Sainte Thérèse de Lisieux

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henri GHÉON

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À mon ami

JEAN SCHLUMBERGER,

voisin de campagne de Sœur Thérèse,

en souvenir d’étés lointains.

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

 

En présence du spirituel, il suffit rarement d’être intelligent pour comprendre, d’être sensible pour sentir, d’être équitable pour juger. On peut vivre toute une vie penché sur les merveilles de l’Église, sur ses livres, sur ses témoins et n’effleurer pas même son secret. Il est telle façon de lire, d’un œil de savant ou de dilettante, qui postule, en cette matière, une totale cécité.

Au moment d’aborder la vie miraculeuse de sœur Thérèse de Lisieux, je trouve devant moi le célèbre M. Renan. Il me toise, il me plaint ; il me barre la route. Il a pleine conscience de la supériorité que lui assurent son érudition, sa formation cléricale, son art subtil et son apostasie. Il se dirait volontiers infaillible et il ne craint pas de prophétiser. Des choses de la foi il a pourtant gardé la gourmandise ; mais il ne retient de son expérience religieuse que le souvenir émouvant d’un état de sensibilité un peu douceâtre qui infuse à son style cette moiteur que l’on nomme « onction ». N’étant plus à ses yeux qu’une façon de sentimentalisme, la religion catholique, avec ses rites et ses chants, ses poètes et ses héros, devra subir la loi commune et prendre rang en un musée d’inactualités alliciantes et sublimes entre les temples égyptiens et les poèmes homériques, les féeries de Shakespeare et les rêveries de Rousseau, pour la délectation des curieux et des artistes. L’Église a fait son temps ; il s’y résigne. Son mélancolique anathème n’épargne pas même la sainteté. Or, voici comment il la qualifie :

« La sainteté est un genre de poésie fini comme tant d’autres. »

Et il ajoute, imprudemment :

« Il y aura encore des saints canonisés à Rome (sous-entendu : c’est le métier de Rome, n’est-ce pas ?) mais il n’y en aura plus de canonisés par le peuple. »

À quelque temps de là – il eût pu la connaître – la petite sœur de Lisieux était portée sur le pavois par le concert des peuples chrétiens, sans attendre la décision toujours prudente du Père des Fidèles. Mais M. Renan, étant mort, n’eut pas à encaisser le démenti.

Aux hommes de raison qui s’aventurent au royaume des âmes, contentons-nous de rappeler la parole du Christ à la femme de Samarie auprès du puits qu’ils croient avoir scellé :

« Si tu savais le bienfait de Dieu ! »

La sainteté est « un genre de poésie » qui se renouvelle sans cesse ; car elle puise sa fraîcheur, loin de toute littérature, de tout caprice du cœur et des sens, au flanc même du Dieu de Vie.

 

En vérité, il faudrait remonter jusqu’aux temps héroïques de la chrétienté, pour rencontrer un saint aussi spontanément, aussi universellement désigné que sœur Thérèse à l’attention de l’Église et consacré si promptement par celle-ci. Avant de gravir les autels, elle a fait à peine antichambre ; on a pour elle abrégé les délais qu’impose Rome aux plus qualifiés de ses enfants avant de statuer sur leurs vertus ; on compte juge un demi-siècle entre sa naissance terrestre (1873) et sa glorification (1923). Le monde entier la réclamait et l’invoquait depuis déjà vingt ans, de la joie plein le cœur, des preuves plein les mains, avec une obstination sans exemple. Par quels éclats, par quelles éminentes faveurs, miracles, prophéties, apparitions, avait-elle, durant sa vie, acquis cet extraordinaire concours ? Par son silence, par son effacement ; disons : par son inexistence. Elle avait vécu absente, ignorée, sinon de quelques amis et parents, et son apostolat, jusqu’à son dernier jour, était demeuré intime et secret, entre les quatre murs d’un cloître.

C’est le plus grand de ses miracles ou des miracles faits pour elle, le plus indéniable et le plus confondant. En vain chercherait-on des raisons purement humaines au vote populaire, par acclamation, dont elle fut favorisée. Du moins, aucune ne suffit.

Pas même, à mon avis, le récit de ses confidences : cette Histoire d’une Âme, qui fut traduite presque en toutes les langues, au lendemain de sa disparition.

Je n’ai pas le dessein d’en sous-estimer la valeur, l’importance, ni l’influence. Mais quelque zèle que l’on ait mis à la répandre, quelque attrait qu’il ait exercé sur les âmes, quelque succès matériel qu’il ait connu dans tout l’univers chrétien, cet humble petit livre si semblable par ses dehors aux innombrables productions de la « littérature pieuse » eût été incapable de soulever une telle marée de ferveur et d’enthousiasme, d’allumer cette multitude de feux, on peut dire de mines, éclatant toutes à la fois, aux quatre coins de la terre habitée, si Dieu ne s’en était mêlé ?

Aucun livre humain, voire même divin, en aucun temps, en aucun lieu, n’en a tant fait, n’a porté si loin ni si vite, sans être prêché, expliqué, ni appuyé par l’action. Je n’excepte pas l’Imitation ; je n’excepte pas l’Évangile. Si l’on veut à tout prix qu’il soit la cause suffisante, initiale et principale de la popularité d’une enfant, on devra convenir alors que Dieu même avait déposé, insinué entre les pages, comme une fleur séchée qui n’aurait rien perdu de son parfum, une grâce de choix, immédiatement efficace, capable ipso facto d’ouvrir les âmes à son enseignement.

Mais, si grâce il y a, n’est-il pas encore plus simple de supposer que l’action de Dieu s’est exercée sans intermédiaire sur la masse obscure des foules qu’il s’agissait de séduire, d’éclairer ou d’orienter ? Peut-être avait-il été décidé, dans le Conseil de la Souveraine Sagesse, que non seulement aucune des leçons rédigées par la plume de sœur Thérèse ne manquerait son but, mais encore, surtout, qu’aucune des souffrances, aucun des sacrifices, aucune des prières du trésor expiatoire et amoureux, accumulé par elle au cours de sa brève existence, ne serait réservé à nos besoins futurs, mais tous, et dans l’instant, reversés sur le pauvre monde. La persécution sévissait ; la guerre venait à grands pas. Menacé des pires épreuves spirituelles et corporelles, le monde en avait soif et faim.

Une enfant chrétienne meurt à vingt-quatre ans, dans un petit Carmel, au fond d’une province qui ne passe point pour mystique : la Normandie. On y boit sec, on y vit bien. On est à deux pas de Trouville, qui prépare Deauville ; là se tient le Prince du Monde, et celui-ci s’est déjà fait « marchand de goutte » pour régner sur les paysans. On conduit sœur Thérèse au cimetière de la ville ; quelques amis suivent son corps ; les autres ne s’en soucient point. Sa tombe à peine close, l’odeur de ses vertus s’exhale ; du jour au lendemain son nom est sur toutes les lèvres, dans sa province et dans toutes les autres, en France et dans toute l’Europe, dans l’Ancien Monde, dans le Nouveau. Sur des lèvres de croyants et sur des lèvres d’impies, sur des lèvres qui savent encore articuler le nom du Christ et sur des lèvres qui l’ont oublié. « Thérèse ! sœur Thérèse ! » Pourquoi elle parmi tant d’autres, serviteurs des pauvres, missionnaires, apôtres, martyrs, hommes et femmes de Dieu qui dans le même temps sont morts eux aussi à la peine et dont la vertu s’est manifestée par de actes concrets, publics ? « Thérèse ! sœur Thérèse ! » il n’y en a que pour Thérèse ! Mais qu’a-t-elle fait pour nous en sa vie ? quoi de visible ? quoi de sensible ? Rien. Rien qu’on sache en tout cas. Et cependant, c’est elle qu’on invoque. Il suffit qu’elle ait dit : « Je passerai mon ciel à faire du bien sur la terre. » Le mot est recueilli, rapporté, diffusé. Mais encore faut-il y croire ? On y croit ; il s’impose. Pourquoi, par quoi s’impose-t-il ?

Il y a là un fait d’amour et l’amour et inexplicable.

 

Avant d’aller plus loin, je dois au lecteur un aveu. Je suis venu très tard au culte de la nouvelle Thérèse. Et aussi bien, j’écris surtout ce livre pour ceux qui comme moi, catholiques ou non, opposent quelque résistance à l’attrait de sa dévotion. Il est pénible de ne point faire bloc, du premier coup, avec l’unanimité des fidèles ; mais l’acquiescement retardé donne du champ à la réflexion et permet peut-être à l’esprit un examen moins superficiel du saint objet qui se propose. Non que je prétende apporter ici la moindre nouveauté sur le cas merveilleux qui fit déjà couler tant d’encre... Mais la confession de mon expérience personnelle peut être utile à quelques-uns.

J’ai connu sœur Thérèse par ses statues. La vue d’un plâtre fade et niaisement colorié était bien incapable, on en conviendra, d’ensorceler un homme fraîchement converti, tout imbu, même dans sa foi, du vain préjugé esthétique. J’exigeais alors de l’Église non seulement la vérité, mais aussi la beauté. Je sus comprendre, par la suite, que la vérité est essentielle, mais que, sur terre, la beauté ne l’est pas, quelque adjuvant à la prière qu’elle soit capable de fournir... Puis, je lus l’Histoire d’une Âme.

Venait-elle à moi trop tôt, ou trop tard ? Elle ne m’a pas ennuyé, mais elle ne m’a pas ravi. Elle m’a parfois agacé – la chère Sainte me pardonne ! Elle ne m’a, en première lecture, ni charmé, ni ému. Elle ne m’a pas même instruit. Soit que je fusse encore indigne d’estimer à son prix « la petite voie » qu’elle enseigne ; soit plutôt que déjà je l’eusse découverte dans la vie et les œuvres de plusieurs saints ou simplement dans l’Évangile qui nous la prêche à chaque ligne. Les écrivains spirituels ne font jamais que transcrire dans leur langage et les saints dans leurs actions ce que le Christ a dit et fait incomparablement mieux qu’eux, selon la règle de perfection inhérente à son Être même. « Si vous n’êtes pareils à de petits enfants... » murmure-t-il et il trace la « voie d’enfance », celle de Gilles du Gard et du Poverello, celle du Curé d’Ars et de Germaine la bergère : Thérèse de l’Enfant Jésus, venant après eux, les répète et remet en honneur cet enseignement primordial que l’on tendait peut-être à négliger. Un des offices principaux des saints au cours des âges, consiste à incarner à neuf, à habiller de neuf telles vérités très anciennes qui risquent de passer inaperçues sous le vêtement usagé qu’elles ont porté trop longtemps. On voit alors François d’Assise se revêtir d’un sac, M. Vianney d’une soutane verdâtre, Thérèse Martin d’une robe de communiante à la mode de 1885 – et le monde, surpris, reconnaît tout à coup l’humilité, la pauvreté et l’innocence, visibles depuis des siècles sur la tunique blanche du Seigneur.

Ainsi Thérèse ne m’apportait rien dans l’ordre de la modestie, du dénuement et de l’enfance que sainte Germaine et saint Gilles, saint François et le curé d’Ars – combien d’autres encore – ne m’eussent déjà révélé. Si j’avais lu son livre jusqu’au bout, il m’aurait retenu peut-être... Hélas ! il me tomba des mains.

Je n’en conçus aucun dépit, aucun regret. On doit révérer tous les saints, pensais-je : mais s’il y en a tant, c’et pour permettre à notre préférence de choisir, selon notre temps et notre pays, notre condition et notre âge, notre caractère, voire notre humeur. Thérèse n’était pas pour moi. Je ne pouvais nier qu’elle fût pour mon siècle : je n’étais pas de mon siècle sous ce rapport. Les apparences fardées et sucrées de la dévotion à la « petite Sainte » (l’abus de ce diminutif me jetait littéralement hors de moi) eurent tôt fait de me masquer ce que son cas comportait sûrement de grand et peut-être d’original. Trop de roses ! trop de fleurs ! Je ne vis plus que les fleurs et les roses ; à peine quelques épines par-dessous... mais un saint sans épines n’en serait pas un. Je saluais de très loin sa statue.

Or, ses miracles m’induisirent en réflexion. Je connus des corps qu’elle avait guéris, des âmes qu’elle avait changées, des religieux d’élite accoutumés aux profondeurs de saint Jean de la Croix et de la première Thérèse qui se nourrissaient de ses confidences, des savants qui s’agenouillaient à ses pieds ; je vis aussi qu’elle était le recours d’amis très chers qui ne vivaient le Christ qu’à travers elle ou qui le vivaient mieux par elle. Quel effort il fallut pour me rapprocher ! Je me rendis à Lisieux, emportant l’Histoire d’une Âme, résolu à tout voir, à tout lire... à tout affronter : même la chapelle de la châsse.

Je sais qui je vais offenser : je m’en excuse par avance. Mais je dois signaler l’obstacle auquel s’achoppent mes pareils ; sinon, ils ne me suivront pas et mon but est de les convaincre. Si les autres se scandalisent, leurs convictions n’en souffriront pas.

La chapelle du Carmel présente un visage glacé au fond d’une cour étriquée. On entre, on « prend sur soi » pour lui prêter quelque agrément. Plus simple, elle ne serait qu’à moitié laide : une surcharge d’ornements l’écrase, inutiles autant qu’informes... – il n’est pas impossible de les oublier. Mais sitôt qu’on oblique à droite pour vénérer les reliques sacrées, on se heurte au chef-d’œuvre de laideur bête qui a l’insigne honneur de les garder. La coupole pseudo-Renaissance, aux vitraux nuls, est la moindre de ses sottises. La châsse ? passe encore, dans sa richesse lourde et sans beauté. Et je ne suis pas autrement choqué par le brocart et le velours dont on a revêtu l’image couchée de la sainte dans sa cage de verre et d’or. Mieux vaudrait, certes, que le marbre devenu chair, léché, teinté, « idéalisé » à souhait, fût vêtu de laine et de bure : mais qui n’a vu, en Italie et en Espagne, les plus humbles martyres de la foi couvertes de bijoux et de taffetas miroitant, comme des princesses de théâtre ? elles sont dans la gloire, il est permis de les magnifier. Ce qui « ne passe pas », c’est l’escorte surnaturelle que font à la châsse deux Anges géants et un enfant musicien, taillés si mollement dans un marbre si blanc, si mou, qu’ils semblent fondre sous le regard comme du sucre ; l’enfant tient d’une main une harpe, de l’autre une fleur : c’en avec sa fleur qu’il joue de sa harpe. Or, pour compléter le méfait, le sculpteur, sans doute « éminent », a disposé sur les degrés quelques rappels de marbre-sucre, sous forme de roses semées et, comble de l’horreur, d’un nuage graisseux, compact, sur lequel flotte, sans s’y enfoncer, une croix de bronze pesante. Je n’insisterai pas sur la décoration des murs, en draperies de stuc bleu tendre, qui versent à profusion des roses roses en relief. La même volonté de fadeur, de prétention, de poésie douceâtre, de pieuse flatterie, prête à l’ensemble une confondante unité. À peine si l’on remarque, au fond, l’agréable Vierge de Bouchardon, à la vérité un peu mièvre, qui sourit jadis à la sainte : elle est perdue dans le luxe ambiant. – Et notez bien ceci : jamais ces ors ne terniront, jamais ces stucs ne pâliront, jamais ces marbres ne se patineront. Car on a proscrit l’usage des cierges : l’ampoule les remplace. Nous sommes chez de nouveaux riches : leur mobilier de salon a coûté trop cher pour n’être point conservé dans son neuf ; ils interdiraient plutôt les visites.

On voudrait rire, on n’en a pas le cœur. On a honte de son pays et de son temps. On a honte de soi qui s’attarde à ces ridicules. On se sent l’âme d’un iconoclaste. On plaint Thérèse et on lui demande pardon. – Fermer les yeux. S’abstraire. S’aveugler. Oublier le sculpteur et ceux qui ont guidé son goût, sa main, dans la meilleure intention du monde. Respirer les vraies roses, chaque matin renouvelées, qui décorent le pavement. Respirer l’odeur des vertus qui souffle mystérieusement des reliques. Humilier son goût. S’humilier soi-même jusqu’à accepter la laideur. – Mais la pauvre raison s’obstine : « Pourquoi Dieu permet-il ? Pourquoi Thérèse permet-elle ? Par quelle revanche du démon, avec la permission de Dieu, ce lieu sacré se place-t-il au premier rang des monstruosités de l’art catholique du XXe siècle ? L’âme n’informe-t-elle plus le corps, l’esprit la chair ? »

Un long temps de réflexion, un long temps de résignation, et l’on finira par admettre que le culte de sœur Thérèse n’est pas lié uniquement à ces dehors. Il y a aussi à Lisieux deux magnifiques cathédrales. Il y a la touchante maison des Buissonnets. Il y a le cimetière et le petit enclos des Carmélites, au flanc d’un coteau de pommiers, dans la plus verte des vallées. Il y a surtout la ferveur, l’authentique ferveur des petites gens, qui, à toute heure, emplit et transfigure la chapelle. Il y a la présence de l’humble enfant et de son Dieu. Qu’importent les laideurs et les pauvretés, les images, les fleurettes et les cantiques ! Ils ne sont qu’un moyen : la prière va plus loin qu’eux. On croit s’être rendu et pourtant on objecte encore : « Cela était-il vraiment nécessaire ? Ne pouvait-on se passer de cela ? »

Non. Il est probable que non. Nous qui faisons les dégoûtés ne sommes que le petit nombre. Thérèse a été donnée à son siècle, faite sur mesure pour son siècle, humainement parlant, dans sa figure temporelle, et la dévotion dont on l’entoure a pris la forme extérieure qu’elle souhaitait. Son siècle avait besoin de ce faux luxe, de ces parfums de basse qualité, de cette poésie de romance, de ce marbre où l’on taille les groupes « artistiques » qui ornent les salons bourgeois, et de ces roses de calendrier, pour être introduit en douceur au secret brûlant de son âme.

Ne cherchons pas à le dissimuler – ce n’est pas là faire injure à la sainte. Le goût de Lisieux, des dévots de Lisieux, des bonnes religieuses de Lisieux qui y cultivent des « arts d’agrément » à la louange de leur sœur, c’était un peu le sien, celui de son milieu, de sa famille. Où et quand aurait-elle pu l’affiner ? C’est celui qui règne en tous lieux, dans l’Ancien et le Nouveau Monde chez une certaine bourgeoisie qui le maintient jalousement. Sa carrière n’est point finie, car il a passé dans le peuple et il contamine sans cesse les nouvelles couches de bourgeois. C’est celui, reconnaissons-le, de la majorité des hommes. Dieu l’a laissé à Thérèse – et s’en en servi.

Je ne dis pas qu’on a les saints que l’on mérite ; on ne mérite jamais les saints qu’on a. On a les saints dont les dehors sont les plus capables de vous séduire. Sous prétexte que le sens de l’art, par le méfait de la république bourgeoise, s’est retiré de la société, les âmes en doivent-elles pâtir ? Dieu n’est pas mort uniquement pour les gens de goût et pour les artistes : ceux-ci iront visiter Chartres et en reviendront souvent convertis. Les foules innombrables qui se ruent à Lisieux et qui en propagent à travers le monde l’horrible camelote en même temps que les bienfaits, se trouvent là comme chez elles : tout les émerveille, tout les ravit. Un parfait accord avec le milieu favorise en elles l’élan, l’abandon et la confiance. Elles écartent à leur insu les joliesses qui les ont séduites. Sous les roses de sucre et les nuages de saindoux, derrière les fleurettes et les diminutifs qui affadissent providentiellement la plus héroïque histoire du monde, elles découvrent en priant la véritable sœur Thérèse, l’ascète du continu sacrifice, au corps rongé, au cœur brisé, à la volonté inflexible, qui vécut et mourut de l’excès d’un amour dont elle ignora les douceurs. Thérèse ne fut rien de moins sous le masque de son sourire : j’ai lu pour de bon l’Histoire d’une Âme et ne saurais plus en douter. Pour faire avaler à la multitude ce breuvage tragique, amer, il fallait bien un peu de sirop dans la tasse. Elle-même l’y versa. Le couvent de Lisieux en ajouta peut-être trop. Il crut bien faire et sans doute fit bien, puisque tant de fidèles s’y laissent prendre.

Je parle pour les autres, pour ceux que le sirop écœure, que le faux art détourne, que la pluie de roses fait fuir. Pour eux je gratte les petites fleurs dans les marges du livre aux ineffables confidences, les pâtisseries affligeantes aux murs de la chapelle du Carmel, les retouches pieuses ou involontaires sur les photographies « en vue d’une plus juste expression ». Je voudrais qu’il me fût permis de n’évoquer ici que l’âme, dévorée, conquérante, égale en ardeur, en vigueur, sinon en génie poétique, à celle qui fit la gloire d’Avila ; même, à mon sens, beaucoup moins tendre.

Hélas ! pour la faire comprendre, il faut la replacer dans son enveloppe charnelle, dans son temps et dans son milieu, au cœur de cette bourgeoisie qui lui procura les moyens de plaire, et que, par un juste retour, elle rappela à ses plus hauts devoirs. Je m’y résignerai : mes origines m’y disposent. J’ai l’avantage d’être né, comme sœur Thérèse de Lisieux, petit bourgeois provincial, à peu près à la même époque, et, si je n’avais quitté ma province, peut-être partagerais-je, en matière d’art religieux, le goût de ses parents, de son couvent, de ses fidèles – autrement dit, le sien. N’y a-t-il pas lieu de le regretter ?

 

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

Lorsque, venant du chemin de fer, on pénètre dans Alençon par la rue Saint-Blaise, on trouve bientôt, à main droite, un magnifique château Henri-IV, précédé d’une cour royale : c’est l’ancien hôtel de Guise, occupé maintenant par M. le Préfet. À main gauche, une petite maison lui fait face. Brique et pierre comme lui, aussi modeste qu’il est fastueux, coquette cependant, elle respire au rez-de-chaussée par deux fenêtres et une porte, et, à l’étage, par trois portes-fenêtres, élégamment cintrées, ouvrant sur un balcon de fer. Trop fraîchement repeinte, elle a l’air d’un jouet tout neuf. En vain une chapelle récente, analogue par sa fausse grâce à la rotonde de Lisieux, s’efforce de la déparer. C’est ici que naquit Thérèse.

On peut sonner, on sera bien reçu. La maison est habitée et soigneusement entretenue par une charmante vieille dame, veuve d’un pasteur anglican qui reçut de la sainte sommation intime de rentrer dans l’ordre romain. On verra, au fond du couloir dallé, l’escalier étroit, abrupt et luisant, à main courante d’acajou, dont l’enfant comptait chaque marche en appelant sa mère jusqu’à ce qu’elle répondît. On baignera dans l’atmosphère virginale de la grande pièce du bas, où Mme Martin se tenait, près de la seconde fenêtre, pour y préparer les modèles de ces dentelles précieuses que des ouvrières choisies exécutaient à son compte au dehors. Le même rideau blanc, immaculé, l’isolait dans son oraison, filtrait le jour sur son ouvrage : elle eût tenté le pinceau de Ver Meer, de Delft. Au fond, comme par le passé, une cloison mobile entièrement vitrée, ménage une sorte d’arrière-chambre qui servait de salle à manger ; aux jours de fête on ouvrait la cloison et l’on avait assez de champ pour dresser la table de chêne, toutes rallonges déployées, où prenait place la famille au complet.

Si chaque détail a changé, rien n’a vieilli : le temps de Thérèse est le nôtre : dans ce paisible coin de France, il n’avance qu’à petits pas. Tout est banal, solide et discret, les meubles, les boiseries, les cadres. L’âme n’a point quitté les choses : une prière la retient. Des passants peu nombreux, un grand poids de silence : l’inaltérable silence de la province, qui couvre, dit-on, bien des hontes, mais collabore aussi avec Dieu pour former des saints.

Pourquoi faut-il mentionner ici la chambre natale de la jeune sainte, la chambre conjugale où l’amour, épuré, s’ingénia à n’être jamais qu’un devoir ? Située au premier, derrière la chambre des grandes sœurs, on a eu la pieuse idée de l’annexer à la chapelle contiguë. Ce n’est pas sans stupeur qu’en s’avançant vers la petite flamme qui tremble devant l’autel consacré, on découvre soudain, à travers une grille, une façon de « gland » pour exposition d’art mobilier, selon le pire goût du faubourg Saint-Antoine avant l’avènement d’un style dit moderne qui, du reste, ne vaut guère mieux. Sous un jour cru, sur un fond aveuglant, trône un de ces grands lits confortables et honorables, ni beaux ni laids, disons traditionnels, qui ont besoin d’effacement et de pénombre, car leur office doit demeurer secret. Mais celui-ci n’a cure de la tradition. Il s’exhibe, il se pavane, il fait ostentation de son luxe remis à neuf : le couvre-pied, le baldaquin et les rideaux l’habillent d’une soie peluche rouge-groseille, relevée de pompons, dont il semble extrêmement fier. Une fenêtre à store de dentelle lui répond, avec récidive de rideaux groseille. Deux chaises, dont l’une pour enfant, un guéridon Empire, errent autour.

Ici l’imagination, d’accord avec l’effusion, renonce. L’implacable décor annule la Vierge au sourire dont la copie auréolée surplombe le lit sous le baldaquin. Les murs, repeints d’hier, nous refusent toute confidence ; le parquet, gratté ou refait, n’a gardé nulle souvenance d’avoir été foulé par un pas humain, il se contente de reluire. Nous sommes loin de la chambre de M. Vianney telle qu’on nous la conserve à Ars. Nous sommes loin, j’en puis répondre, de celle où Thérèse Martin poussa son premier cri vers Dieu. – J’accorde que la piété des bourgeois ait des réussites moins scandaleuses ; leur aberration a trouvé ici sa limite, aussi n’y reviendrai-je pas. Mais il ne faut pas qu’on oublie qu’elle était en germe chez les Martin et a marqué l’enfant dès le berceau.

Pourtant M. et Mme Martin n’étaient pas des bourgeois comme les autres. S’ils partageaient, sur bien des points, les goûts, les préjugés, les habitudes de leur classe, ils devaient, sur le plan chrétien, passer pour des originaux. Non que la religion ne tint aucune place dans les soucis de leurs concitoyens. Les provinces de l’Ouest ont été longtemps protégées, grâce à l’acquis des siècles et au sérieux de leurs habitants, grâce au contact journalier de la ville avec la campagne, contre la propagande des « idées nouvelles ». Sous la Monarchie de Juillet et sous le Second Empire, l’Église avait marqué des points et reconquis un peu partout les positions que la Révolution lui avait fait perdre et dont l’Empire et la Restauration avaient amorcé la reprise par politique plutôt que par conviction. On s’étonne encore aujourd’hui de rencontrer dans le terroir français, en dépit des méfaits de la déchristianisation officielle, non seulement des noyaux rocheux de ferveur, mais comme de vastes couches alluviales, à peine recouvertes de sable, où perdurent les convictions des ancêtres et qu’il suffit d’une traînée de soc pour mettre au jour. La classe bourgeoise d’Alençon pratiquait le catholicisme. Pour la procession de la Fête-Dieu on tendait des draps dans les rues ; les autorités tenaient à honneur de porter le dais du Saint Sacrement. Les hommes assistaient à la grand-messe du dimanche ; ils faisaient presque tous leurs Pâques et l’on pouvait compter les esprits forts. Mais les chrétiens de l’espèce du couple Martin n’étaient sans doute pas moins rares : ils scandalisaient à rebours. Le refrain est de tous les temps : « Ils exagèrent. » – et rien de moins bourgeois que l’exagération.

Originaire d’Athis dans le département de l’Orne, le père de M. Martin qui avait fait les guerres de l’Empire et était resté dans l’armée après Waterloo, changeait souvent de garnison. C’est ainsi que Louis, le troisième de ses enfants, vit le jour à Bordeaux en 1824. Le capitaine Martin, quand il prit sa retraite, fixa sa résidence à Alençon, non loin de son hameau natal, pour assurer plus aisément l’éducation de sa famille. Aussi chrétien que soldat, il ne plaisantait pas sur le devoir ; exact en tout, il ne passait aucun manquement à la règle. Il légua à son fils Louis une piété qu’on pourrait dire militaire et cette prestance d’officier que celui-ci garda jusqu’à ses derniers jours. Louis était grand, se tenait droit, ne détournait jamais la tête ; il passait à vingt ans pour le plus beau garçon du lieu.

Pourtant, il ne fut pas soldat. Chez des cousins de Rennes, il prit le costume breton et la vocation de l’horlogerie. Ce métier du silence et de précision devait aussi lui convenir. Il se perfectionna chez un ami de son père à Strasbourg. Il put méditer sur le temps, sur la brièveté des heures. Il avait un tour d’esprit poétique et il aimait les couchers de soleil. L’habitude qu’il avait contractée depuis l’enfance de tout considérer sous l’angle de l’éternité éveilla en lui le désir de se retirer sur les cimes pour contempler Dieu de plus près et l’adorer dans sa création. À vingt ans donc, il partit pour les Alpes, tantôt à pied, tantôt en diligence, mi-touriste, mi-pèlerin et monta demander conseil dans leur solitude neigeuse aux religieux augustins du couvent du Grand Saint-Bernard. Il savait trop peu de latin pour y être admis : il décida de pousser à fond ses études ; son père y consentait : une maladie l’arrêta. Alors, un peu déçu, mais docile aux déceptions, il revint à l’horlogerie et, après un temps de stage à Paris, ouvrit une boutique à Alençon. Elle était sise rue du Pont-Neuf, à quelques pas de la rivière ; on voit encore le nom de Martin sur l’enseigne, au-dessus des montres et des pendules, des bagues et des chaînes de cou, car il joignit plus tard à son métier un petit commerce de bijouterie. Il vécut là, célibataire, jusqu’à l’âge de trente-cinq ans.

Que pouvait-on penser de ce moine-horloger, beau de visage, réservé, distingué, instruit, à la barbe ronde et soignée, qui ne sortait qu’en redingote et coiffé d’un chapeau melon, qui traversait les rues sans regarder les femmes, même du coin de l’œil, qui semblait songer aussi peu au mariage qu’au plaisir, qui était capable de ramasser un ivrogne dans le ruisseau et de le ramener jusqu’à sa porte, qui ne manquait jamais la messe du matin et qui réunissait chez lui de vieux messieurs dévots pour examiner avec eux les moyens les plus efficaces de secourir les indigents, de relever les âmes pécheresses et d’aider les missionnaires à promouvoir dans le monde le règne de Dieu ? Ce « rat de bénitier » avait à tous égards trop de prestige pour ne pas bousculer l’opinion reçue selon laquelle un « homme d’œuvres » ne peut être que sot, hypocrite et laid. Ajoutons, pour le situer, qu’il pêchait aussi à la ligne.

Or, dans le même temps, Mlle Zélie Guérin, fille d’un officier de gendarmerie en retraite, vivait et faisait vivre dans la maison que nous avons décrite, rue Saint-Blaise, son vieux père, son frère Isidore et sa sœur. Elle était du pays ; elle avait été élevée au couvent de l’Adoration. Un irrésistible penchant vers les misères humaines l’avait conduite à demander son admission chez les sœurs de Saint-Vincent de Paul. Mais la supérieure de l’Hôtel-Dieu, sans raison, l’avait rebutée : où Louis Martin, on l’a vu, avait échoué, Zélie Guérin échouait comme lui. Ce parallélisme singulier n’a pas été inventé après coup pour embellir une pieuse légende ; les faits sont là, dûment et solidement établis. L’argent manquait à la maison : Zélie s’improvisa dentellière. À dater de ce jour, on put l’apercevoir à sa fenêtre, assemblant les carrés de point d’Alençon et dessinant sur le papier les arabesques gracieuses d’après lesquelles on exécutait les commandes qui affluaient miraculeusement. Elle se recueillait. Dieu ne la quittait pas. Pour le servir plus pleinement, elle rêvait de prendre un époux qui fût aussi soucieux qu’elle de sa gloire et de mettre au monde beaucoup d’enfants qui lui seraient tous consacrés.

Les deux ouvriers d’art, l’horloger et la dentellière, n’habitaient pas sur la même paroisse et leurs familles ne se fréquentaient pas. Ils s’ignoraient. Ils s’attendaient. Comment, un beau jour, ils se rencontrèrent sur le pont Saint-Léonard, comme Anne et Joachim à la Porte Dorée ; comment lui s’effaça pour la laisser, elle, passer ; comment leurs regards se croisèrent ; comment Zélie Guérin reconnut à n’en pas douter celui que Dieu lui réservait pour compagnon, c’est un secret qu’ont bien gardé les Anges. Tout ce qu’on sait, c’est qu’ils se devinèrent et se plurent, que les familles prirent contact et qu’une union s’ensuivit. Jaloux de sa propre virginité et se figurant que sa femme souhaitait d’abriter la sienne sous le voile subtil d’un mariage tout spirituel, Louis Martin vécut une année avec elle, des documents l’attestent, comme un frère avec une sœur, comme saint Valérien avec sainte Cécile. Ce paradoxe scandaleux et surhumain eût pu durer toute la vie : mais Thérèse ne serait pas née et il semble bien que ce mariage n’avait pas d’autre but dans le plan providentiel. Il fallut que l’épouse avouât à l’époux son désir secret d’être mère, de faire souche avec lui de saints, pour qu’il passât outre à son vœu. Celui de sa femme fut exaucé : sur les neuf enfants qu’elle lui donna, quatre, entre six mois et six ans, rejoignirent les chœurs célestes et les cinq autres entrèrent au couvent.

Comme premier nom de baptême, tous reçurent le nom de la Vierge. Il y eut, successivement, Marie-Louise, Marie-Pauline, Marie-Léonie, Marie-Hélène, Marie-Joseph-Louis et Marie-Joseph-Jean-Baptiste, Marie-Céline, Marie-Mélanie-Thérèse – et celle enfin qui devait être sainte Thérèse de Lisieux. Hélène, Mélanie et les deux Joseph, les deux fils tant désirés dont on comptait faire des missionnaires, furent ceux que le ciel rappela pour éprouver la foi de leurs parents. Des filles qui restaient, l’aînée, Marie-Louise, qu’on appelait Marie tout court par privilège d’ancienneté, n’avait pas loin de quatorze ans lorsque naquit la dernière, Thérèse.

Entre temps, la guerre éclata. La petite maison de dentelles qu’avait fondée Zélie Guérin et qu’elle n’avait pas cessé de diriger, avait, grâce à son sens pratique aussi averti que sa foi, pris une telle extension qu’en 1870 M. Martin céda sa boutique d’horlogerie pour seconder sa femme dans un labeur chaque jour plus accaparant. Rien ne le retenait rue du Pont-Neuf ; car il avait perdu son père. Il y subit pourtant encore les misères de l’invasion ; si on ne l’eût pas retenu, il se fût engagé dans les francs-tireurs, malgré son âge. Son beau-père étant mort aussi, il héritait la maison de la rue Saint-Blaise. La famille s’y regroupa et y vécut sept ans durant. Nous voici revenus au futur berceau de la sainte. N’en-ce pas à peu près ainsi qu’était née la Vierge Marie, d’Anne et de Joachim, nous rapporte la tradition ?

Au lendemain de la mort de Marie-Hélène, à cinq ans et demi, la sœur de Mme Martin, religieuse à la Visitation du Mans, lui écrivait ingénument :

« Je ne puis m’empêcher de te trouver heureuse de donner au ciel des élus qui seront ta joie et ta couronne. Et puis, ta foi et ta confiance qui ne vacillent jamais, auront un jour leur rétribution magnifique... Sois sûre que le Seigneur te bénira, et que la mesure de tes joies sera celle des consolations qui te sont refusées ; car enfin, si le Bon Dieu, content de toi, veut bien te donner ce grand saint que tu as tant désiré pour sa gloire, ne seras-tu pas bien récompensée ? »

De ces paroles, Mgr Laveille, un des meilleurs historiens de Thérèse 1, rapproche celles que Mme Martin adressait à sa belle-sœur de Lisieux à la suite d’un deuil semblable.

« Quand je fermais les yeux à mes chers petits enfants et que je les ensevelissais, j’éprouvais bien de la douleur, mais elle a toujours été résignée. Je ne regrettais point les peines et les soucis que j’avais endurés pour eux. Tout le monde me disait : « Il vaudrait beaucoup mieux ne les avoir jamais eus. » Je ne pouvais supporter ce langage. Je ne trouvais pas que les peines et les soucis pouvaient être mis en balance avec le bonheur éternel de mes enfants. »

Voilà qui donne la mesure de la foi de Zélie Martin. On prétend qu’elle fut souvent favorisée de grâces extraordinaires : conseils, pressentiments, illuminations, tant son âme était transparente. Elle cultivait l’idée fixe de donner au monde « un grand saint ».

Ses deux aînées faisaient leurs classes au couvent de leur tante au Mans. La santé délicate de la troisième, Léonie, lui causait du souci. Céline commençait à marcher. La petite Marie-Mélanie venait de déserter aussi la terre. Le grand saint désiré, attendu, peut-être promis, ne se montrait pas. En 1872, une nouvelle grossesse rouvrit la porte à l’espérance. Mais ce fut encore une fille qui vint occuper le berceau vacant. L’évènement eut lieu le 3 janvier 1873. Les vacances du Jour de l’An avaient ramené au foyer Marie et Pauline. Elles ne devaient guère dormir cette nuit-là, car leur mère était en souffrance. À minuit, on frappe à leur porte et M. Martin leur annonce la naissance d’une petite sœur. Qui se doutait que cette enfant chétive serait le grand saint attendu ?

Le lendemain, Marie-Françoise-Thérèse Martin fut baptisée à Notre-Dame. Elle pénétra dans la vie de la grâce par le triple porche gothique, aigu, viril et délicat, jaillissant et rejaillissant, couronné d’un jardin de pierre, de la plus belle église d’Alençon. Dans la première chapelle à main gauche, rajeunie dans le goût moderne avec moins de fadeur qu’aucun des sanctuaires néo-thérésiens, on voit encore la cuve baptismale au-dessus de laquelle elle reçut l’Esprit de Dieu. Sa sœur aînée, Marie, fut sa marraine. Mais le nom de Thérèse prévalut sur ses autres noms.

L’épreuve de la vie commença aussitôt pour elle. Sa mère dut renoncer à l’allaiter. Thérèse fut mise en nourrice chez une paysanne de Semallé, Rose Tallé, surnommée « la petite Rose », à quelques kilomètres d’Alençon. Elle y manqua deux fois mourir, tandis qu’une fièvre typhoïde, de l’espèce la plus maligne, mettait aussi la vie de sa sœur Marie en danger. Elles guérirent en même temps, à force de prières et de pèlerinages. Le printemps acheva la cure : Thérèse pesait quatorze livres à quatre mois. À dix mois, elle se tenait debout. À un an, elle marchait seule. Sur son visage toujours épanoui, sa mère croyait lire « une expression de prédestinée ». Elle la reprit à la maison. M. Martin fut à Chartres, puis à Lourdes, porter ses actions de grâces. Mme Martin redoubla de soins pour l’enfant.

Si l’on ne craignait d’employer un mot que des chrétiens n’appliquent pas aux créatures, on pourrait dire que la dernière venue devint pour ses parents un objet d’adoration. Tout ce qu’elle faisait était bien, tout ce qu’elle disait était beau, tout ce qui lui advenait miraculeux. À dix-huit mois elle montait à balançoire, sans aucune espèce de crainte, si ce n’est celle de ne pas s’enlever assez haut. Elle tombait du grand lit de sa mère sans se réveiller, ni se faire mal : les Anges la portaient. Son séjour en nourrice, dans la chaumière de Semallé, avait fait d’elle une solide petite campagnarde, à l’épreuve de tous les maux.

Aimable, sensible, passionnée, elle avait pour sa mère une fureur d’amour. Elle ne souffrait pas sans pleurer que celle-ci ne la suivît pas au jardin. Elle la rejoignait sous la pluie battante à la messe. La piété à laquelle on la formait précocement s’annonçait aussi violente, aussi exigeante que sa nature. Elle n’aurait pas sauté un mot de sa prière du soir. « Ce n’est pas tout », disait-elle à M. Martin : il fallait aussi « demander la grâce ».

« Oh ! que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite mère ! » s’écriait-elle. « Pour que tu ailles au ciel. » Sa supplique fut entendue. Elle souhaitait aussi la mort de son père dans ses « excès d’amour ».

Elle aimait bien ses sœurs. La sérieuse Marie qui allait quitter le couvent, mais pour y retourner définitivement peut-être. Plus que Marie, Pauline qui était brillante, appliquée et un peu vaine de ses dons. Elle s’attacha moins à Léonie, toujours patraque, de caractère difficile, avec pourtant de la persévérance et un bon cœur. Aux yeux de Thérèse, c’étaient les grandes, que l’on imite, que l’on envie, mais avec un certain respect. Sa compagne de toutes les heures était la douce et charmante Céline et celle-ci faisait toutes ses volontés. Thérèse, avant de se lever, se réfugiait dans le lit de Céline et s’accrochait passionnément à elle. La bonne s’étant présentée pour l’habiller, elle eut un jour ce mot charmant :

« Laissez-moi, ma pauvre Louise, vous voyez bien que toutes les deux, on est comme les petites poules blanches, on ne peut pas se séparer. »

Le poulailler, les fleurs, les chants d’oiseaux tenaient une grande place dans sa vie. Sa sensibilité n’avait jamais trop d’aliment.

Mme Martin tâchait de réfréner, autant qu’il se pouvait, ses accès de tendresse ; mais il fallait bien qu’elle s’y prêtât. L’enfant avait pris l’habitude, j’y ai déjà fait allusion, en gravissant l’escalier, de l’appeler à chaque marche : « Maman ! maman ! » ; à quoi sa mère répondait : « Oui, ma petite fille ! » ; si elle y eût manqué une seule fois, Thérèse fût demeurée sur place, sans avancer ni reculer. M. Martin l’appelait sa petite reine, il la promenait sur sa botte, la comblait de menus cadeaux. La collection de ses jouets fait foi : sous ce rapport, elle fut certainement gâtée ; elle put longtemps se figurer que tout lui était dû, qu’elle n’avait qu’à dire : Je veux.

Vive, intelligente, étourdie et d’un entêtement presque invincible : quand elle avait dit non, rien n’eût pu la faire céder. Lorsque son père lui tendait les bras, lorsque sa mère voulait l’embrasser dans son lit, elle feignait parfois de les ignorer : elle se faisait désirer ; elle était « femme ». Elle aimait avoir les bras nus ; elle se trouvait plus « gentille » ainsi ; elle faisait des grâces devant la glace. Pour avoir idée de son amour-propre, rappelons-nous l’anecdote du sou.

« Ma petite Thérèse, lui dit sa mère, si tu veux baiser la terre, je vais te donner un sou.

– Oh ! non, ma petite mère ! j’aime mieux ne pas avoir de sou. »

N’exagérons pas l’importance de ces caprices enfantins, bien qu’elle se soit plus à nous en faire confidence ; ils avaient leur contrepartie. Non, Thérèse ne craignait pas de peiner ses parents ni de leur résister ; le premier mouvement venait de l’esprit propre. Le second la portait à s’accuser, à se noircir, à demander pardon : son Ange gardien l’inspirait. Alors elle pleurait de honte, durant des heures ; on avait grand-peine à la consoler.

Quelqu’un qu’elle n’acceptait point de contrister, sitôt qu’elle pensait à lui – elle y pensait déjà souvent – c’était l’Enfant Jésus. Il existait vraiment pour elle. Elle vivait pour une part dans le monde mystérieux, familier à ses parents, de la réalité surnaturelle. Un jour qu’elle se promenait au jardin, elle vit ou crut voir « auprès de la tonnelle, deux affreux petits diables qui dansaient sur un baril de chaux avec une agilité surprenante, malgré des fers pesants qu’ils avaient aux pieds ». Ayant jeté sur elle « des yeux flamboyants », ils furent comme saisis de crainte, se cachèrent au fond du baril, puis s’enfuirent dans la lingerie. Les trouvant si peu braves, elle s’approcha de la fenêtre pour savoir ce qu’ils allaient faire. « Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment fuir son regard... »

Mesura-t-elle à ce moment le pouvoir de son innocence et s’imagina-t-elle qu’elle vaincrait le démon sans combat ? C’est donc qu’elle ignorait encore les antagonismes de sa nature et les armes que celle-ci pouvait fournir à Satan contre Dieu. À quatre ans et demi, cela n’a pas lieu de surprendre.

On ne saurait trop insister sur le trait le plus inquiétant, cité et commenté partout, de la première enfance de Thérèse ; à lui seul il la peint ; il résume son caractère, son destin possible, son destin réel : Satan, aux aguets, le recueille, s’en autorise pour tout espérer.

Céline et elle jouaient à la poupée. Leur aînée Léonie leur présenta la sienne, couchée sur « une corbeille remplie de robes, de jolis morceaux d’étoffes et autres garnitures »...

« Tenez, mes petites sœurs, choisissez ! »

Mais écoutons l’enfant :

« Céline regarda et prit un peloton de ganse. Après un moment de réflexion, j’avançai la main à mon tour, disant : « Je choisis tout ! » et j’emportai corbeille et poupée sans autre cérémonie. »

En rapportant le fait quinze ans plus tard, Thérèse ajoute pieusement :

« Lorsque la perfection m’est apparue, j’ai compris que pour devenir une sainte, il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours ce qu’il y a de plus parfait et s’oublier soi-même. J’ai compris que dans la sainteté les degrés sont nombreux, que chaque âme est libre de répondre aux avances de Notre-Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour son amour ; en un mot de choisir entre les sacrifices qu’il demande. Alors, comme aux jours de mon enfance, je me suis écriée : « Mon Dieu, je choisis tout. »

C’est entendu ; mais ne déplaçons pas la question. Nous n’en sommes pas là. Nous nous efforçons de saisir le secret humain, trop humain, ô sœur Thérèse ! de votre nature blessée. Longtemps avant d’être une sainte, la petite fille de quatre ans qui, au nez de ses sœurs, s’adjuge toute la corbeille, loin de se donner et de s’oublier, manifeste une avidité, un égoïsme, un esprit de conquête, en un mot un « impérialisme » d’une singulière fureur et qui devra subir un retournement absolu pour se muer un jour en ce dépouillement tragique. C’est votre nature, Thérèse, qui se révèle, qui explose ici ; une nature qu’il faudra dompter, comme un cheval de sang qui n’a encore connu bride ni selle et qui, s’il n’est pas maîtrisé, risque bien plutôt de vous emporter aux abîmes de la révolte qu’aux cimes de la sainteté. Non, votre mot n’est pas chrétien ; Frédéric Nietzsche en aurait rugi d’aise. Comme sur vos traits, vos traits authentiques, la « volonté de puissance » la plus irréductible s’y inscrit.

Anticipons sur l’avenir. Considérons avec attention telle photographie non retouchée, non adoucie, non choisie parmi les plus molles ou les plus « extatiques », la moins « posée » car la pose trahit toujours : un de ces instantanés par exemple où la figure de la sainte a été surprise et saisie dans le cloître parmi ses sœurs. Ou encore, de préférence, le plus souffrant et le plus caractéristique des trois clichés de 1897 dans lesquels on la voit tenant sur sa poitrine l’image de la Sainte Face et celle de l’Enfant Jésus. Le sourire implicite, la douceur, la sérénité n’étalent qu’un mince glacis sur un visage solide et puissant, dur et têtu, impérieux et conquérant, qui sait ce qu’il veut, qui le veut à mort, qui ne cédera pas que sa volonté ne soit faite. Fiat !

Telle elle était, telle elle est demeurée. À quatre ans, elle choisit tout, le mal comme le bien, dans l’expansion de sa vitalité native. À l’âge de raison, c’eût été tout le mal, si le milieu et la grâce divine ne s’y étaient pas opposés. Redressée par l’éducation, par la prière et par l’infusion de l’Esprit Saint, en fin de compte, c’est pour le bien qu’elle opte, tout le bien, le Souverain Bien, l’Absolu dans sa plénitude. Que les moyens dont elle usera pour l’étreindre – ils sont d’une déconcertante humilité – ne nous aveuglent pas sur une ambition qui est la dominante de son caractère. Elle calquera, à petits traits, sa propre volonté sur la volonté de Dieu. Voilà le drame de sa vie, le miracle de son destin. C’est sous-estimer l’un et l’autre, réduire indûment la part de la terre comme la part du ciel au cours d’un combat sans merci, que de banaliser son cas et d’amenuiser sa figure.

Il faut le redire inlassablement ; non, il ne s’agit pas ici d’une humble et tendre petite pensionnaire, qui mérita, au prix de menus sacrifices, d’être ravie d’un coup d’aile, au milieu des fleurs ; mais d’une créature de passion et de volonté, proie ordinaire de l’Orgueil de la Vie, que l’Éternel Amour, sans en amoindrir les puissances, a su mater et acheminer vers ses fins.

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

Marie avait fait don à ses petites sœurs d’un chapelet spécial dont usaient les pensionnaires, à la Visitation du Mans, pour dénombrer leurs « actes de vertu ». Chaque fois que l’on s’était privé volontairement d’un plaisir, qu’on avait secouru un pauvre, qu’on avait refoulé un mouvement d’humeur, on tirait en avant un grain qui restait séparé des autres, augmentant chaque fois la chaîne des sacrifices accomplis.

Une pratique dévote qui ressemble à un jeu et qui se teinte d’héroïsme est bien accueillie à cet âge, surtout quand elle s’accompagne, comme ici, d’émulation. Thérèse, par orgueil sans doute, pour n’être pas en reste avec Céline, s’entraîna ainsi au renoncement. La vertu, à ce prix, avait pour elle un certain charme. S’accuser du mal qu’on a fait ou qu’on croit avoir fait, ne pas se plaindre quand on est punie, ne pas essayer de se justifier, par pitié pour la vraie coupable, quand on est accusée à tort, voilà jusqu’où l’ascétisme des deux petites filles sut pousser le raffinement. Cela les enivrait, cela les exaltait, cela ne leur coûtait plus guère. L’habitude du sacrifice leur devenait comme une seconde nature. Elles enveloppaient leurs « pratiques » d’un mystère savant qui, à leurs yeux, en augmentait le prix.

Un dimanche, Thérèse rentre de promenade avec un superbe bouquet champêtre. Dieu sait si elle aime les fleurs ! si elle ne lâche pas facilement ce qu’elle tient ! Ne voilà-t-il pas que sa mère, inconsciente de la peine qu’elle lui causera, réclame le bouquet pour l’autel du mois de Marie ! On ne refuse rien à la Sainte Vierge ; on ne refuse rien à une mère. Thérèse consent, se dépouille, mais contre son gré et la mort au cœur. Elle cacha si bien sa révolte et ses pleurs que seule les devina sa sœur Céline. Malgré sa sensibilité maladive, un temps viendra où elle ne pleurera même plus.

Peu de mois après la mort de Mère Marie Dosithée, la sœur de Mme Martin, l’éducatrice de ses grandes filles au Mans, celle-ci sentit tout à coup s’exaspérer un mal qu’elle cachait depuis seize ans : une tumeur du sein qui lui arrachait des cris de souffrance. Elle dut avouer et céder... Elle avait trop tardé, hélas ! – une opération n’eût fait qu’accélérer un dénouement inévitable. À bout de forces, elle se résigna « à quitter son point d’Alençon, à commencer à vivre de ses rentes ». Dieu ne lui ferait-il pas la grâce de voir encore ses plus jeunes enfants grandir ? Elle s’en remit pour guérir à Notre-Dame de Lourdes ; par une chaleur accablante (juin 1873) elle se joignit aux pèlerins d’Angers ; quatre fois coup sur coup se fit plonger dans la piscine. Elle revint à Alençon exténuée, se répétant le mot de la Vierge Marie à Bernadette : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre. » Pendant ce temps les deux petites et leur père pleuraient et suppliaient à la maison.

Comme la fin de leur mère approchait, on plaça Céline et Thérèse chez une dame d’Alençon pour leur épargner pendant la journée le spectacle de son martyre. Mme Martin se leva une dernière fois pour « présider » avec M. Martin un simulacre de distribution de prix, organisé par Marie dans sa chambre. Céline et Thérèse s’étalent mises en blanc ; elles reçurent des mains de leur mère des livres et des couronnes de papier doré.

Le 26 août, on apporta le viatique ; Thérèse assista à genoux à la communion suprême et aux suprêmes onctions. C’en était fait. Elle embrassa le front glacé sans une larme. Elle s’arrêta un longtemps dans le corridor devant le cercueil. Elle n’avait pas imaginé que la mort d’une personne chère creusât en nous un tel abîme ; mais elle tenait tête à la mort et à la douleur. Ses petits sacrifices quotidiens lui permettaient de supporter les plus cruels, sans trahir le déchirement de son âme. Outre le secours de la grâce et la certitude absolue du bonheur de sa mère au ciel – n’avait-elle pas souhaité qu’elle y montât bien vite ? – il y avait en elle une force de vie, une force de joie qui déniaient tout pouvoir au néant.

Après l’enterrement, la bonne lamentait : « Pauvres petites ! vous n’avez plus de mère ! » Céline se jeta dans les bras de Marie : « C’est toi qui seras ma maman ! » Mais Thérèse hésita, bien que Marie fût sa marraine. Elle vit Pauline attristée, peut-être un peu jalouse, sans petite fille à aimer. Alors elle posa son front sur le cœur tremblant de Pauline en s’écriant : « C’est Pauline qui sera maman ! » De ce lien nouveau, spontanément noué, serré, pouvait-on déjà soupçonner l’importance spirituelle ? c’était précisément Pauline qui devait ouvrir la voie du Carmel à sœur Thérèse de l’Enfant Jésus.

Il fallut quitter Alençon, les calmes rues à peine « commerçantes », les petits ponts bossus sur la Sarthe et sur la Brillante, les aimables ruisseaux bordés de jardinets et de lavoirs, les murs blonds et sévères de la grand-place, les églises si graves, si closes, et la campagne grise aux mouvements discrets et gracieux. Alençon est une ville qu’on ne peut pas ne pas aimer ; sa seule industrie est un jeu de fée ; tout en tendant ses fils, elle rêve, elle prie ; elle aide à rêver, à prier. Ce que Thérèse y regretta surtout, ce fut le cadre de ses rêveries : la maison, le carré de jardin derrière, avec la balançoire et le poulailler, l’enclos du Pavillon qu’avait loué M. Martin pour y méditer à l’écart, tandis que s’égaillaient librement ses filles, les champs de hautes herbes où elle aimait à disparaître lorsque les marguerites et les bleuets étaient en fleur : nous ne devons pas négliger cet aspect « poétique » de sa nature.

Nous le verrons bientôt se dessiner, s’épanouir au sein d’une campagne plus grasse, plus molle, partant plus sensuelle, plus déprimante pour la volonté ; mais il sera trop tard, la souffrance aura fait son œuvre. Le frère de Mme Martin, Isidore Guérin, est établi comme pharmacien à Lisieux. Il possède une femme aussi sainte qu’elle, des filles d’un bon naturel et élevées dans les principes ; lui-même, après quelques flottements de jeunesse, est devenu un homme de foi et de bien, un « militant ». Mme Martin, à son lit de mort, a exprimé à son mari le souhait qu’il cherchât auprès de sa belle-sœur et de son frère un appui et un réconfort qu’aucun ami ou parent d’Alençon n’était à même de lui procurer. Un peu désemparé, M. Martin en ressent le besoin. Or, M. Guérin, loin d’y contredire, se met en quête aussitôt, pour lui et les siens, d’une maison avec jardin à proximité de la ville. Les jeunes filles n’attendront pas la fin de l’été pour s’y installer ; leur père les y rejoint en novembre. Elle s’appelle « les Buissonnets ».

Entre tous les endroits chargés de souvenirs où ont accès les dévots de Thérèse, voici bien le plus éloquent, le plus intime, le mieux conservé, le moins abîmé. Si l’on excepte les heures de classe qu’elle passera chez les Bénédictines et le temps du voyage qu’elle fera à Rome, on peut dire qu’elle vivra là toute sa vie de fillette et de jeune fille, entre quatre ans et demi et quinze ans, et que rien ne se produira d’important pour sa formation, pour sa vocation, pour le perfectionnement de son âme avant son entrée au Carmel, en dehors de cette maison et des deux jardins qui l’entourent. Nous y trouvons partout sa trace, à peine brouillée par nos pas.

Pour nous y recueillir sans effort et sans accident, éliminons d’abord les deux objets fâcheux dont le jardin a dû subir l’outrage. Près de l’entrée un Angelot banal qui brandit gauchement son étendard mesquin. Derrière la maison, le groupe de marbre trop blanc, quasi-photographique, installé sur une pelouse, qui représente, plus grands que nature, Thérèse et son père assis sur un banc dans l’attitude de la confidence. Et dire que cette pauvre chose dont la mairie d’un chef-lieu de canton ne voudrait pas, a la prétention d’évoquer le moment tragique et secret où le père reçut en plein cœur l’aveu de la vocation de sa fille ! Passons. – Si la maison a été respectée, on n’a pourtant pas évité de transformer la chambre enfantine en chapelle. C’est la coutume, hélas ! Que l’on visite, à Sienne, dans le quartier des Teinturiers, la chambre de sainte Catherine, à Rome, non loin de Sainte-Marie-des-Monts, celle de saint Benoît-Joseph Labre, on a la même déception. Ne devrait-on pas faire en sorte que le culte rendu aux saints dans les lieux où ils ont dormi et veillé, médité et prié, sauvegardât au moins la physionomie de leur solitude ? Il n’est pas de meilleur moyen de nous les rendre présents ou prochains.

Ces restrictions, à dire vrai, pèsent peu dans notre pensée. Le reste de l’habitation se présente à nous à peu près intact.

On laisse à gauche la route de Trouville qui est un boulevard cossu. On s’engage entre des vergers, des maisonnettes, des terrasses, dans un sentier montant, sinueux et ombreux. Une porte taillée dans un mur, quelques degrés de pierre, une grille modeste. C’est là. Une pelouse anglaise, des ovales de fleurs, une allée courbe bien sablée, s’étalent, sur une pente douce, devant la façade avenante d’un chalet bourgeois, rouge et blanc, qui porte au-dessus de l’étage un belvédère pris dans le toit et coiffé de bois découpé, entre deux lucarnes du même goût. Une double masse végétale l’enserre, digne d’un pays où les arbres sont rois. Le jardin d’arrière, surélevé, mi-partie d’agrément, mi-partie verger-potager, groupe des thuyas, des fusains, des lauriers, des sapins, des cerisiers, des groseilliers et d’épaisses draperies de lierre, autour d’un frais gazon et de rames de pois. Il propose, au fond, des couloirs secrets, d’amusantes cachettes de feuilles. Et voici la buanderie contre laquelle on a reconstitué une de ces crèches minuscules que se plaisait à composer Thérèse avec des brins de bois, de paille, des coquilles et des galets. Ici, dans ce petit carré, elle transplantait des crocus, des pervenches et des fougères : elle l’appelait « mon jardin ».

On l’y voit, on l’y sent. On entre avec elle dans la demeure.

Il y fait plus sombre qu’à Alençon. La pièce d’accès, qui fut la cuisine, n’a gardé d’authentique que le foyer de briques rouges où les enfants déposaient leurs souliers à chaque veille de Noël. À droite, le regard plonge dans le passé. Ô salle à manger de famille, irrécusable témoignage ! Les vieux meubles, en y entrant, y ont apporté tous leurs souvenirs et ceux-ci rencontrent les nôtres. Ces meubles, on les a vus partout : on les prévoyait, on les réclamait. Le buffet aux colonnes torses nous présente, comme il convient, deux trophées de chasse sculptés en plein chêne, perdrix, faisans et lapereaux. Les mêmes colonnes étaient solidement les fauteuils hauts et droits, les chaises carrées. La table épaisse et ronde tourne sur un pivot massif, épanoui en quatre pieds surchargés de feuilles d’acanthe. La glace de la cheminée manquerait à tous ses devoirs si elle ne reflétait deux candélabres de cristal et une pendule sous globe, à sujet de bronze doré. Deux gravures « d’époque », romaines ou bibliques, d’après David ou Girodet, pendent aux murs. Enfin, d’impénétrables rideaux de fenêtre ménagent, selon le rite, une demi-obscurité.

Parfaite harmonie dans le convenu. Le vrai luxe bourgeois du XIXe siècle, dans sa sévérité, dans sa solidité, tel qu’il s’est établi en province, une fois pour toutes, dans le lieu où l’on doit manger. Je n’en ris pas, car il m’émeut. Son esthétique étant admise, je ne relève ici pas la moindre faute de goût.

Et non plus au-dessus, il faut que j’en convienne encore, dans la chambre à coucher de M. Martin. J’aime ses meubles d’acajou. J’aime l’étoffe de son baldaquin, de ses rideaux et de ses sièges, pareille à un sous-bois aux feuillages verts, bleus et noirs, où ne passerait pas un souffle d’air. Elle est obscure ; elle médite. Aucune tristesse, pourtant. Celle où Thérèse s’alitera lors de sa grande maladie, où un sourire de la Vierge lui rendra la santé de l’âme et du corps, toute en boiseries, semble-t-il, devait être gaie, lumineuse ; des rideaux de mousseline blanche drapaient l’alcôve où l’autel remplace le lit. C’était la chambre de ses grandes sœurs. Elle occupait auparavant avec Céline la pièce de derrière, de plain-pied avec le jardin, dans laquelle on vend aujourd’hui ses statuettes et ses médailles. On y a exposé sous verre son lit, ses poupées, ses autres jouets et sa table d’écolière portant le Christ d’ivoire sur croix d’ébène qu’elle interrogeait durant ses devoirs. Voici sa corde à sauter, son panier à crevettes, son bateau à voile, son fourneau, son damier, son petit piano, ses livres d’étrennes, la cage de son oiseau favori. Il n’est pas inutile de se rappeler qu’elle a été une petite fille comme les autres et que son âme s’est nourrie, pour une part, de futilités.

Seuls, des privilégiés visiteront le belvédère. Il servait à M. Martin de cabinet d’étude et d’oraison. On ne venait l’y déranger que pour rendre compte de la journée. Il était comme le haut lieu, clos de vitres blanches et bleues, où le père se retirait pour recevoir les conseils de l’Esprit de Dieu. Son Grand Saint-Bernard, à défaut de l’autre.

C’est tout. Nous en savons assez sur la maison. Les incidents et les évènements qui vont se succéder s’y placeront comme d’eux-mêmes. Thérèse la découvre avec un ravissement indiscret. Elle court à travers le jardin, cueille une groseille attardée. Son abondante chevelure s’étale et mousse sur son dos ; un nœud de satin noir, comme un papillon, la survole... Soudain, elle s’arrête. Son visage se rembrunit. Qu’arrive-t-il ? Elle rentre avec Céline dans sa chambre, tombe à genoux et éclate en sanglots.

Son héroïsme aura été sans lendemain. Pour éprouver la force de sa volonté et de sa foi, pour ne pas attrister son père, on l’a vue refouler et cacher sa douleur. Le voyage, l’installation, la nouveauté du lieu l’en ont pour un moment distraite. Elle s’en aperçoit, elle s’en fait reproche. Elle s’accuse de légèreté, de sécheresse, d’ingratitude envers la morte, de manque de cœur. Sa sensibilité naturelle, trop longtemps contrainte, déborde. Elle pleure, gémit, se frappe la poitrine, se livre à toutes les outrances dont est capable une petite fille plus douée qu’aucune pour sentir. Désormais, la crise passée, l’enfant que nous avons connue si vive, si espiègle, si exigeante, se montrera douce, timide, craintive, amie de l’ombre et du silence. Il ne faudra plus qu’on s’occupe d’elle ; elle ne pourra souffrir la compagnie des étrangers ; un regard suffira pour qu’elle fonde en larmes. Tel et le premier bienfait de Lisieux.

Les deux grandes tiennent la maison. Léonie et Céline sont en demi-pension au couvent des Bénédictines. Moins d’occasions de jeux pour Thérèse ; on reprend son instruction au b a ba, et c’est Pauline, sa « petite mère », qui s’en charge. M. Martin a beaucoup vieilli ; ses cheveux et sa barbe sont devenus blancs ; libre d’occupations, il ne s’intéresse qu’à ses enfants, à ses œuvres et à son âme. Son horaire est réglé comme celui d’un moine : messe du matin à la cathédrale, jardinage, lecture, chapelet, déjeuner ; l’après-midi, visite du Saint-Sacrement, à Notre-Dame, à Saint-Jacques, à la chapelle du Carmel ou à Saint-Désir, souvent en compagnie de la fillette ; promenade le long de la Touques, la ligne en main ; station chez M. Guérin, retour, dîner, prière du soir en famille. De la même façon, la vie de l’enfant se partage entre les leçons de Pauline, les champs ou le jardin et les exercices pieux. La piété la suit partout ; c’est pour le Bon Dieu qu’il faut étudier ; c’est pour le Bon Dieu qu’il faut être sage ; c’est pour le Bon Dieu qu’on sourit aux pauvres quand ils viennent quêter, le lundi ; c’est pour le Bon Dieu que Thérèse dresse de petits autels champêtres ; c’est pour lui qu’elle rêve au bord du ruisseau, pendant les pêches de M. Martin. Elle s’est assise dans l’herbe à l’écart, elle se laisse pénétrer par les mille bruits de la nature ; le son d’un clairon dans une caserne la rappelle à la vie du « monde » et, selon son expression, il « mélancolise » son cœur. Elle aime la pluie autant que le soleil ; la foudre tombe à côté d’elle, elle l’admire ; elle se baignerait comme une herbe dans la rosée, si le respect humain ne la retenait. En vérité, une petite païenne ? Non, cent fois non ! Une pauvre Anna de Noailles, ivre de nature et d’amour humain, sent sa limite et ne peut que désespérer. Thérèse de Lisieux passe outre. La terre, elle aussi, la contente, elle aussi la déçoit, mais pour une raison tout autre : parce qu’elle annonce, préfigure et, cependant, n’est pas le ciel.

Sans vie morale, il n’y a pas de vie mystique, sans vertu personnelle, pas d’oraison. Thérèse a blessé un pauvre homme en lui offrant un sou comme à un mendiant. Le gâteau qu’elle va manger lui ferait peut-être plaisir ; elle n’ose pas le lui offrir, de peur d’être encore rebutée. Comment concilier la délicatesse et l’amour ? Elle a entendu dire qu’on obtenait toutes les grâces le jour de sa Première Communion. Eh bien ! elle attendra que ce jour vienne et ce jour-là, elle priera pour lui. Elle y pense durant six ans et, le jour venu, s’exécute. C’est un trait entre cent. Voilà une charité fraternelle qui ne se détend pas et ne se dissout pas en vains soupirs.

Comme il y a des saisons pour les champs, il y en a pour l’Église des âmes. On sait comment Dom Guéranger, le reconstructeur de Solesmes, a mis à leur portée dans l’Année liturgique la prière quotidienne, quotidiennement renouvelée, qui leur apporte chaque jour une nouvelle fleur ou un nouveau fruit. De ce livre sans prix, M. Martin se faisait faire lecture, à haute voix, les soirs d’hiver. Ainsi l’enfant connut la saison de l’Avent, la saison de Noël, la saison du Carême, les saisons de Pâques et de Pentecôte, teintes de vert, de violet, de blanc, de rouge et le passage à travers elles de la procession des Saints. Le Dieu des fleurs, des ruisseaux, des orages, elle le retrouvait, le dimanche matin, à la grand-messe de la cathédrale Saint-Pierre, dans la chapelle latérale, côté de l’Épître, où se rassemblait la famille et d’où l’on voyait de si près l’autel. Ce fut là qu’un sermon, le premier qu’elle pût saisir, lui représenta ce Dieu torturé, cloué sur la Croix, mis à mort : elle en garda toujours mémoire. Quand, à six ans, pour la première fois, elle pénétra dans un confessionnal – elle était si petite que le prêtre ne la voyait pas et qu’elle ne voyait pas le prêtre –, elle put se figurer que son Dieu était là présent, puisqu’on lui avait dit : « C’est à Dieu que tu te confesses. » La grâce et la prière aidant, la pensée de Dieu ne la quittait guère : elle entrait peu à peu dans la réalité du Christ.

Cependant elle grandissait ; la femme en elle s’ébauchait et prenait conscience de son charme. Aux soirées du dimanche, chez M. Guérin, on comblait Thérèse d’attentions, de gâteries, voire de flatteries ; sans conséquences, pensait-on ; elle était le portrait de sa pauvre mère ! Le court séjour qu’elle fit à Trouville, et le succès qu’elle y obtint pour ses yeux pleins de ciel, ses boucles blondes, son sourire – on l’arrêtait sur les Planches pour l’admirer – auraient pu réveiller en elle une coquetterie innée. Elle plaçait déjà plus haut son amour-propre et son orgueil ; ceux-ci n’avaient point désarmé : ils jouaient dans un autre mode.

Un soir, elle revenait avec son père de chez M. Guérin. Au-dessus du jardin public, l’azur doux et profond d’un ciel sans lune s’arrondissait comme un berceau. Elle y tenait les yeux fixés, plongés, s’enivrant de la gloire des constellations et du mystère des espaces. Tout à coup, elle distingua, parmi le foisonnement des étoiles, « un groupe de perles d’or » affectant la forme d’un T – le baudrier d’Orion ; elle s’arrêta. La première lettre de son nom ! quel présage ! et quelles « délices » ! – c’est le mot qu’elle emploie en rapportant le fait.

« Oh ! regarde, papa, dit-elle, mon nom en écrit dans le ciel ! »

Ce n’était pas une boutade, une gaminerie. Elle y croyait dur comme fer. L’honneur que le ciel lui faisait ne lui semblait pas disproportionné avec sa chétive personne ; sans doute ne l’était-il pas avec l’ambition spirituelle de son amour. « Ne voulant plus rien voir de la vilaine terre », elle demanda à son père de la conduire par le bras jusqu’à la maison. Elle rentra aux Buissonnets, la tête perdue dans les affres, sainte, béatifiée, canonisée par elle-même, c’est-à-dire déjà comblée par la certitude de l’être un jour. Son père, se prêtant à cette fantaisie, ne songea pas une minute à la rappeler à l’humilité ; le pressentiment de l’enfant confirmait trop exactement celui qu’il nourrissait en lui ; il en était le responsable. Il se pliait ingénument à la volonté probable de Dieu.

La sainteté peut donc se greffer sur l’orgueil ? comme la grâce, après tout, se greffe sur la nature. Il existe un saint orgueil comme il existe de saintes colères. L’objet suprême de la sainteté est moins dépouillement de la personne humaine que possession de la divinité.

Laissons à Thérèse Martin ce qu’il est permis d’appeler encore l’illusion de sa gloire future. Nous apprendrons bientôt que ce n’en est pas une ; nous saurons de quel prix elle en paiera l’authentique réalité. Il n’est interdit à personne de dire : « Je serai un saint. » Encore faut-il le vouloir. De toute sa volonté et de toute sa constance. D’une volonté plus tenace que celle des puissances de la nature et du péché. D’une constance égale à celle de la grâce qui peut, pour notre avancement, faire « la nuit obscure » en nous. Thérèse connaîtra de longues nuits sans astres. Pour le moment elle sourit au ciel et le ciel semble lui sourire. Avant de lui ouvrir ses portes, le ciel, de tout son poids d’amour, l’écrasera.

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 

 

Sans doute va-t-on m’accuser d’exagérer la part des hommes dans l’élaboration de la merveille et, à proportion, de restreindre la part de Dieu. Dieu n’est-il pas caché derrière toutes nos actions, qu’il les suggère ou seulement les autorise, et ne se sert-il pas même de nos erreurs ? Je dis ici ce que j’estime juste, dans le seul souci de la vérité. Or, il m’apparaît, de toute évidence, qu’on est en train, de la meilleure foi du monde, de fabriquer une grande sainte aux Buissonnets.

De connivence avec le ciel, M. Martin s’applique délibérément à modeler le caractère et l’âme de sa préférée à l’image de ce qu’il conçoit de plus souhaitable et de plus beau. Il ne laisse passer aucune occasion de lui parler de sa glorieuse patronne, la Vierge d’Avila, une flèche plantée au cœur. Ses filles aînées entrent dans son jeu, spécialement la seconde, Pauline, la « petite mère » de Thérèse, qui, je l’ai dit, s’est chargée de son instruction. Elle se montre dans ses leçons aussi rigoureuse que tendre, elle exige une obéissance sans recours, elle habitue l’enfant dans l’ordinaire de la vie à surmonter ses faiblesses, ses rêveries, ses caprices et ses terreurs.

« Parfois, vous m’envoyiez seule, le soir, chercher quelque chose dans une chambre éloignée ; vous ne souffriez point de refus, et cela m’était nécessaire, car je serais devenue très peureuse ; tandis qu’à présent, il est bien difficile de m’effrayer. »

Jamais Pauline ne revient sur une chose décidée ; il faut que Thérèse mérite, c’est l’a b c d de l’amour de Dieu.

« Est-ce que j’ai été mignonne aujourd’hui ? Est-ce que le Bon Dieu est content de moi ? » demande l’enfant avant de s’endormir. Si la réponse est négative, Thérèse, dans sa chambre obscure, sanglotera jusqu’au matin : elle évite autant qu’elle peut la sanction intime de ses larmes. On organise chaque année une distribution des prix exprès pour elle ; elle reçoit en tremblant des mains de son père des couronnes et des cadeaux exactement proportionnés à ses progrès. C’est « comme une image du Jugement ».

Sa petite mère accueille toutes ses confidences, éclaire tous ses doutes, l’introduit aux secrets de l’éternité. Thérèse la presse de questions ; elle a toujours une réponse. « Pourquoi le Bon Dieu ne donne-t-il pas une gloire égale à tous ses élus ? » Pauline l’envoie chercher sa timbale d’argent à peine plus haute qu’un de à coudre et le grand verre de M. Martin ; puis, les remplissant jusqu’au bord, elle lui fait comprendre que tous les élus recevront une pleine mesure, de sorte que le plus petit n’enviera pas le bonheur du plus grand. Thérèse qui, dans son for intérieur, ambitionne d’être la plus grande, se résigne à sa petitesse ; elle en fera bientôt une vertu.

Dans son belvédère vitré d’où, par-dessus les arbres du jardin, on découvre un vaste horizon, M. Martin domine et règle le travail des âmes. Pauline entrera au couvent. Il n’a pas impossible que Marie l’y suive. Si cela semble plus douteux pour Léonie, la petite Céline promet. Quant à Thérèse, il la sent si proche de lui, dans un accord parfait des sentiments et des pensées, qu’il la donne comme il se donne, sans soupçonner que dans dix ans, l’heure venue, la promesse qu’il vient de faire sera si cruelle à tenir. Quand le jour tombe, il attend avec joie la visite de « sa petite reine ». Il la retient longtemps auprès de lui. Ils sont là, entre ciel et terre, qui s’entretiennent cœur à cœur, des splendeurs de la création, des douceurs de la vie future – et parfois hélas ! du malheur des temps. La France, ses épreuves, son avenir... M. Martin n’est pas désincarné encore. Un peu rêveur, à la Chateaubriand, à la Rousseau, avec quelque chose en lui du « Promeneur Solitaire », il garde cependant une tête solide ; c’est un Français de bonne souche et de bon sens. Sans doute applique-t-il au temps présent la Politique tirée de l’Écriture Sainte. Il donne des conseils, il propose des solutions. Thérèse s’émerveille de la moindre de ses paroles.

« Bien sûr, papa, que si tu parlais ainsi aux grands hommes du gouvernement, ils te prendraient pour te faire roi et la France serait heureuse comme jamais elle ne l’a été... Mais... tu ne serais plus mon roi à moi toute seule ; aussi j’aime mieux qu’ils ne te connaissent pas. »

Quelle jalousie dans l’amour ! Son père sourit et l’embrasse. Mais c’est bien autre chose encore quand Thérèse le voit prier ; un saint ne prie pas mieux. Lorsqu’il écoute un sermon à l’église, elle le regarde plus souvent, nous avoue-t-elle, que le prédicateur. Sa belle figure lui dit tant de choses ! ses yeux débordent de si douces larmes ! Il semble plongé dans un autre monde : un Ange sur la terre – et un Ange ne peut mourir. – Le culte qu’elle lui rend frise l’adoration ; il est temps que Dieu intervienne.

Ici se place un avertissement qui la rappelle à la réalité. À l’âge de six ans, elle est l’objet d’une grâce cruelle : une apparition concernant son « roi bien-aimé ».

Il faut remarquer en passant que ces phénomènes miraculeux seront très rares dans sa vie ; il ne s’en produira aucun durant son séjour au Carmel. J’en compte trois, en tout. Hier c’était la danse des petits diables, sur un baril de chaux, à Alençon. Ce sera demain, ou après-demain, auprès de son lit de malade, le sourire d’une Statue lui apportant la guérison. C’est aujourd’hui un fantôme funèbre. Thérèse n’en pas une sainte visionnaire ; elle ne se vante pas de voir à chaque instant le ciel s’ouvrir. La valeur objective de son témoignage s’en trouve singulièrement renforcée. Quand elle déclare qu’elle a vu, c’est qu’elle a vu et nous devons la croire. Laissons-la elle-même nous raconter sa vision. Celle-ci eut lieu en plein jour ; elle la reçut à l’état de veille, il n’est pas inutile de souligner par avance ce point.

« Mon père, écrit-elle, était en voyage et ne devait pas revenir de sitôt. I