Les piscines de Lourdes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Émile-Jules GRILLOT DE GIVRY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Devant les portes closes, même agglomération d’infirmes et de souffrants parfois loqueteux, rappelant cette misère du Moyen Âge qui avait place au porche, des cathédrales comme l’amie du Maître, s’étalait à côté des saints de pierre, auréolés et rigides, et s’encadrait de l’or et de l’azur des fresques primitives. Ils attendent là, souvent plusieurs heures, égrenant le chapelet, assis sur des bancs ou couchés dans des voitures d’infirmes, et comme un peu honteux de cet amoncellement de misères ; d’autres sont amenés de l’hôpital sur des brancards et entrent de suite dans le lavacrum ; d’autres enfin, simples pénitents, sans nulle maladie, tiennent également à se plonger dans la piscine, par esprit de pénitence et pour accomplir à la lettre le précepte de la Vierge, lors des Apparitions ; et s’ils ne quémandent point la santé du corps, du moins ils cherchent celle de l’âme, tant il leur semble qu’ils sortiront de cette onde comme d’un baptême nouveau, purifiés et contrits. Et tous se succèdent les uns aux autres ; les indemnes se baignant après les lépreux, les purs après les immondes, sans que l’eau cesse d’être impolluée et sans que les contagions terribles se communiquent aux malades suivants.

Parfois des malades dont la guérison ne peut être différée viennent à la piscine, et ce sont alors des scènes indescriptibles. La foule, haletante d’anxiété et d’émotion, se presse autour du bâtiment fatidique où, dans un instant, l’on va demander à Dieu de manifester sa puissance et tenter le miracle. Des prêtres, à genoux sur la pierre, la tête découverte et les bras en croix, immobiles, récitent le Rosaire, lentement, comme une incantation, et dans une demi-extase, comme des Parsis psalmodiant le Vendidad 1 ; et les fidèles répondent sourdement d’abord ; puis leur voix grandit comme une clameur et presque une menace ; et tous fixent ces portes mystérieuses, ces portes, que les anciens eussent faites d’airain, symbole pour eux de l’espérance dernière, et qui restent muettes et implacablement fermées les laissant dans l’incertitude de ce qui s’accomplit à l’intérieur.

Et la voix de la foule augmente toujours, s’entrecoupant d’accents rauques et de supplications spontanées ; à mesure que le délire sacré grandit, ils délaissent bientôt toute formule rituelle, et la prière n’est plus qu’un ensemble de cris improvisés, d’objurgations aboutissant à un tonnerre d’enthousiasme, entrecoupé des pleurs de ceux qui n’ont pas encore vu ces choses. Il y a un moment d’anxiété terrible, causée par la crainte qu’un tel débordement de foi reste infructueux. Si le miracle ne voulait pas se produire ? Si le Sphinx allait rester muet ? C’est un doute auquel nul n’ose s’arrêter ; la foi de tels croyants ne peut être déçue ; et, plus éperdument encore, au paroxysme dernier de l’exaltation mystique ils s’écrient : Nous voulons un miracle !

À l’intérieur le pénitent est immergé dans l’eau ; ses deux assistants, murmurant les prières, se penchent vers lui pour épier si le signe de la régénération va paraître en lui ; il se passe un instant de silence d’une anxiété poignante et solennelle, tandis que du dehors la clameur étouffée des prières et le tumulte de la foule, comme un grondement de tonnerre lointain, montent toujours et parviennent jusqu’au pied de cette piscine que nul ne voit et vers laquelle pourtant convergent toutes les pensées et les volontés de la multitude.

Les prêtres continuent à prier ; après un débordement de ferveur où chacun semble avoir épuisé la somme d’énergie dont il était capable, les voix s’apaisent. C’est un moment d’accalmie qui dure peu, car aussitôt la prière recommence à monter, sourde d’abord, mais redite avec la ténacité d’enfants implorant une faveur ; de nouveau l’effort s’accentue, l’exaltation renaît ; il ne faut pas que le miracle leur soit refusé par leur faute, pour s’être ralentis dans leur ardeur et lassés dans leur supplication ; et les prêtres entraînent toujours la foule subjuguée qui les entoure ; la foi de ces hommes est vraiment sublime ; comme pour Moïse on soutient leurs mains levées au ciel, de peur qu’ils ne défaillent ; leur visage ruisselle de sueur ; et à bout de forces, ils chantent extatiques : « Parce Domine, Parce Populo tuo ! »

Il y a un quart d’heure qu’on implore le miracle et qu’on prie devant les portes closes, attendant le décret de la Providence ; la tension de l’énergie volitive de chacun est parvenue à son dernier degré d’expansion et va s’épuiser ; la flamme de la foi commence à vaciller dans les âmes. C’est d’abord un instant d’hésitation, de stupeur et de crainte, puis comme en une seule voix et dans une liesse qu’on ne saurait reproduire, jaillit spontanément de toutes les poitrines le cri de : « Magnificat anima mea Dominum ! Que mon âme glorifie le Seigneur ! » Et jamais il ne nous avait donné de mêler notre voix avec plus de foi et de conviction, à ce chant qui durera autant que le monde ; jamais il ne nous avait paru répondre aussi parfaitement à l’un de nos besoins éternels de l’âme exaucée dans ses vœux ; jamais il ne nous avait paru si vrai, si impérissable !

Et les croyants se pressent en une poussée immense autour du miraculé pour le voir, lui parler, constater l’évidence du prodige ; ceux qui, dans leur obduration, ne croyaient pas, tombent à genoux en pleurant de joie et en rendant grâce à la Médiatrice du Très-Haut. Ce tumulte entrecoupé de prières, de psalmodies, de cantiques, dans ce va-et-vient d’infirmes, de prêtres et de processions, tandis que les oiseaux chantent, tranquilles et insouciants, dans les frondaisons qui surmontent la Grotte, est une scène incomparable, splendide comme une fresque, ardente comme une page d’Éginhard ou de Grégoire de Tours, et qui fera époque dans le Christianisme, comme la période des Catacombes, la guérison du mal des Ardents ou les départs pour les Croisades.

Plus loin, d’autres cris retentissent ; c’est un lépreux qui, tout d’un coup, voit tomber les eschares immondes qui couvraient son visage ; un instant après, une paralytique se lève soudain de sa voiture où elle gisait depuis de longues années ; une hydropique au ventre bombé et énorme comme fut Sainte Lydwine, sort de la piscine, mince comme autrefois, dans un état où elle n’espérait plus se revoir.

En marchant sur cette terre bénie, dans cet espace qui, bordant le Gave, s’étend de la Basilique à la Grotte et fut témoin de tant de merveilles, il semble qu’on est transporté en pleine époque évangélique, et que soudain, on va voir apparaître le Sauveur lui-même, en robe blanche et nimbé d’or, au milieu de cette foule admirable de foi et de volonté, et que, passant parmi les groupes, il va, comme autrefois, toucher les yeux des aveugles, étendre les mains sur les paralytiques et les infirmes, et laisser tomber de ses lèvres ses paroles, qui étaient les paroles de l’éternelle Vie !

 

 

 

Émile-Jules GRILLOT DE GIVRY,

Les villes initiatiques : Lourdes,

p. 156-161.

 

Recueilli dans

Anthologie des meilleurs écrivains de Lourdes,

par Louis de Bonnières, 1922.

 

 

 

 

 



1 Les Parsis étaient les sectateurs de la religion de Zoroastre, prophète et législateur des anciens Parses, et le Vendidad était leur livre sacré.

 

 

 

 

 

 

 

 

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