La vraie Mélanie de La Salette

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Hyacinthe GUILHOT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE

 

 

On pense généralement que la témérité est un péché de jeunesse – on se croit capable de tout, et trop vite, alors qu’on manque d’expérience et de maturité, parfois même d’équilibre ! – mais c’est aussi quelquefois un péché de vieillesse : on se croit encore capable, alors qu’on est dépassé, on juge un présent qui va trop vite au nom d’un passé qui est révolu, on n’est plus à la page !

On jugera donc de mon péché, quand on saura que déjà septuagénaire, j’ai néanmoins succombé à la tentation, ou plutôt à la prière instante qui m’a été faite, d’accepter de lire le manuscrit de ce nouveau livre sur « Mélanie, la voyante de la Salette », et d’en préfacer l’édition.

J’ai tout simplement pensé que je n’avais pas le droit de me dérober. J’ai parfaite conscience que c’est délicat et que cela va m’engager en qualité de témoin, dans un procès qui n’a pas encore reçu de solution vraiment franche, équitable et décisive, et qui va très certainement rebondir. Si je m’y refusais, je pressens qu’on m’accuserait de lâcheté, soit envers Mélanie, soit envers la Sainte Vierge elle-même. J’ai donc opté pour le courage, puisqu’un ami prudent m’a dit qu’il en fallait un peu. Je n’en attends rien d’autre que la satisfaction intime d’avoir fait une bonne action, que j’offre d’avance à la très Sainte Vierge Marie, comme un acte d’amour filial, en la priant toutefois de m’inspirer tout ce que je dois dire.

 

 

Première question :

Ad quid ? Quel est le but visé par cette publication ?

 

Le titre même nous répond. Il s’agit de nous retracer la « vraie vie de Mélanie », la voyante de la Salette ; de nous donner son vrai portrait si souvent défiguré au cours des discussions qu’elle a soulevées ; de nous donner des preuves irréfutables de sa vie héroïque, de ses vertus, de son calvaire, et même, ce qui devient plus délicat, de ses charismes.

Le projet est ambitieux, certes, et il fait honneur au courage de son auteur, car il ne faut pas cacher qu’il faut un courage peu commun pour oser reprendre un procès jugé par certains comme perdu d’avance, et surtout pour le reprendre dans l’ambiance si défavorable des idées actuelles, ambiance si peu propice, même dans l’Église, à l’accueil du surnaturel.

C’est au bout d’une lecture calme et sans parti pris que chacun pourra juger, comme je le souhaite, si l’auteur a bien atteint son but.

 

 

Deuxième question :

Quid nova ? Quels documents nouveaux allons-nous trouver ?

 

Il semble qu’on soit déjà assez riche de documents, grâce à toutes les publications déjà réalisées, et dont nous trouvons une nomenclature abondante dans l’introduction, mais il est certain que nous allons trouver ici une documentation nouvelle qui réservera bien des surprises.

Scripta manent. Les écrits, les lettres, sont des documents irréfutables. Considérés dans leur contexte chronologique, et mis en relation avec les faits déjà connus, ou avec les faits discutés, ils éclairent les premiers d’un jour nouveau et contribuent à rectifier des vues inexactes sur les seconds.

Pour cela encore on ne pourra que remercier l’auteur pour l’abondante documentation nouvelle qu’il nous apporte, et la loyauté avec laquelle il la met en valeur.

 

 

Troisième question :

Et nunc ? Et maintenant, que penser ?

 

Oui, maintenant que, je suppose, une lecture calme et sans parti pris aura été faite, que faut-il en penser ? Quel jugement faut-il porter ? Avons-nous vraiment un nouveau portrait de Mélanie ; et surtout plus sympathique que celui qu’on a coutume de nous présenter ? Disons mieux : sommes-nous en face d’une âme exceptionnelle, d’une sainte ?

Je ne répondrai pas en Normand, que je ne suis pas, mais en franc Champenois, que je suis. Je demanderai seulement à ma prudence du troisième âge de tempérer quelque peu la franchise de mon tempérament.

J’apporterai d’abord une nuance. Je ne dirai pas : « ce qu’il faut en penser », comme si c’était un impératif, mais je dirai : « ce qu’on peut en penser », ce sera plus discret, et cela réservera pour chaque lecteur l’autonomie de son jugement personnel ; cela me permettra aussi, sans vouloir influencer personne, de dire ce que je pense des principaux problèmes que ces nouveaux documents ne peuvent que raviver, et je ne pourrai que me réjouir si mes pauvres avis provoquent des discussions constructives et conduisent à des avis encore meilleurs que les miens.

Nous sommes, en fait, devant cinq problèmes principaux.

Il sera bon, pour la clarté, de les examiner séparément.

 

 

Premier problème :

L’autobiographie.

 

On ne peut dissimuler l’étonnement et même la stupéfaction que l’on éprouve à la lecture de ce document si chargé de surnaturel que l’humain normal ne s’y reconnaît plus.

Serions-nous devant un conte de fées ?

Serions-nous devant un cas d’affabulation sincère mais irréelle ?

Ou bien, en prenant les choses au pire, serions-nous devant un cas de simulation et de véritable folie mystique ?

Enfin, si l’on exclut ces trois hypothèses, sommes-nous vraiment devant un cas d’authentique surnaturel ?

On ne peut éluder cette série de questions.

La voie est ouverte aux discussions, mais il faut avouer, d’entrée de jeu, que les gens vraiment compétents pour en discuter sont bien rares.

On ne peut que souhaiter que les choses soient examinées avec objectivité, sans passion et sans préjugés, par des gens très sérieux.

Il ne faut pas exclure « a priori » le surnaturel (ce qui est, hélas, trop fréquent). Il faut savoir l’accueillir et l’accepter quand il semble bien s’imposer à nous (ce qui, en effet, n’est pas toujours facile à établir).

Reconnaissons qu’en ces choses, on ne peut éviter « un certain sens », et une certaine intuition, qui restent la propriété d’un chacun et qu’il faut délicatement respecter. J’irai même plus loin en disant que seuls les vrais saints, qui ont expérimenté le surnaturel sans réserves, sont capables d’en parler comme il faut.

Pour moi, si je veux être franc, j’avouerai que je ressens une certaine contradiction entre deux états qui s’entrechoquent.

D’abord, comme je l’ai dit, j’éprouve un étonnement poussé jusqu’à la stupéfaction, devant cette précocité et cette continuité du surnaturel le plus extraordinaire – on n’a jamais vu cela ! même dans les vies mystiques les plus réputées – alors ?... est-ce admissible ?

Par contre, à la réflexion et après une deuxième lecture, je sens l’obligation de m’arrêter aux trois constatations suivantes :

1. Mélanie a écrit son récit le plus complet, celui de 1900, par obéissance à son directeur spirituel, un peu comme la petite Thérèse de Lisieux a écrit son « Histoire d’une âme », par obéissance à sa mère prieure. C’est déjà un signal de sérieux. Il semble bien qu’on doive rejeter l’idée de vantardise ou d’initiative inspirée par l’orgueil.

2. La limpidité et même la naïveté persistante du récit, comme sa cohérence invariable, nous obligent à reconnaître la sincérité quasi enfantine de Mélanie. S’il y avait calcul, artifice ou duplicité, on s’en apercevrait bien quelque part dans la longueur de son récit, et dans tout le reste de son comportement – or, il n’en est rien – alors ?

3. On ne peut que s’arrêter, avec admiration, devant la justesse et la finesse même, des vues et des jugements de Mélanie-« enfant », sur les questions doctrinales, psychologiques et mystiques les plus difficiles et les plus délicates ; même adulte et très instruite, il me paraît douteux qu’elle eût pu en être capable « naturellement ». Et j’avouerai que c’est sur ce point que ma réflexion de théologien insisterait le plus volontiers – nous sommes là devant un phénomène charismatique indéniable – ; Mélanie, en effet, déclare qu’elle a bien écrit cette autobiographie avec les sentiments qu’elle avait éprouvés au moment où les évènements s’étaient produits.

Est-ce suffisant pour conclure par un jugement absolu et qui s’impose ? Ce serait trop dire !

Dans l’oscillation du pour et du contre, il faut bien avouer, en terminant, que les arguments favorables ne manquent pas de poids et permettent de justifier les appréciations affirmatives de l’auteur.

 

 

Deuxième problème :

L’instabilité de Mélanie.

 

On ne peut pas non plus dissimuler une gêne profonde en constatant que Mélanie n’a jamais réussi à se fixer longtemps quelque part.

Elle l’a pourtant toujours désiré. Elle a toujours eu la nostalgie d’une vraie solitude, près d’une église ou d’une chapelle, pour y vivre d’une vie de recluse au monde et toute ouverte à l’intimité de Dieu.

Mais alors, comment se fait-il qu’en réalité elle nous apparaît en « continuel transit », presque comme une nomade qui ne fixe sa tente que pour un temps et s’en va, assez vite, la planter ailleurs ?

Certains l’ont jugée très sévèrement et l’ont qualifiée d’instable. De là à rejeter tout le sérieux de sa vie et de ses messages, le pas est évidemment très vite franchi.

Cette position radicale est certainement excessive.

On peut en effet constater deux choses qui expliquent ces nombreux voyages.

1. C’est d’abord, en elle-même, le souci, très souvent déclaré, de trouver une direction spirituelle assez accueillante et compréhensive, assez nette aussi ; c’est aussi le souci, plus délicat à déclarer, de cacher aux indiscrets certaines grâces exceptionnelles et certains phénomènes mystiques, dont on peut discuter, puisqu’ils n’ont pas été officiellement examinés, mais qui ne sont pas pour autant improbables.

2. C’est ensuite, et je crois, principalement, en dehors d’elle et malgré elle, une sorte de nécessité de fuir la persécution – car il faut bien le reconnaître, Mélanie a été continuellement persécutée ; et l’on ne peut plus cacher ni par qui, ni pour quoi ? – par qui ? on ne peut le taire : « salva reverentia », il faut avouer que ce fut surtout par certains évêques et certains prêtres – c’est un fait – et il faut reconnaître aussi qu’ils ne furent pas toujours loyaux ni désintéressés – c’est un autre fait – ; on a poursuivi Mélanie partout où elle voulait se retirer, même à coups de rapports diffamants pour la discréditer et lui fermer les portes. Presque partout elle rencontra un « barrage de principe » ; l’histoire des saints est pleine de ces « interdits ». Saint Louis-Marie Grignion de Montfort en a su quelque chose.

En résumé on devrait plutôt dire que Mélanie apparaît, non pas comme une instable, mais comme une « interdite de séjour ».

Et à ceux qui continueraient de la juger sévèrement, on pourrait tout simplement demander : « Et vous, qu’auriez-vous fait à sa place ? » Il manque peut-être à beaucoup d’avoir expérimenté ce qu’ils reprochent aux autres. Ils seraient certainement plus nuancés, et même ils changeraient sans doute de camp, en disant : « experto crede ! » (j’en ai fait l’expérience... vous pouvez me croire).

 

 

Troisième problème :

Le secret.

 

Dieu sait s’il a fait couler beaucoup d’encre ! La polémique a été très vive, et la paix n’est pas faite. Les partisans du pour ou du contre existent toujours.

Il n’est pas de mon ressort, surtout dans une préface, d’en juger.

Je pourrai seulement rapporter ici quelques remarques, disons exégétiques, que je retiens de mes savants professeurs en Écriture sainte.

Première remarque : Qu’on soit pour ou contre, il faut d’abord avoir le courage de lire le texte, franchement et presque froidement, et autant que possible sans parti pris d’avance, sans préjugé, ce qui serait la première manière de le fausser. Éviter aussi de mêler des commentaires dans la lecture, ce qui serait une deuxième manière de fausser le texte. Lire le texte brut.

Deuxième remarque : Il faut aussi éviter avec soin de voir dans ces textes « d’allure prophétique », une description anticipée et bien chronologique d’évènements futurs très distincts et qu’on aurait le droit de personnaliser. En effet, comme on l’admet pour les visions apocalyptiques de la Bible, par exemple pour Ézéchiel ou l’Apocalypse de St Jean, les visionnaires nous présentent plutôt, en vrac, un ensemble de vues, disons : de « diapositives », dont la projection se « tuile » parfois et se superpose, ce qui en augmente la difficulté d’interprétation sans compter qu’il y a souvent, dans ces vues, beaucoup d’éléments qui n’ont qu’une valeur symbolique, et qu’il ne faut donc pas les prendre « à la lettre ». Et c’est pourquoi beaucoup de ces vues peuvent contenir des « avertissements » moraux plutôt que des prophéties proprement dites.

Troisième remarque : Enfin, pour calmer un peu le « sursaut d’horreur » qu’on éprouve à la lecture de certaines descriptions, soit de fautes graves dans l’Église, soit de châtiments annoncés comme des menaces ou des punitions divines, il serait bon, d’abord pour le passé, de « ne pas avoir la mémoire trop courte », et de relire au besoin de nombreuses pages de l’histoire de l’Église ou de l’histoire du monde ; et ensuite, pour le présent, de savoir tout simplement ouvrir les yeux et les oreilles. Il serait bon aussi, simplement et filialement, d’écouter et de méditer les avertissements répétés du saint-père, le pape Paul VI, qui est bien plus conscient que nous de la crise profonde de l’Église, particulièrement dans le sacerdoce et les communautés religieuses.

Sans nous permettre la moindre affirmation péremptoire, est-ce que tout cela ne donnerait pas quelque crédit à certaines révélations ou dénonciations du secret ?...

Ce sera à chacun d’en juger.

 

 

Quatrième problème :

L’ordre de la Mère de Dieu et les Apôtres des derniers temps.

 

L’opinion publique est moins au courant de ce sujet.

Il a pourtant été pour beaucoup dans la mission, les messages et les persécutions de Mélanie.

Et c’est un sujet qui est toujours d’actualité, car il ne manque pas de personnages parfaitement valables qui pensent qu’on peut et qu’on doit reprendre, dès que ce sera possible, la réalisation de ce « dessein de la Mère de Dieu ».

De quoi s’agit-il ?

On trouvera la réponse, souvent répétée, dans les documents de la correspondance de Mélanie. Il s’agit, ou il s’agissait, d’après Mélanie, de fonder un ordre religieux spécial, masculin et féminin, et de lui donner pour base « la règle » dictée à Mélanie par la Sainte Vierge en personne.

En fait, la fondation n’a pas été réalisée. Elle a même été violemment refusée par l’évêque de Grenoble et remplacée par « sa fondation à lui », celle des missionnaires actuels de la Salette.

Alors ? Que faut-il en penser ? C’est bien difficile à dire. Car, d’une part, on constate que Mélanie s’est obstinée jusqu’au bout et malgré les persécutions et les interdits, dans l’affirmation de son message, et même dans le soutien de plusieurs essais qui se soldèrent par un échec. Et, d’autre part, on constate que la congrégation des pères de la Salette avec leur parallèle féminin, continue d’exister et qu’il s’y trouve, comme dans les autres congrégations, de saints religieux et d’authentiques missionnaires. Et il me plaît de rappeler ici, avec une grande vénération et amitié, le souvenir du bon père Laurent, que j’ai connu lors des fêtes du centenaire des apparitions en 1946 ; on ne doit pas toucher à cela.

Alors ? Est-ce qu’il faut conclure à une erreur de Mélanie et mettre un point final à ce problème ?...

Ou bien, peut-on penser que Mélanie avait raison quand même, et qu’il faut aujourd’hui encore reprendre le problème à zéro et travailler à un nouvel essai d’un ordre religieux distinct selon le dessein et la règle de la Mère de Dieu ?...

Ou bien ne pourrait-on pas éviter ces positions absolues, et nécessairement combatives, en découvrant une sorte de voie moyenne qui n’aurait d’ailleurs aucune allure de compromis, car elle respecterait, en les expliquant, à la fois les positions affirmatives de Mélanie, et aussi le fait de la fondation existante des pères de la Salette.

C’est dans cette voie moyenne que je préférerais m’engager, et je m’y sens encouragé par différentes conversations et une étude plus approfondie des textes de Mélanie, confrontés avec ceux du fameux Traité de la vraie dévotion, de saint Louis-Marie Grignion de Montfort.

Je vais m’en expliquer, mais tout en avertissant les lecteurs que c’est sans prétention et comme une simple vue personnelle et qu’on aura pleinement le droit d’en discuter ; après tout, ne serait-ce pas, finalement, le plus beau service que je pourrais rendre à l’auteur si convaincu du vrai portrait de Mélanie, que de provoquer un nouvel intérêt et des discussions pacifiques et constructives autour de cette importante question.

Voici donc quelle serait cette troisième hypothèse. Si j’ai bien lu certains passages de ses lettres, il me semble que Mélanie elle-même aurait entrevu cette hypothèse, quand elle a parlé des Apôtres des derniers temps.

Mélanie aurait probablement (à mon avis) vu ou entrevu mêlés et confondus dans un même halo lumineux à la fois la fondation précise et immédiate d’un ordre religieux, et en même temps la perspective plus floue et plus lointaine, nous dirions aujourd’hui la prospective, ou la vue anticipée d’une nouvelle vague d’apôtres, pouvant surgir d’un peu partout, aussi bien d’un nouvel ordre religieux, ou d’ordres déjà existants et aussi du clergé séculier, et qui caractériseraient très bien une période entière d’un grand renouveau dans l’Église. Cette nouvelle vague d’apôtres, désignée sous le titre d’Apôtres des derniers temps, serait spécialement suscitée par le Saint-Esprit et Marie, sa fidèle Médiatrice, et se distinguerait par un ensemble de qualités fortes correspondant à la description donnée par Mélanie.

Il est à souligner, en effet, que la même prophétie, envisagée certainement pour plus tard, avait déjà été faite par saint Louis-Marie Grignion de Montfort dans son magistral Traité de la vraie dévotion. Cela ne l’avait pas empêché, cependant, de fonder lui-même, de son vivant, sa double congrégation des missionnaires de Marie et des filles de la Sagesse. Il s’agissait donc de deux choses distinctes.

Il ne sera pas inutile, on me l’accordera, de citer ici les textes de ce magistral traité : on pourra ainsi le confronter avec celui de la finale du secret de Mélanie et ses autres déclarations ; on y remarquera l’insistance de l’expression « dans ces derniers temps ». J’ajoute tout de suite que Mélanie n’a jamais pu connaître ces textes, car le manuscrit du saint n’était pas encore connu ; il traînait encore dans une malle, à moitié rongé sur les bords par les souris. Sa publication est très récente ; Mélanie n’a donc pas pu en être influencée.

Je cite, en renvoyant aux numéros du texte officiel :

N. 49 – « C’est par Marie que le salut du monde a commencé, et c’est par Marie qu’il doit être consommé. » ... « Dans le second avènement de Jésus-Christ, Marie doit être connue et révélée par le Saint-Esprit, afin de faire par elle connaître, aimer et servir Jésus-Christ. »

N. 50 – « Dieu veut donc révéler et découvrir Marie, le chef-d’œuvre de ses mains, dans ces derniers temps. » ... « Étant le moyen sûr et la voie droite et immaculée pour aller à Jésus-Christ et le trouver parfaitement, c’est par elle que les saintes âmes qui doivent éclater en sainteté doivent le trouver. »

« Marie doit éclater plus que jamais en miséricorde, en force et en grâce, dans ces derniers temps. » ... « Marie doit être terrible au diable et à ses suppôts, comme une armée rangée en bataille, principalement dans ces derniers temps. » ... « Il (le diable) suscitera bientôt de cruelles persécutions, et mettra de terribles embûches aux serviteurs fidèles et aux vrais enfants de Marie, qu’il a plus de peine à surmonter que les autres. »

N. 54 – « Dieu a mis des inimitiés, des antipathies, et des haines secrètes entre les vrais enfants et serviteurs de la Sainte Vierge, et les enfants et esclaves du Diable. » ... « Les esclaves de Satan, les amis du monde (car c’est la même chose) ont toujours persécuté jusqu’ici et persécuteront plus que jamais ceux et celles qui appartiennent à la Sainte Vierge. » ... « Mais l’humble Marie aura toujours la victoire sur cet orgueilleux. » ... « Mais le pouvoir de Marie sur tous les diables éclatera particulièrement dans les derniers temps, où Satan mettra des embûches à son talon, c’est-à-dire à ses humbles esclaves et à ses pauvres enfants qu’elle suscitera pour lui faire la guerre. Ils seront petits et pauvres... abaissés devant tous... foulés et persécutés ;... mais en échange ils seront riches en grâces de Dieu,... grands et relevés en sainteté,... supérieurs par leur zèle enflammé,... et si fortement appuyés du secours divin, qu’en union avec Marie, ils écraseront la tête du Diable et feront triompher Jésus-Christ. »

N. 56 – « Mais qui seront ces serviteurs, esclaves et enfants de Marie ? – Ce seront un feu brûlant,... des flèches aiguës dans la main de Marie, pour percer ses ennemis ;... ce seront des enfants de Lévi (des prêtres) bien purifiés par le feu des grandes tribulations et bien collés à Dieu, qui porteront l’or de l’amour dans le cœur, l’encens de l’oraison dans l’esprit, la myrrhe de la mortification dans le corps, et qui seront partout la bonne odeur de Jésus-Christ aux pauvres et aux petits, tandis qu’ils seront une odeur de mort aux grands, aux riches et aux orgueilleux. »

N. 57 – « Sans s’attacher à rien, ni s’étonner de rien, ni se mettre en peine de rien, ils répandront la pluie de la parole de Dieu et de la vie éternelle ; ils tonneront contre le péché ; ils gronderont contre le monde ; ils frapperont le Diable et ses suppôts. »

N. 58 – « Ce seront des apôtres véritables des derniers temps, à qui le Seigneur des vertus donnera la parole et la force pour opérer des merveilles ;... ils dormiront sans or ni argent, et qui plus est, sans soin, au milieu des autres prêtres, ecclésiastiques et clercs... Avec la pure intention de la gloire de Dieu et du salut des âmes,... ils ne laisseront après eux... que l’or de la charité qui est l’accomplissement de la loi. »

N. 59 – « Enfin, nous savons que ce seront de vrais disciples de Jésus-Christ, marchant sur les traces de sa pauvreté, humilité, mépris du monde et charité, enseignant la voie étroite de Dieu dans la pure vérité, selon le saint Évangile, et non selon les maximes du monde, sans se mettre en peine, ni faire acception de personne, sans épargner, écouter, ni craindre aucun mortel, quelque puissant qu’il soit. Ils auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu ; ils porteront sur leurs épaules l’étendard ensanglanté de la Croix, le crucifix dans la main droite, le chapelet dans la gauche, les noms sacrés de Jésus et de Marie sur leur cœur, et la modestie et la mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite. »

« Voilà de grands hommes qui viendront, mais que Marie fera par ordre du Très-Haut, pour étendre son empire ;... »

« Quand et comment cela sera-t-il ? Dieu seul le sait ! »

« C’est à nous de nous taire, de prier, de soupirer, et d’attendre ! »

 

J’ai confiance qu’on me pardonnera cette longue citation ; on pourra dire, dans le style d’aujourd’hui, qu’elle est sensationnelle.

Ce qui est bien net, dans la pensée du saint, c’est que c’est pour plus tard, et qu’il faut attendre. On attend même depuis longtemps, puisque saint Louis-Marie Grignion de Montfort est mort en 1716...

Est-ce à dire qu’il ne faut rien faire ?

Le temps n’est-il pas venu de travailler, de commencer à s’y mettre ?

Le bienheureux père Maximilien Kolbe, le fameux « fou de Notre-Dame », ne serait-il pas l’un de ces apôtres des derniers temps ?

N’y en a-t-il pas déjà plusieurs autres ?

Et s’il se levait, tout d’un coup et partout, et bientôt, une légion de petits pères Kolbe, ne pourrait-on pas espérer que l’Église serait vite guérie de sa crise, et que le démon du modernisme et du communisme athée serait vaincu ? Ne serait-ce pas la réalisation des prophéties de Mélanie ?

N’a-t-on pas, pour le moins, le droit de le penser et de le dire ?

Est-ce ainsi que les choses se passeront ?

C’est le secret de Dieu et de la Sainte Vierge.

 

 

Cinquième problème :

La sainteté de Mélanie.

 

Mélanie fut-elle une vraie sainte ?

Il faut bien terminer par cette question, car elle se pose et l’auteur n’a pas peur de se montrer très affirmatif dans la troisième partie de son livre.

Il est évident que la réponse officielle relève exclusivement de l’autorité suprême de l’Église ; et il faudrait pour cela qu’un procès spécial fût instruit d’abord sur le plan diocésain, puis à Rome.

Mais alors, trouverait-on aujourd’hui un évêque qui aurait le courage d’en prendre la responsabilité ? Ce n’est pas sûr.

Quant au jugement personnel et privé qu’en attendant mieux chacun a le droit de porter sur cette question, il est clair aussi qu’il doit être absolument libre et qu’il ne peut être formulé qu’après sérieuse lecture des documents et beaucoup de réflexion.

Il est certain que l’auteur nous fournit dans ce sens une documentation synthétique très positive.

Canonisation mise à part, je ne puis en terminant que souhaiter, moi aussi, une franche réhabilitation de Mélanie dans l’opinion des catholiques. Elle a certainement pratiqué au degré parfait bien des vertus, mais je crois qu’on peut dire qu’elle a vécu plus spécialement la huitième béatitude, celle des persécutés. C’est probablement la plus difficile.

 

R. P. André TRICLOT,

prêtre de la mission (Lazariste)

docteur en théologie

membre de la Société française

d’études mariales

et de l’Académie mariale romaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

SON ENFANCE MARTYRE

 

ET MIRACULEUSE

 

D’APRÈS SON RÉCIT

 

AUTOGRAPHE

 

 

 

 

 

 

NOTE PRÉLIMINAIRE

 

 

La première partie du présent ouvrage a été écrite entre 1960 et 1965, alors que nous n’avions pour toute documentation que l’Autobiographie de l’Enfance, écrite par Mélanie elle-même, d’abord en 1852, sur l’ordre du R. P. Sibillat, puis en 1900, sur les instances de l’abbé Combe, conservée par ce dernier et publiée en 1912, par les éditions Mercure de France, à la demande et avec une préface de Léon Bloy.

Si les termes de cette préface nous parurent, au premier abord, très sévères pour le clergé de France, et bien élogieux pour Mélanie, par contre, le récit même de Mélanie nous fit dès les premières pages, une impression des plus rassurantes. La nature exceptionnelle des évènements qui y sont relatés ; la candeur enfantine d’un style dépourvu de tout artifice et le ton d’absolue sincérité qui jamais ne se dément, nous amenèrent très vite à la conviction que nous étions en présence d’un récit véridique auquel nous pouvions ajouter foi.

C’est un résumé fidèle et commenté avec prudence qui occupe les sept premiers chapitres de l’ensemble de l’ouvrage.

Nous avons cru bien faire en ne changeant rien à la rédaction telle que nous l’inspira notre conscience après la lecture de l’autographe de Mélanie. Qu’on veuille bien voir là, de notre part, un témoignage – bien modeste, il est vrai – en faveur de l’idée que le petit livre arraché, en 1852 et en 1900, à l’humilité de la bergère de la Salette, aurait dû suffire, à notre avis, pour inspirer à ses historiens un profond respect et refouler en eux toute tentation de la discréditer en essayant de la faire passer pour folle.

Dans le contact qu’ils vont avoir avec Mélanie enfant, les lecteurs éprouveront, nous voulons l’espérer, le désir de poursuivre, dans les chapitres suivants, la découverte d’autres merveilles sans nombre dont il a plu à la Providence de combler jusqu’au bout la vie de son humble et fidèle messagère.

Dans le choix des citations comme dans l’interprétation des documents, nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour ne tromper ni un sincère désir d’édification ni une légitime curiosité.

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

à la première partie

 

 

 

Dans un ouvrage consacré à quelques grandes apparitions de la Sainte Vierge et publié au cours des années 1961 et 1962 par la revue Notre-Dame de la Trinité, à Blois, nous avons eu l’occasion de parler des voyants de la Salette, Mélanie Calvat et Maximin Giraud. Depuis cette publication, un de nos lecteurs nous a fait parvenir quelques documents relatifs à la Salette et, notamment, la Vie de Mélanie, Bergère de la Salette (son enfance), écrite par elle-même en 1900.

Ce dernier document, dont nous connaissions à peine l’existence, nous a surpris à l’extrême et paru de nature à modifier profondément l’opinion que nous nous étions faite de Mélanie d’après deux ou trois ouvrages – d’ailleurs remarquables – dont s’était inspirée notre première étude.

L’autobiographie de l’enfance de Mélanie n’est pas, il faut en convenir, un livre quelconque.

Elle étonne par l’étrangeté des faits qui y sont relatés, soit qu’ils relèvent de causes purement humaines, soit qu’ils appellent une explication surnaturelle.

Elle émeut par le nombre et la dureté des épreuves subies par Mélanie, comme par l’élévation des sentiments qu’elle exprime et l’héroïcité des vertus qu’elle reconnaît implicitement avoir pratiquées.

Dans le domaine si délicat de la doctrine, de la morale et de l’ascèse enfin, elle constitue un riche trésor de précieux enseignements.

On discute, il est vrai, l’authenticité de l’œuvre et on en met en doute la véracité, sous prétexte qu’elle a été publiée cinquante à soixante ans après les évènements. On paraît oublier ou tenir pour accessoire le fait qu’un premier récit, très bref il est vrai, avait été obtenu de Mélanie dès 1852 par le R. P. Sibillat, et qu’il y a conformité pour l’essentiel entre les deux textes.

Ajoutons que c’est encore par ordre et pour obéir à son confesseur de l’époque que Mélanie écrivit le récit de 1900 et expliqua comme il suit les différences constatées :

 

... Votre Révérence me fait observer qu’entre cet écrit et le petit écrit que j’avais tracé en 1852, pour le bon Père Sibillat, missionnaire de la Salette, il y a quelques petites variations. Or, je désire que vous sachiez, mon très Révérend Père, que le petit écrit « Mes souvenirs au bon Père Sibillat » ne me fut demandé que comme abrégé et que je dus me cacher pour l’écrire, c’est pourquoi je l’ai écrit presque sans ordre. De plus, la copie qui a été un peu répandue est une copie arrangée, on y a ajouté même ce que mes amies avaient pu apprendre de moi dans des conversations intimes et tout cela n’a pas été rendu fidèlement. L’écrit le plus exact est celui que je rédige maintenant, puisque vous m’ordonnez d’écrire, sans restriction aucune, toutes les grâces ou faveurs, soit intérieures, soit extérieures, que je crois avoir reçues. Avec la grâce de Dieu, je fais tout ce que je peux pour vous obéir. Mon écrit italien de Messine, en 1897, n’était aussi qu’un brouillon que je n’ai pas relu ; toutefois, la copie que M. le chanoine de Brandt s’en est procurée me sert beaucoup pour les douze premières années de ma misérable vie. Je traduis ce brouillon presque textuellement, en le complétant.

 

Si Mélanie avait voulu tromper ses lecteurs, sans doute se serait-elle appliquée à faire concorder exactement les deux versions des mêmes évènements. Et, si son autobiographie de 1900 n’était qu’un faux, sans doute les faussaires auraient-ils pris soin d’établir eux-mêmes cette concordance.

Il est peut-être regrettable, jusqu’à un certain point, que la préface de l’autobiographie ait été écrite par Léon Bloy, écrivain génial mais excessif dans ses critiques à l’égard du clergé et peut-être quelque peu aventureux en matière de théologie mariale. Dans quelle mesure Mélanie connut-elle et agréa-t-elle ce présentateur ? Nous l’ignorons, mais il nous semble juste de laisser à ce dernier la responsabilité exclusive de celles de ses conclusions qui paraîtraient un peu outrées. Entre le témoignage écrit de la main de Mélanie et les développements personnels de Léon Bloy – si brillants soient-ils – une démarcation, à n’en pas douter, s’impose.

Le récit de Mélanie, en tout état de cause, ne saurait avoir la valeur d’un récit évangélique. Mais, même s’il s’y était glissé quelques inexactitudes de détail, il conserverait assez de valeur pour qu’on ne s’explique pas l’oubli dans lequel il est tombé.

Nous savons que l’apparition de la Salette rencontra, dès l’origine, une forte opposition et souleva de très vives controverses. Les passions se rallumèrent en 1879, lorsque fut publié, sous la signature de Mélanie et sur les instances de l’évêque italien de Lecce, un opuscule intitulé « L’apparition de la très Sainte Vierge sur la montagne de la Salette », opuscule dans lequel était cité le secret confié par la Sainte Vierge à la petite voyante et jalousement gardé jusqu’en 1858. La Cour romaine désapprouva comme inopportune cette publication et en interdit la diffusion sous des peines sévères.

 

 

À cette époque, l’autobiographie de l’enfance n’était pas encore publiée et il ne semble pas qu’elle ait été englobée dans l’interdiction qui avait frappé l’opuscule publié en 1872.

Des ouvrages importants auxquels nous avons déjà fait allusion ont été publiés, il y a une vingtaine d’années seulement, sur la question de la Salette,

Tout en traitant assez longuement du caractère et de la carrière de Mélanie, les auteurs, dont on ne peut mettre en doute l’érudition ni suspecter la bonne foi, ont à peine mentionné l’autobiographie de son enfance, comme une œuvre d’une authenticité douteuse et dépourvue de toute valeur objective. Les raisons de cette sévérité paraissent sérieuses mais ne forcent pas l’adhésion. Ils ont pu se tromper. Nous avons une trop haute opinion de leur probité intellectuelle et nous nous défions trop des lacunes de notre documentation personnelle pour ne pas hésiter à contester la rectitude du jugement qu’ils ont porté sur Mélanie. Nous pensons cependant ne pas sortir des limites raisonnables de la libre discussion en exprimant le doute qui nous a envahi en présence d’appréciations si défavorables qu’elles nous font l’effet d’être entachées de quelques préventions.

Maintenant que sont apaisées – et oubliées – les passions qui opposèrent à une certaine époque les mélanistes et leurs contradicteurs, peut-être ne serait-il pas sans intérêt, pour la justice et pour la gloire de Dieu, de soumettre la question à un nouvel examen et de rendre, le cas échéant, à la mémoire de Mélanie une auréole que certains semblent s’être plu à ternir.

Précisons que le présent ouvrage ne concerne que la période de la vie de Mélanie qui s’écoula de sa naissance à sa quatorzième année, c’est-à-dire un an avant l’apparition de la Salette. Il n’y sera donc pas question du secret ni de l’opuscule paru en 1872.

Pour rejeter l’histoire de l’enfance de Mélanie, racontée par elle-même en 1900, après qu’elle l’eût racontée déjà – mais plus brièvement – en 1852, les ouvrages dont nous avons parlé partent de cette idée que le témoignage de Mélanie ne peut être pris au sérieux et ne mérite aucune créance. Il nous semble préférable, quant à nous, de partir du point de vue opposé et d’accepter, a priori, comme valable le témoignage d’une personne marquée incontestablement d’une faveur insigne alors qu’elle sortait à peine de cette enfance dont elle nous a, justement, laissé le récit, à la demande expresse de son confesseur.

Mais le témoignage de Mélanie nous paraît encore valable :

1. En raison du ton de sincérité totale et d’humilité profonde qui anime l’ensemble du récit.

2. En raison de la convenance entre les faits racontés et le plan providentiel que ces faits permettent d’entrevoir.

3. En raison de la précision de certains faits matériels qui trouveraient mal leur place dans un récit purement imaginaire.

4. En raison, enfin, de l’orthodoxie des idées exprimées.

Nous avons parlé de la sincérité et de l’humilité qui transparaissent dans l’autobiographie de l’enfance. Il faudrait parler également de la simplicité du langage. Mélanie avait soixante-neuf ans lorsque, pour obéir aux ordres de son confesseur, elle se résigna à écrire le récit des treize ou quatorze premières années de sa vie. Or, ce n’est pas une septuagénaire qui semble écrire, mais une enfant. Elle en a la naïveté et la candeur. L’orthographe, presque correcte, est en progrès sur celle des Souvenirs au bon Père Sibillat, écrits en 1852, mais le style est le même. Et, surtout, les sentiments exprimés sont ceux que pouvait avoir Mélanie aux époques dont elle parle. Que cette femme, vieillie par les années et par de multiples épreuves, ait retrouvé, pour parler de son enfance, les états d’âme et les accents qui devaient être les siens autour de sa quinzième année, c’est bien pure merveille. Son confesseur, préoccupé par le danger auquel pouvait être exposée sa pénitente de laisser, malgré elle, envahir le récit de son enfance par les sentiments de la septuagénaire, lui avait demandé ce qu’il en était. Et Mélanie lui faisait la réponse qu’on va lire :

 

Mon très révérend et très cher Père,

Jésus soit aimé de tous les cœurs !

Vous m’avez demandé si, en écrivant ce qu’on appelle ma vie (pleine de péchés) j’ai écrit mes sentiments présents, non ceux d’alors. Je crois devant Dieu devoir vous dire que je ne pense pas du tout m’être servi dans cet écrit de mes sentiments actuels. Je ne vous cache pas qu’en plusieurs endroits la pensée m’est venue, quelquefois assez forte, de changer certaines expressions qui me semblaient aujourd’hui (à cause de ma plus grande ignorance d’alors) pétries du plus haut orgueil. Par exemple, je demandais à mon frère de me faire souffrir comme Notre-Seigneur Jésus-Christ ; j’entendais d’être mise en croix, de souffrir dans mon corps, mais je ne pensais pas tenter Dieu en cela, parce qu’alors j’ignorais les sentiments intérieurs qui guidaient le divin Maître pendant son crucifiement, et j’étais loin de penser que tous les martyrs ensemble avaient moins souffert que notre divin Rédempteur. Ce sont les sentiments d’alors que j’ai écrits, comme me les inspirait alors le bon Dieu, et d’après ce que m’enseignait mon simple frère, dont je ne faisais que répéter les belles leçons qu’il gravait dans mon âme d’une manière ineffaçable. Certes, si c’était aujourd’hui je me garderais bien de faire de telles demandes, sachant que les mortels ne peuvent jamais souffrir ce que notre très amoureux Jésus a souffert dans son crucifiement. Si sa divinité n’avait soutenu sa sainte humanité, son seul couronnement d’épines aurait plus que suffi pour lui donner la mort. Quant à son agonie au jardin des olives, n’en parlons pas ; il faudrait une autre plume que la mienne.

 

Les personnes qui croient à l’apparition de la Salette ne devraient pas avoir grand effort à faire pour admettre que Mélanie ait pu ne pas avoir une enfance comme les autres filles de son âge et de sa condition ; que, bien avant d’être invitée à transmettre au monde un message de la Reine du ciel, elle ait été appelée à souffrir pour expier les péchés de sa génération ; qu’elle ait répondu à cette vocation d’holocauste expiatoire avec toute la générosité de son âme ; que Dieu, en retour de ce don d’elle-même, ait accordé à sa petite victime des grâces à profusion ; qu’il l’ait visitée de nombreuses fois, façonnée selon sa sainte volonté, instruite des grands mystères de son amour, aidée enfin à travers mille obstacles apparemment insurmontables, à cheminer, ferme et confiante, vers un idéal de pureté, de sacrifice et de charité.

En accordant à Mélanie le bénéfice du préjugé favorable, et en acceptant son autobiographie comme digne de confiance, nous nous exposons, certes, aux sourires ironiques de certains historiens sévères de la Salette, pour qui le livre de la voyante ne réunit pas des critères suffisants de véracité. Mais, après tout, sont-ils tellement sûrs de ne pas se tromper eux-mêmes ? À la thèse avec ses risques, ils préfèrent l’antithèse avec des risques encore plus grands. Ils invoquent des témoignages, mais ils ne parlent jamais des personnes qui ont connu Mélanie entre sa cinquième et sa quinzième année et ils semblent ignorer, en ce qui concerne ses parents, que ceux-ci, aux dires des sœurs de Corenc, ont fait des aveux qui confirment les déclarations de leur fille.

Il y a, assurément, beaucoup de merveilleux dans l’enfance de Mélanie, telle qu’elle nous est contée par elle-même, mais rejeter tout ce merveilleux comme impossible, n’est-ce pas, en quelque sorte, vouloir interdire à Dieu de faire des miracles où, quand et comme il lui plait ? Une pareille prétention paraît particulièrement déplacée si c’est à propos, en faveur ou à la demande d’un enfant que les miracles s’opèrent. Nous savons, en effet, que Dieu a une prédilection pour les enfants et que le royaume des cieux leur appartient : le royaume des cieux, c’est-à-dire le droit de se considérer, dès ici-bas, comme les fils de Dieu, de lui parler sans crainte ni hésitation, comme seuls savent le taire les enfants, et d’obtenir de lui bien des choses qu’il refuse à la sagesse, à la science et à la foi hésitante des grands.

Oui, il y a beaucoup de merveilleux dans l’enfance de Mélanie et nous n’avons, pour l’affirmer, que le témoignage de Mélanie elle-même. Mais pourquoi ce témoignage serait-il dépourvu de valeur et comment expliquer que la Sainte Vierge ait pu prendre pour confidente une dissimulatrice ou une détraquée ?

Car le dilemme est là, inéluctable.

L’histoire de l’enfance de Mélanie, racontée par elle-même telle qu’elle a été publiée en 1900, ne peut être que l’œuvre d’une folle, d’une menteuse ou d’une sainte.

L’hypothèse de la folie pourrait, à la rigueur, se concilier avec la haute mission dont la Sainte Vierge chargea Mélanie en lui apparaissant à la Salette, en même temps qu’à Maximin. Pour s’en contenter, toutefois, que d’objections il faut écarter ! L’humilité profonde que respire l’ouvrage et que les détracteurs de Mélanie trouvent excessive, le réalisme et la précision de certains détails, enfin et surtout l’étonnante cohésion et l’orthodoxie difficilement attaquables des exposés d’ordre dogmatique ou moral contenus dans le livre n’ont rien de commun avec les divagations d’une démente.

Si l’on admet, d’autre part, que Mélanie ait eu le privilège de voir la Sainte Vierge le 19 septembre 1846, sur les pentes de la Salette, qu’est-ce qui empêche qu’elle ait pu, comme elle l’affirme, être favorisée d’autres apparitions avant cette date ? Ce n’est plus, en effet, qu’une question de « quantité, de plus ou de moins » et, s’il a plu, une fois, à la Mère de Dieu de se montrer à Mélanie, lui dénier, en quelque sorte, le droit de se manifester à elle à plusieurs reprises n’a vraiment pas de sens.

Ce n’est pas tout.

Il semble, a priori, fort improbable que la sagesse infinie de Dieu ait voulu confier un message de la plus haute importance et d’une portée universelle à une enfant destinée à perdre la raison et à s’égarer dans des récits imaginaires bien propres, qu’on le veuille ou non, à discréditer ce message même et à en compromettre l’efficacité.

Nous savons que, pour accomplir les tâches les plus extraordinaires, Dieu se plaît souvent à choisir les instruments les plus humbles et humainement les moins qualifiés. Nous ne connaissons, toutefois, pas de cas où la folie ait été admise parmi les attributs de ces instruments.

L’histoire de l’enfance de Mélanie, écrite par elle-même, est, il est vrai – et nous l’avons déjà dit – une œuvre de vieillesse. De ce fait, on pourrait être tenté de la considérer comme le produit suspect d’un cerveau fatigué et perdu dans les extravagances d’un mysticisme morbide. Mais nous avons dit aussi que l’essentiel de cette histoire avait été écrit dès 1852, c’est-à-dire alors que Mélanie était en pleine jeunesse et ne présentait – de l’aveu de ses biographes les moins indulgents – aucun signe de déséquilibre intellectuel.

Supposer enfin que la Sainte Vierge, au lendemain même – peut-on dire – de son apparition à la Salette, ait pu permettre à sa confidente d’inventer de toutes pièces une histoire farcie d’anecdotes imaginaires et de faux miracles, c’est prêter bien légèrement à la Sagesse infinie la faculté de se faire la complice de l’erreur et, jusqu’à un certain point, de se contredire elle-même. Il répugne à la conscience chrétienne et à la simple raison d’admettre comme seulement possible une pareille éventualité.

Plus encore que celle de la folie, l’hypothèse du mensonge se heurte à des objections telles qu’on ne saurait la retenir. La Sainte Vierge ne peut avoir voulu parler au monde par la voix d’une fille qu’elle savait devoir se rendre coupable d’une pareille imposture.

Il ne reste donc qu’une solution raisonnable : c’est d’accepter l’autobiographie de l’enfance de Mélanie comme un récit loyal, sincère et véridique, digne d’une lecture attentive et méritant pour son auteur, sinon la foi aveugle des lecteurs, tout au moins leur estime et leur vénération.

 

À l’intention des personnes qu’intéresse la question de la Salette et qui n’ont pas l’occasion de se procurer ou de lire l’Histoire de l’enfance de Mélanie par elle-même, nous voudrions tenter de dégager :

1. Un résumé succinct des évènements qui marquèrent cette enfance, tels que purent les observer les témoins du lieu et de l’époque.

2. L’essentiel des interventions surnaturelles qui ont rempli, durant cette même période, la vie spirituelle de Mélanie, ont fait d’elle la confidente privilégiée de Jésus et de Marie et l’ont préparée à devenir leur fidèle interprète, en même temps qu’une victime digne de s’offrir en holocauste à la juste colère de Dieu.

Peut-être, en entreprenant cette tâche, courons-nous le risque de commettre une sorte de profanation, tant nous paraît grand le danger de dénaturer la pensée de Mélanie, de déflorer la fraîcheur et la simplicité de son récit et de mal interpréter les desseins de la Providence sur elle. Qu’on veuille bien nous pardonner ce qu’il peut y avoir de présomptueux dans notre tentative et n’y voir que le désir d’apporter une modeste contribution à une œuvre de réhabilitation qui paraît à beaucoup souhaitable tant pour le bon renom de Mélanie que pour l’extension du culte de Notre-Dame de la Salette.

 

 

 

 

 

 

Chapitre I

 

BREF HISTORIQUE

 

 

 

Naissance de Mélanie – Sa famille – Son horreur précoce des distractions mondaines – Cruelle réaction de sa mère – Chassée – Merveilleuse rencontre – Étrange promenade – Une tante de grand cœur – De six à neuf ans : pastourelle à Corps – De dix à quatorze ans : bergère dans la montagne – Elle s’égare – Visite des voleurs – En quête de feu – La Dame inconnue – Mélanie accusée de vol – Deux miracles – Conflit conjugal – Les loups – Charité mal récompensée – Miracle du torrent – Le garde champêtre – La tentatrice – Un lit de luxe – La bonne année – Chez les sauvages – La torture – Retour à Corps – Persistance de l’hostilité maternelle.

 

 

Mélanie naquit le 7 novembre 1831, à Corps, chef-lieu du canton de l’Isère. Elle était la troisième de dix enfants (dont six garçons et quatre filles).

Le père, maçon et scieur de long, originaire du même lieu, était un homme sérieux, travailleur et considéré. Sans être dévot, il avait un bon fonds de christianisme, avec le louable souci de le léguer à ses enfants. Quand il était auprès d’eux, dans les intervalles de ses longues absences, il leur enseignait la crainte de Dieu, l’honnêteté et l’obéissance. Sans peut-être s’en rendre compte, il fut pour beaucoup dans l’éveil, en la petite Mélanie, du culte passionné pour le Christ en croix. Dès que son intelligence commença à s’éveiller, elle était heureuse d’entendre son père lui parler, un crucifix à la main, de Notre-Seigneur qui, malgré leur ingratitude, a aimé les hommes au point de vouloir mourir pour eux. Et – fait difficilement explicable – non seulement Mélanie aimait ce langage, simple mais bien grave pour une enfant de son âge, mais encore elle voulait y conformer sa vie à peine commençante.

Bien différente de Pierre Calvat était son épouse Julie, née Barnaud, originaire du canton de Vizille. Très gaie, suivant le portrait tracé d’elle par Mélanie, aimant les divertissements, les danses, les comédies, elle était toujours des premières à toutes les fêtes du pays. Après avoir eu deux garçons, elle désirait vivement une fille et elle se réjouit grandement de la naissance de Mélanie. Sa joie n’allait pas tarder à se changer en déception. Elle avait pensé que sa fille ne contrarierait en rien son goût pour les distractions. C’était compter sans les réactions de Mélanie qui, à peine âgée de cinq ou six mois, manifesta une répugnance invincible à se trouver dans des soirées où il y avait des comédies et autres amusements. Elle criait et se débattait si fort qu’il fallait la ramener à la maison, au grand mécontentement de sa mère. On voulut persuader Mme Calvat que les bizarreries capricieuses de son enfant ne dureraient pas, mais le temps ne put en avoir raison. Et alors, chez Julie Calvat, l’irritation passagère fit place à un incoercible ressentiment. Résolue à briser la résistance de Mélanie, elle prit l’habitude de la maltraiter, la privant de nourriture et de soins, la laissant se coucher et se traîner par terre, passer des journées et des nuits entières sous un lit.

Nous avons déjà parlé dans notre introduction de l’extraordinaire réceptivité montrée dès sa plus tendre enfance par Mélanie à l’égard de tout ce qui touche Dieu et, plus particulièrement, le Christ souffrant.

De telles dispositions auraient réjoui une mère profondément chrétienne. Elles ne pouvaient que surprendre désagréablement et exaspérer à la longue une mère plus attachée aux futilités de ce monde qu’aux choses sérieuses de l’au-delà. Les réactions de Julie Calvat contre la piété précoce de sa fille atteignirent, de fait, un degré de violence à peine croyable. Sans doute le fallait-il pour permettre à Mélanie de faire le dur apprentissage de cette souffrance qu’elle désirait tant.

Un jour qu’elle était seule avec elle, sa mère l’emmena à un spectacle. Mélanie ne s’y comporta pas mieux que les fois précédentes ; elle cria et se démena si fort qu’il fallut la ramener à la maison. Folle de colère, sa mère la couvrit de malédictions, lui dit qu’elle la considérait comme ne faisant plus partie de la famille, qu’elle ne voulait plus être sa mère et lui interdisait de l’appeler maman. Elle lui interdit, en outre, de dire papa à son père. Quant à ses frères et sœurs, ils ne devraient plus la nommer que la Louve, la Sauvage, la Solitaire, la Muette. Pour finir, et sans accepter les caresses que Mélanie, éplorée, voulait lui faire, elle la mit dehors, en lui enjoignant de s’en aller dans les bois avec les loups et de ne plus revenir.

Ainsi chassée et accablée de chagrin, la petite Mélanie prit la direction de la forêt voisine qui lui était déjà un peu familière et vers laquelle l’appelait un mystérieux attrait.

C’est là que, par les soins de la Providence, lui était ménagé, sans qu’elle s’en doutât, un extraordinaire rendez-vous qui allait transformer son âme, essuyer ses larmes, lui rendre une famille, lui faire franchir d’un bond la distance qui sépare la terre du ciel.

Mais laissons-la nous conter elle-même ce prodigieux évènement.

 

... Il y avait trois ou quatre jours que j’étais dans le bois sans voir ni entendre personne : ma seule occupation était la pensée de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; souvent je fondais en larmes en pensant combien le péché déplaît à mon bon Dieu, puisqu’il avait fallu que mon Jésus versât tout son sang pour l’effacer et mettre les hommes dans le paradis. Je n’avais plus la force de marcher, je tombais et j’étais plongée dans une profonde tristesse en pensant combien on offensait mon Jésus, puis aussi de ce que, comme les autres enfants, je n’avais point de mère pour tout lui dire et pour lui demander des explications sur la vie de mon Jésus au ciel. Tout à coup, je vois venir à moi un tout-petit enfant d’une grande beauté, vêtu d’un blanc brillant avec une jolie couronne sur la tête. Dès que ce petit enfant fut près de la sauvage, il lui dit :

– Bonjour, ma sœur, pourquoi pleurez-vous ? Je viens vous consoler.

– Ah ! dit alors la sauvage ; mon pauvre petit, parlez bien bas, je n’aime pas le bruit. Je pleure parce que je voudrais savoir tout ce que mon Jésus a fait pour sauver le monde, pour que je fasse comme lui sans rien manquer ; puis ce que le monde a fait pour faire mourir mon Jésus-Christ ; puis je voudrais avoir une maman ; je n’ai personne. J’étais dans une maison avec une femme et des enfants ; cette femme ne me veut plus. Ah ! si j’avais une maman !

– Ma sœur, dit alors le petit, dites-moi frère ; je suis votre bon frère, je veille sur vous ; nous avons une maman.

– Une maman ! une maman ! s’écria la sauvage, toujours en pleurant. Ah ! j’ai, j’ai donc une maman ! Où est-elle, mon frère, pour que je coure vite la trouver ?

– Notre maman, dit le joli enfant, est partout avec ses enfants ; aimez-la bien cette bonne maman ; elle est toujours avec ceux qui se montrent ses enfants. Bientôt je vous mènerai voir notre maman.

Après cela, le jeune enfant fit connaître à la Muette la grandeur de Dieu, sa puissance, sa bonté, enfin toute sa vie publique et surtout sa passion. Mais lorsqu’il en était à la passion, je lui dis :

– Ah ! mon frère, ne m’en dites pas davantage ; je sais combien mon bon Dieu a souffert pour nous mettre dans le ciel. L’homme de la maison où je restais avant que la femme me mît dehors m’avait raconté tout ça et je voudrais moi-même souffrir comme mon bon Dieu. Oh ! je n’oserai jamais entrer dans le paradis si je ne souffre comme le bon Jésus.

Puis mon aimable frère me dit :

– Ma sœur, fuyez le bruit du monde, aimez la retraite et le recueillement ; ayez votre cœur à la croix et la croix dans votre cœur ; que Jésus-Christ soit votre seule occupation. Aimez le silence et vous entendrez la voix du Dieu du ciel qui vous parlera au cœur ; ne formez de liaison avec personne et Dieu sera votre tout.

Mon petit frère venait à peu près tous les jours me voir ; quelquefois il restait un jour sans venir, mais souvent il venait plusieurs fois dans le même jour. Nous conversions toujours sur la passion ou sur la vie cachée de Notre-Seigneur Jésus-Christ...

Je dois dire que mon bien-aimé frère, pendant plus de vingt ans, m’a laissé ignorer qu’il était Jésus, et que moi j’avais tout bonnement et simplement cru qu’il était mon frère, comme lui-même me l’avait assuré...

 

Nous reviendrons ultérieurement sur ce récit dont nous n’avons cité qu’un court extrait, alors que tout mériterait d’être cité et médité.

Combien de temps exactement Mélanie demeura-t-elle éloignée de la maison de ses parents ? Elle ne le dit pas et on peut supposer, eu égard à son âge, qu’elle ne s’en rendit pas compte. On peut admettre aussi que sa mère n’en parla à personne.

À défaut de précisions chronologiques dont on ne saurait exagérer l’importance, nous nous bornerons à mentionner, suivant le récit de Mélanie, que, grâce à l’aide mystérieuse et discrète de son petit frère, elle se retrouva, sans savoir comment, devant sa demeure paternelle. Son père, revenu entre-temps de son travail, l’aperçut et l’accueillit affectueusement. Il lui posa quelques questions auxquelles elle ne sut que répondre. Comme il voulait savoir, notamment, si elle avait mangé, elle répondit que son frère y avait pourvu et lui avait donné de bien bonnes choses. Pierre Calvat paraît s’être contenté de cette réponse et n’avoir pas cherché à en percer le mystère.

 

Mélanie ne parle pas de l’accueil que lui réserva sa mère. Elle dit seulement que son père s’apaisa et que la paix revint dans la famille.

Il y avait deux ou trois jours à peine qu’elle était revenue qu’une maladie grave fondit sur elle. On la crut perdue. Elle se rétablit cependant, sans avoir accepté la visite d’un médecin que son père avait décidé de faire venir. La convalescence fut longue.

On pourrait penser qu’après avoir couru le danger de perdre sa fille la mère Calvat se montrerait plus compréhensive et plus patiente. Il n’en fut rien. Les mauvais traitements reprirent de plus belle en l’absence du père et Mélanie fut encore souvent chassée du logis familial. Loin de s’en affliger, elle en était heureuse, car elle était presque assurée de recevoir la visite de son gracieux consolateur.

Mélanie avait environ quatre ans lorsqu’il lui advint une histoire singulière. Un samedi soir, dans l’attente du père qui avait annoncé son retour comme probable, elle avait exceptionnellement été couchée dans un lit. À minuit, le père n’était pas encore rentré et on pouvait en déduire qu’il ne rentrerait que huit jours plus tard. Mélanie dut alors sortir du lit et sa mère la mit dehors, par une nuit noire et sous une pluie battante. La pauvre enfant erra quelques instants, puis, voyant sur la route une charrette couverte, elle eut l’idée d’y chercher refuge. Elle s’endormit. Avant le jour, le maître de la charrette vint, attela ses chevaux et partit en direction du Drac, sans remarquer sa passagère clandestine. Quand il fit grand jour, Mélanie s’éveilla, prit peur et se mit à crier. On devine l’étonnement du charretier et les questions qu’il posa à l’enfant. Les réponses, imprécises, énigmatiques, où il n’était question ni de lieu de domicile, ni de nom de famille, mais surtout d’un frère qu’on aimait bien, le satisfirent si peu qu’il s’impatienta, descendit Mélanie de sa charrette, la menaça de la jeter dans le Drac et finit par l’abandonner au bord de l’eau ; elle se serait immanquablement noyée, sans l’intervention de son céleste protecteur qui, après l’avoir retirée de l’eau, lui avoir rendu ses chaussures égarées, la reconduisit, miraculeusement séchée, jusqu’à l’entrée de Corps. Là, une sœur de son père, femme de cœur et de grande piété, la recueillit chez elle. Pour la soustraire aux colères maternelles et d’accord avec le père, elle devait la garder, avec quelques interruptions, pendant près de deux ans. C’était pour Mélanie un répit bienfaisant. Sa tante la faisait prier, récitait avec elle le chapelet, la conduisait en pèlerinage à une chapelle voisine, enfin l’envoyait, d’ailleurs contre son gré, à l’école où, comme nous aurons l’occasion de le dire plus tard, ses progrès furent à peu près nuls.

Quand elle se retrouvait avec sa mère, Mélanie faisait tout son possible pour ne pas la contrarier ; mais comment y parvenir avec des goûts si dissemblables et alors que ses intentions les plus innocentes et les plus louables étaient habituellement mal interprétées ?

Aussi les mises à la porte restaient-elles fréquentes, favorisant, à l’insu de tous, les rencontres tant désirées par Mélanie.

Elle avait six ans depuis quelques mois lorsque sa mère la loua à une voisine pour garder des brebis pendant la belle saison.

Il en fut de même les deux années suivantes, mais, chaque fois, chez de nouveaux patrons.

Nous verrons que cette période fut, elle aussi, féconde pour la vie mystique de Mélanie.

Au cours de sa dixième année et après avoir subi bien des sévices, elle fut louée – toujours par sa mère –, non plus à Corps, mais à deux heures de marche de cette localité, dans la montagne, en principe pour s’occuper d’une enfant, mais aussi, en fait, pour assurer, souvent, la garde d’un nombreux troupeau de vaches.

Absent de Corps le jour où Mélanie en était partie, le père, à son retour, voulut absolument voir sa fille et se mit à sa recherche, sans précisions suffisantes sur le lieu où elle se trouvait. Il finit par la découvrir et demanda qu’on la laissât venir un jour à Corps, ce qui fut accordé. Pour l’aller, pas de difficultés : Mélanie n’eut qu’à suivre d’autres personnes qui se rendaient à la même destination. Au retour, il en fut autrement. Maintenant seule, Mélanie n’était plus sûre de son chemin et hésitait à une bifurcation.

 

– Prenez le chemin de droite, lui dit tout à coup une voix aimable et très douce.

... Étonnée, je vis à côté de moi un très gentil enfant, mais plus grand que moi de beaucoup (mais il n’était pas un homme), et comme je n’avais pas entendu ses pas, il me dit :

Pas loin d’ici, vous êtes en danger... Je vous accompagne.

Je lui dis :

– Et où étiez-vous avant de venir ici ?

– J’étais auprès de vous, me répondit-il.

– Ah ! ne dites pas de mensonge, ça déplaît au bon Dieu ; autrement, je ne vous veux pas avec moi. Dites, où étiez-vous avant que je vous visse ?

– J’étais avec vous.

– Ah ! ah ! encore ! Je ne puis plus marcher avec vous : allez-vous-en et...

– Attendez, ma sœur, que je vous explique.

– Oh ! ma sœur ? Vous n’êtes pas mon frère ; mon frère dit toujours la vérité et il aime bien le bon Dieu.

– Je ne suis pas votre frère, je suis votre ange gardien envoyé par votre frère et par votre maman pour vous montrer le bon chemin. Je n’ai pas menti quand je vous ai dit qu’avant que vous me vissiez, j’étais avec vous : je ne me montrais pas à vos yeux parce que je n’en avais pas l’ordre de notre bon Dieu, de celui que vous aimez et que nous aimons tous parfaitement dans le ciel.

– Bon, lui dis-je, puisque vous n’avez pas dit de mensonge et que vous aimez aussi mon bon Dieu qui est mort pour nous sur la croix, je vous aime beaucoup après mon bon Dieu, ma maman et mon frère.

Comme je me proposais de lui faire des excuses pour l’avoir si mal reçu, nous rencontrâmes deux hommes qui paraissaient fous ou ivres et qui ralentirent leur marche dès qu’ils nous virent et qui nous regardaient beaucoup en se rapprochant de moi, quand mon guide d’une voix forte et autoritaire me dit :

– Il est tard, pressons le pas.

Je le regarde et le vois très grand. Enfin nous passons. Un peu après nous prenons un autre chemin et mon ange me dit :

– Maintenant le danger est passé ; maintenant, marchez droit devant vous, la maison n’est qu’à sept minutes d’ici.

Et lorsque j’allais le remercier, il n’était plus visible.

 

À quelque temps de là, Mélanie était restée seule avec, au berceau, l’enfant confiée à sa garde. Tout à coup, survinrent trois ou quatre hommes, le visage voilé. Après avoir pris dans les placards, caisses ou armoires ce qui était à leur convenance, ils dirent à Mélanie qu’ils avaient faim. Et Mélanie, prise de compassion, de leur indiquer où se trouvait tout ce qu’il y avait à manger dans la maison. Elle poussa la complaisance jusqu’à leur montrer comment s’y prenaient ses maîtresses pour atteindre, sans risquer de se faire mal, les pièces de lard et les jambons suspendus au plafond. L’un des maraudeurs profita du conseil et s’empara du précieux butin.

Leur besogne terminée, les hommes partirent, mais l’un d’eux revint sur ses pas avec une botte de paille à laquelle il mit le feu et qu’il jeta sur le berceau. Effrayée, Mélanie se précipita et réussit, avant que l’enfant eût du mal, à éloigner la paille en feu. Bientôt après, les maîtresses arrivaient attirées par les cris et par la fumée. Mélanie leur rendit compte de ce qui venait de se passer. Elle n’oublia pas de préciser que les visiteurs avaient faim et qu’elle s’était empressée de leur montrer où étaient les provisions... Une telle candeur les irrita. Elles lui tinrent longtemps rigueur. Mais c’étaient des âmes droites et qui estimaient Mélanie. Un jour, à sa grande confusion, elle les entendit faire son éloge à une voisine. Contrairement aux usages, elles voulurent même la garder pendant l’hiver, bien qu’il n’y eût plus, en cette saison, d’animaux à garder.

À cette époque, dans les campagnes alpestres, on n’utilisait pas d’allumettes. Quand, par mégarde, on laissait éteindre le feu dans une maison, il fallait aller en chercher chez les voisins, parfois fort éloignés.

 

On se servait pour cela, écrit Mélanie, d’un morceau d’étoffe ou chiffon roulé de la grosseur d’une petite bougie qui se consumait comme de l’amadou, lentement, et avec lequel, au retour, on enflammait une chènevote soufrée.

 

Or, un jour où le temps était particulièrement mauvais, Mélanie était allée chercher du feu au village du Serre et la violence du vent fit que, sur le chemin du retour, le chiffon s’éteignit. Bien peinée et trop loin déjà pour retourner au village, Mélanie tomba à genoux dans la neige, priant Dieu que sa maîtresse n’eût pas de déplaisir. Repartie dans le brouillard, tout à coup, elle entendit le vol et les cris d’un corbeau qui, venu à portée de sa main, lui remit une étoffe enflammée et disparut... Une fois de plus, la Providence exauçait la prière confiante.

Surpris et mécontent que Mélanie ne fût pas rentrée passer l’hiver en famille, son père lui envoya l’ordre de regagner Corps. Sa maîtresse voulut l’accompagner et obtint la promesse qu’on la lui renverrait dès le retour de la belle saison.

Un jour – et le fait était fréquent – Mélanie fut prise entre le désir de contenter son père, en exécutant pour lui un petit travail de couture, et la crainte de déplaire à sa mère en le faisant sans la prévenir. Sollicitée de donner son accord, Julie Calvat le refusa net et saisit l’occasion, en l’absence du père, pour infliger à sa fille, sans raison aucune, les mauvais traitements habituels. Heureusement, la patronne de Mélanie vint, comme c’était convenu, la prendre pour la reconduire chez elle.

Nous avons dit que cette femme avait une petite-fille. C’était une enfant naturelle de sa fille. On aurait bien voulu régulariser la situation, mais le père ne se pressait pas de donner son accord. Il travaillait à cette époque dans une carrière distante d’une heure de chemin et, après un certain temps, Mélanie fut chargée par ses patronnes de lui porter presque chaque jour le dîner. La première fois, elle fut effrayée de se retrouver en présence de cet homme qu’elle se souvenait d’avoir giflé l’année précédente alors que, sans mauvaise intention d’ailleurs, il avait voulu l’embrasser. Elle se recommanda à Dieu et à sa Maman du ciel et grande fut sa surprise, quand Maurice fut arrivé près d’elle, de le voir ôter son chapeau en saluant respectueusement, prendre le panier et s’en retourner en remerciant.

 

Vers le soir, raconte Mélanie, Maurice vint chez ma maîtresse et, environ une demi-heure après, je fus appelée par ma maîtresse. La famille était réunie. Ma maîtresse me demanda quelle était cette dame qui était avec moi quand Maurice était venu prendre le panier et à quel endroit elle s’était jointe à moi, si je lui avais dit qui m’envoyait porter le panier, etc. Je répondis franchement que j’étais seule et que seule avec mon Dieu j’étais revenue, et que je n’avais en aucune manière trahi mes maîtresses.

 

Ici se place le récit surprenant et touchant des animaux sauvages (loups, renards et lièvres) qui, chassés par la faim des forêts et des montagnes enneigées, venaient recueillir les restes de pain que Mélanie leur distribuait et l’écouter – tel saint François d’Assise – leur parler de Dieu... Nous y reviendrons.

Mais voici qu’une nouvelle croix attendait Mélanie.

Voulant mettre à l’épreuve la volonté de se marier enfin manifestée par Maurice et s’assurer qu’il n’était pas poussé par le seul appât de l’argent, la maîtresse de Mélanie imagina, pour se donner l’air d’être ruinée, d’accuser Mélanie de lui avoir volé son argent. Il est toujours douloureux d’être accusé injustement et on devine la peine que dut éprouver Mélanie. Mais son désir ardent de souffrir avec Jésus lui fit accepter avec reconnaissance cette épreuve qui se prolongea de longues semaines avec une alternance de reproches et de menaces.

C’est au cours d’une de ces pénibles scènes qu’il fut question de deux guérisons attribuées à Mélanie et dont le bruit s’était répandu aux alentours. Il s’agissait, d’une part, d’un accident survenu à la petite fille de la maison. Laissée seule un instant, elle était tombée dans le feu et s’était sérieusement brûlée. Les prières et les signes de croix de Mélanie avaient fait disparaître instantanément toute trace de brûlure.

Il s’agissait, d’autre part, d’une fillette du voisinage qui, montée sur un arbre, pour y cueillir un fruit, en était tombée et s’était fracturé un pied. Là encore, Mélanie était intervenue et, après quelques prières, la fillette s’était levée et avait marché, guérie.

 

Des miracles, ça ? questionnait la patronne de Mélanie, en lui reprochant le vol de son argent. Des miracles ? Allons donc ! Le mal, si mal il y avait, s’est guéri tout seul. Voilà tout. Le vrai miracle, ce serait si cette petite, qui m’a volé mon argent, me le rendait.

 

Disons tout de suite que, loin de revendiquer le mérite de cette double guérison, Mélanie, avec véhémence, en reportait sur Dieu seul tout le mérite.

Ce qui était le plus douloureux pour elle, c’était la menace, souvent agitée, de parler à son père de son prétendu vol. Cette menace, il est vrai, ne fut pas mise à exécution ; mais les reproches continuèrent, tendant à faire croire que Mélanie voulait empêcher ou retarder le mariage projeté. L’accusée n’avait qu’un défenseur : Maurice.

Enfin, un beau jour, après l’avoir préparée à l’idée de revenir l’année suivante, la maîtresse de Mélanie lui avoua que toute cette affaire d’argent volé n’était qu’une invention à laquelle elle s’était laissé entraîner pour connaître les véritables dispositions de son futur gendre ; qu’elle s’en excusait et espérait bien que Mélanie ne lui en tiendrait pas rigueur...

Quelques jours plus tard, accompagnée de sa maîtresse qui tient à la redemander à ses parents pour l’année suivante, Mélanie revient à Corps. Après avoir reçu un accueil très froid de sa mère et s’être vu refuser l’autorisation de faire n’importe quel ouvrage à la maison, Mélanie obtient du moins qu’on la laisse sortir de temps à autre, avec même la permission de ne pas revenir... Elle en profite pour aller à l’église où l’attendent des joies dont nous parlerons plus tard.

Cependant, de nouveaux drames surviennent.

Pierre Calvat étant rentré de son travail, sa femme lui fait un compte rendu mensonger de la conduite de Mélanie et des raisons qui expliqueraient son renvoi prématuré par ses maîtresses.

Mieux renseigné, le père ne peut contenir sa colère, frappe sa femme et la chasse. Mélanie est consternée et cherche à s’interposer, mais en vain. Elle réussit du moins à rejoindre sa mère, réfugiée chez une voisine. Elle est accueillie par une gifle et d’amers reproches. Elle reste cependant auprès de sa mère et lui remet des provisions qu’elle a apportées pour elle. Quelques heures plus tard, le père parti, elles regagnent ensemble la maison.

Une autre fois, Julie Calvat s’aperçoit de la disparition d’une bague héritée de sa mère. Pendant plus d’un mois, elle accuse Mélanie de la lui avoir volée et profite de l’occasion pour tenter, une fois de plus, de la perdre dans l’estime de son père. Fort heureusement, celui-ci retrouve la bague, mal rangée par sa femme, et l’incident est oublié.

Malgré le mépris en lequel la tient sa mère, Mélanie a des qualités de ménagère. Elle sait coudre et, un jour, son père avant de repartir pour son travail lui donne du tissu avec lequel, dit-il, elle pourra se faire des chemises. À peine est-il parti que sa femme interdit à Mélanie de faire ce travail, en accompagnant sa défense de critiques et de menaces.

De plus, oubliant sans doute que Mélanie a été promise à sa maîtresse de l’année précédente et alors qu’il y a encore de la neige dans les pâturages, elle la loue comme bergère dans une autre famille, de la commune de St-Jean-des-Vertus. Bonne et pieuse famille, d’ailleurs, composée du père, de la mère et de deux filles âgées de plus de vingt ans.

La première sortie de la jeune bergère avec ses brebis fut riche en émotions. Écoutons Mélanie :

 

... Peu de jours après, je commençai à sortir avec les brebis ; je rencontrai des bergers qui allaient aussi faire paître leurs troupeaux. Ils m’invitèrent à mettre mes brebis avec les leurs ; je ne voulus pas parce que mes brebis ne me connaissaient pas et que moi non plus je ne les connaissais pas encore suffisamment. Mon refus leur déplut : bergers et bergères me dirent que s’ils voyaient les loups attaquer mon troupeau, ils ne me viendraient pas en aide pour les chasser. Ces bergers se dirigèrent alors vers le bas de la montagne, et j’allai plus haut, vers un bois. Sans doute qu’il y avait de la neige, mais à bien des endroits l’herbe se faisait voir. Quelques heures après, j’entendis des sifflements, puis des cris, des pleurs et des lamentations qui venaient du bas de la montagne ; mes brebis effrayées venaient en courant près de moi et se groupaient. Je regardais de tous côtés et voilà que je vois venir un loup avec sa proie aux dents, bientôt après, un autre aussi avec une petite brebis. Vers le soir, je sus que ce jour-là les loups avaient pris cinq brebis et tué un chien qui leur disputait une proie. Des cris alarmants se faisaient de plus en plus entendre : c’est que les gens du village avertis venaient prêter leur aide aux bergers tout en se lamentant ; mes maîtresses étaient du nombre. Je descendais de la montagne tout doucement avec mon troupeau. D’aussi loin qu’elles m’aperçurent, elles me demandèrent le nombre de mes brebis mortes ; et sans attendre une réponse que, d’ailleurs, vu la distance, je ne pouvais pas donner, elles me grondaient pour n’avoir pas été vigilante et de ce que j’étais toujours sans un sifflet pour effrayer les loups, etc. Aussitôt que je fus près de mes maîtresses, elles me demandèrent avec anxiété combien les loups m’avaient mangé de brebis ; je répondis que je ne savais rien, mais qu’il me semblait qu’ils n’en avaient point pris. Alors elles comptaient mes brebis, mais avec tant de précipitation qu’il leur semblait toujours qu’il en manquait. Finalement, nous arrivâmes à la maison. Alors elles firent entrer les brebis une à une dans l’étable, et c’est ainsi qu’on vérifia qu’il n’en manquait aucune. Dieu soit béni de tout et de tous à jamais.

 

Après l’incident des loups, les maîtres de Mélanie exigèrent qu’elle eût un sifflet pour effrayer ces dangereux animaux. Une pièce de dix centimes trouvée au pied d’une plante et qu’on l’autorisa à conserver lui permit de faire la précieuse acquisition.

Et voici un petit fait qui nous révèle, une fois encore, la générosité naturelle de Mélanie. Ses maîtresses l’avaient envoyée dans leur jardin pour y arracher les mauvaises herbes.

 

... Cet ouvrage me portait merveilleusement à mon Dieu, et je pouvais tranquillement l’adorer, le glorifier, faire des actes, etc. puis je remerciais mon bien-aimé Jésus de ce que mes maîtresses n’avaient point eu du déplaisir que je sue (sic) avec moi. Hélas ! peut-être que mon amour-propre voulait me faire croire à une victoire sans combat et la raison humaine me bercer, m’endormir sur ce fallacieux succès tout en me privant des croix de Providence. Pendant que je travaillais, une bonne vieille femme passant à côté du jardin m’appelle et, « pour l’amour de Dieu », me demande deux poireaux pour sa soupe. Vite, sans réflexion, je cueille une bonne poignée de poireaux que je lui donne. J’étais tout heureuse et pensais : « Donc, mon cher Jésus est aimé dans ce village ; oh ! si on pouvait l’aimer autant qu’il est aimable, autant qu’il mérite d’être aimé ! » Le soir, quand je quittai mon ouvrage et rentrai, mes maîtresses m’attendaient ; elles avaient su ma sottise par cette même femme qui, sans doute par charité, avait averti mes maîtresses que j’étais capable de les ruiner ; surtout quand il ne me coûtait que de prendre. Elles me réprimandèrent comme je le méritais et ne m’envoyèrent plus au jardin.

 

Un miracle de première grandeur devait marquer la fin du séjour de Mélanie chez ses bons maîtres de Saint-Jean-des-Vertus :

 

... Un jour j’étais allée un peu loin pour faire paître mes vaches, quand vers l’après-midi se déchaîna une grande tempête : les tonnerres grondaient incessamment, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; la pluie tombait à torrents ; je pris le chemin du village avec mes vaches ; j’aurais voulu faire autant de mille millions d’actes de louange et d’amour de mon cher Jésus qu’il tombait de gouttes d’eau. Arrivées à un certain endroit, mes vaches s’étaient arrêtées et voulaient revenir en arrière : c’était le ruisseau qui avait une crue énorme, étant entre deux montagnes qui lui donnaient leurs eaux. Dans les temps de pluies ordinaires, en faisant rouler de grosses pierres dans le ruisseau, les personnes pouvaient le passer sans grand danger de se noyer, mais ce jour-là, c’était humainement impossible ; l’eau était très haute et elle descendait avec fracas, emmenant avec elle des pierres, des rochers et des arbres et cette eau était bourbeuse. J’étais bien dans la peine : je voyais que mes bêtes souffraient et étaient effrayées. Je m’adresse à ma maman, je lui expose ma crainte. De fait, mes vaches ne m’appartenaient pas et s’il leur arrivait malheur, c’est moi qui devais en rendre compte à mon bon Dieu. En un instant, je vois mon cher frère près de moi qui me dit : « Ma sœur, n’ayez pas peur, venez. »

Aussitôt, je fais retourner mes vaches près du torrent en furie, puis je vais près de l’eau et mon petit frère lève son bras droit sur le torrent. Il y fit comme un grand signe de croix et aussitôt le torrent resta comme coupé (du côté où il descendait). Mon frère me dit : « Passez, ma sœur. »

Je lui dis : « Attendez, mon frère, que je fasse vite passer mes vaches ; et vous, mon frère, passez aussi, passons ensemble » ; et nous nous donnâmes la main ; nous sommes tous passés ; et arrivés à l’autre bord, je n’ai plus vu mon cher frère. Dès que le torrent se coupa, le bruit et le fracas qu’il faisait s’arrêta tout à coup, pour recommencer quand nous eûmes traversé.

 

Quelques jours après, c’était le retour à Corps et la promesse, par les parents, qu’ils laisseraient leur fille retourner l’année suivante à St-Jean-des-Vertus.

Comme d’habitude, durant l’hiver qui suivit, tout n’alla pas pour le mieux dans la demeure familiale.

Croyant Mélanie enfin plus raisonnable, sa mère eut l’idée de lui acheter une paire de souliers vernis et de la conduire ainsi chaussée à un bal donné à l’occasion d’un mariage. Au moment du départ, Mélanie disparut et demeura introuvable. On imagine la fureur de sa mère et les sanctions qui suivirent : plusieurs nuits passées à la belle étoile, à prier et à souffrir.

Aussi souvent qu’elle le pouvait, Mélanie allait à la messe et aussi, sans qu’elle fût inscrite, au catéchisme, avec ses deux frères aînés.

Les beaux jours revenus, sa maîtresse de l’année précédente vint la chercher pour la conduire à St-Jean-des-Vertus, où l’attendaient vaches et brebis.

Sans négliger sa tâche de bergère, Mélanie, cette année encore, fut comblée de faveurs spirituelles et avança à grands pas dans la voie de l’amour, du renoncement et de l’immolation. Des visions extatiques lui découvrirent de nouveaux mystères.

Au sortir d’une de ces visions, elle se retrouva, non loin de son troupeau, en face du garde champêtre qui lui dit l’avoir découverte endormie et avoir veillé sur son troupeau jusqu’à ce qu’elle s’éveillât. Il ajouta qu’il était dans l’obligation de dresser un procès-verbal et qu’elle devait lui donner un gage. Docilement, Mélanie tendit au garde le mouchoir qu’elle avait autour du cou. Sur quoi, le représentant de la loi, invoquant l’estime qu’il avait pour le père de la petite bergère, se radoucit, restitua le gage et promit qu’il n’y aurait pas de procès-verbal.

Il y eut pour Mélanie, vers la même époque, une rencontre plus déplaisante et surtout plus dangereuse que celle du garde champêtre. Un jour, elle vit venir à elle une femme porteuse de marchandises alléchantes, capables, disait-elle, les unes de remédier à l’insuffisance de vêtements d’une humble bergère, les autres de la rendre plus séduisante et de lui faire trouver instantanément un ou plusieurs maris. Mélanie repoussa toutes ces avances, mais la tentatrice insistait. Mélanie, alors, se signant, adressa au Sauveur une fervente supplication. À l’instant même, un gros chien apparut, courant sus à l’importune qui, sans dire un mot, s’enfuit, tandis que le chien disparaissait par où il était venu.

Quelques semaines plus tard, la neige recouvrait à nouveau les pâturages et il n’était plus possible d’y conduire les animaux.

Mélanie regagna Corps en compagnie de sa maîtresse qui tenait à la redemander – une fois de plus – pour l’année suivante. Cette personne, soulignons-le au passage, appréciait la bonne volonté et les services de la petite bergère, pourtant mal reçue par sa mère, qui ne répondit ni à son bonjour ni à ses marques d’affection. Elle repoussa aussi, comme à l’accoutumée, ses offres de service pour tout travail à la maison.

Il ne restait à Mélanie qu’à s’isoler dans une chambre et à se réfugier dans la prière.

De temps en temps, cependant, elle demandait a sa mère l’autorisation de sortir pour aller à l’église.

Alors que l’hiver était encore loin d’être terminé, la mère de Mélanie, dans sa hâte de se débarrasser d’elle, la loua avant le terme raisonnable. Mais ce n’était pas à St-Jean-des-Vertus, en dépit de la parole donnée. C’était au village de St-Michel, à dix kilomètres environ de Corps. Et il fallait partir sur-le-champ, quoique les pâturages fussent encore impraticables.

La nouvelle famille à laquelle Mélanie était louée se composait du mari, de sa femme et d’une fillette de deux ou trois ans. Il n’y avait qu’un lit dans la maison. Le soir venu, Mélanie fut invitée à y prendre place à côté de ses patrons. Se souvenant des recommandations de son petit frère et bien qu’elle n’en comprît pas les raisons, elle déclara ne pouvoir accepter. On insista, elle s’obstina dans son refus, non sans lutte contre son propre vouloir. Il en fut de même les deux nuits suivantes.

Enfin, Mélanie eut son lit à elle. Elle nous en fait la description :

 

... C’était un petit bassin en bois qui avait servi pour donner à manger et à boire à un tout petit cochon que mes patrons voulaient élever et qui mourut. Ce bassin creusé dans un arbre n’était ni assez long ni assez large pour que je me couche dedans ; avec deux clous il était fixé au pied du lit et par-dessous, au milieu, il était soutenu à un ou deux pieds de terre par un bâton. Pas de coussin, pas de draps de lit et pas de couvertures ; dedans il y avait un paquet de chardons secs. Mon lit était donc garni avec ces plantes piquantes. La première nuit je m’y couchai sans me dévêtir, puis les autres nuits je me dévêtais en partie seulement. Il me semblait bien consolant de n’avoir plus qu’à me croiser les bras : le divin Maître faisait ses affaires avec les miennes ; j’étais sûre de faire sa sainte volonté ; il ne me restait qu’à lui rendre grâce de la faveur qu’il me faisait en me donnant une petite part aux humiliations, aux mépris et à la flagellation du Fils de Dieu.

 

Il y avait à St-Michel deux autres enfants de Corps. Apprenant par l’un d’eux dans quelles conditions couchait Mélanie, des personnes allèrent trouver Julie Calvat et insistèrent pour qu’elle ne laissât pas plus longtemps sa fille chez des patrons aussi inhumains. Quelques jours après son retour à St-Michel, le petit berger vint dire aux patrons de Mélanie que sa mère, malade, avait besoin d’elle et leur demandait de la lui renvoyer sans retard. À contrecœur, on laissa partir Mélanie, en lui faisant promettre de revenir prendre sa place dès que sa mère serait guérie. Rentrée chez elle, non sans regretter une place où elle avait l’occasion de faire quelques sacrifices, Mélanie eut la surprise de trouver sa mère en parfaite santé et d’apprendre qu’elle était elle-même déjà louée dans une autre famille, à Quet-en-Beaumont. Dès le dimanche suivant, sa nouvelle patronne vint la chercher et Mélanie put se rendre compte le jour même qu’elle n’aurait rien à regretter de sa place précédente...

 

... Cette famille se composait du père, de la mère, de la fille, âgée d’environ vingt-cinq ans, et du fils d’environ vingt-trois ou vingt-quatre ans.

Après avoir salué mes patrons et m’être mise à leur disposition, je me rendis à l’étable pour faire la connaissance de mon petit troupeau : il se composait de trois vaches (peu de jours après on m’apprit que deux que j’appelais vaches étaient deux taureaux) et de trois ou quatre chèvres.

Mon impression, en entrant chez ces nouveaux patrons, était noire, affligeante et répugnante : je ne savais pas définir cette angoisse, cette peur, ce malaise intérieur que j’éprouvais involontairement, me faisant violence pour me surmonter. Ces personnes ne regardaient jamais en face ; toujours leurs regards étaient tordus ; il semblait qu’ils ne se lavaient jamais les mains ni la figure ; on aurait dit des ramoneurs. J’étais humainement dégoûtée de leurs personnes et de leurs regards. Je souffrais pour cela des peines très grandes : mon esprit était comme crucifié. De plus en plus, je tenais mon cœur dans l’unité de mon tout bon et tout aimant Jésus, voulant, embrassant tout ce qu’il daignait permettre à mon égard ; j’unissais mes sentiments à ceux qu’avait eus le Verbe de Dieu, mon très amoureux Jésus-Christ.

 

Que Mélanie ait pu demeurer une saison entière au service de cette famille Moine – c’était son nom – et n’ait pas, dès les premiers jours, profité d’une occasion pour s’évader serait incompréhensible, si elle n’avait pas accepté et même recherché les occasions de souffrir par amour pour Dieu et si Dieu lui-même ne l’avait couverte de sa protection spéciale. Sans le savoir, en effet, et sans doute sans le vouloir, sa mère l’avait louée à des gens d’une inqualifiable sauvagerie.

Pour les quatre personnes qui composaient la famille, il n’y avait, dans une chambre unique, que deux lits, dont l’un servait aux parents, et l’autre à la fille et au fils. Lorsqu’arriva l’heure du coucher, Mélanie se vit assigner une place dans le second lit ; mais, fidèle aux recommandations de son Frère et comme dans la famille où elle était précédemment, elle refusa avec énergie, au nom de la religion, de coucher dans un lit où se trouvait un homme. Les menaces et les blasphèmes du chef de famille ne purent la faire céder. Exaspéré, l’homme, alors, se leva, saisit Mélanie, la frappa brutalement, la traîna par les cheveux autour de la chambre et, finalement, retournant dans son lit, la laissa plus morte que vive.

La même scène se reproduisit le lendemain. Le troisième jour, sur le refus réitéré de Mélanie, préférant se laisser tuer que de désobéir à Dieu, le tortionnaire, délirant de rage, redoubla ses violences, criant qu’il voulait en finir, réclamant une hache, et Dieu sait à quel geste irréparable il se serait livré, si, tout à coup, sa victime ne lui avait été soustraite par une force mystérieuse et n’avait, durant le reste de la nuit, échappé miraculeusement aux recherches entreprises par toute la famille pour la retrouver.

Nous aurons l’occasion de revenir sur cette nuit dramatique commencée dans l’horreur et terminée, grâce à Dieu, dans le plus merveilleux des ravissements.

 

... Je me retrouve, raconte Mélanie, assise par terre, à côté d’une chaise en débris. Mes patrons étaient encore au lit. Je sortis pour prier un peu dans l’étable. Après environ une heure j’entendis que mes maîtres parlaient et discutaient entre eux ; je rentre pour demander où je devais mener les animaux, et tous me disaient je ne sais quoi. Enfin, ils me grondaient et m’appelaient esprit follet ou follette, je ne sais, et me demandaient où je m’étais cachée, puisque avec une lampe ils m’avaient cherchée partout, et que je n’étais sûrement pas dans la maison, et que pour sortir j’avais dû passer par le trou de la serrure. Puis le patron me dit de me lever de devant ses yeux parce que je le faisais devenir fou.

 

Que s’était-il passé au juste entre ses patrons au cours de leur discussion ?

Toujours est-il que, le soir venu, la fille dit à Mélanie :

 

Si ce n’est pas par caprice que vous refusiez de vous coucher quand il y avait mon frère, il n’y est pas ce soir, venez vous mettre au lit.

 

Mélanie ne répondit d’abord rien. Enfin, après avoir bien hésité, elle se décida à se coucher à côté de la jeune fille... Et le jeune homme ne vint pas. Il ne devait plus venir.

Ce n’était pas assez pour Mélanie des brutalités de ses patrons.

La garde des animaux devait, elle aussi, lui ménager bien des tourments. Le troupeau, nous l’avons dit, n’était pas nombreux : une vache, deux taureaux et trois chèvres. Mais ces bêtes étaient à l’image de leurs maîtres : sauvages, indociles et méchantes. Il y avait du danger à les attacher et à les détacher. Comme leurs pâturages étaient imprécis, il fallait les suivre dans leurs courses capricieuses pour les empêcher d’aller faire du tort dans les champs voisins. Le garde champêtre, d’ailleurs, avait déclaré à Mélanie qu’elle avait de très mauvais patrons et qu’il était obligé de surveiller de près leur bétail. Heureusement, là encore, la Providence veillait et ne permettait pas que la malice des animaux dépassât certaines limites. À la suite d’une prière confiante adressée à celui qui commande à tous les êtres, vaches et taureaux se laissèrent attacher et détacher sans difficultés.

Un après-midi, pour une raison inconnue, les deux taureaux « prirent la course » en direction du Drac et disparurent. Mélanie, après avoir confié la vache et les chèvres à Jésus, dont elle voyait l’image sur une croix toute proche, partit à la recherche des fugitifs. Elle les aperçut au fond d’une sorte de précipice d’où il lui sembla qu’elle ne pourrait jamais les faire sortir. Et, comme elle cherchait un cheminement pour aller jusqu’à eux, elle les vit soudain se mettre en mouvement et remonter vers elle, précédés de son ange gardien qui leur traçait la voie à parcourir. Un moment après, ils arrivaient en bon état.

Et ce fut l’occasion, entre Mélanie et son aide providentiel, d’un entretien où elle fut invitée, une fois de plus, à imiter Jésus, qui, depuis l’union de sa divinité à son humanité sainte, jusqu’à sa mort sur la croix, n’a cessé de souffrir, dans son âme, dans son cœur et dans son corps.

À quelque temps de là, troublé par les renseignements alarmants venus à ses oreilles, Pierre Calvat décida d’aller un dimanche à Quet pour en ramener sa fille.

Grande dut être sa surprise en trouvant Mélanie désireuse de rester avec des patrons qui ne lui donnaient à manger – et encore exceptionnellement – que du pain moisi dont les chèvres et les vaches elles-mêmes ne voulaient pas... Il était cependant résolu à retirer sa fille à de tels patrons, mais ces derniers, trop heureux, sans doute, d’avoir une bergère aussi docile et aussi résignée à leurs mauvais traitements, firent une telle opposition et de si belles promesses, et Mélanie, de son côté, insista tellement pour ne pas quitter ses maîtres que son père, pour finir, repartit seul et la laissa continuer à goûter les douceurs de son purgatoire terrestre...

Les Moine avaient une façon à eux de tenir leurs promesses et Mélanie n’allait pas tarder à en faire à nouveau l’expérience.

Le temps de la moisson venu, ils quittèrent leur maison pour à séjourner dans un champ à l’abri d’une sorte de cabane faite avec des gerbes de blé battues. Tous quatre y couchaient sur la paille et voulurent, naturellement, que Mélanie fit comme eux. Devant son refus, auquel il aurait pu s’attendre, son patron, vociférant et jurant, lui commanda de passer la nuit à glaner. À la pointe du jour, il voulut se rendre compte du travail accompli et constata que Mélanie avait soigneusement ramassé tous les épis de son champ. Loin de le satisfaire, cette constatation mécontenta au plus haut point l’irascible et cupide paysan qui voulait que Mélanie allât glaner dans les champs des voisins. Comme Mélanie repoussait une pareille exigence, il se mit à lui lancer des pierres. L’une lui fit à la lèvre supérieure une blessure dont elle devait garder toute sa vie la trace, tandis qu’une autre l’étourdissait et l’étendait sans connaissance. Il aurait continué ce jeu cruel sans les cris indignés de quelques voisins qui, de loin, en étaient les témoins.

Le soir, Mélanie reçut l’ordre de ramener les animaux à la maison et de les mener paître les jours suivants dans un champ qu’ils lui désignèrent. Eux-mêmes ne rentrèrent chez eux qu’au bout d’une quinzaine et repartirent vingt-quatre heures plus tard pour une nouvelle période de plus de quinze jours.

Le but de ces longues absences ? Une voisine au courant le dévoila à Mélanie : c’était tout simplement la maraude, chose bien naturelle chez des gens comprenant le glanage comme nous l’avons vu plus haut. Mélanie, la pauvre enfant, ne connaissait pas ce mot et crut d’abord que la maraude devait être le nom d’un village... Il lui fallut quelques explications pour comprendre que la maraude n’était pas autre chose que le vol. Ajoutons que les Moine étaient partis en laissant la porte de leur maison fermée et que c’est à la bonté de la même voisine que Mélanie dut de ne pas coucher toutes les nuits à la belle étoile.

Pas plus que de son couchage, les généreux patrons ne s’étaient souciés de la nourriture et de la santé de leur bergère.

Au cours de la deuxième quinzaine, Mélanie fut atteinte de furonculose, accompagnée d’une forte fièvre. Un voisin compatissant le fit savoir à la mère de Mélanie qui, au bout d’une semaine, s’émut et envoya un de ses fils, Henri, prendre la place de la malade. Celle-ci, rentrée à Corps contre son gré, n’y resta que deux jours. La pensée du sort de son frère la tourmentait et elle avait hâte de le remplacer. Mais elle était loin d’être guérie. Un après-midi, pendant qu’elle gardait son troupeau, débilitée par la maladie et par les privations, elle tomba en syncope et resta un long moment évanouie. Revenue à elle, elle entendit un pas qui approchait.

 

... Je voulus vite me lever, mais c’est à peine si je pus un peu relever ma tête qui retomba aussitôt. Alors j’entendis la voix de l’homme qui en avançant près de moi me dit : « Eh ! amie, vous êtes souffrante ? » J’ouvre les yeux et m’assieds, effrayée, je réponds que j’avais la tête un peu étourdie, que, s’il plaît à Dieu, cela passera du moins assez pour que je puisse faire mon devoir. « Voici », me dit l’homme, en présentant trois petits pains biscuits, ronds, tendres et presque fondants dans la bouche. Sur chacun de ces pains, et de la même substance, il y avait un crucifix. Je ne voulais pas accepter son don (en général je n’acceptais rien de personne) ; il insistait et me dit :

– Je vous en prie, bonne amie, au nom de Dieu, prenez, vous êtes mourante ; la divine Providence par mes mains, vient vous corroborer, réconforter : mangez à présent un de ces petits pains.

Je fis le signe de la croix et baisai le crucifix, puis avec mes doigts, je rompis un peu de ce petit biscuit que je mangeai. Dès que ce peu apparent descendit dans mon estomac, je me sentis fortifiée comme par enchantement. Je mis les deux petits pains qui me restaient dans ma poche ; ces pains vigoureux étaient grands à peu près comme une pièce de cinq francs, mais tant soit peu plus épais. Je continuai à prendre des miettes tout autour de mon petit pain sans gâter le crucifix que je voulais, à la fin, manger tout entier, ce que je fis. Mes forces étaient revenues ; je remerciai l’homme qui reprit sa corde pour se retirer (car il était venu là comme un homme qui va ramasser du menu bois), et je lui dis :

– Mon ami, si vous rencontrez mon bon Frère, dites-lui que je languis de le voir, mes yeux le cherchent partout.

– Et où est-il votre Frère ? me demanda l’homme.

– Mon Frère, lui dis-je, est avec sa Maman.

– Et comment est-il ?

– Oh ! mon Frère, lui dis-je, n’est pas plus grand que moi, mais vous le reconnaîtrez vite : il est plus beau que tous les autres enfants, il est plus beau que le soleil, sa jolie petite figure est un paradis, elle est plus blanche que le plus beau lys, ses joues sont rosées comme les plus belles roses de mai, ses yeux sont clairs et pénétrants comme deux soleils, sa douce voix sonore et amoureuse plante l’amour dans tous les cœurs qui l’entendent. Allez, allez, que si vous le voyez vous le reconnaîtrez aussitôt.

Et l’homme s’en alla... Et... mon Frère, mon bien-aimé Frère ne vint pas.

 

Rentrés enfin chez eux, les Moine, malgré leur désir de garder jusqu’à la Toussaint leur irremplaçable bergère, durent consentir au départ de Mélanie, que réclamait son père inquiet. Il refusa de la laisser repartir.

Mélanie se serait sentie heureuse à Corps, parmi ses frères et sœurs, si elle avait réussi à désarmer l’hostilité de sa mère, qui se disait mécontente de ses caprices et de son mutisme et parlait à ses autres enfants de l’envoyer du côté de la Salette, pays des loups, pays des neiges, d’où, certainement, elle ne reviendrait pas.

En parlant de la sorte, Julie Calvat ne pouvait imaginer qu’un jour allait venir, déjà tout proche, où sa fille rencontrerait à la Salette, non pas des loups, mais la Reine du ciel, et que l’écho de cette rencontre retentirait jusqu’aux extrémités de la terre...

Mélanie était entrée dans sa quinzième année et n’avait pas encore fait sa première communion. Son père prescrivit qu’elle profitât de sa présence à Corps pour s’y préparer en allant au catéchisme. C’était compter sans les obstacles qu’elle rencontrerait dans sa propre famille. Assez souvent, en effet, au lieu de l’autoriser à se rendre au catéchisme à l’appel de la cloche, sa mère lui commandait d’aller ramasser du menu bois pour alimenter le poêle familial. Il en résultait de fréquentes absences qui ne pouvaient passer inaperçues. Le vicaire s’en inquiéta et dit à un des frères de Mélanie qu’elle ne ferait pas sa première communion cette année-là. Mise au courant, la mère entra dans une violente colère, à la fois contre le vicaire et contre sa fille. Elle ordonna à Mélanie de ne pas manquer le catéchisme mais en ajoutant qu’elle devait s’arranger pour ramasser à temps tout le bois nécessaire à la maison.

Mélanie s’exécuta docilement. Elle fut, désormais, ponctuelle au catéchisme, mais, le premier jour, elle fut condamnée à se mettre à genoux au milieu de l’église en punition de ses absences passées. D’autre part, la récitation littérale du catéchisme était au-dessus de ses moyens et c’était un autre motif de mauvaises notes. Naturellement, ses camarades ne manquèrent pas de mettre sa mère au courant de ses piteux résultats et Mélanie dut entendre, après les reproches du vicaire, les invectives et les sarcasmes maternels. Quant au bois, il n’était pas toujours bien sec et, s’il brûlait mal, c’était encore à Mélanie que sa mère s’en prenait. En somme, c’était plus qu’il n’en fallait pour décourager une enfant sensible et lui faire souhaiter de mourir. Heureusement, Dieu veillait sur elle et lui faisait trouver les consolations et le réconfort nécessaires à des sources insoupçonnées des personnes qui avaient la charge de la nourrir et de l’instruire.

Abstraction faite de quelques considérations sur la chute des mauvais anges et sur la création de l’homme, c’est sur le récit des difficultés qu’on vient de voir que se termine l’histoire de l’enfance de Mélanie écrite par elle-même. Malgré les lacunes d’une synthèse bien imparfaite, le lecteur aura pu se rendre compte que cette histoire est une suite à peu près ininterrompue de souffrances physiques, de mauvais traitements et d’humiliations de toute nature, alternant avec des interventions miraculeuses aussi nombreuses que diverses.

Il nous reste à voir – et c’est, nous semble-t-il, la partie la plus importante – quel fut l’enseignement donné à Mélanie au cours de ses rencontres surnaturelles en vue de la préparer à sa double mission de messagère de la Sainte Vierge et de victime expiatoire vouée sans réserve à la souffrance corédemptrice.

Comme on l’a justement fait remarquer, la conservation de la vie par une enfant de trois ou quatre ans à peine, que sa mère condamne à coucher habituellement sous les lits ou à errer plusieurs jours et plusieurs nuits de suite dans les bois, sans autre nourriture que les fruits d’arbustes sauvages, ne peut s’expliquer que par une protection spéciale échappant aux limites de la résistance humaine.

Toute personne qui, dans l’entourage de Mélanie, aurait connu ce seul fait, n’aurait éprouvé, par la suite, qu’une surprise modérée en présence des évènements extraordinaires qui marquèrent cette période de la vie de la future volante de la Salette. Mais nul ne soupçonnait, à Corps, l’existence à la fois misérable et merveilleuse de la petite Calvat. C’est tout juste, semble-t-il, si, dans le village où elle fut louée deux années de suite, il a été fait quelque bruit autour de deux guérisons attribuées à Mélanie. L’énergie avec laquelle elle s’en défendait ne permit sans doute pas à ce bruit de se répandre bien loin.

De tous les faits extraordinaires relatés dans son autobiographie, on ne possède pas, à notre connaissance, d’autre preuve que le témoignage personnel de Mélanie. On peut penser que c’est peu. On peut aussi penser que c’est déjà beaucoup, si l’on tient compte de la valeur exceptionnelle que donne à tout écrit de Mélanie le choix providentiel dont elle a été l’objet. Sied-il de suspecter a priori son témoignage en raison même de la multiplicité et de la diversité des faits dont elle fait le récit et qui sont inexplicables par des causes naturelles ? Ce n’est là qu’une difficulté mineure, car, si on admet que la Sainte Vierge ait pu agir une fois, de façon directe et explicite, dans la vie de Mélanie, la porte, si l’on peut dire, est ouverte à d’autres interventions de même nature et on ne voit pas bien pourquoi on en limiterait le nombre.

Mais venons-en à la partie qui nous paraît la plus digne d’attention dans le récit de l’enfance de la petite sauvage : nous voulons dire la formation de son âme, son instruction religieuse et son éducation morale par ses célestes éducateurs.

 

 

 

 

 

 

Chapitre II

 

DE UN À SIX ANS

 

 

 

Reniée par sa mère de la terre, Mélanie apprend qu’elle a tout de même une maman – Portrait du Petit Frère – Vision de Jésus-Christ – Lettre de Mélanie adulte à son confesseur – La vraie sagesse – Au calvaire – Mélanie comprend que Dieu la veut toute dépouillée, toute sienne – Vision de Jésus portant sa croix – La grâce de souffrir – L’Eucharistie – Communion spirituelle – Stigmates – Marie – Mélanie malade – Abandon total entre les mains de Dieu – Nouvelles persécutions de sa mère – La poupée – Mélanie à l’église – Le miroir – Chez sa tante – À l’école – Visite à sa maman du ciel – Sort des bienheureux – Réflexions sur le chemin parcouru.

 

 

Nous avons dit que, dès son âge le plus tendre, le très rudimentaire enseignement religieux de son père avait fait sur l’âme sensible de Mélanie une très profonde impression. La pensée que ce Jésus dont il lui mettait l’image entre les mains avait donné sa vie pour le salut des hommes la touchait jusqu’aux larmes. Dans sa candeur enfantine, elle voulait déjà l’imiter en souffrant et en mourant comme lui ; et ce désir était tellement fort qu’il occupait entièrement son cœur et son attention.

Nous avons dit aussi que, fatiguée jusqu’à l’exaspération de voir sa petite fille comme obsédée par des pensées pieuses et réfractaire aux distractions habituelles à son âge, sa mère l’avait insensiblement prise en grippe et s’était mise à la maltraiter.

Ainsi privée des tendresses maternelles, la pauvre enfant s’était peu à peu repliée sur elle-même, était devenue taciturne, distante et comme étrangère au monde et à sa propre famille.

Grande aurait été la surprise de Julie Calvat, si on lui avait prédit à quelle destinée extraordinaire était promise la petite victime de son intolérance et de sa frivolité.

Dans un chapitre précédent, nous avons cité un extrait du récit où Mélanie raconte comment, alors qu’elle errait depuis trois jours dans un bois où l’avait chassée sa mère, elle vit tout à coup venir à elle un merveilleux enfant qu’elle avait déjà aperçu, mais sans qu’il lui adressât la parole. Cette fois, il lui parla. Ce fut, on s’en souvient, pour lui dire : d’abord qu’il était son Frère, qu’elle devait l’appeler ainsi, qu’il veillait sur elle et venait la consoler.

 

– Bonjour, ma sœur, pourquoi pleurez-vous ? Je viens vous consoler.

 

Mélanie n’était pas habituée à s’entendre parler de la sorte, mais le ton était si doux, si engageant que, tout de suite mise en confiance, elle parla à son tour. Elle commença par recommander naïvement à son aimable interlocuteur de parler bien bas, car elle n’aimait pas le bruit... Après quoi, elle exposa les causes de ses larmes : la pensée des souffrances de Jésus et de la méchanceté des hommes, et la perte de sa maman.

 

– Ah ! dit-elle, si j’avais une maman !

– Ma sœur, dit alors le petit, dites-moi Frère, je, suis votre bon Frère, je veille sur vous ; nous avons une Maman.

– Une maman ! une maman ! s’écria la sauvage, toujours en pleurant. Ah ! j’ai donc une maman ! Où est-elle, mon Frère, pour que je coure vite la trouver ?

– Notre Maman, dit le joli enfant, est partout avec ses enfants ; aimez-la bien, cette bonne Maman ; elle est toujours avec ceux qui se montrent ses enfants. Bientôt je vous mènerai voir votre Maman.

 

Après avoir entendu cette nouvelle si consolante, Mélanie fut instruite par son Frère de quelques grandes vérités de foi : la grandeur infinie de Dieu, sa toute-puissance et sa bonté sans limites. Nous ignorons quel langage fut employé pour rendre un tel enseignement accessible à l’intelligence d’une enfant de quatre ans à peine, mais nous pouvons penser que ce fut un langage simple, dépouillé de toute phraséologie redondante dont les hommes se servent pour masquer l’indigence ou l’obscurité de leur pensée.

Nous pouvons être convaincus également que la voix qui instruisait Mélanie pénétrait irrésistiblement, douce et forte, jusqu’au plus intime de son cœur et de son esprit, pour y rester gravée, ineffaçable, à tout jamais. Plût au ciel que les cerveaux et les cœurs des adultes fussent aussi réceptifs à la parole de Dieu transmise par ses ministres accrédités ! Jésus n’a-t-il pas dit, en effet : Qui vous écoute m’écoute, qui vous méprise me méprise ?

Que, dans ces merveilleux colloques, il ait été surtout question de la vie douloureuse de Jésus et de sa passion, rien d’étonnant, quand on sait avec quelle compassion attentive Mélanie, alors qu’elle était d’un ou de deux ans plus jeune, écoutait son père lui parler du calvaire et du crucifiement. C’était pour elle un sujet familier et elle ne manqua pas d’en faire la remarque...

Ainsi consolée, réconfortée et déjà initiée en partie aux grands mystères de la foi, Mélanie allait recevoir quelques directives sur la conduite qu’elle avait à tenir vis-à-vis des personnes avec lesquelles il lui fallait vivre ou qu’elle aurait l’occasion de rencontrer plus tard.

Si l’on considère comme un défaut dont elle aurait eu à se corriger le mutisme habituel reproché à Mélanie par sa mère, on pourrait trouver étrange qu’elle n’ait pas été invitée par son divin Conseiller à se départir de son silence, à devenir plus sociable et plus préoccupée de plaire à son entourage et, tout au moins, à sa mère.

Or, les consignes qu’on va lire sont toutes différentes :

 

Ma sœur, fuyez le bruit du monde, aimez la retraite et le recueillement, ayez votre cœur à la croix et la croix dans votre cœur ; que Jésus-Christ soit votre seule occupation. Aimez le silence et vous entendrez la voix du Dieu du ciel qui vous parlera au cœur ; ne formez de liaison avec personne et Dieu sera votre tout.

 

Deux pages entières du livre de Mélanie, toutes remplies de grâce et de poésie, nous font le portrait de l’Enfant-Dieu, ce Frère si aimable et si aimé qui ne devait révéler que beaucoup plus tard sa véritable identité.

Il était et devait rester toujours de la même taille que Mélanie, bien fait, bien proportionné, avec une petite figure d’un blanc rosé, des cheveux châtain clair et frisés, partagés sur son beau front et tombant un peu sur les épaules, des yeux doux et pénétrants, une voix mélodieuse allant droit à l’âme... Il se promenait avec Mélanie, la tenant par la main, l’aidant à se relever quand elle tombait sur le sentier pierreux, cueillait avec elle des fleurs qui venaient d’elles-mêmes se placer dans ses jolies petites mains et avec lesquelles ils faisaient ensemble des couronnes...

Le vêtement n’est pas oublié. Lors de la première rencontre, il était habillé de blanc, avec une couronne de roses blanches sur la tête ; mais il n’était pas toujours habillé ainsi. Quelquefois, la robe était bleue, avec une ceinture blanche, d’autres fois rose avec des souliers blancs et une ceinture bleue, d’autres fois encore serrée à la taille par un ruban en or dont les bouts pendaient de côté... Mélanie, qui portait une robe bleue et blanche – d’un tissu sans doute bien grossier – trouvait qu’une seule teinte était insuffisante pour son Frère ; elle lui conseilla de demander à sa Maman une robe bleue et blanche comme la sienne. Et le Frère, incontinent, promit qu’il ferait comme elle désirait...

Pour ses trois premières visites, l’enfant portait sur la tête une couronne de roses. Cette couronne intriguait Mélanie. Pensant que c’était une couronne de premier communiant, elle songeait avec inquiétude qu’à la porter ainsi avant le jour de la communion, on risquait de l’endommager... Comme elle demandait, en outre, à son bien-aimé Frère pourquoi il portait maintenant une couronne de roses, c’est que, lui dit-il, auparavant j’en ai porté une autre...

À ces mots, Mélanie perd l’usage de ses sens, est ravie en extase et se trouve, subitement, en présence de la :

 

Majesté divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il était grand, majestueux, plein d’amour et d’amabilité, vêtu d’une longue robe blanche argentée, transparente et brillante, sur laquelle étaient parsemées des pierres précieuses de différentes couleurs et variantes dans leurs couleurs cristallisées ; à sa ceinture, il avait une très jolie bande ou ruban en argent et très richement ornée de broderies en fleurs, relevées, entremêlées de pierres précieuses (comme on dit sur la terre), mais c’était bien autre chose et tout brillant cristallisé. Sur sa tête il y avait un diadème en trois, en or fin avec des brillants scintillants et des pierres précieuses, diamants, rubis, émeraudes. Notre-Seigneur Jésus-Christ était tout lumineux et entouré d’une grande lumière. Il avait dans ses mains une petite colombe blanche.

À la vue de cette majesté inappréciable (sic), je me profondais (sic) dans mon rien. Intellectuellement j’entendis le divin Maître disant à la Lumière éternelle (que je compris être le Père Éternel) : « Que faisons-nous de cette petite créature ? Lui donnerons-nous une jolie couronne de fleurs ? » (J’avais déjà tout compris), je me hâtai de dire : « Non, non, Seigneur, pas de fleurs sur la terre ! Puisque depuis votre incarnation, c’est-à-dire depuis l’union de votre divinité avec votre humanité sainte, vous avez souffert en votre esprit et en votre corps plus que tous les martyrs ensemble et vous avez été couronné d’épines mortelles, puisqu’elles entrèrent dans vos yeux et dans le crâne de votre tête adorable, puis vous avez été cloué sur une croix pour nous sauver ; donnez-moi, Seigneur, la grâce de souffrir pour votre amour tout ce qu’il vous plaît que je souffre, jusqu’à ce que vous m’appeliez à votre gloire. » Toul cela s’est dit intellectuellement. À cela l’éternelle Lumière s’est approchée de Notre-Seigneur et a fixé dans les yeux la petite colombe et lui a tracé une croix sur la tête, tout près des yeux, puis l’a bénie. Notre-Seigneur la pressa alors sur son cœur et lui dit : « En vertu de ma croix, croissez et faites des fruits de vertus. »

 

Remarquons en passant que, lorsque le Seigneur ou sa sainte Mère daignent apparaître à une créature humaine, ils sont revêtus le plus souvent de vêtements dont la somptuosité et l’harmonie parfaite laissent bien loin derrière elles ce que l’habileté des plus grands couturiers terrestres peut réaliser de mieux. Les robes du Fils de Dieu, lors de rencontres avec la petite sauvageonne de Corps, et aussi bien quand il se présentait à elle sous les traits d’un petit enfant que lorsqu’il lui apparaissait sous les traits de Notre-Seigneur adulte, ne devaient pas faire exception à la règle. Elles ne devaient rien laisser à désirer en grâce et en majesté et nous pouvons envier l’enfant qui, dès l’âge de quatre ans, eut le privilège de contempler tant de beauté. Cependant, si les vêtements purent retenir suffisamment l’attention de Mélanie pour qu’elle pût en faire une description à la fois sommaire et précise, c’est surtout, n’en doutons pas, sur le visage que se fixèrent ses regards émerveillés. Elle avait été frappée et ravie par la gentillesse souriante de son petit Frère ; elle put constater que, transfiguré instantanément et sans qu’elle s’en rendît compte, en Christ adulte, il conservait la même grâce et la même amabilité, la même douceur ineffable. Elle put constater également que c’était, prononcé simplement d’une voix plus grave et plus impressionnante encore, le même enseignement lumineux, mis à la portée de son âme d’enfant.

Après le récit qu’on vient de lire, Mélanie répond à une question que lui avait posée son confesseur :

 

Votre Révérence désire savoir si je savais que c’était le divin Enfant-Jésus qui venait auprès de moi. Je dois dire que mon bien-aimé Frère, pendant plus de vingt ans, m’a laissé ignorer qu’il était Jésus, et que moi j’avais tout bonnement et simplement cru qu’il était mon Frère, comme lui-même me l’avait assuré. Donc je pris ses visites sans raisonner, contente d’avoir un si bon Frère et à qui je pourrais parler de mon bon Dieu, et lui enseigner à le prier et à lui consacrer tout son cœur, toute son âme et à l’aimer de toutes ses forces... Maintenant je dois dire, pour ma confusion, que j’étais dans une grande joie d’avoir un Frère à qui je pouvais parler de mon cher Jésus et que je voulais instruire... ! Il me dit qu’il était mon Frère et que j’étais sa sœur, je crus sur parole. D’ailleurs je n’avais pas l’habitude de réfléchir, je n’en avais pas le temps, parce que depuis que j’avais connu qu’après le péché d’Adam, tout le genre humain passé, présent et à venir était condamné à être privé éternellement de la gloire de Dieu, et encore devoir souffrir dans les enfers, et que notre bon Dieu qui jouit éternellement de sa propre gloire et qui n’a besoin de personne était venu prendre une âme et un corps humain pour souffrir,..., j’étais continuellement plongée dans les pensées de ce mystère d’amour, je n’avais pas le loisir de penser à ce qui n’était pas nécessaire pour aimer notre bon Dieu. Mon Frère était bien bon, aimable, il m’aimait, c’était bien juste que je l’aimasse de toutes mes forces ; il connaissait le bon Dieu et il me le faisait connaître, il me parlait de la rectitude d’intention et comment nous pourrions mériter infiniment dans toutes nos œuvres en les offrant et en nous offrant empourprés du sang de Jésus-Christ et en son nom trois fois saint,...

Enfin, si mon Frère a été mon Frère, il a été aussi mon instituteur, puisque c’est de lui que j’ai tout appris ce que je sais, en dehors du péché qui est mon seul ouvrage.

 

Parmi les moyens employés par Dieu pour communiquer aux créatures humaines ses enseignements et ses ordres, les songes tiennent une place qui n’est pas négligeable. Qu’on se souvienne de l’échelle de Jacob. Qu’on se souvienne de saint Joseph éclairé par un songe sur le mystère, si troublant pour lui, de l’Incarnation ; invité par un deuxième songe à fuir en Égypte ; puis par un troisième à regagner la Judée. Qu’on se souvienne encore du songe avertissant les mages que, pour retourner dans leur pays, ils devaient prendre un autre chemin que celui de Jérusalem.

Nous avons laissé Mélanie dans la forêt. Un soir, elle est seule, dans le silence et l’obscurité. Elle a la pensée occupée de ses parents qu’elle croit ne plus revoir, mais, plus encore, de la croix du Sauveur. La tristesse remplit son âme. Assise sur un tronc d’arbre coupé, elle s’abandonne au divin Maître et s’endort.

Elle rêve qu’elle est dans l’affliction : mais, tout à coup, son Frère l’appelle... Elle s’élance pour l’embrasser... D’un geste, il l’arrête, en disant que le moment n’est pas encore venu... Et il poursuit en lui révélant le secret de la vraie sagesse.

 

La vraie sagesse, dit-il, est dans la connaissance de notre Créateur et dans l’amour de la croix pour l’amour de Dieu ; qu’on doit aimer le Rédempteur pour lui-même, non tant pour ses dons, non tant pour le ciel des cieux qu’il donnera par miséricorde à ses serviteurs.

Plus mon très aimé Frère me parlait, plus je sentais le besoin, la nécessité, la faim d’aimer mon très amoureux Rédempteur, et plus aussi je me sentais petite, vile. Il me semblait que je rapetissais en contemplant la grandeur, la puissance de mon divin Sauveur.

Mon très doux Frère me dit que je devais remercier la miséricorde divine qui se servait de mes parents pour me détacher des affections du monde ; que le Très-Haut m’avait créée pour l’aimer au possible ; que je devais veiller sur mon cœur incliné à trop aimer les créatures et à en être aimée. Après cela, mon doux Frère me prit par la main et me dit :

– Où voulez-vous aller ?

Je répondis aussitôt :

– Au Calvaire.

– C’est bien, me dit-il, mais faites bien attention de ne pas me laisser, sinon vous tomberiez.

À l’instant le bois disparut...

 

Et Mélanie se trouva avec son Frère au pied d’une haute montagne sans trace de chemin, qu’il faut gravir parmi les pierres, les rochers, les épines et les croix, petites d’abord, puis de plus en plus grandes.

Tenant la main de son Frère, Mélanie avance lentement, mais en trébuchant ; elle tombe et retombe, gênée par les épines, fléchissant sous les croix qui s’abattent sur elle. Elle appelle alors au secours son Frère qui la relève, la dégage et lui propose de retourner en arrière.

 

Non, non, répond-elle, mais faisons ainsi : je marcherai derrière vous et là où vous aurez mis votre pied, je mettrai le mien.

Ma chère sœur, vous avez deviné le secret...

 

La marche reprend, plus assurée, pendant qu’il fait encore jour. Mais le ciel se couvre de gros nuages, les croix tombent de plus en plus nombreuses. Mélanie ne voit plus les traces de son guide et ne sent plus qu’à peine la main qui la soutient. L’inquiétude et l’angoisse s’emparent d’elle. Elle se croit abandonnée. Elle appelle et n’obtient pas de réponse. Il ne lui reste que la consolation de souffrir. Le chemin devient de plus en plus impraticable. Toutefois, la plus grande souffrance de Mélanie est de se sentir seule...

À un moment donné, elle entend le bruit d’une foule en fête, qui s’avance, riant et chantant, sur une belle route, l’interpelle au passage, se moque d’elle et, finalement, l’injurie, la traitant de folle, d’insensée, d’hypocrite, de fausse dévote, l’invite à fuir le charlatanisme des prêtres et à se joindre à elle pour se divertir.

Mélanie garde le silence et, péniblement, poursuit sa marche. Tout à coup, elle voit la multitude de ses insulteurs se précipiter et disparaître dans un gouffre d’où sortent de la fumée et des flammes...

Mélanie tombe à genoux, baise amoureusement le crucifix et s’offre tout entière au Rédempteur.

Elle sent une main serrer la sienne et se retrouve, rassurée, heureuse, aux côtés de son petit Frère.

 

Les pages qui suivent le récit de ce songe sont l’histoire émouvante d’une âme enfantine qui s’ouvre de plus en plus largement à la lumière céleste, qu’envahit irrésistiblement la grâce et que dévore chaque jour davantage une faim insatiable d’amour et de souffrance.

Pénétrée de son néant et de son abjection, Mélanie pense sans trêve aux perfections infinies de Dieu. Subitement, plongée dans un profond recueillement et ses sens comme anéantis, elle voit son Sauveur se communiquer à son âme d’une manière qu’elle ne peut exprimer. Elle se sent enflammée d’amour pour l’Amour infini et, en même temps, elle voudrait éprouver des souffrances sans limites.

Elle comprend que Dieu la veut toute dépouillée des affections humaines, toute sienne, qu’il veut être son Maître absolu.

Elle a la révélation de l’amour que le Rédempteur a pour tous les hommes et qui s’exprime dans le Mystère de l’Eucharistie.

À mesure que son intelligence s’ouvre sur les attributs divins, elle comprend que Dieu humilie, abaisse, anéantit, mais, en même temps, restaure, encourage, relève, anime, réconforte. En un instant, en un clin d’œil, l’intelligence reçoit beaucoup de lumières sur les mystères de notre sainte foi et sur les attributs de l’Être incréé.

 

Et tandis que je comprenais un peu l’amour de notre amoureux Rédempteur pour ses créatures, mon cœur semblait vouloir sortir de ma poitrine, je désirais souffrir. C’était selon moi le seul moyen en mon pouvoir de manifester mon amour et ma vive reconnaissance pour les bienfaits reçus.

 

Chassée, comme nous l’avons vu, de chez elle et convaincue qu’elle doit, par obéissance, rester dans les bois où elle erre depuis plusieurs jours, Mélanie se nourrit des quelques fruits sauvages qu’elle trouve sur son passage. Mais cela ne saurait suffire. Son Frère, heureusement, y pourvoit.

 

Je dois dire que, plusieurs fois, mon aimable Frère m’apporta un mets délicieux qui restaurait entièrement mes forces pour plusieurs jours. La première fois, c’était une très belle violette : je la mangeai ; ce n’était ni du pain ni du miel, je ne sus pas ce que c’était, sinon une liqueur, une substance très savoureuse et odorante.

 

Dans un élan de reconnaissance, Mélanie veut donner un baiser à son Frère. Mais lui, d’un geste, l’écarte :

 

Pas encore, dit-il, sœur de mon cœur, mangez toute la fleur et, en correspondant aux grâces divines, reproduisez en vous l’emblème de la violette.

 

De plus en plus, Mélanie aspire à la souffrance, seul moyen, pense-t-elle, de témoigner son amour à Dieu, son Créateur, son Rédempteur, son Guide, son Pasteur, son Maître, son Consolateur, sa Vie, l’Œil de ses yeux. Elle se rend compte que le vivifiant amour... prend racine dans l’humble foi d’où naît la pure charité et que tout doit être arrosé par le divin sang du Sauveur pour produire des fruits.

Pendant qu’elle supplie Jésus de prier en elle et avec elle, elle a, tout à coup, la vision de Jésus portant sa lourde croix, le corps ensanglanté, les épines profondément enfoncées dans sa tête, le visage défiguré.

Mélanie parle plus loin d’une double illusion dont elle a été victime. Elle croyait que son besoin d’aimer et de souffrir serait, un jour, pleinement satisfait dès ici-bas et qu’alors elle n’aurait plus rien à désirer. Une voix intérieure l’avertit qu’elle faisait erreur, que ce rassasiement auquel elle aspire n’est pas de ce monde et qu’il est réservé aux bienheureux dans le ciel. En attendant, elle doit se considérer comme une voyageuse et poursuivre sa route en combattant comme a dû le faire le Christ lui-même en qui la volonté humaine s’est toujours inclinée, mais non sans lutte, devant la volonté divine.

Mélanie cherche par quels moyens elle pourrait contenter son divin Maître. Suivant les conseils reçus de son Frère, elle prie pour le clergé, pour les personnes qui dorment dans l’indifférence, pour celles qui sont en état de mort spirituelle, pour toutes les personnes consacrées à Dieu.

Avec une impatience touchante, elle supplie Jésus de lui faire la grâce de souffrir pour lui et comme lui. Son Frère lui explique qu’une telle grâce est singulière et au-dessus de ses forces. Mélanie ne se laisse pas décourager et lui demande d’insister auprès de Jésus-Christ pour qu’il lui accorde la faveur d’être crucifiée avec lui.

 

Êtes-vous digne, ma sœur, d’avoir tant de souffrances ?

 

À cette question, Mélanie répond :

 

Je ne suis digne que de châtiments, mais mon aimant Jésus est digne de toutes grâces, puisqu’il m’a donné ses mérites infinis,... Donc, cher Frère, nonobstant mes démérites, exaucez-moi par les mérites de Jésus-Christ.

 

À ces mots, le gracieux compagnon de Mélanie porte la main droite à sa poitrine et en retire une fleur violette et verte qu’il met dans la bouche de Mélanie en lui disant :

 

Voici la passion qui correspond à votre âge, la divine miséricorde vous la donne.

 

Ces paroles et cette fleur donnent instantanément à Mélanie une très claire connaissance des souffrances de Jésus-Christ pour le salut du genre humain passé, présent et futur, ainsi que ses divines dispositions envers son Père éternel, son égal absolument en toutes choses.

Abîmée dans la contemplation de l’ineffable et inimaginable grandeur de Dieu, Mélanie voudrait faire participer tous les hommes à cette :

 

Éternelle Lumière de la présence du Très-Haut qui pénètre tout, qui voit tout, sait tout et renferme tout en soi ; lumière fixe et productrice, lumière active et immobile, lumière bienfaisante et amoureuse de l’éternel Amour, lumière très éloquente dans son silence apparent ; en même temps qu’elle annihile l’âme dans la connaissance de ses profondes misères, elle la relève et la pare de la sagesse de l’Esprit-Saint par qui l’âme, comme affamée de vérité, choisit la croix nue comme l’unique et véritable aliment du saint amour qui vivifie et transforme l’être humain.

Revenue à moi, quoique privée sensiblement de mon élément, je me trouvais heureuse, bien persuadée que partout où j’irais, je me trouverais partout en Dieu, en sa présence sous l’œil de son immensité, puisque hors du Tout qui est Dieu, il n’y a rien.

 

Mélanie éprouve un grand bonheur qu’elle ne peut définir et dont elle se sent incapable de payer le prix aussi longtemps qu’elle ne pourra souffrir pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

De toutes les manifestations de l’amour divin à l’égard des hommes, il n’en est pas de plus inattendues, de plus surprenantes, de plus merveilleuses, de plus parfaites que l’Eucharistie. Après s’être fait homme par amour pour les hommes, le Verbe, Fils de Dieu, toujours par amour pour les hommes, a voulu se donner à eux dans l’Eucharistie. Non pas d’une façon symbolique et verbale, mais de la façon la plus réelle et la plus totale en dépit des apparences. Inconcevable, irréalisable de la part d’un homme ordinaire limité dans ses puissances affectives comme dans ses facultés d’union avec un être aimé, un tel don de la part de l’Homme-Dieu, loin qu’il répugne à la raison, apparaît comme l’aboutissement naturel de la volonté d’union qui a présidé à son œuvre rédemptrice et à la fondation de son Église.

Depuis la dernière Cène, la participation au corps, au sang et à l’âme du Christ, dont l’annonce, quelque temps auparavant, avait paru étrange au point d’éloigner de Jésus un grand nombre de disciples, est devenue une réalité, la source vitale où s’alimente la communauté chrétienne et, pour chacun de ses membres, l’indispensable moyen de salut.

Article de foi, l’Eucharistie demeure pour la plupart des chrétiens un mystère impénétrable dont les merveilles se dérobent sous le voile des apparences. Pour quelques âmes privilégiées, cependant, ce voile a été soulevé et elles ont pu goûter d’une manière sensible aux joies ineffables de l’union intime avec Dieu.

D’après son autobiographie, Mélanie a été au nombre de ces âmes privilégiées. Écoutons-la.

 

... J’étais à genoux, je m’étais donnée à Dieu, mais au fond de mon âme, j’avais peur de moi, si tant soit peu les effets de la grande lumière m’abandonnaient et ne subordonnaient pas toutes les puissances de mon âme à son amour dévorant. Sur cela je fis le signe de la croix, et mon Frère se montra présent mais plus grand qu’à l’ordinaire, comme toujours très amoureux, amoureux comme l’amour dans le lys. Il était vêtu comme les prêtres quand ils offrent le saint-sacrifice de la messe (et, comme plusieurs années après, je vis un prêtre, la première fois que j’entrai dans une église, pour entendre la messe). Il était tout resplendissant et attrayant,... Je ne puis exprimer son amoureuse beauté. Sur sa poitrine était comme un cœur ouvert par des dards enflammés. De ce cœur sortaient avec empressement, comme d’un foyer ardent, pacifique et amoureux, des rayons lumineux. Mon Frère porta la main sur cette plaie ardente et, avec deux doigts, il en retira un petit rond très blanc, très brillant, sur lequel il y avait son portrait vivant. Je dis portrait, mais je suis mieux dans la vérité en disant que je le voyais en deux : disant la messe, c’était mon doux Frère ; dans le petit rond c’était également tout mon Frère, de chair vivante avec des yeux mouvants et une bouche parlante ; en un mot il était l’égal du Jésus qui disait la belle sainte messe ; il y était lié par les liens de son amour, mais il faisait le mouvement de vouloir se donner, il semblait m’appeler et vouloir entrer dans mon cœur ; je ne pouvais pas résister aux impulsions amoureuses qui m’entraînaient et m’attiraient à lui. Il me dit : « Sœur de mon cœur, recevez l’éternel Amour, le Dieu des forts », puis il disparut.

À peine l’eus-je reçu et eut-il touché mon cœur, que je me sentis une nouvelle vie et un désir plus pur de souffrir, de supporter les mépris, la pauvreté, l’abandon des créatures et mille morts pour la seule gloire de Dieu. Je me sentais abîmée dans mon néant jusqu’à disparaître à mes yeux, parce que le Tout m’avait couverte, pénétrée, remplie ; il me semblait que je n’existais plus ; mon cœur bondissait comme s’il voulait fendre ma poitrine ; je sentais les effets de l’amour vivifiant. Je n’essaierai pas d’expliquer ce qui est inexplicable : il faut l’avoir senti, les deux extrêmes s’embrassèrent : l’infinie grandeur avec l’extrême néant...

 

Après avoir ainsi connu – si jeune et de manière sensible – les joies inexprimables de la communion eucharistique, Mélanie allait-elle se tenir pour pleinement satisfaite et s’abstenir de formuler aucun désir ? Son amour pour Jésus était trop profond et trop désintéressé pour se contenter des joies. À peine sortie de sa merveilleuse extase eucharistique, Mélanie réclamait déjà avec insistance le bonheur suprême, vainement sollicité jusque-là ; avant tout, par-dessus tout, il lui fallait partager pleinement et sans réserve les souffrances de son bien-aimé Jésus. Elle allait enfin être exaucée.

 

... Je restais comme écrasée, broyée sous les effets des grandes miséricordes du Très-Haut pour ce ver de terre : je m’écriai :

– Si j’appartiens à mon Seigneur, Créateur et Sauveur tout-puissant, avec le secours de mon Dieu, me servant de son éternelle volonté, je veux lui témoigner ma vive reconnaissance par des souffrances qui dureront toute ma rie, et marcher dans la voie de la vérité et de l’unité avec mon Seigneur-Jésus et toujours avec mon Dieu (je voulais dire avec la grâce de Dieu, mais je ne connaissais pas ce mot). Je préfère les croix à la gloire de tous les saints !

Mon petit Frère se montra ; levant les yeux au ciel, il dit en s’approchant de moi :

– Quelle est la faveur que désire cette si mesquine créature ?

Mentalement je répondis : « Avec la volonté de la Lumière éternelle, je demande sa plus grande gloire par la voie du crucifiement avec mon Dieu. » À l’instant mon tout amoureux petit Frère souffla sur mes lèvres, puis mit ses deux petites mains sur ma tête, aussitôt je sentis de fortes douleurs ; puis il mit sa droite sur ma main droite qu’il pressa, puis sur ma main gauche, sur mes pieds et sur ma poitrine, cela suffit, je ne puis dire plus. Oh ! vrai enivrement tout à la fois douloureux et amoureux de l’être vivant qui se meurt ! Oh ! Jésus, Jésus, faites-vous connaître de tous les hommes et ils vous aimeront ! Que je vous connaisse et vous aime comme vous êtes aimable ! Oh ! feu dilatant, que je vous aime comme vous nous aimez et alors je serai contente !

Dès que je fus touchée par la main bénie de mon Frère de la manière que je viens de dire, j’éprouvai en ces parties de mon corps de grandes douleurs, surtout les vendredis, et quelquefois le sang coulait des plaies qui s’y formaient et ensuite se fermaient d’elles-mêmes sans laisser de traces. Ces plaies duraient environ trois heures : de deux heures après-midi jusqu’à quatre heures et demie. Certains vendredis, elles commençaient le jeudi soir et restaient ouvertes jusqu’au vendredi soir ; des fois elles ont été ouvertes tout le temps du carême... Je sentais une vive douleur comme si les nerfs se contractaient, douleur amère mais amoureuse et j’aurais voulu souffrir plus encore si c’eût été possible ; et ainsi je souffrais et aimais ; j’étais très contente. Il me semblait que je n’étais plus moi, mon tout s’était rendu maître de moi, il m’avait toute à lui, il me possédait !... Oh ! beauté des opérations du Très-Haut ! c’est lui qui corrige et embellit, dépouille et enrichit ; il blesse pour guérir, il fait tout, mon bien-aimé. Il faut la correspondance, c’est encore lui qui la suggère. C’est bien d’avoir les yeux fixés sur lui pour scruter son bon plaisir et l’exécuter, mais encore plus de le laisser faire, de se tenir passive et sans volonté en dehors de la volonté divine.

 

L’autobiographie de l’enfance de Mélanie nous apprendrait, s’il en était besoin, la part de plus en plus grande de la Sainte Vierge dans la réalisation des plans providentiels sur ses créatures humaines.

L’émouvante scène de la stigmatisation touchait à sa fin. Le Seigneur venait de dire à Mélanie qu’il la voulait toute à lui lorsque :

 

Parut la très grande reine et impératrice Marie, Vierge Mère de Dieu, toute resplendissante de gloire et de majesté, vêtue et revêtue d’amour !... qui, avec une ineffable douceur et bonté me dit :

– Ma fille, la grande miséricorde de Dieu est avec vous, je veillerai sur vous comme Mère et Maîtresse, ne craignez rien lorsque, avec droite intention, l’œil de votre âme sera appliqué pour remplir le désir de Dieu. Il faut, unie aux mérites de Jésus-Christ, vous offrir continuellement pour l’exaltation de la sainte Église et surtout pour le clergé.

Surprise et saisie de respectueuse affection, je ne lui répondis qu’un « Maman ! » bien chaud ; mon cœur au comble du bonheur et de la reconnaissance me rendait comme muette. En même temps je me voyais si mesquine et j’étais si heureuse ! Comme les autres enfants j’avais une maman, une maman qui m’aimait beaucoup et qui savait où j’étais !... Marie, ma douce Mère, était belle de la beauté même, riche du Très-Haut, fraîche comme un beau lys amoureux qui a pris naissance et croissance dans le foyer du cœur du Dieu tout-puissant, ornée des mérites infinis de l’Homme-Dieu, en un mot elle était comme le chef-d’œuvre de la Sainte-Trinité, coopératrice de notre rédemption et couronnée de la couronne de Reine du ciel et de la terre. Mais il vaut mieux que je n’essaie pas de parler de la beauté sans pareille de Marie, j’en ternirais la splendeur ; et elle est ma Mère à moi !...

 

Aussi longtemps que dure leur pèlerinage sur terre, les personnes les plus comblées de faveurs célestes ont à subir la dure loi de leur condition mortelle. Et Dieu s’entend, avec une soudaineté et une vigueur qui n’appartiennent qu’à la Toute-Puissance, à leur faire quitter instantanément le royaume de la lumière et des ravissements pour les replonger dans la grisaille des misères et des servitudes d’ici-bas.

Après une absence dont la durée exacte lui échappe et que, volontiers, elle verrait se prolonger, Mélanie est avertie par son Frère que le moment est venu de retourner chez ses parents, avant que des discussions n’éclatent en famille à cause d’elle...

Ramenée instantanément près de la maison familiale, elle répond avec embarras aux questions que lui pose son père, heureusement présent, et reprend sa place parmi les siens. Deux ou trois jours s’écoulent. Elle repasse dans son esprit tout ce qu’elle a vécu durant ces derniers jours ; elle prie, le cœur débordant de reconnaissance et d’amour, et se demande quelles pénitences elle pourrait désirer pour plaire à Dieu. La réponse ne se fait pas attendre. Elle vient, inopinément, sous la forme d’une maladie grave. Mélanie entend dire autour d’elle qu’elle va sans doute mourir et s’en réjouit en pensant qu’elle pourra bientôt aimer Dieu à son aise, sans plus jamais l’offenser ; elle regrette seulement de ne pouvoir souffrir plus longtemps pour lui. Au bout de trois mois l’état de la malade empire au point d’inspirer les plus vives inquiétudes et le père décide, tout haut, d’appeler le médecin. Mélanie a entendu. Incapable de parler, elle réussit néanmoins, par des mouvements de la tête et des mains, à faire comprendre qu’il fallait absolument ne déranger personne. La raison avouée de cette opposition farouche, c’est qu’elle ne voulait pas être touchée par qui que ce fût. Après une heure environ, elle put dire à son père qu’elle se sentait mieux et qu’elle n’avait plus besoin du médecin.

Bientôt, les douleurs s’atténuant, les bras de la malade peuvent à nouveau se mouvoir. Mélanie en profite pour faire le signe de croix dont la privation lui était très sensible. Elle fait en même temps un acte d’abandon total entre les mains de Dieu. Pendant qu’elle est dans ces dispositions, subitement, elle voit la Sainte Vierge :

 

Toute belle,... attrayante comme la Sulamite,... fraîche comme la rose du matin... tenant dans la main un très beau lys, de l’intérieur duquel sort comme une flamme ardente que surmonte une belle croix d’or ornée de pierres précieuses...

– Courage, ma fille, dit Marie à sa protégée... Je suis toujours avec vous, soyez souple, docile (sous la puissante main du Très-Haut) ; obéissez en toutes les choses qui n’offensent pas la présence du Dieu Très-Haut. Aimez qui vous méprise. Tout vient de Dieu. Et que toutes vos actions soient rendues précieuses par les mérites du sang adorable de Jésus-Christ, le Saint des saints. Soyez vigilante sur votre cœur.

Puis la grande Reine toute composée des finesses de l’amour ajouta :

Cette fleur est mienne et vôtre ; je la conserve.

En disant ces dernières paroles, elle la mit sur son sein, la couvrit avec son voile et disparut ; mais je ne me sentais pas seule ; le désir de souffrir augmentait : vite, j’essayai de prier, les bras en croix pendant la récitation de trente-trois Pater ; je ne pus les terminer à cause de mon extrême faiblesse. Je m’affligeais de ne pouvoir rien faire pour mon Jésus crucifié que j’aimais de tout mon cœur...

 

Quelques semaines plus tard, Mélanie pouvait se lever une heure par jour. Malgré sa faiblesse encore très grande, elle essayait de se mettre à genoux, par respect pour la présence de Dieu. Et, à mesure que ses forces revenaient, augmentait son désir de souffrir en union avec Jésus et en conformité totale à sa sainte volonté.

Le mal physique disparu, les sujets d’opposition entre la mère et la fille persistent. En l’absence de son père, Mélanie ne tarde pas à être de nouveau mise à la porte. Elle ne s’en afflige pas. Bien au contraire. Cette sanction lui permet d’aller dans la forêt retrouver son Frère bien-aimé qui, reprenant son rôle consolateur et tutélaire, continue à former l’âme de sa petite amie, tout en protégeant, le cas échéant, son corps. La neige, par exemple, vient-elle à tomber pendant une nuit d’hiver et à recouvrir l’enfant endormie ? Dès qu’apparaît le céleste protecteur, la neige, au simple contact de sa main, fond et ne laisse aucune trace.

Ici se situe l’aventure singulière au cours de laquelle Mélanie fait, dans une charrette, une promenade involontaire qui est sur le point de finir mal. Ajoutons simplement qu’à son retour, dû à l’intervention de son Frère, elle est recueillie par une tante charitable qui va la garder pendant deux ans, avec quelques intermittences. De temps à autre seulement elle va chez ses parents. Un jour, elle s’y rencontre avec quelques autres petites filles venues accompagnées de leurs mamans. Sa mère, qui sait être aimable à l’occasion, fait à ces petites la surprise de leur donner à chacune une poupée venant de l’épicerie voisine. Une seule fillette est oubliée dans la distribution : c’est Mélanie et personne, sans doute, ne songe à s’en étonner. Et, pourtant, elle aimerait bien, elle aussi, avoir une petite poupée pour lui apprendre à bien faire le signe de la croix et à bien aimer le bon Dieu... L’envie est si forte que, sans penser à mal, Mélanie, qui sait où sa mère tient son argent, prend une pièce de dix centimes et va acheter la poupée désirée. Aussitôt elle entreprend de faire son instruction religieuse. Mais, hélas ! sans résultat. La poupée reste muette... Mélanie poursuit ses efforts. Sa mère, étonnée de l’entendre parler, vient voir ce qui se passe et confisque la poupée. Elle accable Mélanie de reproches, la traite de voleuse et la menace de prison... Effrayée de la gravité insoupçonnée de son acte, Mélanie demande humblement pardon à sa mère et s’engage à lui restituer la somme volée, ce qu’elle fera un peu plus tard au moyen d’un prêt consenti par son père.

À quelque temps de là, sa mère, la croyant devenue plus raisonnable et plus docile, emmène Mélanie voir une comédie. Les choses, d’abord, se passent bien. Si elle n’est pas intéressée, Mélanie, du moins, ne manifeste pas d’impatience. Mais, tout à coup, au moment où un tour de passe-passe veut faire croire au public qu’on décapite un homme et qu’on lui recolle la tête sans qu’il en reste aucune trace, Mélanie se met à crier : ce n’est pas vrai, et à pleurer si fort que sa mère est obligée une fois de plus, de l’emporter chez elle où elle lui inflige la sanction habituelle.

Jetée dehors, par une nuit trop sombre pour lui permettre de trouver le chemin de la forêt, Mélanie se réfugie dans l’église, encore ouverte et où elle se souvient d’être venue déjà une fois, au bras de son père. Elle s’y croit seule. En réalité, il s’y trouve une autre personne : sa propre tante, qui fait son chemin de croix et, tout d’abord, ne la remarque pas. Mélanie va droit à l’autel de la Sainte Vierge, pour lui confesser, dit-elle, son récent péché de vol envers sa mère.

 

C’était, poursuit-elle, la première fois que je pliais les genoux devant une statue. Je priais de tout mon cœur quand, tout à coup, il me sembla que cette statue s’animait, prenait vie et mouvement, que la face s’illuminait d’une très belle lumière. Sur son bras gauche était mon Frère qui tenait dans ses mains un cadre très brillant : il le regardait, puis le mettait sur son cœur, puis il le regardait de nouveau et le faisait voir à la belle Reine qui, après l’avoir regardé, fit un signe à son divin Fils. J’étais toujours à genoux devant l’autel et, bien que l’amabilité, la suavité, la grandissime bonté de la Reine du ciel me poussât à courir vers elle et vers mon Frère, pourtant mon péché de vol et le dégoût que j’avais donné à mon divin Rédempteur pesant sur ma conscience coupable, je faisais des actes sincères de contrition. Je ne sais dire comment, en moins d’une seconde, je fus en face de la belle et toute pure Marie, la Vierge qui ravit les cœurs, la Vierge de la paix avec Dieu, la Vierge qui guérit les plaies du péché, la Vierge réconciliatrice des pécheurs, et en face de mon amoureux Frère qui regarda encore à diverses reprises, puis me montra ce que j’avais pris pour un cadre : c’était un très joli miroir en très pur argent cristallisé et brillant. Je compris que c’était mon âme dont les nombreuses taches (de mes péchés) empêchaient que Notre-Seigneur s’y vit parfaitement. À cette vue, je tombai à genoux, implorant Marie Vierge et Mère que par les mérites de la passion et de la mort de Jésus-Christ, par les mérites de sa pauvreté elle me pardonnât et m’obtînt le pardon de tous mes péchés ; et je priai mon très doux Frère de me donner une entière absolution ; ce qu’il fit avec sa main droite. Puis Marie, oui, Marie très sainte, la vraie Mère de la miséricorde, passa en forme de croix l’index de sa bénie main droite sur le miroir qui devint très beau et très lustré ; et Jésus s’y regarda avec complaisance, le serra, le pressa sur son cœur, me bénit et tout disparut. Je me retrouvai au pied de l’autel, la paix dans le cœur.

Ici, je ne puis dire comment en me voyant pleine de péchés en présence d’une beauté, d’une pureté si sublime, sans effort, je m’abîmais, non, je disparaissais. Je pense que ce sont des choses que ne peuvent comprendre que ceux qui les ont éprouvées.

Ma tante, son chemin de croix terminé, étant venue à sa place, m’aperçut, et comme on allait fermer l’église, elle me fit sortir avec elle. Apprenant par moi que j’avais été chassée de la maison, elle m’emmena chez elle...

 

Avec l’accord de son père, Mélanie va y rester deux ou trois mois. Pieuse et charitable, la brave tante la fait prier avec elle soir et matin, lui fait réciter le chapelet et l’emmène le dimanche en pèlerinage à la chapelle de Notre-Dame de Gourmier.

Elle se soucie en même temps de l’instruction de sa nièce et l’envoie à l’école. Pour un maigre résultat, d’ailleurs. En une année environ, elle n’apprend pas même à bien connaître ses lettres... Elle ne parle jamais, elle s’isole dans les coins. Ses compagnons ne l’appellent que la Muette. Malgré sa bienveillance, la maîtresse n’arrive pas à lui arracher un mot. Un jour, pourtant, elle réussit à la faire avouer pourquoi elle ne veut pas dire sa leçon.

 

C’est, déclare-t-elle, parce que ce qu’on dit à l’école n’est pas joli comme ce qu’on entend au ciel. Et puis on y fait du bruit qu’elle préfère ne pas entendre, pour obéir à son Frère qui lui a dit bien des fois :

– Ma sœur, ce que je vous recommande, c’est que vous fermiez votre petit cœur à tous les bruits du monde : n’écoutez pas ce que le monde dit, ne faites pas ce que le monde fait, ne croyez pas ce que le monde croit.

– Et comment vous appelez-vous, mon enfant ? reprit la maîtresse.

– Mon Frère m’a toujours dit sœur, voilà mon nom.

 

Ce furent à peu près toutes les paroles de la Sauvage pendant un an environ qu’elle fut à l’école.

Pour terminer ce chapitre qui nous a conduits de surprise en surprise, voici un récit de nature à mettre le comble à notre émerveillement.

On se souvient sans doute de la promesse faite à Mélanie par son Frère de la conduire bientôt auprès de leur Maman commune.

En quelques pages, qu’on voudra bien nous excuser de ne reproduire que partiellement, Mélanie nous conte avec sa candeur habituelle comment cette promesse fut réalisée.

C’était – probablement – un Jeudi saint.

Les écoliers sont en vacances et Mélanie, qui a environ six ans, en profite pour aller dans les bois familiers. Elle pleure à la pensée qu’on n’aime pas Jésus et demande à sa Maman du ciel de la faire souffrir pour toucher les cœurs endurcis. À ce moment-là, elle voit venir son Frère qu’elle n’a pas vu depuis longtemps et qui lui dit :

 

Sœur, c’est aujourd’hui que nous allons voir notre Maman.

 

Et aussitôt le merveilleux voyage commence.

Emportés sur un tapis de verdure et de fleurs, Mélanie et son Frère se trouvent bientôt, debout, face à une grande porte qui s’ouvre devant eux. Elle donne accès à une sorte de vaste plaine à demi obscure au-dessus de laquelle sont suspendues d’innombrables croix qui tombent en pluie, menaçantes, et où s’agite une foule de chrétiens qui adressent aux visiteurs des paroles hostiles. La marche continue, pénible, jusqu’à une deuxième porte, de grandes dimensions, qui s’ouvre sur une autre demeure immense, moins obscure que la précédente et où il y a également des croix, encore plus grandes et plus nombreuses. Les foules qui s’y pressent sont, elles aussi, hostiles. Mélanie est surprise et peinée d’y voir un grand nombre de membres du clergé. On l’injurie, on la traite de singulière ; les croix tombent sur elle, l’empêchent d’avancer, la séparent finalement de son Frère. Elle ne le voit plus. Elle l’appelle en vain. Elle se croit perdue quand, enfin, il reparaît et lui tend la main.

Bientôt, apparaît une troisième porte, qui ne ressemble en rien aux précédentes.

 

... La porte était d’une blancheur éblouissante et toute bordée en or.

– Oh ! Dieu, m’écriai-je, je meurs, je meurs, si cette porte ne tempère pas son éclat ; mon Frère, qu’est-ce que cela ?

– C’est là, me répondit mon Frère, la porte de la maison de notre Maman ; laissez là toutes les peines de la terre ; entrez et voyez.

À peine avait-il achevé ces mots, quatre ravissantes vierges ouvrirent avec des chaînes d’or les deux battants des portes qui semblaient en feu, tant la lumière dont elles étaient composées ou qui les entourait était scintillante, agitée et brillante. Ces quatre vierges se prosternèrent devant mon petit Frère qui, par un signe, les releva aussitôt. Mais que vis-je donc !... Ah ! ici, il vaut mieux se taire ; le silence en dira plus que ma parole, je pense. Je ne pensais plus à avancer, tant j’étais stupéfiée devant cette multitude de bienheureux nageant dans une joie la plus pure, dans ce séjour de lumière sans limite, infiniment plus blanche, plus pure que le soleil !... Je voulais m’arrêter admirer ces gradations et ces variétés dans les gradations de toutes ces âmes bienheureuses nageant dans la gloire infinie du Verbe de Dieu Très-Haut, et remplies de leur gloire acquise dans le temps. Mon Frère me tenant par la main avançait toujours. Enfin j’aperçois les chœurs des vierges, toutes d’une beauté incomparable, inimaginable, plus heureuses encore au milieu de tous ces heureux... Je ne savais que devenir, je n’osais pas m’en approcher et cependant je ne voulais pas rester là, d’autant plus que mon Frère me conduisait toujours... Près de la légion des vierges qui, en comparaison avec les légions des saints de tous grades, était bien minime – je compris, il faut avoir combattu – étaient des trônes magnifiques dont deux libres. Dès que ces vierges nous aperçurent, elles firent une ouverture, c’est-à-dire que le cercle s’ouvrit, et aussitôt que nous entrâmes dans le cercle, elles chantèrent un très joli cantique dont la répétition était : « Une sœur de plus ! une sœur de plus ! » En même temps, une grande Dame, non, une belle Reine, vêtue à la royale de splendides draperies ornées de brillants éblouissants à mes yeux. Elle était incomparablement plus belle que tous les autres saints, descendit de son trône, vint au-devant de mon Frère et le salua profondément. Aussitôt mon Frère me dit :

– Sœur, voilà notre Maman.

À peine avait-il achevé ces mots que je me sentis attirée à elle ; je cours tenant toujours mon Frère par la main et m’élance dans les bras de ma Mère en disant :

– Maman, ma bonne Maman, Maman !...

– Ma fille, ma chère enfant, me dit-elle, oui je suis votre Mère, soyez mon enfant, en marchant sur mes traces, venez avec moi.

Et elle m’emmena en-haut ; mon Frère était devenu grand personnage, mais c’était toujours lui ; il s’assit sur un trône magnifique tout resplendissant, à la droite d’un très haut personnage tout lumineux qui paraissait être l’Éternel Père, par la raison que de lui-même, il était lumière ou la lumière éternelle ; à la gauche s’assit ma Mère, sur un trône d’une blancheur variante, éblouissante et orné d’or le plus pur ; à la droite de mon Frère était un très beau et resplendissant trône sur lequel était saint Joseph ; puis moi, petit rien, j’osai m’asseoir à la gauche de ma Maman dès qu’elle et mon Frère me l’eurent dit. Ah ! de quel bien-être, en ce moment, de quel bonheur, de quelle paix mon âme et même mon corps jouissaient, étaient inondés, remplis !... Depuis combien de temps étais-je abîmée dans la joie et la contemplation d’un bonheur inexprimable ? Ma Mère regarda mon Frère, et aussitôt le chœur des vierges, avec des instruments de musique tous différents qui paraissaient fort légers, commencèrent à chanter si bien, si bien, qu’il m’est impossible d’en exprimer la moindre chose sinon que si j’avais été ici sur la terre, j’en serais morte de joie. Cette musique semblait me pénétrer, me corroborer, élargir, reposer dans un bien-être doux et paisible, et surtout amoureux de l’amour le plus pur, le plus élevé.

Dans le royaume du Dieu trois fois saint, les bienheureux (tous chacun selon sa capacité) jouissent de la même félicité dont Dieu jouit en lui-même dans des transports de joie incompréhensible aux mortels, ils sont bercés dans la contemplation des perfections infinies du Très-Haut, leur Créateur, mais laissons. Mon grossier langage est trop, beaucoup trop terre à terre ; d’ailleurs je suis, moi ver de terre, bien persuadée que quiconque des mortels qui voudrait tracer, décrire la gloire, les délicieuses félicités, les munificences dont la magnanime Sagesse éternelle comble et recomble les bienheureux dans la céleste patrie, ne retracerait pas même l’ombre de la plus minime des fleurs.

Après quelques jours passés dans un bonheur inexprimable, mon petit Frère me ramena où il m’avait prise et me dit de m’en aller chez celle où j’étais avant de venir dans le bois. Ma tante m’avait fait chercher de toutes parts et avait résolu de ne plus garder chez elle une enfant qui lui causait tant d’ennuis. En me voyant revenir le dimanche soir et ne pouvant me faire dire d’où je venais, sinon du bois, elle me rendit à mon père, mais me reprit bientôt par pitié parce qu’il devait s’absenter pour son travail.

 

Comme nous l’avons vu plus haut, Mélanie croit se rappeler que son départ avec son Frère pour rendre visite à sa Maman du ciel aurait eu lieu le Jeudi saint. Elle vient de nous préciser, d’autre part, que son retour à Corps se serait produit le dimanche soir. Cela correspondrait donc bien aux quelques jours de bonheur inexprimables dont il lui fut donné de jouir. Privilège inouï, bien fait pour affoler nos imaginations et provoquer nos scepticismes, mais nullement incompatible avec la souveraine Puissance et l’infinie Bonté de Dieu.

Notons, par ailleurs, au passage, l’impuissance de Mélanie à décrire les merveilles qu’elle a eu le bonheur de contempler dans le séjour de Marie. Du moins nous donne-t-elle des indications suffisantes pour que nous ayons une idée, si lointaine soit-elle, des splendeurs de la cour céleste et de la place prééminente qu’y occupe la Mère du Sauveur.

Au moment où s’achève, dans une sorte d’apothéose mystique, cette partie de la prime enfance de Mélanie, que nous arrêtons arbitrairement à la sixième année, on éprouve le besoin de se recueillir un instant pour tenter de mesurer l’immensité de la tâche accomplie dans cette âme si tendre, en un temps si court, par l’action directe de la Providence.

À six ans, Mélanie est une sauvageonne, timide, silencieuse, distante. Elle ne connaît pas la douce chaleur d’un foyer normal, où tous les enfants sont également aimés et choyés. Elle ignore surtout les tendresses maternelles. Peu à peu, elle a été délaissée et honnie par sa mère. Elle a été souvent rudoyée, privée de soins et de nourriture, contrainte fréquemment à coucher sous les lits, chassée même plus d’une fois de la demeure familiale et réduite à errer des journées et des nuits entières à travers bois.

Une enfant martyre, alors ?

Oui, dans une large mesure.

Mais, en même temps qu’elle subissait de tels sévices, elle a trouvé, en la personne de l’Enfant-Dieu lui-même, le plus aimable des compagnons, le plus fidèle des amis, le plus puissant des protecteurs, le plus éclairé des éducateurs. Grâce à lui d’abord, puis grâce à la Mère du ciel, elle a goûté les consolations les plus douces et éprouvé les enivrements du pur amour divin.

Elle a appris l’existence, la grandeur, la puissance et l’infinie miséricorde de Dieu.

Mieux encore : elle a vu le Seigneur dans sa gloire et aussi portant sa croix par amour pour les hommes, souffrant et expiant pour leur rachat.

Elle a compris combien cet amour sans limites souffre de se voir, de la part de tant d’hommes, méconnu, repoussé, méprisé. Elle en a été si émue, si bouleversée, qu’elle brûle du désir de compenser par ses pénitences personnelles cette inexplicable et inexcusable ingratitude. Elle aspire par-dessus tout à expier pour la multitude des pécheurs.

Dans le secret de son âme, elle a conclu un pacte irrévocable avec le Sauveur : elle veut être à lui sans réserve, épouser toutes ses peines, toutes ses angoisses, porter la croix avec lui, souffrir avec lui, accepter toutes les humiliations et consentir à tous les renoncements, pour lui.

Ne sont-ce pas là, dira-t-on, les dispositions d’une haute sainteté ?

Si Mélanie ne ment pas – et comment pourrait mentir la messagère choisie par la Vierge Marie ? – oui, nous sommes bien en présence, semble-t-il, de marques authentiques d’une sainteté précoce.

Nous avons le droit de nous étonner et d’admirer.

Avons-nous celui de crier à la fable et à l’imposture ? Avons-nous le droit, sans plus ample examen, de suspecter et de nier ?

Il faudra, à la fin de cet ouvrage, nous poser à nouveau cette grave question.

 

Après avoir tenté de suivre de notre mieux le cheminement de l’action divine dans l’âme vierge de cette petite enfant, nous pourrions avoir l’impression que le chemin déjà parcouru permettrait difficilement d’aller plus loin. Mais, contrairement à ce qui advient dans les entreprises humaines, Dieu n’est jamais à court de moyens pour poursuivre et perfectionner l’œuvre commencée. À travers le récit de Mélanie, nous allons voir comment, après l’avoir comblée, dès l’âge le plus tendre, des faveurs spirituelles les plus insignes, le divin Maître a continué, souvent par des moyens bien inattendus, à la purifier et à la modeler à son image, pendant les neuf ans qui vont s’écouler jusqu’à la célèbre apparition de 1846.

Certes, la copie ne sera jamais aussi parfaite que son divin Modèle. Le miroir ne parviendra pas à être absolument sans taches et, cependant, il semble que Jésus ait eu plaisir à s’y regarder le jour où, comme nous le verrons, il put faire compliment à Mélanie de la victoire qu’elle venait de remporter. Ce jour-là, menacée dans sa vie, elle avait accepté de mourir plutôt que de ne pas faire la volonté de Dieu.

Dans le prochain chapitre, nous suivrons Mélanie durant la période qui s’écoula entre sa sixième et sa dixième année. Les cinq années suivantes, par lesquelles se termine la biographie de 1900, feront l’objet de trois autres chapitres, précédant nos conclusions.

 

 

 

 

 

 

Chapitre III

 

DE SIX À DIX ANS

 

 

 

Mélanie pastourelle à Corps – Son initiation aux vérités éternelles se poursuit – La Sainte-Trinité – Jésus vrai Dieu et vrai homme – Ses mérites infinis – Mélanie adulte parle à son confesseur de ses premières rencontres avec son Petit Frère, de ses jeux avec lui, de ses stigmates.

 

 

Nous avons laissé Mélanie entre les mains de sa tante, résignée à garder cette enfant malgré ses absences énigmatiques.

Julie Calvat aurait dû se féliciter d’être ainsi débarrassée d’une fille qui lui était devenue odieuse et dont elle ne pouvait plus supporter la présence. Mais elle nourrissait une véritable aversion contre sa belle-sœur dont la piété l’agaçait et elle préférait, disait-elle, voir Mélanie morte que soumise à l’influence et à l’autorité de sa tante la Bigote.

Aussi, un dimanche, comme elle les voyait passer, se rendant ensemble à Notre-Dame de Gourmier, courut-elle prendre Mélanie par le bras et la ramena-t-elle à la maison, où elle la tint enfermée pendant trois jours.

Une voisine cherchait un petit berger pour garder des moutons. Volontiers, elle aurait pris un des frères de Mélanie. Leur mère proposa Mélanie elle-même, et le marché fut conclu.

Trois années de suite, mais chaque année chez de nouveaux maîtres, Mélanie passa de cette façon huit mois environ sur douze hors de sa famille, occupée, les deux premières années à garder des moutons, la dernière à veiller sur un petit enfant.

Le manuscrit de Mélanie ne nous dit rien de sa vie dans ces trois familles étrangères. Nous y trouvons par contre des renseignements précieux sur sa vie spirituelle.

 

Pendant trois ans que je suis restée en service dans la commune de Corps, dit-elle, mon Dieu ne m’abandonna pas : il m’instruisait amoureusement sur les vérités de la foi, de cette foi vraie, persuasive, forte, inébranlable en un seul Dieu incréé, éternel, et en Jésus-Christ Dieu et homme ; en la Sainte Trinité des divines Personnes dans une seule Essence... Et autres vérités révélées. Il m’enseignait que les œuvres procèdent de la foi, qu’avec la foi viennent les œuvres et qu’il n’y a que les œuvres de la foi, produites par la foi, qui donnent la justification ; que la foi en Jésus-Christ nous a été donnée, semée dans le saint baptême ; que notre foi doit être entière et ferme ; que la racine inébranlable de notre foi est en Dieu, vérité infaillible ; que par tous les efforts de notre raison humaine et surhumaine, nous n’arriverons jamais à comprendre Dieu et ce qu’est Dieu ; que Dieu le Père est éternel ; immense, tout-puissant, infiniment bon ; qu’il sait, qu’il peut tout,... le Fils aussi... le Saint-Esprit aussi... et que bien qu’il soit ainsi, il n’y a pas trois éternels, trois tout-puissants, trois infinis, trois immenses : c’est la Trinité. Je ne puis expliquer bien des choses que je laisse aux lettrés et plus encore à l’humble foi. La voix claire, persuasive et suave qui m’instruisait me faisait aussi de douces admonitions. Les premières fois que je gardais les brebis de mon maître, je croyais que tous les champs, toutes les prairies lui appartenaient ; par conséquent je laissais paître partout où elles voulaient et je fus instruite là-dessus. Il me fut enseigné qu’il y a des limites aux propriétés,... et même aux royaumes de la terre. La même voix (venant toujours de la grande lumière de la présence de Dieu) m’enseigna que maintenant je devais aimer et glorifier le Très-Haut plus solidement que je ne l’avais fait jusqu’ici ; que le Dieu tout-puissant doit être aimé pour lui-même, parce qu’il mérite seul d’être aimé d’un amour très pur et dénué de tout intérêt propre, qu’en toutes mes actions je ne devais désirer que de faire la nue volonté du Dieu tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre ; que je devais m’oublier moi-même pour n’agir et ne penser que pour la gloire de Jésus-Christ ; que Dieu me voulant toute à lui, je devais lui donner et redonner ma volonté sans restriction.

Comme depuis longtemps je lui avais donné ma volonté, j’allais m’attrister de cette nouvelle demande : la voix ne m’en laissa pas le temps ; je compris aussitôt que ce n’était pas ma volonté dans l’action extérieure que le bon Dieu me demandait, mais ma volonté dans le consentement et la soumission à toutes les opérations de la grâce : que dans mes joies comme dans mes tribulations, je dois tout recevoir, acquiescer au bon plaisir de Dieu, avec un abandon total de mes sens, de mes pensées et de toute ma personne ; enfin qu’il me demandait la transformation de ma volonté en la sienne, la rectitude d’intention dans la foi, et le renoncement (pour moi) aux mérites qui se peuvent acquérir dans l’exercice des vertus ; que les mérites de toutes les peines que je devais souffrir, je devais les offrir au Père éternel unis à ceux de Jésus-Christ et au nom de Jésus-Christ au profit de son Église, en même temps que les puissances de l’âme de Jésus-Christ et les mérites de ses sens, pour l’expiation, la purification et la sanctification de tout le clergé. Tout cela, je le compris instantanément et dans cet instant je ne pouvais que me liquéfier pour un amour si grand.

 

Mélanie, nous l’avons vu, avait appris par son Frère que Dieu se servait de ses parents pour la mettre à l’épreuve. Elle va continuer à en faire l’expérience parfois bien douloureuse.

D’accord pour que, malgré son jeune âge, Mélanie soit louée pendant la belle saison à des voisins, son père veut que, du moins pendant l’hiver, elle aille à l’école. Il y tient d’autant plus que la commune de Corps a la chance de posséder une excellente maîtresse, modèle de patience et de dévouement. Dès le premier contact, elle prend en pitié cette enfant un peu extraordinaire, que son père et sa tante (personnes très honorables l’une et l’autre) sont venues lui recommander, mais qui se singularise entre toutes les filles de son école et qui semble bien mériter les surnoms qu’on lui donne de Sauvage, de Muette. Malgré tous les égards et toutes les amabilités, elle demeure silencieuse et se tient à l’écart. Sa toilette et sa coiffure témoignent qu’on ne prend pas grand soin d’elle. La bonne maîtresse voudrait mettre un peu d’ordre dans ses cheveux emmêlés. La Sauvage s’y refuse d’abord, mais, comme la maîtresse insiste en invoquant les recommandations de son père, elle finit par céder. Embrouillés et partiellement collés par le sang qui a coulé des stigmates, les cheveux ne se laissent pas peigner comme la maîtresse le désirerait. Le changement est, néanmoins, assez notable pour ne point passer inaperçu. Lorsque Mélanie arrive chez elle, les cheveux relevés sur le front au lieu de tomber en désordre sur les yeux, le changement inattendu surprend sa mère qui veut en avoir l’explication. Elle pose questions sur questions. Les réponses évasives de Mélanie ne la satisfont pas et finalement, s’armant de ses ciseaux, elle lui coupe rageusement les cheveux depuis le front jusqu’aux oreilles, sans prendre le temps de la débarrasser des cheveux coupés.

Le lendemain, Mélanie va à l’école comme à l’ordinaire. C’est au tour de la maîtresse de demeurer stupéfaite et de manifester son vif mécontentement. Elle reproche à Mélanie sa méchanceté et son impertinence. Au cours de la journée, elle l’emmène néanmoins dans sa chambre pour la débarrasser des cheveux coupés. Mais quelqu’un frappe à sa porte. C’est précisément le père de Mélanie qui, rentré de son travail, vient prendre des nouvelles de sa fille. Mis au courant de l’incident qui a troublé si fort la maîtresse, il exige de Mélanie qu’elle dise exactement ce qui s’est passé. L’excellent homme ne peut maîtriser sa colère. De retour chez lui, il fait à sa femme une violente scène au cours de laquelle il lui reproche de mal tenir son ménage, de gaspiller son argent, de mépriser et de maltraiter sa fille, de le forcer à prendre désormais Mélanie avec lui et menace de la renvoyer, elle, à ses parents...

Mélanie est présente. Elle ne peut en entendre davantage. À genoux, elle intervient en faveur de sa mère, revendiquant pour elle-même tous les torts, s’accusant d’avoir, par vanité, accepté d’être coiffée par sa maîtresse, ajoutant, enfin, qu’elle n’a pas le droit, pour suivre son père, d’abandonner sa mère...

Le calme, peu à peu, renaît.

Pas pour longtemps.

Dès le lendemain – un dimanche –, un nouvel orage. Cette fois, c’est à propos d’un bouton manquant à une manche de chemise. En cachette, Mélanie le remplace prestement, pendant que son père essaie une deuxième chemise. Il y manque aussi un bouton. Exaspéré, et plus sévèrement encore que la veille, il morigène sa femme et lui confirme son intention de la renvoyer à ses parents, dès que Mélanie, qui s’entend bien mieux qu’elle à tenir un ménage, aura atteint sa dixième année...

C’est sans revenir sur cette menace que Pierre Calvat, le soir venu, part pour un mois retrouver son chantier.

Privée de son protecteur, Mélanie va connaître de la part de sa mère un redoublement de sévérité. Elle ne doit plus coucher dans son lit, mais sous le lit maternel : ce qu’elle fait sans mot dire.

Par la grâce de Dieu, elle ne perd pas la divine présence et accepte sans trouble cette nouvelle épreuve.

Une nuit, cependant, l’inquiétude et le découragement envahissent son âme. Elle a l’impression que Dieu est insensible à ses misères, qu’il n’entend plus ses supplications, qu’il l’abandonne à elle-même, qu’elle est perdue... Cette désespérance, heureusement, est de courte durée. Des réserves de confiance et de courage accumulées dans cette âme enfantine jaillit bientôt, avec une fervente invocation à Dieu et à Marie, la résolution de chasser toute pensée de défaillance et de s’attacher, plus ardemment que jamais, aux pas de Jésus souffrant.

Le récit de cette nuit douloureuse est suivi d’une lettre à son confesseur dans laquelle elle explique les différences qu’il a constatées entre l’autobiographie de son enfance écrite en 1900, à l’âge de soixante-neuf ans, et ses souvenirs au Père Sibillat, écrits en 1852, alors qu’elle avait vingt et un ans. Nous avons cité au début de notre introduction la partie de la lettre qui donne ces explications. Mais ce n’est qu’une partie – la plus courte – et nous pensons qu’il serait regrettable de laisser ignorer la suite au lecteur.

 

Je ne saurais vous répondre au juste, mon très cher Père, sur l’âge que j’avais quand je vis, pour la première fois, le joli enfant. Je le connaissais depuis longtemps, je l’avais vu presque tous les jours depuis que j’avais de la connaissance, quand il me dit qu’il était mon Frère, mais il ne m’avait jamais parlé. Ce dont je me souviens, par grâce de Dieu, c’est que je marchais à peine et en tombant souvent, quand déjà un attrait mystérieux m’attirait vers la solitude de ce bois que je voyais près de la maison. Comme ma mère ne pouvait me voir seule dans un coin sans me dire, presque tous les jours : « Va-t’en de là, que je ne te voie plus », c’est dans ce bois que j’aurais voulu avoir la force d’aller ; je me dirigeais donc de ce côté, mais je tombais pas loin de la maison ; aussitôt le joli enfant se trouvait là et me donnait la main pour me relever ; mais comme la Muette, sans rien dire. Il me parla pour la première fois dans les circonstances que j’ai racontées.

Votre Révérence veut savoir si j’ai joué avec mon Frère. Il m’invitait quelquefois à jouer pour me reposer l’esprit, quand je voulais encore et toujours converser de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais je ne saurais pas reproduire les paroles exactes de mon Frère bien-aimé. Voici à peu près quelle fut notre première conversation sur ce sujet :

– Ma chère sœur, jouons sous l’œil de notre bon Dieu. Il nous le permet pour sa gloire.

– Moi, répondit la Sauvage, je ne connais pas ça ; jouons, parce que je suis seule ; mais quand notre bon Dieu se cache à moi, eh ! bien ! je ramasse des fleurs de mon bon Dieu et parle avec elles, parce qu’elles n’ont pas fait de péché, et je les donne à mon Dieu.

– Eh bien ! dit mon Frère, jouons à ramasser des fleurs que nous offrirons à notre bon Dieu ensemble avec celles de nos cœurs qui sont immortelles.

– Oh ! oui, oui, répondit la Sauvage, jouons à qui en ramassera le plus.

Et nous allâmes, chacun de notre côté. La cueillette terminée, je lui dis :

Oh ! mon Frère, où avez-vous trouvé ces fleurs si jolies ? Les miennes ne sont pas si jolies. Dites-moi, mon bon Frère, où les avez-vous ramassées ? Je veux aller en ramasser pour notre bon Dieu. Oh ! celle-là !... et puis celle-là !... Oh ! je veux de ces fleurs, moi, pour bien faire plaisir à notre bon Dieu.

Mon Frère me répondit :

– Sœur de mon cœur, voyez : pour ramasser cette fleur, il faut se mettre au ras de terre ; nous, nous pouvons les voir parce que nous sommes bien petits, nous pouvons les ramasser sans peine. Celle-là vient haute, et ses grandes feuilles la préservent de l’embrassement des plantes voisines. Celle-ci, par sa blancheur, est comme la reine des fleurs : elle se cueille difficilement,...

Je courus pour avoir les mêmes fleurs, mais je n’y parvins pas. Alors je voulus échanger mes fleurs contre celles de mon Frère ; il y consentit ; mais à peine l’échange fut fait que je criai très fort :

– Non, non, mon bien-aimé Frère, je ne veux pas, parce que ce n’est pas vérité ça ! Le bon Dieu qui les a fait croître sait bien que ce n’est pas moi qui les ai ramassées.

Et mon Frère me rendit mon bouquet qui, dans ses mains, était devenu comme le sien, et nous offrîmes nos deux bouquets à Dieu par Jésus-Christ.

Une autre fois, il me dit : « Jouons à cache-cache », et il m’explique ce jeu ; en premier lieu on devait tirer la courte paille pour savoir qui se cacherait le premier : il eut la bonne. Il dit :

– Je vais me cacher et vous me chercherez jusqu’à ce que vous m’ayez trouvé. Tournez-vous pour ne pas voir où je me cacherai ; mettez vos mains sur vos yeux.

Un instant après il dit tout haut : « C’est fait. » Alors je me suis retournée, je l’ai cherché longtemps derrière les broussailles,... À la fin, ennuyée d’être seule, je l’ai appelé :

– Frère, mon beau Frère, où êtes-vous ?

Il ne répondit pas, il me fallut le trouver. Puis ce fut à mon tour : il me trouva tout de suite ; mais je dis :

– Vous avez regardé !... Ce n’est pas le jeu !

Je me recachai : il fit semblant de ne pas me trouver :

– Sœur, sœur, disait-il, où est ma sœur ? Mais où est-elle, ma chère sœur ?

Et il me cherchait derrière les arbres ; puis il arriva tout droit où j’étais en disant :

– Ah ! la voilà, la voilà !

Je réponds à la dernière question de votre Révérence. Oui, toutes les plaies saignèrent à l’instant où mon Frère me toucha ; mais ce sang qui coulait, surtout celui des mains, ne plaisait pas à la Louve. Craignant qu’on s’en aperçût, elle demanda à sa Maman de lui laisser les mêmes douleurs, mais de faire que cela ne marquât pas ; ce qu’elle obtint en partie. Ces douleurs amoureuses étaient aussi grandes que je pouvais les supporter ; elles augmentèrent pendant plusieurs années avec mes forces et n’ont plus cessé ; la plus douloureuse est celle de la tête. Quand les plaies paraissent, le sang coule des deux côtés des pieds et des mains : ils sont transpercés ; et peu après, il n’y a plus trace de plaies. Oh ! mon Père, vous me faites dire ce que mon Frère m’a appris à cacher. Il disait :

– Les yeux des hommes sont des voleurs.

Pour tout dire en abrégé : c’est mon Frère qui m’a élevée, qui a fait mon instruction, qui a joué avec moi, et c’est moi, infidèle, qui n’ai pas su profiter des sages et solides enseignements qu’il m’a donnés à profusion pour le salut de mon âme.

 

 

 

 

 

 

Chapitre IV

 

DIXIÈME ET ONZIÈME ANNÉES

 

 

 

Bergère dans la montagne – Des miracles la tirent plusieurs fois d’embarras – Elle est invitée à prier pour les prêtres – Son ange gardien la conduit au purgatoire – Le Petit Frère et la colombe – Prise entre les volontés opposées de ses parents – Avec les bêtes sauvages – Un premier vol imaginaire – Lettre à propos des miracles qui lui sont attribués – Vision d’horreur – Mélanie se croit abandonnée de Dieu – Amende honorable de ses maîtresses – Rencontre d’un prêtre souffrant en purgatoire – Deuxième vol imaginaire.

 

 

En ce début de l’année 1841, le désir de se débarrasser de sa fille et de la soustraire du même coup à l’influence de la tante Bigote ne fut certainement pas étranger à la décision de Julie Calvat de louer Mélanie à une famille isolée en pleine montagne à quelque deux heures de marche de Corps.

Instrument inconscient de la Providence, elle ne pensait pas que son comportement inhumain favoriserait l’avancement spirituel de Mélanie et l’aiderait à progresser à grands pas sur la rude voie de la perfection.

C’est ainsi que tous ceux qui, sous une forme ou sous une autre, persécutent des personnes soucieuses de faire passer le service de Dieu avant toutes choses, contribuent sans le vouloir à l’accomplissement des plans divins.

Pour une fille aimant, comme Mélanie, le recueillement et la prière, quel cadre plus favorable, en effet, que la majesté exaltante des montagnes, le calme reposant des pâturages verdoyants et fleuris, la compagnie innocente des brebis et des agneaux ? Mais, en même temps, pour une fille désireuse comme Mélanie de privations et de pénitences, que souhaiter de mieux qu’une nature capricieuse, faisant alterner brusquement le beau et le vilain temps, le soleil ardent et les pluies ou les brouillards interminables, les tourmentes de neige tardives et la bise glaciale particulièrement mordante sous les vêtements légers, les violents orages et les tornades d’été, les pluies torrentielles, la boue des mauvais sentiers ?... Tout cela sans parler des caprices des bêtes et des exigences plus ou moins raisonnables des maîtres et des maîtresses...

Au moment où Mélanie, âgée d’un peu moins de dix ans, se met en route avec sa nouvelle maîtresse vers une destination inconnue, il nous est permis de l’imaginer sous les traits d’une enfant déjà grandette et vigoureuse, peu communicative mais déférente et docile, prête à obéir sans discuter comme à souffrir sans se plaindre, honnête jusqu’au scrupule et farouchement pure, digne d’estime et de confiance.

Possédant quelques notions de ménage et de couture – apprises sans doute chez ses employeuses de Corps, à moins qu’elles ne lui aient été dictées en quelque sorte sans effort pour elle –, familiarisée avec la surveillance d’un enfant et la garde d’un troupeau, elle était capable de rendre bien des services et représentait, en somme, pour ses nouveaux maîtres, une utile acquisition.

On peut s’étonner que son père ne soit pas intervenu personnellement dans une mesure qui allait la tenir éloignée de sa famille au moins les deux tiers de l’année. Mais nous savons que Pierre Calvat faisait de longues absences et il était naturel qu’il s’en remit à sa femme du soin de prendre bien des décisions concernant la marche du ménage et le sort momentané des enfants.

Il convient d’ajouter, d’ailleurs, que, d’après le récit même de Mélanie, les choix de sa mère ne furent pas toujours mauvais. Non qu’ils eussent été précédés des enquêtes et autres précautions nécessaires en pareilles circonstances, mais simplement parce que la Providence le permettait ou le voulait ainsi.

Dans le bref historique du chapitre II, nous avons raconté, en faisant d’assez larges emprunts à l’autobiographie, les principaux évènements qui marquèrent l’existence de Mélanie durant les cinq années qu’elle passa loin de Corps et de sa famille. Qu’il nous suffise de rappeler ici très sommairement ceux de la première année.

Nous avons vu comment Mélanie, égarée alors qu’elle retournait de Corps chez ses maîtres, fut remise sur le bon chemin et préservée d’une fâcheuse rencontre par un jeune et mystérieux personnage qui se dit son ange gardien et disparut au moment où elle se préparait à le remercier.

Nous avons vu comment, un jour qu’elle était seule avec l’enfant confiée à sa garde, Mélanie eut la visite de quatre ou cinq voleurs, faillit être brûlée vive avec le bébé par de la paille que l’un d’eux avait jetée enflammée et n’échappa au feu que par miracle.

Nous avons vu encore Mélanie fort peinée de n’avoir pu remplir jusqu’au bout la mission qui lui avait été confiée de rapporter d’un village voisin le feu nécessaire à sa maîtresse dépourvue d’allumettes et nous avons admiré le moyen inattendu employé par la Providence pour la tirer d’embarras in extremis.

Nous avons vu comment une dame mystérieuse et invisible pour elle s’était trouvée aux côtés de Mélanie un jour qu’elle portait à manger de la part de ses maîtresses à un homme envers qui elle avait eu, un an plus tôt, un geste trop vif et sans doute inoublié...

Nous avons vu enfin comment Mélanie, renouvelant sans le savoir le geste de saint François d’Assise, rassemblait autour d’elle des animaux sauvages qui n’avaient pas l’habitude de se fréquenter et leur parlait pieusement de leur Créateur...

Toutes ces interventions et manifestations surnaturelles avaient évidemment pour but de bien montrer à Mélanie que Dieu est présent partout et que sa protection, aussi bien que sa colère, sait nous atteindre où que nous soyons et quels que puissent être les obstacles dressés apparemment entre lui et nous.

Ainsi protégée contre les violences des éléments et contre la méchanceté humaine, Mélanie allait pouvoir continuer, sans dommage excessif pour son corps, à recevoir les leçons que la Providence jugeait utiles au perfectionnement de son âme.

 

Une fois, nous dit-elle, je priais la miséricorde de Dieu tout particulièrement pour les personnes qui m’avaient confié mon Frère (ces personnes que je ne voulais pas nommer à cause de leur haute et sublime dignité, mais que votre Révérence veut que je lui désigne, sont les prêtres...). Tout à coup, je vis (non des yeux du corps) mon aimable, mon tout bon Jésus. Aussitôt je me concentrai dans mon néant. Je n’osais quasi pas le regarder ; il avait les mains jointes et semblait prier avec moi ; il m’adressa ces seules paroles :

– Sœur de mon cœur, la paix soit avec vous.

Ô Dieu ! quel bonheur pour mon cœur brisé par la douleur ! Ces simples paroles furent comme des dards enflammés d’amour qui me remplirent de joie et de la paix la plus douce, la plus réconfortante. Ô bienheureux instant où l’âme reste comme submergée, absorbée dans la claire, immense lumière de la présence de l’Être suprême ! Là, on comprend comment Dieu trois fois saint de sa propre sainteté pardonne aux cœurs humiliés et contrits, qui avec l’amour se lavent dans le sang de l’Agneau immaculé leur appliquant ses mérites et leur donnant la grâce sanctifiante. Ô excès de charité amoureuse de mon Dieu pour la plus vile de ses créatures ! Je me sentis remplie de confiance, toute ranimée, et s’augmenta mon désir de pâtir, d’être méprisée de tout le monde, de me dépouiller toujours plus de moi-même pour le pur amour de mon très amoureux Jésus. Je compris que, dans le clergé, la pureté de l’esprit est la gardienne de la pureté du corps, qu’il n’y a pas de chasteté du corps en l’absence de la constante pureté de l’esprit et que l’esprit et les sens ne garderont pas leur pureté s’ils ne sont crucifiés avec Jésus-Christ.

 

Les quelques lignes qu’on vient de lire nous font voir la gravité des pensées qui occupent l’esprit de Mélanie tout pénétré des enseignements du Très-Haut.

Dans l’ensemble de son manuscrit de 1900, elle parle en une quinzaine d’endroits des prêtres ou, plus généralement, des personnes consacrées à Dieu. Chaque fois, c’est pour déplorer que la conduite d’un grand nombre ne soit pas ce que leur divin Maître voudrait. Souvent aussi, c’est pour rappeler sa mission ou exprimer sa volonté de se sacrifier pour racheter leur tiédeur, leurs négligences, leurs chutes et pour abréger les peines qu’ils ont ou auront à subir au purgatoire jusqu’à leur entière purification.

Quelque respectueux que soit le langage dont elle s’est servie, on conçoit que la sévérité de telles révélations ait soulevé une vive émotion et provoqué une opposition parfois irréductible dans une partie importante du clergé. Chez certains, parce qu’ils étaient trop esclaves d’habitudes fâcheuses pour se résoudre à y renoncer ; chez d’autres, parce que conscients, comme les Pharisiens de l’Évangile, d’avoir observé la lettre de la loi, ils ne sentaient pas la nécessité d’en respecter surtout l’esprit ; chez d’autres, enfin, parce qu’ils ne pouvaient admettre que la volonté de Dieu leur fût communiquée par l’intermédiaire d’une simple fille des champs.

Cette opposition aux visages multiples fut assez forte, sinon pour étouffer entièrement la voix de Mélanie, du moins pour la priver du soutien officiel de l’Église et du vaste auditoire auquel elle était destinée.

Les prêtres dont parle Mélanie dans son autobiographie sont ceux d’avant 1846, mais peut-on croire que les leçons qu’elle voulait leur faire entendre perdirent peu à peu de leur intérêt au point de ne pouvoir s’appliquer au clergé de la deuxième moitié du XIXe siècle ? Ce clergé n’était-il pas encore, en effet, un clergé concordataire, resté confiant dans la solidité d’institutions qui faisaient à l’Église une place officielle, trop attaché aux avantages matériels qui en découlaient pour lui, insuffisamment préparé, peut-être, à affronter la vague d’athéisme qui allait, à partir de 1905, déferler sur notre pays, chasser Dieu du gouvernement, de l’école, des tribunaux, des établissements hospitaliers, tendre, en un mot, à déchristianiser entièrement la France.

Les prêtres français qu’affligea profondément l’apostasie officielle de leur patrie furent innombrables. Qui sait si, mieux instruits des reproches, des avertissements et des menaces confiés à Mélanie, pour eux, par la Dame de la Salette, ils n’auraient pas opposé aux assauts des puissances de Satan une foi encore plus intrépide et une résistance encore plus opiniâtre ?

Lorsque Dieu juge bon d’avertir l’Église ou une nation qu’il est las de leurs désordres, de leurs infidélités, de leurs trahisons, il est normal qu’il veuille se faire entendre d’abord et surtout de ceux qui ont charge d’âmes et mission de les instruire, de les diriger et de les sauver. Il ne faut pas s’étonner, par conséquent, de la place importante réservée aux prêtres et aux religieux dans les révélations faites à Mélanie dès sa plus tendre enfance. Cette importance correspond à la dignité sublime du sacerdoce et de la vocation religieuse, aux redoutables exigences formulées par le Seigneur à l’égard de ses ministres, à la très haute conception, que les saints et les saintes ont toujours eue, en accord avec l’Église, de leurs obligations de personnes consacrées. C’est peut-être un des grands malheurs de la France du siècle dernier que tant des principaux intéressés n’aient pas mieux écouté la voix de l’humble messagère de la Salette ou qu’ils aient été mis, par une sorte de conspiration du silence, dans l’impossibilité de l’entendre.

Mais revenons à Mélanie.

Durant des semaines, il lui fallut subir les reproches – bien naturels – de ses maîtresses pour l’accueil qu’elle avait fait aux voleurs. Et, comme elle restait muette devant ces reproches, on pouvait croire qu’elle y était insensible et prête à recommencer. Il n’en était rien pourtant. Elle s’exagérait plutôt la gravité de la faute qu’elle était convaincue d’avoir commise et, tout en priant pour ses maîtresses, elle en demandait humblement pardon à Dieu.

Elle était un jour aux champs avec son troupeau, méditant devant les merveilles de la nature, appelant de tous ses vœux la souffrance pour la conversion des pécheurs et le salut de tous les hommes :

 

... Je ne sais comment cela se fit : pendant que je priais, la face contre terre, je me trouvais tout à coup en compagnie de mon ange gardien qui me dit :

– Sœur, venez, je vous ferai voir des âmes de Dieu qui l’aiment beaucoup sans qu’elles puissent le voir autrement que par une foi incomparablement plus vive et plus persuasive que celle des mortels, ni jouir de sa gloire, puisqu’elles sont tachées par des fautes vénielles et les restes des fautes plus graves non expiées pendant la vie. Quand pour elles vous offrirez au Père éternel, au saint nom de Jésus-Christ, le sang et les mérites de la passion du Sauveur, leurs taches seront lavées, effacées et, ornées, elles voleront s’unir à leur Dieu.

Aussitôt, nous nous trouvâmes près du purgatoire dans les entrailles de la terre, et il me fit voir, observer les diverses peines dont souffrent ces saintes âmes. Quelle horreur ! Quelle scène terrifiante que cette réunion de toutes sortes de peines, de tourments, ces flammes mêlées d’un feu liquide, sans compter la faim, la soif et les désirs qui tourmentent chaque âme selon ses taches ! Il me fit observer plusieurs choses que je sais, mais que je ne sais pas expliquer. J’en donnerai un petit et insignifiant exemple : une personne avait-elle péché par ses yeux, ses yeux étaient comme un foyer de feu liquide ; avait-elle péché par les mains, ses mains étaient comme des torches ardentes et liquides ; il faut remarquer que le feu ne subsiste que sur les taches et par les taches qui sont le combustible alimentant ce terrible feu. La tache disparaissant, la place de cette tache étant aussi purifiée, ce feu s’éteint comme un éclair ; on objectera peut-être que l’âme n’ayant pas de pieds, de mains, de langue, d’oreilles,... étant un esprit, on ne voit pas comment elle peut souffrir dans ses pieds,... C’est pourtant l’âme qui avait la sensation et qui la donnait au corps pendant sa vie terrestre ; or l’âme ayant été dans tout le corps, dans toutes les parties du corps (et non à la tête seulement comme on l’a dit), condamnée au purgatoire, elle souffre dans ses parties (pour parler ainsi) qui ont prévariqué, de même que les trois puissances de l’âme souffriront chacune sa part de peine ou auront chacune sa part de gloire au ciel.

Je ne vis pas deux âmes en qui les peines fussent semblables. Je ne pouvais plus supporter un spectacle si lamentable : je priais, je priais pour toutes ces âmes saintes et résignées, que le Dieu des miséricordes voulût leur donner à toutes un sensible soulagement par la passion et la mort de Jésus-Christ et en délivrer soixante-douze pour l’amour de Marie, Vierge et Mère, coopératrice de notre rédemption. Je vis l’ange de Dieu ayant en main un calice rempli du très précieux sang de l’Agneau qui efface les péchés du monde : il le répandit sur ces ardentes flammes qui diminuèrent aussitôt de volume et d’intensité ; puis sur les âmes qui attendaient la charité du sacrifice de la messe et les prières, pénitences et sacrifices des chrétiens pour voler dans le sein de Dieu. Ainsi fut fait pour elles, par les mérites du sang de l’homme-Dieu et par les prières de Marie, notre Maman, la belle, la douce Mère de la miséricorde et de la clémence.

Je n’entreprends pas de décrire les horribles tortures que souffrent certaines âmes dans ce gouffre obscurci par des miasmes révoltants. Il me fut manifesté que ces âmes-là avaient été à peine sauvées des peines éternelles. Oh ! si les pécheurs, oh ! si les personnes consacrées à Dieu qui le servent avec tant de négligence, quelques-uns avec tant de scandale, pouvaient comprendre, pouvaient se figurer ces peines cuisantes, ces flammes dévoratrices et ce feu liquide de la Justice divine ! Les sens qui ont été sans frein, les calomnies, les médisances, la colère, les murmures, les faux rapports,... ont leurs tourments. Je vis un grand nombre d’âmes la bouche ouverte remplie de feu qui bouillait dans leur bouche même. Oh ! blasphémateurs... pensez à ce qui vous attend, à ce que vous vous préparez si vous ne revenez à Dieu de tout cœur et ne faites une sincère pénitence !

Toutes les âmes n’étaient pas purifiées par le feu : j’en ai vu qui souffraient de langueur, d’accablement, de tristesse, non de tristesse d’être dans ce lieu de purgation, car ces âmes-là, s’il leur était possible d’avoir une augmentation de peine, elles la désireraient afin de s’unir plus tôt à leur centre qui est Dieu. Toutes ces âmes ont la charité ; elles savent qu’après leur purification, elles auront l’amour consommé et en jouiront pendant toute l’éternité. Si Dieu, par impossible, faisait entrer dans le ciel une âme avec des fautes vénielles, cette âme d’abord serait éblouie, incapable de supporter l’éclat de la lumière éternelle, à plus forte raison ne pourrait-elle se voir en face du Saint des saints, de la Sainteté même. C’est pourquoi elle demanderait en grâce à son ange de la conduire au purgatoire pour y laver jusqu’au dernier vestige de ses taches. Les miséricordes de Dieu sont éternelles.

 

Une vision aussi émouvante n’était sans doute pas nécessaire pour donner à Mélanie l’horreur du péché et le désir ardent d’expier pour les pécheurs. Mais quelles lumières ne dut-elle pas lui apporter sur la perfection infinie avec laquelle la justice et la miséricorde divines s’exercent à l’égard des âmes trop fidèles pour mériter la damnation éternelle mais insuffisamment lavées de leurs souillures pour être admises sans purification préalable au séjour des bienheureux.

Et pour nous, chrétiens du XXe siècle, à la foi hésitante et affadie, quel rappel d’une grande et terrible vérité ! Malgré les insuffisances d’expression inhérentes à la pauvreté du langage humain, la description que nous fait Mélanie des peines endurées au purgatoire peut nous aider grandement à raffermir nos convictions. Elle confirme l’enseignement traditionnel de l’Église sur l’existence du purgatoire et rappelle la place de ce dogme parmi les plus importants. Elle répond admirablement aux questions inquiètes que nous pouvons nous poser sur la nature des peines et sur leur intensité. Elle nous fait comprendre que ces peines varient à l’infini, suivant les âmes et en fonction des taches à effacer. Comme ils se font un jeu de contester l’existence de l’enfer ou d’en minimiser les rigueurs, certains chrétiens prennent plaisir à mettre en doute l’existence du purgatoire ou à épiloguer avec ironie sur la sévérité de ses tourments... Jeu insensé, qui fait bon marché de la Justice divine et prépare à ceux qui s’y livrent de douloureux lendemains.

En regard de ces bravades imprudentes, combien plus sage apparaît l’attitude de Mélanie au lendemain de sa bouleversante vision !

 

Lorsque je repris mes sens, je retrouvai mes vaches ; et avec pleine lucidité d’esprit j’avais dans ma mémoire cette vision et les explications (sans parole proférée) que j’avais reçues pour le bien de mon âme très coupable. C’est pourquoi je tâchai, avec la grâce de Dieu, d’être plus fidèle dans la foi, de voir Dieu en tous et en tout ce qui arrive, de m’abandonner comme une morte entre les mains du Très-Haut ; je résolus de ne plus donner du scandale et du déplaisir à mes maîtresses ni à personne, autant que je le pourrais de tenir mes sens sous le frein de la grande présence du Très-Haut,... Je désirais d’un grand désir, le pur, le véritable amour de mon très amoureux et très cher Jésus, non pas pour ses dons, non pas même pour cette consolation naturelle du réciproque amour, non pour devenir dévote ou autres motifs, quoique bons en eux-mêmes, non, non ; je voulais aimer et aimer, parce que Dieu seul mérite d’être aimé d’un amour fort, généreux et désintéressé et qu’il mérite tout mon amour.

Dans ce temps-là, je me sentais attirée vers les souffrances de toutes sortes et en faisant tout ce que je voulais, tout ce que je pouvais, je n’étais pas satisfaite ; tout me paraissait, me semblait peu pour l’amour de mon aimable Jésus et pour le soulagement ou la délivrance des saintes âmes du purgatoire, en particulier de celles qui souffrent pour n’avoir pas accompli en cette vie leurs devoirs d’état, avoir perdu leur temps et n’avoir pas fait connaître Dieu aux âmes pour lesquelles elles devaient se dévouer. La pensée me vint de chercher quelques pénitences corporelles pour ces pauvres âmes. Dans ce pays il me semble qu’on ne connaissait pas les instruments de pénitence et je n’avais moi-même aucune idée de ces choses-là. Cependant je faisais, à ma manière, quelques petites choses. Quant à l’intérieur, c’est-à-dire aux peines de l’âme, mon cher Jésus y pourvoyait admirablement bien. Oh ! amour infini, combien vous êtes ingénieux ! Ah ! combien il y avait à redresser, à corriger dans ma pauvre âme !

 

Cependant, les maîtresses de Mélanie avaient oublié peu à peu l’histoire des voleurs et ne lui en faisaient plus de reproches. Grande fut pourtant sa surprise la première fois qu’elle les entendit faire son éloge à des voisines, la qualifiant de sainte, vantant son sérieux, son ardeur au travail, son obéissance, sa piété, son goût des mortifications. Loin de se réjouir, elle s’affligea de ces propos, tant ils étaient contraires à son désir d’être humiliée. Elle crut même y voir un signe que Dieu l’abandonnait, parce qu’il voulait sans doute la punir de quelque grave infidélité.

Or, la Providence n’abandonne jamais les âmes de bonne volonté et c’est souvent quand elles craignent d’être délaissées qu’elle est toute proche, prête à les secourir.

Une fois de plus Mélanie allait le vérifier.

 

Un jour, je faisais paître mes vaches dans les champs, j’étais triste et tout enfoncée dans mon néant ; quand subitement, tout pour moi disparut ; je vis mon aimable Frère qui me regardait et paraissait rire. Sur sa poitrine, sous sa robe quelque chose se mouvait et se lamentait. Mon bon Frère dit :

– La miséricorde de Dieu soit avec vous, sœur de mon cœur !

– Soit ainsi, répondis-je, et j’ajoutai : Frère de toutes mes complaisances, dites-moi, y aura-t-il miséricorde pour moi, après tous les péchés que j’ai commis, après toutes mes infidélités à correspondre à l’amour infini de mon Dieu ?... La croix n’est plus en moi, je m’en suis rendue indigne ; que ferai-je ainsi, je ne peux plus exister.

Mon Frère tout composé d’amour dit :

– La grande miséricorde de Dieu est avec vous sans aucun mérite de votre part.

En disant cela, avec sa main droite il prit sur sa poitrine une très petite colombe très blanche qui avait son bec ouvert. Aussitôt, je dis :

– Oh ! mon Frère, elle meurt de soif : faites vite tandis qu’elle vit.

Il répondit :

– Nous lui donnerons à boire et nous la parerons comme une épouse.

Puis il lui souffla trois fois dans la bouche, il regarda dans sa bouche de tous côtés, la lui ferma, puis lui mit un collier garni de brillants, ensuite il lui tira cinq plumes et la guérit avec sa salive, enfin il sortit de sa poitrine un timbre (un sceau) qu’il appliqua sur la poitrine de la colombe et me dit :

– Sœur de mon cœur, êtes-vous contente à présent ?

– Oui, mon Frère aimant, je suis contente de toutes vos opérations, mais je n’y vois pas la croix.

– La croix, me dit-il, je l’ai mise dedans et dehors ; à présent nous y mettrons le préservatif.

Cela dit, il prit de sa poitrine un certain nombre d’épines et une à une il les mettait et les appliquait autour de la colombe. Surprise de cela, je lui dis :

– Mon amour, que faites-vous, que faites-vous là ?... C’est donc votre volonté que je produise des épines pour le feu ?

– Non, non, ma sœur, voyez bien.

Et il me fit voir, observer que les épines non seulement ne prenaient pas racine, mais qu’elles ne touchaient pas même le duvet de la colombe. Je remerciai de cœur mon cher Jésus qui daigna me bénir et je repris l’usage de mes facultés.

 

Était-ce pour rendre plus vivant et plus accessible à son intelligence et à son cœur l’enseignement qu’ils lui donnaient ? Toujours est-il que Jésus et Marie employaient à instruire Mélanie les moyens les plus variés. Nous y reviendrons dans nos conclusions. Pour aujourd’hui bornons-nous à remarquer que, pour figurer l’âme de leur petite élève, ils se servirent des gracieux symboles que sont le miroir, le lys et la colombe.

La paix et la confiance revenues dans son âme, Mélanie avait repris le cours de ses méditations sur la grandeur et la miséricorde divines. Elle aurait voulu faire pénétrer dans les cœurs de tous les hommes les sentiments de reconnaissance que méritait le sacrifice fait par Jésus pour chacun d’eux.

Ces pieuses pensées ne l’empêchaient d’ailleurs pas de remplir à l’entière satisfaction de ses maîtresses les besognes dont elles la chargeaient ; si bien que, désireuses de la reprendre à leur service l’année suivante, elles lui demandèrent si elle accepterait de rester avec elles tout l’hiver, bien qu’il fût convenu qu’elle devait rentrer à Corps peu après la Toussaint. Mélanie répondit qu’elle s’en remettait à ses parents. Questionnée, sa mère, comme nous l’avons déjà vu, s’empressa de donner son accord.

C’est au cours d’une tempête de neige, pendant cette période hivernale, que Mélanie dut à l’intervention providentielle d’un corbeau de pouvoir rapporter d’un village voisin le feu que ses maîtresses l’avaient envoyé quérir.

C’est aussi vers la même époque qu’elle paya d’une gifle le baiser qu’avait cru pouvoir lui donner, en présence de ses maîtresses, le père de l’enfant naturel dont la garde lui était souvent confiée.

En rentrant pour quelques jours à Corps à l’occasion des fêtes de fin d’année, Pierre Calvat fut surpris et mécontent de ne pas y trouver sa fille. Il lui envoya l’ordre de rentrer, mais consentit, sur les instances de ses maîtresses, à promettre qu’elle retournerait chez elles au printemps.

En l’obligeant à passer en famille la fin de l’hiver, il estimait rendre service à Mélanie. En fait, il la livrait sans défense au ressentiment et à l’arbitraire maternels.

À peine était-il reparti que les mauvais traitements recommencèrent.

Prise entre les volontés, souvent opposées, de ses parents, Mélanie s’ingéniait de son mieux à contenter l’un et l’autre, mais sans y réussir, tout au moins en ce qui concernait sa mère. Son père lui avait prescrit de s’occuper de son linge. Sa mère le lui interdit formellement, lui reprochant de chercher à se faire valoir, d’entretenir la discorde dans la famille et d’offenser gravement Dieu, tout en se donnant l’air de le servir. Mélanie était particulièrement sensible à ce dernier reproche. Elle se croyait réellement coupable de toutes les fautes qui lui étaient imputées, se plaignait à son bien-aimé Jésus en croix de son impuissance à faire mieux et s’offrait à souffrir davantage encore pour que sa mère n’eût plus à souffrir elle-même à cause d’elle.

 

Tandis que je le priais ainsi et que je lui demandais pardon de toutes mes fautes, il me sembla (par voix intellectuelle) voir l’Homme-Dieu souffleté, tourné en dérision, méprisé, souillé de crachats à son adorable visage, traité de fou, de faux-prophète, d’ambitieux, d’orgueilleux,... Il m’incitait à le suivre, à continuer ma vie douloureuse sur terre, à l’imiter autant que possible dans ses intimes et secrets spasmes et cela, pour le retour à leurs devoirs sacrés des personnes qui lui sont les plus chères, ses saints ministres. En voyant mon bien-aimé ainsi réduit, je ne résistai plus, j’allai pour essuyer, oui, pour essuyer sa douce, sa belle et aimable face couverte de sang et de crachats. Lui, mon très amoureux Jésus, voleur des cœurs, dit :

– Pas comme ça, sœur de mon cœur.

Instantanément mon intellect fut éclairé et je compris toute sa passion, comme les chrétiens beaucoup plus que moi et avant moi la comprennent. Ah ! oui. À Jésus glorifié, ce n’est pas avec un linge matériel qu’il faut essuyer sa sainte face, souillée par les iniquités et par les ingratitudes de tant d’âmes qui lui sont chères et qui le méconnaissent volontairement. Oui, mon Jésus, mon divin Roi, avec votre sainte grâce, je vous rendrai amour pour amour, pénitence, expiation et réparation pour tous mes frères et surtout pour ceux qui, par vocation, devraient marcher sur vos traces, avoir une conduite modèle. Je ne sais pas mieux dire ; je sais seulement que je sentis dans mon âme ou dans ma volonté un très ardent désir d’aimer de plus en plus mon souverain Bien, de me tenir unie à mon cher Jésus, d’embrasser en tout son bon plaisir, son amoureuse volonté, pour son amour. Je désire, pour correspondre à son amour, d’être ignorée, méprisée, bafouée, abandonnée et d’honorer ainsi les humiliations, les abjections, la pauvreté et tout enfin, tout ce que pendant sa vie mortelle mon amoureux Jésus avait souffert dans son âme et dans son corps sacré...

 

La promesse qu’on leur avait faite de leur louer Mélanie pour une nouvelle année n’avait pas été oubliée par ses maîtresses. Bien avant la fin de l’hiver et alors que la neige couvrait encore les montagnes, l’une d’elles se présenta pour l’emmener avec elle. Trop heureuse d’avoir la paix pendant un an, sa mère, naturellement, n’y mit aucun obstacle. Quant à Mélanie, si elle emporta du logis paternel le regret de ne plus coucher sous un lit, comme l’y condamnait souvent sa mère, elle dut apprécier, fût-ce malgré elle, l’avantage de se retrouver avec des personnes honorables qui lui témoignaient de la sympathie. Pour des raisons difficilement excusables, cependant, elles allaient trouver moyen de soumettre à une pénible épreuve l’extrême sensibilité de leur jeune servante.

Aussi longtemps que les pâturages enneigés étaient inaccessibles au troupeau, Mélanie s’occupait dans la maison et dans les écuries. Puis, au bout de quelques semaines, il lui fallut, comme il a été conté, porter tous les jours à manger au fiancé de sa jeune maîtresse, qui travaillait dans une carrière de pierre, à une heure de chemin.

La première fois, sa maîtresse lui recommandait, si on venait à la questionner, de ne dire à personne ni l’expéditeur ni le destinataire du repas. À quoi Mélanie, ennemie farouche du mensonge, répliqua qu’elle préférait mourir que de ne pas dire la vérité. Sa maîtresse s’efforça de la convaincre qu’il lui faudrait mentir pour avoir la paix avec les gens, que les petits mensonges ne sont pas des péchés, et qu’enfin elle avait le devoir de ne pas divulguer les secrets de la maison dans laquelle elle travaillait.

Nous avons dit comment s’effectua la première rencontre avec Maurice. Au cours des rencontres suivantes, Mélanie, enhardie et sans doute inspirée, prononçait des paroles dont elle ne comprenait pas la signification mais qui impressionnaient fortement Maurice et lui arrachaient quelquefois des larmes. Un jour, il déclara qu’il voulait se réformer, changer de vie et qu’il épouserait la fille de sa maîtresse,... et il fit comme il avait dit.

Créateur des animaux comme de tous les êtres, Dieu ne saurait être embarrassé pour modifier, si bon lui semble et quand bon lui semble, leur manière de vivre habituelle. Nous ne devons pas nous étonner que les lions affamés qui devaient dévorer Daniel dans leur fosse ne lui aient fait aucun mal mais se soient jetés férocement sur ses accusateurs dès qu’on les leur livra à sa place.

Nous devons admettre aussi sans peine qu’il ait suffi d’un ordre du Seigneur pour que tout un troupeau de porcs se précipitât dans le lac de Tibériade, au mépris des lois qui régissent habituellement la vie de ces animaux.

Et pourquoi trouverions-nous étrange que certains saints de la Loi nouvelle aient eu le privilège de voir venir à eux, confiants ou inoffensifs, des animaux sauvages dont certains ne s’approchent ordinairement de l’homme que pour lui nuire ? Que l’on songe au loup de Gubbio, aux poissons et aux oiseaux qui se groupaient autour de saint François d’Assise et l’écoutaient, comme ravis, leur faire un sermon...

Dans le récit qu’on va lire, Mélanie raconte une scène de même genre qui se produisit de nombreuses fois devant elle.

On s’étonne, on croit rêver... Mais sans doute la foi de Mélanie était-elle assez ardente et son humilité assez profonde pour lui mériter, parmi tant d’autres, cette gracieuse attention du ciel.

 

Dès que les animaux purent trouver du pâturage, je les conduisis dans les champs ou sur la montagne, heureuse de me trouver seule, loin des yeux des créatures raisonnables ; mais, quelquefois, particulièrement quand la neige couvrait encore les cimes des montagnes, les loups, les renards, les lièvres cherchaient à manger. Alors je leur distribuais mon pain et ces bêtes étaient contentes, puis je leur parlais du bon Dieu...

Mon très révérend et très cher Père, il m’est difficile de me rappeler ce que je disais à ces bêtes. Je sais qu’elles m’ont fait honte plusieurs fois par leur obéissance à moi ver de terre, de qui elles n’attendaient rien. Je racontais à ces animaux leur création par la parole toute-puissante de notre Dieu éternel, comme me l’avait enseignée mon bon Frère, et je les engageais à chercher partout leur nourriture, sans causer de préjudice aux hommes, leurs maîtres et leurs rois parce qu’ils sont créés à l’image de Dieu par les puissances de leurs âmes, et sont encore les images de Jésus-Christ par leurs corps,... En premier lieu, un loup venait tous les jours, et je lui enseignais ce que je pouvais ; cependant cela ne me plaisait pas beaucoup, parce qu’il ne pouvait comme l’homme m’aimer d’un amour de connaissance et désintéressé. Il me rendait service en ce sens que parfois j’aurais voulu pousser de hauts cris pour inviter tous les hommes de la terre à louer, aimer et glorifier notre divin Sauveur Jésus qui nous a infiniment aimés en donnant sa vie pour nous sauver. Je dis qu’il nous a aimés infiniment, parce que sa divinité a donné un mérite infini aux souffrances et à la mort de son humanité sainte.

Bientôt augmenta le nombre des loups, des renards, des lièvres, trois petits chamois, une nuée d’oiseaux venaient tous les jours, et alors, faute d’hommes à qui parler du bon Dieu, la Louve leur prêchait, puis on chantait le cantique : Goûtez, âmes ferventes. Tous donnaient signe de grande attention et inclinaient la tête aux très saints noms de Jésus et de Marie.

Les loups venaient ordinairement ensemble à l’heure fixée, les renards venaient ensemble ainsi que les lièvres, les chamois et les oiseaux (un serpent vint aussi, mais fut renvoyé). Une fois arrivés, chacun de ces animaux prenait la place qui lui avait été assignée et écoutait. Puis dès qu’ils entendaient la fin qui était à peu près celle-ci : Sit nomen Domini benedictum ! ils faisaient les fous ; surtout les renards faisaient des espiègleries à leurs confrères loups : ils les mordaient à l’oreille, à la queue ; ils donnaient des tapes avec leur patte aux lièvres et les faisaient rouler ; ils tiraient en arrière les petits chamois par leur petite queue,... Dès que je leur disais de se retirer, tous partaient. Oh ! combien j’ai été ingrate envers mon amant Jésus ! Je me récréais avec des animaux, et je laissais bien de m’entretenir avec mon tout. Eh ! que de fois dans mon examen, je me suis demandé si en cela je n’avais pas préféré ma volonté à l’adorable volonté de mon très amoureux cher Jésus. Selon la raison humaine, oui, il me semblait que j’avais bonne intention, mais cette bonne intention humaine ne glorifie pas Dieu surhumain et sa récompense sera humaine aussi. Sans doute que je pensais à mon Dieu, Créateur de toutes choses, en un mot je vidais le trop plein de mon cœur avec les animaux que je savais ne pas devoir me trahir et je voulais les faire participer de mon amour,... Oui, mais où est le fruit de mes prédications ? Rien, ma bonne intention a été une œuvre artificielle !...

 

Si quelque chose pouvait nous étonner dans cet extraordinaire récit, ce serait le reproche que s’adresse Mélanie d’avoir, pour se récréer avec des animaux, quelque peu oublié – pensait-elle – leur Créateur, son Maître tant aimé...

Et pourtant, malgré ces innocentes distractions, elle sentait croître en elle le désir d’aimer de plus en plus intensément son Jésus, d’abdiquer entre ses mains divines toute liberté de penser, de juger, de sentir et de vouloir, le désir enfin de ne plus faire qu’un avec lui...

 

... Tandis que je faisais ainsi, je vis comparaître, du milieu de la grande lumière de l’éternelle présence du Très-Haut, Jésus qui tira de sa poitrine la blanche colombe, lui souffla dans les yeux et la remit dans son nid. Je lui dis :

– Mon Frère amoureux, qu’avez-vous fait ?

– À présent vous verrez dans mes yeux, me répondit-il et il disparut.

Je ne pus après cela que m’approfondir dans ma nullité, dans mon néant ; je désirais avec ardeur de procurer que Jésus soit aimé de tous les cœurs et de bien correspondre aux bienfaits et miséricordes de mon doux Sauveur. Comme toujours j’avais recours à des souffrances, je ne voulais pas me faire miséricorde, je voulais purger mon esprit mieux que je ne l’avais fait jusque-là ; je voulais lui faire payer cher ses escapades hors du bon plaisir de Dieu.

 

Une nouvelle croix – bien inattendue – allait s’abattre sur Mélanie.

Dans le bref historique du chapitre II, nous avons raconté comment, pour mettre à l’épreuve la sincérité de l’intention manifestée par Maurice d’épouser la mère de son enfant, Mélanie fut accusée injustement d’avoir volé l’argent de ses maîtresses. L’odieuse accusation se renouvela durant de longues semaines aussi bien dans l’intimité de la famille qu’en présence de personnes étrangères. Seul, Maurice refusait de s’y associer et prenait ouvertement la défense de Mélanie, au risque de s’entendre accuser de complicité avec elle.

Sûre de son innocence, Mélanie pouvait être tentée de se révolter contre cette imputation de ses maîtresses, mais elle avait trop désiré les croix pour ne pas accepter avec résignation et même avec reconnaissance celle qu’il plaisait à Dieu de lui envoyer.

Un jour, cependant, pressée de répondre aux questions que lui posait Maurice en présence de ses maîtresses et de plusieurs autres personnes, elle se justifia dans les termes suivants :

 

Devant Dieu, je déclare n’avoir vu ni pris l’argent ou autre chose à ma maîtresse. Elle n’a pas à s’affliger des paroles qu’elle m’a dites, parce que, si par pure grâce de Dieu, je n’ai pas commis la faute de voler son argent, en beaucoup d’autres choses j’ai attristé le cœur aimant de Jésus-Christ et c’est pour cela que, en Père amoureux, il me punit par les tribulations que par sa grâce j’ai acceptées et embrassées avec gratitude comme des dons précieux. Quant à être enfermée dans une prison, je l’ai toujours désiré et vous me ferez un vrai régal. Oh ! puissé-je être digne, quoi que de bien loin, d’imiter mon divin Sauveur et l’accompagner partout dans la voie de sa passion pour obtenir son amour et le pardon de mes péchés...

– Ah ! s’exclama la fille de ma maîtresse, vous faites les choses faciles si vous croyez que sans la restitution de votre vol Dieu vous pardonnera ! Il y a peut-être une religion faite pour vous ? Vous êtes dans l’erreur, ma chère, comme erreur sont vos miracles...

 

Le lecteur se rappellera la façon simpliste et expéditive dont la maîtresse de Mélanie trancha en la circonstance la question des miracles attribués à sa jeune bergère et le silence approbateur de Mélanie elle-même. Si nous y revenons aujourd’hui, c’est pour citer la question précise posée à Mélanie par son confesseur et la réponse gênée mais suffisamment claire de sa pénitente. On a voulu voir dans cette réponse des signes d’invention et de fausse humilité. Nous croyons plus sage d’y voir les marques authentiques d’une humilité profonde et d’un témoignage fidèle à la vérité.

 

Ma chère Sœur,

Une dizaine de pages plus haut, vous donnez raison à votre maîtresse qui disait que le bruit répandu dans les villages à propos de divers miracles, à vous attribués, n’était fondé en rien.

Je veux que vous vous expliquiez. La modestie ne doit pas vous faire dissimuler la vérité à votre directeur. La simplicité avec le directeur plaît à Dieu plus que la modestie, laquelle peut être inspirée par l’amour-propre, la crainte du ridicule,... Je vous demande donc, ma chère Sœur, de vouloir bien écrire ci-dessous tout ce qui m’est nécessaire pour comprendre la gravité des accidents réellement arrivés à cet enfant et à cette jeune fille.

 

Mon très révérend et cher Père,

J’ai donné raison à ma maîtresse, par le motif que les personnes présentes disaient que j’avais fait des miracles et que les gens des pays environnants le disaient aussi. Or, pour être dans la vérité, j’approuvais ma patronne qui devait savoir qu’il n’y a que Dieu qui fasse des miracles, et moi j’ai cru jusqu’à ce jour que même les saints du ciel n’en peuvent faire par leur vertu pour sublime qu’elle soit. C’est Dieu, l’unique Être tout-puissant qui fait les miracles par lui-même ou par qui il veut ; et s’il voulait se servir pour cela d’une paille brûlée, cette cendre ne pourrait, ne devrait jamais usurper le droit de Dieu en osant dire : « J’ai fait un miracle. »

Ce que j’ai peut-être à expliquer, c’est que, quand la mère retira son enfant du milieu des flammes et le vit en feu et tout défiguré, la Louve arrivait. Aussitôt, la mère s’évanouit en me mettant l’enfant dans les bras. Avec mon tablier, je faisais tomber le feu, les étincelles et j’essuyais le visage. Cela se comprend que je priais en même temps ; mais lorsque je vis ses lèvres, son front brûlés, enfin sa figure et ses mains blanches à des endroits et à des autres saignantes et que l’enfant n’était plus reconnaissable, et que les cris qu’il faisait semblaient se changer en des gémissements de mort, je priais Dieu, au nom de Jésus-Christ et de sa mort, et je faisais des signes de croix sur toutes les parties en plaies et blanchâtres. En un instant l’enfant ouvrit les yeux. La mère revint à elle, prend son enfant et le voit sain ; elle seulement, la mère, avait des brûlures aux mains. Où est le miracle de la Louve, je vous prie ? Quant à la jeune fille qui tomba d’un arbre, son bout de pied était de côté et pendait ; or, il n’y avait qu’à retrouver l’endroit où les os pouvaient s’emboîter : d’un côté la peau était déchirée et le sang qui sortait empêchait l’opération qui eut lieu au nom adorable de Jésus en vertu de la croix.

Si le bon Dieu fait tout ce qu’il veut, je n’en suis pas la cause.

 

Encore indécises sur les véritables dispositions de Maurice, bien convaincues, au demeurant, de la passivité de Mélanie, ses maîtresses continuèrent à jouer la comédie du vol. Loin de diminuer, leurs reproches et leurs injures se firent de plus en plus véhéments et s’aggravèrent de la menace d’informer le père de Mélanie à l’occasion d’une prochaine descente à Corps. De tous les maux qu’elle sentait planer sur sa tête, cette menace lui semblait un des plus redoutables, tant elle avait d’affection pour son père. Elle pensa d’abord à aller le renseigner elle-même, sûre qu’il croirait à son innocence. Elle y renonça, persuadée que ce serait une lâcheté, une fuite devant l’épreuve ; persuadée aussi que ses tribulations étaient peu de choses en regard des calamités qui menaçaient le monde et dont une vision récente lui avait découvert l’effrayant tableau.

 

... Un jour, mes sens suspendus, mon intelligence avait vu le monde dans d’épaisses ténèbres, des incendies un peu partout et j’entendais des cris comme des cris de bêtes féroces : « Vive l’anarchie ! À bas la calotte et les fanatiques ! Tuez, tuez, fusillez, poignardez, purgeons la terre ! » On noyait des gens, des vieillards, des femmes et des enfants pour aller plus vite ; le sang coulait, les maisons se fermaient, mais ces hommes altérés de sang enfonçaient les portes et massacraient tous ceux qui tombaient sous leurs mains ; beaucoup de prêtres, de religieux et de religieuses étaient mis à mort : il y en avait qu’on menait en bandes les mains derrières le dos, on les conduisait sur une place pour les fusiller. Des femmes étaient aussi cruelles, sinon plus, que des hommes enragés. Cette œuvre, ce châtiment voulus (quoique indirectement) par les mauvais chrétiens, avaient lieu, plus ou moins épouvantables, dans toutes les villes et tous les bourgs, et avaient commencé à la même heure, au signal donné par les chefs. Sous la dénomination de l’anarchie se cachait la secte infernale qui est dirigée par le premier révolté révolutionnaire, Lucifer. Les églises étaient pillées, profanées, incendiées. Les troupes se battaient contre les civils, il y avait des mauvais prêtres dans les rangs des uns et des autres ; le carnage était épouvantable ; et des soldats, à la vue du carnage qu’ils avaient fait de leurs frères, se retournèrent et tirèrent sur leurs chefs. Les communautés priaient, les humbles et les pauvres priaient. Ce sont ces derniers qui furent exaucés, mais pas avant que fût complet le nombre des innocentes victimes. Cette vendange de la justice divine, où périrent un grand nombre de milliers de prêtres, dura deux ou trois jours. Les hommes de foi pratique, quoique en petit nombre, aidés par leurs anges gardiens, furent vainqueurs.

 

On devine l’impression que produisit sur Mélanie cette vision d’horreur. Elle en demeura accablée de tristesse. Bien qu’elle eût le sentiment d’aimer Dieu de tout son cœur et de vouloir contribuer de toutes ses forces à l’extension de son règne dans le monde, elle craignait de l’avoir offensé gravement par ses infidélités personnelles. Elle se prit à douter de la sincérité de son amour pour lui et de la valeur de ses petits sacrifices. Elle se demandait même si le plaisir qu’elle y prenait n’était pas suspect et entaché de complaisance égoïste. Comment expliquer sans cela, pensait-elle, l’abandon où Dieu la laissait depuis quelque temps ? Elle se sentait enveloppée d’épaisses ténèbres, elle était troublée par des tentations, des contradictions, des doutes et des craintes et, quand elle adressait au ciel ses appels et ses gémissements, le ciel restait sourd.

Après avoir connu le bonheur enivrant des contacts divins et l’inaltérable sérénité d’une confiance totale, elle éprouvait maintenant l’amère torture – souvent décrite par les mystiques – que ressent l’âme quand elle se croit abandonnée de Dieu.

Un soir, comme elle rentrait avec son troupeau, l’âme envahie de douloureuses pensées, elle vit Maurice près de la porte de l’étable. Lorsqu’elle y eut pénétré, il la suivit et, s’arrêtant à quelque distance, il lui dit à demi-voix :

 

– Sœur, ne perdez pas votre santé pour les calomnies et accusations qu’on fait contre vous : je ne les crois pas.

Il achevait à peine que la maîtresse survint et, furieuse, s’exclama :

– Oh ! petite mensongère, vous vous entendez avec Maurice, et tous les deux vous êtes d’accord pour me voler ! Si Maurice veut vous épouser au lieu de ma fille, qu’il le fasse.

Sur quoi elle s’en alla, et Maurice fit de même.

 

Cet incident ne provoqua chez Mélanie, qui n’arrivait d’abord pas à le comprendre, ni indignation ni révolte. Il fournit seulement un aliment nouveau à la pensée qui l’affligeait d’être abandonnée à la fois du ciel et de la terre.

Pourtant, nous dit-elle, il advint à plusieurs reprises, aux moments où sa désolation était la plus grande, que Dieu la ranimât, par compassion pour sa faiblesse, mais ses paroles et ses lumières ne duraient qu’un éclair...

 

... Si je voulais expliquer des visions instantanées dans l’éternelle et suave lumière, je ne le saurais pas. Je compris que je n’avais plus à penser que mon divin Sauveur est loin de moi, bien que pécheresse, parce qu’il est tout amour et n’abandonne jamais qui le cherche en vérité ; que ce désir de le chercher, c’est lui-même qui le produit ; il pousse et se fait trouver en Roi pacifique et pacifiant au milieu de la tempête : à son apparition la tempête se calme et l’âme est inondée d’ineffables consolations. Mais c’est pour peu de temps, puisque peu à peu d’autres adversités arrivent et se succèdent.

 

Tous les prétextes sont bons à qui cherche querelle. Un jour que Mélanie faisait paître ses vaches dans un champ de la maison de ses maîtres, elle fut accostée par des chasseurs venus de Corps et dont l’un la connaissait. Il lui demanda si elle avait quelque chose à faire dire à son père qu’il connaissait également fort bien. Elle répondit qu’elle était contente et envoyait ses respects à son père.

De loin, la maîtresse avait observé la rencontre et, tout de suite, s’inquiéta de ce que Mélanie avait pu dire à son interlocuteur. Elle la soupçonnait d’avoir profité de l’occasion pour faire dire à son père de venir la chercher et lui fit, pour ce grief imaginaire, de sévères reproches auxquels Mélanie ne répondit pas. À midi, quand toute la famille fut réunie autour de la table, les reproches reprirent de plus belle. Ce fut au tour de la jeune maîtresse de flétrir la conduite de Mélanie qui, muette avec les femmes, retrouvait la parole avec les hommes, qu’on avait surprise à l’étable s’entretenant à voix basse avec Maurice et qu’un dévergondage précoce conduirait infailliblement à sa perdition...

La pauvre Mélanie n’en croyait pas ses oreilles et n’arrivait pas à découvrir les graves fautes dont on l’accusait. Mais elle avait beau se sentir innocente et éperdue d’amour pour son Dieu, elle avait beau rester scrupuleusement fidèle à ses pratiques pieuses, le vieux serpent qui ne dort jamais, suivant ses propres termes, le jaloux, l’envieux, le menteur, ne perdait aucune occasion pour la faire tomber dans ses filets, insinuant que Dieu n’avait plus soin d’elle, parce que ses péchés étaient grands et nombreux ; qu’il s’était éloigné d’elle parce qu’il n’y avait plus de miséricorde pour son âme. Le père du mensonge lui suggérait d’autres choses encore.

Ainsi torturée, Mélanie ne se lassait pas d’appeler à son secours Jésus, son Seigneur bien-aimé, sa miséricordieuse Maman et saint Joseph, qui connut pendant trois journées l’angoisse d’avoir perdu celui dont il avait la garde.

Ne sachant plus que faire, elle protestait ne vouloir jamais offenser son divin Maître, offrait sa vie à l’auteur de sa vie, se consacrait toute à lui et, ne voulant plus être elle-même, se mettait comme une cire molle dans les mains de son bien-aimé Sauveur, afin qu’il lui donnât la forme qu’il lui plairait...

À ces accents éplorés du total abandon, le ciel, enfin, s’ouvrit.

 

... Tout à coup, je me trouvai dans la présence de l’éternelle bienfaisante lumière : au milieu je vis mon très aimé et très aimant Frère. Il n’était plus petit ; mais grand et majestueux ; et avec lui, la Vierge ma Mère, chef-d’œuvre de la très Sainte Trinité, toute pure, toute belle, toute aimante, toute bonne, toute compatissante, toute enrichie de la surabondance des grâces, des privilèges, des dons que peut départir celui qui peut tout. Mon doux Frère me bénit, me confirma dans la foi de son amour qui est vérité, lumière et nourriture délicieuse. Puis il sortit de sa poitrine le très beau lys ; dans le très blanc lys se trouvait une liqueur qu’il me fit boire ; et il me demanda si je voulais conserver (soigner) le lys. Je répondis : « Je voudrais bien, mais je crains de le gâter. À cause de votre nom tout-puissant, gardez-le vous-même, avec moi qui suis votre propriété absolue, pour votre plus grande gloire. » Il ne se déplut pas de ma demande et notre belle Maman prit le lys des mains bénies de mon Frère qui le lui présentait, et elle le mit sur son cœur. Ce fut tout.

Dès que je me vis dans la grande lumière, je me sentis renouvelée ; tout disparut : doutes, craintes, fatigue, lassitude, accablement d’avoir été cause par ma faute de l’éloignement de mon Dieu, mon unique amour, la lumière de mes yeux, la médecine de mon âme, le tabernacle de mon repos et mon tout en tout. Le désir d’aimer mon divin Maître croissait toujours davantage dans mon cœur, je dirais même dans les puissances de mon âme. Il me semblait que mon Amant purifiait tout dans mon âme avec le feu ardent de son amour dont les flammes dévoraient les nombreuses taches de mes infidélités.

Quant aux effets produits par la vue de la beauté incréée : la connaissance des attributs divins, de l’impénétrable sagesse du Très-Haut, les hauts enseignements de la Force des faibles, je ne saurais pas les exprimer.

 

Il s’écoula quelque temps. Mélanie eut l’impression que ses maîtresses étaient mieux disposées à son égard. Il leur arrivait, à table, de parler d’elle avec bienveillance, d’exprimer le désir de la reprendre l’année suivante à leur service, pour lui épargner le danger d’être placée chez des maîtres inconnus, peut-être sans religion et sans égards pour sa timidité. Elles allèrent même jusqu’à lui proposer de rester tout l’hiver avec elles. Décidée à s’en remettre à Dieu, Mélanie ne répondait pas.

Enfin, un jour qu’elle était au jardin, elle vit venir à elle, humble et tout aimable, sa maîtresse qui lui avoua n’avoir jamais été dépouillée de son argent et avoir feint ce vol pour voir si Maurice persisterait à vouloir épouser sa fille, même sans argent. Pour toute réaction, Mélanie s’accusa d’avoir mis bien souvent à l’épreuve la patience de ses maîtresses, leur en demanda pardon et les remercia de l’avoir supportée.

Le terme convenu étant arrivé, Mélanie rentra à Corps. Sa maîtresse l’accompagnait. Elle tenait, en effet, en leur rendant ponctuellement leur fille, à faire promettre à ses parents de la lui louer à nouveau l’année suivante.

Nous avons vu, dans un chapitre précédent, que, mal accueillie par sa mère, Mélanie se vit refuser l’autorisation de faire des travaux quelconques à la maison, mais fut autorisée, par contre, à en sortir. Cela lui permit d’aller à l’église tous les jours, au moment où il n’y avait personne, et voici la singulière rencontre qu’elle y fit.

 

... Un jour, en entrant à l’église, je vis au pied du maître-autel un prêtre qui priait très humblement. Je restai au bas de l’église par respect pour ce prêtre qui me paraissait être dans un profond recueillement en présence du Dieu de l’Eucharistie. Puis, sans que je sache comment, je me trouvai subitement près de l’autel et par conséquent du révérend prêtre, et j’observai qu’il avait ses habits sales et tout déchirés ; sa face était affligée, extrêmement triste, mais placide, humble et résignée ; il me dit :

– Béni soit à jamais le Dieu de la justice et de la miséricorde infinie ! Il y a plus de trente ans que j’ai été justement condamné au purgatoire pour n’avoir pas célébré avec foi et respect le sacrifice de la continuation du mystère de la rédemption, et pour n’avoir pas eu tout le soin, comme c’était de mon devoir, des âmes confiées à ma sollicitude. La promesse de ma libération m’a été faite pour le jour et l’heure que vous entendrez ici pour moi la sainte messe, en réparation de mes coupables tiédeurs. Je vous prie de faire à présent pour mon âme trente-trois génuflexions, en les offrant au Père éternel, au très saint nom adorable de Jésus-Christ et par les mérites de sa vie...

Le même jour je revis le saint prêtre avec des habits nouveaux tout parsemés d’étoiles et de brillants. Ses sens qui auparavant étaient pétrifiés, étaient sains, pleins de vivacité et d’éclat.

Pendant ces trois longs jours qu’il ne me fut pas permis d’aller à la sainte messe, je faisais ce que je savais pour la délivrance de cette sainte âme : je m’offris pour souffrir avec mérite, unie à mon Amant Jésus, ce que souffrait ce saint prêtre sans aucun mérite. Ainsi je me contentais un peu, autant que le voulait mon tout, mon tout bon, tout aimable, tout amoureux Jésus. Le Seigneur permit qu’un jour il y eût une messe vers dix heures : ma mère consentit à me laisser sortir ; je courus à l’église, mais je ne savais pas de prières, je me contentai de me tenir en esprit prosternée au pied de la croix sur le calvaire, durant le sacrifice non sanglant de l’Homme-Dieu, et de recueillir les mérites de son sang répandu pour le salut du genre humain. Puis je me servis de la voix, de la bouche et de l’amour de mon Sauveur, pour offrir au Père éternel une à une toutes les vertus pratiquées par mon amoureux Jésus, tous les mauvais traitements, tous les mépris soufferts par le Saint des saints, et ainsi de suite en repassant toute la vie humaine du divin Rédempteur.

Après le saint sacrifice je vis l’âme transformée, toute belle, toute resplendissante de gloire, entrer au ciel des cieux.

 

Julie Calvat supportait avec impatience les marques d’estime et d’affection que son mari donnait à Mélanie ; aussi ne manquait-elle pas une occasion de la décrier comme tout à fait indigne d’intérêt. Cela ne réussissait pas toujours et nous avons vu comment, pour avoir fait un rapport mensonger sur les causes du retour de Mélanie, elle avait soulevé la colère de son mari et s’était fait chasser par lui de sa demeure. Si elle avait été une enfant ordinaire, Mélanie aurait pu trouver normal le traitement infligé à une mère qui ne lui témoignait que malveillance et mépris. Mais Mélanie n’était pas où n’était plus une enfant ordinaire. Elle savait de la meilleure des sources que son devoir était de respecter et d’aimer sa mère, qu’elle en fût digne ou non. Elle savait que, loin de la détester et de la maudire, elle devait chercher à lui plaire et à lui faire du bien. Il ne faut donc pas s’étonner qu’elle ait été profondément affligée de la voir traiter durement, qu’elle se soit jetée à genoux pour intercéder en sa faveur et qu’elle soit allée la retrouver, malgré l’opposition de son père, pour la consoler et lui porter de quoi se nourrir.

Une telle attitude mérite d’être méditée. Elle n’est ni d’une orgueilleuse ni d’une fille sans cœur. Elle montre, s’il en était besoin, que l’amour de Dieu, loin d’être exclusif, favorise et renforce l’amour du prochain, celui de la famille pour commencer.

Après le pénible incident que nous venons de rappeler, Julie Calvat aurait dû, semble-t-il, se décider à traiter sa fille avec plus d’égards. Effectivement, d’après l’autobiographie, une paix relative régna quelques semaines dans la famille. Puis, un beau jour, comme elle ne retrouvait pas une bague qu’elle avait mal rangée, Julie Calvat accusa Mélanie de l’avoir prise, soit pour elle-même, soit pour quelqu’un d’autre. Et la malheureuse enfant connut à nouveau l’humiliation et la peine d’être traitée injustement de voleuse et d’hypocrite.

Lorsque le père rentra de son travail, au bout d’un ou deux mois, sa femme s’empressa de lui conter le vol dont elle avait été victime et ses raisons de soupçonner Mélanie. Au reste, ajouta-t-elle, cette dernière était de plus en plus insupportable ; elle devenait orgueilleuse, vaniteuse, ne voulait pas travailler, méprisait ses petits frères et sa petite sœur, feignait d’être pieuse sans que jamais on l’entendit réciter une prière, se désintéressait, enfin, de la santé de son père de qui elle ne demandait jamais de nouvelles. C’était, en somme, une vraie sauvage, une enfant sans cœur.

Sans prendre à la lettre tout ce qu’il venait d’entendre, Pierre Calvat fut vivement contrarié à l’idée que sa fille pouvait être une voleuse. Il la gronda sévèrement, ajoutant qu’il n’hésiterait pas, si vraiment elle avait volé, à la dénoncer à la justice et à la faire mettre en prison. En quoi sa femme l’approuva vivement, en précisant que la bague avait disparu en même temps que la petite boîte dans laquelle elle se trouvait. Ce détail frappa Pierre Calvat. Il se souvint d’avoir trouvé tout récemment dans une armoire, parmi des verres, une petite boîte qu’il avait mise dans un tiroir à mouchoirs, où il pensait qu’elle serait mieux à sa place. Il s’empressa d’aller la chercher et de l’ouvrir. La bague s’y trouvait.

 

Je fus donc ainsi privée, ajoute Mélanie, de la bénédiction des humiliations jusqu’au bout, ce fut ma chère mère qui de nouveau souffrit à cause de moi.

 

Mélanie ne se plaignait jamais de ses ennuis ou des mauvais traitements qu’il lui arrivait de subir. Cette discrétion, loin de toucher sa mère, l’encourageait à ne pas se gêner avec sa fille, quand elle était seule avec elle, et à persévérer dans ses brimades et ses vexations.

Lors de son dernier départ pour son chantier, Pierre Calvat avait laissé à Mélanie de quoi se confectionner quelques chemises pour elle-même. Il avait compté sans l’opposition de sa femme qui jugea que Mélanie n’avait nullement besoin de nouvelles chemises. Le père avait bien tort, ajouta-t-elle, de s’intéresser à une pareille folle, qui avait bien su le tromper avec ses bigoteries. Heureusement, bientôt, elle serait avec des personnes qui sauraient la corriger...

De fait, Julie Calvat parut avoir oublié que sa fille avait été promise à sa maîtresse de l’année précédente et elle la loua dans la commune de Saint-Jean-des-Vertus à une famille qui vint la chercher bien avant la fin de l’hiver. La Providence voulut que cette famille, composée du père, de la mère et de deux filles âgées de plus de vingt ans, fût une famille honorable et pieuse, où on faisait en commun la prière du soir et où Mélanie allait avoir la joie de respirer une atmosphère chrétienne de paix et de bonté.

C’était en 1843. Mélanie était dans sa douzième année.

 

 

 

 

 

 

Chapitre V

 

DOUZIÈME ET TREIZIÈME ANNÉES

 

 

 

Les loups et le sifflet – Mélanie peut aller une fois par mois à l’église – Les poireaux – Redoublement de ferveur et d’austérité – Les apparitions de Jésus deviennent plus rares mais son action intérieure se poursuit – Quelques mois à Corps – Le bal manqué – La vanité – Jésus et le froid – Comment aimer les créatures – La chaînette – Libération de plusieurs âmes – Vision de la Sainte-Trinité – Épousailles mystiques – Le garde champêtre – Encore des âmes libérées – Le séducteur travesti – Pénible préparation à la première communion – Sinistre vision – Vous m’aimez : aimez-moi davantage.

 

 

Les deux années dont Mélanie passa la plus grande partie à Saint-Jean-des-Vertus furent marquées par quelques évènements que nous avons consignés dans le bref historique du deuxième chapitre de cet ouvrage.

Ce fut, pour commencer, l’incursion d’une bande de loups qui firent des ravages dans plusieurs troupeaux du village, mais épargnèrent le troupeau confié à Mélanie.

Ce fut ensuite le passage à pied sec, par Mélanie et tout son troupeau, d’un ruisseau transformé par un gros orage en un torrent infranchissable.

Il faudrait citer encore l’incident au cours duquel Mélanie, n’écoutant que son bon cœur, disposa d’une façon anormale de quelques légumes pris dans le jardin où ses maîtresses l’avaient envoyée arracher de mauvaises herbes.

Enfin, rappelons la visite troublante que fit à Mélanie une femme inconnue qui, sous prétexte de lui vendre des vêtements ou des bijoux, se mit à la tenter contre la modestie et la pureté. Cette visiteuse importune fut, on s’en souvient, chassée miraculeusement et disparut.

Si la vie de notre héroïne à Saint-Jean-des-Vertus fut relativement pauvre en évènements extérieurs plus ou moins spectaculaires, elle semble, par contre, avoir été particulièrement riche du point de vue intérieur. Il est heureux que Mélanie ait bien voulu, à la demande de son directeur de conscience, nous en révéler au moins une partie.

Commençons par un fait gracieux et touchant qu’un scepticisme chagrin pourrait faire taxer d’invraisemblance, mais qu’expliquent parfaitement la candeur de Mélanie et la tout aimable condescendance de son interlocuteur divin. Nous y verrons comment l’infinie délicatesse du Seigneur sait utiliser le fait en apparence le plus banal pour donner à une âme bien disposée une leçon des plus profitables.

C’était au lendemain de l’attaque des loups dont le troupeau de Mélanie n’avait pas eu à souffrir mais qui avait laissé dans l’esprit de ses maîtres une profonde inquiétude.

 

... Mes patrons n’étaient pas rassurés pour l’avenir : ils disaient que je devais être pourvue d’un sifflet ; mes patronnes observaient que ce sifflet ne me servirait à rien parce que je ne m’en servirais pas ; mais mon patron insistait et me disait que je devais me faire venir un sifflet. Confiante en mon très amoureux Jésus, je promis, bien que je n’eusse pas un centime. Le lendemain, j’allai tout près du village pour faire paître mes brebis jusqu’à midi seulement. Comme je ramassais des fleurs, au pied d’une plante je trouve un sou que mes patrons dirent être dix centimes ; ils me les laissèrent et aussitôt je me fis acheter un sifflet rouge en bois. J’allais donc au champ toujours avec mon sifflet dans ma poche. Une fois que mon aimé, mon tout bon Frère vint me voir, je lui montrai mon sifflet et je sifflai, puis je lui dis :

– Voyez, bon Frère, comme je siffle et devinez ce que dit mon sifflet.

Il me répondit :

– Il a dit : amour, venez !

– Ah ! vous avez deviné. Devinez cette fois, il va dire une chose difficile, (et je siffle...). Qu’est-ce qu’il a dit ?

– Je vois ma voie entourée d’épines.

– Ah ! vous devinez toujours !

– Eh ! bien, dit mon Frère, c’est à mon tour de vous faire deviner ; donnez-moi le sifflet. Devinez, ma chère sœur.

Et il siffle : Je te salue pour mes frères, ô sang immaculé de l’Homme-Dieu, monnaie précieuse du rachat des pécheurs.

– Oh ! oh ! dit la Sauvage, vous avez sifflé beaucoup de temps et je ne puis pas deviner.

– Ah ! dit mon doux Frère, cette fois-ci, je sifflerai plus court, (et il siffle plus court, mais bien plus fort et en riant : voici l’Époux, tenez-vous debout !). Sœur de mon cœur, qu’a dit le sifflet ?

La Louve en hésitant, dit :

– Mon Frère, vous avez peut-être dit : « Voici Jésus et vous n’avez rien fait de bon. »

– Oh ! (Et en riant de tout cœur) : vous n’y êtes qu’à moitié, vous n’avez pas tout deviné ; c’est encore à moi à siffler.

Et ce jeu continua jusqu’à ce qu’il disparût.

 

Une fois par mois, les maîtres de Mélanie, qui tenaient à observer la loi de Dieu, et faute de pouvoir se priver de ses services chaque dimanche, lui permettaient d’aller entendre la messe à l’église paroissiale. Malgré son ignorance de bien des détails liturgiques, elle était trop éclairée sur le mystère de la présence eucharistique pour ne pas profiter avec joie de cette précieuse autorisation.

Sous ses apparences de petite sauvage, Mélanie cachait un cœur d’une exceptionnelle générosité. Pas plus qu’elle n’avait su résister à l’appel des voleurs qui se plaignaient d’avoir faim, elle ne sut résister à la demande d’une vieille femme sollicitant d’elle deux poireaux pour faire sa soupe. Mais elle eut le geste un peu large : au lieu de deux poireaux, elle ne put s’empêcher d’en donner une poignée. Mises au courant par la bénéficiaire même de cette largesse, les maîtresses de Mélanie lui firent de sévères remontrances et lui expliquèrent qu’on ne doit pas, pour faire la charité, disposer sans permission du bien d’autrui. La conscience troublée, Mélanie demanda pardon à son Jésus qui la rassura, tout en lui disant de veiller avec prudence sur son cœur, ce qu’il faut sans doute interpréter comme une invitation à ne pas s’abandonner sans réflexion et sans discernement aux élans de générosité qui poussent à soulager à tout prix les besoins du prochain.

De plus en plus étroitement et par toutes les fibres de son âme, elle se sentait attirée et unie à Dieu qui l’instruisait, tantôt sur l’Essence incréée, tantôt sur la Providence, tantôt sur le mystère de la Rédemption et sur d’autres vérités de notre sainte religion. Dans son ardent amour, elle brûlait du désir de faire mourir en elle tout ce qui pouvait y rappeler le vieil homme et ne pas plaire à son divin Sauveur : volonté propre, ses affections naturelles ; elle travaillait à se détacher de tout ce qui est éphémère, de tout ce qui n’est pas Dieu et de Dieu ; elle aspirait à pratiquer des austérités corporelles dans toute la mesure où elles lui seraient permises.

 

Jusqu’à cette époque mon cher Frère m’avait assistée, conduite comme par la main, tout en m’instruisant mieux que le meilleur des maîtres et cela sans doute parce qu’il me savait la plus ignorante des créatures de Dieu. Ses apparitions devinrent moins fréquentes. L’immense lumière de la grande présence du Très-Haut ne cessa nullement ; mon âme s’était unie à mon bien-aimé que je voyais comme chez lui au fond de mon cœur, comme s’il y était lié par les liens de l’amour ; l’œil de mon âme était fixé sur lui comme pour prendre ses ordres, son bon plaisir. Cette union de Dieu véritablement présent dans mon cœur me donnait une incomparable jouissance à laquelle mon corps aussi parfois participait quoique dans un degré inférieur. Je m’empresse d’ajouter, ce qui est bien vrai, que la jouissance de l’union avec Notre-Seigneur ne marcha pas seule, c’est-à-dire qu’elle ne peut résider en notre cœur sans la désaltérante et bienfaisante souffrance. Il faut dire aussi que la fidélité de ce cœur qui a Dieu présent doit être au-dessus de toutes les fidélités, parce que la règle du divin Amour est sans miséricorde : en l’union de l’âme avec le Dieu sans tache, il faut éviter les plaisirs (humains), les affections et les satisfactions même les plus innocentes ; rien, rien n’échappe à l’amour qui est un véritable sacrificateur ; il veut la mort de tout ce qui n’est pas lui.

 

Le miracle – il faut bien l’appeler ainsi – du torrent franchi à pied sec termine à peu près le temps passé par Mélanie à Saint-Jean-des-Vertus en cette année 1843.

Ses maîtres l’accompagnèrent à Corps et il fut convenu qu’elle reviendrait chez eux l’année suivante. L’accueil maternel fut cette fois-là moins glacial que dans le passé. Mais la façon dont Mélanie se déroba à un bal de noces où sa mère voulut la conduire après lui avoir acheté une paire de souliers vernis ne tarda pas à gâter les choses. Quand Mélanie rentra de sa fugue nocturne, sa mère la mit dehors, comme elle avait fait tant de fois, en lui disant de retourner là où elle était la veille. C’est à la porte d’une petite chapelle de Saint-Roch, à quelques minutes de Corps, qu’elle passa la nuit à prier, à méditer et à se demander ce que pouvait bien signifier le mot vaniteuse qu’à plusieurs reprises elle s’était entendu adresser. Or, l’occasion se présenta, quelques jours plus tard, de solliciter et d’obtenir de son Frère l’explication vainement cherchée.

 

... Ah ! le voici, mon bon petit Frère, le voici ! Il me dit :

– Ma sœur.

Je lui dis :

– Mon Frère, venez ; il y a bien des jours que je vous voulais ; regardez-moi, mon aimé Frère, regardez-moi bien pour voir ce que je suis.

– Vous êtes ma bien-aimée sœur, ma sœur Mélanie.

– Alors, pourquoi a-t-on dit que je suis vaniteuse ?

– Ma bien-aimée sœur, si le tout bon et tout-puissant Dieu n’amertumait pas votre vie, vous tomberiez dans ce défaut.

– Ah ! ce n’est donc pas une bête, vaniteuse ? C’est un défaut, un péché ?

Et mon cher Frère donna une bonne instruction à la Louve sur la vanité ; et combien aussi il faut prendre garde de ne pas juger notre cher prochain. En effet, souvent nous croyons que telle personne est vaniteuse et cependant, en se parant, elle fait un acte de soumission à son mari et bien des actes d’humilité. D’ailleurs c’est de l’intention, c’est du cœur que vient le bien ou le mal que nous faisons.

 

Durant les quelques mois qu’elle demeura à Corps, Mélanie allait entendre la messe aussi souvent qu’elle en avait le moyen. Elle allait aussi au catéchisme avec deux de ses frères, mais, comme elle n’était pas inscrite, elle se dissimulait derrière un pilier. Elle aurait bien voulu faire sa première communion comme les autres enfants et, sans savoir comment s’y prendre, elle voulut, comme eux, se confesser. L’ayant aperçue, le curé de la paroisse la chargea de dire à ses parents de venir le voir. Ce qu’elle fit. Le soir même, Pierre Calvat informait sa femme que leurs enfants ne seraient pas admis à la première communion si eux-mêmes ne remplissaient pas leur devoir pascal. Grâce à Dieu, ajouta Mélanie, ils se confessèrent tous les deux, et ils ont continué toutes les années suivantes. Elle ne précise pas ce qui fut décidé pour elle.

Avec les beaux jours, le moment arriva de retourner à Saint-Jean-des-Vertus. Comme convenu, sa maîtresse vint la chercher. Il n’était pas encore question de conduire les vaches au pâturage, mais il n’en était pas de même des brebis. Un jour que Mélanie les gardait, par un froid très vif et sous une bourrasque de neige, elle se prit à se demander si son divin Sauveur avait souffert du froid. Une extase lui apporta la réponse de celui qui connaît les plus secrètes pensées.

 

Le Fils de Dieu par amour pour le genre humain a voulu souffrir du froid, du chaud, de la faim, de la soif, de sommeil, de fatigue, de lassitude et de tous les mépris et accusations de ses créatures, comme je vous les ai fait connaître. Comme Homme-Dieu, chaque peine avait des mérites infinis pour avalorer les souffrances des hommes qui souffrent sans mérites. Alors je lui dis :

– Seigneur, je vous en prie, faites-vous connaître à tous les hommes afin qu’ils vous aiment comme vous vous êtes fait connaître à moi.

Mon très amoureux Jésus me dit :

– Ma fille, ce n’est pas par vos mérites que je me fais connaître à vous ; c’est pour glorifier ma miséricorde, en choisissant ce qui est inepte dans le monde. Ne suis-je pas maître de faire ce que je veux et à qui je veux ?

 

Il nous est facile d’imaginer, au moins dans une certaine mesure, jusqu’à quelles profondeurs de telles révélations devaient faire pénétrer dans l’âme si tendre et si réceptive de la jeune bergère le désir d’imiter et de partager, autant qu’il était en son pouvoir, les souffrances physiques et morales de Jésus et de lui rendre amour pour amour. De fait, elle est profondément impressionnée par l’indicible amour de Dieu pour ses créatures et par l’immensité des souffrances de Jésus dont n’approche aucune souffrance humaine. Loin qu’elle soit affligée d’avoir entendu de la bouche même du divin Maître qu’elle est la plus inepte dans le monde, elle se réjouit de n’être rien, en face de Dieu qui est tout. Pour avoir plus de chances de faire agréer son amour et ses prières, elle est résolue à les offrir toujours sous le couvert des mérites infinis de Notre-Seigneur.

Son état de bergère lui permet de se recueillir et de prier souvent.

 

Un jour, tout en faisant paître mes vaches, je récitais des prières pour les prêtres défunts qui, pendant leur vie, avaient eu le plus d’amour pour notre douce mère Marie. Mes sens furent suspendus dans la grande lumière de la présence du Très-Haut. Je vis que mon cœur ailé flottait dans l’air ; et malgré tous les efforts qu’il faisait pour voler plus haut, il se montrait lourd, pesant. Peinée de le voir tant fatiguer sans grand succès, j’humiliais mon esprit et, regardant plus attentivement, j’aperçus que de ses ailes pendaient deux ou trois fines chaînettes presque imperceptibles, dont les bouts étaient entortillés à des broutilles. Étonnée et chagrinée, je dis :

– Que veut dire cela ?

Il me fut répondu :

– Votre cœur incliné à l’amour des créatures ne s’en est pas entièrement dégagé. La créature ne volera jamais jusqu’à l’embrassement de l’Époux divin si elle n’est pas complètement détachée de fait et d’affection des créatures dont les arbustes sont la figure.

Dieu ne nous défend pas d’aimer notre prochain, au contraire, il nous le commande ; nous devons aimer notre prochain, quel qu’il soit, amis ou ennemis, pour le pur amour de Dieu, comme son image. Nous devons aimer Dieu en premier lieu, par-dessus tout, de tout notre cœur, de toutes nos forces ; et après le culte intérieur passer au culte extérieur de notre sainte religion : observer les dix commandements, fréquenter l’église avec respect, prier avec humilité.

Me sentant attirée vers mon Amour, et voyant que malgré mes efforts j’étais toujours au même point, je dis :

– Seigneur, mon Dieu, c’est en vain que je fatigue pour me détacher et pour arriver à l’union avec mon tout ; par pitié, par miséricorde, renouvelez ce cœur qui vous appartient ; je veux vous aimer avec votre cœur qui est seul capable de vous aimer infiniment.

À ces paroles, mon Jésus sortit de sa poitrine une épée rougie par le feu et toute flamboyante en disant :

– Ce cœur est déformé, je vais le refaire à mon goût.

Avec l’épée, il l’ouvrit, non par le côté, mais par le haut : mon cœur s’ouvrit en deux comme un livre, et avec la pointe de l’épée enflammée il fit un certain nombre de croix ; puis avec la fine pointe de son épée il purifia certaines choses humaines, je veux dire pas surhumaines, ou plutôt à l’approche de la vive chaleur, la plupart du contenu du cœur recevait une modification. Pendant cette opération, j’éprouvais une extrême chaleur dans ma poitrine. Ensuite le divin chirurgien regarda mon cœur de près et semblait s’y mirer comme dans un miroir ; puis, l’ayant odoré, il y souffla trois fois pour y confirmer et affermir la foi, l’amour et l’espérance.

Pendant ce temps, je me profondais toujours davantage dans mon extrême nullité. Humainement je n’aurais jamais osé croire que si mesquine, si méprisable à tous égards et si vile, je pusse être ainsi regardée et travaillée si merveilleusement par le Très-Haut. La perquisition faite, ainsi que la restauration, le divin Législateur sortit une croix de sa poitrine et la mit à la cime de mon cœur. Voyant cela, je lui dis :

– Seigneur, par charité, plantez-la plus profond afin que les tempêtes et ouragans qui vont fondre sur elle ne puissent pas la déraciner.

En la faisant entrer un peu plus, mon divin Maître me dit :

– Ne craignez pas, ma fille, elle a ses racines dans mon cœur.

Puis il me montra le cœur. En l’examinant, j’y revis la chaînette, celle qui était attachée à des broutilles et qui avait disparu pendant que mon Amant le tenait dans ses sacrées mains ; mais maintenant elle était de beaucoup plus courte et plus subtile. Craignant de moi-même, je dis :

– Mon Seigneur et mon Dieu, je vous en prie, si c’est votre sainte volonté, qu’il vous plaise d’arracher entièrement de mon cœur cette chaînette.

– Ah ! non, dit mon amoureux Sauveur, autrement vous n’auriez pas le mérite des luttes ni des victoires. Cette chaînette tournée vers la terre est la figure de l’inclination qu’ont tous les descendants d’Adam à chercher la félicité ; et le plus grand nombre la cherchent où elle n’est pas.

 

Prosternée la face contre terre, Mélanie rend grâces à Dieu des nouvelles faveurs insignes qu’il vient de lui accorder. Heureuse à la pensée des occasions qui lui seront offertes au cours de sa vie de pardonner à ses ennemis et à ses persécuteurs, elle implore pour eux, pour les prêtres surtout, le pardon que, si généreusement, le Sauveur accorda du haut de la croix à ses bourreaux. Elle se recommande à lui pour la suite de son exil sur terre. Puis elle récite, en l’honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur, cinq Pater et cinq Ave pour les âmes du purgatoire. Sur quoi, elle a la douce et consolante vision de dix âmes de prêtres sortant du purgatoire et s’envolant vers l’éternelle béatitude.

À ce moment, Jésus lui dit :

 

– Récitez-en sept, en ajoutant après chaque Pater et Ave Maria le psaume Laudate Dominum omnes gentes (mon Frère me l’avait appris), en l’honneur des sept paroles que je prononçai étant sur la croix.

– Combien d’âmes délivrerez-vous, Seigneur ? lui dis-je.

– Quatorze, me dit-il.

J’obéis et quand j’eus terminé, je vis monter au ciel des cieux douze sacer (prêtres), et deux célibataires laïques. Je rendis grâces à sa divine Majesté, puis je priai notre douce Mère Marie de vouloir remercier pour moi notre aimé amoureux Jésus et de m’obtenir la grâce de la pureté du cœur, c’est-à-dire un total détachement de moi-même et de toutes les choses transitoires, une foi ardente, et un amour pur pour mon amour sans ébranlement dans les épreuves de la vie.

 

Le 24 juin 1844 marque un sommet important dans la vie mystique de Mélanie.

Ce jour-là, elle gardait ses vaches dans un pré d’où elle pouvait bien voir l’église de Saint-Jean. C’était le moment où on y célébrait la messe en l’honneur du saint patron de la paroisse. De loin, Mélanie s’unissait par la pensée aux fidèles rassemblés, méditait sur la bonté infinie de Dieu pour ses créatures, implorait pour elle-même, par l’intercession de saint Jean, la grâce de la rectitude d’intention et d’un ardent amour de Dieu ; elle remerciait en même temps la Sainte Vierge des grâces innombrables dont elle a été la source par l’acceptation parfaite de la volonté divine. Tout à coup, les cloches se mirent à sonner et une procession solennelle sortit de l’église. De loin, Mélanie, à genoux, suivit, des yeux et du cœur, le déroulement de la cérémonie, enviant dans son for intérieur les gens qui pouvaient faire cortège au Seigneur et regrettant de ne pas être au service de personnes connaissant et craignant Dieu plutôt qu’à celui d’animaux sans raison...

Une extase – un ravissement, suivant l’expression de Mélanie – interrompit soudain le cours de ses pensées.

 

... Dans ce recueillement, je vis (non des yeux) comme un immense nuage blanc, brillant, transparent ; du milieu du nuage, ou pour dire plus exact, du nuage lumineux, de la lumière sans limite, inaccessible et sempiternelle apparaissait la belle et majestueuse figure du Père éternel (sa face, ses bras et une partie de sa poitrine seulement), il était vêtu de sa propre lumière, il était la lumière, en présence de laquelle le soleil pâlissait et disparaissait. L’Éternel comme debout sur l’autel (à la place où d’ordinaire se trouve la croix) tenait dans sa main droite une belle splendide palme verte, transparente, parsemée de pierres précieuses ; le tout était brillant. Dans sa main gauche, il tenait un paquet de dards en zigzags dont les pointes enflammées ou empestées d’une fumée noire tournées vers la terre semblaient être sur le point d’être lancées sur les hommes prévaricateurs de sa loi. Notre amoureux Sauveur était devant l’autel toujours devant la lumière incréée, illimitée et inaccessible ; il était en prière et offrait à l’Éternel tous les mérites cessibles infinis de sa douloureuse passion en faveur des mortels, les bras élevés vers son Père. Saint Jean-Baptiste, comme assistant, avait en main un encensoir d’or, dans lequel étaient les oraisons, les supplications des justes de la terre, les mérites de leurs souffrances et de tous leurs bons désirs pour la gloire du Très-Haut, il était vêtu de rouge tempesté de brillants. Notre très amoureux Jésus, celui que j’aime, était comme le Père, et cependant il n’était pas le Père, que je voyais toujours sur l’autel avec sa palme et ses fléaux. Sa divine Majesté avait une robe blanche d’un éclat merveilleux, on aurait dit que l’étoffe était tissée de rayons de lumière ; sur cette robe étaient semés de très riches brillants ; sa ceinture avait les couleurs de l’arc-en-ciel ; entre chaque couleur très vive il y avait comme un cordon d’or très pur ; sur ses épaules il avait un manteau royal tout en or avec des broderies de fleurs relevées de diverses couleurs et variantes, entremêlées de pierres transparentes ; sur sa tête un magnifique diadème en trois (mais indivisibles) tout en or enflammé et tempesté (sic) de brillants variés ; sa face était de la blancheur des plus beaux lys du paradis, rosée et éclatante de lumière ; toute sa personne était majestueuse, son front haut et serein, ses lèvres rose foncé gracieuses et souriantes, ses cheveux longs comme en or, très fins et brillants, à demi-bouclés, ondulaient sur ses épaules. Il était dans son éternelle lumière qui était la lumière même du Père.

Le Père avait ses yeux fixés dans le Fils et le Fils avait les siens fixés dans le Père, la lumière du Père était la lumière du Fils et la lumière du Fils était la lumière du Père. Il y avait dans la lumière du Père et du Fils une gracieuse, magnifique, resplendissante colombe blanche, transparente comme le cristal le plus pur, qui procédait du souffle de l’un et de l’autre ; elle avait dans sa bouche les rayons de lumière qui, réciproquement, s’émettaient et s’envoyaient du Père au Fils et du Fils au Père et avec une admirable patience les liait ensemble (sans les confondre), d’une manière inséparable, indissoluble, dès l’éternité de l’incompréhensible éternité.

Le Fils ayant offert ses mérites au Père, le Père les reçut avec une incomparable complaisance d’amour, je dirai même avec une très vive reconnaissance ; comme s’il avait ardemment désiré l’heure de cette offrande d’un infini mérite pour les pauvres pécheurs. Puis je vis que de nouveau mon amant Jésus s’offrit à son Père comme victime acceptée. Il laissa tomber ses bras, baissa sa tête un peu en avant sur sa poitrine et penchée sur son épaule droite. En ce moment l’éternel Père avait perdu ses foudres et voulut bien bénir la terre.

En présence de la stupéfiante éternelle Majesté, je me plongeai de plus en plus dans mon néant jusqu’à me perdre de vue. La confiance dans l’infinie miséricorde de celui qui existe par lui-même et qui est porté toujours à aimer ses créatures, même les plus viles et les plus ingrates, fit que du fond de mon infirmité, je dis :

– Seigneur mon Dieu, vous qui, dès mon enfance, n’avez cessé de m’assister et de m’instruire dans vos saintes voies, par miséricorde pardonnez-moi tous mes péchés et toutes mes infidélités dans votre saint service ; avec votre puissante grâce, dès ce moment et pour toute l’éternité je me donne à vous avec toutes les puissances de mon âme ; je veux en tout et partout dépendre de vous ; croyez-moi, Seigneur, si cela doit vous glorifier, je ne veux et ne cherche que votre glorification.

Tout à coup, je me vis comme une jeune personne de haute stature et vêtue d’un beau vêtement blanc avec divers ornements d’or. L’éternel Père dit :

– Que faisons-nous de cette petite fille et que désire-t-elle ?

Je répondis :

– Je désire du même désir de mon amoureux Jésus la sainte volonté de Dieu.

Une seconde fois me fut demandé :

– Que désire cette petite fille ?

Je répondis :

– Rien, mon Seigneur, que votre sainte volonté confirmée par le sceau de votre pur amour en tous les jours de ma vie sur la terre et pour toute l’éternité.

La colombe tenait un anneau d’or pendu à son bec ; le Fils me le mit au doigt annulaire de la main gauche et me dit :

– Aujourd’hui nous nous sommes unis : vous aimerez ce que j’aime, vous éprouverez ce que j’ai éprouvé.

Dans ma stupéfaction je dis :

– Mais, Seigneur, que faites-vous ? Vous avez oublié qui je suis !

Il me répondit gracieusement :

– La bonne odeur de votre petitesse m’a attiré à vous : ce n’est pas vous qui êtes venue à moi, c’est ma miséricorde qui est venue à vous.

Le Père me bénit et tout disparut.

 

Quand il plaît à Dieu, le passage est rapide des visions célestes et des extases aux contingences terrestres les plus banales.

L’âme encore débordante des lumineuses splendeurs de la Trinité Sainte et le cœur encore palpitant des ineffables douceurs de ses épousailles mystiques avec le Christ, Mélanie se retrouve brusquement, à genoux, dans le pré d’où elle observait tout à l’heure la procession de Saint-Jean. Ses vaches ne se sont pas éloignées, mais, à la lisière du pâturage, un homme, debout, l’observe. C’est le garde champêtre. Elle le reconnaît et se lève, tandis qu’il vient vers elle. Nous avons raconté déjà cette rencontre qui provoque d’abord quelque émoi chez notre bergère mais se termine heureusement bien...

Les torrents de bienfaits que, suivant l’expression de Mélanie, Dieu vient de verser sur elle appellent des actions de grâces ferventes. Pour les rendre plus efficaces, Mélanie s’habitue à inviter à y participer les âmes du purgatoire. Elle nous fait, à ce propos, le récit suivant :

 

Une fois j’avais prié pour la délivrance de cinq âmes, du nombre de celles qui pendant leur vie avaient le plus honoré la grande Reine du ciel et de la terre, je vis notre très amoureux Jésus, tout glorieux et resplendissant de sa propre gloire. Il était tout à la fois dans le plus haut des cieux et près de moi. Il avait les bras étendus vers la terre ; ses cinq plaies ouvertes et comme cinq soleils jetaient des flots d’une eau vive, brillante, scintillante, et de ses rayons s’exhalait un agréable, exquis, suave et reposant parfum. Les saints que j’avais priés étaient autour de lui et nageaient dans la béatitude et la gloire éternelle. Or, l’eau lumineuse des cinq sources se joignit à la gloire de ces saints, comme si elle n’eût pas trouvé de place vacante : les saints se prosternèrent aux pieds du divin Rédempteur et, immédiatement, par un canal de brillant cristal, les jets d’eau lumineuse furent introduits dans un souterrain où les âmes souffrantes qui avaient les suffrages furent entièrement lavées de leurs taches. Douze âmes furent délivrées du purgatoire : deux évêques, sept prêtres, une vierge et deux pères de famille. Tout soit dit pour la plus grande gloire de Dieu.

 

Après avoir rappelé que toute âme qui n’est pas sans tache au moment où elle quitte ce monde doit être purifiée avant que Dieu l’admette en sa présence, Mélanie précise, à la demande de son confesseur, comment cette âme peut, par l’entremise de son ange gardien, intercéder pour les personnes qui se recommandent à elle.

Mélanie se préoccupe de trouver de nouveaux moyens d’être agréable à son divin Époux et, puisque tous les membres du corps de Jésus ont coopéré au salut du genre humain, elle songe un jour, en gardant ses brebis, à s’imposer pour chacun d’eux un certain nombre de sacrifices.

Sous les traits d’une femme inconnue, le démon vient interrompre ces pieuses réflexions et met à l’épreuve, un bon moment, la modestie et la pureté de Mélanie. Un signe de croix et une fervente invocation au ciel, immédiatement suivis d’une intervention providentielle, mettent fin, comme nous l’avons vu, aux perfides sollicitations du séducteur travesti.

Mais voici l’hiver.

Après l’avoir gardée quelques semaines de plus qu’il n’était convenu, la maîtresse de Mélanie la reconduit à Corps. Cette fois encore, elle tient à la redemander à ses parents pour l’année prochaine.

La bonne opinion qu’on a de sa fille est bien loin d’enchanter Julie Calvat. Voici comment Mélanie raconte, en quelques mots, la manière dont elle est reçue.

 

Ma mère ne répondit pas à mon bonjour ni à mes marques d’affection ; alors je lui demandai à quoi elle voulait que je m’occupe. D’un air fâché, elle répondit qu’elle n’avait pas besoin de moi.

– Je le sais, Julie, vous n’avez pas besoin de moi ; je ne puis cependant pas rester toujours sans rien faire : ce serait abuser du temps que le bon Dieu nous donne pour gagner le paradis.

– Oh ! bigote, me dit-elle, te voilà encore avec ton bon Dieu et ton paradis ; ôte-toi de devant mes yeux, tu me fais perdre la tête.

Je n’insistai plus, je me retirai dans ma chambre et pensai à mon très amoureux Jésus : je lui demandai de me donner l’uniformité à son bon plaisir et le parfait détachement de toutes les choses transitoires, surtout, surtout son vrai amour.

 

Cette sorte de retraite forcée à laquelle on la condamne est interrompue quelques jours par l’arrivée de son père, mais pour recommencer dès qu’il est reparti.

Aimer Dieu de toutes ses forces, s’abandonner corps et âme entre ses mains, avoir horreur de ses péchés sans nourrir le vain espoir de ne plus les commettre, demander enfin la grâce de s’abstenir de tout ce qui déplaît au Seigneur et de n’aimer que ce qu’il aimait lui-même durant son passage sur terre : tel est le programme de vie que se trace en ce moment Mélanie et à la réalisation duquel tendent tous ses efforts.

Pierre Calvat voudrait que sa fille, qui a déjà treize ans, puisse sans trop tarder faire sa première communion. Il prescrit donc qu’elle aille au catéchisme pour s’y préparer.

Malheureusement, Mélanie ne sait pas lire. Malgré toute sa bonne volonté, elle n’arrive pas à apprendre par cœur et est incapable de répondre aux questions qui lui sont posées. Il faut dire que, loin de l’affliger, cette impuissance même, les gronderies de sa mère, les moqueries de ses frères et de ses camarades, l’abandon dans lequel elle se trouve la réjouissent comme autant de choses excellentes qui la ramènent malgré elle à Jésus et la portent à tout endurer pour le glorifier.

De temps à autre, sa mère lui permet de sortir pour aller à l’église. Au cours d’une de ces visites au Saint-Sacrement, elle a une vision particulièrement affligeante dont elle nous a laissé le récit.

 

... Tout d’un coup mon esprit se trouva dans une grande salle à demi obscure. Il y avait un grand nombre de messieurs dont la plupart écrivaient dans des cahiers ou sur des feuilles volantes rouges. Ceux qui paraissaient chefs dans cette assemblée semblaient être obsédés par le démon ; ils parlaient et gesticulaient frénétiquement et donnaient des ordres : une croix fut décrochée d’un mur de la salle et jetée sous leurs pieds et brisée ; on clama : bravo ! Puis les dépêches arrivèrent, des colis postaux (vous dites, mon très révérend Père, que les colis postaux n’existent que depuis vingt-cinq ans environ ! Mais je ne sais pas s’il y avait aussi des dépêches en ce temps-là et des dépêches de fer que je voyais aussi) ; ces colis furent remis à des pharmaciens (désignés). Dans cette diabolique assemblée, il y avait trois prêtres, dont un étranger. On lui montra ce qu’on avait écrit dans les cahiers. Oh ! horreur... Les feuilles rouges volantes aussi furent lues, puis signées par un des chefs et données en paquets à cinq d’entre eux pour être affichées à l’heure indiquée et tout cela disparut. Mon Seigneur et mon Dieu, qu’est-ce donc que j’ai vu ? Mon cher Jésus, par toute votre passion, par les mérites de votre précieux sang, ôtez de ma vue tant d’iniquités ! De la lumière de la grande présence du Très-Haut, j’entendis dans mon intérieur sa douce voix :

– Ma fille, l’assemblée que vous avez vue est composée de sectaires ennemis de Dieu et de l’Église ; leur nombre augmentera d’autant plus que les fidèles perdront la foi et négligeront la prière. Les hommes qui écrivaient dans les cahiers préparaient de nouvelles lois et de nouveaux codes qui étoufferont, suffoqueront toute justice et couronneront l’iniquité. Les feuilles volantes sont des arrêts, des ordonnances qui seront affichés dans les rues et sur les places publiques. Les paquets postaux sont des médicaments : les pharmaciens (choisis) mettront les doses nécessaires (poison lent ou expéditif) selon les cas.

– Mon Seigneur et mon Dieu, tenez-moi bien et faites que je vous aime pour tous ceux qui ne vous aiment pas. Seigneur mon Dieu, j’ai peur de moi ; dites-moi que je vous aime !

– Oui, vous m’aimez, aimez-moi davantage, me dit mon aimable Sauveur.

– Seigneur, mon Dieu, que faut-il que je fasse pour vous aimer davantage ? Vous le savez, je ne suis rien, et alors je vous aime, par vous-même, en vous-même et pour vous seul qui êtes le centre de tout mon amour.

Jésus me dit :

– À présent vous m’aimerez à vos dépens ; aidez-moi à supporter mes ministres déchus, et combattez pour réparer tant d’outrages à mon amour et à ma sainteté.

J’acceptai tout avec sa divine grâce, jusqu’à être broyée pour sa gloire et pour l’extension de son règne, et tout finit là.

Combien je sentais et connaissais mon néant dans la grande, l’illimitée lumière incréée ; et aussi combien défectueux et imparfait me paraissait mon passé devant cette sainteté si pure en elle-même ! Je ne savais que m’approfondir dans les bas-fonds de mes misères et de mon impuissance à procurer tant soit peu la gloire du Très-Haut.

 

 

 

 

 

 

Chapitre VI

 

QUATORZIÈME ANNÉE

 

 

 

La bonne année – Deux mois à Saint-Michel – Le lit de chardons – À Quet-en-Beaumont – Chez des sauvages – Menacée de mort, Mélanie se retrouve au milieu des vierges, en présence de Jésus et de Marie – Après la brutalité humaine, les caprices des animaux – L’ange gardien – Inquiétudes de Mélanie – Réponse intérieure – Retour à Corps – À la chapelle de Saint-Roch – Mélanie apprend ce qu’est une victoire – Un baiser du Petit Frère – Mélanie n’est pas admise à faire sa première communion.

 

 

Les larges emprunts que nous avons faits au texte de Mélanie dans l’historique très succinct de ce qu’elle appelle la bonne année, nous dispensent de revenir longuement sur la plupart des faits qui ont marqué cette période vraiment exceptionnelle. Il convient cependant d’en rappeler certains, en raison même de leur importance, et d’en évoquer certains autres que nous avions intentionnellement passés sous silence.

La bonne année...

Pour appliquer sans ironie une désignation si flatteuse à une période riche surtout en privations et en souffrances qui font penser au martyre, il faut, on en conviendra, être allé déjà bien loin et bien haut dans la voie de la mortification et du sacrifice. Il faut non seulement accepter les tourments de toute sorte provenant de la cruauté des hommes mais encore s’y complaire, comme l’a fait Mélanie, au point de ne pas prononcer une parole et de ne pas faire une démarche pour qu’il y soit mis un terme ou apporté un adoucissement. Il faut, en d’autres termes, en être venu à estimer que ce qu’il y a de meilleur dans la vie, ce sont les peines et les tribulations endurées par amour pour Dieu. Ce postulat posé, loin de trouver étrange le qualificatif employé par Mélanie, nous ne pourrons que l’approuver de l’avoir employé très opportunément.

La bonne année...

Oui, aux yeux de Mélanie et, sans doute aussi, aux yeux de celui qui juge autrement que nous les hommes et les choses.

 

Deux mois environ passés à Saint-Michel forment le commencement de la bonne année et n’occupent guère que quatre à cinq pages de l’autobiographie, alors que le séjour à Quest-en-Beaumont s’étend sur sept à huit mois et constitue la matière d’une vingtaine de pages.

Du séjour à Saint-Michel, nous savons que, pour avoir refusé trois soirs de suite de coucher dans l’unique lit où couchaient ses patrons et leur fillette de deux ou trois ans, Mélanie se vit attribuer, en guise de lit, une grossière auge à pourceaux, à la fois trop courte et trop étroite, avec pour toute garniture un paquet de chardons secs. Les précisions obtenues par son confesseur nous apprennent, en outre, qu’elle a couché dans ce grotesque semblant de lit, d’abord tout habillée, puis en se déshabillant partiellement, sans doute pour que fût plus immédiat le contact des chardons avec sa chair.

Invitée, quand elle écrivit ce récit, à y parler non seulement des anomalies de son couchage, mais encore de ses fautes et de ses infidélités, Mélanie avoue, comme elle l’avait fait dans le secret du confessionnal, avoir pensé que, si son père avait été présent lorsqu’elle fut louée à ses patrons, il n’aurait pas manqué de poser ses conditions et de s’assurer qu’elle serait traitée dignement. Elle avoue aussi avoir, toujours en pensée, reproché à son petit Frère l’interdiction qu’il lui avait faite de coucher avec d’autres personnes, ce qui, à ses yeux, n’apparaissait pas alors comme une faute. Elle regrette amèrement d’avoir ainsi, dans un sentiment qu’elle appelle de l’orgueil, osé faire passer son jugement personnel avant les recommandations de son plus sûr et plus cher conseiller.

L’émotion causée à Corps par les renseignements qu’un garçon de cette localité apporta de Saint-Michel, ainsi que les démarches de quelques voisins compatissants, firent que Julie Calvat se décida à faire rentrer sa fille. Nous avons dit plus haut quel stratagème elle imagina pour obtenir ce résultat. Mélanie, persuadée que la maladie invoquée par sa mère était bien la seule cause de son rappel, n’hésita pas, sans bien connaître le chemin, à se mettre en route pour Corps. Dans son regret de quitter une place où le moyen lui était assuré de se mortifier, elle ne se doutait pas que sa mère, dont la maladie était imaginaire, lui avait déjà trouvé une nouvelle place d’où on viendrait la chercher dès le dimanche suivant et qui, en matière de mortification, répondrait encore plus parfaitement à tous ses vœux.

Nous avons déjà dit ce qu’était cette famille Moine, au service de laquelle sa mère venait de l’engager. Et Mélanie elle-même nous a décrit l’impression que fit sur elle le premier contact.

Le soir venu, en l’absence d’un lit pour elle, tout comme chez ses patrons de Saint-Michel, on l’invita à prendre place dans le lit où couchaient côte à côte la fille de la maison, âgée de vingt-cinq ans, et son frère, d’un an ou deux plus jeune. Naturellement elle refusa et ce fut, de la part du chef de la famille, la scène atroce dont le lecteur a dû garder le souvenir, malgré la brièveté de notre récit.

La scène se renouvela le second soir, sans ébranler la volonté farouche de Mélanie.

Pour le troisième soir enfin, empruntons à l’autobiographie l’émouvante narration de la victime elle-même.

 

... Pour que j’aille au lit, mon maître essaya du même procédé que les deux jours précédents ; seulement il dit que, cette fois-ci, il voulait en finir avec moi : il était furieux comme ses vaches : je n’avais presque plus de cheveux sur la tête. Il m’avait battue, traînée, piétinée, et il continuait à me fouler sous ses pieds disant qu’il voulait m’enlever de ce monde. Alors voulant mourir en chrétienne, je ramassai mes forces pour dire haut ma profession de foi et répéter que je ne voulais pas coucher avec ses enfants. Devenu plus furieux, il dit :

– Où est ma hache ? Où est ma hache ? que je lui tranche le cou !

Il n’avait pas achevé de parler qu’une harmonieuse musique se fit entendre, et je n’entendis plus blasphémer. Une lumière éclatante, des vierges vêtues de blanc argenté entouraient notre amoureux Jésus, ce bon Jésus que j’aime ; vous le savez, celui que j’aime, c’est mon Jésus du Calvaire, mort pour nous sauver. Les paroles, je ne les comprenais pas ; il me fut dit que je les comprendrais quand j’aurais quitté l’enveloppe de mon âme. Donc je ne compris pas les paroles chantées, mais la seule musique endormit toutes mes douleurs, redressa mes membres disloqués et guérit mes plaies. Notre très bon et très amoureux Jésus feignait de ne pas me regarder ; il était au milieu d’une lumière inaccessible ; sur sa tête, il avait trois couronnes distinctes mais non séparées. Les vierges tenaient chacune une fleur différente à la main droite, comme une marguerite, une rose, une violette, un lys,... chaque fleur avait dans le milieu l’image vivante, parfaite de notre doux et bien-aimé Jésus-Christ. Je compris que cela signifiait la rectitude d’intention dans la pratique des vertus symbolisées par ces fleurs multiples sur une seule tige. Et Marie, la grande Reine incomparable, le chef-d’œuvre de la très Sainte Trinité ! Et elle est notre Mère ! Sa beauté, sa splendeur, la puissance qu’elle a reçue de son divin Fils, tout en elle est si sublime et si grand qu’elle fait la joie, l’admiration des anges et de tous les bienheureux ! Je gâterais sa beauté si, ignorante que je suis, j’essayais de balbutier ses qualités. Je l’aime, voilà tout...

Après la belle musique, les vierges venaient pour me remettre la tige de fleurs qu’elles portaient ; je ne les reçus pas ; je leur dis que je ne me fiais pas de les conserver ; que notre bonne et glorieuse Reine était ma trésorière, qu’elles voulussent bien les lui remettre et toujours avec les mêmes conditions, c’est-à-dire que mon divin Époux, pour sa gloire et la sanctification de ses ministres, puisera dans le trésor dont il a été le producteur. Notre douce Mère grande Reine, avec une grâce et un sourire tout célestes, mit ces fleurs sur sa poitrine et les couvrit d’un pli de sa robe. Notre doux Sauveur me regarda alors aimablement avec ses beaux yeux pénétrants et parlant dans le silence. Il avait, en me laissant la vie humaine, accepté ma mort. Voilà la signification de la palme qu’il tenait dans sa main droite. Puis tout disparut.

Je me retrouve assise à terre, à côté d’une chaise en débris. Mes patrons étaient encore au lit. Je sortis pour prier un peu dans l’étable. Après environ une heure, j’entends que mes maîtres parlaient et discutaient entre eux ; je rentre pour demander où je devais mener les animaux, et tous me disaient je ne sais quoi. Enfin, ils me grondaient et m’appelaient esprit follet ou follette, je ne sais, et me demandaient où je m’étais cachée, puisque avec une lampe ils m’avaient cherchée partout, et que je n’étais sûrement pas dans la maison, et que pour sortir j’avais dû passer par le trou de la serrure. Puis le patron me dit de me lever de devant ses yeux parce que je le faisais devenir fou.

J’allai prendre les vaches et les chèvres et je partis.

 

Ainsi délivrée miraculeusement de la fureur de son patron, Mélanie eut à subir les caprices des animaux dont elle avait la garde. Il s’agissait, nous l’avons vu, d’animaux à demi sauvages : il fallait de bonnes jambes pour les mener à des pâturages plus ou moins bien délimités et les empêcher de causer des déprédations dans les champs des voisins.

Ce jour-là, deux de ces bêtes s’enfuirent, effarouchées sans raison apparente et Mélanie les perdit de vue. Après s’en être remise à Dieu du soin de veiller sur le reste du troupeau, elle se mit à leur recherche et finit par les apercevoir au fond d’une sorte de précipice d’où il lui sembla qu’elle ne parviendrait jamais à les faire sortir. Consternée, elle sentit son courage l’abandonner et se jugea bien malheureuse. Mais cette pensée ne dura que le temps d’un éclair. Tombant à genoux, Mélanie demanda pardon à Dieu de sa défaillance et entreprit la périlleuse descente. À peine avait-elle fait quelques pas qu’un spectacle bien inattendu frappa son regard : précédées de son ange gardien, les deux bêtes remontaient docilement la pente.

 

... et elles arrivèrent en bon état. Je le (son ange gardien) remerciai en remerciant la grande miséricorde du Très-Haut mon Dieu ; puis il me présenta à boire dans une sorte de calice comme un magnifique verre à pied tout en argent, vif, étincelant, et l’intérieur en or travaillé ; puis, il me donna une fleur rouge qu’on appelle, je crois, œillet, me disant de la tremper dans le contenu du verre et de la manger. Je fis au premier instant un peu de résistance. La Louve lui dit :

– Est-ce que je puis, malgré mes infidélités, vous appeler mon ami ?

– Oui, ma chère amie, appelez-moi toujours ami, parce que je suis votre ami, serviteur de Jésus-Christ comme vous.

La Louve :

– Tout ce qui arrive sur la terre est mû et permis par la toute-puissance du Très-Haut pour notre sanctification. Or, notre Père très aimant Rédempteur, afin que j’aie des aides pour me faire marcher dans la voie royale qu’il nous a enseignée, a permis par compassion et miséricorde que je sois mise au service de maîtres qui croient bien faire en ne me donnant jamais à manger ni à boire. Mettant à part leur malice propre si elle existe, c’est Dieu qui permet cela pour le bien de mon âme ; c’est bien lui qui veut que j’expie par la faim et la soif, le luxe et l’amour des richesses d’un grand nombre de membres du clergé. J’aime notre cher Jésus, je l’aime pour lui-même et parce qu’il est bon et je voudrais le porter dans tous les cœurs qui ne l’aiment pas. Jugez vous-même mon cas, mon cher ami, mes patrons ne sont-ils pas pour moi des croix de Providence ? Et ne dois-je pas obéir jusqu’à la mort aux sacrés desseins de la majesté du Très-Haut ? Mais pour que je ne sois pas trompée par l’ennemi de tout bien, par l’ange déchu, quel signe avez-vous à me donner que vous êtes l’ambassadeur de Notre-Seigneur Jésus-Christ ?...

Il sortit de sa poitrine la croix de notre divin Rédempteur et se prosternant il adora le crucifix glorieux et baisa ses cinq plaies glorieuses et resplendissantes.

– C’est bien. Faites à présent un acte d’amour de Dieu, de notre Dieu incréé, éternel, subsistant par lui-même.

Il le fit. Je n’essaierai pas de le reproduire : je gâterais ce langage angélique. Selon ma compréhension d’alors, je crus bien qu’il était un ange fidèle et nullement l’ange des ténèbres, maudit de Dieu, qui ne peut ni s’humilier sincèrement ni lui rendre grâce pour le bienfait de sa création, ni le louer pour la justice qu’il exerce sur les anges rebelles et orgueilleux. Au contraire, si l’ange de Dieu ne fait pas des actes d’humilité, comme les mortels voyageurs, il reconnaît avoir été créé et conservé dans son état de créature par la bonté de Dieu, qu’il doit ses mérites et sa gloire aux mérites infinis du sang de Jésus-Christ qui lui ont été appliqués par anticipation et l’ont rendu éternellement impeccable ; il rend grâce à Dieu, il l’adore et l’aime.

Le crucifix disparut ; l’ange se releva, fit le signe de la croix et me dit en me présentant le breuvage avec la fleur rouge :

– Chère amie, la preuve que je suis l’ange du Seigneur notre Dieu, je vous l’ai donnée au saint nom de Jésus. Prenez pour son amour cette nourriture qu’il vous envoie.

La Louve prit cette coupe :

– Oh ! quelle bonne odeur ! Elle m’enivre avant que je boive !... Mais dites-moi, ami fidèle, quand est-ce que je l’aimerai ? Dites-moi ce qu’il aime afin que je le fasse, ou ce qu’il y a en moi qui l’empêche de venir...

– La terre, chère amie, n’est pas un lieu de repos ni de jouissance ; l’amour consommé n’a son parfait épanouissement que dans le séjour des bienheureux, parce qu’ils voient la Majesté divine face à face et à découvert. Vous êtes encore voyageuse et dans un corps corruptible ; imitez Notre-Seigneur Jésus-Christ. Depuis l’union de sa divinité à son humanité sainte jusqu’à sa mort sur la croix, il n’a cessé un instant de souffrir dans son âme, dans son cœur et dans son corps. Imitez-le par la foi en ses mérites infinis.

Il disparut. Vite je conduisis ces vaches dans le pâturage où j’avais laissé l’autre et les chèvres pour ramener toutes mes bêtes chez mes patrons.

 

Réconfortée physiquement et moralement, Mélanie était prête à affronter, pour la quatrième fois, l’épreuve d’une nuit de torture.

Il plut à la Providence de la lui épargner.

Sur l’assurance donnée par la jeune maîtresse que son frère ne viendrait pas, Mélanie, en effet, consentit, non sans une extrême répugnance, à coucher avec elle. Mais, bien qu’accablée de sommeil, elle dormit bien mal, l’esprit occupé de la pensée des saints qu’elle savait, par son petit Frère, avoir été condamnés à mourir par privation de sommeil.

Grâce à Dieu, le jeune homme ne vint pas et ne devait plus revenir.

À la suite du récit nous montrant, dans un chapitre précédent, Mélanie tombée en syncope et secourue par un bienfaiteur inconnu, nous aurions pu ajouter quelles furent les pensées qui la tourmentaient.

Elle avait cru, devant la charité si engageante de son bon Samaritain, pouvoir lui demander, s’il rencontrait son petit Frère, de l’inviter à venir la voir au plus tôt. Ne voyant venir personne, elle pensait :

 

Peut-être a-t-il eu peur de ces vilaines vaches ? Mais je l’aurais protégé, je me serais laissée tuer pour le défendre. Il peut se faire aussi que notre bon Dieu lui ait manifesté quelques-unes de mes infidélités, ou que quelque action faite trop humainement l’aura peiné ! Oh ! cher et bien-aimé Frère, venez, venez me dire mes manquances et m’apporter le remède efficace et sanctifiant. Je suis méchante, oui, mais notre bon Dieu est la bonté même ; il est tout formé et tout rempli d’amour pour ses créatures, mêmes les plus indignes, telles que moi ; venez, Frère de mon cœur, venez, je languis d’amour de vous voir, de vous écouter me parler de mon très amoureux Jésus-Christ que j’aime de tout mon cœur, de toutes mes forces et plus que ma vie, venez si notre Maman vous le permet...

Ensuite, je rendis des actions de grâce à la divine Providence pour le secours qu’elle m’avait donné par les mains de cet homme qui me paraissait un ange de bonté, de grandeur en même temps, de modestie, de prudence et de sagesse. Puis je pensai : « Eh ! mon coup a raté ! Pour réparer les injures, les injustices faites à mon tout bon, tout aimable Jésus-Christ, j’avais accepté de tout mon cœur ces souffrances, ces mépris et tous les anéantissements qui me sont dus. J’aurais aimé, voulu être détruite, afin que mon tout aimé Jésus fût honoré, connu et aimé de tous les hommes. » À cela une douce et pénétrante voix venant du milieu de la grande lumière me répondit :

– Ce que vous avez voulu faire est reçu comme fait aux yeux de l’Être incréé, tout-puissant. Vous avez vidé votre cœur des choses corruptibles, Dieu l’a rendu capable de lui-même.

Après ces paroles intellectuelles, je me concentrai dans ma nullité ; j’avais compris bien au-delà des paroles entendues ; je n’en dirai que très peu et en omettant ce qui semblerait prêcher.

 

Après cette réponse du ciel à ses inquiétudes et à ses scrupules, quelques jours encore s’écoulèrent avant le retour de ses patrons de leur mystérieux voyage au pays de la maraude.

Puis, son père, à qui parvenaient de source indirecte des renseignements de plus en plus inquiétants sur le sort de sa fille, lui fit dire impérieusement de rentrer à Corps. Prétextant qu’elle devait rester au moins jusqu’à la Toussaint, ses patrons voulurent s’y opposer ; en fin de compte et sans doute de crainte de complications, ils lui permirent d’aller voir, en lui faisant promettre de revenir. Le père estima sagement que l’odieuse exploitation avait assez duré et interdit à Mélanie de repartir.

Ainsi prit fin le séjour de Mélanie dans cette famille grossière, cupide, malhonnête et cruelle, mais qui avait à ses yeux le mérite de l’aider à expier les péchés des autres et les siens.

Souvent, au cours de sa prime enfance, Mélanie avait demandé à Dieu de lui envoyer telle ou telle souffrance qui lui paraissait devoir le mieux la faire ressembler à son divin modèle, Jésus crucifié. Peu à peu, pour entrer dans les vues de la Providence suivant les conseils de son petit Frère, elle était parvenue à accepter, telles qu’elles se présentaient, les épreuves qu’il plaisait à Dieu de lui envoyer.

Le temps qu’elle venait de passer à Quet-en-Beaumont lui avait permis de bien se rendre compte que Dieu s’entend, quand il le juge à propos, à choisir pour nous, mieux que nous ne saurions le faire, les situations les moins engageantes et les peines les plus amères.

Cependant, la bonne année n’était pas encore achevée pour Mélanie. Il lui restait, pour 1845, deux mois encore à passer en famille. Elle se sentait prête à y dépenser des trésors de tendresse et de bonne volonté. Mais son incurable timidité, son habitude du silence, son goût de la solitude, et, surtout, les consignes rigoureuses données par sa mère à ses frères et sœurs dressaient autour d’elle une sorte de barrière d’isolement difficile à franchir. Elle était, en somme, condamnée à vivre parmi les siens en étrangère et en indésirable. Bien plus : Julie Calvat, non contente du sévère traitement qu’elle infligeait dans le présent à sa fille, ne cachait pas à ses autres enfants son intention d’employer, dans l’avenir, des moyens plus efficaces pour venir enfin à bout de son mauvais caractère. L’un de ces moyens consisterait, disait-elle, à envoyer Mélanie dans la montagne de la Salette, d’où les torrents et les loups ne lui permettraient certainement pas de revenir...

Les choses changeaient, naturellement, lorsque le père était là. Mais il était le plus souvent absent et, comme Mélanie ne se plaignait jamais, il ne pouvait savoir au juste ce qui se passait en son absence ni agir de la manière qui eût convenu.

Un jour qu’elle était désireuse de rester seule chez elle, Julie Calvat envoya ses enfants jouer hors du bourg, au voisinage d’une chapelle dédiée à saint Roch. Un de ses frères entraîna Mélanie, mais, quand fut venu le moment de jouer, la pauvre fille dut avouer qu’elle ne savait pas et elle demeura seule.

Par deux petites fenêtres percées dans le mur de la chapelle, elle apercevait la statue du saint. Elle se mit à le prier, lui demandant de l’aider à se corriger et à ne plus faire de peine à son Jésus ni à sa mère, qu’elle souffrait de voir toujours fâchée contre elle.

À sa prière, elle ajouta cinq Gloria Patri pour les grâces faites par Dieu à saint Roch.

À ce moment, une voix aimée vint doucement frapper son oreille.

 

– Ma chère sœur, sœur de mon cœur, je suis à vous.

Vite, continue Mélanie, je me retourne. Oh ! bonheur, mon cœur a sauté de joie ! C’était bien mon cher Frère, mon si désiré Frère avec son angélique douce figure et ses beaux yeux emparadisés. Je lui dis :

– Oh ! mon cher Frère, je languissais de vous voir, et parfois je pensais que si vous ne veniez pas, c’est que peut-être en quelque chose j’aurais offensé notre Jésus-Christ qui est la sainteté même et qui est tout amour pour nous ; je suis si misérable par moi-même !

– Aussitôt que le Très-Haut m’a dit de venir me récréer avec vous, sœur de mon cœur, je suis venu, après votre victoire.

– Oh ! mon bien-aimé Frère, je n’ai pas de sœur qui s’appelle Victoire : une s’appelle Marie et l’autre Julie, mais pas de Victoire.

 

Et mon très doux Frère, avec une admirable patience, m’explique, m’enseigne et m’annonce des contradictions, des combats (d’un nouveau genre) pour la vérité. Mon très amoureux Frère m’expliqua donc que Victoire n’était ni le nom d’une personne, ni le nom d’un objet : que victoire gagnée ou avoir vaincu c’était la même chose et qu’à Saint-Michel et à Quet j’avais été victorieuse !...

– Oh ! oh !... mais, mon doux Frère, vous n’avez donc plus de mémoire ? C’est vous, vous-même qui m’aviez dit ce que je devais faire, c’est pourquoi je préférais mourir que de vous désobéir, voilà éclairé le premier fait. Venons au second : outre que bien des fois notre très bon, très amoureux, tout-puissant et tout miséricordieux Jésus-Christ m’avait fait connaître d’une part que l’homme n’est pas capable par lui-même de faire la moindre action de valeur pour la vie éternelle ; d’autre part que si l’homme correspond aux grâces à lui faites gratuitement, c’est toujours notre miséricordieux Jésus-Christ qui – avec sa double grâce – le corrobore 1. Notre Jésus-Christ fait comme une bonne mère qui aime beaucoup son tout petit enfant à qui elle veut apprendre à marcher : elle le met à terre et lui dit : « Allons, marche », en même temps, elle le soutient par la lisière sans que le petit innocent y prenne garde, et il marche ; de temps en temps il chancelle et vite, la mère, par le moyen de la lisière le retient ; arrivé au point déterminé on crie à l’enfant : « Victoire, victoire ! », tandis que s’il n’est pas tombé c’est grâce à la mère et à la lisière dirigée par elle.

Eh bien ! mon très aimé Frère, voilà que ma pauvre victoire a tellement disparu que je n’en vois pas le plus petit bout.

Mon très bon Frère avec son doux et céleste visage empreint d’amour me persuade dans son explication qu’il avait raison. Je ne dis pas ses paroles, je les gâterais ; en voici le sens. La miséricorde de Dieu est plus grande que sa justice, Dieu veut le salut éternel de tous les hommes et à tous il donne les grâces nécessaires. Avec ces grâces adaptées à chaque homme suivant son état, sa condition, sa vocation plus ou moins sublimes, sa position et sa capacité, tous peuvent se sauver par la fidèle coopération à ces grâces. Les grâces sont les talents que l’homme doué de la saine raison doit faire fructifier. Quant au tout petit enfant, donnons-lui pour un instant la raison ; la mère le met à terre et lui dit : « Marche », et l’enfant soumis, confiant et simple, marche ; il ne voit pas la main de la Providence, il ne sent pas ou presque pas la lisière qui le soutient, mais il a entendu la voix de sa mère qui lui a dit de marcher ; et comme il a la raison, il sait par cœur que le grand Dieu qui dirige tout et sans qui rien (hors le péché) n’arrive, le soutiendra et le protégera. L’enfant est donc arrivé grâce à la grâce qui l’a soutenu et suivi. Jusqu’ici son action est presque toute de Dieu ; mais le petit enfant aurait pu refuser d’être mis à terre par sa mère la divine Providence ; il s’est résigné à la volonté de sa mère ; il aurait pu refuser de marcher, il a correspondu à l’ordre de sa mère, faisant abnégation de sa propre volonté ; quand il se voyait trébucher et sur le point de tomber, il aurait pu craindre et s’ennuyer et ne pas vouloir aller plus loin seul. Il a fait des efforts sur lui-même et est arrivé au point fixé par la divine Providence : ne peut-on pas dire que ce tout petit enfant a été victorieux ? Oui, il l’a été et très largement.

Après cela, je remerciai mon tout amoureux bon Frère et lui demandai ses prières pour moi, chétive créature ; je lui rappelai sa promesse que quand il serait l’heure je pourrais le baiser. Avec un doux sourire, il me dit que ce n’était pas moi qui le baiserai, mais que ce sera lui.

– Oh ! vite, lui dis-je, dépêchons-nous, mon bon Frère ; pour l’amour de notre bien-aimé Jésus-Christ.

Il me baisa sur le front, sur les lèvres et sur la poitrine, il me bénit par un signe de croix et s’en alla.

 

Leurs jeux terminés, les frères et sœurs de Mélanie vinrent la prendre pour rentrer à la maison.

Leur mère voulut savoir si Mélanie avait pris part à leurs jeux. Sur leur réponse négative, elle fut fort irritée.

Quant à Mélanie, prise entre le chagrin que lui causait la contrariété de sa mère et son impuissance à se corriger des défauts qu’on lui reprochait, elle ne pouvait s’empêcher de souhaiter une fois de plus, dans son for intérieur, que la mort vînt mettre un terme à une existence si pénible pour sa famille comme pour elle. Toutefois, elle sentait qu’elle ne devait pas s’arrêter à de telles pensées et, de toute son âme, elle se réfugiait dans un acte de total abandon à la sainte volonté de Dieu.

Revenu de son travail et préoccupé de voir Mélanie faire enfin sa première communion, son père, comme il l’avait déjà fait l’année précédente, lui ordonna d’aller au catéchisme. Cet ordre répondait au plus cher désir de Mélanie mais contrariait la mauvaise volonté de sa mère. Non seulement elle ne fit rien pour aider sa fille, qui ne savait pas lire, à apprendre par cœur un texte tout nouveau pour elle, mais encore elle l’empêcha par ses exigences d’assister régulièrement aux leçons du vicaire. Nous avons déjà dit les conséquences de ce comportement : Mélanie ne fut pas admise à faire sa première communion cette année-là...

Un dernier trait de son autobiographie va nous dire comment elle parvint à surmonter son chagrin et à tirer profit de cette nouvelle épreuve.

 

... La pensée attristante que je ne ferais pas ma première communion cette année 1846, m’affligeait : puisque le lieutenant du bon Dieu l’avait dit, il est l’écho de mon bien-aimé, c’est donc mon tout bon Sauveur qui ne veut pas se donner à moi ! Il a raison, mais j’ai aussi un peu raison de le désirer puisque je suis et me reconnais malade dans l’âme, que je veux être guérie de toutes mes maladies spirituelles ; il n’y a que lui qui puisse me guérir et faire que je ne l’offense plus. D’après ce que la grande lumière m’avait fait comprendre, je priais tout le temps ; je priais pour beaucoup de personnes, je désirais que tous les hommes fussent embrasés de l’amour de mon tout bon, tout aimable amoureux Jésus, quand de la grande lumière de la présence de la divine Majesté, j’entendis la voix de l’Éternel :

– Si vous voulez ma grâce et mon amour, correspondez avec fidélité et priez.

Je priais mon Dieu d’avoir pitié de moi, de me pardonner toutes mes fautes par les mérites de mon amoureux Jésus-Christ, de pardonner à tous les pauvres pécheurs et à ma nation qu’il m’avait montrée très coupable et déclinant dans la foi :

– Je vous en supplie, oh ! mon amour, vie de ma vie, centre de mon repos, ne soyez fâché avec aucune des créatures que vous avez faites à votre image ; et si c’est moi qui en suis cause par mes péchés et par les scandales que je donne, anéantissez-moi, que je disparaisse de la terre ; il me suffit que votre miséricorde me donne votre amour et que vous soyez glorifié.

À cela il me fut répondu :

– Offrez mes mérites avec vos souffrances en satisfaction de ce que vous devez à ma justice et soyez en paix.

– Mais, dis-je, comment puis-je savoir que vous m’avez pardonné ?

La même voix me dit, le divin Maître se montrant au milieu d’une vaste et brillante lumière :

– Eh bien ! voyez que je vous pardonne une autre fois.

En même temps de la bouche de sa Majesté, deux rayons de lumière vinrent me frapper, l’un au front, l’autre au cœur et aussitôt je me sentis purifiée, toutes craintes avaient disparu pour faire place à une tranquillité délicieuse et ravissante joie. Je remerciai de tout cœur la grande miséricorde de mon bon Jésus, je lui demandai son pur et saint amour et la grâce de faire en tout et toujours sa sainte volonté.

 

 

 

 

 

 

Chapitre VII

 

CONCLUSION

 

 

 

Le texte de 1900 attribué à Mélanie est-il authentique ? – Dans la négative, comment expliquer le récit de 1852 ? – Fabulation ? – Hystérie ? – Humilité profonde et sincérité manifeste de tout l’ouvrage – Messagère de Marie, Mélanie n’est-elle pas en même temps une victime expiatoire ? – Contrastes de sa vie : épreuves innombrables, faveurs insignes, suivant un plan mystérieux, d’une sûreté et d’une sagesse souveraines – En somme, ouvrage d’une lecture hautement édifiante – Portrait de St Joseph – La chute des anges – Attestation du chanoine de Brandt – Notes historiques des religieuses de Corenc – Mélanie veut entrer au couvent – Résistance de son père – La colère de Dieu envers les hommes – Le Christ en croix – Le martyre de Mélanie – Mélanie et les démons – Omissions regrettables des récents historiens de la Salette – Conclusion.

 

 

Voilà donc terminé ce récit de l’enfance de Mélanie, tel que l’a écrit Mélanie elle-même ou tel que nous avons tenté de le résumer, sans en altérer la substance ni l’esprit.

Quelques questions se posent maintenant auxquelles nous voudrions essayer de répondre.

Et d’abord, le texte attribué à Mélanie est-il authentique ? A-t-il été conçu et élaboré par elle ? Est-il entièrement de sa main ? Ou bien s’agit-il d’un récit inventé, dicté ou, tout au moins, inspiré par quelqu’un d’autre et simplement signé par Mélanie, avec ou sans son accord explicite ?

Nous avons, dès le début de cet ouvrage, exprimé notre opinion. Elle n’a pas varié.

Aux personnes qui conserveraient des doutes, nous ferons remarquer :

1. Que, si on rejette comme non authentique le manuscrit de 1900, il reste à apporter la preuve que le manuscrit de 1852 est également un faux et le chanoine de Brandt un imposteur.

2. Que les sœurs de Corenc, qui ont déclaré en 1900 être en possession depuis vingt-cinq années de l’autobiographie manuscrite, ignoraient elles-mêmes qu’il s’agissait d’un faux et se sont faites ainsi, sans le savoir, les complices d’un odieux mensonge.

Nous n’ignorons pas que certains historiens de la Salette, reculant devant l’accusation d’imposture et de faux, ont cru pouvoir mettre l’autobiographie de l’enfance sur le compte de la fabulation et de l’hystérie : imputation grave mais gratuite et qui porte en elle-même sa contradiction. Ces mêmes auteurs reconnaissent, en effet, qu’en 1852, sinon en 1900, Mélanie était parfaitement saine de corps et d’esprit, de sorte que, même s’ils parvenaient à expliquer le manuscrit de 1900 comme une production maladive, il leur resterait à expliquer celui de 1852.

Nous avons déjà dit les raisons d’ordre moral qui nous faisaient écarter comme dénuées de vraisemblance la thèse du mensonge et celle de la folie. Nous n’y reviendrons pas pour l’instant.

Avant de poursuivre, il nous paraît utile de préciser que nous n’avons pas entrepris ici une étude historique au sens où on l’entend habituellement. Cela eût supposé la possession du dossier ou des dossiers qui ont dû être constitués, ainsi que des pièces pouvant utilement les compléter.

Or, nous ignorons où se trouvent les dossiers en question, quels moyens il y aurait d’en obtenir communication et, le cas échéant, de les compléter. Nous pensons, au reste, que ce travail a dû être fait avec le plus grand soin par les historiens les plus notoires de la Salette et que nous nous heurterions à des difficultés insurmontables, si nous voulions entreprendre des investigations personnelles sur un sujet si vaste et déjà lointain.

Notre propos est, à la fois, plus modeste et plus limité.

Pour nous, il s’agit surtout de dire l’impression que nous a faite la lecture du récit de l’enfance de Mélanie, abstraction faite des circonstances qui en accompagnèrent la publication ; de dire également si nous y trouvons des motifs de crédibilité suffisant ou, en tout cas, sérieux ; d’en relever, éventuellement, les singularités ; de conclure, enfin, si, tout compte fait, la lecture de cet écrit nous paraît sujet d’édification ou, au contraire, source de danger.

Qu’il nous soit permis d’ajouter que, si nous étions dans l’erreur, nous serions reconnaissants à qui voudra bien nous faire la charité de nous le dire, en nous en découvrant les raisons.

En toute franchise, nous reconnaissons, d’abord, avoir trouvé dans le manuscrit de Mélanie de nombreuses occasions de nous réjouir, comme on peut le faire au contact d’une âme virginale, tout entière possédée par la contemplation intérieure et l’amour de Dieu ; d’une âme détachée des choses de la terre et d’elle-même ; profondément affligée par la malice des hommes et ardemment désireuse de participer à la réparation de leurs péchés.

À cette joie née de l’atmosphère générale du livre est venue s’ajouter la satisfaction de trouver, dans le domaine du dogme comme dans celui de la morale, des idées et des sentiments en parfaite concordance avec l’enseignement de l’Église. Cette nécessaire orthodoxie nous a paru constituer à elle seule un important – sinon le principal – motif de crédibilité. Comment, en effet, ne pas admirer, chez cette humble fille des champs, sans instruction scolaire et si peu brillante au catéchisme, l’aisance et la sûreté avec lesquelles elle parle des grandes vérités de foi et des mystères où s’égare souvent, impuissante, la spéculation des esprits les mieux informés ? Et comment ne pas s’émerveiller de même quand elle disserte sur les devoirs des chrétiens envers Dieu et envers les hommes, ainsi que sur les moyens de sanctification les plus conformes à la volonté divine ?

Dans notre introduction, nous avons indiqué quelques autres motifs de crédibilité.

Nous avons cité, notamment, le ton de sincérité totale et de profonde humilité qui anime l’ensemble du récit. Certains historiens de la Salette ont estimé que Mélanie péchait, dans le récit de son enfance, par un excès verbal d’humilité qui leur paraît incompatible avec l’humilité véritable et qui trahirait plutôt, à leurs yeux, l’existence d’un orgueil démesuré. Chez une personne qui ne connaîtrait Dieu que par les livres ou par les sermons, la manière dont Mélanie parle d’elle-même pourrait, en effet, paraître excessive et suspecte. Par contre, chez une personne qui a eu le privilège de voir Notre-Seigneur ou sa sainte Mère, l’humilité poussée à un degré extrême se comprend, s’explique, s’impose. C’est celle de tous les saints qui, à mesure qu’ils connaissent et expérimentent les infinies perfections de Dieu, sont de plus en plus convaincus, pénétrés de leurs misères et de leur indignité. Les lamentations de Mélanie sur ses faiblesses, ses lâchetés, ses péchés, rejoignent celles qu’ont pu entendre les confidents d’un saint François d’Assise, d’un curé d’Ars, d’une Thérèse de Lisieux, d’une Catherine Labouré, d’un Charles de Foucauld et de tant d’autres. Loin de la condamner, le langage employé par Mélanie plaide pour elle. On a encore voulu l’accuser d’orgueil à propos du récit qu’elle a fait de deux guérisons miraculeuses attribuées à son intercession mais dont elle proteste que le mérite en revient exclusivement à Dieu. Pourquoi, derrière cette mise au point qui l’honorait, avoir voulu soupçonner une intention inavouée de se faire valoir ? Et pourquoi, lorsque la malice de l’intention n’est pas certaine, ne pas laisser à Dieu le soin de la découvrir ?

La sincérité de Mélanie ne semble pas moins évidente que son humilité. Elle transparaît à travers son langage simple et direct, manifestement dépouillé de toute préoccupation publicitaire et émaillé de fautes de français qu’il lui eût été facile de faire corriger, si elle n’avait tenu à dire seule ce qu’elle savait et comme elle savait. À plusieurs reprises, dans son manuscrit, elle raconte que, si elle était volontiers silencieuse, elle avait, depuis l’âge le plus tendre, une horreur profonde du mensonge. Ses parents le savaient bien, et aussi ses maîtres et maîtresses qui, plus d’une fois, essayèrent de lui faire comprendre que toutes les vérités ne sont pas également bonnes à dire. Il lui arrive quelquefois de n’être pas absolument sûre d’une date et l’aveu de son incertitude sur un point secondaire ne fait que donner plus de vraisemblance encore à l’ensemble de son récit.

N’oublions pas l’impression, impossible à écarter, que Mélanie s’est résignée à écrire par obéissance et à contrecœur. Incontestablement, c’est une raison supplémentaire de prendre son autobiographie au sérieux.

Ce n’est pas tout.

Sur la foi du mandement publié le 19 septembre 1851 par Mgr de Bruillard, évêque de Grenoble, nous pouvons croire sans inquiétude que la Sainte Vierge est apparue, le 19 septembre 1846, à deux enfants de Corps, Mélanie Calvat, alors âgée de quinze ans, et Maximin Giraud, âgé de onze ans.

Pour ne parler que de Mélanie, c’est déjà pour elle un bien insigne privilège que d’avoir été choisie par la Reine du ciel pour être sa messagère auprès de l’Église de France et, par elle, auprès de la chrétienté tout entière. Messagère de Marie : y a-t-il titre plus enviable ?

Mais Mélanie n’est-elle que cela ?

Sa vocation exceptionnelle n’a-t-elle pas commencé avant l’apparition de 1846 et n’a-t-elle pas continué après cette date ?

L’autobiographie de l’enfance et le récit, publié par les religieuses de Corenc, des six années qui s’écoulèrent entre l’apparition de 1846 et la majorité de Mélanie permettent de se poser la question et peut-être y a-t-il présomption à y répondre, comme certains l’ont fait, par la négative.

Si la mission de Mélanie était uniquement de transmettre le message reçu en commun avec Maximin, pourquoi – peut-on se demander – le drame bouleversant de toute son enfance ?

Pourquoi cet héroïque apprentissage de la souffrance physique et morale vouée au rachat de l’humanité coupable ?

Pourquoi, en même temps, cette initiation merveilleuse – dès l’âge de trois ou quatre ans – aux secrets, aux merveilles et au bonheur de l’au-delà ?

Où faudrait-il chercher l’explication des contrastes saisissants dont cette enfance nous offre le spectacle ?

Reniée par sa mère et privée des douceurs d’un foyer normal, elle connaît l’ineffable bonheur de se voir donner pour frère le propre Fils de Dieu et pour mère la Reine du ciel.

Elle subit fréquemment de dures souffrances corporelles, mais son âme goûte parfois aux jouissances paradisiaques.

Elle éprouve l’impitoyable rigueur de la méchanceté humaine mais aussi l’infinie douceur de la miséricorde divine.

Abstraction faite des leçons rudimentaires et trop rares de son père, elle ne bénéficie ni de l’instruction donnée à l’école primaire ni de la formation religieuse donnée au catéchisme, mais les leçons de son Frère divin ouvrent à son intelligence des perspectives fermées à bien des grandes personnes. Des connaissances élémentaires lui sont totalement étrangères, mais elle possède des lumières éblouissantes sur des mystères insondables.

Elle a les occupations les plus humbles, les plus prosaïques, mais il lui est donné parfois de contempler la vie béatifique des élus.

En somme, privée de tout par les êtres humains qui l’entourent, elle est comblée spirituellement par Dieu.

Entre le Créateur et son humble créature une intimité touchante s’établit. Elle va si loin qu’elle fait naître dans le cœur de Mélanie un amour capable de tous les héroïsmes et une volonté inflexible de ne jamais agir contre la volonté de son Sauveur. Elle voudrait par-dessus tout partager les souffrances du Calvaire et celles de la Croix. Elle le demande avec une telle insistance qu’elle est admise au redoutable honneur de porter sur son corps – certains jours et à certaines heures – les marques des plaies du Christ et de ressentir dans son corps les affres de la Passion.

En présence de tels faits, comment se défendre de l’impression que Mélanie, choisie, dès sa naissance, pour être messagère de Marie, l’a été en même temps pour être, à l’exemple et à l’image du Sauveur, une victime expiatoire appelée à participer, par la souffrance, à l’œuvre de la Rédemption ? Entre cette vocation exceptionnelle et les circonstances également exceptionnelles dans lesquelles Mélanie eut à vivre pendant toute la période considérée dans le présent ouvrage, il y a une convenance évidente. Épreuves et faveurs s’y succèdent, en effet, dans un enchaînement imprévisible mais admirable, suivant l’harmonieuse rigueur d’un plan irrévocable. Le caractère surhumain de ce plan, dont on découvre après coup la sagesse, n’est pas de ceux que peut inventer le cerveau inculte d’une pauvre bergère et trahit une origine providentielle.

Et le récit de toutes ces merveilles ne serait qu’un travail de faussaire ou le produit d’une imagination délirante de malade ?

Quelle invraisemblance !

Ajoutons, pour en terminer avec les signes de crédibilité, que Mélanie raconte les faits et parle des personnes avec une précision et des détails que nous ne trouverions sans doute pas, si les faits et les personnes n’avaient pas existé réellement.

Qu’on se rappelle, par exemple, la promenade involontaire de Mélanie dans la carriole d’un charretier, sa rencontre avec Maurice près de la carrière de pierres, l’achat d’un sifflet pour faire peur aux loups, le feu rapporté du village voisin à l’aide d’un chiffon, les deux vols imaginaires dont elle est accusée à tort par une de ses maîtresses et par sa propre mère, etc.

Mis à part quelques points dont nous parlerons plus loin et sur lesquels il convient de réserver le jugement de l’Église, l’autobiographie de l’enfance de Mélanie nous semble donc, en résumé, présenter les marques d’une incontestable authenticité et la lecture pouvoir en être recommandée comme offrant plus d’avantages que de dangers.

À travers le récit de Mélanie, on apprend ou réapprend bien des choses que tous les chrétiens savent ou devraient savoir mais que, trop souvent, ils ont oubliées.

On apprend que la Providence se sert volontiers des tout petits pour rappeler aux grands leurs devoirs. Les occasions sont nombreuses d’admirer la sollicitude qui protège, forme, réforme et perfectionne les instruments choisis par Dieu, quelque faibles et déshérités qu’ils puissent paraître. À chaque instant, on perçoit la maîtrise qui aplanit les difficultés, surmonte les obstacles, déjoue les mauvais desseins.

Peu à peu, on découvre la sagesse du plan divin ; la réalité transparente de la sublime Trinité, modèle et fin de la famille humaine ; la délicatesse et la force de l’amour divin ; le prix de la souffrance offerte en expiation ; la grandeur du sacrifice librement consenti ; l’étroite dépendance des êtres humains vis-à-vis de Dieu et leur dépendance mutuelle ; la nécessité d’une foi sans réticence et d’une persévérance sans limites ; la jalouse intransigeance de Dieu à l’égard de tous ceux qu’il appelle à être ses ministres.

À l’école de Mélanie, on apprend à se détacher des êtres humains et des choses d’ici-bas.

On aperçoit mieux l’importance des petites fidélités et des petits sacrifices ; le danger des petites négligences et des petites commodités.

On s’habitue enfin à apprécier les évènements de la vie quotidienne en fonction de leur utilité morale et, en définitive, à tout rapporter à Dieu.

Comment ne pas souhaiter que de nombreuses personnes consacrées lisent ou relisent le récit de l’enfance de Mélanie ? La sollicitude toute spéciale dont elles y sont l’objet pourrait faire croire que c’est surtout pour elles que le livre a été écrit.

Sans doute les reproches et les avertissements dont la bouche et la plume de Mélanie ont été les humbles instruments s’adressaient-ils spécialement aux prêtres et aux religieux de son époque. On se plaît à penser que le ciel serait moins sévère pour le clergé de nos jours. Un grand zèle apostolique semble animer, en effet, la plupart de ses membres. Et, cependant, ne s’en trouve-t-il pas un trop grand nombre – parmi les jeunes surtout – à qui la soif de la nouveauté, le mirage d’une science prétentieuse et l’agitation générale d’une société qui ne prend pas le temps de réfléchir ont fait perdre peu à peu la paix intérieure, le goût de l’étude appliquée et de la méditation et jusqu’au sens du véritable esprit évangélique, axé, avant tout et par-dessus tout, sur les valeurs spirituelles ?

Et puis, n’y a-t-il pas les dangers permanents qui guettent les personnes consacrées de tous les pays et de toutes les époques : vocation mal assise, jugement mal équilibré, orgueil de l’esprit, faiblesse de la chair, influence du milieu, tyrannie de la routine et de la paresse, lassitude, découragement ?

S’agit-il de personnes qu’une vocation douteuse ou des considérations d’ordre trop humain auraient fait s’engager à la légère dans les ordres et qui s’acquitteraient sans conviction ni zèle des devoirs de leur charge ? Peut-être éprouveront-elles à la lecture de l’autobiographie un choc capable de les faire réfléchir sur la gravité de leur état.

S’agit-il de personnes convaincues de la haute dignité de leur vocation et désireuses de bien faire mais qu’une faiblesse passagère ou des habitudes tyranniques retiennent momentanément hors du droit chemin ? Qui sait si le feu qui dévore l’âme de Mélanie ne réussira pas à réchauffer leur tiédeur et ne les aidera pas à se remettre résolument au service de Dieu ?

Quant à celles, enfin, qu’un grand amour et une vigilance de tous les instants préservent plus que d’autres de tout manquement grave, elles pourront, elles aussi, trouver dans l’histoire saisissante d’une enfant à la fois sacrifiée et privilégiée un stimulant propre à les faire progresser encore sur la voie du parfait renoncement et du total don de soi...

La haute estime en laquelle il nous semble juste de tenir Mélanie ne nous oblige évidemment pas à fermer les yeux sur les singularités relevées dans son autobiographie.

Notons d’abord qu’une connaissance imparfaite du français et une longue pratique de l’italien ont amené quelquefois Mélanie à employer, pour exprimer sa pensée, des tournures de phrase et des mots empruntés à l’italien et qui, maladroitement francisés, trahissent la pensée de l’auteur et risquent de créer un certain malaise dans l’esprit du lecteur. C’est ainsi que nous trouvons assez souvent le mot corroborer qui signifie confirmer, employé dans le sens de fortifier, parce que le mot italien corroborare signifie, en effet, fortifier.

Les erreurs de ce genre sont, heureusement, assez rares et le contexte permet généralement au lecteur de faire lui-même des rectifications nécessaires.

Quant au fond, voici les points qui nous paraissent appeler des réserves et sur lesquels il convient de s’en remettre au jugement de l’Église.

Parlant du purgatoire, Mélanie le situe dans les entrailles de la terre. Peut-on s’accommoder de cette localisation ? Oui, peut-être, si elle n’a pas d’autre but que de faire mieux comprendre la tristesse et la douleur qui doivent régner en pareil lieu.

Dans ce qu’elle appelle un recueillement – entendons extase –, Mélanie dit avoir vu les trois Personnes de la Sainte Trinité et elle les décrit longuement l’une après l’autre. De Dieu le Père, elle a contemplé la belle et majestueuse figure... (sa face, ses bras et une partie de sa poitrine seulement) ; il était vêtu de sa propre lumière, il était la lumière, en présence de laquelle le soleil pâlissait et disparaissait... Suit une description grandiose en son apparente simplicité, qui a été citée intégralement et dont nos lecteurs auront gardé le souvenir. Les liens indissolubles qui unissent les trois Personnes divines y sont évoqués et esquissés d’une manière saisissante et nuancée qui ne saurait nous laisser indifférents. Mais est-il concevable que Dieu le Père qui – nous dit l’Écriture – a fait entendre sa voix aux hommes en maintes circonstances, et, notamment, sur le Sinaï, au bord du Jourdain et sur le Tabor, mais qui ne leur a jamais montré son visage, est-il concevable, disons-nous, que Dieu le Père ait consenti à se montrer à une humble bergère sous une forme humaine ?

Nous savons bien que Dieu peut tout ; qu’il doit être aussi simple, par conséquent, pour Dieu le Père de se manifester sous des apparences humaines qu’il l’est pour l’Esprit-Saint de se manifester sous la forme traditionnelle d’une colombe. Dans l’un et l’autre cas, c’est une puissance souveraine qui s’exerce et il serait puéril de vouloir lui imposer une réglementation.

La question n’est donc pas une question de possibilité, mais seulement une question de convenance. Convient-il, en d’autres termes, que Dieu le Père, qui a consenti à l’incarnation de son Fils et voulu que l’Homme-Dieu partageât éternellement avec lui l’universelle adoration des anges et des hommes, s’abaisse lui-même à prendre, occasionnellement, figure humaine pour se rendre accessible à telle ou telle de ses créatures non encore parvenue au terme de sa vie terrestre ?

On s’étonnera peut-être de cette question. N’est-il pas permis de se la poser, quand on ignore la réponse que l’Église y a peut-être déjà donnée ou y donnerait, le cas échéant ?

Le choix dont il fut l’objet de la part de la divine Providence et qui devait faire de lui l’époux de la Vierge immaculée Mère du Verbe ; l’héroïcité des vertus que, certainement, il pratiqua durant toute sa vie ; la vénération dont il n’a cessé d’être entouré : tout contribue à nous convaincre que saint Joseph doit occuper dans le séjour des bienheureux une place prééminente.

Mélanie nous précise qu’il est, après la Mère de Dieu, le saint le plus élevé en gloire dans le ciel des cieux.

Le portrait qu’elle trace de lui nous le montre doux, aimable, avenant,... humble de cœur et d’esprit, d’une pureté dépassant celle des anges, d’une foi héroïque et d’une sensibilité qui, d’avance, le faisait participer au martyre de son enfant adoptif. L’oraison et le silence constituaient la trame de sa vie spirituelle.

Toujours d’après Mélanie, saint Joseph mourut dans les bras du Seigneur lui-même, trois ans avant le drame du Calvaire, et serait allé aux limbes jusqu’à la résurrection du Sauveur. À ce moment-là, il serait ressuscité lui aussi avec son corps, comme Jésus, et serait entré avec lui, au moment de son ascension, dans le séjour des bienheureux.

De telles assertions ne sont pas des articles de foi, mais elles répondent trop bien à la secrète pensée de beaucoup de chrétiens pour que nous n’éprouvions pas la tentation de les tenir pour inspirées. Cette reconstitution anticipée et totale – physiquement et spirituellement – de la sainte famille satisfait à la fois notre raison et notre cœur.

Mélanie rappelle que saint Joseph est le patron de la bonne mort et affirme qu’il est toujours exaucé par celui qui fut son fils.

Il y a quelque cinquante ans, il était d’usage, dans beaucoup de familles chrétiennes, d’apprendre aux enfants les invocations suivantes :

Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur, mon esprit et ma vie ;

Jésus, Marie, Joseph, assistez-moi dans ma dernière agonie ;

Jésus, Marie, Joseph, faites que je meure en votre sainte compagnie.

Combien il serait souhaitable de voir remettre en honneur l’usage de ces invocations, où le chef de la sainte famille a sa place, qui sont d’un emploi facile et source abondante de grâces !

Dans son livre, Mélanie nous donne, sur la chute de Lucifer et des innombrables anges qui le suivirent dans son égarement, des précisions qui éclairent ce troublant problème. Suivant elle, tous les anges créés par la Toute-Puissance divine étaient, si l’on peut s’exprimer ainsi, comblés de savoir et pleins d’amour pour Dieu. Toutefois, avant de les admettre au bonheur insigne et définitif auquel il les destinait, Dieu voulut éprouver leur soumission et leur fidélité. Il leur révéla qu’un jour le Verbe, son Fils, s’incarnerait dans le sein d’une créature humaine et qu’ils devraient tous l’adorer. L’orgueil des insoumis ne put accepter une pareille humiliation : ils refusèrent de s’incliner. Et alors, la malédiction divine s’abattit sur eux, comme la foudre, et, avec elle, la déchéance, l’humiliation, la privation de Dieu, le désespoir.

Cette explication de la chute des anges, Mélanie n’a pas été seule à la donner. Elle ne s’impose pas. Libre à chacun de la rejeter ou de l’admettre, tant que l’Église ne s’est pas prononcée. Quoi qu’il en soit, il faut noter que, face au sourire ironique des incroyants et à la foi hésitante de nombreux chrétiens, en ce qui concerne l’existence même des bons et des mauvais anges, Mélanie apporte une adhésion absolue au dogme enseigné par le Christ, repris par l’Église et par ses saints.

Mélanie ne se borne pas à parler des anges en général. À plusieurs reprises, nous l’avons vu, elle parle longuement de son ange gardien, de ses interventions miraculeuses, de ses attitudes édifiantes, de ses sages conseils.

Encore un rappel salutaire d’une vérité toute proche de la foi, dont les racines plongent jusque dans l’Ancien Testament, souvent mise en lumière dans l’histoire de la chrétienté et qui illustre de manière particulièrement touchante l’infinie miséricorde de Dieu à l’égard de chacune de ses créatures humaines.

 

Dans l’édition de 1900, préfacée par Léon Bloy, l’autobiographie de l’enfance de Mélanie est suivie :

1o d’une attestation du chanoine de Brandt, d’Amiens, authentifiant le manuscrit de Mélanie de 1852 ;

2o d’une lettre de ce même chanoine à un de ses confrères, à l’occasion de l’envoi qu’il lui fit de ce manuscrit ;

3o enfin et surtout de notes historiques concernant Mélanie et émanant des religieuses de Corenc.

L’attestation et la lettre du chanoine de Brandt confirment l’existence dès 1852 d’un premier manuscrit arraché à Mélanie par les instances du R. P. Sibillat, missionnaire de Notre-Dame de la Salette. Il est superflu de souligner l’importance d’une telle attestation.

Quant aux notes des religieuses de Corenc, elles nous donnent des renseignements précieux sur la vie de Mélanie durant le temps qui précéda immédiatement l’apparition du 19 septembre 1846 et durant les années qui la suivirent.

Si nous croyons pouvoir prendre ces notes en considération sans sortir du cadre que nous nous étions initialement fixé, c’est que Mélanie en a eu connaissance et les a approuvées comme conformes à la vérité. Les faits miraculeux qui y sont rapportés sont bien dans la ligne de ceux qui sont consignés dans l’autobiographie avant l’apparition de 1846. Et le style lui-même s’apparente grandement à celui de Mélanie, ce qui semblerait indiquer que les sœurs de Corenc, si elles n’ont pas écrit sous la dictée de Mélanie, ont respecté de leur mieux l’esprit et la lettre du récit verbal qu’elle a dû leur faire.

Que nous apprennent donc les notes des religieuses de Corenc ?

Elles nous apprennent d’abord que, passé septembre 1846, Mélanie continua à être bergère pendant deux mois et eut le bonheur de revoir plusieurs fois la Sainte Vierge. Quinze jours avant Noël, elle entra comme pensionnaire chez les sœurs de la Providence à Corps, où elle revit, également plusieurs fois, son petit Frère.

Au bout de quatre ans, elle manifesta l’intention de devenir religieuse. Mais ce projet rencontra une très vive opposition chez ses parents, et surtout – ce qui peut surprendre – chez son père, qui alla au couvent reprendre sa fille et la ramena de force chez lui. Là, tous les efforts pour la faire renoncer à sa détermination furent vains. Quatre jours sans nourriture et sans sommeil ne purent avoir raison de sa résistance. Elle voulut prendre la fuite, mais son père, armé d’un fusil, faisait bonne garde et l’en empêcha. Mélanie crut alors pouvoir demander à ses frères et sœurs de prier qu’on lui accordât l’autorisation de se consacrer à Dieu.

 

Quoi qu’on fasse pour me retenir, disait-elle, on n’en viendra pas à bout : j’irai dans un couvent, je ne sortirai plus, je ne m’occuperai que de la prière et de la méditation. Oui, je veux me faire religieuse, ou bien je veux mourir plutôt que de demeurer dans cet océan de crimes dont la terre est inondée.

 

Apprenant ces propos, le père, aveuglé par la colère, fit sortir Mélanie, braqua sur elle son fusil et tira. Dieu ne permit pas que le projectile atteignit son but.

Mis au courant de ce drame pitoyable, un ami de Pierre Calvat vint le trouver et s’engagea à lui faire remise d’une créance dont il était porteur sur lui, s’il laissait à Mélanie la liberté de suivre ce qu’elle croyait être sa vocation. Non sans peine, le marché fut conclu.

Dès le lendemain, Mélanie partait pour Grenoble, d’où monseigneur l’évêque l’envoya au couvent de la Providence de Corenc. Au bout d’un an, elle y prenait l’habit sous le nom de sœur Marie de la Croix. Elle y resta en tout deux ans. Et là encore, elle reçut, à plusieurs reprises, la visite de son bien-aimé Frère.

Un jour, la Sainte Vierge lui apparut, tenant par la main l’Enfant-Jésus. Profondément triste, elle annonça à Mélanie que la colère de Dieu allait frapper prochainement deux régions de la France et un pays étranger. Bouleversée et toute suppliante, Mélanie commença alors la plaidoirie la plus extraordinaire à la fois de hardiesse et d’humilité, implorant le pardon des coupables et appelant sur elle-même les châtiments les plus douloureux, y compris ceux subis en enfer par les damnés.

À ce moment, la Vierge, après s’être tournée un instant vers l’autel proche, dit à Mélanie que, des trois châtiments annoncés, un seul serait maintenu.

 

Ah ! ma bonne Mère, dit la jeune religieuse, je ne veux pas de fléaux ; et si Dieu veut se venger, comme je vous l’ai déjà dit, qu’il se venge sur moi, quoique je ne sois rien. Et s’il ne peut pas à cause que je suis trop peu de chose, qu’il fasse quelque chose de grand de moi et puis qu’il fasse tout tomber sur moi. Mais je vous avertis, ma Mère, je ne veux pas de malheurs. Si Dieu le veut, je consens volontiers à aller en enfer, ou bien à souffrir sur la terre tout ce que les damnés souffrent dans l’enfer, je le veux pour qu’il n’arrive rien.

Dans ce moment la Vierge sourit et dit à son petit enfant :

– C’est la première fois que j’entends parler ainsi, Dieu sera satisfait.

L’enfant ne répond rien, mais il court se jeter dans les bras de la religieuse ; puis il s’en fut et disparut avec sa mère.

 

Peu de temps après, comme elle se trouvait dans la chapelle communautaire, Mélanie eut la vision, à proximité de l’autel, du Christ en croix. Des plaies de sa passion, le sang, vermeil, coulait en abondance, sans que personne prît la peine de le recueillir. Des anges, toutefois, venaient, un à un, boire à chacune de ses plaies, cependant que, des lèvres du Christ, s’échappaient des menaces pour les hommes qui font fi de son sacrement d’amour. Puis, tout cela disparut.

Un autre jour, Mélanie se trouvait au cimetière, où elle avait été autorisée à se rendre, lorsque la cloche appela la communauté à un exercice collectif. Mélanie l’avait oublié et il ne lui était plus possible d’arriver à temps. Elle se recommanda à son petit Frère et, instantanément, elle se trouva à la place où le règlement la demandait.

Lorsque la sœur Marie de la Croix demanda à la Sainte Vierge de lui obtenir l’étrange et redoutable privilège d’être admise à souffrir comme les damnés, il ne s’était écoulé qu’un mois depuis sa prise d’habit. La réponse du ciel se fit attendre trois semaines. Elle comblait toutes les exigences de son héroïsme. Le martyre tant désiré s’empara peu à peu de toutes ses facultés physiques et morales. Il devait se poursuivre durant deux longues années et les religieuses de Corenc l’ont résumé comme il suit.

 

... La sœur commença à ressentir un dégoût complet pour la prière, l’oraison, les sacrements. Ce dégoût augmentait tous les jours, et il en vint jusqu’à la faire souffrir horriblement quand elle était obligée de faire usage des sacrements et de la prière. En même temps, de fortes pensées de désespoir vinrent l’assaillir, des pensées contre la foi et bien d’autres encore, de telle sorte que la jeune novice croyait quelquefois être dans les abîmes de l’enfer. Elle souffrait de telle sorte qu’il est impossible de le faire comprendre aux personnes qui n’ont pas passé par là. Souvent on la trouvait penchée sur les murs ou sur une fenêtre, prête à se précipiter si on ne l’eût empêchée. Plus tard ses peines augmentèrent encore, de sorte qu’elle n’avait pas de liberté. Voulait-on lui parler de Dieu, elle n’entendait rien. Voulait-on lui faire expliquer de quelle manière le démon la tourmentait, elle ne pouvait plus parler. Elle était restée quelquefois cinq ou six jours sans pouvoir dire un seul mot, et restée plusieurs mois qu’elle n’entendait rien ; et souvent elle ne reconnaissait plus les personnes avec qui elle était. Allait-elle à l’église, les démons lui apparaissaient visiblement et la faisaient tomber par terre. Si elle avait son livre d’office, les démons le lui enlevaient et le renvoyaient au milieu de l’église en faisant un grand bruit.

Pendant plus d’un an, ils la frappaient sans ménagement, en quelque lieu que ce fût, mais surtout pendant la nuit ; et quand ils ne savaient plus que faire, ils traînaient son lit de côté et d’autre. Et quand la sœur ne bougeait plus, ils prenaient un autre lit qu’ils renversaient sur la sœur. Et quand les démons la frappaient fortement, elle se contentait de leur dire :

– Ah ! mes beaux messieurs, je croyais que vous étiez quelque chose de bien remarquable, mais il paraît que vous n’êtes pas de grands seigneurs, puisque vous ne faites pas ce que font les forgerons. Frappez, frappez fort ! quand je serai à la fantaisie de celui qui m’a mise entre vos mains et qu’il me trouvera assez polie, il saura me retirer, et j’aurai à vous autres une grande reconnaissance. Allons, soyez de bons ouvriers, travaillez pour moi.

Cela les mettait dans une telle rage, que s’ils avaient pu donner la mort, ils l’auraient fait. Quelquefois, pour l’effrayer, ils se mettaient sous des formes d’animaux effrayants. Ces apparitions durèrent environ deux ans et quelques mois. Il est impossible de raconter tout ce qui lui est arrivé ; mais on sait qu’en 1854 elle fut à la Salette, et que les démons ne lui apparurent plus.

 

Ces notes des religieuses de Corenc se terminent par la remarque suivante :

 

On voit combien M. Nicolas avait raison d’écrire en 1881 :

« Il est impossible de comprendre la bergère si on ne connaît pas l’histoire de sa première enfance et de sa première jeunesse, qui ne pourra être donnée au public qu’après le décès de sa mère et le sien propre. Nous possédons cette histoire depuis vingt-cinq ans. Nous avons eu sur ces points l’aveu de ses parents, bien que ces faits ne fussent pas, pour eux, très honorables... »

 

Après le récit émouvant des religieuses de Corenc, la voyante de la Salette nous apparaît de plus en plus telle que nous l’avions vue et tenté de la définir au cours de notre étude, c’est-à-dire comme une victime expiatoire que le Seigneur a choisie, dès sa naissance, et invitée à le suivre sur le chemin du Calvaire, en portant une lourde croix, à souffrir comme lui et, comme lui, mais à un degré infiniment plus modeste, à réparer les péchés du monde.

Dire que c’est là un honneur trop exceptionnel, trop hors série, pour qu’on puisse, sans présomption, le revendiquer en faveur de Mélanie, c’est oublier que les choix de Dieu sont libres et échappent aux règles qui guident habituellement les choix humains. C’est oublier ensuite que la petitesse, la faiblesse, le dénuement attirent des choix de cette sorte bien plus que la force, la science ou la distinction. C’est oublier enfin que d’autres voyantes, avant ou après elle, ont reçu, elles aussi, du ciel la double mission de messagères et de victimes. Pour ne citer que quatre d’entre elles : Benoîte Rancurel, Catherine Labouré, Bernadette Soubirous et Estelle Faguette ont, de façons différentes et pendant un temps plus ou moins long, non seulement accepté sans révolte mais encore désiré et accueilli avec amour le calice d’amertume et de douleur que leur présentait leur Époux divin. On peut se demander si Mélanie est vraiment digne de figurer aux côtés de ces illustres voyantes. Mais qui donc, après avoir lu son autobiographie, oserait, sans hésiter, soutenir le contraire ?

Sans doute, les singularités relevées dans sa vie, surtout durant la période où le démon fut autorisé à la tourmenter dans son corps et son âme, ont-elles pu accréditer l’opinion suivant laquelle Mélanie souffrait de troubles psychiques incompatibles avec l’auréole dont ses partisans s’efforcent de la parer. Mais qui sait si ces singularités même, acceptées d’autant plus volontiers qu’elles l’humiliaient davantage, ne constituent pas, dans cette vie d’immolation, ce qu’il y a de plus douloureux et, partant, de plus méritoire ? Qui sait même si elles ne lui ont pas été accordées expressément, sur sa propre demande, comme un moyen de parachever son détachement total de tout ce qui pouvait la grandir à ses propres yeux ou lui assurer, avant ou après sa mort, quelque prestige auprès des autres ? S’il en était ainsi, ne serait-on pas en présence de la plus authentique sainteté ?

Autant de questions qui méritent, sans doute, qu’on s’arrête et qu’on y trouve une réponse satisfaisante avant de porter sur Mélanie un jugement définitif et sans appel.

Les récents historiens de la Salette dont nous avons consulté les ouvrages ont, avec beaucoup de soin, mis en valeur le message du 18 septembre 1846. Ils nous présentent sous un jour très favorable la voyante de ce jour-là. Ils nous la dépeignent saine de corps et d’esprit, parfaitement équilibrée, d’une incontestable franchise. Ils soulignent sa simplicité, la clarté et la parfaite concordance de ses déclarations au cours des interrogatoires successifs auxquels elle fut soumise.

Tout cela est de la plus haute importance et il convient d’en prendre acte.

Mais, soit qu’ils aient délibérément renoncé à toute enquête, soit qu’ils soient venus trop tard, alors qu’avaient disparu sans doute témoignages et témoins, ces mêmes historiens n’ont rien trouvé à dire – ou à peu près – sur l’enfance et la prime jeunesse de la voyante.

D’autre part, s’ils parlent de l’autobiographie de son enfance, c’est pour la déclarer apocryphe ou, tout au moins, en mettre en doute l’authenticité.

Ils rejettent également comme sans valeur les témoignages du chanoine de Brandt et les notes des religieuses de Corenc.

Enfin, ils semblent tenir en bien médiocre estime les avis des nombreuses personnes – évêques italiens y compris – qui, tant à l’étranger qu’en France, ont pu voir de près Mélanie et tout ce qu’il pouvait y avoir dans sa vie d’étrange, peut-être, parfois, mais aussi le plus souvent d’édifiant.

Il nous semble que c’est là, de leur part, négliger ou mésestimer un élément d’appréciation capital dont un examen plus attentif et plus bienveillant aurait découvert l’irremplaçable valeur.

Le 28 janvier 1851, le Père Eymard, que le pape Jean XXIII devait élever sur les autels le 9 décembre 1962, écrivait à M. Rousselot, vicaire général à Grenoble, dans les termes suivants :

 

Je viens vous remercier de tout mon cœur de vos deux lettres ; elles n’ont fait que me confirmer dans ma conviction première sur la vérité de l’apparition de la Salette. Je l’ai professée envers et contre tous ses ennemis, et, chose incroyable ! à force de vouloir être prudents, les savants ecclésiastiques deviennent incrédules. Que de mal ils ont fait sur les âmes faibles et les indifférents !...

 

Un an et demi plus tard, le 20 juillet 1852, après la publication par Mgr de Bruillard de son mandement déclarant réelle, indubitable et certaine l’apparition du 19 septembre 1846, le même futur saint écrivait encore à M. Rousselot :

 

Je ne puis vous exprimer tout le plaisir que m’a fait la réception des mandements et du plan sur la Salette... Quelle belle et consolante pensée que celle de Monseigneur, d’instituer un corps de missionnaires de Notre-Dame de la Salette ! Si je n’étais mariste, je demanderais tout de suite l’honneur d’en faire partie...

 

Ces lettres vaudraient bien d’être méditées par tous ceux qui, sous le couvert de la prudence, ont pris le parti de rabaisser Mélanie, de la déconsidérer, au risque de nuire au culte dû à Notre-Dame de la Salette elle-même et au respect dû à son message.

Si, comme nous sommes porté à le croire, Mélanie, après le privilège insigne dont l’autorité religieuse a proclamé qu’elle avait été gratifiée le 19 septembre 1846, n’a pas forfait et trahi sa vocation ;

si elle n’a pas commis l’odieuse imposture de s’attribuer gratuitement une enfance et une jeunesse remplies de faveurs célestes et de miracles ;

si elle n’est pas une menteuse ;

si Mélanie n’a pas été victime d’une maladie inconsciente qui se serait emparée de son intelligence, de son imagination et de son cœur et lui aurait fait inventer et écrire des récits fabuleux entièrement contraires à la vérité ;

si elle n’a pas été une hystérique, une hallucinée, une folle ;

si, au contraire, humainement déshéritée, elle a été, dès l’âge le plus tendre, mise providentiellement à part pour être l’humble servante et le témoin incorruptible de Dieu ;

si elle a été secrètement instruite et formée d’en-haut ;

si elle a été appelée à souffrir et à expier pour l’humanité pécheresse ;

s’il a plu à Dieu que cette mission s’accomplit dans l’effacement, la contradiction, le mépris ; que les puissances de l’enfer elles-mêmes fussent chargées de tourmenter de mille manières le corps et l’âme de la victime innocente et volontaire ;

si, avec toutes les facultés de son âme, Mélanie n’a voulu que répondre à l’appel et faire la volonté de Dieu ;

si, malgré les imperfections et les défaillances de sa nature – dont elle ne cesse de se plaindre –, Mélanie, soutenue par votre aide puissante et toute miséricordieuse, a vécu, en dépit de certaines apparences, comme une franche, pieuse, pure et sainte fille,

Ô Notre-Dame de la Salette,

si vous jugez que votre petite confidente a bien mérité de la Trinité sainte et de vous-même ;

si vous jugez qu’elle a été assez longtemps victime de l’oubli, de l’incompréhension et du mépris des hommes ;

s’il plaît à Dieu que cet oubli prenne fin et que sa servante et la vôtre soit admise officiellement, sur terre, au rang des bienheureux,

à cette heure où le monde a tant besoin de lumière et de secours du ciel,

Daignez, ô Vierge puissante, envoyer, là où il convient, l’inspiration et les lumières nécessaires pour que la cause de votre enfant privilégiée de la Salette soit examinée de nouveau avec sérénité et que, si la gloire de Dieu et votre honneur le demandent, justice, enfin, lui soit rendue.

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

 

 

 

LONG CALVAIRE

 

D’UNE VIE CONVENTUELLE

 

ET SÉCULIÈRE

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

à la deuxième partie

 

 

 

Dans la première partie de cet ouvrage, consacrée à l’enfance de Mélanie, d’après sa propre autobiographie, nous avons dit les raisons qui nous ont amené irrésistiblement à considérer ce témoignage personnel de la voyante de la Salette comme véridique et suffisant pour rendre suspect d’inexactitude le portrait qu’ont tracé d’elle certains historiens officiels de la Salette.

La publication récente de documents irréfutables a apporté à nos raisons une confirmation décisive.

Voici, dans l’ordre où ils ont été publiés, entre 1963 et 1966, par les Nouvelles Éditions Latines de Paris, la liste de ces documents :

 

A. Première série :

1. Profession de foi sur l’apparition de Notre-Dame de la Salette, par Maximin Giraud.

2. Le récit de l’apparition de la très Sainte Vierge sur la montagne de la Salette, par Mélanie Calva’.

3. Trente-deux lettres de Mélanie à l’abbé Le Bailli !, du 9 mars 1879 au 23 juin 1883.

4. L’oraison funèbre de sœur Marie de la Croix, par le chanoine Di Francia.

5. L’allocution du chanoine Di Francia pour l’inauguration d’un monument à Mélanie Calvat.

 

B. Deuxième série :

1. Entretien entre Mélanie et mère St-Jean ; trente-neuf lettres de Mélanie à mère St-Jean, du 20 juin 1895 au 21 décembre 1900.

2. Vingt-deux lettres de Mélanie à l’abbé Roubaud, curé de Vins (Var), du 20 juillet 1891 au 6 février 1897.

3. Récit d’un pèlerinage à la Salette en 1854, par le curé de Courdemanche (Sarthe).

4. Vue du costume et des œuvres auxquelles seront employés les fils et les filles de l’ordre de la Mère de Dieu, par Mélanie Calvat.

 

C. Troisième série :

1. Une lettre de Mélanie à l’abbé Roubaud.

2. Cent soixante-cinq lettres de Mélanie à l’abbé Combe.

 

En abordant la lecture de ces documents, nous nous demandions avec quelque inquiétude – pourquoi ne pas l’avouer ? – si nous n’allions pas trouver des motifs sérieux de retoucher l’image flatteuse que nous nous étions faite – jusque-là – de Mélanie.

Au lieu de la fille que nous avions admirée, repliée sur elle-même, un peu sauvage, mais ingénue, honnête jusqu’au scrupule, pleine de bon sens et, surtout, ange de pureté dévoré par l’amour de Dieu et la soif de sacrifices, n’allions-nous pas découvrir une femme déséquilibrée, médiocrement intelligente mais pénétrée de sa valeur, orgueilleuse sous une fausse humilité, têtue jusqu’à l’obsession, rancunière jusqu’à l’hystérie, présentant, en somme, toutes les tares que lui prêtent ses détracteurs ?

Disons tout de suite que nous avons été vite rassuré et que, loin de diminuer Mélanie à nos yeux, l’examen du dossier publié par les Nouvelles Éditions Latines nous l’a découverte encore plus admirable et plus édifiante que nous ne pouvions l’espérer.

On a voulu voir en Mélanie une malade constitutionnelle dont le déséquilibre oscillait au gré des influences exercées sur elle. Dans son soi-disant complexe morbide, on a prétendu découvrir des traces d’hystérie caractérisée, de la fabulation visionnaire, un orgueil sans mesure, un attachement déréglé à son propre sens, une sorte de griserie provoquée par l’adulation dont elle était l’objet, une teinte de cabotinage même...

En toute sincérité, nous n’avons jamais eu le sentiment, en lisant la correspondance de Mélanie, de nous trouver en présence d’une de ces tares pathologiques dénoncées comme constituant une bonne partie de son psychisme.

Par contre, pour notre foi comme pour notre raison, que de sujets de complaisance, que de motifs d’admiration !

– Un esprit constamment occupé de la gloire de Dieu et du salut des hommes.

– Une conscience aiguë des responsabilités qui pesaient sur ses frêles épaules depuis le jour où la Dame lui confia l’impressionnant message destiné au monde et, principalement, aux prêtres.

– Un sentiment profond de son insignifiance, de son néant, sentiment bien éloigné de l’orgueil que certains lui prêtent.

– Un grand besoin de solitude, de manière à interrompre le moins possible ses colloques avec le ciel.

– Un désir toujours insatisfait de mortifications de toute sorte, seules capables, à ses yeux, de justifier la prolongation de son séjour sur terre.

Tels sont, pour ne citer que ceux-là, quelques-uns des traits les plus frappants sous lesquels se présente Mélanie à travers les quatre cent quarante-six lettres et autres documents publiés jusqu’à présent par les Nouvelles Éditions Latines.

Et nous n’aurions pas cru devoir chercher d’autres sources de renseignements pour étayer une opinion entièrement favorable à Mélanie si, grâce à l’obligeance du président de l’Association des enfants de Notre-Dame de la Salette, nous n’avions eu la bonne fortune de pouvoir disposer, pendant plusieurs mois, d’un recueil de trois cent soixante-douze autres lettres de la bergère, adressées, celles-là, au chanoine de Brandt, à Amiens. Cette correspondance occupe une place particulièrement importante :

1o par son volume,

2o par sa durée (vingt-six ans),

3o enfin, par l’abondance et la diversité des sujets qui y sont traités.

Nous aurions aimé en citer de nombreux et longs extraits. Il nous faudra, faute de place, les réduire à l’extrême. Du moins nous efforcerons-nous, dans nos commentaires, de respecter scrupuleusement l’esprit qui les anime.

Veut-on connaître l’impression d’ensemble qu’a produite sur nous l’examen attentif de ce nouveau et précieux document du dossier de Mélanie ?

D’abord, c’est que la personne qui écrit au chanoine de Brandt est bien la même depuis la quarante-cinquième année de son âge jusqu’à la soixante-treizième.

Et c’est aussi la même personne que nous avions découverte dans la correspondance avec les abbés Le Baillif, Roubaud et Combe, ainsi qu’avec la mère St-Jean, de sorte qu’on peut, sans exagération aucune, lui reconnaître, au lieu de l’instabilité que certains lui prêtent, une parfaite et remarquable unité.

Pour la forme, même style, même langage simple, sans apprêt, direct et clair. Mêmes défaillances grammaticales.

Et quant au fond, mêmes pensées pieuses, même foi inébranlable, même souci constant du respect et de l’honneur de Dieu et de Marie, même confiance totale en eux et même amour brûlant pour ses célestes amis. En même temps, même conscience aiguë de son propre néant et de ses imperfections, même regret de ses fautes – sans doute plus imaginaires que réelles –, même soif de sacrifices et d’expiations, même horreur du péché sous toutes ses formes. Même respect pour le caractère sacerdotal et même exigence pour ceux – cardinaux, évêques et prêtres – qui en sont revêtus. Même recherche de la vérité et même soif de justice. Enfin, même inlassable charité.

Que pourrait-on dire encore pour aider à découvrir les traits essentiels de cette femme exceptionnelle en qui Dieu s’est plu – comme chez tant de saints – à faire coexister la petitesse avec la sublimité, l’ignorance parfois la plus totale des choses qui occupent ou amusent le monde avec la science la plus profonde des mystères les plus inaccessibles, la timidité la plus désarmante avec le courage le plus étonnant ?

De toutes manières, une autre impression à laquelle on ne peut échapper, c’est la diversité des sujets abordés, soit en réponse aux questions posées par le chanoine, soit pour le mettre au courant de faits venus à la connaissance de Mélanie, soit pour lui faire part des problèmes qui la préoccupent. Mélanie exclut de sa correspondance les banalités qui remplissent d’ordinaire les lettres des personnes qui n’ont pas, comme elle, la préoccupation de ne pas gaspiller le temps que Dieu leur accorde et de ne pas en faire perdre à leurs correspondants. Tout ce qu’elle écrit tend à louer Dieu et à le servir.

Toutes ses lettres commencent par des invocations et se terminent par des demandes ou des promesses de prières et par une formule de politesse d’une extrême humilité.

Mélanie parle très peu d’elle-même, si ce n’est pour s’accuser de son ignorance ou de son manque de vertu.

Elle rend souvent hommage aux qualités – exceptionnelles, semble-t-il – de son correspondant, elle l’encourage dans ses efforts, le réconforte dans ses difficultés, mais elle ne flatte jamais son amour-propre ou ses ambitions, pour le cas où il en aurait.

Sa correspondance n’est pas pour Mélanie une distraction, une occupation accessoire. Elle est un service, l’accomplissement d’un devoir, un moyen de remplir sa mission dans le monde. Tout ce qu’elle écrit est ordonné à cette fin.

 

 

En même temps que le recueil des lettres de Mélanie au chanoine de Brandt, – lettres recueillies et classées par l’abbé Combe – l’Association des Enfants de Notre-Dame de la Salette et de St-Grignion de Montfort a bien voulu nous communiquer deux autres documents précieux pouvant aider à mieux connaître la voyante de la Salette, soit :

1. Un manuscrit de M. l’abbé Gouin, curé d’Avoise (Sarthe) qui, sous le titre L’Ordre de la Mère de Dieu, contient, notamment, l’exposé des enquêtes prescrites et du jugement canonique prononcé par l’évêque de Grenoble, ainsi que le texte intégral du message confié par la Sainte Vierge à Mélanie (y compris le secret et la règle pour l’Ordre des Apôtres des derniers temps).

2. Le Journal de l’abbé Combe concernant les dernières années de sœur Marie de la Croix.

Au prix de pénibles épreuves, d’une longue patience et d’un travail minutieux, animés l’un et l’autre d’un zèle ardent pour la dévotion à Notre-Dame de la Salette et pénétrés d’une profonde vénération pour Mélanie, l’abbé Combe et l’abbé Gouin ont voulu préparer, avec le triomphe de la Reine des cieux, là réhabilitation de son humble et sainte messagère.

Ils sont morts l’un et l’autre sans avoir vu se réaliser ce double évènement qu’appelaient leurs vœux.

C’est grâce à la documentation recueillie et conservée par leur zèle que le présent ouvrage a pu être écrit. Il est bien juste que nous le commencions par un hommage à leur mémoire.

 

 

 

 

 

 

Chapitre VIII

 

L’APPARITION DE 1846

 

 

 

Le 19 septembre 1846 la Sainte Vierge apparaît à Mélanie et à Maximin. Elle leur confie : 1 – à tous deux, un message à faire connaître immédiatement à tout son peuple ; 2 – à chacun d’eux, un message secret. Mélanie pourra publier le sien en 1858.

 

 

Nous sommes, le 18 septembre 1846, dans les Alpes dauphinoises, à quelques kilomètres de Corps.

Mélanie, fillette de quatorze ans et dix mois, que nous connaissons déjà par l’autobiographie de son enfance, est là, gardant les vaches de son patron, propriétaire au hameau des Ablandins. Elle joue à causer avec les petites fleurs du Bon Dieu, lorsque survient un petit garçon de dix ans, qu’elle ne connaît pas. Maximin – c’est son nom – garde, lui aussi, un petit troupeau et il voudrait bien jouer avec Mélanie. Mais, jalouse de sa liberté, Mélanie, sans dire un mot, s’éloigne de l’importun. Il la rattrape. Elle s’éloigne encore. Et ainsi de suite, à plusieurs reprises, jusqu’à ce que, prise de pitié, Mélanie fasse signe à Maximin de s’asseoir et, après de longues minutes, consente à lui parler. Ils font plus ample connaissance, partagent le pain apporté par Mélanie pour son déjeuner. Le soir venu, ils rentrent ensemble à Corps, se donnant rendez-vous pour le lendemain.

Le 19 septembre, les deux pastoureaux regagnent ensemble la montagne. En chemin, Mélanie découvre chez son petit compagnon des qualités qui lui plaisent. Il est gai, simple, prévenant, pas entêté, mais un peu curieux... Il voudrait savoir ce qu’elle raconte aux petites fleurs du Bon Dieu...

On arrive au pâturage.

En fin de matinée, Mélanie décide de construire ce qu’elle appelle le paradis. Il y a, dans le voisinage, des pierres et des fleurs. Il n’en faut pas davantage. Bientôt, le paradis se dresse... pas bien haut... On le recouvre d’une large pierre, avec des fleurs par-dessus et sur les côtés...

Il fait très beau. Pas un nuage et, en cette journée de septembre, le soleil est encore très chaud. Levés de bon matin, nos deux bergers sont pris de sommeil. Ils s’étendent sur le gazon et s’endorment.

Mélanie nous raconte la suite dans un récit qu’elle écrivit, le 21 novembre 1878, à la demande de Mgr Petagna, évêque de Lecce (Italie), et dont nous transcrivons textuellement, ci-après, les principales parties.

 

M’étant réveillée, et ne voyant pas nos vaches, j’appelai Maximin et je gravis le petit monticule. De là, ayant vu que nos vaches étaient couchées tranquillement, je redescendais et Maximin montait, quant tout à coup, je vis une belle lumière, plus brillante que le soleil, et à peine ai-je pu dire ces paroles :

– Maximin, vois-tu, là-bas ? Ah ! mon Dieu !

En même temps je laisse tomber le bâton que j’avais en main. Je ne sais ce qui se passait en moi de délicieux dans ce moment, mais je me sentais attirée, je me sentais un grand respect plein d’amour, et mon cœur aurait voulu courir plus vite que moi.

Je regardais bien fortement cette lumière qui était immobile, et comme si elle fût ouverte, j’aperçus une autre lumière bien plus brillante et qui était en mouvement, et dans cette lumière une très belle Dame assise sur notre paradis, ayant la tête dans ses mains. Cette belle Dame s’est levée, elle a croisé médiocrement ses bras en nous regardant et nous a dit :

– Avancez, mes enfants, n’ayez pas peur ; je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle.

Ces douces et suaves paroles me firent voler jusqu’à elle, et mon cœur aurait voulu se coller à elle pour toujours. Arrivée bien près de la belle Dame, devant elle, à sa droite, elle commence le discours, et des larmes commencent aussi à couler de ses beaux yeux :

– Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller la main de mon Fils. Elle est si lourde et si pesante, que je ne puis plus la retenir.

Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse. Et pour vous autres, vous n’en faites pas cas. Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres.

Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l’accorder. C’est ce qui appesantit tant le bras de mon Fils.

Si la récolte se gâte, ce n’est qu’à cause de vous autres. Je vous l’ai fait voir l’année passée par les pommes de terre ; vous n’en avez pas fait cas ; c’est au contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez et vous mettiez le nom de mon Fils. Elles vont continuer à se gâter, à la Noël, il n’y en aura plus.

Ici, je cherchais à interpréter la parole : pomme de terre ; je croyais comprendre que cela signifiait pommes. La belle et bonne Dame devinant ma pensée reprit ainsi :

– Vous ne me comprenez pas, mes enfants ? Je vais vous le dire autrement.

Si vous avez du blé, il ne faut pas le semer.

Tout ce que vous sèmerez, les bêtes le mangeront ; et ce qui viendra, tombera tout en poussière quand vous le battrez. Il viendra une grande famine. Avant que la famine vienne, les petits enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains des personnes qui les tiendront ; les autres feront pénitence par la faim. Les noix deviendront mauvaises ; les raisins pourriront.

Ici, la belle Dame qui me ravissait, resta un moment sans se faire entendre ; je voyais cependant qu’elle continuait, comme si elle parlait, de remuer gracieusement ses aimables lèvres. Maximin recevait alors son secret. Puis, s’adressant à moi, la très Sainte Vierge me parla et me donna un secret en français :

– Mélanie, ce que je vais vous dire maintenant, ne sera pas toujours secret ; vous pourrez le publier en 1858.

Ensuite la Sainte Vierge me donna, aussi en français, la règle d’un nouvel ordre religieux.

Après m’avoir donné la règle de ce nouvel ordre religieux, la Sainte Vierge reprit ainsi la suite du discours :

– S’ils se convertissent, les pierres et les rochers se changeront en blé, et les pommes de terre se trouveront ensemencées par les terres.

Faites-vous bien votre prière, mes enfants ?

Nous répondîmes tous les deux :

– Oh ! non, Madame, pas beaucoup.

– Ah ! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin. Quand vous ne pourrez pas mieux faire, dites un Pater et un Ave Maria ; et quand vous aurez le temps et que vous pourrez mieux faire, vous en direz davantage.

Il ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe ; les autres travaillent tout l’été le dimanche ; et l’hiver, quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la messe que pour se moquer de la religion. Le carême, ils vont à la boucherie comme les chiens.

N’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants ?

Tous les deux nous avons répondu :

– Oh ! non, Madame.

La Sainte Vierge s’adressant à Maximin :

– Mais toi, mon enfant, tu dois bien en avoir vu une fois vers le Coin, avec ton père. L’homme de la pièce dit à ton père : « Venez voir comme mon blé se gâte. » Vous y allâtes. Ton père prit deux ou trois épis dans sa main, il les frotta, et ils tombèrent en poussière. Puis, en vous en retournant, quand vous n’étiez plus qu’a une demi-heure de Corps, ton père te donna un morceau de pain en te disant : « Tiens, mon enfant, mange cette année, car je ne sais pas qui mangera l’année prochaine, si le blé se gâte comme cela. »

Maximin répondit :

– C’est bien vrai, Madame, je ne me le rappelais pas.

La très Sainte Vierge a terminé son discours en français :

– Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple.

La très belle Dame traversa le ruisseau ; et, à deux pas du ruisseau, sans se retourner vers nous qui la suivions (parce qu’elle attirait à elle par son éclat et plus encore par sa bonté qui m’enivrait, qui semblait me faire fondre le cœur), elle nous a dit encore :

– Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple.

 

Le soir du 19 septembre, Mélanie et Maximin, encore sous le charme, à peine imaginable, des merveilles qu’ils avaient vues et des paroles qu’ils avaient entendues, rentrèrent à Corps un peu plus tôt que de coutume.

Ils firent à leurs maîtres respectifs le récit de l’apparition.

D’accord avec eux, il fut décidé que, le lendemain matin, avant la messe, ils iraient tous deux rendre compte et demander conseil à M. l’abbé Perrin, curé de la Salette.

Grande fut l’émotion de ce prêtre en entendant le récit des deux voyants et non moins grandes furent la surprise et l’émotion de ses paroissiens lorsque, quelques instants plus tard, il essaya, d’une voix entrecoupée par les sanglots, de leur raconter le prodigieux évènement de la veille.

Le même jour, le maire de la Salette questionnait longuement Mélanie. De cet interrogatoire, où il s’était montré sceptique et sévère, il sortit pleinement convaincu de la sincérité de l’enfant et de l’authenticité de l’apparition.

 

*

*     *

 

Le lendemain 21 septembre, écrit Mélanie, je suis allée sur la montagne. Le paradis n’était pas dérangé et une fontaine coulait. J’ai bu de son eau plusieurs fois et j’ai été la première à prendre de la pierre qui couvrait le paradis.

 

Cette phrase de Mélanie qui termine, à quelques lignes près, le récit qu’elle écrivit le 23 novembre 1878, est précédée d’une description de la Sainte Vierge qui, pour avoir été écrite trente-trois ans après l’apparition, et malgré certaines inhabiletés de langage, n’en est pas moins admirable par la diversité étonnante des détails observés, l’intensité de l’admiration, du respect, de l’amour et de la compassion ressentis par la voyante, le charme et la majesté qui se dégagent de l’ensemble et la richesse de ses enseignements.

 

La très Sainte Vierge était très grande et bien proportionnée ; elle paraissait être si légère qu’avec un souffle on l’aurait fait remuer, cependant, elle était immobile et bien posée. Sa physionomie était majestueuse, imposante comme le sont les seigneurs d’ici-bas. Elle imposait une crainte respectueuse. En même temps que sa majesté imposait du respect mêlé d’amour, elle attirait à elle. Son regard était doux et pénétrant ; ses yeux semblaient parler avec les miens, mais la conversation venait d’un profond et vif sentiment d’amour envers cette beauté ravissante qui me liquéfiait. La douceur de son regard, son air de bonté incompréhensible faisaient comprendre et sentir qu’elle attirait à elle et voulait se donner ; c’était une expression d’amour qui ne peut pas s’exprimer avec la langue de chair ni avec les lettres de l’alphabet.

Le vêtement de la très Sainte Vierge était blanc argenté et tout brillant ; il n’avait rien de matériel : il était composé de lumière et de gloire, variant et scintillant. Sur la terre il n’y a pas d’expression ni de comparaison à donner.

La Sainte Vierge était toute belle et toute formée d’amour ; en la regardant, je languissais de me fondre en elle. Dans ses atours, comme dans sa personne, tout respirait la majesté, la splendeur, la magnificence d’une reine incomparable. Elle paraissait belle, blanche, immaculée, cristallisée, éblouissante, céleste, fraîche, neuve comme une vierge ; il semblait que la parole : amour, s’échappait de ses lèvres argentées et toutes pures. Elle me paraissait comme une bonne mère, pleine de bonté, d’amabilité, d’amour pour nous, de compassion, de miséricorde.

La couronne de roses qu’elle avait sur la tête était si belle, si brillante, qu’on ne peut pas s’en faire une idée : les roses, de diverses couleurs, n’étaient pas de la terre ; c’était une réunion de fleurs qui entouraient la tête de la très Sainte Vierge, en forme de couronne ; mais les roses se changeaient ou se remplaçaient ; puis, du cœur de chaque rose, il sortait une si belle lumière, qu’elle ravissait, et rendait les roses d’une beauté éclatante. De la couronne de roses s’élevaient comme des branches d’or, et une quantité d’autres petites fleurs mêlées avec des brillants.

Le tout formait un très beau diadème, qui brillait tout seul plus que notre soleil de la terre.

La Sainte Vierge avait une très jolie croix suspendue à son cou. Cette croix paraissait être dorée, je dis dorée pour ne pas dire une plaque d’or ; car j’ai vu quelquefois des objets dorés avec diverses nuances d’or, ce qui faisait à mes yeux un bien plus bel effet qu’une simple plaque d’or. Sur cette belle croix toute brillante de lumière était un Christ, était Notre-Seigneur, les bras étendus sur la croix. Presque aux deux extrémités de la croix, d’un côté il y avait un marteau, de l’autre une tenaille. Le Christ était couleur de chair naturelle ; mais il brillait d’un grand éclat ; et la lumière qui sortait de tout son corps paraissait comme des dards très brillants, qui me fendaient le cœur du désir de me fondre en lui. Quelquefois le Christ paraissait être mort : il avait la tête penchée, et le corps était comme affaissé, comme pour tomber, s’il n’avait pas été retenu par les clous qui le retenaient à la croix.

J’en avais une vive compassion, et j’aurais voulu redire au monde entier son amour inconnu et infiltrer dans les âmes des mortels l’amour le plus senti et la reconnaissance la plus vive envers un Dieu qui n’avait nullement besoin de nous pour être ce qu’il est, ce qu’il était et ce qu’il sera toujours ; et pourtant, ô amour incompréhensible de l’homme ! il s’est fait homme, et il a voulu mourir, oui mourir, pour mieux écrire dans nos âmes et dans notre mémoire l’amour fou qu’il a pour nous ! Oh ! que je suis malheureuse de me trouver si pauvre en expressions pour redire l’amour, oui, l’amour de notre bon Sauveur pour nous ! mais, d’un autre côté, que nous sommes heureux de pouvoir sentir mieux ce que nous ne pouvons exprimer !

D’autres fois, le Christ semblait vivant ; il avait la tête droite, les yeux ouverts, et paraissait être sur la croix par sa propre volonté. Quelquefois aussi il paraissait parler : il semblait vouloir montrer qu’il était en croix pour nous, par amour pour nous, pour nous attirer à son amour, qu’il a toujours un amour nouveau pour nous, que son amour du commencement et de l’année 33 est toujours celui d’aujourd’hui et qu’il sera toujours.

La Sainte Vierge pleurait presque tout le temps qu’elle me parla. Ses larmes coulaient, une à une, lentement, jusque vers ses genoux ; puis, comme des étincelles de lumière, elles disparaissaient. Elles étaient brillantes et pleines d’amour. J’aurais voulu la consoler, et qu’elle ne pleurât plus. Mais il me semblait qu’elle avait besoin de montrer ses larmes pour mieux montrer son amour oublié par les hommes. J’aurais voulu me jeter dans ses bras et lui dire : « Ma bonne Mère, ne pleurez pas ! je veux vous aimer pour tous les hommes de la terre. » Mais il me semblait qu’elle me disait : « Il y en a tant qui ne me connaissent pas ! »

J’étais entre la mort et la vie, en voyant d’un côté tant d’amour, tant de désir d’être aimée, et d’un autre côté tant de froideur, tant d’indifférence... Oh ! ma Mère, Mère toute belle et toute aimable, mon amour, cœur de mon cœur !...

 

Les larmes de notre tendre Mère, loin d’amoindrir son air de majesté, de reine et de maîtresse, semblaient, au contraire, l’embellir, la rendre plus aimable, plus belle, plus puissante, plus remplie d’amour, plus maternelle, plus ravissante ; et j’aurais mangé ses larmes, qui faisaient sauter mon cœur de compassion et d’amour. Voir pleurer une mère, et une telle mère, sans prendre tous les moyens imaginables pour la consoler, pour changer ses douleurs en joie, cela se comprend-il ! Ô Mère plus que bonne ! Vous avez été formée de toutes les prérogatives dont Dieu est capable ; vous avez comme épuisé la puissance de Dieu ; vous êtes bonne et puis bonne de la bonté de Dieu même ; Dieu s’est agrandi en vous, formant son chef-d’œuvre terrestre et céleste.

La très Sainte Vierge avait un tablier jaune. Que dis-je, jaune ? Elle avait un tablier plus brillant que plusieurs soleils ensemble. Ce n’était pas une étoffe matérielle, c’était un composé de gloire, et cette gloire était scintillante et d’une beauté ravissante. Tout en la très Sainte Vierge me portait fortement, et me faisait comme glisser à adorer et à aimer mon Jésus dans tous les états de sa vie mortelle.

La très Sainte Vierge avait deux chaînes, l’une un peu plus large que l’autre. À la plus étroite était suspendue la croix dont j’ai fait mention plus haut. Ces chaînes (puisqu’il faut donner le nom de chaînes) étaient comme des rayons de gloire d’un grand éclat variant et scintillant.

Les souliers (puisque souliers il faut dire) étaient blancs, mais un blanc argenté, brillant ; il y avait des roses autour. Ces roses étaient d’une beauté éblouissante, et du cœur de chaque rose sortait une flamme de lumière très belle et très agréable à voir. Sur les souliers, il y avait une boucle en or, non en or de la terre, mais bien de l’or du paradis.

La vue de la très Sainte Vierge était elle-même un paradis accompli. Elle avait en elle tout ce qui pouvait satisfaire, car la terre était oubliée.

La Sainte Vierge était entourée de deux lumières. La première lumière, plus près de la très Sainte Vierge, arrivait jusqu’à nous ; elle brillait d’un éclat très beau et scintillant. La seconde lumière s’étendait un peu plus autour de la Belle-Dame, et nous nous trouvions dans celle-là ; elle était immobile (c’est-à-dire qu’elle ne scintillait pas), mais bien plus brillante que notre pauvre soleil de la terre. Toutes ces lumières ne faisaient pas mal aux yeux, et ne fatiguaient nullement la vue.

Outre toutes ces lumières, toute cette splendeur, il sortait encore des groupes ou faisceaux de lumière ou des rayons de lumière, du corps de la Sainte Vierge, de ses habits et de partout.

La voix de la Belle-Dame était douce ; elle enchantait, ravissait, faisait du bien au cœur ; elle rassasiait, aplanissait tous les obstacles, calmait, adoucissait. Il me semblait que j’aurais toujours voulu manger de sa belle voix, et mon cœur semblait danser ou vouloir aller à sa rencontre pour se liquéfier en elle.

Les yeux de la très Sainte Vierge, notre tendre Mère, ne peuvent pas se décrire par une langue humaine. Pour en parler, il faudrait un séraphin ; il faudrait plus, il faudrait le langage de Dieu même, de ce Dieu qui a formé la Vierge immaculée, chef-d’œuvre de toute sa puissance.

Les yeux de l’auguste Marie paraissaient mille et mille fois plus beaux que les brillants, les diamants et les pierres précieuses les plus recherchées ; ils brillaient comme deux soleils ; ils étaient doux de la douceur même, clairs comme un miroir. Dans ses yeux on voyait le paradis ; ils attiraient à elle ; il semblait qu’elle voulait se donner et attirer. Plus je la regardais, plus je la voulais voir ; plus je la voyais, plus je l’aimais, et je l’aimais de toutes mes forces.

Les yeux de la belle Immaculée étaient comme la porte de Dieu, d’où l’on voyait tout ce qui peut enivrer l’âme. Quand mes yeux se rencontraient avec ceux de la Mère de Dieu et la mienne, j’éprouvais au-dedans de moi-même une heureuse révolution d’amour et de protestation de l’aimer et de me fondre d’amour.

En nous regardant, nos yeux se parlaient à leur mode, et je l’aimais tant que j’aurais voulu l’embrasser dans le milieu de ses yeux, qui attendrissaient mon âme et semblaient l’attirer et la faire fondre avec la sienne. Ses yeux me plantèrent un doux tremblement dans tout mon être ; et je craignais de faire le moindre mouvement qui pût lui être désagréable tant soit peu.

Cette seule vue des yeux de la plus pure des vierges aurait suffi pour être le ciel d’un bienheureux ; aurait suffi pour faire entrer une âme dans la plénitude des volontés du Très-Haut parmi tous les évènements qui arrivent dans le cours de la vie mortelle ; aurait suffi pour faire faire à cette âme de continuels actes de louanges, de remerciements, de réparation et d’expiation. Cette seule vue concentre l’âme en Dieu et la rend comme une morte-vivante, ne regardant toutes les choses de la terre, même les choses qui paraissent les plus sérieuses, que comme des amusements d’enfants ; elle ne voudrait entendre parler que de Dieu et de ce qui touche à sa gloire.

Le péché est le seul mal qu’elle voit sur la terre. Elle en mourrait de douleur si Dieu ne la soutenait. Amen.

 

Maximin a écrit, lui aussi, un récit de l’apparition qui fait à celui de Mélanie un pendant des plus heureux.

Dans une langue plus académique, car Maximin eut le privilège de faire d’assez longues études, il déplore l’impuissance des mots de notre langue à dépeindre les merveilles dont il fut témoin et dont les hommes n’ont aucune idée. Son récit – malgré sa brièveté relative – est, néanmoins, des plus touchants. Il traduit, avec un grand souci d’exactitude et un robuste bon sens, une foi indéfectible, un grand amour pour la Sainte Vierge et une profonde humilité.

 

Il est midi. Ce n’est point l’heure des ténèbres si favorable aux illusions ; le ciel est serein : les nuages dans leurs formes étranges ne nous feront voir aucun fantôme ; le soleil brille du plus vif éclat : il sera facile aux deux témoins de comparer sa splendeur avec celle de la très Sainte Vierge.

Je dis ces choses, car, pour le plaisir de nous combattre, quelles hypothèses n’a-t-on pas inventées ?

Assis au sommet de la sainte montagne, sur des pierres placées les unes sur les autres et formant une espèce de banc, près d’une fontaine tarie qui a coulé le jour même, qui depuis coule toujours et porte le nom de fontaine miraculeuse, Mélanie et moi faisons notre frugal repas. Nos vaches boivent et se dispersent. Fatigué, je m’étends sur le gazon et je dors. Quelques instants après j’entends la voix de Mélanie m’appelant : « Mémin (diminutif de Maximin), Mémin, viens vite, que nous allions voir où sont nos vaches. » Je me réveille en sursaut, je saisis mon bâton et je suis Mélanie qui me servait de guide. Nous franchissons la Sézia, nous gravissons rapidement le versant d’un monticule et nous apercevons sur l’autre versant nos bestiaux qui reposaient tranquillement. Nous revenions vers le banc de pierre où nous avions laissé nos panetières quelques instants auparavant, quand tout à coup Mélanie s’arrête, son bâton lui échappe des mains ; effrayée, elle se tourne vers moi en disant : « Vois-tu là-bas cette grande lumière ? – Oui, je la vois, lui répondis-je ; mais va, prends ton bâton. » Et alors brandissant le mien avec menace : « Si elle nous touche, je lui en donnerai un bon coup. »

Cette lumière, devant laquelle celle du soleil semble pâlir, paraît s’entrouvrir et nous distinguons dans son intérieur la forme d’une dame encore plus brillante. Elle avait l’attitude d’une personne profondément affligée ; elle était assise sur l’une des pierres du petit banc, les coudes appuyés sur ses genoux et le visage caché dans ses mains.

Quoique à une distance de vingt mètres environ, nous entendons une voix comme si elle sortait d’une bouche voisine de nos oreilles, disant :

« Avancez, mes enfants, n’ayez pas peur ; je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle. »

La crainte respectueuse qui nous avait tenus en arrêt s’évanouit ; nous courons à elle comme à une bonne et très excellente mère. La Belle-Dame s’avance aussi, et suspendue à dix centimètres du sol, en face de nous, commence ainsi son discours :

« Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller le bras de mon Fils ; il est si lourd et si pesant que je ne puis plus le retenir.

Depuis le temps que je souffre pour vous autres, si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse ; et, pour vous autres, vous n’en faites pas de cas.

J’ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l’accorder ; c’est cela qui appesantit tant le bras de mon Fils.

Aussi ceux qui mènent les charrettes ne savent plus jurer sans y mettre le nom de mon Fils : ce sont les deux choses qui appesantissent tant son bras.

Si la récolte se gâte, ce n’est rien que pour vous autres ; je vous l’ai fait voir l’an dernier par les pommes de terre, et vous n’en avez pas fait de cas ; c’est au contraire : quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez et vous y mettiez le nom de mon Fils ; elles vont continuer qu’à la Noël il n’y en aura plus. »

Mélanie ne comprenant pas ce que signifiait le mot pommes de terre, la Belle-Dame devina sa pensée : elle reprit ainsi :

« Ah ! vous ne comprenez pas le français, mes enfants ; attendez, je vais vous parler autrement. »

Alors elle continua son discours en patois.

 

 

PATOIS

 

– Si la récolta sé gasta, éïré qué per vous aoustrés ; vous l’ai ou fa véïré l’an passa per las truffas, n’aïa pas fa cas ; era oou countrairé : quant n’e in troubava de gasta, jurava é l’y bitava lou nouc de moun Garçou, van countinua qué per Chalendas, n’y ooueré plus.

– Oh ! nou, Madama, à quo n’ï pas véraï.

– Si, moun marri, lou véïré.

Elle continua son discours.

– À quéou qua dé bla, dé pas lou séména, las bestias lou meïgearein, si n’ein veïn eincara quaouqua planta, ein l’eïn couant toumbaret tout eïn poussiera.

Vaï véni una granda famina, d’avant qué la famina véné, lous marinous maris ooum déssous de sept prëindrëin un tremblé, é murirein eintré lous braaïchs dé las persoûnas qué lousteindrein, é lous grands farein lour pénitença dé fam.

Lous ragis purirein, é las nouzs deviendrein bosffas.

 

 

TRADUCTION EN FRANÇAIS

 

– Si la récolte se gâte, ce n’est rien que pour vous autres ; je vous l’ai fait voir l’an dernier par les pommes de terre et vous n’en avez pas fait de cas ; c’est au contraire : quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez et vous y mettiez le nom de mon Fils ; elles vont continuer jusqu’à la Noël, il n’y en aura plus.

– Oh ! non, Madame, cela n’est pas vrai !

– Si, mon enfant, tu le verras.

Elle continua son discours.

– Que celui qui a du blé ne le sème point, les bêtes le mangeront et s’il en vient encore quelques plantes, en le battant il tombera tout en poussière.

Il va venir une grande famine ; avant que la famine ne vienne, les petits enfants au dessous de sept ans prendront un tremble et mourront entre les bras des personnes qui les tiendront et les grands feront leur pénitence par la faim.

Les raisins se gâteront et les noix deviendront mauvaises.

 

C’est à cet endroit que la Belle-Dame nous donna son secret ; quoique conservant le même ton de voix, quand elle parlait à Mélanie, je n’entendais rien ; et lorsqu’elle me confiait mon secret, Mélanie est devenue complètement sourde. Cette surdité de circonstance disparut et elle reprit son discours par ces mots :

 

 

PATOIS

 

Si sé counvertissoun, las peïras de lous routchas veïndrein eïn bla é las truffas sé troubarein einsémeinça per las terras.

Puis elle nous demanda :

– Fasa bian vouatra priéra, mou marris ?

Tous les deux nous répondons :

– Oh ! nou, Madama, pas gaïré.

– Ah ! mous marris, la chooun bian fa vépré é mati ; quanti n’oouré pas lou teims, disa soulament un Pater é Ave Maria, é quant oouré lou teims, chooun n’ein maï diré.

Vaï qué quaouqua féna un paou diadgé à la messa é lous aoustrés, trabaillonn tout l’estioû ; é peï van, l’hivert à la méssa rian qué per sé moûqua dé la rélégioun.

Van à la boucharïa, la Caréïma, couma lous chis.

Ensuite elle nous demanda :

– Nava gi vègu de bla gasta, mous marris ?

Je répondis :

– Nou, Madama, n’aï gi végu.

Alors, la Belle-Dame reprit :

– Mé tu, moun marri, n’ein devé bian avé végu, un viagé, véë lou Couïn ooumbé toun papa, qué l’hômé dè la péça dicet à toun papa : Véna veïré couma moun bla sé gasta ! L’éï avéra, péï toun papa preïnguet dous ou treis éïpias, d’eïn sas mas las frëttet, é tomberoun touta eïn poussiera, peï eïn vous eïn rétournant, quand n’eïra plus qu’à una diméïa houra dé Couarp, toun papa té dounet una péça de pa, ein té disant : Té, moun marri, meingea à quéint an, car çaoun pas qui méingearet l’an qué vein si lou bla sé gasta couma quo.

Je répondis :

– Eï bian vérai ; Madama, mais meïn rappélavou pas.

 

 

TRADUCTION EN FRANÇAIS

 

– S’ils se convertissent, les pierres et les rochers deviendront en blé et les pommes de terre se trouveront ensemencées dans la terre.

Puis elle nous demanda :

– Faites-vous bien votre prière, mes enfants ?

Tous les deux nous répondons :

– Non, Madame, pas beaucoup.

– Ah ! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin ; quand vous n’aurez pas le temps, dites seulement un Pater et un Ave Maria, et quand vous aurez le temps, il faut en dire davantage.

Il ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe, les autres travaillent tout l’été, puis ils s’en vont l’hiver à la messe rien que pour se moquer de la religion.

Ils vont, le Carême, à la boucherie comme les chiens.

Ensuite, elle nous demanda :

– N’avez-vous point vu du blé gâté, mes enfants ?

Je répondis :

– Non, Madame, je n’en ai point vu.

Alors, la Belle-Dame reprit :

– Mais toi, mon enfant, tu dois bien en avoir vu une fois vers le Coin, avec ton père, que l’homme de la pièce dit à ton père : Venez voir mon blé, comme il se gâte ! Vous y allâtes ; puis ton père prit deux ou trois épis dans ses mains, les frotta, et ils tombèrent en poussière ; puis en vous retournant, quand vous n’étiez plus qu’à une demi-heure de Corps, ton père te donna un morceau de pain, en te disant : Tiens, mon enfant, mange cette année, car je ne sais qui mangera l’an prochain, si le blé se gâte ainsi.

Je répondis :

– C’est bien vrai, Madame, mais je ne m’en rappelais pas.

 

Elle termina son discours en français et par ces paroles :

– Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple.

La Belle-Dame traversa le Sézia en effleurant ma droite, continuant sa route sans se retourner vers nous, et comme un dernier adieu, elle nous répéta de nouveau ces mots :

– Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple.

Immobiles comme des statues, les yeux fixés sur la Belle-Dame, nous la voyons les pieds réunis, comme le patineur, glisser sur la cime de l’herbe sans la faire fléchir. Revenus de notre ravissement, nous courons après elle ; nous l’atteignons bientôt ; Mélanie se place devant et moi derrière, un peu sur la droite. Là, en notre présence, la Belle-Dame s’éleva insensiblement, resta quelques minutes, entre le ciel et la terre, à une hauteur de deux mètres environ ; puis la tête, le corps, les jambes et les pieds se confondirent avec la lumière qui l’encadrait. Nous ne vîmes plus qu’un globe de feu s’élever et pénétrer dans le firmament.

Dans notre langage naïf, nous avons appelé ce globe le second soleil. Nos regards furent longtemps attachés sur l’endroit où le globe lumineux avait disparu. Je ne puis dépeindre ici l’extase dans laquelle nous nous trouvions. Je ne parle que de moi ; je sais très bien que tout mon être était anéanti, que tout le système organique était arrêté en ma personne. Lorsque nous eûmes le sentiment de nous-mêmes, Mélanie et moi nous nous regardions sans pouvoir prononcer un seul mot, tantôt levant les yeux vers le ciel, tantôt les portant à nos pieds et autour de nous, tantôt interrogeant du regard tout ce qui nous environnait. Nous semblions chercher le personnage resplendissant que je n’ai plus revu.

Ma compagne, la première, interrompit le silence et dit :

– Cela doit être, Mémin, le bon Dieu ou la Sainte Vierge de mon Père, ou peut-être quelque grande sainte.

– Ah ! lui répondis-je, si je l’avais su, je lui aurais bien dit de m’emmener avec elle au ciel.

Lorsque je dois parler de la Belle-Dame qui m’est apparue sur la sainte montagne, j’éprouve l’embarras que devait éprouver saint Paul en descendant du troisième ciel. Non, l’œil de l’homme n’a jamais vu, son oreille n’a jamais entendu ce qu’il m’a été donné de voir et d’entendre.

Comment des enfants ignorants, appelés à s’expliquer sur des choses si extraordinaires, auraient-ils rencontré une justesse d’expression que des esprits d’élite ne rencontrent pas toujours pour peindre des objets vulgaires. Qu’on ne s’étonne donc pas si ce que nous avons appelé « bonnet, couronne, fichu, chaînes, roses, tablier, robe, bas, boucles et souliers » en avait à peine la forme. Dans ce beau costume, il n’y avait rien de terrestre ; les rayons seuls et de nuances différentes s’entrecroisant, produisaient un magnifique ensemble que nous avons amoindri et matérialisé.

Une expression n’a de valeur que par l’idée qu’on y attache ; mais où trouver, dans notre langue, des expressions pour rendre des choses dont les hommes n’ont nulle idée. C’était une lumière, mais lumière bien différente de toutes les autres ; elle allait directement à mon cœur sans passer par mes organes et cependant avec une harmonie que les plus beaux concerts ne sauraient reproduire ; que dis-je ? avec une saveur que les plus douces liqueurs ne sauraient avoir.

Je ne sais quelles comparaisons employer, parce que les comparaisons prises dans le monde sensible sont atteintes du défaut que je reproche aux mots de notre langue : elles n’offrent pas à l’esprit l’idée que je veux rendre. Lorsqu’à la fin d’un feu d’artifice la foule s’écrie : « Voici le bouquet », y a-t-il un rapport bien grand entre une réunion de fleurs et un ensemble de fusées qui éclatent ? Non, assurément ; eh bien ! la distance qui sépare les comparaisons que j’emploie et les idées que je veux rendre est infiniment plus considérable encore.

Le soleil était sur son déclin ; Mélanie et moi rassemblons nos vaches qui n’avaient presque pas bougé. À côté de mes bêtes qui cheminent une à une dans un étroit sentier, je rentre rêveur et pensif au village des Ablandins. Je parle le premier de la Belle-Dame à la maîtresse de Mélanie. Les mots de Dame en feu, de second soleil, lui firent croire que j’avais perdu la tête. Elle me pria de lui raconter ce que j’avais vu et entendu sur la sainte montagne, ce qui la surprit beaucoup, et moi-même j’étais tout étonné de ce qu’elle n’avait pas vu comme moi cette lumière si éclatante, placée au sommet de la montagne, et visible par conséquent à une très grande distance. Je ne pouvais me figurer que j’avais reçu une grâce particulière.

Le lendemain, je rentrai chez mon père, à Corps ; Mélanie continua la garde de son troupeau. Nous fûmes ainsi séparés providentiellement, trois mois environ, racontant, chacun de notre côté, ce que nous avions vu et entendu, répondant à toutes les difficultés que l’on nous adressait, et cela en français, nous qui ne le savions point le matin même du 19 septembre 1846. Telle fut cette mémorable journée.

 

Mélanie resta chez ses maîtres des Ablandins jusqu’à la Toussaint de 1846, soit encore six semaines environ après le 19 septembre. Durant ce temps assez court, la nouvelle de l’apparition se répandit à travers le diocèse de Grenoble, pour gagner bientôt toute la France.

 

 

 

 

 

 

Chapitre IX

 

MONSEIGNEUR DE BRUILLARD

ET L’APPARITION DE LA SALETTE

 

 

 

Après une enquête sévère, Mgr de Bruillard, évêque de Grenoble, signe, le 19 septembre 1851, un jugement doctrinal déclarant que l’apparition de 1846 à la Salette porte en elle-même tous les caractères de la vérité et que les fidèles sont fondés à la croire indubitable et certaine. – Le ler mai 1852, il annonce la prochaine érection, sur le lieu de l’apparition, d’une basilique digne de la Reine du ciel et de la piété reconnaissante des fidèles.

 

 

Mgr de Bruillard était évêque de Grenoble au moment où se produisit l’apparition de la Sainte Vierge à la Salette, petite localité relevant de sa juridiction.

Soucieux de réserver le jugement de l’Église aussi longtemps que ne seraient pas en sa possession les éléments d’information jugés nécessaires, il adressa, dès le 9 octobre 1846, à son clergé, une lettre lui recommandant la plus grande réserve au sujet de l’évènement. Il nomma ensuite deux commissions chargées d’examiner l’affaire, chacune pour son compte. Dans leur rapport, toutes deux, informées de guérisons apparemment miraculeuses, conclurent à la nécessité de poursuivre leur enquête.

Le 15 juillet de l’année suivante, Mgr de Bruillard ordonne une enquête canonique, menée par deux commissaires ecclésiastiques, assistés de prêtres et de laïques notoires, dont plusieurs médecins.

L’affaire fit du bruit à travers toute la France.

Le gouvernement s’en inquiéta. Monseigneur le rassura, dignement mais avec fermeté.

Deux mois plus tard, au terme d’une enquête sévère, l’abbé Rousselot, professeur de philosophie au grand séminaire, chanoine et vicaire général honoraire, présentait à une commission nouvelle de seize membres un rapport remarquable de clarté et d’objectivité, qui fut approuvé en grande partie à l’unanimité et sous réserves pour quelques points.

Trois membres de la commission avaient voulu ces réserves.

Un seul, l’abbé Cartellier, curé de la paroisse St-Joseph de Grenoble, fit dès cet instant une opposition sérieuse.

Mgr de Bruillard, pleinement convaincu quant à lui, aurait voulu publier sans tarder le jugement doctrinal qu’attendaient de nombreux fidèles. Mais l’opposition, groupée autour de l’abbé Cartellier, s’agitait. L’incident d’Ars, provoqué par une étourderie bien innocente de Maximin, mal raconté et fallacieusement interprété, fournit aux attaques de cette opposition un aliment de choix. On parla d’une rétractation du petit voyant. Il s’agissait de tout autre chose et Maximin lui-même l’expliqua plus tard.

Un abbé, ami de sa famille, avait décidé de l’emmener à Ars.

 

Nous cheminions à pied, raconte Maximin, et nous trouvant à quelques kilomètres d’Ars, l’abbé me dit qu’il serait content de me faire bénir par monsieur Vianney. Un peu avant d’arriver à Ars, je m’étais retardé près d’un beau cerisier et je finissais de me régaler, le propriétaire arriva et me donna un galop en me demandant de quel droit je volais ses cerises. Quand j’eus rejoint mes compagnons, l’abbé me dit :

– Je parie que tu as volé des cerises ?

Je répondis non. L’abbé reprit :

– Tu mens, car tu as les lèvres toutes noires et tu feras bien de t’accuser au curé d’Ars d’avoir menti.

Arrivés à Ars, nous nous rendîmes à l’église ; le curé confessait. L’abbé s’en alla aux barreaux de son confessionnal au bas de l’église et lui dit qu’il amenait le berger de la Salette. Au bout de quelques instants, M. Vianney sortit, me prit par la main et m’emmena avec lui derrière l’autel ; je me mis à genoux et après avoir récité mon « Je confesse à Dieu », je m’accuse d’avoir menti. C’étaient mes cerises, moi, que j’avais dans la pensée. M. Vianney, lui, comprit qu’il s’agissait de l’apparition.

– S’il en est ainsi, mon enfant, vous êtes bien malheureux ; je ne puis pas vous entendre davantage, c’est à l’autorité diocésaine qu’il faut vous adresser.

Puis, il se leva, tout troublé, sans me laisser dire un mot de plus, et s’en alla. Je m’en allai de mon côté, mais pas du tout troublé, me disant, à part moi, que ce saint homme n’était pas comme les autres. Depuis lors, je n’ai jamais revu le curé d’Ars.

Nous voyons à quoi se ramène l’incident.

 

Le 25 septembre 1851, Maximin, au cours d’une conversation avec Mlle des Brulais, reconnaissait avoir fait une sottise à Ars en laissant dans le trouble le bon M. Vianney, mais il ajoutait que l’incident avait eu du bon en fin de compte, puisqu’il avait intrigué le cardinal Bonald, archevêque de Lyon, provoqué sa démarche auprès de l’évêque de Grenoble et hâté ainsi l’envoi du secret au saint-père.

Il ne pouvait se douter, le bon Maximin, de la tempête que provoquerait un jour la publication dudit secret.

L’exploitation malveillante que l’opposition s’efforça de faire de l’incident d’Ars ne découragea pas Mgr de Bruillard. Le 4 juin 1851, il écrivit à Sa Sainteté Pie IX en lui confirmant les deux ouvrages écrits par le chanoine Rousselot et remis par l’auteur lui-même au saint-père quelques mois auparavant.

Le 18 juillet 1851 qui suivit, les abbés Rousselot et Guérin, le premier chanoine, comme nous l’avons dit, et le second curé de la cathédrale de Grenoble, remettaient en main propre au pape, en même temps qu’une lettre de Mgr de Bruillard, le texte des secrets, confiés à Mélanie et à Maximin, texte copié par les deux enfants eux-mêmes.

L’évènement était d’importance et mérite d’être raconté avec quelques détails.

Dès le 26 septembre 1846, jour où il avait soumis à un interrogatoire, Maximin d’abord, puis Mélanie, le curé de Corps savait que les deux enfants étaient dépositaires l’un et l’autre d’un secret qu’il leur était interdit de divulguer, au moins, pour celui de Mélanie, jusqu’en 1858.

La nouvelle s’en répandit bien vite et toutes sortes de moyens furent employés pour arriver à faire parler les enfants. Aucun ne réussit. Cependant, en 1851, l’archevêque de Lyon, curieux, malgré son hostilité à la Salette, de savoir ce que pouvait contenir le secret, le fit demander par l’évêque de Grenoble. Mgr de Bruillard informa le saint-père du désir du cardinal et le saint-père ordonna que le secret lui fût envoyé à lui-même.

Informés de la volonté du pape, Mélanie et Maximin consentirent, non sans quelques hésitations, à lui écrire sous pli strictement confidentiel.

 

Le 3 juillet 1851, Mélanie écrivit elle-même son secret pour la première fois, au couvent de la Providence, à Corenc, en présence de M. Dausse, ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées, et de M. de Taxis, chanoine de la cathédrale de Grenoble, par ordre de Mgr de Bruillard. Mélanie remplit trois pages d’un seul trait, sans rien dire, sans rien demander. Elle signa sans relire, plia son secret et le mit dans une enveloppe. Elle mit aussi l’adresse : À Sa Sainteté Pie IX, pape.

Le lendemain, 4 juillet, le secret fut recopié par Mélanie elle-même, à l’évêché de Grenoble, dans le but de distinguer deux dates des évènements qui ne doivent pas arriver à la même époque, Mélanie n’ayant mis la première fois qu’une seule date et craignant que, pour ce motif, le pape ne comprît pas bien et qu’il y eût par conséquent équivoque.

 

Dans les lignes qu’on vient de lire, et qui sont extraites d’une lettre de Mgr Zola, évêque de Lecce, à l’abbé Roubaud, Saint-Tropez (Var), il n’est pas question de Maximin ; mais, par une note de lui en date du 2 février 1872, en réfutation d’un ouvrage publié par M. Girard, nous savons que Maximin écrivit son secret en même temps et sous la même surveillance que Mélanie écrivit le sien. Dans ce document, Maximin nie formellement avoir insisté auprès de M. Dausse pour lui livrer le brouillon de son secret, alors qu’il avait brûlé ce brouillon en présence de Mgr de Bruillard, de M. le chanoine de Taxis et de M. Dausse lui-même.

Maximin affirma, d’autre part, tenir de Mgr de Bruillard, et de MM. les chanoines Guérin et Rousselot, que les secrets n’ont été violés ni à l’évêché de Grenoble, ni pendant le transport de Grenoble à Rome, ni à Rome même, où ils furent remis en main propre au pape. Maximin ajoute que le pape, désormais détenteur des secrets, peut en disposer comme il l’entendra mais que, pour lui, Maximin, rien ne sera changé à l’attitude impénétrable qui a toujours été la sienne. Il ne sortirait de son silence qu’à la demande expresse du Saint-Siège.

Le saint-père prit connaissance avec une émotion visible des secrets des deux enfants, déclara qu’il allait les relire plus à loisir et, directement ou par l’intermédiaire de Mgr Frattini, promoteur de la foi, il donna à entendre que le fait de la Salette réunissait à ses yeux tous les caractères de la vérité.

Mgr de Bruillard pouvait donc aller de l’avant, en toute quiétude d’esprit.

En fait, le 16 novembre 1851, tous les curés du diocèse de Grenoble lisaient à leurs fidèles le jugement doctrinal signé le 19 septembre 1851 par Mgr de Bruillard et déclarant que l’apparition de la Sainte Vierge à deux bergers sur une montagne des Alpes, située dans la paroisse de la Salette, portait en elle-même tous les caractères de la vérité et que les fidèles étaient fondés à la croire indubitable et certaine.

 

Voici le texte intégral du précieux document :

 

Un évènement des plus extraordinaires, qui paraissait d’abord incroyable, nous fut annoncé il y a cinq ans, comme étant arrivé sur l’une de nos montagnes de notre diocèse. Il ne s’agissait de rien moins que d’une apparition de la Sainte Vierge que l’on disait s’être montrée à deux bergers, le 19 septembre 1846. Elle les aurait entretenus de malheurs qui menaçaient son peuple, surtout à cause des blasphèmes et de la profanation du dimanche, et aurait confié à chacun d’eux un secret particulier avec défense de le communiquer à qui que ce fût...

On sait que nous n’avons pas manqué de contradicteurs. Quelle vérité morale, quel fait humain ou même divin n’en a pas eu ? Mais pour altérer notre croyance à un évènement si extraordinaire, si inexplicable sans l’intervention divine, dont toutes les circonstances et les suites se réunissent pour nous montrer le doigt de Dieu, il nous aurait fallu un fait contraire, aussi extraordinaire, aussi inexplicable que celui de la Salette, ou du moins qui expliquât naturellement celui-ci ; or, c’est ce que nous n’avons pas rencontré, et nous publions hautement notre conviction.

Nous avons redoublé nos prières, conjurant l’Esprit-Saint de nous assister et de nous communiquer ses divines lumières. Nous avons également réclamé en toute confiance la protection de l’Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, regardant comme un de nos devoirs les plus doux et les plus sacrés de ne rien omettre de ce qui peut contribuer à augmenter la dévotion des fidèles envers elle, et de lui témoigner notre gratitude pour la faveur spéciale dont notre diocèse aurait été l’objet. Nous n’avons du reste jamais cessé d’être disposé à nous renfermer scrupuleusement dans les saintes règles que l’Église nous a tracées sous la plume de ses savants docteurs, et même à réformer sur cet objet, comme sur les autres, notre jugement, si la Chaire de St Pierre, la mère et la maîtresse de toutes les Églises, croyait devoir émettre un jugement contraire au nôtre.

Nous étions dans ces dispositions, et animé de ces sentiments, lorsque la Providence divine nous a fourni l’occasion d’enjoindre aux deux enfants privilégiés de faire parvenir leur secret à notre très saint-père le pape Pie IX. Au nom du vicaire de J.-C., les bergers ont compris qu’ils devaient obéir. Ils se sont décidés à révéler au souverain pontife un secret qu’ils avaient gardé jusqu’alors avec une constance invincible, et que rien n’avait pu leur arracher. Ils l’ont donc écrit eux-mêmes, chacun séparément ; ils ont ensuite plié et cacheté leur lettre en présence d’hommes respectables que nous avions désignés pour leur servir de témoins, et nous avons chargé deux prêtres qui ont toute notre confiance de porter à Rome cette dépêche mystérieuse. Ainsi est tombée la dernière objection que l’on faisait contre l’apparition ; savoir : qu’il n’y avait point de secret, ou que ce secret était sans importance, puéril même, et que les enfants ne voudraient pas le faire connaître à l’Église.

À ces causes, nous appuyant sur les principes enseignés par le pape Benoît XIV, et suivant la marche tracée par lui dans l’immortel ouvrage de la BÉATIFICATION ET DE LA CANONISATION DES SAINTS, liv. 2, c. 31, n. 12.

Vu la relation écrite par l’abbé Rousselot, l’un de nos vicaires généraux, et imprimée sous ce titre : LA VÉRITÉ SUR L’ÉVÉNEMENT DE LA SALETTE, Grenoble, 1848 ;

Vu aussi les NOUVEAUX DOCUMENTS sur l’évènement de la Salette publiés par le même auteur en 1850 ; l’un et l’autre ouvrage revêtus de notre approbation ;

Ouï les discussions en sens divers qui ont eu lieu devant nous sur cette affaire dans les séances des 8, 15, 16, 17, 22 et 29 novembre, 6 et 13 décembre 1847 ;

Vu pareillement ou entendu ce qui a été dit ou écrit depuis cette époque pour ou contre l’évènement ;

Considérant en premier lieu, l’impossibilité où nous sommes d’expliquer le fait de la Salette autrement que par l’intervention divine, de quelque manière que nous l’envisagions, soit en lui-même, soit dans ses circonstances, soit dans son but essentiellement religieux ;

Considérant en second lieu, que les suites merveilleuses du fait de la Salette sont le témoignage de Dieu même, se manifestant par des miracles, et que ce témoignage est supérieur à celui des hommes et à leurs objections ;

Considérant que ces deux motifs, pris séparément, et à plus forte raison réunis, doivent dominer toute la question, et enlever toute espèce de valeur à des prétentions ou suppositions contraires dont nous déclarons avoir une parfaite connaissance ;

Considérant enfin que la docilité et la soumission aux avertissements du ciel peuvent nous préserver de nouveaux châtiments dont nous sommes menacés, tandis qu’une résistance trop prolongée peut nous exposer à des maux sans remède ;

Sur la demande expresse de notre vénérable chapitre et de la très grande majorité des prêtres de notre diocèse ;

Pour satisfaire aussi la juste attente d’un si grand nombre d’âmes pieuses, tant de notre patrie que de l’étranger, qui pourraient finir par nous reprocher de retenir la vérité captive ;

L’Esprit-Saint et l’assistance de la Vierge immaculée de nouveau invoqués, nous déclarons ce qui suit :

Article I. – Nous jugeons que l’apparition de la Sainte Vierge à deux bergers, le 19 septembre 1846, sur une montagne de la chaîne des Alpes, située dans la paroisse de la Salette, de l’archiprêtré de Corps, porte en elle-même tous les caractères de la vérité et que les fidèles sont fondés à la croire indubitable et certaine.

 

Loin de partager la joie qu’avait provoquée le document épiscopal, l’abbé Cartellier, curé de la paroisse St-Joseph à Grenoble, envoya à l’archevêque de Lyon une étude hostile à l’apparition. Mgr de Bruillard le blâma sévèrement, mais sans pouvoir désarmer son opposition.

Le 1er mai 1852, un nouveau mandement de l’évêque de Grenoble annonçait à la population de son diocèse :

1. La prochaine érection, sur la montagne de la Salette, d’une basilique digne de la Reine du ciel et de la piété reconnaissante du diocèse ;

2. La création, à Grenoble, d’un corps de missionnaires diocésains chargés de résider sur la montagne pendant la saison des pèlerinages et d’évangéliser pendant l’hiver les différentes paroisses du diocèse.

Le 25 mai 1852, avait lieu, en présence de quinze mille pèlerins et d’une centaine de prêtres, la pose de la première pierre de la basilique par l’évêque de Grenoble, accompagné de Mgr l’évêque de Valence. La cérémonie fut suivie d’une messe au cours de laquelle le R. P. Sibillat adressa à l’assistance une vibrante et émouvante allocution.

Quelques jours à peine après cet heureux évènement, quelques prêtres indignes, masqués sous le voile de l’anonymat, firent inonder la ville de Grenoble de chansons infâmes et de notes plus infâmes encore, dirigées contre la personne de l’évêque et ses plus dévoués collaborateurs.

Chose plus grave, le 6 août 1852, le cardinal de Bonald adressait à ses diocésains une lettre qui prétendait les mettre en garde contre la superstition, blâmait quelques curés de son diocèse qui s’étaient permis de lire en chaire, sans son autorisation, un mandement de l’évêque d’un diocèse voisin. C’était prononcer une condamnation publique contre la dévotion à Notre-Dame de la Salette, avec tout le poids de la pourpre cardinalice et au mépris du jugement doctrinal de l’évêque de Grenoble, approuvé par le Saint-Siège. Et c’était, de la part de l’archevêque de Lyon, se poser ouvertement en chef de l’opposition.

Les effets de cette haute protection ne se firent pas attendre.

Fin août 1852, parut, sous le titre « La Salette-Fallavaux, ou La vallée du mensonge », un odieux pamphlet dont l’auteur, connu sous le pseudonyme Donnadieu, n’était autre que l’abbé Déléon, ancien vicaire à Corps, ancien curé de Villeurbanne, deux fois interdit et devenu l’ami du cardinal de Bonald. L’opposition poussa l’impudence jusqu’à vendre ce libelle aux prêtres du diocèse réunis à Grenoble pour leur retraite annuelle.

Peiné mais non abattu, Mgr de Bruillard adressa, le 10 septembre 1852, à son clergé, une lettre exprimant la douleur que lui causait cette campagne de calomnies, de mensonges, de révolte et d’injures. Il flétrit comme ils le méritaient d’aussi indignes procédés et rappela les peines encourues par ceux qui y recouraient. Il terminait par une affirmation de confiance en Dieu, de reconnaissance et de joie pour les résultats déjà enregistrés à la Salette : fréquentation croissante du pèlerinage, extension à travers la France et à l’étranger de la dévotion à Notre-Dame de la Salette, octroi par le Saint-Siège de privilèges et d’indulgences, certitude, en conséquence, que Rome maintenait son approbation sans réserves du jugement doctrinal prononcé par l’évêque de Grenoble et des mesures qu’il avait prises pour y donner suite et pour le défendre.

Mgr de Bruillard finissait sa lettre en prescrivant que le 19 septembre fût célébré, cette année-là, dans tout le diocèse, comme une fête majeure, avec le maximum de solennité.

Une lettre portant deux cent cinquante signatures lui répondit. Elle exprimait au courageux évêque de Notre-Dame de la Salette la fidélité de ses prêtres et la part affectueuse qu’ils prenaient à ses peines et à sa joie.

Mais la maladie et les souffrances morales avaient épuisé les forces de Mgr de Bruillard et, depuis le début de juillet, sa démission était entre les mains du saint-père et du ministre des Cultes.

Le 9 décembre 1852, l’abbé Ginoulhiac, vicaire général à Montpellier, fut nommé au siège épiscopal de Grenoble. C’était le successeur que Mgr de Bruillard lui-même avait sollicité et recommandé, tant à Rome qu’à Paris. Ses vœux étaient donc comblés et il eut l’assurance écrite que Mgr Ginoulhiac poursuivrait à la Salette l’œuvre commencée, même si sa foi en l’apparition était moins absolue que la sienne.

Rappelons, avant d’aborder le chapitre III, que, dès 1846, quelques semaines après l’apparition du 19 septembre, Mgr de Bruillard avait fait admettre Mélanie et Maximin à l’école que les sœurs de la Providence dirigeaient à Corps, ce qui avait l’avantage, en leur faisant donner une instruction primaire dont ils avaient grand besoin, de ne les éloigner ni de leur famille, ni des commissions de l’enquête qui auraient à les interroger.

Mélanie et Maximin passèrent quatre années dans cette école. Ils y furent l’objet de l’attention et du dévouement des sœurs chargées de leur apprendre à lire, à écrire et à compter, ce qui ne dut pas être facile, tant était grande leur ignorance. Il faut dire que l’étude de la grammaire et de l’arithmétique n’était pas seule à les occuper. Leur présence à Corps fut vite connue, non seulement dans le voisinage, mais encore au loin, en France et à l’étranger. Comme on pouvait s’y attendre, parmi les pèlerins, de plus en plus nombreux, qui se rendaient à la Salette, il s’en trouvait beaucoup qui, avant de gagner le lieu de l’apparition, exprimaient le désir de rendre visite aux voyants et de s’entretenir avec eux.

Une institutrice bretonne, cultivée et excellent écrivain, Mlle des Brûlais, venue à la Salette le 9 septembre 1847, fut guérie instantanément par l’eau de la fontaine miraculeuse. Et voici ce qu’elle écrivait le 15 octobre 1847 à ce sujet :

 

Ma santé continue d’être telle qu’elle m’a été rendue sur la bien-aimée montagne, c’est-à-dire parfaite. La divine Bonté prend soin de constater qu’elle est solide en me ménageant un surcroît d’occupations. Je suis seule : mon amie est sérieusement malade depuis le jour même de mon arrivée, et son état devient de plus en plus inquiétant ! Les fatigues, les angoisses ne m’ont pas manqué depuis trois semaines... Que le Bon Dieu soit béni ! tout cela confirme aux yeux de tous que ce que j’appelle une grâce reçue là n’est point un mieux passager, ayant pour cause le changement d’air, la secousse de la voiture, la distraction, que sais-je ?

Je puis encore ajouter que, d’après mon caractère et mon tempérament, si quelque chose pouvait ébranler ma santé, ce serait la contrainte que l’on m’impose en exigeant que je garde le silence sur ce que j’ai vu, entendu, lorsque mon cœur déborde et que je ne puis contenir le besoin, l’impérieux besoin de proclamer les merveilles que je croirais convenable de faire au moins connaître à mes chères élèves... Mais avant tout, je veux me laisser guider, quelque sacrifice que me coûte ce silence...

 

Avant de quitter la Salette, Marie des Brûlais écrivait déjà à son amie Sophie Utten :

 

Montagne de la Salette, 16 septembre 1847.

...Que me parles-tu d’aller en revenant consulter à Tours M. Bretonneau ? Non, non point, mon amie ; je n’en ai que faire. Dieu m’accordera ici tout ce qu’il me faut dans les intérêts de sa gloire et tu sais que nous ne voulons que cela. Tu vois comme déjà je puis facilement écrire ! J’ai pourtant un peu mal à la tête depuis hier, mais je ne m’aperçois plus du tout de cette impuissance de pensée. Il me suffit pour éprouver du bien-être de boire cette eau sainte ou de m’en frotter le front. Confiance donc, ma bonne amie !...

 

Dans un supplément à l’Écho, ajouté au mois d’août 1849, Marie des Brûlais répond à quelques questions qui lui ont été adressées sur les circonstances de sa double guérison.

 

Quelques amis à qui la relation de mon pèlerinage à la Salette a été communiquée s’étonnent que je dise si peu de chose de la fatigue d’un si long voyage, entrepris dans un état de santé tel que c’eût été à qui aurait taxé mon médecin d’imprudence s’il avait jamais pu avoir la pensée de me le permettre 2 ? Je ne puis rien répondre à cette observation, si ce n’est que la main de celle qui me conduisait me soutint et me fortifia d’une manière inexplicable à toutes les prévisions de la prudence humaine. Cependant, je dois avouer qu’arrivée à Orléans, je me trouvai tellement épuisée et souffrante que je tombai dans une démoralisation complète, au point (je dis à ma honte) d’être tentée de retourner à Nantes, me reprochant amèrement d’avoir fait la folie d’entreprendre seule et si malade une route de deux cent trente lieues !... Mais ma Protectrice ne permit pas que je succombasse à cet excès de découragement ; et après m’avoir laissée pendant quelques heures éprouver toute ma faiblesse, cette bonne Mère daigna me relever et ranimer mes forces, qui se soutinrent assez désormais pour me permettre de saluer enfin les lieux bénis où Dieu voulait que sa Mère me les rendit complètes et dans toute leur jeunesse.

Nos amis me reprochent encore de ne point donner de détails sur la manière dont s’est opérée en moi cette double guérison, si remarquable pourtant. Mais cette omission n’est point inexplicable, ce me semble : en effet, est-il bien étonnant que sous les impressions délicieuses qui me remplissaient tout entière et complètement livrée, comme je l’étais, à l’examen consciencieux des deux petits bergers, je me sois peu occupée ou souciée de parler longuement de moi-même ? Sur cette terre de prodiges, où j’avais tant à admirer, j’étais bien peu de chose, et d’ailleurs, ma conviction d’être guérie était si intime que ma double guérison ne m’étonna ni ne me jeta dans aucune émotion vive : un souffle de paix avait passé sur moi... Mais puisqu’on désire ces détails les voici dans toute leur simplicité.

 

Comme je le dis dans ma relation, ma première ascension à la montagne de la Salette eut lieu dès le lendemain de mon arrivée à Corps (9 septembre). Après avoir baisé avec émotion cette terre sanctifiée par les larmes de la Mère de Dieu, je bus à longs traits un grand verre de son eau bienfaisante ; puis je m’assis tout près de la miraculeuse fontaine, et je me mis en devoir de tracer à mon amie quelques mots seulement, que je voulais lui donner la joie de recevoir datée de cette place si voisine de celle que Marie avait occupée !... Je commence... ma plume court, vole, couvre plusieurs pages et n’aurait pas su quand s’arrêter, si mon guide ne fût venu m’arracher à ma délicieuse causerie, en me répétant une troisième fois : « Eh ! Madame, il faut pourtant bien partir. »

Sans que j’en eusse pour lors la conscience, la faculté d’écrire, et d’écrire avec une grande facilité, venait de m’être instantanément rendue. Oh ! que Marie est puissante et bonne !...

La guérison de l’affection du foie ne fut pas aussi prompte que celle de la tête. Malgré le soulagement que j’éprouvai dès ma première ascension à la sainte montagne, la marche redevint si pénible que, le dimanche suivant (12 septembre), ayant voulu essayer d’accompagner les bonnes religieuses dans une petite promenade, je fus obligée de m’arrêter, oppressée par la douleur, et de m’asseoir sur la roule jusqu’à leur retour. Une crise approchait et les symptômes en devinrent si positifs, le lendemain lundi 13, que je fus obligée d’en avertir madame la supérieure afin qu’elle ne s’effrayât pas trop des vomissements, des suffocations et des douleurs aiguës dont elle allait être témoin. Je préparai pour la nuit quelques-uns des remèdes qu’il me fallait en pareil cas et je me couchai bien souffrante. Le mal devint bientôt presque insupportable et vers onze heures, me voyant forcée d’appeler, ce qui me désolait, je suppliai la Sainte Vierge de ne pas permettre que je donnasse tant de peine à mes charitables hôtesses : il me vint aussitôt la résolution de n’employer aucun remède autre que celui que Marie m’avait elle-même préparé. Je bois immédiatement un plein verre de son eau miraculeuse, puis j’en prends deux fois plein le creux de ma main et j’inonde de cette eau parfaitement froide tout ce côté malade, auquel il ne fallait que des onctions d’huile brûlante, des cataplasmes appliqués presque bouillants, etc.

Trois fois je réitère la sainte aspersion en invoquant Notre-Dame de la Salette, et je m’endors. Mon sommeil fut agité cependant, puisque madame la supérieure, m’entendant me plaindre, eut la bonté de venir voir si je n’étais point malade. Le lendemain matin, je recommence mon traitement et la journée se passe tant bien que mal. Le soir, nouveau recours à mon unique remède, nuit à peu près semblable à la précédente, mais le mercredi matin, 15 septembre, une révolution salutaire s’opère sans me causer la moindre douleur : j’étais guérie à toujours... Gloire à Marie !

 

D’autre part, charmée de son premier entretien avec Mélanie et Maximin, elle se fixa pour plusieurs années à Corps afin de mieux les observer et les faire connaître. Elle devint leur grande amie, put étudier à loisir leur caractère et leur comportement avec toute la rigueur d’une psychologue avertie. Témoin de nombreux interrogatoires, elle consigna sur-le-champ leurs réponses, dont elle admirait la promptitude, la netteté et la justesse. Elle y consacra une volumineuse correspondance, de nombreuses chroniques publiées dans les journaux et tout un journal auquel nous empruntons les quelques lignes suivantes :

 

Plus j’étudie ces enfants, plus il m’est facile de me convaincre qu’ils sont incapables du moindre détour : ils sont pleins de candeur... ils parlent en toute sincérité, ils disent simplement ce qu’ils ont vu et entendu. Le mensonge n’a pas ce parfum de naïveté que respirent toutes leurs paroles.

... Jamais ces enfants ne varient d’une syllabe dans leur narration que souvent on interrompt à dessein et à plusieurs reprises ; jamais ils ne se laissent surprendre dans les longs interrogatoires qu’ils subissent chaque jour. Retournez-les comme vous voudrez, vous ne les ferez point se couper ni se contredire mutuellement, et pourtant il est visible qu’ils ne s’aiment pas ou du moins qu’ils ne sympathisent pas.

(Journal, 17-9-1847).

 

À côté de cet extrait du témoignage de Mlle des Brûlais et sans parler de quelques autres qu’on pourrait évoquer, nous croyons devoir citer la conclusion d’une longue lettre que l’abbé Dupanloup, futur évêque d’Orléans, écrivait, le 11 juin 1848, de Gap, en revenant de la Salette, à un de ses amis.

Après avoir parlé sans indulgence des travers et des imperfections qu’un premier examen lui avait permis de découvrir chez les deux enfants – chez Maximin surtout – l’abbé Dupanloup termine ainsi sa lettre :

 

Si j’étais obligé de me prononcer et de dire oui ou non sur cette révélation, et que je dusse être jugé à ce sujet sur la sincérité rigoureuse de ma conscience, je dirais oui plutôt que non. La prudence humaine et chrétienne me ferait dire oui plutôt que non, et je ne croirais pas avoir à craindre d’être condamné au jugement de Dieu comme coupable d’imprudence et de légèreté.

 

En achevant ce chapitre, nous dirons que l’école des sœurs de la Providence qui, dans l’esprit de Mgr de Bruillard, était surtout destinée à donner aux deux voyants un minimum d’instruction primaire, s’est providentiellement transformée pour eux en une sorte de tribune publique où pendant quatre ans, ils ont publié, simplement, brièvement, sans en rien altérer, le message sacré reçu de la Sainte Vierge.

Grâce insigne pour ceux qui les entendaient, mais grâce aussi pour eux-mêmes, car c’était une excellente préparation au rôle de témoins fidèles qu’ils étaient appelés à jouer toute leur vie.

 

 

 

 

 

 

Chapitre X

 

MÉLANIE

AU COUVENT DE CORENC

ET SON EXIL

EN ANGLETERRE

 

 

 

Mélanie au couvent des sœurs de la Providence à Corenc – Elle y est visitée par la Sainte Vierge et l’Enfant-Jésus ; mais cruellement tourmentée par les démons – Mgr Ginoulhiac ne l’admet pas à la profession 3 et sa curiosité au sujet du secret s’étant heurtée au silence de Mélanie – Il la menace et l’exile en Angleterre – Mélanie reste six ans au couvent de Darlington – Son retour en France.

 

 

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