Gabriel Gargam

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Louis GUÉRIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la nuit du 17 décembre 1899, une terrible collision de trains eut lieu à quelques kilomètres d’Angoulême, sur la ligne de Bordeaux à Paris. Un des quatre commis ambulants des postes, qui se trouvait dans le rapide, Gabriel Gargam, âgé de trente ans environ, d’une famille bretonne par son père, mais né à Ruelle, dans la Charente, fut projeté du wagon réduit en miettes, à 18 mètres dans la neige, où on le découvrit le lendemain matin à 7 heures, inerte et sans connaissance.

Couvert de plaies sur les jambes et à la tête, avec la clavicule fracturée, il fut porté à l’hôpital d’Angoulême. La fracture et les plaies guérirent assez rapidement, mais le choc avait été tel que de graves désordres intérieurs se produisirent dans l’organisme. Il était paralysé depuis la ceinture jusqu’aux pieds, et l’alimentation demeurait presque impossible ; après treize jours, il ne put que manger un œuf ; huit mois après, il fallut l’alimenter au moyen d’une sonde, toutes les vingt-quatre heures, et avec des souffrances intolérables. L’épuisement devint extrême, et le corps ne fut plus qu’un squelette ; toute la partie inférieure, du reste, était insensible et rigide comme un cadavre. Bien que d’une taille au-dessus de la moyenne, le malade ne pesait pas plus de 36 kilos.

Le moindre déplacement, la plus petite secousse, malgré toutes les précautions prises, amenaient des syncopes. Enfin, la gangrène commença à envahir les pieds, et il fallut empêcher les draps de toucher cette chair en décomposition...

Par un rapport du 19 décembre 1900, le Dr Decressac, médecin en chef de l’hôpital, déclare que tous les symptômes aperçus « constituent une affection de la moelle rachidienne, appelée sclérose latérale amyotrophique », c’est-à-dire « une infirmité permanente, peu susceptible d’amélioration, capable plutôt d’évoluer progressivement et fatalement ». Un rapport supplémentaire du 19 juin 1901 constata en effet l’aggravation du mal et conclut de la même façon « en ce qui concerne l’incurabilité de la maladie et l’évolution progressive ».

Une action en responsabilité fut engagée contre la Compagnie d’Orléans, qui avait fait au blessé des propositions trop « dérisoires ». Par jugement du tribunal civil d’Angoulême, du 20 février 1901, la Compagnie fut condamnée à payer à Gargam une pension annuelle et viagère de 6 000 francs et une indemnité de 60 000 francs. La Cour d’appel de Bordeaux, par arrêt du 2 juillet suivant, confirma ce jugement, l’aggravant même, en faisant courir la pension, non du jour de la demande, mais du jour de l’accident. Le 12 août suivant, la Compagnie déclara accepter l’arrêt et être prête à l’exécuter dans toutes ses dispositions.

Or, en ce moment même, se préparait le pèlerinage national à Lourdes. Son père, que la terrible épreuve avait ramené à Dieu, sa mère si vaillante et si chrétienne, plusieurs membres de sa famille, notamment une cousine, Clarisse, à Orthez, priaient ardemment pour sa guérison. Ils eurent l’inspiration de l’envoyer à Lourdes.

Mais Gargam n’avait pas la foi ; depuis quinze ans il n’était pas entré dans une église. À la première proposition du Pèlerinage, il refusa avec humeur.

Néanmoins, comme à l’hôpital on le menaçait d’une opération, la trépanation des vertèbres, qu’il ne voulait pas subir, il accepta d’abord l’idée de quitter ce lit de douleurs et cette salle de malades où il souffrait depuis plus de vingt mois, pour rentrer dans sa famille, où il préférait mourir. Puis, sur les instances de sa mère, il finit par acquiescer au voyage de Lourdes.

Comme il était loyal, il reconnut que, devant participer à un pèlerinage, il fallait s’y préparer en pèlerin. Il se confessa donc, et le 16 août, avant le départ, il communia avec une toute petite parcelle d’Hostie, tant il avait difficulté à avaler. Mais, disait-il, ce fut presque sans foi.

Le voyage à Lourdes fut douloureux ; le malade était étendu sur un brancard spécial, ayant à l’extrémité une planchette verticale qui empêchait le drap de toucher les pieds que la gangrène dévorait. Au départ, les secousses provoquèrent une syncope qui dura plus d’une heure. Dès l’arrivée, il fut porté à la Grotte et y communia, mais avec une foi encore confuse et incertaine. Il ressentit cependant aussitôt après un mouvement intérieur qui le transforma ; il sentit le besoin de prier, et ne le put, et les sanglots l’étouffèrent. C’était la foi triomphante qui entrait en son âme et la transfigurait. Fût-ce une illusion ? Il lui sembla ressentir un fourmillement dans ses jambes insensibles. Ce fut en tout cas un pressentiment.

Le soir, à 2 heures, il fut baigné dans la piscine sur une planche nue. Il pria. Dieu ne parut pas l’écouter. Et il se trouva dans le même état, à 4 heures, couché sur le passage du Saint Sacrement, plus épuisé encore par les émotions de cette journée. Soudain, il perd connaissance et devient froid. On croit qu’il va mourir, et on veut l’emporter. Mais il rouvre les yeux, croit que tout est fini ; une immense tristesse le reprend...

Voici le bruit des acclamations qui accompagne la procession. Tout à coup il sent en lui comme un coup de fouet, il essaye de se soulever sur ses poignets, ce qu’il n’avait pas fait depuis vingt mois ; il retombe ; il insiste pour qu’on l’aide à descendre de sa planche, et le voilà debout, nu-pieds, en chemise, comme un cadavre sortant de son sépulcre avec son linceul. Il fait quelques pas derrière le Saint Sacrement. Toute la foule frémit, l’émotion est à son comble. Ce moribond, épuisé par vingt mois de maladie et de diète forcée, a recouvré, en une minute, la sensibilité et le mouvement. Plus de paralysie, et la faim renaît en son estomac délabré ; c’est la vie qui revient.

On le conduit aussitôt au Bureau des constatations. « L’entrée de Gargam, a écrit le Dr Boissarie, forme un des épisodes les plus émouvants dont nous ayons été témoins. Soixante médecins nous entouraient... Gargam arrive sur sa planche, plié dans une longue robe de chambre... Il se dresse devant nous : c’est un spectre... » On dut, à cause de la foule, remettre au lendemain pour l’examiner plus attentivement.

De retour à l’hôpital, le ressuscité demanda à dîner, et lui, qui ne pouvait rien prendre qu’avec la sonde œsophagienne, il mangea ce qu’on lui servit : du bouillon, des huîtres, une aile de poulet, une grappe de raisin. Les visiteurs affluèrent et lui firent raconter son histoire jusqu’à dix heures, sans que cet excès le fatiguât. On craignait pour sa nuit : elle fut calme comme celle d’un enfant.

Et le lendemain, avec un bonheur indicible il se reprit à vivre, s’habilla comme tout le monde, et se présenta à nouveau au Bureau médical, où cette magnifique guérison fut constatée et prouvée.

Trois semaines après, il avait augmenté de 10 kilos ; aujourd’hui il a le poids normal d’un homme de sa taille et de son âge. Sa santé est parfaite, et il l’emploie à la gloire de Notre-Dame et au service du prochain, en se faisant chaque année le brancardier et l’hospitalier le plus serviable des pauvres malades.

 

 

 

Louis GUÉRIN,

Le pèlerinage de 1908,

p. 157-162.

 

Recueilli dans

Anthologie des meilleurs écrivains de Lourdes,

par Louis de Bonnières, 1922.

 

 

 

 

 

 

 

 

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