Notes sur la vie chrétienne
du lieutenant de vaisseau Dupouey

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henri GHÉON

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si je n’ai vu que trois fois dans ma vie, et bien peu de temps chaque fois, le lieutenant de vaisseau Dupouey, capitaine de fusiliers marins sur l’Yser, il a plus fait pour moi en ces quelques heures, sans s’en douter, je pense, – puis dans la mort, consciemment – qu’aucun de mes amis les plus chers et les plus intimes. Me figuré-je avoir réglé ma dette, en confessant publiquement les extraordinaires grâces que me valut son intercession ? J’ai plus parlé de moi que de lui dans mon livre 1 et non, je le crains bien, sans quelque complaisance... À peine ai-je montré son attrait, son bienfait ; à peine un éclair sur son beau visage si mâle et si tendre à la fois ; à peine ai-je entrouvert le livre de sa vie, de sa pensée, de ses écrits... Au fait, il m’avait déjà converti que j’ignorais encore à peu près tout de son histoire.

Mon témoignage est achevé : à lui de parler maintenant. J’ai fait voir le reflet ; il faut découvrir le flambeau, afin qu’il illumine d’autres âmes. Sa femme qui sait ce qui est dû à Dieu et à la vérité de Dieu, consent à livrer ses trésors pour le bien de la sainte Église. Les lettres qu’elle recevait du front de Flandre ont paru en partie dans le Correspondant du 10 juin 1919, avec une préface de notre ami et intermédiaire André Gide ; la Nouvelle Revue Française est sur le point de les éditer au complet. Il sera important de publier en outre les Essais, le Journal et les Conférences, peut-être même les dessins qui sont d’un virtuose de la plume dans la manière de Beardsley. Mais il faudra dresser surtout la figure même de l’homme, il faudra écrire une grande vie du capitaine Dupouey, qui montrera le dilettante et le chrétien, le passionné et le sage, le compagnon de ses hommes et leur chef, le fils, le frère et l’époux, le voyageur et l’esthéticien, l’homme d’action, le peintre et le poète, le soldat, le héros, le saint ; car il fut tout cela jusqu’à la plus parfaite réussite, et encore polyglotte, hellénisant, divin causeur, athlète et la providence des pauvres. Il ne lui manquait rien et il rendit tout ces dons au vrai Dieu. Si Dieu me le permet, si les amis de mon ami d’un jour – et pour l’éternité – consentent à en fournir la matière, des textes, des paroles et des faits, j’entreprendrai sans tarder cette haute tâche. Mais pour ses fidèles impatients dont sans cesse augmente le nombre, je veux aujourd’hui retracer, oh ! très brièvement et très discrètement, d’après les documents intimes, le mouvement de sa pensée au cours des trois années qui précédèrent la grande guerre et son ravissement pascal. On lira ensuite avec plus de fruit les admirables fragments du Journal qu’avec l’autorisation de sa femme, je détache du « Cahier noir ».

 

 

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Dans la Préface aux Lettres de l’Yser, à l’insu du préfacier, s’est glissée une erreur de fait capitale. « Fallut-il, écrit André Gide, l’invitation de la mort pour le révéler à lui-même, pour réveiller en lui les plus belles vertus sommeillantes ? » Et Gide laisse entendre que oui. Non plus que la boue des tranchées de Flandre ne l’arracha aux « marécages esthétiques », non plus la guerre et la présence de la mort ne révélèrent au capitaine la vraie joie. Elles consommèrent un sacrifice déjà fait et une foi déjà complète. Le capitaine Dupouey n’est point, lui, un « converti de la guerre » ; c’est un converti de l’amour. Du moins son retour à la foi coïncida-t-il à peu près avec ses bienheureuses fiançailles. Si le sujet n’intéressait que lui, j’aurais plaisir à imaginer la rencontre, grâce à laquelle sa vie encore vagabonde trouva sur le rivage, en jetant l’ancre, un bonheur si grand et si rare qu’il ne put pas ne pas y voir la main de Dieu.

Il importe également de savoir que, s’il erra longtemps, ce ne fut pas par ignorance. Cet époux chrétien avait été un fils chrétien, élevé gravement par une pieuse mère dans la discipline morale et sacramentelle de notre Église ; une de ses sœurs devait entrer en religion ; il connaissait ce qu’il allait quitter. Quand, comment et jusqu’à quel point se sépara-t-il de la religion de ces ancêtres ? Peu de temps, semble-t-il, avant sa première visite à André Gide qui se place en 1903. Il salue celui-ci comme un libérateur ; c’est donc qu’il venait seulement de « briser ses chaînes ». Mais, même au temps du doute et de la dispersion, « il ramenait de préférence la conversation sur le terrain mystique », il était « hanté tyranniquement (1908) par une foi ou le regret d’une foi », et il cultivait son tourment. Quand il se passionna pour Nietzsche, il lisait d’autre part Hello, Angèle de Foligno, sainte Thérèse ; en curieux sans doute, mais sa curiosité n’échouait pas comme la mienne devant les splendeurs de l’Église, dans l’obstiné refus de visiter le port. Sa folle avidité goûtait à tous les fruits, les mauvais et les bons, à mesure qu’ils mûrissaient à sa portée, sans distinction et sans choix : il ne consentait pas à engager son avenir. Il ne chercha sans doute si longtemps sur tous les océans et tous les continents du monde qu’afin de trouver le « meilleur » et de ne s’arrêter qu’à ce qui en valait la peine, au Verger nourrissant du Père où est satisfait tout l’amour. Sur cette période dont l’histoire est encore à faire, mois par mois et pièces en mains, nous nous contenterons provisoirement de la Préface ; j’y relève ce dernier trait : Gide fit lire à Dupouey Paul Claudel.

Nous saurons un jour, je l’espère, comment les Grandes Odes de Claudel, où Dupouey puisa, de son propre aveu, les motifs derniers de sa conversion, firent ce que n’avaient pas su faire les livres des grands mystiques, déjà si chers à son esprit. Dans une conférence sur « la guerre », qu’il écrivit plus tard pour ses jeunes marins, on trouve cette formule significative : « Plus encore que de pain, l’homme a besoin d’admiration. » Dupouey avait la passion d’admirer : il admira Claudel et crut. Si tous les artistes qui ont la foi méditaient ce cas et cette parole, ils comprendraient le prix de l’art dont Dieu leur remit le secret et le feraient plus souvent servir à sa gloire. Dupouey dut admirer aussi qu’au moment où Notre-Seigneur l’appelait par le verbe d’un grand poète, la douce rade pleine de repos « de l’amour dans le mariage » s’ouvrait précisément à lui. Que pouvait-il refuser à son Créateur devant ces grâces redoublées ?

Nous sommes en 1911. Écrivant à sa fiancée, Dupouey lui propose « de mettre en commun le bien qu’ils ont pu amasser afin qu’il donne double moisson et de chercher à étouffer tout le mal afin qu’il ne porte pas double dommage ». Il va pouvoir relire à loisir avec elle et Claudel et Hello et aussi les poètes anglais si pénétrés de spiritualité chrétienne. Mais ses devoirs d’état primeront dès lors tout le reste ; il prendra au sérieux l’obéissance qu’il doit à ses supérieurs, l’autorité qui lui est déléguée sur ses inférieurs : il sera strict et doux ; il leur dira souvent : « mon fils » ; et il aimera son métier en soi, et non plus seulement comme une occasion d’aventures. Ce métier qui le prend sans cesse à son foyer, lui rendra celui-ci d’autant plus précieux et plus attendues les vastes lectures qu’il se promet de faire à son retour : en ce sens l’hiver 1911-1912 sera particulièrement fructueux. Dupouey ne veut déjà plus se nourrir que du « miel romain ». Il lit une vie de saint Benoît Labre, le Saint Dominique du P. Lacordaire, l’histoire des Patriarches dans l’Ancien Testament ; il vit six mois avec Joseph de Maistre. Il y souligne telle citation d’Aristote : « Les deux seuls mobiles de l’homme sont la vérité et l’amour. » Il va confondre l’une et l’autre. La vérité sera pour lui, comme pour Platon, « une citoyenne de l’esprit humain, non... une habitante venue d’ailleurs » (cité par Joseph de Maistre : Examen de la philosophie de Bacon). Il donne toute son attention, toute sa préférence aux Soirées de Saint-Pétersbourg, et en voici l’écho dans cette belle page :

« Il est à remarquer que l’Église dans ses docteurs a su accueillir tout ce que l’humanité avait déjà produit de parfait. Il y a dans le miel romain des gouttes qui appartiennent en propre à Platon, à Aristote, à Cicéron, à Plutarque, à Sénèque, à Socrate ; des pensées avec tous leurs mots que tel concile ou tel docteur n’ont pas craint d’insérer telles quelles dans le bloc de la Doctrine. Et n’est-ce pas une sublime cause de joie de penser que la vérité romaine intégrale ne laisse échapper aucune vérité partielle, ne nous prive d’aucun aspect du vrai, mais au contraire les fait participer pour notre bienfait à sa vie puissante et profonde, se les incorpore...

« Cette doctrine, avec ses nuances infinies, avec ses historiens gigantesques comme les auteurs de la Genèse et des Livres des Rois et des Juges, avec ses poètes comme l’auteur du Cantique des cantiques, avec ses docteurs, avec ses héros, ses papes, ses monarques, ses artistes, ses martyrs, ses prophètes, répond à toutes les exigences de notre esprit dans leur qualité la plus sublime. Avec ses explications, ses dogmes et ses mystères, elle correspond si exactement à notre nature, à notre situation spirituelle dans le monde, que tout ce qui la contredit est également contraire à la nature humaine et ne saurait porter que des fruits de mort. »

En juillet 1912, Dupouey quittait son torpilleur pour commander une compagnie de formation et, s’entraînant lui-même, se donnait tout entier à la méthode d’éducation physique du lieutenant de vaisseau Hébert. Il disait à ses fusiliers : « Notre volonté de vie doit être une incessante collaboration où le corps, sans marchander sa peine, exécute les travaux dont l’esprit lui fournit l’idée et la mesure. » Et il leur répétait 2 la grande formule de Claudel : « Ce qui nous est demandé, ce n’est pas de vaincre, mais de n’être pas vaincus ; ce n’est pas d’être des hommes supérieurs, mais des hommes justes, et justes précisément à la mesure de nos devoirs. »

L’hiver suivant, il peint et il dessine, il lit du latin, du grec, de l’anglais, William Blake, Coventry Patmore ; il relit La Cité de Dieu. Il reprend surtout l’étude des Psaumes. Il souligne sur son petit livre, dans le psaume 118 qu’il ne se lassait pas de répéter :

 

            Et meditabar in mandatis tuis, quae dilexi,...
            Portio mea, Domine, dixi custodire legem tuam...
            Narraverunt mihi iniqui fabulationes, sed non ut lex tua.
            Faciem tuam illumina super servum tuum : et doce me justificationes tuas 3...

 

Et combien d’autres versets qui nous rendent sensible la palpitation de son âme ! Il a atteint le « palier », l’état de sérénité confiante dont rien ne doit désormais l’écarter. Toutes ses facultés d’admiration et de louange se sont tournées vers Dieu et ne s’en détourneront plus. Il consent à « suivre l’appel de la logique intérieure » pour « mettre un parfait accord, écrit sa femme, entre sa vie quotidienne et l’amour divin ». « Nous passerons, dit-il, mais Lui restera, car nous sommes faits pour Le servir. » – « Combien aussi, ajoute-t-elle, jugeait-il inséparable de l’ordre invisible l’harmonie de ce petit monde du foyer, à la fondation duquel il avait apporté les plus rares délicatesses de son cœur et l’effort patient d’une volonté tendue vers « l’Unique nécessaire » ! À cet ordre éternel que sans cesse il exalte, « nous devons les bienfaits de concorde et de paix qui embaument nos jours ». C’est qu’il tient « le secret divin » et qu’il met « un grain d’amour dans chaque instant de vie ». Il s’enchante de « distinguer un ramage dans la trame soi-disant grossière de la vie quotidienne. Avec quel respect nos mains ne devraient-elles pas soutenir et nos yeux contempler ce brocart fabuleux, tendu entre les deux éternités ! Avec quelle lenteur nous devrions lire cette banderole que les Anges écrivent dans le ciel ! » Ses cahiers sont remplis de telles effusions, délicieusement exprimées. « Suppléer les tisseurs divins... corriger le dessin du brocart ? » Il s’en garde bien. Il exalte « les humbles devoirs quotidiens qui, accomplis dans un esprit d’obéissance, sont une louange aussi parfaite que celle des Anges ». Il sera simplement et joyeusement « fidèle dans les petites choses pour mériter de l’être dans les grandes », et Dieu, « qui met sa fidélité à faire celle de l’homme », ne devait pas refuser ce couronnement à l’œuvre de ce bon serviteur 4.

Madame Dupouey m’a rapporté cette anecdote. « Pierre s’occupait d’une pauvre femme dont le mari phtisique avait dû entrer à l’hôpital. Un jour, la Sœur de la Sagesse, visiteuse dans ce quartier, arrive chez nous tout émue, confiant à Pierre que cette pauvre femme, ne pouvant plus se procurer à crédit le nécessaire, la soupe des trois tout-petits n’était même plus chauffée, faute de charbon. « Vous avez eu bien raison de venir à nous, ma sœur, répondit Pierre avec sa simplicité souriante ; le charbonnier doit précisément venir ici tout à l’heure : il sera facile de le prier de faire demi-tour. » Je n’oublierai jamais son regard lumineux ni la tendre inflexion de sa voix, quand, après le départ de la sœur, il me dit : « Que c’est beau de voir Dieu venir ainsi en aide à ses pauvres ! Et qu’il est bon de faire de nous, indignes, les spectateurs et les instruments de ses miséricordes ! » La pauvre femme, voyant arriver le charbon qu’elle n’attendait pas, songea immédiatement à Pierre : « Ce bon Monsieur Dupouey, il n’y a que lui pour avoir d’aussi bonnes idées et deviner tout juste de quoi nous avons besoin ! » C’est dire que les œuvres escortaient les prières. En mai 1912, Dupouey était entré dans la « Société de Saint-Vincent-de-Paul » et il donnait aux pauvres gens ses secours, ses conseils, son amitié. Il avait faite sienne la phrase de Bossuet : « Dans le monde, les pauvres sont soumis aux riches et ne semblent nés que pour les servir ; dans la sainte Église, les riches n’y sont admis qu’à condition de servir les pauvres 5. »

Nous voici au printemps de 1913. Le capitaine Dupouey, surmené et malade, prit un congé de plusieurs mois. Il fit la connaissance de l’abbé Hello, propre neveu d’Ernest Hello, qui l’éclaira sur la question maçonnique et sur les erreurs du libéralisme. Il lui conseilla la méditation du Syllabus. Ainsi se fortifiait en lui la pensée catholique ; il y liait de plus en plus étroitement la pensée de la France dont il sentait l’avenir menacé. Je passe sur la découverte qu’il fit des doctrines politiques de l’Action française, dont il devint un adepte fervent, et je le retrouve en Luxembourg, puis à Vichy où il alla se soigner seul (mai 1913).

À ce moment il lui sembla que ces deux premières années de ménage n’avaient été qu’un temps d’épreuve et de préparation, que le fruit enfin était mûr et que, guéri de son passé, il n’avait plus qu’à marcher dans la voie. « Si vous êtes vrais enfants de Dieu, vous serez réellement libres », déclare le Christ, et Bossuet nous donne la clef du mystère : « Si quelque chose est capable de rendre une âme libre et de la mettre au large, c’est le parfait abandon à Dieu et à sa volonté. » Pierre l’était ainsi. Il avait lâché une à une toutes « les amarres », brisé « les entraves de toutes les servitudes intellectuelles » : il était libre « comme l’amour qui ne craint rien, puisqu’il embrasse son Dieu et est seul capable d’enlever l’homme à lui-même ». C’était le chevalier, au bout de la veillée des armes, après toute une nuit de prières, qui se relève pour agir : il n’aura pas à attendre longtemps. – « Il n’y a pas de petites choses dans la vie d’un foyer où grandiront des enfants », écrit-il de Vichy. Un fils allait lui naître. Fils ou fille, il prépare de loin son avenir. Il veut que l’enfant un jour puisse dire : « Domine, quia ego servus tuus – servus tuus et filius ancillae tuae 6. » Il écrit encore : « Puisse Dieu exaucer notre commune prière et faire de cet enfant un homme pour Lui, une âme pleine de son amour et du courage de ses Saints. Puisse Dieu nous faire la grâce de ne rechercher dans l’éducation de nos petits que l’Unum necessarium et de ne pas en faire une impossible salade d’Évangile et de pharisaïsme bourgeois. » Il comptait éduquer le sien par la prière et par la communion eucharistique. Selon le pressentiment de son père, le petit Michel Dupouey naquit le jour de la Toussaint.

Peu de jours après, le capitaine doit quitter Lorient pour Toulon. Il cherche une maison, la fait réparer et l’installe ; il considère ces contingences comme n’étant « ni vulgaires, ni rebutantes » ; il cherche l’harmonie des choses et des âmes ; aussi habille-t-il avec amour son mystérieux foyer : « S’il faut changer d’asile et de climat, pour nous tout sera bienvenu, parce qu’un cœur plein d’amour porte en lui tous les paysages et tous les palais, et ne donne point d’attention aux choses quand lui est rendue la cause de sa joie. » Mais quand arrivent sa femme et le petit, lui part en mer et connaît à nouveau la séparation, qui n’est cependant pas l’absence. « Il n’est pas besoin de voir les étoiles pour savoir qu’elles sont toutes là. » Il reprend ses lectures : l’abbé Hello, l’abbé Maignen (Catholicisme, Nationalisme, Révolution). Il en fait profiter les autres : « C’est de la meilleure besogne d’assainissement intellectuel. » Il cherche à dégager des « dogmes parasites, des admirations interlopes, l’or vierge de la doctrine », et dans les conversations du carré il ne craint pas d’affirmer, d’exposer et de défendre ses opinions raisonnées. « Nulle étroite intransigeance, atteste un de ses camarades, mais une forte et persuasive affirmation dans la joie d’avoir retrouvé « un sol ferme et sonore »... Aux mains de tout autre, une gerbe de si fortes convictions eût inspiré aux faibles, aux hésitants, aux timides, l’effroi, la défiance, l’éloignement. Mais non, ses raisonnements les plus ardents, ses argumentations les plus passionnées forcent l’esprit de l’opposant ; loin de le heurter, enchaînent son attention, le font réfléchir, parce qu’il ne peut, quoi qu’il en ait, s’empêcher de considérer avec respect ce front ennobli par la méditation, ce visage amical, ces yeux pleins de lumière. » Il n’écrase pas, il accueille, et il prie Dieu d’éclairer l’esprit qui s’égare et de lui donner à lui-même la force de rendre témoignage. « Faire dépasser à ceux qu’il aime le domaine de la tiédeur et du demi-jour », telle est son ambition passionnée, et il y réussit en s’adressant chez chacun d’eux à ce qu’il a de meilleur. « Le capitaine Dupouey, disait un de ses maîtres de bord, nous sommes pleins de confiance en lui, parce qu’il est aussi bon qu’il est juste. D’ailleurs une chose qu’il commande ou simplement qu’il demande, on n’a pas l’idée de la lui refuser, car, avec lui, on est comme obligé d’agir le mieux possible. » N’est-ce pas exactement ainsi qu’on parle d’un apôtre ?

S’il se perfectionne dans la doctrine et entreprend l’apostolat, il ne néglige pas la vie intérieure. Il pratique assidûment les Exercices spirituels de saint Ignace ; il vit la « Douloureuse Passion » pendant tout le temps du Carême avec la sœur Anne-Catherine Emmerich. Cette année, il peut jouir du printemps de Provence dans sa nouvelle petite maison. Il voit l’enfant grandir : qu’il en est fier et reconnaissant à Dieu ! Mais voyez sa simplicité : il ne renonce pas aux arts ; tout est louange. Il étudie le chant grégorien et les œuvres de Bach dont la sérénité dansante le transporte. Quand il repart, l’été fatal commence ; voici venir juillet 1914.

Il vient d’être profondément frappé par l’ouvrage de Léon Bloy sur Notre-Dame de la Salette et par la concordance des cent vingt prophéties réunies par la baron de Novaye 7 (1). Son amour pour le Souverain Pontife, « autre Christ vivant au milieu de nous », a merveilleusement grandi ; il songe que le règne du nouveau Pape approche : Religio depopulata. Il lit et relit l’encyclique de la menace : « Qui pèse les grandeurs des iniquités modernes » a le droit de craindre « qu’une telle perversion ne soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps... » Il craint « le règne de la Bête ».

Or à la fin de juillet, l’escadre stationne à Toulon. On embarque les poudres de guerre. Il rentre chez lui tout joyeux. « Cette fois, je pense qu’on va se battre ! » Il ne voit dans la guerre que « la réparation, l’offrande qui sauve parce qu’elle purifie... ». Dès cet instant, nous le savons, Pierre Dupouey a la certitude d’être une des victimes désignées de ce sacrifice nécessaire. Il est parfaitement calme et prie auprès du berceau de l’enfant. Quand il eut fini sa prière, il ajouta : « Notre-Dame de la Salette, priez pour la France ! » Et, plein d’angoisse : « De quel poids va être le bras de son Fils qu’Elle n’a pas pu retenir !... Si elle nous réunit après cette guerre, nous ferons tous trois un pèlerinage à la Salette. »

Le départ traîna plus d’un jour. Est-il téméraire de croire qu’allait se réaliser ce dont il était persuadé dès le premier jour : que cette union ne saurait périr, car l’amour est plus fort que la mort, et que ce mariage était édifié hors du temps, in nomine Domini ? Ainsi pensaient les deux époux. « Non seulement nous ne serons pas désunis, disait-il à sa femme, mais le bien que j’aurais pu vous faire, en revenant vivre près de vous, n’eût rien été en regard de celui que je vous ferai de l’autre vie... si, comme tu le crois, je vais au ciel. »

Il devait revoir une fois sa femme et son fils. Las de la morne faction que montait son bateau en Adriatique, impatient de sacrifice, sur sa demande il part pour le front de l’Yser où sont les fusiliers marins. Il trouve sa demande toute naturelle ; c’est la première fois qu’il se fait « pistonner ». Il passe un peu plus d’un jour au foyer et sereinement jouit de cette paix sans ombre. Tout son bonheur est là, et son bonheur ne peut changer. Ne vais-je pas trahir un précieux secret en rapportant le sublime dialogue dont sa femme me fit le récit en confidence et qui achève d’éclairer une des plus hautes figures que nous ait révélées la guerre ? Non. Il le faut pour la gloire de Dieu. Je laisse parler le témoin unique.

« Après le dîner, Pierre peignait en grosses lettres son nom sur sa cantine et chantait un air de marche. Tout à coup, sans même se retourner, il demanda :

« – Sais-tu que ceux qui s’offrent le plus volontiers, Dieu les choisit d’abord ?

« Et me regardant :

« – Je ne dis pas cela pour te faire pleurer...

« – Oh non ! je ne pleure pas...

« – Alors tout est bien, ma chère femme. »

Le lendemain, ils assistaient ensemble à la messe de la Toussaint ; c’était l’anniversaire de la naissance de leur petit Michel. Avant de fermer son sac, Dupouey y place une petite Bible, le Carême de Dom Guéranger, les Élévations sur les mystères, les Sonnets de Shakespeare et les Fioretti ; il se propose d’acheter à Paris Orthodoxy de Chesterton. Il ne se départit pas de son calme. Quand le train l’emporta, il souriait encore, et sa femme sentit dans ce dernier sourire « qu’en lui la douleur n’était pas vaincue, mais dépassée ». On sait où Dieu le conduisait.

 

 

 

Henri GHÉON, novembre 1919.

 

 

 

 

 

 

PRIÈRES

recueillies dans le journal

de Dominique-Pierre DUPOUEY

(septembre 1914-1915)

 

 

Je sais que je suis exécrable, ô mon Dieu. Mes péchés et mes vilenies demeurent toujours devant mes yeux. Combien je voudrais pouvoir vous dire que désormais je me déplais sincèrement et que Vous seul êtes mon désir ; mais hélas ! il n’y a plus rien de sain en moi. Tous les désirs et toutes les habitudes de mon cœur sont un fumier, et toutes les promesses de mon esprit ne sont que présomption, faux semblant et littérature. Ma lèpre et mes ulcères ne me déplaisent pas. Ô mon Jésus, sauvez-moi, refaites-moi : Cor mundum crea in me, Deus, et spiritum rectum innova in visceribus meis 8. Sans entrer dans cette maison pleine de putréfaction et indigne de votre présence, levez Votre main toute-puissante devant la porte entrouverte.

Ô mon Dieu et mon Roi, voici que Vous avez pénétré dans ce taudis comme mon ami. Que la flamme de Votre présence foudroie en moi toute impureté ! In flagello paratus sum 9.

 

 

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Quelles actions de grâces, ô mon Dieu, Vous rendrai-je pour tant de bienfaits dont Vous m’avez comblé ? Pour cette parfaite et quotidienne tendresse conjugale dont Vous nourrissez mon cœur – pour m’avoir fait naître dans la Vérité intégrale – pour me laisser réconforter, m’abreuver si généreusement aux divines cascades de Vos sacrements. Recevrai-je tant de bienfaits en détournant la tête et en gardant les yeux attachés à ces choses qui chagrinent le Saint-Esprit ? (Nolite contristari Spiritum Sanctum) auxquelles j’ai donné tant de mes soins et qui m’ont si souvent mérité Votre sévérité ? Croirai-je que ces bienfaits me sont dus ? Les accepterai-je comme un créancier qui recouvre ce qu’il a prêté ? Mon Dieu, préservez–moi de ma sottise et de ma présomption. Je me tiendrai humblement et fidèlement auprès de Vous – avec Vous – le cœur plein de gratitude et de supplications et d’actions de grâces. Je vous suivrai pendant le jour, j’obéirai à Vos appels, et moi aussi songeant aux royales libéralités de Vos sacrements, j’aurai mes humbles dons, je Vous rendrai mon modeste témoignage. Retiré dans la chambre de mon esprit, seul avec moi-même je sanctifierai Votre nom par le sacrifice qui Vous est agréable : celui d’un cœur humble et doux. Là est la véritable prière.

 

 

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Mon Dieu, j’ai désiré votre miséricorde. Loin de Vous comme l’enfant prodigue, mon âme ne recevait aucune nourriture et j’enviais (Dostoïevski) la joie du moucheron et cette nourriture joyeuse de toute l’innocente création des bêtes. Mais maintenant je reviens à Vous et je Vous dis : « Ô mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre Vous. Je ne suis plus digne d’être appelé Votre fils, mais traitez-moi comme un de vos mercenaires. » Mais, au moins, que je ne sois plus seul au milieu des étrangers.

 

 

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PÉRIR ET POURRIR

 

Dès ici-bas Dieu attend de nous les fondations d’un temple qu’Il se réserve de parfaire Lui-même dans l’éternité, et dans lequel notre âme doit l’adorer. Dès ici-bas faire la place nette par le renoncement, ouvrir des tranchées dans le sable et dans l’argile par la charité et la pénitence et y enfouir les blocs inébranlables de la Doctrine par notre Foi et la fidélité de notre Espérance.

À quoi emploierons-nous ces choses légères qui flottent sur le temps et qu’il abandonne sur le rivage à leur propre corruption ?

 

 

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Et moi aussi, Seigneur, mon cœur a été vide de Vous : et comment Vous aurais-je trouvé quand je n’étais que présomption, paresse, luxure, orgueil et colère ? Soyez béni, mon Dieu, parce que Vous avez daigné Vous arrêter devant cette fosse déjà pleine des odeurs de la mort !

Heureuse Naïm, loue le Seigneur qui se tient sur le chemin des funérailles.

(Suivent des extraits de l’Épître de saint Paul aux Colossiens, I, ii.)

 

 

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Ô Dieu, Souverain de tous les royaumes et de tous les rois, qui nous guérissez en nous châtiant et nous conservez en nous pardonnant, étendez sur nous Votre miséricorde, afin que nous employions à nous corriger la Paix que Votre Puissance nous aura rendue, par Jésus-Christ Notre-Seigneur.

 

 

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Si je suis humilié, ô mon Dieu, que mes humiliations Vous adorent. Si je souffre, que mes souffrances Vous adorent. Si Vous déchirez mon cœur, que mon cœur déchiré Vous adore. S’il Vous faut le sacrifice de ma vie, que ma Vie sacrifiée Vous adore.

 

 

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La pratique de la charité est aromate de toute mauvaise pensée.

 

 

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Mon Sauveur, mon Dieu et mon Ami, Verbe éternel, Seigneur de toute vie ! Ne permettez pas que je me sépare de Vous. Soutenez-moi. Délivrez-moi. Et puisque Vous m’avez créé, faites-moi miséricorde. Venez à mon aide selon Votre promesse. Donnez-moi l’intelligence. Réchauffez mon cœur et mon esprit. Ne me laissez pas succomber à la tentation. Secourez-moi contre ma sottise, ma présomption, ma faiblesse, mes habitudes, ma sécheresse et mon orgueil.

Faites-moi trouver plus aimable que toute société la solitude avec Vous, plus délicieuse que tout plaisir la pénitence en union avec Vous, plus profitable que tout gain ce dont on se dépouille pour Vous.

 

 

 

Dominique-Pierre DUPOUEY,
lieutenant de vaisseau.

 

Paru dans La Vie spirituelle en 1920.

 

 

 

 

 

 

 

 



1 L’Homme né de la guerre : Témoignage d’un converti, 1 vol. Nouvelle Revue Française. 

2 Conférence Devoir et volonté. 

3 « Je fais mes délices de tes commandements je les aime...

Ma part, Jéhovah, je le dis, c’est de garder tes paroles...

Des hommes iniques m’ont raconté des choses fabuleuses, mais ce n’est point comme ta loi...

Fais luire ta face sur ton serviteur, et enseigne-moi tes lois... » 

4 On ne se lasserait pas de citer : « Quand nous communiquons avec le monde par l’intelligence, nous lui prêtons de notre insuffisance (il ne condamnait pas cependant la raison) ; quand nous communiquons avec lui par le cœur, nous lui communiquons de la force. » Et plus loin : « Quand nous communiquons avec le monde par l’obéissance et l’humilité, il nous prête sa puissance ; quand nous communiquons avec lui par l’orgueil, nous n’y trouvons plus que notre faiblesse. » (Extrait des Cahiers.) 

5 Sermon sur l’éminente dignité des pauvres. 

6 « Seigneur, je suis ton serviteur – ton serviteur et le fils de ta servante. » (Ps. 115.) 

7 Demain. 

8 « Ô mon Dieu, crée en moi un cœur pur, et renouvelle au dedans de moi un esprit de droiture. » (Ps. 50.) 

9 « Je suis prêt au châtiment. » (Ps. 37.)

 

 

 

 

 

 

 

 

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