HISTOIRE

 

DES JÉSUITES

 

COMPOSÉE

 

SUR DOCUMENTS AUTHENTIQUES EN PARTIE INÉDITS

 

 

PAR

 

L’ABBÉ GUETTÉE

 

AUTEUR DE L’HISTOIRE DE L’ÉGLISE DE FRANCE

 

ET DE PLUSIEURS AUTRES OUVRAGES HISTORIQUES.

 

 

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TOME DEUXIÈME

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PARIS

 

 

1858

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE

 

DES JÉSUITES.

 

 

 

LIVRE CINQUIÈME.

 

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TABLEAU GÉNÉRAL

 

DES MISSIONS DES JÉSUITES DEPUIS LE COMMENCEMENT DU XVIIe SIÈCLE JUSQU’AU MILIEU DU XVIIIe.

 

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I

 

Japon. – Indes.

 

Idée générale des Missions des Jésuites. – Distinction entre les Jésuites apôtres et les Jésuites spéculateurs. – Les documents sur lesquels nous nous appuyons nos récits.

Les Jésuites au Japon. – Abrégé de leurs relations. – Bref de Grégoire XIII qui interdit cette contrée aux autres missionnaires. – Ce Bref abrogé par Clément VIII. – État des Jésuites au Japon. – Lettre de Sotelo au pape. – Les Jésuites se déclarent curés sous la conduite d’un évêque de leur Compagnie. – Leur ardeur à défendre leurs droits curiaux. – Ils exercent le commerce. – Décrets des papes pour le leur interdire. – Leurs intrigues les font chasser du Japon. – Les Franciscains y sont appelés. – Après plus d’un siècle de missions au Japon, les Jésuites n’avaient fait que six chrétiens solides. – Nouvelle persécution. – Les Franciscains et leurs néophytes souffrent le martyre en grand nombre. – Paix rétablie. – Les Jésuites accusés d’avoir provoqué une nouvelle persécution. – Ils foulent aux pieds le crucifix, afin d’aborder au Japon et d’y exercer la commerce.

Les Jésuites dans les Indes. – Jésuites déguisés en négociants. – Serment qu’ils font de garder le secret. – Leur signe de reconnaissance. – Ils ont un grand crédit et des privilèges pour leurs transports. – Les Jésuites Banians, chercheurs de perles. – Directeurs et receveurs généraux du commerce des Jésuites. – Le P. Tachard. – Leur commerce est secret autant que possible. – Leur manière de faire le commerce des perles. – Les talons creux de leurs chaussures. – Anecdote à ce sujet. – Les Jésuites ne prêchent pas la religion et sont hostiles à tout le monde. – Leur conduite à l’égard des superstitions des Indes ; leurs propres relations confirment, en partie, les reproches qui leur sont adressés par les autres missionnaires. – Détails sur la tolérance criminelle des Jésuites.

 

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Les Jésuites ont exalté, de toutes les manières, le zèle, l’activité, le courage des missionnaires de la Compagnie, leur désintéressement, toutes leurs vertus apostoliques. Nous reconnaissons que, parmi eux, il y eut des hommes de Dieu, des imitateurs de saint François Xavier, qui portèrent la lumière de l’Évangile dans les contrées les plus sauvages, par zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Mais la vérité exige que nous disions que ces hommes apostoliques n’étaient que comme les éclaireurs que les chefs de la Compagnie envoyaient à la découverte ; qu’à leur suite venaient d’autres hommes qui récoltaient ce que les vrais missionnaires avaient semé. Ces seconds envoyés étaient plutôt apôtres de la finance que de l’Évangile ; ils bâtissaient des établissements, accaparaient de vastes terrains, organisaient des spéculations commerciales, accumulaient des richesses et donnaient à la Compagnie une puissance dont elle abusait trop souvent.

Si, pour être juste, il faut reconnaître que les Jésuites ont eu de véritables apôtres, on doit admettre en même temps qu’ils n’en ont eu qu’un petit nombre comparativement aux autres membres de la Compagnie qui n’ont été, dans les missions, que d’intrépides et heureux spéculateurs.

On serait loin d’admettre une telle conclusion si l’on s’en rapportait à leurs propres récits ; en lisant leur recueil de Lettres édifiantes et curieuses, on ne peut qu’admirer le zèle industrieux et vraiment apostolique de tous les Jésuites sans exception qui ont été employés aux missions de l’Amérique, de l’Afrique et des contrées orientales. Mais les récits des Jésuites sont contraires à ceux des évêques, des missionnaires des autres ordres et congrégations ecclésiastiques, des Dominicains, des Franciscains, des Augustins, des Missionnaires de France, des envoyés de la Propagande, des vicaires et des légats apostoliques ; tous ont considéré les récits des Lettres édifiantes des Jésuites comme des romans inventés à plaisir, et se sont inscrits en faux contre ce recueil. Les voyageurs les plus consciencieux et les plus impartiaux ont parlé des missions des Jésuites d’une manière aussi peu favorable ; c’est à peine si l’on peut glaner çà et là quelques phrases en leur honneur chez des écrivains, peu favorables à la Compagnie, il est vrai, mais qui n’étaient pas en position d’avoir des idées aussi justes sur leurs missions que ceux qui les voyaient agir ou qui étaient victimes de leurs injustices.

Pour ce qui concerne la conduite des Jésuites en général dans les pays de missions, nous avons des documents d’une grande autorité. Appuyés sur eux, nous allons suivre ces prétendus apôtres au Japon, aux Indes, en Chine, en Cochinchine, en Amérique. Partout, nous les trouverons en lutte avec le Saint-Siège et ses envoyés, aussi bien qu’avec les autres missionnaires ; sacrifiant la religion à leur ambition ; travaillant plutôt à étendre leurs relations commerciales que le règne de Jésus-Christ ; conquérant plus de richesses à la Compagnie que d’âmes à l’Évangile.

Afin qu’on ne nous accuse pas d’injustice, nous donnerons le plus souvent le texte même des documents historiques qui serviront de base à nos récits.

Nous commencerons par les missions du Japon 1, et nous donnerons d’abord un abrégé des lettres des Jésuites.

Selon ces relations, les Pères Côme de Torrez, Fernandez, Nunez Baretto et Louis d’Almeida avaient continué avec succès l’œuvre de Xavier. Au milieu des dissensions qui agitaient le pays, ils restaient étrangers aux affaires du monde et s’occupaient activement de celles de Dieu. Mais les bonzes les accusèrent d’être cause des querelles. Les habitants de Fucata se portèrent en foule à leur maison et y mirent le feu. Les Pères Gago et Vilela, qui l’habitaient avec des Frères, surent se mettre à l’abri des coups du peuple ; Vilela partit pour le mont Jesan, sous le costume de bonze, et se rendit de là à Méaco ; il y obtint de grands succès, y fonda une maison de la Compagnie, puis se dirigea sur Sacaï.

Le Père Torrez n’obtenait pas moins de succès à Ormura. Sumitanda, roi de cette contrée, embrassa le christianisme. Le roi d’Arima l’imita. À la tête de cette chrétienté était Almeida.

Tous ces apôtres du Japon ne s’occupaient ni du soin de leur santé, ni de toutes les aisances de la vie, disent les Jésuites.

Ils étaient persécutés, égorgés, empoisonnés, mutilés par les indigènes, par les calvinistes et les anglicans ; mais rien ne pouvait vaincre leur courage. Les Pères Vilela et Louis Froës évangélisèrent Méaco. Une révolution éclata contre les Européens ; ils se retirèrent à Sacaï.

À Firando, le Père Acosta déploya un zèle apostolique.

Il bâtit un hôpital dans l’île Tocuxima.

Almeida introduisit l’Évangile dans les cinq îles de Goffo et dans celle de Xiqui. Ses conquêtes spirituelles furent extraordinaires.

Le Père Torrez était à Cocinoxu dans une chrétienté florissante.

Les Jésuites, si nous en croyons leur propre témoignage, se rendaient si populaires au Japon, que dès qu’un navire européen en laissait un sur cette partie du globe, c’était une fête pour tout le littoral. Ils étaient tellement respectés, qu’ils pouvaient se poser en arbitres dans les révolutions qui s’élevaient dans le pays. On les voit, même dans leurs propres récits, se mêler à toutes les divisions politiques ; mais ils prétendent n’avoir jamais eu d’autre souci que celui de la gloire de Dieu.

En 1571, François Cabral succéda à Torrez dans la charge de supérieur des Missionnaires. Il trouva, en arrivant, que ses confrères n’avaient pas observé la pauvreté évangélique. Quelques missionnaires, disent les Jésuites, avaient cru, sans l’enfreindre, pouvoir suivre l’usage du pays, et se vêtir d’habits de soie comme les indigènes. Cabral condamna cet usage.

En 1573, il n’y avait que huit Jésuites missionnaires au Japon. Leur principal soutien était Sumitanda, prince d’Ormura. Ses sujets se révoltèrent contre lui parce qu’il était chrétien : il fut obligé de lever une armée contre les rebelles excités par les bonzes. Après la victoire, il envoya trois Jésuites qui parcoururent le pays, et baptisèrent tout le monde, même les bonzes.

Le roi de Bongo protégeait également les Jésuites, ainsi que le roi d’Arima. Cabral fit, dans leurs royaumes, un nombre prodigieux de prosélytes. Au Gotto, les succès de Melchior Figueredo étaient éclatants ; les catéchumènes faisaient entre eux assaut de ferveur.

Bientôt un orage vint troubler cette mission. La reine de Bongo ne partageait pas les idées de son mari. Elle voulut obliger un jeune chrétien, son esclave, d’aller lui chercher une idole. Celui-ci refusa ; il fut condamné à mort, mais il parvint à s’enfuir, et les Jésuites le cachèrent en lieu sûr. Ils persuadèrent au roi de Bongo qu’il devait laisser aux chrétiens la liberté de conscience s’il voulait avoir en eux des sujets fidèles. Encouragés par la protection de plusieurs rois, les Jésuites, qui n’avaient eu jusqu’alors que de petites chapelles, élevèrent à Méaco une église magnifique. Mais leur grand protecteur, le roi d’Arima, mourut sur ces entrefaites (1577). Son fils commença son règne en décrétant la persécution contre eux. Le prince d’Ormura lui persuada de ne pas mettre à exécution ses projets ; mais au Bongo, la reine et son frère ourdirent des intrigues contre les chrétiens protégés par le roi. Le Père Cabral déjoua ces intrigues et défendit courageusement ses néophytes.

Treize nouveaux Jésuites arrivèrent alors au Japon. Cabral fonda un collège et un noviciat. Mais pour assurer l’existence de ces fondations, il fallait des ressources pécuniaires.

Écoutons à ce sujet les Jésuites eux-mêmes :

« Depuis que François Xavier avait ouvert le Japon au christianisme, cette mission s’était vue obligée de vivre d’insuffisantes aumônes ou des secours que le Père Almeida lui fournissait. Avant d’entrer dans l’Institut, Almeida était négociant ; il fut Jésuite sans recevoir la prêtrise, missionnaire comme beaucoup d’autres Européens ou Japonais qui s’attachaient à la Compagnie pour la servir au dehors. On l’autorisa à laisser pendant quelque temps sa fortune dans le commerce ; ce fut à peu près la seule ressource des nombreuses réductions japonaises ; pour bâtir des églises, pour subvenir à toutes les dépenses du culte et des voyages, il devenait urgent de trouver quelques moyens. L’ancienne position d’Almeida les offrait ; les marchands portugais s’empressèrent de le seconder. »

On n’a donc pas calomnié les Jésuites lorsqu’on a dit qu’ils faisaient le commerce, et que par ce moyen ils acquéraient de grandes richesses. L’évidence des faits leur a arraché cet aveu que nous venons d’enregistrer et dont on comprendra bientôt toute la valeur.

Les Jésuites sont encore obligés de convenir qu’ils reçurent en marchandises les subsides que leur envoyait Philippe II pour le soutien de leurs missions, et que, sur six cents ballots de soie, expédiés chaque année de Macao au Japon, cinquante étaient vendus à leur profit. Ils prétendent qu’ils ne négociaient pas et qu’ils recevaient seulement des marchands la valeur des soies. Mais quels étaient ces marchands qui faisaient le trafic et qui les payaient ? On a prétendu que des Jésuites affiliés comme Almeida n’étaient pas étrangers à ce négoce.

Vers 1580, les Jésuites étaient au nombre de vingt-neuf au Japon ; ils y dirigeaient cent mille chrétiens. Ils bâtirent la ville de Nagasaki, qui devint l’asile des chrétiens persécutés et leur première résidence ; Ormura était la seconde ; Cori la troisième. Le Figen, où régnaient les rois d’Arima, d’Ormura et de Firando, possédait à lui seul cinquante mille chrétiens. Ces néophytes étaient peu solides ; les Jésuites avouent qu’il suffisait d’une révolution politique pour détruire plusieurs années de leurs travaux ; ils affirment que leurs missionnaires couraient de grands dangers au milieu des révolutions fréquentes qui avaient lieu au Japon, mais que des circonstances favorables les arrachaient à la mort. C’est ce qui venait de leur arriver lorsque le Père Valignani fut envoyé au Japon en qualité de Visiteur. Ce Jésuite sauva le roi d’Arima, vaincu par le farouche Biozoges. Ce conquérant, qui avait cédé à l’ascendant de Valignani, attaqua le Bongo ; les Jésuites et leurs catéchumènes remportèrent sur lui une victoire éclatante.

Ces Pères n’étaient pas absorbés par leurs triomphes ; ils discutaient devant le Visiteur les principes de conduite qu’ils devaient tenir. Les uns voulaient porter des vêtements de soie ; d’autres se prononçaient pour les étoffes communes ; Valignani fut du dernier avis qui fut adopté. Cabral ne voulait pas qu’on donnât aux Japonais une éducation aussi étendue qu’aux Européens ; son avis fut rejeté par la majorité, et Cabral quitta le Japon pour se rendre à Macao, qui était le centre de toutes les missions d’Orient.

Ces questions résolues, Valignani eut l’idée d’envoyer au pape une ambassade japonaise, au nom des rois de Bongo, d’Arima et d’Ormura. Quatre Japonais, de la plus haute noblesse, partirent, ayant pour interprète Georges Loyola, Jésuite japonais. Valignani accompagna l’ambassade, qui arriva à Rome le 20 mars 1585 ; Philippe II la reçut à Madrid avec de grands honneurs. Grégoire XIII tressaillit de bonheur, disent les Jésuites, en l’accueillant à Rome. Sixte-Quint imita son prédécesseur Grégoire XIII.

Il en est qui n’ont vu, dans cette prétendue ambassade, qu’une ruse des Jésuites pour faire croire à leurs succès au Japon.

Tout leur prospérait, si nous en croyons leurs récits. En 1588, le nombre des chrétiens du Japon était de deux cent mille. Le Père Coëglio, Provincial, avait su gagner l’amitié de l’empereur, nommé Taicosama, qui cependant n’était pas chrétien. Ce prince, qui avait déjà trois cents femmes, voulut en avoir encore deux autres qui étaient chrétiennes. Celles-ci refusèrent de se rendre à ses désirs. Taicosama résolut alors de persécuter les chrétiens. Les Jésuites, au nombre de cent dix-sept, obéirent à l’empereur qui les expulsait du Japon, et partirent pour Firando ; trois seulement affrontèrent la persécution. Leur exemple ranima les autres, qui se décidèrent à rester à leur poste malgré les menaces de Taicosama. Ces menaces n’étaient pas bien terribles, à ce qu’il paraît, puisqu’ils purent prêcher ouvertement sans avoir aucun martyr. Le Jésuite Gusman a eu la franchise d’avouer que six chrétiens seulement avaient été assez solides pour ne pas renoncer à la foi pendant cette persécution ; ce qui prouverait que les néophytes des Jésuites n’étaient chrétiens que de nom. En 1590, Coëglio mourut et eut Gomez pour successeur dans la charge de Provincial. Valignani revint alors au Japon avec son ambassade. Il se présenta à Taicosama comme ambassadeur du vice-roi des Indes, et fut admis en cette qualité le 3 mars 1591. Les membres de son ambassade européenne l’accompagnaient ; ils se firent Jésuites après avoir été admis en présence de Taicosama ; plusieurs ont prétendu qu’ils l’étaient avant leur départ. Valignani eut assez d’influence pour arrêter la persécution, ce qui n’empêcha pas le roi de Firando de faire empoisonner cinq Jésuites.

« Le Japon était une conquête de la Compagnie ; ce pendant, en 1593, elle appelle les missionnaires des autres Ordres à son secours. » Cette assertion est tirée de la dernière histoire publiée par les Jésuites. « Aquaviva, ajoute-t-on dans cet ouvrage, porta cette requête aux pieds de Grégoire XIII, qui refusa d’y obtempérer, et défendit à tous autres qu’aux Jésuites d’aller évangéliser le Japon. »

Les missionnaires des autres Ordres religieux font de cet évènement un récit bien différent de celui des Jésuites. Philippe II, dévoué à la Compagnie aussi bien que Grégoire XIII, donna un décret conforme au Bref du pape, et interdit le Japon à tous les missionnaires, les Jésuites exceptés. Cependant, rapportent les Bons Pères, le bruit des persécutions de Taicosama fit croire aux Franciscains des Philippines que les Jésuites étaient tous massacrés. Ils crurent pouvoir y aborder malgré les défenses qui leur avaient été faites. Ils y arrivèrent avec le titre d’ambassadeurs espagnols, et furent très surpris d’y trouver ceux qu’ils croyaient morts, évangélisant comme si la persécution n’eût pas existé. C’était en 1593, l’année même où le Jésuite Martinez arrivait au Japon avec le titre d’évêque.

Les Jésuites affirment que l’arrivée des Franciscains au Japon, et l’imprudence d’un Espagnol qui parla des missions comme d’un moyen de préparer la conquête du pays, donna naissance à une persécution plus violente qui éclata en 1597. Six Franciscains et trois Jésuites furent emprisonnés par ordre de Taicosama et mis à mort. Parmi ces Jésuites était Paul Miki. Valignani, qui avait quitté une seconde fois le Japon, y reparut alors avec le Père Cerqueyra, qui succéda en 1598 à Pierre Martinez en qualité d’évêque de ces contrées. La persécution fit naître de nouveaux chrétiens. Soixante-dix mille indigènes embrassèrent le christianisme dans le cours de l’année 1599. Si nous en croyons les Jésuites, le Père Baëza était par fois si fatigué de baptiser qu’il fallait lui soutenir les bras.

Les révolutions politiques dont le Japon était alors le théâtre n’arrêtèrent pas le zèle des Bons Pères. En 1603, le Fingo comptait plus de cent mille néophytes.

En 1605, les Franciscains et les Espagnols arrivèrent de nouveau au Japon, et, par leurs paroles imprudentes, entravèrent le succès des Jésuites. La persécution eût même éclaté de nouveau, sans l’intervention de Valignani, qui mourut l’année suivante.

Pendant trois ans les progrès de l’Évangile furent mêlés de revers. Enfin, en 1612, les Anglais et les Hollandais firent entendre au nouvel empereur du Japon, Daifusama, que les Espagnols voulaient s’emparer de son empire, et que les Jésuites étaient leurs émissaires. Daifusama ménagea d’abord les Jésuites, parce qu’il craignait de perdre avec eux le commerce de l’Europe ; mais les Anglais et les Hollandais lui firent des conditions plus avantageuses ; dès lors la persécution éclata de toutes parts. Cent dix-sept Jésuites et vingt-sept autres missionnaires furent transportés hors du Japon ; vingt-six Jésuites y restèrent avec quelques autres religieux pour soutenir les néophytes persécutés. En 1616, la persécution redoubla lorsque Xogun monta sur le trône. Trente-trois Jésuites profitèrent des premières préoccupations du nouvel empereur pour rentrer au Japon sous divers déguisements ; ils reprirent dans l’ombre leur œuvre d’évangélisation. Si nous les en croyons, « ils demandaient aux Instituts, qui se disaient leurs rivaux, de suivre la même marche. Emportés par un zèle que la prudence n’autorise que dans les cas désespérés, les missionnaires des autres Ordres pensaient que la lumière évangélique ne devait pas rester sous le boisseau ; ils proclamaient qu’il fallait ouvertement prêcher le Christ et mourir pour confesser sa divinité ».

Le bruit se répandit alors qu’un traité de commerce venait d’être conclu entre Xogun et les Espagnols, et que les Japonais étaient disposés à recevoir les missionnaires, pourvu qu’ils ne fussent pas Jésuites. À cette nouvelle, vingt-quatre Franciscains partirent des Philippines pour le Japon, et débarquèrent dans l’île Niphon à la fin de 1616. Xogun s’irrita à cette nouvelle ; il rendit un édit cruel contre les missionnaires et contre ceux qui leur donneraient asile. Les Jésuites se cachèrent, préférant, disaient-ils, une vie de privations et de souffrances à un martyre éclatant. Les Franciscains n’avaient pas assez de courage pour prendre ce parti ; ils préférèrent braver les édits de Xogun, et souffrir la mort avec leurs néophytes. Les Jésuites, plus courageux, comme ils l’assurent, se retirèrent dans leur ville de Nagasaki. Xogun les y poursuivit et donna ordre au prince d’Ormura de les saisir ; ils se dispersèrent à temps, et le Père Machado tomba seul entre les mains du prince japonais : Machado fut jeté en prison avec un Franciscain ; ils eurent l’un et l’autre la tête tranchée le 21 mai 1617. Au lieu de fuir devant le prince d’Ormura, les Franciscains et les Augustins continuaient leur apostolat sous ses yeux et étaient martyrisés. Un assez grand nombre de Jésuites restèrent au Japon, mais déguisés sous l’habit de marchands ; ce sont eux qui l’affirment. D’autres assurent qu’ils n’en avaient pas seulement le costume.

Le Père Spinola, qui était l’âme de la mission des Jésuites au Japon, fut surpris à Nagasaki et jeté dans un cachot avec plusieurs Dominicains et Franciscains. Dans l’année 1619, cinq Jésuites succombèrent à leurs fatigues. En 1620, six autres arrivèrent ; cinq nouveaux abordèrent en 1621, déguisés en marchands ou en soldats.

À cette époque, les Hollandais et les Anglais, qui voulaient exclure du Japon les marchands portugais et espagnols, firent courir le bruit qu’une grande conspiration était tramée contre l’empereur du Japon, par les missionnaires, en faveur du roi d’Espagne. C’était une calomnie, disent les Jésuites. Ils affirment encore que les marchands hollandais et anglais visitaient les vaisseaux qui abondaient au Japon ; qu’ils y recherchaient surtout les Jésuites, mais que ceux-ci échappaient à leurs recherches. Les Dominicains et les Franciscains étaient assez simples pour se laisser prendre.

Le 10 septembre 1622, vingt-quatre missionnaires furent mis à mort à Nagasaki : de ce nombre était le Jésuite Spinola. Pendant sa prison, ce Père avait reçu novices de la Compagnie sept néophytes japonais qui subirent la mort avec lui. Trente et un chrétiens indigènes furent martyrisés le même jour ; il n’y avait qu’un Jésuite parmi ces nombreuses victimes. Les écrivains de la Compagnie l’ont mis en relief, en ont fait le général de ces martyrs, et l’ont comparé au marquis de Spinola son frère, qu’ils proclament le premier capitaine de son siècle.

Deux Franciscains abjurèrent Jésus-Christ ; mais, malgré leurs blasphèmes, ils furent jetés dans le bûcher avec les autres ; six Jésuites européens et trois Japonais périrent la même année.

Deux Jésuites, en 1623, et deux autres, en 1624, perdirent la vie. Le dernier de ces quatre Jésuites, Michel Carvalho, fut martyrisé avec le Dominicain Vasquez et les Franciscains Sotelo et Sassanda.

Les Jésuites passent rapidement sur ce nom de Sotelo, qui rappelle cependant des lettres bien énergiques où ils sont peints, dans leur mission du Japon, sous d’autres couleurs que celles dont ils se sont servis pour faire le tableau de leurs exploits.

Nous avons fait connaître le récit des Jésuites ; il résulte de ce que nous avons rapporté d’après eux, qu’ils se regardaient comme les missionnaires les plus expérimentés du Japon ; que les autres Ordres religieux n’étaient venus que pour troubler leurs missions par un zèle imprudent ; au milieu de leurs réticences et de leurs explications, ils ont fait plusieurs aveux importants, comme ceux-ci : que leurs missions du Japon étaient soutenues principalement au moyen du commerce exercé par le Père Almeida, et que les Jésuites affectionnaient particulièrement l’habit de marchand pour entrer au Japon et parcourir le pays.

Ce sont eux, disent-ils, qui appelèrent à leur secours les autres Ordres religieux ; mais Grégoire XIII et Philippe II voulurent absolument qu’ils fussent seuls missionnaires du Japon ; les autres Ordres n’y seraient abordés, par conséquent, qu’en transgressant des ordres formels.

Les missionnaires des autres Ordres leur ont reproché d’avoir sollicité eux-mêmes hypocritement le Bref de Grégoire XIII et l’ordonnance de Philippe II. Le successeur de ce roi revint sur cette ordonnance, et, à sa demande, Clément VIII révoqua le Bref de Grégoire XIII. Ce pape donna, ainsi que Paul V, aux religieux Mendiants les pouvoirs de prêcher et d’administrer les sacrements dans les missions orientales.

Ce fut seulement alors que les Dominicains et les Franciscains, qui habitaient les îles Philippines, purent aborder sur les plages où les Jésuites voulaient dominer en maîtres. Parmi les motifs qui inspiraient à ces derniers le désir de n’avoir pas de concurrents au Japon, on en a indiqué deux principaux : le premier était d’exercer le commerce clandestinement ; le second, de faire des néophytes en ménageant trop des préjugés et des superstitions qui ne pouvaient s’allier avec les principes de la religion chrétienne. Si l’on en croit un document émané des Jésuites, qu’ils publièrent sous le nom de Jean Cevicos, et dont nous parlerons bientôt, la Compagnie possédait, au Japon, en 1623, 23 prêtres, et les chrétiens étaient au nombre d’un million, répandus dans les soixante-six royaumes ou provinces de l’empire japonais. Si ce renseignement est vrai, il y avait une disproportion étonnante entre le nombre des prêtres et celui des fidèles, surtout si l’on a égard à la vaste étendue de l’empire du Japon : les Jésuites auraient donc dû souhaiter de nouveaux missionnaires, au lieu de mettre tout en œuvre pour avoir comme le monopole de cette contrée. Afin de la conserver plus sûrement, ils oublièrent leur règle, qui interdit toutes dignités ecclésiastiques aux membres de la Compagnie. Ils obtinrent de Rome qu’un Jésuite serait évêque du Japon ; cet évêque choisit le Provincial de cette contrée pour vicaire-général ; celui-ci mit des Jésuites à la tête de toutes les résidences avec le titre de curés, de sorte que toute la juridiction spirituelle fut en leurs mains 2.

Lorsque les Dominicains et les Franciscains abordèrent au Japon, ils se trouvèrent en lutte avec les Jésuites curés, qui prétendaient exercer leur juridiction dans un rayon qui était parfois de plus de soixante lieues. Ces prétendus curés, aussi jaloux de leurs droits que leurs confrères d’Europe étaient peu respectueux pour la juridiction des vrais pasteurs, empêchaient les missionnaires des Ordres de Saint-Dominique et de Saint-François d’exercer leur ministère et de prêcher. Ces faits sont attestés par d’innombrables témoignages ; les Jésuites n’en ont pas moins prétendu qu’il n’en était rien, et que Grégoire XIII avait publié son Bref malgré eux ; il est certain cependant que, devant la congrégation de la Propagande, ils plaidèrent en faveur de ce bref contre ceux de Clément VIII et de Paul V, qui l’avaient abrogé : leur principal mémoire en ce sens est daté du 22 mars 1625.

Ils étaient d’autant plus portés à entraver les missionnaires et à les persécuter, qu’ils ne voyaient en eux que des censeurs qui, scandalisés de leur commerce, finiraient par faire connaître la vérité en Europe. C’est, en effet, ce qui arriva. Le commerce illicite des Jésuites fut tellement prouvé, que, le 22 février 1633, le pape Urbain VIII, malgré ses sentiments favorables pour la Compagnie, fut obligé de publier une Bulle dans laquelle on lit :

« Nous défendons, par l’autorité apostolique, à tous religieux, de quelque Ordre et Institut qu’ils soient, Mendiants et non Mendiants, et même aux Jésuites, soit à ceux qui sont maintenant dans ces lieux-là, ou qui y seront envoyés à l’avenir, de faire aucun trafic par eux-mêmes, ou par d’autres, directement ou indirectement, sous leur nom, ou sous celui de la communauté, sous quelque cause ou prétexte que ce soit, etc. »

Par ménagement pour les Jésuites, le pape parlait, dans sa Bulle, d’une manière assez générale ; il en fut de même dans plusieurs décrets subséquents, comme ceux de Clément IX et de Clément X. Mais les Jésuites eux-mêmes n’ont jamais pu accuser les autres missionnaires de faire du trafic, tandis que ceux-ci leur en ont constamment adressé le reproche : les décrets n’étaient donc lancés que contre eux, puisqu’ils étaient seuls coupables.

Écoutons, maintenant, sur les missions du Japon, Louis Sotelo, ce Franciscain qui fut martyrisé le 24 août 1624. Avant de mourir, il écrivit au pape une lettre qui fut apportée en Europe par le Dominicain Diego Collado. La publication de cette lettre fut un coup de foudre pour les Jésuites, qui essayèrent d’en contester l’authenticité ; ils eurent recours à un moyen que la probité ne peut approuver, et publièrent en Espagne un écrit sous le nom du docteur Jean Cevicos, qui avait habité le Japon, et qui niait que Sotelo eût adressé au pape la lettre en question. Cet écrit parut à Séville en 1627. L’année suivante, Jean Cevicos, qui était à Mexico, protesta, par devant notaire, qu’il n’était point l’auteur de l’écrit que lui attribuaient les Jésuites : ainsi, ils furent convaincus d’avoir commis un faux pour le besoin de leur cause. La lettre de Sotelo au pape lui fut remise, et l’on douta si peu, à Rome, de son authenticité, que le Père Wadding, qui résidait dans cette ville et qui était membre de plusieurs congrégations, mit Louis Sotelo, à cause de cette lettre, dans son livre des Écrivains de l’Ordre de Saint-François. L’ouvrage du Père Wadding fut publié vingt-cinq ans après le martyre de Sotelo. Wadding connaissait donc les réclamations des Jésuites ; ce qui ne l’a pas empêché de dire que le saint martyr avait écrit dans sa prison une lettre grave, chrétienne et docte, à Paul V, sur l’état des Églises dans le Japon 3.

Nous donnerons d’abord quelques extraits de cette lettre, où l’on voit les intrigues des Jésuites pour empêcher Sotelo d’être sacré évêque du Japon et d’aborder dans cette contrée. Après avoir raconté comment il avait été reçu à Rome par Paul V, en qualité d’ambassadeur du roi japonais d’Oxus, comment il avait été nommé évêque du Japon par ce pape, et adressé par lui au nonce d’Espagne pour être sacré en même temps qu’un Jésuite, aussi nommé évêque de cette contrée, Sotelo continue ainsi :

« Mais les Jésuites ne peuvent souffrir sans indignation que d’autres que ceux de leur Société exercent les fonctions ecclésiastiques dans le Japon ; après avoir inutilement mis tout en œuvre, et formé toutes sortes d’intrigues, par eux ou par leurs amis en cour de Rome, pour empêcher qu’il n’y eût d’autres qu’eux qui fussent envoyés dans ce pays, ils eurent enfin l’adresse de se servir de la nouvelle de la persécution du Japon pour faire réussir leur dessein.

» Pour cela, ils persuadèrent à celui qui présidait dans le conseil royal des Indes, à qui le roi d’Espagne avait donné la commission des affaires qui regardaient le Japon, qu’il ne fallait pas avancer davantage les choses, et qu’il fallait suspendre également l’expédition des lettres de ce Jésuite et celle des nôtres, de crainte que ce tyrannique empereur, venant à s’irriter encore davantage de son arrivée et de la nôtre, ne traitât les chrétiens avec encore plus de cruauté qu’il ne faisait. En effet, la chose réussit comme ils le désiraient : il fut arrêté dans le conseil qu’on laisserait tout en suspens.

» Le nonce n’eut pas plus tôt appris cette délibération, qu’il s’y opposa et fit de nouvelles instances auprès du roi même, à qui nous en appelâmes aussi, le vicaire-général de mon Ordre qui était alors à la cour et moi, représentant fortement à Sa Majesté qu’il n’y avait aucun autre danger à craindre de l’indignation de ce tyran, que la persécution même qu’il avait excitée et l’exil auquel il avait déjà condamné les prêtres ; que le plus grand mal qu’il fallait éviter était d’abandonner les chrétiens du Japon aux loups, sans instruction et sans ministres ; que Jésus-Christ même avait envoyé ses saints apôtres au milieu des loups, et que le Saint-Siège, suivant en cela les pas de ce divin maître, avait coutume, en de semblables rencontres, de pourvoir de tous les biens spirituels, et surtout de pasteurs, les lieux qui étaient exposés à la rage de ces loups, afin que les pasteurs en pussent défendre les fidèles ; que c’était proprement dans ces occasions où les loups, entrant dans la bergerie de Jésus-Christ, les pasteurs souffraient avec fermeté les rigueurs de la persécution, qu’ils donnaient les preuves les plus convaincantes de leur fidélité et de leur vertu ; et qu’enfin Jésus-Christ traitait ouvertement de mercenaires ceux qui quittent entièrement leurs troupeaux, et qui fuient lorsque les loups y font plus de carnage et les attaquent avec plus de violence.

» Le roi catholique eut la bonté d’écouter et de recevoir nos raisons, jusqu’à témoigner qu’il en était édifié et satisfait. Cependant le conseil du roi persista encore à ne point changer sa première délibération. Les Jésuites firent de nouvelles instances et l’emportèrent.

» Le sacre du Jésuite, aussi bien que le nôtre, fut donc suspendu. J’en donnai aussitôt avis au très saint pape Paul V qui chargea, pour une seconde fois, son nonce de presser auprès du roi et de son conseil l’expédition de cette affaire.

» Cependant la flotte de la nouvelle Espagne était sur le point de se mettre en mer, et l’envoyé du roi d’Oxus, qui m’avait accompagné, ne voulait pas laisser passer cette occasion de s’en retourner. Je pris résolution, pour ne point donner lieu d’attribuer mon séjour en Espagne plutôt à l’ambition qu’au salut des âmes, de partir avec lui par la même voie, l’an 1617.

» Ainsi, avec l’assistance de Dieu, nous arrivâmes, après une navigation fort paisible, dans la nouvelle Espagne, où nous trouvâmes un vaisseau que le roi d’Oxus nous avait envoyé, et qui attendait notre retour d’Espagne pour nous ramener vers lui. Un nouveau gouverneur des îles Philippines, envoyé par le roi catholique, se trouva là avec nous. Comme il n’avait pas assez de vaisseaux pour embarquer ses soldats, il nous pria de vouloir bien l’accompagner jusqu’à ces îles qui ne sont pas fort éloignées du Japon. Nous consentîmes volontiers à son désir, et, les vents nous ayant toujours été favorables, nous abordâmes fort heureusement à ces îles en 1618.

» Comme nous attendions un temps propice et un vent favorable pour aller au Japon, des vaisseaux conduits par des pirates hollandais occupèrent le port, ravagèrent les Philippines. Lorsqu’ils se retirèrent, l’occasion et les vents favorables pour aller au Japon étaient passés. L’année suivante, on reçut des lettres d’un Jésuite qui s’appelait Didier Valens. Il les envoyait de Macao, qui est une ville de l’île de la Chine, et il les adressait au gouverneur des îles Philippines et à l’archevêque de Manille, qui est la métropole et la première ville de ces îles. Ces lettres portaient qu’il était sacré évêque du Japon, et qu’il les priait bien instamment de m’empêcher d’y aller, parce que mon arrivée pourrait y produire un trop grand trouble parmi les fidèles. Ce religieux, qui savait bien que l’expédition de mes lettres avait été empêchée et sursise par la cabale et les menées de ses confrères à l’occasion de la persécution qui s’était élevée contre les fidèles du Japon, m’ayant vu partir de la cour d’Espagne, s’était servi de ces mêmes confrères pour avoir l’expédition des siennes, qui lui furent rendues à Macao par la voie des Indes orientales.

» Cependant, comme d’un côté il n’entendait pas la langue du Japon, et qu’il n’avait pour lui aucun prince sous la faveur et l’autorité duquel il pût y passer et y demeurer, et que de l’autre, il savait bien que j’avais ces deux avantages, il employa ses confrères, qui demeurent à Manille, pour m’empêcher de rentrer dans le Japon. En effet, ces religieux, rendant les lettres de cet évêque leur confrère, à l’archevêque et au gouverneur de Manille, firent si bien qu’ils leur persuadèrent de me retenir. Voici ce qui aida à faire réussir ce Jésuite dans son entreprise. De grandes relations existaient entre Manille et Macao pour le commerce des Philippines et de la Chine ; comme ces deux villes ont besoin l’une de l’autre, elles s’accordent mutuellement ce qu’elles demandent. C’est ainsi qu’on m’empêcha, cette année-là, de partir pour le Japon avec mon collègue d’ambassade. J’envoyai néanmoins avec lui les religieux de mon ordre, retenant les lettres du pape au roi d’Oxus. J’écrivis au prince, et le priai de vouloir procurer mon retour vers lui. Ce prince, ayant appris de mon collègue la bonté et la magnificence du pape et du roi catholique en notre égard, et la manière obligeante dont on nous avait reçus à Rome et en Espagne à sa considération, et comment nous avions été accueillis partout avec honneur dans les lieux de notre ambassade, il en eut une très grande joie, et reçut avec beaucoup de satisfaction les religieux que je lui envoyais. Il leur donna un appartement dans son palais, ordonna qu’on leur fournît à ses dépens tout ce qui leur était nécessaire, ce qu’il fit néanmoins en secret et prudemment, à cause de l’édit de l’empereur contre les chrétiens, et principalement contre les religieux ; cet édit n’empêche pas néanmoins que les uns et les autres ne subsistent paisiblement dans ce royaume.

» L’année suivante, le roi d’Oxus envoya deux de ses officiers pour me venir voir à Manille et pour faire en sorte de me ramener dans ses États. Ils s’acquittèrent de leur commission aussi bien que je le pouvais désirer, apportant toute la diligence possible pour préparer un vaisseau et des vivres nécessaires pour le temps de notre navigation. Mais comme je ne songeais qu’à m’embarquer, je fus arrêté et enlevé avec violence ; de sorte que les deux officiers ayant la charge de leur vaisseau, pressés d’ailleurs de l’occasion des vents, furent obligés de s’en retourner sans m’emmener.

» Voyant donc en moi-même que, tant que je serais à Manille, je ne devais point espérer de pouvoir passer au Japon, je fis ce que je pus pour en sortir ; pour cet effet, je me servis de l’occasion qui se présentait d’accompagner Mgr l’évêque de la Nouvelle-Ségovie, qui s’en allait dans son diocèse, que les gens du lieu appellent Nangassirie. Ce fut par son moyen que j’y ménageai un petit vaisseau, que nous appelons communément une frégate. Je me proposais de m’en aller tout droit au royaume d’Oxus dans cette frégate avec un certain religieux du Japon qui m’accompagnait, et quatre autres ecclésiastiques aussi du Japon que j’avais fait ordonner à Manille pendant que j’y demeurais ; j’avais reconnu qu’ils étaient gens de bien et assez instruits dans les saintes lettres. C’étaient des pénitents du Tiers-Ordre de Saint-François qui avaient fait leurs vœux. Les mêmes personnes qui s’étaient opposées jusqu’alors à notre voyage donnèrent avis de notre dessein au gouverneur de Manille, de sorte que, tous les apprêts de la navigation étant faits, l’officier de justice de cette province reçut un commandement exprès de la part de ce gouverneur, par lequel il lui enjoignait très étroitement, et sous de grandes peines, d’arrêter notre frégate, et de défendre aux matelots, sous peine de la vie, d’y monter ; mais de m’obliger de m’en retourner à Manille.

» Cet ordre ne fut pas plus tôt reçu qu’on nous défendit d’user de la frégate, et qu’on chassa et bannit les matelots du port et de la province ; ainsi je fus contraint de suivre cet évêque jusqu’au lieu de sa résidence ; après lui avoir montré les lettres du pape qui faisaient connaître la manière dont j’avais été reçu de Sa Sainteté en qualité de député du roi d’Oxus, et que sa même Sainteté m’avait donné des lettres pour m’en retourner, je lui demandai la grâce de me secourir et de me donner de quoi pouvoir repousser, par les voies canoniques, les efforts de ceux qui m’empêchaient d’aller au Japon. Ce digne prélat m’accorda aussitôt ce que je lui demandais, usant de censures à l’égard de ces personnes pour arrêter le cours de leur violence.

» Mais, comme cet évêque appréhendait que le gouverneur de Manille ne le trouvât mauvais, il se proposa de nous faire embarquer, le religieux japonais qui m’accompagnait et moi, en habit séculier et en qualité de ses amis, dans un certain vaisseau de marchands infidèles de la Chine, qui était prêt de faire voile et de sortir de ce port pour aller au Japon. Nous nous y embarquâmes effectivement. »

Après avoir donné au pape quelques autres détails, Sotelo continue ainsi :

« Jusqu’ici, j’ai entretenu suffisamment Votre Sainteté de ce qui me regarde, permettez-moi maintenant de l’informer un peu des choses qui regardent l’état présent des fidèles qui sont dans le Japon, afin que, m’acquittant de mon devoir, j’implore, du véritable et du meilleur père et pasteur de l’Église, l’assistance nécessaire pour remédier à la disposition présente des affaires de cette Église.

» Votre Sainteté saura que la foi catholique fait de grands progrès, par la grâce de Dieu, dans le Japon, non-seulement du côté de l’Occident, où furent d’abord les Jésuites, et où ils sont toujours restés depuis, mais encore du côté de l’Orient, où les Frères Mineurs de Saint-François ont prêché les premiers l’Évangile, et où ils se sont toujours depuis maintenus ; quoiqu’il y ait, dans la partie orientale et dans la partie occidentale, une infinité de provinces, de villes, de bourgs et de villages, il n’y a presque point de lieux où il n’y ait des chrétiens, et où, du moins, l’on n’ait entendu parler de la religion chrétienne.

» Quoique la persécution présente ait ruiné de fond en comble, l’an 1614, toutes les Églises qu’on y avait établies, soit dans la partie orientale, soit dans la partie occidentale, que les religieux en aient été bannis par un édit public et général de l’empereur, néanmoins la plupart, faisant peu d’état de leur propre vie, y sont demeurés cachés en plusieurs endroits, malgré cet édit, et ont conservé jusqu’à présent, par leur travail, par leurs propres instructions et par leur bon exemple, la pureté et l’intégrité de la foi dans plusieurs fidèles. Plusieurs des infidèles même se convertissent, et il y en aurait encore bien davantage s’il y avait autant d’ouvriers que la moisson est grande. Mais, outre qu’il s’en trouve bien peu, le feu de la persécution s’allumant de jour en jour, et la rage des loups qui ruinent le troupeau de Dieu croissant de plus en plus, il en résulte qu’ils deviennent encore moins nombreux ; que plusieurs brebis sont dévorées par ces loups ; et que les autres s’affaiblissent, la plupart faute d’être nourries de la vérité et soutenues par les sacrements.

» Quelques religieux des quatre Ordres que j’ai nommés : Dominicains, Franciscains, Augustins, Jésuites, vont bien au Japon en se cachant parmi les marchands qui partent de Manille et de Macao pour ces contrées ; mais, pour dire la vérité, que peut faire un si petit nombre d’ouvriers à l’égard d’une si nombreuse multitude de peuple, principalement dans un temps où il ne leur est pas permis d’instruire les fidèles, et de leur administrer les sacrements, et de leur donner les autres secours spirituels qui leur sont nécessaires, comme le Saint-Siège leur a permis de le faire ?

» Ce qui cause ce désordre, c’est l’opposition et la contradiction étonnante de quelques-uns des ministres évangéliques qui ont un évêque de leur ordre, les Jésuites, comme j’ai déjà dit. Cet évêque, résidant à Macao, qui est une ville de la Chine, il arrive que leur Provincial, qui demeure au Japon et qui gouverne l’évêque, ordonne de tout, comme son vicaire-général : de sorte que, par son adresse, tous les royaumes, toutes les provinces et toutes les villes du Japon ne tombent qu’entre les mains, ou de ceux de leur corps, ou de ceux qui sont affiliés à la Compagnie.

» Cependant, ils ne sont tout au plus que trente, et il y a dans le Japon soixante-six royaumes, et plus de deux cents provinces, où il se trouve quantité de grandes villes capitales et très peuplées ; ils ne peuvent non-seulement desservir un pays aussi étendu, mais même le parcourir et le visiter, quelque temps qu’ils y mettent.

» Si quelque religieux d’un autre Ordre, ou porté par un zèle de charité, ou étant appelé par les fidèles mêmes, vient en ces lieux, pour leur donner quelque consolation spirituelle ou pour leur administrer les sacrements de l’Église, il entend les confessions de plusieurs personnes qui, depuis vingt ans et plus, non-seulement ne s’étaient point confessées, mais n’avaient même point vu de prêtres ; il confirme dans la foi ceux qui étaient faibles ou chancelants, et ramène ceux qui étaient tombés dans l’infidélité. Le Jésuite préposé par le Provincial à la direction de ces lieux est à peine informé de ces actes, qu’il accourt, quelque éloignée que soit cette province et quoiqu’il n’y ait jamais mis le pied, afin de persécuter celui qui a ainsi exercé son ministère. Il lui représente qu’il ne peut pas licitement administrer les sacrements dans une paroisse de son ressort, et il ne permet jamais qu’il reste plus longtemps avec les habitants de ces lieux, sous prétexte qu’ils sont ses brebis.

» Si le missionnaire fait quelque instance, et s’il a le courage de lui demander pourquoi ces peuples, étant dépendants de son ressort, il les abandonne ainsi durant tant d’années et un si long espace de temps, et qu’il lui représente qu’ils doivent passer pour les brebis de celui qui les dessert le premier, ce Jésuite lui demande aussitôt de quel droit il l’interroge, et il ajoute que ce n’est pas à lui qu’il doit rendre compte de ses actes, et qu’il a tort de se mêler des affaires dont il n’est point chargé. En même temps, ouvrant le concile de Trente, il lit devant les personnes qui l’environnent, l’endroit où cette sainte assemblée défend, sous peine d’excommunication, à tout prêtre, d’administrer les sacrements dans la paroisse d’un curé sans sa permission. Il ne se contente pas encore de cela ; il traduit le passage en la langue du Japon, et le rapporte, dans les discours qu’il fait en public, à tout le peuple.

» Si le même missionnaire oppose aux paroles du concile qu’elles ne regardent pas les terres des infidèles, ni les pays nouvellement convertis, ni les chrétiens néophytes dans la foi, mais qu’elles se doivent entendre de ce qui se pratique dans les pays chrétiens depuis plusieurs siècles, et dans les paroisses anciennes, où il y a des fidèles depuis très longtemps, il le traite publiquement comme un transgresseur du concile, et travaille aussitôt à le faire sortir du pays, défendant aux chrétiens de le recevoir jamais ni de le garder chez eux. S’il arrive que quelques fidèles, touchés de piété et de dévotion, le souffrent dans leur maison, ou qu’ils se mettent de la confrérie du Rosaire, ou du Cordon de Saint-François, il les reprend rudement, et les rejette avec autant de mépris que s’ils avaient perdu entièrement la foi.

» Pour les autres lieux où les Jésuites résident ordinairement, les fidèles n’osent, ni recevoir les autres religieux chez eux, ni même converser avec eux le moins du monde, ni avoir avec eux aucune communication qu’en secret et sous main. Si les Jésuites découvrent ces relations secrètes de ces fidèles, ils ne les souffrent plus dans leurs congrégations, dès qu’ils s’aperçoivent qu’ils se sont mis dans quelques confréries des autres religieux. Ainsi, il n’y a presque point de lieux où les autres ministres de l’Église puissent faire librement quelque fonction. S’il arrive qu’il y en ait quelqu’un qui demeure longtemps en un lieu, et qu’il y travaille utilement, en sorte qu’il y ait un grand nombre de chrétiens, les Jésuites y envoient quelqu’un de leur Compagnie, qui se dit vicaire de leur évêque, tourmente les fidèles, et les oblige de le reconnaître pour leur supérieur. Ils ont poussé si loin leurs entreprises sous ce rapport, qu’ils ont envoyé un de leurs Pères dans la partie orientale du Japon, quoique pas un d’eux n’y eût jamais prêché ni même été. Les religieux de Saint-François sont les premiers qui y aient annoncé l’Évangile, qui y aient bâti des églises publiques par la permission de l’empereur, et qui, depuis même la persécution, y soient toujours demeurés jusqu’à présent, dans les villes et les cours impériales de Surunga, où demeurait le dernier empereur, et de Yeddo, où demeure l’empereur actuel. Ces villes sont cependant éloignées de plus de trois cents lieues de Nagasaki, où les Jésuites font leur résidence commune. Ils y ont cependant envoyé un de leurs Pères, qui s’y dit publiquement le vicaire de l’évêque, qui s’y conduit comme je viens de dire, et qui inquiète étrangement tout ce qui s’y trouve de ministres anciens de l’Évangile.

Les Frères-Prêcheurs étant entrés dans le royaume de Figen, du côté de l’Occident, où il n’y avait point encore de Jésuites, ceux-ci n’eurent pas plus tôt su qu’ils y faisaient beaucoup de bruit, qu’ils y allèrent de même. Et, pour le royaume d’Oxus, qui est presque le dernier du Japon du côté de l’Orient, où, par la grâce de Dieu, quelque indigne que je sois, j’ai été le premier prêtre qui y ait prêché l’Évangile, et où les religieux de mon Ordre sont encore fort en repos ; dès qu’ils surent qu’il y avait là quantité de chrétiens, qu’ils eurent appris que le prédécesseur de Votre Sainteté m’avait choisi pour évêque de cette province, et que j’y allais sans être encore sacré, ils y envoyèrent aussitôt un de leur Compagnie, qui, se disant publiquement le vicaire de leur évêque, troubla nos religieux, et molesta si fort les chrétiens, qu’il ôta entièrement le cordon de Saint-François, et qu’il retrancha de la réception des sacrements ceux qui refusaient de le quitter.

» Sans en dire davantage, il est certain que les Jésuites ne veulent pas souffrir que d’autres dirigent les fidèles du Japon ; ils en veulent être regardés comme les seuls maîtres et les seuls souverains ; pour cela ils ne permettent jamais que d’autres qu’eux y publient des jubilés, y donnent des croix bénites, des images ou des médailles, ni qu’ils y établissent aucune confrérie, même des plus approuvées de l’Église, et qui sont comme attachées à la condition de ceux qui gouvernent et conduisent le peuple, ni enfin qu’on y introduise quoi que ce soit de spirituel qui porte les fidèles à la dévotion, et qui contribue à l’augmentation de la foi parmi ce peuple. Car s’il arrive que d’autres qu’eux établissent de ces sortes de dévotions et de confréries, aussitôt il les empêchent et s’y opposent de tout leur pouvoir ; et quand ils ne peuvent pas s’y opposer, de crainte d’encourir les censures, ils éloignent du moins et rejettent ceux qui s’y engagent, de leur congrégation, et le moindre d’entre eux a le droit de faire ces choses ; il n’y en a pas un au Japon qui ne se prétende le vicaire de l’évêque.

» Si ceux qui n’appartiennent pas à la Compagnie s’adressent au vicaire-général pour lui demander des informations juridiques du martyre de leurs frères, qui sont morts pour la foi catholique, il ne les veut ni recevoir, ni dresser en aucune manière ; au lieu que, s’il s’agit de leurs frères et des chrétiens qu’ils ont baptisés eux-mêmes, ils en font de très amples relations et informations afin que tout le monde en parle.

» Enfin, si d’autres qu’eux font quelque chose de grand et d’illustre, ils s’efforcent, ou de l’étouffer tout à fait, ou d’en cacher la gloire et le mérite par toutes sortes d’artifices. Si les autres religieux entreprennent quelque chose, ou ils s’y opposent, ou du moins ils tâchent de faire entendre à tout le monde que tout ce qu’ils auront fait est de peu d’usage. S’ils écrivent quelque chose, ils tâchent de le faire passer pour faux, ou du moins ils l’attribuent à quelque envie ou à quelque autre passion.

» Quand ils sont cause de quelque accident fâcheux, et qu’il est si public qu’ils ne le sauraient nier, ils ne l’attribuent jamais à la Compagnie comme à la cause véritable, mais ils la détournent finement, et ils la rejettent ou sur quelque zèle indiscret, ou sur l’imprudence et le défaut de conduite des autres religieux ; en sorte qu’ils font si bien que la véritable cause de ces accidents demeure toujours cachée.

» Ils ne sauraient souffrir que d’autres religieux commencent les choses qu’ils ne font point les premiers, et quoiqu’il soit constant qu’ils ne peuvent porter eux seuls un si lourd fardeau que celui de la conversion de tant de peuples, on ne saurait gagner d’eux d’être bien aises que d’autres les aident à le porter. Ils ont grand soin de relever beaucoup tout ce qui vient d’eux, et tout ce que font les particuliers de leur Compagnie, ils le publient hautement et l’exaltent partout. Ils ne se contentent pas de vouloir être considérés comme très saints, très savants et très puissants. Ils ne veulent pas même avoir d’égaux en sainteté, en science et en autorité.

» Voilà ce que j’avais à mander à Votre Sainteté sur les affaires du Japon. J’ai fait moi-même de tristes expériences du peu que j’en rapporte, et ce sont des choses très notoires, très assurées et très publiques. Mais pour empêcher que les autres ne les écrivent, ils se vantent d’avoir pour eux, tant dans la cour romaine que dans celle du roi catholique, des cardinaux, des prélats, des grands, des juges et des puissants, qu’ils ont instruits et élevés, et qui se sont rendus les protecteurs très singuliers de leur religion et de leur Compagnie. Ils se rendent les maîtres de l’évêque même, car c’est une chose très certaine qu’il n’a pas la liberté de faire quoi que ce soit, que ce qu’ils veulent bien qu’il fasse, et ce qu’ils lui ont eux-mêmes prescrit de faire ; en sorte qu’ils se servent de son nom et de son autorité pour faire passer et exécuter tout ce qu’il leur plaît, dans la vexation et oppression qu’ils font aux autres. Ainsi, cette autorité, qui devrait servir au bien public et à porter les autres à la pratique du bien, se trouve ne servir presque qu’à empêcher le bien et à avancer la perte des âmes. Cet évêque demeure dans la ville de Macao, et est occupé au gouvernement de cette Église, dont ils ont fait en sorte que l’évêque fût appelé à la cour d’Espagne, d’où l’on croit qu’il ne reviendra jamais dans son diocèse. Or, je demande en quoi le gouvernement de l’Église de Macao peut servir aux brebis du Japon, et quel avantage peut apporter à ces âmes la défense que ceux de cette Compagnie font faire aux autres religieux de les réunir lorsqu’ils les voient dispersées ; de leur donner, étant ainsi rassemblées, la nourriture dont elles manquent ; de ramener dans le bercail de Jésus-Christ toutes celles qui lui appartiennent, et enfin de leur donner tous les secours spirituels qu’ils sont capables de leur donner ? Que dirai-je, Très Saint-Père, du scandale, de la vexation et du trouble que cause cette conduite parmi les fidèles ? C’est ce qui ne se peut dire avec des paroles ; car ces âmes, qui sont encore tendres comme de jeunes plantes, voyant et apprenant que toutes ces choses se pratiquent parmi des gens qui disent qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’une foi, qu’un baptême, qu’un troupeau de Jésus-Christ et qu’un pasteur qui le gouverne ; qui prêchent que l’amour de Dieu et du prochain est l’accomplissement et la fin de la loi, voyant d’ailleurs toutes les menées que je viens de dire, il arrive qu’ils se refroidissent dans leur dévotion, qu’ils chancellent dans leur foi, que leur charité s’affaiblit et se perd entièrement ; ce qui est plus fâcheux encore, c’est que plusieurs perdent entièrement la foi.

» Les infidèles, scandalisés de ces discussions, se moquent de nous et de notre loi ; ils disent que nous n’enseignons pas la vérité, et que nous ne regardons pas comme vrai ce que nous prêchons, puisque nous n’y conformons pas notre conduite. Pour eux, il n’y a aucune différence entre nous et leurs bonzes, puisque, comme ces derniers, nous sommes en contradiction entre nous ; la différence qui existe entre nous et les bonzes n’est qu’apparente, mais, au fond, elle n’est pas réelle. D’autres nous reprochent d’admettre deux dieux ; l’un, riche et puissant, l’autre, pauvre et humble, lequel est méprisé par le riche. De là il résulte que beaucoup de gens, disposés en faveur de la foi chrétienne, en restent éloignés ou diffèrent de l’embrasser. »

Sotelo indique ensuite au pape le moyen qu’on devrait prendre pour accélérer la conversion des Japonais ; ce moyen serait d’y établir plusieurs évêques ayant une juridiction déterminée, et qui seraient à la tête des missionnaires des divers Ordres. Il réfute l’allégation des Jésuites, qu’eux seuls pouvaient faire des prosélytes au Japon, et prouve qu’il y avait plus de vrais chrétiens en ce pays, depuis l’arrivée des Franciscains, des Dominicains et des Augustins, qu’auparavant.

« Avant, dit-il, que ces religieux entrassent au Japon, on n’y avait fait mourir aucun religieux ; on n’y avait fait aucun martyr, malgré les persécutions qui avaient été excitées. On sait, au contraire, que des provinces entières avaient abandonné la foi chrétienne à la première réquisition que les princes en avaient faite. Mais, dès que des Ordres religieux s’y furent établis, et que notre premier commissaire eut été martyrisé sur un gibet avec ceux qui l’accompagnaient, il y a eu plusieurs martyrs illustres, non-seulement parmi les religieux, mais encore parmi les simples chrétiens, qui ont supporté avec courage les plus rudes supplices, et qui ont su répondre aux tyrans avec une fermeté admirable. »

Nous citerons encore ce passage, où Sotelo nous initie à la manière dont les Jésuites faisaient des néophytes, et où il découvre leurs procédés à l’égard des autres religieux :

« S’il y a, dit-il, quelque discussion, elle n’arrive pas entre les Dominicains, les Franciscains et les Augustins, mais seulement avec les Jésuites. Car ces religieux suivent au Japon certaines maximes qui ne se pratiquent en nul autre endroit du christianisme, et qui, en bonne scholastique, sont plus que douteuses. Par exemple ils n’avertissent point les catéchumènes avant leur baptême de la restitution de leurs usures et de réformer le mal qu’ils ont fait, mais ils remettent ce point à la confession. Ils en font de même du bien mal acquis, et des esclaves qu’on possède avec injustice. Ils baptisent communément les catéchumènes avant qu’ils soient instruits des premiers principes de la foi, et ne les baptisent qu’avec de l’eau, sans user du tout des saintes huiles.

» Ils permettent à tout le monde, tant aux ecclésiastiques qu’aux séculiers, même hors le cas de nécessité, de baptiser ceux qu’ils auraient gagnés à la foi, quoiqu’il soit constant qu’ils ne les puissent disposer au baptême, ni les instruire à former des actes surnaturels de foi et de contrition, qu’il est pourtant nécessaire de faire.

» Ils permettent qu’on tire trente ou vingt pour cent dans les prêts, sans compter le gage qu’on reçoit, et cela en vue de la coutume qui est telle, ou à cause du plaisir que l’on fait à celui à qui l’on prête. Il y a quelque temps qu’ils faisaient lire publiquement l’Évangile en présence du peuple dans les messes solennelles à des personnes qui n’étaient ni diacres ni dans aucun Ordre. Comme nos coutumes et nos usages sont souvent fort différents de ceux des infidèles, lorsque les religieux s’opposent à quelques désordres, la plupart des infidèles les aiment et les honorent plus que les Jésuites qui les souffrent ; mais les Pères tâchent aussitôt de susciter à ces religieux de la contradiction de la part des infidèles. Car il est visible que c’est d’eux seuls qu’elle vient, et non des autres religieux, puisque, dans le désir qu’ils ont d’être seuls dans le Japon, ils ont bien osé dire au souverain Pontife qu’il ne manquerait pas d’y avoir des contestations et des contrariétés, s’il y avait d’autres religieux qu’eux.

» Cependant, ne vouloir pas qu’on établisse des évêques, qui sont des ouvriers si nécessaires dans la moisson si ample du Japon, à cause des contestations qui pourraient arriver dans la suite des temps entre eux, et ne vouloir pas encore qu’on apaise celles qui sont présentement allumées, n’est-ce pas empêcher plutôt un remède présent qu’appréhender un mal qui n’est pas encore ? »

Cette lettre, écrite avec tant de calme et en présence du martyre que son auteur souffrit courageusement peu de temps après, mérite assurément plus de confiance que les bulletins si brillants que les Jésuites envoyaient en Europe sur leurs conquêtes et leurs succès. La seule chose dont ils ne parlent pas dans leurs relations, et qui faisait cependant leur principale occupation, était le commerce. Sotelo n’en dit qu’un mot dans sa lettre, car son but n’était pas de faire aux Jésuites tous les reproches qu’ils méritaient ; mais ce mot suffit pour qu’il soit bien constaté que le commerce des Jésuites était, au Japon, chose publique et notoire.

Après l’arrivée des Hollandais, les établissements des Jésuites et le christianisme lui-même furent bientôt détruits au Japon. Le chef du comptoir hollandais fit parvenir à l’empereur de fausses lettres qu’il disait interceptées, et dans lesquelles on donnait le plan d’une conspiration pour soumettre le pays aux Occidentaux. Les chrétiens indigènes entraient, disait-on, dans cette conspiration. Au moment où ces intrigues étaient ourdies, les Jésuites étaient en discussion, à propos d’un riche établissement qu’ils avaient dans l’île de Xumo, avec un seigneur puissant de la cour de l’empereur. Ce seigneur leur jura, à eux et aux chrétiens, une haine mortelle. L’empereur publia bientôt un édit pour exterminer tous les Occidentaux, à l’exception des Hollandais, et même tous les indigènes chrétiens, qu’il considérait comme conspirateurs. Ceux-ci se réunirent et formèrent une armée, qui eut d’abord quelques succès contre les troupes impériales ; mais elle fut ensuite vaincue et taillée en pièces ; une espèce d’inquisition fut établie pour rechercher les chrétiens. On en fit périr un nombre immense dans les plus affreux supplices. En 1631, Xogun mourut ; mais son fils hérita de sa cruauté. Vers le milieu du XVIIe siècle, le christianisme avait disparu du Japon, noyé dans le sang de ses missionnaires et de ceux qui l’avaient embrassé. Les Jésuites, dans leurs récits, s’attribuent à peu près tout l’honneur des martyres. Cet orgueil étrange n’a rien qui puisse étonner lorsqu’on les connaît. Ils ne peuvent citer cependant qu’un petit nombre de leurs Pères qui souffrirent la mort.

L’empereur du Japon avait fait une loi par laquelle il était ordonné que tous les Européens qui voudraient aborder au Japon fouleraient aux pieds le crucifix. Les Hollandais se soumirent sans difficulté à cette profanation impie. Les Jésuites qui y continuèrent leur commerce les imitèrent, si nous en croyons le témoignage suivant d’un homme qui était en position de connaître parfaitement les faits qu’il raconte, et qui était catholique zélé. C’était Martin, commandant général pour la Compagnie française des Indes, résidant à Pondichéry. Voici comment il s’exprime :

« Je ne sais si cela est pardonnable à une nation dont le commerce est, en effet, l’unique divinité ; mais cela me paraît abominable dans les Jésuites, qui, ne pouvant se résoudre à quitter prise, ni renoncer au commerce qu’ils ont toujours fait dans cet empire, y repassent tous les jours sur les vaisseaux hollandais, jettent, comme eux, en arrivant, le crucifix par terre, crachent dessus, lui donnent des coups de pied, prétendant, par cette horrible profanation, n’insulter que le métal, sans s’écarter du respect dû à celui qu’il représente ! Les démêlés des Jésuites et des missionnaires m’avaient fait connaître que la fine direction d’intention et la maudite restriction mentale étaient passées à la Chine ; mais je croyais qu’elles y avaient borné leur course, et je les trouve dans le Japon ! Ces bons Pères ont-ils beaucoup d’auteurs graves pour rendre cette opinion probable ? Peut-on pousser plus loin le malheureux attachement qu’ils ont pour le commerce ! Tous les autres peuples chrétiens, et les Anglais même, tout hérétiques qu’ils sont, ont mieux aimé abandonner leur négoce et les établissements qu’ils avaient dans ce riche empire que de se soumettre à cette horrible cérémonie ! Et des religieux qui osent se revêtir fièrement du sacré nom de Jésus Christ ne la trouvent pas abominable ! Au contraire, ils s’y soumettent, comme si ce n’était qu’une pure bagatelle !

» J’avais cru jusqu’ici que tout ce qu’on m’en avait rapporté n’était qu’une imposture que quelque ennemi de la Compagnie avait inventée, et je ne voulais point y ajouter foi que je n’eusse de bons témoins qui m’assurassent de la certitude d’un fait aussi épouvantable. Je les ai trouvés sur les lieux mêmes, et tous les Européens, soit Français, soit Hollandais, qui sont dans les Indes depuis quelque temps, me l’ont attesté.

» Voilà, ajoute le même voyageur, voilà ces hommes apostoliques dont on exalte les travaux dans des relations qu’on envoie de deux mille lieues, relations dans lesquelles ces Pères sont tous dépeints comme des hommes qui mènent une vie angélique, dépouillés de tout vice et de toute faiblesse humaine, des saints parfaits, des saints à miracles ! Mais, par malheur pour ces fades panégyristes, les Européens qui sont sur les lieux ne s’aperçoivent nullement de cette sainteté prétendue : au contraire, ils ne voient en eux que des hommes très communs, et qui souvent valent moins que le commun des autres hommes. »

Nous verrons plus bas d’autres jugements non moins sévères portés contre les fameuses Lettres édifiantes et curieuses des Jésuites, touchant leurs missions des Indes. Le voyageur que nous venons de citer a donné, sur leur commerce dans cette dernière contrée, des renseignements curieux, que nous copions textuellement :

« Il est certain, dit-il, qu’après les Hollandais, les Jésuites font le plus fort commerce des Indes et le plus riche. Il surpasse celui des Anglais et des autres nations, même des Portugais qui les y ont amenés. Il peut y en avoir parmi eux quelques-uns qui viennent en Orient uniquement guidés par le zèle et par l’esprit de l’Évangile, mais ils sont très rares et ce ne sont pas ceux-là qui connaissent le secret de la Compagnie. C’en sont d’autres, qui sont de vrais Jésuites sécularisés et qui ne paraissent point l’être parce qu’ils n’en portent point l’habit ; ce qui fait qu’on les prend à Surate, à Agra, à Goa, et partout ailleurs où ils sont établis, pour de véritables marchands de la nation dont ils portent l’habit, car il est certain qu’il y en a de toutes nations, même d’Arméniens et de Turcs, et de toute autre qui peut être utile et nécessaire aux intérêts de la Compagnie.

» Ces Jésuites déguisés intriguent partout et connaissent tous ceux chez qui sont les plus belles marchandises. La secrète correspondance qu’ils entretiennent entre eux et qui n’est point interrompue, parce que le secret y est inviolablement observé, les instruit mutuellement des marchandises qu’il faut acheter ou vendre, et à quelle nation, pour y faire un profit plus considérable, en sorte que ces Jésuites masqués font un gain immense à la Compagnie et ne sont responsables qu’à elle, dans la personne des autres Jésuites qui courent le monde sous le vénérable habit de saint Ignace, et qui ont la confidence, le secret et l’ordre des supérieurs d’Europe, révérends Pères des trois vœux, qui leur prescrivent ce qu’ils doivent faire ; et leur ordre est exécuté sans aucune contradiction, parce que ces Jésuites déguisés, outre leur obéissance aveugle, font encore un serment de garder le secret et de contribuer en tout et partout à l’avancement et à l’intérêt temporel de la Compagnie.

» Ces Jésuites déguisés et dispersés par toute la terre et qui se connaissent tous par des signaux circulaires, agissent tous sur le même plan ; ainsi le proverbe, qui dit : « Autant d’hommes autant de sentiments », n’a point lieu chez ces Pères, car l’esprit des Jésuites est toujours le même et ne change point, surtout pour le commerce.

» Outre le gain qu’ils font dans les Indes, ils en font encore sur les marchandises des Indes qu’ils font passer en Europe, en quoi ils sont soutenus d’une part par les princes catholiques, et de l’autre, par ceux d’une communion différente auxquels ils payent les impôts que ces souverains ont droit de lever sur les marchandises qui entrent dans leurs États. Ils envoient des marchandises à d’autres Jésuites déguisés qui font dessus un très gros profit pour la Compagnie, les ayant de première main. Cependant ce commerce, tout considérable qu’il est, a été jusqu’ici tellement caché et paraissait si peu de chose par l’adresse des Jésuites, que personne ne s’était vu en état de le prouver à la France, à laquelle il faisait principalement un tort considérable ; les autres nations, auxquelles il faisait du profit par le fret, se souciant fort peu du dommage qu’il faisait à la Compagnie française.

» J’en ai souvent écrit à la Compagnie, et les mémoires que j’ai envoyés sur cela sont également sincères et circonstanciés, mais bien loin qu’elle se soit mise en état d’empêcher des abus qui lui étaient très préjudiciables, j’ai reçu des ordres très précis et souvent réitérés d’accorder et d’avancer à ces Pères tout ce qu’ils me demanderaient : ce qu’ils ont porté à un tel excès que le seul Père Tachard qui revient de France avec vous, doit actuellement à la Compagnie plus de cent soixante mille piastres qui, à trois livres chacune, monnaie de France, valent plus de quatre cent cinquante mille livres, sans autre assurance de payement que des comptes arrêtés.

» Vous avez pu voir, dit encore Martin au marin à qui il s’adressait, vous avez pu voir à votre embarquement en Europe et à votre débarquement ici que les cinquante-huit ballots qui appartenaient à ces Pères et dont le moindre était plus gros qu’aucun de ceux de la Compagnie (française), et qui avaient été distribués sur tous les vaisseaux de l’escadre, n’étaient pas remplis de chapelets, d’Agnus Dei ni d’autres armes propres à une mission apostolique. Ce sont de belles et bonnes marchandises d’Europe qu’ils apportent pour vendre dans ce pays-ci, et ils en apportent autant à chaque armement à proportion du nombre des navires.

» Mais ce ne sont pas là les seuls commerçants parmi eux. Ceux des Jésuites qui vont au Diable de Vauvert, c’est-à-dire ceux qui vont avec les Banians, marchands indiens idolâtres, et avec d’autres, à la recherche des diamants et des perles, ne sont pas ceux qui font le moins de tort à la Compagnie française. Ce sont ceux qui déshonorent le plus le nom chrétien, quoique en apparence ils ne jouent pas sur le théâtre du monde un rôle aussi brillant que les autres. Ils s’habillent en Banians, parlent leur langage aussi bien qu’eux, boivent et mangent avec eux, et font comme eux leurs mêmes cérémonies ; en un mot, ceux qui ne les connaissent point les prennent pour de vrais Banians. Toujours sous le faux mais spécieux prétexte de les convertir, ils les suivent partout, et partant ils font avec eux un commerce d’autant plus riche qu’il est sourd. Et preuve que ce n’est nullement le zèle de la foi qui les conduit, c’est qu’on n’a jamais vu aucun de ces Banians convertis par leurs soins, et que le Banian chez lequel vous avez dîné m’a personnellement assuré que la religion était ce dont ils lui avaient parlé le moins dans trois courses qu’ils avaient faites ensemble. Les Jésuites dont je vous parle, continue le même auteur, sont venus de Porte-Novi, et m’ont emporté trente ballots de cinquante-huit que l’escadre a apportés de France ; et après plusieurs entretiens qu’ils ont eus avec le père Tachard, ils sont partis pour aller à Madras, où ils sont encore. Cela seul ne prouve-t-il pas leur commerce et en même temps leur intelligence avec les ennemis de la France ?

» C’est cette dernière espèce de Jésuites qui vont, comme je l’ai dit, à la recherche des diamants et autres bijoux de beaucoup de valeur et de peu de volume. Ce sont eux qui ordonnent l’achat des marchandises indiquées et demandées par les Jésuites déguisés, qui disposent de celles qui viennent d’Europe et qui les retirent des mains des autres, qui leur servent de facteurs, et qui sont répandus dans toutes les Indes. Ils s’en servent pour payer les raretés qu’ils ont achetées, soit en marchandises, soit en argent, selon le choix des vendeurs. Ceux qui, comme le père Tachard, vont et viennent d’Europe, sont comme les directeurs et receveurs généraux ambulants de la banque et du trafic. Cependant ils cachent ce commerce, tant parce qu’il est contraire à l’esprit de l’Évangile qu’à celui de leur Institut. D’ailleurs, l’honneur de leur Compagnie en serait terni, ce qu’ils craignent par dessus tout, préférant leur réputation au salut de leurs âmes.

» Pour dérober donc à tout le monde la connaissance de ce commerce de diamants, ils ont trouvé un secret sur lequel je crois que le diable lui-même, tout subtil qu’il est, aurait été pris pour dupe, ou du moins aurait pris le change, si le secret n’eût pas malheureusement été découvert par un de leurs prosélytes, très dévot serviteur de la Compagnie en général, et très humble admirateur de chacun de ses membres en particulier, qui, certainement, n’y entendait ni malice, ni finesse. Je ne vous le révélerais peut-être pas, quoiqu’il soit très véritable, si ces Pères n’avaient été eux-mêmes des premiers à le publier. J’étais pour lors à Surate lorsque cela arriva.

» Vous avez à vos pieds des souliers du pays, dont les talons sont de bois, et ce bois est recouvert de cuir noir. On en fait ici de pareils, avec cette différence qu’on y porte les talons de telle hauteur et de telle largeur que l’on veut. C’est sur ces talons que ces Pères, qui sont fort inventifs, ont tablé. Ils ont ôté de ces souliers les hauts et larges talons qui y étaient, et y ont substitué des talons ou de petits coffres de fer qu’ils ont fait faire en Europe sur les modèles qu’ils avaient apparemment donnés à un serrurier. C’était dans ces coffrets de fer ou talons recouverts bien proprement d’un cuir noir qu’ils renfermaient les diamants ou joyaux qu’ils avaient achetés. Eh bien ! ai-je tort de dire que le diable aurait pris le change ? Se serait-il imaginé que les Jésuites eussent été savetiers dans les Indes, et s’y fussent humiliés jusqu’à raccommoder des souliers ? Si c’est ainsi qu’ils l’entendent lorsqu’ils assurent, dans les relations qu’ils envoient en Europe à leurs crédules dévots, qu’ils foulent aux pieds les richesses des Indes, ils ont certainement raison, et l’on ne peut pas mieux pratiquer leur morale pratique. Ô sainte restriction mentale ! bienheureux est le Jésuite Escobar qui vous a inventée ! C’est par votre moyen que les plus grands imposteurs ont droit de se donner pour des saints, et de tromper les chrétiens sans rien faire que ce qui leur vient en tête, et, qui plus est, sans commettre aucun péché.

» Mais Dieu permit que la cafarderie de ces tartuffes fût découverte par un accident qui, quoiqu’il paraisse un pur effet du hasard, a quelque chose de merveilleux. Deux de ces prétendus missionnaires, étant venus à Surate, avaient amené avec eux un de leurs nouveaux convertis qui, lorsqu’ils furent arrivés, voulut, par humilité, décrotter leurs souliers. La peine n’était pas bien grande, les rues étant si belles et si propres à Surate, qu’on ne s’y crotte presque jamais ; mais c’est toujours une humiliation pour un dévot superstitieux. Ces Pères lui avaient toujours refusé cette grâce, sous prétexte d’humilité, quoique, au fond, ils n’eussent pas des raisons tout à fait chrétiennes. Le prosélyte, persistant toujours dans son pieux dessein, leur prit furtivement, pendant qu’ils étaient couchés, deux paires de souliers, et s’éloigna, de peur d’être pris sur le fait. Comme il commençait à se mettre en ouvrage, il sentit remuer quelque chose dans le talon du soulier qu’il tenait. Aussitôt la frayeur le prit. Il crut avoir commis un grand crime et que le démon allait le saisir au collet pour le punir d’avoir osé mettre ses mains profanes sur les souliers bénits de ces saints apôtres, qu’il devait regarder comme des reliques. Il se mit alors à crier au secours comme si le diable l’avait en effet saisi. Un Portugais, qui passait par hasard, l’entendant crier ainsi, lui demanda ce qu’il avait. Aussitôt le More lui conta son aventure avec autant de gémissement que s’il eût commis un crime digne de l’Inquisition. Le Portugais, moins scrupuleux, ouvrit le talon du soulier, dans lequel il trouva six gros diamants bruts. Il ouvrit de même les trois autres, et, y ayant trouvé la même chose, il emporta toutes ces pierreries et empêcha le More de les jeter, comme il le voulait faire, croyant que ce n’étaient que des cailloux que le malin esprit y avait mis.

» Il n’est pas possible de se figurer à quel excès de fureur ces pacifiques Pères s’emportèrent contre le More et son humilité mal placée. Ils demeurèrent tout le reste du jour et le lendemain à consulter entre eux pour savoir s’ils perdraient leurs diamants pour conserver leur réputation, ou s’ils perdraient leur réputation pour retrouver leurs diamants. Ils se déterminèrent enfin, et l’utile l’emporta sur l’honnête. Ils allèrent donc trouver le Portugais, à qui ils offrirent, d’une part, un présent et leur protection, et le menacèrent, de l’autre, de toute leur colère et du ressentiment de leur Société, et même de l’Inquisition de Goa, beaucoup plus terrible que celle de Lisbonne. Celui-ci, intimidé par ces menaces, leur rendit leurs vingt-quatre diamants, qu’ils retirèrent en lui faisant jurer de n’en jamais parler à personne. Il leur tint parole et ne parla à qui que ce soit de l’aventure ; mais, le More s’étant plaint publiquement des mauvais traitements qu’il avait reçus de ces Pères à cause des vingt-quatre cailloux qu’il avait trouvés dans les talons de leurs souliers qui étaient, disait-il, autrement faits que les autres, étant de fer et creux, fit douter de ce que c’était. D’ailleurs, leur démarche envers le Portugais, jointe à un ballot d’écarlate qu’ils firent passer de chez eux chez lui, changèrent en certitude les soupçons qu’on avait si justement conçus.

» Voilà ces saints apôtres ! S’il arrive à ces vagabonds de mourir dans leurs courses, ce sont toujours, pour la populace crédule et pour les dévots de leur Société, des saints auxquels les travaux évangéliques ont coûté la vie. S’ils sont assommés dans le pays pour leurs rapines ou s’ils meurent de quelque mort violente, ce sont des martyrs ; mais le malheur veut, pour tout le monde en général, et pour l’honneur de la Société en particulier, qu’il ne meurt dans ces pays éloignés que les saints de la Compagnie, et que ceux qui en reviennent sont tous, sans exception, gens qui ne sont bons qu’à faire enrager leur prochain et ceux qui ont malheureusement affaire à eux, par leur avidité pour le gain temporel ; en un mot, gens qui ne sont capables que de déshonorer leur Société si on osait leur rendre justice.

» À l’égard de ceux qui viennent de l’Europe pour aller en mission, à ce qu’ils disent, ils en imposent, en parlant ainsi, à ceux qui ne les connaissent pas. En effet, si l’amour de Jésus-Christ était gravé dans leur cœur, ils ne feraient pas damner, comme ils font, tous les chrétiens pendant le voyage, se mêlant de tout et suscitant des querelles pour se donner le mérite de la réconciliation, mettant le divorce et le trouble partout ; de sorte qu’on peut dire que la paix et les Jésuites sont aussi peu compatibles ensemble que le diable et l’eau bénite. Je ne veux, pour témoins de ce que je dis, que tous les navigateurs, sans exception, qui ont eu le malheur d’avoir un seul Jésuite sur leurs vaisseaux. Tous les officiers de la Compagnie s’en sont plaints à moi, et ceux de votre escadre ne s’en louent guère. Au reste, ajoute-t-il, tout cela ne fait rien au corps et à la république des enfants d’Ignace. Ce corps ne prend aucune part aux fautes de ses membres, qui sont des peccadilles personnelles et qu’ils croient être en droit de désavouer. La masse de la Compagnie, prise in globo, se contente de s’approprier le fruit de ces fautes et de s’enrichir. Par là, il se trouve que ceux qu’elle charge de la direction de ses intérêts se livrent à tous les diables avec plaisir pour faire le profit de leur Compagnie. Ceux-là vérifient, par leur vie, par leur conduite et par leur mort, qu’une communauté n’est jamais riche, à moins que ceux qui en sont les pères temporels ou les procureurs n’en soient les âmes damnées. »

Ce document ne paraîtra pas exagéré, en présence des faits les plus authentiques qui passeront sous nos yeux.

La conduite des Jésuites à l’égard des superstitions des Indes fut d’une tolérance qui allait jusqu’à l’apostasie ; ils les pratiquèrent eux-mêmes, se firent brahmes et oublièrent qu’ils étaient chrétiens 4.

Si l’on ajoutait foi aux récits des historiens Jésuites et aux Lettres édifiantes qu’ils ont publiées, la Compagnie aurait fourni à l’Église une foule d’apôtres et de martyrs dans les Indes. L’impartialité nous oblige de donner l’abrégé de leurs récits avant celui de leurs adversaires.

Après la mort de Xavier, Gaspard Barsée avait été nommé Provincial des Indes. Louis Mondez et Paul Vallez furent martyrisés peu de temps après sur la côte de la Pêcherie ; Henriquez les remplaça dans cette mission. Les habitants des îles du More furent évangélisés par Jean Beyra ; mais ils renoncèrent à la foi peu de temps après ; les Portugais voulurent les punir de leur abjuration et se jetèrent sur leur pays. Jean Beyra interposa sa médiation. Les Portugais s’éloignèrent, et les indigènes redevinrent chrétiens. Alphonse de Castro, apôtre de Bachion, fut martyrisé par les mahométans. À Goa et dans la partie septentrionale des Indes, l’enthousiasme pour les Jésuites était tel que « le peuple, les brahmanes en tête, s’ébranlait en masse et se précipitait vers la ville de Goa pour obtenir la faveur du baptême ». Leurs succès ne furent pas moins extraordinaires dans les îles de Divaran, d’Ormus, Célèbes, de Siao, de Banca.

Aux Moluques, le roi de Ternate persécutait les chrétiens en 1568. Une flotte portugaise, commandée par Pereira, arriva pour les protéger. Le P. Mascaregnas l’accompagnait. Les indigènes, effrayés, demandèrent le baptême. Pereira marcha contre ceux qui voulaient résister. Mascaregnas et Vincent Diaz se trouvèrent à la bataille, élevant la croix dans la mêlée pour animer les chrétiens. Pereira fut victorieux ; il bâtit une citadelle. « Quand elle domina le pays, disent les Jésuites, l’Évangile ne rencontra plus d’obstacles. » La forteresse de Pereira tomba cependant aux mains des indigènes ; Mascaregnas et les autres Jésuites parcoururent, dans les Moluques, les îles où ils avaient moins de danger à courir. Ils y auraient bien souffert le martyre, mais, ajoutent les Jésuites, « ils se condamnaient à vivre ; ils cherchaient même à détourner de leurs têtes la persécution, qui ne pouvait que les glorifier individuellement. » Ces missionnaires suivaient aux Indes le même système de courage qu’au Japon. Mascaregnas mourut en 1570, empoisonné, disent les Jésuites, par les infidèles.

Les Pères Rodolphe Aquaviva et Pacheco évangélisèrent la presqu’île de Salsette. Ils y furent mis à mort en 1583 avec d’autres Jésuites et quelques prosélytes. Rodolphe Aquaviva était connu du Grand-Mogol, qui déplora sa mort et demanda des Jésuites pour évangéliser son empire. Le P. Jérôme Xavier lui fut envoyé. Il eut de grands succès. En 1621, un collège à Agra et une station à Patna étaient fondés par lui.

Les Jésuites n’avaient encore baptisé que des parias dans les Indes, lorsque, en 1605, le P. de Nobilis arriva dans ces contrées. Il conçut le projet de gagner les classes élevées et les brahmes à l’Évangile, et imagina pour cela un nouveau système d’action. La mission du Maduré lui était échue. Voyant que les brahmes rejetaient l’Évangile, par mépris pour la caste avilie des parias, il se fit brahme, et prit, disent les Jésuites, « les mœurs, le langage et le costume des Saniassis », qui forment la secte la plus honorée dans les Indes. « Comme eux, ajoutent les Jésuites, il habite une hutte de gazon, il s’est condamné à une vie d’austérités et de privations ; il s’abstient de chair, de poisson et de toute liqueur. Sa tête rasée n’a, comme la leur, qu’une touffe de cheveux au sommet ; il traîne à ses pieds des socques à chevilles de bois ; il a pour chapeau un bonnet cylindrique en soie couleur de feu ; ce bonnet est surmonté d’un long voile qui se drape sur ses épaules ; il porte une robe de mousseline ; de riches boucles d’oreilles tombent sur son cou, et le front du Jésuite est recouvert d’une marque jaune qu’a faite la pâte du bois de Sandanam. »

Dans le mystère de sa grotte, il s’identifia tellement aux habitudes et aux cérémonies du pays, et la transformation fut si complète, qu’il n’était plus un Européen, même aux yeux des brahmes, mais un saint et un savant comme eux. Les brahmes l’interrogèrent sur sa noblesse ; il jura qu’il descendait d’une race illustre ; son serment fut enregistré. Le Jésuite, initié à la secte des Saniassis, reçut le nom de Tatouva-Podagar-Souami, ce qui signifie, disent les Jésuites, homme passé maître dans les quatre-vingt-seize qualités du vrai sage.

Cependant la conduite de Nobilis trouvait des censeurs dans les inquisiteurs de Goa, et même chez certains Jésuites. Il n’avait pu prendre les mœurs et le costume des Saniassis et se faire initier à leur secte, sans participer à leurs rites religieux, et sans abjurer, au moins implicitement, le christianisme. Nobilis prétendait que les rites n’avaient rien d’idolâtrique. La cause fut portée, de l’inquisition de Goa au pape. Le 31 janvier 1623, Grégoire XV autorisa Nobilis à poursuivre son projet jusqu’à plus ample examen. Le Jésuite avait lutté cinq ans pour avoir cette autorisation, et ne l’avait obtenue qu’en affirmant que les rites auxquels seul il avait été initié n’avaient rien d’idolâtrique. Il en fut jugé autrement, lorsque la question des rites malabares et des rites chinois fut plus approfondie par le Saint-Siège.

Nobilis ne mourut qu’en 1656. Son tombeau est vénéré par les Indiens comme celui d’un brahme vertueux. Les Jésuites prétendent qu’il avait gagné à l’Évangile cent mille brahmes. En 1672, Jean de Britto se rendit au Maduré pour continuer l’œuvre de Nobilis ; il se fit, comme lui, Saniassis. Dans son nouveau costume, il parcourut les Indes en conquérant ; traversa les royaumes de Tanjaour et de Gingée ; ouvrit aux Jésuites la route de Mysore ; entra dans le Malabar et y baptisa trente mille idolâtres. En 1693, il tomba sous les coups des brahmes qui l’accusaient de magie. La Compagnie fournit aux Indes, après sa mort, un troisième brahme dans la personne du P. Constant Beschi, surnommé par les Indiens le grand Viramamouni.

Ces trois Jésuites n’étaient pas les seuls initiés à la secte des brahmes ; ils eurent un grand nombre d’imitateurs dans leurs confrères, qui les prenaient pour modèles.

Les autres royaumes des Indes étaient évangélisés, dans le même temps, par les Jésuites. Le Bengale, Chandernagor, Arracan, Pégu, Cambodge, Siam, l’île de Ceylan, le Népal recevaient le christianisme. Quelques Jésuites perdirent la vie dans ces missions ; la plupart obtinrent de brillants succès.

Ces récits des Jésuites sont appuyés sur leurs Lettres édifiantes et curieuses. Si nous en croyons les missionnaires les plus dignes de foi, ces lettres ne contiennent que de pieux mensonges. Un capucin, le P. Norbert, a démontré, dans ses Mémoires historiques sur les missions des Indes, que les Jésuites n’avaient formé que des demi-chrétiens à l’aide d’une tolérance coupable pour l’idolâtrie ; il a raconté leurs luttes avec les autres missionnaires et surtout avec les Capucins, à propos des rites malabares, et de leur résistance aux décisions du Saint-Siège. Les Jésuites se sont vengés des attaques du Père Norbert en disant du mal de sa personne ; ils l’ont forcé, par leurs persécutions, à quitter son ordre, à errer çà et là au milieu de périls de toute espèce ; puis ils ont pris prétexte de ses malheurs pour le peindre comme un vagabond, comme un moine défroqué, et n’ont pas craint de recourir à la calomnie pour le noircir. Deux Jésuites qui ne quittèrent en apparence la Compagnie que pour devenir évêques, Belzunce, de Marseille, et Lafiteau, de Sisteron, publièrent de pauvres mandements contre le P. Norbert. Un Jésuite, qui garda l’anonyme, publia deux lettres de quelques pages contre une publication de six volumes in-4°. Le P. Norbert confondit ses adversaires dans une lettre aussi modérée que forte de raisons et de preuves. Quoi qu’en aient dit les Jésuites, leurs Lettres édifiantes ne peuvent jouir de la moindre autorité auprès des hommes sérieux après la publication du P. Norbert. Nous voulons bien cependant ne pas en appeler aux écrits du docte Capucin, précisément parce que les Jésuites sont parvenus à le rendre suspect. Mais nous avons consulté d’autres documents contre lesquels ils s’inscriraient vainement en faux ; nous citerons surtout deux manuscrits qui appartiennent aujourd’hui à la Bibliothèque Impériale. L’un est une Relation de la religion des Malabares à la côte de Coromandel ; l’autre est intitulé : le Paganisme indien. Le premier a pour auteur un Vicaire Apostolique très connu sous son titre d’évêque de Rosalie ; l’autre manuscrit est sorti des archives des anciens Capucins, et a pour auteur un religieux de cet ordre qui avait évangélisé les Indes.

Ces deux ouvrages, qui s’accordent parfaitement avec les lettres écrites par plusieurs Vicaires Apostoliques à la Propagande, confirment les récits du P. Norbert. Quelques extraits feront connaître la conduite des Jésuites dans les Indes.

Nous trouvons d’abord dans les deux manuscrits mentionnés qu’il ne faut avoir aucune confiance dans les Lettres édifiantes des Jésuites.

Tachard, supérieur des Jésuites de l’Inde, avait osé écrire au Père de La Chaise, confesseur de Louis XIV, que, dans la persécution qui eut lieu aux Indes en 1701, douze mille de leurs néophytes avaient confessé le nom de Jésus-Christ.

Le Père Norbert nous assure de son côté « qu’on n’en vit pas un seul confesser publiquement la foi, et sceller, par un glorieux martyre, les vœux qu’il avait faits en recevant le saint baptême ». L’évêque de Rosalie, qui écrivait trente ans avant le Père Norbert, atteste aussi bien que lui l’apostasie presque générale des chrétiens des Indes à cette époque, et n’en excepte que ceux qui se réfugièrent vers les côtes ; on voit encore, dans sa Relation, qu’il ne s’en trouva pas un seul qui eût osé confesser la foi devant les tyrans. « Si on consulte, dit encore le Père Norbert, les relations que les Jésuites des Indes donnent presque tous les ans au public sous le titre fastueux de Lettres édifiantes, on apercevra que leurs missionnaires sont des modèles parfaits de soumission et de ferveur. On ne pourra s’empêcher de les mettre en parallèle avec les premiers fondateurs du christianisme. Mais si une fois on va examiner leur conduite sur les lieux, on se trouvera obligé de convenir que ces missionnaires ne sont rien moins que ce que ces relations les annoncent à toute l’Europe. La forme de prêcher l’Évangile prescrite par les apôtres ne paraît plus leur servir de règle ; les ordres du Saint-Siège les plus précis sont éludés par leurs chicanes, les cérémonies les plus opposées à la pureté de la religion se pratiquent dans leurs églises, etc. Cette idée qu’une foule de témoins oculaires a déjà tant de fois confirmée, décrédite, par malheur pour ces Pères, cette multitude de prodiges et de conversions dont leurs Lettres édifiantes amusent le public. » Nous citons le Père Norbert avec d’autant plus de confiance qu’il est parfaitement d’accord sur ce point avec l’auteur du Paganisme indien. Ce missionnaire, après avoir traité de la rareté et de la difficulté des conversions parmi les peuples de Malabar, se fait l’objection suivante :

« Mais, dira-t-on, que veulent donc nous faire entendre des relations imprimées de certains missionnaires qui ne parlent que de conversions nombreuses, fréquentes, solides et frappantes dans leurs missions ; de conversions même de brahmes, de princes et d’autres gens de considération ? Il faut dire de ces relations que ce sont de pieux mensonges et des contes dévots pour édifier les bonnes gens d’Europe, qui en croient les auteurs sur leur parole. Les Européens qui résident dans cette partie de l’Inde, et qui sont à portée de savoir les choses au juste, les prennent sur le pied que j’ai dit ; ils les méprisent souverainement, en raillent, en badinent, et reprochent aux auteurs que c’est un artifice employé pour s’acquérir de la gloire, un grand nom, de bons legs pieux, de riches fondations, d’autant plus qu’ils ne cessent de crier que faute d’argent ils ne peuvent établir des missions, et entretenir des catéchistes en aussi grand nombre que leur zèle le souhaite. »

On ne peut confirmer en termes plus positifs le témoignage du Père Norbert. Que l’on juge par là de la foi qu’on doit ajouter aux relations des Jésuites, à leurs prétendues Lettres édifiantes, et même aux abrégés que leurs amis en ont donnés pour répandre plus facilement leurs pieux mensonges et leurs dévots contes ?

D’après les lettres écrites à la Propagande par les Vicaires Apostoliques des Indes, qui n’appartenaient pas à la Compagnie des Jésuites, les missionnaires de cette Compagnie n’avaient pour troupeau que de véritables idolâtres qui mêlaient, à quelques pratiques de la religion chrétienne, toutes leurs superstitions. Pendant le XVIIe siècle, le Saint-Siège condamna la plupart de ces superstitions. Au commencement du XVIIIe, Clément XI envoya aux Indes, en qualité de visiteur, le cardinal de Tournon, qui les interdit de nouveau dans un mandement approuvé par le Saint-Siège. Benoît XIV les condamna encore dans une Bulle solennelle reçue par toute l’Église ; mais les Jésuites n’en persistèrent pas moins dans leur conduite à l’égard des rites condamnés comme idolâtriques, jusqu’à l’extinction de leur Compagnie.

Quelques extraits des manuscrits que nous avons signalés nous feront apprécier cette conduite.

Les Jésuites autorisaient leurs néophytes indiens à cacher leur titre de chrétien, et à rougir de la foi qu’ils professaient dans le baptême. La raison décisive ou plutôt le prétexte qu’alléguaient les Indiens, dirigés par eux, était que si tout le monde les connaissait comme chrétiens, ils pourraient être exposés à des accidents fâcheux, comme d’être chassés de leurs familles, d’être déshérités, d’être regardés comme infâmes.

« Les Pères Jésuites Brahmes Saniassis, nous dit l’évêque de Rosalie, croient rendre gloire à Jésus-Christ de défendre aux fidèles et aux nouveaux missionnaires de s’appeler du nom de chrétien, en malabare, christiamen ; ils leur ont donné le nom de Sarouvenou, Ranondaye, Vedecarue, et ils veulent que l’on entende, par ces noms, des hommes qui suivent la loi du vrai Dieu, tandis que, par ces mots, les gentils entendent le dieu Siva... Les gentils qui savent la force de ces mots ne croiront-ils pas que les chrétiens suivent aussi la loi de leur dieu Siva ? Ils seront d’autant plus forts dans ce préjugé qu’ils verront les chrétiens pratiquant la plupart des cérémonies que ce Dieu a instituées... N’est-ce pas là avilir notre foi et la rendre méprisable ? »

À ce premier abus, les Jésuites en ajoutaient un autre non moins condamnable. L’évêque de Rosalie observe « que les Jésuites ne donnent jamais les noms des saints aux chrétiens de leurs missions de la manière dont nous les appelons. Ils les travestissent de manière à les rendre méconnaissables ; par exemple, celui de saint Paul en celui de chinapen, qui veut dire petit maître, et ainsi des autres ».

Les Jésuites missionnaires du Maduré et des autres missions malabares avancées dans les terres ne donnaient même plus tous ces noms travestis ; ils laissaient porter le seul nom de l’idole tel que celui de Vichnou ou d’autres semblables. « Voilà donc, conclut l’évêque de Rosalie, le nom glorieux des chrétiens tout à fait aboli chez les Malabares ; voilà les noms des saints tout à fait abolis de leur mémoire. Est-ce là le christianisme dont les Pères Jésuites exaltent tant la ferveur dans leurs Lettres imprimées, et qu’ils osent comparer à la primitive ; Église ? »

À Pondichéry même, plusieurs portaient le nom des faux dieux, et le même évêque nous apprend que le catéchiste des Jésuites y était appelé du nom de Montapen, qui est un nom du dieu Siva, révéré par les Indiens. « Des chrétiens, s’écrie notre auteur, porter ainsi le nom du Diable ! des enfants de Dieu se faire honneur de l’étendard de l’ennemi du salut ! des chrétiens faire triompher les idoles ! »

L’auteur se plaint aussi de ce que les Jésuites omettaient plusieurs cérémonies du baptême, savoir : l’insufflation, la salive, etc. Quant aux signes de croix et aux impositions des mains, « ils font, dit-il, ces cérémonies à une si grande distance de la personne qu’ils baptisent, surtout si c’est un paria, qu’elles ne paraissent pas signifier ce pourquoi elles sont instituées... Ils s’abstiennent de mettre eux-mêmes le sel dans la bouche et de toucher les narines et les oreilles de peur d’être regardés comme des parias ».

Les parias forment la plus basse classe du peuple, et sont regardés comme infâmes par les autres Indiens.

Les Jésuites affectaient une grande horreur pour ces malheureux. L’évêque de Rosalie s’exprime ainsi à ce sujet : « De peur de paraître se souiller s’ils entraient dans la maison d’un paria, les Jésuites de Pondichéry se le faisaient apporter sur le seuil de la porte, quelque infirme qu’il fût, et là ils lui donnaient les saintes huiles après l’avoir confessé.

» Quant aux Pères Jésuites de Maduré et des autres missions malabares, comme ils n’entrent jamais dans les habitations des parias de peur de paraître souillés, ils font apporter le malade sous un arbre ou sous une espèce de tente qu’on a faite de branches d’arbres hors de l’habitation, et là ils lui donnent l’extrême-onction ; mais lorsque le malade est si faible qu’on ne peut le transporter sans l’exposer à mourir, alors le Père se contente d’envoyer seulement un catéchiste pour consoler le malade ; pour lui, il n’y met pas le pied. Ces Pères disent pour leurs raisons que, s’ils entraient dans les habitations des parias, les autres Malabares ne les regarderaient plus que comme des parias et des immondes, de sorte que, selon ces Pères, il vaut mieux laisser mourir les parias sans sacrements, et risquer le salut de leurs âmes, que de manquer à cette vaine complaisance pour les malabares. »

L’auteur du Paganisme indien confirme ce témoignage : « Les missionnaires d’un certain ordre, dit-il, ont pris le parti de ne pas communiquer avec les parias, de ne pas les approcher, si ce n’est en secret ; de s’exempter d’aller administrer les sacrements à ceux qui sont chrétiens ; dans les cas de maladie, de les faire apporter dans des lieux retirés, à des heures favorables, pour les leur conférer ; d’avoir des églises à part pour eux, ou du moins quelque petit endroit attenant à l’église commune, pour les y faire assister au service divin, séparés des autres. Il y a eu sur ces maximes, entre ces missionnaires et ceux de quelques autres ordres, des démêlés qui ont fait du bruit dans les tribunaux ecclésiastiques de Rome. On peut voir là-dessus le célèbre décret de Mgr de Tournon, légat a latere et Visiteur Apostolique, confirmé par plusieurs souverains pontifes, depuis Clément IX jusqu’à Benoît XIV inclusivement. »

L’auteur observe plus bas qu’à la côte de Malabar, où les Indiens étaient plus familiers avec les Européens, on n’avait pas de peine à assembler dans les mêmes églises tous les chrétiens de quelque nation, état et condition qu’ils fussent. Il s’ensuivait seulement que les gens de grande caste se convertissaient moins volontiers : « Mais nous aimons mieux, remarque-t-il fort judicieusement, voir moins de conversions, et les faire en suivant la pratique la plus parfaite qui nous assure qu’elles sont meilleures. »

Sous prétexte que les parias devaient être regardés comme infâmes et souillés, « les Malabares, dit l’évêque de Rosalie, les font rester hors de leurs églises durant tout l’office. Si ces pauvres parias demandent la sainte communion, on la leur donne par la fenêtre, ou on la leur porte dehors. Les Jésuites de Pondichéry ont tenu longtemps cette maxime dans leur église ; ceux de Maduré et les autres missions les gardent encore exactement. Cette conduite, ajoute notre auteur, ne sert qu’à entretenir cette distinction superbe et pharisaïque entre les Malabares, et à détruire parmi eux tous principes de la charité ; car si un Malabare a tant de mépris pour un paria, qu’il ne voudrait pas le secourir du bout du doigt dans ses besoins, crainte de se souiller, que sera-ce si les Pères les autorisent ?

» Il semble que les parias souffrent cette distinction dans le civil ; mais ils n’ont pas la même pensée pour ce qui regarde nos églises et nos saints mystères. Ils ont fait beaucoup de bruit et de plaintes aux Pères Jésuites et à M. l’évêque de Saint-Thomé 5. Lorsque, autrefois, on voulut tenir cette conduite à Saint-Thomé, tous les parias se révoltèrent et fuirent de leurs habitations. On fut obligé, pour les faire revenir, de leur promettre qu’on les mettrait indifféremment dans l’église avec les Malabares. Ainsi, à Saint-Thomé, ni à Madras, on ne fait pas cette distinction. L’intention des Jésuites de Pondichéry est de former cette mission sur celle de Maduré ; ils ont même fait venir exprès un catéchiste de cette mission pour apprendre de lui toutes les cérémonies et usages qui s’y pratiquent. Les Jésuites portugais du Maduré se sont souvent plaints à ceux de Pondichéry qu’ils perdaient ce qu’ils appelaient leurs florissantes missions, en les voulant imiter, parce que, disent-ils, les usages et coutumes qu’ils avaient eu grand soin de cacher seraient sus. »

L’auteur donne à entendre que c’était une pure invention des Jésuites de dire que les princes défendaient aux parias, sous des peines très rigoureuses, de se trouver dans la même église avec les nobles Indiens. « On ne peut, ajoute-t-il, apporter cette excuse à Pondichéry : ce sont les Français qui gouvernent cette ville ; bien loin qu’ils défendent aux parias de se trouver dans la même église avec un Malabar, ils ont souvent crié contre la différence que les Jésuites font entre ces peuples. L’on ne saurait croire combien elle est sensible à ces pauvres gens. Quoi ! disent-ils, ne sommes-nous pas le temple de Dieu aussi bien que les autres ? Ces Pères même nous donnent le sacré corps de Jésus-Christ ! Pourquoi donc nous regardent-ils comme des profanes, et pourquoi nous croient-ils indignes d’entrer dans son temple matériel ? Si Jésus-Christ, se familiarisant avec nous dans le plus intime de notre cœur, et devenant notre propre nourriture, ne craint pas de se souiller, pourquoi les Pères et les Malabares ne voudraient-ils pas nous toucher ? Si enfin nous sommes tous frères, tous enfants d’un même père, et que nous ayons tous le même héritage à espérer, pourquoi sommes-nous rejetés de sa maison comme des étrangers et des réprouvés ?

» Le milieu que les Jésuites ont trouvé pour adoucir les parias, à ce qu’ils croient, a été de leur faire un retranchement qui joint à l’église des Malabares, d’où ils entendent la sainte messe et y communient, y reçoivent toutes leurs instructions et y assistent aux cérémonies. »

Les parias, indignés de la conduite des Jésuites, « s’en allèrent, dit l’évêque de Rosalie, à l’église des Capucins, entendre la sainte messe. Les Jésuites, voyant leurs églises désertes, s’imaginèrent, à leur ordinaire, que le seul moyen de les ramener était de les menacer de quelques rudes châtiments. Ce fut justement ce qui contribua à les éloigner davantage de leur église ; et ce qui est fort à remarquer, c’est que les chrétiens, la plupart graves, tant hommes que femmes, se trouvèrent pêle-mêle dans l’église des Capucins avec les parias, se touchant les uns les autres sans aucune difficulté : ce qui prouve évidemment que la distinction que les Jésuites disent qu’il est nécessaire de faire dans leur église ne vient pas tant du génie des chrétiens que de celui des Pères ».

C’était principalement dans le sacrement de mariage que les Jésuites autorisaient ouvertement les plus détestables pratiques : ils autorisaient les mariages entre les enfants en bas âge, selon l’absurde coutume des Indiens. La plus grande de toutes les cérémonies du mariage est d’attacher au cou de l’épouse un joyau nuptial appelé communément taly ; en elle consiste essentiellement le mariage. Dès que l’enfant l’a mis au cou de son épouse, ils sont mariés, sans pouvoir s’en dédire, quoiqu’ils n’aient pas encore l’usage de la raison et qu’ils ne sachent pas de quoi il s’agit. Des femmes mariées apportent le taly dans un bassin. Ce joyau consiste ordinairement dans une figure informe et grossière représentant le dieu Pillear. C’est le Priape des Indiens. Le taly, dans certaines castes, est enfilé dans un cordon de coton de cent huit fils qui est oint de safran. Ce nombre affecté de cent huit fils et cette couleur de safran ne pouvaient se permettre dans les mariages des chrétiens sans aller contre le décret du cardinal de Tournon. Ce prélat l’avait interdit, « parce que, dit l’évêque de Rosalie, ce cordon de cent huit fils est tissu en l’honneur des cent huit vierges de Roudra, divinité des Indiens, et parce qu’il est oint de safran en l’honneur d’un autre dieu appelé Ditta ».

Les Jésuites trouvaient qu’il était d’une difficulté extrême d’abolir la cérémonie du taly et de se conformer à ce que le cardinal de Tournon avait réglé à ce sujet. « Ils se sont avisés, dit l’évêque de Rosalie, de faire mettre une petite croix devant, et la figure de Pillear de l’autre côté ; cependant les gentils, ajoute le même missionnaire, ne se persuadent pas que cette petite croix, qui paraît si peu, soit mise pour combattre le culte de Pillear si fameux et si ancien... Ils n’en croient pas moins que les chrétiens ont du respect et de la vénération pour Pillear, puisqu’ils en font le lien du mariage, et que les femmes chrétiennes le portent avec tant d’attachement. » L’auteur du livre du Paganisme indien n’est pas moins formel que l’évêque de Rosalie à ce sujet. « Les missionnaires jésuites, dit-il, font porter les talys des gentils en les chargeant d’une petite croix, et en diminuant et rognant un peu les jambes de l’idole. Il a été reconnu, après de sérieux examens, que cette sorte de taly représente, sous des symboles grossiers, l’idole Pillear, monstre qui a une tête d’éléphant sur un corps humain, et est le Priape des Indiens.

» Quelques missionnaires, ajoute-t-il, ont fait tout ce qu’ils ont pu pour prouver que ce fait n’est pas, mais ils n’ont jamais pu en venir à bout. Au contraire, on le leur a prouvé à eux-mêmes par des examens et des discussions juridiques à Pondichéry en présence d’une infinité de personnes, de vive voix ; et parce que le fait est indubitable, plusieurs brahmes et tous les orfèvres que l’on appela en témoignage le déclarèrent nettement : C’est notre divin Pillear, disaient-ils. Les actes de ce procès né entre le R. P. Thomas de Poitiers, simple missionnaire alors, et les RR. PP. Jésuites de Pondichéry sont encore au greffe. Des orfèvres de Madras, par qui j’en ai fait faire, ajoute l’auteur, pour les envoyer à des amis curieux d’en voir, m’ont expliqué les symboles. Quand Mgr de Tournon, Visiteur Apostolique du Saint-Siège, fit l’examen juridique de plusieurs cérémonies, coutumes et usages que ces missionnaires permettaient à leurs néophytes comme quelque chose purement civil ou du moins rendu bon par la direction d’intention, il reconnut dans son examen que c’est réellement l’idole Pillear, et en conséquence il condamna ce taly par son décret du 23 juin 1704, et ordonna qu’au lieu de cette infâme figure, si contraire à l’esprit de notre religion, on ferait porter aux femmes mariées un autre taly convenable, comme une croix ou quelque médaille de la sainte Vierge ou de quelque saint. À Rome, quels examens n’a-t-on pas faits là-dessus ! Mais plus on a examiné, plus on a vu clairement la vérité de ce fait d’idolâtrie, tellement que Clément XI, sous lequel la condamnation fut donnée, et les pontifes Benoît XIII et Clément XII l’ont confirmé successivement, purement et simplement. »

Outre cet infâme taly, les Jésuites permettaient plusieurs pratiques païennes à leurs chrétiens des Indes lorsqu’ils se mariaient. De ce genre était la cérémonie des deux cocos que l’on portait solennellement durant les jours de fêtes qui avaient lieu au Malabar à l’occasion des mariages. Il est d’usage chez les Indiens que l’on termine les cérémonies du mariage en cassant un des cocos sur une pierre plate par forme de sacrifice fait au dieu Pillear. « Les Jésuites, dit l’évêque de Rosalie, ne se contentaient pas de faire mettre les cocos sur des pots, ils ordonnaient à leurs catéchistes d’en casser un, et ils disaient que c’était une offrande à la sainte Vierge dont l’image était sur l’autel. Mais les simples oblations se font-elles de la sorte en cassant et brisant la chose que l’on offre ? Et les gentils qui assistent aux mariages connaissent-ils l’intention des Pères Jésuites ? »

Il n’est pas un auteur qui, en traitant des mœurs et coutumes des Indiens, ne parle de la vénération que les Malabares avaient pour la vache. « Ils l’honorent, dit l’évêque de Rosalie, comme une divinité, et de là leur estime pour la fiente de cet animal. Ils croient qu’elle a la vertu d’effacer les péchés. Pour qu’elle soit plus pure, il faut la recevoir dans la main lorsqu’elle sort de la vache. » Cette fiente, réduite en cendre, était l’objet d’un pieux commerce. « Des chrétiens, ajoute l’évêque de Rosalie, ont grand soin d’acheter de cette cendre au marché et la portent à l’église, pour la faire bénir par les Jésuites, qui la distribuent à tous. Ils leur ordonnent de s’en mettre au front et aux autres parties du corps de même que les gentils. Ils ont très grand soin de s’oindre de cette cendre avant de célébrer la sainte messe, c’est-à-dire les Jésuites saniassis, et ce, pour donner l’exemple ; et ils le font aussi aux mêmes heures que les gentils..... Quelques prières que ces Pères fassent sur cette cendre, ils n’empêcheront pas qu’elle ne soit un signe extérieur précisément établi pour le culte d’une fausse religion, et que les Malabares gentils ne croient que les chrétiens ont de la dévotion et de la vénération pour la vache.

» Quoique ces peuples adorent tous la vache, ils n’en portent pas tous la cendre ; il y en a qui se mettent au front une figure de terre blanche que l’on prend dans un endroit qu’on nomme Tyroupady, qui est au pied d’une montagne, où Vichnou a une pagode, de grande vénération à ceux qui sont de sa secte. Ils se mettent cette marque au front en l’honneur de Vichnou devenu femme, etc. Les Malabares chrétiens qui sont de cette secte ne se font pas scrupule de la porter, et les Jésuites les autorisent ; ils ne mangent point qu’ils ne se soient purifiés et mis au front ce caractère ; il en est de même lorsqu’ils vont à l’église. »

L’auteur du Paganisme indien compte jusqu’à trente marques de gentilité en usage chez les Indiens, « lesquelles, dit-il, se trouvent peintes dans une planche à la fin du fameux ouvrage du R. P. Lucino, commissaire du Saint-Office à Rome, défenseur du décret de Mgr de Tournon contre les révérends Pères Jésuites ». Il y en a dont on n’oserait rapporter l’origine, tant elle est honteuse et abominable. « La règle générale qu’on peut donner touchant ces marques d’idolâtrie, ajoute l’auteur cité, c’est que toutes celles qui sont composées de blanc et de rouge, ou purement de rouge et purement de blanc, sont des marques distinctives des sectateurs de Vichnou.

» Les missionnaires, qui ont pris le parti de tolérer à leurs chrétiens ces marques et qui les portent eux-mêmes, pour se faire tout à tous, ont fait ce qu’ils ont pu auprès du Saint-Siège, de vive voix et par écrit, pour les faire passer sur le pied d’ornements purement civils portés dans les occasions où il faut paraître devant les grands, les chefs et dans les assemblées. On voit cette prétention dans l’ouvrage intitulé : Defensio Indiarum missionum, composé contre le décret de Mgr de Tournon ; mais cette raison a quelque chose de ridicule, de puéril et de grossier. Quoi ! tous les Malabares ont-ils à paraître tous les jours devant les grands, devant les chefs et dans les assemblées ? Ont-ils besoin d’y paraître à toute heure ? Les femmes sont-elles aussi dans la nécessité d’aller tous les jours devant les grands ? Les enfants de l’un et l’autre sexe, et dès l’âge le plus tendre, ont-ils des affaires avec les grands ? Enfin les parias, qui ne peuvent approcher des grands, et qui cependant se marquent comme les autres castes, ont-ils en vue de se produire devant les grands ? Car enfin tous, sans distinction de caste, d’âge, ni de sexe, ni de profession, paraissent marqués tous les jours de ces signes, ou presque tous les jours.

» Les chrétiens des Jésuites et les Jésuites eux-mêmes font encore usage du santal, bois odoriférant et d’un rouge fort vif. On le réduit en poudre et l’on s’en fait des marques en l’honneur de Brahma. »

L’auteur, que nous suivons, nous rappelle une bulle qui prouve depuis combien de temps les Jésuites favorisaient cette superstition. « La Bulle de Grégoire XV, nous dit-il, qui commence par ces mots : Romanæ sedis antistes, pour remédier, soit dans les chrétiens indiens, soit dans les missionnaires, à la superstition, ordonne qu’on n’usera de santal que pour ornement civil, et qu’on s’abstiendra de le porter avec quelque figure et dans quelque partie du corps qui passe pour dénoter le culte de quelque idole. La Bulle n’a servi de rien jusqu’à présent, car les missionnaires, contre lesquels elle parle, s’en sont toujours marqué le front et se le marquent encore à présent (en 1741), du moins quelques-uns, comme on le sait, à n’en pas douter. »

Les Jésuites ne se sont pas contentés de tolérer les coutumes idolâtriques des Indiens ; ils les ont eux-mêmes pratiquées. Un grand nombre d’entre eux imitèrent le Père Nobilis, se donnèrent comme brahmes, et observèrent les pratiques des diverses classes de ces prêtres des idoles. Ils dirigeaient sans doute leur intention ; mais il n’en est pas moins vrai qu’ils ne pouvaient être brahmes sans se déclarer prêtres du culte de Brahma.

Les brahmes forment la première caste du peuple malabare. C’est un point de foi parmi eux, que le dieu Brahma les a fait sortir de sa bouche, et que l’on doit les considérer comme Brahma lui-même. Ils sont tous prêtres par leur naissance, et se servent les uns les autres dans leur ministère. Eux seuls ont le pouvoir de porter le cordon iegnio paridam et le codumby. Ce sont les brahmes qui font ce cordon iegnio ; pour le faire comme il faut, ils passent cent huit fois le fil autour de la main en l’honneur des cent huit visages de Brahma.

Le codumby est une touffe de cheveux que les brahmes portent derrière la tête. Pour arriver à la plénitude du sacerdoce indien, il faut commencer par le degré de Brahmatchary, ce qui peut se faire dès l’âge de sept ans. Lorsque l’on ordonne un Brahmatchary, on lui fait un codumby sur lequel on fait une onction, et lorsqu’il reçoit l’ordre sacerdotal, ordinairement à l’âge de douze ans, on fait encore dessus une autre onction.

Après avoir donné ces détails, l’évêque de Rosalie fait ce raisonnement :

« Tout homme qui porte l’habit de brahme, le cordon iegnio paridam et le codumby, doit être regardé comme Brahme ou comme Brahmatchary, ou comme Brahma même ; or, les Pères Jésuites qui font mission parmi les Malabares portent l’habit des brahmes, le cordon et le codumby ; par conséquent, les Jésuites doivent être regardés comme étant de l’ordre de Brahma et comme Brahma même. La première partie de la majeure se prouve invinciblement par tout ce que l’on a dit ci-dessus, où l’on a montré que le cordon et le codumby sont de l’essence de l’ordre de Brahma, et que l’habit en est le seul spécifique distinctif ; la seconde partie de la majeure se prouve : 1° par l’autorité de la loi, où les brahmes sont qualifiés de Brahma même, et traités comme des dieux ; 2° par la croyance de tout le peuple malabare, qui les regarde comme des dieux ; en troisième lieu, par l’aveu du Père Jean de Britto.

» La mineure est incontestable, car une chose qui est vue et crue de tout le monde ne souffre aucune difficulté. Dès le commencement que les Jésuites sont venus travailler à la conversion des Malabares, il y en a eu parmi eux qui se sont travestis en brahmes. Ils se mettaient au front des cendres de vache, qui est ce qu’on appelle du tyrounirou ; ils portaient l’habit, le cordon et le codumby, et se conformaient à leurs usages et coutumes. Il y en a encore qui vivent de cette manière. Le Père Roberto Nobilius 6 était travesti en Brahmatchary ; il nous reste encore entre les mains un ancien exemple de ce Père, où il est habillé avec toutes les marques de l’ordre de Brahmatchary. Des ministres du vrai Dieu faire ainsi l’apothéose du sacerdoce de Brahma, et confondre en quelque manière celui du vrai Dieu avec celui d’une idole ! c’est chose qui fait horreur. »

Quoique les brahmes soient prêtres par leur naissance, et qu’ils soient encore honorés plus spécialement du sacerdoce par les cérémonies dont nous avons parlé, on distingue parmi eux l’ordre des saniassis, ou des brahmes pénitents. Les attributs de cette espèce de brahmes, outre l’habit qui leur est propre, sont le camadalam et le dandam. Le camadalam est un petit pot que porte constamment avec lui le saniassis, et dans lequel il doit toujours y avoir de l’eau ; c’est la seule eau qu’il puisse boire : il s’en doit laver certaines parties du corps quand il fait des cérémonies de sa religion. Le saniassis a aussi dans les mains ce qu’on nomme le dandam, qui est une canne ou bâton particulier à son état. Ce bâton doit avoir sept nœuds naturels, pour représenter les sept principaux saniassis qui, après avoir fait une longue pénitence en ce monde, furent enlevés tout vivants dans le ciel, comme des dieux très excellents. En outre, les saniassis portent toujours avec eux une peau de cerf ou de tigre, dont ils se servent comme de tapis pour se reposer ou dormir.

Laissons maintenant la parole à l’évêque de Rosalie :

« Les Révérends Pères Jésuites missionnaires des Malabares, voyant que ces saniassis étaient les plus estimés de ces peuples, et aussi pour donner une plus haute idée de leurs personnes, et pour montrer qu’ils avaient passé de l’ordre des brahmes à celui des saniassis, se sont revêtus de l’habit de ces derniers. Ils portent le dandam et le camadalam. Ils se lavent exactement le corps trois fois par jour, prenant, chaque fois, de la cendre de vache. Lorsqu’ils se préparent à dire la sainte messe, ils se lavent, avec l’eau de leur camadalam, les mêmes parties du corps que les saniassis. Ils n’entrent jamais dans les maisons des parias, n’assistent jamais aux funérailles des morts, si ce n’est à celles des saniassis, et observent encore d’autres pratiques semblables.

» Quand ces Pères célèbrent la sainte messe, le marche pied de l’autel est couvert d’une peau de tigre ou de cerf. Mais on ne voit pas de croix sur les autels ; on y voit seulement l’image de la sainte Vierge. Ils ont même soin d’examiner si les linges ou ornements des nouveaux missionnaires ne sont pas marqués de croix ; que, s’ils le sont, ils ont grand soin de le faire démarquer. »

Les Jésuites ayant cherché à justifier ces travestissements scandaleux, l’évêque de Rosalie leur oppose les réflexions suivantes : « Lorsque, dit-il, les habillements sont de nature à n’être regardés que comme présentant des signes établis pour distinguer une nation, il est certain qu’alors les chrétiens peuvent se servir, sans danger pour leur foi, de ces habillements. En Chine, par exemple, les missionnaires sont habillés à la chinoise ; parmi les Malabares, ils pourraient porter l’habit commun aux Malabares. Mais, lorsque les habits sont institués pour désigner une secte particulière et une religion différente, telle que le marquent l’habit de brahme saniassis, le camadalam et le dandam, il n’est jamais permis aux chrétiens de s’en servir. Tout homme qui porte l’habit de saniassis, le camadalam et le dandam, doit être regardé comme de l’ordre des saniassis, pénitents du dieu Brahma, ou comme ce Dieu lui-même. Or, les Jésuites qui habitaient chez les Malabares portaient cet habit : par conséquent, ces Jésuites devaient être regardés comme étant de l’ordre des saniassis.

« C’est une chose vue et sue de tout le monde, dit l’évêque de Rosalie, que les Jésuites tant français que portugais qui font mission dans les terres des Malabares portent l’habit des saniassis, le camadalam et le dandam. » Sur quoi l’auteur appelle en témoignage le Jésuite Britto lui-même, au chapitre VII de l’ouvrage qu’il avait fait sur cette matière. Il ne reste plus qu’à en tirer cette conséquence, que les Jésuites se métamorphosaient en véritables prêtres de Brahma.

« Les brahmes gentils, ajoute l’évêque de Rosalie, croient que les Révérends Pères Jésuites brahmes sont de leur même caste ; autrement, ils ne les laisseraient jamais entrer dans leurs maisons. Ils croient que les Pères saniassis sont, comme eux, prêtres de Brahma, et qu’ils ont passé de cet ordre à celui de pénitents de Brahma ; autrement, ils ne les prendraient que pour de faux saniassis, ils ne voudraient avoir aucune communion avec eux. Ils croient que la religion de Brahma est florissante à Rome, et que les prêtres qui y sont exercent, comme eux, les mystères de Brahma. C’est ce qui oblige les Pères à pratiquer les mêmes cérémonies que les brahmes saniassis, pour leur faire entendre qu’ils sont de même caste et de même ordre qu’eux, et que, s’ils sont différents en quelques points, c’est qu’ils ont mieux conservé leur ancienne créance. »

Les Jésuites ne manquaient pas de prétextes pour légitimer leur conduite, et s’autorisaient même de la sainte Écriture. L’évêque de Rosalie, après en avoir fait la remarque, ajoute : « Les Jésuites fondent là-dessus leur conscience, et ne se font point de scrupule de pratiquer les cérémonies des gentils ; ils appréhendent de les contrister, et ne craignent pas de scandaliser toute l’Église de Dieu. Peut-on dire que se revêtir d’un habit consacré au culte des idoles soit une sainte métamorphose ? »

Citons encore notre respectable auteur :

« Lorsque les Jésuites saniassis sont à quelques lieues de leur madam (ou couvent), ils vont en palanquin ou à cheval, et, quand ils se promènent autour de leur madam, ils ont des pantoufles, et, lorsqu’ils entrent dans leur madam, ils les laissent à la porte. Hors quelques visites qu’ils sont obligés de faire aux gens de grande caste, ils restent toujours dans leur madam, et ne font mission que par leurs catéchistes, qui leur amènent ceux qui veulent être chrétiens. Ils font cela par esprit de grandeur et de noblesse, et, pour donner, à ce qu’ils disent, une haute idée de notre sainte religion ; au lieu que, s’ils allaient prêcher eux-mêmes, ils paraîtraient avilir leur qualité de brahmes saniassis, et la religion qui serait prodiguée dans les places publiques en paraîtrait beaucoup moins estimable selon eux. »

L’évêque de Rosalie constate que, malgré leurs complaisances pour les superstitions des brahmes, les Jésuites n’eurent à peu près aucun succès parmi eux.

L’auteur du Paganisme indien s’accorde parfaitement avec lui sur ce point, comme sur tout le reste : « Les missionnaires d’un certain corps ont embrassé l’état de brahmes saniassis pour être plus en estime parmi ces gentils, et pour faire, par ce moyen, comme ils disent dans des ouvrages imprimés, des conversions plus nombreuses. Ils se sont mis à porter les signes de gentilité sur le front : le bâton, le vase et les peaux de tigre et de cerf ; à prendre les bains à des heures réglées, à ne faire qu’un repas par jour. Ils s’imaginèrent qu’en se déguisant de la sorte, ils attraperaient en peu de temps toute la caste des brahmes dans leurs filets évangéliques, et qu’on ne les prendrait pas pour des Européens ; mais on ne voit pas qu’ils aient aussi bien réussi qu’ils le présumaient : les brahmes n’en sont pas moins difficiles à prêcher. La qualité d’Européen, odieuse au dernier point à ces peuples sous le nom de Parranguis, ne leur est pas moins donnée sous ce nom de brahmes saniassis que s’ils paraissaient Européens à découvert. Tout ce qu’ils ont gagné, ça été l’avantage de baptiser plus de gens des basses classes, en permettant les usages superstitieux dont on voit la condamnation dans le décret de Mgr de Tournon. Mais est-ce un avantage fort glorieux de multiplier les chrétiens à la faveur d’une méthode que l’Église condamne comme contraire à l’esprit de l’Évangile, qu’on doit prêcher dans sa pureté ? »

Lorsque l’on considère que les Jésuites ont eu tant de complaisance et de ménagements pour les superstitions païennes, qu’ils se sont soumis à tant de pratiques ridicules et superstitieuses, on voudrait se persuader qu’au moins un zèle ardent pour la conversion des âmes a été leur mobile. On se tromperait étrangement si l’on avait cette opinion. Des faits nombreux démontrent que l’intérêt de la Compagnie et le désir de la domination ont été les motifs qui les ont dirigés.

Rien n’était plus dur que le joug jésuitique à l’égard des Indiens qui avaient la simplicité de se laisser dominer par eux ; nous avons encore, sur ce point, le témoignage de l’évêque de Rosalie : « Les Jésuites, dit-il, pour se rendre redoutables, ont établi, dans leur maison de Pondichéry, un tribunal de justice. Lorsque les chrétiens malabares tombent dans quelques fautes, ils les font emmener chez eux et leur font donner le chabouc 7. Messieurs de la royale Compagnie (des Indes) qui ont un conseil souverain à Pondichéry, s’impatientant d’entendre tous les jours de nouvelles plaintes au sujet des cruels châtiments que les Pères Jésuites exerçaient envers les chrétiens, firent comparaître en plein conseil deux de ces malheureux qui avaient été ainsi fustigés par les Pères. L’on prit leurs dépositions. L’un était un vieillard de quatre-vingts ans qui ne vivait pas en bonne intelligence avec son fils ; l’autre, qui était un homme grave et des premiers employés au service de la Compagnie, avait dit quelques mensonges et parlé avec hauteur devant les Pères. Messieurs du Conseil apprirent que la plupart de ceux qui avaient été chabouqués avaient apostasié de désespoir, et étaient retournés à leur gentilité. Ils défendirent aux Jésuites de se servir dans la suite de ces voies de fait ; mais ils n’ont jamais fait de cas de ces défenses.

« Lorsque M. Du Vivier a rempli le gouvernement après la mort de M. Martin, ils en ont chabouqué plusieurs, entre autres ils en suspendirent un à un arbre par les mains, et l’étrillèrent vigoureusement. Ce fait, qui fit grand bruit, porta M. Du Vivier à réitérer les défenses de ses prédécesseurs, mais sans aucun fruit. Depuis que M. le chevalier Hébert occupe le gouvernement, étant envoyé par Sa Majesté, les Pères en ont chabouqué un si vigoureusement, qu’il en est tombé malade, et peu de temps après il est mort sans sacrements, parce que les Pères, s’étant présentés pour les lui donner pendant sa maladie, il leur dit qu’il ne connaissait point des Pères qui maltraitaient ainsi les gens, et qu’ils étaient cause de sa mort ; que d’ailleurs il avait confiance en la miséricorde de Dieu. »

Les Jésuites étaient donc pires que les Inquisiteurs, qui ne se chargeaient pas eux-mêmes de l’exécution de leurs jugements.

La conduite des Jésuites était un scandale public. Nous en avons pour preuve une lettre adressée par Hébert, gouverneur de Pondichéry, au Père Tachard, supérieur des Jésuites de cette ville.

Après avoir rappelé divers griefs particuliers très graves contre les Pères, le gouverneur s’exprime ainsi :

 

« Je suis obligé de vous dire que, depuis que je suis à Pondichéry, je ne suis nullement édifié de vos conversions, puisque les plus mauvais sujets que nous ayons à Pondichéry, ce sont les nouveaux chrétiens. Je ne sais à quoi en attribuer la cause, si c’est au naturel des gentils, ou si c’est qu’ils sont mal instruits : il y a, ce me semble, de l’un et de l’autre. Ils sont naturellement paresseux et superstitieux, et comme vous leur permettez presque toutes leurs cérémonies idolâtres, tant à leurs mariages, enterrements, que dans leurs anciennes manières de faire, il ne faut pas s’étonner si ce ne sont que des demi-chrétiens, qui gardent toujours l’impression de leurs faux dieux Brahma, Vichnou et Roudra, et une infinité d’autres. Telles remontrances que l’on vous fasse que ces nouveaux chrétiens à leurs mariages, enterrements, et autres marques qu’ils portent sur le front ne peuvent passer que pour des superstitieux et des idolâtres ; et que cette séparation dans votre Église pour les parias que vous enterrez même dans un lieu séparé, comme s’ils n’étaient pas enfants d’une même mère, et comme s’il y avait dans le paradis un lieu plus haut, un autre plus bas pour partager les tribus ; les tambours et trompettes qui servent aux idoles, et qui précèdent les enterrements des gentils, comme ceux de vos chrétiens ; ce taly et ce coco, et les herbes superstitieuses dont se servent les gentils, et que votre catéchiste fait mettre en sa présence, en gardant la sainte Vierge et les chandeliers que vous envoyez dans la maison des nouveaux mariés chrétiens malabares, qui en font les mêmes usages que les gentils. Pouvez-vous, après ces cérémonies qui se font aux yeux de tout le monde, nous persuader que vous faites un grand bien dans la mission de Pondichéry, puisque, nonobstant que ces pratiques aient été condamnées comme plusieurs autres par un grand prélat, vous ne laissez pas de les continuer, ce qui cause un grand scandale à tous les vrais chrétiens et auquel il faut apporter un prompt remède, et vous obliger d’enseigner vos catéchumènes et vos néophytes suivant l’usage de la sainte Église catholique, apostolique et romaine ? Nous nous croirions responsables à Dieu et au roi et au public, de ne demander pas raison d’un tel abus, et qui va à un tel excès, que vous donneriez tous les sujets du roi pour un de vos nouveaux chrétiens, parce que vous vous êtes acquis un tel pouvoir sur eux, que sans avoir égard à aucune juridiction, vous les jugez en dernier ressort, ce qui est un attentat à la justice qu’il a plu à Sa Majesté d’établir à Pondichéry, ce qui fait même une espèce de tribunal d’inquisition parmi les nouveaux chrétiens.

» Pourvu que vous abandonniez l’autorité insupportable que vous vous êtes arrogée à Pondichéry, et que vous nous laissiez remplir nos devoirs dans les emplois qu’il a plu au roi de nous confier, ce faisant, vous trouverez en moi un véritable ami, qui se fera un grand plaisir de se dire,

» Votre très humble et très obéissant serviteur,

» HÉBERT.        

 

» Au fort de Pondichéry, le 20 octobre 1708. »

 

Cette lettre s’accorde bien avec les documents que nous avons cités jusqu’ici.

Les Jésuites trouvèrent, dans les missionnaires des autres Ordres religieux, des censeurs de leur coupable tolérance pour les superstitions des sectateurs de Brahma. Lorsque Rome les eut condamnés, les Capucins se séparèrent de leur communion ; de là naquit un schisme malheureux, qui dura plus de vingt-cinq ans, au grand détriment des missions. Enfin les Capucins consentirent à se réunir, sur la promesse par écrit que leur donnèrent les Jésuites en 1735, de publier et de faire observer dans leurs missions le dernier décret de Clément XII, qui statuait sur l’affaire des rits malabares. Dans ce décret, qui date du 24 août 1734, Clément XII tolérait encore de très grands abus, qui furent depuis condamnés par Benoît XIV ; mais il en proscrivait plusieurs dont les Jésuites s’étaient montrés partisans. Ils furent peu fidèles à leurs engagements.

Le 13 mai 1739 Clément XII adressa un bref aux évêques et aux missionnaires des Indes orientales. Il y confirmait son décret du 24 août 1734 ; de plus, il leur enjoignait de prêter serment, d’obéir sans restriction à son décret. Le même jour, ce pape adressa un bref particulier aux évêques du Maduré, du Maissour et du Carnate, pour leur reprocher la négligence qu’ils avaient mise à publier le décret de 1734, et leur enjoindre de le faire observer. Ces trois évêques portugais avaient été membres de la Compagnie et lui étaient entièrement dévoués. Le 1er octobre 1739, Clément XII fit signifier aux généraux des Congrégations religieuses résidant à Rome les ordres les plus formels pour qu’ils fissent observer ses décrets par leurs missionnaires. Dans la lettre adressée au général des Capucins, le pape avait eu soin d’insérer des expressions honorables pour le zèle que ces religieux apportaient au maintien des Constitutions apostoliques ; mais cet éloge même du zèle des Capucins faisait sentir que le pape avait à se plaindre des Jésuites, puisqu’on ne lisait rien de semblable dans les ordres signifiés à leur Général.

Ils ne se soumirent pas plus à Clément XII qu’à ses prédécesseurs. Les preuves de leur révolte sont innombrables dans les archives de Rome. On y trouve une collection considérable de lettres adressées à la Propagande par des légats, des évêques, des vicaires et des provicaires apostoliques, des missionnaires respectables. Ne pouvant les citer toutes, nous donnerons des extraits de lettres de l’évêque de Juliopolis, qui les résument et qui contiennent des lettres du P. Thomas, Gardien des Capucins de Madras. Les Jésuites eux-mêmes ont été obligés de parler avec estime de ce religieux, qui passa une grande partie de sa vie aux Indes.

Lollière, vicaire apostolique sous le titre d’évêque de Juliopolis, avait passé dix-sept ans à Pondichéry. Tout en gardant les plus sages mesures, il avait constamment suivi d’un œil observateur la conduite des Jésuites. Envoyé à Siam en 1742, il continua encore quelque temps ses relations avec les Indes. Voici ce qu’il mandait à la Congrégation de la Propagande quelques mois après qu’il eut quitté Pondichéry 8 :

Après avoir dit aux cardinaux membres de la Propagande que le P. Thomas, gardien des Capucins, avait enfin reçu le décret de 1734 joint à la lettre en forme de bref du 13 mai 1739, il s’exprime ainsi :

« Pour faire connaître quel a été, au sujet de ces brefs, le sentiment de l’évêque de Méliapoure 9 et des missionnaires de la Société, je vais mettre d’abord sous les yeux de Vos Éminences quelques lettres du même P. Thomas. Je les donne en français, ainsi qu’il me les a écrites :

 

Extrait d’une lettre du R. P. Thomas, Gardien des Capucins, datée de Madras, le 17 août 1740.

 

        « Monseigneur,

» Vous aurez donc vu présentement le nouveau bref de Sa Sainteté, touchant les rits malabares, qu’on m’a envoyé de Rome, avec de grandes précautions ; car il m’a fallu donner un reçu de ce paquet à M. Dumas, gouverneur de Pondichéry, à qui il était expressément recommandé par la Compagnie (des Indes). Votre Grandeur s’imagine que cela produira un bon effet ; qu’en vertu du jurement qu’on exige des bons Pères, ils en seront plus obéissants : mais tirez-en la conséquence, par ce que je vais vous dire de ce que l’évêque de Saint-Thomé en pense.

» Il y a dix jours que je lui portai moi-même ce bref ; il le lut d’un bout à l’autre, et prenant feu : Je pourrais, dit-il, dire de ce bref ce qu’un tel Père, qui était à Goa, dit d’un semblable bref qu’on avait donné touchant les rits de la Chine, où l’on demandait aussi nos serments. On demande donc, dit ce Père, nos serments, c’est une marque qu’il ne s’agit point d’articles de foi ; car s’il était question d’articles de foi, il ne serait pas nécessaire d’exiger le serment, les articles de foi portant par eux-mêmes une obligation absolue et sans réplique. Donc, il ne s’agit pas d’articles de foi, il n’est question que de quelques ordonnances du souverain Pontife. Or, le serment ne nous oblige pas plus que nous ne l’étions ci-devant, parce qu’il ne s’agit point du droit du fait que nous pouvons révoquer en doute, et croire que Sa Sainteté est mal informée. Je pourrais encore dire, dit encore l’évêque de Saint-Thomé, ce qu’un autre de nos Pères dit en voyant le décret de Rome contre les rits chinois : qu’on pourrait prouver que le cardinal de Tournon a décidé sans une parfaite connaissance de cause, et cela par des raisons invincibles, aussi bien pour les rits malabares que pour les rits chinois. Après l’avoir laissé parler jusque-là avec assez de feu, je lui dis : « Mais Monseigneur, peut-on douter, par exemple, que la cendre qui doit être faite de fiente de vache ne soit extrêmement superstitieuse ? Cela ne se prouve-t-il pas par l’usage qu’en font les Malabares ; les invocations qu’ils font quand ils se l’appliquent en différents endroits du corps, l’intention qu’ils ont en s’en servant, les histoires qu’on lit dans leurs livres touchant l’institution de cette cendre et des effets qu’elle doit produire en ceux qui s’en servent ?

» – Oui, me répondit-il, elle est superstitieuse parmi les gentils, mais non pas parmi les chrétiens, qui l’observent avec une autre intention. Nous entrions fortement en matière, lorsqu’un Père Cordelier entra, ce qui nous obligea de changer de discours, et peu de temps après, je me retirai. De ce discours de l’évêque, Votre Grandeur peut juger s’ils obéiront, nonobstant le serment qu’on exige d’eux : pour moi je n’en crois rien. Ils iront toujours leur chemin, et ne s’embarrasseront point des menaces de Rome. »

 

Extrait d’une lettre du P. Thomas à Mgr l’évêque de Juliopolis, du 4 janvier 1741.

 

        « Monseigneur,

» J’ai encore résolu pour cette fois d’écrire à Rome, et d’informer notre Général qu’on dit être Consulteur du Saint-Office, de ce qui s’est passé, depuis ma dernière lettre, entre l’évêque de Saint-Thomé et nous, au sujet de la publication du nouveau bref, pour laquelle j’insistais fortement ; mais je n’ai pu en obtenir la permission. Afin qu’on en soit convaincu à Rome, j’envoie copie de ses réponses. Je lui ai porté la traduction que nous lui avons faite de ce bref en langage malabare, qu’il a fort approuvée. Je croyais par là l’engager à nous accorder cette publication, mais tout cela n’a servi de rien. J’en resterai là, car je vois bien que toute autre diligence serait inutile. »

 

Extrait d’une autre lettre du même au même, en date du 15 janvier 1741.

 

        « Monseigneur,

» J’ai reçu l’honneur de votre lettre et le paquet qui était pour Mgr de Saint-Thomé, à qui je l’ai porté moi-même. Il l’a bien ouvert devant moi, mais je n’ai pu savoir ce que contenait la lettre du cardinal Petra, qui accompagnait quatre imprimés, dont trois m’ont paru être des brefs ; le quatrième est quelque autre chose qu’il ne m’a pas voulu dire ; il en a lu quelques lignes et l’a ensuite refermé.

 » Il a fort battu la campagne sur ce bref, qui n’a, dit-il, été affiché, ad valvas Sancti-Petri, que lorsqu’on croyait déjà le pape mort, qui peut-être n’en avait point eu connaissance ; que cela s’était fait dans l’absence du cardinal impérial Cuenfugos ; que s’il eût été à Rome cela ne se serait peut-être pas fait. Il a beaucoup parlé de la politique de Rome ; que, si elle n’était pas diabolique, il ne s’en fallait guère (si j’avais osé, je lui aurais dit que celle des Jésuites l’était encore plus) ; que si on eût envoyé de semblables brefs aux évêques de France, qu’ils sauraient bien y répondre, mais que dans ce pays-ci on était obligé de recevoir tout sans rien dire ; tout cela signifie, ce me semble, qu’il n’ajoutent pas beaucoup de foi à ce bref, et qu’ils iront leur chemin comme ci-devant. »

 

Ces lettres en disent assez.

 

Nous aurons plus tard l’occasion de prouver, par d’autres lettres, extraites des archives de Rome, que les Jésuites, même après l’abolition de leur Compagnie, persistèrent dans leur révolte contre le Saint-Siège, et continuèrent à favoriser le culte de Brahma, dans l’intérêt de leur Compagnie.

 

 

 

 

 

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II

 

Chine. – Cochinchine.

 

Origine de la mission de la Chine. – Le P. Ricci. – Ses idées touchant l’évangélisation de la Chine. – Il se fait mandarin et disciple de Confucius. – Les Jésuites chinois. – Les Dominicains et les Franciscains ne partagent pas leurs idées. – Origine de la discussion sur les rits chinois. – Premiers règlements de la Propagande à ce sujet. – Les Jésuites n’en tiennent aucun compte. – Ils persécutent leurs adversaires. – Le grand mandarin Jésuite Martin Martinius. – Fameux almanach du grand mandarin Jésuite Adam Schall. – État de la mission de Chine au milieu du XVIIe siècle. – Le P. Martinius trompe la Congrégation de l’Inquisition touchant les rits chinois. – Détails de cette discussion entre les Jésuites, les Dominicains et les Franciscains. – Les Missionnaires de France envoyés en Chine. – Ils se déclarent contre les Jésuites. – Mandement de l’évêque de Conon contre eux. – Publications diverses des Jésuites et de leurs adversaires. – Les Jésuites abusent de plusieurs lettres à eux écrites. – Protestation de Louis de Cicé, évêque de Sabula. – Sa Lettre aux Jésuites. – Ceux-ci veulent faire passer leurs adversaires pour Jansénistes. – L’opinion des Jésuites sur les rits chinois condamnée par la Sorbonne. – Elle est de nouveau condamnée à Rome, malgré les intrigues du P. de La Chaise. – Le cardinal de Tournon envoyé en Chine en qualité de Visiteur. – À son passage dans les Indes, il condamne les rits malabares. – Résistance des Jésuites. – Arrivée du Légat en Chine. – Le Jésuite Visdelou se déclare contre l’opinion de ses confrères. – Les Jésuites persécutent l’évêque de Conon et le Légat. – Lettres de ce dernier à l’évêque de Conon. – Le Légat emprisonné à Macao. – Il est empoisonné par les Jésuites. – Continuation de la discussion des rits chinois. – Bulle Ex illa Die. – Les Jésuites la font supprimer par l’empereur de la Chine. – Mission inutile du Légat Mezza-Barba en Chine. – Révolte continuelle des Jésuites. – Ils excitent une cruelle persécution contre les missionnaires et les néophytes qui leur sont opposés. – Bulle Ex quo singulari contre les Jésuites. – Elle est aussi inutile que les autres décrets.

Les Jésuites en Cochinchine. – Ils méprisent, comme en Chine, les décrets des papes. – Lettre Pastorale du Jésuite Sana contre la Bulle Ex illa Die. – Cruautés exercées par les Jésuites contre les Missionnaires de France. – Leurs persécutions contre l’abbé de Flory. – Ils obligent leurs néophytes à croire qu’il avait été damné après sa mort. – Visite de l’évêque d’Halicarnasse, Légat du Saint-Siège en Cochinchine. – Mauvaise conduite des Jésuites à son égard et à l’égard des autres Missionnaires. – Détails scandaleux. – Les Jésuites faussaires ; usuriers ; commerçants ; immoraux. – L’évêque d’Halicarnasse meurt à la peine. – Les Jésuites soupçonnés de l’avoir fait mourir. – L’abbé Favre pro-visiteur. – Sa courageuse conduite à l’égard des Jésuites. – Leurs calomnies contre sa personne. – Lettre de l’abbé de La Court à un prélat romain sur les désordres de mœurs des Jésuites de la Cochinchine.

 

Nous avons rapporté 10 que saint François-Xavier était mort au moment où il se disposait à entrer dans le vaste empire de la Chine. Quatre ans après sa mort, en 1556, un Dominicain, Gaspard de la Cruz, mit le pied sur cette terre, et, le premier, y prononça le nom de Jésus-Christ. Il en fut exilé pour avoir renversé une pagode. En 1575, un religieux Augustin, Martin de Rada, aborda aussi en Chine. En 1581, le P. Ruggieri : en 1582, le P. Pazio ; en 1583, le P. Ricci, tous trois Jésuites, y abordèrent à leur tour. Le dernier doit passer pour le véritable fondateur de cette mission. Il avait étudié avec soin les mathématiques, qui étaient la science favorite des lettrés de la Chine. Au moyen de cette science, il fut bien accueilli à Chao-Hing, où il acheta une maison. Il mit dix ans à se perfectionner dans la langue de la Chine. Il prêcha peu pendant ce temps, et on le considérait moins comme l’apôtre d’une religion que comme un bonze instruit ; les mandarins, qui formaient la classe lettrée de la Chine, aimaient à converser avec lui. Ricci s’étudiait à se les attacher en ménageant leurs préjugés. Il ne leur donnait sur les dogmes chrétiens que des notions assez vagues qui laissaient à peu près intactes leurs idées philosophiques ou religieuses ; le baptême, considéré comme une cérémonie d’initiation, était l’unique signe qui distinguât les néophytes des autres Chinois. La connaissance des mystères chrétiens était ajournée à un temps plus favorable. Il fut convenu entre Ricci et les Jésuites, qui se rendirent auprès de lui, qu’on se contenterait de donner aux Chinois des notions générales sur Dieu et sur les principes de la morale évangélique. Quant aux cérémonies du culte chinois, elles furent approuvées par les Jésuites, qui se contentèrent d’y mêler quelques rites du culte chrétien. Afin de ménager encore davantage les préjugés des Chinois, le P. Ricci échangea son costume de prêtre catholique pour celui des mandarins ; il ne parut plus qu’avec la longue robe et le bonnet pointu de ces lettrés, et ne fit aucune difficulté de prendre part aux cérémonies religieuses par lesquelles ils honoraient leur grand maître Kun-fu-zu (Confucius) ; ses confrères l’imitèrent, et cherchèrent à passer pour mandarins ; ils prirent même des noms chinois. En 1600, Ricci fut accueilli à la cour de l’empereur Van-Lié. Dès lors les obstacles furent vaincus. Un grand nombre de Jésuites furent envoyés en Chine : parmi eux étaient Catanao, Pantoya, François Martinez, Manuel Diaz, Longobardi et Jules Aleni.

Les Dominicains pénétrèrent en Chine six ans après Ricci. Les Jésuites rendirent inutiles leurs premiers efforts ; ce ne fut qu’après trois tentatives infructueuses qu’en 1631, Angelo Coqui parvint à tromper la vigilance des Jésuites et à établir en Chine une résidence de son Ordre. Les Franciscains suivirent de près les Dominicains. Ces deux ordres avaient une manière d’évangéliser toute différente de celle des Jésuites. Tout en comprenant qu’il fallait ménager des préjugés et des usages indifférents en eux-mêmes, ils pensaient qu’on ne pouvait, sans trahir la vérité et l’Église, admettre au baptême des hommes qui étaient restés dans leurs erreurs, qui ne connaissaient pas les principaux mystères de la religion chrétienne, qui alliaient quelques rites chrétiens à un culte idolâtrique. Des explications, puis des discussions eurent lieu. Parmi les Dominicains, on distinguait, à côté d’Angelo Coqui, Thomas Serra et Morales ; parmi les Franciscains, François de la Mère-de-Dieu et Antoine de Sainte-Marie. Ils ne furent pas longtemps en Chine sans s’apercevoir que les Jésuites ne gagnaient des prosélytes qu’en permettant des superstitions qui faisaient de leur religion un mélange grossier de christianisme et d’idolâtrie. Ils proposèrent aux Jésuites des conférences pour éclaircir cette question. Ceux-ci répondirent par des persécutions. Le gouverneur de Fogan, qui leur était dévoué, fit saisir les missionnaires Dominicains et Franciscains, et les dirigea sur Macao, où ils furent embarqués pour Manille. Ils n’y arrivèrent qu’en 1640. Ils dénoncèrent à leurs supérieurs les prévarications des Jésuites, et formulèrent leurs accusations dans un Mémoire que le P. Morales porta à Rome. Ils reprochaient particulièrement aux Jésuites de ne point obliger les Chinois à l’accomplissement des commandements de l’Église ; de ne point administrer l’extrême-onction aux femmes, sous prétexte de ménager la délicatesse des Chinois ; de permettre les usures les plus monstrueuses, sous prétexte qu’elles étaient autorisées par les lois du pays ; de permettre les sacrifices idolâtriques ; de ne point prêcher le mystère de la Rédemption, et de cacher soigneusement l’image de Jésus crucifié.

Le P. Roboredo, procureur des Jésuites, répondit, dans un Mémoire, aux accusations des Franciscains et des Dominicains. Il ne nia point les faits en eux-mêmes, seulement, il essaya de prouver que les cérémonies permises par les Jésuites n’étaient pas un culte idolâtrique, mais des usages analogues à ceux qui se pratiquaient, même en Europe, en mémoire des morts. Les Franciscains et les Dominicains répondirent au Mémoire des Jésuites ; ils les accusèrent formellement de trahir la religion pour s’insinuer dans les bonnes grâces des Chinois, et de profiter de leur influence pour faire persécuter et chasser les missionnaires des autres Ordres. Les Jésuites, pour soutenir leurs opinions à Rome, y envoyèrent Alvarez Semeido, qui y arriva en 1642, un an avant le Père Morales. La Congrégation de la Propagande fut chargée par Urbain VIII de juger la discussion. Le Père Morales lui soumit dix-sept questions, sur lesquelles il demandait sa décision.

Telle fut l’origine de cette grande querelle sur les rites chinois, dans laquelle les Jésuites subirent des condamnations multipliées : ce qui ne les empêcha pas de soutenir leurs erreurs avec une opiniâtreté que ne montrèrent jamais les sectaires les plus rebelles à l’Église.

Le 12 septembre 1645, la Congrégation de la Propagande rendit son jugement. Elle condamna les ménagements des Jésuites, n’autorisa que les cérémonies civiles, et prescrivit ainsi une manière plus chrétienne d’annoncer l’Évangile. Son décret arriva à la Chine en 1649. L’année suivante, le Père Jean Garcias, dominicain, attestait, dans une lettre écrite à son Provincial, que les Jésuites ne tenaient aucun compte des règlements de la Propagande. On voit, dans la relation de ce pieux missionnaire, que les Jésuites Aleni et Martin Martinius, connus en Chine, comme mandarins, sous les noms de Laï et Vi, avaient organisé une persécution contre les Dominicains pour les faire chasser de l’empire, et qu’Aleni avait abusé d’une de ses lettres au point de l’envoyer à Rome, afin de persuader qu’un Dominicain pensait comme les Jésuites, en ayant soin de donner à cette lettre une interprétation qu’elle ne devait pas avoir.

Voici un passage de la relation du Père Garcias relative au Père Martin Martinius :

« Je viens maintenant à l’autre Jésuite, qui est Allemand, et se nomme Martin Martinius. Je n’avais pas voulu croire ce que j’avais ouï dire tant de fois, que ces Pères avaient dessein de nous persécuter et de nous chasser de la Chine ; et j’ajoutais encore moins de foi à ces bruits, depuis qu’on leur eut signifié la bulle du Pape, par laquelle il excommunie tous ceux qui nous chasseront ou qui nous empêcheront de faire nos fonctions : au contraire, je prenais leur parti, et je ne pouvais croire ce que me disaient les religieux de Saint-François, que les Jésuites avaient lié avec des cordes le P. Antoine de Sainte-Marie, et l’avaient chassé par force de Nankin, et qu’ils avaient pris à Pékin le P. Gaspar de Alenda, et François de la Mère-de-Dieu ; ce qui fut suivi de la persécution dans laquelle ils abattirent notre Église, chassèrent les religieux de Saint-François et les nôtres, après les avoir fouettés. Mais j’en ai bien vu d’autres ; car autrefois ils ne nous persécutaient que par le moyen des chrétiens ou des mandarins chrétiens, comme était celui qui entraîna ces religieux hors de Pékin. Mais présentement la crainte de Dieu, ni la menace des excommunications de Sa Sainteté, n’ont pu les empêcher de commettre une action aussi sacrilège qu’est celle de nous accuser devant le tribunal des infidèles. C’est ce qu’a fait le P. Martinius devant le vice-roi Heu-Chuncoa. Ce P. Martinius était à la cour, lorsque le roi envoya Heu pour vice-roi, et pour défendre une ville contre les Tartares ; et comme ce Père est habile dans l’art militaire, Heu le pria d’aller avec lui, et lui promit qu’il l’aiderait à établir des églises aux lieux où il aurait du pouvoir. Il le présenta au roi, qui le fit mandarin du premier ordre. Le vice-roi, en allant à son gouvernement, où il menait le P. Martinius, passa par Moyan, lieu de sa naissance ; nous y demeurions trois religieux de Saint-Dominique, qui allâmes recevoir ce Père avec toute la charité possible. Il venait avec une grande pompe toute séculière, comme étant mandarin du premier ordre, qui est un rang élevé au-dessus même des vice-rois. Il était richement vêtu avec un dragon en broderie sur la poitrine, accompagné de ses gardes, lanciers, arquebusiers, étendards et autres marques de sa dignité. Quand nos chrétiens, qui sont instruits de la vérité, qui savent que la vertu seule nous conduit au ciel, et que tout le reste n’est que vanité, virent l’équipage de ce Père, ils en furent surpris ; et particulièrement ceux qui travaillent à devenir plus parfaits s’étonnèrent de voir un disciple de Jésus-Christ, qui devrait enseigner aux autres l’obéissance, la pauvreté, l’humilité, être un modèle de toute sorte de vanités. Quelques-uns doutaient que ce fût un religieux ; et d’autres demandaient si on pouvait se sauver par cette voie. Dieu permit que nous nous trouvassions là pour prendre son parti, et nous dîmes à ces chrétiens que ce Père faisait tout cela à bonne intention. Mais qu’eussent-ils dit, s’ils eussent su qu’il voulait nous chasser de la Chine par le moyen du vice-roi ? Je crois que quelques-uns de plus zélés l’eussent lapidé. Personne ne voulut se confesser à lui pendant quinze jours ou davantage qu’il fut à Moyan ; et ils eussent voulu au contraire qu’il s’en fût déjà allé, tant ils étaient las de toutes les cérémonies qu’il leur fallait faire. »

Selon le même missionnaire, le Père Adam Schall, Jésuite, grand-mandarin et astronome du roi, avait publié en Chine un almanach dans lequel il favorisait l’idolâtrie : « Voici, dit-il, le titre de ce livre : Nouvelles règles d’un Calendrier, ou Almanach, conformément à l’astrologie de l’Europe, par le maistre Jean Adam, astrologue du roy. Il a couru toute la Chine, et il n’y a ni mandarin ni homme de lettres qui n’en veuille avoir un, et qui ne s’en serve pour se régler dans ses actions, parce que c’est une chose nouvelle et estimée, pour être dressée sur les règles de la bonne astrologie. Le fruit qu’il a produit a été que tous ces infidèles ont cru que la loi de Dieu n’est point contraire à l’idolâtrie et à la superstition ; mais que, au contraire, elle la souffre et la permet, puisque ceux qui la prêchent composent des livres où ils marquent les jours heureux ou malheureux, ceux qui sont propres pour offrir des sacrifices, etc. Qu’est-ce que cela, sinon donner un soufflet à Jésus-Christ et à l’Évangile ? C’est ce qui toucha si fort mon saint compagnon, qu’il s’écria en voyant ce livre :

» – Ah ! quelle méchanceté !

» Les Jésuites répondront à cela qu’ils n’ont point de part à ce qu’il y a de superstitieux et d’idolâtre dans ce livre, qu’ils n’ont composé que ce qui n’est pas contraire à la foi dans l’astrologie, comme de marquer à quelle heure le soleil se lève un tel mois, quel jour il pleuvra, etc. ; que les Chinois y ont mis tout le reste, et que s’ils l’ont joint ensemble, c’est qu’ils l’avaient déjà tout composé dans leurs anciens almanachs.

» Mais cela ne paraît point dans le titre du livre, et il y a, à la fin, qu’il a été composé par le maistre Jean Adam. »

On comprend qu’à l’aide des moyens par eux employés les Jésuites aient pu bâtir un plus grand nombre d’églises que les autres missionnaires et former de plus nombreuses chrétientés. Vers le milieu du XVIIe siècle, ils possédaient cent cinquante et une églises et trente-huit résidences. Les Dominicains possédaient, à la même époque, vingt églises et onze résidences ; les Franciscains, trois églises et une résidence. Il est étonnant que les missionnaires de Saint-Dominique et de Saint-François aient pu obtenir un pareil succès en si peu de temps et en présence des Jésuites, qui faisaient des chrétiens plus facilement qu’eux, grâce aux moyens indiqués ci-dessus, et qui s’unissaient aux infidèles pour les persécuter.

En 1668, d’après le témoignage du Père Ferdinand Navarette, qui était sur les lieux, les Dominicains avaient environ dix mille chrétiens. « Je puis assurer, ajoute le même missionnaire, que Notre-Seigneur donna en peu d’années, aux Pères Antoine de Sainte-Marie et Bonaventure Ibañez, de l’Ordre de Saint-François, environ quatre mille chrétiens dans la ville métropolitaine de Xan-Tung, sans secours de mandarins, sans présents, sans se faire porter en chaise, etc., et sans permettre les cérémonies que les Chinois pratiquent à l’égard de leurs morts. Ces deux Pères furent réduits à une si grande nécessité, que leur meilleure nourriture était les herbes qu’ils cueillaient dans le fossé de la ville. »

Les chrétiens formés par les Dominicains et les Franciscains renonçaient à toutes les superstitions que les Jésuites autorisaient, et qu’ils regardaient comme le seul moyen d’obtenir des conversions. Le succès des autres missionnaires prouve que les Jésuites se trompaient dans leur théorie d’évangélisation.

Ont-ils véritablement autorisé un culte idolâtrique, comme le leur ont reproché les Dominicains et les Franciscains ? C’est une question importante, qui mérite un examen particulier.

Nous avons dit que cette accusation avait été portée à Rome dès l’origine de la mission, et que la première décision que rendit la Propagande, en 1645, fut contraire aux Jésuites ; ceux-ci ne se tinrent pas pour battus : ils députèrent à Rome le Père Martinius, qui fit du culte chinois une exposition telle, qu’il était évident que les cérémonies en étaient purement civiles et n’avaient aucun caractère religieux. Si l’on s’en rapportait à l’explication du Père Martinius, il faudrait en conclure que les Chinois n’avaient aucun culte proprement dit, et, par conséquent, aucune religion, puisque ce culte ne consistait que dans les cérémonies qu’il disait être purement civiles. La Congrégation de l’Inquisition fut saisie de la supplique de Martinius, et rendit un jugement en sa faveur le 29 mars 1656. C’est là le seul décret favorable qu’aient obtenu les Jésuites dans toute cette discussion. Il est certain que l’Inquisition n’avait autorisé la conduite des Jésuites qu’en supposant les renseignements du P. Martinius exacts. L’étaient-ils ? C’était une question toute différente, sur laquelle elle n’avait ni voulu ni pu prononcer. Les missionnaires Jésuites firent grand bruit de leur décret de 1656, et répandirent de toutes parts que celui de 1645 était annulé. La guerre entre eux et les missionnaires des autres Ordres n’en fut donc que plus vive en présence des deux décisions contradictoires.

Les Dominicains envoyèrent à Rome le Père Polanco, pour se plaindre des discours et de la conduite des Jésuites. On fit droit à ses réclamations, sans pourtant infirmer le décret de 1656. On décida qu’il était maintenu, aussi bien que celui de 1645, et que l’un et l’autre devaient être observés selon leur forme et teneur, et relativement aux demandes et aux circonstances exposées dans les suppliques qui avaient donné lieu à ces deux décrets. Une telle décision ne pouvait mettre un terme aux discussions ni aux scandales. Elle fut rendue le 13 novembre 1669. Il restait toujours à décider si les Jésuites avaient raison dans leur opinion sur le culte chinois, ou s’ils autorisaient des pratiques vraiment idolâtriques. La cour de Rome pensait ne pas avoir assez d’éléments d’appréciation en présence des renseignements contradictoires qu’elle recevait.

Les Jésuites surent profiter de ces discussions. Ils s’en servirent pour flatter l’empereur de la Chine et les mandarins, qui virent en eux des hommes dévoués à leur nation et à sa gloire, et appliqués à leur donner, auprès des peuples de l’Europe, une haute réputation de savoir et de sagesse. Les autres missionnaires étaient, au contraire, regardés comme des ennemis de la gloire de la Chine ; à ce titre ils étaient persécutés, expulsés, et même livrés aux plus cruels tourments. Les Jésuites, au lieu de chercher à empêcher ces persécutions, abusaient plutôt de leur influence pour les exciter et les rendre plus violentes.

Les Dominicains envoyèrent à Rome un nouveau député pour éclairer la Congrégation, et lui faire comprendre la nécessité de s’expliquer avec clarté sur ce qui faisait le fond de la discussion. Ce député fut le Père Ferdinand Navarette, un des plus savants missionnaires de l’Orient et auteur d’une relation curieuse sur la Chine. Il fut depuis archevêque de Saint-Domingue. Navarette arriva à Rome en 1673, et soumit à la Congrégation divers points de foi et de morale, au nombre de plus de cent, et tous relatifs aux questions en litige entre les Jésuites et les autres missionnaires. La Congrégation donna, en 1674, une réponse qui condamnait les pratiques des Jésuites.

Cette nouvelle décision ne fit qu’augmenter les discussions. Depuis 1669 jusqu’à 1674, les Dominicains et les Jésuites avaient eu des conférences. On avait cherché à s’entendre, et l’on s’était donné réciproquement des déclarations ; mais il y avait une trop profonde divergence dans les appréciations, pour que l’uniformité pût s’établir aussi facilement. Les Jésuites ne voulaient céder sur aucun point. Les Dominicains consentaient à regarder comme innocents certains rites purement civils et connus comme tels, mais ne pouvaient admettre toutes les idées des Jésuites. Plus les discussions devenaient vives, plus les Jésuites faisaient de progrès en Chine. À dater de 1680, leur nombre devint beaucoup plus considérable qu’avant cette époque L’empereur Kang-Hi se déclara ouvertement leur protecteur. Ils n’étaient pas, à ses yeux, les apôtres de la vérité, mais des mathématiciens, des astronomes et des géographes distingués, des philosophes partisans d’une doctrine d’autant plus supportable, qu’elle se montrait plus tolérante pour le culte national. Parmi les Jésuites qui brillaient à la cour de Pékin, on distinguait les Pères Bouvet, Gerbillon et Parennin, qui rendirent aux sciences des services réels.

Plus les succès des Jésuites étaient grands, plus leur influence était, selon les autres missionnaires, nuisible au progrès des lumières évangéliques. À côté des Jésuites, des Dominicains, des Franciscains et des Augustins, on voyait depuis quelque temps en Chine les membres de la nouvelle Congrégation française des Missions-Étrangères. Ils étaient plutôt favorables qu’hostiles aux Jésuites. La cour de Rome jeta les yeux sur eux pour avoir, touchant les rites chinois, des renseignements exacts et désintéressés. Elle choisit, en conséquence, parmi eux, trois vicaires apostoliques : François de la Pallu, évêque d’Héliopolis ; Lambert de la Motte, évêque de Bérite ; et Edme de Colondi, évêque de Métellopolis. L’évêque d’Héliopolis aborda en Chine, en 1684, avec Maigrot et quelques autres membres de sa Congrégation.

Les missionnaires de France, en arrivant en Chine, durent prendre un parti sur les rites chinois. Malgré leur prédilection pour les Jésuites, la vérité leur fit un devoir de se ranger du côté des Dominicains, des Franciscains et des Augustins. Après neuf ans d’études et d’observations, Maigrot, devenu évêque de Conon, publia un mandement contre un grand nombre de cérémonies idolâtriques autorisées par les Jésuites. Ce mandement est daté du 13 mars 1693. Il n’hésita pas à déclarer que l’exposé fait à l’Inquisition par le Père Martinius n’était pas conforme à la vérité. Les vicaires apostoliques et les missionnaires de tous les Ordres adhérèrent à ce mandement. Les Jésuites seuls prétendirent qu’il n’était qu’une preuve de l’ignorance de l’évêque de Conon. Non content de cette insulte, ils ameutèrent leurs demi-chrétiens, au point que l’on attenta à la vie de l’évêque, qui fut obligé de se cacher. Le Père Gozani fut le principal instigateur de ces attentats. Le mandement de l’évêque de Conon fut envoyé à Rome en 1696. L’année suivante, Charmot, agent de cet évêque auprès de la cour de Rome, présenta à la Congrégation du Saint-Office un mémoire à l’appui du mandement. Les Jésuites demandèrent à être reçus opposants. Ils avaient publié, en 1687, pour leur défense, un ouvrage sous ce titre hypocrite : Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires de la Chine, du Japon et des Indes. Le Père Tellier, qui fut confesseur de Louis XIV, était auteur de ce livre, où l’injure, la calomnie et l’imposture s’étalent dans toute leur hideuse nudité. Malgré l’immense crédit des Jésuites, ce pamphlet ne put éviter les censures de Rome. Tellier y avait entrepris de combattre les pièces accablantes contenues dans les deux premiers volumes de la Morale pratique des Jésuites, par le docteur Arnauld. Ce terrible adversaire pulvérisa le livre de Tellier dans le troisième volume de la Morale pratique. Par cet ouvrage, Arnauld avait surtout contribué à attirer l’attention publique sur les missions des Jésuites. L’opinion leur était peu favorable lorsque le procès touchant les rites chinois fut porté devant les tribunaux romains, avec le mandement de l’évêque de Conon. Une lettre écrite au pape, le 20 avril 1700, par les supérieurs des Missions-Étrangères, vint confirmer toutes les opinions que la Morale pratique avait répandues dans le monde. Ces supérieurs étaient Tiberge et Brisacier. Ce dernier avait eu le tort d’approuver, en qualité de docteur de Sorbonne, le mauvais livre du Père Tellier. Mieux instruit de la vérité, il révoqua publiquement son approbation, le 20 avril 1700, et fit imprimer cette rétractation à la suite de la Lettre au pape.

Tandis qu’à Rome on examinait cette question, les Jésuites ne négligeaient rien pour défendre leurs erreurs. Le Père Lecomte publiait les Mémoires de la Chine et sa Lettre au duc du Maine, fils naturel de Louis XIV ; le Père Bouvet, le Portrait de l’empire ; le Père Dez, l’Histoire du culte chinois ; le Père Le Gobien, l’Histoire de l’édit de l’empereur de la Chine. La pensée principale qui ressort de toutes ces publications, c’est que l’unique moyen d’obtenir des succès auprès des Chinois était de tolérer leurs usages ; que ces usages n’avaient rien d’idolâtrique ; qu’en les combattant, on attirait sur les chrétiens des persécutions.

Tiberge et Brisacier avaient fait précéder leur Lettre au pape d’un mémoire daté de 1699, pour la Congrégation de l’Inquisition et intitulé État de la question.

Non contents de leurs écrits, les Jésuites abusaient de toutes les déclarations ou lettres qui leur avaient été adressées dans un but de conciliation, et qu’ils détournaient de leur véritable signification en exagérant la portée qu’elles pouvaient avoir. Ils abusèrent en particulier de plusieurs lettres de Louis de Cicé, nommé à l’évêché de Sabula et vicaire apostolique de Siam et du Japon. Cicé crut de son honneur de protester contre cet abus dans une lettre qui fut imprimée et qui est adressée aux Jésuites eux-mêmes. En se défendant, il y réfuta la réponse que les Jésuites avaient opposée à la Lettre au pape des supérieurs des Missions-Étrangères. La lettre de Louis de Cicé est trop intéressante et fait trop bien connaître les Jésuites pour que nous ne la transcrivions pas en entier. Elle est du 15 août 1700.

 

        « Mes Révérends Pères,

» À quoi m’engagez-vous, et à quelle triste nécessité réduisez-vous un vicaire apostolique qui vous a donné jusqu’ici tant de témoignages d’une sincère charité ? Dans la situation où vous m’avez mis, en produisant mes propres lettres contre moi, je ne sais presque quel parti prendre. Si je parle, vous vous tiendrez offensés, et l’éclat augmentera. Si je me tais, vous triompherez, et la religion en souffrira. Je m’abandonne à la divine Providence, dont j’ai si souvent éprouvé en ma vie la main secourable, et je m’attache à la règle qu’en de semblables occasions les saints mêmes ont suivie. « Il vaut mieux que quelque trouble et quelque scandale arrive, que la vérité soit abandonnée. »

» Quelque motif que vous veuillez donner à ma conduite passée, je veux bien avouer que j’ai été le dernier de tous à me déclarer ouvertement contre les sentiments que vos Pères tiennent dans la Chine ; et j’avoue encore que j’aurais ardemment souhaité, si la chose eût été possible, de ne le faire jamais. Soit grâce, soit naturel, je me sens ennemi des contestations. J’aime votre Compagnie, et je suis persuadé que sans l’union et sans la paix, on n’avancera jamais l’ouvrage de la conversion des infidèles.

» Que n’ai-je point fait pour l’obtenir cette paix et cette union ! Quelles honnêtetés, quelles amitiés, et, s’il m’est permis de le dire, quels bons offices vos Pères n’ont-ils pas reçus de moi dans la Chine et dans tous les lieux où j’ai été ? Je trouverais encore aisément plusieurs lettres qu’ils m’ont écrites aux Indes pour m’en remercier. Et depuis que je suis arrivé en France, quels conseils n’ai-je pas pris la liberté de vous donner, principalement au Père Lecomte, avant que sa lettre devînt aussi publique qu’elle l’est devenue dans la suite, lui représentant tout ce qui allait arriver, les erreurs que cette lettre contenait, et le mal infini qu’elle pouvait faire ! Il me souvient surtout d’une conférence fort longue que j’eus avec ce Père au mois de juillet de l’année passée, Dieu a permis que je n’aie pas été cru, et que mes avertissements les mieux écoutés et les mieux reçus aient été les plus mal suivis.

» Ma lettre même, dont vous rapportez des fragments pour me convaincre de variation, qu’est-elle autre chose qu’un de ces témoignages d’amitié dont je viens de parler, qui marquent trop sensiblement le désir que j’avais d’être toujours d’accord avec vous, et de ne pas voir passer en Europe le bruit des disputes et des divisions qui m’avaient fait gémir dans la Chine ? Qu’ai-je voulu signifier par les expressions que vous prenez à contre-sens, sinon que je n’avais pas cru devoir tenir la même conduite que mes confrères sur la publication du mandement où sont condamnées les cérémonies superstitieuses de la Chine ; qu’ils avaient eu leurs raisons pour ne pas attendre plus longtemps à faire cette publication, et pour se déclarer comme les Dominicains le désiraient ; et que j’avais eu les miennes pour différer comme le souhaitaient les Jésuites : qu’après la décision du Saint-Siège, toutes les raisons de part et d’autre cesseraient, et que chacun se conformerait pour le fond et pour la forme à ce qui aurait été réglé. Voilà ma pensée.

» S’il se trouve que mes lettres disent quelque chose de plus, je conviendrai que je me suis mal expliqué, que c’est ma faute de n’avoir pas mieux choisi ou mieux arrangé les termes ; que j’ai écrit ces lettres trop à la hâte, que j’y aurais regardé de plus près, ou plutôt que je ne les aurais jamais écrites, si j’avais prévu qu’elles dussent un jour être imprimées, et faire retentir mon nom dans le monde, chose bien contraire à mon inclination et à mon goût, n’ayant cherché dès mes premières années qu’à m’exiler de mon pays, et qu’à me cacher chez les barbares et chez les infidèles, où j’ai passé près de trente ans dans la vue d’en instruire au moins quelques-uns d’entre eux, et de leur faire connaître Jésus-Christ.

» J’avais pourtant mis dans la lettre que vous citez : « Nos messieurs ont tenu en cela une conduite bien différente de la mienne. » Il me semble, si je n’ai pas tout à fait oublié la langue française, que conduite ne veut pas dire sentiment, comme il vous plaît de l’expliquer : « M. l’abbé de Cicé, dites-vous, reconnaît qu’il approuve et suit la pratique et le sentiment des Jésuites touchant les cérémonies chinoises. » Pourquoi donner ainsi des explications qui vont jusqu’à faire dire aux gens ce qu’ils n’ont pas dit et ce qu’ils n’ont pas pensé ? Cependant vous ajoutez encore : « Or, M. de Cicé témoigne dans sa lettre qu’il croit que les cérémonies qui regardent les morts ne sont point défendues, puisqu’il déclare qu’il les a lui-même permises à la Chine. » Il ne se trouve pas un mot de tout cela dans les extraits que vous avez donnés de ma lettre. Peut-être m’en gardez-vous quelque autre où vous aurez cru voir ce que vous avez écrit ; car dans ce que vous citez de celle-ci, il n’y a pas la moindre apparence de ce que vous dites.

» Vous ajoutez : « Il écrit sans qu’on l’en ait prié, sans qu’on l’y ait contraint, sans qu’aucun intérêt l’y ait porté. » En un sens vous avez raison. Un missionnaire des Indes serait bien malheureux s’il avait encore devant les yeux ou les intérêts d’une fortune temporelle, ou le vain respect des créatures.

» Vous feriez pourtant, mes Pères, soupçonner l’un ou l’autre dans mon procédé, quand vous donnez à entendre que je vous ai écrit de gaieté de cœur des choses si contraires à la vérité, et vous oubliez vous-mêmes généreusement toutes les avances que vous avez bien voulu faire à mon égard depuis mon retour en France, jusque-là, que les plus considérables de vos Pères eurent la bonté de m’écrire lorsque je fus arrivé au port, et de m’inviter de la manière du monde la plus honnête à avoir un entretien avec eux, avant que de parler à personne. En m’abstenant de rendre vos lettres publiques, je vous ménage assurément beaucoup plus que vous ne m’avez ménagé.

» Mais quelque usage qu’il vous plaise de faire de celles que je vous ai écrites en ami, dans un esprit de confiance, et bien éloigné de penser que vous dussiez jamais les employer contre moi, vous pouvez les communiquer au public ou par fragments, ou dans leur entier : vous pouvez même, si vous le jugez à propos, y donner tous les sens et tous les tours qu’elles n’ont pas, et que je ne m’attendais pas qu’on pût leur donner : mais heureusement, ou peut-être malheureusement, je n’en sais rien, je suis encore vivant, je parle, je puis expliquer mes sentiments ; et je vous déclare net, sans ambiguïté, sans restriction, et avec la dernière simplicité, que sur les cérémonies de Confucius et des morts que le mandement condamne, j’ai été du sentiment de nos messieurs, et non point du vôtre.

» Le prince des apôtres veut qu’on soit prêt à rendre raison de sa foi à tout homme qui la demande, et je vais rendre compte de tout mon cœur, à vous mes Pères, au public et à l’Église, de ce que je pense sur les cérémonies de la Chine que vous protégez.

» J’atteste que, dans la Chine, Confucius est regardé comme une espèce de divinité et comme une idole.

» Il faut excepter, comme a fait M. Charmot, du nombre des Idolâtres plus grossiers, les gens de lettres, qui sont distingués en deux classes : les uns, qui reconnaissent dans Confucius un pouvoir de secourir ceux qui l’honorent, sans pourtant le mettre au nombre des idoles de la Chine, parce qu’ils le croient au-dessus des idoles mêmes ; et les autres qui, ne croyant pas dans la spéculation, par le principe d’athéisme où ils sont, qu’il ait aucun pouvoir de faire ni bien ni mal, ne laissent pourtant pas dans la pratique de lui offrir des sacrifices, comme s’ils en attendaient quelque chose. J’ai vu de mes yeux à la Chine Confucius représenté comme vous le trouverez dans la figure qui est au commencement 11.

» J’atteste que chez les Chinois on donne à Confucius le nom de saint et de très saint, et que lui et les ancêtres morts sont regardés comme pouvant aider ceux qui les honorent.

» J’atteste qu’à la Chine on offre à Confucius et aux ancêtres morts de vrais sacrifices, qu’on leur bâtit de vrais temples, qu’on leur dresse de vrais autels, que sur ces autels il y a des cartouches où ces paroles sont écrites : « Le siège ou le trône de l’esprit ou de l’âme du très saint et très excellent Confucius. – Le siège de l’esprit ou de l’âme de N. » Et qu’un jour un mandarin de mes amis m’envoya à moi-même une partie des chairs qui avaient été immolées, que je rejetai avec mépris.

» J’atteste que je n’ai jamais voulu mettre dans aucune des églises dont j’ai eu la conduite, l’inscription : Adorez le ciel, ni même dans une église qui appartenait aux Jésuites, et dont j’avais soin en leur absence, quoique le Père de Fontenay, qui vient d’arriver en France et qui peut en rendre témoignage, m’en eût prié dans une lettre que je pourrais bien encore trouver.

» De savoir maintenant si vos Pères permettent ou ne permettent pas à leurs chrétiens dans la Chine d’assister aux cérémonies solennelles de Confucius, c’est sur quoi je ne puis rien attester, ne m’étant pas venu dans l’esprit de faire sur cela par moi-même une information sur les lieux, qui, dans les circonstances où je me trouvais, ne m’était pas nécessaire. Il est bien sûr, et j’en ai été témoin particulièrement dans la province de Houquang, que les chrétiens que vos Pères ont baptisés, et dont ils sont les pasteurs, assistent à ces sacrifices : mais s’ils le font par leur propre mouvement ou du consentement de leurs confesseurs, il n’est pas aisé de le distinguer, à moins que de prendre des manières de s’en instruire que je n’ai pas prises.

» Quelques-uns de vos Pères m’ont dit à la Chine, comme je vous l’ai marqué dans une lettre, qu’ils ne permettaient point d’assister à ces sacrifices. J’ai lu dans un écrit de votre Père Brancati : « Nunquam permisimus, licet non ita stricte prohibuerimus : Nous ne l’avons jamais permis, quoique nous ne l’ayons pas défendu si étroitement. » Ce qui reviendrait assez à la probabilité.

» Les autres missionnaires de la Chine, au contraire, m’ont protesté bien certainement que vos Pères le permettaient. Ainsi quand vous me demandâtes l’année dernière, sur cela et sur quelques autres points, un certificat en votre faveur, quelque désir que j’eusse d’ailleurs de vous obliger, je ne crus pas qu’il me fût permis de vous le donner. Voilà dans la droiture de mon cœur ce que j’en sais.

» Si j’avais prévu qu’en Europe, où je revenais pour des vues bien différentes de ces sortes de démêlés, je dusse répondre, comme on dit, sur faits et articles, j’aurais pris d’autres précautions : mais permettez-moi de vous dire, mes Pères, que vous ne persuaderez jamais à personne que vous ne tolérez pas ces cérémonies, tandis que vous remuerez le ciel et la terre pour empêcher qu’on ne les condamne, et plût à Dieu que vous eussiez sur cela suivi mes conseils !

» Au reste, quand vous auriez fait voir malgré moi que j’ai été, ou que je suis encore dans vos sentiments, votre parti n’en serait pas beaucoup plus fort : je me rends justice. Durant tout le temps que j’ai demeuré à la Chine, je me suis contenté d’apprendre la langue autant qu’il le fallait pour catéchiser, pour baptiser, pour confesser, pour traiter des affaires qui regardaient le bien de la religion, et je me suis borné à m’acquitter le mieux qu’il m’était possible de ces fonctions. M. Maigrot, pour remplir les ordres du Saint-Siège, et pour exécuter ce que M. l’évêque d’Héliopolis lui avait si fort recommandé en mourant, s’est fait une occupation capitale de se rendre très habile dans la science des caractères chinois, où je puis dire qu’il a fait un très grand progrès ; je le regarde comme mon maître, dans la connaissance particulière que j’ai de sa lumière et de sa vertu ; je me croirais peu raisonnable si j’avais de la peine à me conformer à son sentiment.

» Une chose me fait encore beaucoup d’impression, c’est ce qu’ont écrit vos propres Pères avant que les contestations fussent émues. Quand je vois qu’un Père Longobardi, Supérieur de vos missions dans la Chine, qui a passé près de cinquante-huit ans à y travailler, compose un livre exprès, que j’ai traduit depuis peu de l’espagnol en français, pour montrer que les anciens Chinois, non plus que les modernes, n’ont jamais connu le Dieu que nous adorons ; qu’il faut absolument rejeter les termes chinois dont vous vous servez aujourd’hui pour le signifier, et qu’il le fait voir par des démonstrations si fortes, qu’à peine ceux de vos Pères qui arrivaient de nouveau dans la Chine pouvaient les lire sans en avoir la conscience troublée ; et quand je vois en même temps qu’un autre Supérieur 12, qui lui succède et qui prend des sentiments opposés, s’indigne des effets que ce livre produit sur les esprits, assemble vos missionnaires, et en leur présence jette le livre au feu, en leur disant que c’est pour faire cesser tous leurs scrupules, j’avoue qu’il ne fait pas cesser les miens, et qu’au contraire il m’en fait naître de plus forts ou plutôt qu’il me persuade que la raison ni la justice ne sont pas de son côté.

» Quand je vois comment vous défendez votre cause à la Chine et en Europe ; qu’on n’aperçoit rien de simple, de rond, de net dans votre procédé ; que vous relevez des bagatelles et passez par-dessus ce qui est essentiel ; que le double sens même est mis en usage ; que pour montrer que vous n’avez pas placé sur l’autel l’inscription Adorez le ciel, vous répondez que vous l’avez mise au-dessus de l’image du Sauveur, sans dire que cette image du Sauveur était elle-même directement sur l’autel, qui est une équivoque indigne ; que vous dissimulez tout ce qu’on vous a dit ou répondu qui vous embarrasse ; que vous reproduisez comme nouvelles des choses usées et réfutées cent et cent fois, vous confiant en la négligence de ceux qui lisent peu et n’approfondissent rien ; que vous passez à côté des véritables difficultés ; qu’après qu’on a donné la longue liste de vos écrits, vous ne laissez pas de dire que vous en avez fait très peu ; que pour multiplier ceux de vos adversaires, vous partagez en trois un seul paquet de M. Maigrot :

» Son mandement,

» Sa déclaration,

» Sa lettre au pape ;

» Trois choses qui n’en étaient qu’une ; que pour montrer que nos messieurs n’ont pas gardé vingt ans le silence, vous répondez que dès là même qu’ils le disent, ils parlent, et qu’en parlant ils cessent de le garder ; que pour prouver qu’ils ont fourni des Mémoires aux hérétiques, vous dites que la lettre où ils se plaignent de cette calomnie est elle-même un mémoire qu’ils fournissent, et que le défi qu’ils avaient fait qu’on le prouvât est accepté, qui sont des raisonnements pitoyables ; que quoique l’art d’inventer ait si mal réussi au Père Lecomte, vous vous en servez encore, en disant hardiment que Tien, sans autre explication, signifie dans la Chine, le Seigneur du ciel, voulant peut-être aussi par là nous ramener aux questions de mots et sortir du pays de connaissance, c’est-à-dire de la saine et pure théologie où l’on vous a rappelés malgré vous ; que vous ne craignez pas de redire que le décret d’Alexandre VII est décisif et contradictoire, quoique le jugement de Clément IX prouve le contraire, quoique le préambule que vous vous plaignez qu’on a omis ne prouvât rien, et quoique le livre de votre Père Le Tellier ait été défendu pour avoir osé avancer ce que vous répétez aujourd’hui ; quand je vois enfin que dans une affaire qui est toute de Dieu vous agissez comme dans un mauvais procès où la subtilité, les détours et la faveur peuvent l’emporter, je ne sais plus que penser, et je ne puis que me renfermer dans le gémissement et dans les larmes.

» Vous traitez d’invectives et de satires toutes les vérités qu’on est obligé de vous dire ; et vous ne voulez pas voir que dans la lettre que l’on a écrite au pape, non pas sur les cérémonies chinoises, comme vous dites, mais sur les idolâtries et sur les superstitions chinoises, il n’y a pas un terme vif qui ne renferme une raison qu’il était important de ne pas perdre ; en sorte que pour y trouver quelque chose qui ressemblât à une injure, vous avez eu besoin d’interpréter mal un endroit où nous prions Dieu de nous préserver d’une vaine et sotte gloire, vous avez mieux aimé prendre cet endroit-là pour vous que de suivre le sens naturel de nos paroles.

» Que reste-t-il dans notre lettre au pape qui puisse autoriser votre surprise de ce que nous avons eu l’assurance de l’adresser à Sa Sainteté ? Il est vrai pourtant que c’est une grande liberté à d’aussi petites gens que nous de s’élever jusque-là, mais ce sont des enfants qui s’adressent à leur père, à un père qui le trouve bon, à un père qui, dans l’élévation où la divine Providence l’a mis, prend tous les jours la qualité de serviteur des serviteurs de Dieu, à un père qui est plus humble que beaucoup de ceux qui sont au-dessous de lui.

» Vous nous accusez d’ingratitude, de ce que, pour reconnaissance des biens que vous prétendez nous avoir faits, nous ne donnons pas aveuglément dans toutes les opinions qu’il vous plairait d’introduire. Ne mettons point les services de part et d’autre dans une balance, peut-être n’y trouveriez-vous pas votre compte. Si nous nous sommes entraidés, nous n’avons fait que ce que des chrétiens devaient faire, et il serait honteux de se le reprocher. Ce qu’il y a de certain, c’est que vous avez moins contribué à tout ce qui nous regarde que vous ne contribuez tous les jours à l’avancement de plusieurs personnes dont vous croyez faire la fortune. Sur ce pied-là vous auriez droit de soutenir que ces gens-là, quelque distinction qu’ils aient dans le monde, sont des ingrats, parce qu’ils ne font pas toujours tout ce que vous voudriez, et qu’ils ne sont pas éternellement vos écoliers. La vérité, la religion, ni la conscience ne sont pas une monnaie dont on paye ses dettes.

» Après avoir nié, contre l’évidence du fait dont les témoins sont encore vivants à Rome, que les questions de la Chine, rapportées dans notre lettre au pape, aient été dressées par l’ordre du Saint-Siège et par les officiers même de la sainte Congrégation, vous dites que le mandement des vicaires apostoliques n’est que de M. Maigrot, quoiqu’il l’ait fait de concert avec ses confrères, qui l’ont adopté et publié dans les provinces qu’ils conduisaient. Vous ajoutez que ces messieurs n’étaient point évêques, et vous dissimulez qu’ils étaient vicaires apostoliques, c’est-à-dire qu’en cette qualité ils avaient toute l’autorité et toute la juridiction des évêques, et, ce qui est encore plus à remarquer, qu’ils étaient vos supérieurs légitimes ; que M. l’abbé de Lionne est nommé évêque de Rosalie il y a douze ou treize ans, quoique son humilité et la crainte d’avoir trop à démêler avec vous l’ait empêché de se faire sacrer ; que longtemps avant que nous écrivissions notre lettre au pape, M. Maigrot était évêque, et cinq ou six autres de ses confrères en plusieurs provinces de la Chine, et en plusieurs royaumes circonvoisins l’étaient comme lui. Vous assurez enfin avec plus de confiance que n’en aurait la vérité même, que M. Maigrot était révoqué quand il publia son mandement, quoique jamais cette révocation n’ait été, que vous ne la puissiez montrer, et que votre Père Monteyro, qui eut la témérité de la publier dans votre église de Fokien, ait avoué depuis, quand on l’a pressé de rendre compte de sa conduite, qu’il avait eu très grand tort.

» Vous nous reprochez de n’être qu’une poignée de gens. Nous le savons bien, et nous ne sommes pas assez aveugles pour nous comparer avec vous. S’il avait été question de donner une bataille, nous nous serions assis, comme il est dit dans l’Évangile, et nous aurions compté nos troupes ; mais nous ne regardons pas ceci comme un combat, ou si c’en est un, c’est le combat du Seigneur, où il lui est facile de sauver et de vaincre avec peu de monde comme avec beaucoup.

» Je ne puis vous exprimer ce que je souffre d’être obligé d’en venir avec vous à ces fâcheux éclaircissements. Que je sais bon gré à nos messieurs d’avoir déclaré dans leur lettre qu’après vous avoir dit une fois la vérité, ils prenaient le parti de ne plus vous répondre ! Ils vous l’ont dite, en effet, avec une droiture de cœur et une fermeté d’esprit qui marque tout à fait le caractère de gens dont le royaume n’est pas de ce monde. Je souhaiterais que vous m’eussiez laissé dans la liberté de les imiter.

» Mais quand je vois encore que vous portez l’accusation du jansénisme au delà des mers, où assurément le jansénisme n’alla jamais, et que vous imputez cette nouveauté à des missionnaires qui ne pensent à rien moins, et qui en sont aussi éloignés que le ciel l’est de la terre, mon étonnement et mon affliction augmentent. Des jansénistes dans la Chine ! Eh, mon Dieu ! nous avons bien affaire en ces pays-là du jansénisme, du quiétisme et de toutes les autres erreurs qui sont répandues dans l’Europe ! Ces pauvres peuples que nous allons retirer de l’idolâtrie ont bien besoin de savoir les faiblesses et les misères de ces pays-ci ! Ils ont assez de leurs propres erreurs sans que nous leur en portions d’autres. Il suffit que présentement nous leur apprenions à croire en Dieu, et en Jésus-Christ son fils unique. Les hérésies et les illusions ne naîtront que trop tôt chez eux. L’esprit et le cœur humain ne sont que trop féconds en de tels monstres.

» L’agent des vicaires apostoliques à la cour romaine, homme simple et sans défiance, a cru bonnement qu’il fallait réfuter cette accusation, au lieu qu’il devait la mépriser. Il n’a pas vu que c’était un piège qu’on lui tendait pour l’engager, s’il était possible, à parler du jansénisme. Il a donné dans le piège, et en voulant se prévaloir à Rome du décret du Souverain Pontife nouvellement publié, comme nous pourrions nous prévaloir à Paris de l’ordonnance de M. le cardinal de Noailles pour montrer que vous avez grand tort d’accuser ainsi de jansénisme qui il vous plaît, il est descendu dans un détail qu’il aurait bien fait d’éviter. Rien ne serait plus facile que de faire voir qu’il a parlé conformément à la règle établie par le Saint-Siège ; mais il en aurait dit encore moins, que nous l’abandonnerions de tout notre cœur, et que nous sommes sûrs qu’il s’abandonnerait, pour ainsi dire, lui-même. À Dieu ne plaise que nous vous donnions prise sur nous par cet endroit-là, et que nous prenions le change ! Nous avons déjà signé, et nous signerons encore avec joie, quand il vous plaira, le formulaire dans toute son étendue. Nous serions bien fâchés de vous donner la peine de nous dire ce que nous prêchons aux autres. S’il est échappé quelque chose à M. Charmot qui soit contraire au sentiment de l’Église, nous le désavouons hautement, et nous promettons bien qu’il ne nous désavouera pas ; il est accoutumé comme nous, grâce à Dieu, à marcher droit.

» Si je ne craignais pas de sortir des bornes de la modestie, je vous dirais, mes Pères, qu’il serait à souhaiter que vous suivissiez sur cela notre exemple : mais je ne puis vous dissimuler que j’ai le cœur pénétré d’amertume et de douleur quand je vois la difficulté qu’il y a à tirer de vous un aveu humble et sincère.

» Vous êtes convaincus présentement que le Père Le Comte, et les autres Pères de votre Compagnie, qui ont écrit avec lui sur les cérémonies de la Chine, ont donné dans un système qu’on ne peut entendre sans indignation : qu’une véritable religion durant deux mille ans dans la Chine avec la foi, la sainteté et les miracles, et que de vrais adorateurs, qui ne connaissent point Jésus-Christ, sont des dogmes pleins d’impiété. Que ne vous déclarez-vous là-dessus ? Que ne dites-vous sans façon que ces Pères se sont trompés, que la Société n’est point dans ces sentiments, qu’elle anathématise cette doctrine ? Toute l’Église serait édifiée de ce langage. Ce sont les conseils de vos plus intimes amis, des théologiens et des évêques les plus attachés à votre Compagnie. Au lieu de cela, vous usez de mille détours ; vous prétendez que vos Pères n’ont rapporté ces erreurs que d’une manière historique contre les démonstrations formelles, par où l’on peut vous convaincre que ce n’est pas parler de bonne foi.

» Quand on raisonne sur un plan de doctrine, quand on tire des conséquences, quand on l’approuve et qu’on le soutient par des preuves recherchées et réunies ; quand on dit, après avoir rapporté comme vrai un faux miracle : « Exemple qui prouve manifestement que non-seulement l’esprit de la Religion s’était conservé parmi ces peuples, mais qu’on y suivait encore les maximes de la plus pure charité, qui en fait la perfection et le caractère... Quoi qu’il en soit, dans cette sage distribution de grâces que la Providence divine a faite parmi les nations de la terre, la Chine n’a pas sujet de se plaindre, puisqu’il n’y en a aucune qui en ait été plus constamment favorisée », on ne parle point en historien, mais en mauvais théologien. Ces additions, ces réflexions, ces conclusions ne se trouvent point dans l’histoire.

» Supposé qu’elles s’y trouvassent, ne fallait-il rien dire pour avertir qu’on ne les approuvait pas, mais qu’au contraire on les détestait, et on les regardait comme des fables, et comme des rêveries contraires à la véritable religion ?

» Si vous aviez trouvé dans l’histoire de la Chine que saint François Xavier n’a pas été de la Compagnie de Jésus, et que jamais aucun Jésuite parmi les Chinois n’a montré la Croix, ni parlé du mystère de la Passion et de la mort du fils de Dieu, n’auriez-vous pas mis quelque petite note à la marge ou au bas de la page pour faire remarquer l’extravagance de l’historien ? ou plutôt ne vous seriez-vous pas élevés de toutes vos forces contre dépareilles faussetés ? Quoi, mes Pères ! si on détruisait votre Compagnie, vous crieriez : On détruit la Religion, et vous ne dites pas un mot !

» Vous ajoutez dans vos évasions : « Qu’il est probable que les premiers Chinois reçurent des enfants de Noé la connaissance du vrai Dieu » : ils devaient donc en recevoir aussi la connaissance de la création du monde, dont pourtant on ne trouve aucun vestige dans tous les livres et dans toutes les traditions de la Chine ; « et qu’ensuite cette connaissance se changea en une connaissance de Dieu, partie purement naturelle, partie peut-être politique ». Autre nouvelle théologie. Une connaissance de Dieu politique ! Nous n’en avions point vu jusqu’ici de cette espèce ni de ce nom-là que dans des auteurs que je n’oserais nommer ; je ne sais pas où vous l’avez été prendre. Eh ! mes chers Pères, ne vaudrait-il pas mieux dire tout d’un coup que tout cela ne vaut rien, et trancher le mot : on s’est trompé ? Prétendez-vous soutenir qu’il ne soit pas possible que jamais aucun Jésuite se trompe, ou qu’après s’être trompé il s’humilie ?

» Que n’allons-nous ensemble demander de concert à Rome un prompt jugement ? On vous l’a dit : n’êtes- vous pas aussi intéressés que nous à ne pas faire des idolâtres au lieu de chrétiens ? Pourquoi reculez-vous toujours ? Pourquoi fait-on en votre faveur des oppositions de toutes parts ? Pourquoi mène-t-on pour vous des notaires en Sorbonne pour fermer, s’il était possible, la bouche aux docteurs de cette savante faculté, et pour leur imposer silence ?

» Faites mieux, mes Pères, joignez-vous à moi pour supplier instamment le Saint-Siège de recevoir ma démission. Je remettrai de tout mon cœur entre les mains de notre Saint-Père les brefs qu’il lui a plu de m’envoyer pour l’évêché de Sabula et pour le vicariat apostolique de Siam et du Japon. C’est la plus grande grâce que vous me puissiez obtenir, et à cette marque plus qu’à aucune autre je vous reconnaîtrai pour mes vrais amis. Je suis dans un âge où j’aurais besoin d’un peu de repos et d’un peu de tranquillité pour me préparer à la mort. Peut-être que nos messieurs, qui sont répandus dans l’Orient, se sentiront portés à m’imiter. Je n’en connais aucun qui ne soit prêt à se mettre au dernier rang et à devenir le serviteur des autres. Je sais ce qu’ils souffrent de ce que vous n’êtes pas contents ; je sais qu’ils ont demandé plus d’une fois d’être déchargés du fardeau. Ils n’ont point osé jusqu’ici quitter le poste où la divine Providence les avait mis, de peur que Dieu ne leur en demandât compte, et qu’ils ne se rendissent coupables de lâcheté ou de désobéissance envers le Saint-Siège. Mais croyez-moi, mes Pères, pour peu que vous leur donniez ouverture à pouvoir faire cette démarche en sûreté de conscience, vous leur verrez bientôt prendre l’occasion avec joie. Je vous donne ma parole qu’ils vous céderont la place, et qu’ils reviendront, ou plutôt qu’ils iront chercher d’autres terres où Jésus-Christ n’ait pas été annoncé.

» Alors, mes Pères, vous ne trouverez plus en nous d’obstacles à vos desseins. Vous aurez toute l’autorité spirituelle et temporelle entre les mains ; vous habiterez seuls au milieu de la Chine ; vous y ferez tout ce qu’il vous plaira. Je ne suis pas même en peine pour la Religion : Dieu en prendra soin. Il a promis de ne pas abandonner son Église. Peut-être que quand il n’y aura plus que vous, il vous ouvrira les yeux, et vous donnera tous les sentiments qu’il faut avoir.

» Ou si vous me refusez la grâce que je vous demande, je vous délivrerai bientôt de la présence importune d’un témoin qui ne peut vous être que désagréable. Je partirai dans peu de mois pour retourner dans les Indes ; j’irai le mieux qu’il me sera possible achever ma course. J’espère qu’elle ne sera pas longue, et que je ne porterai pas bien loin les restes d’une vie déjà par elle même trop avancée et trop affaiblie, mais qui achève encore de s’affaiblir et de s’avancer par le poids de tristesse et de douleur que ces dissensions y ajoutent. Je ne conserverai pas cependant les jours qui me restent, pour user des termes de saint Paul, plus précieusement que moi-même. Je tâcherai de trouver la paix dans la patience, et d’être content pourvu que je consomme le ministère de la parole et de la prédication de l’Évangile, que malgré mon indignité j’ai reçu du Seigneur Jésus pour aller rendre témoignage à sa grâce et à la vertu toute-puissante de sa croix.

» J’espère qu’il me préservera, comme il a fait jusqu’à présent, non-seulement de participer, mais de consentir le moins du monde aux sacrifices et aux cérémonies impies et superstitieuses des Gentils, et qu’il ne permettra pas que j’imprime cette tache, ni que j’attire cette exécration sur les dernières années de ma vie.

» S’il rend la paix à son Église, je le bénirai ; s’il diffère de la lui rendre, qu’il permette que votre résistance l’emporte sur nos prières et sur nos larmes : j’adorerai ses desseins, et je le bénirai encore. Je travaillerai selon la mesure de la facilité qu’il lui plaira de me donner ; et en quelque lieu que je puisse être, rien ne me séparera jamais de la charité de Jésus-Christ, ni de l’affection sincère avec laquelle je veux être toute ma vie,

» Mes Révérends Pères,                      

» Votre très humble et très obéissant serviteur,

« LOUIS DE CICÉ. »      

Évêque nommé de Sabula.   

 

Les Jésuites opposèrent à cette lettre une Remontrance charitable, dans laquelle ils s’efforcèrent de donner de l’importance à l’accusation de jansénisme qu’ils avaient jetée à leurs adversaires. Ce moyen leur réussissait si bien en France, qu’ils tenaient à l’employer contre leurs adversaires de la Chine. Il est vraiment étrange de voir les Jésuites, si scrupuleusement soumis aux décisions de Rome qui frappaient en France leurs adversaires, y résister sur des questions qui avaient bien une autre importance. Leur accusation de jansénisme ne réussit pas contre les Missions-Étrangères. À la fin de leur Remontrance charitable, les Jésuites attaquèrent la censure que la Sorbonne fit, en 1700, des livres du Père Lecomte sur les rits chinois.

Le grand Bossuet, évêque de Meaux, contribua surtout à faire prononcer cette censure. Tiberge et Brisacier, avant de faire imprimer leur Lettre au pape, avaient consulté ce savant évêque. Le 17 mai, ils s’étaient rendus chez lui à Versailles, où se trouvèrent en même temps Noailles, archevêque de Paris, et Le Tellier, archevêque de Reims : « Ils communiquèrent à ces prélats leur écrit, dit l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet 13, pour savoir s’ils devaient aussi en faire part au roi pour lui en faire agréer l’impression ou l’imprimer secrètement sans lui en parler ; l’avis des prélats fut qu’il le fallait imprimer sans en parler au roi, qui pourrait arrêter l’écrit ou ordonner qu’on le communiquât au Père de La Chaise 14, ce qui ferait perdre cette affaire et la cause de l’Église. Par l’évènement, on a très bien fait : l’écrit se répand dans le public et y est très bien reçu ; chacun y est convaincu et des idolâtries de la Chine et de la friponnerie des Jésuites, tant en ce pays qu’en France. »

Le Père de La Chaise eût certainement empêché l’impression du livre, car il mit tout en œuvre pour entraver les assemblées de la Sorbonne, qui commencèrent le 1er août 1700, pour l’examen des écrits des Pères Lecomte et Le Gobien. Il parla à Louis XIV de ces assemblées comme de réunions tumultueuses qui pouvaient exciter de nouveaux troubles sur les questions de foi. Le roi en parla à Noailles, qui avait alors toute sa confiance. Celui-ci lui dit la vérité, et la Sorbonne fut autorisée à continuer ses séances. Les Jésuites, ne pouvant les empêcher, employèrent alors tous les moyens pour se créer la majorité parmi les docteurs. Pirot, qui avait beaucoup d’influence dans la Faculté, voyait Bossuet confidentiellement et recevait ses avis. Les intrigues des Jésuites échouèrent ; la censure, adoptée le 18 octobre, fut confirmée le lendemain sans opposition. Le 21, on remit à Bossuet une copie de cette censure, à laquelle il a fort applaudi, dit son secrétaire. Nous lisons encore dans le Journal de ce véridique écrivain : « On apprend que la censure de Sorbonne contre le Père Lecomte désole tout à fait les Jésuites, qui ont fait mine d’abord d’en tenir peu de cas dans leur acte d’opposition à l’exécution de cette censure, signifié, au nom du Père Le Gobien se faisant fort du Père Lecomte, au doyen de la Faculté, et qui depuis court imprimé. Cette sorte d’opposition a fait croire à M. de Meaux (Bossuet) qu’il était à propos, pour l’honneur de la Faculté, qu’on publiât un écrit en justification de la censure. » Le docteur Lefèvre entra dans l’idée de Bossuet. On remit les mémoires et opinions des docteurs à Ellies du Pin, qui s’entendit avec deux docteurs Dominicains, les Pères Chaussemer et Noël Alexandre, et publia, en faveur de la censure de la Sorbonne, un livre qui fut très estimé de Bossuet.

Dans ces circonstances, Clément XI fut élu pape. Les Jésuites, qui avaient de l’influence sur lui, en profitèrent pour arrêter le jugement sur les cérémonies chinoises. Bientôt on apprit que le pape était résolu d’envoyer en Chine un nouveau Visiteur chargé de prendre des renseignements au nom du Saint-Siège. Bossuet n’approuva pas cette résolution du pape : « Sa conduite est une illusion, dit-il : prendre une telle résolution, c’est ne pas vouloir finir l’affaire et la renvoyer aux calendes grecques ; ajourner le jugement, c’est donner gain de cause aux Jésuites, qui ne demandaient pas autre chose, c’est leur ouvrir une porte pour faire de nouvelles cabales. Il leur sera aisé, par eux et par leurs amis, de gagner un seul homme. Les Vicaires apostoliques et les évêques créés par le Saint-Siège pour la Chine sont les juges compétents dans cette affaire. »

En effet, le Saint-Siège avait créé, en 1698, des évêques pour les divers cantons de la Chine, et avait partagé ce vaste empire entre les Jésuites, les Dominicains, les Franciscains, les Augustins et la société des Missions-Étrangères. Ces diverses Congrégations étaient représentées par des évêques et par des hommes initiés aussi bien que les Jésuites aux coutumes et aux sciences de la Chine. Tous s’étaient prononcés contre le sentiment des Jésuites. Comment Clément XI pouvait-il espérer de meilleurs renseignements d’un Visiteur qui ne pouvait à lui seul connaître en peu de temps l’état des choses aussi bien que ceux qui habitaient l’Orient depuis un grand nombre d’années ? Les Jésuites avaient eu l’idée de faire intervenir l’empereur même de la Chine en faveur de leurs opinions ; ils lui avaient dicté une lettre pour le pape ; ils prirent soin de l’accompagner d’un certificat pour en attester l’authenticité. Ces pièces furent imprimées vers la fin de l’année 1701.

Le pape jeta les yeux sur Maillard de Tournon pour l’envoyer en Chine en qualité de Visiteur. Il lui donna successivement les titres de patriarche d’Antioche, de légat a latere et de cardinal, afin de lui faciliter sa mission. Tournon ne partit de Rome qu’en 1703. Le jugement sur le fond de la question continua pendant son voyage, et la Congrégation examina tous les ouvrages composés par les Jésuites Lecomte, Brencati, Faure et autres, pour leur défense. On laissa aux Pères François Noël et Gaspard Castner, toute latitude pour défendre leur Compagnie devant la Congrégation. Ils en usèrent à satiété, selon l’expression du pape lui-même. Le Père de La Chaise eut l’idée de faire intervenir les évêques de France. Sa position de confesseur du roi lui avait donné un pouvoir absolu sur la feuille des bénéfices, de sorte qu’un grand nombre d’évêques étaient considérés à juste titre comme liés à la Compagnie. La Chaise leur écrivit, afin de leur exposer à sa manière la question des rites chinois, et de leur demander leur avis motivé. Il eut soin de n’adresser sa lettre qu’à ceux qu’il prévoyait devoir donner un avis favorable. Les évêques les plus éclairés, comme Bossuet de Meaux, Noailles de Paris, Le Tellier de Reims, Le Camus de Grenoble, et plusieurs autres, ne furent point consultés. Clément XI, en recevant la lettre du Père de La Chaise et les avis des évêques jésuites, dit qu’il ne voyait pas sur la liste les noms de ceux en qui il aurait eu le plus de confiance, et que, s’il avait voulu consulter les évêques de France, il l’eût fait lui-même directement.

Les supérieurs des Missions-Étrangères répondirent à la lettre du Père de La Chaise par un écrit public.

Le 20 novembre 1704, la Propagande prononça enfin son jugement. Elle confirma les décisions précédentes, en particulier celles de 1645 sous Innocent X, de 1656 sous Alexandre VII, de 1669 sous Clément IX, de 1674 sous Clément X, et condamna les rites chinois après avoir entendu une longue discussion contradictoire.

Au mois de juillet de la même année, le Visiteur apostolique avait donné, à Pondichéry, un mandement contre les rites malabares, que les Jésuites regardaient comme innocents, aussi bien que ceux de la Chine. Tournon était arrivé aux Indes le 6 novembre 1703. Il y avait trouvé les missionnaires divisés d’opinions. Les Jésuites, à l’exemple de leur Père Robert de Nobilis, avaient imaginé de se faire passer pour des brahmes, comme à la Chine ils se transformaient en mandarins et en bonzes. Nous avons rapporté qu’ils cachaient leur titre d’Européens et de prêtres chrétiens, et qu’ils se décoraient de celui de saniassis, imitant les austérités apparentes des brahmes les plus vénérés, et pratiquant une foule de cérémonies idolâtriques qu’ils voulaient faire passer pour simplement civiles. Les Franciscains et les autres missionnaires établis sur la côte de Coromandel condamnaient, comme impie et sacrilège, la condescendance des Jésuites. Le légat interrogea les deux partis ; après avoir examiné pendant six mois l’objet des contestations, il condamna les Jésuites, en proclamant idolâtriques un grand nombre de cérémonies qu’ils laissaient pratiquer à leurs néophytes et qu’ils pratiquaient eux-mêmes. Les Jésuites refusèrent d’obéir à ce mandement ; ils essayèrent de faire approuver à Rome leur rébellion ; mais par un décret du 7 janvier 1706, l’Inquisition leur ordonna d’obéir provisoirement au mandement, jusqu’à ce que le Saint-Siège eût rendu une sentence définitive. Les Jésuites n’en furent pas plus soumis. Ils gagnèrent à leur cause quelques évêques portugais, et résistèrent aux injonctions réitérées de Clément XI. Le légat arriva en Chine au mois de juin 1705. Un des Jésuites les plus instruits, le Père Visdelou, lui déclara tout d’abord que ses confrères se trompaient sur le culte chinois, et que les Vicaires Apostoliques avaient pris, en adoptant le mandement de l’évêque de Conon, le parti de la vérité. Pour prix de sa franchise, Visdelou fut accablé de persécutions et fut obligé de quitter la Compagnie ; le légat le nomma évêque de Claudiopolis : le pape le chargea de veiller à l’exécution du mandement que Tournon donna, peu de temps après, contre les cérémonies chinoises. Il ne put que constater la désobéissance de ses anciens confrères.

Le légat fut reçu, au mois de janvier 1706, par l’empereur de la Chine, qui se montra flatté d’abord d’entrer en relations avec le Saint-Siège ; les Jésuites changèrent ses dispositions dès que Tournon se fut prononcé contre les idolâtries qu’ils favorisaient. Aussitôt après la publication de son mandement (1707), et sans respect pour son titre de légat a latere, ils appelèrent de sa décision non seulement à Rome, mais à l’empereur de la Chine lui-même, et excommunièrent plusieurs de leurs confrères qui s’étaient soumis. L’empereur, excité par eux, retira la permission qu’il avait donnée de fonder à Pékin un séminaire de la Propagande ; il rappela ses ambassadeurs, qui étaient déjà partis pour Rome ; publia un édit qui chassait de la Chine tous les missionnaires opposés au culte chinois ; fit arrêter le légat, et ordonna de le retenir prisonnier à Macao. Le légat était sorti de Pékin après avoir été abreuvé d’amertume et accablé d’outrages par les Jésuites. On savait qu’ils avaient eux-mêmes excité la persécution, et ils osèrent écrire à ce propos une lettre hypocrite au légat qu’ils avaient fait exiler. Celui-ci adressa à leur supérieur la lettre suivante :

 

« Mon Révérend Père, j’ai reçu, depuis quelques jours, de la part de Votre Révérence, des lettres remplies de témoignages de douleur. Vous y avez joint le décret de l’empereur, donné le 17 décembre 1706, contre M. l’évêque de Conon et quelques autres. C’est une multiplication de couronnes pour ce prélat, que je regarde comme un vainqueur que Dieu a voulu priver de la consolation de voir triompher la vérité dans la Chine, et ceux qu’on exile avec lui ne sont pas tant des compagnons de ses souffrances que des témoins de ce qui se passe à son égard. Cependant vous êtes attristé, dites-vous. Plût à Dieu que votre tristesse fût une tristesse de pénitence ! Je m’en réjouirais, parce qu’elle serait selon Dieu, et qu’elle vous conduirait solidement au salut.

» Pour moi, je verse des larmes jour et nuit devant Dieu, non-seulement sur le mauvais état des affaires de la religion dans la Chine, mais sur ceux qui sont la cause qu’elles vont si mal, et j’avoue que, si j’ignorais la source de tant de maux, et que je n’en connusse pas les auteurs, je porterais ma douleur avec moins de peine. Votre conduite et votre pratique ont été condamnées par le Saint-Siège. Mais il y a quelque chose encore de bien plus détestable dans la manière dont vous agissez, et dont vous travaillez à couvrir votre honte et comme à l’ensevelir sous les ruines de la mission.

» Vous n’avez pas écouté les sages conseils qu’on vous a donnés, et maintenant vous recourez à des moyens qui font horreur. Que dirai-je ? Quel sujet d’affliction ! La cause est finie, et l’erreur ne finit point ! La mission sera détruite avant qu’on en ait réformé les abus.

» Au reste, Vos Révérences ne sont point affligées : elles se jouent, quand elles disent que l’empereur est fâché contre elles, lui qui ne fait en tout ceci que ce qu’elles veulent. Certainement Sa Majesté serait justement irritée si elle savait (ce qu’à Dieu ne plaise !) combien vous avez fait de tort à sa gloire. Le vrai zèle de la religion ne se montre pas par des paroles peu sincères, mais par des œuvres et par des vertus solides.

» Comment se fier à des gens qui n’ont agi avec moi qu’en me tendant partout des pièges ? qui, le même jour qu’ils préparent secrètement tant de disgrâces aux ministres de l’Évangile, font semblant de demander grâce pour un catéchiste ? Je conjure celui qui s’est réservé la vengeance de ne vous pas punir comme vous le méritez, et qu’il ne se serve pas envers vous de la même mesure dont vous avez usé envers les autres. On avait prédit il y a longtemps à Rome que, si l’on ne publiait pas la décision en Europe, il s’ensuivrait beaucoup de choses que nous voyons arriver ici tous les jours. L’homme qui est plus lent à croire juge plus sainement ; mais aussi, quand une fois il a formé son jugement, il y est plus ferme.

» Vous vous répandez de toutes parts en plaintes amères sur l’inhumanité du fils aîné de l’empereur, par qui passent maintenant toutes vos affaires ; mais vous devriez plutôt mettre la main à votre conscience. Si vous connaissiez le caractère de ce prince, que vous croyez pouvoir appeler un Hérode, pourquoi avez-vous eu recours à lui ? Pourquoi avez-vous cité devant lui vos adversaires dans une cause de religion ? Pourquoi avez-vous excité injustement sa haine contre un légat apostolique, jusqu’à détourner ce prince de recevoir quelques présents que le légat lui voulait faire ? Que Vos Révérences pèsent bien tout ce qui s’est passé, elles ne pourront se plaindre que d’elles-mêmes. Dieu veuille qu’elles se repentent du fond du cœur !

» De Nankin, le 17 janvier 1707.                                               

» Très acquis à Vos Révérences,                           

» CHARLES-THOMAS,       

» Patriarche d’Antioche. »     

 

Les évêques de Macao et d’Ascalon, créatures des Jésuites, en appelèrent du mandement du légat. Celui-ci, jusqu’en 1709, resta à Macao dans une obscure prison, en butte à de mauvais traitements, et privé des choses les plus indispensables. Pendant ce temps-là, arriva de Rome en Chine une approbation du mandement, avec l’ordre de s’y soumettre. Les Jésuites persistèrent dans leur rébellion et accablèrent le légat de nouveaux outrages. Le vice-roi de Canton, informé des violences des Jésuites et de l’innocence du prisonnier, lui rendit la liberté au commencement de 1710. Le légat se disposait à repasser en Europe, lorsqu’il fut empoisonné ; déjà il l’avait été à Pékin, et la clameur publique avait désigné les Jésuites comme auteurs de l’attentat. Le succès couronna leur seconde tentative, et le cardinal-légat mourut au mois de juin, à Macao, après avoir donné dans sa prison, et pendant toute sa légation, les marques d’une grande sagesse et d’une patience héroïque 15. Le 14 octobre 1711, le pape fit un magnifique éloge du légat en présence des cardinaux. Les Jésuites ont rejeté sur les Portugais toutes les persécutions dont le cardinal de Tournon a été victime 16 ; mais leurs assertions ne peuvent rien contre les monuments les plus authentiques. Nous ne citerons que la lettre suivante, du Légat lui-même, écrite, le 31 août 1707, à l’évêque d’Auren, Vicaire Apostolique du Tonkin :

« Au milieu des tempêtes qui agitent cette mission de la Chine, et qui, excitées d’abord sous le prétexte des cérémonies condamnées par le Saint-Siège, ont été artificieusement augmentées par ceux qui étaient les plus puissants à la cour, afin de pouvoir prendre de là occasion de chasser à leur gré les autres missionnaires, surtout les prêtres séculiers du séminaire de Paris, et ceux que la sacrée Congrégation a immédiatement envoyés, j’ai passé malgré moi presque quatre mois de l’année dernière à aller par eau de Pékin à Nankin, ayant été retardé par des ordres secrets, nonobstant le danger où j’étais d’achever de perdre entièrement ma santé, qui était déjà fort mauvaise, pendant que les Pères s’empressaient à ma chiner à la cour un projet digne d’être un jour noté et relevé dans les annales de l’Église, c’est-à-dire le bel envoi de leurs Pères Barros et Beauvolier à Rome, et, pendant qu’ils entreprenaient plusieurs autres chose encore pires, tant contre moi que contre les autres missionnaires du Saint-Siège.

» Maintenant je suis, depuis le mois de juin de l’année précédente, relégué par l’empereur à Macao pour y attendre le retour de ces deux Pères, et j’y ai éprouvé, de la part de l’évêque et du gouverneur de cette ville, à l’instigation des Jésuites, une barbarie que je n’avais pas trouvée parmi les Gentils ; car ces Pères, après avoir secoué entièrement le joug de l’obéissance et de la crainte de Dieu, ont entraîné et le gouverneur et l’évêque à des desseins et à des résolutions détestables, jusqu’à faire emprisonner sans aucun sujet M. Hervé, Missionnaire Apostolique, que je tenais auprès de moi et à qui je donnais ma table, et jusqu’à me faire garder moi-même comme prisonnier par des soldats, en refusant à tous mes domestiques la liberté de sortir de ma maison et d’y entrer, excepté à un seul, qui était chargé d’acheter pour moi les choses nécessaires à la vie.

» Le Père François Pinto, Provincial des Jésuites, résistant avec opiniâtreté et avec mépris aux trois monitions que je lui avais faites pour l’obliger à reconnaître ma juridiction, a mérité que je le dénonçasse excommunié avec eux ; mais, par une témérité excessive, il se moque des censures, et monte tous les jours à l’autel d’une manière sacrilège.

» Dieu veuille que nous n’apprenions pas quelque chose de pis par les nouvelles qui nous viendront de toutes les missions voisines, qui cachent dans leur sein les racines des mêmes maux. Votre Seigneurie nous écrit que, dans le royaume où elle est, des hommes perdus ont tenté contre elle d’étranges choses. Ils les ont non seulement tentées ici, mais exécutées plus méchamment contre Vos Altesses et leurs missionnaires, et ils l’ont fait encore avec plus d’effort et plus de jalousie contre moi-même, sachant bien que j’avais découvert plusieurs faits qui leur sont peu honorables, pour ne pas dire qui sont indignes de prédicateurs de l’Évangile ; mais ils n’ont jamais pu, ni par leurs caresses, ni par leurs menaces, ni par leurs violences, nous détacher de la vérité.

» On peut mettre dans le nombre des choses que j’ai découvertes les fortes accusations qu’ils ont osé faire contre Votre Seigneurie. Je ne vous dissimulerai point que j’ai cru qu’il était de mon devoir de faire sur cela toutes les informations nécessaires ; mais, après les avoir faites, j’ai joint mon suffrage à celui de plusieurs autres en faveur de votre innocence. L’accusateur, prévenu par la mort, a évité les châtiments de la justice des hommes. »

Maigrot, évêque de Conon, avait été honoré de la confiance du cardinal de Tournon. Les Jésuites s’en vengèrent en le faisant aussi exiler. Pendant qu’il était encore en Chine, il avait été retenu prisonnier dans une maison de Jésuites, où le légat lui avait adressé une lettre dans laquelle il l’encourageait à souffrir courageusement pour Jésus-Christ. L’évêque de Conon, plus heureux que le légat, parvint à s’embarquer. Arrivé en Europe, il publia la lettre qu’il avait reçue. « Elle fait connaître, dit l’abbé Le Dieu, les Jésuites pour des persécuteurs de tous ceux qui sont véritablement attachés à la religion chrétienne. M. Maigrot, revenu de la Chine, et actuellement demeurant au séminaire des Missions Étrangères, à Paris (1708), a donné des copies de cette lettre, qui fait un grand bruit à Paris. L’on apprend en même temps, par les nouvelles publiques, que tous les missionnaires ne voulant pas approuver le culte de Confucius ont été chassés de la Chine par ordre de l’empereur, que le légat du pape en revient aussi, et que le pape est bien en peine comment il conservera un reste d’autorité en ce pays-là. »

Voici la lettre du cardinal à l’évêque de Conon :

 

      « Illustrissime et révérendissime seigneur,

» Dans le loisir que me donne le voyage que je fais par eau, je repasse très souvent dans mon esprit tout ce qui est arrivé, contre mon attente, les derniers mois qui ont précédé mon départ de Pékin, et je ne sais si, en écrivant à Votre Seigneurie illustrissime, je dois m’affliger ou me réjouir avec elle ; car il est juste de verser des larmes sur un évêque qui est prisonnier pour la religion, non pas tant à cause de la perte qu’il souffre de sa liberté, qu’à cause de la persécution qu’on fait à l’Église, et ces larmes doivent être d’autant plus amères qu’il est plus surprenant et plus extraordinaire de voir que ce soient des religieux qui soient tout ensemble et ses accusateurs et ses geôliers.

» Mais consolez-vous, Monsieur : où le Saint-Esprit se trouve, là se trouve la liberté, et nous lisons avec joie que ceux-là sont bienheureux qui souffrent persécution pour la vérité et pour la justice.

» Les oreilles pieuses n’entendront dire qu’avec horreur que les pasteurs de l’Église aient été provoqués par ceux-là mêmes qui doivent naturellement les aider, et traduits par eux aux tribunaux idolâtres, comme si des Gentils avaient pu être jugés dans une cause où il s’agissait des mystères de la religion chrétienne. Avant que d’en venir là, ces mêmes hommes avaient pris soin d’exciter la haine dans le cœur des païens, et de les animer par là à tendre des pièges à des évêques, et à les accabler de mauvais traitements, au mépris de la dignité épiscopale et de la sainteté de la religion. Peut-on ainsi allier l’iniquité avec la justice, et les ténèbres avec la lumière ?

» Cependant l’Église, sans faire attention à la qualité des auteurs des persécutions, ne chante-t-elle pas avec allégresse que les apôtres sortaient du milieu de l’assemblée pleins de joie d’avoir été jugés dignes de souffrir l’humiliation pour le nom de Jésus-Christ ? Comment donc pourrions-nous parler avec douleur de ce que l’Église nous représente comme un sujet de consolation ?

» Certainement celui-là souffre pour le nom de Jésus, qu’on couvre d’opprobres parce qu’il défend la gloire et la pureté de l’Évangile, et parce que, sans s’effrayer en aucune sorte des peines ni des injures, il combat généreusement pour venger le culte du vrai Dieu, et pour l’affranchir tout ensemble et de la turpitude des superstitions et des paroles du mensonge.

» Le bref du pape que je vous ai apporté depuis peu, Monsieur, loue votre zèle par cet endroit-là ; mais il semble que ce bref ait été moins fait pour vous louer que pour vous armer et pour vous prémunir. Que pourront jamais feindre et imaginer les hommes, qui soit capable de vous ravir cette gloire ?

» Oui, vous êtes en droit de vous réjouir, et vous pouvez dire comme David : « Ils se sont servis, pour me perdre, de leur langue maligne et trompeuse ; ils ont voulu me prendre dans les filets de leurs discours envenimés, et, lorsque je parlais pour ma défense, ils m’attaquaient sans que je leur en donnasse l’occasion. »

» Vous êtes attaqué véritablement sans en avoir donné occasion, puisque vous n’avez fait aucune faute, et qu’on vous traite comme coupable, au lieu que vous êtes vraiment digne de louanges pour la profession de foi que vous avez faite ; mais ceux qui s’élèvent contre vous seront confondus, et vous verrez ces sages pris eux-mêmes dans leur folie, pendant que le juste tressaillira de joie, car il est écrit : « Je perdrai la sagesse des sages, et je réprouverai la prudence des prudents. »

» Or, s’il y a quelque prudence qui soit damnable, c’est assurément celle de certaines gens, qui, par la violence et par la fraude, tâchent de couvrir leurs passions et le dérèglement de leur conduite, et de donner le mal pour le bien, et le faux pour le vrai. Les choses qui les feraient rougir de honte, s’ils en paraissaient les auteurs, ils se glorifient de les avoir faites artificieusement par d’autres.

» En vérité, rien n’est plus inouï que le dessein qui est tombé dans l’esprit de ces faux sages, de solliciter un Visiteur apostolique à donner des témoignages de leur probité et de leur bonne conduite, non pas par le mérite de leurs œuvres, mais par la force des menaces et des vexations, et de vouloir arracher de lui, par la crainte et par l’autorité d’un empereur, des lettres calomnieuses pour noircir, auprès du souverain pontife, la réputation d’un évêque très irréprochable, précisément parce qu’il est opposé à leur pratique et à leurs opinions qui ont été condamnées. Leur extravagance ne sera-t-elle pas encore ici confondue ?

» Tel est aussi le voyage qu’ils vous ont fait faire en Tartarie pour vous attirer malgré vous à un nouveau combat, où le captif est demeuré vainqueur, où l’on a porté des coups non pas à votre corps, mais à votre âme, d’une manière d’autant plus glorieuse pour vous, qu’elle a été plus rude et plus vive, où enfin vous avez eu pour agresseurs vos propres frères, et où vous m’avez eu moi-même pour compagnon des injures que vous avez souffertes, au lieu que vous aviez droit d’espérer que j’en serais le vengeur.

» Je me glorifierai toujours dans le Seigneur d’avoir eu quelque part à vos souffrances ; car c’est là la vraie fraternité de l’Évangile, et, s’il faut me glorifier encore en quel que autre chose, je me glorifierai dans ma propre faiblesse en me réjouissant de ce que nous sommes faibles, tandis que nos adversaires sont puissants. Dieu veuille que, comme j’ai partagé vos opprobres, je partage aussi votre récompense, par la vertu de celui qui s’est offert lui-même pour nos péchés comme une hostie sans tache dans l’abondance de sa miséricorde, et qui, conformément à sa promesse, doit un jour nous récompenser sans mesure.

» Nous nous consolons donc dans cette sainte attente ; mais j’avoue que cette consolation est mêlée pour moi d’une tristesse bien sensible, quand je pense aux grandes difficultés qui viennent de s’augmenter dans cette mission, par rapport à la prédication de l’Évangile et à l’exécution des ordres du Saint-Siège, par les choses qu’on y a faites mal à propos et qu’on y fait faire à l’empereur ; car, quoique ma conscience ne me reproche rien sur ce sujet, mon esprit cependant ne peut demeurer en repos.

» J’ai soutenu, si je ne me trompe, avec assez d’intrépidité, autant néanmoins que ma fragilité et l’état des choses me l’ont pu permettre, ce qui regarde la religion, la cause de Dieu, dont la vôtre est inséparable, et l’autorité du Siège apostolique. J’ai méprisé ce qui ne touchait que ma personne. Quant au gouvernement dont j’étais chargé, tout le monde sait combien j’ai souffert dans l’exécution de mon ministère.

» Mais par quelle force de raisons, par quelle crainte de châtiments et par quel poids d’autorité pouvait-on arrêter la fureur de gens qui agissaient en désespérés ?

» J’ai inutilement tout mis en œuvre. Je ne me repens point néanmoins de m’être abstenu de porter contre eux des censures, quand je n’en aurais tiré d’autre avantage que de donner de la confusion à celui d’entre eux qui, pour des fautes bien plus légères que celles dont il est coupable, osa, il y a quelque temps, excommunier nommément ses propres Frères religieux de sa Compagnie, jusqu’à faire murmurer contre lui toute la cour de Pékin, et jusqu’à s’en attirer la raillerie : aussi l’empereur l’a-t-il justement comparé à un vieux chien qui aboie contre ceux de la maison et qui aiguise ses dents pour mordre les autres.

» Ce qui m’a principalement engagé à user de modération, c’est qu’il m’a paru que, pour empêcher que le christianisme, qui était déjà en si grand péril à la Chine, ne tombât dans un état encore plus funeste, il valait mieux agir par les voies de douceur que par les voies de rigueur.

» Vous avez vu vous-même par expérience, Monsieur, que toutes nos affaires étaient portées avec une licence effrénée à l’empereur, parce que les prétentions et les entreprises les plus injustes trouvaient un asile sûr auprès d’un si puissant protecteur, qui, comme ses propres mandarins me l’ont déclaré plusieurs fois, voulait absolument défendre par toutes sortes de voies, bonnes ou mauvaises, ceux qui mettaient la religion chrétienne en péril.

» C’est ainsi qu’on anéantit par la violence tous les droits de l’autorité, et qu’il n’est pas possible d’exercer la puissance quand ceux qu’on a à gouverner ne gardent plus aucune règle. Avec des personnes de ce caractère, il faut vaincre par la patience. On se met en état, en temporisant, de les corriger d’une manière et plus forte et plus utile, et l’on doit chercher plutôt à les corriger qu’à les punir.

» Nous prions le Maître de la moisson d’envoyer d’autres ouvriers dans sa vigne, ou, si on le peut espérer, de ramener ceux-ci à une meilleure conduite. N’élevons point notre voix vers Dieu pour demander que ceux qui sont la cause du trouble soient retranchés ; demandons plutôt qu’ils ne fassent plus de mal, non pas en vue de nous attirer de l’approbation, mais afin qu’ils deviennent bons eux-mêmes.

» Pour moi, Monsieur, absent de corps et présent d’esprit, je me réjouis mille fois avec vous, et je suis touché en même temps d’une sainte jalousie, de ce que vous souffrez pour une si juste cause, c’est-à-dire pour la gloire de cette Église qui n’a ni tache ni ride, et de ce que, dans la prison, vous êtes encore plus destiné à la couronne qu’au supplice. La nouvelle occasion, ou plutôt l’occasion continuée que vous avez de faire paraître votre courage, est plus digne d’envie que de pitié.

» Je souhaiterais de tout mon cœur d’être auprès de vous pour vous aider à porter la peine qui fait le sujet de votre joie, et ne participer pas moins à vos souffrances qu’à la consolation répandue abondamment sur toutes nos tribulations par Jésus-Christ, pour qui, malgré mon indignité, je fais la fonction d’ambassadeur.

» J’envie le sort du catéchiste Jean, à qui les missionnaires ont tant d’obligation pour les services qu’il leur rend depuis longtemps : c’est à cause de moi et comme en ma place qu’il a été emprisonné avec vous, afin qu’en sa personne j’eusse part à l’injure qui vous est faite, quoique je n’en aie pas à votre mérite. J’apprends avec un extrême plaisir qu’il souffre courageusement, et je ne doute pas que ce ne soit votre exemple qui l’anime, puisqu’il y a peu de néophytes dans cette mission qui soient aussi fermes qu’il serait à désirer ; je le salue tendrement en Jésus-Christ, et je le recommande à votre charité.

» Du reste, prenez courage en Notre-Seigneur, et cherchez votre force dans sa vertu toute-puissante ; car je crains que plusieurs autres tribulations encore plus grandes ne vous attendent, surtout étant, comme vous êtes, privé de tout secours humain au milieu de tant d’amertume ; mais vous n’êtes pas un enfant flottant et agité, qui soit capable de se laisser emporter à tous les vents de doctrine par la malice des hommes et par leur adresse à engager dans l’erreur. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tenté au-dessus de vos forces, mais il vous tirera même de la tentation avec avantage : en sorte que vous puissiez dire avec la même liberté que saint Paul, lorsqu’il était dans les liens : « Mes Frères, donnez-vous bien de garde de vous attacher à un même joug avec les infidèles ; ne consentez pas à leurs mauvaises œuvres ; ne donnez aucun sujet de scandale, de peur que notre ministère ne soit méprisé. » Et plût à Dieu que ce que nous disons là, non par jalousie, mais par charité, dans l’intention de corriger ceux qui en ont besoin, fût reçu avec une sainte et religieuse simplicité d’esprit !

» Mais est-il quelqu’un, quoique revêtu d’autorité, qui puisse les avertir de leur péché, sans qu’aussitôt ils le regardent comme leur ennemi, et dès là comme un homme condamnable ?

» Toute notre confiance est donc en Dieu par Jésus-Christ, que j’espère qui nous conservera et l’innocence et la vie, de même qu’il nous a déjà délivrés de tant de périls, et nous nous confions qu’il nous en délivrera encore dans la suite. Le soin que vous aurez de prier pour nous y contribuera aussi. Je ne cesserai point, de mon côté, de me souvenir de vous dans mes prières, quelque misérables qu’elles soient par ma faiblesse ; cependant je vous embrasse ici dans le saint baiser de la charité fraternelle. »

 

Les Jésuites trouvèrent un moyen infaillible d’empêcher le légat de revenir en Europe. Ils avaient su gagner le seul serviteur chargé de préparer sa nourriture.

Tandis que Tournon expirait en Orient, la discussion continuait en Europe. Voici encore un passage où un témoin oculaire, l’abbé Le Dieu, nous retrace avec simplicité et bonne foi l’opinion de la France sur ce sujet :

« Au commencement de l’année 1710, les Jésuites ont répandu à Paris une réponse à la Protestation de Messieurs des Missions-Étrangères, et y ont joint une Protestation de leur part, où ils donnent beaucoup de prise sur eux, en éludant l’autorité du décret du pape qui condamne les idolâtries de la Chine, et en rejetant tout à fait le mandement du cardinal de Tournon, qui ordonne à la Chine l’exécution du décret du pape.

» Messieurs du séminaire des Missions-Étrangères ont publié de leur part, en été 1710, une réponse à la Protestation et aux Réflexions des Jésuites, qu’ils mettent en poudre, y joignant une lettre au pape du 10 février 1710, par laquelle ils supplient le Saint-Père d’employer son autorité pour forcer les Jésuites à se soumettre à son décret.

» En effet, on apprend de Rome que, dans le consistoire du 1er octobre 1710, le pape a fait publier un décret du 25 septembre, qu’il avait approuvé dans la Congrégation du Saint-Office tenue ce jour-là en sa présence, touchant les cérémonies chinoises. Il contient en substance que le décret du pape du 20 novembre 1704, aussi bien que le mandement ou décret du cardinal de Tournon, rendu à la Chine le 25 janvier 1707, devaient être exécutés et observés, sous peine des censures exprimées par le même mandement, nonobstant appellation quelconque interjetée sous quelque prétexte que ce soit, que Sa Sainteté a rejetée, etc. ; défense à toutes sortes de personnes d’écrire désormais, même incidemment, touchant les rites de la Chine, sous peine d’excommunication. Et ce décret a été publié et affiché le même jour avec les formalités ordinaires. On sait que le pape a déclaré au Général des Jésuites qu’il veut absolument qu’ils obéissent et rendent la liberté au cardinal de Tournon.

» Ce décret a été imprimé à Paris, et il est recherché avec un grand empressement. Messieurs des Missions Étrangères laissent aussi courir à Paris, tout imprimé, leur septième mémoire, et encore le neuvième pour la pleine instruction de cette affaire. Il ne paraît rien de nouveau de la part des Jésuites. »

Ils ne gardèrent pas longtemps le silence ; cette même année 1710, le Père Jouvency publia sa continuation de l’Histoire de la Compagnie, dans laquelle il exposa à sa manière ce qui était arrivé à l’occasion des rites chinois. C’est une apologie de leurs opinions condamnées. Le pape ne crut pas devoir tolérer plus longtemps leur révolte, et publia, le 19 mars 1715, la constitution Ex illa die, dans laquelle il confirma les condamnations prononcées à Rome contre les rites chinois, ainsi que le mandement du cardinal de Tournon, et déclara faux et vains les subterfuges dont se servaient les Jésuites pour couvrir leur insoumission. Clément XI joignit à sa bulle un Formulaire que durent signer tous les missionnaires de la Chine pour adhérer à la bulle.

Les Jésuites aimaient les Formulaires pour les autres ; mais, pour eux, ils se croyaient au-dessus des décrets, des brefs, des bulles, des Formulaires, de tout ce qui émanait contre eux de la cour de Rome ou du Saint-Siège : ils refusèrent donc de signer le Formulaire de Clément XI, et firent appel à l’empereur de la Chine de la bulle du pape. On ne croirait pas que des prêtres liés au pape par un vœu spécial se soient rendus coupables d’un acte aussi ridicule, si les preuves n’étaient pas indubitables. On vit donc un souverain idolâtre supprimer la bulle Ex illa die, défendre d’y avoir égard, et jeter en prison le Père Castorano, grand-vicaire de l’évêque de Pékin, qui avait signifié la bulle aux Jésuites. Pour remédier à ce scandale, le pape envoya en Chine un nouveau Visiteur, Mezza-Barba, auquel il donna les titres de patriarche d’Alexandrie et de légat. Malgré sa douceur et ses concessions, le nouveau légat n’essuya, comme le cardinal de Tournon, que des persécutions et des outrages. Il aborda en Chine le 26 septembre 1720. Il obtint difficilement une audience de l’empereur le 31 décembre, et, le 1er mars 1721, il reçut son audience de congé. Il repartit aussitôt pour l’Europe, sans avoir pu réussir dans sa mission. Les Jésuites ne tinrent pas plus de compte d’un mandement qu’il publia que de celui du cardinal de Tournon. Un d’entre eux, le Père Fouquet, cédant aux remords de sa conscience, blâma ses confrères. Le Provincial de la Chine le dirigea aussitôt vers l’Europe ; mais, au lieu de se laisser gagner, Fouquet devint un témoin irrécusable des pernicieux principes et de la mauvaise conduite de ses confrères.

Le 20 décembre 1722, mourut l’empereur Kang-Hi. Ce prince n’avait point persécuté les chrétiens ; seulement, à plusieurs reprises, et surtout en 1717, il avait publié des édits sévères contre les missionnaires qui n’adhéraient pas à l’opinion des Jésuites sur les rites chinois. Son successeur Yong-Tching lança des édits cruels contre les chrétiens. Les Jésuites et leurs amis furent épargnés. Ils prétendent avoir usé de toute leur influence pour empêcher l’exécution de ces édits. On peut les croire, si on le juge à propos ; seulement, l’histoire doit remarquer que leur grand motif pour autoriser les rites chinois était que, sans cette tolérance, on attirerait des persécutions contre les chrétiens. Comme on ne cessait de combattre leur opinion, il en est qui ont cru qu’ils n’avaient pas été étrangers aux édits, afin de s’en servir comme d’un argument contre leurs adversaires. Ce qui est indubitable, c’est que la persécution fut surtout exercée dans le Fo-Kien, où les Jésuites n’avaient pas d’amis ; que les missionnaires expulsés ou martyrisés étaient tous opposés à la doctrine jésuitique sur le culte chinois ; que les Jésuites restèrent à la cour des princes persécuteurs, occupés de mathématiques, d’astronomie ou de géographie.

La persécution n’empêchait pas la discussion qui occasionnait tant de troubles. Le 13 septembre 1723, Innocent XIII, instruit par Mezza-Barba, déclara solennellement les Jésuites coupables d’idolâtrie, de rébellion contre le Saint-Siège et de profanation du nom de Dieu. Cet acte fut l’occasion d’un mémoire qu’adressa au pape le Père Tambourini, Général de la Compagnie. Ce mémoire est sans contredit l’œuvre la plus hypocrite qu’il soit possible d’imaginer. Tambourini affirme que ses subordonnés sont innocents, qu’ils sont soumis aux décisions du Saint-Siège, qu’ils sont calomniés, qu’il leur a prescrit l’obéissance. Cette dernière assertion est vraie ; mais alors comment expliquer que tant d’ordres aient été violés, et que les rebelles aient été soutenus par le Général ? Le mémoire du Père Tambourini a été réfuté par l’auteur des Anecdotes de la Chine 17.

Innocent XIII conçut, dit-on, la pensée d’abolir la Compagnie des Jésuites après avoir reçu cette pièce ; mais il mourut deux mois après (1724), et son successeur, Benoît XIII, n’hérita pas de ses sentiments. Clément XII, qui fut élu pape en 1730, fut moins favorable aux Jésuites que Benoît XIII. L’évêque de Pékin ayant, en 1733, permis quelques cérémonies que Mezza-Barba avait lui-même autorisées pour arriver à la pacification des troubles, Clément XII annula, en 1735, la lettre pastorale de l’évêque de Pékin. Ce nouvel acte du Saint-Siège ne mit pas encore fin au débat. Benoît XIV essaya d’y mettre un terme par une nouvelle bulle solennelle. Le 11 juillet 1742, il publia la constitution Ex quo singulari, dans laquelle il rappelait les principaux actes du Saint-Siège sur la question, les confirmait, et prescrivait un nouveau Formulaire à tous les missionnaires.

Cette décision solennelle fut encore considérée par les Jésuites comme non avenue. Ils laissèrent entre les mains des fidèles les libelles qu’ils avaient publiés particulièrement contre la bulle Ex illa die, et la Propagande écrivit, le 8 octobre 1743, une lettre aux Vicaires Apostoliques pour leur mander de retirer tous ces mauvais livres des mains des fidèles 18.

Du reste, leur opposition à la bulle de Benoît XIV est constatée par les pièces les plus authentiques. Le 12 décembre 1743, l’évêque de Macao écrivait au préfet de la Propagande que les Jésuites s’étaient comme ameutés en recevant la bulle, et qu’ils s’étaient écriés en la recevant : « C’est la fin, c’est la fin de la mission de la Chine !... il est impossible d’observer cette constitution ! » Le même évêque faisait observer que les Jésuites, qui se croyaient seuls possibles à la Chine, étaient les seuls des missionnaires qui n’y devraient pas être, parce qu’ils entravaient les autres prédicateurs de l’Évangile, et qu’ils abusaient de certains privilèges dont ils se prévalaient pour ne reconnaître aucune autorité ecclésiastique. Le 12 décembre 1744, il écrivait dans le même sens.

L’évêque Jésuite de Pékin se crut obligé de publier la Constitution pour la forme, tout en déplorant, dans son mandement, les effets tristes et lamentables de cet acte. Ces effets n’étaient déplorables qu’à cause de l’opposition des Jésuites. Les lettres des Vicaires Apostoliques et de la plupart des évêques le constatent ; nous en indiquerons seulement une du vénérable Pierre Sanz, qui mourut pour la foi en 1747 19 ; mais l’évêque Jésuite ne voyait de salut pour la religion que dans la tolérance de l’idolâtrie. Dès l’année 1740, Benoît XIV lui avait adressé un bref pour lui reprocher sa désobéissance à la bulle Ex illa die. Les archives de Rome possèdent une lettre que cet évêque écrivait au pape, en 1744, pour se laver de nouveaux reproches qui lui avaient été faits pour son insoumission à la bulle Ex quo singulari. Tout en résistant au pape, il faisait autant de serments qu’on pouvait le désirer, d’obéir aux décrets pontificaux. Ses confrères agissaient à peu près de même, et joignaient ainsi le parjure à la révolte. Toutes les lettres et mémoires adressés par les Vicaires Apostoliques à la Propagande sont autant de témoignages qu’ils persévérèrent dans cette disposition jusqu’à l’extinction de la Compagnie par Clément XIV.

Nous donnerons plusieurs de ces lettres lorsque nous rapporterons ce qui arriva, dans la mission de la Chine, lorsque le bref d’extinction y fut connu.

En Cochinchine, les désordres étaient aussi grands qu’en Chine 20.

Les Jésuites y avaient favorisé, comme ailleurs, le culte idolâtrique, et remplacé l’Évangile par une religion plus cochinchinoise que chrétienne. Les Missionnaires de France étaient entrés en lutte contre eux, et, par leur Procureur, l’abbé de La Court, avaient publié des plaintes énergiques, que l’irrésolution de l’abbé de Buges, Vicaire Apostolique de la contrée, avait rendues inutiles. Marin Labbé, élevé depuis à l’épiscopat, n’avait pu vaincre cette irrésolution. Il partit pour Rome et vit Clément XI, qui le reçut avec la distinction que méritaient son zèle et ses vertus. Il retourna en Cochinchine avec les titres de Vicaire Apostolique et d’évêque de Tillopolis. Les Jésuites, qui ne l’aimaient pas, lui tendirent des embûches à son arrivée, mais il les déjoua. Un an après, on connut, en Cochinchine, la Bulle Ex illa die, qui condamnait les rites idolâtriques.

Les Jésuites de Cochinchine refusèrent de se soumettre à cette Bulle solennelle ; l’évêque de Tillopolis en avertit le pape en ces termes :

« Les Révérends Pères de la Société de Jésus, par la crainte peut-être qu’on ne croie qu’ils se sont trompés, ou qu’ils ont permis beaucoup de différentes superstitions aux chrétiens de la Chine, rejettent cette constitution de Votre Sainteté sous différents prétextes : c’est pourquoi, ne faisant aucune attention à l’excommunication dont Votre Sainteté frappe ipso facto tous ceux qui refusent d’y obéir, ils ne craignent pas d’exercer les fonctions du ministère apostolique, comme ils le faisaient avant l’existence de cette Bulle. »

Le Père Jean Sana, alors Supérieur des Jésuites de Cochinchine et médecin du roi, donna une Lettre pastorale pour contredire la Bulle Ex illa die ; il disait tout haut que cette pièce ne venait pas de Rome mais d’Amsterdam. Le Visiteur Apostolique affirma ce fait dans une lettre écrite à la Propagande en 1740. Un missionnaire, l’abbé Godefroy, ayant attaqué la résistance des Jésuites dans un écrit public, « ses jours ont été précipités par une mort prématurée », disent les Missionnaires de France dans un Mémoire adressé au Visiteur. L’évêque de Tillopolis choisit l’abbé Hutte pour remplacer Godefroy dans la chrétienté de Cham ; les Jésuites, qui le craignaient, le firent partir pour l’éternité. L’évêque de Tillopolis y envoya un troisième missionnaire, l’abbé de Flory, qui parvint à éviter les pièges des Jésuites, et desservit l’église des Missionnaires français, où les cérémonies idolâtriques étaient prohibées. Les Jésuites commencèrent aussitôt contre lui un système de persécution de tous les instants. Pour résister aux Missionnaires français, ils firent venir de Manille deux Franciscains qu’ils logèrent chez eux, qu’ils comblèrent de prévenances et d’honneurs, et auxquels ils insinuèrent leur manière de voir. Ils obtinrent de l’abbé de Buges le titre de grand-vicaire pour un de ces Franciscains nommé Jérôme, homme ignorant et fanatique, qui ne savait pas la langue du pays. Ils crurent pouvoir, par ce moyen, se glorifier d’avoir avec eux les Franciscains contre le pape et contre les Missionnaires de France. Ils ne reculèrent devant aucune énormité pour nuire à l’abbé de Flory, et allèrent jusqu’à l’excommunier par l’entremise du Père Jérôme, eux qui étaient frappés d’excommunication majeure, latæ sententiæ et ipso facto, comme il était dit dans la Bulle qui les condamnait. L’abbé de Buges, qui les craignait, eut la coupable faiblesse de reconnaître cette prétendue excommunication. Il alla même plus loin, « et fit, selon le Mémoire cité plus haut, une démarche encore plus honteuse à la sollicitation des Jésuites. Ils lui firent entendre qu’il ne pouvait relever de l’excommunication ceux qui s’étaient confessés à M. de Flory, qu’après les avoir fouettés avec des verges ; et ce bon vieillard eut la simplicité de fouetter lui-même, non seulement des hommes, mais encore des femmes qu’il avait fait déshabiller jusqu’à la ceinture ; ce qui excita des murmures et un scandale qui aurait attiré une nouvelle persécution si les Missionnaires français, ou plutôt le Seigneur lui-même n’y avait mis son bras : M. de Flory conçut tant de chagrin de cette action, et d’autres qu’on n’oserait dire, qu’il tomba dangereusement malade. »

Les Jésuites tenaient dans une véritable frayeur le faible abbé de Buges et Cezati, que Mezza-Barba avait envoyé en Cochinchine en qualité de commissaire. L’un et l’autre, après avoir persécuté l’abbé de Flory, lui rendirent justice. Cezati mourut entre ses bras, et de Buges le nomma son vicaire général, après avoir destitué le Père Jérôme. Cette dignité ne fit qu’accroître la haine des Jésuites contre lui. « Troublés et fumants de colère, dit l’abbé Favre, ils accoururent à la résidence du prélat pour lui demander s’il était possible qu’il eût nommé M. de Flory son grand-vicaire, comme le bruit en courait. M. de Buges leur répondit, tu dixisti : oui, je l’ai choisi, et je ne saurais avoir fait un meilleur choix ; je suis très surpris que par vos doutes vous sembliez le désapprouver. – Vous en êtes surpris, répondirent les Jésuites ; et comment donc, Monseigneur, n’avez-vous pas compris que le choix de ce Français était le plus sanglant affront que vous puissiez jamais faire à la Société de Jésus ? Donner votre autorité à notre ennemi capital ! Vous avez sans doute résolu de nous détruire : il faut nous donner une preuve de votre attachement, il faut le révoquer, et le révoquer sur-le-champ, et lui substituer le Père Alexandre, dont nous répondons. M. de Buges leur fit une sage réponse : « Je suis scandalisé de vos instances et de vos reproches ! Est-ce donc être l’ennemi de la Société que d’être l’ami et le protecteur des gens de mérite ? Est-ce donc vous détruire que d’établir un grand-vicaire vertueux, savant et intègre ? À Dieu ne plaise que je le révoque, quod scripsi, scripsi, je ne veux point de votre Alexandre, que je reconnais pour un ignorant, un violent et un téméraire. » Cette réponse n’arrêta point les Jésuites, ils s’échauffèrent davantage ; des paroles ils en vinrent aux menaces, et des menaces à la violence ; ils insistèrent pour le Père Alexandre, parce, disaient-ils, qu’il tiendrait la balance entre eux et les Français. M. de Buges répéta qu’on ne lui parlât point de cet Alexandre, qu’il ne voulait que M. de Flory ; alors les Jésuites reprirent : « Et nous autres, nous ne voulons que le père Alexandre, et nous vous le ferons bien faire de gré ou de force. » Tout de suite le Père Vasconcellos, Jésuite, sort un écrit, ouvre son écritoire, s’approche de l’évêque, lui prend la main, et par violence lui fait écrire son nom. Ce vénérable vieillard, qui avait quatre-vingts ans, criait au secours, à la violence, et prenait Dieu à témoin que cette signature était nulle et forcée. Les Jésuites rirent de ses plaintes et de ses protestations, lui prirent une seconde fois la main, et, par violence, scellèrent encore de son anneau épiscopal cette fausse patente qui déclarait le Père Alexandre grand-vicaire de M. de Buges. »

Ce fait étrange fut notifié à la Propagande par l’évêque d’Halicarnasse, dans sa lettre du mois de juin 1740.

Ceux qui agirent ainsi étaient capables de tout ; aussi les a-t-on soupçonnés d’avoir fabriqué en partie les Bulles qui conférèrent, peu de temps après, à leur Alexandre la dignité d’évêque de Nabucen, avec une juridiction en Cochinchine. Par son entremise, les Jésuites firent tout ce qu’ils voulurent dans cette pauvre mission, et cherchèrent à en exclure les Missionnaires de France comme Jansénistes. Ils les excommunièrent et les chassèrent, à l’exception de l’abbé de La Court, qui en appela de tous ces actes et partit pour Rome. Le Père Lopès, Supérieur des Jésuites, triomphait et s’applaudissait d’avoir fait disparaître de la contrée les hérétiques inventeurs de la Bulle Ex illa die. L’abbé de Flory étant mort, il ordonna à tous les néophytes de croire qu’il était en enfer ; ceux qui s’y refusèrent furent excommuniés. Alexandre mourut sur ces entrefaites.

Cet Alexandre des Jésuites laissa pour grand-vicaire un nommé Martiali, qui poursuivit son œuvre et mérita l’amitié des Jésuites par ses persécutions contre les Missionnaires de France.

Le Saint-Siège accueillit les plaintes que ces derniers lui adressèrent, et envoya, en qualité de Visiteur Apostolique, l’évêque d’Halicarnasse, que les Jésuites persécutèrent comme le cardinal de Tournon.

Les Jésuites nient les faits que nous venons de raconter, et veulent qu’on s’en rapporte exclusivement à leurs Lettres édifiantes et curieuses. Ces lettres contiennent-elles la vérité ? Aux témoignages que nous avons déjà cités, nous joindrons celui d’un prêtre respectable, Protonotaire Apostolique, qui accompagna l’évêque d’Halicarnasse, chargé par le Saint-Siège de visiter la mission de Cochinchine. Cet ecclésiastique, l’abbé Favre, s’exprime ainsi en parlant des lettres des Jésuites :

« Que nous annoncent-elles principalement ? Des éloges choisis en faveur de leurs missions et de leurs missionnaires : éloges qui ne sont rien moins fondés que sur le vrai. Quoi encore ? Des prodiges qui n’ont de réalité que dans le cerveau de ceux qui les écrivent. À les en croire, combien de conversions opérées par leur ministère ? Quels progrès l’Évangile ne fait-il pas entre leurs mains ?

» Cependant, je le dis avec autant de douleur que de vérité, loin que j’aie remarqué sur les lieux le moindre vestige de ces beaux détails, de ces édifiantes relations, je n’y ai aperçu que des profanations scandaleuses dans le culte saint, et une semence de discorde qu’il est aujourd’hui presque impossible d’étouffer. »

Les lettres de l’abbé Favre, qui nous fournit ce témoignage, sont pleines de renseignements du plus haut intérêt. Les pièces à l’appui de ses récits furent adressées par lui à la Congrégation de la Propagande, et se trouvent aux archives du Vatican. L’auteur, à son départ de France, n’était pas plus hostile aux Jésuites que l’évêque d’Halicarnasse lui-même. Ce prélat étant venu à Paris avant son départ pour la Cochinchine, officia dans l’église des Jésuites, qui le reçurent d’une manière splendide. Dans le cours de son voyage, il fit faire à ses compagnons une neuvaine à saint François-Xavier. Trois Jésuites le suivaient sur un autre vaisseau, qui n’aborda que vingt jours après le sien. À leur arrivée, il les embrassa cordialement. Les Jésuites le reçurent à Macao avec beaucoup de politesse, et il se félicita de leur accueil dans les premières lettres qu’il écrivit en Europe.

Mais sous ces belles apparences, les Jésuites cachaient la trahison. Ils connaissaient bien le triste état de leur mission de Cochinchine. Pendant le séjour que l’évêque d’Halicarnasse fit à Macao, ils connurent la droiture de ses intentions, et prévirent, en conséquence, que sa visite ne leur serait pas favorable ; ils résolurent de l’empêcher de partir. Laissons la parole à l’abbé Favre :

« Après que tous les vaisseaux d’Europe furent partis de Canton, nous en cherchâmes de chinois pour naviguer à la Cochinchine ; nous en trouvâmes deux ou trois qui devaient faire voile, disaient les capitaines, au commencement de la première lune, c’est-à-dire vers la fin de février : mais je ne sais par quelle raison nous ne pouvions rien conclure avec eux, leurs allées et leurs venues chez les Révérends Pères Jésuites me firent naître quelques soupçons ; je les rejetai d’abord comme de mauvaises pensées, mais c’étaient des mouches qui venaient m’inquiéter et qui se multipliaient chaque jour. Le temps avançait, et les marchands ne venaient plus que pour nous amuser. Je fis part de mes doutes à M. d’Halicarnasse qui me dit : « Loin de nous, mon cher ami, loin de nous ces idées funestes ; ne nous livrons point à des conjectures qui peuvent et qui doivent êtres fausses : non, je ne saurais le croire de la part des Révérends Pères Jésuites, eux qui sont mes amis, en qui j’ai confiance, et qui me témoignent chaque jour tant d’amitié, eux qui sont missionnaires du Saint-Siège : trahir son commissionnaire, leur ami, s’opposer par des manœuvres secrètes à son départ pour le lieu de sa mission ; non, les Révérends Pères Jésuites ne sont pas capables de cette noirceur » ; mais en même temps, par une sage réflexion, il ajouta en Provençal : « pensa mau et devineras, ne soupçonnons personne, continua-t-il, mais partons et ne différons plus. Allez dire au Père Miralta que je veux absolument aller à Canton, où je trouverai des embarquements tant que je voudrai. » Ce Père fut content de la résolution de M. d’Halicarnasse, et nous parlâmes de notre voyage à Canton comme d’une affaire qui ne souffrait point de difficulté.

» Mais à peine vit-on partir quelques-uns de nos effets, que M. le gouverneur ou commandant des troupes portugaises envoya signifier au Père Vicaire de l’hospice des Dominicains, chez qui nous étions logés, qu’il eût à retenir M. d’Halicarnasse, le garder à vue et lui répondre de sa personne. Cet ordre frappa d’étonnement le bon Père Vicaire, qui ne savait comment s’y prendre pour le signifier. Il fut trouver Miralta, avec qui il vint chez M. d’Halicarnasse lui montrer l’ordre du gouverneur. Il fut résolu d’employer M. l’évêque pour faire révoquer cet ordre. Le Père Miralta se porta dans l’instant chez M. de Macao, qui fut scandalisé de cet attentat. « Le gouverneur, s’écria-t-il, n’a pas fait cette sottise de son chef, une main plus dangereuse nous a porté ce coup : pour moi, continua-t-il, je partagerai avec M. d’Halicarnasse toutes les injures et les persécutions qu’on lui prépare. » Ce zélé prélat ne s’en tint pas aux paroles, il alla en personne chez le gouverneur pour lui reprocher son attentat sur un Légat Apostolique, et lui fit craindre que cette affaire n’eût pour lui des suites fâcheuses : « Je n’ai rien à craindre, dit-il, j’ai de bons garants : des plaintes graves contre votre Légat, signées par des personnes qui ont intérêt à les soutenir : cependant je vais assembler mon conseil, et je tâcherai, à votre considération, d’étouffer ces plaintes. » M. de Macao, ayant quitté le gouverneur, fit appeler à l’Évêché les Supérieurs des Ordres religieux, et les avertit de prendre garde à ne rien faire contre l’envoyé du Saint-Siège ; il se rendit ensuite auprès de M. d’Halicarnasse pour l’assurer de son zèle pour sa personne.

» L’emprisonnement du Légat Apostolique alarma tous les chrétiens ; ils étaient empressés à lui fournir des moyens pour sa délivrance. Les uns lui conseillaient de se sauver pendant la nuit, et de laisser à la sagesse du Père Vicaire le soin de se tirer d’intrigue. Les Révérends Pères Jésuites vinrent comme les autres témoigner à M. d’Halicarnasse qu’ils prenaient part à sa disgrâce ; ils se récrièrent sur l’attentat du gouverneur, qu’ils accusaient de témérité. “Mais, disaient-ils, nous allons vous suggérer le moyen de le gagner : c’est un cœur vénal, et qui est à prix, il n’y a qu’à lui envoyer trois ou quatre cents piastres, il vous rendra sur-le-champ votre liberté ; en un mot, il faut ou payer ou fuir.” M. d’Halicarnasse refusa ce mauvais expédient. “Je me garderai bien, dit-il, de faire cet affront au gouverneur et à moi-même. Le délégué du Saint-Siège ne rachète point sa liberté à prix d’argent, et ne fuit point comme un criminel.” »

Le gouverneur réunit les chefs des Ordres religieux pour les consulter sur ce qu’il avait à faire à l’égard de l’évêque d’Halicarnasse. Le Prieur des Augustins plaida chaleureusement en faveur de la liberté du Légat du Saint-Siège. Les Jésuites n’osèrent pas émettre un avis contraire.

« Le Provincial des Jésuites, continue l’abbé Favre, prit la parole, appuya les propositions de l’Augustin, mais en flattant toujours le zèle de M. le gouverneur, dont il loua beaucoup la vigilance, l’exactitude et la prévoyance ; et il conclut que la prudence exigeait d’assoupir cette affaire ; qu’il priait M. le gouverneur de ne pas passer outre, et que M. d’Halicarnasse se retirerait doucement et sans bruit à la Cochinchine pour y remplir sa commission, qui était, disait-il, de condamner les hérétiques français. Là-dessus, le gouverneur consentit à l’élargissement de M. d’Halicarnasse, à condition qu’il se retirerait sans bruit. Alors le Père Anselme, autre Jésuite, reprit la séance, et d’un ton grave : “Messieurs, dit-il, avant que de nous séparer, il reste à examiner un article très important, et je me flatte que vous approuverez ma pensée ; il me semble que nous devrions distinguer les missionnaires qui sont envoyés immédiatement de la Propagande, tel que M. d’Halicarnasse, d’avec ces autres missionnaires de recrue, tels que les Français, qui ne peuvent être que des jansénistes ; à la bonne heure que nous laissions passer M. d’Halicarnasse, mais il me paraît nécessaire d’arrêter M. du Fresnay, M. Favre, et toute cette troupe de jansénistes français.”

» Le Père Vicaire des Dominicains répondit : “Eh ! mon Père, qu’allez-vous barbouiller là ? Les missionnaires de la suite du Légat Apostolique sont approuvés par le Nonce, et par la Propagande : pour M. Favre, c’est un Suisse, il n’est du tout point Français, et quand il le serait, est-ce que tous les Français sont jansénistes ? Et M. du Fresnay n’est pas plus Français que M. Favre, mais bien du même pays du grand cardinal de Tournon, dont nous chérissons et respectons la mémoire.” Ces arguments terrassèrent l’important Jésuite, qui ne répliqua pas le mot. Ainsi finit l’assemblée.

» Nous sûmes bientôt ce qui s’était passé ; la plupart de ces Pères vinrent féliciter M. d’Halicarnasse, les Jésuites surtout furent des plus empressés à nous révéler la confusion du gouverneur et l’éloquence de leur Provincial. M. d’Halicarnasse les souffrait avec sa patience ordinaire. Il savait déjà ce qu’il devait croire du zèle dont ils se vantaient à l’égard du ministre du Saint-Siège : Si inimicus maledixisset mihi, sustinuissem utique. »

Du Fresnay et Favre, qui avaient tout à craindre du l’inquisition de Goa, dont les Jésuites étaient les maîtres, s’enfuirent secrètement de Macao. L’évêque d’Halicarnasse les rejoignit à Canton ; ils y trouvèrent deux Jésuites qui se disposaient à partir pour la Cochinchine. « L’un d’eux, dit l’abbé Favre, qui est superbement habillé, est destiné pour être le mathématicien du roi ; l’autre, qui est un bon Allemand, pour faire le missionnaire.

» Les Jésuites français de Macao, qui ne s’étaient pas montrés dans l’affaire de l’emprisonnement de M. d’Halicarnasse, lui ont écrit à Canton des lettres d’amitié et de politesse, et l’ont prié de donner un témoignage du zèle que l’illustre Compagnie de Jésus avait eu pour ses intérêts, afin qu’ils puissent l’envoyer à leur Général ou au Père Dubois, Assistant de France. M. d’Halicarnasse le leur a accordé par un esprit de charité et de prudence, crainte que son refus ne servît de prétexte à quelque nouvelle persécution plus violente que la première : je lui représentai que les Jésuites semblaient se préparer des pièces justificatives, et qu’ils pourraient dans la suite se prévaloir de cette attestation : « Vous vous trompez, me dit-il, et ils se trompent s’ils pensent comme vous ; ce n’est point sur des lettres de compliments, et sur ces attestations qu’on jugera des Jésuites, mais sur les actes de soumission ou de révolte qu’ils feront à l’avenir, lorsqu’il s’agira de l’exécution de mes décrets. »

La fourberie des Jésuites était si connue qu’elle fut officiellement notifiée à la cour de Rome, et que l’évêque de Macao rompit toutes relations avec eux.

L’évêque d’Halicarnasse fut bien accueilli par les Jésuites de la Cochinchine ; ces dispositions changèrent lorsqu’il eut reçu avec impartialité des renseignements peu favorables à la Compagnie. Les bons Pères se croyaient autorisés à regarder comme des jansénistes ceux qui n’approuvaient pas leurs idées sur les cérémonies idolâtriques. L’évêque d’Halicarnasse ayant manifesté un jour le désir de visiter les chrétiens de Con-Uc, le Procureur des Jésuites lui dit :

« Oh ! pour ceux-là, monseigneur, ce sont des rebelles, des cœurs endurcis ; il est d’autant plus impossible de les convertir qu’ils font les savants et qu’ils sont jansénistes, comme M. de Flori et tous les autres Français. » Cette comparaison engagea M. Bennetat, missionnaire français, à répliquer au Jésuite : « Eh quoi ! croyez-vous, mon Révérend Père, que M. le Visiteur ne connaisse pas les jansénistes et les Français, et qu’il ne distingue pas les uns des autres ? Si on est janséniste parce qu’on ne suit pas vos maximes, les Dominicains, les Augustins, tous les Ordres religieux seront donc jansénistes ? » Il termina sa réponse d’un air tranquille. Le Jésuite ne parut pas de la même humeur ; son discours s’anima tout à coup.

Les Jésuites avaient leurs raisons de dire du mal des chrétiens de Con-Uc. Instruits par des missionnaires français, ces chrétiens avaient conservé le souvenir de leurs pères dans la foi. L’évêque, qui était dévoué aux Jésuites, avait interdit ces missionnaires ; mais leurs prosélytes avaient préféré être privés des sacrements que d’abandonner les bons principes qui leur avaient été inspirés. L’évêque d’Halicarnasse remit aux missionnaires français la chrétienté de Con-Uc. Cette mesure déplut aux Jésuites. Lorsqu’il fut à Hué, ils lui en firent des reproches, et vomirent des injures contre les Missionnaires de France.

« Le Père Martiali, Grand Vicaire, fit encore pis, dit l’abbé Favre. Il suivit M. le Visiteur dans sa chambre, et lui dit d’un air de confiance : « Il me paraît surprenant, monseigneur, que vous ayez remis la chrétienté de Con-Uc aux Français, et surtout que vous en ayez confié le soin à M. Bennetat, dont la doctrine est suspecte : c’est un franc hypocrite, un fier Janséniste. Je sais que vous l’avez fait à bonne fin, trompé par des manières étudiées et par un dehors imposant ; mais c’est un homme qui m’a offensé : il faut donc que vous lui ôtiez vos pouvoirs, et vous ferez très bien de le renvoyer en Europe, ou du moins dans le royaume de Champa, où je l’avais approuvé. – Quoi ! répondit M. le Visiteur, ce monsieur m’aurait donc trompé ? Il me paraît plein de candeur et d’une simplicité évangélique, et l’on m’a dit mille biens de lui. Je crois, mon Père, que vous feriez bien d’oublier vos anciennes querelles ; nous ne devons chercher que la paix. Agissons, mon très cher Père, agissons avec cette charité chrétienne qui sied si bien à des prêtres de Jésus-Christ, et tâchons de seconder les pieuses intentions de la Propagande, qui veut l’union entre les missionnaires ! »

» Ces bons avis déplurent au Père Martiali, qui témoigna sa passion en ces termes peu mesurés : « Si vous ne voulez pas m’accorder la grâce que je vous demande, monseigneur, faites au moins la justice. Puisque vous nous dites que vous êtes venu pour la faire, je veux convaincre ce Saül réprouvé devant vous, et vous faire connaître ce qu’il est. Envoyez-lui donc un Veniat. »

» M. le Visiteur lui dit encore : « Mon Père, ne vous laissez pas emporter aux préjugés, n’arrêtez pas les progrès de la mission, chassez loin de vous toute idée de vengeance. Ne cherchons, mon très chère Père, que la gloire de Dieu et le salut des âmes ; tâchez de vous accommoder avec M. Bennetat. – Point d’accommodement, répondit le Père Martiali : faites justice ; chassez loin de nous M. Bennetat, cet hypocrite, ce Janséniste ; faites justice ! »

» M. le Visiteur lui dit : « Je la ferai ; mais dites-moi, je vous prie, quelles raisons aviez-vous d’approuver M. Bennetat pour le royaume du Champa, et de le suspendre pour les provinces de Cham et de Hué ? Car, si sa doctrine est dangereuse, il peut faire du mal partout ; s’il est Janséniste, il faut le chasser de tout le royaume du Champa, comme des provinces de Hué et de Cham. Je me garderais bien d’approuver pour aucun lieu un hérétique, qui ne serait capable que de répandre l’erreur. Si vous prouvez que M. Bennetat pèche dans la doctrine, je l’interdirai sur-le-champ. »

Bennetat fut mandé, et se rendit à Hué sans délai. Le Père Martiali se retrancha contre lui dans l’épithète de Janséniste, et prétendit qu’on devait l’en croire sur parole. Le Visiteur l’engagea à la paix ; mais, au lieu de se rendre à ces charitables avis, Martiali déclara qu’il « ferait plutôt la paix avec le diable qu’avec le Français ». Le Visiteur Apostolique se contenta de lui ôter sa charge de Grand Vicaire.

Les Jésuites essayaient de donner à l’évêque d’Halicarnasse l’idée la plus désavantageuse des chrétientés qu’ils n’avaient pas formées ; mais leurs calomnies tombaient devant les faits, appréciés avec droiture et impartialité. Ils dénonçaient tous les Missionnaires, qui ne partageaient pas leurs erreurs, comme des Jansénistes ; et le Visiteur ne trouvait en eux que des ouvriers évangéliques fidèles, aussi purs dans leur foi que dans leurs mœurs.

Les Jésuites, voyant qu’ils ne réussiraient pas à corrompre le Visiteur, résolurent de le persécuter. Le Père Martiali partit secrètement pour Rome, afin de lui nuire dans l’esprit de la Propagande, et le Père Vasconcellos, Procureur de la Compagnie en Cochinchine, le dénonça à un mandarin païen comme perturbateur du repos public. Ce moyen avait trop bien réussi aux Jésuites contre le cardinal de Tournon pour ne pas y avoir recours de nouveau ; mais leurs intrigues échouèrent. Ils furent obligés de soutenir, en présence du Visiteur, la discussion avec les Missionnaires français. Ils furent reconnus juridiquement faussaires, et signèrent un acte dans lequel ils désavouèrent le Père Martiali. Cet acte fut envoyé à la Propagande ; mais les Jésuites n’avaient pas l’intention d’en tenir compte. Ils en donnèrent bientôt une preuve qui, à cause de sa singularité, mérite d’être rapportée en détail. Le Visiteur voulait obliger le Père Jérôme à quitter une église qu’il avait construite en face de celle des Missionnaires français pour leur faire concurrence, et à s’établir dans un autre quartier de la ville. Le Père Jérôme, qui était toujours en bonnes relations avec les Jésuites, répondit au Visiteur qu’il ne refusait pas d’obéir, mais qu’il devait auparavant consulter ses supérieurs.

« C’étaient les Jésuites qu’il alla consulter, dit l’abbé Favre ; ceux-ci lui fournirent un moyen pour ne pas obéir sans paraître désobéissant. Ils le firent enrôler parmi les gardes des chiens du roi. Le Jésuite mathématicien, qui est le capitaine de ces gardes, lui envoya une compagnie de sept à huit chiens. Le sergent de la recrue donna ordre au Père Jérôme de rester à Tho-Luc avec sa compagnie, parce que l’air de ce quartier était excellent pour la santé des chiens du roi ; et d’ailleurs les gardes des chiens du roi jouissent du rang et des privilèges des esclaves de Sa Majesté, et l’un de ces privilèges consiste à demeurer où ils veulent, sans que personne ose les molester.

« M. d’Halicarnasse, qui ne reconnaissait dans le Père Jérôme qu’un missionnaire, réitéra ses ordres, sous peine de désobéissance, de passer à Singoa. Le Père Jérôme vint trouver M. le Visiteur, protestant qu’il était prêt à obéir ; mais que le roi, à la sollicitation des Jésuites, lui avait fait l’honneur de l’associer pour l’un des officiers de sa meute ; qu’il était obligé en conscience de s’acquitter fidèlement de la commission et d’obéir aux ordres du prince, préférablement à ceux de tout autre, suivant l’avis de saint Paul à Tite : Admone illos principibus et potestatibus subditos esse.

» Je vis alors M. le Visiteur transporté d’une sainte colère : « Cessez, lui dit-il en l’interrompant, cessez de profaner la parole divine : un Franciscain qui a la barbe et les cheveux blancs, prendre le soin d’une meute ! Refuser d’être le curé des chrétiens de Singoa pour devenir le gardien des chiens du roi ! Un enfant de saint François se révolter contre les ordres du Saint-Siège ! Allez servir l’Église de Singoa, édifier le peuple par vos discours et par vos exemples, et ne prostituez point à des chiens la robe de saint François ! Nolite dare sanctum canibus. Que le Père mathématicien se fasse honneur de garder des chiens, à la bonne heure ! C’est un jeune Jésuite qui suit ses talents de mathématicien royal, et qui remplit sa mission particulière : il a été envoyé pour les chiens et non pour les hommes, et son supérieur le lui ordonne ; mais un bon Franciscain, un Père Jérôme âgé de soixante ans, un ancien missionnaire se rendre esclave pour des chiens ! Que dira-t-on de vous en Europe, et que répondrez-vous à votre Provincial dont vous violez les ordres, aussi bion que votre sainte règle, qui vous destine à veiller au salut des hommes, et non à ménager la santé des chiens ? » Le Père Jérôme se retira interdit et troublé, et courut à pas précipités chez les Jésuites.

» Ces Pères vinrent trouver M. le Visiteur, et lui parlèrent de plusieurs choses indifférentes, sans entamer la question des chiens du Père Jérôme À tous leurs discours, M. le Visiteur ne répondit que ces tristes paroles : “Il n’y a plus de bonne foi dans le monde, mais il devrait y en avoir parmi les Jésuites. Pourquoi me trompez-vous ? Pourquoi tromper votre ami jusqu’aujourd’hui ? J’ai cru tout ce qu’un Jésuite me disait. Pourquoi manquez-vous à vos promesses ? Où est donc cette soumission que vous m’avez jurée ? Pourquoi engagez-vous encore les autres à la révolte ?” À ces paroles, le Père mathématicien s’avança, prit effrontément la main de M. le Visiteur, et la baisa coup sur coup en lui disant : “Monseigneur, il nous est revenu que le Père Jérôme était malade, et que le roi lui avait envoyé quelque présent pour le rétablir.” M. le Visiteur, le regardant d’un œil indigné, lui dit, et à son supérieur, qu’ils étaient d’indignes ministres, que jamais on n’avait prêché l’Évangile aux chiens, ni aux chrétiens comme ils le faisaient, et que les Jésuites ne devaient pas se jouer de Rome et de son légat par un tissu de fourberies et de mensonges. »

Le Père Jérôme feignit d’obéir, et n’obéit pas.

L’évêque d’Halicarnasse ayant partagé les chrétientés de la Cochinchine entre les Franciscains, les Missionnaires de France et les Jésuites, ces derniers osèrent lui adresser une protestation dans laquelle ils lui faisaient les menaces les plus terribles. Ils pouvaient les exécuter, car ils savaient toujours avoir du crédit auprès des rois idolâtres à titre de médecins ou de mathématiciens ; de plus, ils possédaient des vaisseaux, dont ils se servaient pour leur commerce, et, au besoin, contre leurs adversaires. L’évêque d’Halicarnasse envoya l’insolente protestation des Jésuites à Rome.

Malgré ces oppositions et ces violences, le Légat, qui avait longtemps aimé les Jésuites, les traitait avec charité ; cependant sa conscience était trop droite pour tolérer leurs désordres.

« Mais rien, dit l’abbé Favre, ne peut fléchir ces cœurs endurcis ni les ramener au devoir : ils continuent toujours à exercer leurs usures ; ils ne cessent point de débiter en vrais charlatans des drogues qu’ils vendent à un prix exorbitant, quoiqu’elles ne soient bonnes à rien. M. le Visiteur a été obligé de défendre au Père mathématicien de dire la bonne aventure aux femmes et de les badiner effrontément, comme il faisait, sur leur maladie ordinaire ; il lui a aussi défendu de porter davantage des habits de couleur de pourpre. Il a ordonné généralement à tous les missionnaires de ne paraître en public que vêtus de noir, ainsi que les canons le prescrivent ; ce qui est d’autant plus convenable que c’est la couleur dont usent les personnes graves de ce pays. M. le visiteur a pareillement enjoint au Père Lopès et aux autres Jésuites de couper leurs longs cheveux et de quitter le ruban de couleur qui les soutient, comme ceux des femmes. Il prétend avec raison que ces affectations mondaines sont honteuses pour des missionnaires qui doivent annoncer Jésus crucifié.

» M. le Visiteur, quoique accablé de tristesse pour tous ces scandales, et autres plus graves que je n’oserais spécifier, s’applique sans relâche au bien de cette mission. »

Nous donnerons plus bas une lettre confidentielle écrite à la Propagande, et qui nous fera connaître les graves scandales que n’osait spécifier l’abbé Favre dans des lettres qu’il donnait au public. Le bon évêque d’Halicarnasse n’osait dire, même dans ses lettres, tout ce qu’il en savait. Dans une lettre confidentielle du 2 mai 1740, adressée à la Propagande, il disait : « Il faut que ma plume s’arrête, car elle rougirait d’écrire tout ce que j’ai appris de certains missionnaires qui sont encore en Cochinchine. »

Les Jésuites l’abreuvèrent d’outrages ; eurent recours à toutes les perfidies pour le perdre ; interceptèrent les lettres qui lui venaient de Rome et ses provisions ; cherchèrent à le rendre suspect au roi ; lui suscitèrent toutes les tracasseries dont sont capables des caractères bas et haineux, et ne furent satisfaits que lorsqu’ils apprirent sa mort. Il nomma, avant de mourir, l’abbé Favre Pro-Visiteur Apostolique pour continuer l’œuvre que le Saint-Siège lui avait confiée.

Cet ecclésiastique, plein de zèle et de droiture, connaissait les Jésuites et avait le courage de leur résister. Ceux-ci le détestaient, et l’avaient accusé un jour de malice et d’infidélité, dans une pièce authentique qu’ils avaient signée et remise à l’évêque d’Halicarnasse. Celui-ci leur dit à ce sujet :

« Mes Pères, vous avez accusé M. Favre de malice et d’infidélité ; je vous ordonne de prouver en quoi : il importe de savoir s’il est coupable, et de le punir en ce cas plus rigoureusement qu’un autre. » Les Jésuites, d’un ton moqueur, répondirent : « Si nous le connaissions à fond, intus et incute, nous vous en dirions bien davantage. » Et ils se retirèrent. M. le Visiteur me dit, ajoute l’abbé Fabre : « Jamais a-t-on vu des hommes d’une malice plus noire ? – Monsieur, lui répondis-je simplement, ce sont des Jésuites : je vous prie de faire informer, et d’obliger ces Pères à dire quand, comment et en quoi, j’ai manqué de fidélité ; car c’est là une accusation qui me déshonore comme prêtre, qui doit avoir la vérité sur les lèvres, et comme Suisse, c’est-à-dire comme étant d’une nation qui fait profession particulière de candeur et d’humilité : trouvez bon, monsieur, que je somme juridiquement le Père Lopès de prouver son accusation ou de se dédire. » M. le Visiteur me le permit, et de faire à cet effet toutes les procédures nécessaires. Le Père Lopès ayant reçu ma citation et l’ordre de M. le Visiteur, qui lui marquait qu’au cas qu’il ne comparût pas, son refus serait regardé comme ma justification, il refusa de comparaître ; mais il fit réponse à M. le Visiteur : 1° en niant qu’il m’eût accusé d’infidélité ; 2° qu’il récusait M. le Visiteur, qui n’était pas juge compétent pour décider cette cause, et qu’il enverrait son Mémoire à Rome. »

C’était assez reconnaître qu’il ne pouvait pas prouver ce qu’il avait avancé. Obligés de reconnaître l’abbé Favre en qualité de Pro-Visiteur, après lui avoir contesté ce titre, les Jésuites continuèrent contre lui le même système de persécution que contre l’évêque d’Halicarnasse. Favre ne resta pas longtemps à la Cochinchine après la mort de son évêque ; il se rendit à Rome, où les Jésuites avaient pris la précaution d’écrire beaucoup de mal contre lui. Ils abusèrent de toutes les influences qu’ils pouvaient avoir en Europe pour le faire calomnier et persécuter. Nous ne pouvons entrer dans le détail de leurs intrigues ; nous dirons seulement que l’abbé Favre lutta contre eux avec l’énergie d’une conscience honnête, et que les faits articulés par lui n’ont jamais été ébranlés. Les archives du Vatican 21 contiennent une foule de documents qui confirment ce qu’il a avancé. Nous citerons seulement la lettre suivante, écrite à la Propagande par l’abbé de La Court, qui fut élevé à la dignité épiscopale, et qui se fit toujours vénérer pour son zèle et sa piété. Voici comment il s’exprime dans une de ses lettres :

 

« En Cochinchine, le 15 juillet 1741.      

    » Monseigneur,

» J’ai reçu, cette année, avec un profond respect, la lettre que Votre Grandeur m’a fait l’honneur de m’écrire, du 7 novembre 1738. Rien ne pouvait être plus flatteur pour moi que de recevoir, dans cette extrémité du monde, des marques si sensibles de votre souvenir ; je n’ai pas manqué, tous les ans, de m’acquitter de mon devoir envers Votre Grandeur, et j’eus même l’honneur de vous marquer, l’année dernière, des faits assez extraordinaires, telle qu’est la mort remarquable du Révérend Père Sébastien, Jésuite, dont les circonstances, tout incroyables qu’elles sont, ne sauraient néanmoins être révoquées en doute. Cette année, Votre Grandeur en apprendra d’aussi surprenantes par les actes de la visite dont M. Favre, qui, par la mort de Mgr d’Halicarnasse, a été fait Pro-Visiteur, est le porteur. Comme je suppose que tout y sera recueilli, il me semble qu’il serait inutile que je rappelasse ici aucun fait. Votre Grandeur y verra le mépris que les Réguliers font ici du Saint-Siège et de ses envoyés, les persécutions et les afflictions qu’ils ont suscitées à M. le Visiteur, qui n’est mort que de chagrin et dans la dernière désolation. Pendant sa dernière maladie, il n’a eu aucun secours de la médecine, parce que les Jésuites lui retenaient chez eux son médecin, qu’ils ont gagné par argent ; il s’est trouvé sans argent pour vivre, parce que les Réguliers, l’an passé, par des tours de moine, lui ont fait perdre son viatique, et que, cette année, il a plu au Révérend Père Miralta de ne lui rien envoyer, et de se moquer encore de Sa Grandeur en lui faisant écrire, par son homme d’affaires de Canton, qu’il ne lui envoyait rien cette année, parce que ce qu’il avait reçu l’année dernière lui suffirait : en sorte qu’il a fallu vendre les meubles de Mgr le Visiteur pour faire les dépenses de ses funérailles et prêter de l’argent à M. Favre pour s’en retourner à Canton. On a tâché de cacher tant qu’on a pu aux frères cette disette de monseigneur ; mais les Réguliers l’ont publiée partout en disant que Sa Grandeur était rappelée par notre saint Père le Pape, qui était si mécontent, qu’en punition il ne lui envoyait point de subsides. Jamais légat du Saint-Siège n’a été plus bafoué et plus maltraité par les missionnaires que ce digne évêque ; mais jamais patience n’a été égale à la sienne : il comptait tout pour rien, pourvu qu’il pût cacher aux frères le scandale, et aveuglait tout ; et jamais il ne lui a échappé une parole plus forte lorsque ces Pères lui ont dit, de vive voix ou par écrit, les injures les plus atroces. Il ne leur répondait jamais que par les exhortations les plus touchantes ; et il a été si bon à leur égard, qu’il leur a tout passé, et temporisé, ou condescendu à presque tout ce qu’ils ont voulu, dans l’espérance de les gagner.

» Votre Grandeur sait combien il était attaché aux Jésuites, et que, si la sacrée Congrégation avait donné à la Société le choix d’un Visiteur, elle n’aurait pu en choisir un plus voué à ses intérêts, et qu’il lui était même agrégé par une patente du Général. Cependant, il n’a pu se dispenser d’agir contre ceux qui sont ici. Mais quelle violence n’a-t-il pas dû se faire ! Dès Macao, il écrivit exprès des lettres en Europe pour publier que les Jésuites n’avaient eu aucune part à sa détention, voulant leur éviter un affront dont ils ne sauraient se laver. Que de ménagements n’a-t-il pas eus ici pour les deux plus anciens, dont l’un même est leur supérieur ! Ce sont deux concubinaires, tous les deux publics. L’un nourrit sa concubine et ses enfants dans sa maison, et l’autre la mène partout. Tous les frères gémissent de ce scandale ; les païens se moquent des missionnaires et de la religion ; cependant, il n’eût pu se résoudre à leur ordonner de sortir de la mission, si les plaintes et les accusations des frères n’eussent été à un certain point.

» Je vous avoue, Monseigneur, qu’aujourd’hui la réputation des missionnaires est bien tombée parmi les frères et les païens ; aussi, combien peu embrassent notre sainte religion ! Sans parler de ceux qui ont scandalisé par leur ivrognerie toute la Cochinchine, on a encore la mémoire récente du fameux Père Joseph, Jésuite, dont les excès furent si grands, que plusieurs pères de famille portèrent à deux tribunaux gentils leurs plaintes contre ce Père qui avait déshonoré leurs filles. Il y a vingt ans au moins qu’on voit en concubinage le Père Vasconcellos ; et la Cochinchine est pleine de filles qu’il a sollicitées ; et, depuis trois à quatre ans, le père Lopès, supérieur des Jésuites ici, ne sait plus garder aucun dehors. Comment est-il possible que les autres puissent faire du fruit ? Fussent-ils des saints, les Pères craignent pour leurs filles, les maris pour leurs femmes ; quoiqu’ils aient eu ordre, cette année, de sortir de la Cochinchine, je doute qu’ils obéissent ; et on peut même dire que jamais le Père Lopès n’a été si acharné avec sa gueuse qu’à présent : s’il va à un malade, il la traîne dans sa barque ; et, au grand scandale des gentils, la fait coucher dans la même barque avec lui. J’aurais honte de dire ici ce que les frères disent lui avoir vu faire avec elle ; et il semble même que ce ne serait pas à moi de parler de ces désordres. Mais, Monseigneur, mon honneur y est engagé comme le sien. La faute d’un retombe sur tous. Il demeure aujourd’hui à un quart de lieue de ma résidence, et je n’entends parler que de cela, et il m’est impossible de couvrir sa turpitude. Il n’y a pas quinze jours que mon confrère, M. Darema, nouvellement arrivé, touché d’un saint zèle, a été supplier les autres Jésuites qui sont ici de ramener ce scandaleux, et rien ne diminue, pas même au dehors. Quel parti prendre, si on ne s’adresse aux supérieurs secrètement ?

» Ce qui m’embarrasse davantage, c’est que M. Favre, notre Pro-Visiteur, part incessamment pour l’Europe, et me laisse malgré moi le fardeau de la mission, en m’établissant Provicaire ; comment pourrai-je accorder le silence avec mon devoir ? C’est ce qui m’engage, Monseigneur, à supplier Votre Grandeur de faire ôter ce scandale du milieu de cette mission. Ce que j’ai l’honneur de lui marquer paraît incroyable ; mais la passion les a tellement aveuglés, qu’ils ne voient pas, et, comme l’a dit cent fois Mgr le Visiteur, c’est un châtiment de Dieu sur ces deux Pères, qui, depuis vingt ans, sont la cause de tous les troubles qui sont arrivés dans la mission ; et les frères le disent eux-mêmes.

» Faut-il, après cela, s’étonner si ces Réguliers ne peuvent souffrir les missionnaires français, qu’ils regardent comme les censeurs de leurs mœurs ? Ce qu’il y a eu de plus malin dans leur conduite est d’avoir répandu que Mgr le Visiteur avait pris une femme ; sachant bien qu’on ne croirait pas cela, afin qu’on portât le même jugement sur leur compte.

» Comme je ne doute pas que tous les réguliers qui sont ici réunis ne demandent un autre Visiteur ayant appelé de celui-ci, j’espère, Monseigneur, que Votre Grandeur voudra bien s’intéresser, au cas que la sacrée Congrégation daigne les écouter, pour que ce ne soit pas un régulier, mais un digne séculier, qui soit surtout à l’abri d’être corrompu par les grains d’or de ce pays. M. Favre pourra dire à Votre Grandeur les offres qu’on lui a faites de Macao et ici pour soutenir les réguliers, et les sommes qu’ils ont données au chirurgien de Sa Grandeur pour leur servir d’espion et de conteur de nouvelles auprès de Sa Grandeur. Il pourra aussi lui raconter ce qui s’était passé avec Mgr de Nabuce et le Révérend Père Cezati, ce qui nous fait tout craindre d’un religieux ; car ils sont tous les mêmes ; presque sitôt qu’ils ont perdu de vue leur couvent, ils s’oublient. Voici leur proverbe : Colui che ha passato il capo di Buona Speranza di sua salute ha perduto la speranza 22. Je l’ai ouï dire à plusieurs ; mais nous ne saurions rien craindre d’un Visiteur intègre, et nous ne reculerons pas.

» Les réguliers ne manqueront pas de représenter que Mgr le Visiteur a été gagné par les missionnaires français ; mais comment serait-il concevable qu’un seul missionnaire français eût prévalu contre huit réguliers ? Pendant deux ans que ce prélat a été en Cochinchine, il a fait sa résidence à la ville capitale du royaume, où il y a toujours eu quatre ou cinq Jésuites au moins, deux Franciscains, et tout ce qu’il y avait ici de missionnaires de la sacrée Congrégation, qui, tous réunis ensemble, ont fait les écrits, les représentations et toutes les instances qu’ils ont voulues ; et il n’y a jamais eu qu’un seul missionnaire français, savoir, M. Rivoal la première année, et moi seul la seconde, pour répondre à tous les réguliers. Comment se pourrait-il qu’un seul eût prévalu contre tous, si l’évidence et la justice n’eussent été pour cet un ?

» Ils se plaindront beaucoup aussi sans doute, comme ils ont fait ici, de M. Favre ; cependant, je puis assurer ici Votre Grandeur qu’il n’a jamais démenti la sincérité et la droiture qu’on attribue à sa nation et qui fait son caractère. La fortune qu’il eût pu faire avec ces religieux, s’il eût voulu, contre sa conscience, donner dans leurs sentiments, le prouve bien. On lui a dressé mille pièges, et, entre autres, il a été empoisonné trois fois. Je lui laisse à en faire le récit à Votre Grandeur, aussi bien que de ses autres persécutions. Si jamais personne a soutenu les intérêts du Saint-Siège et mérité sa bienveillance, c’est lui. Il est digne, Monseigneur, après s’être sacrifié sans aucun intérêt que la seule gloire de Dieu, que Votre Grandeur le protège. Comme il m’a établi Provicaire pendant la vacance du vicariat, j’ose vous demander la même grâce contre mes ennemis, et j’ai l’honneur d’être, avec un profond respect,

» Monseigneur,                                                        

» Votre très honoré et très obéissant serviteur,

» DE LA COURT,             

» Provicaire Apostolique. »    

 

 

 

 

 

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III

 

Amérique. – Philippines.

 

Les Jésuites au Paraguay. – Ils s’y emparent du temporel et du spirituel. – Leurs persécutions contre l’évêque Dom Bernardin de Cardenas. – Ils le font excommunier par leur Conservateur. – Ils sont mis en accusation devant le roi d’Espagne. – Leur défense. – Ils sont condamnés et Dom Bernardin est reconnu innocent. – La cause portée à Rome. – Les Jésuites condamnés. – Détails sur leur conduite au Paraguay. – Ils cherchent à faire tuer l’évêque. – Vers impudents qu’ils font circuler contre lui. – Idée générale de leur gouvernement au Paraguay.

Les Jésuites au Mexique. – Lettres du bienheureux Palafox, évêque d’Angelopolis contre eux. – Richesses énormes des Jésuites. – Leur commerce avec la Chine par les Philippines. – Leurs spéculations sur les testaments. – Leurs injustices envers Dom Palafox. – Ils refusent de reconnaître sa juridiction et le font excommunier par leur Conservateur. – Première lettre de Dom Palafox au pape Innocent X pour se plaindre des entreprises des Jésuites. – Graves accusations contenues dans cette lettre. – Lettre du même au roi d’Espagne. – Violences des Jésuites contre lui. – Leur mascarade impie et sacrilège. – Deuxième lettre de Dom Palafox à Innocent X. – Les Jésuites condamnés. – Leur soumission hypocrite. – Ils méprisent les sentences les plus justes et n’en tiennent aucun compte. – Opinion de Palafox sur la nécessité de la réforme pour la Compagnie des Jésuites. – Son opinion sur la conduite des Jésuites dans la Chine.

Jésuites au Canada et en Californie. – Leurs expéditions et leurs trahisons. – Leur conduite chez les Iroquois. – Ils y vont pour y prendre des femmes et des castors plutôt que pour y prêcher l’Évangile. – Leur commerce en Californie et leurs relations avec leurs confrères de Manille. – Leur commerce aux Philippines. – Ils sont excommuniés par les archevêques de Manille pour cette cause. – Persécutions qu’ils exercent contre ces archevêques.

 

En Amérique, les Jésuites suivaient le même système qu’au Japon, aux Indes et en Chine.

Ils pénétrèrent dans le Paraguay à la suite des Espagnols 23 ; d’autres missionnaires y prêchèrent comme eux l’Évangile, et le roi d’Espagne mit à la tête des convertis un évêque qui devait avoir sur toute la contrée l’autorité spirituelle. Dans l’exercice de cette autorité, les évêques du Paraguay rencontrèrent une forte opposition dans les Jésuites, qui avaient conçu la pensée de s’emparer de toute l’administration temporelle et spirituelle de cette contrée. Les luttes que supportèrent les deux premiers évêques ne sont pas connues dans leurs détails ; on sait seulement, par les pièces officielles qui furent présentées au roi d’Espagne par le troisième, que ses deux prédécesseurs avaient eu à supporter les mêmes persécutions que lui, de la part des Jésuites.

Ce troisième évêque du Paraguay était Dom Bernardin de Cardenas. Il fut consacré évêque le 14 octobre 1641. En 1644, il entreprit une visite épiscopale dans les provinces de Parana et d’Uruguay, où les Jésuites prétendaient dominer en maîtres. Il paraît que ces religieux avaient de graves raisons pour empêcher cette visite, car ils s’entendirent avec le gouverneur du pays pour s’emparer de l’évêque, dans sa ville épiscopale de l’Assomption, dans son église pendant l’office divin. Le pieux évêque fut abandonné sur la rivière dans une petite barque, et l’administration de son église fut confiée à un chanoine sans capacité. Pendant deux ans, l’évêque du Paraguay demeura à quatre-vingts lieues de sa ville épiscopale, dans l’évêché de Buenos Aires. Il porta plainte contre ses persécuteurs et fut rétabli dans l’exercice de ses droits ; mais, à peine était-il rentré dans son évêché, qu’il fut obligé d’en sortir de nouveau. Les Jésuites firent déclarer le siège vacant, de concert avec quelques chanoines qu’ils avaient gagnés. Le roi d’Espagne ayant nommé un nouveau gouverneur en 1647, Dom Bernardin retourna à l’Assomption, où il fut reçu avec respect par tout le monde, excepté par les Jésuites, qui gagnèrent le nouveau gouverneur. Celui-ci, étant mort en 1649, fut remplacé par l’évêque lui-même qui chassa les Jésuites de la ville de l’Assomption ; ceux-ci résolurent d’y rentrer de force ; ils levèrent dans ce but une armée de quatre mille indigènes, dans les cantons qu’ils avaient soumis à leur domination, et ils entrèrent dans la ville, qu’ils livrèrent au pillage.

Conformément à leurs privilèges, ils avaient nommé un Conservateur pour juger leur différend avec l’évêque. C’était un religieux de la Merci, dont les mœurs déréglées étaient connues. Ce juge excommunia l’évêque et le déposa ; en même temps, les troupes des Jésuites l’assiégèrent dans l’église : Dom Bernardin y resta dix jours, et y fut sur le point de mourir de faim. Après un emprisonnement de onze jours, on le mit de nouveau sur une barque, avec des soldats qui eurent ordre de ne le quitter qu’à une distance de deux cents lieues de la ville de l’Assomption.

Le 7 janvier 1650, l’évêque de Buenos Aires publia un mandement pour annuler la prétendue sentence d’excommunication prononcée par le Conservateur des Jésuites. Dom Bernardin, déposé auprès de la ville de Sainte-Foi, entreprit à pied un voyage de trois cent soixante lieues pour porter sa cause au Conseil royal de la Plata. Il y arriva le 17 mars 1651. On le reconnut comme évêque légitime du Paraguay ; mais bientôt les Jésuites, instruits de ce qui arrivait, ourdirent contre lui de nouvelles intrigues, et le forcèrent de se cacher dans les lieux les plus solitaires, où il était suivi de pauvres sauvages qu’il instruisait des vérités du christianisme. Il mena plusieurs années cette vie nomade et apostolique.

Dès l’an 1649, Dom Bernardin avait envoyé en Europe frère Jean Villalon, de l’Ordre de Saint François. Après plusieurs voyages en Amérique, ce religieux arriva en Espagne au mois d’août 1652, et présenta au roi un Mémoire qui contenait le récit des persécutions que son évêque avait souffertes. Ce Mémoire a été imprimé. Le Père Pedraça, Procureur des Jésuites, avait présenté aussi un Mémoire au roi contre l’évêque du Paraguay ; Villalon y répondit, ce qui provoqua un nouveau Mémoire de la part des Jésuites. Villalon fit une seconde réplique. La cause étant ainsi pendante à la cour d’Espagne, Villalon retourna en Amérique pour prendre de nouveaux renseignements, puis repartit pour l’Espagne. Il fut pris par un corsaire anglais, et demeura plusieurs mois prisonnier en Angleterre. Il put enfin aborder pour la seconde fois en Espagne en 1657. Il y présenta à la cour les nouveaux renseignements qu’il avait recueillis en faveur de son saint évêque et contre les Jésuites. La cour donna gain de cause à Dom Bernardin.

En 1658, frère Villalon partit pour Rome, et présenta à Alexandre VII et aux cardinaux de la Congrégation du concile la cause de son évêque. Par plusieurs décisions de la Congrégation, des années 1660 et 1661, les Jésuites furent condamnés sur toutes les questions qu’ils avaient soulevées. Alors le roi d’Espagne ordonna au vice-roi du Pérou de donner à Dom Bernardin les secours nécessaires pour qu’il pût reprendre possession de son siège.

Quelques extraits des Mémoires de frère Villalon feront connaître en détail les procédés des Jésuites à l’égard du pieux évêque du Paraguay.

Voici par quel moyen les Jésuites avaient essayé de cacher leurs crimes :

« Les Jésuites ayant su que, portant avec moi les pièces nécessaires pour la défense de l’Église, je pourrais faire voir dans les audiences royales et dans le Conseil suprême des Indes l’innocence de ce prélat, et leurs crimes, quand nous eûmes durant trois jours descendu le long de la rivière, et qu’environ à la douzième heure du jour suivant nous étions arrivés à un endroit du chemin qui conduit de la ville de l’Assomption à la paroisse ou habitation de Saint-Ignace, dont les Jésuites ont soin, deux cents Indiens de cette habitation, tous armés d’arquebuses, de mousquets, de larges épées et de rondaches à l’espagnole, et conduits par divers capitaines, enseignes, sergents, et autres chefs, à l’un desquels ils donnaient le nom de mestre de camp, nous fermèrent le passage, et, tirant sur nous, nous contraignirent d’aborder. Alors, après nous avoir tout pris, et dépouillé entièrement les Indiens qui menaient nos barques, ils entrèrent dedans comme on entrerait par une brèche, renversèrent tout, pillèrent tout, et même les aumônes que nous portions, et qui montaient à plus de six mille cinq cents réales ; puis ils nous ôtèrent nos papiers, fouillèrent jusque dans nos manches et dans l’habit du Père Visiteur, et, sur ce qu’il résistait un peu, un Indien leva trois fois l’épée pour lui abattre la tête. Je fus, Sire, le seul qui sauvai quelques papiers que j’avais pris grand soin de cacher, et que j’ai présentés au Conseil royal de Votre Majesté, avec d’autres, qui, m’ayant été envoyés par le Révérendissime évêque et par d’autres personnes zélées pour le service de Dieu et de Votre Majesté, m’ont été rendus par diverses voies.

» Après que ces Indiens eurent ainsi pris nos papiers et pillé tout ce qui était dans nos barques, ils nous empêchèrent de continuer notre navigation ; et ce mestre de camp, et ces capitaines indiens allaient diverses fois à une montagne fort proche de la rivière, où un Père Jésuite, accompagné de François de Vega, et de Sébastien de Léon, ami particulier et commensal des Jésuites, s’était caché. Lorsque ces Indiens revenaient, ils disaient « qu’il fallait trouver tous les papiers de l’évêque », et qu’il en manquait encore quelques-uns. En suite de quoi ils nous visitèrent encore et nous dépouillèrent, en nous menaçant avec leurs épées de nous tuer, si nous ne leur donnions tous les papiers de l’évêque ; et, quand ils en trouvaient quelques-uns, ils les portaient à la montagne avec grand bruit et avec grandes démonstrations de réjouissances. Sur quoi, leur ayant demandé s’il y avait sur la montagne quelques Espagnols cachés dont ils allaient recevoir les ordres, ils me répondirent que oui, et me firent signe avec les doigts qu’il y en avait trois.

» Comme nous étions, Sire, en cet état, il arriva un prince indien, originaire du pays où est l’habitation de Saint-Ignace, lequel, s’adressant à l’un des Indiens qui étaient venus avec nous, et nous était affectionné, nommé Philippe Sandi, lui donna sept ou huit rames, de vingt-quatre que ces autres Indiens nous avaient prises, et lui dit : « Ramenez les Pères dans leur habitation, et gardez vous bien de descendre le long du fleuve, parce que ces méchants Indiens l’occupent tout, jusqu’à celui du Paraguay, et qu’ils vous tueraient ! Dieu a permis qu’étant aujourd’hui allé à la chasse, je sois arrivé ici pour vous sauver ; car sans cela il vous en aurait à tous coûté la vie, et à ces Pères. » À quoi il ajouta : « Sébastien de Léon, François de Vega et un Père Jésuite sont sur cette montagne voisine, où ils ordonnent aux Indiens ce qu’ils ont à faire. » Ainsi, après avoir été pillés et dépouillés, et n’ayant ni de quoi manger ni aucune autre subsistance, nous naviguâmes durant huit jours, contre le cours de l’eau, sur ce fleuve, avec ce peu de rames et tant de travail, de nécessité et de faim, que les bourgeons de palmier furent notre seule nourriture. Enfin, nous arrivâmes en la ville de l’Assomption, où, après avoir pris le serment de tous ceux qui étaient venus avec moi, on fit l’information, que j’ai présentée, avec les autres papiers, au Conseil royal de Votre Majesté. »

Voici comment frère Villalon raconte l’origine des persécutions que les Jésuites avaient fait souffrir à l’évêque du Paraguay :

« Les magistrats de Paraguay signifièrent à l’évêque l’ordre royal de Votre Majesté d’aller visiter les provinces de Parana et d’Uruguay gouvernées par les Jésuites, et de confirmer plus de cent mille Indiens qui sont sous leur juridiction, dont ils sont curés dans plus de vingt-quatre habitations où ils ne tiennent compte d’observer la forme prescrite par le saint concile de Trente, et par le patronage royal de Votre Majesté. Ce bon évêque ayant fait savoir ensuite la résolution qu’il avait prise d’aller faire cette visite, ce fut comme donner aux Jésuites un coup de poignard dans le cœur, parce que c’est là qu’est leur trésor, ou, pour mieux dire, celui de Votre Majesté, comme elle le reconnaîtra par les informations qui en ont été faites, qui marquent la grande quantité d’or qui se trouve dans ces provinces.

» Voilà, Sire, quelle a été l’origine des disgrâces, et des horribles persécutions qu’ont souffertes et que souffrent encore cet évêque et les peuples de son diocèse. »

Ceux qui ont écrit de si pompeux éloges du gouvernement établi par les Jésuites au Paraguay, dans leurs paroisses ou réductions, ont oublié bien des détails, en particulier celui de l’or dont parle frère Villalon.

Voici le prétexte dont se servirent les Jésuites auprès de leurs paroissiens, pour les engager à empêcher l’évêque de faire sa visite :

« Ces Pères n’oublièrent rien pour s’opposer à l’évêque de tout leur pouvoir, et onze jours après ils traitèrent avec le gouverneur Dom Gregorio de Hinestrosa, auquel on dit publiquement qu’ils donnèrent trente mille écus d’or, à condition de se saisir de l’évêque, et de le chasser de son évêché. Pour exécuter cette résolution, ils commencèrent par le chasser des provinces de Parana et Uruguay, ils rassemblèrent, durant ce temps d’onze jours, huit cents Indiens aguerris, armés de mousquets, de coutelas, d’épées, de rondaches, de lances, de flèches et de frondes, commandés par des mestres de camp, des capitaines, des enseignes et des sergents. Ils marchaient sous cinq drapeaux, et faisaient un bruit étrange avec leurs tambours. Le Père Yacinthe Jorquera, provincial de l’Ordre de Saint-Dominique dans les provinces de Chili, Tucuman et Paraguay, assure dans un mémorial par lui présenté à l’audience royale de Chili, que, pour échauffer et animer ces Indiens, les Jésuites leur persuadèrent que l’évêque voulait entrer dans leurs habitations avec quantité d’ecclésiastiques pour y enlever leurs femmes ; et on fît courir ce bruit dans tout le pays. Les Indiens et quantité d’autres personnes le disant tout haut, le frère Jean de Godoy, religieux de Saint-François, lequel je nomme, parce que sa sainteté et sa vertu sont fort connues, ayant su cela, il alla deux diverses fois, ainsi qu’il me l’a assuré lui-même, parmi ces troupes indiennes, et leur fit connaître que ce qu’on leur avait donné à entendre n’était qu’une méchanceté et qu’un mensonge ; ce qui fut cause que plusieurs d’entre eux s’en retournèrent. »

Lorsque l’évêque Bernardin de Cardenas rentra pour la première fois dans la ville de l’Assomption, quelques chanoines dévoués aux Jésuites s’étaient retirés chez eux et y avaient établi la cathédrale en prenant le titre de Noble doyen et chapitre, le siège vacant. Frère Villalon, après l’avoir rapporté, continue ainsi :

« On y récitait les heures canoniales, et on y faisait des exhortations au son des cloches. On y prêchait. On y mariait. On y enterrait. On y absolvait de toutes sortes d’excommunications. On y recevait les excommuniés, les malfaiteurs, les interdits. On y chantait des messes solennelles. On y redoublait le son des cloches lorsque la véritable cathédrale publiait l’interdit contre cette fausse cathédrale ; et on faisait de grandes fêtes publiques, accompagnées de plusieurs salves d’arquebuserie, afin d’empêcher la fonction de la principale église.

» La maison des Jésuites, Sire, est un fort château situé au milieu de la ville, où l’on ne sait ce que c’est que d’obéir ni à Votre Majesté, ni au pape, ni à vos ministres, ni aux siens. C’est la retraite de tous les bannis, et de tous les excommuniés, et il n’y a point d’officiers de la justice, soit ecclésiastique ou séculière, qui soient assez hardis pour entreprendre de les en tirer, parce qu’elle est toute pleine d’armes au dedans, et au dehors tout environnée de canonnières, ainsi que je l’ai vu de mes propres yeux, et que le Père Hyacinthe Jorquera, provincial de l’Ordre de Saint-Dominique qui rapporte tout ceci, témoigne aussi l’avoir vu.

» Aussitôt que l’évêque fut entré dans sa cathédrale, les Jésuites furent en grande hâte en donner avis au nouveau gouverneur Dom Diego de Escobar Ossorio, lequel s’y rendit à l’heure même, et en chassa tout le peuple. Il voulut aussi en faire sortir l’évêque, mais il résista généreusement, et lui parla sur ce sujet avec force et avec un zèle véritablement apostolique. Le gouverneur posa ensuite des gardes à la porte de l’église, avec ordre de n’y laisser entrer personne. Les habitants de la ville qui se trouvèrent dans la place publique, en même temps que le gouverneur y était, témoignèrent être très mal satisfaits de la manière dont on traitait leur évêque, et parlèrent avec beaucoup de mépris de quatre ou cinq chanoines qui avaient été gagnés par les Jésuites. Ils ne parlèrent pas en meilleurs termes de ces Pères, dont ils avaient conçu une grande horreur, à cause de tant d’actions scandaleuses que l’on avait faites pour leur plaire.

» Cela passa si avant, que cette grande multitude de peuple en vint jusqu’à dire qu’on leur avait déjà une fois, par des méchancetés et des tyrannies, ôté leur évêque, par cette seule raison qu’il ne pensait qu’à servir Dieu et le roi ; mais que maintenant qu’il avait plu à sa divine bonté de le leur rendre, ils le garderaient si bien, qu’on ne pourrait pas une seconde fois le leur enlever. »

Les Jésuites alors essayèrent de le faire tuer. Le frère Villalon raconte ainsi le fait :

« L’archidiacre Don Gabriel de Peralla, étant entré en contestation avec l’évêque, et s’étant soustrait de son obéissance, il s’en alla au collège des Jésuites trouver les deux autres chanoines qui établissaient là leur prétendue cathédrale. Étant venu depuis à son logis, et l’évêque l’ayant su, il alla avec quelques ecclésiastiques pour l’arrêter. Sur quoi l’archidiacre lui tira un coup d’arquebuse chargée d’une balle et de quelques postes. Mais, par un miracle visible, cette balle s’aplatit contre la poitrine de l’évêque, comme elle aurait fait contre un rocher, et tomba aux pieds de ce serviteur de Dieu. J’ai encore, Sire, cette balle, laquelle fut vue de tout le peuple, et ensuite de toute la province, qui ne pouvait assez admirer un miracle si manifeste, dans la créance duquel ils furent d’autant plus confirmés, qu’une des postes rompit le bras d’un serviteur de l’évêque qui était derrière lui, et qui mourut de ce coup peu de jours après, et une autre poste rompit la jambe d’un petit nègre.

» Quantité de gens accoururent à ce bruit, et entre autres le gouverneur, lequel ayant demandé à l’évêque comment la chose s’était passée ; après qu’il la lui eut contée, il lui dit « : Allez-vous-en, monsieur, à votre église, et je vous remettrai, entre les mains, l’archidiacre. » L’évêque s’en alla sur cette parole, et comme il était encore en chemin, un de ses ecclésiastiques le vint trouver, et lui dit : « L’archidiacre est déjà, monsieur, dans le collège des Jésuites. Car, étant sorti par une fausse porte du côté de la rivière, avec une arquebuse à la main, et une épée à son côté, accompagné de deux excommuniés, six Pères sont venus au-devant de lui avec des armes à feu, l’un desquels, qui est le Père Juan Antonio Manquiano, avait deux arquebuses à la main, et cherchait à qui en donner l’une pour défendre l’archidiacre. » L’évêque leva sur cela les yeux au ciel, et dit : « Jésus-Christ, mon Seigneur, puisqu’il n’y a point de justice sur la terre, faites que pour me la rendre, la vôtre toute divine descende du ciel. »

Quatre Jésuites commandaient l’armée de quatre mille Indiens avec lesquels ils rentrèrent à l’Assomption après en avoir été chassés, à la requête de la ville. Leur cruauté et leur hypocrisie se montrèrent à nu dans ces circonstances. Un des leurs fut tué dans la bataille. Ils s’emparèrent de la ville, qui ne s’attendait pas à être assiégée. Les habitants n’avaient pas d’armes, car les Jésuites depuis longtemps les accaparaient pour armer les Indiens de leurs réductions. Ils montraient à ces derniers l’exercice et marchaient à leur tête dans les combats. Leurs guerriers les plus distingués étaient les Pères Francisco Dias Tano, supérieur des réductions, Juan de Porras, Juan Antonio Manquiano et Louis Arnote.

Lorsque l’évêque du Paraguay se rendit à la Plata pour demander justice, il fut reçu comme un saint par le peuple, sans distinction d’Indiens ni d’Espagnols. Ce triomphe offusqua les Jésuites de cette localité, qui firent circuler les vers suivants :

 

Vulgo loco, y desat ento,

Ya te pagas de mentiras ;

Pues con mas afecto miras

Lo que menos te esta à cuento :

La ensenanço, y documento

Nos deves, si, que es tu guia,

Porque, aunque todo a porfia,

Te acude de Polo à Polo ;

Vas ciego, perdido, y solo,

Quando vas sin Compania.

Todos nos han menester,

Frailos, Cabildos, y Audiencia,

Y todos en competencia

Tiemblan de nuestro poder:

Y pues hemos de vencer

Esta canalla enemiga

Todo este pueblo nos siega,

Y no quieran inconstantes

Perder amigos gigantes

Por un Obispo hormiga ?

 

Peuple fou et étourdi.

Est-ce ainsi que tu te payes de mensonges ?

Puisque tu fais plus d’état

De ce qui t’est un moindre appui.

Nous sommes tes maîtres et tes docteurs,

Et c’est par nous que tu te dois conduire.

Quand d’un bout de l’univers à l’autre

Chacun serait de ton parti,

Tu es aveugle, perdu et abandonné

Si tu es dans la Compagnie.

Tout le monde a besoin de nous,

Moines, chanoines, parlements ;

Et tous sans exception

Tremblent sous notre pouvoir ;

Puis donc que nous sommes assurés

De vaincre cette canaille ennemie,

Tout ce peuple ne nous doit-il pas suivre ?

Et n’y aurait-il pas de l’imprudence,

De perdre l’amitié des géants

Pour une fourmi d’Évêque ?

 

Nous ne citerons pas un plus grand nombre de pas sages des Mémoires de frère Villalon. De l’ensemble des faits qu’il rapporte et qui ont été admis comme vrais et bien prouvés par les cours de Rome et de Madrid, il reste démontré que les Jésuites eurent recours à la violence et au mensonge pour nuire aux évêques du Paraguay ; qu’ils voulaient dominer en maîtres absolus dans ces contrées, et cumuler tous les pouvoirs spirituels et temporels ; qu’ils spéculaient sur les pauvres indigènes qu’ils gouvernaient afin d’amasser d’énormes trésors.

Quant à ce qu’ils ont dit eux-mêmes de l’ordre admirable qu’ils avaient établi dans leurs réductions, on peut croire qu’ils se sont un peu flattés. Ils semblent au moins n’avoir pas compris la nature humaine en voulant organiser une nation en communautés religieuses ou chaque membre devait obéir aveuglément et se contenter du rôle qui lui était assigné. Le gouvernement de leurs réductions, modelé sur les Constitutions de la Compagnie, ne pouvait résister au développement dont les indigènes, agglomérés en nation, devaient nécessairement suivre les lois. Aussi ces indigènes secouèrent-ils le joug de leurs bons Pères, malgré le bonheur dont ils jouissaient sous leur empire, dès qu’ils eurent quelques relations avec les peuples voisins. Un des principaux motifs qui les y porta fut sans doute le désintéressement un peu trop absolu que les Jésuites leur avaient imposé et dont ils ne leur donnaient pas l’exemple. Les indigènes, peu habitués au luxe dans leur vie sauvage, se contentaient de peu ; les Jésuites les avaient persuadés facilement d’apporter aux pieds du bon Père, placé à la tête de chaque réduction, le produit de leur travail. Ils recevaient en récompense la nourriture, le logement et le vêtement. Le profit que retiraient ainsi les Jésuites était immense. Le monopole de l’herbe du Paraguay, espèce de thé qui ne croissait que sur les terres de leurs réductions, était encore une grande source de richesses. Ils amassaient, dans les magasins que possédait chaque réduction, beaucoup d’autres produits, et particulièrement de la poudre d’or que leurs néophytes allaient chercher dans les ravins, après les débordements fréquents de la rivière qui coule sur un sable rempli d’or. Le produit des mines d’or et d’argent qu’ils faisaient exploiter à leur profit, venait encore augmenter leur colossale fortune.

Le magasin où les habitants de chaque réduction apportaient le produit de leur travail, faisait partie du presbytère du curé-jésuite. Cette maison était comme une petite ville composée non-seulement d’un superbe logement, mais de vastes bâtiments et d’une église richement ornée ; l’emplacement de ces constructions et des jardins contenait environ soixante arpents.

On comprend qu’un tel régime dut nécessairement disparaître dès que les habitants des réductions sortirent de l’enfance. Les Jésuites ne négligèrent rien pour les y entretenir le plus longtemps possible ; mais les arts et l’industrie, auxquels ils les initiaient par intérêt, devaient nécessairement leur inspirer des idées d’émancipation. C’est ce qui arriva en effet.

Dans l’Amérique septentrionale, les Jésuites avaient su se rendre puissants comme au Paraguay, et ils n’abusaient pas moins de leur influence.

En soixante ans environ, ils s’étaient tellement enrichis au Mexique qu’un saint évêque de cette contrée, dom Palafox, parlait ainsi dans une lettre adressée au pape Innocent X, le 25 mai 1647 24.

« J’ai trouvé, très saint Père, entre les mains des Jésuites, presque toutes les richesses, tous les fonds et toute l’opulence de ces provinces de l’Amérique septentrionale ; et ils en sont encore aujourd’hui les maîtres. Car deux de leurs collèges possèdent présentement trois cent mille moutons, sans compter les troupeaux de gros bétail ; et au lieu que toutes les cathédrales et tous les Ordres religieux ont à peine trois sucreries, la Compagnie seule en possède six des plus grandes. Or, une de ces sucreries, très saint Père, vaut ordinairement un demi-million d’écus, et même plus, et quelques-unes mêmes approchent d’un million. Et y ayant de ces sortes de biens qui rapportent tous les ans cent mille écus, cette seule province de la Compagnie, où il n’y a que dix collèges, en possède six, comme j’ai déjà dit. Par-dessus tout cela, ils ont des fermes où l’on sème du blé et d’autres grains, d’une si prodigieuse étendue, qu’encore que ces fermes soient éloignées l’une de l’autre de quatre et même de six lieues, les terres néanmoins se touchent les unes les autres. Ils ont aussi des mines d’argent très riches, et ils augmentent si démesurément leur puissance et leurs richesses, que s’ils continuent de marcher de ce train, avec le temps, les ecclésiastiques seront nécessités de devenir les mendiants de la Compagnie ; les séculiers, leurs fermiers ; et les religieux d’aller demander l’aumône à leurs portes. Tout ce bien et ces rentes, si considérables qu’elles suffiraient pour rendre puissant un prince qui ne reconnaîtrait point de souverain au-dessus de lui, ne sont employées que pour l’entretien de dix collèges, parce qu’ils n’ont qu’une seule maison professe qui vit d’aumônes, et que les missions sont abondamment entretenues par les libéralités du roi catholique. Il faut ajouter à cela que dans tous ces collèges, à l’exception de celui de Mexico, et d’un autre à Angélopolis, il n’y a que cinq ou six religieux ; de sorte, très saint Père, que si l’on compte sur le pied des revenus de la Compagnie, ce qu’il y en peut avoir pour chacun en particulier, on trouvera que cela va à deux mille cinq cents écus de rente, quoiqu’on puisse entretenir un religieux pour cent cinquante écus par an.

» Il faut ajouter à l’opulence de leurs biens, qui est excessive, une merveilleuse adresse à les faire valoir, et à les augmenter toujours ; et l’industrie du trafic ; tenant des magasins publics, des marchés, des bêtes, des boucheries, des boutiques pour les commerces les plus bas et les plus indignes de leur profession ; envoyant une partie de leurs marchandises à la Chine par les Philippines, et faisant croître de jour en jour leur pouvoir et leurs richesses, en les mettant à profit, et causant en même temps la ruine et la perte des autres. »

Non contents de toutes ces richesses et de tous ces biens, les Jésuites spéculaient sur les testaments de ceux qui leur avaient été attachés pendant la vie. Les biens qu’ils obtenaient ainsi étaient à leurs yeux exempts de toute charge. Un prébendier de la cathédrale d’Angélopolis leur ayant légué des biens grevés de la dîme en faveur de la cathédrale, les Jésuites refusèrent de payer cet impôt. De là naquit un procès dans lequel Dom Palafox fut obligé de prendre parti contre eux.

Palafox était un homme fort pieux et très zélé, grand ami des Ordres religieux et en particulier des Jésuites ; il ne négligea rien pour ne pas entrer en discussion avec eux. Mais ceux-ci lui firent un crime d’avoir pris les intérêts de sa cathédrale et employèrent leurs moyens ordinaires pour le persécuter et pour entraver ses pieux desseins. Ils refusèrent en particulier de reconnaître sa juridiction, et prétendirent avoir le droit d’exercer le ministère ecclésiastique sans son approbation.

Malgré son estime pour la Compagnie des Jésuites, Palafox crut de son devoir de défendre les droits inhérents à sa dignité. De là de nouvelles discussions que nous laisserons exposer à Palafox lui-même. Ses lettres sont des monuments trop graves et trop authentiques, elles font trop bien connaître les Jésuites de l’Amérique, pour que nous n’en donnions pas textuellement quelques passages.

Voici comment l’évêque d’Angélopolis expose la conduite des Jésuites dans l’affaire de la juridiction :

« Les religieux de la Compagnie, outre le tort qu’ils font à l’entretien du culte divin et des églises, et au soulagement des pauvres, en diminuant les revenus des églises, sont passés à une autre entreprise encore plus préjudiciable touchant la juridiction et l’administration des sacrements. Car, comme ils ont à leur service dans les terres qu’ils possèdent un grand nombre de séculiers, et qu’ils ont plus de cent Indiens dans la seule terre d’Amaluca, qui n’est qu’à une lieue de cette ville, on a des preuves que les Jésuites ne laissaient pas de leur administrer les sacrements sans aucun pouvoir ni juridiction pour cela. Et, ce qui est bien étrange, ils les mariaient, et les engageaient par là en des mariages nuls et invalides. Mais cela se faisait d’une manière si secrète, telle qu’est celle dont les Jésuites se gouvernent en toutes choses, et surtout dans leurs terres, qu’on n’en aurait jamais rien su, si ces Indiens ne fussent venus le découvrir eux-mêmes à l’occasion de quelque démêlé qu’ils avaient avec les Jésuites.

» Comme on reconnut par les registres du secrétariat de l’évêché qu’ils n’avaient point les permissions nécessaires, on leur défendit, conformément au concile de Trente, de confesser les séculiers ni de prêcher, jusques à ce qu’ils en eussent demandé et obtenu de moi ou de mon Vicaire général l’autorisation, pour empêcher les maux qui pourraient arriver s’ils continuaient à le faire sans permission.

» Il leur était facile de répondre à cet acte si juridique et si nécessaire, en montrant leurs permissions, s’ils en avaient ; ou en demandant qu’on leur en donnât, s’ils n’en avaient point. Mais au lieu de cela, ils répondirent extrajudiciairement qu’ils avaient des privilèges pour confesser sans approbation ni permission. Et comme on leur demanda à voir ces privilèges, ils répondirent qu’ils avaient un privilège pour ne les pas montrer. On leur fit instance pour voir au moins ce dernier privilège ; à quoi ils répondirent qu’ils n’y étaient pas obligés ; et que se trouvant en possession de prêcher et de confesser, ils continueraient de le faire, comme ils le firent en effet, quoiqu’on le leur eût défendu. »

Ils achetèrent, argent comptant, deux Conservateurs de leurs privilèges, qui se mirent à examiner le procès, à juger évêque et Grand Vicaire ; et ils les excommunièrent l’un et l’autre. Tout en conduisant ainsi leur procès devant les juges qu’ils s’étaient eux-mêmes donnés, les Jésuites criaient à l’impiété, à la persécution.

« C’est ainsi, très saint Père, continue l’évêque d’Angélopolis, qu’agissent ces Pères, par violence et par autorité dans ces provinces, sans respect ni considération, soit pour les bulles ou pour les conciles, abusant de leurs privilèges, les étendant non-seulement à ce qui n’y est point contenu, mais même à ce qui est défendu, comme il est arrivé dans la consécration des autels, des calices et des patènes. Car, quoiqu’il y ait une limitation expresse qui les borne aux terres des infidèles, et où il n’y a point d’évêque catholique, et que la congrégation des éminentissimes cardinaux ait déclaré en 1626 qu’ils n’ont point ce pouvoir, ils méprisent ces déclarations et continuent de le faire, se fondant sur des privilèges qu’on n’a jamais vus. Si on leur demande à les voir, ils soutiennent qu’ils ne les doivent pas montrer ; et si on les y veut obliger par des censures selon la disposition du droit, ils nomment des Conservateurs, et font agir les puissances séculières. Si on procède contre eux selon les règles ordinaires du droit, ils disent que ce sont des injures manifestes qu’on fait à leur religion, ils se plaignent hautement, crient qu’on les persécute, et traitent de gens suspects en la foi ceux qui n’agissent que pour soutenir les décisions de l’Église qui établissent la foi. Ils composent des écrits scandaleux, qu’ils répandent parmi le peuple ; ils enseignent aux enfants dans leurs écoles à manquer de respect et d’obéissance à leur évêque ; ils leur font lire les ordonnances des Conservateurs que l’évêque a déclarés excommuniés, et ils décident qu’on pèche mortellement si on obéit à son pasteur et à son évêque dans le procès qu’il a contre la Compagnie.

» Tout cela, Très-Saint Père, est constant par les papiers que j’envoie à Votre Sainteté, et elle y verra comment ils poussent les fidèles à s’élever contre leur évêque, à lui refuser l’obéissance qu’ils lui doivent, à rompre le lien spirituel de cette soumission, à élever autel contre autel, à diviser les esprits, et à former un schisme. Et parce que l’évêque s’oppose à des désordres si manifestes, ils le persécutent et l’accusent de leur faire tort, lorsqu’il ne fait qu’exécuter les règlements de l’Église, qu’eux-mêmes ruinent autant qu’il leur est possible, ouvrant en même temps la porte à une infinité de péchés et de scandales dans lesquels tombent les fidèles ; et tout cela parce qu’il ne plaît pas aux Jésuites de se soumettre au saint concile de Trente, comme tous les autres religieux.

» La patience, la douceur, la prière et les persuasions sont inutiles pour les engager à se tenir en repos et à se modérer ; et ni le respect dû aux évêques, ni la crainte de leur autorité ne suffisent pas pour retenir les Jésuites et les assujettir aux règlements des conciles et aux bulles de Votre Sainteté. Ils renversent et foulent tout aux pieds par leur pouvoir et leurs intrigues, s’étant élevés à une si terrible autorité, qu’ils croient avoir toujours de bonnes raisons pour maltraiter un évêque par des écrits, pour parler de lui sans respect dans les chaires, dans les conversations, dans les rues et les places publiques, pour présenter au roi catholique, mon souverain, et à ses officiers, des mémoriaux remplis d’injures et d’outrages manifestes et publics ; et tout cela leur paraît saint, juste et méritoire, parce que c’est eux qui le font. Que si l’église cathédrale et l’évêque leur répondent, quoiqu’ils le fassent avec toute la douceur, la modestie et la civilité possible dans des affaires qui concernent les biens, les prééminences et la juridiction de l’Église, aussitôt qu’on le touche le moins du monde sur quelqu’un de ces points, ils crient que l’évêque est un ennemi de l’Église et des Ordres religieux, et suspect en la foi ; ils demandent qu’on supprime ses écrits, et ils le menacent de l’accuser par toute la terre. »

Palafox répond admirablement aux plaintes que les Jésuites ont l’habitude d’élever, lorsqu’on résiste à leurs empiétements. À les en croire, ils sont toujours victimes innocentes au moment même où ils persécutent les autres. On ne pouvait mieux les réfuter que ne le fait l’évêque d’Angélopolis par ces paroles :

« Votre Sainteté n’ignore pas les apologies que les autres religieux ont écrites contre la Compagnie, ni les plaintes des évêques. Les princes ont reçu celles des séculiers contre les richesses de la Société. Cette espèce de conspiration de tous les états de l’Église ne tend pas, comme ils le prétendent, à persécuter la Compagnie, mais seulement à se défendre d’elle ; ce n’est point contre leur institut, ce n’est que contre les excès qu’ils commettent contre leurs propres Constitutions et contre la sainteté de leur institut. Les Jésuites ne peuvent donc lui donner le nom de persécution, puisque ce n’est qu’une juste défense des autres religieux contre la persécution qu’ils souffrent de la part des Jésuites, lesquels agissent comme s’ils étaient au-dessus de toutes les personnes élevées en dignité.

» De là vient que quelques-uns qui se voient attaqués par eux, défendent contre eux leur doctrine, comme l’école de saint Thomas, le soleil de la théologie scholastique ; d’autres leur antiquité, comme les Mendiants ; d’autres leur office, comme les moines ; les évêques et les cathédrales, leurs dîmes et leurs prérogatives ; les missionnaires de la Chine, la pureté de la prédication ; les séculiers, leurs biens. Celui qui se défend n’est donc point celui qui persécute ; mais c’est celui qui envahit ce qui appartient aux autres, et qui opprime tout le monde. »

Au mois de septembre de la même année 1647, dom Palafox écrivit au roi d’Espagne dans le même sens qu’au pape, touchant les Jésuites. Ceux-ci, aidés du vice-roi qu’ils avaient gagné, se portèrent à tous les excès contre le saint évêque, qui fut obligé de se cacher dans les montagnes pour se soustraire à leur fureur. Ce fut alors que les Jésuites firent dans toute la ville une mascarade dans laquelle l’immoralité et l’impiété se montrèrent à découvert ; où les insignes de la dignité épiscopale, comme la crosse et la mitre, furent profanés et attachés ignominieusement à la queue de chevaux, qui étaient montés par des novices des Jésuites déguisés en saltimbanques.

Innocent X prit en main la cause de l’évêque persécuté, il condamna les Jésuites ; le roi d’Espagne, de son côté, se prononça ouvertement contre les excès du vice-roi.

Le 8 janvier 1649, Palafox écrivit à Innocent X une seconde lettre qui contient encore sur les Jésuites des renseignements trop précieux et trop authentiques, pour que nous n’en donnions pas quelques extraits.

Après avoir remercié le pape d’avoir jugé en sa faveur, il entre dans de nouveaux détails sur les persécutions que les Jésuites lui ont fait supporter. Il les accuse d’avoir gagné par argent le vice-roi ; celui-ci détestait d’avance le saint évêque qui avait été vice-roi avant lui, qui avait conservé le titre de visiteur du royaume, et qui prenait la défense des pauvres Mexicains contre les Espagnols qui les tyrannisaient. L’évêque de Mexico s’était aussi vendu aux Jésuites, chefs réels de la faction qui mit le désordre à son comble dans le diocèse d’Angélopolis, et qui poussa si loin la violence, que le peuple et le clergé se levèrent en masse pour défendre le bon Palafox, qu’ils avaient chéri comme vice-roi autant qu’ils le chérissaient comme évêque. Ce fut pour éviter une collision sanglante, et mettre sa vie en sûreté que le pieux évêque s’était retiré dans les montagnes, où les commis-marchands des Jésuites et les soldats du vice-roi le cherchèrent en vain.

Les Jésuites, après leur condamnation, s’étaient soumis en apparence ; ils avaient demandé des pouvoirs à l’évêque, tout en protestant contre le bref d’Innocent X, qui était nul à leurs yeux, puisqu’il ne respectait pas leurs privilèges. Ainsi, un pape avait eu la faiblesse de leur accorder des privilèges contre tout droit, et un autre pape ne pouvait pas faire prévaloir la loi contre l’abus. Cette doctrine des Jésuites est aussi extravagante qu’impie. Malgré leur soumission extérieure, ils n’avaient pas changé de sentiments.

« Lorsque l’on a les Jésuites pour ennemis, dit Palafox au pape, il n’y a que Jésus-Christ même, ou Votre Sainteté, comme son vicaire, qui soit capable d’y mettre un terme. Leur puissance est aujourd’hui si terrible dans l’Église universelle, si elle n’est rabaissée et réprimée : leurs richesses sont si grandes, leur crédit est si extraordinaire et la déférence qu’on leur rend si absolue, qu’ils s’élèvent au-dessus de toutes les dignités, de toutes les lois, de tous les conciles et de toutes les constitutions apostoliques ; en sorte que les évêques (au moins dans cette partie du monde) sont réduits ou à mourir et à succomber en combattant pour leur dignité, ou à faire lâchement tout ce qu’ils désirent, ou au moins à attendre l’évènement douteux d’une cause très juste et très sainte, en s’exposant à une infinité de hasards, d’incommodités et de dépenses, et en demeurant dans un péril continuel d’être accablés par leurs fausses accusations. »

Palafox, rétabli dans son autorité, avait cru devoir punir les coupables. Les Jésuites furent interdits et excommuniés : ce qui ne les empêcha pas de dire la messe publiquement. Ils contestèrent la valeur légale du Bref d’Innocent X, parce qu’il n’avait pas été admis par le Conseil des Indes qui représentait le roi d’Espagne. Ainsi, en Amérique comme en France, et même en Chine, ils mettaient le pouvoir temporel au-dessus de celui du pape, même dans les choses purement spirituelles, tout en prêchant, à l’occasion, l’ultramontanisme le plus exagéré, lorsque leur intérêt le demandait.

Palafox proteste dans sa deuxième lettre que ce n’est point pour demander vengeance contre les Jésuites qu’il a écrit, mais seulement pour faire voir combien la Compagnie avait besoin de réforme. Il entre, à ce sujet, dans des détails pleins de vérité. Voici quelques-unes de ses observations :

« Quel avantage peuvent tirer les ministres d’État, les grands seigneurs et les princes, de ce que les Jésuites les servent quelquefois utilement en la Cour, si la plupart d’entre eux, bien loin de s’y engager par nécessité, ne s’y engagent que par une présomption qui est préjudiciable à l’État, qui diminue beaucoup l’estime qu’on doit avoir du ministre spirituel, et le rend même odieux aux séculiers, lorsqu’ils voient des religieux qui, sous le prétexte du gouvernement intérieur des consciences, entrent avec tant de souplesse dans le secret des maisons, qu’ils gouvernent aussi bien que les âmes, et passent ainsi scandaleusement et pernicieusement, des choses spirituelles aux politiques, des politiques aux profanes, et des profanes aux criminelles ?

» Qu’importe qu’entre toutes les religions, celle-ci soit la plus florissante, si, par une jalousie secrète, elle emploie, pour les obscurcir et les opprimer, tout son crédit et tout son pouvoir, ses richesses, sa doctrine et sa plume, en publiant même des livres pour cet effet ? Qu’importe à l’Église d’être éclairée par tant d’écrits qu’ils mettent au jour, si elle est en même temps troublée par tant d’opinions dangereuses qu’ils introduisent ? Ils renversent et détruisent la sagesse du christianisme. Ils rendent douteuse la vérité même.

» Quel Ordre religieux a causé tant de troubles, a semé tant de divisions et de jalousies, a excité tant de plaintes, tant de disputes et tant de procès parmi les autres religieux, le Clergé, les évêques et les princes séculiers, quoique chrétiens et catholiques ? Il est vrai que des Réguliers ont eu quelques différends à démêler avec d’autres ; mais il ne sen est jamais vu qui en aient eu tant que ceux-ci avec tout le monde. Ils ont disputé et contesté : de pénitence et de mortifications, avec les Observantins et les Déchaussés ; du chant et du chœur, avec les moines et les Mendiants ; de la clôture, avec les Cénobites ; de la doctrine, avec les Dominicains ; de la juridiction, avec les évêques ; des dîmes, avec les églises cathédrales et paroissiales ; du gouvernement et de la tranquillité des États, avec les princes et les républiques ; du lien des contrats et d’un trafic même injuste, avec les séculiers. Enfin, ils ont eu des différends avec toute l’Église généralement, et même avec votre Siège apostolique, lequel, quoique fondé sur la pierre qui est Jésus-Christ, ils rejettent et renoncent, sinon par leurs paroles, au moins par leurs actions, comme on le voit clairement dans l’affaire dont il s’agit.

» Quel autre Ordre religieux a combattu la doctrine des saints avec tant de liberté, et porté moins de respect à ces intrépides défenseurs de la foi, à ces colonnes de l’Église, à ces brillantes et vives lumières qui ont si dignement enseigné la théologie ; puisqu’il n’y a point parmi eux de petit régent qui n’ait la hardiesse, non-seulement de dire, mais d’écrire et d’imprimer, que saint Thomas se trompe, et que saint Bonaventure est dans l’erreur ?

» Quel autre Ordre religieux a-t-on vu, presque dès sa naissance, moins de cinquante ans depuis sa fondation, et dans le temps de sa première ferveur, avoir été repris très sévèrement par un pape, et averti d’agir avec plus d’humilité en trois points essentiels et capitaux, ainsi que la Société des Jésuites l’a été par Clément VIII en sa Congrégation de l’année 1592, où ce grand pape, si sage et si éclairé, voyant que cette Compagnie religieuse n’était pas presque née qu’elle était déjà relâchée, lui fit lui-même, de vive voix, une remontrance aussi sévère que judicieuse ? Y a-t-il quelque exemple, très saint Père, que jamais aucun autre Ordre ait reçu la même tache, et ait été exposé, dans la première vigueur de son institut, à la censure apostolique ?

» Quel autre Ordre religieux, après être déchu de sa première ferveur, a, par les écrits et les exemples de quelques-uns de ses professeurs, porté tant de relâchement dans la pureté des anciennes mœurs de l’Église touchant les usures, les préceptes ecclésiastiques, ceux du Décalogue, et généralement toutes les règles de la vie chrétienne ? Je veux parler principalement de la doctrine qu’ils ont altérée de telle sorte, que, si l’on s’en rapporte à ce qu’ils disent, la science de l’Église touchant les mœurs est presque toute dégénérée en probabilité, et devenue arbitraire.

» Quel Ordre, très saint Père, depuis la première fondation des moines ou des Mendiants, ou de quelqu’autres religieux que ce puisse être, a, comme les Jésuites, exercé la banque dans l’Église de Dieu, donné de l’argent à profit, et tenu publiquement, dans leurs propres maisons, des boucheries et d’autres boutiques d’un trafic honteux et indigne de personnes religieuses ? Quelle autre religion a jamais fait banqueroute, et, au grand étonnement et scandale des séculiers, rempli presque tout le monde de leur commerce par mer et par terre, et de leurs contrats pour ce sujet ? Certes ces actions toutes laïques et profanes ne semblent pas leur avoir été inspirées par celui qui nous dit dans l’Évangile : Nul ne peut servir Dieu et les richesses.

» Toute la grande et populeuse ville de Séville est en pleurs, très saint Père. Les veuves de ce pays, les pupilles, les orphelins, les vierges abandonnées de tout le monde, les bons prêtres et les séculiers, se plaignent avec cris et avec larmes, d’avoir été trompés misérablement par les Jésuites, qui, après avoir tiré d’eux plus de quatre cent mille ducats, et les avoir dépensés pour leurs usages particuliers, ne les ont payés que d’une honteuse banqueroute. Mais ayant été appelés en justice, et convaincus, au grand scandale de toute l’Espagne, d’une action si infâme, et qui serait capitale en la personne de quelque particulier que ce pût être, ils firent tous leurs efforts pour se soustraire à la juridiction séculière, par le privilège de l’exemption de l’Église, et nommèrent pour leurs juges des Conservateurs de leur choix ; jusqu’à ce que l’affaire, ayant été portée au Conseil royal de Castille, il ordonna que, puisque les Jésuites exercent le commerce qui se pratique entre les laïques, ils doivent être traités comme laïques, et renvoyés par-devant les juges séculiers. Ainsi cette grande multitude de personnes qui sont réduites à l’aumône demande aujourd’hui avec larmes, devant les tribunaux séculiers, l’argent qu’ils ont prêté aux Jésuites.

» Tout ce qui s’est passé dans cette affaire est si public, non-seulement en Espagne, mais dans toutes les provinces de la chrétienté, où le bruit, ou pour mieux dire, l’infamie de ce scandale a été porté, que Votre Sainteté pourra en savoir très assurément la vérité par le Nonce apostolique qu’elle a en Espagne. »

Nous parlerons ailleurs de cette banqueroute de Séville. On ne peut être plus explicite que le vénérable Évêque d’Angélopolis sur les opérations commerciales et financières des Jésuites dans leurs missions.

Nous terminerons les extraits de sa deuxième lettre à Innocent X par ce qu’il dit des Missions de la Chine dont nous avons parlé ; comme il en était très rapproché, son témoignage est d’une haute valeur et vient confirmer ce que nous avons rapporté. Voici comment il s’exprime à propos de la jalousie des Jésuites contre les autres missionnaires, et du culte idolâtrique auquel ils applaudissaient pour s’insinuer dans les bonnes grâces de l’empereur et des mandarins chinois :

« Les Jésuites, pour la plupart, n’instruisent pas les nations infidèles selon les règles sacrées de la sainte loi. Non-seulement ils ne peuvent souffrir que les autres religieux les leur enseignent, quoiqu’ils en soient très capables, comme étant très pieux et très savants ; mais ils les chassent avec violence du pays des infidèles, et se servent des idolâtres pour les bannir, les emprisonner et les déchirer à coups de fouet ? Quel Ordre a jamais, dans l’Église, agi de la sorte avec un autre Ordre ? Certes il ne s’est point vu qu’en voulant étendre la foi chrétienne, ceux qui font profession de l’annoncer se soient laissé emporter par une si malheureuse jalousie à chasser honteusement de la vigne du Seigneur des ouvriers très capables, sans se mettre en peine du préjudice que les âmes en reçoivent et du péril où il les exposent par cette conduite.

» Toute l’Église de la Chine gémit et se plaint publiquement, très saint Père, de ce qu’elle n’a pas tant été instruite que séduite par les instructions que les Jésuites lui ont données touchant la pureté de notre créance ; de ce qu’ils l’ont privée de la connaissance de toutes les lois de l’Église ; de ce qu’ils ont caché la croix de notre Sauveur, et permis des coutumes toutes païennes ; de ce qu’ils ont plutôt corrompu qu’ils n’ont introduit celles qui sont véritablement chrétiennes ; de ce qu’en faisant, si l’on peut parler ainsi, christianiser les idolâtres, ils ont fait idolâtrer les chrétiens ; de ce qu’ils ont uni Dieu et Bélial à la même table, dans le même Temple, aux mêmes autels, aux mêmes sacrifices ; enfin cette nation voit avec une douleur inconcevable que, sous le masque du Christianisme, on révère les idoles ; ou pour mieux dire, que, sous le masque du Paganisme, on souille la pureté de notre religion.

» Comme je suis l’un des Prélats les moins éloignés de ces peuples ; que je n’ai pas seulement reçu des lettres de ceux qui les instruisent dans la foi, mais que je sais au vrai tout ce qui s’est passé dans cette dispute, que j’en ai eu dans ma bibliothèque les actes et les écrits, et qu’en ma qualité d’évêque, Dieu m’a appelé au gouvernement de son Église, j’aurais sujet de trembler au jour de son redoutable jugement, si, étant commis à la conduite de ses brebis spirituelles, j’avais été un chien muet, qui n’eût osé aboyer, pour représenter à Votre Sainteté, comme au souverain pasteur des âmes, combien de scandales peuvent naître de cette doctrine des Jésuites, dans les lieux où l’on doit travailler pour l’augmentation de notre foi.

» Je le répète encore, très saint Père, quel autre Ordre ecclésiastique s’est jamais si fort éloigné des véritables principes de la religion chrétienne et catholique, qu’en voulant instruire une nation nombreuse, politique, d’un esprit assez pénétrant, et propre à être éclairée et rendue féconde en vertus par la lumière de la foi, au lieu d’enseigner comme de bons maîtres les règles saintes de notre créance à ces néophytes, il se trouve au contraire que ces néophytes ont attiré leurs maîtres dans l’idolâtrie, et leur ont fait embrasser un culte et des coutumes détestables ; en sorte qu’on peut dire que ce n’est pas le poisson qui a été pris par le pêcheur, mais que le pêcheur a été pris par le poisson ? Que l’on consulte sur cela, très saint Père, les annales de l’Église, que l’on considère la naissance, l’accroissement et le progrès de la foi catholique, et que l’on examine de quelle manière le son de la voix des apôtres s’est répandu et a été porté par tout le monde.

» Les Évêques et les ecclésiastiques qui, dans l’Église primitive, ont répandu leur sang en instruisant les peuples par toute la terre, ont-ils pratiqué cette méthode, dont les Jésuites se servent pour instruire ces néophytes ? Les Bénédictins, et toutes les Congrégations qui en dépendent, les Dominicains, les Carmes, les Augustins et toutes les autres troupes angéliques de l’Église militante, c’est-à-dire toutes les saintes religions, ont-elles jamais catéchisé de la sorte les infidèles ? »

Les Jésuites peuvent dire que les lettres du vénérable Palafox lui font peu d’honneur ; il sera toujours permis de croire qu’elles leur en font encore moins à eux-mêmes. L’histoire entière de la Compagnie, faite d’après les meilleurs documents, prouve que l’évêque d’Angélopolis n’a dit, dans ses lettres, que l’exacte vérité. Nous croyons donc que ces écrits lui font beaucoup d’honneur, et attestent sa sincérité aussi bien que son courage.

Dans l’Amérique septentrionale, les Jésuites jouissaient de richesses considérables et d’une grande influence au Canada et en Californie 25.

Ce fut Henri IV qui les autorisa à partir pour le Canada ; mais ils rencontrèrent de nombreux obstacles à leur départ. Ils ne purent les lever qu’en s’associant avec Potricourt et Biencourt, chefs de la colonie, pour le commerce de cette contrée. Ils signèrent, à cet effet, un traité à Dieppe, en 1611, avant de s’embarquer. Bientôt ils entrèrent en lutte avec leurs associés et équipèrent, sous le nom d’une dame de Guercheville, connue par ses mauvaises mœurs, un vaisseau pour aller prendre possession au Canada des terrains qu’ils ambitionnaient. Le Père du Thet était à la tête de l’équipage. Ayant rencontré un vaisseau anglais, il commença l’attaque en mettant lui-même le feu à un canon. Les Anglais ripostèrent avec vigueur ; le Père du Thet fut tué, et le vaisseau des Jésuites capturé. Or, le vaisseau vainqueur était mandé au Canada par le Père Biard, qui s’était avisé d’appeler les Anglais pour se venger de Biencourt. Biard les reçut avec joie, leur donna des indications précises pour ruiner la colonie, et leur demanda un établissement pour lui et sa Compagnie, en récompense de sa trahison. Le capitaine anglais, indigné de sa perfidie, le fit embarquer avec les autres Jésuites, et les fit transporter en Angleterre, où ils restèrent neuf mois prisonniers.

De pareils débuts ne découragèrent pas les Jésuites. Ils retournèrent au Canada quelques années après ; ils y possédaient plus de trente établissements au commencement du XVIIIe siècle. Ils pénétrèrent peu à peu chez les peuplades indigènes et en particulier chez les Iroquois. Ils ont fait des récits effrayants des tourments qu’endurèrent chez ces peuples sauvages quelques-uns de leurs missionnaires. Nous voulons bien croire à leurs récits ; mais, pour les compléter, il faut ajouter qu’ils n’allaient pas tous chez les Iroquois pour y prêcher l’Évangile. Nous lisons, en effet, ce qui suit dans les voyages de Duquêne :

« J’étais, dit ce marin, à Montréal en 1682, lorsque M. de la Barre, vice-roi du Canada, fit la paix avec les Iroquois. Le Père Bechefer, supérieur des Jésuites, y était aussi. Un sauvage que les Français avaient surnommé Grand-Gula à cause de la grandeur de sa bouche, et dont le véritable nom était Arouem-Tesche, portait la parole pour toutes les nations iroquoises. J’appris ce jour-là des choses qui regardaient la Société de Jésus, et qui faisaient rougir le Père Bechefer, et rire tous les assistants, car le sauvage parlait en vrai sauvage, c’est-à-dire sans aucune flatterie et sans aucun déguisement. Les Jésuites étaient démontés de la hardiesse et de la liberté de la harangue, et perdirent tout à fait patience à la conclusion de leur article, qui était que tous les sauvages ne voulaient plus de Jésuites chez eux. Comme on lui en demandait la raison, il répondit aussi naïvement qu’il avait parlé jusque-là que ces grandes jaquettes noires ne viendraient pas chez eux s’ils n’y trouvaient ni femmes ni castors.

» Le Père Bechefer prétendait que l’interprète de M. de la Barre se trompait. Alors, celui-ci, voyant qu’on soupçonnait sa fidélité, fit répéter la même chose au sauvage en illinois, en algonquin, en huron, et dans tous les langages iroquois que tous les Français qui étaient présents entendaient aussi bien que les Jésuites, à qui la confusion en demeura en entier, en présence de plus de deux cent cinquante Français, qui entendirent ce discours, et dont plusieurs peuvent être encore vivants. »

Les Jésuites ne parlent ni de leur immoralité ni de leur commerce de castors dans leurs récits. Jamais on n’y rencontre que des martyrs, des miracles, des conversions éclatantes. Le ton romanesque de ces récits fait naturellement douter de leur véracité. Elles étaient tellement mensongères, que les Sulpiciens, établis au Canada, firent défendre par la cour de France aux Jésuites d’en fabriquer à l’avenir. Cette défense fut inutile.

Les Jésuites faisaient aussi beaucoup de commerce en Californie, comme on l’apprend de plusieurs voyageurs, et en particulier de l’amiral Anson, qui s’exprime ainsi dans son Voyage autour du Monde :

« Il faut dire un mot de l’état des missions des Jésuites en Californie. Depuis la première découverte de ce pays, quelques missionnaires l’avaient visité de temps en temps, mais sans grand succès, jusqu’en dernier lieu que les Jésuites, encouragés et soutenus par une donation considérable du marquis de Valero, seigneur généreux et très dévot, se sont fixés dans cette presqu’île, et y ont établi une mission très considérable. Leur principal établissement est en dedans du Cap Saint-Lucas, où ils ont rassemblé plusieurs Indiens, et ont travaillé à les former à l’agriculture et aux arts mécaniques. Leurs soins n’ont pas été infructueux ; les vignes entre autres y ont réussi, et on y fait déjà beaucoup de vin, dont le goût approche de celui du médiocre vin de Madère, et il commence à être en réputation dans le Mexique.

» Les Jésuites bien établis en Californie ont déjà étendu leur juridiction tout au travers du pays d’une mer à l’autre. Ils sont à présent occupés à pousser leurs découvertes, et leurs conquêtes spirituelles vers le Nord. Et dans cette vue, ils ont travaillé à découvrir le Golfe de Californie jusqu’au bout, et les terres qui le bordent des deux côtés.

» Ils se flattent même d’en être bientôt les maîtres. Tous ces travaux, qui n’ont pour but que le bien de la Société, ne peuvent détourner l’attention de ces missionnaires du galion de Manille, où leurs couvents de cette ville ont le plus grand intérêt. Ils ont soin de tenir toute sorte de rafraîchissements prêts pour ce vaisseau, et tiennent au cap Saint-Lucas des sentinelles, toujours alertes à découvrir les vaisseaux ennemis qui pourraient croiser à cette hauteur pour y attendre ce galion. C’est la croisière la meilleure pour l’interpréter ; on l’y a souvent rencontré et combattu même, quoique avec assez peu de succès. Ainsi, en conséquence des mesures prises entre les Jésuites de Manille et ceux de Californie, il est enjoint au capitaine du galion de chercher à s’approcher de la côte au nord du cap Saint-Lucas, et les habitants, dès qu’ils découvrent ce vaisseau, ont ordre d’allumer certains feux. À la vue de ces signaux, le capitaine envoie sa chaloupe à terre avec vingt hommes bien armés, qui portent les lettres des Jésuites de Manille aux missionnaires de Californie, et qui reviennent au vaisseau avec les rafraîchissements qu’on tenait tout prêts, et des avis touchant les ennemis qui pourraient être sur la côte. »

Les Jésuites d’Amérique avaient un vaste entrepôt aux îles Philippines pour leur commerce avec la Chine et les Indes orientales. Plusieurs évêques de ces lies, qui voulurent s’opposer à leurs scandales, furent persécutés par eux. Dom Hernando Guerréro, archevêque de Manille, fut traité comme dom Bernardin de Cardenas et le bienheureux Palafox, et pour la même raison. Ce dernier parle plusieurs fois, dans sa lettre au roi d’Espagne, de la persécution que souffrit le pieux archevêque de Manille, et l’attribue aux Jésuites. Un autre archevêque de cette ville, Dom Philippe Pardo, fut aussi cruellement traité que son prédécesseur 26. L’origine de cette persécution (1682) fut une excommunication lancée par l’archevêque contre un Jésuite qui s’était emparé injustement du bien de plusieurs successions ; la seconde cause fut la découverte que cet archevêque fit du prodigieux commerce que faisaient les Jésuites, malgré la défense qui leur en avait été faite par le Saint-Siège, conformément aux canons. Pour obéir à la bulle de Clément IX contre le commerce des religieux, l’archevêque de Manille voulut saisir les marchandises, et en distribuer le prix aux pauvres et aux hôpitaux ; mais les Jésuites ne reculèrent devant aucune violence pour défendre leurs richesses : ils gagnèrent à prix d’argent le gouverneur des Philippines. Le pieux archevêque fut saisi pendant la nuit, et conduit dans un monastère d’une île assez éloignée de Manille ; le jour de la justice arriva peu de temps après : l’archevêque de Manille fut rappelé, et rétabli dans l’exercice de son autorité. Mais les Jésuites étaient si puissants, qu’on n’osa pas les punir, quoiqu’ils fussent connus comme coupables.

 

 

 

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LIVRE SIXIÈME.

 

(1640–1700)

 

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I

 

Les Généraux des Jésuites pendant le XVIIe siècle. – Élections et Congrégations générales.

Les Jésuites en Espagne. – Banqueroute de Séville. – Jésuite adultère canonisé par ses confrères. – Guerre aux Dominicains. – Écrits contraires aux Jésuites. – Le Theatro-Jesuitico. – La question de l’Immaculée-Conception exploitée par les Jésuites contre les Dominicains. – Le Père Aquete et ses héros. – Son exhortation guerrière. – Le ministère du père Nithard.

Les Jésuites en Portugal. – Ils livrent ce royaume à Philippe II. – Massacre des Ecclésiastiques suspects. – Philippe en obtient de Rome l’absolution. – Révolution de Portugal. – Rétablissement de la maison de Bragance. – Les intrigues politiques des Jésuites pour gouverner cette maison et la détruire au profit de leur Compagnie. – Les Prophéties du P. Vieira. – Ils espèrent faire du Portugal leur propriété. – Ils trahissent Alphonse VI et mettent sur le trône son frère Don Pedro, qu’ils gouvernent. – Le P. Vieira condamné par l’Inquisition. – Vengeance des Jésuites contre les Inquisitions de Portugal. – Ils profitent de la jalousie de l’inquisition de Rome contre elles.

Les Jésuites chassés de Malte. – Récits contradictoires. – Louis XIII Roi de France exige le rétablissement des Jésuites à Malte.

Les Jésuites en Allemagne. – Le P. Lamormaini et Ferdinand II. – Guerre de trente ans. – Massacres de Bohême. – Les Jésuites se font attribuer des biens qui ne leur appartenaient pas. – Ils usurpent les biens Ecclésiastiques et ne remplissent pas les obligations attachées à leur possession. – Quelques-unes de leurs fourberies pour s’emparer du bien d’autrui. – Ils implorent l’intervention de la Cour de France en leur faveur auprès des Protestants d’Allemagne. – Livres du P. Hay, Bénédictin, du P. Willaume, vicaire général de l’Ordre de Cluny, et de Gaspard Scioppius.

Les Jésuites en Pologne et en Belgique. – Leurs luttes avec les Universités de Cracovie et de Louvain. – Ils mettent la division dans l’Église de Hollande, qu’ils veulent dominer. – Leurs luttes contre les archevêques d’Utrecht et les évêques élus. – La Cour de Rome suit leur direction. – Ils donnent naissance à l’Église opposante de Hollande. – Leurs luttes contre le clergé d’Angleterre. – Ils veulent asservir cette Église comme celle de Hollande. – L’abbé de Saint-Cyran défenseur de l’Église d’Angleterre. – Adresse de cette Église au docte abbé.

 

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Les faits que nous venons de raconter suffiront pour faire apprécier les Missions des Jésuites ; nous allons maintenant reprendre la suite de l’histoire de la Compagnie dans les diverses contrées de l’Europe.

Pendant le XVIIe siècle, nous n’avons rien d’important à enregistrer sur la vie intime et le gouvernement des Jésuites. Après la mort de Mutius Vitelleschi, on vit se succéder plusieurs Généraux qui ne firent rien d’éclatant, et qui n’exercèrent sur la société qu’une action secrète et dissimulée, au moyen de leurs nombreux affiliés. Ils se contentaient de gagner à leur Compagnie de puissants protecteurs, et de fonder, avec leur appui, de nouveaux établissements. Les Jésuites eux-mêmes reconnaissent qu’à dater du généralat de Mutius Vitelleschi, l’influence de leurs Généraux fut occulte, et qu’ils se contentèrent de la réalité de la puissance sans en rechercher l’éclat. « Les Généraux de la Compagnie disparaissent, disent-ils ; ils semblent se réserver un rôle passif dans l’histoire, au moment où la Société de Jésus, à son apogée, remplit les annales du monde de la multiplicité de ses travaux. » Malgré ce rôle passif, « ils gouverneront, ajoutent les Jésuites, avec le même prestige d’autorité que leurs prédécesseurs ; ils rencontreront partout des obéissances actives, des cœurs se faisant une joie d’aller au-devant du joug. » Ces cœurs joignirent toujours, selon les Jésuites, « la souplesse du caractère italien à un fond de gaieté française et de bonhomie allemande », ce qui forme « le cachet distinctif de l’Ordre de Jésus ».

Mutius Vitelleschi mourut, le 9 février 1645, après avoir nommé Sangrius vicaire général. Ce Jésuite convoqua la huitième Congrégation générale, qui fut composée de quatre-vingt-huit profès, dont les plus célèbres étaient Menochi et Claudes de Lingendes. Cette Congrégation fit soixante décrets, et élut pour Général Vincent Caraffa, « homme véritablement selon le cœur et l’esprit de la Compagnie de Jésus », disent les Jésuites. Caraffa gouverna pendant peu de temps la Compagnie. Il mourut le 8 juin 1649, et fut remplacé par Piccolomini, élu par quatre-vingts profès, formant la neuvième Congrégation. Rien d’éclatant ne signala son court généralat. Le 7 janvier 1652, la dixième Congrégation élut Alexandre Gottifredi, qui mourut avant que les électeurs se fussent séparés. Ils étaient au nombre de soixante-dix-sept. Ils donnèrent, pour succéder à Gottifredi, Gozwin Nickel. En 1661, la onzième Congrégation, composée de quatre-vingt-onze profès, choisit Oliva pour vicaire général, avec future succession, afin d’aider Nickel dans le gouvernement de la Compagnie. Trois ans après, Oliva devenait Général ; il en remplit les fonctions pendant dix-sept ans. Charles de Noyelle lui succéda en 1682 et mourut en 1686. Thyrse Gonzalès fut élu par la treizième Congrégation, composée de quatre-vingt-six membres. Il fut Général pendant dix-huit ans. Le 17 janvier 1706, il fut remplacé par Michel-Ange Tambourini, élu par la quatorzième Congrégation, dans laquelle on remarquait les Pères Tellier et Daubenton, que nous verrons jouer un grand rôle dans l’histoire.

À part l’élection de Charles de Noyelle, toutes ces élections étaient chaudement disputées, et les élus n’obtenaient qu’une faible majorité. Les électeurs cependant n’étaient, en moyenne, qu’au nombre quatre-vingts environ. C’était peu pour une Compagnie qui comptait tant de milliers de membres de divers degrés, et tant d’affiliés ; mais les chefs des Jésuites ont toujours eu pour principe de concentrer le gouvernement de la Compagnie et ses secrets dans un petit nombre, et de ne considérer le reste que comme un troupeau destiné à obéir aveuglément. Une chose digne de remarque, c’est que les profès qui assistaient aux Congrégations étaient, pour la plupart, des hommes inconnus. On en rencontre fort peu parmi eux qui se soient fait même une médiocre réputation par leurs talents.

Dans les décrets rendus par les Congrégations, nous ne remarquons rien qui ait quelque importance historique : ce n’est donc que par son action extérieure que nous pourrons juger la Compagnie.

En Espagne, lieu de sa naissance et de ses plus grands développements, elle était, au commencement du XVIIe siècle, dans une grande prospérité matérielle. Philippe II l’avait largement récompensée du dévouement qu’elle avait montré pour sa politique et pour ses intérêts ; mais, si elle possédait en Espagne d’innombrables établissements et d’immenses richesses, elle était, sous le rapport moral, dans une telle décadence, que le Père Jouvency lui-même est obligé d’avouer qu’en ce pays, plus que par tout ailleurs, elle eut besoin de réforme.

Les Jésuites n’étaient pas encore satisfaits des richesses qu’ils avaient acquises, par tous ces moyens qui leur ont toujours si bien réussi ; pour les augmenter, ils eurent recours à une banqueroute qui produisit dans toute l’Espagne un grand scandale 27.

Si nous en croyons les Jésuites, cette banqueroute doit retomber tout entière sur un frère coadjuteur, André Villar, qui avait cru pouvoir faire le commerce pour enrichir les établissements d’Espagne, qui étaient à peu près dans le dénuement. Ce frère coadjuteur fit des emprunts, aggloméra des capitaux, équipa des navires, sans qu’aucun autre Jésuite s’en fût même douté. Les bons Pères furent très étonnés d’apprendre par la rumeur publique que le frère coadjuteur d’une des sept maisons de Séville, n’ayant pas réussi dans son commerce, faisait une banqueroute de plus de deux millions. Ils affirment que tous les créanciers furent remboursés, et que le frère coadjuteur, chassé de la Compagnie, se déclara seul coupable.

Il en est qui racontent tout autrement la banqueroute de Séville. Selon ces historiens, le frère coadjuteur, Procureur d’une de leurs maisons de Séville, avait fait des acquisitions en terres et en bestiaux, de l’aveu et avec le consentement des autres Jésuites. Ceux-ci, voyant toutes choses prospères, ôtèrent à André Villar les registres de la gestion, et s’arrangèrent de manière à établir un énorme déficit. Ils proposèrent aux créanciers un arrangement par lequel ils perdaient moitié de leur argent ; plusieurs s’y refusèrent. Les Jésuites eux-mêmes revinrent sur leur proposition, et ne payèrent que 105,294 francs, au lieu de 2,250,000 francs, qui était le chiffre de leur dette. L’autorité fit une descente dans leur maison et saisit leurs papiers, qui fournirent la preuve de leur friponnerie. Outre les registres de commerce, on en saisit un intitulé : Livre des œuvres pies secrètes. On y lisait ces lignes : « Il faut temporiser avec Dom Rodrigue Barba Caveça de Vaca jusqu’à la mort du bénéficier Jean Feguer de Valesco ; et lorsqu’il sera décédé (il avait alors quatre-vingt-trois ans), il faudra fermer la porte audit Rodrigue de Barba, comme si on n’avait point eu affaire à lui. »

Les Jésuites avaient inscrit ce Rodrigue Barba pour trois cents ducats d’aumône, et ils avaient reçu de son oncle nommé de Monsalve, un legs de 85,000 ducats, à la condition de lui servir une rente de 3,300 ducats. Depuis trente-neuf ans que les Jésuites jouissaient du legs, ils avaient détourné 3,000 ducats par an, et ils n’attendaient que la mort d’un témoin octogénaire pour ôter à Barba la légère aumône qu’ils lui avaient si libéralement octroyée.

Une note du Livre des œuvres pies secrètes était ainsi conçue : « Personne ne doit avoir connaissance de ce livre ni des biens et revenus dudit collège, sinon le Procureur, le Recteur, le Provincial et les Consulteurs de la province. »

Ce récit de la banqueroute des Jésuites de Séville est conforme à la deuxième lettre du vénérable évêque Palafox au pape Innocent X, que nous avons citée précédemment 28, et au Mémoire présenté au roi par Onufre de Salazar, au nom des créanciers. On trouve dans ce document des preuves sans réplique que les supérieurs Jésuites ont spéculé sur cette banqueroute pour enrichir la Compagnie ; qu’ils sont parvenus, par leurs intrigues, à déjouer les magistrats, et à s’enrichir aux dépens de nombreuses familles ; que le frère Villar n’a pas été expulsé de la Compagnie, mais qu’il en sortit de lui-même ; qu’il se maria, et mit tout l’odieux de la banqueroute sur les supérieurs de la Compagnie.

Un fait d’une autre nature et non moins scandaleux causa beaucoup de scandale en Espagne. En 1634, Balthazar-des-Rois, jésuite convers du collège de Grenade, en Espagne, chargé de faire valoir un bien situé à deux lieues de la ville, appartenant audit collège, s’affectionna à une jeune femme du lieu. Pour rendre le mari plus traitable, il le chargea de labourer les terres et lui donna doubles gages. Ces moyens ne purent l’empêcher de voir ce qui se passait. Il prit aussitôt la résolution de se venger, et, dans ce but, se cacha secrètement dans sa maison. Le Jésuite, qui le croyait absent, y arriva. Lorsque le mari crut le moment favorable, il sortit de sa cachette et poignarda le religieux adultère. La justice, avertie, constata le crime ; mais le recteur du collège formula une plainte contre le meurtrier, obtint une seconde enquête de la justice, gagna des témoins et fit si bien que l’on dit, contre toute vérité, que le frère assassiné était un saint, presque toujours occupé à dire son chapelet, et qu’on ne pouvait raisonnablement le soupçonner de s’être adressé à la femme du meurtrier, puisqu’elle était déjà d’un âge avancé. On savait que cette femme n’avait pas vingt-huit ans, et que l’adultère était incontestable ; mais les Jésuites n’en publièrent pas moins leur enquête frauduleuse, afin de jeter, du moins à l’étranger, quelque doute sur des faits qu’ils voulaient cacher à tout prix ; ils usèrent même si bien de leur influence qu’ils obtinrent contre le mari outragé une sentence qui le condamnait par contumace à être pendu. Ils firent imprimer cette sentence, la répandirent de tous côtés, et crurent avoir prouvé que frère Balthazar avait été martyr de la chasteté religieuse.

On pourrait citer bien d’autres faits de ce genre pour prouver, non pas que les Jésuites ont eu parmi eux des coupables, ce dont personne ne doute, mais qu’ils ont eu recours au crime pour disculper ceux d’entre eux qui s’étaient rendus criminels.

Le fait que nous avons raconté est exposé dans tous ses détails par un témoin oculaire, l’auteur du Theatro-Jesuitico.

La publication de cet ouvrage fut un coup de foudre pour les Jésuites. On l’attribua généralement, dès son apparition, à frère Ildefonse de Saint-Thomas, Dominicain fort estimé, qui fut depuis évêque de Malaga. Lorsque le premier volume de la Morale pratique eut paru, l’évêque de Malaga, qui apprit qu’on l’y désignait comme auteur du Theatro-Jesuitico, crut devoir affirmer, dans une lettre au pape, que cet ouvrage n’était pas de lui, et il donna au premier volume de la Morale pratique l’épithète d’infâme libelle, l’attribuant à Jurieu, dont il n’écrivait même pas le nom exactement. Arnauld écrivit à l’évêque de Malaga que le premier volume de la Morale pratique n’était point un libelle infâme, puisqu’il n’était composé que d’extraits d’ouvrages faits par les Jésuites eux-mêmes, par des évêques et de saints personnages ; que si le Theatro-Jesuitico n’était pas de lui, il était du moins d’un membre de son Ordre, c’est-à-dire d’un Dominicain, comme les Jésuites eux-mêmes en convenaient ; enfin que l’auteur du premier volume de la Morale pratique avait bien pu le lui attribuer, puisqu’il n’avait suivi en cela que l’opinion de ses confrères les plus instruits, qui l’avaient, avant cet écrivain, désigné comme auteur du Theatro-Jesuitico, sans qu’il eût songé à les démentir.

Il est certain qu’en 1654, le Jésuite Théophile Rainaud le lui attribua, dans un libelle qu’il publia contre les Dominicains. Dans la réfutation de ce libelle, imprimée en 1664, le Dominicain Jean Casalas reconnut que le Theatro-Jesuitico appartenait à l’écrivain désigné par Rainaud. En 1668 ; le P. Contenson attribua aussi le Theatro-Jesuitico à frère Ildefonse de Saint-Thomas, dans sa Théologie de l’esprit et du cœur, ouvrage composé à la sollicitation du Général des Dominicains et approuvé par deux théologiens du même Ordre. Le premier volume de la Morale pratique ne parut qu’en 1669. L’auteur pouvait donc raisonnablement, d’après les témoignages que nous ayons mentionnés, désigner l’évêque de Malaga pour le véritable auteur du Theatro-Jesuitico ; cet évêque ne le réclama, à la prière des Jésuites, qu’en 1685, c’est-à-dire 16 ans après la publication de la Morale pratique, et lorsque depuis 30 ans on le lui attribuait dans toute l’Espagne.

Les écrits de Juan de Espino et de Francesco Reale contre les Jésuites contiennent des renseignements qui confirment les récits du Theatro-Jesuitico, et qui prouvent que les Jésuites abusaient, de toutes les manières, de la puissance dont ils jouissaient en Espagne.

Ils y étaient surtout jaloux contre les Dominicains. Ceux-ci y jouissaient, depuis leur institution, d’une haute considération. Ils avaient de bons théologiens, des prédicateurs distingués ; ils l’avaient emporté sur les Jésuites dans les discussions sur les matières de la grâce. Ceux-ci, furieux de cet échec, cherchèrent une autre question de laquelle ils pussent abuser pour diminuer l’influence des Dominicains et les faire passer pour hérétiques.

Depuis un siècle environ, les Dominicains étaient en lutte avec les Franciscains sur la question de l’Immaculée-Conception. Scot, de l’Ordre de Saint- François, était le premier qui avait soutenu cette opinion dans l’École. Jusqu’alors elle avait été universellement rejetée par tous les théologiens, depuis que saint Bernard et Pierre Lombard l’avaient regardée, comme nouvelle, inventée par une dévotion ignorante, et comme contraire à la tradition catholique. Saint Thomas d’Aquin et saint Bonaventure, les deux grands docteurs des Ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, étaient unanimes pour la rejeter, au XIIIe siècle. Scot avait l’ambition de détrôner saint Thomas, dont la Somme était classique pour l’enseignement de la théologie ; et il affectait de prendre, sur toutes les questions controversées, le contre-pied du théologien Dominicain. Les Franciscains suivirent leur Docteur subtil ; les Dominicains restèrent fidèles à leur Docteur angélique, et les deux Ordres entrèrent en lutte sur plusieurs questions.

Celle de l’Immaculée-Conception prit une grande importance lorsque l’Université de Paris, par antipathie pour les Dominicains, avec lesquels elle luttait à la fin du XVe siècle, se rangea du côté des Franciscains. Pour empêcher les Dominicains de se présenter aux grades de l’Université, elle décida que tous les Docteurs prendraient l’engagement de défendre l’opinion de l’Immaculée-Conception.

Les Jésuites de France, dans leurs premières luttes contre l’Université, l’attaquèrent sur cette question ; le P. Maldonat fit afficher, dans Paris, des placards dans lesquels cette opinion était traitée comme une monstrueuse hérésie. À Rome, on ne favorisait pas l’opinion des Franciscains. Le jésuite Olave, docteur de l’Université de Paris, fut le premier qui l’enseigna officiellement sous les yeux du pape. Son enseignement fit scandale, et Ignace de Loyola lui défendit de continuer ; c’est ce que rapporte le jésuite Mafféi, un des historiens du premier Général de la Compagnie.

Mais lorsque les Jésuites eurent entrepris de nuire aux Dominicains, ils s’emparèrent de la question de l’Immaculée-Conception, et donnèrent à la discussion un caractère qu’elle n’avait jamais eu jusqu’alors. Elle était en effet restée dans les limites d’une simple opinion controversée ; mais les Jésuites travaillèrent tout aussitôt à en faire une question de foi, afin de pouvoir affirmer que les Dominicains et leurs adhérents avaient soutenu une hérésie et étaient hérétiques.

De Lugo, cardinal-jésuite, écrivit donc à un de ses confrères de Madrid :

« Que votre Révérence fasse en sorte que les vôtres s’appliquent avec soin dans vos quartiers à réveiller la dévotion de la Conception, à laquelle on est fort affectionné en Espagne, pour voir si, par ce moyen, nous pourrons détourner ailleurs les Dominicains, qui nous pressent fort ici en défendant saint Augustin ; et je crois que si on ne les oblige de s’employer sur quelque autre matière, ils nous surmonteront dans les principaux points de Auxiliis. »

À dater de cette époque, les Jésuites firent réciter à leurs congréganistes un acte de consécration dans lequel ils s’engageaient à défendre et à propager la croyance de l’Immaculée-Conception, tant que le Saint-Siège n’aurait pas donné une décision contraire. Cet acte de consécration a été imprimé et répandu de toutes parts par les Jésuites eux-mêmes : ils croyaient donc que le Saint-Siège pouvait prononcer aussi bien contre que pour l’Immaculée-Conception. En partant de cette donnée, ils auraient dû être modestes dans le zèle qu’ils déployaient en faveur de cette opinion ; ils l’eussent été sans doute s’il se fût agi seulement d’une simple théorie qui ne pouvait servir les intérêts de la Compagnie ; mais ils pouvaient, à l’aide de cette question, nuire aux Dominicains : en conséquence, ils ne négligèrent rien pour lui donner l’importance d’une question de foi.

Leurs prédicateurs espagnols se mirent en campagne, et provoquèrent d’abord, parmi leurs congréganistes, des émeutes contre les Dominicains. Après une de ces émeutes, à Alcala, le Père Aquete fit un discours tout à fait martial aux jeunes héros qui s’étaient signalés contre les vitres des Dominicains : « Par saint Iago ! dit-il, il faut défendre l’Immaculée-Conception de la Vierge à l’épée, au poignard, par le sang et par le feu ; car la Vierge aimerait mieux être damnée éternellement, et vivre avec les démons que d’avoir été conçue en péché originel ! » Les partisans de saint Thomas voulurent se venger, et lancèrent des pierres aux vitres de la chambre du Père Aquete.

Selon leur coutume, les Jésuites firent intervenir le pouvoir séculier dans la question de l’Immaculée-Conception. Les rois d’Espagne adressèrent plusieurs suppliques au Saint-Siège pour l’engager à trancher la question et à en faire un dogme. Les Jésuites, voyant que les premières réponses de Rome n’étaient pas favorables à leurs prétentions, firent décréter le dogme par le roi Philippe II. Ce prince rendit une ordonnance en vertu de laquelle tous les prédicateurs étaient tenus, avant de commencer leurs sermons, de réciter une formule par laquelle ils déclaraient croire à l’Immaculée-Conception comme à la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Cette ordonnance fournit aux Jésuites un prétexte pour déclarer les Dominicains hérétiques, et pour ameuter contre eux la plèbe fanatique et ignorante dont ils disposaient.

On comprend, après ce récit, pourquoi les suppliques au Saint-Siège en faveur de l’Immaculée-Conception vinrent des rois espagnols.

Les Jésuites profitèrent de la paix et de la prospérité dont jouissait leur Compagnie en Espagne, non-seulement pour augmenter leurs richesses, mais pour répandre un enseignement scandaleux et immoral, qu’ils couvraient des apparences de la charité et de la compassion pour les pécheurs. Ce fut alors que vécut en Espagne le fameux Antoine Escobar, dont le nom jouit d’une célébrité qui nous dispense de le caractériser. L’infâme ouvrage qui lui mérita cette réputation eut quarante éditions de son vivant. Les Jésuites le répandaient de toutes parts et le donnaient comme un livre excellent. Escobar fit pour la morale chrétienne ce qu’un autre Jésuite espagnol, Molina, fit pour le dogme. Ils posèrent l’un et l’autre des principes qui ne pouvaient qu’aboutir au renversement de l’Évangile.

Les Jésuites gouvernèrent l’Espagne, par l’entremise des Pères Confesseurs, sous les règnes de Philippe III et de Philippe IV. Sous la régence de Marie-Anne d’Autriche, ils furent encore à la tête du gouvernement dans la personne du Père Nithard, qui réunissait les titres de confesseur de la régente, de premier ministre et de Grand-Inquisiteur. On lui donnait, en outre, celui d’amant de sa pénitente. Dom Juan, fils naturel de Philippe IV, se mit à la tête du parti qui détestait la domination du Jésuite. Nithard céda à l’orage et partit pour Rome, après avoir refusé les honneurs et l’argent que la régente voulait lui prodiguer.

Sous le règne insignifiant de Charles II, les Jésuites ne jetèrent pas plus d’éclat que le roi. Nous les verrons mêlés à de nouvelles intrigues, lorsque Louis XIV eut placé sur le trône d’Espagne son petit-fils, le duc d’Anjou, sous le nom de Philippe V.

En Portugal 29, les Jésuites avaient étrangement abusé de leur influence, comme nous l’avons raconté, sous le règne du malheureux Sébastien et de dom Henry. Afin que le trône ne se perpétuât pas dans la maison de Bragance et qu’il passât à Philippe II, roi d’Espagne, ils mirent tout en œuvre pour que la cour de Rome refusât au cardinal Henry les dispenses pour se marier. Philippe II parvint ainsi au trône de Portugal, et commit les plus horribles exécutions pour affermir sa puissance. Il fit périr en cachette environ deux mille ecclésiastiques ou religieux qui avaient le tort de ne pas être partisans de la politique des Jésuites, et qui étaient soupçonnés de ne pas aimer le roi de leur choix. Henri de Sponde, évêque de Pamiers, rapporte dans ses annales ecclésiastiques que Philippe II demanda à Rome une bulle d’absolution de ces meurtres sacrilèges. De Thou et les plus graves historiens racontent le même fait ; de Harlai le mentionna dans ses remontrances à Henri IV.

Les Jésuites inspiraient ces massacres pour se débarrasser de tous ceux qu’ils considéraient comme compromettants pour leur politique. Leurs excès furent tels, que des membres de leur Compagnie les dénoncèrent au pape Sixte V en 1589. Philippe II lui-même fut effrayé de leur audace, et ce fut alors qu’il demanda à Rome la réforme de la Compagnie, ce qui mit pendant un temps quelque mésintelligence entre lui et le Général Aquaviva. Par un procédé qui leur est habituel, les Jésuites crurent devoir lancer en avant quelques-uns des leurs, qui n’étaient pas initiés à leurs intrigues, afin de soutenir, dans leurs prédications et dans leurs livres, des opinions opposées à celles qu’ils patronnaient réellement. Ils se fournissaient ainsi à eux-mêmes des témoignages, sur lesquels ils croyaient pouvoir s’appuyer, pour répondre à ceux qui leur faisaient les reproches les mieux fondés.

Sous le règne de Philippe II et de ses successeurs, les Jésuites tirent une guerre sourde et incessante aux lois du Portugal qui n’étaient pas favorables à leur ultramontanisme ; ils travaillèrent à mettre leurs créatures sur les sièges épiscopaux, afin d’abuser de leur autorité et de celle de la cour de Rome pour commettre des injustices et augmenter leurs richesses et leur influence.

Ils se livraient à ce soin, lorsqu’en 1640 une révolution inattendue arracha le Portugal aux rois d’Espagne et le rendit à la maison de Bragance, dans la personne du roi Jean IV. Les Jésuites se hâtèrent de se proclamer les sujets fidèles du nouveau roi ; ils manifestèrent beaucoup de zèle et publièrent partout que plusieurs de leurs Pères, inspirés de Dieu, avaient prédit le rétablissement de la maison de Bragance et de la monarchie du Portugal. Le Père Vieira composa des strophes prophétiques qu’il attribua au savetier Bandarra ; il s’attira dans le même temps une si grande réputation par son éloquence, que Jean IV lui donna toute sa confiance. Les Jésuites se retrouvèrent ainsi à la tête du gouvernement de Portugal, sous cette maison de Bragance qu’ils avaient trahie. Vieira donna des conseils si peu honnêtes, pour les affaires politiques, que l’opinion publique se souleva à la lecture d’une de ses lettres secrètes qui fut imprimée. Jean IV prit sa défense dans une lettre du 6 septembre 1644, écrite à Antoine Mascarenhas, provincial du Portugal. Il y avouait que l’écrit de Vieira méritait d’être supprimé, mais il y défendait de faire de la peine au bon Père qui avait sa confiance. Il l’envoya peu après dans les cours de l’Europe pour diriger les ambassadeurs de Portugal. Un autre Jésuite, Nuno da Cunha, était chargé des affaires diplomatiques du Portugal avec Rome ; enfin, un troisième Jésuite, Cosmander, était placé auprès du prince Théodose, héritier présomptif de la couronne, en qualité de maître de mathématiques. Ce Jésuite profita de sa position pour étudier les places fortes et en livrer les secrets aux ennemis de la maison de Bragance. Il servit contre le Portugal. En 1648, il fut tué par un paysan devant Olivença, dont il dirigeait l’attaque. Un autre Jésuite, Fernandès, était le confesseur du jeune prince, qui, sous sa direction, devint une copie parfaite du malheureux Sébastien. Il refusa de se marier, se fit novice de la Compagnie et mourut avant son père.

Sous la régence de la reine Louise, les Jésuites furent de nouveau à la tête des affaires, par l’influence de Jean Nunéz, confesseur de la régente, et de Fernandès, qui avait été élevé à la dignité d’évêque du Japon, et qui conserva son autorité à la cour après la mort du prince Théodose. Le Jésuite Franco parle ainsi de ce dernier :

« Lorsque la reine prit possession du gouvernement pendant la minorité du roi Dom Alphonse, elle continua de faire usage des talents du P. André Fernandès ; et il aurait été difficile de juger auquel des deux, de la reine ou du roi son mari, il était le plus agréable.

» Il se fit par son conseil, ajoute-t-il en continuant la vie de Fernandès, beaucoup de choses avantageuses au service de Dieu. Tel fut, entre autres, l’établissement d’un tribunal chargé de ce qui concernait la conversion des âmes, et l’envoi des missionnaires dans les provinces d’Asie, d’Afrique et d’Amérique, dépendantes de la couronne de Portugal. Le P. Fernandès en fut fait président par le roi, qui concourait avec libéralité aux dépenses nécessaires pour les missionnaires. Par ses soins, l’affaire de la conversion des âmes fit de grands progrès. Des missionnaires Jésuites de diverses nations partirent, et recueillirent des fruits abondants de leurs travaux. Ce religieux sollicita notre Père Général de députer un des nôtres pour être Procureur général des missions dans chacune des provinces (il y en avait alors deux) que la Compagnie avait en Portugal.

» Il obtint du roi plusieurs grâces, tant pour les missions que pour différents collèges d’outre-mer, où l’on formait des missionnaires. La Compagnie eut toujours en ce Père un grand protecteur : et quoiqu’il fût continuellement chargé par les souverains des affaires les plus importantes, il se débarrassait de tout pour veiller au bien de son Ordre.

» Attentif à s’informer, du Procureur de la province, de l’état où elle était, il lui découvrait les moyens de parvenir au but qu’il s’était proposé : il offrait sa protection auprès des princes et des ministres ; et souvent même, sans en être prié, il donnait les instructions dont il prévoyait la nécessité, selon les conjonctures et les circonstances, afin de procurer à la Compagnie des dépêches favorables.

» Madame Catherine, qui devint reine d’Angleterre, et qui était sœur du prince Dom Théodose, ne se rappelait rien avec plus de plaisir, dans les dernières années de sa vie, que l’éducation qu’elle avait reçue du Père André Fernandès : elle avait toujours présents les avis qu’il lui avait donnés ; et parfois lorsqu’elle faisait quelque chose : C’est ainsi, disait-elle, que me l’a enseigné l’évêque. »

Après avoir parlé du désintéressement de son confrère, Franco ajoute :

« Telles étaient les richesses d’un évêque, confesseur de plusieurs souverains, favori de plusieurs rois, arbitre par ses décisions du gouvernement d’une monarchie. »

Les Jésuites reconnaissent ainsi que toute la cour de la reine Louise suivait leurs conseils, et montrait l’attachement le plus extraordinaire pour leur Compagnie. Ils prétendent n’avoir eu en vue que les progrès de la piété ; d’autres attribuent à leurs intrigues secrètes les maux dont le Portugal fut alors accablé. Dans une pièce officielle, les personnages les plus graves du royaume ne craignirent pas de leur attribuer le projet de s’emparer du royaume de Portugal ; ils disent que c’était dans ce but que les Jésuites éloignaient du mariage le prince Alphonse, comme ils en avaient éloigné Théodose et Sébastien ; puis ils ajoutent :

« Quel doute y a-t-il, que ce ne soit avec fondement qu’il se répand un bruit sourd, que l’on verra un jour le Portugal devenir l’héritage d’un certain Ordre religieux, qui s’y comportera de même que les chevaliers teutoniques dans la Prusse, et ceux de Saint-Jean, que nous appelons chevaliers de Malte, à Rhodes, à Malte, et dans d’autres États ; et que c’est dans cette vue qu’on détourne le roi du mariage, afin que, s’il vient à mourir sans héritiers, on puisse, au moyen d’une donation, se mettre en possession du royaume, comme la république de Venise a fait à l’égard de celui de Chypre ? Qui doute que la liberté de converser et de traiter familièrement avec le roi dans l’intérieur de son palais, contre ce qu’exige la dignité royale, ne soit un moyen de l’amener au joug et à l’égalité familière de la vie religieuse ? Et que c’est à quoi conduit ce pouvoir absolu, par lequel on annule les décrets des tribunaux, et qui donne l’audace de se vanter que jamais on ne permettra que le roi fasse rien de sa propre volonté. »

Le roi Alfonse VI ne regarda point ces craintes comme chimériques. Sans se déclarer contre les Jésuites, il choisit un confesseur et un ministre en dehors de leur Compagnie. Pour s’en venger, ils eurent recours aux plus odieuses intrigues. Ils firent d’abord grand bruit de rêveries qu’ils attribuèrent à leur grand prophète Bandarra, et d’après lesquelles le roi Jean IV devait ressusciter pour rétablir le cinquième des grands empires prédits dans la Bible. Le P. Vieira débitait ces rêveries à Lisbonne même, dans ses semions.

Par leurs prétendues prophéties, les Jésuites voulaient frayer le chemin à un usurpateur de leur choix. En même temps, ils répandaient sourdement des calomnies contre le roi Alphonse, et cherchaient à persuader à la reine sa mère que son fils, à cause de ses désordres, était indigne de régner. Cette princesse se laissa tromper, et, à l’instigation de ses conseillers, fit prier, dans tous les couvents, pour la conversion de son fils. Les Jésuites sont dans l’usage de prier ou de faire prier, extérieurement, pour ceux qu’ils accusent ou calomnient, afin que l’on soit persuadé de la vérité de leurs accusations, et de la pureté d’intention qui les dirige, dans le mal qu’ils disent de leurs adversaires. La Reine alla plus avant. Sous l’inspiration du P. Antoine Vieira et du secrétaire d’État Vieira da Sylva, aussi jésuite que lui, elle voulut s’emparer du gouvernement. Alphonse dut entrer en lutte avec sa mère pour exercer l’autorité royale. Ces divisions intestines ne pouvaient occasionner que de grands troubles dans le royaume. Après la mort de la reine-mère, ils suscitèrent un nouvel antagoniste au roi Alphonse, et Vieira découvrit de nouvelles prophéties qui annonçaient que ce n’était point Alphonse qui devait régner sur le Portugal, mais son frère Dom Pedro. Les lettres du P. Antoine Vieira sont remplies de détails sur cette conjuration, dont il était un des principaux agents. Il parvint à gagner Dom Pedro, une partie de la noblesse, même la femme d’Alphonse VI, Isabelle de Savoie, qui avait pour confesseur François de Ville. Ce Jésuite, sous prétexte de réconcilier les deux frères, se mêla à toutes les affaires domestiques de la famille royale, et inspira à la reine une profonde aversion pour son mari. Sous le spécieux prétexte de la réconciliation à laquelle ils prétendaient travailler, les Jésuites dirigèrent d’abord leurs attaques contre Castello Melhor, premier ministre du roi, qu’ils disaient être la cause du désaccord qui existait entre les deux frères. Ce ministre vertueux fut sacrifié. Tous ceux qui avaient la confiance du Roi furent successivement attaqués, persécutés. La puissance occulte dont Isabelle de Savoie était l’instrument avait entrepris de perdre tous ceux qui ne lui étaient pas vendus. Sousa de Macedo, d’abord sacrifié, parvint à se justifier contre les calomnies répandues par les Jésuites. Isabelle regarda ce rétablissement comme un outrage qui lui était personnel, s’isola du roi, qu’elle détestait. Victorieux des intrigues, Sousa de Macedo dut céder aux attaques nocturnes dont il faillit être victime, dans le palais même du roi. Il s’enfuit et quitta le Portugal pour éviter la mort.

Le valet de chambre du roi, Emmanuel Antunes, était lui-même détesté des Jésuites, à cause de son dévouement à la personne de son maître. Le jour même où Sousa de Macedo s’enfuit, Emmanuel disparut pour toujours, et le roi lui-même ne put jamais découvrir où il était passé.

Alphonse se trouva donc ainsi privé de tous ceux dans lesquels il avait confiance, et ne vit plus autour de lui que des ennemis. Alors les Jésuites, par leurs confrères François de Ville, confesseur de la reine, et Verjus, confesseur de Dom Pedro, travaillèrent directement à lui ôter la couronne. Pour y parvenir, ils profitèrent des malheureuses circonstances où se trouvait le Portugal, et du désir que l’on avait de voir le roi réunir les États-Généraux pour remédier aux malheurs du royaume. La reine et Dom Pedro, excités par leurs confesseurs, furent les ardents provocateurs de la réunion des États. On n’attendit même pas qu’ils fussent convoqués pour engager Alphonse à se décharger sur la reine et sur son frère de toute l’autorité royale, à cause de son incapacité, et de l’impuissance où il était de donner des héritiers au trône. Les Jésuites comptaient beaucoup sur cette question d’impuissance pour engager les États à favoriser leurs entreprises. Pour disposer le public à y croire, ils engagèrent la reine à quitter le palais et à se retirer dans un couvent. L’ambassadeur d’Angleterre à la cour de Lisbonne rendit compte de cette intrigue à son gouvernement par la lettre suivante, datée du 28 novembre 1667 :

« Cette retraite subite de la reine dans un couvent donne matière à bien des discours. Ce n’est pas que l’on doutât que cela ne pût arriver, c’est qu’on avait imaginé d’autres moyens bien différents. Il avait été arrêté qu’après avoir préalablement débattu, dans l’assemblée des trois États, la question d’ôter au roi le gouvernement, on passerait outre, et que l’on chercherait les moyens les plus plausibles pour le déposer honnêtement, et les plus capables de détruire aussi les objections qu’on pourrait faire, comme de dire d’une part qu’un père insensé pouvait avoir un fils de bon sens ; et d’ajouter en second lieu, touchant le point d’impuissance, que quand même elle serait démontrée évidemment, cela ne suffirait pas pour déposer le roi, s’il avait d’ailleurs assez de capacité pour régner. La convocation des États avait donc pour but de prendre connaissance du dernier cas, après avoir débattu l’autre, et de presser la reine de donner un éclaircissement nécessaire dans une chose qui était de si grande importance pour le royaume. C’était alors, disait-on, qu’elle devait aussitôt se retirer dans un couvent, où, étant requise par les mêmes instances et par les sollicitations publiques, elle pourrait, avec toute la modestie, avouer l’impuissance du roi. Telle était la voie qu’on avait résolu de suivre... On sait seulement que son confesseur, Jésuite habile, est celui qui se charge de tout le fardeau de cette affaire ; et qu’il dit, ainsi que la reine, que la conscience ne permet pas plus longtemps une cohabitation si illégitime. Ce Jésuite a dit en confidence à un de ses amis que, si la reine avait attendu à se retirer pendant la disgrâce du roi, et eût alors allégué le prétexte de la conscience, on en aurait ri comme d’une chose qui se faisait plutôt par nécessité que par scrupule.

» M. Verjus est député, ajoute-t-il plus bas, pour aller rendre compte à Sa Majesté très chrétienne de cet évènement, et s’en revenir immédiatement après. Il a été le premier à découvrir des indices favorables dans l’affaire de la nullité. »

La question qu’on avait soulevée donna lieu à un procès en nullité de mariage ; procès scandaleux dans lequel les Jésuites prirent une part fort active, comme on en trouva des preuves dans leurs propres archives. Le Père Nuno da Cunha en fut le principal instigateur. Tandis que cette question était agitée et troublait l’opinion publique, des factieux s’emparaient de la personne du roi, la mettaient au secret, et donnaient à Dom Pedro l’autorité royale. Cet évènement avait lieu le 25 novembre 1667.

Après ces évènements, on reprit le projet d’assembler les États. On fit précéder leur convocation d’un acte par lequel Alphonse déclarait renoncer au trône. Dès la première séance des États, le 27 janvier 1668, on leur présenta cet acte avec un écrit rédigé dans la maison des Jésuites, et dans lequel on s’efforçait de prouver qu’Alphonse devait être dépossédé de l’autorité royale. On trouva dans les papiers du P. Nuno da Cunha les minutes des consultations dressées sur cette question : « s’il était permis aux États de déposer le roi » ; mille preuves attestent que les Jésuites ont été les directeurs et instigateurs de la révolution.

Le P. Fernandès fut placé auprès du nouveau roi Dom Pedro, et dirigea pendant vingt-six ans sa politique, sous le titre de confesseur.

Au moment où Alphonse VI était déposé, le P. Vieira était dans les prisons de l’Inquisition de Coimbra. Ses excentricités prophétiques et astrologiques avaient donné lieu à un procès contre lui. Lorsque Dom Pedro et le P. Fernandès eurent l’autorité entre les mains, ils en profitèrent pour le faire gracier. L’énoncé de la publication de la sentence fut donc ainsi conçu :

« Cette sentence a été signifiée au criminel dans la salle de l’Inquisition, le vendredi après midi 23 décembre de l’année 1667, ayant été deux heures et un quart à en faire la lecture ; et le samedi suivant elle a été publiée le matin dans son collège, où il est resté pour aller de là à la maison de la résidence de Pedreso, que nous lui avons assignée pour le lieu de sa réclusion, laquelle, avant son départ, le conseil général a changée en celle de Cotovia de Lisbonne ; et lorsqu’il y était, il en a été entièrement pardonné dans le mois de juillet de l’année 1668, après quoi, au mois d’août de 1669, il est parti de la ville de Lisbonne, avec la permission de Son Altesse, pour aller à Rome. »

Les Jésuites avaient bien pu tirer leur confrère des mains de l’Inquisition de Coimbra ; mais la sentence n’en avait pas moins été rendue. Ils résolurent de s’en venger, et profitèrent pour cela d’une occasion favorable qui se présentait alors. Les possessions du Portugal dans les Indes étaient à peu près perdues, et il fallait au gouvernement des sommes considérables pour mettre sur pied une armée capable de les reconquérir. Les Jésuites s’entendirent avec les Juifs qui avaient nombre de procès dans les divers tribunaux de l’Inquisition de Portugal, et ceux-ci promirent de fournir au gouvernement les sommes dont il avait besoin, s’ils étaient graciés.

Dom Pedro ayant eu quelques scrupules sur l’emploi de ce moyen, les Universités et les autres maisons des Jésuites envoyèrent des avis motivés qui en démontraient la légitimité ; il ne restait donc plus qu’à suspendre la juridiction des tribunaux de l’Inquisition. Dom Pedro eut recours pour cela au pape Clément X et lui adressa une lettre dont la minute fut écrite de la main du P. Fernandès son confesseur. Nous y remarquons le passage suivant :

« Plusieurs ecclésiastiques et séculiers, savants, craignant Dieu et très éclairés sur tout ce qui concerne l’Inquisition dans ces royaumes, m’ont plusieurs fois représenté, ce qu’ils n’osent faire envers l’Inquisition par la crainte qu’ils en ont : que le remède consiste dans un changement des procédés de la part de l’Inquisition à l’égard de ces gens-là, d’autant plus que l’on sait par expérience que l’on n’a pas tiré grand avantage de celui qu’elle a eu jusqu’à présent, et qu’il en est au contraire résulté quelques préjudices avérés ; qu’il vaudrait mieux qu’elle se réformât, et qu’elle se conformât à la manière d’agir de Votre Sainteté à Rome envers ces hérétiques, comme étant la plus convenable. »

Le P. Vieira avait été envoyé à Rome, au sortir des cachots de l’Inquisition, afin de travailler au succès du projet des Jésuites. Il réussit dans sa mission ; le 3 octobre de l’an 1674, Clément X publia un bref par lequel il suspendait entièrement l’exercice des Inquisitions, dans toute l’étendue du royaume de Portugal.

L’Inquisition de Rome, qui s’attribue une juridiction universelle, ne voyait qu’avec jalousie les Inquisitions particulières. Souvent ces tribunaux, aussi odieux les uns que les autres, entraient en lutte ; les uns condamnaient ce que les autres jugeaient parfaitement licite. Les Jésuites, qui connaissaient les dispositions de l’Inquisition romaine, présentèrent la guerre de circonstance, qu’ils déclaraient aux Inquisitions de Portugal, comme une preuve de leur zèle pour la cour de Rome et pour ses institutions. Aussi le cardinal Barberini écrivit-il au nonce de Portugal une lettre pour le charger d’offrir aux Jésuites les remercîments du Saint-Office.

 

« Mes Éminentissimes collègues, dit-il dans cette lettre, messieurs les Inquisiteurs généraux, ont reçu, avec une satisfaction particulière, non-seulement les avis que ces Pères de la Compagnie de Jésus leur ont fait passer, mais les témoignages affectueux et dignes de vrais ecclésiastiques, qu’ils ont donnés dans la conjoncture présente. Pour en témoigner même sa reconnaissance, M. le cardinal Altieri a voulu aller en personne visiter leur Général, et l’en remercier dans les termes les plus forts. Votre Éminence Illustrissime pourra aussi en informer les mêmes Pères, et se servir d’eux, quand elle le jugera à propos, et je suis persuadé que vous obtiendrez la vie éternelle. À Rome, le 26 janvier 1675. Comme un frère affectueux,

» Le cardinal Barberini. »      

 

Sous les règnes suivants, les Jésuites continuèrent à se mêler beaucoup plus de politique qu’il n’eût fallu ; ils excitèrent ainsi contre eux une profonde haine dans toutes les classes de la société.

Il n’est donc point étonnant que le Portugal se soit soulevé avec tant d’énergie contre les Jésuites et les ait chassés ignominieusement, dans le courant du XVIIIe siècle, comme nous le rapporterons.

Partout ils se faisaient détester et avaient à soutenir les luttes les plus vives. Ils cherchent à faire croire, dans leurs récits, que leur zèle pour les intérêts de l’Église était l’unique cause de la haine qu’on leur montrait ; mais on peut d’autant moins s’en rapporter au témoignage qu’ils se rendent dans leur propre cause, que, parmi leurs adversaires les plus décidés, on remarque, à toutes les époques, des hommes profondément religieux, des catholiques sincères.

En 1639, ils furent chassés de Malte 30.

Si nous en croyons les historiens jésuites, on les obligea de quitter ce pays à cause de leur zèle à combattre les mœurs dissolues des chevaliers. Les Pères Talavia et Cassia avaient une grande influence sur le Grand-Maître Lascaris, et ne s’en servaient que pour le bien. L’auteur du Theatro-Jesuitico raconte, au contraire, que les Jésuites s’attirèrent la haine des chevaliers parce que, dans une famine qui désolait l’île, ils s’étaient fait inscrire parmi les indigents, quoique leurs greniers fussent remplis de blé. Cet auteur ajoute que le Père Cassia s’était rendu coupable d’un crime si abominable, que les officiers avaient impérieusement exigé qu’il fût chassé de l’île. Quoi qu’il en soit de ces récits contradictoires, il est certain que, par suite d’une émeute dirigée contre eux, les Jésuites furent obligés de quitter Malte, et qu’ils n’y furent réintégrés que d’après les ordres formels de Louis XIII, roi de France, qui se déclara leur protecteur, et fit les menaces les plus formelles, si ses protégés n’étaient rétablis dans leurs biens. Le pape joignit son intervention à celle du roi de France. Tous deux eurent d’autant plus facilement raison des opposants, que Lascaris était dévoué à la Compagnie. Cependant, les Pères Talavia et Cassia ne furent pas renvoyés à Malte ; ce qui donnerait à penser qu’ils n’étaient pas innocents des fautes qu’on leur avait imputées.

Vers la même époque, les Jésuites se trouvaient mêlés aux guerres atroces dont l’Allemagne était le théâtre. Ils avaient la confiance de Ferdinand II ; Tilly était sorti de la Compagnie pour devenir guerrier, et il était resté Jésuite sous l’habit militaire ; Walstein et Piccolomini, émules de Tilly dans les combats, étaient dévoués à la Compagnie. On trouve les Jésuites mêlés à tous les évènements de cette fameuse guerre de Trente ans, si riche d’atrocités ; ils suivaient les armées dans toutes leurs marches, se montraient en même temps sur les champs de bataille et au milieu des intrigues de la politique. « Les Jésuites, dit M. Crétineau-Joly, étaient pour les généraux de l’empire des auxiliaires qui valaient une armée. »

Ferdinand II les regardait comme de fermes appuis de sa puissance. Les princes de sa maison avaient les mêmes sentiments. Pour affermir sa domination en Hongrie, Ferdinand mit à la tête du clergé le Jésuite Pazmany, avec les titres d’archevêque de Gran et de cardinal. Léopold d’Autriche, duc de Carinthie ; l’archiduc Charles ; les princes évêques de Paderborn et de Munster, leur fondèrent des établissements considérables.

Mais s’ils profitaient de la puissance de la maison d’Autriche, ils participaient à la haine qu’elle inspirait. C’est ainsi qu’en 1618 ils furent chassés de Bohême par les États. Les exilés se réfugièrent en Moravie, d’où ils furent également expulsés. Ils rentrèrent en Bohême, au nombre de dix-huit, avec l’armée de Maximilien, duc de Bavière. À leur tête était le Père Drexel. Une révolution arracha à Ferdinand II la couronne de Hongrie. Les Jésuites en furent expulsés avec lui. Partout où les chefs de la grande coalition qui avait juré la perte de la maison hispano-autrichienne triomphaient, les Jésuites étaient chassés. Plusieurs perdirent la vie. Ferdinand suivit d’abord dans sa politique les conseils du Père Bécan. Ce Jésuite étant mort, il choisit pour confesseur, à sa place, le Père Lamormaini. Ces deux Jésuites exercèrent sur son esprit une influence plus grande encore que celle des La Chaise et des Tellier à la cour de Louis XIV. « Ferdinand accordait aux Jésuites toute latitude ; ils étaient dans son cabinet impérial ; ils étaient dans ses armées ; ils étaient au milieu des sectaires battus. » Ces aveux sont faits par un panégyriste de la Compagnie ; il donne à penser que, dans ces divers états, les Jésuites n’exerçaient que la charité, ne conseillaient que la clémence. Mais l’histoire a cependant à enregistrer des faits qui prouveraient le contraire. Les victoires de Ferdinand II, en Bohême surtout, furent souillées des plus horribles massacres conseillés par les Jésuites. À leur instigation, Ferdinand entreprit d’enlever aux protestants les biens ecclésiastiques qu’ils avaient vendus ou donnés à des particuliers en toute propriété ; ce n’était point pour les faire rendre aux anciens Ordres monastiques qui les avaient possédés, mais pour se les attribuer. Le 6 mars 1629, Ferdinand ordonna que « toutes les abbayes et autres biens ecclésiastiques qui avaient été usurpés sur les catholiques par les protestants, contrairement aux articles du traité de Passau de 1552, seraient rendus à ceux à qui ils appartenaient, selon les fondations ». Il envoya dans toute la Bohême des commissaires chargés de mettre son édit à exécution, et il rendit des ordonnances spéciales en faveur des Ordres de Saint-Benoît, de Cîteaux et de Prémontré. Les Jésuites devaient laisser subsister ces apparences de justice ; mais en même temps ils publiaient secrètement plusieurs pamphlets dans lesquels ils blâmaient l’empereur d’avoir disposé des biens ecclésiastiques sans l’intervention du pape ; ils intriguèrent en même temps auprès de l’empereur et d’Urbain VIII pour attirer une partie des bénéfices à leur Compagnie. Ils agirent si bien, que le pape Urbain VIII entra dans leurs vues. Au mois de juillet 1629, il décréta « qu’une partie des biens restitués pourrait être employée à ériger des séminaires, des pensionnats, des écoles et des collèges, tant des Jésuites qui étaient les principaux auteurs de l’édit impérial, que des autres Ordres religieux. »

Il s’éleva des réclamations contre cette décision. Le cardinal Barberini crut y répondre suffisamment en écrivant, le 24 janvier 1630, au nonce du Saint-Siège auprès de l’empereur, que si les fondateurs existaient encore, ils ratifieraient ce qu’avait fait le Saint-Siège en cette occasion, puisque l’intérêt de l’État exigeait que l’on érigeât des séminaires et des collèges ; que les anciens religieux qui possédaient les biens d’Église étaient décédés, et que personne ne pouvait, en conséquence, se prétendre lésé par les libéralités faites aux Jésuites. Mais si les anciens religieux n’existaient plus, les Ordres auxquels ils avaient appartenu existaient ; or, ce n’était pas aux particuliers, mais aux Ordres mêmes que les biens avaient été légués, à la charge de remplir les obligations attachées à ces legs pieux. On savait bien que les Jésuites ne pouvaient, en vertu même de leurs Constitutions, remplir ces obligations. On devait donc les exclure de la possession des biens ecclésiastiques, au lieu de les leur prodiguer, à l’exclusion des autres. Ils sentirent eux-mêmes l’injustice de cette possession, et ce fut dans le but de la justifier qu’ils s’attachèrent à répandre l’opinion que l’on ne pouvait être en purgatoire qu’un temps très limité, et que les fondateurs des bénéfices ecclésiastiques, étant morts depuis longtemps, ne pouvaient plus avoir besoin de prières. Appuyés sur cette doctrine, ils sollicitaient ou usurpaient sans scrupule les biens d’Église, et ne respectaient aucune des conditions attachées à leur possession.

Les anciens Ordres ne se laissèrent point dépouiller sans réclamation. Ils répondirent aux libelles des Jésuites. Ceux-ci avaient lancé en avant le Père Layman, théologien instruit, qui mit sa science au service de l’ambition de sa Compagnie. Il composa un ouvrage dans lequel il se posait en défenseur du pape, de l’empereur et de la très petite Compagnie de Jésus. Mais tout en appelant la Compagnie très petite, il en avait une si haute idée, qu’il affirmait que si Dieu ne l’eût créée, il n’eût pas suffisamment pourvu aux besoins de l’Église. Quant au pape et à l’empereur, personne ne les attaquait. On contestait seulement la légitimité de certains actes de spoliation qui ne pouvaient être bons qu’aux yeux de ceux qui en profitaient. Un docte bénédictin, le Père Hay, répondit à Layman ; par son livre intitulé Astrum inextinctum, il prouva que les anciens Ordres religieux n’étaient pas éteints, comme le proclamaient les Jésuites, et qu’ils ne pouvaient par conséquent avoir d’héritiers.

Le Père Hay mit parfaitement à jour les impostures et les fourberies des Jésuites, mais ses raisonnements ne les empêchèrent pas de s’emparer d’un bon nombre d’abbayes. Leur avidité fut telle, qu’en 1641, la diète de Ratisbonne pria le pape d’y mettre un terme.

Ce n’était pas seulement en Bohème que les Jésuites cherchaient à s’enrichir aux dépens des anciens Ordres religieux. Dans le reste de l’Allemagne, ils déployaient la même avidité, et avaient recours aux mêmes artifices.

En Saxe, ils s’emparèrent de l’abbaye de Voltigerode, occupée par des religieuses Bernardines. Ils s’insinuèrent dans ce monastère, firent entendre aux religieuses qu’il y avait danger pour elles de rester dans une maison isolée, et qu’elles feraient bien de se retirer à Goslar, dans le monastère de Franquemberg. Les religieuses à peine parties, le Père Lamormaini en parla à l’empereur de Voltigerode comme d’une maison abandonnée, et l’obtint pour la Compagnie. Les religieuses, se voyant trompées, retournèrent secrètement à leur abbaye, et s’emparèrent du chœur de l’église. Mais les Jésuites eurent recours à la violence pour les en chasser. Celles-ci portèrent leur cause devant l’official d’Osnabruck ; voici le procès-verbal qu’elles lui adressèrent de leur expulsion :

« Nous ne pouvons pas, étant de pauvres pupilles abandonnées, ne point élever notre voix pour nous plaindre de l’état misérable où nous a réduites l’étrange et cruel procédé que les Pères Jésuites ont exercé contre nous le soir du samedi veille des Rameaux. Car étant venus avec le soigneur Widelag et deux sergents, qui sont les ministres ordinaires dont les magistrats se servent pour prendre les voleurs et les scélérats, dans notre abbaye de Voltigerode, dans laquelle nous avions été établies par notre Père spirituel, l’abbé de Walhenried, commissaire subdélégué, conformément à l’édit de restitution de Sa Majesté impériale, ils arrivèrent entre six et sept heures ; et, nous trouvant dans le chœur de l’église, où nous faisions nos prières, ce seigneur et les Jésuites nous parlèrent fièrement, et nous pressèrent de sortir. Mais nous demeurâmes à genoux dans nos chaires, et nous répondîmes que nous étions sous l’obéissance de notre saint Ordre, et qu’il ne nous était pas permis de sortir de notre maison sans le commandement de nos supérieurs. Après cela, moi, religieuse professe Marie Kogel, prenant nos sièges avec mes deux mains, je m’y attachai de toutes mes forces : mais ces deux sergents et un Jésuite novice, m’arrachant les mains par force, me prirent, et le Jésuite me tint serrée de ses deux bras par le milieu du corps ; et ainsi ils me portèrent en partie, et en partie me traînèrent, jusqu’au bout du chœur ; et comme je criais : Violence ! Jésus ! violence ! je crois que vous me tuerez ! (car je ne pouvais plus respirer) ils me tirèrent hors du chœur. Et ce fut là que notre confesseur, étant arrivé, me trouva couchée par terre, qui m’écriais contre la violence qu’on me faisait. Mais m’ayant fait relever de force, ils me mirent dans une chaire pour m’emporter, comme ils firent, me faisant faire tout le tour de l’Abbaye, et enfin me jetèrent hors de la clôture, où, marchant au milieu d’un champ, étant entre ces deux sergents, je fus menée par les bras comme une larronnesse et une méchante. Et, en allant, ayant rencontré un chariot, je me jetai à la roue, d’où ils m’arrachèrent avec tant de violence que, le lendemain, je me trouvai toute meurtrie par les bras, et sentant une si grande douleur dans la poitrine (sans parler de la frayeur et de l’émotion que cette violence m’a causée) que je ne sais si j’en relèverai jamais.

» Après moi suivit la noble vierge Anne-Lucie de Dernbach, proche parente du vice-chancelier de Sa Majesté impériale, laquelle ils enlevèrent de la même sorte, et avec la même violence, en présence de notre confesseur, qui eut beau reprocher au Père recteur des Jésuites qu’il n’aurait jamais cru qu’il fût capable de faire jouer une telle tragédie en un temps si sacré, et eut beau représenter à ces sergents qu’ils se souvinssent que c’était la parente de M. de Stralendorf, vice-chancelier de l’empire, qu’ils traitaient de la sorte, il ne gagna rien par ses remontrances ; mais on l’enleva comme on m’avait fait.

» La troisième, propre sœur de la précédente, Anne-Sidonie de Dernbach, à laquelle ils arrachèrent les mains des chaires du chœur avec la même violence, et le Jésuite novice, la serrant de ses deux bras par le milieu du corps, l’entraîna dehors, et la mit sur une chaire pour l’emporter ; pendant quoi elle criait au Jésuite si c’était là leur reconnaissance des grands biens que son cousin avait faits à leur collège de Fulde ; que cette injure retomberait sur M. le vice-chancelier de l’empire. Mais elle parlait à des sourds. Ils firent le même traitement à deux autres religieuses. Et nous pouvons assurer devant Dieu et devant la cour céleste, que ce que nous venons de réciter est la pure vérité. »

Le P. David, prieur des Dominicains d’Alberstad et un frère convers du même Ordre, assistèrent à l’expédition des Jésuites, qui prouvèrent par leur exploit qu’ils n’avaient pas plus de respect pour le lieu saint que pour la justice et le droit. Le confesseur des religieuses de Voltigerode ayant osé reprocher aux Jésuites l’infamie de leur conduite, ils le firent mettre à la porte de l’abbaye par un des soldats qu’ils avaient soudoyés et qui les accompagnaient. Le Jésuite Crusius trouva fort canonique la conduite de ses confrères en cette circonstance ; il fit un libelle pour le prouver ; mais ses preuves ne furent pas fort convaincantes. L’abbé du monastère de Césarée, de l’Ordre de Cîteaux, qui avait, conformément à ledit de 1629, rétabli les Bernardines de Voltigerode, prit la défense de ces religieuses ; il écrivit la lettre suivante au P. Lamormaini :

« J’ai appris des choses qui sont pour moi tristes et funestes : l’évènement apprendra avec le temps si elles seront utiles et avantageuses pour ceux qui n’y ont regardé que leur profit et leur avantage. Vous avez joué, mes Pères, un jeu bien étrange dont je vous envoie la relation, qui s’étant rencontré dans le temps de la Passion de Jésus-Christ, nous en a malheureusement représenté l’image et la forme. Mais il s’y est trouvé deux différences bien étonnantes : l’une que ç’ont été des filles qui ont représenté la personne de Jésus-Christ : l’autre, que ceux qui prennent le nom de Jésus, étant accompagnés de leurs satellites, n’en ont pas joué le personnage, mais plutôt celui des Juifs qui ont persécuté et entraîné ce Sauveur. Ô Société de Jésus, est-ce là la société que vous avez avec Jésus ! Je conjure votre paternelle Révérence, par les entrailles de la miséricorde du Rédempteur, qu’elle fasse rendre les abbayes dont sa Société s’est emparée sous le prétexte d’une fausse cession, de peur que les anges de paix, selon le langage de l’Écriture, ne continuent toujours leurs gémissements et leurs larmes. Que si on ne fait cette restitution, nous ne manquerons pas de moyens pour la faire faire. À Césarée, le 30 de mai 1631. »

Le Père confesseur ne s’empressa pas de faire droit à la demande de l’abbé de Césarée ; alors, l’Ordre entier de Cîteaux poursuivit le rétablissement des Bernardines. Leur cause était si juste que les Jésuites, malgré la puissance du P. confesseur, furent chassés de Voltigerode en vertu d’un édit impérial.

Cet échec ne les découragea pas. Toutes les provinces de l’empire étaient remplies du bruit de leurs usurpations et de leurs violences ; mais ils ne réussissaient pas toujours.

Les Jésuites de Prague, vers 1644, trouvèrent à leur convenance une abbaye de l’Ordre de Cîteaux, appelée Aula-Regia. Elle n’était située qu’à une heure de chemin de la ville, et pouvait être en même temps un beau bénéfice et une maison de campagne agréable. Ils s’adressèrent à leur empereur, et lui dépeignirent sous de si sombres couleurs l’état de cette abbaye qui n’était, disaient-ils, habitée que par six moines fainéants et débauchés, que Ferdinand II se crut obligé en conscience de la leur accorder. Un commissaire impérial fut chargé de mettre les bons Pères en possession d’un bien dont ils devaient faire un si saint usage ; mais ce commissaire fut bien étonné de trouver à Aula-Regia un abbé, soixante et un religieux et treize novices. Il assista à l’office, au repas de la communauté, et fut édifié de la régularité et de la vertu des moines. Deux Jésuites, qui l’accompagnaient, assurèrent que les prétendus moines qui habitaient l’abbaye n’étaient que des vassaux que l’abbé avait revêtus du froc, depuis qu’il avait eu vent du pieux projet de l’empereur ; mais l’abbé exhiba toutes les pièces en bonne et due forme qui attestaient que ses confrères étaient de vrais moines, et il se rendit à la cour pour éclairer l’empereur. Ferdinand, malgré son dévouement pour les Jésuites, écouta l’abbé avec bienveillance et le renvoya à son abbaye avec honneur ; les Jésuites en furent pour leurs démarches et leurs calomnies.

Quelque temps auparavant, les Jésuites d’Ensisheim avaient procédé avec plus d’habileté que ceux de Prague pour s’emparer du Prieuré de Saint-Jacques, situé au village de Veldbach. Ce prieuré, qui était la propriété des Clunistes, avait été cédé par eux en fermage aux Cisterciens à des conditions très avantageuses. Les Jésuites proposèrent à ces derniers de se substituer à eux dans la possession du prieuré, en qualité de sous-fermiers ; afin de n’être pas refusés, ils firent intervenir l’archiduc Léopold. Le Père Weinhard fit, en sa qualité de recteur du collège d’Ensisheim, avec les Cisterciens, un bail qui fut scellé du sceau du collège et confirmé par l’archiduc. Le Père Weinhard, une fois en possession du bail, chassa les moines du prieuré, sans aucun souci ni de l’office ni des fondations pieuses qui étaient attachées à l’établissement. Le prieuré de Saint-Jacques valait 3,000 florins ; ce n’était pas assez pour alimenter le petit collège d’Ensisheim. Weinhard obtint la recommandation de l’archiduc Léopold en faveur d’une demande qu’il adressa à la cour de Rome, pour unir au même collège l’abbaye du Val-Dieu, ainsi que plusieurs prieurés et commanderies. Sa demande parut tellement exagérée que l’on n’y eut aucun égard.

Sur ces entrefaites, l’abbé propriétaire du prieuré de Saint-Jacques mourut ; son successeur nomma à ce bénéfice un moine nommé Guillot, qui fut si effrayé par les Jésuites lorsqu’il arriva pour prendre possession de son titre, qu’il donna sa démission pure et simple. Mais en 1651, Willaume, établi vicaire général de l’Ordre de Cluny pour l’Allemagne, arriva à Saint-Jacques, et chassa les Jésuites du prieuré qu’ils voulaient usurper. L’Église du prieuré était paroissiale ; les Jésuites, pendant tout le temps qu’ils en furent sous-fermiers, ne firent aucune fonction ecclésiastique dans la localité, et ne songèrent qu’à recueillir les revenus. Willaume fit dresser procès-verbal de leur négligence et du triste état dans lequel ils laissaient les bâtiments du prieuré.

Les Jésuites de Fribourg avaient encore déployé plus d’imagination pour s’enrichir. L’abbé Willaume a révélé par quels moyens ils s’emparèrent du prieuré de Saint-Morand et de deux autres prieurés voisins. Ils commencèrent par faire représenter une tragédie de leur invention, en présence de l’archiduc leur protecteur. Ils y firent intervenir saint Augustin, qui se plaignait du relâchement des moines, et saint Ignace qui donnait aux Jésuites les plus magnifiques éloges. Saint Augustin finissait par offrir à saint Ignace, qui l’acceptait, le prieuré de Saint-Morand.

L’archiduc comprit, se mit à la place du saint Augustin de la tragédie et accorda aux enfants d’Ignace le prieuré qu’ils désiraient. Mais il ne fallait point rencontrer à Rome d’obstacles, comme les Jésuites d’Ensisheim ; on y trouva donc quelqu’un qui fut assez complaisant pour rédiger une bulle subreptice dans laquelle on affirmait que le prieuré de Saint-Morand était abandonné depuis huit ans ; que les bâtiments en étaient en ruine ; que les revenus ne s’élevaient qu’à 100 ducats, et qu’il était à la nomination de l’archiduc. La vérité était que le prieuré de Saint-Morand était en bon état et habité par des religieux Bénédictins qui en recueillaient 800 ducats ; qu’il relevait de l’Ordre de Cluny, et que le Général de cet Ordre avait le droit de collation et d’investiture. Les Jésuites ne restèrent pas moins en possession dudit prieuré, ainsi que de ceux de Saint-Ulrich appartenant à l’Ordre de Cluny, et d’Ellenberg qui appartenait aux Augustins.

En 1648, ils furent obligés de quitter ce prieuré de Saint-Morand qui, en vertu des traités, se trouva sur le territoire de France. Le prince de Conti, abbé général de Cluny, en pourvut un religieux, docteur de l’Université de Paris, qui en prit possession. Mais, avant de l’abandonner, les Jésuites en emportèrent tous les meubles, titres et ornements qui ne leur appartenaient pas ; ils n’avaient rien négligé pour être maintenus dans leur usurpation ; ils corrompirent, au moyen d’un vase de cristal de la valeur de dix ducats, le gouverneur de Brisach qui pouvait leur être de quelque utilité en se déclarant pour eux. Ils s’adressèrent au pape, au roi de France, à l’empereur, à l’archiduc, à la diète impériale, et ne dédaignèrent aucune calomnie, aucun moyen pour faire croire qu’ils avaient droit de posséder ce qu’ils avaient usurpé ; mais ils échouèrent partout, et surtout à la cour de France, que le Père Willaume avait parfaitement édifiée sur leurs vues et sur leurs prétendus droits.

Il y avait, en Suisse, une abbaye célèbre et princière, nommée Notre-Dame-des-Hermites. Quarante à cinquante religieux Bénédictins l’habitaient ; les uns s’occupaient de sciences ecclésiastiques ; d’autres y faisaient l’office de pasteurs pour les fidèles qui en dépendaient, et pour les pèlerins qui y venaient en foule vénérer la sainte Vierge, patronne de l’abbaye. Les Jésuites désiraient vivement posséder ce beau bénéfice. Ils firent donc dire au pape que l’abbaye de Notre-Dame-des-Hermites était mal desservie par les religieux qui l’habitaient, et que les pèlerins n’y avaient pas tous les secours spirituels qu’ils y venaient chercher. Le pape, trompé par ces insinuations, écrivit à l’abbé de Notre-Dame de recevoir chez lui six bons Pères Jésuites qu’il lui envoyait pour l’aider et soulager ses religieux dans les fonctions du saint ministère. Il lui ordonnait de les traiter, et entretenir de toutes choses, selon leur profession.

Le Père Bénédictin fit bon accueil à ses hôtes, mais il n’était pas sans défiance sur ce beau zèle qu’ils montraient pour soulager des religieux qui n’avaient pas demandé leur secours. Il n’est pas de peine à comprendre qu’on avait accusé sa communauté auprès du pape de ne pas remplir les devoirs qui lui étaient imposés. Il réunit les personnes les plus sages des environs, leur apprit ce qui était arrivé et leur demanda conseil. Tous furent d’avis qu’il fallait rédiger un mémoire détaillé sur l’état de l’abbaye et sur les occupations des religieux, et l’envoyer au pape pour le désabuser. Le Père abbé suivit ce conseil ; son mémoire fut si bien motivé, que le pape, aussitôt après l’avoir reçu, donna ordre aux six Jésuites de quitter l’abbaye de Notre-Dame, qui pouvait se passer de leur concours.

Le Père Willaume révéla plusieurs autres fraudes et calomnies des Jésuites, dans un mémoire qu’il présenta au conseil privé du roi de France. Malgré l’influence du Père confesseur, le conseil lui donna raison par un arrêt du 4 août 1654.

En 1661, un arrêt du Parlement de la cour de Metz révéla les fourberies à l’aide desquelles les Jésuites de cette ville avaient vendu aux religieuses Ursulines une maison inhabitable, et à un prix qui en excédait trois fois la valeur. Le Père Forget, recteur de Metz et directeur des Ursulines, avait abusé de l’influence qu’il avait sur elles pour les tromper de la manière la plus indigne. Les parents des religieuses poursuivirent les Jésuites par devant le Parlement qui les condamna, et qui reconnut ainsi comme fondées les imputations des avocats contre le Père Forget. Les Jésuites avaient commis bien d’autres délits de ce genre en Lorraine et sur les bords du Rhin. Aussi la noblesse du pays se réunit-elle pour aviser aux moyens d’arrêter leurs spoliations ; elle adressa dans ce but, au pape Urbain VIII, une requête dans laquelle on lisait :

« Nous voyons, très saint Père, non sans grand étonnement, que les Pères de la Société de Jésus, par diverses persuasions et flatteries envers les souverains, chefs et princes de l’empire, outre leurs grandes richesses, se veulent encore emparer des abbayes, des fondations et des monastères, principalement de ceux des vierges nobles et illustres, sous divers prétextes de propagation de la foi et de l’avancement du salut des âmes. »

La noblesse représentait ensuite au pape :

« Que dans ces lieux saints, que les Jésuites occupaient, on n’y voyait aucune trace des anciennes fondations, ni des œuvres de miséricorde et de charité qui s’y faisaient auparavant : que les monastères, étant abandonnés, périssaient peu à peu, contre les pieuses intentions de leurs ancêtres ; que les bâtiments en tombaient par terre, et qu’il n’y avait que les biens et revenus qui en demeurassent pour enrichir les collèges des Jésuites des dépouilles des anciens Ordres. »

Pendant les terribles guerres dont l’Allemagne était le théâtre, les Jésuites se ménageaient des deux côtés des protecteurs, afin d’augmenter leurs richesses et leurs établissements. Pendant qu’ils profitaient largement de leur influence sur l’empereur, sur les princes de sa maison et sur ses généraux Tilly et Walstein, ils obtenaient la recommandation de Louis XIII auprès de Gustave-Adolphe et des généraux protestants. Le 11 septembre 1639, Louis XIII écrivait au maréchal Bannier, pour lui rappeler qu’un des articles du traité d’alliance contracté par la cour de France avec le parti protestant d’Allemagne, était que les établissements des Jésuites seraient partout respectés. Cette clause était due sans aucun doute au Père confesseur du roi, qui avait trouvé ce moyen de rendre licite une alliance dont le principal résultat était, selon eux, l’abaissement du catholicisme en Allemagne. Les Jésuites cherchaient donc secrètement à profiter de cette alliance, contre laquelle ils déclamaient publiquement dans les pamphlets violents qu’ils dirigeaient contre Richelieu.

 Mais s’ils publiaient des pamphlets, on ne les épargnait pas non plus. Un protestant converti au catholicisme, Gaspard Schopp, plus connu sous son nom latinisé de Scioppius, se déclara surtout leur adversaire après les avoir jugés assez favorablement. Ils ont prétendu qu’une question d’intérêt était cachée sous les accusations de leur adversaire, et qu’il voulait se venger de n’avoir pas obtenu par la Compagnie une position qu’il ambitionnait. Si les Jésuites eussent pu croire qu’ils auraient pour eux ce terrible savant au moyen d’une position, leur appui ne lui eût pas manqué. Quoi qu’il en soit de l’assertion des Jésuites, les pamphlets de Scioppius furent si terribles que l’empereur Ferdinand II lui-même écrivit au Général de la Compagnie pour lui offrir un certificat, afin d’attester le contraire de ce qui y était contenu. Le témoignage de l’empereur n’eût été évidemment que celui du Père Lamormaini, qui l’eût dicté à son pénitent.

Si les pamphlets de Scioppius sont exagérés, les ouvrages des Pères Hay et Willaume, appuyés sur les actes les plus authentiques, ne méritent pas le même reproche, et en contiennent assez pour soulever l’indignation contre la conduite des Jésuites en Allemagne.

Ferdinand mourut en 1637, laissant la couronne impériale à son fils Ferdinand III. La guerre dite de Trente ans continua sous ce prince qui n’éprouva guère que des revers. En 1648, le traité de Westphalie mit fin à cette lutte. Le protestantisme resta vainqueur, et la maison hispano-autrichienne y reçut un coup mortel. Le Père Lamormaini mourut l’année même où ce traité fut conclu ; il fut ainsi témoin des résultats que devait avoir la politique injuste et cruelle qu’il avait inspirée à son pénitent.

Les catholiques de Pologne, comme les Protestants d’Allemagne, détestaient les Jésuites. L’ambition de ces Pères était, dans ce pays comme partout, la cause de cette haine. Non contents d’avoir jeté le trouble dans cette contrée par les intrigues politiques dont nous avons parlé ailleurs, ils cherchaient à s’emparer de l’esprit de la nation en accaparant l’éducation publique, et en cherchant à détruire les Universités au profit de leurs collèges. L’Université de Cracovie signala leurs manœuvres et éleva contre eux les plus graves accusations. Dans le même temps, les Universités de Louvain, de Paris, de Padoue, de Salamanque, formulaient les mêmes plaintes, de sorte que l’on peut dire que, de toutes les contrées les plus catholiques, les corps savants et les théologiens les plus illustres signalaient au monde la Compagnie des Jésuites comme un danger social et comme une peste pour l’Église 31.

Leurs œuvres justifiaient ces reproches. Dans toutes les cours où ils dominaient, on leur voyait suivre la politique la plus immorale, subordonnant tous les intérêts publics au bien de leur Compagnie et à leur amour de la domination.

Au sein de l’Église, leur politique était la même : ils n’étaient guidés que par le désir de soumettre à leur joug pasteurs et fidèles. Les Églises, envahies par le protestantisme, n’étaient pas elles-mêmes exemptes de leurs persécutions ; on dirait même que plus elles étaient en péril, plus ils montraient d’âpreté pour étendre sur elles leur despotisme.

L’Église de Hollande avait à peine conservé quelques débris de son ancienne splendeur, depuis que le protestantisme était monté sur le trône de ce pays avec les princes de la maison d’Orange. Les catholiques, peu nombreux, se groupaient auprès de leurs évêques, qui luttaient avec beaucoup de peine contre l’Église dominante. Le nouveau gouvernement ne s’était pas d’abord montré hostile ; mais les conjurations des Jésuites et leurs manœuvres retombèrent sur tous les catholiques, et donnèrent occasion à des édits sévères. Les Jésuites crurent le moment favorable pour enlever aux évêques leur autorité et leur titre, et ne leur laisser que le titre de Vicaires du pape. Certains d’exercer à Rome une domination absolue, ils voulaient, sous le nom du pape, n’avoir dans ses vicaires que d’humbles serviteurs de leur Compagnie.

À la fin du XVIe siècle, lorsque les Provinces-Unies étaient, en partie, sous la domination des rois d’Espagne, la cour de Rome prétendit conférer à ces princes le droit de présentation des titulaires pour les évêchés, et s’attribuer leur nomination directe. Pie IV crut pouvoir, par une bulle, abolir les coutumes des anciennes Églises de ces provinces, qui, de temps immémorial, élisaient leurs évêques. Peu de temps après la révolution qui mit fin à la domination espagnole en Hollande, l’archevêque d’Utrecht nommé par Philippe II, mourut. Le nouveau gouvernement ne prétendit point user de la faculté qui avait été octroyée aux rois d’Espagne ; le clergé de Hollande rentra ainsi dans l’exercice d’un droit auquel il n’avait point renoncé. Le chapitre d’Utrecht nomma des vicaires capitulaires, à la tête desquels était Sasbold Vosmeer, homme zélé et vertueux qui eut à soutenir les premières luttes contre les Jésuites. Dans une bulle relative à l’Église de Hollande, le pape aujourd’hui régnant, Pie IX, a fait l’éloge le plus pompeux des vertus et du zèle apostolique de Sasbold ; les témoignages que nous citerons de lui ne peuvent donc avoir, même aux yeux des amis des Jésuites, qu’une très haute importance 32. En 1598, le nonce de Bruxelles pensa qu’il était de l’intérêt de l’Église de Hollande que Sasbold fût revêtu de la dignité épiscopale ; mais les Jésuites s’y opposèrent si fortement, dit Sasbold lui-même, que le projet échoua. Ils avalent calomnié cet homme apostolique auprès de l’archiduc, qui représentait en Belgique le roi d’Espagne ; ce prince avait pour confesseur un Jésuite. Il se défia cependant des renseignements qui lui furent donnés, et envoya à Sasbold un sauf-conduit pour se rendre à Bruxelles et y résider quatre mois. Sasbold se fit précéder par une relation de ce qui était arrivé dans l’Église de Hollande, depuis qu’il en avait la direction. Les Jésuites n’y étaient pas épargnés, et on y élevait contre eux les accusations les plus graves.

Sasbold se rendit à Bruxelles au mois de septembre 1598 ; il n’y trouva pour juges que le nonce et les Jésuites ses adversaires ; l’archiduc venait de partir pour l’Espagne.

Dans sa relation, Sasbold s’attachait à prouver qu’il était d’autant plus nécessaire de sacrer un évêque pour la Hollande, que les Jésuites et leurs adhérents s’y opposaient, pour continuer à vivre dans l’indépendance, et donner libre carrière à leur machiavélisme. Il plaida chaleureusement la même thèse par-devant le nonce de Bruxelles, et répondit à toutes les objections des Jésuites : « Vous avez raison, lui dit le nonce, mais je ne veux m’attirer ni la haine des Jésuites, ni le titre de Sasboutien. » Les Jésuites donnaient cette qualification aux catholiques qui adhéraient à Sasbold.

Ils ont montré, dans tous les temps, une merveilleuse facilité à transformer en sectaires ceux qui n’aimaient pas leur Compagnie et qui connaissaient leurs vices. Ils savent que les mots ont plus d’influence que les choses sur les hommes superficiels ; et que les hommes graves ont toujours été rares dans le monde. Par un mot trouvé à propos, et auquel ils ont donné des significations de circonstance, ils ont toujours cru répondre d’une manière péremptoire aux meilleures raisons ; cette prétention peut paraître extraordinaire de leur part, mais ce qu’il y a de plus étonnant encore, c’est que des mots vides de sens, et qui n’attestent que la haine des Jésuites contre leurs adversaires, soient acceptés sans contestation par des hommes qui se croient sérieux, mais qu’aveuglent les préjugés d’une éducation qui leur a été donnée sous l’influence des Jésuites eux-mêmes. « Les Jésuites sont trop puissants, dit encore le nonce à Sasbold, pour que je veuille lutter contre leur Compagnie ; il n’est aucun évêque, aucun prélat qui puisse vivre en paix avec eux. » Sasbold essaya de faire entendre raison aux Jésuites ; il eut trois conférences avec leurs supérieurs ; mais ses prières et ses raisons n’eurent pas plus de succès que la discussion qu’il avait soutenue devant le nonce, et dans la quelle il avait convaincu ses adversaires de nombreux mensonges.

Obligé de renoncer à son dessein de faire entendre ces sourds et d’éclairer ces aveugles, il finit par avouer qu’il n’y avait rien à faire avec des gens qui se jouaient de la vérité, qui niaient avec impudence les faits les plus certains, qui étaient endurcis dans la plus étrange présomption, qui ne savaient user, contre ceux qui voulaient s’opposer à leurs excès, que de finesses, de mensonges, de calomnies et de clameurs. Leurs procédés furent poussés à un tel excès, dans ces circonstances, qu’ils demandèrent eux-mêmes que tout ce qui s’était passé fût enseveli dans un silence absolu. Cette proposition cachait les plus mauvaises intentions ; en effet, on remarque, dans l’histoire des Jésuites, qu’ils étaient les premiers à réclamer le silence de leurs adversaires lorsqu’ils se voyaient gravement compromis, mais que c’était pour avoir plus de facilité de parler à leur avantage et de tromper ceux qui avaient intérêt à connaître la vérité.

C’est incontestablement un procédé habile que celui qui consiste à se procurer les moyens de faire toujours trouver sa cause bonne, par le silence de ses adversaires ; mais on conçoit que les hommes raisonnables ne puissent pas toujours tomber dans des pièges qu’il est si facile d’apercevoir.

Sasbold, de retour à Utrecht, résolut d’ôter aux Jésuites toute permission de remplir le ministère ecclésiastique. Clément VIII leur avait déjà ordonné de sortir des Provinces-Unies, pour prévenir de plus grands troubles ; ils n’avaient tenu aucun compte de ces ordres, et Sasbold n’avait pas jugé prudent de les y forcer au moyen de l’interdit ; convaincu qu’ils étaient incorrigibles, il songea à prendre contre eux les dernières mesures. Aussitôt, par une coïncidence que l’on a trop souvent occasion de remarquer dans l’histoire des Jésuites, Sasbold tomba dans une maladie qui avait tous les symptômes d’un empoisonnement. Cet homme respectable avoue lui-même que l’empoisonnement n’était pas sans preuves 33.

L’archiduc, revenu d’Espagne, pressa Sasbold d’accepter la dignité épiscopale ; Clément VIII, qui n’aimait pas les Jésuites, lui fit les mêmes instances. Il se détermina donc à partir pour Rome, où il fut sacré archevêque d’Utrecht le 9 septembre 1602. L’archiduc avait prétendu, en présentant Sasbold, user du droit concédé aux rois d’Espagne : cette prétention n’avait soulevé aucune lutte, puisqu’il présentait l’élu du chapitre. Les Jésuites n’avaient pu empêcher Sasbold d’être évêque, mais ils firent si bien auprès de l’archiduc, par l’entremise de son confesseur, que ce prince demanda au pape de donner à Sasbold le titre d’archevêque de Philippes, quoiqu’il fût en réalité sacré archevêque d’Utrecht. L’archiduc prétendait que l’on pourrait irriter les États-Généraux si Sasbold portait officiellement le titre de sa ville archiépiscopale. Ce prétexte ne servait qu’à couvrir le vrai motif des Jésuites, qui ne voulaient point en Hollande d’évêques titulaires, mais seulement des vicaires du Pape.

L’intervention de l’archiduc dans la nomination de Sasbold irrita les États-Généraux, qui voyaient dans le délégué du roi d’Espagne l’ennemi des libertés conquises par la révolution. Sasbold fut décrété de prise de corps, comme criminel de lèse-majesté au premier chef. Tel était le résultat de la concession imprudente et anti-canonique faite par la cour de Rome aux rois d’Espagne. Si l’archiduc n’eût pas prétendu user d’un droit, en présentant un archevêque pour Utrecht, dont il se disait souverain, les États-Généraux n’eussent pas plus inquiété Sasbold comme archevêque que comme vicaire du chapitre. Clément VIII, tout en ne donnant au nouveau métropolitain de Hollande que le titre d’archevêque de Philippes, le reconnaissait en effet pour archevêque d’Utrecht, puisqu’il laissait à la disposition de l’archiduc de lui permettre de prendre ce titre, lorsque les circonstances lui paraîtraient favorables. Ce prince voulut bien lui donner cette permission en 1607 ; avant cette époque, Sasbold avait pris son véritable titre dans certains actes. À dater de 1607, il n’en prit pas d’autre, au grand mécontentement des Jésuites. Ces mauvais prêtres l’abreuvèrent de tant d’amertumes pendant sa longue et difficile administration, que, malgré sa charité, il ne pouvait s’empêcher d’écrire : « La faction des Jésuites m’afflige plus que la persécution des Protestants ; je la regarde comme plus insupportable et plus nuisible à l’Église. » La Compagnie était, aux yeux du pieux archevêque d’Utrecht, un mal intime qui rongeait le cœur de l’Église ; qui faisait de la religion elle-même une institution purement politique, dont elle se servait comme d’un instrument pour arriver à la domination universelle ; parfois, les Jésuites semblaient se soumettre à son autorité, mais c’était précisément alors qu’ils poursuivaient le plus activement leur but, en se dissimulant sous les dehors d’une feinte modestie.

Ils cherchèrent à se former un parti dans le clergé de Hollande ; n’ayant pas réussi, ils résolurent de le calomnier à Rome. Bentivoglio, nonce à Bruxelles, entra dans leur plan, et, le 3 janvier 1609, il écrivit à Sasbold, au nom du pape, qui ne l’en avait pas chargé, pour se plaindre de sa conduite et de celle de son clergé. Sasbold répondit aux reproches du nonce ; il adressa sa lettre au pape, qui désavoua le nonce en plein Consistoire. Les Jésuites considérèrent ce désaveu comme non avenu, et firent grand bruit de la lettre du nonce, écrite sous leur inspiration. En 1609, les catholiques obtinrent en Hollande plus de liberté ; les Jésuites en abusèrent pour jeter, plus que jamais, le trouble et le désordre dans cette malheureuse Église. Les magistrats les menacèrent de les chasser du pays, et les curés déclaraient qu’ils aimeraient mieux quitter leurs Églises que d’y subir le joug tyrannique de ces prétendus religieux. Sasbold ne put les supporter plus longtemps ; il déclara les entreprises des Jésuites intolérables et schismatiques, et les menaça d’excommunication s’ils persévéraient dans leur conduite. Ils entrèrent en fureur, dénoncèrent l’ordonnance de l’archevêque d’Utrecht à Rome, prétendant que ce prélat, en attaquant leurs privilèges, avait encouru l’excommunication ipso facto ; ils travaillèrent en même temps à ameuter toute espèce de gens contre lui. Avant de donner son ordonnance, Sasbold avait réuni les supérieurs des Jésuites, avec lesquels il était convenu des principes qui devaient être suivis dans l’exercice du ministère. Les Jésuites n’avaient adhéré que pour la forme aux articles qui avaient été arrêtés ; aussi n’en tinrent-ils aucun compte. Ils n’en jetèrent pas moins les plus hauts cris lorsque Sasbold leur eut reproché leurs entreprises ; ils trouvaient mauvais qu’il les eût nommés. Le nonce de Bruxelles le reprocha à l’archevêque, qui lui répondit : « J’ai été obligé de les nommer dans mon ordonnance, parce que c’est principalement contre eux que je l’ai donnée. » Ils firent tant de bruit à Rome, que le cardinal Mellini écrivit à Sasbold de suspendre les effets de son ordonnance. Celui-ci lui répondit, et justifia pleinement la mesure qu’il avait prise. Paul V était pape alors. Il fut satisfait des explications de Sasbold. Mellini n’en écrivit pas moins qu’il fallait s’en tenir à ses premiers ordres ; ainsi, les Jésuites étaient coupables, le pape le savait, et il défendait de les arrêter dans leurs excès. Rome n’a tenu que trop souvent, à leur égard, une conduite aussi blâmable. Dans une cour où le premier vicaire de Jésus-Christ possède une puissance absolue, la vérité ne devrait jamais être sacrifiée à la politique ; si c’est un crime pour toutes les cours de faire ce sacrifice, c’en est un surtout pour celle de Rome.

Sasbold ne perdit point courage en présence de cette injustice ; le cœur accablé de tristesse, mais plein d’un zèle vraiment apostolique, il écrivit à Gravius, son agent à Rome, qu’il ne pouvait revenir sur son ordonnance, parce qu’il pécherait, en agissant ainsi, contre la justice et contre la charité. La cour de Rome sentit la leçon. Mellini se hâta d’écrire à Sasbold que ses premières lettres devaient être considérées comme non avenues, parce qu’il les avait écrites avant d’avoir pris les informations suffisantes, et qu’il devait continuer à soutenir avec courage les actes que son zèle lui avait inspirés.

Les Jésuites ne cédèrent pas ; ils multiplièrent plus que jamais les intrigues et les dénonciations contre le clergé de Hollande et contre son chef, auprès de l’archiduc. Le P. Scribanius partit pour Rome, avec la mission de faire transférer Sasbold à un autre siège, ou de le faire déposer, ou de lui faire donner le P. Arboreus pour coadjuteur, ou enfin de soumettre l’Église de Hollande à la juridiction immédiate du nonce de Bruxelles. Ils ne réussirent pas. Le P. Arboreus, le plus fougueux Jésuite du pays, fut même rappelé par le Général, qui envoya à sa place le P. Minden. Ce nouveau supérieur écrivit de belles paroles à l’archevêque d’Utrecht ; mais les actes furent les mêmes qu’auparavant. Jusqu’en 1614, que mourut Sasbold, il eut à soutenir contre eux les mêmes luttes.

La mort de ce grand évêque réjouit les Jésuites, qui se mirent aussitôt à l’œuvre, pour empêcher qu’on lui donnât un successeur. Ils échouèrent. Les électeurs ecclésiastiques choisirent pour archevêque Rovenius. Il fut agréé par l’archiduc et présenté par lui au pape, qui le reconnut pour archevêque et lui donna, comme à Sasbold, les pouvoirs spéciaux de Vicaire du Saint-Siège, afin qu’il eût juridiction sur tous les religieux exempts, et même sur les Jésuites. L’archiduc fit à Rovenius les mêmes difficultés qu’à Sasbold, pour le titre d’archevêque d’Utrecht ; mais si le titre n’était pas officiellement pris, pour certaines considérations politiques, il n’en était pas moins réel. Rovenius hérita des sentiments et du zèle de son prédécesseur contre les Jésuites. Ceux-ci semblèrent d’abord plus modérés ; ils cherchaient à se faire oublier pour un temps, afin d’échapper au décret des États de 1612, qui les bannissait de Hollande. À la faveur de leur feinte modération, ils se multiplièrent ; leur nombre était triplé en 1621, époque où finit une trêve qui avait été signée entre les Provinces-Unies et l’archiduc. Se croyant alors assez puissants pour triompher, ils renouvelèrent leurs accusations contre le clergé de Hollande. Rovenius partit pour Rome. Grégoire XV était alors sur la chaire de Saint-Pierre. Le prélat hollandais était muni d’une procuration en bonne forme de tout le clergé, et accompagné de deux autres délégués. Il demanda à la Congrégation de la Propagande communication des plaintes portées à son tribunal par les Jésuites. Sa requête était un réquisitoire vigoureux contre ces hommes ambitieux ; on y dévoilait leurs intrigues pour arriver à la domination de l’Église de Hollande, et l’on y prouvait que, si jamais ils parvenaient à leur but, c’en était fait de la religion dans ce pays ; non-seulement parce qu’ils la remplaceraient par leurs systèmes ; mais encore parce qu’ils étaient plus odieux aux États que les prêtres séculiers, et qu’ils étaient légalement chassés du pays. Grégoire XV fit expédier une bulle, le 8 janvier 1623, pour obliger les religieux, et en particulier les Jésuites, à être soumis à l’autorité de Rovenius. Mais les bulles n’ont de valeur, aux yeux des Jésuites, qu’autant qu’elles leur sont favorables. Ils présentèrent de nouveaux écrits à la Propagande, et inventèrent de nouvelles calomnies. Le 25 février 1628, Rovenius écrivait à son clergé : « Personne ne pourrait croire avec quelle astuce les Jésuites cherchent à faire traîner les choses en longueur ; mais la vérité et la simplicité l’emporteront. Il serait trop long de vous écrire toutes leurs intrigues, leurs délations occultes, leurs calomnies ; je n’eusse jamais pu croire que nos adversaires eussent pu avoir recours à tant de mensonges et d’hypocrisie. Ils ne réussiront pas, je l’espère. Leur impudence est notoire pour tout le monde. » La Propagande en effet les condamna. Mais, après s’être adressés à cette Congrégation contre la bulle du pape, ils demandèrent au pape que la sentence rendue contre eux demeurât secrète. Grégoire XV fut assez pusillanime pour leur accorder ce qu’ils sollicitaient, sous le prétexte futile d’arranger lui-même le différend à l’amiable. Les Jésuites profitèrent de cette faiblesse pour intriguer auprès de la Propagande. Ils lui adressèrent de nouveaux écrits, et obtinrent du nonce de Bruxelles une suite d’articles qui, sous prétexte de terminer le différend, leur donnaient raison contre l’archevêque et son clergé. La Propagande se montra disposée à adopter ces articles. Rovenius sollicita l’intervention du pape, qui promit de modifier les articles du nonce ; mais il mourut sur ces entrefaites et fut remplacé par Urbain VIII. Le nouveau pape voulut que l’affaire fût examinée sur les lieux afin de prononcer ensuite sa décision.

Rovenius quitta Rome aussitôt, et se rendit en Hollande pour y suivre l’examen qui devait y être fait au nom du pape. Cet examen aboutit à un nouveau traité signé par l’archevêque d’Utrecht et par les supérieurs Jésuites, Florent de Montmorency et Tempel. Ceux-ci s’y obligeaient à ne plus remplir les fonctions pastorales, mais à une condition qui rendait leur promesse illusoire. Ils s’engageaient en effet à être fidèles à leur engagement, « à moins que les circonstances n’exigeassent d’en agir autrement ». C’est tout ce que put obtenir Rovenius. Cette solution ridicule, due à l’intervention du nonce de Bruxelles, fut confirmée par une bulle solennelle d’Urbain VIII. Bientôt les circonstances exigèrent que les Jésuites ne tinssent aucun compte de leur engagement. Ils cherchèrent même à entraîner quelques autres religieux dans leur révolte. Le 12 août 1628, Rovenius en porta plainte à la Propagande ; ses lettres n’eurent aucun résultat. Au milieu de ces discussions, les Jésuites devenaient plus nombreux : en peu d’années, ils atteignirent le chiffre de soixante-dix. Le clergé, craignant que la mort de Rovenius ne vînt leur donner un nouveau moyen de s’emparer de l’Église, élut Jacques de la Torre pour coadjuteur, avec future succession, et envoya à Rome pour solliciter la confirmation de cette élection. Rovenius écrivit, le 16 août 1638, à Urbain VIII en faveur des députés du clergé. Il leur avait recommandé de ne point attaquer les Jésuites pendant leur voyage de Rome, et de se contenter d’observer soigneusement leurs démarches, afin de pouvoir les entraver et s’y opposer au besoin. La Congrégation de la Propagande avait choisi dans son sein une commission spécialement chargée des affaires de Hollande ; Buccabella en était secrétaire. Le 16 janvier 1639, il communiqua aux députés du clergé un écrit violent que les Jésuites avaient présenté à la Commission. Ils y soutenaient que le dernier accord signé par le P. Florent de Montmorency en qualité de Provincial, était pernicieux à la Compagnie, et qu’il était nul de plein droit, parce que ce Provincial avait agi sans l’avis et l’ordre de son Général. Albizzi, qui était vendu à la Compagnie, succéda à Buccabella comme secrétaire de la commission. Cette nomination accusait des intrigues secrètes qui n’étaient pas d’un bon augure pour le clergé hollandais. Les députés ne se découragèrent pas cependant. Ils répondirent à tous les libelles d’une manière tellement péremptoire, que la commission fut obligée de condamner les Jésuites, et de décréter, le 30 septembre 1639, qu’ils devaient être soumis à l’Ordinaire dans l’exercice des fonctions ecclésiastiques. Urbain VIII confirma ce décret et reconnut Jacques de la Torre pour coadjuteur de Rovenius. On reconnaissait donc bien à Rome ce dernier comme véritable archevêque d’Utrecht ; car s’il n’eût été qu’un délégué du pape, il eût été aussi ridicule qu’illégal de demander pour lui et de lui accorder un coadjuteur, élu par le clergé.

Les Jésuites n’en contestaient pas moins à Rovenius cette qualité d’Ordinaire, que Rome lui reconnaissait ; ils se montraient ainsi fort inconséquents, car si cet évêque n’était pas à proprement parler pasteur de l’Église de Hollande, il était vicaire et délégué du pape. Les Jésuites, d’après leurs idées ultramontaines et leur quatrième vœu, lui devaient donc une obéissance absolue ; et leurs privilèges eux-mêmes étaient nuls devant la parole d’un homme qui était le représentant direct du pape. Mais les Jésuites n’ont jamais montré beaucoup de souci des contradictions. Ils avaient pour but de s’emparer de l’Église de Hollande : pour y arriver, il fallait remplacer les pasteurs légitimes par des délégués de la cour de Rome ; ils attaquaient donc les Pasteurs, leur contestaient jusqu’à leur titre, refusaient de se soumettre à leur autorité, et suivaient auprès de la cour de Rome un système de calomnies qui devait tôt ou tard obtenir un résultat. Personne n’a jamais mieux compris que les Jésuites la force de la calomnie persévérante.

En 1647, Rovenius dénonça à la Propagande de nouveaux excès des Jésuites. Chaque année, leur nombre s’augmentait ; les nouveaux venus établissaient des résidences, exerçaient les fonctions ecclésiastiques, usurpaient les Églises, sans se mettre en peine de savoir s’il existait une autorité épiscopale qu’ils dussent respecter ; s’ils demandaient parfois des pouvoirs, c’était par dérision : ils n’attendaient pas, pour les exercer, qu’ils leur fussent accordés ; ou même ils les exerçaient lorsque l’autorisation leur avait été refusée.

L’âge et les infirmités de Rovenius lui avaient inspiré le dessein de se décharger de ses fonctions sur son coadjuteur. Les Jésuites conçurent alors le projet de tomber, au nombre de trois cents, sur la Hollande ; de s’emparer de toutes les Églises, et d’en chasser tous les titulaires. Ce fait, qui paraît incroyable au premier abord, est attesté par une lettre autographe, écrite au secrétaire de la Propagande par Fabio Chigi, alors nonce à Cologne et qui fut depuis pape, sous le nom d’Alexandre VII. Cette lettre est datée de Munster, le 18 décembre 1648. Le clergé de Hollande présenta, en 1670, à la Congrégation de la Propagande, une lettre du P. André Judoci, supérieur des Jésuites de Hollande, dans laquelle le même fait est mentionné.

Jacques de la Torre succéda à Rovenius en 1651. Le cardinal Infant, gouverneur des Pays-Bas, qui représentait les rois d’Espagne, et prétendait en exercer les droits, l’avait reconnu comme légitime coadjuteur, tant pour la vicairie apostolique que pour l’archevêché d’Utrecht. Afin de ne pas éveiller la susceptibilité des États des Provinces-Unies, on couvrit son véritable titre sous celui d’archevêque d’Éphèse.

Jacques de la Torre était d’un caractère faible. Les Jésuites comptaient quelques-uns de ses parents parmi leurs amis. Ils l’attirèrent dans leur maison de Bruxelles, lui promirent un évêché plus agréable et plus lucratif que celui d’Utrecht, et obtinrent de lui un acte qui les autorisait à établir onze nouvelles résidences en Hollande, et d’augmenter les anciennes, sur la seule mission des supérieurs de la Compagnie. Le clergé de Hollande fit des remontrances énergiques à son archevêque, qui en comprit bientôt la justice. Les Jésuites en effet essayèrent d’étendre à toutes leurs maisons la concession que de la Torre leur avait faite ; ils adressèrent pour cela une requête à la Propagande. Cette pièce imprimée à Cologne contenait leurs anciennes calomnies contre le clergé de Hollande. De la Torre résolut de se rendre lui-même à Rome pour s’opposer à ces nouvelles entreprises ; il adressa à la Propagande une relation fort étendue sur tout ce qui s’était passé entre son Église et les Jésuites ; il y réfuta surtout l’assertion de ces derniers qui prétendaient que la Hollande n’avait plus de pasteurs légitimes dont ils dussent respecter l’autorité ; il prouva que lui et ses prédécesseurs avaient au contraire plus d’autorité que les autres évêques, puisqu’à leur titre d’archevêque, ils joignaient aussi celui de vicaire apostolique qui leur conférait des droits spéciaux.

La relation de Jacques de la Torre fut accueillie par la Propagande, et regardée comme exacte ; en conséquence, cette Congrégation lui adressa des Instructions datées du 2 juillet 1656, et dans lesquelles les prétentions des Jésuites étaient condamnées.

Tandis que Jacques de la Torre était à Rome, les Jésuites, par l’entremise et l’influence d’Albizzi, lui firent nommer un coadjuteur par le pape seul, et contre le droit d’élection du clergé. C’était un pas immense dans la voie qui devait les conduire à leur but si désiré. Jacques de la Torre n’osa pas résister à la volonté du pape, mais son coadjuteur, Zacharie de Metz, mourut avant lui, après avoir cherché à jeter la division dans l’Église de Hollande. Jacques de la Torre, atteint d’épilepsie, fut enfermé dans un monastère après la mort de Zacharie de Metz (1661). Le clergé se hâta d’élire un nouveau coadjuteur. Le choix tomba sur Jean de Neercassel, qui, depuis dix ans, avait la plus grande part au gouvernement de l’Église d’Utrecht. L’élection fut approuvée à Rome. Jacques de la Torre étant mort sur ces entrefaites, il ne restait qu’à procéder au sacre du nouvel élu ; mais le nonce de Bruxelles notifia au clergé de Hollande que le pape Alexandre VII avait nommé Baudoin Catz, chanoine de Haarlem, successeur de Jacques de la Torre. Jean de Neercassel se hâta d’écrire à Rome qu’il renonçait volontiers au bénéfice de son élection confirmée par le pape. Il ne reçut pas de réponse. En même temps, le cardinal Chigi, neveu du pape, écrivit en Hollande plusieurs lettres dans lesquelles il n’était parlé que de Jean de Neercassel comme archevêque d’Utrecht. On soupçonna donc que le pape n’avait point nommé Baudoin Catz. On fut d’autant plus porté à y voir une intrigue du cardinal Albizzi, secrétaire de la commission de Hollande, que Catz était incapable, à cause de sa santé, de porter le poids de la charge épiscopale. Les Jésuites avaient voulu imposer à l’Église de Hollande un simple délégué du pape, incapable de la gouverner, afin de mettre à exécution le dessein qu’ils méditaient depuis si longtemps. Le clergé de Hollande déjoua les intrigues en acceptant Baudoin Catz sans rejeter Jean de Neercassel. Le premier fut chargé de l’Église de Haarlem, et le second de celle d’Utrecht ; à la prière du clergé, Alexandre VII approuva cet arrangement. Catz étant mort en 1663, Jean de Neercassel resta seul chargé de l’Église de Hollande ; il fut l’ami de Bossuet et d’Arnauld : c’est assez dire qu’il fut l’adversaire des Jésuites. L’histoire des discussions qu’il eut avec eux étant confondue avec celle du Jansénisme, nous la continuerons ailleurs.

Tandis que les Jésuites de Hollande cherchaient à s’emparer de cette Église, en remplaçant ses évêques par des délégués du pape, ceux d’Angleterre attaquaient les vicaires apostoliques au profit de leur propre domination. Nous avons raconté déjà que les Jésuites, par leurs intrigues politiques au profit du roi d’Espagne, et par leurs conjurations, avaient fourni prétexte à des édits cruels contre les catholiques, que le gouvernement confondait avec eux ; et que l’Église d’Angleterre en avait adressé des plaintes au pape lui-même. La cour de Rome en avait reçu d’autres sur les entreprises des Jésuites contre la juridiction des délégués du Saint-Siège, dont ils refusaient de reconnaître l’autorité. Non contents de la guerre qu’ils faisaient à cette autorité, par des actes multipliés d’insubordination, ils publièrent contre elle des pamphlets, qui donnèrent à la discussion une plus grande importance.

Urbain VIII 34 avait envoyé en Angleterre, en 1625,  Richard Smith, avec la qualité d’archevêque de Chalcédoine et la mission de gouverner tous les catholiques anglais ; par son bref du 4 février 1625, il lui avait donné des pouvoirs semblables à ceux dont les Ordinaires jouissent dans leurs diocèses respectifs. En conséquence de ces pouvoirs, Smith fit un règlement, par lequel il défendait aux réguliers ou religieux d’entendre les confessions, sans avoir préalablement son approbation. Les Jésuites surtout se révoltèrent contre ce règlement, s’appuyant sur de prétendus privilèges qu’ils auraient reçus du Saint-Siège pour exercer le ministère dans toute l’étendue de l’Église. Nous les avons vus, en Hollande, lutter contre les Ordinaires eux-mêmes et chercher à élever autel contre autel. En Angleterre, ils mirent plus de violence encore dans leur opposition à un évêque qui n’était qu’un délégué du Saint-Siège, pour gouverner un troupeau désolé par la persécution que lui faisaient souffrir les souverains protestants d’Angleterre. Ils soulevèrent donc contre Richard Smith tous ceux des catholiques qu’ils avaient sous leur direction, et contraignirent l’évêque à se cacher.

Le docteur Kellison, président du collège anglais de Douai, défendit l’évêque Smith dans son traité de la hiérarchie ecclésiastique. Édouard Knok, vice-provincial des Jésuites d’Angleterre, opposa à cet ouvrage un livre intitulé : Modeste et courte discussion de quelques propositions du docteur Kellison. Le clergé séculier d’Angleterre fit un extrait de quelques propositions du livre de Knok et les déféra à la Faculté de théologie de Paris, et à celle de Louvain. Tandis que la Faculté de Paris s’occupait de l’examen de ces propositions, le Jésuite Jean Floïd publia, sous le pseudonyme de Daniel of Jesu, un ouvrage intitulé : Apologie de la conduite du Saint-Siège apostolique dans le gouvernement des catholiques pendant la persécution. Les livres de Knok et de Floïd ayant été dénoncés à l’archevêque de Paris, ce prélat prévint la censure de Sorbonne par celle qu’il publia le 30 janvier 1631. La censure de l’archevêque n’empêcha pas la Faculté de procéder à l’examen des propositions qui lui avaient été déférées ; elle les censura dans son assemblée du 15 février 1631. L’assemblée générale du clergé, qui se tenait alors à Paris, prit connaissance de cette affaire et manda le Provincial des Jésuites pour lui demander compte des écrits publiés par quelques membres de sa société. Le Provincial s’excusa auprès de l’assemblée, sous prétexte qu’il était occupé à ses exercices, et envoya à sa place le recteur de la maison professe de Paris. Le bon Père déclara qu’il ne savait ce que c’était que les livres dont on lui parlait, et demanda, avec la plus grande simplicité, ce qu’ils pouvaient contenir. L’assemblée lui répondit que le Provincial pouvait bien interrompre ses exercices pour se présenter devant l’assemblée et répondre aux questions importantes qu’on avait à lui adresser. Le Provincial comparut donc enfin ; il avoua que la réponse à Kellison était l’œuvre d’un de ses confrères ; il déclara qu’il ne connaissait pas l’auteur de l’Apologie, et désavoua les deux livres, tout en priant les évêques de ne pas les censurer. L’assemblée ne crut pas devoir se rendre à sa prière : elle censura la Modeste et courte discussion aussi bien que l’Apologie, et écrivit contre ces deux livres une circulaire à tous les archevêques et évêques de France.

Le clergé d’Angleterre, appuyé par le clergé de France et par la Sorbonne, attaqua vigoureusement les Jésuites dans plusieurs ouvrages ; ceux-ci organisèrent contre l’évêque Smith une persécution qui força ce prélat à quitter l’Angleterre et à chercher un refuge en France, où il fut bien reçu par le cardinal de Richelieu ; puis ils attaquèrent dans un grand nombre d’ouvrages les censures de l’archevêque de Paris, de la Faculté de théologie et la lettre circulaire du clergé de France. Les Jésuites Knok, Floïd et Théophile Rainaud étaient les auteurs de la plupart de ces livres, où les principes les plus sacrés de la hiérarchie ecclésiastique étaient méconnus et attaqués. Les théologiens français vinrent au secours du clergé d’Angleterre et de son chef : le docteur Hallier publia sa Défense de la hiérarchie ecclésiastique ; Nicolas Lemaître, depuis évêque de Lombez, fit imprimer son livre, intitulé : Rétablissement de la juridiction des évêques ; enfin, l’abbé de Saint-Cyran, sous le nom de Petrus Aurelius, déclara la guerre non-seulement aux ouvrages des Jésuites, mais aux auteurs eux-mêmes et à toute la Compagnie, qu’il fit considérer comme l’ennemie de l’autorité épiscopale.

Les Jésuites de France se plaignirent au roi des attaques dont leur Compagnie était l’objet de la part de Petrus Aurelius, et firent le recueil des outrages qu’il lui adressait. Saint-Cyran leur opposa un recueil des injures que leurs confrères avaient adressées, dans leurs derniers ouvrages, à l’archevêque de Paris, à la Sorbonne et à tout le clergé de France. S’il eût aussi bien recueilli toutes celles qu’ils avaient vomies partout contre les hommes les plus respectables qui s’étaient opposés à leurs injustices, il eût fait, sans contredit, la collection la plus grossière qui eût jamais existé. Les Jésuites ne demandaient rien moins que la suppression, par autorité royale, du livre de Petrus Aurelius ; l’assemblée du clergé le prit sous sa protection, et leur demande n’eut aucun effet. Cet échec leur fit comprendre qu’ils ne devaient pas trop s’avancer dans la défense de leurs confrères d’Angleterre, et ils présentèrent à une assemblée d’évêques réunis à Paris la déclaration suivante :

 

« Nous soussignés, religieux de la Compagnie de Jésus, déclarons que les livres intitulés, etc., etc., n’ont pas été composés par aucun religieux de notre Compagnie ; ce qui fait que nous les désavouons pour tels, et, à raison des dissensions qui en sont arrivées, voudrions de bon cœur que les auteurs desdits livres n’eussent jamais pensé à proposer telles questions.

» Fait à Paris, le 23 de mars 1633. »

 

Cette pièce était signée de LOUIS DE LA SALLE, JULIEN HAYNEUVE, ESTIENNE BINET et C. MAILLANT.

Sur cette déclaration, les Jésuites français obtinrent une lettre de l’assemblée, qui les mettait hors de cause.

Quelques jours auparavant, la Congrégation de l’Index avait publiée, à Rome, un décret pour défendre en général tout ce qui avait été publié, pour ou contre, dans la question qui avait été agitée. La cour de Rome ne prononça pas sur le fond et se contenta de déclarer que l’on ne pourrait plus, à l’avenir, soulever de semblables questions ; ce décret fut attaqué en France ; l’on fit remarquer que, si on l’exécutait, on ne pourrait plus défendre un grand nombre de vérités de premier ordre, comme l’autorité des évêques et leur juridiction sur les moines. Le Jésuite Floïd, lui-même, prit la défense du décret quoiqu’il eût eu plus de part que les autres à la discussion ; ce qui fit voir que les Jésuites, vaincus par les ouvrages savants qu’on leur avait opposés, n’avaient rien trouvé de mieux que de faire décréter le silence le plus absolu, pour sauver leur honneur.

Au milieu de la discussion générale, le P. Sirmond, Jésuite, se trouva attaqué personnellement par Petrus Aurelius, à propos d’un canon du concile d’Orange, qui avait été édité dans sa collection des Anciens conciles de France. Le P. Sirmond était un savant distingué, un des hommes qui font le plus d’honneur à la Compagnie des Jésuites. Son mérite le rendait digne d’appartenir à cette Congrégation des Bénédictins, qui se contentaient de gouverner le monde savant, sans autre prétention que celle de le vaincre par la modestie aussi bien que par l’érudition. Les Jésuites, qui voulaient être les maîtres du monde politique, crurent un moment que le Père Sirmond, à cause de son mérite personnel, pourrait servir leurs vues. Ils en firent un confesseur du roi ; mais Sirmond était aussi mauvais politique qu’il était bon érudit. Aussi son passage à la cour fut-il rapide, et l’on regrette d’avoir à enregistrer un fait de la nature de celui que nous avons à rapporter. Dans sa Collection des Conciles de France, il avait adopté une leçon sans tenir compte d’une toute contraire qui avait été adoptée dans l’édition de Cologne, et qu’il aurait dû pour le moins mentionner ; il attaqua Petrus Aurelius et défendit la leçon qu’il avait adoptée. Saint-Cyran lui répliqua par un opuscule qui reçut l’approbation de plusieurs docteurs. N’ayant rien à répliquer, le P. Sirmond s’adressa au chancelier pour faire supprimer le livre de son adversaire ; ce magistrat ordonna que les deux ouvrages du P. Sirmond et de Petrus Aurelius seraient soumis à l’examen de docteurs désignés à cet effet. Sirmond ayant appris que le jugement de ces docteurs ne lui serait point favorable, obtint un ordre du roi, qui fut signifié à la Faculté, le 2 janvier 1634, par lequel il fut défendu de parler à l’avenir de cette affaire. Le P. Sirmond fut le premier à désobéir à cet ordre en publiant un nouvel opuscule ; mais il avait affaire à un rude jouteur ; Petrus Aurelius lui répliqua avec autant de science que de logique.

Le clergé d’Angleterre adressa à l’abbé de Saint-Cyran les éloges les plus flatteurs sur la science et le zèle qu’il avait montrés dans la défense de sa cause, qui était celle de toute la hiérarchie catholique. « Grand Pierre Aurélius, lui écrivit le clergé d’Angleterre, notre Église était soumise à une double captivité ; la plus pénible était celle que lui faisaient subir ses ennemis intimes qui la désolaient par leurs erreurs. Vous avez triomphé de ces ennemis, et aujourd’hui tout le monde se rit de leurs efforts et de leurs sophismes ; tous admirent en même temps la pureté et l’élévation de votre style, la clarté de votre discours, la solidité de vos arguments, votre connaissance des Pères et des conciles, des écrivains anciens et modernes ; quoi de plus clair que vos explications, de plus nerveux que vos réfutations, de plus orthodoxe que votre enseignement ? Qui aurait pu mieux que vous, Aurélius, peindre au vif les mœurs perverses de nos adversaires, et leur génie malfaisant ? »

Le clergé d’Angleterre faisait allusion dans cette dernière phrase à la réfutation de la Somme théologique du P. Garasse, dont l’abbé de Saint Cyran avait relevé les mauvais principes sur la morale.

Ces éloges sont datés de 1633 ; les Jésuites attaquèrent avec passion les ouvrages de l’abbé de Saint-Cyran. L’assemblée du clergé de France, en 1635, en prit la défense. Nous lisons ce qui suit, dans le procès-verbal de cette assemblée :

« Le 8 novembre, sur ce qui fut proposé par Mgr de Châlons, que Petrus Aurelius, qui a travaillé si doctement et avec tant de zèle pour la défense de la hiérarchie de l’Église et de la dignité épiscopale, se trouvait traité si indignement dans un sermon imprimé en l’honneur de saint Ignace, qu’encore que sa doctrine soit appréciée, même par ses adversaires, néanmoins il y est nommé ensuite de quelques hérétiques ; de sorte que ceux qui n’auront pas connaissance de ses livres, pourraient être surpris par la lecture de ce sermon, et croire qu’il a écrit contre la doctrine de l’Église ; qu’il serait de la prudence de l’assemblée d’user de quelque animadversion contre ledit sermon ; de donner quelque témoignage, non-seulement de l’estime qu’elle fait des œuvres dudit Petrus Aurelius, mais encore des ressentiments qu’elle a du service qu’il a rendu à l’Église.

» Sur quoi la compagnie, après avoir fait faire lecture dudit sermon, n’aurait pas trouvé que la doctrine dudit Petrus Aurelius y fût blâmée, quoiqu’il y soit nommé ensuite de quelques hérétiques ; c’est pourquoi elle s’est abstenue de condamner ledit sermon ; mais, voulant témoigner l’estime qu’elle fait de la doctrine de Petrus Aurelius, du service qu’il a rendu à l’Église et de la gratitude qu’elle en a, elle a député MM. l’abbé de Vaux et Marchier vers M. de Filesac, doyen de la Faculté de théologie, croyant qu’étant très affectionné à la dignité de l’Église et de l’épiscopat, pour l’autorité duquel il s’est toujours montré zélé, et en a dignement et doctement écrit, il pourra avoir quelque correspondance avec une personne qui est animée d’un semblable zèle et douée d’un excellent savoir ; et la compagnie leur a donné charge de lui dire qu’elle estime extraordinairement le zèle que Petrus Aurelius a témoigné à la défense de l’Ordre de l’Église et la rare doctrine qu’il a fait paraître dans les livres qu’il a faits pour ce sujet ; qu’elle désirerait bien de pouvoir lui témoigner sa reconnaissance, soit en lui donnant une pension annuelle, ou en usant de quelque gratification en son endroit, s’il l’avait agréable, et qu’elle eût une adresse pour la lui faire tenir ; et de prier ledit sieur Filesac de le lui faire savoir s’il avait quelque correspondance avec lui.

» Le 9 novembre, MM. l’abbé de Vaux et Marchier dirent que, suivant le commandement qu’ils avaient eu de la compagnie, ils avaient visité M. de Filesac, doyen de la Faculté de théologie, et lui avaient fait entendre les ressentiments de l’assemblée, des travaux de Petrus Aurelius ; l’estime qu’elle faisait de sa doctrine et des livres qu’il a faits pour la défense de l’Église ; et l’avaient prié de savoir si, pour témoignage de reconnaissance, il aurait agréable de recevoir une pension du clergé, ou quelque autre gratification ; que ledit sieur de Filesac leur avait protesté, en foi de prêtre, qu’il ne sait qui est Petrus Aurelius ; qu’il avait reçu quelquefois des feuilles pour l’impression de ses œuvres, par diverses personnes qui la plupart lui étaient inconnues ; et qu’il croyait que, puisque se cachant, il s’était privé de l’honneur qu’il méritait par son zèle et par ses écrits, il ne se découvrirait pas pour en avoir récompense ; et qu’il ne pensait pas qu’il pût désirer une plus grande satisfaction de son travail que d’apprendre les sentiments qu’une assemblée si célèbre et de tant de grands personnages que celle-ci en témoigne. »

L’abbé de Saint-Cyran n’avait pas seul travaillé aux ouvrages publiés sous le nom de Petrus Aurelius ; quoiqu’il y eût eu la plus large part, il répugnait à sa modestie de s’en attribuer l’honneur ; il parlait même, à l’occasion, de manière à faire entendre que cet honneur était dû à d’autres plutôt qu’à lui. L’assemblée du clergé savait sans doute, quoique d’une manière non officielle, qu’il était le principal auteur des écrits qu’elle approuvait. Ne pouvant lui arracher son secret, elle lui adressa des éloges pour les ouvrages qu’il avait publiés précédemment, et surtout pour sa réfutation du P. Garasse ; elle lui donna ce témoignage de son estime, pour avoir doctement et avec zèle travaillé pour le bien de l’Église.

Les assemblées générales du clergé de France, de 1641 et de 1645, donnèrent au livre de Petrus Aurelius des éloges plus grands encore que celle de 1635.

Voici un extrait de procès-verbal de 1641 :

« Le 27 avril, Monseigneur l’évêque de Bazas dit qu’il avait reçu une lettre de Mgr l’évêque d’Orléans, qui le priait de saluer l’assemblée de sa part et de lui représenter qu’il serait à désirer qu’elle fît réimprimer les œuvres de Petrus Aurelius, desquelles il ne se trouve plus d’exemplaires, et auxquelles on pourrait ajouter la préface et le Traité de la confirmation ; sur quoi ayant été remarqué que l’édition desdites œuvres servirait d’une bonne réponse au livre de Cellot, outre les autres qu’on pourrait faire, délibération prise par provinces, a été résolu que les œuvres de Petrus Aurelius, qui sont en 4 volumes, seront réimprimées par le sieur Vitré, imprimeur du clergé, et que la préface et le Traité de la confirmation y seront ajoutés, et le tout mis in-folio en belles lettres ; qu’il en sera envoyé à chaque archevêque et évêque deux exemplaires, l’un pour eux et l’autre pour leur diocèse, et un à chacun de messieurs les députés du second ordre ; et seront tous proprement reliés en veau ; et qu’il en sera distribué aux personnes de lettres une cinquantaine d’exemplaires reliés, par l’ordre de Messeigneurs les Présidents, et de Messeigneurs les Évêques de Chartres et de Bazas ; et de tous les frais, lesdits seigneurs Présidents arrêteront la somme, et donneront ordonnance, qui sera acquittée par le sieur receveur-général, et allouée dans son compte, en rapportant quittance dudit Vitré. »

Dans l’assemblée de 1645, l’abbé de la Feuillade, un des Promoteurs, annonça au clergé que l’édition de Petrus Aurelius, ordonnée par l’assemblée de 1641, avait été saisie chez Vitré, par ordre du roi, et que les exemplaires saisis 35 avaient été transportés chez le chancelier. Le lieutenant-criminel avait transmis les ordres qu’il avait reçus, mais personne ne se trompait sur ceux qui les avaient dictés au roi. C’était, pour le clergé, une raison de s’y opposer avec plus d’énergie.

Le Promoteur fit un discours pour prouver combien cette conduite du lieutenant-criminel était injurieuse à un auteur respectable et au clergé tout entier ; puisque, par sa démarche, il se substituait à l’autorité épiscopale et se mettait au-dessus d’elle dans le jugement des livres qui devaient être regardés comme orthodoxes ; après ce discours :

« Il requit qu’il plût à l’assemblée de députer au plus tôt vers monsieur le chancelier, à l’effet que les exemplaires saisis dudit Petrus Aurelius fussent remis ès mains dudit Vitré ; qu’il lui fût permis de les débiter publiquement comme les autres livres approuvés, et qu’un exemplaire fût distribué à chacun de messeigneurs les députés du premier et du second Ordre qui composent cette as semblée.

» Sur quoi la compagnie avant considéré qu’il ne se pouvait présenter aucune occasion où l’honneur, le pouvoir et la dignité du clergé fussent plus avant intéressés ; que les livres écrits pour le soutien de ces droits sont étouffés injurieusement, pendant que ceux qui sont publiés pour les détruire courent partout avec impunité ; qu’en ces rencontres, les évêques sont réduits à devenir parties, eux qui devraient être juges : et fait là-dessus toutes les remarques que son zèle et sa prudence lui ont suggérées ; l’assemblée, par délibération des Provinces, a arrêté que messeigneurs les évêques de Séez et de Grasse et les sieurs grand-vicaire de Tontoise et prévôt de Toulon, iront au premier jour trouver M. le chancelier, pour lui faire plainte, avec des paroles les plus expresses et les plus efficaces qu’il se pourra, du tort qui a été fait au clergé dans la saisie et enlèvement fait des livres imprimés dudit Petrus Aurelius. »

Les députés eurent ordre d’aller trouver le cardinal Mazarin, si le chancelier faisait des difficultés ; et quelques exemplaires qui étaient restés chez Vitré furent distribués aux membres de l’assemblée.

Le 21 août, l’évêque de Séez rendit compte de ce qu’il avait fait avec ses codéputés. Le chancelier leur avait répondu qu’il n’avait pas les exemplaires qu’on lui réclamait, et que, quand il les aurait, il ne pouvait s’en dessaisir, parce qu’il avait reçu l’ordre du roi de les faire supprimer.

« Le 2 décembre, lit-on dans le procès-verbal, la proposition qui fut faite sur l’impression des livres de doctrine, approuvés par les assemblées générales du clergé, donna sujet à Messeigneurs d’entrer en divers discours dignes de leur zèle, et de remarquer particulièrement que, depuis plusieurs siècles, il ne s’était point fait tant d’entreprises contre l’épiscopat que depuis quelques années ; qu’il semble que l’ancien ennemi de l’Église, après avoir attaqué par diverses hérésies la doctrine, a dessein en ce temps de la saper par le fondement, minant l’autorité des pasteurs sur laquelle le Fils de Dieu l’a établie ; qu’il a commencé parles méchants livres qui sont sortis d’Angleterre sous des noms supposés, lesquels furent censurés, quand ils parurent, par messeigneurs les prélats qui se trouvèrent à Paris et par la Faculté de théologie, sans qu’on connût les auteurs ; mais que depuis, ils ont été reconnus sous leurs vrais noms dans la bibliothèque du Père Alegambe, jésuite, en des termes qui offensent sensiblement les évêques de France ; que Petrus Aurelius y avait répondu avec une éminente doctrine, une éloquence admirable et une force de raisons qui devait fermer la bouche aux adversaires de la hiérarchie ; que, néanmoins, le livre de Petrus Aurelius demeurait comme noté par la saisie, tandis que celui de Cellot se vendait publiquement et avec privilège. »

On remarque dans le procès-verbal que Hallier et Petrus Aurelius étaient indignement traités dans le livre de Cellot, et que ce jésuite avait été obligé de reconnaître ses erreurs en présence de plusieurs docteurs de Sorbonne, parmi lesquels était Lescot, qui venait de remplacer Léonor d’Étampes, sur le siège de Chartres. Quoiqu’il eût reconnu ses erreurs, Cellot vendait son livre, tandis que Petrus Aurelius était saisi. C’est que Cellot était Jésuite, tandis que Petrus Aurelius attaquait la fameuse Compagnie qui commandait à la cour, par l’entremise des confesseurs du roi et des princes, qui lui appartenaient.

Le procès-verbal continue ainsi :

« L’assemblée a ordonné que les œuvres de Petrus Aurelius seront imprimées de nouveau, en grand volume par Vitré, aux frais et dépens du clergé, pour ne pas laisser perdre des ouvrages où l’autorité épiscopale est si vigoureusement défendue, et qu’il sera mis au commencement un éloge latin, pour servir de témoignage solennel à la postérité de l’approbation et de l’estime qu’en fait le clergé ; et pour faire ledit éloge, a été nommé Mgr de Grasse : il a été pareillement arrêté que nouvelle instance sera faite à M. le chancelier pour la restitution desdits exemplaires de Petrus Aurelius, et ensuite à Mgr le cardinal Mazarin et à la reine, si besoin est. »

Les évêques de Séez, de Grasse et de Chartres firent auprès de Mazarin les démarches décidées par l’assemblée ; ce ministre promit d’agir autant qu’il lui serait possible, pour que le clergé eût satisfaction. Lescot et l’abbé de la Feuillade revirent le cardinal, sans obtenir beaucoup de résultats.

Le 24 janvier 1646, l’archevêque de Toulouse revint sur cette affaire. Enfin, le chancelier, mis en demeure de donner satisfaction à la juste demande du clergé, avoua que les quarante exemplaires, saisis chez Vitré, avaient été mis dans son grenier, où ils avaient mouillé et pourri ; qu’il ne pouvait en conséquence les rendre, mais qu’il donnait parole que la nouvelle édition ordonnée par le clergé ne serait pas saisie 36. Il pria seulement de ne pas y insérer une lettre d’un Père Capucin, qui se trouvait dans l’édition de 1642, ni la collection des injures que les Jésuites prétendaient leur avoir été dites par Petrus Aurelius. Il paraîtrait que les réponses de l’abbé de Saint-Cyran leur semblaient fâcheuses. Le chancelier avoua que les exemplaires avaient été saisis par ordre de Louis XIII, peut-être à cause que son confesseur était repris dans ce livre, qui réfutait une opinion nouvelle qu’il avait publiée touchant la chrismation. Ce confesseur était le Père Sirmond, jésuite. Nous avons parlé des démarches qu’il fit auprès de la cour pour empêcher l’abbé de Saint-Cyran de le réfuter ; n’ayant pu y parvenir, il aurait voulu anéantir son livre. Ces procédés étaient peu dignes d’un homme comme le Père Sirmond.

Le 26 mars, l’évêque de Grasse lut à l’assemblée l’éloquent éloge qu’il avait composé pour mettre en tête de la nouvelle édition de Petrus Aurelius.

L’assemblée l’approuva solennellement, ce qui excita contre elle et contre l’évêque de Grasse la bile des Jésuites. Dans leur premier libelle, intitulé Paulus Romanus, ils ne ménagèrent pas plus l’assemblée entière que l’évêque de Grasse. Le procureur du roi, à l’instance des agents du clergé, et sur ordre de Mazarin, poursuivit ce libelle, ainsi qu’un autre qui parut peu de temps après, et qui était intitulé : Theologia Petri Aurelii. Ces deux productions calomnieuses furent lacérées par la main du bourreau. L’évêque de Grasse fut personnellement attaqué par le Père Vavasseur, dans des pamphlets Jésuites, et le fit réimprimer une seconde fois, en mettant en tête un éloge pompeux de l’auteur.

Que l’on rapproche ces faits du passage cité, et l’on verra la bonne foi des Jésuites qui ont dirigé, comme tout le monde le sait aujourd’hui, la publication de M. Crétineau-Joly.

 

 

 

 

 

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II

 

Situation des Jésuites à la Cour de France. – Leur intervention dans la réconciliation de Louis XIII avec sa mère. – Le Père Arnoux et ses attestations énergiques. – Ils échouent. – Pierre de Bérulle entreprend de nouvelles négociations et réussit. – Le Père Arnoux lui propose de profiter de ce succès pour la Compagnie. – Refus honnête de Bérulle.

Les Jésuites et l’Oratoire. – Dévouement de Bérulle pour les Jésuites mal récompensé. – Obstacles qu’ils lui suscitent dans l’établissement de sa Congrégation. – Ils s’emparent d’un legs fait à l’Oratoire par l’archevêque de Rouen. – Leurs intrigues et leurs trahisons à Dieppe, à Mâcon, à Rome. – Ils se déclarent contre les Oratoriens et pour des prêtres scandaleux. – Ils donnent naissance à une lutte très vive entre Bérulle et les Carmélites. – Ignobles pamphlets dirigés contre Bérulle. – Bérulle n’y répond pas et méprise les infâmes calomnies des Jésuites. – Les Bérullistes prédécesseurs des Jansénistes. – Richelieu veut travailler à la réconciliation des Jésuites et de l’Oratoire. – Lettre que Bérulle lui adresse. – Lettre des Jésuites. – La première idée du fameux complot de Bourg-Fontaine. – Faussetés contenues dans cette lettre. – Vains efforts des Jésuites pour s’établir à Troyes. – Leurs luttes contre l’épiscopat. – Leurs hostilités et leur jalousie contre les Congrégations religieuses ou ecclésiastiques. – Les Lazaristes – Lettres de saint Vincent de Paul contre les Jésuites.

 

 

1618–1646

 

En France 37 comme en Allemagne, le gouvernement avait accepté, avec des confesseurs jésuites, le joug de la Compagnie. Le Père Coton avait trop d’influence sur certaines résolutions de Henri IV ; cependant, il n’avait pu diriger la politique de ce roi qui préférait à ses conseils ceux de Sully. Coton ne quitta sa charge de confesseur que pour celle de Provincial de France. Nous avons raconté la polémique qu’il eut à soutenir sous la régence de Marie de Médicis ; les vives discussions des Jésuites avec le Parlement et la Faculté de théologie de Paris, à propos des livres ultramontains qu’ils cherchaient à répandre. Ils furent vaincus dans ces luttes ; mais comme ils disposaient de la régente, et plus tard de son fils Louis XIII, ils savaient faire intervenir à propos l’autorité royale, afin que leur défaite ne fût pas trop honteuse.

Sous Richelieu, ils s’élevèrent contre la politique de ce ministre, et Louis XIII lui-même faillit être victime de leur zèle en faveur de la maison hispano-autrichienne. Ils soutenaient cette maison ouvertement, partout ailleurs qu’en France, où ils dissimulaient leurs sympathies, sous les dehors du plus entier dévouement au trône ; mais les pamphlets qu’ils répandaient secrètement contre la politique de Sully, renouvelée par Richelieu, attestaient qu’ils conservaient toujours les idées espagnoles de la Ligue qu’avait adoptées, sous leur inspiration, la régente Marie de Médicis.

La politique de la régente et des Jésuites rencontrait une forte opposition à la cour de France. Le duc de Luynes, étant parvenu à prendre une très grande influence sur l’esprit de Louis XIII, lui conseilla de rejeter la tutelle de sa mère, et la fit exiler à Blois. L’évêque de Luçon, qui fut depuis cardinal de Richelieu, et qui devait suivre avec tant d’éclat une politique toute contraire à celle de Marie de Médicis, s’était introduit à la cour, sous l’égide de cette princesse ; il se déclara pour elle contre Luynes, qu’il voulait supplanter. Il fut relégué à Avignon.

La cour fut en grand émoi en apprenant l’exil de la reine-mère et de son confident. Louis XIII avait alors pour confesseur le Père Arnoux, qui était en même temps celui du duc de Luynes. Ce ministre, craignant les suites de sa mesure, entreprit de négocier avec Marie de Médicis, par l’entremise des Jésuites. Marie avait pour confesseur le Père Suffren, qui l’avait suivie à Blois. Arnoux conseilla d’abord de charger le Père Seguiran des négociations. Ce Jésuite partit aussitôt de Paris et s’aboucha, entre Paris et Blois, avec le Père Suffren. La conférence n’eut pas de résultat. Alors Luynes envoya à Blois le Père Arnoux lui-même, qui porta à Marie de Médicis le modèle de l’engagement qu’elle devait signer. Moyennant cet engagement qu’elle contractait, de ne pas sortir des limites qui lui seraient assignées, on lui promettait de lui laisser plus de liberté. Marie signa ce traité sans difficulté, et Arnoux retourna à Paris, bien joyeux d’avoir mené si promptement à bonne fin une affaire qui avait offert de sérieuses difficultés. Les Jésuites triomphaient du succès obtenu par le Père confesseur. Le Père Suffren en écrivait ainsi de Blois, à un de ses confrères, le 14 octobre 1618 : « Je ne saurais assez représenter à Votre Révérence le changement qu’a opéré la grâce ; et combien Dieu s’est montré admirable à faire ce calme, après une si furieuse tempête, et lorsque les hommes tenaient les affaires pour désespérées. Le Père Arnoux a pris cette affaire à cœur. C’est encore une obligation que notre Compagnie doit à Dieu de s’être servie, pour cette importante entreprise, de ce bon Père, qui est un membre de notre corps. Il prit le chemin de Paris, laissant la reine changée, consolée, résolue. Il arriva à Monceaux où le roi était, à dix heures de nuit. Le roi, quoique déjà couché, le voulut voir ; il l’entretint une heure, seul à seul. Puis, ayant appelé M. de Luynes, lui dit la joie incroyable qu’il recevait de la venue et du rapport du Père, et des saintes résolutions de la reine. Le lendemain, il assembla son conseil, et lors, le Père, en présence du roi et de tout le conseil, fit le narré de son ambassade, mit au jour les bonnes dispositions de la reine à toutes les volontés du roi ; les assurances divines et humaines qu’elle nous en avait données, telles que nous les avions demandées ou les pouvions demander, contre toutes les craintes qui jusque-là avaient retenu les esprits. Aussi vit-on un changement admirable : à quatre ou cinq jours de là, le roi envoya un gentilhomme exprès à la reine, avec des lettres pleines de joie et de congratulation. M. de Luynes, pour faire voir qu’on y allait bien sincèrement, relira d’ici M. de Boissy, congédia les troupes qui, depuis sept mois, étaient aux environs, pour que la reine ne sortît à une lieue de Blois, et commanda à plusieurs seigneurs de la venir visiter. »

Le Père Arnoux écrivit à Marie de Médicis elle-même une lettre dans laquelle il se félicitait du succès qu’il avait obtenu. Il était si certain d’avoir réussi, qu’il terminait ainsi sa lettre : « Je dis librement et partout qu’à l’heure que Votre Majesté manquera aux serments et aux promesses données, je veux qu’on me fasse mon procès comme un homme coupable du crime de lèse-majesté, pour avoir malheureusement donné de frivoles espérances à mon roi. »

Marie de Médicis avait trompé le Père Arnoux, et, par lui le roi et sa cour. Tandis que les Jésuites s’applaudissaient du succès de leur intervention, elle s’entendait avec d’Épernon, s’échappait du château de Blois, et se rendait à Angoulême, dont d’Épernon était gouverneur. De Luynes entra en fureur lorsqu’il apprit que la reine mère était chez un de ses rivaux, et ne parla que de lever une armée de cent mille hommes, qui irait, sous le commandement du roi, mettre à la raison les partisans de l’ex-régente. Il fut arrêté dans ses projets belliqueux par Bérulle, un pieux ecclésiastique qui fut depuis cardinal, et qui eut à soutenir contre les Jésuites des luttes que nous raconterons bientôt. Bérulle donna les plus sages conseils et engagea à prendre des moyens de douceur. Les hommes les plus sages de la cour furent de son avis, et on le chargea d’une mission confidentielle auprès de Marie de Médicis et d’Épernon. Il fit cinq fois le voyage d’Angoulême ; il avait ordre de ne point confier aux négociateurs officiels qui furent envoyés à la reine les secrets dont il était porteur, et s’entendit avec le président Jeannin pour arriver à un accommodement plus solide que celui qui avait été négocié par les Jésuites. Il y réussit. Marie de Médicis se réconcilia avec son fils et revint à la cour avec Richelieu. Le Père Suffren, confesseur de Marie, voulut que son nom parût en cette affaire et écrivit une lettre, pour avoir l’air de prendre les intérêts de sa pénitente. Le Père Arnoux lui-même crut devoir, comme confesseur du roi et de Luynes, assurer Marie de Médicis que l’un et l’autre agissaient loyalement dans les négociations. « Je voudrais, disait-il, signer de mon propre sang ce que j’en crois, et sceller ce qui en est. » Les assurances du Père Arnoux étaient toujours fort énergiques, comme on voit.

On aurait pu croire que le bon Père se serait renfermé dans le silence, après la fausse et ridicule paix qu’il avait d’abord négociée ; loin de là, il alla trouver Bérulle, qui ne connaissait pas alors les Jésuites comme il eut occasion de les connaître dans la suite, et qui leur était tout dévoué. Arnoux, après l’avoir complimenté du succès obtenu, lui dit : « Voici, mon Père, une belle occasion de faire quelque bonne affaire pour vous et pour nous ; il ne s’en présente pas tous les jours ; il faut profiter de celle-ci que Dieu nous envoie. » Bérulle lui répondit que la réconciliation du roi et de sa mère était le seul avantage qu’il voulait recueillir d’une négociation dans laquelle il n’avait eu en vue que Jésus-Christ et le bien public.

Bérulle agit comme il le disait ; il ne s’applaudit point de ses succès. Il n’en voulut pas plus faire profiter les Jésuites qu’il n’en voulut profiter lui-même. Aussi ces hommes, si désintéressés en apparence, résolurent-ils de se venger, en lui suscitant les luttes les plus pénibles.

Bérulle travaillait alors à établir une Congrégation de prêtres, qui fut connue depuis sous le nom d’Oratoire de Jésus. Elle jeta beaucoup d’éclat pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, rendit de grands services dans l’éducation ; et produisit beaucoup d’hommes distingués par leur science et leur éloquence.

Les Jésuites ne purent voir sans jalousie l’établissement de cette congrégation, et cherchèrent, dès le commencement, à l’étouffer. Cependant Bérulle leur avait donné tant de preuves de son dévouement, que la reconnaissance seule leur faisait un devoir d’accueillir son œuvre avec sympathie.

Pierre de Bérulle s’était en effet montré envers les Jésuites d’un dévouement exagéré ; nous lisons à ce sujet, dans l’histoire manuscrite de l’Oratoire :

« Il estimait et aimait tendrement ces Pères. Il avait étudié quelque temps chez eux. La régularité de leur conduite extérieure l’avait fort touché. Sa famille, surtout du côté maternel, leur était extrêmement dévouée. Il avait donc sucé avec le lait de sa mère l’affection pour la Société. Aussi, dans le temps de leur plus grande ignominie et de leur désastre, arrivé sur la fin de 1594, tandis que tout le monde leur tournait le dos et qu’il était même dangereux d’avoir quelque sorte de commerce et de liaison avec des gens déclarés, par arrêt, criminels de lèse-majesté, le jeune Bérulle eut le courage de se montrer toujours également leur ami. L’arrêt qui les bannissait du royaume ne leur donnait que quinze jours pour l’exécution, et pour se retirer en Lorraine, où ils étaient bien à la cour du duc. Il leur fit offre de ses services ; il se chargea de leur garder leurs meilleurs effets, comme les ornements d’église, les vases sacrés. Il leur prêta de l’argent pour faire leur route. Il les accompagna jusque hors de Paris. Il ne cessa de solliciter et de faire solliciter leur retour, par l’entremise de ses parents, durant les neuf années que leur exil dura, n’ayant rien plus à cœur que de les voir rétablis. De leur côté, les Jésuites comptaient si bien sur sa droiture et son zèle, qu’ils lui rendaient par leurs lettres un compte fidèle des démarches qu’ils faisaient et faisaient faire par leurs partisans secrets, pour y parvenir. Nous avons plusieurs de leurs lettres qui en font foi. Leur Général, Acquaviva, lui adressa même en 1597 le Prieur des Feuillants de Paris, au retour de leur chapitre tenu à Rome, pour le remercier, en son nom, des soins qu’il se donnait pour la Société, et lui en recommander les intérêts de nouveau. »

Les Jésuites confiaient à Bérulle leurs affaires les plus délicates ; ils s’en rapportaient même à lui pour le choix des jeunes gens qui, en France, voulaient entrer dans leur Compagnie. Le Général Acquaviva, pour reconnaître ses services, lui adressa solennellement des lettres d’affiliation. Elles sont datées du 21 septembre 1600.

Bérulle conçut même le projet d’entrer dans la Compagnie, et se rendit à Verdun pour faire les Exercices Spirituels, sous la direction du Provincial, qui était alors le Père Maggio. Il fit ces Exercices avec le zèle d’un jeune homme habitué dès l’enfance à voir dans la Compagnie des Jésuites une société de saints, dans laquelle la sanctification devenait plus facile. Mais, malgré l’ardeur avec laquelle il fit ces Exercices, il se sentit un éloignement si insurmontable pour s’enrôler dans la Compagnie, que Maggio lui-même fut obligé de convenir qu’il n’y était pas appelé. « Quoique celui-ci, dit l’historien de l’Oratoire, ne pût se résoudre qu’avec douleur à laisser échapper une si belle proie, qui s’était venue jeter d’elle-même dans ses filets, nous savons, de témoins fidèles, qu’il renonça à ses intérêts propres pour n’avoir égard qu’à ceux de l’Église, et qu’il lui dit ces propres paroles : “Je ne sais, monsieur, quel peut être le dessein de Dieu sur votre âme, mais ce que je sais seulement, c’est qu’il ne vous appelle pas à la Compagnie.” »

Bérulle n’en resta pas moins uni avec les Jésuites. Lorsqu’en 1604 il alla en Espagne chercher des Carmélites, pour établir en France ces religieuses réformées de Sainte-Thérèse, le Père Coton, qui était alors confesseur de Henri IV, lui donna une lettre de recommandation pour toutes les maisons de la Compagnie qu’il trouverait sur sa route. Cette lettre était conçue dans les termes les plus expressifs, et l’on y recommandait de recevoir celui qui en était porteur comme un membre de la Compagnie 38. Cette lettre « lui valut, dit l’historien de l’Oratoire, bien des amitiés et de grandes marques d’estime de la part du Père Ribadeneira, un des premiers compagnons de Saint-Ignace. »

Quelques années après, en 1608, Bérulle eut occasion de donner une nouvelle preuve d’intérêt aux Jésuites. Un  membre de leur Compagnie, nommé Claude Bouchard, natif de Verdun, avait apostasié. Quoique prêtre et Docteur en théologie, il s’était fait protestant. Bérulle l’avait eu autrefois pour professeur de philosophie. Son apostasie lui fut très sensible ; et, comme Bouchard s’était retiré à Genève, il s’entendit avec saint François de Sales pour ramener l’ex-Jésuite à l’Église. Leurs efforts furent couronnés de succès.

Mais ce fut surtout lorsqu’il établit sa Congrégation qu’il se montra dévoué aux Jésuites. Depuis longtemps, il avait conçu le dessein de réunir en société de bons prêtres qui s’engageraient à remplir, avec édification et le zèle le plus pur, tous les devoirs sacerdotaux, sous la surveillance immédiate des évêques. Il voyait d’un côté les prêtres séculiers abandonnés, pour la plupart, aux vices ; de l’autre, les moines, qui n’étaient pas plus vertueux, luttant contre les évêques, dont ils ne voulaient pas reconnaître la juridiction. Il crut qu’en établissant un lien de cohésion entre les prêtres vertueux, au moyen d’une règle commune, et en les mettant sous l’impulsion directe des évêques pour l’exercice du ministère, on formerait au sein de l’Église un noyau sacerdotal qui aurait, et sur le clergé et sur les fidèles, une influence heureuse pour le bien.

Bérulle avait à peine vingt ans lorsqu’il conçut ce projet ; les hommes les plus graves l’engageaient à le mettre à exécution ; mais il était arrêté par une difficulté qui était, dit l’historien de l’Oratoire, « l’exil des Jésuites, au retour desquels il craignait de mettre un obstacle en accoutumant le public à se passer d’eux, s’il formait cette nouvelle Congrégation avant leur rappel ». Saint François de Sales l’engageait à fonder l’Oratoire : « Il n’est pas encore temps, lui disait-il, il faut auparavant travailler au rétablissement de la Compagnie. » Lorsqu’on lui faisait remarquer que le temps de leur exil était au contraire très favorable à une nouvelle Congrégation, qui se trouverait bientôt installée dans les maisons et collèges qu’ils avaient laissés, Bérulle répondait modestement qu’il ne voulait pas profiter du malheur d’autrui, et qu’il fallait que tout le monde pût travailler à la vigne du maître commun.

Les Jésuites ayant été rétablis en 1604, Bérulle ne fut plus arrêté par sa délicatesse ; il fonda sa Congrégation, qui fut approuvée à Rome quelques années après. Le Père Coton visita les premiers membres, en 1611, et leur donna les plus grands témoignages d’amitié. Mais si ces sentiments étaient vrais, ils n’étaient pas partagés par ses confrères, comme ils le prouvèrent bientôt.

En 1615, Bérulle avait refusé un collège que la ville de Rouen lui offrait, afin de ne pas faire ombrage aux Jésuites. Mais il crut pouvoir en accepter un à Dieppe. Les Jésuites désiraient vivement s’établir dans cette ville, mais le gouverneur ne voulait pas d’eux. Aussi l’archevêque de Rouen s’appliqua-t-il à vaincre la répugnance qu’avait Bérulle pour accepter un établissement que les Jésuites désiraient. Cet archevêque était le cardinal de Joyeuse. Il fit en faveur de ses diocésains, dont il confiait l’éducation ecclésiastique à l’Oratoire, une fondation « d’une dizaine de mille écus, en 1614 ». Les Jésuites de Rouen parvinrent, dans la suite, à faire passer cette somme entre leurs mains, dit l’historien de l’Oratoire ; de sorte que, dans cette ville « on les nomme encore aujourd’hui les Joyeuses », ajoute le même écrivain.

À peine les Oratoriens étaient-ils établis à Dieppe, que les Jésuites tramèrent contre eux la plus odieuse trahison. Bérulle avait recommandé à ses disciples de les loger et de les bien recevoir, en attendant qu’ils eussent terminé la construction d’un hospice qu’ils élevaient à Dieppe. Ne pouvant obtenir le collège, ils avaient demandé l’autorisation d’avoir un hospice dans la ville, ce qui leur avait été accordé. Le Père Véron fut envoyé à Dieppe pour y prêcher et pour disposer favorablement les habitants à l’égard de la Compagnie. Il logea chez les Oratoriens et les récompensa de la manière suivante de leur hospitalité :

« Prêchant à Dieppe, dit l’historien déjà cité, et logeant chez nous, il pratiqua sourdement, durant son séjour, divers habitants, trama avec eux les moyens de nous enlever le collège ; et, quand il crut avoir bien formé son complot, il écrivit à ses Pères de Rouen les moyens et facilités qu’il leur ouvrait pour y réussir. La Providence voulut que sa lettre fût interceptée et tombât entre les mains des nôtres, qui l’envoyèrent à M. de Bérulle, s’imaginant qu’il entrerait jusqu’à certain point dans leurs sujets de ressentiment : sujet, ce semble, si naturel et si légitime, s’il peut y en avoir jamais qui le soit ; mais toute sa réponse ne fut qu’une exhortation à souffrir, à faire semblant de rien, à prendre patience, à vivre comme auparavant avec un tel hôte : « Supportez, leur écrivit-il, le Père Véron et lui déférez beaucoup ; qu’il n’y ait et qu’il ne paraisse, s’il vous plaît, nul défaut de charité et respect entre nous et ce bon Père. Charitas omnia suffert ; pesez, s’il vous plaît, les effets et les propriétés de cette vertu que saint Paul rapporte, et ayez soin de vous y conformer. »

En 1615, Louis XIII accorda aux Oratoriens l’hôtel de la Monnaie à Paris, pour y établir leur maison-mère. Les Jésuites intriguèrent tellement à la cour, qu’ils empêchèrent les effets de cette donation.

« On sera surpris, dit l’historien de l’Oratoire, de les trouver de si bonne heure sur notre chemin ; mais le fait est sûr, et c’est eux-mêmes qui nous l’apprennent. Ils voulaient avoir cet hôtel. Ils prétendent même qu’ils y avaient pensé avant nous. Ils firent donc grand bruit de la préférence ; et, pour ne pas les blesser, on fit intervenir les oppositions de messieurs de la Monnaie, qui se défendirent de déloger ; et, sur ce prétexte, ni les Jésuites ni nous ne pûmes l’avoir. On voit par là que nous avions déjà des intérêts opposés, quoiqu’il plût au public de nous confondre quelquefois assez mal à propos avec eux. » Bérulle fut obligé d’acheter l’hôtel du Bouchage, dans la rue Saint- Honoré, pour y loger ses disciples ; il conduisit cette affaire et passa le contrat dans le plus grand secret, de peur d’être traversé par ses adversaires 39.

Les Jésuites, en effet, cherchaient à susciter de toutes parts des obstacles aux Oratoriens. Ces derniers avaient été appelés à Mâcon par un évêque nommé Dinet, qui eut pour successeur son neveu, qui portait le même nom. Le neveu ne pensait pas comme son oncle. Il avait un frère Jésuite, le Père Dinet, qui fut confesseur de Louis XIII et que nous verrons jouer un certain rôle dans les affaires du Jansénisme 40. Pour se débarrasser des Oratoriens, l’évêque de Mâcon ne tint point les promesses de son oncle, et laissa la nouvelle congrégation dans une telle indigence, que, pendant trois ou quatre ans, elle n’eut pour toutes ressources que la somme de 12 francs, léguée pour l’entretien de la lampe de l’église. L’évêque de Mâcon voulait cependant obliger les Oratoriens à remplir toutes les obligations qu’ils avaient contractées dans le traité qu’il ne voulait pas respecter lui-même. Le supérieur des Oratoriens de Mâcon était un ex-Jésuite, qui n’avait peut-être quitté la Compagnie qu’en apparence, et n’était entré chez les Oratoriens que pour leur nuire plus sûrement. Il s’appliqua, pour ainsi dire, à irriter l’évêque de Mâcon par tous ses procédés à son égard. Les choses en étaient arrivées au point qu’aucun Oratorien ne voulait plus rester à Mâcon. C’était précisément ce que l’évêque désirait le plus. Bérulle n’avait que peu de sujets, et on lui offrait de toutes parts des maisons et des collèges ; il eût donc pu laisser Mâcon ; mais il eut la bonne pensée de ne point céder à ses ennemis. Il écrivit à l’évêque une lettre pleine de fermeté, fit intervenir des personnages qui ne pouvaient être méprisés par le prélat ; rappela le supérieur ex-Jésuite, et envoya à Mâcon le Père Eustache Gauld, homme très prudent et rempli de sagesse.

L’évêque céda ; mais il garda rancune aux Oratoriens, et fut plus que jamais l’homme des Jésuites. Nous en rencontrerons des preuves dans la suite de cette histoire.

Ce fut surtout à Rome que les Jésuites essayèrent de nuire aux Oratoriens. L’établissement de Saint-Louis-des Français à Rome était desservi par de mauvais prêtres et des moines apostats, qui avaient acheté leurs titres, et qui donnaient de grands scandales. Quelques hommes pieux et zélés trouvèrent que, pour y remédier, il fallait obtenir, de la cour de France et du pape, un certain nombre de titres pour les disciples de Bérulle. Dom Sens, général des Feuillants ; l’abbé d’Aumale, auditeur de Rote ; Henri Sponde, historien et, depuis, évêque de Pamiers, négocièrent cette affaire auprès de Denis de Marquemont, archevêque de Lyon et ambassadeur de France à Rome. Louis XIII et Paul V consentirent à ce qui leur fut proposé, et réservèrent six places pour les Oratoriens à Saint-Louis-des-Français. Bérulle envoya aussitôt à Rome deux de ses disciples, Bertin et Soulfour. Les autres chapelains se liguèrent et refusèrent d’admettre dans la maison deux prêtres dont la vertu serait une continuelle censure de leur conduite. Les deux Oratoriens, découragés par mille obstacles qu’on leur suscitait, allaient quitter la place et retourner en France, lorsque Bérulle leur ordonna de résister. « Votre force, leur écrivit-il, sera dans le silence et l’espérance. Contentez-vous d’éclaircir les faits ; de vous tenir sur la défensive, et prenez patience. »

Bérulle connaissait bien la cause des mauvais traitements et des avanies dont ses disciples avaient continuellement à souffrir. Bertin lui écrivait que les Jésuites français, qui étaient à Rome, s’étaient prononcés en faveur des chapelains scandaleux. Malgré leurs intrigues, Paul V publia un décret pour ordonner aux chapelains de recevoir dans l’établissement six pères de l’Oratoire. Les Jésuites firent entendre aux chapelains scandaleux que le décret du pape n’avait aucune valeur si le roi de France ne l’approuvait : « Résistez donc, leur disaient-ils, jusqu’à ce que vous voyiez la cour de France se prononcer ouvertement. Il n’est pas probable que, bien informée de vos oppositions, elle veuille vous faire violence et favoriser de nouveaux venus à votre détriment, vous qui êtes les anciens et légitimes possesseurs. » En même temps qu’ils soufflaient à Rome la division, et qu’ils y dirigeaient l’opposition de mauvais prêtres, les Jésuites intriguaient à la cour de France, par le moyen du Père confesseur, et faisaient appuyer, auprès du roi et de ses ministres, les plaintes et demandes des chapelains scandaleux. Bérulle, instruit des intrigues des Jésuites, les combattit vigoureusement. Partout, on lui donnait de bonnes paroles, et cependant son affaire n’avançait pas. Il découvrit enfin que ses adversaires avaient corrompu un des secrétaires de Puisieux, ministre des affaires étrangères, et que cet employé n’écrivait à Rome que des lettres qui laissaient toujours douter de la volonté de la cour à l’égard des Oratoriens. « Le commis fut tancé », dit l’historien de l’Oratoire ; le marquis de Cœuvres, ambassadeur à Rome, connut enfin les intentions du roi et les fit exécuter ; mais les Jésuites ne se découragèrent pas et ne cessèrent de susciter à Bérulle et aux Oratoriens mille difficultés sur leur établissement de Rome.

Paul V avait nommé, en 1614, Bérulle et ses successeurs dans le gouvernement de l’Oratoire, visiteurs des couvents des Carmélites de France ; on lui avait adjoint le fameux docteur Duval. C’était Bérulle qui avait principalement contribué à l’établissement des religieuses de sainte Thérèse en France. Les Carmes déchaussés, poussés par les Jésuites, prétendirent avoir seuls le droit de visiter les couvents de leur Ordre. Leurs prétentions furent jugées mal fondées à Rome comme à la cour de France. Pour se venger de Bérulle, « ils se mirent, dit Camus, évêque de Belley 41, à faire contre lui des libelles diffamatoires, où ils l’appelaient antipape, huguenot couvert, impie, libertin. Bref, où ils vomissaient ce que la passion peut écumer de plus odieux ».

Les Jésuites ne pouvaient manquer une si belle occasion de nuire à leur ancien ami et bienfaiteur. On a tout lieu de croire qu’ils étaient les auteurs des ignobles pamphlets publiés par les Carmes déchaussés. Par suite de la confiance que Bérulle avait eue en eux, il leur avait confié la direction des Carmélites dans les villes où il existait des couvents de cet Ordre et des maisons de Jésuites. Ceux-ci abusèrent de l’influence que leur donnaient leurs fonctions de confesseurs, pour détourner leurs pénitentes de la direction de Bérulle et pour les engager à préférer celle des Carmes. Cependant, sur trente-quatre monastères de Carmélites qui existaient alors en France, cinq seulement se révoltèrent contre Bérulle : les deux de Bordeaux et ceux de Saintes, de Bourges et de Limoges. Les religieuses de ces maisons montrèrent, pour la plupart, une telle animosité contre Bérulle, que le Père Coton lui-même disait qu’il fallait que quelque archidémon se mêlât de cette affaire. Bérulle arriva à Bordeaux lorsque les esprits étaient ainsi disposés. Quelques religieuses qui lui étaient restées fidèles ayant voulu se confesser à lui, les autres firent enlever toutes les chaises du parloir, où il devait confesser, afin qu’il ne pût s’asseoir. Il confessa pendant deux heures étant à genoux. On lui prodigua toutes les insultes que purent inventer des femmes haineuses, tracassières, et d’un esprit étroit. Le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, dévoué aux Jésuites, applaudissait à ces outrages. Bérulle s’adressa alors au pape Paul V, qui, par un bref du 14 mars 1620, confirma celui de 1614 qui donnait à Bérulle et à ses successeurs le titre de Visiteur de l’ordre des Carmélites. Les cardinaux de La Rochefoucault et de Retz furent chargés par le pape de l’exécution du bref ; les religieuses de Bordeaux firent alors les théologiennes, et prétendirent que le bref était subreptice, parce qu’il n’avait été obtenu que sur un exposé mensonger des faits ; qu’il était nul parce qu’elles n’avaient pas été entendues. Elles se pourvurent en conséquence contre ce bref par-devant l’archevêque de Bordeaux, qui accepta leur appel et les déclara soumises à sa propre juridiction, en attendant qu’elles pussent être sous celle des Carmes. L’archevêque de Bourges, Rolland Hébert, imita la conduite de celui de Bordeaux. En conséquence de ces oppositions, un procès eut lieu en cour de Rome. Les agents des religieuses ne négligèrent aucun moyen pour arriver à leur but, et ils allèrent jusqu’à insinuer que Bérulle était un homme de mauvaises mœurs. Les Jésuites cherchaient en même temps à rendre ses doctrines suspectes et faisaient censurer par leurs Pères Bellarmin et Lessius une prière qu’il avait composée. Ils essayèrent même, mais inutilement, de la faire condamner par la Sorbonne. La Faculté de théologie de Bordeaux, gagnée en partie par eux, était sur le point de publier une censure, lorsqu’arriva fort à propos Philippe de Cospéan, évêque d’Aire, qui fut depuis transféré successivement aux évêchés de Nantes et de Lisieux. C’était un des évêques les plus éloquents et les plus savants de l’époque. La Faculté de Bordeaux se crut obligée de l’inviter à ses séances. On avait pris soin de cacher le nom de l’auteur de la prière que l’on voulait censurer, et Cospéan ne la connaissait pas. Après avoir écouté les partisans de la condamnation, il prit un exemplaire de la prière, la lut, la trouva fort orthodoxe, et en plaida si bien la cause, que la Faculté n’osa la censurer. Les intrigues des Jésuites n’eurent ainsi aucun succès dans la ville même où ils dominaient en maîtres. Paul V, qui connaissait les vertus de Bérulle, n’écouta ni les clameurs ni les calomnies de ses adversaires ; la cour de France n’y fut pas plus sensible ; car de nouveaux démêlés s’étant élevés en 1620 entre le roi et sa mère, Bérulle fut encore chargé des négociations les plus secrètes pour arriver à la paix. L’estime dont il jouissait à la cour lui donnait la facilité de faire intervenir l’autorité royale en sa faveur ; mais le pape avait nommé deux cardinaux pour examiner l’affaire de nouveau, au point de vue du droit. « À la vérité, disait Bérulle au garde des sceaux, les Romains sont des esprits longs et difficultueux sur diverses choses que nous tenons en France pour des vétilles ; ils voudraient nous assujettir à des règlements qui sont contraires à nos usages ; ils se font une loi de juger toujours selon leurs maximes et non selon les nôtres, qu’ils ignorent ou désapprouvent. La voie d’appel au conseil du roi eût donc été pour moi plus courte et plus sûre ; mais j’espère que Rome fera diligence, et que les mouvements des esprits se calmeront. »

La question fut jugée d’une manière favorable à Bérulle. Paul V publia un troisième bref, qui ne fut pas plus respecté que les deux autres. Grégoire XV, qui succéda à Paul V en 1621, en rendit un quatrième dans le même sens. Les religieuses, dirigées par les Jésuites, ne se soumirent pas et adressèrent au pape un mémoire dans lequel elles demandaient d’être délivrées de la tyrannie du Père de Bérulle ; elles aimeraient mieux mourir, ajoutaient-elles, que de vivre sous un pareil joug. L’archevêque de Bordeaux s’adressa au pape pour obtenir au moins que l’exécution du bref fut différée. Grégoire XV accorda ce qu’il demandait. Le nonce s’en plaignit, et le pape lui répondit que le bref serait exécuté aussitôt qu’il serait assuré des dispositions du roi.

Or, le Père Arnoux, qui était alors confesseur, avait soin de travailler l’esprit de son pénitent ; de lui inspirer pour Bérulle des sentiments défavorables ; de donner à entendre au roi qu’on avait abusé de son nom pour décider le pape à publier ses brefs. Louis XIII blâma l’abus prétendu qu’on aurait fait de son autorité, dans une affaire qu’il ne connaissait pas, et voulut que l’exécution du bref fût suspendue jusqu’à plus ample informé. Bérulle n’eut pas de peine à le désabuser, dès qu’il connut les soupçons qu’on lui avait inspirés. Il se flatta même d’avoir éclairé le Père Arnoux, qui aurait été trompé par ses confrères ; le roi lui-même pria le nonce de faire exécuter le bref. Il donna à ce sujet des lettres-patentes. Les religieuses de Bordeaux firent opposition à ces lettres et au bref, par-devant le Parlement de cette ville, qui défendit de le mettre à exécution, à peine de dix mille livres d’amende. Louis XIII cassa l’arrêt du Parlement de Bordeaux, et les lettres-patentes durent avoir leur effet. Les religieuses, dignes émules des Jésuites qui les conseillaient, ne se rendirent point encore, et refusèrent de reconnaître le délégué apostolique chargé de l’exécution du bref. Elles barricadèrent leurs portes, de sorte qu’on fut obligé d’avoir recours à la force. Plusieurs membres du Parlement de Bordeaux avaient leurs filles dans les deux couvents ; ils cherchèrent à ameuter le peuple ; on dut recourir à l’intervention des soldats et des archers.

Le fanatisme des religieuses était entretenu par de prétendues révélations. Les Jésuites et les Carmes avaient soin de répandre le bruit que Dieu s’était manifesté à de saintes âmes de l’Ordre du Carmel, et qu’il faisait dire aux religieuses de tenir bon.

Pendant que ces exécutions avaient lieu, le cardinal de Sourdis était à Rome et obtenait de Grégoire XV un bref qui suspendait l’effet de celui qu’il avait publié. Fier de ce succès, Sourdis fit excommunier les Carmélites qui s’étaient soumises aux brefs et qui avaient été réunies dans un couvent dit de Saint-Joseph. La Sorbonne intervint ; décida que l’excommunication de Sourdis était nulle, et que l’on ne devait y avoir aucun égard. À la demande du roi, Grégoire XV annula le bref de suspension accordé à Sourdis et en publia un autre qui confirmait les précédents, et qui condamnait les Carmes et les Jésuites, leurs conseillers. Mais les Carmélites rebelles ne se soumirent pas. Celles de Bourges, craignant d’être traitées comme celles de Bordeaux, quittèrent leur couvent à l’improviste et se retirèrent à la Campagne, chez une dame noble de leurs amies. Les Jésuites les soutenaient dans leur rébellion ; ils avaient publié en leur faveur des libelles dont un était intitulé : Réponse faite par un très docte Père et professeur de la Compagnie de Jésus, suivant le commandement de son supérieur, sur le fait des Carmélites de Bourges.

Bérulle n’avait pris aucune part à ce qui s’était passé à Bordeaux. Il visitait pendant ce temps-là les maisons de sa Congrégation, et avait laissé au docteur Duval, qui lui avait été adjoint comme Visiteur des Carmélites, le soin de poursuivre l’exécution des brefs. Les Jésuites n’en dirigèrent pas moins contre lui les plus infâmes libelles. Ils en répandirent un, en particulier, dans lequel ils le traitaient d’hérétique, d’hypocrite, d’ambitieux. Malgré sa patience, Bérulle écrivait à son agent à Rome, le Père Bertin : « Ils abusent de la patience et de la modestie dont j’ai usé envers eux ; car, depuis dix ans qu’ils nous persécutent, je n’ai pas dit une seule parole ni écrit une seule ligne pour en porter mes plaintes à qui que ce soit ; et depuis deux ans qu’ils écrivent, qu’ils impriment, qu’ils publient partout des injures atroces, je n’ai rien dit, rien écrit, sinon à ceux qui m’en ont parlé ; je me suis contenté de dire que ce dont ils m’accusaient n’était point ; et, par la grâce de Dieu, il me semble que leurs libelles ne sont pas crus. » Bérulle disait encore, dans cette lettre, que les Jésuites avaient répandu de fausses copies de la formule de prière qu’ils cherchaient à faire condamner. Cospéan ayant écrit à Lessius, son ami, pour lui manifester son étonnement de la censure qu’il en avait portée, ce théologien répondit qu’on l’avait surpris. Comme les Jésuites poursuivaient la condamnation de Bérulle en cour de Rome, Cospéan fit imprimer une lettre 42 qu’il adressa à l’ancien nonce en France, le cardinal Bentivoglio, qui avait à Rome le titre de Protecteur de France. Il y vengeait Bérulle des attaques de ses adversaires et priait Bentivoglio « de faire taire, par l’autorité du Saint-Père, les langues de ceux qui ne cherchaient qu’à troubler, à calomnier et à mordre ».

Bérulle écrivait dans le même temps à Rome : « Si nos parties ont bien eu l’audace de publier par toute la France, de débiter à tous les grands, et presque dans le cabinet du roi, que j’étais excommunié par le pape, atteint et convaincu d’hérésie, cité à Rome pour m’y voir faire mon procès, et en chemin d’y aller, quoiqu’il fût notoire que j’étais au milieu de Paris ; si un père Carme n’a pas craint de débiter dans cette ville qu’il allait donner incessamment un ouvrage contre mon écrit et l’apologie que Monsieur de Nantes en a faite, et qu’il joindrait à son livre la censure du pape, qu’il affirmait être déjà faite et devait être envoyée ici par le premier courrier ; que ne diraient-ils point, que ne feraient-ils point contre moi, si Sa Sainteté venait réellement à toucher à cette formule ? »

Le pape n’y toucha pas ; l’écrit resta recommandé par un grand nombre d’évêques et de Docteurs de Paris et de Louvain. Les Jésuites n’en devinrent que plus furieux. Un nouveau libelle parut, ou Bérulle et l’évêque de Nantes étaient aussi maltraités l’un que l’autre. L’auteur déguisait son nom sous le titre de : L’ami de la vérité. Bérulle appelle Bonys le Jésuite auteur de ce libelle. C’était probablement le Père Bauny, que ses ouvrages immoraux ont rendu si fameux. Un Oratorien, Louis de Morainvilliers, lui opposa sa Réponse à un libelle diffamatoire 43. Quant à Bérulle, il ne daignait pas répondre aux libelles que l’on répandait contre lui, non-seulement en France, mais à Rome, en Flandres et en Espagne. Lorsqu’on lui faisait connaître quelque nouvelle calomnie, il se contentait de dire : Béni soit Dieu ! ou bien : Dieu nous fasse miséricorde ! Ses adversaires le faisaient insulter dans les rues par la populace, et il souffrait ces outrages avec une patience extraordinaire. Lorsqu’on l’engageait à parler pour se défendre, il en appelait à l’exemple de Jésus-Christ pendant sa Passion, et citait ces paroles de l’Évangile : Jesus autem tacebat. Cependant, plusieurs évêques lui firent observer qu’étant accusé d’hérésie, il devait donner une preuve publique de la pureté de sa doctrine. Ces conseils le décidèrent à publier son Traité des Grandeurs de Jésus-Christ 44. Il y raconta ce qui s’était passé à propos de la formule de prière dont les Jésuites avaient si ardemment poursuivi la condamnation. Un concert d’éloges s’éleva à l’apparition de ce livre ; Urbain VIII proclama l’auteur l’Apôtre des mystères du Verbe incarné ; Bentivoglio s’applaudissait de ce que Dieu avait permis que Bérulle eût été taxé d’hérésie, puisque cette accusation avait donné lieu à un livre d’une science et d’une éloquence admirables ; Richelieu ; Bertrand d’Eschaux, archevêque de Tours ; Louis de La Rocheposay, évêque de Poitiers ; Léonor d’Étampes, évêque de Chartres ; Sébastien Le Bouthilier, évêque d’Aire ; le savant Nicolas Coeffeteau, évêque de Dardanie ; Cospéan, de Nantes ; Zamet, de Langres ; Camus, de Belley ; une foule de Docteurs de Paris et de Louvain, parmi lesquels étaient Jansénius et l’abbé de Saint-Cyran, approuvèrent le livre de Bérulle.

On retrouvera la plupart de ces noms parmi ceux que les Jésuites ont voulu faire passer pour des hérétiques et pour les auteurs du complot de Bourg-Fontaine. Ils n’avaient pas alors inventé ce fameux complot, dont nous signalerons bientôt la première idée. Les Pères Seguiran et Suffren joignirent leurs suffrages à ceux des évêques et des Docteurs, approbateurs de Bérulle ; mais, malgré ces éloges apparents de quelques-uns d’entre eux, les Jésuites ne pardonnèrent pas à ceux qui les avaient humiliés, en approuvant l’ouvrage de celui qu’ils avaient si indignement calomnié. On verra bientôt les effets de leur haine. Ils songeaient dès-lors à transformer en secte, ennemie de l’Église, ceux qui leur étaient opposés ; et ils appelaient Bérullistes ceux qu’ils devaient nommer ensuite Cyraniens, et enfin, Jansénistes.

On peut croire que Seguiran et Suffren ne connaissaient pas le secret des supérieurs de leur Compagnie. Lorsque Cospéan reprochait à ce dernier les attaques secrètes que se permettaient ses confrères contre l’ouvrage de Bérulle, il affirmait qu’il n’y pouvait croire. Cependant, ce que disait Cospéan était vrai ; le fameux Père Dinet, que nous verrons jouer un certain rôle dans l’affaire du Jansénisme, se distinguait parmi les adversaires des livres de Bérulle, et affirmait qu’il rasait l’hérésie. Les Jésuites ne pouvaient que se reconnaître, lorsque Bérulle y disait 45 : « Je ne m’arrête pas à leurs factums et à leurs libelles. Je ne veux pas employer mon temps, mon esprit, ma plume, à ces sortes de réponses, peu utiles au public, peu séantes à ma profession, peu avantageuses à la cause. Au lieu donc de réplique et de repartie ; après dix ans de patience ; après trois ans de tempêtes et d’orages, suscités en France et en Italie ; après plusieurs calomnies et six libelles injurieux et diffamatoires, soigneusement répandus partout, jusque dans les provinces étrangères ; je produis ces discours en évidence, non pas pour parler de leurs personnes, de leurs desseins et de leur conduite ; mais pour parler de Jésus, de son État suprême, de ses Grandeurs admirables. »

Les Carmélites rebelles, fanatisées par les Carmes et par les Jésuites, n’ayant pas voulu se soumettre au dernier bref, le pape fit demander à Bérulle s’il ne serait pas expédient, pour avoir la paix, qu’il renonçât à sa supériorité sur les quatre couvents révoltés. Bérulle répondit à son agent à Rome qu’il n’avait pris aucune part à tout ce qui s’était fait pour l’exécution du bref ; qu’il s’en était déchargé sur le collègue que le pape lui avait donné dans la supériorité des Carmélites ; qu’il ne tenait point à conserver les rebelles sous sa direction, et qu’il exécuterait en cela les ordres qui lui seraient donnés. Il se plaignit fortement, dans cette lettre, des Jésuites, qui étaient les principaux auteurs des troubles, et qui l’outrageaient au moment où il cherchait à avoir avec eux les rapports les plus affectueux. « Les Jésuites, ajoute-t-il, et leurs adhérents, plus même encore que les Carmes, les animent (les Carmélites rebelles) à opiniâtreté, leur faisant espérer que, par cette voie, elles nous contraindront de céder, à force de nous lasser. » Dans le reste de cette lettre, il donne des preuves à l’appui de ce qu’il venait d’affirmer ; il y découvre le vrai motif pour lequel les Jésuites avaient pris une part si active à une guerre dans laquelle ils n’étaient pas intéressés ; ils espéraient, dit-il, empêcher par là, s’ils le pouvaient, l’Oratoire de prendre de nouveaux accroissements. Les Jésuites poussaient si loin la calomnie, que Bérulle, malgré sa patience, écrivait au Père Gibieuf : « Les bruits dont vous me parlez sont faux, et vous avez sujet de vous plaindre de ceux qui les sèment, les priant de ne plus se mêler de parler de nous ; ils ne l’ont déjà fait que trop et trop faussement ; il est temps qu’ils cessent, ou nous serons obligés de répondre à leurs calomnies. N’était la charité et la patience chrétienne, on se croirait obligé de les faire dédire solennellement et en justice ; car, d’un bout jusqu’à l’autre, ce n’est que fausseté et calomnie atroce que ce qu’ils débitent. »

Non contents d’avoir cherché à donner à Bérulle la réputation d’un hérétique, les Jésuites l’attaquèrent dans ses mœurs. Déjà ils avaient essayé de répandre à cet égard de vagues soupçons. En affectant de dire qu’il était resté pendant la nuit dans les monastères des Carmélites, ils avaient laissé penser ce qu’ils n’osaient affirmer. Une occasion se présenta d’en dire davantage ; ils ne manquèrent pas d’en profiter. Une jeune demoiselle, parente assez éloignée de Bérulle, s’était laissé tromper par un jeune homme. Pour cacher sa faute, la famille l’avait fait entrer dans le couvent des Carmélites de Pontoise. Le docteur Duval s’était seul occupé de cette affaire. Les Carmélites de Pontoise ignoraient la faute de la jeune femme, lorsqu’elles l’avaient reçue. Des gens, charitables à leur manière, la leur firent connaître. Les religieuses voulurent renvoyer la jeune coupable ; mais les parents mirent tout en œuvre pour les engager à la garder parmi elles. Bientôt on répandit sourdement le bruit que Bérulle avait abusé d’une de ses parentes, et que, pour cacher sa faute, il avait fait enfermer la victime de son impudicité dans un des couvents de Carmélites qui lui étaient restés fidèles. Ce bruit se répandit de couvents en couvents. Au mois d’octobre 1623, Bérulle l’apprit à Dieppe, par une lettre de la Prieure des Carmélites de Tours. Il l’apprenait en même temps par une lettre du docteur Duval. Ce théologien, adjoint à Bérulle dans la supériorité des Carmélites, était ami des Jésuites et assez ultramontain. Il s’était même fait l’instrument de la Compagnie contre Richer, et avait formé, au sein de la Faculté de théologie de Paris, le parti des Duvallistes, opposé aux partisans de Richer, désignés sous le nom de Richéristes. Ces deux partis se sont perpétués sous les noms d’ultramontains et de gallicans. Les Jésuites, pour accréditer leurs calomnies contre Bérulle, prétendirent que Duval pensait comme eux. Cependant, comme la calomnie se ment toujours à elle-même, ils prétendaient, dans l’affaire de la novice de Pontoise, que Duval s’était prêté au désir de Bérulle, qui avait voulu ensevelir son ignominie dans un des couvents à la moralité desquels il devait veiller. Duval, persuadé que Bérulle n’avait jamais vu la jeune personne dont il était question, savait à quoi s’en tenir sur la nouvelle calomnie des Jésuites. Il lui écrivait donc pour l’en avertir, en lui faisant connaître le premier auteur de cette calomnie, qui n’était autre que le Père Dinet, dont nous avons déjà parlé, et qui alors habitait Pontoise. Ce bon Père n’était pas novice dans le métier. Bérulle le fit observer à Duval, dans la lettre qu’il lui écrivait en réponse à la sienne ; et lui rappela qu’il était déjà l’auteur de la calomnie répandue contre lui par les Carmélites révoltées de Saintes, qui l’avaient accusé d’avoir passé la nuit avec des religieuses. Malgré ces calomnies, Bérulle était doué d’une telle délicatesse de conscience, qu’il se refusait à croire que la Compagnie fût complice des erreurs de ceux de ses membres qui le persécutaient. Lors que l’affaire des Carmélites fut assoupie, il pria le Père Coton de lui désigner quelques-uns de ses confrères qui pussent diriger les Carmélites de Limoges, rentrées dans le devoir. Il le priait seulement de faire un meilleur choix que le Père Suffren, qui lui avait indiqué ceux qui s’étaient montrés les plus actifs provocateurs des troubles. Les Pères Suffren et Coton étaient-ils de bonne foi dans les assurances d’amitié et de dévouement qu’ils donnaient à Bérulle ? Nous l’ignorons. Cette question, du reste, n’appartient pas à l’histoire. Les faits seuls lui appartiennent, et nous les enregistrons avec la plus complète impartialité.

Les calomnies des Jésuites et les entraves qu’ils apportaient de toutes parts à l’établissement des maisons de l’Oratoire, avaient jeté, entre eux et cette Congrégation, des germes d’antipathie qui se fortifiaient de jour en jour. « Les choses en étaient là, sur la fin de 1623, dit l’historien de l’Oratoire, lorsque le nouveau cardinal de Richelieu, qui voyait que les Jésuites et l’Oratoire étaient presque également bien à la cour, ceux-là près du roi, ceux-ci auprès de la reine-mère 46, aurait voulu, dans ses commencements de fortune, se trouver au gré des uns et des autres ; et, pour cela, entreprit de faire la paix entre eux. Il désira donc des deux corps qu’ils missent entre ses mains, par écrit, chacun ses griefs respectifs, afin qu’il vît où était le tort et quel remède il pourrait apporter au mal. Telle est l’origine des deux lettres que je vais insérer ici. J’ai vu le brouillon ou minute de M. de Bérulle. Il s’accorde assez avec quelques copies, en petit nombre, qu’on en a faites. Il l’écrivit au retour d’un voyage qu’il venait de faire à Rouen, Dieppe, Caen, Tours, Vendôme, Orléans, pour la visite de nos maisons et de celles des Carmélites de ce pays-là, ayant été témoin oculaire des mauvaises dispositions des Jésuites à notre égard, dans toutes ces villes ; par conséquent, plus par déférence pour M. de Richelieu, qui la lui avait demandée, que dans l’espérance d’en retirer aucun fruit. »

Voici les principaux passages de cette lettre, qui mérite d’être placée à côté de celles des Palafox et des Sotelo, parmi les accusations les plus fortes et les mieux fondées contre les Jésuites :

« J’aimerais mieux, Monseigneur, vous satisfaire en tout autre sujet et vous rendre compte d’autres affaires que d’être obligé de parler et d’écrire dans cette occasion. Aussi je ne le fais que par obéissance et nécessité, et le plus tard qu’il m’est possible ; car je voudrais bien plutôt employer le temps à demander à Dieu la grâce de patience pour faire un bon usage de semblables accidents, que de l’employer à nous plaindre de ceux qui nous intéressent, encore qu’ils soient extrêmement diserts et abondants à se plaindre de nous en toutes rencontres, et à faire valoir fort peu de choses ; et qu’ils soient gens à répandre leurs plaintes jusque dans les provinces étrangères, comme s’ils voulaient que ceux qui sont connus pour innocents où ils sont, soient tenus pour coupables où ils ne sont point. Car c’est leur procédé de parler tous en divers lieux un même langage contre nous, ainsi que je l’ai de nouveau reconnu et éprouvé en ce dernier voyage, comme s’ils en avaient des avis communs et en tinssent registre ; au lieu que pas un d’entre nous n’est instruit de ces différends, et n’en parle ni en commun ni en particulier.

» S’ils étaient plus mémoratifs des bienfaits que des offenses, ils se souviendraient et avoueraient ingénument que je les ai servis et en général et en particulier, même en temps que pas un de ce royaume ne l’osait faire ; et ce, pendant longues années et durant le courroux de notre grand roi sensiblement offensé, dont je n’ai point considéré l’indignation, nonobstant le péril, pour considérer leur besoin et leur faire charité, dans l’oppression publique, et lorsqu’ils étaient abandonnés de tous. Et même ceux que j’ai l’honneur d’avoir pour parents ont été presque les seuls qui les ont assistés dans leur affliction, et protégés, même avec périls très grands, dans l’accident de Châtel, qui mit les Pères Jésuites en ruine, comme on sait, et ceux qui les protégeaient lors : ce que je dis est notoire en France à tous ceux qui savent l’histoire du temps.

» Ils se souviendraient que le Père de Sancy les a obligés, de sa vie et de ses mains, à Constantinople ; et ils le reconnaissent mal, pour être trop violents en leurs desseins, trop peu sensibles en leurs devoirs, et trop aveugles en leurs intérêts.

» Ils se souviendraient que, depuis avoir dressé l’Oratoire, je les ai obligés à Rouen, à Orléans, à Troyes, à Alençon et en plusieurs autres lieux.

» À Rouen, j’ai refusé la ville, qui nous donnait un collège pour nous loger, encore que nous fussions sans aucun fonds ni logement, et ce, pour satisfaire à leurs désirs et les délivrer de l’ombre qu’ils avaient que la ville ne s’affectionnât à nous pour la régence, plus qu’à eux ; et, après notre refus, une sainte famille religieuse n’a pas été si réservée que nous, et s’en est fort bien trouvée accommodée.

» À Orléans, nous avons travaillé à les introduire, et refusé le collège qui nous a été offert, et un bon fonds pour l’entretenir, bien que nous y fussions sans biens et sans moyens ; et pour ne pas les exclure de cette ville, en laquelle ils n’avaient prétexte d’entrer que par cette voie, et après avoir disposé M. l’évêque et plusieurs de la ville à les admettre, qui en étaient fort éloignés ; sitôt qu’ils y ont été reçus, pour récompense de notre charité, ils ont travaillé à nous les rendre contraires, et à nous y rendre les mauvais offices qu’ils nous ont faits à Bordeaux et ailleurs.

» À Troyes, depuis trois ans ou environ, le collège nous a été offert par un qui est encore vivant et de leurs amis, lequel leur a témoigné comme nous l’avions refusé en leur considération, tellement qu’ils ne le peuvent ignorer, les témoins étant vivants et de leurs confidents, et la disposition de la ville fort éloignée de les en gratifier ; et même les nôtres ont tâché de les introduire dans la bienveillance de leurs amis.

» À Alençon, depuis six mois, un d’entre nous, seul curé de toute la ville, a disposé ses paroissiens à demander les Pères Jésuites dans la ville, et ce particulier a porté leurs affaires comme les siennes propres.

» À la vérité, ils donnent sujet de croire qu’ils n’ont égard à rien, qu’ils ne s’obligent de rien, et qu’ils reconnaissent bien mal l’affection qu’on leur a témoignée, et que leur propre intérêt est leur loi suprême.

» J’oubliais de dire que le Père de Sancy, depuis qu’il est de l’Oratoire, leur a fait don de 12,000 livres, encore que nous ayons assez de besoins pour recueillir la charité des nôtres, par la grande réserve que nous avons de n’être à charge à personne.

» Je ne veux pas spécifier que j’ai fait appliquer mille écus d’aumônes, qui étaient à ma disposition, à un de leurs collèges, n’ayant pas voulu en appliquer un sol à aucune de nos maisons ; ainsi je ne le marque que pour leur faire connaître que nous n’avons jamais reçu aucune assistance et libéralité de leur part.

» Voilà notre procédé envers eux ; le leur envers nous ne se trouve pas semblable, n’y ayant aucun Jésuite qui ait rien fait pour aucun prêtre de l’Oratoire ni aucune maison de l’Oratoire.

» Depuis dix ans qu’il a plu à Dieu de nous établir, ils n’ont eu aucune occasion de nous pouvoir nuire directement ou indirectement, sans que j’y aie pris part ; ayant même pris peine d’oublier ces choses, et non de les remémorer ; de les cacher et non de les publier ; et nos Pères n’en ont rien su de moi ; et ceux qui nous hantent ne se sont jamais entretenus entre nous de ces plaintes et discours, qui sont toutefois leur entretien ordinaire avec leurs amis, n’y ayant un seul de tous ceux qui les hantent qui ne soit pleinement informé des plus petits sujets dont ils s’offensent, m’étonnant que des âmes religieuses soient remplies de si peu de choses, et en remplissent si souvent les autres.

» Ce dont je me ressouviens, puisque vous me le commandez, Monseigneur, je vous l’exposerai sans rechercher davantage.

» À Rome, il y a dix ans qu’ils nous traversent en l’affaire de Saint-Louis publiquement par le Père Lorigny, encore que cette affaire ne les regarde aucunement pour leurs intérêts particuliers, car ils n’y peuvent rien prétendre, ayant assez de maisons dans Rome. Aussi, ils n’ont aucun prétexte de s’en mêler, sinon en tant qu’ils veulent se mêler de tout ; car cela passe leur pouvoir et leur connaissance.

» En France, le désir que j’avais de vivre en charité avec eux m’avait fait mander, en toutes les maisons qu’il a plu à Dieu nous donner, qu’on les logeât par hospitalité, toutes fois et quantes qu’ils y passeraient. Mais ils ont bien mal usé de cette charité, s’en servant pour venir souvent à Dieppe et y loger chez nous, dans le dessein de traiter avec ceux de la ville, à notre déçu, et nous enlever le collège que nous avons dès le commencement de notre établissement en la ville, et qui est plus fondé par nous que par la ville même ; et, étant logés chez nous, en dressaient les mémoires chez nous-mêmes, lesquels ont été trouvés depuis ; et se voyant exclus de ce projet, ils n’ont pas laissé dès depuis d’y laisser deux de leurs Pères, sans être appelés ni désirés de la ville, sans être fondés par monseigneur l’archevêque, ni par aucun, et sans y être fort utiles, y ayant des Révérends Pères Capucins et des Pères Minimes, et des prêtres de l’Oratoire, qui est bien assez pour une petite ville ; et leur soin principal est de contrarier à ce que nous y faisons ; de diminuer le collège en ce qu’ils peuvent ; d’en divertir les écoliers pour les envoyer ailleurs ; ce que nous supportons en patience et silence, réservant de nous y opposer, s’ils passaient plus avant ; et Messieurs de la ville nous ont avoué que les Révérends Pères Jésuites en avaient traité avec eux et disent, pour excuses, qu’ils croyaient que ce fût de notre consentement, parce qu’ils étaient logés chez nous ; ce qui donne sujet à des personnes de grande puissance, de qualité et de mérite, de m’écrire exprès pour m’en avertir et me faire plainte de la facilité et simplicité de nos Pères de Dieppe de se fier ainsi aux bons Pères Jésuites.

» À Rouen, le Père Phélipeaux a prêché publiquement contre les dévotions de l’Oratoire, encore que les conditions du temps et de la ville, qui est remplie de plusieurs hérétiques, fassent assez connaître qu’il y a des choses plus dommageables et plus dignes d’exciter son zèle. En étant averti, j’aimai mieux disposer nos Pères à le souffrir en silence et patience, sans aucune réplique, pour ne point faire de bruit dans un lieu si plein de libertinage et d’hérésie, et ne pas émouvoir le scandale que son zèle, accompagné d’aussi peu de science que de prudence, y avait préparé ; et encore qu’il soit notoire que, par la grâce de Dieu, nous avons d’aussi bons docteurs, pour défendre ces exercices, que lui pour les attaquer ; et, au lieu de ces mauvais offices, il a plu à Dieu de disposer les nôtres, en divers lieux, à louer en chaire leur Compagnie.

» À Bourges, leurs excès sont publics en l’affaire des religieuses Carmélites. Un nommé le Père Rabardeau a dit des calomnies étranges et atroces de moi à M. le Prince ; et ce Père et les autres ont publié ces calomnies dans la ville, en sorte que c’était la créance du peuple. Quelques dames de qualité, qui ont une autre opinion de moi, par la grâce de Dieu, passant par cette ville, étant toutes étonnées et mal édifiées de semblables discours, leur en firent des plaintes ; mais elles n’eurent d’eux autres réponses que celles-ci : qu’elles étaient Bérullistes et qu’elles étaient ensorcelées de moi ; paroles peu séantes en la bouche de religieux et de supérieurs de religion ; et toutefois le Père Provincial, étant informé de tous ces désordres, les laisse dans la même ville où ils font tant d’excès, et où ils entretiennent ouvertement les mêmes troubles et divisions qu’ils y ont formés ; et au lieu que j’ai à me plaindre de plusieurs d’entre eux, et presque en tous lieux de France, je ne sache point avec vérité qu’ils se puissent plaindre d’aucun d’entre nous, que d’un particulier, lequel ayant tenu quelques propos dont ils se plaignaient, je le retirai du lieu où il leur faisait peine, et enfin hors de la Congrégation.

» À Bordeaux, ils avaient formé le dessein de me rendre suspect d’hérésie en assemblée publique, sur le sujet d’un papier de dévotion, que j’ai fait imprimer depuis pour anéantir cette accusation, lequel papier a été approuvé de plusieurs prélats, docteurs et religieux de grand nom et mérite. Mais ce coup leur ayant manqué, par l’arrivée inopinée de M. l’évêque de Nantes, ou plutôt par la Providence de Dieu, qui veille sur les siens, et comme ils répandaient par les maisons la même accusation, cela obligea M. de Nantes d’aller dans leur collège et de leur faire entendre que, s’ils ne cessaient de parler ainsi, il était obligé, ayant approuvé mon livre, de monter en chaire pour le soutenir publiquement à l’encontre d’eux.

» Dans la même ville, depuis peu de jours, un des principaux d’entre eux a dit à des personnes de qualité, en leur parlant de moi : Iste homo natus est ad pessima (Cet homme est né pour les plus méchantes choses).

» C’est encore dans cette même ville de Bordeaux que, par leurs avis et conseils, deux religieuses de grande piété et de mérite, et qui, étant dans le monde, les ont obligés en leur particulier, en ont été indignement traitées, bien que la piété de l’une et la qualité de l’autre fût si éminente, qu’elles méritaient bien un autre traitement ; l’une est la mère Marguerite, que vous connaissez, Monseigneur, et l’autre madame d’Austras, sœur de M. le président Séguier, leur unique et puissant protecteur au temps de leur opprobre, et belle-mère de M. le président de Gourgues, leur fondateur dans Bordeaux et leur singulier appui dans la Gascogne : mais ils voulaient violer tous droits et tout respect pour violer l’Oratoire ; et il fallait qu’à cause que ces religieuses n’obéissaient au conseil des Jésuites, pour obéir au pape, à leur supérieur et à leur Ordre, elles fussent chassées et illégitimement excommuniées par un qui n’en avait ni commission ni ordre ; et que celles qui suivaient le conseil des Jésuites et désobéissaient au pape, avec opprobre du Saint-Siège, ne fussent pas valablement excommuniées par ceux qui en avaient la charge et le pouvoir de Sa Sainteté même ; ce qui est une nouvelle et dangereuse théologie et un grand privilège pour ceux qui suivent les excès des Jésuites.

» Je ne veux point rapporter tout ce qu’ils ont fait à Bordeaux, à Saintes, à Limoges et à Bourges ; ce sont choses plus dignes de larmes que de paroles. Je dirai seulement que le désir que j’avais de vivre avec eux en repos, respect et charité, me faisait les introduire, employer et autoriser plus que moi-même dans tous les monastères des Carmélites qu’il a plu au Saint-Père de nous commettre ; et ils se sont servis de cet accès que je leur donnais pour susciter contre nous cette division que vous savez. On estimerait et appellerait cela dans le monde une perversion insigne, fondée sur calomnies, et encore contre une personne qui ne les a jamais desservis qu’en fondant l’Oratoire par commandement de Sa Sainteté, et ils ont maintenu cette division, et l’ont portée, dans les extrémités qui sont connues, à la France, à l’Italie et à la Flandre. Les Pères Carmes se retirèrent pour obéir au pape ; eux, qui auparavant étaient cachés sous leurs manteaux, ont paru lors publiquement, soutenant seuls les excès et les violences de cette cause tant de fois condamnée par Sa Sainteté.

» Il m’est notoire qu’ils ont procuré cette division dans tous les lieux où cet Ordre est fondé, quoiqu’elle n’ait pu réussir bien, selon leur intention, qu’à Bordeaux, Saintes, Bourges et Limoges.

» Il m’est encore notoire qu’ils continuent leur même dessein en plusieurs lieux ; et depuis peu de mois, trois d’entre eux, en trois différentes villes, à Metz, à Lyon et à Nevers, y voyant de nouvelles supérieures, les ont été trouver exprès pour les solliciter de recommencer cette faction assoupie ; et, espérant qu’elles seraient d’un avis différent aux supérieures précédentes, ils ont essayé d’effrayer ces âmes par des raisons de conscience et de théologie. Ce qui est bien étrange, après tant d’excès passés et intolérables, après tant de commandements de Sa Sainteté, qui ne reçoivent pas d’excuses en leurs personnes, en la condition de cette affaire qui ne les touche en rien ; car quel intérêt ont-ils de s’en mêler, sinon en tant qu’ils peuvent nuire à l’Oratoire, puisque ces âmes ne leur sont point commises ? Quelle apparence de suivre et de vouloir faire suivre leurs pensées, après tant d’ordonnances de Sa Sainteté ? Quelle violence ne témoignent-ils pas par cette conduite, puisque les Pères Carmes, qui étaient seuls excusables de s’en mêler, délaissent ces mauvaises affaires, et eux, qui n’ont aucun droit de s’en mêler, recommencent plus que jamais leurs poursuites ? Quel prétexte et quelle excuse ont-ils, puisque c’est contre leur propre usage et maxime ? Car ils publient partout que les religieuses sont mieux hors de la conduite des religieux. En Flandre, suivant leurs maximes, ils sont cause que, de cinq monastères, deux se sont soustraits des Carmes ; et en France, ils les veulent tous donner aux Carmes, parce que le supérieur de l’Oratoire est un de ceux qui en ont soin.

» À la vérité, ils sont coupables, et de grands prélats nous ont avertis de leur interdire du tout l’accès de ces monastères, puisqu’ils y travaillent avec si peu d’obéissance envers le pape, si peu de tranquillité envers l’Ordre, si peu de sincérité envers nous, et si peu de charité envers les âmes, et puisqu’ils continuent persévéramment en leurs desseins et passions déréglées.

» Outre les calomnies atroces contre moi, et les conseils violents et pernicieux en l’affaire des Carmélites, ils ont fait encore à Bourges ce qu’ils ont pu pour y empêcher notre établissement, et, par des voies indignes, ils y ont prêché publiquement contre les actions du Père Gibieuf, docteur de Sorbonne, homme grave, sérieux, très docte et très modeste. Cependant il n’a point prêché contre eux pour se défendre, aimant mieux se garantir par modestie, par patience, que par répliques. Ils y entretiennent encore les factions qu’ils y ont suscitées, et feraient encore pis si la présence de M. le Prince et l’autorité de Mgr l’archevêque, auquel ils s’opposent, ne les empêchaient.

» En tous lieux ils divertissent publiquement les écoliers de s’associer à notre Congrégation, pour l’éteindre en sa naissance et l’étouffer en sa semence ; ce qui nous oblige de prendre plus tôt, et en plus de lieux que nous ne voudrions, quelques collèges, pour avoir une jeunesse et une institution indépendante de leurs persuasions, qui serve de séminaire à cette Congrégation.

» J’omettais de dire qu’un de ceux avec qui j’avais toujours vécu avec un respect et une confiance particulière depuis longtemps, a sollicité M. Duval de se séparer d’avec nous en la conduite des Carmélites, afin de donner plus beau jeu aux Pères Carmes par ce divorce ; c’est ce que M. Duval m’a dit lui-même de sa propre bouche, et que le Père Bauny a imprimé un livre contre moi et réimprimé, faisant accroire que c’est à la requête de M. de Marillac, ce qui n’est pas véritable, et par le commandement de son supérieur, ce à quoi je m’en rapporte. »

Après avoir parlé des dangers de ce livre du Père Bauny, Pierre de Bérulle continue ainsi :

« Enfin, après tant d’animosités témoignées par eux si universellement et si persévéramment, après tant de libelles diffamatoires 47, appuyés et même donnés et distribués par eux-mêmes, qui les portaient dans les compagnies, même jusqu’à des billets qu’ils ont fait courir et porter dans les maisons et les mains des princes et des grands prélats de ce royaume ; ceux-ci nous ont obligé de faire un livre pour dissiper tous ces nuages et arrêter ces esprits, et il a plu à Dieu de lui donner bénédiction et approbation publique. Les Pères Jésuites seuls, et presque unanimement, sans respecter ceux qui l’ont approuvé, ont témoigné leur aversion continuellement sur ce sujet ; et chacun d’eux diversement, les uns en le déprimant extrêmement, les autres en le blâmant excessivement ; quelques-uns même disaient qu’il favorisait les hérésies, ce qui est à la vérité un degré rabattu des accusations précédentes ; mais les uns se couvrent d’un profond silence dans les approbations, et les autres font courir le bruit par le peuple qu’ils y répondaient ; et le titre de la réponse s’est publié si fort sous le nom d’un théologien, qu’on l’a cherché chez les libraires ; tout cela, afin que le monde crût qu’il y avait ou qu’il y aurait une réponse, encore qu’il ne fût point vrai, et que cela diminuât le poids et l’autorité du livre, artifices plus séants aux profanes qu’aux religieux. Et ce théologien qui devait paraître était le Père Garasse, leur écrivain ordinaire. Ce même écrivain ayant fait un livre, publié et vanté, selon leur coutume, avec excès, il est arrivé que ce livre a été universellement improuvé de tous ; et nonobstant cela, nous n’en parlons point, nous n’y feignons point de réponse, bien qu’elle fût aussi aisée à faire qu’à feindre ; et nous demeurons dans les termes de notre devoir et retenue, et eux en sortent à tout propos, pourvu que ce soit au préjudice de l’Oratoire.

» J’aime mieux finir, Monseigneur, que de rechercher davantage leurs excès envers nous, vous suppliant très-humblement, Monseigneur, de considérer que leur conduite est fort élevée, leurs esprits peu différents, et leur humeur fort difficile, et qu’il est notoire qu’ils ont peine à vivre en Italie avec les Théatins, en Espagne avec les Dominicains, en Flandre avec les Capucins, en Angleterre avec le clergé et tous les religieux ; et, partant, il n’est pas raisonnable de nous imputer s’ils ont peine à vivre avec nous, puisque ce malheur nous est commun avec presque tout le reste de l’Église au regard d’eux. »

Les jésuites écrivirent de leur côté au cardinal de Richelieu. Voici quelques extraits de leur lettre :

« Monseigneur, c’est purement pour vous obéir, plutôt que pour se plaindre qu’on dresse ces écrits, ou demander quelque satisfaction.

» La Compagnie est tant accoutumée à être battue de tous côtés, que ce lui est tantôt nature plutôt que vertu ; et, partant, elle aime mieux souffrir et louer Dieu ; voire servir ceux qui lui font du mal, que de perdre le temps à former des plaintes.

» Elle qui est appelée à servir tout le monde, et surtout les vrais serviteurs de Dieu, ne saurait sentir de déplaisir guère plus sensible que de voir quelqu’un se plaindre d’elle avec juste raison. Et c’est pour cela que quelques personnages d’honneur étant venus représenter à la maison Saint-Louis 48 qu’il serait expédient d’étouffer, dans leur naissance, les semences de division qu’on voyait s’élever entre les deux corps, ils avaient tellement goûté la proposition, qu’ils ont envoyé jusqu’à trois fois des amis communs à l’Oratoire, pour prendre jour et heure pour s’expliquer paisiblement, et se donner une mutuelle satisfaction, selon les sujets de plainte que l’on pourrait avoir les uns contre les autres ; mais les Pères de l’Oratoire ont toujours rejeté la proposition, avec des paroles de grand mépris. C’est-à-dire que nos bons Pères, désespérant de tirer raison de gens si peu raisonnables, avaient appréhendé que ces pourparlers ne se terminassent à leur faire voir qu’ils avaient tort de se plaindre, quoique battus : ce qui eût été capable d’aigrir leur plaie et d’augmenter la discorde.

» Sur le refus qu’ils ont fait, nous étions en repos ; et là-dessus est arrivé, Monseigneur, votre commandement ordonnant que, de part et d’autre, chacun dît ce qu’il pouvait avoir à dire de son côté, afin de terminer tout ce différend, et d’ensevelir tout cela dans le sein de la charité. »

Les Jésuites, après ce doucereux préambule, articulaient plusieurs griefs contre l’Oratoire. On peut ainsi les résumer.

Les Oratoriens ont empêché les Jésuites de posséder l’hôtel de la Monnaie et le prieuré de Sainte-Catherine, situé à Paris, quartier du Marais ; ils ont été cause des difficultés qu’ils ont eues avec l’évêque de Poitiers. Un Oratorien a prêché à Poitiers contre un prédicateur de la Compagnie qui était fort suivi dans cette ville ; il le fit même avec tant de scandale, que Bérulle en fit ses excuses à la Compagnie et renvoya le prédicateur de sa Congrégation. Le P. Hersant a prêché contre les Jésuites à Dijon ; plusieurs Pères de l’Oratoire ont tenu, au sujet des Jésuites, de mauvais propos qui ont été rapportés à ces derniers par des personnes dignes de foi.

Le prieuré de Sainte-Catherine avait été cédé au Père de Sancy, dont les Jésuites avaient éprouvé la libéralité. Un évêque qui en était possesseur l’avait librement permuté avec cet Oratorien. Les Jésuites le trouvaient à leur convenance, à cause de la proximité de leur maison professe de Saint-Louis ; ils trouvaient donc que le Père de Sancy était bien coupable d’avoir osé l’accepter, lorsqu’ils le désiraient.

On peut rapprocher ces plaintes des Jésuites de la lettre de Bérulle et des faits que nous avons racontés. Quant aux griefs des Oratoriens, les bons Pères les trouvent mal fondés.

« Le Père Provincial, disent-ils, a protesté qu’il avait trouvé évidemment fausse la plus grande partie des choses que l’on avait écrites de Bourges, qui est le lieu où sont les Pères Niquet et Rabardeau, dont ils se plaignent le plus ; et nous avons garde de les excuser, s’ils ont fait des fautes ; non plus que ce qu’ils disent, qu’on leur a voulu enlever le collège de Dieppe ; s’il y a eu jamais chose aucune, ç’a été M. Véron, Jésuite, qui tramait à Dieppe et qui depuis nous a quittés. S’il l’a fait, il a très mal fait ; et n’a jamais eu ni commission, ni aveu de la Compagnie, qui n’en a jamais rien su que par les plaintes de l’Oratoire. Il est de Paris et à Paris ; on peut savoir de lui la vérité. »

Le Père Véron n’avait quitté la Compagnie que pour la servir plus utilement. Sa parole eût été fort suspecte ; les écrits cités par Bérulle et la notoriété publique avaient plus de valeur que la parole d’un affilié dont on s’était sans doute assuré.

Pour le libelle publié à Bourges et les outrages que l’on dit y être contenus, tout cela, disent les bons Pères, est bien éloigné de l’intention de la Compagnie ; et cependant, ajoutent-ils, les Oratoriens ont publié ces outrages pour vrais, et nous ont donné mauvais bruit et bien de la peine. »

Ainsi, les Jésuites étaient les victimes des Oratoriens. Ils passent rapidement sur leurs libelles, pour ne parler que de la réponse que le Père de Morainvilliers leur avait opposée. « On a fait, disent-ils, un très mauvais écrit contre nous dans lequel on disait qu’à Bordeaux et à Limoges, les Jésuites soutenaient les carmélites rebelles. S’ils le font, ils font très mal ; mais on ne trouve pas que ce qu’on dit soit véritable ; car il y a en tout cela bien des discours, des conséquences et des apparences ; mais peu de solide vérité. »

Les faits que nous avons rapportés répondent suffisamment à cette assertion. Les auteurs de la lettre n’osent pas cependant excuser les calomnies du Père Bauny ; ils prétendent seulement que ce calomniateur de Bérulle avait été désavoué par le supérieur de la maison professe qui avait donné une déclaration contraire à son libelle. « Les Oratoriens voyaient bien par là, ajoutent-ils, que ce n’est pas animosité de la part de la Compagnie, mais que ç’a été l’opinion d’un particulier, qui s’est avancé trop avant dans la décision d’un cas qu’on lui avait proposé. »

Si quelques particuliers se sont trop avancés dans l’affaire des Carmélites, la Compagnie n’en doit pas porter la responsabilité ; plusieurs Jésuites ont été favorables au Père de Bérulle ; « et l’on a fait ce qu’il fallait envers ceux qu’on a crus s’être trop avancés ». Les auteurs de la lettre ne disent pas ce qu’on avait fait. Ce qui est certain, c’est que les Dinet et les Rabardeau furent plutôt encouragés que punis.

Après leurs prétendues réponses, les Jésuites mirent en titre, pour attirer l’attention du lecteur :

« Information d’un conseil tenu à Paris contre les Jésuites. »

Puis ils rapportent : « Qu’un conseiller, d’un des parlements de France, de leurs amis, leur a dit qu’il s’était tenu une grande assemblée secrète entre les principaux de l’Oratoire, quelques évêques et quelques membres du parlement de Paris, dont le résultat a été que les Pères de l’Oratoire prendraient la charge d’enseigner en toutes les villes qu’ils pourraient, pour contrecarrer les Jésuites, à cause que leur doctrine et leurs mœurs ne s’accordent pas bien avec les libertés de l’Église gallicane, ni avec le gouvernement politique de l’État. »

C’est là la première idée du fameux projet de Bourg-Fontaine, dont nous parlerons bientôt. Le conseiller, d’un des Parlements de France, dont ils parlent, était Filleau, de Poitiers. Nous examinerons son récit.

Dans le reste de la lettre, les Jésuites reprochent aux Oratoriens de leur susciter de toutes parts des obstacles et de chercher à fonder des collèges à leur détriment. Ils citent en particulier les obstacles qu’ils rencontraient pour s’établir à Troyes. Bérulle affirme dans sa lettre que les Oratoriens leur avaient été favorables dans cette ville. Les faits, appuyés sur les meilleurs documents, démontrent que la cause d’antipathie qu’on avait pour eux à Troyes était ailleurs que dans les intrigues prétendues des Oratoriens.

Nous le prouverons, après avoir dit un mot des luttes de la Compagnie contre le clergé séculier, et surtout contre les évêques.

Pendant le cours du