Alice de Chambrier

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Philippe GODET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

Celle qui fait l’objet des lignes qu’on va lire était la modestie et la simplicité mêmes ; jamais le talent ne m’est apparu sous des dehors aussi naturels, avec une aussi parfaite ingénuité. On comprend dès lors que je trouve pleine de périls la tâche de parler d’elle au public. Le public !... Elle le cherchait si peu, qu’elle était résolue à ne point imprimer ses poésies avant l’âge de trente ans ; c’était une loi qu’elle s’était faite. Elle n’a pas craint, il est vrai, de participer à différents concours poétiques et de publier quelques vers dans des recueils où elle se trouvait en nombreuse compagnie ; mais une pudeur aujourd’hui assez rare, jointe à un besoin très vif de perfection artistique, l’empêchait d’affronter seule le jugement d’un public peu indulgent aux jeunes écrivains trop pressés de solliciter ses suffrages.

Cette retenue m’a toujours semblé un signe de véritable supériorité : savoir attendre, laisser mûrir son talent dans le recueillement et le travail, c’est une grande force, c’est même une des conditions du génie, qui, en ce sens, est bien « une longue patience ».

La publication des poésies d’Alice de Chambrier serait-elle donc une sorte de trahison envers cette noble et touchante mémoire ? – Non. Maintenant qu’elle n’est plus – ou mieux, maintenant qu’elle est ailleurs –, les siens ne sauraient hésiter : si son talent n’avait pas acquis encore cette maturité, cette entière possession de lui-même auxquelles tendaient son labeur et sa remarquable énergie, il avait cependant fourni déjà plus que de simples promesses, quelques œuvres exquises de forme et d’une pensée originale et haute, que nous n’avons pas le droit de laisser dormir dans l’oubli.

La mort qui l’a si soudainement frappée a donné d’ailleurs à ses essais un caractère définitif, et il ne reste à ceux qui la pleurent qu’à recueillir les meilleures de ses poésies ; n’a-t-elle pas écrit elle-même ces vers, qui, au besoin, plaideraient en sa faveur :

 

                Oui, la mort qui s’approche, implacable et farouche,
                La mort, noir ennemi, grandit ce qu’elle touche.

 

Nous n’avons puisé qu’avec une extrême discrétion dans les manuscrits qu’elle a laissés. Un souvenir qui nous est personnel montrera quelle sévérité elle aurait elle-même apportée dans un semblable choix. Alice de Chambrier avait bien voulu prendre pour conseiller et pour critique celui qui écrit ces lignes : elle pensait qu’un peu d’avance dans la vie justifiait le privilège qu’elle m’accordait de revoir avec elle ses poésies. Non seulement elle acceptait avec une bonne grâce d’enfant toutes mes observations, mais elle corrigeait, recorrigeait et retravaillait ses vers jusqu’au moment où je me déclarais satisfait ; alors, l’œil brillant de plaisir, elle transcrivait la pièce ainsi achevée dans un livre spécial, un beau livre recouvert de peluche vieil or. – « Est-ce pour la peluche ? » demandait-elle ; ce qui voulait dire : « Êtes-vous absolument content ? Ne trouvez-vous plus rien à reprendre ? » – Eh bien, ce volume, je l’ai sous les yeux, je viens de le feuilleter encore : il ne contient pas plus de quatorze pièces. Celles que nous y ajoutons ne sont certes point sans défaut, on y remarquera bien des vers qui eussent subi sans doute d’heureuses retouches ; mais nous avons eu soin de n’admettre dans ce recueil que des morceaux offrant, comme pensée et comme forme, un certain ensemble de qualités qui rachètent les imperfections de détail.

On se convaincra mieux encore de notre prudence d’éditeur, quand on lira la liste des œuvres composées dans l’espace d’environ cinq années par Alice de Chambrier. Cette jeune fille morte à l’âge de vingt et un ans, avait écrit :

Trois tragédies en cinq actes, en vers : La fille de Jephté, Sophonisbe, Les Chrétiens. Un drame en un acte, en vers : Lore Nicol. Une comédie en deux actes, en vers : Service d’amie. Deux comédies en trois actes, en vers : Une poignée de mouches, Le Flatteur. Une saynète en vers : La Bohémienne. – Elle avait entrepris, peu avant sa mort, un drame en cinq actes, en vers : Le Serment d’Isolde. Il existe un plan détaillé de cette pièce, dont les deux premiers actes étaient déjà écrits.

La liste de ses poésies et poèmes accuse le chiffre considérable de cent soixante-quinze pièces qui représentent près de quinze mille vers.

Enfin, elle a écrit en prose quatre nouvelles :

Les deux Aumônes, Emineh, Lilio, Belladonna ; une légende : Diane de Kerdrel ; un roman dont le manuscrit tient deux gros volumes : Mademoiselle de Vieux-Charmeilles ; enfin un long roman historique neuchâtelois : Le Châtelard de Bevaix, dont elle écrivait les dernières pages quelques jours avant sa mort.

Ajoutez à cela un travail en vue d’un concours : De la discipline dans l’École du Dimanche, – et vous aurez une idée de tout ce qui s’agitait dans cette jeune tête, et vous serez surpris de tout ce qu’elle a trouvé moyen d’exprimer à un âge où la rêverie est d’ordinaire plus séduisante que le travail, et dans une position sociale où le plaisir s’impose souvent comme un devoir.

C’était une activité sans trêve de sa vive et ardente imagination ; elle n’avait pour ainsi dire pas un jour où elle ne fût tourmentée de la fièvre créatrice. Elle trouvait toujours les journées trop courtes, et il fallait presque l’arracher à ses occupations ; retenue quatre mois dans sa chambre à la suite d’une blessure qu’elle s’était faite au talon dans une course alpestre, elle se trouvait si heureuse de pouvoir composer à son aise, qu’elle eût voulu, disait-elle, arrêter le temps qui s’écoulait trop vite. Elle semblait écrire à la tâche, comme si elle eût pressenti que le soir viendrait tôt pour elle, qu’elle entrerait jeune encore en cette nuit dont parle l’Écriture, « dans laquelle personne ne peut travailler », et l’on eût dit qu’elle se hâtait d’exprimer, tandis que Dieu lui en donnait le temps, tout ce qu’elle portait en elle de pensées élevées ou hardies, de sentiments délicats et tendres, de rêves généreux et de vivantes espérances. Travaillons, car demain nous mourrons ! Que quelque chose de nous demeure à ceux que nous avons aimés et que notre départ va rendre inconsolables !...

Cette pensée, elle l’a eue, cela n’est point douteux, et nous en verrons plus loin de nombreux témoignages. Dans le carnet de poche où elle notait ses impressions fugitives les plus intimes, on a trouvé ces lambeaux de strophes, ces vers où elle n’avait pas même pris le soin de mettre d’accord l’orthographe et la rime :

 

                Quand un jour nous aurons passé loin de la terre,
                Quel sillon après nous demeurera tracé ?
                Sera-ce seulement une trace légère
                Qui d’un souffle de vent pourrait être effacé ?
                .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
                Ah ! qu’il reste de nous plus qu’un tombeau de marbre
                Ou qu’une croix de bois, modeste souvenir !
                .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
                Prenons garde, aujourd’hui qu’il en est temps encore ;
                Pour nous demain pourrait être le dernier jour.

 

 

 

II

 

 

Mais on se demande sans doute dans quel milieu s’est développé le talent abondant et riche d’Alice de Chambrier, quelles circonstances ont stimulé cette énergie, cette persévérance, cette audace d’imagination qui ne reculaient devant aucune entreprise. Ces questions, sa biographie ne les résout pas complètement (car il faut faire la part de cette « influence secrète » dont parle Boileau), mais elle les éclaire en quelque mesure.

Née à Neuchâtel le 28 septembre 1861, fille de Alfred de Chambrier et de Sophie de Sandol-Roy, Alice de Chambrier appartient à une famille qui a joué un rôle important dans nos affaires publiques et qui occupe une place dans notre littérature neuchâteloise. Je ménagerai la modestie des vivants ; mais ils me permettront de rappeler le nom d’un de nos historiens les plus distingués, Frédéric de Chambrier, l’auteur de l’Histoire de Neuchâtel et Valangin. Cet homme d’État, qui a rendu de précieux services à son pays, eut-il pour la poésie un penchant auquel son activité politique ne lui permit pas de donner cours ? Je ne sais, mais je sais que la page de son livre dans laquelle il trace le portrait du vigneron neuchâtelois est d’une poésie large et sereine, et d’une beauté vraiment classique.

Alice de Chambrier n’avait pas un an lorsqu’elle perdit sa mère. Elle fut élevée à Neuchâtel ; enfant d’une vivacité extrême, son caractère réclamait moins de sévérité que de douceur. Le sentiment du devoir et le désir de faire plaisir aux siens étaient chez elle si profonds, qu’elle pouvait être laissée complètement à elle-même pour l’accomplissement de ses tâches d’école.

Toute sa vie s’est écoulée à Neuchâtel, sauf un séjour de dix-huit mois à Darmstadt (1876-1877) ; elle avait elle-même témoigné le désir de passer quelque temps à l’étranger et d’apprendre la langue allemande : elle l’apprit si rapidement qu’elle écrivit bientôt une saynète allégorique en vers allemands destinée à être jouée par ses camarades de pension et que j’ai retrouvée parmi ses plus anciens brouillons. Au retour de Darmstadt, l’enfant pétulante était devenue une jeune fille qui, sous son calme apparent et sa rare égalité d’humeur, cachait un cœur bouillant, une sensibilité extraordinaire et un besoin d’affection dont elle réservait pour son entourage les explosions et les manifestations passionnées.

Ses premières poésies furent écrites vers l’âge de dix-sept ans. Élève de l’École supérieure des jeunes demoiselles, elle s’était acquis par ses compositions une petite célébrité de collège ; son poème d’Atlantide, où elle conte l’antique légende du continent autrefois disparu sous les flots, fit sensation alors dans le cercle des camarades et des maîtres, et fut lu, sans nom d’auteur, il est vrai, par Mme Ernst dans une de ses séances de déclamation.

Ceux qui la voyaient de près avaient compris dès ce moment qu’il y avait, chez cette jeune fille, non pas un simple caprice, mais une vocation qu’il ne fallait point contrarier ; et le jour où elle fut autorisée par son père à se livrer à ses goûts littéraires, elle s’écria qu’il n’y avait plus un seul point noir dans son existence si heureuse.

Diverses personnes ont exercé sur son développement une action dont la reconnaissance nous oblige à dire ici quelques mots.

C’est ainsi que Mme Berton, née Samson (la fille de l’illustre tragédien), qui l’avait vue en Suisse, s’intéressa à cette jeune fille si vaillamment éprise de poésie et lui adressa de franches et très judicieuses critiques sur un de ses drames en vers. Elle profita beaucoup aussi des conseils pleins de bienveillance de M. Ernest Naville, auquel elle aimait à soumettre ses poésies.

Enfin, les représentations des chefs-d’œuvre classiques données à Neuchâtel par Mme Agar firent sur elle une impression profonde et déterminèrent l’essor de son talent. Elle entra en relations suivies avec cette éminente tragédienne ; elle éprouvait pour elle une admiration et une affection presque enfantines, auxquelles Mme Agar répondait par des directions très sages et des conseils vraiment maternels.

Il est certain que le jour où la jeune fille entendit Mme Agar dans les grands rôles d’Hermione et de Phèdre, a marqué dans sa vie. Ce fut pour elle cette heure décisive qui dénoue quelque chose dans l’âme de l’artiste. Il y a ainsi, pour les esprits jeunes et primesautiers, des commotions imprévues et soudaines, qui sont comme la brusque obtention d’un bien convoité d’instinct sans le connaître, qui déchirent le voile et qui donnent accès à la terre promise et vaguement rêvée.

Dès lors se succèdent rapidement les compositions de tout genre, comédies de société, drames, nouvelles, poésies. Je n’attache pas plus d’importance qu’il ne convient aux lauriers remportés dans de nombreux concours ouverts aujourd’hui aux jeunes gens que dévore la passion des vers ; mais je tiens à noter ici ces petits succès d’un talent qui, avec le temps, eût pu aspirer à de plus sérieuses récompenses : ils ont été pour elle ce que Vauvenargues appelle « les premiers regards de la gloire ». Elle n’en devait pas connaître d’autres.

Une première médaille obtenue en 1880 à Royan, au concours de l’Académie des Muses Santones, pour une pièce intitulée le Phare de Cordouan ; de nombreuses mentions dans divers autres concours ; enfin la primevère d’argent qui lui fut décernée au printemps de 1882 par l’Académie des Jeux floraux de Toulouse, lui furent autant de précieux encouragements.

Avec quelle joie candide elle rapporta cette fleur, que sa gracieuse ballade, la Belle au Bois dormant, avait si bien méritée ! Elle était allée à Toulouse avec son père, pour assister, le 3 mai 1882, à la fête des Jeux floraux et recevoir sa primevère ; au retour, elle racontait avec émotion l’accueil sympathique qui lui avait été fait ; mais on n’avait pu la décider à lire elle-même, conformément à l’usage, la pièce couronnée, en présence de quelques centaines de personnes assemblées : « Je n’aurais jamais pu, me disait-elle, m’entendre lire devant tant de monde. » Un des mainteneurs fit la lecture, qui fut saluée d’applaudissements unanimes.

On sait de quel prix sont ces premiers succès pour un vrai talent : funestes à la médiocrité vaniteuse, ils fortifient et stimulent le mérite réel.

Ce sont là les « évènements » de sa vie. Mais un trait saillant de son caractère, c’est qu’au milieu de ces innocentes joies qu’elle recherchait avec ardeur, elle demeurait d’une extrême simplicité, et de même qu’elle acceptait la critique avec empressement, elle souffrait les éloges sans en tirer d’orgueil. On sentait que pour cette nature d’une si rare énergie et d’un si vif essor, tout concours ouvert était comme un défi porté à son talent et qu’il relevait avec une joyeuse bravoure : il s’agissait pour elle, non de conquérir des trophées et de s’en faire gloire, mais de se mesurer avec les difficultés et de les vaincre.

Elle vivait et pensait par elle-même, et non, comme sont enclins à le faire ceux qui lisent beaucoup, par le moyen d’autrui. Ce trait – le plus original peut-être de sa physionomie, celui par lequel elle fut vraiment poète – mérite qu’on y insiste. Elle a, littérairement et humainement parlant, plus donné qu’elle n’a reçu ou pour mieux dire, elle recevait, non des hommes, mais de plus haut, par cette intuition supérieure qui, dans un autre domaine, s’appelle la foi et qui est la « démonstration des choses qu’on ne voit point ». J’ai vu sa bibliothèque : elle était fort mince. Bien qu’Alice de Chambrier fût ce qu’on nomme une personne instruite, ses lectures n’étaient pas étendues. Quelques livres d’histoire, quelques revues, trois ou quatre volumes de Victor Hugo, particulièrement la Légende des siècles... voilà tout. Aussi n’a-t-elle, à proprement parler, imité personne dans ses vers ; elle s’y montre elle-même ; il est rare qu’on y trouve ces empreintes facilement reconnaissables et ces réminiscences qui trahissent chez les débutants le commerce des maîtres préférés. Sa poésie, avec sa pensée naïvement hardie et la fermeté large et parfois superbe de sa forme, est bien à elle et ne rappelle distinctement, soit par ses défauts, soit par ses qualités, la manière d’aucun des poètes contemporains. Cependant, si elle eut, en dehors de son propre rêve, un idéal poétique, ce fut bien Victor Hugo, dont elle aimait par-dessus tout les conceptions gigantesques et le lyrisme éblouissant.

Cette vie si simple, si consacrée à tout ce qui est beau, se partageait entre la ville et la campagne. À Neuchâtel, la jeune fille travaille sans relâche, ce qui ne l’empêche pas de prendre part, avec tout l’entrain de son âge, aux plaisirs d’une société où chacun l’aime pour sa gentillesse et son enjouement ; à Bevaix, durant les longs jours d’été, elle donne son temps à l’étude, à la promenade, aux occupations rustiques. C’est qu’en effet elle ne se laissait point absorber par le talent dont elle était douée ; il importe même de le dire, pour prévenir toute méprise : elle n’avait rien de ce qui rend facilement désagréable la femme auteur, aucun étalage de ses prédilections, aucun ton de supériorité, point d’airs revêches ou penchés, point de pose enfin ; rien que bonhomie et bienveillance pour tous. Elle comprenait que la poésie est dans les choses, et non dans l’intelligence du poète, laquelle n’est bonne qu’à ordonner, en s’effaçant le plus possible, les éléments qu’elle recueille et les impressions qu’a provoquées le beau dans l’âme qui le perçoit.

Très réservée, en paroles comme dans ses écrits, sur tout ce qui touche à la religion, elle possédait cette piété active et pratique dont la manifestation est la charité. Elle avait reçu l’instruction religieuse de M. le pasteur Du Bois, pour lequel elle conservait une vive affection, qui s’est montrée jusque sur son lit de mort. Mais son christianisme était tout intime et sans phrases ; il se contentait des actes, qui seront toujours la plus persuasive des prédications. Je ne l’ai jamais entendue médire ni se moquer. Son bonheur était de soulager quelque souffrance à laquelle elle apportait discrètement sa sympathie. On la plaisantait dans son entourage sur son âpreté au gain : elle encaissait avec tant de ponctualité l’argent mignon que lui rapportaient ses petits succès poétiques et les vers publiés çà et là dans divers recueils ! Tout s’expliqua lorsqu’on trouva son « livre de pauvres » tenu par Doit et Avoir, indiquant d’un côté les recettes de la poésie et de l’autre les dépenses de la charité. La dernière visite qu’elle ait faite, quatre jours avant de succomber au mal qui l’a emportée, fut une visite à une pauvre femme malade ; on ne l’apprit qu’après sa mort. Ses parents même ont ignoré de son vivant tel trait de dévouement qui, si je le racontais, m’autoriserait à employer le mot d’héroïsme et où elle trouvait des jouissances plus profondes que dans les beaux alexandrins aux rimes sonores. Pour les belles âmes, le dévouement est de la poésie en action.

Les pauvres, les malades, les déshérités entraient, si j’ose dire ainsi dans ses combinaisons d’avenir. Elle aimait à se représenter –étrange et rare caprice chez une jeune fille ! – qu’elle ne se marierait pas ; d’avance elle arrangeait son existence de demoiselle : elle devenait châtelaine de l’abbaye de Bevaix, restaurée par ses soins ; de sa vie elle faisait deux parts, l’une pour la poésie, l’autre pour la charité ; elle serait la providence du pays, la bonne dame aimée de tous, chevauchant à travers la campagne pour la couvrir de ses bienfaits... Innocente rêverie ! Il est à penser que sa vie eût pris un tout autre cours ; mais ce rêve, si noble et gracieux dans son invraisemblance, cette chimère d’une âme de jeune fille à la fois tendre et forte, m’a paru bien propre à la faire connaître, à la faire aimer.

Et si je voulais la surprendre dans la vie de tous les jours, que de traits touchants viendraient compléter et embellir mon récit ! Nous la verrions, bonne et serviable pour tous ceux qui l’entouraient, parents et serviteurs ; apprenant le latin avec ses jeunes frères pour pouvoir mieux les aider dans leurs études ; s’intéressant aux travaux de son père et l’enveloppant d’une tendresse de tous les instants... Mais il ne m’appartient pas de réveiller tant de souvenirs intimes et douloureusement précieux. On attend plutôt de moi que je parle de l’œuvre laissé par notre poète.

 

 

 

III

 

 

Au risque d’allonger beaucoup cette notice, je ferai ici une large part aux citations ; il m’a paru en effet que le lecteur lirait avec plaisir les fragments les plus remarquables de divers poèmes qui ne pouvaient être imprimés tout entiers dans la forme où l’auteur les a laissés.

Dès les premières poésies d’Alice de Chambrier, on sent, à travers beaucoup d’imperfections, ce que j’appellerais la griffe, si cette image convenait à une jeune fille. Parmi ces essais d’une enfant de seize ans, on ne rencontre pas sans surprise des vers comme ceux-ci, dont l’ampleur semble appartenir à un talent déjà mûr :

 

                Ce monde qui gravite, imperceptible atome,
                Dans cet océan bleu qu’on nomme l’infini...

 

ou bien cette belle invocation à la mer :

 

 

                Pourquoi te plaindre, ô mer, quand la terre est si belle ?
                Oh ! dis-moi le motif de ta plainte éternelle,
                Le mystère attirant que recèle ton eau !

 

Atlantide serait un poème déjà presque achevé, si une inexpérience évidente n’apparaissait dans quelques vers qu’elle n’a jamais eu l’occasion de retoucher. En quatre strophes, elle décrit le continent englouti, la ville submergée ; puis elle fait un retour sur ce que furent ce pays et cette ville :

 

                Le grand océan bleu venait mouiller ses plages,
                On voyait se dresser la ville aux grandes tours,
                
                Avec ses hauts palais pleins d’étranges contours ;
                Et le peuple joyeux dans la cité splendide
                Disait : Vis à toujours, éternelle Atlantide !
                
                    Un soir d’été, le sol trembla :
                
                .   .   .   .   .   .   .   .   Quand vint le jour naissant,
                Tout avait disparu : rien que la mer immense :
                À l’horizon, partout, un horrible silence ;
                Sur les vagues, encor quelques tristes débris...
                Et, comme un point perdu dans le vaste ciel gris,
                Fuyait un aigle noir, et son aile rapide
                Effleurait les grands flots où dormait Atlantide.

 

Les sujets qu’elle aborde montrent un esprit que rien n’effraie, une imagination qui prétend tout embrasser. Elle écrira, par exemple, les Adieux de Socrate à Platon, dont je cite les dernières strophes pour indiquer la note du morceau :

 

                Adieu, j’entends la mort qui s’approche et m’appelle ;
                Mon âme est sur le seuil de l’immortalité ;
                Encor quelques instants, et, déployant son aile,
                Elle découvrira ce qu’est l’éternité.
                
                Elle découvrira ce qu’elle est elle-même,
                Et faisant à la terre un solennel adieu,
                Humble et purifiée à cette heure suprême,
                Entre elle et le néant, elle trouvera Dieu.

 

Cette préoccupation de l’au-delà, qu’elle attribue au sage mourant, ce fut la sienne, à elle, le grand objet de sa rêverie et de ses méditations. Que de fois j’en retrouve la trace en feuilletant ses manuscrits, et comme il lui tardait de connaître ce qu’elle appelle

 

                Les mystères du grand ciel bleu !

 

Elle était gaie pourtant, d’une gaîté égale et inaltérable ; elle jouissait vraiment et complètement de la vie ; mais dans ses vers la pensée de la mort revient avec une sorte d’insistance ; elle l’exprime sans mélancolie, sans faiblesse, sans frayeur :

 

                Mais si d’après nos lois il faut qu’elle succombe,
                Elle ne dira pas qu’elle se sent faiblir,
                Et, radieuse, un jour descendra dans la tombe,
                Sans que nos yeux aient vu son visage pâlir.

 

Dans une ode étrange à la lune, elle s’écrie :

 

                Ô lune, as-tu pu lire, en cette voûte immense,
                Ce que la main de Dieu trace dans le silence ?
                Ah ! peut-être, qui sait ? encore quelques jours,
                Tu luiras sur ma tombe en un vieux cimetière
                
                Et tes rayons d’argent danseront sur la pierre
                          Où je dors pour toujours.

 

Et comme pour consoler à l’avance ceux qui la pleureront, elle écrit ce vers si touchant et si simple :

 

                Je pense que les morts vivent tout près de nous.

 

N’y a-t-il pas un pressentiment analogue dans les vers qu’elle écrivait le 27 septembre 1881, la veille de son anniversaire de vingt ans ? Je cite quelques stances de cette poésie tout intime :

 

                J’aurai vingt ans demain ! Faut-il pleurer ou rire,

                Saluer l’avenir, regretter le passé,

                Et tourner le feuillet du livre qu’il faut lire,

                Qu’il intéresse ou non, qu’on l’aime ou soit lassé ?

                

                Vingt ans, ce sont les fleurs toutes fraîches écloses,

                Les lilas parfumés dans les feuillages verts,

                Les marguerites d’or et les boutons de roses

                Que le printemps qui fuit laisse tout entr’ouverts...

                

                Mais c’est aussi parfois l’instant plein de tristesses

                Où l’homme, regrettant les jours évanouis,

                Au seuil de l’inconnu tout rempli de promesses,

                Sent des larmes au fond de ses yeux éblouis !...

                

                Pareil au jeune oiseau qui doute de son aile

                Et n’ose s’élancer hors du nid suspendu,

                Il hésite devant cette route nouvelle

                Qui s’ouvre devant lui pleine d’inattendu.

                

                L’œil a beau ne rien voir de triste sur la route ;

                Malgré le gai soleil, les oiseaux et les fleurs,

                Le cœur parfois frissonne et dans le calme écoute

                Une lointaine voix qui parle de malheur.

 

Je citerai enfin quelques strophes où l’on retrouve cette même évocation tranquille d’une pensée d’ordinaire pleine d’épouvante ; elles sont tirées d’un morceau intitulé le Chant du Cygne, où, par une curieuse rencontre, notre poète soutient que les poètes ont le pressentiment de leur mort ; quelques-uns même, dit-elle, l’ont annoncée dans un chant suprême :

 

                Il faut que l’ange triste eût du bout de son aile
                Déjà mis sur leur front ses présages vainqueurs,
                Que le premier signal de sa voix solennelle
                Fût déjà parvenu jusqu’au fond de leurs cœurs ;
                
                Qu’ils eussent pressenti la tombe inévitable
                Ouvrant son antre noir pour le clore sur eux,
                Sans pouvoir retenir en son sein redoutable
                L’âme, faite pour l’air et les espaces bleus.
                
                Il faut que leurs regards, à ce moment austère,
                Eussent connu déjà l’avenir éternel,
                Que leur âme déjà fût bien loin de la terre,
                Égarée au milieu des inconnus du ciel.
                
                Mais bien d’autres, hélas ! ont disparu dans l’ombre,
                Enfermant avec eux dans leur tombeau glacé
                Leurs espoirs, leurs désirs, leur passé clair ou sombre,
                Tout ce qu’ils ont souffert, tout ce qu’ils ont pensé.
                
                De ces âmes la terre était peut-être indigne,
                Et leur luth trop suave et trop harmonieux,
                Ne pouvant ici-bas dire son chant du cygne,
                Est allé quelque jour le chanter dans les cieux.
                
                Mystère impénétrable à la douleur profonde !
                L’être créé ne touche à la perfection
                Qu’à l’heure sainte et grande où les choses du monde
                Devant celles du ciel éteignent leur rayon.
                
                C’est alors seulement qu’il peut ouvrir son âme
                En torrents d’harmonie et de divins accents,
                Et la répandre, ainsi qu’une céleste flamme,
                Sur un autel où brûle un précieux encens.

 

Tel autre poème est une longue méditation sur la métempsycose, un de ces sujets mystérieux dont les vertigineux escarpements l’attiraient. Je cite les strophes finales, paraphrase sans doute inconsciente d’un vers célèbre de Lamartine :

 

                Et venus de si haut faire un pèlerinage,
                Tout enivrés encor de souvenirs plus doux,
                Nous avons souvent peine à finir le voyage
                Et ne le terminons maintes fois qu’à genoux ;
                
                Heureux si nous pouvons d’une telle origine
                Conserver jusqu’au bout le sceau pur, immortel ;
                Si jusqu’au dernier jour l’espérance illumine
                      Notre âme qui retourne au ciel.
                
                Et les monts, les grands lacs, ce qui nous environne,
                Toute cette nature avec son dôme bleu,
                Les divines splendeurs dont elle se couronne,
                Nous avons tout connu lorsque nous étions Dieu.

 

Pour le dire en passant, ce poème des Métempsycoses renferme une des strophes les mieux venues de notre poète : elle se demande si elle n’aurait pas vécu déjà une première fois sur les bords de notre lac, aux lieux où les Helvètes dressaient leurs huttes il y a quelques mille ans. Cette idée étrange, elle la rend en des vers larges et sonores, qu’elle aimait à se répéter souvent à elle-même, comme une mélodie préférée :

 

                Peut-être que debout sur le seuil de nos tentes,
                La plaine devant nous, l’infini sur nos fronts,
                Nous écoutions rêveurs les notes éclatantes
                        Des cymbales et des clairons.

 

D’autres fois elle aborde la philosophie de l’histoire, comme dans le poème intitulé Évolutions, qui offre, en quelques strophes, un aperçu rapide du mouvement de la civilisation.

Quelques autres pièces trahissent l’influence de la Légende des siècles, ainsi le poème en six chants intitulé la Nuit du Désert, rêverie fantastique qu’on me permettra de raconter en cueillant au passage les meilleurs vers.

L’auteur suppose que quatre grands personnages historiques, réveillés du sommeil de la tombe, sont transportés une nuit en Égypte, au pied des Pyramides. Ils franchissent les espaces :

 

                Le laboureur lassé des fatigues du jour
                Croit entendre passer d’un vol pesant et lourd
                Quelque oiseau gigantesque à la grande envergure,
                Et de son bras tremblant il voile sa figure.

 

Les quatre spectres arrivent au rendez-vous :

 

                Le premier se drapait de l’ample laticlave
                Qu’avait filé pour lui l’épouse avec l’esclave...

 

C’est Jules César ; le second est

 

                Petit, fort, bestial, et le teint basané ;
                Sauvage, il avançait sous le ciel étonné,
                Lançant parfois dans l’air quelque horrible blasphème.
                Lorsqu’il avait passé périssait l’herbe même...
                Et la plaine, tremblant de le voir en ce lieu,
                Cria : c’est Attila, c’est le fléau de Dieu !
                Le troisième portait la pourpre impériale...

 

C’était Charles-Quint. Quant au quatrième,

 

                Il marche lentement et sa vaste pensée
                Lui présente une tombe en un îlot dressée ;
                Puis remontant plus haut, c’est un bruit de combats
                Où les clairons joyeux sonnent le branle-bas...
                ... Et la plaine révèle en frémissant son nom,
                Criant jusques aux cieux : Salut, Napoléon !
                Ils avancent tous quatre et sans bruit dans la plaine ;
                Un chaud zéphir d’été glisse sa tiède haleine
                Sur leurs corps décharnés au souffle de la mort
                Et du froid du tombeau tout frissonnants encor...

 

Soudain, un cinquième personnage – un inconnu – paraît. Il est mal reçu par les quatre grands hommes. Farouche, Attila l’interpelle :

 

                 « Pauvre insensé, va-t’en ! »
                                                              D’un étrange sourire
                L’étranger souriait : « Si l’on venait vous dire
                Que j’ai fait plus que vous tous ensemble, Attila,
                Quelle réponse, ô roi, feriez-vous à cela ? »
                 « Quoi ! ta tombe, étranger, est-elle si profonde,
                Qu’elle n’ait rien perçu des rumeurs de ce monde ?
                Dit César. Entends donc ce que nous avons fait...
                ... À notre tour, chacun, racontons notre histoire,
                Ce que nous avons fait de grand, de bien, de bon. »
                 « Commencez, vous, César », lui dit Napoléon...

 

César est très bref :

 

                 « Du monde Rome était la puissante maîtresse :
                Je fus maître de Rome et je la tins en laisse
                Ainsi qu’un chien immense à mon côté rampant... »
                Attila ricanait :
                                            « Des gens d’une tribu,
                Dit-il, ont dans les bois un jour trouvé perdu,
                Demi-mort, un enfant... »

                

C’était Attila ; il devint un grand chef :

 

                 « ... Devant moi se courbaient les fronts les plus puissants ;
                Mais un soir, j’aperçus les sauvages cavales
                Hennir, aspirer les brises occidentales,
                Et puis, frappant du pied le sol humide et vert,
                Frémissantes, bondir au loin vers le désert.
                Mon esprit les suivit : en quels lieux s’en vont-elles ?
                Existe-t-il là-bas tant de terres nouvelles,
                Tant d’herbe et de forêts, tant de soyeux gazons,
                Tant d’ombrages épais sous d’autres horizons,
                Tant d’attraits inconnus, que ces bêtes ardentes
                À la blancheur de neige, aux croupes frémissantes,
                Quittent ces lieux connus pour le sombre incertain ?
                Soudain me retournant, j’ai vu, dans le lointain
                Du ciel oriental, une immense nuée
                Comme d’un vent terrible en tous sens remuée,
                Une voix en sortit, dont la terre trembla,
                Et cette voix disait : « Dieu t’envoie, Attila !
                 « Suis le cours du soleil sur la terre et sur l’onde,
                 « Guidé par mon pouvoir, et va venger le monde !...
                 « Et si l’on veut savoir ton nom en quelque lieu,
                 « Je te le donne ici : marche, Fléau de Dieu ! »
                Alors, j’ai rassemblé mes hommes forts et bruns,
                Et j’ai dit : « Nous partons ! » Ils m’ont suivi, mes Huns,
                Suivi jusqu’à la fin... J’ai pris la Germanie,
                L’Helvétie et la Gaule, et vaincu l’Italie.
                L’air était obscurci lorsque j’avais passé,
                Et quand mon cheval noir, Henner, l’avait froissé,
                Le champ ne produisait plus d’herbe, et bien longtemps
                On nomma mon chemin « chemin des ossements ».
                
                Charles-Quint souriait dans sa barbe argentée...

 

Mais je m’arrête... Ce récit d’Attila, qui fut composé avant tout le reste du poème, en est bien la partie la plus originale. Charles-Quint fait aussi son petit discours, où sont des traits heureux :

 

                 « ... En maître je guidais le monde frémissant,
                Et si l’on m’eût offert tout l’univers à vendre
                Pour de l’or, j’aurais su dans quel endroit en prendre. »

 

Quand Napoléon a parlé à son tour, vient le récit du cinquième personnage : seul, un livre en main, méprisé, persécuté, il a entrepris la conquête du monde :

 

                 « ... Et mon Maître à la fin, pour prix de mon effort,
                M’accorda pour son nom de recevoir la mort. »

 

Ainsi parle saint Paul qui engage une véritable discussion avec les quatre ombres, leur raconte sa conversion, son œuvre, et finit par les convaincre que les victoires morales sont plus précieuses que les succès terrestres :

 

                Et sentant sur leurs fronts passer, âpre et glacé,
                Le souffle de la mort, qui, déployant son aile,
                Les rappelle déjà de sa voix solennelle,
                La tristesse dans l’âme ils se lèvent et vont
                Retrouver en son lieu leur sépulcre profond.
                Et lorsque du soleil éclate la lumière,
                Les géants sont rentrés dans leur sommeil de pierre.

 

Cette vision épique, notre poète l’a eue à l’âge de dix-huit ans.

Dans un autre genre, celui de la narration telle que l’a mise à la mode François Coppée, nous trouvons quelques poèmes d’assez longue haleine, trop inégaux pour être imprimés tout entiers, mais où nous rencontrerons aussi de beaux vers.

La Traversée est l’histoire d’un pauvre idiot, orphelin, seul au monde, embarqué sur un vaisseau qui doit le ramener en Europe ; les matelots, les mousses, le raillent et le maltraitent :

 

                Soudain, comme le fou se dresse, l’œil en feu,
                Son visage empourpré couvert de grosses larmes,
                Cherchant autour de lui quelque secours, des armes,
                Pour se précipiter sur ses lâches bourreaux ;
                Tandis qu’il se répand en longs cris gutturaux
                Qui ne font qu’exciter un rire lourd et bête,
                Une enfant pâle et douce à la rêveuse tête
                Arrive près du groupe : elle est très jeune encor,
                Ses longs cheveux tressés ont la couleur de l’or,
                Un rayon de colère anime sa prunelle :
                 « Oh ! comme ils sont méchants, qu’ils sont lâches ! » dit-elle
                Et courant au pauvre être, elle lui prit la main.
                Tous s’étaient retirés pour lui faire un chemin
                Et se sentaient honteux comme devant un ange
                Échappé du ciel bleu pour visiter leur fange.
                Comme le chien qui suit le bras qui le défend,
                Le misérable fou se pressait vers l’enfant ;
                Et plusieurs, la voyant si courageuse et pure,
                Passèrent lentement, avec un sourd murmure,
                Leur manche sur leur joue, et se dirent tout bas
                Qu’ils possédaient aussi, dans leur pays, là-bas,
                Des chérubins aimés aux chevelures blondes,
                Avec des yeux d’azur pleins de lueurs profondes.

 

Pendant ce temps le pauvre idiot s’était mis à genoux devant l’enfant :

 

                Un rayon s’alluma dans sa prunelle éteinte.
                Et, lui tendant les mains dans une extase sainte,
                Suspendu tout entier à ce pur regard bleu,
                Il sembla l’adorer comme on adore un Dieu.

 

Tel est le premier acte de ce petit drame. – La nuit est venue. Soudain un cri sinistre s’élève : le vaisseau brûle ! On met les chaloupes à la mer ; les passagers s’y précipitent ; il ne reste plus qu’une place dans un des canots ; mais deux passagers sont demeurés sur le navire, la petite fille, que sa mère appelle en vain, et l’idiot. Celui-ci apparaît sur le pont du vaisseau embrasé :

 

                Dans ses bras il tient, léger fardeau,
                Une enfant qu’on croirait doucement endormie...
                Il vient de la trouver presque morte de peur
                Sur le pont plein d’une âcre et pesante vapeur.
                Il glisse maintenant le long du bastingage
                Avec l’agilité d’un animal sauvage ;
                Il atteint la chaloupe et veut y pénétrer.
                Mais il n’est qu’une place ; un des deux peut entrer,
                L’autre... Le fou s’arrête un instant ; il regarde
                Le canot que remplit une foule hagarde,
                Puis la mer, où le feu trace un reflet changeant :
                Il a compris, il sait, sublime intelligent,
                Que loi doit succomber afin que l’enfant vive...
                Et d’un mouvement brusque il la pose craintive
                À la place qui reste... Il est temps : le bateau
                S’ébranle, et dans la nuit se dérobe bientôt,
                Tandis que l’idiot, avec ses grands yeux mornes,
                Semblait le suivre encor sur les ondes sans bornes ;
                Puis, regardant le ciel paré d’un reflet clair,
                Il eut un grand sourire et glissa dans la mer.

 

L’Abandonnée est une autre narration d’un caractère non moins dramatique. Une caravane traverse le désert ; l’eau va manquer ; un vieillard israélite tombe, mourant de soif, sur le sable. Malheur à qui tombe en chemin ! La caravane le livre à son sort,

 

                Et de l’infortuné lentement on s’écarte ;
                Le grand chameau reprend sa route d’un pas lourd ;
                Et le vieillard, avec un gémissement sourd,
                S’affaisse, les deux bras étendus, sur la terre.

 

Alors un cri d’effroi retentit : « Mon père ! » C’est Gislar, la fille de l’infortuné, qui s’était endormie,

 

                Par le pas régulier du grand chameau bercée.

 

La caravane, saisie d’émotion, hésite... Mais déjà la fille a rejoint son père, elle ne le quittera pas, et tous deux restent seuls dans l’immensité du désert. Gislar tire alors de dessous sa mante un flacon où elle a conservé chaque jour sa ration d’eau pour pouvoir au besoin en donner au vieillard. Celui-ci boit avidement, il est sauvé. Tous deux se remettent en route, espérant une oasis :

 

                Mais l’aurore qui vient n’éclaire que le sable...

                Dans le Dieu d’Israël Gislar a confiance,

                .   .   .   .   .   .   .   .   .   et comme pour Agar,

                Il fera pour son père et pour elle un miracle ;

                Le peuple d’Israël trouva plus d’un obstacle

                Dans le désert de Sur, lorsqu’il fut à Mara,

                Où l’eau sortait amère... et Dieu le délivra,

                Lui fit trouver Élim, où coulaient, toujours pleines,

                Sous un bois de palmiers, douze grandes fontaines.

 

Mais bientôt Gislar tombe épuisée à son tour ; la soif la dévore ; elle est en proie au délire :

 

                 « Père, vois-tu, là-bas !... C’est enfin l’oasis

                Avec ses sources d’eau... j’en compte jusqu’à six !

                Pourquoi ne vas-tu pas m’en chercher... ?

                Elle coule en torrents à tes pieds, là, par terre... »

 

Le père se sent envahir, lui aussi, par cette horrible hallucination :

 

                Il éclate de rire et se lève éperdu,

                Il voit comme Gislar une source d’eau claire

                Qui coule à gros bouillons près de lui sur la terre ;

                Il n’a qu’à s’approcher, à prendre ; alors, rampant

                Sur sa lèvre brûlante, ainsi qu’un noir serpent,

                Il cherche à rattraper cette onde transparente

                Dont avide il entend la chanson enivrante ;

                Il l’atteint, il y trempe avec ardeur ses doigts...

                Gislar est sauve enfin : « Tiens, ma fille, tiens, bois ! »

                Et le sable brûlant coule sur la figure

                De l’enfant, qui répond par un vague murmure ;

                Et le père revient à lui, se maudissant.

 

Enfin, une caravane qui passe les recueille. Trois jours après, poursuivant leur voyage, Gislar et son père découvrent, enfouis dans les flots de sable, les cadavres de leurs compagnons, que le simoun a surpris, comme si le ciel avait voulu les punir d’avoir abandonné leurs frères.

 

                Et Gislar, en longeant cette tombe mouvante,
                Avait presque un remords d’être encore vivante,
                Et, devant le trépas de tous ces malheureux,
                Pleurait de n’avoir pu se dévouer pour eux.

 

Ce serait ici le lieu de parler de Wanda, un poème en cinq chants dont le sujet est tiré de l’histoire de Pologne ; d’un autre épisode pris à la même source, la Petite Reine de Pologne, qui renferme des traits charmants, des peintures délicates et de fort beaux vers. Mais nous serions entraînés trop loin par l’analyse de ces deux morceaux, qui n’ont pas été suffisamment retravaillés par l’auteur pour prendre place dans ce volume.

Ce sont là des narrations qui attestent un talent réel. Mais l’âme du poète ne s’y montre pas encore complètement. La poésie proprement personnelle revêt chez Alice de Chambrier une forme plus caractéristique.

Elle était poète dans le sens le plus complet, le plus absolu du mot : tout en elle était poésie, et tout, dans la vie et dans le monde extérieur, se transformait pour elle en poésie. On parle souvent de la « poésie de circonstance », comme pour désigner je ne sais quel petit genre spécial. Mais toute poésie personnelle et vécue est au fond « de circonstance ». Alice de Chambrier avait une foule d’impressions et d’idées qui ne demandaient qu’une occasion, j’allais dire un prétexte, pour s’épanouir dans ses vers ; grâce à la plénitude, à la richesse de son sentiment et de sa pensée, le moindre incident faisait jaillir de son cœur les strophes émues, aussi simplement qu’un souffle d’air fait tomber de l’arbre le fruit mûr. C’était chez elle un jeu naturel, une fonction, la vie même.

Voilà pourquoi elle est si ingénieuse à découvrir des sujets dans les choses les plus insignifiantes et pourquoi elle en tire des effets si imprévus ; voilà surtout comment il se fait que la plupart de ses poésies sont des paraboles. Je leur donne ce nom faute d’en trouver un meilleur : lisez la Comète, la Mare, la Pendule arrêtée, Plaisir d’enfant, et vous comprendrez ce que j’entends par là. Un fait quelconque de la vie ordinaire, un phénomène extérieur, un incident sans portée apparente, éveille aussitôt en elle une idée plus lointaine et plus haute et s’impose à sa méditation comme le symbole d’une vérité morale. Ainsi la comète qui fuit dans les espaces, et que le soleil attire et ramène dans son orbite, devient pour elle l’image de l’âme égarée subissant la toute-puissante attraction de Dieu ; dans la mare impure, où se mire un coin de ciel bleu, elle croit voir le cœur souillé où persiste encore un reflet de la divinité.

C’est précisément le rôle de l’imagination d’apercevoir ainsi, entre le fait matériel et le fait moral, ces analogies qui échappent au regard du vulgaire. Cette faculté, qu’on refuse, avec quelque raison peut-être, aux Neuchâtelois, Alice de Chambrier la possédait à un haut degré ; elle avait une imagination riche, hardie, dont le temps eût réglé le jeu et discipliné les audaces, mais qui certainement constitue une des faces les plus intéressantes de son talent.

J’ai dit que tout pour elle était matière à poésie ; aucun évènement, grand ou petit, qui n’éveillât en elle un écho. Durant son court séjour à Toulouse, elle apprit qu’une figurante du théâtre de cette ville, qui avait joué la veille un rôle de princesse dans une féerie, venait de se donner la mort par le poison. Aussitôt elle écrit l’histoire de cette infortunée, brillante et parée sur les planches, misérable et pauvre en réalité ; voici les dernières strophes de cette pièce, qu’elle se proposait de retoucher encore :

 

                C’est ainsi qu’une fois, l’hiver,
                Rentrant tard, le soir, dans son bouge,
                Et sans même effacer le rouge
                Dont son visage était couvert,
                
                Elle prit sur une tablette
                Un grand flacon noirâtre et vieux,
                Elle y but en fermant les yeux,
                Puis s’étendit sur sa couchette.
                
                Quand au fond du ciel endormi
                L’aurore mit une auréole,
                La princesse jouait son rôle
                Bien loin par delà l’infini.

 

Alice de Chambrier a laissé ainsi une foule de poésies qui n’auront pas leur place dans ce recueil, et où elle jetait d’une plume rapide les impressions que faisaient naître en elle les incidents de chaque jour. Le 27 février 1881, quand tout Paris venait saluer Victor Hugo, elle aussi lui adressait en beaux vers un hommage qui ne fut pas sans doute le moins sincère de ceux qu’il reçut :

 

                Mon chant, comme un parfum discret de violette,
                Jusque vers soi s’élève, ô chêne tout-puissant !

 

Le poète répondit : Venez me voir, – et il lui fit en effet l’accueil le plus cordial.

Un autre jour, elle adressait – sans signature – aux membres actifs et aux membres honoraires de la Société de Belles-Lettres de Neuchâtel, réunis dans une fête, des strophes où elle formulait ses vœux pour une société à laquelle la Suisse romande doit une notable part de son développement littéraire :

 

                Faites-la chaque jour plus grande et florissante,
                Toujours, toujours plus haut portez son drapeau vert !
                C’est en votre pouvoir de la rendre puissante :
                Vous n’avez qu’à marcher dans le chemin ouvert.
                
                Partout, à pleines mains, récoltez la science,
                Ne laissez rien passer qui puisse vous servir :
                L’étude est un Pégase à l’envergure immense,
                Mais pour en profiter, il faut se l’asservir.
                
                C’est alors seulement qu’il ouvre ses deux ailes,
                Et, soumis, emportant ceux qui l’ont captivé,
                Il les mène au delà des régions mortelles,
                Vers les lointains sommets de l’idéal rêvé.

 

La poésie n’était point pour Alice de Chambrier un vain et futile amusement, une sorte de plaisir égoïste. C’était un culte qu’elle rendait à tout ce qui est noble et pur. Dans un dialogue entre le poète et la muse, elle s’exprime ainsi (c’est la muse qui parle) :

 

                L’art est un séducteur, s’il n’est pas un flambeau,
                Et chacun de tes vers doit être une étincelle,
                Une étincelle d’or qui monte vers les cieux,
                Et qui va, scintillant d’une flamme éternelle,
                Former un nouvel astre immense et radieux,

 

Et le poète répond :

 

                Je te comprends enfin et comprends mon devoir,
                Et je pourrai chanter jusqu’à l’heure dernière,
                Jusqu’à l’heure sacrée où, refermant les yeux,
                Mon cœur murmurera la suprême prière,
                Et prendra, libre enfin, son essor vers les cieux.

 

Ces vers expriment une aspiration qui est tout le secret de celte nature d’élite. Sa vie fut une recherche ardente du divin idéal vers lequel ses regards étaient constamment tournés. Qu’on lise le Captif, et l’on verra grandir jusqu’aux proportions d’une véritable souffrance cette inextinguible soif d’infini, et l’on comprendra le titre que nous avons choisi pour ce volume. Ce titre, c’est un cri, qui suffit à résumer l’histoire de cette âme si étrangement éprise des réalités invisibles.

Là est l’unité de ce recueil. On y peut contempler à plein cette âme limpide et ce noble cœur. Et précisément parce qu’elle s’y reflète tout entière, cette sincérité parfaite éclate jusque dans la forme et la facture de ses vers. Cette poésie, si intimement vécue et sentie, n’est point née des caprices du cœur, des orages de la passion ou des déceptions de la vanité ; c’est l’expansion d’une âme dépaysée en quelque sorte ici-bas, et à laquelle il tarde, suivant sa propre expression, de « s’enfuir dans l’éternité ». Une poésie pareille était naturellement préservée de l’affectation et de la mièvrerie ; elle atteint sans recherche à l’éclat. On y sentira souvent de l’inexpérience, mais non cet entortillement qui se remarque volontiers chez les débutants. Alice de Chambrier avait trouvé d’instinct le vers viril et ferme qui convenait à l’élévation de sa pensée.

Sa tristesse même demeure digne et contenue, et ne glisse jamais dans la sentimentalité et la manière ; si ses vers n’étaient pas signés, combien de lecteurs attribueraient à une femme cette poésie calme et sereine jusque dans ses mélancolies ? C’est l’écho d’une âme que la préoccupation d’elle-même n’a point desséchée, qui n’a point connu les amertumes de l’orgueil blessé, qui a marché dans la vie les yeux levés vers la source de tout bien et de toute beauté, et qui a été rappelée dans le plein rayonnement de ses années heureuses.

 

 

 

IV

 

 

Il me reste à dire quelques mots des autres œuvres d’Alice de Chambrier.

Ses tragédies d’abord méritent une petite mention. La plus originale me paraît être la Fille de Jephté, qui est aussi la plus ancienne. En réalité, l’intérêt de cette pièce se concentre sur Zarès, la mère de l’héroïne. Ce qui, dans le sujet biblique, a tenté le poète, c’est l’étude psychologique de ce cœur où l’amour maternel est aux prises avec l’obéissance due à l’époux et à Dieu même. Ce caractère et cette lutte sont peints d’une touche vigoureuse, qui n’exclut pas les nuances délicates.

 

                Je l’aime, c’est ma fille, et n’ai qu’elle, voilà !

 

s’écrie Zarès avec une heureuse brusquerie. Mais déjà Miriam est résignée à mourir, et elle adresse à sa mère ces touchantes paroles, qui ont, ce me semble, un charme poignant, lorsqu’on songe à la mort prématurée de celle qui écrivait ces vers :

 

                Oh ! combien je voudrais vous épargner ces larmes !

                La vie était pour moi pleine encore de charmes ;

                Je devais la passer entière auprès de vous,

                Cherchant dans votre amour mon bonheur le plus doux...

                Mais nous ne pouvons point changer la destinée :

                Ma route brusquement se trouve terminée,

                Elle sera finie avec le jour prochain,

                Et je ne verrai pas le contour du chemin.

                Mère, courbons nos fronts, car c’est Dieu qui m’appelle...

 

Une scène farouche suit ces paroles : la mère veut être aimée – c’est-à-dire obéie – plus que le père ; elle reproche avec amertume à sa fille de consentir au sanglant sacrifice. Dans ce dialogue, il se trouve un vrai cri de cœur maternel, qui est en même temps un vrai mot de théâtre, saisissant dans sa concision familière :

 

MIRIAM.

                Dieu veut que je périsse.

ZARÈS.

                                                      Et moi je ne veux pas.

 

Les imprécations de Zarès contre Jephté sont aussi d’un beau mouvement tragique. Enfin, à la dernière scène, au moment où l’on emmène la victime, la mère, presque résignée elle-même, pousse un cri pathétique à force de naturel :

 

                Une minute encor. Laissez-moi mon enfant !
                Oh ! le temps est si court pour l’embrasser encore !
                Dieu puissant, tu le sais, j’obéis, je t’adore,
                Mais tu pourras l’avoir durant l’éternité.

 

Dans Sophonisbe, j’ai trouvé quelques tirades d’une mâle énergie, de fiers élans d’héroïsme, des accents de vertu romaine, et quelques-uns de ces vers coulés d’un jet et qu’on a justement nommés cornéliens :

 

                Quand on n’a pas su vaincre, il faut savoir mourir.

 

La tragédie des Chrétiens, qui renferme de belles scènes, a un défaut grave : elle rappelle trop Polyeucte.

Je ne parle pas du petit drame en vers intitulé Lore Nicol, qui est touchant jusque dans son invraisemblance, ni des comédies, qui ne sont que de petites bluettes, dont tout le mérite est dans la bonne grâce et le naturel du dialogue.

 

 

Parmi les œuvres en prose écrites par Alice de Chambrier, il en est une, Belladonna, que plusieurs de nos lecteurs connaissent. Elle a été publiée il y a juste un an et traduite en allemand par un écrivain bernois. Ce récit fantastique, où l’auteur a placé des descriptions vives et fraîches de la nature alpestre, avait été couronné par l’Institut national genevois. Il y aurait à extraire des autres romans et nouvelles que j’ai énumérés au début de cette notice, beaucoup de bonnes pages, des pages vraiment émues et où l’on sent palpiter un cœur généreux et tendre. Mais je dois me borner à quelques mots sur le roman historique que notre poète achevait peu de jours avant de mourir. Ce fut le grand objet de son effort durant la dernière année de sa vie.

Elle rêvait de tracer une peinture de notre pays au commencement du XVe siècle, de faire revivre le temps de Vauthier de Rochefort et du Châtelard de Bevaix. L’entreprise, bien que très hardie, n’était pas pour l’effrayer. Elle se mit à étudier les sources, à fouiller les archives, à s’imprégner de l’esprit de cette époque, que son instinct de poète devinait déjà en quelque mesure. Au mois de novembre 1882, elle achevait la première ébauche de ce roman, qu’elle ne devait pas même avoir le temps de relire. Il est difficile de juger ce qu’elle en eût fait d’après l’état où elle l’a laissé ; c’est un premier jet, où rien n’est définitif, où il y a des répétitions, des longueurs, des inadvertances, mille défectuosités qu’un simple travail de révision eût fait disparaître. Et cependant, tel qu’il est, il charme le lecteur par des qualités de fond très réelles.

La figure de Vauthier de Rochefort, recomposée d’après les données qu’on possède, un peu idéalisée, vraie pourtant dans ses traits essentiels ; celle de du Terreaux, le brutal seigneur du Châtelard, qui arrête et rançonne les voyageurs ; la Claudette, bonne femme cueillant des simples et traînant par les chemins son fils idiot, le Simonnot ; enfin et surtout le père Anselme, discret précurseur de la Réforme, qui sent venir les temps nouveaux, qui, seul, sans l’intervention du prêtre, rend à Dieu son culte, l’adore en esprit et en vérité, et répand sur les tristesses qui l’entourent la bienfaisante lumière d’une charité toujours en éveil, – tous ces personnages ont bien vécu devant l’imagination de l’auteur.

L’intrigue du roman est fort simple : un jeune seigneur français, fait prisonnier par du Terreaux, est jeté dans les cachots du Châtelard de Bevaix ; le cruel hobereau a une fille, Sibylle... Comme vous le devinez, Sibylle devient l’ange gardien de Gaston de Rocheblanche, jusqu’au moment où le comte de Neuchâtel, indigné des exactions de son vassal, vient enfin assiéger et détruire le Châtelard, ainsi que l’histoire le rapporte. Tout cela est jeune, pourquoi ne pas en convenir ? mais on y trouve les qualités mêmes de la jeunesse, l’entrain, la fraîcheur, la foi.

 

 

 

V

 

 

Dans les dernières semaines de sa vie, notre poète travaillait aussi avec beaucoup d’ardeur à un Éloge de Lamartine, destiné au concours de l’Académie française ; c’était un de ses rêves d’être un jour couronnée par l’Académie. Elle refondit complètement ce poème jusqu’à trois fois ; à vrai dire, ce n’est pas, tant s’en faut, son œuvre la mieux venue : Lamartine ne l’inspirait pas comme l’eût inspirée quelque autre poète avec lequel elle se fût senti plus d’affinités. « Quel dommage, disait-elle, que ce ne soit pas Victor Hugo ! » Cet éloge de Lamartine renferme cependant un morceau digne d’être conservé et qu’on lira dans ce volume : ce sont des ïambes vigoureux dans lesquels elle évoque la grande figure de Lamartine apaisant l’émeute.

Au moment où Alice de Chambrier allait être enlevée, de la manière la plus imprévue, à l’amour des siens, M. Imer, éditeur à Lausanne, préparait un recueil de poésies romandes (Chants du Pays) où devaient figurer quelques pièces de notre poète ; elles y parurent en effet et sont réimprimées ici. Tombée malade, à la suite d’un refroidissement, le samedi 16 décembre 1882, elle n’interrompit pas un instant son labeur acharné. Le dimanche, elle s’entretenait encore avec une amie et formait des projets de voyage : elle ne parlait de rien moins que d’entreprendre le tour du monde. Son état n’inspirait alors aucune inquiétude sérieuse ; il s’aggrava le lundi après midi, et, après avoir consacré de longues heures à retoucher et à recopier son poème sur Lamartine, elle dut se résigner à se mettre au lit. Le mardi, elle corrigeait encore, à trois heures après midi, ses épreuves pour M. Imer... À cinq heures, l’agonie avait commencé ; elle expira sans souffrance le lendemain matin, 20 décembre.

Son poème fut envoyé au concours de l’Académie ; comme on se le rappelle peut-être, c’est M. Jean Aicard qui obtint le prix. M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l’Académie, a bien voulu – et nous l’en remercions ici – faire fléchir la rigueur des règlements et rendre à la famille de Chambrier ce manuscrit, qui est une relique et le suprême témoignage de l’énergie et de la persévérance de cette jeune fille morte en plein labeur d’artiste.

Ce petit volume sera, nous osons l’espérer, accueilli avec sympathie ; nous avons fait tous nos efforts pour qu’il ne fût pas indigne de celle dont il doit fixer le souvenir. Notre travail aurait été incomplet s’il n’avait été accompagné d’un portrait d’Alice de Chambrier. Celui que nous offrons en tête du volume donne une idée très fidèle de cette physionomie où l’expression de la bouche, d’une candeur presque enfantine, contrastait avec la profondeur chercheuse du regard. On ne peut considérer sans émotion l’image de celle dont la vie si courte a été remplie par tant de poétiques visions et de nobles pensées.

 

 

Et pourtant, qui serait tenté de la plaindre ? Elle a été reprise au moment où allait s’engager pour elle la grande lutte qui attend tout poète, la lutte souvent cruelle entre l’idéal et la réalité. Une âme telle que la sienne en eût souffert plus qu’aucune autre ; elle avait un rêve trop haut, un besoin trop impérieux de lumière et d’évidence pour séjourner sans angoisse dans le demi-jour de cette vie : elle n’a pu trouver son équilibre qu’en mourant.

Cette terre a été bien réellement pour elle un lieu de passage : elle a répandu autour d’elle le charme souriant de sa jeunesse... Mais son regard était tourné ailleurs ; une mystérieuse puissance l’attirait vers le pôle invisible : le mot de sa destinée était au delà !

 

 

 

Philippe GODET, Neuchâtel, octobre 1883.

 

 

 

 

 

PRÉFACE DE LA SIXIÈME ÉDITION
DU RECUEIL INTITULÉ « AU DELÀ »

 

 

Quand parut, voici quinze ans, ce petit recueil de poésies, nous étions loin de prévoir le succès qui lui était réservé ; une édition de mille exemplaires nous semblait une entreprise hardie publiée le 15 décembre 1883, elle était épuisée à Noël ! Une nouvelle édition de mille exemplaires s’écoula dans le mois de février 1884. L’été suivant, une troisième édition, cette fois de deux mille, publiée à Paris, fut enlevée à son tour dans l’espace d’une année. En 1886. parut la quatrième, en 1891, la cinquième ; aujourd’hui la sixième est devenue nécessaire.

La Suisse, la Suisse romande surtout, a fait la grande part de ce succès dans les seuls cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel, il s’est vendu plus de 5000 exemplaires de l’ouvrage, qui est dans toutes les mains. En même temps, il franchissait notre frontière : jamais livre publié en Suisse n’a fait pareillement son chemin en France, disons même en Europe car non seulement à Paris et dans la province, mais en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, notre poète a rencontré cet « accueil lointain d’âmes hospitalières », dont parle Sully Prudhomme. Ce modeste recueil, œuvre posthume d’une jeune fille de vingt et un ans, lu partout, partout admiré, partout aimé, a conquis sa place parmi les livres qui demeurent.

Nous ne voulons pas analyser ici les causes du succès d’Au delà : c’est à la critique littéraire qu’il appartient de les rechercher. Constatons-le toutefois : il n’y a pas là seulement une affaire d’engouement passager, mais la consécration définitive d’une œuvre et d’un nom.

Les suffrages des juges les plus écoutés n’ont d’ailleurs pas manqué à notre poète. Notre reconnaissance est profonde pour tous ceux qui ont accueilli ce petit livre avec sympathie, et surtout pour nos confrères de la presse, qui nous ont aidé à élever un monument durable à celle que nous pleurons.

 

 

 

Philippe GODET, Neuchâtel, novembre 1898.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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