aucune en excepter, et mesme quand l’un de nos royaulmes, terres ou subjects seroient assaillis ou injuriés pour cause de religion ou sous couleur et prétexte d’icelle... tout ainsi que si ès conventions de nostre dict traicté, la cause de la religion y étoit spéciallement et nommément comprinse. » Ce traité d’alliance porte aussi en substance que Charles IX et Élisabeth se défendront mutuellement contre quiconque les attaquera pour quelque cause que ce fût 197. La lettre de Charles à Élisabeth, en date du 19 avril 1572, trahit encore les entraînements de sa politique vers l’Angleterre. Après avoir remercié la reine de la ferme et vraie amitié qu’elle lui porte avec le désir qu’elle lui exprime de l’augmenter, il assure qu’il ne désire rien autant en ce monde que devoir cette amitié indissoluble, qu’il en ressentira ainsi qu’elle un grand contentement, et que ce sera le bien commun de leurs sujets ; qu’il éprouve à son égard une particulière et bien grande affection et qu’il ne voudrait épargner aucun moyen de la montrer 198. À cette époque, le duc d’Anjou s’était rallié à la politique anglaise, comme en témoigne une lettre à la reine Élisabeth, où il lui certifie que le récent traité fortifie « entièrement l’amytié » entre elle et le roi son père ; il la prie de le tenir particulièrement, pour sa part, au nombre de ses plus affectionnés.

L’alliance anglaise, évidemment, impliquait en haine de l’Espagne une adhésion à la révolte des Pays-Bas. Là encore et là surtout, la politique française n’était plus catholique, mais protestante. Louis de Nassau, émissaire et séide du prince d’Orange, vint conseiller à la cour (fin de juillet 1571) de soutenir les Néerlandais. L’amiral fit de cette entreprise son affaire de prédilection.

Il entrait alors de plus en plus dans l’amitié du roi, qui n’écoutait que ses conseils. Suivant Brantôme, il n’aurait cherché dans une guerre contre l’Espagne qu’une occasion d’occuper les huguenots, qu’il connaissait « remuants, frétillants et amateurs de la picorée ». Nous sommes convaincu, quant à nous, que Coligny voulait surtout affaiblir l’Espagne, parce qu’elle était une puissance catholique, et pour cela, c’était sur la France, plutôt que sur l’Angleterre dont il n’avait pas, en d’autres occurrences, refusé les secours, c’était sur la France qu’il comptait, ainsi que l’atteste une lettre trouvée après sa mort dans ses papiers, et que Catherine fit voir à l’ambassadeur anglais Walsingham 199. Coligny n’avait pas tort, à son point de vue. Il devait choisir entre l’Angleterre et la France, deux pays essentiellement rivaux, et il ne pouvait hésiter. Faire avancer les affaires de la huguenoterie par le roi très-chrétien, quelle chance heureuse !

Depuis cette année 1572, les dépêches de l’ambassadeur espagnol Alava à Philippe II sont pleines d’inquiétudes. « En aucune manière, cela ne peut durer, écrit-il le 12 juillet, à propos de la piraterie des gens d’armes français qui se réunissaient à La Rochelle ; il faut que l’on rompe avec le roi de France ou que ce roi extermine les rebelles et l’hérésie 200. » L’ambassadeur se plaint que les victoires du duc d’Albe dans les Pays-Bas paraissent attrister la cour ; il envoie des avis sur les armements des principaux de la religion, sur les évènements de La Rochelle. Philippe II entretient en France beaucoup d’agents secrets qui correspondent avec lui ; l’affaire du mariage de Marguerite avec Henri de Navarre ne l’occupe qu’incidemment, les armements français l’absorbent.

En effet, vers la fin du mois de juin, mais surtout en juillet 1572, le gouvernement français s’occupe de l’Espagne dans plusieurs conseils. Osera-t-on guerroyer contre Philippe II, non plus sournoisement en Flandre, mais à découvert ? C’est la question à résoudre.

Dans l’un de ces conseils, le roi, Catherine, le duc d’Anjou et Coligny prennent tous la parole ; il y a unanimité contre les volontés guerrières de l’amiral. Celui-ci se tourne alors avec insolence vers le reine mère : « Madame, dit-il, le roi renonce à entrer dans une guerre ; Dieu veuille qu’il ne lui en survienne une autre à laquelle, sans doute, il ne lui sera pas facile d’échapper 201. » On a rapporté diversement cette bravade, mais toutes les versions, malgré leurs nuances, la présentent comme un défi qui voulait dire : guerre étrangère par les huguenots et pour eux, ou guerre civile. Suivant Bellièvre, personnage important, Coligny dit en plein conseil que « si Sa Majesté ne voulait consentir à faire la guerre en Flandre, elle se pouvait assurer de l’avoir bientôt en France avec ses sujets 202. » « Les huguenots, dit Tavannes, ne peuvent oublier le mot qui leur coûta si cher le 24 août 1572 : « Faites la guerre aux Espagnols, sire, ou nous serons contraints de vous la faire. » Ranke adopte la version de Michieli. M. Soldan confesse que Coligny, rencontrant dans la reine une nouvelle et puissante ennemie, entrevoyait « plus clairement que jamais l’alternative irrévocable de la guerre civile ou de la guerre extérieure. » M. Henri Martin ne fait pas mention du mot de Coligny, mais il parle avec éloge, en cette circonstance, du témoignage des Mémoires de Tavannes que nous venons de citer.

En cette même année 1572, Philippe II enjoignit à son nouvel ambassadeur, don Diégo de Cuniga, de suivre la cour à Blois et à Paris, de surveiller les huguenots, de ne rien lui cacher 203. Une flotte considérable fut rassemblée à La Rochelle et dans les ports voisins. Pour calmer les appréhensions de l’Espagne, le sieur de Mondoucet, accrédité par Charles IX auprès du duc d’Albe, tâchait de le rassurer. Le roi, son maître, ne voulait pas rompre avec Sa Majesté Catholique ; les vaisseaux royaux de La Rochelle réprimaient seulement l’insolence des sectaires qui infestaient les côtes de France, et ceux des particuliers n’étaient destinés qu’aux entreprises de commerce 204. Saint-Goard, ambassadeur de Charles IX à Madrid, ne parlait pas autrement 205. Le duc d’Albe ne se fia pas à ces promesses. Au commencement d’avril 1572, il envoya le sieur de Villerval demander à Charles IX de ne souffrir aucune hostilité française contre les Pays-Bas 206 ; Villerval rapporta des déclarations amicales du roi et de la reine mère. À cette époque se réfère une lettre fort curieuse du duc d’Albe. Philippe II avait recommandé à son ambassadeur de se concerter avec les Guise ; il répond qu’en ce moment aucun d’eux n’est au pouvoir, sinon le cardinal de Lorraine, insolent dans la prospérité et inutile dans la disgrâce. Le cardinal l’a fait prévenir de se tenir sur ses gardes, parce qu’il craignait des troubles en France (à cause de la prédominance du tiers parti et de Coligny sans doute), et parce qu’il croyait que l’armée de mer agirait contre les Pays-Bas 207.

Il n’est donc pas possible de se méprendre : la cour de France n’était pas franche avec l’Espagne. Elle n’osait pas lui déclarer la guerre, mais elle songeait alors, dominée par Coligny, à seconder l’insurrection des Pays-Bas. Sur ces entrefaites, le duc d’Albe assiège Mons. À cette nouvelle, Coligny offre au roi 3,000 gentilshommes. « Sire, s’écrie Tavannes qui assistait au Conseil, celui de vos sujets qui vous porte telles papotes vous lui devez faire trancher la tête 208. » « Avec le consentement de Charles IX et en partie avec l’argent de la France, Louis de Nassau, le capitaine Gustave de La Noue, qui a écrit des Mémoires, et Genlis, tous trois protestants, conduisent trois ou quatre mille hommes au secours de La Flandre 209, sans qu’on ait pu décider l’Angleterre a se prononcer contre l’Espagne 210, ni Cosme Ier de Médicis, grand-duc de Toscane, à agir avec la France 211.

Genlis est battu et fait prisonnier le 11 juillet 1572 ; Philippe II veut utiliser cet échec. Le 5 août, il charge l’ambassadeur de France d’inviter son maître, puisque les plus braves chefs des huguenots ont été tués ou faits prisonniers, de s’entendre avec lui pour que Sa Majesté Très-Chrétienne purge son royaume de ses ennemis. Le moment était venu ; il « lui serait facile (à lui Charles IX) de faire disparaître pour toujours » Coligny (par l’assassinat ou autrement ?) et ce serait le moyen de détruire ce qui reste des ennemis du roi ; « il ne laissera pas de faire des ouvertures dans ce sens au roi très-chrétien et d’offrir ses services ». Le duc d’Albe lui a écrit qu’après avoir détruit un si grand nombre d’ennemis de sa couronne, il mettait toutes ses forces à sa disposition pour le débarrasser de ceux qui restaient 212. Cette lettre est une nouvelle preuve que Philippe II lui-même ne songea que très tard à inviter la cour de France à faire mourir Coligny, et qu’à ses yeux cette mort suffisait. Il n’est pas à croire que l’ambassadeur ait transmis ces conseils à Charles IX, dont il devait connaître les bonnes dispositions pour Coligny ; s’il les lui a communiqués, il est sûr qu’ils ont été mal accueillis, car nous verrons que l’engouement du roi pour l’amiral ne cessa pas. Quant à Catherine, elle dut recevoir cette ouverture dans le temps où ses déceptions, après un succès inutile dont nous parlerons bientôt, ne l’engageaient que trop, sans qu’il fût besoin de l’y pousser, à se défaire de l’amiral.

Cependant, le gouvernement français, qui avait affirmé partout, à Rome, à Vienne, à Madrid et à Bruxelles, ses sympathies pour la paix, félicite le duc d’Albe de sa victoire. Saint-Goard, son ambassadeur en Espagne, regrette vivement que quelques-uns des vassaux du roi son maître se soient joints aux rebelles ; mais ni Philippe II, ni le duc d’Albe ne sont trompés par ces déclarations. Dès les premiers jours d’août, une troupe de gens de guerre français s’étant rassemblée du côté de Verdun, le duc d’Albe fait demander au roi, par le seigneur de Gomicourt, d’empêcher une agression qui violerait les traités 213. Le 16 août, Mondoucet vient le trouver et lui dit que le roi, son maître, a seulement pris, du côté des Pays-Bas, quelques précautions.

Ces documents et ces faits démontrent jusqu’à la dernière évidence que, dans les jours qui précédèrent la Saint-Barthélemy, les cours de France et d’Espagne, au lieu de se concerter contre les huguenots, étaient loin d’être amies.

Revenons à la défaite de Genlis. Après cet évènement, les huguenots, Coligny à leur tête, veulent des résolutions extrêmes. L’honneur exige une revanche, plus de délai !

Dans celle conjoncture décisive, le duc d’Anjou se prononce contre les sentiments belliqueux de l’amiral. Mais Coligny, sûr du roi, fait lever 3,000 soldats et espérer au prince d’Orange un convoi de 15,000 hommes ; il déroule à Charles des plans insensés, il lui propose d’assaillir l’Espagne dans les Pays-Bas, de la spolier des provinces wallonnes et flamandes pour les prendre, d’attaquer Philippe II jusque dans le Midi ; il commande, il agit en maître 214. Catherine s’offusque de tant d’arrogance et de témérité ; elle se range du côté d’Anjou, la situation se complique, l’heure est solennelle ! Peu avant le 10 août, Catherine éperdue va trouver Charles IX à Montpipeau ; elle se jette toute en larmes à ses genoux : Les huguenots dominent ; Coligny est plus roi que le roi. Elle ne sera pas témoin de cette honte ; qu’il lui soit permis de se retirer avec son fils d’Anjou, qui a exposé sa vie pour sauver le souverain. Charles est conquis par la reine mère, il promet de lui obéir ; mais faible et passionné, il retombe sous le joug de Coligny. La lutte entre l’amiral et la reine devient acharnée. Autour de Catherine sont les amis de la paix ; autour de Coligny les partisans de la guerre, d’une guerre immédiate contre l’Espagne ; nous touchons aux origines immédiates de la Saint-Barthélemy.

Avant de les exposer, il est utile de préciser la situation intérieure et extérieure de la France. Au dedans, l’autorité du roi n’était plus que nominale ; les huguenots imposaient leurs volontés ; Catherine voyait d’heure en heure son pouvoir s’affaiblir. Au dehors, les huguenots engageaient le pays dans un système d’alliances manifestement contraire aux intérêts catholiques. En Europe, dira-t-on que la cour n’était qu’astucieuse et qu’elle amusait les protestants ? Eh quoi ! tromper l’Angleterre, tromper l’Allemagne protestante, tromper les Pays-Bas, irriter l’Espagne, indisposer l’Allemagne catholique, l’Italie et le Saint-Siège, pour le plaisir d’avoir infailliblement contre soi, quand on lèverait le masque, et les alliés abusés et les alliés trahis ! On ne discute pas l’absurde.

Ainsi donc une ligue profondément hostile au bonheur de la France et à sa gloire se formait. Si les évènements avaient suivi leur cours, la France n’aurait plus été la fille aînée de l’Église ; tirant l’épée contre les puissances catholiques avec, le concours d’une coalition protestante, elle eût été le premier agent d’une insurrection politique et religieuse qui tendait à ne rien laisser debout, dans le monde, de ce que l’Église avait fondé. Par sa lutte, si personnelle du reste et si égoïste contre Coligny, Catherine rendit un éminent service. Son opposition à la guerre d’Espagne conjura de grandes calamités ; elle prévint peut-être une conflagration générale. Il faut lui savoir gré, comme le dit avec justice M. Baschet 215, de n’avoir pas permis à l’amiral d’inaugurer tôt ou tard, par la guerre espagnole, une république fédérative sur les ruines de la monarchie.

À vrai dire, au mois d’août 1572, Charles IX avait presque abdiqué dans les mains de Coligny. Exalté par le succès, l’amiral ne supportait plus de résistance. Séparer Charles IX des princes et surtout de Catherine, qui contrariait son ambition, régner ensuite sans contrôle sur la volonté d’un jeune et fougueux monarque sans expérience, et l’engager surtout dans une guerre ardente contre les couronnes catholiques, tel était le rôle qu’il voulait jouer. La cour ne méditait rien contre les huguenots, car ils avaient, depuis la paix de Saint-Germain, la confiance du roi ; à la fin seulement ils rencontrèrent dans Catherine et ses soutiens un obstacle à l’égard de l’Espagne ; cet obstacle, ils voulurent le briser, ce fut la cause d’une collision.

Malgré tout, néanmoins, la croyance à un complot longtemps prémédité par la cour, avec ou sans l’assentiment de l’Espagne et de Rome, a été presque générale pendant deux siècles ; de nos jours, elle a encore, sinon parmi les catholiques, au moins parmi les protestants et les rationalistes, des partisans obstinés. Nommons, pour les trois derniers siècles, De Thou 216, L’Estoile, les italiens Capilupi, Davila, Adriani, Michieli, ambassadeur vénitien, l’auteur protestant du pamphlet Le tocsin contre les massacreurs, etc. ; le protestant Eusèbe Philadelphe à qui est dû le Réveille-Matin des Français et de leurs voisins ; le rédacteur également protestant des Mémoires de l’Estat de France ; le P. Daniel, dont les convictions à cet égard ne sont cependant pas très fermes ; Voltaire et toute la secte encyclopédique ; pour notre siècle, M. Fauriel, l’auteur de la Thèse soutenue en 1838 devant la Faculté protestante de Strasbourg ; M. Audin, le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français qui approuve la relation de Michieli, commentée élogieusement par M. Prévost-Paradol dans un article inséré au Journal des Débats ; M. de Félice, pasteur à Montauban, qui n’admet toutefois que la préméditation de Catherine et non celle du roi ; sir James Mackintosh, Sismondi, et MM. Haag et Dargaud. Grâce aux progrès de la critique, cette opinion insoutenable, non admise par Anquetil même, et victorieusement réfutée au XVIIIe siècle par Caveirac, cette opinion qu’avaient repoussée déjà des auteurs contemporains, tels que le protestant La Popelinière et les judicieux Dupleix et Mathieu, le duc d’Anjou, Marguerite, Tavannes, etc., est contredite aujourd’hui par l’immense majorité des écrivains, quelles que soient leurs doctrines religieuses : citons MM. Soldan, Ranke 217, Trognon 218, Monaghan, Coquerel, Polenz, Mignet, Michelet, Chateaubriand, H. Martin, Audley et Dareste.

Sur quoi s’appuient les défenseurs anciens et actuels de la préméditation ? M. Audin abuse d’une parole de Charles IX au nonce Salviati ; nous l’examinerons. Le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français argue 219 d’un passage de Bossuet, où il affirme que le légat voulait bien louer la Saint-Barthélemy au nom du pape, comme « méditée de longtemps et conduite avec une prudence admirable ». Nous prouverons que cet éloge est apocryphe ou insignifiant. Mackintosh avance, dans son Histoire d’Angleterre, que le temps, le lieu et le mode d’exécution ne furent pas concertés, mais que l’édit de 1571, la guerre de Flandre et le mariage de Marguerite démontrent (il n’en donne aucune raison) que le dessein dont la Saint-Barthélemy fut la mise en œuvre avait été depuis longtemps arrêté. M. Dargaud suppose, contre toute évidence, qu’une convention antiprotestante fut conclue à Bayonne. M. Paulin Paris, l’éditeur de la correspondance du roi et de Mandelot, croit y voir habituellement ce qu’elle ne contient pas ; il signale comme prévision d’une nouvelle guerre civile l’ordre qu’avait reçu le gouverneur de Lyon d’empêcher les gentilshommes français de prendre du service dans les armées d’Italie : retenir des nobles sous les drapeaux de la France, c’est annoncer un projet de massacres 220 ! Quand Mandelot se justifie des plaintes portées contre lui à la cour, il est de toute évidence qu’il ne sait pas en deviner les plans 221 ; voilà le mirage des préventions ! D’autres objectent la mort de la reine de Navarre, empoisonnée, disent-ils, parce qu’au moment orageux où elle arrivait en France pour conclure le mariage de son fils avec Marguerite, il fallait, pour le succès du complot, s’en défaire promptement. Par malheur pour les fabulistes, il est prouvé qu’elle mourut de mort naturelle. C’est l’affirmation de Pierre Mathieu père, de Tavannes, etc. Capilupi, l’ardent apologiste de la préméditation, se tait sur ce prétendu crime. Jeanne écrivait à son fils, le 8 mars 1572, qu’elle craignait de tomber malade, et ne se trouvait guère bien 222 ; l’autopsie de son cadavre ne laissa voir aucune trace de poison ; il fut même constaté par le chirurgien de la feue reine qu’elle était morte d’un « apostume aux poumons 223 ». Autres difficultés non moins futiles : suivant le Journal de L’Estoile, qui avait du goût pour toutes les anecdotes, apocryphes ou non, le roi assura, après la Saint-Barthélemy, que sa « grosse Margot, en se mariant, avait pris les rebelles huguenots à la pipée ». Après tout, que prouverait cette parole ? Que Marguerite aurait voulu tromper les huguenots pour les tuer ? Mais Marguerite, de l’aveu unanime, ne prit aucune part active aux évènements qui précédèrent la nuit du 24 août. Ce ne serait donc là qu’une plaisanterie sans portée sur l’affluence des huguenots à Paris pendant les fêtes du mariage, affluence qui aurait permis de punir ceux que Charles appelle ici des rebelles. M. Audin, dans l’histoire si passionnée qu’il a, pour sa gloire d’écrivain, désavouée et réfutée vigoureusement plus tard, M. Audin fait valoir, après le Réveille-Matin et d’autres pamphlets huguenots, la prétendue lettre de Catherine à Strozzi, personnage de réputation fort équivoque 224. Voici cette singulière lettre : « Strozzi, je vous avertis que cejourd’hui 24 août (elle écrit cela six mois entiers à l’avance !) l’amiral et tous les huguenots qui étaient ici ont été tués : partant avisez diligemment à vous rendre maître de La Rochelle, et faites aux huguenots qui vous tomberont entre les mains le même que nous avons fait à ceux-ci. Gardez-vous bien d’y faire faute, autant que craignez de déplaire au roi, monsieur mon fils, et à moi. Signé : Catherine. » D’abord, nul historien calviniste ou catholique, pas même Brantôme qui était alors à Brouage avec Strozzi, n’a parlé de cette lettre ; un écrivain suspect a été le premier à la produire en 1576. Il y a plus : une telle lettre écrite six mois avant les évènements est tout simplement absurde. Comment affirmer à l’avance des faits que le moindre incident pouvait empêcher ou considérablement modifier ? Comment savoir de science certaine que la reine Jeanne consentirait au mariage de son fils avec Marguerite, que les huguenots tomberaient à jour fixe dans les pièges de la cour, que l’amiral ne tiendrait nul compte des avis alarmants qui lui venaient de partout, que les premiers coups de feu ne devanceraient pas le signal, que Coligny étant blessé les huguenots resteraient à Paris ? Comment une femme qu’on érige en modèle de dissimulation aurait-elle exposé cette missive à la chance d’être prise par des mains hostiles ? C’est assez, c’est trop d’observations sur une mata-droite supercherie.

 

 

V.

 

Reprenons la suite des faits ; ils plaideront jusqu’au bout, avec une irrésistible éloquence, la cause de la non-préméditation.

Catherine, disions-nous, ne pouvait plus souffrir, à la veille du mariage de Marguerite, la toute-puissance de Coligny. Elle le voyait, après la scène de Montpipeau, fasciner encore Charles IX, et agiter des plans de guerre qui effrayaient sa diplomatie timide et cauteleuse. De ce jour, elle résolut la perte de l’amiral, car elle avait, dit Michieli, l’affetto di signoreggiare, la passion du gouvernement.

Elle était allée, au rapport de cet ambassadeur, à la rencontre de la duchesse de Lorraine ; pendant son retour, elle combina et décida la mort de son rival, et fut encouragée dans ses dispositions par le duc d’Anjou 225. La reine, dit Brantôme, résout avec deux conseillers et M. d’Anjou la mort de l’amiral 226 ; et il donne pour cause de cette détermination la haine que leur inspirait sa prépondérance excessive. Mais voulut-elle se débarrasser à la fois, par une catastrophe sanguinaire, et de Coligny et des trois factions de la cour, – celles des Montmorency, des Châtillon et des Guise ? On ne saurait l’admettre, n’en déplaise à M. Dargaud 227, qui confond les perspectives de sa propre imagination avec celles qui enchantaient, croit-il, Catherine et le duc d’Anjou. Se flatter qu’après la mort de Coligny, les Montmorency se joindraient aux protestants pour le venger, que les Guise seraient tués à leur tour par les troupes royales dévouées aux Valois et lancées à propos sur les Lorrains victorieux et sans défense, c’était une atroce extravagance qui ne pouvait séduire l’esprit vacillant de la reine mère ; tous les faits l’attestent. La politique de Catherine n’était pas extrême, absolue ; il lui fallait des contrepoids, des hommes du tiers parti pour contenir les ardents à son bénéfice. À ce titre, les Montmorency la servaient ; l’amiral une fois tombé, ils devenaient encore ses instruments. On ne saurait trop le redire : elle vivait au jour le jour. Pour le moment, un seul homme la gênait, parce qu’il résumait en lui, croyait-elle, la puissance protestante qui montait toujours et la menaçait ; elle résolut de s’en défaire. Ce crime suffisait à son ambition.

Mais voici bien autre chose. Est-il vrai qu’une lettre de l’amiral, tombée dans ses mains, avisait le prince d’Orange, le 15 juin 1572, de se tenir prêt pour une exécution générale des catholiques, qui devait avoir lieu en septembre ? M. Baschet, qui mentionne celle lettre 228, ne l’a pas vue ; elle lui a été seulement indiquée. C’est M. Crétineau-Joly qui la possède, et, comme il en sait le prix, il se réserve de la publier. Cette lettre signifie-t-elle que Coligny, alors très bien en cour, annonçait pour cette époque une grande guerre en Flandre ? M. Baschet le pense. Nous serions plus difficile. D’une part, le mois de septembre était bien éloigné pour l’ardeur fiévreuse de l’amiral ; d’autre part, si tel est le sens de cette lettre, il est malaisé de comprendre l’intérêt capital que M. Crétineau-Joly y attache, car enfin tout le monde sait que Coligny voulait au plus tôt guerroyer en Flandre. Toujours est-il qu’il faut désirer la très prompte publication de cette pièce. Si elle dit ce qu’on lui fait dire, si vraiment Coligny voulait, deux mois avant la Saint-Barthélemy, faire une razzia sanguinaire de catholiques, c’est qu’il se croyait assez fort pour donner aux protestants la suprématie qui était dans leurs vœux et dans leurs principes ; en ce cas, prévoyant d’énergiques résistances, il prenait ses mesures pour les prévenir ou les briser. « Ce qui est sûr, observe M. Baschet qu’on ne saurait suspecter de fanatisme, c’est que Coligny avait un État dans l’État, et que son but était d’éloigner à jamais de l’esprit de la France les croyances religieuses. »

Il faut voir maintenant quelle fut la part du duc de Guise dans le complot de Catherine et du duc d’Anjou contre la vie de l’amiral. D’après l’ambassadeur Michieli 229, Guise y fut étranger. Le nonce Salviati en rend solidaires Catherine, le duc d’Anjou, Mme de Nemours et son fils Henri de Guise 230. Le duc d’Anjou, dans un récit que nous aurons tout à l’heure à citer, affirme que ce projet d’assassinat, facile à concevoir, du reste, en un temps où la passion du meurtre avait pénétré si profondément dans les mœurs publiques, ne fut communiqué qu’à la duchesse de Nemours, veuve de François de Guise, ennemie déclarée de Coligny, qu’elle accusait, non sans motif, d’avoir trempé dans l’assassinat de son époux. Une réconciliation avait eu lieu, à l’instigation du roi, entre les maisons de Châtillon et de Guise, mais elle n’avait été qu’apparente, les ressentiments des Guise ne pardonnaient pas. S’il faut en croire Tavannes, le duc d’Anjou et Catherine confièrent aux Guise l’exécution du dessein. Le 27 août, Coligny, revenant du Louvre, reçut un coup d’arquebuse qui lui fut tiré d’une fenêtre, lui cassa un doigt de la main droite, et le blessa au bras gauche. L’assassin s’enfuit sur un cheval. Selon Michieli, un capitaine florentin, créature de Catherine et favori du duc d’Anjou, Pietro-Paolo Tosinghi, avait été chargé par eux de faire le coup, et il s’en vanta à un ami ; le bruit se répandit que c’était Maurevel, de même profession que lui, qui avait blessé l’amiral 231. Tavannes prétend que le meurtrier était caché dans la maison de Chailly, maître d’hôtel du duc d’Aumale. Il s’était introduit, suivant Pierre Mathieu, dans celle de Villemur, précepteur du duc de Guise. Selon Salviati, Tosinghi se vanta du coup, mais n’affirma rien de précis ; la maison où fut reçu l’assassin appartenait à Villemur, absent de Paris, et qui en avait laissé la garde à une femme. Chailly vint trouver cette femme et la pria de loger un de ses amis, qui était l’assassin 232.

La blessure de Coligny fut un immense évènement. L’inutilité d’un premier crime en appelait d’autres. C’était la fin d’une diplomatie lâchement imprévoyante. Catherine n’avait pas su voir qu’en élevant l’amiral elle se donnait un maître ; elle se punissait de ses complaisances par un forfait ; on rentrait dans les orages.

Quand le roi fut informé de cette catastrophe, il était au jeu de paume. Transporté de colère, il s’écrie : « Par la mort de Dieu, quand aurai-je un moment de paix 233 ! » Il se rend auprès de l’amiral, lui exprime sa douleur, le console, lui baise la main. Il jure de chercher le traître et d’en tirer une telle vengeance que la mémoire ne s’en perdra pas. Catherine et le duc d’Anjou sont là ; le duc de Montpensier, le cardinal de Bourbon, les maréchaux de Tavannes, de Cossé, et de Damville, de Montmorency, neveu de Coligny, et deux autres membres de cette famille, le comte de Retz, le duc de Nevers, etc., ne tardent pas à venir. Coligny parle secrètement à Charles IX, après avoir fait retirer Catherine et d’Anjou qui rompent bientôt cet entretien qu’ils jugent dangereux pour leurs personnes 234. Que se passa-t-il dans cette conversation mystérieuse ? Il est probable que l’amiral dit au roi de se défier de la reine mère ; peut-être lui offrit-il toutes les forces des huguenots. Une relation d’un témoin oculaire, mais inconnu, insérée dans les Mémoires de l’Estat de France, affirme que l’amiral se plaignit, prenant le ciel à témoin de son attachement et de sa fidélité au roi, qu’on négligeât une occasion providentielle d’agrandir le royaume ; que l’Espagne connût tout ; que Genlis et sa troupe eussent été trahis par quelques membres du conseil royal ; que le duc d’Albe eût fait pendit les prisonniers ; que les protestants fussent encore persécutés. Sur son lit de souffrance, à la veille de sa mort, il poursuivait ses desseins : il n’avait rien perdu de ses espérances ni de son audace. Charles IX, toujours docile aux inspirations de l’amiral, accepta ses vues, écouta ses plaintes.

Ce sont là des témoignages bien sincères. Nous en avons un autre, la lettre du roi à Mandelot pour rassurer les protestants et faire saisir l’assassin. J’ai envoyé de toutes parts, dit-il, pour tâcher d’atteindre le meurtrier et faire d’un acte si méchant la punition qu’il requiert..... « Et d’autant que la nouvelle pourroit esmouvoir plusieurs de mes subjects d’une part et d’autre, je vous prie, M. de Mandelot, que, faisant entendre ès lieux de votre gouvernement où verrez qu’il y sera de besoing, comme le faict est advenu, vous admonestiez et assuriez ung chacun que mon intention est de garder inviolablement mon édict de pacification, et chastier les contrevenans si estroictement que l’on jugera quelle est la sincérité de ma volonté 235.... » Ce ne fut pas seulement à Mandelot, mais à tous les gouverneurs des provinces et des principales villes, qu’il écrivit ce jour même, 22 août ; et avisant son ambassadeur en Angleterre, il lui dit avec énergie qu’il voulait « faire faire une si grande justice », qu’elle fût exemplaire pour tous, et « garder entièrement et inviolablement » son édit de pacification..... « Je ne veux oublier de vous dire, ajouta-t-il 236, que ce méchant acte procède de l’inimitié d’entre sa maison et ceux de Guyze ; et sauray bien donner ordre qu’ils ne mesleront rien de mes subjects en leurs querelles : car je veux que mon édict de pacification soit de point en point observé. » Pour donner à la franchise de ses paroles la contre-épreuve des actes, il nomma une commission d’enquête dont le premier président de Thou, père de l’historien, eut la présidence.

Au premier bruit de l’attentat, et conformément aux désirs du roi, le prévôt de Paris et les échevins assurèrent, promptement et avec zèle, la tranquillité de la ville ; ils ordonnèrent aux capitaines des archers, des arquebusiers et des arbalétriers d’occuper les portes et les principaux postes, et de faire ouvrir sur-le-champ les boutiques fermées 237. Le roi fit davantage : il adjoignit à la commission d’enquête quelques membres protestants ; il offrit de faire transporter Coligny au Louvre, et il invita le prince de Condé et le roi de Navarre à y conduire leurs amis pour y coucher. Il protégea l’amiral par un détachement de ses gardes ; dans la rue de Béthisy, où était sa demeure, il assigna des quartiers à la noblesse protestante 238. Le samedi, Charles IX demande, d’heure en heure, des nouvelles de Coligny. Les domestiques de la maison d’où avait été tiré le coup d’arquebuse et un domestique de Guise sont arrêtés. Vers midi, le duc d’Aumale et Henri de Guise viennent lui dire que leurs services, depuis quelque temps, paraissent lui déplaire, et qu’ils désirent quitter la cour, si cette retraite lui est agréable. Le roi leur répond, « avec un mauvais visage et des paroles pires », qu’ils peuvent se retirer si bon leur semble, et qu’il saura bien toujours les retrouver s’ils sont coupables de ce qui a été fait à l’amiral ; ils sortent du Louvre et vont s’enfermer dans l’hôtel de Guise 239.

Peu après, les amis de Coligny demandent au roi, à cause des mouvements de la ville, une garde de sûreté ; il leur envoie cinquante arquebusiers commandés par Cosseins, un ami d’Anjou. Était-ce une ruse ? Non assurément. « Malgré sa haine, observe M. Soldan, Cosseins n’eût rien osé entreprendre sans l’ordre du roi, et nul autre ne l’eût défendu plus longtemps que ne l’eût voulu le roi 240. »

Charles IX était, en ce moment, prévenu contre sa mère : « Mort de Dieu, lui avait-il dit en sortant de la chambre de Coligny, ce que dit l’amiral est bien vrai ! Tout le maniement des affaires d’État est entre vos mains et celles de mon frère, mais j’y prendrai garde, comme m’en a averti, avant de mourir, mon meilleur et plus fidèle sujet 241. » Il en fallait moins pour passionner les frayeurs et allumer les vengeances de Catherine. Ce jour même, samedi, elle et d’Anjou se réunissent au jardin des Tuileries, s’il faut s’en rapporter à quelques auteurs, avec le comte de Retz, le chancelier de Birague, le maréchal de Tavannes et le duc de Nevers. M. Soldan pense que ce fut dans cette conférence qu’on imagina « le grand mensonge qui devait arracher au roi surpris le consentement au meurtre de Coligny et de ses amis 242 ». On va voir que le duc d’Anjou, dans ses confidences à Miron, ne parle pas de cette réunion solennelle. Il raconte la visite du roi à Coligny et l’entretien secret qu’ils eurent ensemble, le mécontentement que Catherine et sa suite en ressentirent, le colloque qu’il eut avec sa mère lorsqu’ils eurent laissé le roi dans sa chambre, puis il continue ainsi :

 

« Pour n’en rien déguiser, nous demeurasmes si dépourveuz et de conseil et d’entendement, que, ne pouvant rien résoudre à propos pour cette heure-là, nous nous retirasmes, remettans la partie au lendemain, que j’allay trouver la royne ma mère, qui estoit déjà levée. J’eus bien martel en teste, et elle aussi de son costé ; et ne fut pour lors prince autre délibération que de faire, par quelque moyen que ce fust, dépescher l’admiral 243. Et ne se pouvant plus user de ruses et finesses, il falloit que ce fust par voye découverte ; mais qu’il falloit, pour ce faire, amener le roi à ceste résolution, et que l’asprès-disnée nous l’irions trouver dans son cabinet, où nous ferions venir le sieur de Nevers, les mareschaux de Tavannes et de Retz, et le chancelier de Birague, pour avoir seulement leur advis des moyens que nous tiendrions à l’occasion, laquelle nous avions déjà arrestée, ma mère et moy 244. Si tost que nous fusmes entrez au cabinet où le roy mon frère estoit, elle commença à lui remonstrer que le party des huguenots s’armoit contre lui à l’occasion de la blessure de l’admiral, qui avoir faict plusieurs dépesches en Allemagne pour faire levée de dix mille reistres, et aux cantons des Suisses avec une autre levée de dix mille hommes de pied ; et que les capitaines françois partisans des huguenots estoient desjà la plupart semblablement partis pour faire levée dans le royaume, et les rendez-vous du temps et du lieu desjà aussi donnez et arrestez. Que une si puissante armée une fois jointe aux forces françoises, (chose qui n’estoit que trop faisable), ses forces n’estoient pas bastantes (suffisantes) à moitié près d’y pouvoir résister, veu les pratiques et intelligences qu’ils avoient, dedans et dehors le royaume, avec beaucoup de villes, communautés et peuples (dont elle avoit de bons et certains advis), qui devoient faire révolte avec eux sous prétexte du bien public, et que luy estant foible d’argent et d’hommes, elle ne voyoit lieu de seureté pour luy en France. Et si il y avoit bien davantage une nouvelle conséquence dont elle le vouloit advertir : c’est que tous les catholiques, ennuyez d’une si longue guerre et vexez de tant de sortes de calamitez, estoient délibérez et résolus d’y mettre fin. Et où il ne voudroit pas de leur conseil, il estoit aussi arresté entre eux d’élire un capitaine général pour prendre leur protection et faire ligue offensive et deffensive contre les huguenots ; et ainsi demeureroit seul enveloppé en grands dangers, sans puissance ni authorité. Qu’on verroit toute la France armée de deux grands partis, sur lesquels il n’auroit aucun commandement et aussi peu d’obéissance. Mais qu’à un si grand danger et péril éminent de luy et de tout son Estat, et à tant de ruines et calamités qui se préparoient, où nous touchions desjà du doigt, et au meurtre de tant de millions d’hommes, un seul coup d’espée pouvoit remédier et détourner tous les malheurs, et qu’il falloit seulement tuer l’admirai, chef et auteur de toutes les guerres civiles ; que les desseins et entreprises des huguenots mourroient avec luy, et les catholiques, satisfaits et contents du sacrifice de deux ou trois hommes, demeureroient toujours en son obéissance. Cela ainsi dict, et beaucoup d’autres inconvénients qui luy furent représentez, lesquels il ne pouvoit esviter s’il n’usoit de ce conseil, y amenant encore les persuasions plus à propos, et d’autres raisons que la royne ma mère, y adjousta et moy aussi ; et les autres n’oubliant rien qui y pust servir. Tellement que le roy entra en si extresme cholère et comme en fureur, mais ne vouloit au commencement aucunement consentir qu’on touchast à l’amiral ; enfin ainsi picqué et grandement troublé de la crainte du danger que nous lui avions si bien peint et figuré, esmeu de la considération de tant de pratiques et menées dirigées contre luy et son Estat, comme il creut par l’impression que nous luy en avions donnée, voulut bien néanmoins, sur une affaire d’une telle importance, sçavoir si par un autre moyen l’on y pourroit remédier, et en avoir sur ce nostre conseil et advis, et que chacun en dict présentement son opinion. Or ceux qui opinèrent les premiers furent tous d’avis qu’il en falloit ainsi user que nous l’avions proposé pour le plus expédient. Mais quand ce fut au rang du mareschal de Retz à parler, il trompa bien nostre espérance 245 et n’attendions point de luy une opinion toute contraire à la nostre, commençant ainsi : Que s’il y avoit homme dans le royaume qui deust haïr l’admiral et son party, c’estoit luy, qu’il avoit diffamé toute sa race par de salles impressions qui avoient couru par toute la France et aux nations voisines, mais qu’il ne vouloit pas, aux dépens de son roy et de son maistre, se venger de ses ennemis particuliers par un conseil à luy si dommageable et à tout son royaume, voire qui regardoit la postérité, au grand déshonneur des roys et de la nation françoise, qui estoit descheuë de son ancienne splendeur et réputation. Que nous serions à bon droict taxez de perfidie et desloyauté, et que par ce seul acte nous perdrions toute la créance et confiance qu’on doit avoir en la foy publique et à celle de son roy, et par conséquent le moyen de traicter cy-après de la pacification de ce royaume, advenant qu’il tombast encores aux guerres civiles, comme infailliblement il y seroit bientost ; et que si par une sinistre action nous le pensions libérer des armes étrangères, nous nous trompions bien fort : et n’y en oust jamais tant, ny tant de calamitez et ruines, desquelles nous, ny peut-estre nos enfants, ne verroient jamais le bout. Et pour vous le faire plus court, il nous paya de tant d’autres et de si apparentes raisons, qu’il nous partit à tous la cervelle, nous osta les paroles et répliques de la bouche, voire la volonté de l’exécution, tant il nous sceut bien persuader. Mais n’estant secondé d’aucun, et après avoir ramassé et repris nos esprits, revenans à nous-mesmes et reprenans tous la parole en combattans tous fort et ferme son opinion, nous l’emportasmes et recognusmes à l’instant une soudaine mutation et une merveilleuse et estrange métamorphose au roy, qui se rengea de nostre costé et embrassa nostre opinion, passant bien plus outre et plus criminellement ; car il avoit esté auparavant difficile à persuader, ce fut alors à nous à le retenir ; car, en se levant et prenant la parole, nous imposant silence, nous dict de fureur et de cholère, et jurant par la mort-Dieu (son jurement habituel), puisque nous trouvions bon qu’on tuast l’admiral, qu’il le vouloit, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu’il n’en demeurast pas un qui lui peust reprocher après, et que nous y donnassions ordre promptement. Et sortant furieusement, nous laissa dans son cabinet, où nous advisasmes le reste du jour, le soir, et une bonne partie de la nuict, ce qui sembla à propos pour l’exécution d’une telle entreprise. Nous nous assurasmes du prévost des marchands, des capitaines du quartier et autres personnes que nous pensions les plus factieux, faisans un département des quartiers de la ville, desseignans les uns pour exécuter particulièrement sur aucuns, comme fut M. de Guise pour tuer l’admirai. Or, après avoir reposé seulement deux heures la nuict, ainsi que le jour commençoit à poindre, le roy, la ruyne ma mère et moy allasmes au portail du Louvre joignant le jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la Bassecourt, pour voir le commencement de l’exécution 246 où nous ne fusmes pas longtemps. Ainsi que nous considérions les évènemens et la conséquence d’une si grande entreprise, à laquelle, pour dire vray, nous n’avions jusques alors guères pensé, nous entendismes à l’instant tirer un coup de pistolet ; et ne sçaurais dire de quel endroict, ni s’il offensa quelqu’un. Bien scay-je que le son nous blessa tous trois si avant en l’esprit, qu’il offença nos sens et nostre jugement, espris de terreur et d’appréhension des grands désordres qui s’alloient lors commettre ; et pour y obvier envoyasmes soudainement et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire et expressément commander de nostre part qu’il se retirast à son logis, et qu’il se gardast bien de ne rien entreprendre sur l’admiral, ce seul commandement faisant cesser tout le reste, parce qu’il avoit esté arresté qu’en aucun lieu de la ville il ne s’entreprendroit rien qu’au préalable l’admirai n’eust esté tué. Mais tost après le gentilhomme retournant nous dit que M. de Guise luy avoir respondu que le commandement estoit venu trop tard, et que l’admiral estoit mort, et qu’on commençoit à exécuter par tout le reste de la ville. Ainsi retournasmes à nostre première délibération et peu après nous laissasmes suivre le fil et le cours de l’entreprise et de l’exécution. Voilà, Monsieur tel (le médecin Miron), la vraye histoire de la Sainct-Barthélemy, qui m’a troublé ceste nuict l’entendement 247. »

 

Voici en substance le récit de Tavannes. Il expose d’abord les menées de Coligny, sa persévérance à contraindre la France à la guerre d’Espagne « ou à la civile », puis la résolution que prend la reine mère, avec M. d’Anjou et deux conseillers, de tuer l’amiral, « croyant tout le parti huguenot consister en sa tête, espérant par le mariage de sa fille avec le roi de Navarre, rhabiller tout ». La reine mère résout l’exécution, se couvre du prétexte « de ceux de Guise dont l’amiral avait aidé à faire tuer le père ». L’amiral est blessé, le roi en est furieux, les huguenots « passent à grandes troupes cuirassés devant le logis de MM. de Guise et d’Aumale, somment le roi de prendre leur querelle », soupçonnent M. d’Anjou, « demandent justice, ou qu’ils la feraient sur le champ et menacent Leurs Majestés. Le conseil est tenu composé de six ; le roi, présent, connoissant que tout s’alloit découvrir, et que ceux de Guise même pour se laver accuseraient la reine et M. d’Anjou, et que la guerre était infaillible, comprend qu’il valait mieux gagner une bataille dans Paris, où tous les chefs étaient, que la mettre en doute en une campagne, et tomber en une dangereuse et incertaine guerre. Du péril présent de Leurs Majestés et des conseillers tenus en crainte, naît la résolution de nécessité, telle qu’elle fut, de tuer l’amiral et tous les chefs de part, conseil né de l’occasion par faute et imprudence des huguenots, et qui ne se fût pu exécuter sans être découvert, s’il eût été prémédité. La feinte du roi Charles n’eût pu être telle que la vérité ; nul conseil de si longue haleine ne se cèle dans la cour. Mais le roi n’avait pas besoin de déguisement, puisqu’il était à eux et porté à la guerre. Son déplaisir étoit très-réel, ses protestations sincères... » Le conseil du roi assemblé (c’est un second conseil), la reine craint que l’affaire de l’assassinat ne soit éclaircie, et se croit dans la nécessité de taire une exécution pour empêcher la guerre... Si elle se fût pu parer de la source de l’arquebusade, sûre de n’être pas découverte de ce côté, elle se fût malaisément résolue à passer plus loin. Mais l’accident de la blessure au lieu de la mort, les menaces forcent le conseil à la résolution de tuer tous les chefs. Le comte de Retz demande la mort du roi de Navarre, du prince de Condé, des maréchaux de Montmorency et de Damville, Tavannes les sauve. Le roi voit l’amiral samedi 248. Après cette entrevue, la reine hâte la résolution de tuer l’amiral et les chefs huguenots... Le roi dissimule, entretient joyeusement La Rochefoucauld et un autre, leur donne congé, se couche et se lève soudain. La reine et les conseillers appelés 249, elle, « comme femme craintive, se fût volontiers dédite, sans le courage qui lui fut redonné des capitaines, lui présentant le péril où elle et ses enfants étoient 250 ».

Après Tavannes il faut entendre Marguerite de Valois. Cette princesse raconte que la blessure de l’amiral exaspéra les huguenots. « L’aisné Pardaillan et quelques autres des chefs en parlèrent si haut à la royne ma mère qu’ils luy firent penser qu’ils avoient quelque mauvaise intention. Par l’advis de M. de Guise et de mon frère le roy de Pologne, qui depuis a esté roy de France, il feust pris résolution de les prévenir, conseil de quoy le roy Charles ne fust nullement, lequel affectionnoit fort M. l’admiral, M. de La Rochefoucault, Téligny (beau-père de Coligny), La Noue, et quelques autres des chefs de la religion, desquels il se pensoit servir en Flandre. Et, à ce que je luy ay depuis ouy dire à luy mesme, il y eust beaucoup de peine à l’y faire consentir, et sans ce qu’on luy fit entendre qu’il y alloit de sa vie et de son estat, il ne l’eust jamais fait. » Marguerite dit ensuite que Catherine essaya de justifier, auprès du roi, la tentative d’assassinat commise par M. de Guise en représailles du meurtre de son père, mais que le roi ne voulait rien entendre, tant il aimait passionnément l’amiral ; que Pardaillan ayant manifesté par ses menaces, au souper de la reine, le mauvais vouloir des huguenots, « la royne vist que cet accident avoir mis les affaires en tels termes que si l’on ne prévenoit leur dessein la nuit mesme, ils attenteroient contre le roy et elle ». Donc elle « prist résolution de faire ouvertement entendre audict roy Charles la vérité de tout, et le danger où il estoit, par M. le mareschal de Raiz 251 ». Le maréchal vint trouver le roi en son cabinet vers neuf ou dix heures du soir ; il insista sur les graves périls que susciterait la punition de M. de Guise ; il révéla que la reine mère et le duc d’Anjou avaient participé, comme le duc de Guise, à la tentative de meurtre dont Coligny venait d’être l’objet ; que le coup ayant manqué, les huguenots étaient si furieux qu’ils s’en prenaient à Catherine, à MM. d’Anjou et de Guise, et avaient résolu de recourir aux armes cette nuit même. Le roi Charles prit soudain la résolution de se joindre à sa mère, de garantir sa personne des huguenots par les catholiques, non sans un extrême regret de ne pouvoir sauver Téligny, La Noue et M. de La Rochefoucauld. « Et lors allant trouver la royne sa mère, envoya quérir M. de Guise et tous les autres princes et capitaines catholiques, où fust pris résolution de faire la nuict mesme le massacre de la Saint-Barthélemy... Chacun courut sus en son quartier, selon l’ordre donné, tant à l’admiral qu’à tous les huguenots 252. »

L’historien Mathieu penche clairement vers l’opinion de Marguerite. Henri IV, dont il avait les bonnes grâces, lui assura que Villeroy, secrétaire d’État et confident de Catherine, avait appris de cette reine, et dit à plusieurs personnes que la Saint-Barthélemy ne fut pas préméditée 253.

Ainsi donc, si la tentative contre l’amiral, à laquelle le roi était étranger, eût complètement réussi, personne, pas même Catherine, n’aurait voulu d’autres meurtres. La menace d’une grande guerre civile, selon le duc d’Anjou et Tavannes, d’un complot protestant où la vie du roi était intéressée, selon Marguerite, décide la reine mère, les princes, et quelques chefs catholiques à faire tuer l’amiral et ses principaux adhérents. Après vives résistances, Charles IX, emporté par la colère, ordonne d’exécuter en masse les huguenots. À l’instant suprême, Charles, Catherine et le duc d’Anjou sont saisis de terreur ; un contre-ordre est donné ; un mot fatal, le mot de tant de catastrophes, il est trop tard, est prononcé, et une lâcheté méprisable, inspirée par la peur d’une réaction populaire, laisse s’accomplir une catastrophe dont les auteurs, quel que fût d’abord leur dessein d’en limiter l’étendue, pouvaient facilement et devaient prévoir les horribles suites.

Voilà ce que certifient, en se fortifiant l’un l’autre, les témoignages du duc d’Anjou, de Tavannes et de Marguerite. Leurs divergences sur les points secondaires confirment ce qu’ils ont de commun.

Le discours du roi Henri III embarrasse les partisans systématiques de la préméditation. Condamnés sans appel par cette pièce, ils en attaquent l’authenticité, reconnue par tous, si l’on excepte Alberi, MM. Ranke et Mackintosh. Alberi demande pourquoi le duc d’Anjou aurait regretté un acte qui était alors généralement approuvé ; pourquoi, devant quitter la France pour la Pologne, il eût été jaloux de Coligny ; pourquoi il a tant tardé à faire cette confidence à son médecin Miron qui, attaché à la personne du prince, devait savoir la vérité sur la Saint-Barthélemy. Est-il besoin de répondre que le duc d’Anjou, dont les aveux trahissent les remords, pouvait avoir une conscience plus timorée que les apologistes italiens des massacres ; qu’au moment où l’exécution fut décidée, il n’était pas encore sûr de régner en Pologne, et qu’en tout cas il avait de puissants et nombreux motifs, soit pour lui, soit pour sa mère, de détester et de redouter Coligny ; qu’enfin la participation du duc d’Anjou à la Saint-Barthélemy n’était pas tellement connue qu’elle n’eût suscité des commentaires contradictoires, ainsi qu’il appert des historiens et pamphlétaires du temps ?

M. Ranke conteste l’authenticité du discours, mais sans exprimer ses motifs. Mackintosh se fonde sur ces raisons : ce discours a paru d’abord, non dans les Mémoires de Villeroy, mais dans un recueil de pièces d’État faisant suite aux Mémoires du secrétaire de Charles IX sans en être une partie ; la dédicace du supplément contenant cette pièce est signée des initiales de l’imprimeur et c’est Ménil-Bazire qui a publié la 2e édition des Mémoires de Villeroy. Inutile de s’arrêter à cette objection frivole. – Voici quelque chose de plus sérieux, en apparence : Allen, dans sa réplique au docteur Lingard, prétend qu’il n’a vu, à la bibliothèque du roi, aucune copie qui parût être l’original écrit à Varsovie ou avoir été faite sur la minute. Ce discours au surplus n’a paru qu’en 1623 ; Péréfixe, Mercier, Hénault, Millot et Voltaire le rejettent.

Rien de tout cela n’est solide. Que certaines copies aient paru à Allen peu conformes à l’original, qu’est-ce que cela prouve contre l’authenticité du manuscrit et la fidélité de la plupart des copies ? Plusieurs ont subi quelques légères interpolations ; mais elles ne varient pas sur l’essentiel, et méritent par conséquent toute confiance. Si cette pièce a été publiée pour la première fois sous Louis XIII, c’est qu’il eût été peu convenable, à cause des passions religieuses, de la mettre au jour sous le règne de Henri III, son auteur, ou du vivant de Henri IV, successeur immédiat de son cousin. Nous concevons sans peine que certains auteurs n’aient pas accepté ce document qui les contrariait : mais à qui la faute ? Si peu qu’on l’examine, on y sent la franchise, la spontanéité de l’aveu ; il reflète, comme dans un miroir, la situation de la France, l’antagonisme des partis, la vérité des caractères, le mouvement des intrigues tels que l’histoire de 1572 les révèle ; de plus, il reçoit des faits et des meilleurs contemporains une confirmation éclatante.

Les Mémoires de Tavannes ont été récusés comme le discours. Ce n’est pas le maréchal, a-t-on dit, qui les a rédigés, mais son fils, et les inexactitudes n’y sont pas rares. Assurément, il faut parfois les contrôler. L’auteur, par exemple, trop convaincu que son père avait rendu des services qu’on ne sut pas rémunérer, aime à l’exalter, à le poser. Et puis, comme il a tout recueilli de la bouche du maréchal, ses propres souvenirs l’ont parfois trompé ; mais il est indubitable que sur les causes de la Saint-Barthélemy, d’un fait si grave auquel le bouillant Tavannes avait été mêlé, son fils a dû recevoir des communications importantes et les retenir, car l’honneur de sa famille y était engagé. On a dit encore que le maréchal affectait de garder le silence sur cet évènement ; raison de plus pour que l’écrivain de ses Mémoires ait tenu singulièrement à savoir dans l’intimité ce qui était voilé aux profanes. Ensuite quelle concordance que celle de ces Mémoires avec les plus solides documents ! Ils font avec eux un corps de preuves qui commandent la conviction.

Les Mémoires de Marguerite, à leur tour, ne sont pas d’un grand poids, suivant M. Fauriel 254. Elle n’était pas initiée au complot ; elle avoue qu’elle n’en savait rien la veille de l’exécution. C’est vrai ; aussi certains détails de sa narration sont contestables. Mais quand elle dit que le roi l’a mise dans la confidence des motifs qui l’ont décidé, ne faut-il pas l’en croire ? A-t-elle eu besoin d’être instruite avant, pour savoir après ; n’avait-elle pas à son service toutes les sources d’information ? Et si l’on imagine, avec plusieurs, que l’affection fraternelle l’a égarée, ne peut-on répondre qu’en adoucissant les torts de son frère, elle n’a pas épargné sa mère Catherine qu’elle aimait ?

En définitive, les dépositions du duc d’Anjou, de Tavannes et de Marguerite n’ont rien à redouter de la critique. D’autres témoignages les fortifient.

L’ambassadeur Cavalli met en lumière ce solide argument, pris dans le vif de la situation : Si avant le coup d’arquebuse, on avait la pensée d’exterminer les huguenots, il était facile de le faire sans s’exposer follement à mettre en fuite ceux qu’à tout prix on voulait perdre. Cet ambassadeur dit, comme le duc d’Anjou, que Catherine eut beaucoup de peine à décider le roi ; il raconte qu’afin de le gagner elle lui demanda, pour elle et pour son fils d’Anjou, la permission de partir ; qu’ayant ainsi fait naître, dans l’esprit de Charles IX, la crainte d’avoir contre soi un capitaine général des catholiques, elle triompha de son irrésolution par ces mots : « Sire, est-ce par peur des huguenots que vous refusez 255 ? » – « Je ne puis croire, écrit de son côté le nonce Salviati, que si l’amiral était mort des coups d’arquebuse qu’on lui tira, tant de personnes eussent péri 256. » Dans sa dépêche du 2 septembre, il dit : « Catherine, effrayée des dangers qu’elle allait courir si elle était découverte, et voyant l’insolence de toute la huguenoterie qui ne voulait croire, ainsi qu’elle le faisait publier, que le coup venait du duc d’Albe, alla trouver le roi et l’engagea à faire exécuter un massacre général 257. »

Brantôme, malgré son enthousiasme pour Coligny, est au fond du même avis que le nonce. Dans sa Vie de Catherine de Médicis, il ne cache pas qu’il « a ouï dire qu’elle (Catherine) n’en fut la première actrice. Il y a trois ou quatre autres... qui furent plus adroits qu’elle, et qui l’y poussèrent fort, lui faisant accroire que, pour les menaces que l’on faisait à cause de la blessure de M. l’amiral, on tuerait le roi, elle et ses enfants, et toute sa cour, ou qu’on serait aux armes pire que jamais 258 ».

Il est donc impossible de nier ou de révoquer en doute la soudaineté de la résolution fatale du 23 août. Mais ici se présente une double question qui n’a pas été encore, croyons-nous, suffisamment élucidée. Y eut-il, après l’accident du 22, un complot de protestants ? Catherine et les siens ont-ils imaginé un exécrable mensonge, ou bien ont-ils pensé, avec le roi, qu’une conspiration menaçait réellement leur vie et la sécurité du royaume, qu’il fallait prévenir les conjurés et faire vite ? Les protestants et les rationalistes, même ceux qui font preuve d’une impartialité relative, n’hésitent pas plus que leurs devanciers à qualifier de méprisable une accusation, qui, disent-ils, déshonorait les victimes avant de les abandonner aux assassins.

Il y a, dans cette opinion, du faux et du vrai.

Immédiatement après l’arquebusade, comme s’expriment les historiens du temps, l’irritation des huguenots fut grande ; ils s’écrièrent que, si une prompte justice n’était faite, ils la feraient si sanglante que leurs ennemis n’auraient jamais envie de les outrager 259. Au rapport de Davila, ils tenaient des discours violents contre le roi, l’amiral voulait de nouvelles révoltes et des guerres 260 ; ils disaient bien haut, en faisant allusion à la blessure de leur chef, que c’était là un bras qui conterait plus de quarante mille bras 261 ; peu s’en fallut qu’ils n’allassent au logis du roi pour tuer le duc de Guise dans les chambres royales. Briquemaut dissuada les plus impétueux. Le samedi, leurs bravades furent encore plus vives ; ils espéraient assaillir le duc de Guise et ceux qui le servaient ; mais la chose fut vite finie 262. Les huguenots, dit Brantôme, toujours favorable à l’amiral, « usèrent des paroles et menaces par trop insolentes, qu’ils frapperaient, qu’ils tueraient ; ce qui causa la mort de M. l’amiral ; non qu’il fut mort de son coup, car ce ne fût rien été, mais qu’on la lui procura vu les menaces, et, pour ce, le massacre général de la Saint-Barthélemy fut arrêté et conjuré. Je m’en rapporte à ce qui en est. » « Ceux de la religion, dit-il encore, eurent grand tort de faire telles menaces, qu’on dit qu’ils faisaient, car ils en empirèrent le marché du pauvre amiral, et lui en procurèrent la mort. » Les huguenots, de l’aveu de M. Audin, accusaient tout haut la maison de Lorraine ; des gens du duc étaient insultés en pleine rue, d’autres maltraités ; les noms de lâche, d’assassin, de traître étaient donnés au fils du Balafré... ; les menaces, les airs des réformés, et par-dessus tout le silence de Catherine, troublaient Henri de Guise 263. On rappelait alors « le dessein de l’amiral, autrefois exprimé, et qu’il n’avait jamais abandonné entièrement, de se venger de tous les torts qu’il avait soufferts ; on représentait le danger que ferait courir un soulèvement des huguenots, qui déjà menaçait la reine ; on les tenait tous comme dans une cage : irait-on l’ouvrir et lâcher le lion, pour laisser le champ libre à sa fureur ? On rapportait que les forces des protestants devaient se rassembler à Melun dans un court délai ; il ne fallait pas attendre jusque-là, ni laisser éclater une guerre qui aurait les suites les plus funestes pour la couronne et pour le pays 264. » « Les discours imprudents de quelques calvinistes, dit Anquetil, dont la partialité pour les protestants passe même sous silence la Michelade de 1567, ne donnaient que trop lieu à ces imputations. » Pardaillan dit publiquement, au souper de la reine, que justice serait faite, si le roi ne la faisait. « Le seigneur de Giles tint les mêmes propos au roi en face. Les paroles indiscrètes, le geste insolent et le front sourcilleux de ce téméraire seigneur, firent frémir le roi et tous les catholiques de la cour 265. » Les huguenots, dit M. Lavallée d’après les chroniqueurs du temps, étaient pleins « de colère et d’aveuglement » ; ils « passaient à grandes troupes devant l’hôtel des Guise, faisant mine de l’attaquer... ; ils se réunissaient en armes, soit auprès de l’amiral, soit auprès du roi de Navarre, soit dans le faubourg Saint-Germain. Une bataille semblait inévitable 266 ». « Les plus clairvoyants, écrit M. Dargaud, écumaient de colère... ; tous se sentaient dans une crise. Les violents commirent des imprudences, ils injurièrent çà et là, ils parcoururent les abords de l’hôtel de Guise, brandissant leurs épées et poussant des cris farouches 267. » Suivant MM. Coquerel et Henri Martin, « le danger dont s’effrayait la cour n’était pas entièrement chimérique. Il paraît, d’après les Mémoires de la reine Marguerite, que les huguenots avaient fait signer au roi de Navarre, dont ils se défiaient déjà, et peut-être à Condé, une promesse écrite de venger l’amiral. Plusieurs contemporains affirment aussi qu’ils devaient venir en corps, le lendemain dimanche, dénoncer devant le roi, comme assassin de Coligny, le duc de Guise, que tous les indices accusaient clairement. Guise, pris au dépourvu, n’eût pas manqué de trahir Catherine et Anjou. Qu’aurait fait le lâche roi entre la juste colère des huguenots, et le crime avéré de la reine mère et de l’héritier du trône 268 ? » « La plupart des huguenots s’amusaient (le mot est joli) à de vaines clameurs contre les Lorrains, passant et repassant à grandes troupes, cuirassés, devant le logis de MM. de Guise et d’Aumale 269. »

Les protestants, dit Cobbett, veulent venger Coligny ; « dans ce danger imminent, la cour et ses adhérents résolurent de prévenir le coup qu’on leur destinait, et l’on fit choix de la nuit de dimanche 270.... » Au dire de Maffei, dont nous aurons à parler plus particulièrement, le roi fit tuer les huguenots pour la sécurité de sa personne et le repos de son royaume. « L’amiral, ajoute-t-il, avait ourdi le complot de se défaire, après la mort de Pie V et le mariage de Marguerite, de la reine mère, du roi et de ses frères, pour donner la couronne au roi de Navarre ou à Condé, ou pour la prendre lui-même suivant l’occasion 271. Charles IX, au dire de Sorbin, se voyait réduit « à telle extrémité qu’il fallait ou qu’il hazardast sa vie et son Estat ou qu’il eust la raison de ces chefs ». Et comme preuve de cette allégation, il énumère les pamphlets où les protestants, dans les années précédentes, « faisaient paraître clairement la fin de leurs projets n’estre autre que d’acheminer tous ceux qu’ils pourraient pratiquer à rébellion, menaçant la vie de leur Roy 272 ». La Saint-Barthélemy, écrit Strada, historien froid et en général circonspect, « fut le supplice mérité d’une conjuration ourdie contre le roi 273 ». Le protestant Pierre Carpentier, – M. Soldan l’appelle protestant douteux, – affirme, dans une épître adressée à un philologue de Genève, que le roi n’avait jamais eu l’intention de violer l’édit de tolérance accordé aux huguenots, mais qu’il existait parmi eux un parti politique qui avait conspiré contre l’ordre établi et parlé même de régicide ; qu’assurément les hommes sages s’en étaient éloignés, mais que cependant c’était lui qu’il fallait accuser d’avoir, le 24 août, enveloppé dans la même destruction les innocents et les coupables 274. Que Carpentier fût peu honorable, c’est possible ; nous le citons seulement comme témoin des opinions qui avaient cours, à cette époque, sur la réalité d’un complot dont on avait dû, sans délai, prévenir l’explosion.

Guy du Faur de Pibrac, avocat général au parlement de Paris, l’évêque Monluc et beaucoup d’autres parlent également d’une conspiration contre le roi et la cour, trahie par les conjurés. Tous ont eu pour virulents adversaires, on le comprend, la presque unanimité des protestants ; un tel complot, s’il eût existé, les aurait voués à jamais aux malédictions des honnêtes gens.

Mais ce complot fut-il réel ? Il pouvait s’agir ou de provoquer une quatrième guerre civile, ou d’assassiner Charles IX et sa famille, ou de réaliser un projet mixte, c’est-à-dire de bouleverser le royaume pour assurer le succès des attentats contre la cour et transférer aux huguenots toute la puissance politique et religieuse. Avant le 22 août, ils tendaient certainement, sous la conduite de l’amiral, à tout dominer ; d’autre part, après la catastrophe de ce jour, il était impossible que les auteurs de l’attentat, soit par les Guise, soit autrement, ne fussent promptement connus. Guise et d’Anjou avaient trop d’intérêt à s’autoriser de Catherine pour ne pas dire qu’ils n’avaient été que ses complices ; et aussitôt quelle crise ! Si Charles IX osait punir la reine mère, quelle effervescence parmi les catholiques ! S’il ne l’osait pas, un soulèvement de huguenots était inévitable ; la tentative du 22 août était grosse d’une guerre civile. Toutefois, avant ces révélations terribles qu’on ne pouvait éviter, les huguenots n’étaient pas décidés à ouvrir brusquement une telle guerre. Leurs menaces, leurs bravades n’étaient qu’une colère inconsidérée ; aucune preuve écrite ne dénonce l’idée fixe d’éclater sur l’heure. Nulle part, que l’on sache, des ordres séditieux ne furent donnés 275. À Paris, ce qu’il y avait de protestants n’était pas capable de tenir en échec les forces régulières et surtout irrégulières de la ville. S’ils avaient voulu livrer bataille, ils seraient restés sous les armes ; ils n’auraient pas été, dans la nuit du 24 août, si facilement égorgés.

Et qu’on n’oppose ni l’arrêt du parlement, rendu le 27 octobre 1572 contre Coligny, ni les papiers de l’amiral. L’arrêt de la Cour, visiblement empreint de l’esprit passionné du temps, se fonde principalement sur les dépositions de ceux qui étaient détenus dans les prisons de la conciergerie du palais, et sur les pièces signées par Coligny depuis le 28 août 1571 jusqu’au 22 août 1572. Ces pièces établissent la « conspiration naguère par luy faite contre le roy et son Estat 276 ». Coligny a conspiré jusqu’au 22 août. Il ne s’agit donc pas d’une conspiration postérieure à cette date, mais de celle qui, aux yeux du Parlement, avait été comme permanente depuis l’édit de paix.

Ce fait explique ses rigueurs, sans qu’il soit besoin de l’accuser d’avoir cruellement sacrifié ses devoirs au plus abject servilisme.

En ce qui concerne les dépositions des détenus, il est vrai qu’elles firent condamner à mort, par l’arrêt du 27 octobre, le vieux capitaine Briquemaut et Cavaignes, maître des requêtes de l’hôtel du roi, tous deux amis intimes de Coligny. Mais quelles preuves de leur culpabilité que des dépositions qui sont restées ensevelies dans les greffes, que des aveux arrachés peut-être par les promesses ou les menaces ? Ensuite ne peut-on pas dire qu’ils furent condamnés comme complices des menées séditieuses que l’amiral leur chef avait continuées, au jugement de la cour, jusqu’au 22 août ? En ce cas, la cour aurait abandonné, après mûre délibération, l’accusation de complot immédiat trop facilement acceptée d’abord, et ordonné par suite qu’en mémoire du châtiment d’un parti si longtemps séditieux, le 24 août fût une fête publique. Dès lors, son arrêt, au lieu de se référer au prétendu complot subit des 22 et 23 août, le réfuterait indirectement par voie d’omission. Que si l’on veut absolument soutenir qu’en prononçant une sentence de mort contre Briquemaut et Cavaignes, le Parlement a prétendu punir une conjuration non antérieure au 23 août, nous dirons alors sans hésitation que la cour s’est trompée. Auraient-ils conspiré avec Coligny et par ses ordres ? Nous allons voir qu’on ne peut l’admettre ? Auraient-ils pris cette redoutable initiative ? Confidents intimes de leur maître, ils n’eussent sans lui jamais eu cette audace.

Quant aux papiers de l’amiral visités après sa mort, le gouvernement de Charles IX ne les a pas divulgués. Le P. Griffet, dans ses observations faisant suite à l’Histoire de France du P. Daniel, assure qu’on y trouva que l’amiral avait divisé la France en seize provinces ; qu’il y avait nommé des gouverneurs, des chefs de guerre, des conseillers, avec ordre de tenir le peuple armé pour qu’il obéît à son premier signal. Le parti de l’amiral, dit Michieli, comprenait vingt-quatre églises réparties entre toutes les provinces ; Jeanne de Navarre et lui en étaient les chefs 277. « En tout cas, les papiers de Coligny auraient pu justifier son arrestation, dit judicieusement M. Baschet, mais non son assassinat 278. » Somme toute, il nous paraît sûr que, du 22 au 24 août, Coligny ne songea pas à troubler immédiatement la France : il devait, par politique, ménager encore le roi et la cour, le roi surtout qui avait jusque-là si bien fait les affaires de la secte ; de sa part, une prise d’armes eût été une folie ; il était trop habile pour la commettre. Encore moins pouvait-il faire un complot contre la vie du roi et de ses frères, ainsi que de la reine, soit que ce complot fût isolé, soit qu’il dût s’accompagner d’un projet d’insurrection générale. Tuer le roi ! mais pour Coligny c’eût été un suicide. Paris, évidemment, se serait levé d’un élan terrible ; la France l’aurait secondé ; dans cet épouvantable ouragan, le prudent Coligny voyait à l’avance la ruine certaine ou probable de sa faction. Quoi donc, le roi lui promet justice, il nomme une commission d’enquête, il manifeste les meilleurs sentiments ; et sans retard Coligny l’eût fait assassiner, soulevant ainsi maladroitement contre lui-même tous les sentiments d’honnêteté et de justice ! C’est inadmissible ; plus que jamais sa cause l’attachait à Charles IX, provisoirement du moins.

Mais s’il n’y eut, après l’accident du 22 août, aucun complot, pourquoi le lit de justice du 26 août ? pourquoi la déclaration solennelle du roi sur une conjuration atroce contre lui-même, la reine mère et les princes, conjuration qu’il avait fallu rapidement déjouer ? pourquoi l’éclatante adhésion du Parlement, la procession qu’il décréta, et qui eut lieu le 28 août ? pourquoi l’aveuglement de l’opinion publique 279 ?

C’est qu’on était partout convaincu que le protestantisme, depuis l’édit de 1570 jusqu’au 22 août 1572, n’avait fait qu’une trêve, et qu’il referait la guerre le jour où quelque chose lui serait refusé ; c’est que les mouvements tumultueux des huguenots, le 22 et le 23 août, avaient répandu de toute part la frayeur et l’indignation. Oui, la peur, une peur sincère, voilà le mobile réel du roi, de la reine mère, des princes, de toute la cour. La peur ne raisonne pas ! À force d’égoïsme, elle est facilement cruelle. « Catherine, dit M. Baschet 280, n’eut pas de regrets ; elle resta convaincue d’avoir eu des motifs plausibles. »

Supposons, malgré tout, l’existence d’un complot. Les séditieux voulaient-ils attenter à la vie du roi ? Il fallait arrêter leurs chefs et se tenir sur la défensive. Il y avait, dans Paris, assez de forces militaires et civiques pour résister. Allaient-ils livrer bataille ? Quelque effrayante que fût cette perspective, la cour ne devait accuser que sa faiblesse. Pour réparer sa faute, elle pouvait déployer une prompte énergie et armer rapidement Paris et les provinces. Dupleix, auteur contemporain, ne doute pas que l’arrestation des chefs et la vigoureuse organisation des moyens de défense n’eussent tout pacifié. C’est à tort que des écrivains, emportés par l’exagération du zèle, ont soutenu que la France, épuisée par les huguenots, ne pouvait se préserver que par l’assassinat.

On ne saurait croire non plus, avec M. Capefigue, que la cour fut irrésistiblement entraînée par le peuple. Assurément, l’irritation était vive à Paris ; tant d’audace d’un côté, tant de complaisances de l’autre, soulevaient les impatiences de la population ; mais le roi la contenait ; ses ordres seuls lui lâchèrent le frein. Malheureusement il était plus facile de retenir que d’arrêter ; Charles IX ne tarda pas à l’apprendre.

Ce qui achève de prouver que le roi, dans la soirée du 23 août, était maître encore de la situation et qu’il pouvait comprimer catholiques et huguenots, ce sont les mesures qu’il fit prendre à l’encontre d’un complot, et dont les registres de la ville de Paris attestent l’étendue. Le 23 août, il manda Charron, prévôt des marchands, et lui déclara, devant la reine mère, le duc d’Anjou et d’autres princes et seigneurs, que les huguenots voulant troubler, par une conspiration contre Sa Majesté et son État, la tranquillité de la ville et de « ses sujets » et avant osé lui faire entendre des propos menaçants, il eût à donner des ordres pour la sûreté du roi, de sa mère, de ses frères et de son royaume ; il lui commanda de se saisir des clefs de toutes les portes de Paris, de les faire fermer, d’armer tous les capitaines, lieutenants, enseignes, bourgeois et dizainiers, pour recevoir et exécuter les commandements de Sa Majesté. Il lui prescrivit encore de tenir l’artillerie prête pour tous les besoins de la défense. Le prévôt et les échevins accomplirent ces ordres le mieux possible dès le samedi au soir, et rendirent compte au roi, d’heure en heure, de ce qu’ils avaient fait. Toutefois, ce ne fut que le lendemain dimanche, « de fort grand matin », que les injonctions royales furent envoyées aux chefs de la milice urbaine. Aussi, le 24 août, les quarteniers de la ville appelèrent leurs gens, suivant les ordres qu’ils venaient de recevoir, « pour le service du roy » et la sécurité publique. Le 24 août, même ordre du prévôt et des échevins au capitaine Pouldrac de faire bonne garde, de ne laisser passer personne, de ne rien négliger pour la « tuition et deffense » de la ville 281.

Évidemment, ce ne sont là que des mesures préventives ; à cet égard, le texte des instructions ne laisse aucun doute. Nous ne pouvons donc admettre avec Tavannes qu’après une vive répugnance les magistrats aient promis de plonger les mains dans le sang. « Le roi, dit-il, les rabroua si fort, les injuria et les menaça que s’ils ne s’y employaient, le roi les ferait tous pendre. Les pauvres diables, ne pouvant faire autre chose, répondirent : “Hé, le prenez-vous là, Sire, et vous, Monsieur ? Nous vous jurons que vous en aurez nouvelles, car nous y mènerons si bien les mains à tort et à travers, qu’il en sera mémoire à jamais.” À quoi ils ne faillirent, mais ils ne le voulaient dès le commencement. » Ils y faillirent si bien que les commandements qu’avaient reçus le prévôt Charron et les échevins ne furent envoyés et portés que le lendemain de fort grand matin « aux quarteniers, archers, harquebouziers, arbalestriers et autres officiers », et que les officiers y obéirent pour « empêcher et obvier aux dicts dangers et inconvénients ci-dessus, et pourvoir à la sûreté de ladite ville » ; sûreté et tranquillité que les magistrats voulaient tellement protéger en ce même jour, qu’ils se plaignirent au roi de ce « que plusieurs, tant de la suite de sa dicte Majesté que des princes, princesses et seigneurs de la cour, tant gentilshommes, archers de la garde de son corps, soldats de sa garde et suitte..., toutes sortes de gens et peuple meslé parmi eux, et soubs leur ombre, pillaient et saccageaient plusieurs maisons et tuaient plusieurs personnes par les rues ». Ce n’étaient pas seulement, on le voit, les grands excès qu’ils blâmaient.

Mais si le roi donna des ordres préventifs à Charron et aux échevins, comment et par qui se firent les préparatifs du massacre ? Le duc d’Anjou est ici notre guide le plus sûr.

Après la grande réunion du 23, le roi s’est retiré ; les membres du conseil, privés de sa présence, concourent simultanément à l’organisation de l’entreprise. La ville est partagée en quartiers ; le duc de Guise est préposé à l’exécution, il est chargé de tuer l’amiral dont le meurtre sera le signal de tous les autres. En tout cela rien n’annonce, suivant le discours, que le roi soit intervenu de sa personne. Tel n’est pas le sentiment de l’ambassadeur Michieli. S’il faut l’en croire, Charles IX s’occupa très activement des préparatifs de l’exécution. Il fit venir au Louvre l’ancien prévôt Marcel. Sur sa demande, Marcel promit de lui fournir, pour un jour, vingt mille hommes et plus 282. « On lui fit prêter, dit Michieli, le plus strict serment sur le silence et sur le secret qu’il devait tenir ; il lui fut commandé de donner l’ordre aux chefs des quartiers que la même nuit, sous le même serment, ils s’arrangeassent de manière, chacun dans sa demeure, à être prêts, armes et lumières en mains. Ce fut exécuté avec une telle précision et un tel secret que l’un ne savait pas ce que faisait l’autre ; aucun ne pouvait savoir de quoi il était question, chacun apportait une attention d’autant plus grande à l’évènement. Marcel une fois congédié, on appela M. de Guise, on le chargea, avec son oncle M. d’Aumale et avec le chancelier, frère naturel du roi, d’aller faire tuer l’amiral Coligny, son gendre, et tous ceux des siens ; la même chose fut confiée au maréchal de Tavannes et au duc de Nevers, à l’endroit de M. de La Rochefoucauld (personne bien chère au roi cependant). »

Nous ne pouvons croire à la complète exactitude de ce récit. Le roi n’a pu donner presque en même temps des ordres contraires à Charron et à Marcel ; c’eût été le meilleur moyen de faire échouer l’exécution par un imbroglio. Rappelons-nous que le duc d’Anjou a dit : « Nous nous asseurasmes (après le départ du roi) du prévost des marchands (Marcel sans doute), des capitaines du quartier et autres personnes les plus factieuses (les plus hardies). » Si nous ne nous trompons, cette parole est un trait de lumière. Marcel, sur l’invitation des membres du conseil et spécialement du duc d’Anjou, recrute un certain nombre de capitaines de quartiers (les autres obéissent à Charron) ; ils leur adjoignent des gardes du roi 283 (ceux dont parlent les registres), et des sicaires audacieux ; puis, comme il n’est pas rare dans les grandes villes en temps de révolution et de proscription, les corps francs du carnage et du vol arrivent. « Le désir du pillage, la soif du sang, les rancunes personnelles, toutes les passions... une fois excitées... poursuivirent leur route fatale 284. » Voilà, suivant toute apparence, les préparatifs de la Saint-Barthélemy. Le roi ne s’y est associé, croyons-nous, qu’indirectement, car il eût été, en intervenant de sa personne auprès de Marcel et des soldats, en contradiction flagrante avec sa démarche auprès de Charron. Néanmoins, il a tout su, tout approuvé, car à deux heures du matin, quand il entend sonner l’heure fatale, il retire ses ordres, il défend de tuer l’amiral ; c’est au nom du roi que les sbires sont excités à dépêcher les conspirateurs.

 

 

VI.

 

La journée du 24 août fut pleine de mystères ; aujourd’hui encore, après trois siècles d’investigations, la saine critique ne peut en dissiper toutes les ténèbres. Cette obscurité n’a pas, bien au contraire, déconcerté les amis du romanesque. Là surtout, les pinceaux de la fantaisie ont épuisé leurs couleurs. Protestants et libres penseurs de toute classe avaient une si belle occasion de glorifier leurs martyrs, de faire exécrer le fanatisme des rois et des prêtres ! Ils ont pris dans les pamphlets du jour, pour ainsi dire, ce qu’il y avait de plus noir, ils les ont tordus pour en exprimer le venin. Pour eux toute la carte du massacre a été faite d’avance ; l’itinéraire des tueurs était partout fixé ; ce carnage s’est accompli par ordre avec une froide régularité ; chaque bande avait sa liste précise de victimes et n’a pas failli à l’œuvre. Viennent ensuite les descriptions émouvantes, et les épisodes accentuent la monotonie lugubre de la tragédie. Quant à nous, ces jeux de l’art ne sont pas notre sujet 285.

Sans donc entrer trop avant dans les détails qu’on chercherait vainement à contrôler ou dans ceux qui sont partout connus, nous emprunterons à Salviati, à Tavannes, à une curieuse relation espagnole peu divulguée, ainsi qu’à un Mémoire sur les affaires du temps, presque ignoré, les principaux traits du tableau de la Saint-Barthélemy.

 

« On a taillé cette nuit en pièces tous 286 les huguenots par ordre du roi, écrit, le 24 août, le nonce Salviati ; l’exécution a été commencée par le duc d’Angoulême, bâtard du roi, et MM. de Guise et d’Aumale, qui se rendirent au logis de l’amiral avec une forte troupe. Plusieurs Italiens étaient avec eux, entre autres Pietro Paolo Tosinghi, qui mit à sa ceinture l’escarcelle et pendit à son cou la chaîne d’or de Coligny. Ont péri : La Rochefoucault et son fils, Téligny, gendre de l’amiral, Piles, Briquemaure, Caumont, le bailli d’Orléans, qu’on dit avoir été désigné particulièrement par le roi, La Motte Pardaillan et son frère. On avait eu grand désir d’atteindre Montgommeri (le même qui avait tué Henri II dans un tournoi), mais il s’est échappé, et le duc de Guise s’est mis à sa poursuite avec cent cinquante chevaux. Une grande partie des huguenots de la suite du roi de Navarre et du prince de Condé sortirent du palais au bruit du massacre et trouvèrent la mort ; ceux qui sont demeurés au Louvre sont gardés prisonniers... Peu de femmes de qualité ont été massacrées ; quelques femmes du peuple ont seules péri dans le tumulte ; plusieurs ont été emprisonnées par ordre de monsieur de Loches, et d’autres par le commandement du roi.

« Toute la ville a pris les armes, et les maisons des huguenots ont été attaquées et forcées 287 ; beaucoup d’hommes ont été tués 288, et la populace s’est livrée au pillage avec une incroyable avidité 289. Dans la crainte que les choses n’allassent trop loin et qu’il n’y eût trop d’excès, on proclama, sur les trois heures (le dimanche 24 août) un édit portant défense de tuer et de piller ; mais on n’y obéit pas. On ne voit par les rues que croix blanches aux chapeaux, ce qui produit un fort bel effet. Quelques catholiques ont été, dit-on, tués ou blessés ; je suis persuadé qu’on en fera autant dans les villes de France (spontanément comme on le voit, et sans ordre royal) quand on apprendra l’exécution de Paris 290. »

 

À minuit, suivant les Mémoires de Tavannes 291 deux compagnies des gardes arrivent ; la moitié des catholiques, tant ils sont craintifs, fait défaut malgré l’autorité du roi. Guise, avant le jour, enfonce les portes de la demeure de Coligny ; quelques Suisses sont tués dans la première cour. Besme, Hauttefort, Hottoin trouvent l’amiral sur pied attendant la mort ; il est tué, jeté par la fenêtre, et il assouvit les yeux de celui dont il a fait tuer le père. Le tocsin du palais sonne avec le jour ; le sang et la mort courent les rues ; le roi et la reine ont peur au Louvre. La résolution de tuer seulement les chefs 292 est enfreinte. Les gentilshommes et capitaines couchés au Louvre en sont tirés ou tués. Le roi de Navarre et Condé sont menés au roi ; il leur propose la messe ou la mort. Tous huguenots, jeunes et enfants, sont tués indifféremment. Le roi et ses conseillers ne peuvent retenir les armes qu’ils ont débridées. Tavannes sauve Biron, et ne souffre pas que ses gens prennent rien. MM. de Guise préservent plusieurs personnes ; Montmorency et Damville (du tiers parti), évitent le péril. « La cour fuit, la colère se refroidit, le sang répandu blesse les consciences. »

Le 26, don Diégo de Cuniga, ambassadeur d’Espagne à Madrid, dépêche son secrétaire Juan de Olacgua pour rendre compte au roi des faits du 24 et du 25. Sous sa dictée, Cayas, qui avait dans ses attributions les affaires de France, rédigea, pour être remise à Philippe II, une relation qui, sans être parfaitement exacte, contient des particularités neuves et intéressantes. D’abord la blessure de l’amiral, la visite du roi à qui Coligny déclare que son bras droit lui reste pour venger son injure avec 200,000 hommes ; à quoi le roi répond que lui, prince, ne pouvait réunir que 50,000 hommes. Malgré les bonnes paroles de Charles IX, Condé ne cesse de le menacer lui et les siens. Le 22 août 293, le roi fait appeler Marcel, chef des bourgeois de Paris, et lui enjoint de prévenir des capitaines pour qu’ils soient prêts à agir quand on sonnerait l’alarme ; Marcel se conforme à cet ordre. Le 23 août, à minuit, le roi charge 294 Guise, Montpensier, d’Aumale et le bâtard d’Angoulême de ce qu’ils ont à faire. Ceux de la garde tueront tels ou tels qu’il nomme ; Guise et d’Aumale avec le bâtard couperont la tète à l’amiral et à ceux de sa suite ; ils lâcheront de tuer Montgomery et le vidame de Chartres au faubourg Saint-Germain, mais ceux-ci s’échappent. Le dimanche, à trois heures du matin, tous les Parisiens commencent à briser les portes des maisons des huguenots, à les saccager, à tuer les habitants. Guise tire un coup de pistolet à l’amiral dans son lit ; avec d’Aumale et Angoulême, il le jette par la fenêtre ; puis, meurtre de gentilshommes huguenots par gentilshommes et courtisans catholiques, surtout au faubourg Saint-Germain. Le dimanche et le lundi, le secrétaire a vu traîner par les rues les cadavres de l’amiral, de La Rochefoucault, de Téligny, de Briquemaut, de beaucoup d’autres. Il ne sait si l’on a pendu l’amiral 295 ; les autres ont été jetés à la rivière. Le massacre a duré jusqu’au mardi matin 27 août 296. Le 26, le roi se rend au parlement ; il dit qu’il avait dû faire la paix à cause des fatigues de son peuple, mais que Dieu lui ayant donné la victoire sur ses ennemis, il retire l’édit de pacification et ne veut plus que la religion catholique dans ses États 297. Les princes de Condé et de Béarn sont abattus. Quelques princes ayant dit au roi que les Allemands et les Anglais seraient offensés, il a répondu qu’il ne se souciait pas d’eux, pourvu qu’il plût au roi catholique. Le 27 au matin Olacgua a vu tuer à Orléans et jeter à l’eau beaucoup de huguenots. Avant son départ de Paris, le 26, on avait su qu’à Rouen et à Meaux, la même chose avait été faite. Le 27, à Beaugency, 500 huguenots étaient assiégés, quelques arquebusiers catholiques allaient les exécuter. À Blois, Châtellerault, Poitiers, Bordeaux et Bayonne, on n’a rien fait ; les catholiques sont en armes pour qu’il n’y ait pas d’émotion ; le roi l’a ainsi ordonné 298.

En outre, un Mémoire manuscrit sur les affaires du temps, de 1577 à 1623 299, donne ces intéressants détails :

 

« Il est bien certain que la royne, mère du roy, et M. son fils le duc d’Anjou, frère du roy, ne portoient pas dès longtemps gueres bonne volonté à M. l’admiral, à cause qu’il tenoit le roy et le royaulme en subjection et estoit autheur et conducteur principal de toute la cause et faction, abusant de la jeunesse et facilité des jeunes princes de Navarre et de Condé, soubs le nom et auctorité desquels il faisoit toutes ses menées et armées. Mais l’on dict que les propos téméraires qu’ils lachèrent pendant la blesseure dudict admiral, et que c’est pour certain qu’ils eussent commencé les premiers, donnèrent occasion à Leurs Majestez de prendre ceste resolution, qui fut sur les quatre ou cinq heures de relevée ; en quoy leurs principaux conseillers furent M. le maréchal de Tavannes Gaspard de Saulx et M. le garde des sceaux de France, messire René de Birague. Aucuns y adjoinstent M. le duc de Nevers et le comte de Retz. Ledit sieur de Tavannes pourtant, MM. de Guyse encore et Mme de Nemours leur mère en retirèrent chez eux et sauvèrent plusieurs qui eussent couru grande fortune par la fureur et violence du peuple, et la royne mère du roy empescha que M. de Grammont ne sortît du Louvre pour se retirer en son logis. Il eust esté tué comme les autres. »

 

De toutes les victimes 300, aucune n’a été plus glorifiée que l’amiral, en prose et en vers. On ne compterait pas les couronnes que la passion, la prévention et le mensonge ont déposées sur ce front de rebelle. Son orgueil le perdit. Est-ce une raison pour en faire un martyr ? Étrange martyr en vérité ! S’il eut des qualités domestiques, des mœurs réglées, comme homme public il fut le plus coupable des huguenots. Traître à son pays, qu’il ravagea par les guerres civiles et désola par des hordes d’étrangers payés ou enrichis avec les biens des églises, avec les objets sacrés du culte catholique ; traître au roi contre lequel il conspira sous le couvert de ses promesses fallacieuses de fidélité, l’ambition et le fanatisme oblitéraient en lui la conscience. Diplomate habile autant qu’homme de guerre, il sanctifiait tous les moyens par la grandeur du succès. C’était lui, rappelle M. Baschet 301, qui sous François II, au moment de la réunion des princes, avait remis une supplique factieuse qui consacrait un parti dans l’État ; c’était lui qui avait soulevé, en 1569, les premiers troubles, lui encore qui avait conçu le projet de Meaux. Coligny, dit un historien protestant, Mackintosh, fut « un fanatique vraiment barbare 302 ». Sujet rebelle, il avait mis en danger le pouvoir du roi, et il osa s’agenouiller à Blois devant le souverain contre qui il s’était trois fois révolté 303. Sa mort n’en fut pas moins un crime inexcusable ; il fallait le juger et non l’égorger ; ainsi des autres.

À la vue de tout ce sang si odieusement versé, chacun se demande si Catherine, le roi, les ducs d’Anjou et de Guise voulurent un massacre général ou partiel. Que répondent la raison et les faits ?

La reine mère n’était cruelle que selon les exigences de sa politique. Convaincue, nous l’avons fait voir, qu’il lui suffisait de tuer Coligny et ses plus redoutables soutiens, elle n’a pu prendre plaisir à assumer, inutilement selon ses calculs, la responsabilité d’un carnage illimité. Elle devait penser qu’une telle barbarie allait partout lui créer des difficultés immenses : si elle faisait agir dans les provinces comme à Paris, la prépondérance catholique dont elle s’alarmait devenait certaine, et les huguenots, qu’elle tenait à ménager comme parti, lui vouaient une haine inextinguible ; si elle se bornait à faire massacrer en masse dans Paris, elle commettait la plus impuissante des scélératesses. Puis, au dehors, l’indignation des cours protestantes naguère si adulées. De partout, quelle coalition de colères, que de tempêtes ! À moins d’avoir perdu l’esprit, elle n’a pu braver cette évidence. Nous croyons, avec M. Soldan, à la déclaration souvent réitérée de Catherine qu’elle « ne prenait sur sa conscience que le sang de six des morts 304 ». Dès lors il est tout simple, et M. H. Martin a la loyauté d’en convenir, qu’elle se soit efforcée d’arrêter l’effusion du sang. Est-ce donc dans ces sentiments qu’elle se serait complue d’une manière obscène à contempler les cadavres des huguenots ? Il faut laisser cette fable dans les pamphlets haineux où elle s’est produite.

Pas plus que Catherine, les ducs d’Anjou et de Guise n’ont pu vouloir autre chose que la mort des principaux protestants. À eux, comme à la reine mère, c’était assez d’en finir avec l’amiral et les autres chefs de la faction.

Rien n’est plus clair dans le discours du duc d’Anjou, et nous avons de plus le témoignage si net de Tavannes. Pour l’exécution, le duc d’Anjou ne figure pas, dans les historiens, parmi les chefs qui conduisaient les tueurs. La relation d’un colloque entre Henri III, roi de Pologne, et l’électeur Frédéric III, déjà citée, nous livre à cet égard une déclaration très expresse du prince. L’électeur se plaint de ce qui avait été fait contre l’amiral et les autres huguenots l’année précédente. Entre autres choses, Henri III répond « qu’il n’ignorait pas que les Espagnols, pour le flétrir, disaient qu’il avait été lui-même à la partie (au massacre de la Saint-Barthélemy), et qu’il avait trempé les mains dans le sang de l’amiral, mais qu’il n’en était rien, puisque de toute la nuit il n’avait pas bougé de la chambre du roi son père ». Quant au duc de Guise, à quoi bon eût-il, de gaieté de cœur, fait égorger à tort et à travers les huguenots ? Pour complaire au roi ? Mais il savait que Charles IX avait ordonné à la dernière heure de s’abstenir et, de fait, le duc d’Aumale et lui sauvèrent des protestants, personne ne le nie 305. Il est à croire qu’obéissant, non sans quelques efforts généreux, à une réaction fougueuse, le duc d’Anjou n’eut pas le courage de combattre au péril de sa vie des emportements dont les origines étaient son œuvre.

Reste à savoir si le roi prit au sérieux l’extravagance inhumaine d’un ordre qu’un transport de colère lui avait arraché ; si, pendant qu’à la lueur des torches et au bruit du tocsin on fouillait les maisons et jetait dans la rue les cadavres, il s’enivra de l’odeur du sang et eut un paroxysme de furie 306.

Persuadé qu’on en voulait à sa vie, il fit armer les gardes pour garantir sa personne et le duc d’Anjou 307. Il défendit, au Louvre, plusieurs seigneurs et beaucoup d’autres personnes contre les meurtriers. Après avoir, dans son cabinet, enjoint aux princes de Condé et de Navarre de rentrer dans l’Église, parce qu’il ne voulait plus qu’une seule religion pour empêcher les révoltes et les troubles, il déclara qu’il avait fait mettre à mort l’amiral et les autres complices de tant de félonies, sans avoir pu observer à leur égard les règles ordinaires de la justice auxquelles d’ailleurs il n’était pas astreint, puisqu’ils avaient si souvent conspiré contre le roi et l’État 308. C’étaient là de mauvaises raisons alléguées par la peur pour excuser un crime ; ce n’étaient pas les symptômes d’une fureur qui veut tout égorger.

Mais les coups d’arquebuse ! Nous y attachons, ainsi que M. Soldan, une médiocre importance, car il est certain que Charles IX croyait avoir affaire à des rebelles. Un mot cependant : le premier document qui ait parlé de cette anecdote est un pamphlet protestant, sans autorité, le Réveille-Matin 309, écrit une année après les faits ; encore ne rapporte-t-il qu’un bruit. Des gentilshommes huguenots du faubourg Saint-Germain courent vers le rivage, le 24 août au matin ; ils se jettent dans des nacelles pour se faire protéger par le roi ou le défendre ; deux cents soldats armés de la garde du roi leur tirent des arquebousades à la vue de Charles IX, qui est aux fenêtres de sa chambre. On a dit au narrateur que le roi, prenant une arquebuse de chasse, vers sept heures, renia Dieu, et dit : « Tirons, mort dieu, ils s’enfuient ! » À cela, M. Capefigue a répondu, peu solidement, qu’en 1572 le fameux balcon n’existait pas encore ; le pamphlet ne mentionne pas un balcon, mais les fenêtres de la chambre du roi. Ces fenêtres s’ouvraient-elles sur le Louvre, dans la partie des bâtiments de Pierre Lescot qui donnait sur la rivière, et qui est aujourd’hui masquée par les bâtiments de Perrault ? Les uns l’affirment, les autres le nient. Voltaire est plus ingénieux : un vieillard centenaire, Simon Goulard, aurait appris au jeune Teste qu’il avait lui-même chargé et rechargé l’arquebuse, tant le roi était pressé, sans doute, de faire feu sur les huguenots, au risque d’atteindre ses gardes qui devaient poursuivre les fuyards du côté de la rivière. On sait, au reste, ce que vaut la critique de l’auteur irréligieux du mensonger Essai sur les mœurs. Les coups d’arquebuse, en définitive, sont fort douteux.

Autre chose : il plait à Papyre Masson 310 d’imaginer et au facétieux Brantôme de répéter que Charles IX alla, peu après le 24 août, repaître ses regards des restes mutilés de l’amiral pendus au gibet de Montfaucon. L’un et l’autre mettent sur les lèvres du roi cette parole d’un lâche empereur : « L’odeur d’un ennemi mort est douce et agréable. » Voltaire lui-même a fait justice de ce conte : « C’est un ancien mot de Vitellius, dit-il, qu’on s’est avisé d’attribuer à Charles IX 311. »

Enfin, la place de Grève est en scène. Le roi, sa mère et Henri de Navarre, peut-être afin de céder aux sentiments populaires, assistent au supplice de Cavaignes et de Briquemaut. Le souverain de la France, entouré de Catherine, de ses frères et de toute la cour, prend plaisir à voir « la grimace des mourants ». Ce dernier trait est de Brantôme. Ami du pittoresque, comme il l’était, il n’a pu résister à la tentation de montrer un prince, naturellement affable et généreux, se délectant aux convulsions de deux suppliciés.

C’est assez s’arrêter à ces pauvres fictions ; nous rentrons dans les faits.

Le carnage, qui avait commencé vers les deux heures du matin, se prolongeait avec fureur. À midi environ, le roi, sur les remontrances du prévôt des marchands et des échevins, donna des ordres pour faire cesser « tueries et pillages ». Aussitôt ces magistrats parcoururent la ville, accompagnés des capitaines, des archers, arquebusiers et arbalestriers, « durant plusieurs jours et nuits suivantes sans discontinuation ». Plusieurs proclamations furent faites à son de trompe par le commandement du roi et de la ville, tant pour apaiser les tumultes que pour garder les portes et divers endroits de la rivière. Les 25, 26, 27 et 29 août, le roi renouvela ses défenses d’égorger et de piller ceux « de la religion » ; les autorités le secondaient avec zèle, et néanmoins le sang coulait, les pillages ne cessaient pas 312. « Il ne fait pas bon déchaîner un peuple, dit Brantôme, car il est assez prest plus qu’on ne veut. » Le massacre se prolongea plusieurs jours ; il y eut même çà et là des meurtres jusqu’à la fin de septembre. Quel fut le nombre total des victimes ? Impossible de le fixer, tant les appréciations varient. Davila, l’auteur du Tocsin, et celui des Mémoires de l’Estat de France, comptent onze mille morts ; de Thou, Tavannes et Papyre Masson, deux mille ; Capilupi, d’Aubigné, Adriani, trois mille ; Brantôme, quatre mille ; Haton, plus de sept mille ; Mézeray, cinq mille ; Michieli, deux mille au moins, quatre mille au plus ; La Popelinière, mille, etc. Parmi les modernes, MM. Ranke et H. Martin évaluent le nombre à deux mille ; M. Coquerel à cinq mille ; l’abbé de Caveirac, qui s’arrête au chiffre de mille, cite un extrait d’un livre de comptes de l’hôtel de ville, extrait d’après lequel trente-cinq livres furent payées aux fossoyeurs du cimetière des Innocents pour avoir enterré onze cents cadavres aux environs de Saint-Cloud, d’Auteuil et de Challuau. Or, la plupart des cadavres, toutes les relations l’affirment, furent jetés dans la Seine, et il n’est pas probable que beaucoup aient été repêchés au delà des environs de Paris, ou inhumés ailleurs ou laissés sans sépulture. Donc le chiffre de mille à douze cents approche le plus possible de la vérité.

 

 

VII.

 

Reportons-nous maintenant au 24 août. Le roi et Catherine luttent en vain contre les tueurs.

Quelle est leur angoisse ? Dans les provinces, que va t-il advenir ? Si les catholiques se jettent sur les protestants et les accablent, ne devra-t-on pas subir la loi du vainqueur, déchirer l’édit de pacification et entrer résolument dans les voies de rigueur sous la tutelle redoutée des Guises ? Si les protestants résistent avec succès, quelles représailles ne faut-il pas en attendre ? Et à l’étranger quel sera le contrecoup des évènements de Paris et des provinces ? L’Allemagne, la Suisse, la Hollande, l’Angleterre étaient gagnées ; on avait contenu Rome et l’Espagne. Mais les cours protestantes ne crieront-elles pas ensemble à la trahison ? Comment les calmer ? Se tourner tout à fait vers le Pape et Philippe II, est-ce possible ? Il faut désespérer de les ramener à soi ; se fieraient-ils à une politique qui tantôt caresse, tantôt égorge ? Et lors même qu’on leur serait agréable, irait-on jusqu’à former avec eux, par une brusque palinodie, une alliance offensive et défensive contre les cours dont hier encore on recherchait l’amitié ? Voilà quelques-unes des sombres pensées qui durent, après des violences dont ils ne savaient plus que faire, préoccuper Charles IX et Catherine. Et ce n’est pas se livrer à de vaines conjectures que de chercher à saisir, dans leurs préoccupations douloureuses, le secret des tergiversations et des démarches dont les pièces officielles ont conservé le souvenir. À Paris, la reine mère et son fils ne peuvent donner le change à l’opinion. Les bruits d’une conspiration huguenote prédominent ; c’est pour la prévenir, ont-ils dit, qu’ils ont dû frapper ; devant les provinces, plus de circonspection est nécessaire. Dans l’incertitude navrante où l’on est encore de l’issue des choses, on rejettera sur une querelle des maisons de Guise et de Châtillon l’explosion du 24 août 313. Mais le moyen de maintenir cette version ? Est-ce que les Guise pourront consentir à porter, eux seuls, tout l’odieux du crime ? Plus de suite et de logique devient nécessaire. L’idée de complot, cause du massacre, sera désormais en évidence. Par elle, on espère garder inviolable l’édit de pacification dans les provinces, contenir les populations catholiques, et rassurer les huguenots en prenant contre les plus FACTIEUX des précautions prudentes. Au dehors, l’idée de complot sauvegardera, espère-t-on encore, les relations amicales avec les protestants, et fera croire à Rome et à l’Espagne qu’on n’est pas sans fermeté pour la défense des intérêts catholiques. Nous allons voir ces pensées fidèlement traduites par les documents ; comme la décision du massacre, elles s’inspirent de la peur.

D’abord, le 24 août, le roi et sa mère, qui ne se séparent plus, dissimulent : Charles IX écrit à Mandelot « qu’une grande et lamentable sédition » s’est élevée entre ceux de Guise et de l’amiral ; qu’il a eu assez à faire pour se fortifier au château du Louvre 314 ; qu’actuellement la sédition est amortie ; qu’elle l’a contristé profondément ; que, redoutant qu’il se fasse de grands massacres dans toutes les villes du royaume, il prie Mandelot d’annoncer dans tout son gouvernement qu’il veut faire garder inviolablement son édit de pacification, de courir sus à ceux qui voudraient désobéir, et de prendre tous les moyens de sécurité 315. Ce même jour, des lettres semblables sont écrites au gouverneur de Bourgogne, au sénéchal de Poitou, au lieutenant général en Touraine 316, et aux autres gouverneurs des provinces. Mais, après le lit de justice du 26, ne fallait-il pas changer de langage ? Ce jour-là, le même prétexte apparaît pour la dernière fois, dans une missive royale adressée à Matignon, gouverneur de Bourgogne. Le 27 août, nouvelle lettre de Charles IX à Mandelot, où il certifie la conspiration de l’amiral contre sa personne, où il retire les commandements verbaux que la crainte de sinistres évènements a pu le décider à transmettre tant à Mandelot qu’aux autres gouverneurs et lieutenants généraux ; il conserve toujours l’édit de pacification, et veut que Mandelot le fasse observer 317. Le 28 août, un mémoire est officiellement remis au sieur de Changy, allant trouver le sieur de Villers les Paulz, « que Sa Majesté a entendu estre de ceste heure en la frontière de Champagne, avec gens de pié et gens de cheval. »

Le sieur de Changy dira que l’amiral et plusieurs autres des adhérents ont été mis à mort pour la conspiration qu’ils avaient faite contre S. M. la reine sa mère et ses frères, conspiration « descouverte par aucuns de la nouvelle religion qui en avoient oy prendre le conseil sur ledit amiral et l’ont révélée, meuz de bon zèle et affection envers sa dite Majesté ; dont les indices et apparences ont esté si grandes que l’on n’en pouvait doubler ni oublier à y pourvoir sans le certain péril des vyes de leurs dites Majestez et de Messeigneurs ses frères ».

Sa Majesté est très-affligée de la violence excessive déployée contre les religionnaires par le peuple trop vivement ému d’une conspiration manifeste qui obligeait Leurs Majestés et les princes de se faire garder au Louvre, portes fermées, pour se garantir contre quelques gentilshommes de la faction de l’amiral, qui s’étaient cachés dans les chambres du Louvre pour seconder ceux qui devaient venir du dehors pour mettre à mort Leurs Majestés et les princes. N’estant poinct en ce fait question de la religion, Sa Majesté veut garder soigneusement l’édit de pacification, prendre catholiques et religionnaires sous sa sauvegarde, selon les déclarations qu’elle en a fait expédier ce jour même 318.

Le 28 août, déclaration au peuple, portant que le châtiment infligé à l’amiral et à ses partisans n’a pas eu pour cause leur religion (ce qui était vrai), mais leur conspiration contre la cour ; on a dû interdire provisoirement les prêches et les assemblées de protestants ; mais les personnes arrêtées doivent être libres, excepté celles qui ont pris part à la direction des affaires de la secte et dont le roi se réserve le jugement. En même temps, des instructions sont envoyées au comte de Charny, gouverneur de Bourgogne, pour assurer le repos public et réprimer les factieux 319. Le 28 août encore, le roi écrit dans le même sens à M. de Longueville 320, gouverneur de Provence, et à tous les gouverneurs sans doute. La veille, dans une lettre aux officiers de Bourges, Charles IX avait exprimé son regret de la « sédition advenue », (mais sans en spécifier les origines), et sa volonté ferme de maintenir la paix publique et l’édit de pacification 321. Le 30 août, une lettre aux gens de Bourges ordonne de dissiper par la force les assemblées des huguenots et révoque tout commandement verbal qui aurait pu être fait là et ailleurs, toujours eu vue d’évènements sinistres 322. Le 31 août, le duc de Guise écrit à M. de Rancé, « chevalier de l’ordre du roy et colonnel des légionnaires françois ou pays de Champaigne », pour révoquer les ordres qu’il avait donnés à l’effet de « tascher à rompre ceulx qui tenoient la campagne et oppressoient le pauvre peuple ». Ces ordres avaient été expédiés « après la mort de l’amyral et ses complices », et par suite « de la colère soubdaine que le Roy avoit de la conspiracion descouverte contre Sa Majesté et ce qui le touche ». Maintenant il n’a pas besoin « d’user de la rigueur » de ses lettres, « si ce n’estoit à l’encontre des contrevenans à icelle déclaracion ». « De quoy, ajoute Guise, vous ay incontinent voullu advertir, affin de vous gouverner et regler selon l’intention du Roy, sans lever gens ny assembler chose qui puisse tourner à la foulle et oppression du pauvre peuple 323. » Le 3 septembre, nouvelle lettre du roi à Mandelot : il y certifie qu’il découvre tous les jours des preuves manifestes de la conspiration de l’amiral et de ses complices ; il désire en recueillir d’autres pour convaincre tout le monde de la pressante nécessité qui l’a fait agir ; il ordonne donc à Mandelot de lui envoyer sous le sceau tout ce qu’il saurait de nature à éclaircir cette affaire 324. Le 4 septembre, il envoie à Mandelot, comme à tous les baillis et sénéchaux du royaume, une déclaration augmentée de deux articles concernant la cause de l’exécution de l’amiral et de ses adhérents 325. Le 14 septembre, il expédie à Gordes, gouverneur du Dauphiné, la même déclaration, et lui recommande d’empêcher « tous meurtres, saccagements et violences 326 ». Le 14 septembre, Charles IX avise Mandelot que ceux qui ne sont pas coupables de la dernière conspiration n’ont rien à craindre ; qu’il déplore les maux des provinces et les mensonges des meurtriers et pillards qui s’autorisent de sa prétendue permission ; il veut qu’on fasse la plus grande et exemplaire justice 327. Le 18 septembre, lettre du roi au duc de Guise, prescrivant de faire cesser tout désordre et de protéger « tous ceux qui se contiendront doucement 328 ». Le 3 novembre enfin, instruction du Roi au duc de Guise, gouverneur de Champagne : « Le Roy a connu que la déclaration qu’il a faicte sur les occasions qui se sont naguère présentées en cette ville de Paris, les mémoires et instructions de sa volonté qu’il a envoyées de toutes parts aux gouverneurs de ses provinces et lieutenants généraux en icelle et lettres particulières qu’il leur a escrites et à ses courts de parlement et autres ministres et officiers de justice n’ont peu jusques icy empescher les cours des meurtres, pilleries et saccaigements qui se sont faicts en la plus part des villes de ce royaume au grand desplaisir de Sa Majesté » ; le meilleur remède est d’envoyer chaque gouverneur à son gouvernement respectif 329.

Ces pièces, dans leur ensemble, prouvent trois choses : que Charles IX croyait toujours qu’une conspiration avait été ourdie contre sa personne ; qu’effrayé des conséquences de ce qu’il aurait voulu empêcher à Paris, il variait dans son langage ; qu’il tenait enfin à punir les séditieux, à contenir les populations, et que dans ce but, il suspendait temporairement l’exercice du culte protestant, sans abolir l’édit de pacification qu’il croyait nécessaire.

Mais n’y eut-il pas des ordres secrets qui obligeaient ou autorisaient les gouverneurs, en certaines provinces ou dans tout le royaume, à tuer en masse les huguenots ? Non, aucun ordre aussi cruel ne fut envoyé nulle part. La vivacité des représailles, et surtout, comme à Paris, les fureurs de la populace mal contenue par les magistrats, expliquent ces longs excès qui désolèrent jusqu’en novembre les populations. Notons d’abord la succession irrégulière des massacres partout avouée. lis éclatent à Meaux le 25 août ; à la Charité, le 27 ; à Saumur et Angers, le 29 ; à Lyon, le 30 ; à Troyes, le 2 septembre ; à Bourges, le 15 ; à Rouen, le 47 ; à Romans, le 20 ; à Toulouse, le 23 ; à Bordeaux, le 3 octobre ; à Poitiers, le 27. Ces dates excluent absolument toute préméditation, comme toute pensée subite d’en finir avec les protestants par une boucherie universelle 330.

Ordonner une proscription générale sur certains points du territoire, c’était une barbarie inutile, car elle laissait debout la puissance qu’on voulait détruire ; appliquer à toutes les villes où les huguenots étaient forts des édits mystérieux de complète extermination, c’était s’obliger à tuer partout avec promptitude, sous peine d’éventer la mine ou de la tourner contre soi-même, en la chargeant plusieurs semaines avant qu’elle ne dût jouer. Aussi les documents n’offrent-ils aucune trace de ces prétendues instructions.

En Provence, le comte de Tende refusa, dit-on, d’exécuter les ordres sanguinaires du conseil secret 331. Or, que lisons-nous dans la pièce sur laquelle on s’appuie ? Charles IX envoya La Molle en Provence avec une lettre où il prescrivait au gouverneur de faire tuer tous les huguenots ; une apostille recommandait de ne pas exécuter ce que La Molle dirait de vive voix. Le comte, fort incertain, demanda de nouvelles instructions à la cour ; il y dépêcha successivement La Molle et Vaucluse. La Molle venait de partir avec l’ordre du roi qui était « toujours, dit naïvement l’auteur, de faire mourir tous les huguenots ». Charles finit par dire à Vaucluse qu’il ne voulait pas que les ordres terribles qu’il avait transmis par La Molle eussent aucune suite, parce qu’il avait en vue une autre grande entreprise. Vaucluse fit grande diligence et empêcha le massacre. Ainsi Charles IX a mis le comte de Tende dans l’impossibilité de savoir ce qu’il voulait lui dire, et puis il a révélé sur l’heure à Vaucluse ce qu’il avait caché deux fois à La Molle. Ce profond hypocrite s’inflige le ridicule immédiat d’une contradiction, il commet coup sur coup deux niaiseries ; n’insistons pas. Après tout, le comte dut obéir à des ordres pacifiques ; où est l’héroïsme de son refus 332 ?

La soi-disant résistance du comte d’Orthez a fait plus de bruit que celle du comte de Tende 333 ; on lui a prêté complaisamment une lettre héroïque en réponse aux ordres atroces qu’il aurait reçus. Qui en a vu l’autographe ou la copie ? Personne. Albéri, Caveirac, MM. Lavallée, H. Martin, Dargaud en nient l’existence ou la révoquent en doute. L’auteur de la Saint-Barthélemy à Bayonne la traite carrément d’apocryphe 334, et ses preuves sont irréfutables. Les archives de Bayonne n’ont pas cette lettre, et on ne l’a pas trouvée à Paris ; elle a figuré pour la première fois, sans date ni signature, et dans un style qui n’est pas celui du temps, au second volume de Théodore Agrippa d’Aubigné, intitulé : Les Histoires du sieur d’Aubigné. Or d’Aubigné, protestant fougueux, est peu véridique, et Sully lui reproche sa langue médisante ; on ne voit même pas cette lettre dans l’historien de Thou, si favorable aux huguenots et si hostile à Charles IX. Et pourquoi ce gouverneur, dont l’intempérance de conduite envers les protestants était avérée, aurait-il, dans une occasion où il pouvait facilement faire du zèle, désobéi au roi ? D’ailleurs, la réforme avait peu de prosélytes à Bayonne ; ils étaient sans défense ; on n’aurait pu les frapper qu’en soulevant d’horreur la population. Donc si la lettre a été écrite, elle ne suppose en son auteur aucun héroïsme. À cet argument, une réponse très longue et très vive a été faite dans le Bulletin de la Société du protestantisme français 335. Elle se résume ainsi : D’Aubigné est véridique (bien que son ouvrage, dirons-nous, ait subi plusieurs interpolations et ait été, au commencement du règne de Louis XIII, condamné par arrêt du parlement à être brûlé). De Thou a ignoré la lettre, et ne l’a pas niée. Si cette lettre s’est perdue, elle a eu le sort de bien d’autres pièces. Et qu’importe ? Un fait public est la contre-épreuve du récit d’Aubigné. Cet historien soldat raconte 336 qu’ayant fait un exploit dans les landes du côté de Sabres, il renvoya au vicomte d’Orthez tous les prisonniers qui étaient de Bayonne, en souvenance de la réponse que celui-ci avait faite « quand il reçut le commandement du massacre ». En sorte que d’Aubigné cautionne comme historien sa véracité historique. La souvenance qu’il rappelle était la sienne peut-être, rien ne prouve qu’elle fût celle de Bayonne. Voici, du reste, le texte de la prétendue lettre du vicomte d’Orthez : « Sire, j’ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses fidèles habitants et gens de guerre de la garnison ; je n’y ai trouvé que bons citoyens et braves soldats, mais pas un bourreau. C’est pourquoi eux et moi supplions très humblement Votre dicte Majesté vouloir employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu’elles soient, nos bras et nos vies, comme étant, autant qu’elles dureront, sire, vôtres 337. »

À Meaux, n’en déplaise à MM. Andin et H. Martin 338, ni Catherine ni le roi ne firent parvenir des ordres meurtriers. Le martyrologe protestant de Crespin ne les relate pas ; s’ils étaient réels, les aurait-il omis ?

À Orléans, pas de commandement d’égorger. Il fut enjoint aux magistrats de faire en sorte qu’ils demeurassent les plus forts dans la ville ; ordre de défense on le voit, et non d’attaque 339. Suivant de Thou, c’est à l’irritation du peuple qu’il faut imputer ces massacres : les habitants de cette ville étaient exaspérés par le souvenir des anciens outrages, renouvelé chaque jour par la vue des églises que le ressentiment des huguenots avait minées 340.

À Bourges, un officier, dit M. Soldan 341, vint annoncer qu’Orléans suivait l’exemple, et que le roi s’attendait à ce qu’on le suivît partout. Le roi s’attendait, pourquoi donc n’ordonne-t-il pas ? et quel est cet officier ? que vaut sa parole, si toutefois elle est authentique ? Ceux de Bourges, disent les Acta sanctorum du calvinisme, envoyèrent Marueil en poste à la cour ; il en revint sans ordre 342.

Lyon et son gouverneur ont été, de préférence, en butte aux attaques malveillantes et passionnées 343. Il est facile de les venger par la correspondance de Mandelot. Ce gouverneur écrit au roi, le 31 août, qu’il a assuré la sécurité de Lyon 344 ; le 2 septembre, que les biens des huguenots ont été saisis et séquestrés sans tumulte 345 ; que des huguenots « tous de mauvaise volonté » sont détenus, qu’il désire savoir ce qu’il faut faire des hommes notoirement factieux, et souhaite d’élargir les autres. La prison de l’archevêché, qu’on estimait la plus forte et où étaient enfermés deux cents des plus séditieux, a été forcée ; au retour de la Guillotière où il était allé réprimer quelque désordre, il les a trouvés tous morts, et il cherche les coupables par toutes les voies possibles. Sa Majesté est priée de dire qu’elle regrette cette exécution, de donner des ordres pour en empêcher le renouvellement, et de se reposer sur la vigilance du gouverneur. Mandelot demande que les biens pris aux protestants leur soient rendus « et ceux des morts aux héritiers ». Beaucoup de huguenots sont disposés à rentrer dans l’Église, et il désire les adresser à l’évêque ou à ses officiers pour recevoir leur abjuration 346. Le 22 septembre, le roi écrit à Mandelot que, dans l’intérêt de la paix publique, les religionnaires doivent résigner leurs offices de judicature et de finances, à la condition qu’on aura pour eux tous les égards possibles, et qu’il sera fait défense absolue de tuer et de piller. Le 17 septembre, lettre du gouverneur au roi pour lui exprimer son regret d’avoir laissé sortir les huguenots, et lui apprendre qu’il emprisonne ceux qui lui tombent sous la main (les factieux sans doute dont il a parlé précédemment ; on comprend, en effet, qu’en des moments aussi périlleux des précautions fussent jugées nécessaires, sauf à relâcher les innocents mêlés aux coupables). Il prend Dieu et les hommes à témoin qu’il n’a en rien les mains souillées du bien d’autrui, comme sa pauvreté « en peut être assez bon témoignage 347 », comme l’attestent aussi les mesures d’équité qu’il sollicite du roi pour les protestants dans ses lettres ou mémoires du 6 octobre 348.

Tel est l’homme qu’on accuse d’avoir hypocritement ordonné ou lâchement toléré qu’on égorgeât des prisonniers sans défense 349, et d’avoir spéculé sur la saisie de leurs biens. Au reste, les Lyonnais, dit un écrivain non récusable 350, étaient étrangers à ces meurtres. D’après de Thou, les tueurs étaient la lie de la population ; ni les bourgeois, ni les officiers de la garnison, ni le bourreau même ne se prêtèrent à ces attentats ; il fallut s’adresser, pour égorger des concitoyens, à la milice urbaine, c’est-à-dire à un ramassis de Lucquois, de Florentins, de Génois, hommes sans aveu ou étrangers au pays 351 ; il est juste de faire observer encore qu’en cette année 1572, les populations catholiques furent inoffensives 352 ; elle restèrent pures des infamies de quelques misérables.

À Saumur et à Angers, nul vestige d’ordres secrets sanguinaires. M. de Montsoreau, gouverneur de Saumur, dit M. Dargaud 353, tua tant qu’il put. » Où sont les témoins ? Et puis est-ce qu’il tua par injonction supérieure ? Ni les Mémoires de l’Estat de France ni le Martyrologe protestant ne l’assurent.

Mais un examen plus spécial est ici nécessaire. M. de Falloux, en dépouillant les archives de la ville d’Angers, y a découvert 354 une lettre du sieur de Puygaillard écrite de Paris au sieur de Montsoreau, le 26 août 1572, dans laquelle on lit ces mots : « Dimanche matin, le Roy a faict faire une bien grande exécution à l’encontre des huguenotz... Et la volonté de Sa Majesté est que l’on en face de mesme partout où l’on en trouvera. Et pour ce, sy vous désirez faire jamais service qui soit agréable au Roy et à Monsieur, il faut que vous en allez à Saulmur avec le plus de voz amys, et tout ce que vous y trouverez des dicts huguenotz des principaulx les faire mourir... Ayant faict ceste exécution au dict Saulmur, je vous pry vous en aller à Angiers pour vous ayder avec le cappitaine du chasteau pour en faire de mesme. Et ne fault pas attendre d’en avoyr autre commandement du Roy ne de Monseigneur, car ils ne vous en feront poinct, d’aultant qu’ilz s’en reposent à ce que je vous en escriptz. Il fault user en cette affaire de diligence et ne perdre de temps que le moins que l’on poura... » En marge : « Je vous envoye une lettre de créance que vous verrez. »

L’authenticité de cette lettre n’est pas douteuse ; elle est de plus en harmonie avec les ordres secrets auxquels Charles IX fait allusion, dans l’une de ses circulaires, pour les retirer. C’est une nouvelle preuve que, sous le coup de la peur d’une réaction sanglante des huguenots, il y eut un moment où la cour éperdue songea, non pas, nous le répétons, à les faire égorger tous dans les provinces, mais à se défaire des hommes de parti qu’elle croyait dangereux, des principaux, comme écrit Puygaillard. Un commandement occulte de même nature fut-il partout envoyé ? Cette lettre annonce que telle était l’intention du Roi et de Monsieur ; mais en proie à la terreur, ainsi qu’ils l’étaient alors, ils changeaient rapidement de résolution ; et il se peut très bien que cette intention n’ait pas eu de suite pour toutes les provinces. Quoi qu’il en soit, les autorités s’assemblent, après la réception de cette lettre, dans la ville d’Angers ; elles décrètent des mesures de sûreté, font fermer les portes des faubourgs, armer les compagnies des paroisses et retirer les bateaux dans l’intérieur de la ville. Le 27, tout change. Puygaillard écrit au maire et aux échevins d’Angers pour les inviter seulement à faire « sy bonne garde que les huguenotz ne puissent se saisir de la ville par surprise ni autrement ». Aussi le 30 août, une proclamation de la mairie est publiée dans les rues d’Angers, ordonnant à ceux qui sont logés dans les maisons des huguenots de s’y comporter sans offense, et aux vagabonds et gens sans aveu de quitter la ville. Le 5 septembre, le duc d’Anjou écrit aux président, maire et échevins de sa bonne ville d’Angers, et les félicite d’avoir pourvu, conformément aux ordres reçus, à la sécurité de la cité ; il les engage à continuer ainsi jusqu’à ce qu’il soit « aultrement ordonné 355 ». C’est ainsi qu’au dire des déclamateurs protestants, bien des cruautés furent commises à Angers par Montsoreau, puis par Puygaillard, que le roi aurait envoyé, peu de temps après, pour y remplir une mission de bourreau 356. Peu de temps après ! et dès le 27, le roi avait fait écrire de ne pas attaquer. C’est ainsi encore qu’Angers doit un juste hommage, selon M. Bodin 357, à Louis Thomasseau de Cursay, qui « rejeta avec indignation (le 13 août 1572) la proposition que lui fit le duc de Guise de diriger la sanglante tragédie de la Saint-Barthélemy ». Le 15 août il s’indignait contre une lettre qui ne lui fut écrite – selon M. Godard-Faultrier – que dans la nuit du 23 au 24 août 358 !

À Rouen, « sitost que le massacre fut commencé à Paris, le sieur de Carrouges (gouverneur), receut lettres du Roy qui luy mandoit et commandoit expressément d’exterminer tous ceux qui faisoyent profession de la religion audit lieu, sans en excepter aucun ». Ainsi s’exprime le Martyrologe 359.

Mais alors pourquoi l’inaction de Carrouges ? pourquoi les meurtres de Rouen sont-ils postérieurs de près d’un mois à ceux de Paris ? Au sujet de Rouen, le roi écrivait à Mandelot, le 27 septembre, qu’il venait d’apprendre que le peuple avait, malgré la résistance des autorités, forcé les prisons et tué les prisonniers ainsi que d’autres huguenots qui étaient dans la cité. Craignant que ces troubles, absolument contraires à son « vouloir et intention » ne se propagent, il recommande expressément à Mandelot de veiller à ce que la tranquillité publique ne reçoive aucune atteinte 360. Le 2 septembre, Charles IX écrivait à son ambassadeur en Angleterre que le menu peuple de sa ville de Rouen, qui avait été jusques là fort bien contenu, avait commis des excès, qu’il en avait grand déplaisir et s’était empressé d’écrire à Carrouges et au parlement de Rouen, « qui firent tout ce qui leur fust possible pour empescher cette émotion ». Il avait écrit pour en faire une bonne, prompte et exemplaire justice 361. Carrouges, selon M. Soldan, résista pendant trois semaines et maintint l’ordre. Étant près de succomber, il se retira dans le château 362.

Pour Toulouse, il n’y eut pas d’ordres du conseil secret. Les scènes de cette ville, un fanatique protestant les impute aux catholiques : « Ce fut, dit-il, le troisième jour après les massacres de Paris, que les catholiques eurent advertissement de ce qui s’était passé. Commandement fut faict à toute personne de desceler ceux de la religion... Le samedy matin ils furent incontinent massacrez 363. » Le vicomte de Joyeuse préserva tout le Languedoc. Pour La Charité, non plus que pour Romans, nul ordre occulte de proscription n’est signalé par le Martyrologe. Néanmoins le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, qui fait habituellement un acte de foi sur chaque témoignage de protestants oculaires, frémit au récit circonstancié de Jean de Léry, ministre de La Charité, récit auprès duquel pâlit le plus terrible naufrage. Qu’il se hâte donc d’admonester son hagiographe, dont le Martyrologe compte, dans ce carnage sans pareil, vingt victimes, et en nomme dix 364.

Très peu de sang fut versé dans le Dauphiné 365, grâce au lieutenant général de Gordes. La Picardie et la Bretagne restèrent paisibles ; et c’est ici qu’il faut apprécier la lettre écrite de Paris, le 26 août, aux officiers de la justice, maire et échevins de la ville de Nantes, par le duc de Bourbon-Montpensier, gouverneur de Bretagne. Annonçant comme tant d’autres la conspiration contre la vie du roi, qu’il avait fallu prévenir par une exécution de l’amiral et de ses principaux complices, le duc de Bourbon disait : « Par là, l’intention de Sa Majesté est assez cognuë pour le traictement qui se doit faire aux huguenots des autres villes. » Ces derniers mots présument, mais ne transmettent pas la volonté du roi qui dut être, au surplus, contredite le lendemain comme pour d’autres villes. Les magistrats ne refusèrent donc pas « d’accomplir les ordres barbares que cette lettre contenait » ; il leur était facile de concilier l’humanité avec l’obéissance : Nantes fut préservée 366.

Le maréchal de Montmorency, gouverneur de l’Île de France, le duc de Longueville, gouverneur de Picardie, Matignon, lieutenant général du roi en basse Normandie, Chabot de Charni, successeur de Tavannes dans la lieutenance générale de Bourgogne, Sigognes, gouverneur de Dieppe, St-Hérem, gouverneur d’Auvergne, continrent les fanatiques et la populace dans l’étendue de leur juridiction. À propos de l’Auvergne, les Annales manuscrites d’Issoire rapportent que les dépêches de la cour adressées à St-Hérem ayant été dérobées par un huguenot, le gouverneur ne voulut pas s’en rapporter à la parole du porteur ; il se contenta d’emprisonner les religionnaires et envoya demander au roi de nouveaux ordres. Dans l’intervalle la cour s’était calmée ; elle lui commanda de faire abjurer les protestants et de les remettre en liberté 367.

À Bordeaux, les meurtres furent spontanés, plusieurs lettres du roi, reçues dans cette ville, avaient fait entendre que l’exécution ne devait pas se continuer en dehors de la capitale 368.

À Nîmes, le courrier qui passa le 29 août ne fut pas un ange exterminateur ; il portait une lettre pacifique du roi à M. de Joyeuse, lettre notifiée par celle de ce gouverneur aux habitants, et enregistrée à Nîmes, le 31. Catholiques et huguenots craignaient également des malheurs, et pour écarter les malfaiteurs du dehors, ils fermèrent toutes les portes de la ville, hors une seule dont ils confièrent la garde à des notables des deux religions 369.

À Troyes, dit-on, le sang coula à flots, et le lendemain, le bailli fit annoncer que le roi ordonnait, dans ses édits, de ne pas molester les protestants 370. Une lettre fut adressée de Paris, le 27 août, au maire de Troyes, par un sieur P. Belin ; en voici le texte : « Je vous ay escript par ung laquais envoyé exprès comme les choses estoient passées. Mès elles ont contynué depuis jusques à present et contynuent encor avec une déliberation de Sa Magesté de faire fin à extermyner les religieux (religionnaires). Je croy que avés receu lettres pour y satisfaire et vostre confirmation du Roy envoyée par M. de Ruffe pour achever l’exécution de sa volonté, non pas là seulement, mès partout son royaulme. Mgr de Guisse m’a dit cejourd’huy que vous teniez la main à la guarde des portes et faire faire bon guet, comme l’on faict en ceste ville..... Vous entendrés comme elles (les affaires) se sont passées et ceulx qui ont esté extermynés pour leurs faultes pour avoir voulu attenter à Sa Majesté, de sa mère et de ses frères, pour à quoy obvier a esté nécessaire prevenir 371. »

Cette lettre, écrite par un homme qui avait la pensée intime du duc de Guise et celle de la cour, dément ce que dit M. Soldan 372 du marchand Belin, qui aurait remis au bailli de Troyes les ordres royaux et secrètement les instructions des Guise ; elle ne fait pas mention de ces ordres, mais elle constate les lettres royales envoyées à Troyes et dans tout le royaume, avant le 27 août, pour pacifier toute la France. D’autre part, une saine critique ne peut considérer comme sérieuse la relation tirée des Mémoires de l’Estat de France. Un autre récit, celui d’un témoin oculaire dont rien ne garantit l’impartialité, a été publié dans le Magasin pittoresque de juin 1835. Ce témoin prétend qu’un massacre en règle eut lieu dans les prisons, en même temps que dans la ville, par les influences du bailli, M. de Saint-Falle, qui fut en parfait accord avec l’évêque, Mgr de Beaufremont, pour exécuter les ordres du gouverneur, Mgr de Guise. Mais pourquoi le témoin dissimule-t-il les ordres reçus le lendemain et exécutés par le bailli ? Pourquoi, dans ce carnage, le Martyrologe ne compte-t-il que trente-sept victimes ? Très probablement, le témoin s’abuse 373.

En ce qui regarde Lisieux, la magnanimité de l’évêque Le Hennuyer a obtenu les mêmes éloges que celle d’Orthez. La vérité est que ce prélat n’était pas alors à Lisieux, mais à Paris. Il avait blâmé l’édit de tolérance du 17 janvier 1561, et quelques mois après, la ville de Lisieux fut le théâtre des plus effrénés excès du calvinisme. Au surplus, la réaction se montra bénigne dans cette cité. Tanneguy de Carrouges, lieutenant général au gouvernement de Normandie, s’empressa d’écrire, le 26 août au matin, une lettre sagement préventive. Elle enjoignait à chacun d’observer incontinent les édits de pacification et port d’armes sous peine de mort avec défense à toutes personnes « de s’offenser ni molester aucunement 374 ».

À Chartres, des instructions très importantes et nombreuses furent envoyées dans un but d’apaisement. Le 23 août, Charles IX écrit au maréchal de Cossé, gouverneur de l’Orléanais, pour lui annoncer la tentative dont l’amiral vient d’être l’objet. Il a ordonné avec la plus grande diligence possible de chercher le coupable « afin d’en faire promptement la justice et si grande punition que ce soit exemple par tout le royaume ». Cossé fera entendre dans son gouvernement combien le roi trouve « mauvais ce méchant acte et veut le punir » ; il empêchera toute sédition, « assemblée et remuement » et fera garder l’édit de paix 375. Dans une lettre du 23 août aux échevins de Chartres, Cossé leur notifie, suivant la volonté du roy, l’accident survenu à l’amiral, et dont Sa Majesté et toute la cour sont fort marrys ; il leur envoie copie des lettres qu’il a reçues et les charge de tout faire pour éviter les troubles et tout ce qui contreviendrait aux édits de pacification 376. Le 25 août, lettre de Cossé aux échevins de Chartres : il leur expédie un pacquet que le roi leur adresse, et sur lequel il demande réponse. Qu’ils prennent garde de se laisser surprendre par une capitaine nommé La Bryère, qui a quelques troupes ; qu’ils ferment leurs portes et fassent des rondes 377. Le 24 août, lettre de Charles IX à M. d’Éguilly, gouverneur de Chartres, et aux échevins de la même ville. Après l’action contre Coligny, dont il voulait faire prompte et grande justice, une lamentable sédition a éclaté entre les Guise, leurs amis et les partisans de l’amiral, qui les soupçonnaient d’être les auteurs du crime ; de là massacre de Coligny et de plusieurs autres ; elle a été si furieuse qu’il n’a pu l’arrêter, ayant assez à faire de se garder au Louvre, et de donner ordre partout d’apaiser la sédition, à cette heure amortie, qui a pour cause la vieille inimitié des deux maisons, laquelle il avait tâché d’apaiser par tous ses efforts. L’édit de pacification sera maintenu : le roi l’a fait savoir dans tout son royaume. Et de peur qu’il n’y ait de grands massacres dans les villes, – de quoi il aurait un merveilleux regret, – qu’il soit publié incontinent que chacun, sur peine de la vie, doit rester en repos sans prendre les armes 378.

Dépêche de Charles IX, en date du 28 août, à M. d’Éguilly et aux officiers de justice de Chartres. L’ordonnance qu’il envoie sera publiée à son de trompe et affichée partout. Comme il peut y avoir des troubles à l’occasion de la mort de l’amiral et de « ceux qui l’accompagnaient », défense aux principaux des huguenots « de faire aucunes assemblées ni presches en leurs maisons ni ailleurs » ; chacun vivra doucement chez soi selon les édits de pacification. Ceux qui ne se retireraient pas après cet avertissement seront taillés en pièces comme ennemis de la couronne. Tous les commandements verbaux que le roi a pu faire à ceux qu’il leur a envoyés ainsi qu’aux lieutenants généraux et officiers, lorsqu’il avait juste cause de craindre des sinistres ayant su la conspiration de l’amiral, il les a révoqués et les révoque 379.

Dépêche des 19 et 20 novembre. Pinart, secrétaire d’État, prévient M. d’Éguilly contre les malveillants qui ont, dans tout Paris, fait courir le bruit qu’on voulait achever d’exterminer ceux qui ont été de la nouvelle opinion ; sur quoi les princes et seigneurs du Conseil secret ont donné ordre promptement à chacun des capitaines dizainiers de maintenir la paix publique sans cependant prendre les armes. Si ce bruit est arrivé jusqu’à Chartres, la proclamation publiée à Paris, et dont une copie est envoyée à M. d’Éguilly, doit être faite pour qu’il n’arrive aucun désordre. Dans le cas contraire, il faut veiller à ce que tout soit tranquille. La nuit s’est bien passée ; on croit que cette fausse rumeur sera oubliée par le peuple 380.

Nous jugeons inutile de pousser plus loin ces investigations. Quelles que puissent être plus tard les révélations des archives de la province, on est en droit, dès maintenant, d’affirmer ceci : le 24, le 25 ou le 26 août, la cour fit parvenir à quelques-unes des villes où les huguenots étaient redoutables, à toutes peut-être, l’ordre secret de faire main-basse sur les principaux de la secte, en vue du complot qu’elle supposait avoir des ramifications étendues, ou pour comprimer l’explosion que les évènements de Paris pouvaient soulever parmi les protestants. Bientôt elle s’effraya ; cet ordre fut révoqué, les mesures défensives furent seules prescrites ; mais en beaucoup d’endroits, les ressentiments des populations que les protestants avaient irritées, les vengeances particulières et les instincts dégradés du menu peuple, furent plus forts que le gouvernement.

Quant à la gravité partielle ou générale de ces désordres, il est et sera toujours impossible de l’apprécier avec une parfaite exactitude, tant l’écart entre les statistiques est considérable. Appliquées à toute la France, elles flottent entre les chiffres extrêmes de 2,000 et de 100,000. Papyre Masson, écrivain catholique habituellement peu exact, élève le nombre total des morts à 12,000 ; La Popelinière, à 12,000 ; De Thou, à 30,000 ; Sully, à 70,000 ; l’auteur du Martyrologe protestant, à plus de 15,000 ; Davila, à 40,000 ; Ranke, à 120,000 au moins ; Péréfixe, l’auteur du Réveille-Matin, et de nos jours M. de Félice 381, à 100,000. Caveirac préfère, après des calculs un peu problématiques, le chiffre de 2,000, et il se fonde sur le Martyrologe. D’après ce document, le nombre des morts seulement désignées est de 15,168, ainsi réparti : Paris, 10,000 ; Meaux, 225 ; Troie, 37 ; Orléans, 1,850 ; Bourges, 23 ; La Charité, 30 ; Lyon, 1,800 ; Saumur et Angers, 96 ; Romans, 7 ; Rouen, 600 ; Toulouse, 305 ; Bordeaux, 274. Le nombre des victimes nommées est fixé comme il suit : Paris, 152 ; Meaux, 30 ; Troie, 37 ; Orléans, 156 ; Bourges, 23 ; La Charité, 10 ; Lyon, 144 ; Saumur et Angers, 8 ; Romans, 7 ; Rouen, 212 ; Bordeaux, 7 ; ensemble, 786. Les erreurs du Martyrologe sont évidentes, Caveirac les a parfaitement relevées. Quoi donc ! à Paris 10,000 morts en bloc, 468 en détail ; somme toute, 786 nommés sur un chiffre de 15,168 ! Et cela, malgré les scrupuleuses recherches d’un zèle officieux et presque officiel qui avait à offrir des acta sanctorum à la vénération présente et à venir de la secte !

Mais, si le Martyrologe est fautif, Caveirac peut-il donner, comme maximum du total, le chiffre de 2,000 personnes ? Si l’écart que le Martyrologe présente est trop considérable pour ne pas accuser une méprise, comment, en revanche, établir une proportion un peu rigoureuse entre les totaux et les détails ? On sait ce qui arrive dans les tumultes populaires : bien des victimes sont à jamais inconnues. À tout prendre, et en rapprochant le chiffre de 2,000, adopté par l’impartial La Popelinière, du tableau de l’auteur du Martyrologe, il est permis de ne pas élever le total beaucoup au-dessus de ce nombre. C’est assez pour réduire à leur juste valeur les exagérations de quelques catholiques et de beaucoup de protestants : c’est insuffisant pour satisfaire tout à fait la légitime curiosité de l’histoire.

Aussi bien, Charles IX ne négligea rien pour que son temps et la postérité connussent le moins possible, à Paris et partout, les mystères de la Saint-Barthélemy. Nous en avons la preuve dans sa lettre, datée du 24 mars 1573, à M. de Cesy, membre de son Conseil privé, et premier président au Parlement de Paris : « Monsieur le Président, lui dit-il, afin que ce que vous avez dressé des choses passées à la Saint-Barthélemy ne puisse estre publié parmy le peuple et mesmement entre les étrangers, comme il y en a toujours qui se meslent d’escripre et qui pourroient prendre occasion d’y respondre, je vous prie qu’il n’en soit rien imprimé ny du françois ny du latin, mais, si en avez retenu quelque chose, le garder vers vous comme je fais ce que m’en avez envoyé, que j’ay faict seulement escripre à la main pour m’en servir en ung seul endroict 382. » Charles IX craignait les scribes : à son point de vue il avait raison.

 

 

VIII.

 

Précisons actuellement l’attitude de la cour devant l’étranger, après les évènements de Paris.

Là encore des terreurs mal dissimulées et la volonté très-franche, parce qu’elle était imposée par une situation périlleuse, de rentrer dans l’édit de pacification de 1570, d’où la peur avait fait momentanément sortir Charles IX et Catherine. D’abord, il leur fallait rassurer l’Angleterre, celle de toutes les puissances qui les alarmait davantage. C’est la signification constante de leurs dépêches, dans la Correspondance diplomatique. Le 24 août, Charles fait usage du subterfuge qu’il veut accréditer en France ; il informe La Mothe-Fénelon qu’une rixe entre ceux de Guise et de l’amiral, causée par l’accident du 22, n’a pu être ni prévenue ni arrêtée 383. Dès le 25, la conspiration contre le roi, ses frères et la reine mère est alléguée 384. Charles IX prise si haut l’amitié de l’Angleterre, qu’il souhaite vivement que le mariage du duc d’Alençon, son frère, avec Élisabeth s’effectue 385. (Dépêche du 27 août.) Le prétendu complot revient invariablement dans ses lettres. Il a dû, pour se garantir du danger avec ses frères et la reine, se fortifier dans le Louvre 386 et lâcher la main à MM. de Guise 387 ; on n’a pu ensuite arrêter le peuple 388.

Les 12 et 13 septembre, Catherine vient renouer l’alliance anglaise quasi rompue. Elle veut, dit-elle, continuer la négociation au sujet du mariage. L’ambassadeur Walsingham, avec qui elle a eu récemment une conversation importante dont elle rend compte ici, a tort de craindre que les derniers évènements ne rendent cette union désormais impossible. La mort de Coligny ne peut porter atteinte à l’alliance anglaise. La cour de France s’était-elle mise en peine lorsque la « reine avait fait exécuter ceux qui l’avaient voulu troubler et attenter à elle » ; et quand ce serait contre tous les catholiques, ajoute-t-elle, « nous ne vous en empêcherions ni altérerions aucunement l’amitié d’entre elle et nous ». Jamais le despotisme sans en trailles et sans morale de la raison d’État ne fut plus cyniquement sincère. Catherine n’est pourtant pas dans cette dépêche sans quelque fierté. Walsingham lui ayant demandé pourquoi les religionnaires ne pouvaient s’assembler, si l’on n’avait puni que des conspirateurs, elle lui a répondu que le roi ferait, comme il jugerait convenable, pour le bien de son service. Le roi, en effet, a vu clairement par les papiers de l’amiral que « par le moyen des presches et assemblées, les religionnaires établissaient un second roi en son royaume et faisaient beaucoup de mauvaises entreprises contre luy et son estat, le tenant en sujétion » ; pour cette cause, « le roi avait résolu de ne plus leur permettre lesdits presches et assemblées ». Mais tous vivront en repos, nul ne sera contraint en sa religion. Dans un post-scriptum, Catherine dit avec adresse qu’elle a montré à Walsingham une lettre que Coligny avait écrite au roi et qu’il avait chargé Téligny de montrer après sa mort. Il y parlait très mal d’Élisabeth, tandis que la cour de France, observe Catherine, a voulu en toute occasion être agréable à cette reine 389.

Le 27 septembre, Charles IX loue l’ambassadeur d’avoir appris à Élisabeth, conformément aux instructions qu’il avait reçues, les faits de la Saint-Barthélemy. Le Roi veut rester en paix avec l’Angleterre et faire réussir le mariage du duc d’Alençon. Il a dû sévir le 24 août, et interdire jusqu’à nouvel ordre les presches et assemblées ; mais les gens paisibles seront protégés ; les Anglais trouveront toute facilité en France pour leur commerce ; il ne faut absolument pas souffrir qu’Élisabeth se réconcilie avec l’Espagne 390. Le 4 octobre, nouvelles protestations d’amitié pour Élisabeth. Le procès de l’amiral se poursuit, et puisque le roi lui a certifié qu’il a été contraint de le faire mettre à mort, lui et ses complices, qu’elle soit pour le moment satisfaite 391. Le 8 octobre, le duc d’Alençon affirme son dévouement à la reine d’Angleterre. Le 3 novembre, Charles IX écrit encore qu’il veut conserver l’alliance anglaise 392.

Malgré ces avances, Élisabeth, vivement froissée par la Saint-Barthélemy, et désirant néanmoins rester toujours dans la prudence diplomatique, de peur qu’un éclat ne jette la France dans une alliance avec l’Espagne, dissimule habilement. Sur la question de mariage elle se refroidit ; sur les autres articles qui lui sont présentés par La Mothe-Fénelon, elle fait des réserves ou louvoie 393 (27 novembre). De son côté, l’ambassadeur a de grands embarras. La nouvelle de la Saint-Barthélemy a courroucé l’Angleterre ; dans l’audience où il a dû la notifier officiellement à la reine, il a remarqué l’expression peu contenue d’un profond déplaisir. Depuis ce temps, il a lutté sans beaucoup d’avantages. La reine demande qu’on lui démontre, pièces en main, la sédition de Coligny et de ses complices ; elle ne peut obtenir ces pièces : finalement l’alliance, malgré des apparences de succès, demeure douteuse. Le mariage projeté ne se fait pas. Élisabeth joue bientôt double jeu ; elle nie toute connivence avec les huguenots de La Rochelle, et secrètement elle les favorise. Il faut voir toutes les phases de cette situation équivoque et troublée dans les lettres de La Mothe-Fénelon au Roi et à la reine mère. Elles trahissent à chaque page, depuis la Saint-Barthélemy dont il importe de noter qu’il n’avait reçu auparavant aucun avis 394, elles trahissent son anxiété, les difficultés naissantes que lui suscitent les haines protestantes et les défiances d’Élisabeth 395 : la reine, en effet, s’allie partout avec les protestants ; elle temporise jusqu’à ce qu’elle puisse lever le masque 396 ; elle consent même à être marraine de la jeune fille du roi de France.

En Allemagne, la cour veut aussi ne rien compromettre et calmer l’irritation des princes. Charles IX apprend à Schomberg, son ambassadeur, le 3 septembre, que l’amiral était plus puissant que lui, qu’il pouvait soulever à sa guise ceux de sa religion, et qu’il n’a pu le supporter davantage 397. Il écrit, le 31 août, à son cousin, le comte Palatin, électeur du Saint-Empire, pour lui annoncer que le sieur de Frégouze doit lui faire, de sa part, certaines communications 398. Le même jour, Charles IX avait envoyé à Frégouze des instructions. Il avait pour mission de rassurer le comte Palatin et le duc Casimir : le Roi regrettait ce qui s’était passé à Paris, mais l’édit de pacification n’était pas aboli ; il gardait à tous les princes protestants une bonne et sincère affection, et s’emploierait toujours à la conservation ou à l’accroissement de leur grandeur 399. Le 31 août également, Catherine annonce à l’électeur la mission de Frégouze et le recommande à sa bienveillance 400.

Les mémoires remis par le roi à Frégouze pour le prince d’Orange, en date du 31 août, sont plus explicites sur la Saint-Barthélemy : l’immanquable nouvelle de la grande conspiration s’y étale en grand appareil ; les aveux de La Rochefoucauld, de Cavaignes et d’autres sont revendiqués ; nonobstant toute chose, l’édit de paix sera observé ; « il n’est point question du fait de la religion ».

On eut beau faire : la politique de la peur fut difficilement acceptée. Maximilien II, beau-père de Charles IX, exprime sa vive douleur dans une lettre latine à Lazare de Schwendi, en date du 22 février 1573. Il ne peut approuver que son gendre ait fait une boucherie si affreuse (tam fœam lanienam) ; il n’admet pas d’excuse. Que n’était-il au conseil pour lui donner un avis paternel ! Il l’aurait empêché de se souiller d’une tache bien difficile à effacer. Puisse Dieu pardonner aux coupables 401 !

L’animosité soulevée en Allemagne par la Saint-Barthélemy se reflète vivement dans une dépêche au roi écrite en octobre par l’ambassadeur de France en Saxe. Le fait de Paris a considérablement refroidi l’électeur ; il veut bien rester bon amy de Sa Majesté, mais il refuse d’entrer dans la ligue allemande que Charles IX désire constituer. Malgré les assurances contraires de l’ambassadeur, l’électeur persiste à croire que la Saint-Barthélemy a été préméditée, d’autant plus que des massacres ont été commis le même jour 402 à Orléans, à Rouen, à Lyon, etc. ; que l’exercice de la religion est interdit dans le royaume ; que le roi de Navarre et le prince de Condé continuent d’aller à la messe, et que le mot du guet par toute la France est : ou à la messe ou à la rivière 403. Les protestants sont très irrités : ils accusent l’ambassadeur d’avoir voulu, avant le 24 août, endormir les princes dans une fausse sécurité : ils font même courir le bruit que l’électeur l’a fait arrêter de ce chef pour qu’il soit mis « en délibération de lui trancher la tête » ; mais il a démenti ces bruits avec tant de force qu’enfin ils ont cessé. Il s’en va à Leipsig où la foire réunira, dans quelques jours, une grande partie de la noblesse. Il s’efforcera de « leur imprimer au cerveau » le fait de Paris, tel que le roi le lui a mandé le 25 août, et d’éteindre « quelque peu les détestables calomnies et attaques dont on blasonne » la « tant vertueuse et royalle réputation (de Charles IX) par tout le royaume 404 ».

Dans ses rapports avec la Suisse, Charles ne dévia pas de cette politique de conciliation ; mais cette fois, désespérant, à ce qu’il paraît, de persuader aux cantons suisses protestants que Coligny et les siens avaient conspiré, il rejeta la faute sur les auteurs de l’arquebusade, et attesta que, voulant prévenir les résultats de l’enquête, ils s’étaient portés au logis de l’amiral en ameutant le peuple, qu’il avait eu assez à faire, pour sa part, de se garder au Louvre avec la reine, les princes et les princesses 405. Toutefois. Sa Majesté espère, disent les ambassadeurs, conserver « son royaume en bon repos qui a été depuis son dernier édit de pacification, mais pour regard des grandes levées et assemblées de gens de guerre qui se font en divers endroits, même ès Pays-Bas, où l’on ne sait encore de quel côté Dieu fera incliner la victoire ». Le roi insiste ensuite sur son très vif désir de demeurer uni avec la nation des Ligues, de la secourir, de la faire craindre et admirer par ses voisins, quelque grands qu’ils soient, et il se dit le meilleur et le plus parfait ami que cette nation ait jamais eu.

Quelle crainte de blesser les protestants ! quel prix attaché à leur amitié constante ! Bèze fut ravi de cette lettre ; il l’envoya, le 28 octobre, aux consuls de Montauban, accompagnée d’invitations doucereuses à maintenir l’édit de paix suivant la volonté du roi ; à cette homélie il mêlait des invectives contre les tyrans exécrables, les tigres et lions dont il n’était pas licite de penser, disait-il, que Sa Majesté eût partagé la perfidie, et qui voulaient exterminer avec la religion tout ce qui pouvait nuire à leurs méchants desseins. Bèze ranimait la confiance de la secte, et il faisait espérer un consolant avenir. Avait-il tort ?

Vis-à-vis de l’Espagne, il s’agissait de faire valoir l’acte réparateur et sauveur de la Saint-Barthélemy, mais en même temps de ne pas montrer trop de zèle, de peur d’effaroucher les protestants. Quand donc les Mémoires de l’Estat de France disent résolument 406 que le roi fit connaître à l’ambassadeur espagnol qu’il avait tout combiné pour perdre les huguenots, ils tombent dans l’absurde. Est-ce que cette ruse grossière n’aurait pas fait sourire de pitié Philippe II ? Est-ce que ce prince ne savait pas catégoriquement tout ce que la cour de France, avant le 22 août, avait tramé contre l’Espagne, et pouvait-il oublier tout à coup les sollicitudes dont cette cour l’avait accablé ? On ne songea pas à le jouer de la sorte. S’il parut montrer de l’humeur à ceux qui lui disaient que la Saint-Barthélemy, tout à fait soudaine, n’avait pas été l’œuvre du roi ; si Saint-Goard, par surcroît de zèle, essaya de lui prouver la préméditation du massacre 407, le duc d’Albe et don Diego de Cuñiga, ambassadeur d’Espagne à Paris, ne se rallièrent pas à cet avis de courtisans malhabiles.

Il est faux néanmoins que le duc d’Albe ait taxé d’insensé le massacre du mois d’août, ajoutant qu’il avait eu pour cause l’effroi causé par la défaite de Senlis. Dans une lettre qu’il adresse au comte de Boussu, gouverneur de Hollande, en l’accompagnant de l’envoi d’une relation de la Saint-Barthélemy, lettre dont M. Gachard a trouvé la minute aux archives du royaume de Belgique, le duc d’Albe remercie la bonté divine, pour le bien de la religion et du roi son maître, « des choses succédées à Paris et en France 408 ». Assurément, il peut sembler étrange, de prime abord, que le duc d’Albe ait fait un bulletin sur la Saint-Barthélemy ; mais il faut savoir qu’il recevait des renseignements spéciaux du sieur de Gomicourt, son agent près la cour de France. Or, dans cette relation écrite sous sa dictée, il donne, outre les faits connus, des détails qu’on ne rencontre pas ailleurs sur la fameuse conspiration, thème obligé des dépêches de la cour. À l’en croire, quand l’amiral se sentit blessé, il délibéra avec ses huguenots de tuer le roi, ses frères, la reine, et il résolut de joindre incontinent 4,000 hommes aux faubourgs de Saint-Germain ; chose qu’il pouvait faire facilement « toutes les fois qu’il eut voulu », mais qu’il ne put exécuter si secrètement que le roi et la reine n’en fussent instruits. Ayant mandé le roi de Navarre en son logis, il lui dit qu’étant blessé à mort par des balles empoisonnées, il lui laissait le royaume de France pour héritage, et lui découvrit « les moïens par luy apprestés ». Le roi de Navarre, étant fort triste, fut sollicité par sa femme de s’expliquer et lui dévoila le complot ; la princesse indignée et troublée en fit tout de suite un rapport au roi et à sa mère.

Dans cette pièce, le duc d’Albe présente comme précipitée la résolution terrible de la cour ; nouveau témoignage qu’il faut joindre à tant d’autres de même nature.

Don Diégo, de son côté, écrivit à Philippe II le 6 septembre : « La mort de l’amiral fut préméditée, celle des autres fut subite 409. »

Quelques jours auparavant, Catherine n’avait pas été assez maladroite pour se vanter, auprès de Philippe II, d’avoir depuis longtemps décidé la Saint-Barthélemy. Dans sa lettre à ce prince, en date du 29 août, elle remerciait la Providence d’avoir donné au Roi le « moyen de se défaire de ses sujets rebelles à Dieu et à lui et de ne pas tomber eux tous dans leurs mains cruelles ». Elle exprimait l’espoir de retirer d’un tel évènement de grands avantages, et se réjouissait de penser (il fallait ménager tout le monde) que cette occasion fortifierait les liens d’amitié entre la cour d’Espagne et le roi son fils 410.

Avant ou après cette déclaration, la cour de France aurait-elle fait dire à l’ambassadeur que les projets redoutés par Philippe II n’avaient eu pour objet que l’extermination des huguenots ?

Il est difficile de l’admettre. Comment espérer de persuader à l’Espagne le contraire de ce qu’elle savait ? Comment s’exposer, par une tentative qui ne pouvait réussir, à irriter les cabinets qu’on voulait apaiser ?

Quant à Philippe II, il apprend avec joie la grande nouvelle ; il se sent délivré de ses longues inquiétudes. Plusieurs fois il félicite, par écrit, Charles IX ou la reine mère d’avoir châtié des sujets rebelles pour la méchante conspiration qu’ils avaient faite contre leurs personnes ; il les supplie d’achever cette victoire, afin d’éviter de nouveaux embarras et de remédier aux maux de la religion. Son assistance et celle du duc d’Albe ne leur manqueront pas. « Pour le moment, tout consiste à finir ce qui a été si bien commencé et qui peut être terminé en quelques jours. » Leurs Majestés ne doivent prêter l’oreille à « aucune proposition d’accommodement » ; il les prie avec toute l’ardeur de (sa) tendresse de (lui) donner en cela une preuve de leur affection. Les quatre premières lettres n’ont pas de date. La dernière porte ceci : de Madrid, ce XVII septembre 1572 ; Philippe II y répond à une lettre où Catherine lui avait appris en détail le juste châtiment de la conspiration ; il la loue de tant de valeur et de prudence et engage Leurs Majestés à persévérer dans cette voie 411.

Dans une missive toute confidentielle au duc d’Albe, Philippe II développe les mêmes sentiments, avec des considérations plus particulièrement politiques. « Il importait au service de Dieu et au bien de la religion d’être débarrassés d’hommes si pernicieux. » Dès aujourd’hui, ni les protestants d’Allemagne ni la reine d’Angleterre ne se fieront plus à Charles IX. L’ambassadeur de France lui a proposé avec grandes instances, dans un mémoire dont copie est envoyée au duc d’Albe, de faire justice sans délai de Senlis et de ses compagnons. Ce sont aussi ses intentions personnelles : il faut extirper d’aussi mauvaises plantes (les huguenots). « Je désire donc, continue-t-il, si vous n’en avez pas encore débarrassé le monde, que vous le fassiez immédiatement ; et que vous m’en informiez, car je ne vois aucune raison pour le différer 412. » Il envoie le marquis d’Ayamonte pour complimenter le roi, la reine mère et le duc d’Anjou. S’ils veulent prendre cette fois les mesures qu’exigent le bien de la religion et la sûreté de la couronne de France, ils peuvent compter sur son appui.

En Hollande, la cour ne réussit pas à calmer les sectaires. Le prince d’Orange fut effrayé. Il écrivit, en septembre, à Jean de Nassau, qu’il avait fondé son principal espoir sur la France, mais que la Saint-Barthélemy avait été pour sa cause, pour celle de la liberté religieuse dans l’Europe entière, « un coup de massacre 413 ».

En Italie, une lettre du roi à M. du Ferrier, ambassadeur à Venise, exprime les sentiments déjà reconnus dans d’autres dépêches. Il dit que l’amiral a été blessé, qu’il en est triste, et qu’il espère que ce fait n’aura pas de suite fâcheuse. Mais le post-scriptum est curieux. Il a retardé sa lettre « pour parler plus certainement et à la vérité 414, comme les choses succederoient de cette émotion dernièrement advenue en cette ville ». Il veut donc maintenant « dire ce qui en est » comme il l’a fait « entendre par tous les gouvernements et provinces » de son royaume : le feu amiral, ses adhérents et complices ont conspiré contre lui, contre ses frères, sa mère, les princes et le roi de Navarre. « Après avoir bien et diligemment esclaircy la vérité et pris sur ce bon advis et conseil », il les a fait tous 415 tailler en pièces pour prévenir l’exécution du complot. Cela s’est fait par son exprès commandement 416.

À Rome, enfin, la situation de la cour de France était délicate. « On se vanta, dit M. Soldan, comme vis-à-vis de l’Espagne, d’avoir longuement prémédité le massacre 417. » C’est si peu vrai que la cour redouta de se voir trop rapprochée du souverain Pontife par les évènements. Le légat Orsino, devant arriver à Paris, y envoya, pour l’y attendre, son secrétaire Virgili. Le 8 octobre 1572, Virgili le prévint qu’il ferait sagement de ne pas arriver encore, parce que la cour, étant mal disposée, le recevrait mal ; il se réservait de lui expliquer plus tard les difficultés à vaincre ; et de fait le légat fut si mécontent qu’il demanda de toutes ses forces à quitter la France ; ce qu’il lui sera facile d’obtenir, écrit un sieur Alamanni, le 30 novembre 418. On aurait, en outre, vainement tâché de persuader au Pape qu’on avait de longue main tout arrangé pour lui faire plaisir. Charles IX n’y songea pas. À la fin de sa lettre du 24 août à M. de Ferralz, son ambassadeur près Sa Sainteté, lettre dont l’objet principal, nous l’avons dit, était le mariage de Marguerite de Valois, il raconte les faits du 23 et du 24 août comme dans ses circulaires du 24 aux gouverneurs des provinces : l’amiral a été tué « avec grand nombre des principaux et autres tenans de son party et de sa religion, comme aussi il en a esté massacré d’autres en plusieurs endroicts de la ville, ainsi que Beauvillé (qui avait été envoyé avec des instructions pour l’ambassadeur) lui dira plus particulièrement 419 ». Ce même jour 24 août, Charles IX écrivit à Grégoire XIII une lettre insignifiante ; il préféra confier des explications verbales à Beauvillé, un de ses gentilshommes ordinaires ; on n’en a pas le texte, mais sans doute elles ne pouvaient contredire la lettre à Ferralz.

Grégoire XIII reçut directement de Salviati, son nonce à Paris, la nouvelle de la mort de l’amiral et des autres protestants, ainsi qu’il appert d’une lettre de don Juan de Cuñiga, ambassadeur espagnol, à Philippe II. Les dépêches du nonce, elles aussi, concordent avec celles du roi et de la reine mère, des divers représentants des cours étrangères à Paris. Salviati, on ne le nie pas, était un personnage considérable par sa position diplomatique, par sa prudence, par la gravité de son jugement, et son zèle pour les intérêts de la religion. C’est à tort qu’on l’a dit courtisan. Jamais il ne sacrifia sa conscience à des préoccupations intéressées. Seulement, comme il était en relations habituellement bienveillantes avec la cour, il est certain qu’elle n’ignora pas les lettres par lui écrites à Grégoire XIII après la Saint-Barthélemy ; il est certain encore qu’elle n’aurait voulu faire à Rome aucune confidence qui fût en désaccord avec celles de Salviati ; si bien que les dépêches du nonce ont une double valeur : d’une part, elles manifestent ses convictions réfléchies ; de l’autre, elles éclairent d’un rayon très vif la situation où le roi et sa mère désiraient se placer vis-à-vis du Saint-Siège.

On a vu déjà, par quelques passages de ses lettres, comment Salviati expliquait les causes de l’arquebusade du 22 août, et combien il était persuadé que, si l’amiral avait été tué ce jour-là, les évènements du 24 ne se seraient pas accomplis 420. Dans sa dépêche du 24 août au secrétaire d’État, il rappelle qu’il lui écrivait en chiffres, ces jours passés, que l’amiral s’avançait trop et qu’on lui donnerait sur les ongles (sulle unghie) 421, qu’il était convaincu qu’on ne voulait plus le supporter 422 ; dans une dépêche suivante, il faisait 423 espérer à Sa Sainteté quelques bonnes nouvelles. Il est heureux que la Providence ait si bien commencé le pontificat de Sa Sainteté, et qu’on ait pu enlever ces racines pestilentielles avec tant de prudence, alors que tous les rebelles (ce mot désigne non des hérétiques mais des factieux), étaient réunis 424... On a trouvé entre les mains des trésoriers huguenots 500,000 écus destinés aux prêtres qui les avaient secourus peu d’années auparavant. Beaucoup d’abbayes sont vacantes par suite du massacre des titulaires, et le nonce désire que le roi le consulte avant de nommer aux bénéfices ecclésiastiques. On parle de confisquer les biens des huguenots pour rétablir les finances épuisées de l’État. Des femmes catholiques portent de tous côtés les petits enfants des protestants aux églises pour les faire baptiser. Le roi et la reine semblent désirer que le duc d’Albe fasse périr Genlis et les autres prisonniers, car ils craignent que le duc ne les laisse échapper pour venir faire la guerre civile (quelle entente cordiale de l’Espagne et de la France) ! Le roi de Navarre est libre dans le palais, conversant familièrement avec le roi et les princes ; nul ne doute de sa conversion prochaine, car il persiste faiblement dans le protestantisme ; le prince de Condé est plus obstiné 425.

Le 27, Salviati fait des aveux importants. Le roi et la reine mère l’ont prié d’expédier un courrier pour assurer au Saint-Père que tout ceci tournera au bien de la religion ; ils pensent néanmoins à renouveler l’édit de pacification et à conserver la liberté du culte protestant ; c’est nécessaire pour sauver le royaume et prévenir le massacre de plus de 40,000 personnes, lequel serait inévitable si on laissait des armes au peuple. La France serait remplie de meurtres, à l’exemple de Paris ; les Allemands et les Anglais viendraient au secours des huguenots français, le pays retomberait dans la guerre civile. La reine ajoute que le roi veut retirer peu à peu l’édit et rétablir légalement la religion catholique ; nul doute que la mort de l’amiral et de tant d’autres personnages d’importance ne fût conforme aux entretiens que lui, Salviati, avait eus avec la reine et d’autres personnages touchant le mariage du prince de Navarre et d’autres affaires du temps ; ceci est vrai ; il pourrait en rendre témoignage à Sa Sainteté et à tout le monde 426.

Arrêtons-nous un instant sur cette dépêche. À moins de supposer l’impossible, à savoir que Salviati, dans une affaire capitale dont il sentait la nécessité de préciser le sens, se soit contredit visiblement et sciemment dans ses dépêches, il n’est pas possible d’admettre qu’il ait été persuadé qu’on avait, à l’époque de ces entretiens, fermement résolu la mort des principaux protestants. La reine mère eut peut-être la velléité fugitive, aux approches du 18 août, jour du mariage, de se défaire des principaux adhérents de Coligny, non moins que de leur chef. Mais en tout cas, sa pensée n’eut pas de consistance. La preuve, c’est qu’en définitive elle ne fit attaquer que l’amiral ; quant à l’intention, exprimée ici, de détruire plus tard l’édit et de rétablir l’unité religieuse du royaume, elle est un signe nouveau de la politique à double face où un coup de tête avait engagé Catherine. Au Pape, elle faisait dire que les intérêts religieux (dont elle ne s’occupa jamais) seraient sauvés ; aux puissances protestantes, elle promettait l’observation entière de l’édit, après quelques restrictions temporaires. Cette dépêche du 27 fait aussi voir que, dès le 27 août au plus tard, la cour voulait que toute la France fût paisible.

Le 2 septembre, Salviati déclare erroné le bruit de la confiscation des biens des protestants. Le roi, par pitié, et pour se rendre aux prières de ceux qui l’entourent, a fait sauver quelques huguenots, les barons de Paulin et de Bénac, le vicomte de Montclar, Gordes, frère du gouverneur du Dauphiné, Gramont et d’Assi 427.

Le 22 septembre, il assure avoir été exact, dans ses dépêches antérieures, au sujet des causes et des détails de l’arquebusade ; il a bien fait connaître, dit-il, à qui doivent s’attribuer les dernières résolutions relatives au massacre de tant de personnes, (di tanti) et quels ont été les chefs principaux et les exécuteurs. S’il a oublié quelque chose, c’est à cause de la difficulté qu’il y a dans ce pays à découvrir la vérité. Ceux qui se vantent d’avoir tué l’amiral sont si nombreux que la place Navone (une des plus grandes de Rome) ne les contiendrait pas. 500 hommes du peuple ont péri à Rouen, au grand regret du roi, dont l’intention était de se défaire seulement des chefs, lesquels entraînent les autres 428. – La reine mère a paru à Salviati, dans un entretien qu’il a eu avec elle, avoir connaissance des dépêches adressées à lui, Salviati, par le cardinal de Cosme ; elle était irritée qu’elles ne continssent rien qui ne fût dicté par le cardinal de Lorraine, alors à Rome. En effet, elles portaient qu’on devait séparer le roi de Navarre de sa femme, dont le but était de semer la division entre les Bourbons et la famille royale, et de les forcer à se jeter dans les bras des Guise 429.

Le 10 octobre, le nonce revient sur la haine de Catherine contre le cardinal de Lorraine. La reine mère a fait saisir un paquet de dépêches adressé par le cardinal à son neveu, et y a trouvé une lettre où il attribuait aux Guise la mort de l’amiral et s’en glorifiait, donnant à son neveu ses instructions comme s’ils avaient exercé le pouvoir. La reine, irritée, a envoyé la lettre ouverte au duc de Guise. Le cardinal de Bourbon (oncle de Henri de Navarre) se réjouit de cet évènement, qui doit favoriser sa maison en éloignant les princes lorrains du pouvoir 430.

En somme, les dépêches de Salviati établissent que Charles IX et Catherine ne songeaient nullement à se prévaloir, devant les cabinets catholiques, d’une préméditation impossible de la Saint-Barthélemy. Des documents si clairs contrarient vivement, on le conçoit, ceux qui soutiennent le sentiment opposé. Mackintosh surtout, et les rédacteurs du Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français épuisent les arguties. L’écrivain anglais veut faire douter de la véracité du nonce. Salviati certifie qu’il lui était difficile d’être bien renseigné ; il n’avait donc pas, observe l’historien, les confidences de la cour. Certes, la vérité n’était point aisée à connaître ; c’est pourquoi Salviati confesse qu’il n’a pas tout dit ; il s’est tenu sur ses gardes, n’affirmant que les choses dont il se croyait sûr. Toutefois, il n’ignorait pas les intentions de Charles IX et de la reine mère ; quelquefois même, sa dépêche du 27 août l’atteste, il était leur organe auprès du Saint-Siège. Mackintosh s’autorise de Davila. D’après ce dernier auteur, le secret de la préméditation – un secret de plusieurs années que la plus légère indiscrétion, en ce cas inévitable, eût divulgué – aurait été soigneusement caché au nonce.

Mais à quoi donc eût servi cette dissimulation ? Salviati, dans ses dépêches antérieures à la Saint-Barthélemy, avait mis à nu les apostasies de la cour, et prouvé au Souverain Pontife que, loin de vouloir égorger en masse les huguenots, elle se laissait par eux conduire à sa perte. Mackintosh objecte inutilement ces paroles de la dépêche du roi à Ferralz : « J’espère que, pour les raisons que votre neveu (le porteur de la dépêche) vous expliquera, Sa Sainteté le pape ne fera plus de difficulté de m’accorder la dispense ou l’absolution » relative au mariage de la princesse Marguerite. Inférer de là que ce mariage avait couvert un dessein farouche, c’est une hypothèse qu’aucun fait n’accrédite. Cet historien est-il plus heureux, lorsqu’il tente d’opposer le nonce à lui-même, sur la foi d’Adriani 431, qui travaillait, dit-on, sur des pièces que Cosme de Médicis lui communiquait ? Adriani commente une lettre du 3 septembre où Sa Majesté, remerciant Sa Sainteté le pape de la lettre fort aimable qu’elle lui aurait adressée, se serait excusée d’avoir fait célébrer le mariage sans avoir la dispense, alléguant ce qu’il avait dit précédemment au nonce Salviati, à savoir, qu’il lui fallait sans retard se délivrer de ses ennemis. Mais d’abord croire aveuglément à l’historien Adriani, qui a publié tant d’erreurs, c’est se montrer peu difficile. Et puis nous connaissons ce mot du roi : ce n’est pas au nonce, c’est au légat Alessandrino qu’il a été dit, on se le rappelle, et nous l’avons interprété.

Le Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français n’est pas plus exact, quand il objecte, à la suite de M. Prévost-Paradol, quelques paroles de Michieli. « Il y a déjà longtemps, dit l’ambassadeur vénitien, que la reine avait conçu ce projet (celui du massacre), ainsi qu’elle-même le rappelait présentement à monseigneur Salviati, son parent, nonce actuel à la cour ; le prenant à témoin de ce que secrètement elle l’avait chargé de confier au Pape défunt, c’est-à-dire que le plus tôt possible, Sa Sainteté verrait les vengeances qu’elle et le roi exerceraient contre ceux de la religion. Ce n’était point, à son dire, pour une autre cause qu’elle avait désiré avec tant d’ardeur le mariage de sa fille avec Navarre, se souciant peu du mariage de Portugal non plus que des autres grands partis qui lui étaient offerts, car elle voulait faire les noces à Paris, avec l’intervention de l’amiral et des autres chefs ; elle avait bien réfléchi et compris qu’il n’y avait pas de moyen plus sûr pour les attirer.... La reine tint ferme sur le point de faire le plus tôt possible les noces à Paris. »

Il y a deux choses dans cette narration : la mission que Michieli, ambassadeur, attribue à Salviati ; puis un dessein de Catherine fortement arrêté. Quant au premier point, on ne se persuade pas que Salviati ait su, de longue date, un projet dont il a appris au Souverain Pontife, après la Saint-Barthélemy, les causes soudaines et inattendues. Quelle idée se fait-on du nonce pour imaginer de telles palinodies ? Salviati n’a parlé que des confidences de Catherine, voisines de l’époque du mariage ; Michieli recule bien loin ces communications, spécifie une mission de Salviati dont il n’y a pas trace dans les lettres du nonce, et, brochant sur le tout, suppose à Catherine une astuce dont la profondeur et l’habileté consistent à n’attaquer que l’amiral, en voulant le tuer avec ses soutiens, et à se décider ensuite, pour se dégager d’embarras inopinés, au massacre de ceux qu’elle avait depuis longtemps résolu, fermement résolu, de faire mourir avec Coligny. Ces rapprochements font éclater une telle lumière qu’elle rend tout commentaire superflu.

À moins donc de transformer Salviati, homme intelligent et sage, en une sorte de Protée indéfinissable, perdant à la fois la mémoire et le sens, convenons qu’avec les autres ambassadeurs, avec Charles IX et Catherine, il présente la Saint-Barthélemy, sauf des divergences bien secondaires, comme ayant eu pour cause des faits soudains et imprévus. Et qu’arrive t-il, en effet ? La cour a si peu médité l’extermination des protestants qu’au lendemain d’une catastrophe, elle se reprend à les ménager. Après un moment de terreur, ils se voient de nouveau redoutés ; ils se relèvent, pleins d’audace, et s’organisent. Voici qu’ils publient des pamphlets séditieux : alors paraissent le Franco-Gallia d’Hotman, les Vindiciæ contra tyrannos de Hubert Languet, le Réveille-Matin d’Eusèbe Philadelphe, les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné ; les sectaires lèvent le masque, ils déchaînent la tempête, ils appellent sans cesse l’étranger, ils poussent un cri de guerre contre la monarchie.

Montauban, Nîmes, Milhaud, Aubenas, Grivas, Mirabel, Anduze, Sommières, d’autres villes du Vivarais et des Cévennes, Sancerre et La Rochelle avant tout, reçoivent de nouveaux soldats. « On a décidé de s’insurger contre les massacreurs et de déjouer leurs plans d’extermination 432 », sans doute pour se conformer à la sincère homélie de Bèze en faveur de la soumission à l’excellent prince, protecteur des religionnaires. Or, la guerre ne se fait pas attendre. En Dauphiné, « le brave Charles Dupuy Montbrun rallie de nouvelles troupes et s’empare de divers postes. » Villars a reçu la charge d’amiral (du roi contre qui il s’insurgeait, ou du parti qui devenait encore un état dans l’état). « Le maréchal Damville s’avance vers Sommières pour l’assiéger ; Gontaut-Biron, Strozzi et Blaise de Monluc vont investir La Rochelle. La quatrième guerre de religion est ouverte. » Cette chronique de la révolte n’est pas la nôtre ; des protestants l’ont écrite 433.

 

 

IX.

 

Nous n’avons plus, pour achever notre tâche, qu’à examiner la conduite du pape et du clergé, calomniée de nos jours encore avec tant de persévérance, et à dégager la religion d’une participation quelconque, avant, pendant et après la Saint-Barthélemy, à l’œuvre d’un égoïsme politique sans courage et sans moralité.

Voici l’acte d’accusation que les pamphlétaires du XVIe siècle ont transmis à Voltaire et qu’il a légué religieusement aux héritiers de ses calomnies.

Le Saint-Siège a provoqué, par ses conseils et par ses actes, un carnage de protestants ; il s’est associé, par une série de faits, aux horreurs de la Saint-Barthélemy parisienne, sans autre regret que celui de voir la mollesse de la cour laisser inachevée cette glorieuse entreprise. En France, les ordres religieux et le clergé séculier ont avec fanatisme, en plusieurs lieux, excité et guidé les sicaires ; ils ont applaudi solennellement aux assassinats ; ils en ont béni Dieu 434.

Ces odieuses imputations sont répétées tous les jours avec une telle persévérance qu’elles ont pris rang, de tous côtés, parmi les vérités incontestables. Nous leur opposerons des faits péremptoires ; mais, d’abord, il convient d’exposer les principes qui dirigèrent le Saint-Siège, avec autant de justice que de constance, en regard des envahissements anarchiques et antichrétiens du protestantisme.

Appuyé sur la raison, sur la pratique séculaire de l’Église, sur la constitution sociale du XVIe siècle, le Saint-Siège demandait aux princes, non pas de violer la liberté de la conscience, la liberté de ce for intérieur qui ne relève que de Dieu, mais d’interdire les prêches, les assemblées hérétiques, tout ce qui constituait l’exercice d’un culte dissident. Par une énergie mêlée de douceur, il défendait l’unité religieuse de l’Europe ; il enseignait que les deux pouvoirs, essentiellement distincts de droit divin, doivent s’unir pour le bonheur des nations chrétiennes ; interprétant de la sorte, dans un but de préservation sociale, cette parole de l’Apôtre sur la mission du prince : Minister Dei in bonum. En résumé, interdire l’exercice des fausses religions, parce qu’elles étaient séditieuses non moins qu’hérétiques ; les combattre vigoureusement sur les champs de bataille après leurs prises d’armes ; n’imposer à personne les croyances orthodoxes et ne demander les conversions qu’à la science et à la charité catholiques ; c’était là tout le programme religieux et social des papes : il fut celui de saint Pie V, à qui les libres penseurs ont été, pour la plupart, et sont encore hostiles sans justice.

Quand ce magnanime pontife apprit l’avènement de Charles IX au trône, il le prévint que tous les coups de l’erreur, en désolant l’Église, ébranleraient son autorité royale. Dans cette pensée il envoya Michel Turriani, évêque de Ceneda, plus tard cardinal, pour soutenir la fermeté du roi et celle de la reine régente, et réformer les abus dont se masquait la révolte 435. Que de malheurs la sainte sévérité de ce grand pape aurait épargnés à la France, si elle l’eût écoutée ! Coligny le redoutait. Il essaya, contre lui, d’un genre, d’agression familier aux sectaires : par l’entremise d’Albicini, juge prévaricateur et fugitif 436, il suscita un garçon boulanger napolitain qui se déclara fils du Pape, montrant de fausses lettres du pontife, et portant l’impudence jusqu’à demander une position conforme à sa naissance. Sans s’inquiéter de cette infamie et de tant d’autres, le saint Pape poursuivit courageusement sa tâche. Il entreprit d’unir les puissances catholiques contre les puissances protestantes, de rallier dans une ligue vigoureuse les rois de France et d’Espagne, le grand-duc de Toscane, les ducs de Savoie, de Nevers et de Lorraine. Apprenant les guerres civiles qui déchiraient la France, et ne doutant pas que la ruine de ce beau royaume entraînât bientôt celle des États voisins, il conjura le doge de Venise d’aider Charles IX. Son appel fut compris. Les princes d’Italie levèrent des troupes qui, se joignant à celles du Pape sous le commandement de Sforzia, comte de Santa-Fiore, se rendirent en France. Sforzia remit à Charles un bref de Pie V. Le Pape y faisait des vœux pour une entière victoire sur les ennemis du royaume ; il conjurait le Dieu des armées et le Roi des rois d’y rétablir une tranquillité parfaite ; il engageait ce prince à venger « non-seulement ses injures, mais les intérêts divins », à punir sévèrement les horribles attentats, les sacrilèges abominables que les huguenots avaient « commis », se montrant de la sorte « le juste exécuteur des décrets de Dieu même 437 ». Ainsi, Pie V n’intervenait pas par des machinations ténébreuses, mais ouvertement et loyalement dans les affaires de la France ; ses soldats se couvrirent de gloire dans les journées de Jarnac et de Moncontour, et il fit attacher en trophées, dans l’église de Saint-Jean de Latran, les 27 drapeaux que le comte de Santa-Fiore avait enlevés aux rebelles. Bien mieux, il écrivit à Charles IX une lettre de congratulation, dont nous avons sous les yeux le texte latin 438. Il s’y élève avec force contre les sectaires qui ont pris criminellement les armes, qui ont rempli la France de dissensions et de discordes ; il conjure le roi d’être inflexible. Hélas ! quelle fut sa douleur, quand il apprit que de lâches capitulations allaient déshonorer deux victoires et les rendre inutiles. Son zèle apostolique s’émut : il écrivit à Charles IX pour le dissuader de faire la paix avec les hérétiques et les rebelles, pour l’exciter à les dompter tout à fait par les armes 439, à dissiper « les restes de cette lutte intestine, à venger les injures de la couronne et celles du Dieu tout-puissant, à consolider, pour ses successeurs autant que pour lui-même, le royaume ébranlé par la conjuration la plus criminelle qu’ait ourdie la perversité des méchants..... » Pie V écrivit avec la même énergie à Catherine, le 25 janvier 1570, à Charles IX, le 23 avril de cette année ; ils dédaignèrent ses avis, ils firent la paix de 1570. En apprenant cette paix honteuse et périlleuse, Pie V épancha sa douleur et ses prophétiques pressentiments dans une lettre au cardinal de Bourbon, datée du 23 septembre de cette année. « Nous ne pouvons, disait-il, sans verser des larmes, songer combien elle (cette paix) est déplorable, pour nous et pour tous les gens de bien, combien elle est dangereuse, et de combien de regrets elle sera la source : plût à Dieu que le roi eût pu comprendre ce qui est très-vrai et très-manifeste, c’est-à-dire qu’il est exposé à de plus grands dangers depuis la conclusion de cette paix, par les menées sourdes et la fourberie de ses ennemis, qu’il ne l’était durant la guerre 440. » Tout fut inutile, la cour tomba de faiblesse en faiblesse jusqu’aux attentats de 1572. Saint Pie V est innocent de ces crimes. La guerre franche et sans transaction qu’il conseillait condamnait tout machiavélisme, tout calcul de guet-apens. Et qu’on ne dise pas qu’il sollicitait l’extermination des hérétiques. Ce mot dissimule une équivoque. Oui, certes, il suppliait le roi d’anéantir les factions – quel gouvernement sage et ferme tolère des séditieux ? – mais l’accuser d’avoir voulu l’extermination des hérétiques, pour cela seul qu’ils n’étaient pas en communion avec l’Église, c’est un mensonge atroce. Il se montrait, au contraire, indulgent et secourable aux hommes paisibles que l’erreur avait séduits. Ce fut toujours par les moyens évangéliques de persuasion, jamais par l’emploi de la force, qu’il résolut de les ramener 441. Ensuite, ses ennemis oublient-ils qu’il sauva à Lépante, en octobre 1571, la civilisation menacée par la barbarie musulmane ? La France n’eut pas l’honneur d’attacher son nom à cette grande victoire ; elle avait alors d’autres sollicitudes : elle travaillait à nouer des alliances protestantes ; elle ménageait le Turc ; Coligny la gouvernait.

Or, ce chef d’un fédéralisme provincial qui tendait à morceler la France, ce héros qui avait fait ravager son pays par les reîtres et les lansquenets, était digne de Luther s’écriant : le Turc plutôt que le Pape ! Dans un mémoire que son patriotisme recommandait à Charles IX, en 1572, il disait : « Pourquoi la haine que l’on a pour les Turcs doit-elle tourner à l’avantage d’un prince (Philippe II) qui doit être plus détesté des chrétiens que le Turc même, par la raison qu’un chien qui dévore un chien est plus odieux qu’un loup qui exerce la même violence 442 ? » Le ministre Jurieu, sous Louis XIV, était à la hauteur de ce dévouement français et chrétien, quand il reconnaissait aux Turcs une mission providentielle pour travailler avec les réformés au grand œuvre de Dieu 443.

Pie V mourut à la peine, vivement préoccupé du sombre avenir des sociétés chrétiennes, et, en 1572, Grégoire XIII lui succéda. D’un caractère plein de douceur et de mansuétude – c’est la justice que tous lui rendent, – nul moins que lui n’inclinait aux réactions cruelles. Comme son prédécesseur, il était le gardien fidèle des traditions. Sa vigilance réprouvait la liberté publique de l’hérésie ; mais, pieux et patient, il désirait tout guérir, autant qu’il se pourrait, par la prudence et la bonté. Rien assurément ne lui fit pressentir, même vaguement, le drame du 24 août. « Ni le Pape ni le roi d’Espagne, dit M. H. Martin, n’avaient pris au sérieux les vagues promesses et les paroles mystérieuses de Catherine. Le nonce et l’ambassadeur d’Espagne avaient été tenus en dehors des conciliabules de la reine mère 444. Le cardinal de Lorraine se rend à Rome au mois de mai pour l’élection d’un nouveau pape ; il apprend que cette élection s’est faite sans lui, en un seul jour, et néanmoins il ne retourne pas en France. S’il est dépositaire du grand secret des prochains évènements, si de vastes desseins qui intéressent au plus haut degré sa famille vont s’accomplir, sa présence est indispensable à Paris ; et pourtant il reste à Rome, il y reste sans que nulle affaire bien sérieuse l’y retienne. Il ne savait donc rien, et par suite il n’apprenait rien au pontife nouvellement élu. Grégoire XIII, loin de seconder les intrigues qui précédèrent la Saint-Barthélemy, ne les connut même pas.

Mais voici pour le Bulletin protestant une bonne fortune.

Le légat qui vint en France, peu de temps après la Saint-Barthélemy, a félicité Charles IX d’une exécution longuement et sagement méditée. Là-dessus, le Bulletin triomphe. C’est bien à tort. Il cite Bossuet : mais à qui le grand évêque de Meaux a-t-il pris cette anecdote ? Il ne le dit pas. Elle est plus que suspecte. Le légat eût-il prononcé cette parole, il n’aurait prouvé qu’une chose, qu’il ignorait les affaires de la France, qu’il était beaucoup plus imbu des sentiments erronés de quelques ultramontains que de ceux du Pape.

À Paris, les ordres religieux et le clergé, malgré leur aversion très vive pour la faction huguenote et leur mécontentement de la prépondérance qu’elle avait acquise dans les conseils du roi, n’ont pas trempé dans les actes de la reine mère et des princes. Pas un prêtre, pas un moine aux réunions préparatoires. L’orgueil, la jalousie, les passions vindicatives, surexcitées par la peur, poussaient au crime ; il fut « l’œuvre du fanatisme et de la politique », dit un écrivain protestant fort hostile aux catholiques 445. « C’est une injustice, dit à son tour Mackintosh, d’accuser de ce crime la religion des politiques romains 446. » La Revue d’Édimbourg n’en rend responsables ni les prêtres ni le Pape 447.

Que penser donc de Marie-Joseph Chénier, qui, dans sa romanesque tragédie de Charles IX, fait bénir les poignards de la Saint-Barthélemy par le cardinal de Lorraine alors à Rome ? M. Scribe, dans son libretto de l’Opéra des huguenots, impute aux moines cette bénédiction ; calomnies abominables qui n’ont pas le moindre fondement historique. Aucun prêtre, aucun religieux ne fut remarqué parmi les tueurs et les pillards.

Et lors même que plusieurs auraient souillé leur ministère, qu’en faudrait-il inférer ? Tout le clergé serait-il coupable des folies de quelques-uns des siens ? Dans la crise il intervint sans doute, mais pour apaiser les bourreaux, pour leur enlever des victimes. « Le clergé, dit Fleury (peu enclin à la louange), tout maltraité qu’il avait été par les hérétiques, en sauva tant qu’il put en différents endroits. » En province, les plus passionnés des récits protestants incriminent ici et là des ecclésiastiques, laissant en dehors des tumultes l’immense majorité des prêtres et des religieux. Encore leurs accusations, si restreintes qu’elles soient, ne résistent-elles pas au contrôle. Voici d’abord le cardinal des Ursins. Il a reçu, « en l’assemblée du pape et des cardinaux, une croix pour enseigne de son ambassade en France », et a « délibéré de s’acheminer le jour d’après, pour aller faire tourmenter le plus qu’il pourrait les huguenots qui estoyent eschappés des meurtres infinis qu’on en avait faicts. C’est celui qui donna l’absolution aux massacreurs de Lyon 448 ». Une absolution sans confession et libéralement accordée en pleine rue aux misérables qui remplissaient un office que le bourreau de la ville avait repoussé, quel gracieux roman ! M. Audin est plus dramatique : « Quelque temps après ces massacres..., le légat du Pape traversa la ville, paré comme dans les pompes royales. Arrivé à l’archevêché, il fut tout à coup environné d’une foule d’hommes mal vêtus, qui se jettent à genoux et inclinent la tête jusqu’à terre. Le légat demanda à l’un des notables (joli !) qui se trouvait à ses côtés, ce que signifiaient ce prosternement dans la poussière et toutes ces têtes nues ? C’est, lui dit-on, tout un peuple d’ouvriers qui vous demande l’absolution du sang hérétique qu’il a versé. Alors le légat tend la main droite et les bénit, et toute cette borde d’homicides se lève, essuie ses genoux et crie : « Vive monseigneur le légat ! Vive Monseigneur 449 ! » Ce tableau ne manque pas d’habileté ; les teintes y sont bien graduées pour l’effet final. Comme d’habitude, l’artiste a négligé de remonter aux sources. Toutefois, faire donner une bénédiction en guise d’absolution à des gens qui sont l’écume d’une ville, c’est trop fort même pour un coloriste. M. Dargaud, que nul ne surpasse en pittoresque, va plus loin : il a maudit les cruautés du gouverneur, il s’attaque aux religieux : « Les moines, dit-il, furent plus impitoyables que le gouverneur. Il témoigna au moins le désir de faire inhumer les victimes. Mais les moines s’attroupèrent autour de lui, criant que les huguenots n’étaient pas dignes de la terre ; et cette sépulture des ancêtres, les cimetières, leur fut interdite. Le peuple, à l’imitation de cette milice en froc, traîna les victimes au fleuve 450. » À qui l’auteur a-t-il pris cette billevesée ? Nous ne savons, car il a imité de Conrart le silence prudent. On comprend du reste qu’il n’ait pas résisté au plaisir de croire et de faire croire que des moines n’ont dû que demander l’eau, sinon le feu, pour des mécréants dont une terre quelconque ne pouvait décemment enfermer les restes. Inutile d’observer que ce conte burlesque n’est dans aucune chronique digne d’être vue.

M. de Montfalcon, conservateur de la bibliothèque de Lyon, si peu favorable qu’il soit aux catholiques dans son livre des Guerres de religion à Lyon 451, avoue loyalement que le clergé ne prit aucune part, même indirecte, aux massacres de cette ville : cet aveu est péremptoire de la part d’un homme qui a fouillé tous les documents hostiles.

À Bordeaux, c’est le jésuite Edmont Auger (il faut écrire Émond) que M. Dargaud charge, à la suite de bien d’autres écrivains, du rôle dramatique d’incendier Bordeaux par ses discours 452. M. H. Martin, si partial contre l’Église, dédaigne de mettre en scène un jésuite à Bordeaux. « Les égorgeurs, dit-il, portaient des bonnets rouges, ce qui les avait fait surnommer la bande cardinale » ; ainsi pas de jésuite : les Mémoires de l’Estat de France n’ont livré cette fois à M. H. Martin que des bonnets inoffensifs de cardinaux. Mais quel était ce terrible P. Émond Auger ? Un religieux vénérable, porté aux grandes choses, dont l’enseignement à Rome et à Padoue avait eu de merveilleux succès, et que la solidité de ses écrits, où les dogmes catholiques, attaqués par l’hérésie, « étaient expliqués et prouvés avec autant de lucidité que de force », vouait infailliblement aux attaques passionnées de l’hérésie. À Pamiers, il brava l’intolérance de Jeanne d’Albret ; il déploya dans les chaires, dans les prisons, dans les hôpitaux et partout, le zèle intrépide de sa foi et de sa charité. En 1552, au plus fort des exaltations calvinistes, Émond Auger, appelé de Pamiers au collège de Tournon, prêcha à Valence la station du carême et convertit beaucoup de calvinistes. Son éloquence et sa science exerçaient sur les masses une influence prodigieuse. Les sectaires le prirent, le jetèrent dans un cachot, puis le conduisirent au supplice, par ordre du baron des Adrets, qui avait usurpé séditieusement le titre de gouverneur du Dauphiné. La foule s’étant émue de pitié, quelques protestants demandèrent un sursis ; plus tard, les catholiques de Valence le délivrèrent de sa prison 453, et il persévéra dans ses courageux et fructueux labeurs. Tant de vertus, de force et de lumière n’ont pas trouvé grâce devant la passion ; l’apôtre qui, pour vaincre l’hérésie, n’avait parlé qu’à la raison et à la conscience, a été transfiguré en promoteur d’assassinats ; n’ayant pu tuer son corps, on a tenté vainement de tuer son honneur.

À Orléans, Sorbin, confesseur du roi, aurait « excité par ses lettres » le fanatisme du peuple ; des protestants dont la terreur avait troublé la foi auraient subi « les injures d’un franciscain », qui reçut leur abjuration et leur dit enfin la messe 454. Où sont ces lettres de Sorbin ? Que disent-elles ? Qui certifie les injures du franciscain ? M. Soldan, qui ne recule pas devant le luxe des citations, est ici d’une excessive sobriété. M. Dargaud enguirlande ce fait des fleurs de sa poésie : Orléans, sur la lettre de Sorbin, sonna ses matines. Cette lettre fut comme un glas funéraire 455.

À Rouen, M. Soldan accentue davantage la tragédie : le 17 et le 18 septembre, des masses de peuple, conduites par un prêtre, tuèrent près de 500 hommes. Quel est le témoin ? L’auteur si compromis des Mémoires de l’Estat de France : suspendons encore notre adhésion.

À Troyes, la « tuerie », commandée par le bailli royal, aurait été approuvée par l’évêque. Or nous avons vu qu’il n’est pas constant que le bailli ait commandé, par ordre du roi, les massacres de cette ville, et qu’il se peut que la population ou la populace ait sévi d’elle-même. Le doute encore et toujours.

Et c’est tout. On pouvait mieux attendre de l’imagination des sectaires et de leurs copistes. Quoi ! dans l’effroyable tourmente de Paris qui fait tourner tant de têtes, le clergé ne s’émeut que pour sauver des proscrits ! Dans les provinces, quelques membres à peine de la milice sainte sont incriminés par des plumes d’une impartialité douteuse, souvent prises en flagrant délit de mensonge, et ce serait là le forfait suprême du catholicisme et de ses partisans ! Mais il nous semble que ses adversaires de toute race n’ont rien fait de mieux pour le venger. Ne terminons pas sans joindre à cette apologie, d’autant plus forte qu’elle est moins intentionnelle, un mot de vérité vraie sur les dévouements catholiques dans les provinces. À Toulouse, les affreux couvents sont les asiles des calvinistes ; à Lisieux, l’évêque contient quelques furieux dont le gouverneur n’était plus maître. Les catholiques de Romans, sur soixante détenus, en délivrent cinquante-trois ; sept seulement sont tués pour avoir porté les armes. Un catholique de Troyes veut sauver Étienne Marguien ; des prêtres et d’autres catholiques de Bordeaux préservent plusieurs protestants. Les catholiques de Nîmes oublient que deux fois les huguenots ont massacré froidement leurs concitoyens ; ils s’unissent à eux pour les défendre 456.

Que si, en plusieurs villes de la province comme à Paris, les catholiques, exaspérés des longs outrages dont les huguenots les avaient accablés, ont saisi une occasion de vengeance, il est injuste de ne voir que leur action dans les massacres. On sait déjà qu’à Paris, la vile plèbe apparut dès la première heure, et que ses appétits cherchèrent dans les meurtres la facilité du pillage. À des degrés divers, il en fut ainsi dans les autres cités. À Lyon, par exemple, il n’y eut pour tuer que des hommes abjects ; presque partout, les passions furent plus fortes que les autorités. Ignore-t-on que, dans les crises, c’est surtout la lie des populations qui fermente et monte à la surface ? On ne saura jamais dans quelles proportions la fougue des scélérats s’est mêlée aux représailles, aux emportements politiques et aux ressentiments privés. Mais, ce qui est sûr, c’est que nulle part on n’a tué pour la foi. La croix blanche et l’écharpe blanche des assassins, à Paris, ne furent qu’un signe de ralliement. « Le roi veut la mort des huguenots », de ceux qui ont conspiré contre sa vie et l’État : tel est le mot d’ordre. L’exécution est politique dans ses débuts ; les vindicatifs et les pervers y ajoutent leur barbarie. Nulle devise religieuse ; sur ce théâtre le catholicisme ne se montre, en dehors des partis, qu’avec l’énergie de sa charité.

Venons aux griefs suprêmes. Beaucoup accordent que le Pape a été surpris inopinément par la nouvelle des meurtres. Mais, sitôt qu’il l’apprit, il fut comblé de joie, disent-ils ; il donna aux enthousiasmes de son allégresse la consécration de sa croyance religieuse. Ici, les protestants et les rationalistes maudissent en chœur le fanatisme cruel du pontife. Il était doux et reposé par caractère, d’accord ; mais l’esprit du catholicisme, esprit d’intolérance et de proscription, a faussé sa nature et perverti son âme. Alors commence le défilé des faits : lettres, procession, Te Deum, jubilé, médaille, sermon, tableau, etc., déposent, chacun à son tour, contre Grégoire XIII, et tout finit par un cri d’admiration pour cette fraternité philosophique qui, prenant enfin possession du monde au nom de l’humanité, a rendu pour jamais impossibles les scènes sanguinaires que le catholicisme a inspirées, sinon commandées. Ensuite on se replie sur Paris avec une indignation communicative. Le clergé rend grâce à Dieu du carnage de ses frères, il chante un Te Deum, il fait une procession des plus solennelles, il promulgue un jubilé. Quelle horrible alliance avec le mal ! Quelle profanation de l’Évangile ! Voilà cependant où conduit la rigide maxime du catholicisme : hors de l’Église point de salut. Cette vertueuse colère nous laisse froid. Nous préférons à cet étalage de grands sentiments une discussion rationnelle et, pour cela même, non rationaliste.

Nous avons, à la date du 23 août, veille de la Saint-Barthélemy, un intéressant témoignage des pensées intimes de Grégoire XIII sur les protestants ; il est tiré du registre des lettres de ce pape, contenues dans un manuscrit du Vatican, et dont nous avons une copie exacte, soigneusement contrôlée. Nous l’analysons et en détachons quelques passages. Ce pontife écrivait à Ferdinand de Tolède, duc d’Albe, en lui donnant sa bénédiction apostolique : « Le Seigneur Dieu des armées a brisé dans sa colère ses ennemis, et pour cet office il s’est servi de votre valeur. Vous comprenez en effet (la douceur du conseil s’insinue dans la louange) que vous ne combattez pas pour répandre le sang, mais pour protéger et propager l’Église. » Grégoire le félicite ainsi que son armée de leur insigne valeur et les bénit. Mais, continue-t-il, « notre amour paternel et notre ardent désir de voir l’Église s’agrandir et les princes catholiques s’unir dans une parfaite concorde m’oblige à vous dire ce que votre sagesse comprend déjà sans doute : vos victoires semblent avoir suffisamment affermi ce royaume (l’Espagne) contre les hérétiques et les rebelles. Il faut donc prendre garde, aujourd’hui que les gouvernements sont si soupçonneux, de rien faire qui puisse inquiéter le roi très-chrétien (de France) et faire naître une occasion de guerre entre vous et lui ; ce qui ne pourrait se faire sans la rupture de la très-sainte alliance formée contre les Turcs et le très-grand dommage de la république chrétienne ; vous éviterez facilement ce péril, si vous ne mettez sur les frontières que des garnisons dont vous avez besoin pour la sécurité de vos propres affaires, et si vous les confiez à des chefs capables de faire respecter la discipline militaire et d’empêcher tout désordre ; croyez que c’est moins un conseil que je vous donne qu’une opinion 457 ». – Cette lettre est décisive. Elle démontre invinciblement que Grégoire XIII, au lieu de s’entendre avec la France et l’Espagne pour massacrer les protestants, ne pensait qu’à prévenir tout ce qui pouvait les diviser ; que sa grande préoccupation d’alors, c’était de les coaliser contre les Turcs, – entreprise éminemment noble et civilisatrice ; qu’enfin il savait que Philippe II et Charles IX se défiaient l’un de l’autre, et qu’il redoutait de voir, au premier moment, s’élever entre eux une guerre déplorable. Par suite Grégoire XIII n’a pu, en aucune façon, approuver une intrigue, une vengeance coupable ; une complicité de ce genre était aussi loin de ses pensées les plus intimes que de son caractère et de ses principes. Au fait, que lui apprirent les premières dépêches sur la Saint-Barthélemy ? Des nouvelles que les mouvements inconsidérés des huguenots avaient accréditées, qui avaient cours dans le monde officiel, et qu’on propageait partout. Ces dépêches lui annonçaient qu’une conspiration criminelle, on ne peut plus dangereuse, avait été près d’éclater, et qu’il avait fallu rapidement sévir pour sauver le roi, sa famille et l’État. Telles furent, nous l’avons dit, les communications toutes confidentielles que Charles IX, par un envoyé spécial, fit au Pape, et les dépêches de Salviati ne pouvaient, d’ailleurs, lui laisser aucun doute. Or il devait d’autant mieux accueillir ces nouvelles, qu’on avait eu constamment à Rome, depuis la paix de 1570, de vives appréhensions sur une recrudescence d’hostilités de la part des huguenots, appréhensions justifiées par des faits notoires et qu’avaient partagées les meilleurs esprits.

Un des protestants les plus acrimonieux, l’auteur des Mémoires de l’Estat de France, a écrit les lignes suivantes :

« On despescha en diligence un courrier pour en porter les nouvelles à Rome ; ceux de Guise aussi en avertissoyent le cardinal, et le conseil secret y envoya lettres. Le cardinal attendoit en bonne dévotion ces nouvelles ; aussi le légat du Pape, qui estoit en France, y donna tel ordre que, le sixiesme jour de septembre, les lettres que ce légat du Pape avoit escrites de France furent leues de matin en l’assemblée et conseil du pape et des cardinaux, que l’amiral et les huguenots avoyent esté tués du vouloir et consentement exprès du roi. » Et ailleurs : « Le roy donna lettres de créance au gentilhomme du duc d’Aumale, pour faire entendre au Pape de la part du Roy, que c’estoit là la guerre que Sa Sainteté avoir tant soupçonnée qu’il vouloit faire au Roy Philippe 458. »

Sans nous arrêter à tous les détails controuvés de cette narration, surtout à l’attente dévote du cardinal, pieusement imaginée, et à la prétendue révélation de Charles IX, notons le soin qu’a pris l’auteur de dissimuler les motifs, de toutes parts connus, « du vouloir et consentement » du roi. Ces motifs sont cependant très clairs dans une lettre du duc de Montpensier au Pape, en date du 26 août. Ce prince de la maison de Guise raconte explicitement la prétendue conspiration nouvelle de Coligny et la punition que Dieu lui a infligée ainsi qu’à ses adhérents ; ensuite, pour faire sa cour à Grégoire XIII, il dit : « Ce que j’en loue le plus est la résolution que Sa Majesté a prise d’anéantir du tout cette vermine, et de remettre l’Église catholique entre ses bons sujets (lui sans doute) au repos et splendeur qu’ils désirent 459. » Ces motifs, vrais ou faux, mais publiquement allégués, nous les retrouvons dans tous les faits qu’on invoque pour faire peser sur le Pape la solidarité de la Saint-Barthélemy.

Dans une pièce datée du VI des ides de septembre, et dédiée au « très-heureux pape Grégoire XIII, très grand pontife, et au Sacré-Collège des très illustres cardinaux », le cardinal de Lorraine dit que le roi de France très chrétien, enflammé de zèle pour le Seigneur Dieu des armées, a tout à coup, comme par la main d’un ange exterminateur envoyé du ciel, fait disparaître en une seule exécution (una occasione) presque tous les hérétiques et les rebelles de son royaume. Il se réjouit on ne peut plus vivement d’un succès incroyable qui répond aux prières, aux larmes, aux soupirs, aux conseils de douze années, qui coïncide, au commencement de ce pontificat, avec la continuation très prompte et très persévérante de la lutte chrétienne en Orient, et fait augurer pour les intérêts des églises une restauration véritable, pour la religion languissante une vigueur qui la fera refleurir. En vue d’un si grand bienfait, le cardinal de Lorraine, absent de corps mais présent d’esprit, s’associe par les vœux les plus ardents au Pape et au Sacré-Collège, réunis dans l’église Saint-Louis des Français. Il rend à Dieu les plus grandes (quam maximas) actions de grâces, et il lui demande qu’une telle espérance ne trompe pas la bonté (du Saint-Père). Le cardinal de Lorraine veut que son témoignage arrive à la connaissance de tous. Ce placard, imprimé en lettres d’or majuscules, enguirlandé de feuillages en signe de fête (festa fronde velatum ac lemniscatum), fut affiché au-dessus de la porte de l’église Saint-Louis, par ordre du cardinal 460.

Certes, voilà une joie qui déborde, et, à première vue, si l’on n’était éclairé par les documents et par les faits, on pourrait croire que Charles IX, dans les convictions du cardinal et celles du Pape, avait été l’exécuteur divinement inspiré des volontés du ciel, accomplissant ainsi de pieux désirs depuis longtemps et sans cesse exprimés. Mais tout autre est l’impression qu’on reçoit d’un examen attentif. Quoi donc ! Charles IX aurait été, depuis 1570, sollicité sans relâche à faire un massacre général des protestants ! Sollicité par qui ? Nous avons démontré que ni Rome ni l’Espagne n’avaient pu ni séparément ni ensemble donner au roi ce conseil.

Le cardinal de Lorraine n’exprime, avec les vives couleurs du temps, que la satisfaction de voir enfin l’Église et la France délivrées des rébellions sans cesse renaissantes de l’hérésie. Cette surprise profonde, au sujet d’un évènement incroyable et subit montre assez que ni le cardinal de Lorraine ni aucun membre du Sacré-Collège ne s’y attendaient, et qu’ils croyaient à la soudaineté d’une nouvelle révolte des ennemis acharnés de la religion et du trône (perduellibus). Depuis 1570, il n’y avait pas eu de soulèvement public manifeste. C’est donc d’une sédition récente que le cardinal veut parler ; s’il fait mention des sectaires comme hérétiques, il les appelle immédiatement félons, parce que, dans sa pensée et celle de tous, ils sont hostiles à l’État non moins qu’à l’Église. En même temps, quelle ignorance profonde des vrais sentiments qui ont décidé la cour ! Charles IX, qu’un motif tout politique et personnel a entraîné, Catherine et le duc d’Anjou, qu’une peur égoïste a jetés d’un crime dans un autre, ont été éclairés d’une lumière supérieure ; ils sont les messagers du ciel. À qui le cardinal eût-il espéré faire accroire ces choses, si, éloigné des évènements et n’en sachant pas la nature, il n’eût cru lui-même à une illumination subitement providentielle, qui avait, par un indispensable coup d’État, dégagé la France et avec elle la religion d’un immense péril ?

Une lettre du cardinal de Lorraine à Charles IX, en date du 10 septembre, ne contredit pas ces sentiments ; elle débute ainsi :

 

« Sire, étant arrivé le soir de Beauvillé, avec lettres de Votre Majesté qui confirmaient les nouvelles des très chrétiennement héroïques délibérations et exécutions faites, non seulement à Paris, mais aussi par toutes vos principales villes, je m’assure qu’il vous plaira bien me tant honorer, que connoissant assez mes vues et désirs que de vous assurer que entre tous vos très humbles sujects, je ne suis le dernier à ne louer Dieu et à m’en réjouir. Et véritablement, Sire, c’est tout le mieux que j’eusse osé jamais désirer ni espérer 461. »

 

Toujours l’étonnement, la surprise. Et quant à l’héroïsme chrétien de l’exécution, comment se persuader qu’un cardinal de tant de doctrine, et qui avait été l’un des plus éminents docteurs du concile de Trente, ait poussé l’oubli de lui-même et l’aberration jusqu’à marquer en quelque sorte d’un sceau divin des assassinats commandés, comme ils le furent, par une politique cruellement égoïste. Encore une fois, il dut croire et il crut avec le pape que cette exécution avait été nécessaire pour tout sauver 462.

On a des indices plus directs de l’opinion vraie du cardinal. Voici la lettre qu’il adressait de Rome, le 16 septembre, à Nicolas Psaulme, évêque de Verdun :

 

« M. de Verdun, j’ay receu vos lettres des 19 et 25 juliet. Je n’ay maintenant le loisir de vous dire autre chose, sinon que les nouvelles que nous avons reçeues de France de l’exécution et massacre des rebelles ennemis de Dieu, de son eglise et de la couronne de France, contre laquelle ils avoient conjuré pour l’usurper, empeschent par deca un chascun à s’en resjouir. Nostre S. Pere en voulut faire lundy dernier publique demonstration par une generale et solennelle procession, où il assista et tous les cardinaux, et pareillement à la messe qui fut fort solennellement célébrée en l’église Saint Louis par M. le cardinal de Pellevé, en suite de quoi un grand nombre de petits enfans vestus de surplis, avec un rameau d’olivier en main, firent procession l’après disnée par toute la ville, benissans et louans Nostre Seigneur qui avoit inspiré le cœur de nostre Roy à si genereuse et saincte entreprise, de laquelle nous ne pouvons desormais espérer que le bien, paix et repos de la France, avec accroissement de l’honneur de Dieu et de l’Église catholique romaine, qui a bien bonne occasion de s’en resjouir. Mon ami, Hæc est dextera excelsi : il ne faut jamais désespérer comme vous faites, au moins rien à ceste heure 463. »

 

Les huguenots sont taxés, dans cette lettre, de rebelles, d’ennemis de la couronne de France contre laquelle ils avaient conjuré pour l’usurper. Quelle ressemblance avec le récit du duc d’Albe déjà cité ! Et de quelle autre conjuration le cardinal pouvait-il parler, sinon de celle qui était dans les dépêches de la cour, dans ses instructions verbales, dans les relations des ambassadeurs ? Écoutons don Juan, ambassadeur d’Espagne à Rome : il va nous apprendre que telles étaient les convictions du cardinal de Lorraine. Le 5 septembre, il écrit au roi que le pape a reçu de son nonce à Paris (on sait dans quels termes), la nouvelle de la mort de l’amiral et d’autres hérétiques. Le 8, il lui mande que trois ou quatre courriers de France sont arrivés à Rome depuis sa lettre du 5 ; qu’à la réception de ces dépêches des détails nouveaux ont été publiés ; qu’il est allé féliciter le cardinal de Lorraine qui, aussitôt après la réception des lettres de sa cour, lui avait appris ce qui s’était passé. Voilà sa source d’informations ; or que sait-il ? Bien que les Français (non pas tous les Français assurément, puisque le cardinal de Lorraine lui a fait savoir d’après les dépêches de la cour ce qu’on va lire), bien que les Français, interprétant systématiquement le fait au nonce, veuillent donner à entendre que leur roi « méditait ce coup depuis qu’il fit la paix avec les huguenots » et qu’« ils lui prêtent des stratagèmes qui ne paraissent pas permis, même envers des hérétiques et des rebelles, je tiens pour certain, dit-il, que, si l’arquebusade donnée à l’amiral fut chose projetée quelques jours auparavant et autorisée par le roi (erreur), tout le reste fut inspiré par les circonstances. » N’y a-t-il pas, dans cette pièce, toute la pensée du cardinal sur le danger subit révélé par Salviati 464 ?

Nous la trouvons encore, cette conspiration, pivot de toutes les dépêches, dans les Annales du P. Maffei, dédiées au savant et pieux Benoît XIV. En ce temps (de Grégoire XIII), dit l’auteur, Grégoire apprit du cardinal de Lorraine que le roi Charles, pour la sécurité de sa personne et celle de son royaume 465, avait fait mourir l’amiral, chef et fauteur principal des huguenots. Il fut délivré d’une bien pénible inquiétude (celle de voir se renouveler les révoltes des protestants) ; mais toutefois, comme ce n’est pas sans douleur qu’on coupe des membres, ce ne fut qu’avec une joie tempérée qu’il rendit grâces à Dieu. » Tempérée, en effet, et même mêlée de tristesse, car Grégoire XIII, doux et bon comme toujours, ne put s’empêcher de gémir sur ces malheurs. Brantôme raconte que le Pape versa des larmes sur tant d’infortunes : « Je pleure, dit-il, tant d’innocents qui n’auront pas manqué d’être confondus avec les coupables ; il serait possible qu’à plusieurs de ces morts Dieu eût fait la grâce de se repentir. » Grégoire XIII n’a donc approuvé la Saint-Barthélemy que dans la mesure d’un coup d’État qu’on lui avait dit nécessaire au salut public ; rien de moins, mais rien de plus.

De là plusieurs actes que les déclamateurs ont dénaturés et dont il est facile de rétablir le sens.

D’après un document tiré des archives du Gesu 466 (Éphémérides du maître des cérémonies 467), un consistoire fut tenu, le 5 septembre, en suite de la nouvelle que Sa Sainteté avait reçue qu’à Paris Coligny et beaucoup de chefs et de notables huguenots avaient été mis à mort avec l’approbation du roi, et parce qu’on espérait que par l’expulsion des hérétiques le royaume de France recouvrerait la tranquillité 468. Après le consistoire, Sa Sainteté se rendit à l’église Sainte-Marie, précédée de la croix et suivie des cardinaux. Elle s’y agenouilla pour rendre grâces à Dieu et entonna le Te Deum. À cause des succès obtenus dans ce royaume, elle ordonna de faire des processions publiques et solennelles pour la gloire de Dieu et la consolation des gens de bien.

Le 8 septembre, ayant convoqué dans le palais pontifical tous les cardinaux et les prélats, Sa Sainteté se revêtit d’ornements d’une éclatante blancheur, et, avec tout ce cortège, Elle se rendit processionnellement à l’église Saint-Marc où Elle pria devant l’autel. Deux chantres commencèrent les litanies des Saints, et la procession se dirigea vers l’église Saint-Louis des Français, où s’étaient déjà rendues les confréries laïques 469. Là fut célébré un office solennel, minutieusement décrit par le maître des cérémonies. À la fin, on chanta le psaume : Domine, in virtute tua lætabitur rex ; puis Sa Sainteté dit beaucoup d’oraisons appropriées à la circonstance, et qui toutes rendaient hommage à la protection dont la puissance et la bonté divines avaient couvert le roi et la France ; après quoi, Elle quitta ses ornements pontificaux et revint au Vatican.

Le 17 septembre et les jours suivants, on célébra, suivant les prescriptions de Sa Sainteté, un très grand jubilé pour la résipiscence (et non l’extermination) des hérétiques, pour la réussite de la guerre contre les Turcs et le succès de l’élection du roi de Pologne. Des processions et des supplications furent faites conformément aux intentions de Sa Sainteté, par le clergé tout entier. Grégoire visita les sept principales églises de Rome. Et pourquoi ces cérémonies, ces solennités ? Toujours pour bénir Dieu d’avoir subitement et comme miraculeusement sauvé le roi et la France.

C’est aussi la signification d’un autre fait dont le sophisme a tant abusé. Le Jésuite Bonanni, collecteur de médailles de pontifes romains, a intercalé dans son ouvrage 470 le type de celle qui fut frappée à Rome pour perpétuer la mémoire de la Saint-Barthélemy. Cette médaille est authentique 471, et nous ne voyons pas pourquoi des catholiques en seraient offusqués. C’est la vingt-septième de l’ouvrage. Elle porte en devise ces mots : huguonotorum strages ; un ange exterminateur y est armé de la croix et du glaive, et Bonanni dit pourquoi : « Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, affirme-t-il, soixante mille hommes firent un horrible carnage des hérétiques rebelles qui conspiraient de nouveau 472. » Donc la « cour de France, s’écrie le Bulletin de la Société de l’Histoire du protestantisme français, n’a pas été seule à profiter du coup, et si la pointe du poignard frappa à Paris, la poignée était à Rome on sait dans quelles mains 473 ». Encore une réminiscence d’une calomnie à effet ! M. Audin lui-même, un partisan de la préméditation des massacres, a répondu victorieusement par cette bien simple observation : « Si Rome était complice de Catherine à l’époque du mariage de Marguerite, comment a-t-elle refusé si longtemps des dispenses pour ce mariage qui devait être le signal de sacrifices humains ? Rome savait que ces pompes nuptiales, préparées par la reine mère, se changeraient en funérailles, et elle en retarde les apprêts, et elle reste inflexible 474 ! » Qu’on explique cette conduite par un accord qui l’eût rendue impossible !

Qu’y a-t-il encore ? Un discours de Muret, prêtre français, nouvel orateur du roi, suivant le Journal du maître des cérémonies, et un tableau du peintre Vasari. Le discours fut prononcé dans un consistoire public en présence du pape, non pas le 1er janvier, comme le prétend M. Coquerel, mais le 23 décembre 1572 475. Macantius se contente de cette brève indication : « Orationem habuit... disertissimam. » Cette harangue pompeuse, quant au fond, a le même sens que les dépêches, que les processions, le jubilé et la médaille. L’orateur célèbre l’heureux triomphe du roi et de la France sur les rebelles qui la menaçaient : « Ô jour plein de bonheur et d’allégresse, s’écrie-t-il, que celui où vous-même, Très-Saint-Père, vous reçûtes les nouvelles de France et allâtes rendre grâces solennellement au Dieu tout-puissant et au saint roi Louis ! Et quelle nouvelle plus agréable, en effet, pouvait vous être apportée 476 ? » Ainsi l’orateur se réfère aux nouvelles reçues ; or nous savons ce qu’elles avaient appris à la cour de Rome.

Le tableau de Vasari, exposé au Vatican, ne les contredit pas ; il les fortifie. Que décrit-il ? Les trois périodes du drame : la tentative sur Coligny, la décision du roi en son Conseil, l’exécution. Au bas une inscription, aujourd’hui effacée, énonce l’approbation par le Pape du meurtre de Coligny ; ce qui ne prouve pas que les autres meurtres, dans l’opinion de l’artiste, fussent justifiés.

En définitive, le Pape connut les faits, mais le sens lui en fut caché. Non que, depuis le 22 août, on voulût essentiellement le tromper ; mais on se trompait. La peur, on ne saurait trop le remarquer, avait donné à quelques insolences le caractère d’un complot ; cette opinion fut contagieuse, elle devint comme endémique. Balzac et sa pléiade l’exprimèrent dans leurs fervents enthousiasmes pour la Saint-Barthélemy ; au XVIIIe siècle, Caveirac n’osait pas encore la repousser : il doutait.

Comment donc le clergé de Paris se serait-il refusé, sur la double invitation de la cour et du parlement, à remercier Dieu par une messe d’action de grâces en présence du Roi, des princes et des grands du royaume, et à faire, le 28 août, une procession solennelle 477, fête qui fut, dit un protestant moderne, célébrée peu après et de la même manière par toute la France 478 ?

À ce propos, M. Coquerel, – car c’est lui qui parle avec cette assurance, – renvoie ses lecteurs à une note sur les médailles frappées à Paris. Un mot sur ces médailles ; aussi bien accusent-elles le caractère tout politique de la Saint-Barthélemy 479. Au dire des Mémoires de l’Estat de France, un sieur Favier, général des monnaies, présenta au roi, le 9 septembre, deux médailles frappées à son effigie en mémoire des massacres. L’une, dite populaire, représente le Roi sur son trône : la tête porte la couronne ; il tient d’une main son sceptre, de l’autre une épée autour de laquelle s’enroule une palme, et il foule du pied les cadavres des séditieux. Cette médaille a ces mots pour exergue : Virtus in rebelles (les rebelles et non les hérétiques) ; on la voit encore avec deux colonnes symbolisant la piété et la Justice, et on lit : pietas excitavit justitiam (la piété a éveillé la Justice). L’autre, dite à l’antique, montre Hercule combattant l’hydre de Lerne par le fer et le feu, avec cette légende : Ne ferrum temnat, simul ignibus obsto. M. Coquerel a communiqué au Bulletin de la Société de l’Histoire du protestantisme français ces deux médailles d’une grande rareté, qu’il avait héritées de son oncle. C’est un trésor de famille. Mais l’art est-il ici bien sincère ? Le malheur veut que la description contemporaine, celle qui est dans les Mémoires de l’Estat de France, ne concorde pas exactement avec ces deux médailles. Dans les Mémoires, les légendes sont en français, et au revers de la petite médaille ne se trouvent ni les deux colonnes, ni la devise : Pietas excitavit justitiam. Dans la médaille antique de M. Coquerel, le feu fait respecter le fer ; c’est peu pour les Mémoires : afin de mieux châtier les rebelles, « outre le fer et le feu, l’eau et le cordeau adjoutés au bord de la pièce y ont servi d’instruments 480 ». Il y aurait donc une troisième médaille, ou des exemplaires spéciaux de la petite médaille remaniée. À travers ces changements, il est malaisé de reconnaître les deux médailles que Favier aurait présentées à Charles IX. Quelque amateur huguenot, voulant vouer à l’indignation des siècles un roi scélérat, n’aurait-il pas livré aux fidèles une troisième médaille de sa façon, ou modifié adroitement les deux autres ? En ce cas possible, le pietas excitavit justitiam, c’est-à-dire la légende dont on attend le plus d’effet, irait rejoindre tant d’autres contrefaçons dans le catalogue des erreurs volontaires. Nous n’insistons pas ; mais ces considérations, ce nous semble, ne sont pas sans valeur. Toujours est-il, et c’est là notre thèse, que ces médailles conservent aux origines, à la nature de la Saint-Barthélemy, son caractère essentiellement politique 481.

 

 

X.

 

Résumons et concluons.

Le protestantisme fit irruption en France dans la première moitié du XVIe, siècle. Sous prétexte de demander la liberté de conscience, repoussée alors par la société tout entière et par lui-même, il ne voulait qu’écarter par la ruse ou dompter par la force tout ce qui retardait son triomphe. Comme négation religieuse de l’unité catholique, il s’insurgeait contre la constitution et la législation du pays. Comme système immoral, il préconisait le fatalisme, l’inutilité des œuvres, et investissant chaque fidèle du droit imprescriptible d’interpréter à sa manière les Saintes Écritures, il donnait à l’illuminisme, au scepticisme et à la dépravation une sorte de consécration divine. Comme doctrine de révolte, il conspirait toujours, il provoquait incessamment à la guerre civile ; comme doctrine révolutionnaire et antisociale, il prêchait au besoin l’égalité des conditions et sanctifiait l’assassinat ; nous avons lu ses professions de foi ; nous avons entendu ses chefs. À tous ces titres, il préparait à la religion, à la monarchie et à la société des maux incalculables ; c’était pour la royauté, pour la justice, un rigoureux devoir de lui refuser la liberté civile.

Trois complots séditieux, trois guerres furent, pendant dix ans, son évolution logique dans les faits. Il fut agressif et devait l’être.

Jamais la France, même au temps des invasions barbares, n’eut de plus mauvais jours. Ce n’étaient pas seulement les passions qui versaient le sang et entassaient les ruines ; une théorie froidement impitoyable saccageait et égorgeait.

En présence de cette situation d’une extrême gravité, la royauté n’était plus, hélas ! dans les conditions normales des monarchies chrétiennes. La politique de la cour n’acceptait pas franchement l’idée catholique. La Renaissance, dont nous ne voulons cependant pas trop médire, glorifiait le paganisme dans les arts et les lettres, et le faisait entrer, indirectement au moins, dans la conduite des gouvernements. Les légistes avaient, depuis le XIVe siècle surtout, incliné les couronnes vers le césarisme par la prédominance des maximes autocratiques du droit romain. Les guerres d’Italie avaient importé en France des mœurs dissolues et introduit dans la direction des affaires une morale sans scrupules. Catherine et ses Italiens exercèrent sur notre caractère national une influence désastreuse. La reine mère mit en honneur une politique sans principes, une politique d’expédients, de tergiversations et de ruses, écartant avec le poignard ce qui la gênait. Avant elle, François Ier, loin de haïr fanatiquement l’hérésie, comme on l’en a faussement accusé, avait fait alliance avec les protestants d’Allemagne et mêlé ses drapeaux à ceux des Turcs. Ni lui ni Henri II ne s’occupèrent bien sérieusement d’entraver la Réforme. Tantôt ils allumaient contre elles les bûchers, quand ses attentats les indignaient ainsi que la France ; tantôt ils la laissaient agir et infecter jusqu’aux parlements : c’était aller des extrémités de la violence à celles de la faiblesse.

Lorsque, à la mort de Henri II, Catherine de Médicis s’empara du pouvoir, elle ne songea, dans ses vues personnelles, qu’à neutraliser les partis. Quel moyen plus sûr d’enhardir les protestants à tout oser ! Ils savaient que, vainqueurs ou vaincus, ils obtiendraient de grands avantages des calculs pusillanimes de la reine. Par elle tout fut compromis. François II n’avait été qu’une ombre de roi sur un trône. Charles IX, malgré des qualités incontestables, ne fut guère, jusqu’à la fin de sa vie, qu’un grand enfant, impressionnable et mobile : sans fermeté d’esprit ni de volonté, il ne savait avoir ni les bénéfices de la dissimulation ni ceux de la franchise. La cour parcourut donc, de 1560 à 1572, une voie mauvaise, semée de concessions et de palinodies ; qui ne pouvait qu’exalter l’audace des huguenots, et aboutir par leur victoire pacifique ou violente à la ruine du pays. Cette victoire, la cour se réservait de l’empêcher. Par une étrange inconséquence, elle la préparait par tous ses actes et la repoussait par tous ses instincts. Un succès catholique, quel qu’il fût, faisait craindre à Catherine l’autorité des Guises, amenait une transaction, et devenait de la sorte un progrès réel de l’ennemi commun ; une diplomatie, qui se croyait sage, changeait les triomphes en défaites. D’édits en édits, de traités en traités, la cour en vint, de guerre lasse, à chercher dans la paix de 1570 un terme aux malheurs qui épuisaient la France. Cette paix était fausse, et pourtant sincère ; elle se fit malgré l’Espagne, malgré le Pape, dont la sagesse apostolique prédit les maux qui devaient en sortir. Ce fut comme une nouvelle boîte de Pandore, qui s’ouvrit deux ans plus tard et fit éclore la Saint-Barthélemy.

Dès l’année 1570, il est facile de suivre jour par jour la marche funeste des choses. La paix avait été faite pour calmer les protestants. Afin de guérir leur défiance, il fallut les caresser, les combler de faveurs, multiplier pour eux les garanties d’une conciliation que l’ambition indécise de Catherine voulait toujours. Par suite Coligny, fauteur de tant de révoltes, eut les bonnes grâces de la royauté. Le tiers parti, qui avait négocié la paix, dirigea les affaires sous la suprématie de l’amiral ; la reine mère entra elle-même dans ce courant de diplomatie, se promettant toutefois de l’arrêter par des expédients habiles, s’il l’entraînait trop rapidement vers la Réforme. À la lumière de cette situation tout se conçoit : au dedans, une lutte qui appelle un crime ; au dehors, l’élaboration difficile d’un nouveau système d’alliance, embrassant les Pays-Bas, l’Allemagne protestante et l’Angleterre, avec des engagements moitié trompeurs, moitié sincères pour les cabinets catholiques et surtout pour Rome et l’Espagne. Ce système, la cour n’eut ni le temps ni la volonté ferme de le constituer. L’astucieuse Élisabeth voulait, dans une certaine mesure, se rapprocher de la France, mais non pas briser avec l’Espagne ; les princes allemands se défiaient et ne concluaient pas.

D’autre part, Catherine était jalouse de l’amiral. N’avançant jamais sans avoir l’arrière-pensée d’un mouvement de retraite, elle ne partageait qu’à demi les vues exaltées de Charles IX, favorables à la révolution des Pays-Bas et hostiles à Philippe II ; elle ne voulait, à aucun prix, rompre ouvertement avec ce prince. Tandis qu’elle s’alarmait des relations étrangères, elle s’inquiétait vivement de sa position. La puissance de Coligny montait toujours ; il lui avait enlevé Charles IX. Que restait-il à ce parvenu, sinon d’allumer contre l’Espagne une conflagration en Europe, et d’être en France, au profit de sa faction, plus roi que le roi ? Contre ce rival, elle s’allie à la maison de Lorraine, qui ne pardonne pas à Coligny la mort tragique de François de Guise, et au duc d’Anjou, qui ne peut souffrir ni les Châtillon ni les Bourbon. Catherine, aidée des Guise et du duc d’Anjou, son fils de prédilection, tentera donc de faire tuer l’amiral. Il est blessé en effet ; la ville est pleine de rumeurs ; les protestants font entendre des paroles insolentes et menaçantes ; les regrets et les complaisances on ne peut plus sincères de Charles IX ne les calment pas. Alors les auteurs du crime s’effrayent ; beaucoup de catholiques s’associent à leurs craintes. Les huguenots ne vont-ils pas éclater ? Catherine et le duc d’Anjou tremblent que leur colère, si le mystère d’iniquité se dévoile, ne les choisisse pour premières victimes. Coligny doit donc périr, et comme ses principaux amis chercheront à le venger, ils doivent mourir avec lui. L’essentiel, c’est d’entraîner le roi. Catherine et son fils réussissent au delà même de leurs visées. Le roi, dans un accès de fureur, ordonne un massacre universel. Effrayé des suites de sa colère, il veut tout prévenir. C’est trop tard : déjà Coligny est assassiné, et une lâche faiblesse laisse un libre cours aux évènements. La cour n’avait songé qu’à supprimer les chefs d’une révolte. Mais voici que les passions s’exaltent : des catholiques que les crimes des huguenots ont profondément irrités, des royalistes que la félonie exaspère, la soldatesque, les sicaires qui tuent pour piller, généralisent les meurtres, pendant que les magistrats de Paris restent purs de ces attentats. C’est à grand-peine qu’après les ordres réitérés de Charles IX et des autorités de la ville, la sécurité des personnes et des propriétés est rétablie.

Cependant la crise a été imprévue, soudaine. Comment l’apprendre à la France entière, aux cabinets étrangers ? D’abord la cour hésite : elle a eu peur d’un complot, elle a peur de le révéler. Ainsi le 24 août, les dépêches royales imputent l’émotion de Paris à l’inimitié mutuelle des maisons de Guise et de Châtillon ; puis l’idée de complot, fausse idée qu’a inspirée la peur, est solennellement émise, le 26 août, dans un lit de justice. Elle se retrouve dans les lettres de toute part expédiées aux provinces et aux cours étrangères. Des ordres verbaux, du 24 au 26 août, avaient prescrit aux gouverneurs, en certains lieux ou partout, d’exécuter les principaux factieux ; ils sont révoqués le 27 août et les jours suivants. Décidément le Roi veut que la tranquillité publique, sur tous les points de la France, soit rétablie ou maintenue ; il conserve, sauf quelques restrictions provisoires, l’édit de pacification. Ces paroles tardives ne calment pas les provinces. En beaucoup de villes, des passions abjectes auxquelles la religion et même la politique sont tout à fait étrangères, et aussi la fureur des représailles, renouvellent, dans des proportions diverses, pendant plusieurs mois, des excès sanguinaires dont on a, du reste, exagéré beaucoup l’intensité.

Au dehors, ce sont encore les tergiversations de la peur. Le 24 août, la cour annonce aux cabinets le soi-disant tumulte causé par les Guise et les Châtillon ; ne pouvant présumer l’issue des évènements, elle dissimule. Un peu plus tard, elle rejette ce subterfuge ; elle a, disent ses dépêches, devancé des conspirateurs, sans pouvoir attendre les trop lents procédés dé la justice.

En deux mots, l’action irréligieuse, séditieuse et antisociale du protestantisme, fortifiée par la faiblesse de Catherine et de Charles IX, prépara la Saint-Barthélemy. Cette catastrophe eut pour causes immédiates les ressentiments et l’ambition de la reine mère, du duc d’Anjou et des Guise contre l’amiral, l’insuccès d’une tentative criminelle, les décisions soudaines qui en furent la suite, les colères et les viles passions que les ordres cruels de la cour, inspirés par de lâches frayeurs, déchaînèrent à Paris, et qui ne se calmèrent dans toute l’étendue de la France qu’après de longues perturbations. Voilà le jugement de l’histoire. La Saint-Barthélemy fut donc un crime d’État.

Ni saint Pie V ni Grégoire XIII n’y ont poussé Charles IX ou Catherine ; la conduite invariable des pontifes romains dans les questions religieuses se sépare entièrement de la politique vindicative et effarée qui a fait l’œuvre du 24 août. Si Grégoire XIII a béni Dieu, ordonné des actions de grâces, c’est que des relations nombreuses lui ont dit : « Sans une exécution rapide, la famille royale et la France auraient été victimes d’une affreuse conspiration. » Il connaissait l’esprit remuant des huguenots, il savait combien était dangereux l’édit de 1570. Est-ce que des nouvelles qui lui venaient, avec une saisissante concordance, de toutes les sources dans lesquelles il devait avoir une confiance entière, et qui répondaient à ses prévisions de nouveaux troubles, pouvaient le trouver incrédule ? En France, ni le clergé ni les ordres religieux n’ont commandé ou conseillé les meurtres. Des exceptions, s’il y en a, mettent en évidence la modération et la justice de l’immense majorité de l’Église gallicane. C’est pour remercier Dieu d’avoir, non pas éteint l’hérésie dans le sang, mais subitement préservé le roi et l’État, que des solennités religieuses ont été accomplies.

Supposez, par impossible, qu’à Rome et en France le clergé ait comblé d’éloges des attentats que la morale la plus élémentaire réprouve ; en ce cas, le catholicisme ne serait pas leur complice, mais leur juge. Il condamne toutes les défaillances du cœur comme toutes les aberrations de l’intelligence ; à ses yeux, ni un pape, ni une église particulière n’est impeccable 482.

Nous terminons. Après de longues et impartiales recherches, auxquelles de bienveillantes communications sont venues en aide, nous avons cru pouvoir livrer cette étude à l’attention sérieuse des amis de la vérité. Nous n’avons pas eu la prétention de dissiper tous les doutes ; elle eût été chimérique. Mais il nous a paru grandement utile de porter la lumière dans les coins encore ténébreux ou trop peu éclairés d’une question « plus célèbre que connue ».

 

Georges GANDY.

 

Paru dans la Revue des questions historiques en 1866

 

 

 

 

 

 

 

 



1 Histoire des Français, depuis le temps des Gaulois jusqu’en 1830, 7e édition, t. I, p. 560.

2 Histoire générale de France, etc., par DUPLEIX, 3e édition, in-fol. (1630), t. III, p. 480-487. – On peut consulter sur cette matière le savant ouvrage du P. Thornassin de l’Oratoire, Traité dogmatique et historique des édits et autres moyens dont on s’est servi pour établir et maintenir l’unité de l’Église, 2 vol. in-4o, 1703.

3 Cité par M. ERNEST GRÉGOIRE, dans un remarquable article Intitulé : Le Calvinisme en France au XVIe siècle. Correspondant du 25 mai 1860, p. 114.

4 Histoire de l’Église gallicane, par les pères LONGUEVAL, FONTENAY, BERTHIER et PRAT, de la Compagnie de Jésus, t. XIX, p. 960 (1847).

5 Histoire de la Liberté religieuse en France et de ses fondateurs, t. I, p. 358 (1859). M. Dargaud prétend que les tribunaux ecclésiastiques n’infligeaient alors que des peines canoniques ; c’est une erreur : ils pouvaient condamner au bannissement.

6 Histoire de France, 4e édit., t. VIII, p. 195.

7 Entretiens philosophiques du baron de Starck sur la réunion des différentes communions chrétiennes, passim.

8 Histoire de la réforme protestante en Angleterre et en Irlande, par WILLIAM COBBETT, Paris 1826, 1re Lettre, p.

9 Sermon de 1553, ap. MONAGHAN, L’Église, la Réforme, la Philosophie et le Socialisme au point de vue de la civilisation moderne, 3e édition, p. 64.

10 HUME, Histoire de la maison de Tudor, t. II, p. 446.

11 Voir sur l’intolérance des protestants, Les guerres des protestants à Lyon, de 1881 à 1975, par M. CATTET, grand vicaire de Lyon (1847), p. 139-140.

12 Cité par M. Grégoire dans le Correspondant du 25 mai 1860, p. 116.

13 Réponse chrétienne sur certains points calomnieux, par lesquels le cardinal de Lorraine et son frère.... ennemis mortels du nom chrétien..., veulent charger les états de France, p. 360.

14 MONAGHAN, L’Église, etc., p. 59.

15 Frasers’ Magazine. – Érasme et son époque, ap. MONAGHAN, L’Église, etc., p. 48 et 49.

16 Histoire de France, t. III, p. 163 (1863).

17 Mémoires, livr. I, ch. VII.

18 Histoire de France, t. IX, p. 44, 201.

19 Histoire ecclésiastique de BÈZE, passim.

20 LAVALLÉE., Histoire des Français, t. I, p. 576.

21 DARGAUD, Histoire de la Liberté religieuse, t. II, p. 481.

22 5e avert. aux protestants.

23 Mémoires du Dauphin, ap. CATTET, Les guerres, etc., p. 189-190.

24 Conversations religieuses de Napoléon, recueillies à Sainte-Hélène, ap. CATTET, ibid. p. 191-192.

25 Histoire du calvinisme, par M. SOULIER, prêtre, 1886, liv. I, p. 25.

26 Voir sur la portée politique du protestantisme, l’Histoire de la ville de Nismes, t. XIV, passim, par MESNARD, historien grave et justement estimé.

27 FONTENAY-MAREUIL, Dans la collection Michaud, 2e série, t. V, p. 47 et 156 ; voyez ANQUEZ, Hist. des assemblées politiques des Réformés de France (1859) ; M. HENRI MARTIN, t. IX, p. 411, etc.

28 CAVEIRAC, Réponse à la lettre d’un patriote.

29 Mémoires de SAULX-TAVANNES, dans la collection Michaud, t. VII, 1re série, p. 360.

30 Mémoires de Condé.

31 Histoire de l’Église gallicane, t. XIX, p. 52.

32 Histoire du Calvinisme en France, t. I.

33 Bodin et son temps, par M. BAUDRILLART.

34 DE THOU, Histoire universelle, t. V, p. 153.

35 MONAGHAN, p. 73.

36 TROGNON, Histoire de France, t. III, p. 271.

37 Université catholique, t. XII, p. 201.

38 Histoire de France, principalement pendant le XVIe et le XVIIe siècle (traduction de J. J. PORCHAT), 1854, t. I, p. 259.

39 Mémoires de SAULX-TAVANNES, loc. cit., p. 291.

40 Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle, recueillies et traduites par M. N. TOMMASEO, dans la Collection des documents inédits sur l’histoire de France (1838), t. II, p. 113.

41 Ibid., pp. 113 et 115.

42 Vie de Gaspard de Coligny, dans la collection Petitot, t. XXII, p. 3.

43 Histoire de France, t. III, p. 273.

44 LAVALLÉE, Histoire des Français, t. I, p. 575.

45 Essai sur les évènements qui ont précédé et amené la Saint-Barthélemy, 1838, p. 19. Thèse présentée à la Faculté de théologie de Strasbourg, par J. J. FAURIEL.

46 Commentaires de MONLUC.

47 Histoire générale de France, par DUPLEIX, t. III, p. 660.

48 Mémoire de MONLUC sur les affaires de Guyenne dans les Mémoires de CONDÉ, t. III, p. 187.

49 Profession de foi, Ve point, p.119.

50 CALVIN, ap. BECAN, t. V, opusc. 17, aph. 15, de modo propag. Calvinismi.

51 Martin Luther contre les paysans, brigands et assassins, cité par le P. CHARLES VERDIÈRE, Réflexions sur l’histoire religieuse des Français, (1856), p. 83.

52 LA POPELINIÈRE, t. I, f. 383 Vo. – DAVILA, t. I, p. 195.

53 Histoire d’Angleterre (dans l’Histoire générale des îles Britanniques, par WALTER SCOTT, etc., traduite par DEFAUCONPRET), 1833, t. IV, p. 381.

54 Histoire des Français, t. I, p. 565.

55 Histoire ecclés., t. II, p. 35.

56 Histoire de France, par RANKE, t. I, p. 146.

57 Ibid., p. 149.

58 Nous exceptons toutefois les bûchers et les autres supplices cruels qu’autorisait la législation de ce temps, et qui répugnent justement à notre civilisation.

59 Observations sur l’Histoire de France, liv. VII, chap. V.

60 DARGAUD, Hist., t. II, p. 93.

61 Histoire des guerres civiles de France sous les règnes de François II, Charles IX, Henri III et Henri IV, traduit de l’italien de DAVILA, Amsterdam 1757, t. I, p. 108.

62 D’AUBIGNÉ, Histoire générale, t. II, liv. III, p.129. – Mémoires de CASTELNAU, t. III, ch. II. – ANQUETIL, L’Esprit de la Ligue, t. I, p. 141 (édition de 1824).

63 LAVALLÉE, Hist., t. I, p. 583.

64 Mémoires de CONDÉ, t. III, p. 104 et suiv.

65 GIOVANNI CORRERO, ap. BASCHET, la Diplomatie vénitienne, les Princes de l’Europe au XVIe siècle, p. 521.

66 Commentaires sur le royaume de France dans les Relations des ambassadeurs vénitiens, t. I, pp. 535 et 539.

67 Mémoires de CASTELNAU, liv. VI, ch. IV.

68 Voir une curieuse lettre de Jean Sturm, publiée en 1855, par M. Rod. DARESTE dans la Bibl. de l’école des chartes, 3e série, t. V, p. 362-374.

69 Lettre du 23 mars 1560 à Sturm, ap. Corresp., loc. cit., p. 16.

70 Ap. Bulletin de la Société de l’Hist. du protestantisme français, t. I, p. 250.

71 Précis de l’histoire de l’Église réformée de Paris (1862), p. 43.

72 LAVALLÉE, p. 557, 561, 563.

73 Relations des ambassadeurs vénitiens, t. I, p. 533.

74 En particulier par M. BASCHET, Diplomatie vénitienne.

75 Le cardinal de Lorraine fut l’un des oracles du concile de Trente ; homme considérable par ses talents et par sa science, qui eut sans doute des imperfections de caractère et trop de zèle pour les intérêts de sa maison, mais dont les protestants ont calomnié le caractère et les mœurs, tout en passant sons silence, bien entendu, la vie dépravée du cardinal apostat, Odet de Chatillon.

76 MÉNARD, Hist. de la ville de Nismes, liv. XIV, passim.

77 Voir les Lettres de LANGUET, historien du parti, passim.

78 Histoire de l’Église gallicane, t. XIX, p. 300 et suiv. – Voir sur l’affaire de Vassy l’Histoire de France du P. DANIEL, t. X, p. 167 ; les Réflexions sur l’Histoire religieuse des Français, p. 18 et 19 ; ANQUETIL, Esprit de la Ligue, t. I, p. 150 ; H. MARTIN, Histoire de France, t. IX, p. 114.

79 Histoire des protestants de France (1850), p. 155, 157.

80 Hist. de la lib. religieuse, t. II, p. 121.

81 Histoire de France, par le P. DANIEL, t. X, p. 187. – Histoire de l’Église gallicane, t. XIX (année 1562), passim.

82 Traité du 20 septembre 1562 dans LÉONARD, Recueil des traitez, t. II, p. 571.

83 Cité par M. Grégoire dans le Corresp., loc. cit., p. 130.

84 Histoire de France du P. DANIEL, t. X, p. 202.

85 LAVALLÉE, Hist. des Français, t. I, p. 565.

86 SYMPH. GUYON, Hist. d’Orléans (1630), p. 393 et suiv. et 408.

87 LE COURVAISIER, Hist. des Évêques du Mans (1648), p. 839 et suiv.

88 COURTALON, Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes, ap. Prat., Hist. de l’Église gallicane, t. XIX, p. 692.

89 HERMANT, Hist. du diocèse de Bayeux (Caen, 1705), 1re partie, p. III et suiv.

90 Mémoires de CONDÉ, t. III, p. 514.

91 Mémoires de Jacques GACHE (protestant), p. 17 et suiv. – p. 31.

92 C’est l’aveu de tous les historiens.

93 Histoire véritable de la ville de Lyon, par Cl. DE RURYS, (1640), in-fol.

94 Guerres de religion, ap. CATTET, les Guerres, etc., p. 55.

95 RUBYS, loc. cit.

96 Archives du Rhône (mars 1828).

97 Pour tous les excès des protestants à Lyon, voir Discours des premiers troubles advenus à Lyon, par GABRIEL DE SACONAY, præcenteur et comte de l’Église de Lyon (témoin oculaire), Lyon, 1509 (in-12). – Voir encore De Tristibus Franciæ, libri quatuor ex bibliolhecæ Lugdunensis codice (édité à Lyon, par PERRIN pour la première fois en 1840).

98 Mémoires, t. V, ch. I.

99 Vie de Bèze, par BAUM, cité par M. GRÉGOIRE dans le Corresp., loc. cit., p. 128.

100 Histoire de France, t. III, p. 274. – Voir encore le Discours sur le saccagement des églises catholiques..., en 1562, par Fr. Cl. DE SAINCTES (Paris 1563).

101 Histoire de France, t. IX, p. 124.

102 Mémoires, dans la collect. MICHAUD, t. VIII, pp. 247-252.

103 LA POPELINIÈRE, le moins partial et le moins inexact des protestants du XVIe siècle, Histoire de France, 1581, in-fol., t. I. – Voir aussi BÈZE, Histoire des Églises réformées, passim.

104 Mémoires de MARGUERITE DE VALOIS, édit. de H. Lud. Lalanne, 1858, p. 28.

105 Hist. d’Angleterre, t. IV, p. 303-304.

106 Précis, etc., p. 65.

107 Hist., etc., p. 195. – L’abbé de CAVEIRAC, Dissertation sur la journée de la Saint-Barthélemy, imprimée à la suite de l’Apologie de Louis XIV et de son conseil sur la révocation de l’édit de Nantes (1758), et reproduite dans les Archives curieuses de l’Histoire de France, par CIMBER et DANJOU, 1re série, t. VII, p. 475-533. – Remarquons ici en passant que le mémoire consacré par M. Ch. Barthélemy dans ses Erreurs et mensonges historiques (Paris, Blériot, 1883), à la Saint-Barthélemy, est la reproduction pure et simple de la dissertation de Caveirac ; on pouvait ne pas chercher à faire mieux que Caveirac ; mais au moins fallait-il le dire.

108 Original, Bibliothèque du Louvre, manuscrits, F 209, fol. 37.

109 Livre IV, p. 108.

110 Histoire de France, t. III, p. 280-281.

111 Histoire des Français, t. I, p. 570. – Voir encore les Mémoires de CONDÉ, t. IV, p. 285.

112 Histoire de France, t. IX, p. 154. – Voir l’Histoire d’Angleterre, par MACKINTOSH, note de l’éditeur, t. IV, p. 371.

113 Histoire de l’Église gallicane, l. XIX, p. 956 et suiv., avec indication de sources. Poltrot, dit l’auteur, avait été l’agent de toute la secte.

114 Ibid., p. 968 et suiv.

115 Histoire de France, par le P. DANIEL, t. X, p. 309.

116 Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 67-73.

117 Papiers d’État du cardinal de Granvelle, dans la Collection des documents inédits, t. IX, p. 291.

118 Il y a dans le texte d’Awila et M. Weiss met dans la trad. qu’il donne d’Avila.

119 Pap. d’État du cardinal de Granvelle, loc. cit.

120 Voir, comme partisans du soi-disant complot de Bayonne, DE THOU, historien partial et trop estimé ; DARGAUD, Histoire de la liberté religieuse, t. II, p. 378 ; COQUEREL, Précis, etc., p. 76 (avec quelque hésitation) ; ADRIANI, Storia fiorentina, t. XVIII, p. 132, etc. MACKINTOSH (Histoire d’Angleterre) suit aveuglément le sentiment d’Adriani. Davila dit à tort qu’il fut convenu à Bayonne que les deux rois s’aideraient. M. H. MARTIN dit avec raison (p. 195) qu’on ne conclut rien.

121 M. H. Martin affirme sans preuve que les préparatifs de la cour menaçaient alors la réforme, t. IX, p. 313.

122 Voir Histoire de France, par DUPLEIX, t. III, p. 727-739.

123 Relation de Correro, p. 187. M. Soldan, si estimable du reste, ne prouve nullement que l’assertion du Vénitien soit incroyable et dénuée de preuves. Voir sur le caractère de cette révolte essentiellement dirigée contre le roi, sous les ordres de Coligny et de Condé : TROGNON, Histoire de France, t. III, p. 291-292. LAVALLÉE, Histoire des Français, t. I, p. 579. La diplomatie vénitienne, p. 343, etc.

124 Histoire religieuse, politique et littéraire de la compagnie de Jésus, par CRÉTINEAU-JOLY, t. II, ch. II.

125 Voir DAVILA, t. I.

126 Histoire des Français, t. XVIII, p. 16 et 17.

127 LAVALLÉE, Histoire des Français, t. I, p. 580.

128 Mémoires de Castelnau, l. V, ch. II.

129 Voir la Dissertation de Secousse dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions, t. XVI I, p. 607. Ce point d’histoire est controversé, mais la discussion négative de Secousse est faible. Anquetil, Lavallée, Ranke et beaucoup d’autres passent le fait sous silence ; est-ce oubli ou système ? M. H. Martin le mentionne en deux lignes dans une note.

130 Histoire de Nismes, t. V, p. 18.

131 Voir, outre MESNARD, D. VAISSETTE, Hist. générale de Languedoc, t. V, p. 298.

132 Notons, entre autres, ceux de M. J.-J. Fauriel, l’auteur de la Thèse soutenue en 1838 à la Faculté de Strasbourg, Essai, etc., p. 17.

133 Histoire de France aux XVIe et XVIIe siècles, t. I, p. 359.

134 Voir les Réflexions du P. Verdière, p. 87 et suiv.

135 Précis, etc., p. 68.

136 Histoire de France, t. IX, p. 232.

137 Voir La diplomatie vénitienne de M. BASCHET, p. 521.

138 T. I, p. 286.

139 Déclaration pour servir de règlement pour la discipline des églises de Béarn, ap. SOULER, Hist. du Calvinisme, etc., p. 119.

140 DUPLEIX, Hist., t. III. – Manuscrit no 269 de la bibliothèque de Clermont.

141 LAVALLÉE, Hist. des Français, t. I, p. 560. GIOVANNI MICHIELI dans les Relations desamb. vénit. CORRERO, ambassadeur vénit., de 1568 à 1570, ap. Réflexions, etc. du P. VERDIÈRE, p. 39 et 50. M. GRÉGOIRE, dans le Corresp. du 25 mai 1860, p. 117, 126 et passim ; MONAGHAN, L’Église et la Réforme, p. 77, etc., etc.

142 T. II, p. 331 et suiv.

143 La France et la Saint-Barthélemy, par N. G. G. SOLDAN, traduit de l’allemand par M. SCHMIDT (1833), p. C’est un des ouvrages protestants les plus remarquables par leur impartialité ; la question de non-préméditation de la Saint-Barthélemy y est traitée souvent avec bon sens, toujours avec une grande richesse d’érudition.

144 Hist. de France, t. X, p. 483 et suiv.

145 Hist. de Charles IV, ap. Archives curieuses, t. VIII, p. 336.

146 Histoire des Français, t. I, p. 587.

147 Essai, etc., p. 36.

148 Précis, etc., p. 78.

149 Hist. de France, t. I, p. 288.

150 Voir son remarquable article dans le Bull. de la Soc. de l’Hist. du protest. français, t. IV, p. 275 et suiv.

151 Correspondance du roi Charles IX et du sieur de Mandelot, gouverneur de Lyon, pendant l’année 1572, publiée par M. Paulin, Paris, 1830, p. 9, 11, 19.

152 Correspondance diplomatique de BERTRAND DE SALIGNAC DE LA MOTHE-FÉNELON, ambassadeur de France en Angleterre de 1508 à 1575, publiée par M. TEULET, Paris et Londres, 1838-1840, t. VII, p. 83.

153 Ibid., p. 108, 148 et suiv. ; 175 et suiv.

154 Ibid., p. 160, 169 et 171.

155 Ibid., p. 204 et 282.

156 Ibid., t. VII, p. 256. – Voir encore pour la sincérité de la paix de 1570, l’art. de M. SCHŒFFER dans le Bull. de la Soc. de l’hist. du protest. fr., t. IV, p. 281 et suiv.

157 LAVALLÉE, Hist. des Fr., t. I, p. 588.

158 Hist. de Fr., t. IX, p. 373.

159 Œconomies royales.

160 LAVALLÉE, p. 586.

161 Mémoires et instructions pour les ambassadeurs, ou Lettres et négociations de Walsingham, ministre et secrétaire d’État sous Élisabeth, reine d’Angleterre, (Amsterdam, 1700), in-4o, p. 25.

162 Mémoires de Walsingham, p. 19.

163 Œconomies royales.

164 LA POPELINIÈRE, t. II, fol. 5 et suiv.

165 Le Réveille-Matin des Français et de leurs voisins, pamphlet du temps dans les Archives curieuses, t. VII, p. 67 et suiv.

166 Hist. de Fr., t. I, p. 288.

167 M. SOLDAN observe (p. 54) que La Rochelle jouissait de l’ancien privilège de rester sans garnison royale ; avait-elle le privilège d’être la forteresse d’un parti dont les sympathies pour les Pays-Bas et l’Angleterre étaient manifestes ?

168 M. LAVALLÉE, loc. cit., p. 589.

169 M. DARGAUD, loc. cit., t. III, passim. – Voir la lettre de Charles IX (10 mai 1571), à M. Vyon, conseiller et président à Metz, et celle de septembre 1571, dans ALBERI Vita di Calerina di Medici. Saggio istorico (Firenze, 1838), p. 329 et suiv.

170 Mémoires de l’estat de France sous Charles IX, t. I, fol. 54 ; DE THOU, t. III, p. 67.

171 Voir le témoignage de l’ambassadeur Correro dans les Relations des ambassadeurs vénitiens.

172 Mémoires de Marguerite de Valois, p. 28.

173 M. TH. LAVALLÉE, t. I, p. 580.

174 Ibid., p. 560.

175 Journal de l’Estoile, p. 24-25 ; D’AUBIGNÉ, Histoire générale, col. 529. Dans le développement de ces considérations, nous avons suivi, de préférence à la série des dates, l’ordre logique, plus en rapport avec notre but ; nous ferons ainsi dans la suite de ce travail.

176 Le duc d’Anjou n’avait pu obtenir de la reine, même pour sa propre maison, la tolérance qu’il réclamait en faveur du culte catholique en Angleterre ; de là son refus.

177 Correspondance diplomatique, t. VII, p. 179. Un autre motif, celui qui est exprimé dans la lettre de Catherine, c’est que le duc d’Anjou avait toujours, et pour cause, ouï mal parler de l’honneur de la vierge couronnée. M. Soldan attribue à tort le non-succès de ce mariage à l’intervention des puissances catholiques.

178 RANKE., t. I, 286.

179 MACKINTOSH, t. IV, p. 385.

180 M. HENRI MARTIN, t. IX, p. 279.

181 LA POPELINIÈRE, t. II, p. 20.

182 L’ESTOILE, p. 73.

183 Correspondance du Roi Charles IX et du sieur de Mandelot, p. 29-32. Ainsi que le prouve M. Coquerel contre l’estimable savant qui a annoté cette correspondance, ces ordres ne peuvent se rattacher à la Saint-Barthélemy. Aucun fugitif du massacre ne pouvait arriver à Lyon le 24 et bien moins encore aux Alpes, puisqu’il fallait alors plusieurs jours pour aller de Paris à Lyon. Des courriers venant à Lyon le 24 ne pouvaient donc apporter de Paris au Pape que les nouvelles du 18, celles du mariage. (Précis, etc., p. 86, note.)

184 Histoire de saint Pie V, t. I, p. 343-344.

185 Correspondance diplomatique, t. VII, p. 443.

186 DAVILA, t. I, p. 201.

187 Le stratagème de Charles IX contre les huguenots, dans les Archives curieuses, t. VII, p. 417.

188 Lettre de d’Ossat du 22 septembre 1599 dans M. Ranke, t. I, p. 309. Voir aussi M. H. MARTIN, t. IX, p. 290 et MACKINTOSH, t. IV, p. 348.

189 De Vita Pii V, p. 123.

190 T. I, p. 309.

191 Cette médaille se voit à la Bibliothèque impériale de Paris (cabinet des médailles).

192 Annales ecclesiastici quos post Cæsarem S. R. E. card. Baronium, Odoricum Raynaldum et Jacobum Laderchium presbyteros congregationis Oratorii de urbe, ab. an. MDLXII ad nostra usquo tempora continuat augustinus TREINER. Romæ, ex typographia Tiberius, 1856, 3 vol. in-fol., t. I, p. 338.

193 Instructions pour le sieur de Beauvillé allant vers sa Saincteté, 24 août 1572. Copie du temps, Bibl. imp., collect. du Puy, 86, fol. 201, vo. Nous devons la communication de cette pièce et de la suivante à l’obligeance de M. Louis Paris, directeur du Cabinet historique.

194 Lettre du roi à N. de Ferralz, ambassadeur près Sa Sainteté, 24 août 1572. Copie du temps, du Puy, vol. 86, f. 200 vo.

195 Dép. de Walsingham, ap. SOLDAN, p. 121.

196 Voir sur les négociations avec l’Angleterre la Corresp. dipl., t. VII, dépêches du roi des 11, 14, 20 juillet et 19 août, etc., 1572, p. 298 et suiv., 303 et suiv., 306 et suiv. ; au t. V la lettre de l’ambassadeur datée du 17 juin de la même année (p. 12 et suiv.), où est mentionné le serment solennel prêté par la reine pour la confirmation du traité. Élisabeth, après avoir reçu du roi la ratification de ce traité, déclare qu’elle avait une haute opinion des vertus de son allié, et tenait son amitié en grande estime.

197 Voir Histoire générale et raisonnée de la diplomatie française, par M. DE FLASSAN, 3e époque, liv. I.

198 A catalogue of the manuscripts in the Cottonian library, in-folio, 1802, p. 492. Lettre de Charles IX à Élisabeth, Vesp., F VI, no 256.

199 Correspondance diplomatique, t. VII, p. 343.

200 Archives de Simancas, ap. CAPEFIGUE, Histoire de la réforme, de la ligue et du règne de Henri IV.

201 MICHIELI, Relazione della corte di Francia, 1572, dans la Diplomatie vénitienne.

202 CAVEIRAC, Dissertation sur la journée de la Saint-Barthélemy, loc. cit., p. 489.

203 Archives de Simancas, ap. CAPEFIGUE, Histoire de la Réforme, de la Ligue et du règne de Henri IV.

204 Lettre de Mondoucet, au duc d’Albe, dans les Particularités inédites sur la Saint-Barthélemy, p. 9, notice de M. Gachard (extraite des Bulletins de l’Académie royale de Belgique, t. XVI), p. 9.

205 Lettre de Philippe II au duc d’Albe, 20 avril 1572, Ibid., p. 10.

206 Instructions données au sieur de Villerval, le 9 avril 1572, Ibid., p. 10.

207 Archives de Simancas, Papeles de Estado, liasse 551, ibid., p. 11.

208 Mémoires de TAVANNES, loc, cit., p. 382.

209 RANKE, Histoire, p. 292 et suiv. ; La diplomatie vénitienne, p. 531-532 ; M. H. MARTIN, t. IX, p. 279.

210 Correspondance diplomatique, t. VII, p. 303.

211 Voir dans ALBERI, Vita, etc., p. 521 et suivantes, les documents qu’il a puisés dans les archives des Médicis, et où sont décrits les efforts que faisait la France pour s’allier à Cosme Ier.

212 Voir le texte espagnol qui a été publié par le P. THEINER, loc. cit., t. I, p. 327-328. M. BOUTARIC en a donné la traduction dans un savant article sur la Saint-Barthélemy, Bibliothèque de l’école des Chartes, 5e série, t. III, p. 12.

213 Voir cette lettre dans les Particularités inédites de M. GACHARD, p. 12.

214 LA POPELINIÈRE, t. II, folio 48.

215 La diplomatie vénitienne.

216 De Thou paraît cependant excuser le roi : il le représente comme entraîné par des intrigues qui ne lui laissèrent pas le temps de réfléchir. Brantôme n’exprime que des doutes.

217 On a rangé à tort cet auteur parmi les partisans de la préméditation ; il croit tout au plus que Catherine, à diverses reprises, avait eu la pensée flottante d’exterminer les huguenots, Histoire, etc., t. I, p. 311.

218 M. Trognon ne devrait cependant pas dire que, depuis 1570, Catherine nourrissait, sans les préciser, des projets d’extermination.

219 T. I, p. 100 (note).

220 Correspondance du Roi Charles IX, etc., p. 20 (note).

221 Ibid., p. 24 (note).

222 Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, t. IV, p. 288.

223 PALMA-CAYET, Chronologie novennaire, dans la collection Michaud, t. XII,  partie 1re, p. 94. L’évêque de Galazzo dit, dans une dépêche du 20 juin, que cette mort délivra d’un grand poids Charles IX et sa mère, parce qu’ils avaient été obligés de dissimuler avec cette femme insolente et dangereuse (THEINER, loc. cit.).

224 Voir la Diplomatie vénitienne, p. 517.

225 Relation, etc., ap. BASCHET, la Diplomatie vénitienne, p. 541.

226 Il faut se défier de Brantôme quand il n’est pas appuyé par des historiens sûrs : il comprend dans ses faciles enthousiasmes, Guise, Tavannes et Coligny ; il aime d’ailleurs les bouffonneries, les peintures à effet.

227 T. III, p. 233. L’auteur a emprunté cette supposition aux Mémoires de l’Estat de France.

228 La diplomatie vénitienne, etc., p. 555.

229 Parti de Venise le 10 juillet, Michieli arriva à Paris le 21 de ce mois. Voir sur cet auteur le Bulletin de la Société, etc., t. XI, p. 437.

230 Dépêche du 3 septembre 1572, dans THEINER, cité par M. BOUTARIC, p. 21. « L’amiral, dit Salviati, avait pris tant d’empire sur le roi qu’il le gouvernait presque et qu’ils décidaient à eux deux la plupart des affaires, au déplaisir de Morvilliers, du comte de Retz et d’autres, et à la grande jalousie de la reine mère, qui s’entendit secrètement avec Mme de Nemours (mère du duc de Guise), et le meurtre de l’amiral fut résolu : le duc de Guise, consulté par la duchesse de Nemours, fut d’avis de tirer sur Coligny au moment où il serait chez la reine-mère entourée de ses dames, ce qui détournerait tout soupçon. Le coup d’arquebuse fut tiré du consentement du duc d’Anjou, mais à l’insu du roi... » – La complicité du duc de Guise, dans cette tentative d’assassinat, est aussi établie dans les Mémoires de Marguerite de Valois, p. 30.

231 Relation, etc., dans La Diplomatie vénitienne.

232 Dépêche du 22 août 1572, citée par M. Boutaric, p. 13.

233 Comment M. l’admiral fut blessé (Paris 1572.)

234 Discours de Henri III à un personnage d’honneur et de qualité estant près de Sa Majesté à Cracovie, des causes et motifs de la Saint-Barthélemy ; Mémoires d’estat recueillis de divers manuscrits, ensuite de ceux de M. de Villeroy (Paris, 1823, in-12, p. 68 à 89.)

235 Corresp. du roi Charles IX, p. 36 et 37.

236 Corresp. dipl., etc., t. VII, p. 322-323.

237 Extrait des registres et Croniques du bureau de la ville de Paris, dans les Archives curieuses, t. VII, p. 211-212.

238 LA POPELINIÈRE, liv. V, ap. Soldan, p. 73.

239 Mém. de l’Ét. de Fr., t. I, fol. 203. – CAPILUPI : Le stratagème de Charles IX contre les Huguenots rebelles à Dieu et à lui dans les Archives cur., t. VII, p. 432. – « Si M. de Guise, dit Marguerite de Valois, ne se fût tenu caché » tout le jour de l’accident, « le roi l’eut fait pendre ». (Mémoires, p. 28.)

240 La France, etc., p. 75.

241 Discours du roi Henri III.

242 La France, etc., p. 74. M. H. MARTIN, Hist. de Fr., t. IX, p. 315. – Ni Tavannes, ni Marguerite ne parlent de ce conseil. Il est surtout mentionné par des contemporains peu dignes de foi, qui croient à la préméditation au sujet de la Saint-Barthélemy. Ceux-ci font assister le roi à cette délibération. De ce nombre est l’auteur des Mém. de l’Est. de Fr. (Archives cur., I. VII, p. 108 et 109.) Ce dernier fait est controuvé : le roi ne fut présent qu’au conseil dont parle le duc d’Anjou.

243 C’est là sans doute le premier conseil qui a été tenu, selon beaucoup d’historiens modernes, dans le jardin des Tuileries ; il faut noter que le duc d’Anjou ne parle pas des hauts personnages qui, à cette heure-là, se seraient trouvés avec ni chez sa mère.

244 Il est possible que Catherine et le duc d’Anjou, voulant s’assurer qu’ils leur seraient favorables, les aient entretenus, avant la réunion chez le roi, de la résolution qu’ils avaient prise ; peut-être l’un ou l’autre les avait-il vus dans la soirée du vendredi ; peut-être aussi l’amitié de ces hommes leur inspirait-elle toute confiance, et ne jugèrent-ils pas nécessaire de les prévenir.

245 N’avait-il donc pris aucun engagement ?

246 Les Mémoires de l’Est. de Fr. (Arch. curieuses, p. 116, 117) font arriver Catherine au Louvre à minuit pour y tenir un grand conseil avec le roi, les ducs d’Anjou et de Nevers et Tavannes. C’est une version que le Discours du duc d’Anjou réfute.

247 Discours, etc., loc. cit.

248 Méprise : le roi alla voir l’amiral vendredi.

249 C’est sans doute la réunion du dimanche matin dont parle le duc d’Anjou.

250 Mém. de Tavannes, loc. cit., t. VIII, p. 386-387.

251 Version conforme à l’assertion de Tavannes, sur les dispositions de Retz mais opposée celle du duc d’Anjou.

252 Mém. de Marguerite de Valois, p. 57 et suiv.

253 Histoire de France sous Henri IV, liv. VI.

254 Essai, etc.

255 Relation de 1574.

256 Dépêche du 24 août, ap. THEINER, t. I, p. 335.

257 Ce fut le roi et non Catherine, comme on l’a vu dans le discours qui ordonna dans sa colère de faire un massacre général ; peut-être le nonce a-t-il prétendu seulement dire qu’en fait, sinon intentionnellement, les paroles véhémentes de Catherine inspirèrent au roi cet ordre barbare. Les Mémoires de l’Estat de France conviennent que ce fut par crainte d’une guerre civile que le roi se décida, d’après les instigations de la reine mère (ap. Arch. cur., t. VII, p. 115). M. Coquerel suppose (Précis, p. 102) que Catherine, après le conseil, envoya au roi, pour triompher de ses irrésolutions, le comte de Retz qui avait le matin déconseillé la Saint-Barthélemy, et qu’il joua si bien son rôle qu’en le plongeant dans un accès de fureur il le rendit sanguinaire. N’y a-t-il pas, dans cette confusion, un mélange des versions de Marguerite et du duc d’Anjou ? Et cependant, M. Coquerel se fonde entièrement sur le discours du roi Henri III.

258 Œuvres complètes de Brantôme (1823), t. V, p. 51.

259 DUPLEIX, t. III, passim.

260 Histoire, etc., t. I, p. 413.

261 L’ambassadeur Giovanni Michieli, dans La diplomatie vénitienne, p. 548.

262 Ibid., p. 548 et 549.

263 Histoire de la Saint-Barthélemy, p. 417.

264 RANKE, t. I, p. 312.

265 L’Esprit de la Ligue, t. II, p. 137.

266 Histoire des Français, t. I, p. 594.

267 Histoire de la liberté religieuse, t. III, p. 255.

268 COQUEREL, Précis, p. 103-104.

269 HENRI MARTIN, Histoire de France, t. IX, p. 315.

270 Histoire de la réforme protestante en Angleterre et en Irlande, lettre X, p. 327.

271 Degli annali di Gregorio XIII, pontifice massimo scritti dal padre Giampetro Maffei della Compagnia di Gesu... sotto auspici della S. di signore papa Benedetto XIV, in Roma (1742, t. I).

272 Histoire véritable des choses mémorables, etc., par SORBIN, dans les Archives curieuses, t. VIII, p. 273 et suivantes. L’auteur était curé de Sainte-Foi, puis devint évêque de Nevers. Adversaire zélé des huguenots, il a été calomnié par eux. Bien qu’il n’ait peut-être pas toujours gardé la mesure nécessaire, on l’a rangé à tort parmi les partisans de la préméditation. Son Histoire véritable fait au contraire honneur à Charles IX d’avoir vainement épuisé envers les protestants tous les moyens de conciliation et de clémence.

273 De bello Belgico, ap. MACKINTOSH, Histoire d’Angleterre, t. IV, p. 358 (note).

274 Lettre insérée dans les Mémoires de l’Estat de France, t. I, p. 450 et suiv.

275 Mandelot, gouverneur de Lyon, a déclaré que, malgré les recherches très actives qui avaient été faites par ses ordres dans les papiers des religionnaires, rien de compromettant pour eux n’avait été trouvé. (Corresp. du roi Charles IX, p. 93-94.)

276 Voir le texte de cet arrêt dans Alberi, p. 384 et suiv.

277 Relation, etc., 1572, ap. BASCHET, La Dipl. vénitienne. Suivant M. H. Martin, on aurait conseillé (où est la preuve ?) de détruire les papiers de Coligny, de peur qu’on n’y trouvât un jour sa justification. T. IX, p. 335.

278 La Dipl. vénit., p. 555.

279 L’historien de Thou tient à honneur de dire que son père, premier président du Parlement de Paris, a désapprouvé la Saint-Barthélemy. Or il est acquis à l’histoire que le président félicita avec effusion Charles IX, au lit de justice du 26 août, d’avoir sauvé, par un acte de vigueur, et sa personne, et sa famille et l’État ; ce n’était point bassesse de sa part ; il partageait l’opinion commune. Plus tard, il reconnut son erreur ; toutefois, son serment excidat illa dies pourrait bien n’exprimer que le sentiment douloureux d’un acte de justice horriblement dénaturé par les excès. On ne voit pas d’ailleurs qu’il ait publiquement improuvé l’arrêt rendu par le Parlement contre Coligny.

280 La Dipl. vénit. – Dans la Relation d’un colloque entre Henri III, roi de Pologne, et l’électeur Frédéric, tenu à Heidelberg le 9 décembre 1573, – que l’électeur écrivit aussitôt de sa propre main, – nous voyons une nouvelle preuve de la peur qu’on avait eue d’un complot l’année précédente ; nous y lisons : « Pour ce qui regarde l’amiral, il était constant qu’il avait conspiré contre le roi son frère, qu’il aurait voulu monter dans une litière et entrer au Louvre, où il avait caché environ 50 hommes armés ; que le roi en avait été averti par 50 à 60 religionnaires ; qu’il m’avouait la vérité (c’est l’électeur qui raconte) ; que le roi ne put connaître leurs desseins que trois heures avant leur exécution, mais que lui en fut informé plus tôt. » (MIÈGE, Monumenta pietatis et litteraria virorum in republica et litt. illustr. Selecta. Francf. 1701, in-4, p. 311 et suiv.)

281 Extrait des registres et croniques du bureau de la ville de Paris dans les Archives curieuses, t. VII, p. 213 et suiv.

282 Voir La vérité (fausse) sur la préméditation de la Saint-Barthélemy, dans le Bulletin de la Société de l’Hist. du protest. fr., t. XI, p. 439.

283 La plupart des historiens ne parlent que des gardes du roi ; suivant les Mémoires de l’Estat de Fr., il y aurait eu, outre ces gardes, des Suisses et des compagnies nouvellement introduites dans Paris.

284 SOLDAN, p. 80. Les Mém. de l’Est. de Fr. font intervenir directement Charron, de par le roi, dans les préparatifs du massacre (relation du massacre de la Saint-Barthélemy dans les Archives curieuses, t. VII, p. 140). Les erreurs de cette relation, écrite par un huguenot exalté, sont innombrables.

285 Voir au sujet des massacres le grave récit de Dupleix, les Mémoires de Marguerite et ceux de Tavannes ; voir aussi De Thou, Capilupi, Davila, Adriani, Brantôme, du Plessis-Mornay, Sully, l’Estoile, d’Aubigné, Mézerai, Péréfixe, les Mémoires de l’Estat de France, Caumont La Force, le P. Daniel avec les Observations du P. Griffet, etc., etc.

286 Il ne faut pas prendre à la lettre ce mot tous.

287 Plusieurs orateurs évaluent à 500, – chiffre hasardé, – le nombre des maisons de protestants qui furent pillées.

288 Surtout au faubourg Saint-Germain, quartier principal des huguenots.

289 C’est sans doute à cette passion du pillage qu’il faut attribuer la mort d’un certain nombre de catholiques.

290 Le P. Theiner, loc. cit.

291 Coll. Mich., t. VIII, p. 38 et suiv. – Dans une dépêche du 27 août, citée par M. Coquerel (Précis, etc.), Salviati se moque avec raison d’un soi-disant miracle dont le peuple parlait beaucoup et où il se plaisait à voir une bénédiction divine de la Saint-Barthélemy. « Le peuple de cette ville dit qu’une épine, plantée il y a quelques mois dans le cimetière du couvent où les enfants orphelins des huguenots sont élevés depuis le massacre, a fleuri tout d’un coup. Il se porte avec tant d’empressement pour la voir, que si quelqu’un des prêtres qui habitent le lieu osait dire publiquement qu’elle était fleurie quelques jours avant l’évènement, il serait lapidé et jeté à la rivière. »

292 Cette observation est d’autant plus grave que Tavannes, on se le rappelle, assista au conseil du 23 août, et fut acteur dans la Saint-Barthélemy.

293 Erreur évidente.

294 On a vu que les membres du conseil l’en avaient déjà chargé.

295 Les récits s’accordent à dire que les restes mortels de Coligny, après mille outrages ignobles, furent pendus au gibet de Montfaucon, puis ensevelis par sa famille.

296 Il s’est prolongé les jours suivants, mais avec moins d’acharnement que le 31 et le 25 août.

297 Le secrétaire affecte de parler des catholiques pour être agréable à Sa Majesté très-catholique.

298 Voir le texte espagnol de cette relation dans la Note sur un bulletin de la Saint-Barthélemy, rédigé par le duc d’Albe, par M. Gachard, p. 17 et suiv.

299 Ce mémoire se trouve aux pages 468-556 du ms. fr. 12795 de la Biblioth. impériale. – Communiqué par M. de Beaucourt.

300 L’un des plus célèbres fut le protestant Ramus, professeur très distingué au collège de France. – La tradition suivant laquelle l’illustre sculpteur Goujon a été tué dans la journée du 24 nous paraît fautive ; nous ne l’avons vue confirmée dans aucune chronique.

301 La Dipl. vénitienne, p. 543.

302 Hist. d’Angleterre, t. IV, p. 380.

303 Ibid. p. 346.

304 De statu religionis et reipublicæ. Ap. Soldan, ouvr. cité, p. 77. – Néanmoins elle pouvait et devait prévoir les suites de sa résolution. Devant l’histoire, elle est coupable de toute l’effusion du sang.

305 Dupleix, t. III. – M. H. Martin, t. IX, p. 332.

306 M. Michelet, sur la foi de pamphlets dévergondés, le fait tourner au Néron dans ses Guerres de religion, p. 453. Cela le met en verve et M. H. Martin le trouve admirable.

307 Dépêche de Salviati, du 24 août.

308 Dupleix, t. III, p. 792, Henri promit de se faire instruire et d’embrasser la religion catholique. Condé déclara qu’il voulait rester protestant. Tous deux, néanmoins, abjurèrent ; ils écrivirent au pape une lettre de soumission à laquelle il fit une réponse affectueuse. – Voir encore Davila, t. I ; Soldan, la France et la Saint-Barthélemy, p. 79 ; M. H. Martin, t. IX, p. 325 ; Tavannes, Mémoires, p. 388 ; d’Aubigné, Hist. univ., t. II, p. 19.

309 Voir ce pamphlet dans les Archives curieuses, t. VII, p. 167 et suiv. Brantôme et d’Aubigné l’ont probablement copié.

310 Vie de Charles IX, dans les Archives curieuses, t. VIII, p. 33. – De Thou se borne à dire que Charles IX vit le gibet des hauteurs de Montmartre, et qu’à cette vue il se rappela les gloires militaires de Coligny. MM. Soldan et Ranke passent sous silence ce mot apocryphe ; MM. H. Martin et Coqueret l’admettent sans preuve ; toutefois M. Coquerel n’est pas bien sûr qu’il soit authentique.

311 Essai sur les mœurs, etc., ch. CLXXI.

312 Extrait des registres, etc., dans les Archives curieuses, t. VII, p. 317 et suiv. – Soldan, p. 83-83.

313 Suivant les Mémoires de l’Estat de France, il avait été convenu au conseil qu’aussitôt après la mort de l’amiral ceux de Guise se retireraient hors Paris dans l’une de leurs maisons, pour faire croire que c’étaient eux qui avaient fait le coup ; version inconciliable avec le commandement de l’exécution, confié au duc de Guise.

314 Il avait dû en effet, dans sa frayeur, prendre des précautions au Louvre.

315 Corresp. du roi Charles IX, p. 39 et suiv.

316 Mém. de l’Est. de Fr.De furoribus gallicis, ap. Soldan, p. 137.

317 Correspondance, p. 51 et suiv. – La Popelinière, t. II, fol. 68. – Mémoires de l’Est. de Fr., t. I, fol. 339.

318 Collect. Vc Colbert, vol. VII, fo 425, copie du temps. – Comm. par M. Louis Paris.

319 La Popelinière, t. II, fo 69. – Mém. de l’Est. de Fr., t. I. fo 374.

320 Revue rétrospective, t. V, p. 359-360.

321 Arch. cur., t. VII, p. 157.

322 Mém. de l’Est. de Fr., fol. 255.

323 Original, collect. du Puy, vol. 428, fo 78. – Communiqué par M. de Beaucourt.

324 Correspondance, p.59 et 60.

325 Ibid., p. 62.

326 Alberi, p. 404 et 405.

327 Correspondance, pp. 75 et suiv.

328 Alberi, p. 405 et 406.

329 Copie du temps, dans du Puy, vol. 584, fo Imprimé dans les Mémoires de l’Estat de France, t. I, fo 580 b et suiv.

330 Sous ce rapport, Tavannes ne paraît croire qu’à des mensonges ; il oublie son témoignage formel et catégorique sur les causes de la décision du 23 août. Davila, Papyre Masson, M. Ranke, MM. Soldan et H. Martin, dans une certaine mesure, soutiennent que les ordres secrets de la cour prescrivirent ou suscitèrent, en tout ou en partie, les massacres dans les provinces ; tel n’est pas le sentiment de l’impartial et savant Dupleix, auteur contemporain. « Les ordres de la cour, dit fort bien William Cobbett (Hist. de la réforme protestante, lettre X), furent beaucoup dépassés à Paris, et des ordres furent envoyés aux provinces pour empêcher le désordre. » M. Lavallée (Hist. des Français, t. I, p. 597) pense que la cour ne fut pas plus obéie en province qu’à Paris. M. Trognon (Hist. de Fr., t. III, p. 322) attribue les massacres en province ici aux instructions secrètes adressées aux gouverneurs, là aux passions populaires non contenues.

331 Davila, Hist., etc., t. I. – Anquetil, Esprit de la Ligue, t. II, p. 162. – M. Lavallée fait honneur au comte de Tende d’avoir empêché les fureurs du peuple, t. I, p. 406. – M. H. Martin, Hist. de Fr., p. 340-341. – MM. de Felice, Audin. M. Trognon, Hist. de Fr., t. III, p. 322.

332 La journée de la Saint-Barthélemy en Provence, dans la Revue rétrosp., t. V, p. 36 et suiv.

333 Voir M. de Felice, Hist. du prot. franç., t. I. – Anquetil, Esprit de la Ligue, t. II, p. 162.

334 Bull. de la soc. de l’hist. du prot. franç., t. I, p. 208 et 448.

335 T. II, p. 13 et suiv.

336 Hist. univ., liv. III, ch. XIII.

337 Voir sur la lettre du vicomte d’Orthez, M. de Falloux, Vie de saint Pie V, t. I, p. 353-354.

338 M. Soldan paraît se rallier à cette fausse opinion, p. 89 et 90.

339 Martyrologe, cité par Caveirac, Arch. cur., t. VII, p. 510.

340 Mémoires, t. III, p. 141. – Massacres de ceux de la religion d’Orléans, 1572.

341 Page 90.

342 Martyrologe, loc. cit.

343 Voir Soldan, p. 91. – Dargaud, t. III, p. 361. – Felice, p. 21. – H. Martin, p. 399. – Capilupi. ap. Arch. cur., t. VII, p. 440. – Anquetil, t. II, p. 163, etc.

344 Correspondance, p. 44.

345 Ibid., p. 45 et 48.

346 Page 63 et suiv. Cette lettre fut écrite sous forme de mémoire et devint une convention que le roi signa le 14 septembre.

347 Ibid., p. 89 et suiv.

348 Pages 71 et suiv.

349 Pages 99 et suiv.

350 Audin, Hist. de la St-Barthélemy, p. 422.

351 M. de Montfalcon, Guerres de religion, etc., ap. Cattet, Les guerres des protestants à Lyon de 1561 à 1572.

352 Annuaire de Lyon, par M. Péricaud, année 1572. De Thou est cité avec des témoignages contemporains et locaux. – Les guerres des prot. à Lyon. – M. de Felice, dans son Hist. du prot. fr., dit sans hésiter qu’à Lyon, Mandelot ordonna d’égorger les protestants par coupes réglées ; voilà cependant comment on se permet d’écrire l’histoire en plein XIXe siècle.

353 Hist. de la lib. relig., t. III, p. 360. – Mémoires de l’Est. de France : autorité fragile sur laquelle M. Dargaud s’appuie sans le dire.

354 Vie de S. Pie V, t. I, p. 358 et suiv.

355 M. de Falloux, t. I, p. 360-363.

356 Mémoires de l’Estat de France.

357 Recherches hist. sur l’Anjou. M. Godard-Faultrier (l’Anjou et ses monuments) est tombé dans la même méprise.

358 Thomasseau de Cursay n’exerçait aucune fonction militaire civile dans l’Anjou ; son nom n’y est prononcé dans aucune occasion par les documents contemporains.

359 Voir Arch. cur., t. VII, p. 370.

360 Corr. du roi Ch. IX, p. 89 et suiv.

361 Corr. dipl., t. VII, p. 366.

362 M. Audin dit faussement que le gouverneur eut la lâcheté de Pilate.

363 Massacre de ceux de la religion à Toulouse. (Paris, 1572, passim.) – Voir M. Soldan, p. 92.

364 Bull. de la Soc. de l’hist. du pr. fr., t. I, p. 102, note.

365 Mém. de l’Est. de Fr., t. I, p. 407.

366 Voir cette lettre, mal interprétée du reste, dans le Bullet. de la Soc. de l’hist. du prot. fr., t. I, p. 60-61.

367 M. H. Martin, t. IX, p. 341 (note).

368 Caveirac, loc. cit., p. 341 (note).

369 Ibid. p. 523, contrairement à l’opinion de l’historien Mesnard, ordinairement si exact, qui attribue les massacres à la teneur des dépêches.

370 Soldan, p. 90 et 91.

371 Lettre, communiquée par M. Boutiot, archiviste des arch. municipales de Troyes, publiée dans le Bull. de la Soc. de l’hist. de France, 1857-1858, p. 93.

372 Pages 90 et 91.

373 Le Bulletin de la Soc. de l’hist. du prot. fr. ajoute entièrement foi au double témoignage de ce narrateur et des Mém. de l’Est. de Fr. Des éclats d’impartialité brillent parfois dans ce bulletin à travers les préjugés de parti dont il est encore beaucoup trop imbu.

374 Voir à ce sujet : Les huguenots et la St-Barthelemy à Lisieux, par M. de Formeville (1840) ; Recherches hist. et crit. sur Jean Le Hennuyer par M. A. Bordeaux (de Prestreville) : 2 broch. (1842 et 1844) ; l’évêque Le Hennuyer, par M. L. du Bois (1843) ; la St-Barthélemy en Normandie, par M. Paumier, dans le Bulletin de la Soc. du prot. fr., t. VI, p. 465 et suiv. ; l’art. LA GUYÈRE, dans la France protestante de M. Haag.

375 Lettres des rois de France, des reines, princes, etc., aux évêques, chapitre, gouverneur, etc., de Chartres, publ. par M. Lucien Nerlet, dans les Mémoires de la Société archéologique de l’Orléanais, t. III, 1855, p. 120.

376 Ibid., p. 119.

377 Ibid., p. 121.

378 Ibid., p. 121 à 123.

379 Ibid. p. 124 à 156. – M. Lucien Merlet croit que les commandements ont été envoyés pendant la nuit du 24 août. Oui, quelques-uns peut-être, mais nous savons que, pour Angers, un ordre indirect d’exécution ne fut transmis que le 26 août. Toutes les injonctions verbales ont dû être expédiées du 24 au 26. Dès le 27, on l’a vu, il est recommandé confidentiellement aux magistrats d’Angers d’empêcher toute violence, et le même jour, la lettre de Belin au maire de Troyes dit expressément que telle est l’intention du roi pour tout le royaume.

380 Ibid., p. 120 à 128.

381 M. de Félice ne compte pas 100,000 tués, mais 100,000 victimes de la proscription, des maladies, de la misère, etc. Cette exagération manifeste n’a pas besoin d’être réfutée, M. Soldan n’ose pas, et pour cause, fixer un chiffre approximatif.

382 Original, collect. du Puy, vol. 128, fo 80. Cette lettre a été publiée, sans indicat. de provenance, dans la Revue rétrospective, t. III, p. 195.

383 Corresp. dipl., t. VII, p. 323-325.

384 Ibid., p. 325.

385 Ibid., p. 329.

386 On se souvient que le nonce Salviati a dit la même chose.

387 Ceci n’est pas entièrement faux, puisque le duc de Guise eut le commandement en chef de l’entreprise.

388 Mémoire justificatif de la St-Barth., envoyé le 26 août, pour servir d’instruction à l’ambassadeur auprès de la reine, de ses ministres et d’autres personnes, avec prière de donner avis de ce qu’on en dira, ibid., p. 330 et suiv.

389 Ibid., p. 347 et suiv.

390 Ibid., p. 355 et suiv.

391 Ibid., p. 367 et suiv.

392 Ibid., p. 392.

393 Articles et réponses de la reine, ibid., p. 393 et suiv.

394 C’est une nouvelle preuve, et des plus solides, en faveur de la non-préméditation. L’ambassadeur, ceci est élémentaire en fait de prudence, aurait dû savoir à l’avance la conduite qu’il aurait à tenir, pour obvier aux complications.

395 Corr. dipl., t. V., passim. Voir entres autres dépêches celles des 30 août, 2, 12, 14, 18, 29 septembre, des 2, 7, 13, 18, 28 octobre et du 2 novembre.

396 Mackintosh, Hist. d’Angl., etc., t. I, p. 393 et suiv.

397 Négociations du sieur Schomberg, ap. Soldan, p. 88.

398 Original signé, ms. latin 4687A, fo 25. (Commun. par M. L. Paris).

399 Copie du temps, ibid., fol. 27.

400 Original signé, ibid., fol. 26.

401 Copie du temps, collect. du Puy, 481, fol. 21. La lettre a été imprimée, avec la date de 1574, dans les Constitutiones imperii de Goldast, t. III, p. 208.

402 L’électeur était mal informé.

403 Exagération ; l’électeur était abusé par les pamphlets protestants.

404 Original, du Puy, 86, fol. 207. (Commun. par M. L. Paris.)

405 Voir cette lettre, extraite d’un manuscrit conservé à la bibliothèque de Montauban, et citée par le Bull. de la Soc. du prot. fr., t. III, p. 274.

406 Arch. cur., t. VII, p. 362.

407 Dépêche de Saint-Goard en date du 12 septembre, ap. Soldan, p. 100.

408 Note sur un bulletin de la St-Barth. rédigé par le duc d’Albe, par M. Gachard, p. 3 à – Les particularités sur la conspiration contenues dans ce bulletin ne sont pas vraisemblables. Si Marguerite, épouse de Henri de Navarre, a dévoilé un complot, comment a-t-elle pu dire, dans ses Mémoires, qu’elle avait ignoré les antécédents de la Saint-Barthélemy ? N’auraient-ils pas été l’effet immédiat de ses révélations. Et puis est-il probable que Henri de Navarre ait dénoncé Coligny ? Ce récit prouve, du moins, combien l’idée fausse d’un complot de protestants était répandue.

409 Allusion transparente à la conspiration.

410 Archives de Simancas, ap. Capefigue, Hist. de la réforme, de la ligue et du règne de Henri IV, t. III, p. 207 et suiv.

411 Toutes ces lettres sont signées moi le Roi ; elles ont été découvertes dans les bibliothèques ou archives de l’Espagne par M. Bessot de Lamothe, et publiées en 1861 dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 5e série, t. I, p. 389 à 391.

412 Particularités inédites sur la Saint-Barthélemy par M. Gachard, p. 18 et, suiv.

413 Le prince d’Orange comprenait très bien le but de Coligny. Seulement la liberté religieuse n’était pour lui qu’un mot d’ordre. Quelle liberté religieuse accordait-il aux catholiques ? Partout où il était le plus fort, et en dépit de ses promesses, il exerçait contre eux une tyrannique intolérance. (Voir Græn von Prinsterer, t. III, p. 501 et suiv., dans Soldan, p. 141.)

414 Cette vérité n’était pas vraie, car on a vu que les circulaires royales du 24 août attribuaient l’émotion à une querelle des Châtillon et des Guise.

415 Ce mot tous s’applique aux conspirateurs, aux meneurs, aux principaux ; c’était assez pour tout prévenir.

416 Ms. franç. 7070, fol. 300-301. Commun. par M. de Deaucourt.