Le Bolchevisme

INTRODUCTION HISTORIQUE ET DOCTRINALE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Waldemar GURIAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Traduit de l’allemand

PAR

JEAN COSTER

 

 

Préface de M. Frédéric ECCARD

Sénateur du Bas-Rhin.

 

 

GABRIEL BEAUCHESNE ET SES FILS

ÉDITEURS À PARIS, RUE, DE RENNES, 117

MCMXXXIII

 

 

1933

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE

 

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L’auteur de cet ouvrage sur le bolchevisme, qui nous est présenté dans sa traduction française, le docteur Waldemar Gurian, publiciste à Godesberg en Rhénanie, est né à Pétrograd. Sa connaissance de la langue russe et de la Russie le qualifie tout particulièrement pour une pareille étude. Il s’est fait apprécier précédemment par des travaux pénétrants sur la France, qui ont été fort remarqués. Si son style paraît parfois ardu, cela tient à la profondeur de sa pensée, qui s’efforce de saisir dans leur essence même les problèmes auxquels il s’attache.

Son livre constitue une étude historique et doctrinale du bolchevisme, et c’est ce qui fait son originalité.

La plupart des auteurs qui s’occupent du problème bolchevique en exposent les manifestations extérieures et dénoncent les excès des dictateurs de Moscou ; ils recherchent la répercussion de l’action russe sur l’équilibre politique du monde, et les moyens de la combattre. Le docteur Gurian, au contraire, s’applique à examiner le bolchevisme du point de vue historique, et à dégager des évènements présents la doctrine même qui inspire les dirigeants de l’immense Empire russe.

En parcourant ce livre, nous assistons à la naissance et au développement d’un système qui est déterminé à la fois par les particularités de l’histoire de la Russie et par les idées de Karl Marx.

La doctrine des socialistes allemands et de leur chef le plus illustre a été accommodée à la mentalité russe, et les luttes de « l’intelligentsia » russe contre le tsarisme, au cours du XIXe siècle, ont préparé les voies à la naissance d’un régime qui nous apparaît comme un des phénomènes les plus originaux et les plus dangereux de l’histoire.

La connaissance approfondie du caractère philosophique, social et historique d’un pareil régime, qui provoque dans le monde les réactions et les appréhensions les plus diverses, est nécessaire pour juger à leur véritable valeur les moyens de combattre la poussée bolchevique, qui, si elle réalisait son but suprême : l’asservissement du monde, détruirait en peu de temps toutes les conquêtes d’une civilisation plusieurs fois millénaire.

Le lecteur poursuivra, au cours des différents chapitres, l’étude des antécédents du bolchevisme, de la conquête de la Russie par le parti bolchevique, de la politique économique et sociale des Soviets, de leur doctrine, et enfin de la critique de cette doctrine. Il verra comment, par une série de sophismes, par une déformation des notions les plus saines de l’esprit, par un orgueil sans précédent, les doctrinaires de Moscou ont pu devenir les hommes les plus cruels et les plus inhumains que l’histoire ait connus.

Une certaine conception de l’humanité, de l’homme, est le fondement même de la doctrine bolchevique, dit le Dr Gurian. La foi en une société socialiste se suffisant à elle-même, but et fin de l’évolution de l’humanité, exprime sa conception de la nature de l’homme.

Et, en larges traits, l’auteur brosse le tableau de l’homme idéal du bolchevisme. Tout se résume pour lui dans la solidarité du travail en commun. Le seul but de sa vie est la technique, la progression d’une science servant de base à d’autres progrès scientifiques. Il est un animal social, qui combat par les moyens les plus divers pour l’établissement de son organisation sociale. « Ce qui sert à la lutte des classes du prolétariat révolutionnaire est bien », telle est sa morale, qui détruit impitoyablement les forces qui s’opposent à ses formules étroites et rigides. Les notions de justice, liberté, bonté, courage, passion, n’existent que dans la mesure où elles profitent aux théories de Marx et de Lénine ; le bolchevisme les asservit entièrement à ses fins.

Le bolchevik est un être de l’en-deçà ; il a voué une haine implacable à l’idéal religieux, ce qui explique la lutte sans merci qu’il mène contre toutes les religions et leurs adhérents.

Le bolchevisme devient la foi de l’homme, qui a perdu tout lien vivant avec la tradition, et qui considère chaque tentative vers l’au-delà comme mensongère et irréelle. Son action est servie par son caractère barbare et primitif et par la simplicité de ses formules ; niant toute religion, il devient à son tour une sorte de mystique qui entraîne les foules russes, tenues dans l’ignorance absolue d’une autre conception philosophique ou sociale.

Il risque d’entraîner également les masses des sociétés bourgeoises à base capitaliste, en leur présentant la formule bolchevique comme un moyen de se libérer des difficultés et des peines au milieu desquelles elles s’agitent en ce moment.

C’est à combattre cette funeste théorie que nous convie l’auteur, en dénonçant sa décevante stérilité et sa puissance, destructive de tout idéal humain et religieux.

Nous ne pouvons que féliciter le Dr Gurian de la perspicacité et de l’ardeur dont il fait preuve en dévoilant l’essence même du bolchevisme et en pénétrant jusqu’à la racine du mal, qui nous menace.

Nous ne devons pas être moins reconnaissant à M. Jean Coster qui, en traducteur fidèle et habile, permet au public français de découvrir un aspect nouveau d’un des mouvements les plus redoutables de l’histoire moderne.

 

Frédéric ECCARD,            

Sénateur du Bas-Rhin.         

 

 

 

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

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PREMIÈRE PARTIE

 

Les antécédents historiques et sociaux du bolchevisme

 

La monarchie absolue. – La société cultivée. – La culture occidentale et la tradition nationale. – L’Intelligentsia et son milieu. – La mentalité de l’Intelligentsia. – Les nations étrangères, auxiliaires de la révolution. – La société bourgeoise. – Les paysans. – La classe ouvrière. – Perspectives de bouleversement. – Réforme agraire de Stolypine et crise du Régime. – Histoire et action des mouvements d’opposition.

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

Conquête et exploitation de la puissance politique en Russie par le parti bolchevique

 

La faiblesse du gouvernement provisoire. – La méconnaissance des masses. – L’intervention de Lénine. – Le bouleversement bolchevique. – Tactique bolchevique. – L’organisation du parti bolchevique. – Les premières tâches du gouvernement bolchevique. – La légitimation de la domination bolchevique. – L’affermissement de la puissance bolchevique. – L’État fort. – L’organisation de l’État bolchevique. – La situation du parti bolchevique dans l’État. – Le tout-puissant État-parti. – Justice et Terreur. – Les tribunaux dits ordinaires. – La loi matrimoniale. – La législation religieuse. – Les méthodes de combat de l’État athée. – Caractéristique de l’État bolchevique.

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

La politique économique et sociale du bolchevisme

 

Le but. – Les premières mesures. – Le communisme de guerre. – La nouvelle économie politique (NEP). – Le plan quinquennal. – La mise en action des masses. – La simplification de la vie. – Les effets de la politique sociale bolchevique.

 

 

QUATRIÈME PARTIE

 

Le parti bolchevique

 

Les principes. – Le développement du parti bolchevique. – Les types de bolcheviks. – L’organisation du parti. – Lénine. – Staline et Trotski. – Les autres chefs.

 

 

CINQUIÈME PARTIE

 

La doctrine bolchevique

 

L’importance de la base théorique. – Le Léninisme. – L’interprétation du présent. – L’Impérialisme. – Les fondements de la critique de la Religion. – L’absolu de la foi marxiste bolchevique.

 

 

SIXIÈME PARTIE

 

Critique du bolchevisme

 

L’homme bolchevik. – De l’utopie à la tyrannie. – Les maladies de la société bolchevique. – L’Église entre Bolchevisme et Société bourgeoise. – L’importance historique et sociale du bolchevisme.

 

 

DOCUMENTS BOLCHEVIQUES

 

Doctrines de Lénine

Les principes du parti bolchevique

Contre la liberté d’opinion dans le parti. – L’importance de la théorie révolutionnaire. – La mission russe. – L’Intelligentsia messagère de la conscience bolchevique. – Contre le développement spontané du mouvement ouvrier. – Le caractère politique de la social-démocratie. – Pour une organisation des révolutionnaires professionnels. – L’établissement de l’organisation. – La nécessité du travail journalier.

Tactique révolutionnaire en l’an 1917

Bolchevisme et social-démocratie

La dictature du prolétariat

Droit et terrorisme

Profession de foi matérialiste

 

Le but du plan quinquennal (Un discours de Staline)

Les conditions préliminaires naturelles économiques et politiques. – Pour la maîtrise de la technique. – La tâche russe, 287.

 

Difficultés et méthodes de la construction socialiste

Propositions de Staline du 23 juin 1931

Le retard dans la cadence du développement. – Le problème des ouvriers. – Le problème des spécialistes. – Économie.

La fabrique d’automobiles de Nijni-Novgorod

Comment on construit la ville de Magnitogorsk

La forme naturelle de la culture physique. – Les raisons objectives sont trouvées, la postérité ne condamnera pas. – La construction capitaliste nationalisée. – Ce que sont les défenseurs du plan refusé. – Il faut exécuter les décisions du Conseil des Commissaires du peuple.

 

La lutte contre la religion

Extraits des programmes communistes

La libération des millions

La révolution culturelle antireligieuse. – Les méthodes de la lutte antireligieuse. – Propagande antireligieuse et formation socialiste.

Les jeunes athées et la guerre à la fête de Pâques

La guerre à la fête de Noël 1930

L’activité internationale des Sans-Dieu de Iwanowo-Wosnesensk

Les Sans-Dieu d’Odessa et de Leipzig

Le travail antireligieux parmi les femmes

Le travail antireligieux dans les masses primitives

L’influence des aéroplanes sur le développement de l’athéisme et l’emploi des raids aériens d’agitation. – La chimie exploite une image du Christ en faveur d’une campagne pour l’affiliation à la ligue des Sans-Dieu.

 

Droit matrimonial

Le mariage de fait

Différence entre la législation matrimoniale de 1918 et celle de 1927

Le but de la législation

L’impunité des rapports anormaux

 

Explication d’expressions bolcheviques

Index bibliographique

Notes

 

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LE BOLCHEVISME

 

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AVANT-PROPOS

 

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Ce livre a pour objet l’exposé doctrinal du Bolchevisme. Il repose sur un triple thème :

1er thème. – Le Bolchevisme, idée politique issue d’une conception définie de l’individu et de l’évolution historique. D’où, pour le traiter, la nécessité d’un aperçu des antécédents historiques et sociaux qui ont présidé à la naissance de l’idée, qui ont contribué à son développement et dont elle subit encore l’influence.

2e thème. – Le Bolchevisme, maître de l’Union des Soviets.

3e thème. – Examen concret et abstrait des deux premiers, aboutissant à la présentation critique de la doctrine.

Il ne pouvait être question d’un exposé complet, mais de la présentation claire et nette des points typiques. Il ne s’agissait pas de donner des descriptions de la vie russe transformée par le bolchevisme, non plus que des institutions créées par lui, mais de rendre tangibles les particularités de sa domination, les rapports entre l’idéologie du système et sa mise en pratique. Les lecteurs décideront si notre but est atteint et si cet ouvrage, par sa manière de situer la question, révèle quelque chose de nouveau après les relations de voyage au pays bolchevique et les enquêtes spéciales qui y ont été faites aussi nombreuses que consciencieuses et fructueuses (celles entre autres de Pollock sur l’Économie méthodique, de Just sur la Presse, de Dobbert sur la Politique financière).

Toutes observations ou indications objectives, de quelque côté qu’elles viennent, seront reçues avec reconnaissance. Maints sujets n’ont été qu’effleurés, et beaucoup même, importants, passés sous silence. Des questions capitales, telles par exemple le problème du financement du plan quinquennal, ont été laissées de côté. On a tenté, dans ce livre, de montrer le bolchevisme dans sa structure générale, comme une manifestation agissante dans le domaine politique et social, et non de décrire le développement effectif de sa domination avec ses résultats.

Il va de soi que, dans les Notices, on n’a pu donner d’index bibliographique complet. Dans le choix qui a été fait, ont été mentionnés des ouvrages particulièrement marquants par le point de vue exposé et par le problème traité.

Tout l’ouvrage s’efforce de saisir le Bolchevisme comme phénomène historique et, partant, de le critiquer. Cette critique de principe tend à démontrer la contradiction que présentent, avec la réalité, sa doctrine et sa conception historique et sociale. Cette contradiction explique le fait que les résultats de sa domination apparaissent tout autres qu’il était à attendre de ses théories. Il ne s’agit pas d’effrayantes énumérations des erreurs, des barbaries et des expériences manquées du Bolchevisme, mais de la mise en relief de ses principes.

Sinon, on s’en tient aux déclamations générales sur le bureaucratisme, le terrorisme, etc., à quoi les Bolcheviks peuvent opposer les manquements de la société bourgeoise, tels que, par exemple, les cruautés de la politique coloniale. Pour éviter ces discussions oiseuses, on a tenté de démontrer que les déficiences de la réalité bolchevique découlent directement de ses théories sociales et politiques. L’assertion bolchevique que ses « défauts » disparaîtront peu à peu, comme les imperfections de la période de transition, est fausse. – Au contraire : ils sont la résultante des conceptions fondamentales du bolchevisme sur la Société, l’individu, etc.

La critique du Bolchevisme, du point de vue historique et social, permet de reconnaître son importance historique. Elle évite la faute de le présenter simplement comme une conjuration mondiale, comme une tyrannie dépourvue de sens, etc. Cette manière de situer historiquement le bolchevisme s’oppose avec une rigueur d’autant plus grande à ses prétentions, qu’elle ne correspond pas à sa propre conception de lui-même.

L’auteur espère, de cette façon, contribuer à la connaissance des courants politiques et sociaux ainsi que des théories des temps présents. Car il est hors de doute que le bolchevisme a beaucoup anticipé sur ce qui, aujourd’hui, dans ce temps de crise du Parlementarisme et de l’Économie mondiale, d’après les théoriciens et publicistes politiques, réclame actuellement de nouvelles formules.

Pour ne citer que deux exemples : la formule significative d’Ernst Jünger de « mobilisation totale » et la thèse de Carl Schmitt du virement vers l’État total, qui ne connaît plus l’ancienne distinction du XIXe siècle de l’État et de la Société, sont depuis des années des réalités dans l’État bolchevique. L’État y est effectivement un État total qui, par principe, ne connaît pas de domaine où il ne puisse intervenir et ordonner. Faut-il dire, par contre, que le concept « État total » vient du Fascisme ? L’État fasciste n’est pas de loin aussi « total » que le bolchevique. Le Concordat prouve que, tout au moins théoriquement, il reconnaît un domaine de la Religion, dans lequel il n’élève pas la prétention d’ordonner. Par contre, l’État total bolchevique n’admet de tolérance vis-à-vis de la croyance religieuse que comme une affaire d’opportunité.

Il veut être vraiment un État total, embrassant et réglementant toutes choses, – car, dans la pratique, il importe peu que le sujet de la « totalité » soit la Société ou l’État. La suppression de la cloison entre l’État et la Société rend cette distinction superflue, au moins pour ceux qui croient, à l’encontre des Bolcheviks, que la « politique » est une « catégorie éternelle », et que par suite l’« Économique » et une classe sociale seront simplement placés sur le plan politique par leur accession au pouvoir.

La mobilisation totale se réalisera plus clairement dans le Bolchevisme. En raison même de son affranchissement de tout lien traditionnel et de toute action libérée de considérations humanitaires, la dictature du prolétariat a toute possibilité de voir le sens de la vie dans la proclamation et le développement de la puissance aboutissant à l’État total (à la Société totale, d’après sa théorie). C’est pourquoi l’Union des Soviets est l’État de la mobilisation totale permanente. Tout est au service du travail d’État, tout doit tendre à le pousser et à le faire avancer. Le vocabulaire guerrier de l’administration publique du travail – on parle d’expéditions, de brigades, de troupes de choc, etc. – témoigne qu’ici la mobilisation militaire pour la guerre n’apparaît que comme une partie du tout qui constitue la vie quotidienne et non pas, telle qu’elle apparaît à notre entendement, comme un fait particulier bouleversant et transformant la vie journalière.

On a sciemment évité de rechercher les points intimes de contact de mainte théorie politique bolchevique avec la vérité européenne d’après-guerre. Peut-être sera-t-il possible au lecteur, lors de la peinture de l’opposition bolchevique au socialisme opportuniste, de faire abstraction de la foi sociale et prolétarienne de Lénine, pour saisir les éléments essentiels de courants politiques de notre temps. De même la tactique de Lénine de 1917 ainsi que sa conception de parti, l’emportent de beaucoup en importance sur le cas particulier russo-bolchevique. Et cependant, en la matière, il est impossible de faire abstraction des particularités de la situation russe. Le concret ne saurait se fondre dans l’abstrait, ni la situation se mettre hors du circuit de la politique. Toujours, cependant, la théorie politique et sociale tirera de nouvelles forces de puissantes expériences comme le bolchevisme, et de sa domination dans l’Union des Soviets, tout en restant cependant indifférente à la question de savoir si l’expérience bolchevique ne conduit pas justement à toucher les bornes de toutes les théories. Car, le bolchevisme montre les résultats auxquels aboutissent les théories politico-sociales absolues : elles deviennent inhumaines à l’encontre de leurs propres principes.

 

Sans la grande confiance dont M. le Dr Keckeis fit preuve au nom de l’éditeur vis-à-vis de l’auteur, celui-ci n’aurait pu mener à bien son œuvre. Pour un écrivain, les travaux importants sont de nos jours presque impossibles, en raison des difficultés extérieures. L’auteur n’en doit que plus de reconnaissance à M. le Dr Keckeis. Il remercie également M. le Prof. E. von Beckerath (de Cologne) de ses précieux encouragements. Mme Dr Menck-Tichauer et M. le Dr Thieme eurent l’amabilité d’aider à la correction des épreuves. L’obligeance de M. le Dr Lagemans facilita l’accès de la Staatsbibliothek de Berlin. M. le Professeur Staehlin eut la bonté d’autoriser le travail à la section historique pour l’Europe orientale de l’Université de Berlin.

 

Bad Godesberg, Juillet 1931.

 

WALDEMAR GURIAN.    

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

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Jusqu’en 1917, le mot « Bolchevisme » n’était connu que de quelques spécialistes, curieux de la Russie et du mouvement révolutionnaire russe. Eux seuls savaient qu’il existait un parti des « Bolcheviki », formant l’aile gauche de la Social-démocratie russe. En novembre 1917, les Bolcheviks réussirent à s’emparer du pouvoir en Russie. De secte politique ils devinrent un fait mondial. Ils ne se contentèrent pas de prétendre à la domination des énormes territoires de l’ancien Empire russe, exception faite de la Pologne, de la Lithuanie et des États côtiers de la Baltique, qui, à la suite de la guerre mondiale, sont arrivés à l’autonomie politique. Ils parvinrent à devenir une puissance menaçante aujourd’hui pour le monde entier. Depuis 1917, la Révolution mondiale prolétarienne socialiste, d’exigence théorique qu’elle était, s’est transformée en un facteur politique, parce que étayée par un grand État, qui se définit lui-même comme la première puissance prolétarienne dans le monde.

Cet État prolétarien cherche déjà, par son existence même, à servir la Révolution. Ses maîtres cherchent à démontrer que leur action hâte l’avènement d’un nouvel ordre social socialiste, qui dissociera le vieux monde bourgeois. Plus les difficultés, les détresses, les crises s’accroissent dans le monde non bolchevique, plus l’attention est retenue par l’État bolchevique. Il devient la « promesse » pour ces masses socialistes, déçues de l’adaptation de leur parti à l’ordre social bourgeois. Il apparaît comme quelque chose de neuf et d’avenir à tous ceux qui souffrent des conditions actuelles. La Russie, pays rétrograde, paraît à beaucoup être devenue, par le Bolchevisme, celui qui montre à tous les autres le chemin de l’avenir. À leurs yeux, l’impossible est devenu réalité. Le peuple le plus arriéré de l’Europe se trouve dominé par un gouvernement qui, sans aucun égard, rompt avec toutes les traditions qui l’entravent et ose la tentative d’en faire le peuple le plus avancé du monde. D’après la volonté des Bolcheviks, la Russie doit devenir un pays dans lequel les masses fixent elles-mêmes leur destinée, dont l’économie est organisée de telle façon qu’il n’existe plus d’exploiteurs et que les revenus du travail profitent aux travailleurs eux-mêmes. La société devient maîtresse de l’Économie. L’État bolchevique prétend user de sa puissance exclusivement dans l’intérêt des masses ouvrières.

Il semble que ce programme doive être réalisé avec la dernière énergie ; on n’entend parler que de nouveaux projets, de nouvelles transformations, de nouveaux bouleversements sociaux. Il est question de la nationalisation des Banques, de la monopolisation du Commerce extérieur, de la socialisation de l’Industrie et de l’Agriculture, du Plan quinquennal qui doit rénover la vie sociale et économique d’un grand pays couvrant le sixième de la surface du globe terrestre. Tout ceci en liaison avec une formidable propagande, avec une polémique dans laquelle partisans et adversaires du Bolchevisme s’affrontent avec acharnement. Mais cette polémique ne demeure pas simple affaire littéraire, il y va de la véritable évolution de la vie et de la destinée de l’Humanité.

La IIIe Internationale, dont le siège est à Moscou et dont les bolcheviks ont fait l’état-major de la Révolution mondiale, ne se borne pas à l’envoi de directives et de propagandistes aux partis populaires de l’Europe occidentale. Le seul fait de l’existence d’un État au service de la Révolution mondiale a donné de nouvelles forces et un regain de courage aux mouvements nationalistes en Asie, en Chine et dans l’Inde, dans toutes les colonies, chez les nègres et chez les Malais. Car cet État combat toute oppression et par conséquent aussi l’oppression des colonies et des pays asiatiques par les États capitalistes. L’État prolétarien ne veut pas être seulement le propagateur de la Révolution économique, il entend être aussi le champion de la Révolution mondiale politique.

Par lui apparaît comme réalisable ce qui jusqu’ici avait semblé impossible. Les socialistes révolutionnaires, qui promettent la justice économique et politique, ont conquis la domination d’un grand pays et tiennent au pouvoir sans faire la moindre concession de principe. Ils poursuivent leur programme originel. Ils prétendent pouvoir le faire, ce programme n’étant au fond que l’expression d’une évolution nécessaire du monde. Ils possèdent ainsi la puissance d’application d’une tactique élastique et souple, sans perdre pour cela de vue le but final poursuivi. Leurs adversaires prennent toujours leurs replis tactiques comme l’abandon du programme de révolution mondiale, sans voir que ces replis ne sont que d’habiles manœuvres pour tourner la position. Les révolutionnaires socialistes, les Bolcheviks, prétendent en outre que seul leur programme répond au véritable « humain ». Leur travail, leur domination délivre l’humanité de toutes les illusions, de toutes les duperies dont elle était jusqu’ici la victime dans l’intérêt de quelques petits groupes égoïstes. Seul l’individu, qui s’intéresse exclusivement à l’en deçà, à l’économie, à la Société, est le véritable homme. La religion, avec sa foi dans l’au delà, fait partie des puissances qui détournent l’homme de ses devoirs. Il est donc nécessaire que la religion disparaisse pour rendre possible l’existence d’un ordre social équitable. On pourrait même dire que cet ordre social juste ne saurait devenir une réalité tant que subsistera une religiosité détournant de l’en deçà. Ces révolutionnaires ne sont donc pas seulement des politiciens se contentant de conquérir le pouvoir ; ils se sentent les messagers d’une doctrine de salut qui doit apporter à l’humanité la vraie délivrance de ses maux et des imperfections de son existence terrestre.

C’est en cela que réside la supériorité du Bolchevisme sur l’attitude sceptique, relativiste, de pure tactique politique et économique, que l’on rencontre souvent dans le monde non bolchevique. Il se présente au nom de principes immuables. Même s’il considère l’existence terrestre, l’organisation économique et sociale comme les fins dernières de la vie humaine, il le fait avec une ferveur qui lui donne les apparences d’une religion (fût-elle fausse, naturellement) en regard de laquelle maint verbiage, laudatif et n’engageant à rien, sur la liberté spirituelle et la dignité de l’homme, apparaît comme vain et frivole. D’où l’impossibilité de combattre le bolchevisme par la seule tactique. D’où l’impossibilité de le critiquer efficacement par la seule énumération de ses insuccès et des échecs subis jusqu’à présent.

Il peut alors arguer simplement de sa jeunesse, en ajoutant qu’il se trouve jusqu’ici dans une période de transition au cours de laquelle il doit d’abord apprendre et accumuler les expériences. Ses pires méprises ne sont-elles pas dévoilées par sa propre critique ? Il se réclame alors de sa doctrine, d’où il ressort que rien, dans l’Histoire, ne se produit du premier coup à l’état de pure perfection. Aux imperfections qui lui sont reprochées, il peut opposer celles du monde non bolchevique. La crise économique mondiale avec ses suites n’est-elle pas effectivement le racoleur le plus agissant pour un système politico-économique qui, comme le bolchevisme, prétend éviter les fautes des systèmes préexistants ? N’agit-elle pas pour le développement du premier État prolétarien du monde comme, en son temps, la crise politique de la guerre mondiale pour son avènement ? Le Bolchevisme est la réponse aux imperfections de l’ordre existant ; il est par suite impossible d’en terminer avec lui par l’énumération de ses insuccès.

Il s’agit de saisir les bases de sa doctrine de salut, de sa conception de l’homme, pour pouvoir le combattre efficacement. Mais cela ne saurait être fait de façon superficielle et sans tenir compte de l’histoire. Il est certain que l’exposé des théories bolcheviques, entre autres de la conception bolchevique de la religion, du matérialisme bolchevique, de la foi bolchevique dans la puissance créatrice de la masse, dans la solution de toutes les questions intéressant l’humanité par une juste organisation de la Société est très important. Mais cet exposé doit être situé dans l’ambiance historique, sinon la question décisive reste sans réponse, savoir : Comment se peut-il que, dans le monde actuel, ces théories, cette doctrine aient pu avoir du succès ? En même temps, apparaît comme nécessaire une première distinction à conserver présente à l’esprit dans tout exposé du Bolchevisme : la différence entre le Bolchevisme, manifestation russe, et le Bolchevisme, affaire mondiale. On ne peut examiner le bolchevisme, détaché de la tradition et de l’histoire russes, car alors seulement deviennent compréhensibles ses vues sur le monde et le genre de son influence ; mais on ne saurait oublier d’un autre côté qu’il est issu des théories de l’Europe occidentale et du marxisme. La présentation historique doit rester, en même temps et toujours, systématique : histoire et théorie doivent s’éclairer tour à tour.

On a tenté, dans ce livre, de considérer avant tout le Bolchevisme comme une manifestation russe. Jusqu’ici, en effet, c’est en Russie seulement que nous avons un exemple pratique de son action et de son développement. Toutefois, cet ouvrage ne doit pas être un simple morceau d’histoire russe. Il prétend, grâce à la manière de considérer les choses du point de vue historique et social, jeter les bases d’un jugement de principe sur le Bolchevisme, avec d’autre secours que celui de quelques symptômes extérieurs. Il ne s’agit pas d’accroître la littérature descriptive de la situation actuelle dans l’Empire russe bolchevique, dans l’Union des Soviets. Ce n’est pas le Bolchevisme, en tant que mouvement politico-social à effets historiques déterminés qui intéresse en première ligne, mais bien plutôt, et avant tout, les théories, les vues profondes et les formations sociales correspondantes, les moyens d’organisation et de domination que comportent la réalité bolchevique et sa propagande.

C’est pourquoi cet exposé ne doit pas être systématiquement abstrait et consister dans la soigneuse énumération de doctrines bolchevico-marxistes ; il doit toujours ressortir de faits historiques et sociaux précis. Ce n’est pas par hasard que, dans les partis socialistes de l’Europe occidentale, les directives plus ou moins révisionnistes l’ont emporté, qui tendaient à la collaboration avec la bourgeoisie et reconnaissaient plus ou moins loyalement l’ordre existant, tandis que, en Russie précisément arrivait au pouvoir le Marxisme révolutionnaire. Ce n’est pas par hasard, non plus – et pour donner un second exemple – que se développèrent en Russie des formes d’organisation du Socialisme tout à fait déterminées, sans lesquelles le Bolchevisme actuel, son appareil de domination et ses procédés d’agitation sont incompréhensibles. Il vaut d’essayer de saisir clairement les rapports existant entre la théorie et la situation sociale historique qui la conditionne, pour comprendre le Bolchevisme actuel. Alors précisément, non content de saisir ses méthodes politiques et sociales d’abord inconcevables et de ne plus les tenir pour l’expression d’un appétit de pouvoir sans autre base théorique, on pourra de plus y discerner ce qui est spécifiquement russe de ce qui est bolchevique objectivement. Alors on apercevra à quelle situation particulière de la Société répond la doctrine de salut du Bolchevisme ; celle-ci pourra être reconnue et pénétrée quant à sa portée historique ; c’est alors que les prétentions du Bolchevisme de correspondre à un développement historique se tourneront contre lui-même. Il n’est pas la « fin » de l’Histoire, mais un simple facteur historique, au même titre que la Révolution française, qui croyait apporter l’ordre nouveau pour tous les temps et qui ne fut que le propagateur d’un certain bouleversement social aujourd’hui bien remis en question. Cet exposé peut donc reconnaître l’action historique du Bolchevisme et en même temps critiquer ses bases et ses prétentions comme fausses, comme bornées et se révélant l’expression de rapports sociaux déterminés. La position prise, en partant de l’histoire, de chercher à découvrir les bases théoriques et spirituelles du Bolchevisme, sa conception de l’homme, de la Société et ses buts, détermine le plan de l’ouvrage. Tout d’abord, la réalité sociale historique qui sert de préface au bolchevisme. Dans la première partie, et comme introduction, une peinture de la vieille Russie et de sa structure politique et sociale. La seconde partie indique les circonstances particulières qui permirent au groupe relativement restreint des Bolcheviks de s’emparer du pouvoir sous la direction de Lénine, et analyse l’organisation de l’appareil de domination bolchevique, nous voulons dire la dictature du prolétariat. En même temps, on traite de la législation religieuse et matrimoniale des Bolcheviks envisagée comme tentative d’action sur la Société avec l’aide de la puissance étatique. La troisième partie est consacrée à la politique économique et sociale qui, comme rapprochement du socialisme, doit justifier la prise politique du pouvoir. La quatrième partie décrit les caractéristiques du parti bolchevique et de ses chefs dont la compréhension est nécessaire pour connaître certaines particularités des méthodes politiques et économiques. La cinquième partie tente de donner un exposé d’ensemble des théories de Lénine, comme complément du Marxisme, et d’en faire ressortir l’importance comme base de toute la pratique bolchevique. La sixième partie développe une critique du Bolchevisme, de laquelle ressort sa subordination historique à certaines conditions sociales déterminées. On cherche à y démontrer que les prétentions du Bolchevisme trouvent dans les résultats de sa domination en Russie leur meilleure réfutation.

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

LES ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES ET SOCIAUX

DU BOLCHEVISME

 

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La Monarchie absolue.

 

La vieille Russie impérialiste, la Russie des Tsars, était une monarchie absolue 1. L’absolutisme était né sous l’influence du Christianisme orthodoxe reçu de Byzance, et surtout de la domination tatare (1224-1480), qui n’avaient pas laissé se développer le féodalisme. Il se consolida finalement par l’européanisation venue d’en haut, de Pierre le Grand. La Constitution annoncée par le manifeste d’octobre 1905 ne peut elle-même être considérée que comme une limitation extrinsèque et sans portée de l’autocratie. Max Weber a qualifié, à bon droit, le régime en résultant de « soi-disant Constitutionnalisme », car, après comme avant, le tsar, ainsi que le Gouvernement dépendant uniquement de sa confiance, pouvaient décider souverainement de toutes les affaires importantes sans se préoccuper de l’avis de la représentation populaire, de la Douma. Cette Monarchie était issue du grand-duché de Moscou. Elle avait su, par des guerres continuelles de conquête, étendre son domaine au loin, vers l’Europe occidentale et sur une grande partie de l’Asie. Après avoir secoué le joug tatare en 1480, l’État tsariste de Moscou avait conquis Kazan sur la Volga, en 1552. De 1667 à 1686, l’Ukraine était gagnée à gauche du Dniepr. La longue guerre de Pierre le Grand avec la Suède se terminait en 1721, par un traité assurant à la Russie la plus grande partie des provinces de la Baltique. Dans les trois partages de la Pologne, de 1772, 1793 et 1795, la Russie recevait la part du lion. Cinq guerres avec la Turquie, de 1774 à 1778, lui procurèrent des augmentations de territoire. Au milieu du XIXe siècle était achevée la conquête du Caucase. La domination russe sur la Sibérie, assurée dès le XVIe siècle, s’arrondissait au XIXe par le gain de l’Asie centrale et l’extension jusqu’à l’Océan Pacifique.

Depuis le XVIIIe siècle, depuis Pierre le Grand, la monarchie absolue avait adopté la méthode de gouvernement et la technique administrative de l’Europe occidentale comme base de sa doctrine politique. L’armée était formée suivant les méthodes de l’Europe occidentale, une bureaucratie fut organisée d’après des modèles de même origine, la société russe dut adopter les mœurs européennes. Cette formation était nécessaire par le seul fait que sans elle toute direction de l’administration, tout commandement de l’armée eût été impossible. Mais la technique de gouvernement de l’Europe occidentale n’avait pas conduit au renoncement à la légitimation propre (fondement du pouvoir). Depuis le règne de Nicolas Ier (1825-1856), elle s’était développée en toute clarté : dès lors, la nationalité grand-russienne, ainsi que les formes correspondantes de gouvernement, l’autocratie, et de religion, l’orthodoxie, furent considérées comme les assises de l’Empire russe. Ainsi se trouvait dressée contre tous les mouvements politiques et sociaux européens une barrière rigide, qu’il n’eût pas été nécessaire encore d’établir au XVIIIe siècle, puisqu’alors, même à l’Occident, la Monarchie absolue était considérée comme la normale. Toute adaptation à l’opinion publique des milieux cultivés fut écartée au nom de la tradition nationale, le parlementarisme et le constitutionnalisme sous toutes leurs formes furent déclarés non-russes. Le peuple n’avait-il pas le sentiment d’avoir dans le tsar un protecteur auprès de qui en appeler des empiètements de la bureaucratie ?

Le tsar, potentat théoriquement absolu, n’était, en réalité, naturellement pas tout-puissant. Non seulement se dressait contre lui la masse énorme de la bureaucratie, dont la structure embrouillée ne pouvait être modifiée d’un seul coup, mais encore, qu’il le voulût ou non, il devait avoir égard aux couches sociales traditionnelles. La noblesse terrienne passait avec la masse passive des paysans, et les groupes conservateurs des petits bourgeois et des commerçants russes, pour être le soutien le plus sûr du trône. Peuples et religions du pays n’étaient pas traités sur le pied d’égalité. Le gouvernement cherchait à avantager de toute manière les grand-Russiens et l’Église orthodoxe, qui constituaient le peuple et la religion d’État. Il ne faudrait pas croire que l’absolutisme fût opposé à tout progrès et s’en tînt opiniâtrement aux formes et aux directives sociales une fois données. Ainsi qu’en témoigne le plus clairement l’adaptation à l’Europe occidentale décidée par la volonté de Pierre le Grand, l’absolutisme considérait comme son devoir d’imposer les réformes nécessaires à une Société récalcitrante. Sans le tsar Alexandre II, la libération des paysans de 1861 n’aurait pas eu lieu, malgré la démonstration éclatante que venait de donner, de l’impossibilité du maintien du servage, la perte de la guerre de Crimée contre la France et l’Angleterre, qui avaient volé au secours de la Turquie. La libération des paysans devait renforcer l’attachement au tsar des masses paysannes, qui furent incorporées dans une sorte d’organisation de classe. Par elle, le tsar apparut comme le recours dans l’oppression. N’était-ce pas là une confirmation de la croyance qu’il fallait tenir non pas le tsar, mais la bureaucratie, sa conseillère pas toujours véridique, pour responsable des maux du peuple ?

 

 

La société cultivée.

 

Les liens du tsarisme, soi-disant patriarcal, avec un appareil bureaucratique plus ou moins organisé d’après des modèles européens, étaient un obstacle à toute participation de l’opinion publique aux affaires de l’État. Le gouvernement du tsar reposait sur la volonté de l’Élu de Dieu – il avait seul le droit de décider dans quelle mesure tenir compte de l’opinion publique et des desiderata de groupes sociaux particuliers. Tandis que la noblesse, où se recrutaient les chefs de la bureaucratie et de l’armée depuis l’éviction des immigrés étrangers dont l’influence était encore prépondérante au XVIIIe siècle, formait un groupe limité, correspondant à la tradition nationale ou, comme chez les Baltes, tenant à la monarchie par des liens de fidélité, la société cultivée ne paraissait pas présenter les mêmes garanties ; le fait qu’à l’origine et jusqu’aux premiers lustres du XIXe siècle elle se recrutait surtout parmi la noblesse, ne changeait rien à la situation. Toute sa façon de penser contredisait aux idées sur lesquelles reposait la Monarchie russe. Au XVIIIe siècle, la chose ne pouvait encore être constatée, la tsarine Catherine II fleuretant encore avec les maîtres de la philosophie européenne et se laissant fêter par eux comme le modèle des souverains, comme la Sémiramis du Nord. Mais après la Révolution française, et surtout après qu’Alexandre Ier, qui d’abord tendait au progrès, eut décidé de renoncer aux réformes fondamentales pour s’en tenir à l’absolutisme traditionnel, la rupture devenait inévitable entre le gouvernement et les intellectuels catalogués européens. Elle apparut visiblement lors de la célèbre insurrection des Dékabristes en 1825 2. Les conjurés, appartenant pour la plupart aux milieux militaires nobles, tentèrent de profiter de la confusion provoquée en décembre par la mort d’Alexandre Ier et la renonciation au trône de l’héritier direct Constantin pour introduire une espèce de régime plus ou moins inspiré des modèles occidentaux. La conjuration échoua, mais n’en resta pas moins le clair témoignage de la scission naissante entre les intellectuels imbus des idées occidentales et l’absolutisme régnant.

Il eût fallu un second Pierre le Grand pour éviter cette scission. Car elle était justement provoquée par ses réformes. Pierre le Grand avait désigné l’Occident comme le grand modèle – pourquoi ne devait-on plus suivre l’Occident, alors que, après la Révolution française, il avait vaincu l’absolutisme, d’abord tout au moins intellectuellement ? Au XVIIIe siècle, l’absolutisme pouvait paraître parfaitement susceptible d’union avec l’Occident quant à l’adoption de sa technique de gouvernement et de ses mœurs – mais après la Révolution française ? D’autre part, il paraissait difficile de prétendre pour le tsarisme à une base nationale indépendante alors que, pour soutenir la monarchie traditionnelle, on en avait appelé aux idées et aux méthodes occidentales. Fatalement, il fallait en venir à ce que le régime restât sans liaison originelle avec la société cultivée, qui commençait à réfléchir sur les fondements de la vie politique et sociale.

Il ne saisissait pas que précisément l’assimilation de la culture européenne devait fatalement conduire à l’analyse critique intellectuelle des particularités de la tradition russe et de l’ordre politique russe. Il croyait simplement pouvoir faire de la culture un moyen vers le but, c’est-à-dire une technique pour l’affermissement du pouvoir. Dès que la culture aboutit à un mouvement intellectuel indépendant qui menaçait de franchir les limites de l’ordre établi, il devenait nécessaire de la ramener simplement à des limites déterminées. Cette attitude reposait sur la croyance que le régime établi ne se laisserait pas influencer par des vues que ne couvrait aucune expérience pratique, que d’autre part les idées inspiratrices de ces vues ne correspondaient pas à la mentalité du peuple russe, pour lequel certainement la Monarchie traditionnelle représentait davantage que des égarés, illuminés par l’esprit occidental, qui lui étaient si lointains et si étrangers.

Cette attitude ne pouvait manquer d’engendrer une nouvelle couche sociale, rejetant de prime abord le régime existant, ou tout au moins n’ayant pas de rapports intimes avec lui. Cette couche sociale a été désignée sous le nom d’« intelligentsia » dans la vieille Russie 3. Elle a joué un rôle décisif dans la préparation du renversement de la Monarchie. Beaucoup de sa tournure d’esprit est restée agissante dans le Bolchevisme, quoique transformée et dénaturée jusqu’à en devenir méconnaissable. Il va de soi que, d’elle-même, elle n’aurait pu provoquer aucun bouleversement sans certaines contingences sociales, qui amenèrent les masses à elle. Mais c’est de son sein que sortirent les animateurs et les guides du bouleversement. C’est pourquoi il est nécessaire, pour la compréhension de la Révolution russe, de dépeindre ici son évolution et ses caractéristiques.

L’intelligentsia, en tant que groupe social à tendance et principe caractérisés, ne put se constituer qu’après les guerres napoléoniennes, lorsque l’esprit occidental eut pénétré définitivement les classes dirigeantes russes. Dès le XVIIIe siècle cependant, elle avait eu des précurseurs. Quelques intellectuels russes, mécontents de la situation existante, réclamaient des réformes. Le plus célèbre d’entre eux est Raditchew en tant que fondateur de l’Intelligentsia ; il réclama l’abolition du servage et, pour ce fait, fut condamné comme révolutionnaire par le gouvernement. Mais l’Intelligentsia ne parvint à se constituer comme groupement social que le jour où la situation particulière de la Russie dans le monde devint matière à réflexion, quand furent mis en question les rapports de la Russie avec l’Occident, dont l’autocratie avait adopté la technique et la civilisation superficielle sans vouloir suivre le développement de sa vie intellectuelle, sociale et politique.

À la longue, l’attitude du gouvernement, qui ne considérait toute culture que comme un moyen vers un but, ne pouvait que mécontenter. Une opposition conservatrice-nationale, les Slavophiles, qui critiquait le régime établi pour son adoption d’organisation occidentale et lui opposait des idéals vieux-russes, ne pouvait trouver d’écho que dans des couches socialement assises – la masse des gens cultivés qui souffrait de l’oppression régnante de la vie intellectuelle et qui se dressait contre elle, croyait pouvoir combattre le régime comme trop peu occidental. Il ne répondait pas pour eux aux idées prêchées par les libéraux et les révolutionnaires d’Occident, c’était un régime vieilli et non civilisé. La critique du féodalisme et de la monarchie absolue par les libéraux d’Occident fut apportée en Russie d’abord par les premiers théoriciens de l’Intelligentsia, entre autres, sous Nicolas Ier, par le critique Bélinski. Cette critique révolutionnaire répondait au sentiment de la masse des intellectuels sans terres ni position sociale, qu’on appelait Rasnotchinzi, fils de la petite noblesse de fonctionnaires, hommes de classes diverses qui ne parvenaient que par la culture à une base sociale commune.

 

 

La culture occidentale et la tradition nationale.

 

L’éveil à la vie intellectuelle coïncida, pour ces intelligences à tendances occidentales, avec leur opposition au régime existant. Ne semblait-il pas que partout la Monarchie absolue dressât des barrières rétrécissantes contre leur poussée d’indépendance de l’esprit ? N’est-il pas symbolique que le tsar Nicolas Ier, malgré tant de marques de bienveillance, ne fît preuve d’aucune compréhension à l’égard du poète national Pouchkine, et que, dans des circonstances matérielles pénibles, il le laissât dans un emploi de Cour médiocre qui entrava son œuvre ? Il ressort des Mémoires de Herzen (né en 1813), qui émigra et passa vers le milieu du XIXe siècle pour le type du révolutionnaire russe, combien le régime pesa sur sa jeunesse. Il en fut de même de Bakounine, le célèbre anarchiste et adversaire de Karl Marx dans la Ire Internationale. Quand le jeune officier commença à s’intéresser à la philosophie moderne, il devint aussitôt ennemi du régime existant.

Le fait que la formation occidentale des jeunes Russes agissait sur eux comme un excitant révolutionnaire, dès qu’ils y reconnaissaient quelque chose de non russe introduit en Russie, et en faisait les ennemis de l’ordre social et politique établi, n’est pas uniquement la conséquence obligée des méthodes d’oppression et de censure de la Monarchie. Cette évolution tenait naturellement au fait que cette culture ne correspondait pas aux traditions russes. Ce qui d’Occident pénétrait en Russie semblait aux Russes une chose toute nouvelle, une sorte de révélation. Aussi prenaient-ils la civilisation ainsi reçue beaucoup plus au sérieux que les peuples qui la leur transmettaient. Agissant tel un dissolvant, elle était accueillie pour cette raison même comme une religion nouvelle avec une foi fervente. Il manquait les antécédents historiques qui, en Occident, la situaient dans l’état de choses existant à chaque manifestation révolutionnaire ; aussi en arriva-t-on à la négation radicale du présent. Tschaadajew avait senti le danger, pour la Russie, de cette civilisation occidentale, lorsque, dans son célèbre ouvrage philosophique de 1837, il caractérisa le Russe comme l’homme sans tradition, et, le premier, souleva sciemment la question de savoir quelle mission historique lui était dévolue en propre. L’œuvre de Dostoïevski est dominée par cette question décisive, comme en témoignent sa lutte constante contre le processus de dénationalisation par la culture occidentale et l’exemple fourni par le peuple. Mais la masse de l’« Intelligentsia » n’avait pas conscience de ce problème : la rupture de la tradition nationale par l’intrusion de la civilisation occidentale. Elle adopta simplement la culture occidentale avec crédulité, sans s’apercevoir que, par le radicalisme même de son adhésion, elle lui prêtait une portée rien moins qu’occidentale. Elle la considérait comme une réalité vivante, une puissance régissant toute la destinée humaine. Par suite, tout régime faisant obstacle à cette emprise devait lui apparaître comme le mauvais régime à combattre par tous les moyens, comme entravant la pénétration en Russie de la vérité et la création de justes conditions sociales.

Ce point de vue explique pourquoi les questions politiques et sociales prirent pour l’« Intelligentsia » une importance capitale. Cela ressort du fait que la civilisation occidentale fut considérée comme quelque chose d’absolu, dominant toute l’existence. Tout ce qui lui faisait opposition, tout ce qui ne répondait pas aux idées qu’elle proclamait, était nié et rejeté. Et c’était précisément toute la réalité sociale et politique russe qui ne tenait l’ensemble de la culture que comme un moyen technique de civilisation superficielle. C’est pourquoi les idées d’égalité et de justice sociales reçues de l’Ouest étaient saisies avec une gravité religieuse et exploitées contre l’état de choses existant. L’« Intelligentsia » révolutionnaire – pour citer le mot célèbre d’un de ses théoriciens, Lavrov – prétendait être un groupe de moralistes critiques. À la différence des couches égoïstes qui étaient au pouvoir et des « épiciers » ne s’inquiétant visiblement que de leur avancement et de leur carrière, ils contredisaient à la réalité politique et sociale existante, au nom de la vérité et de la justice. Ce faisant, ils accomplissaient une mission morale. Pénétrés du sentiment de la dignité et de la liberté humaines, ils fomentaient la révolution comme préface d’une vie répondant à la nature de l’homme.

Cet idéalisme révolutionnaire parut comme l’acceptation des théories radicales modernes de l’Occident. Les conservateurs russes, les slavophiles eux-mêmes, négateurs de la supériorité de la culture occidentale sur la tradition nationale, s’étaient appuyés sur des théories occidentales, sur Schelling et les Romantiques. Pour l’« Intelligentsia » révolutionnaire néo-occidentale, Hegel fut détaché du matérialisme. Spencer avait autant d’influence que le Positivisme français. Si intéressant qu’il pourrait être de montrer l’absorption fragmentaire des théories de l’Europe occidentale par l’« Intelligentsia » russe, il ne s’agit ici que d’en déterminer la base. La caractéristique en est avant tout la négation de l’ordre politique et social établi, y compris celle de l’Église officielle, considérée uniquement comme puissance matérielle et soutien de l’État, et la foi dans l’importance capitale d’un bouleversement.

 

 

L’« Intelligentsia » et son milieu.

 

L’« Intelligentsia » eut confirmation de cette situation par ses heurts perpétuels avec la réalité sociale et politique. Peu d’hommes, comme Dostoïevski, eurent la force de supporter des peines sévères sans devenir révolutionnaires pour le reste de leur vie. Mais il ne faut pas oublier que le cercle des membres actifs de l’Intelligentsia était relativement restreint. La bonne société, la société des gens cultivés, sympathisait à la vérité avec le radicalisme, – mais passivement, en spectateur, sous forme d’intérêt pris à la vie intellectuelle de l’Occident, d’appel plus ou moins prudent de la réforme, d’une adaptation de la Russie à la civilisation, au statut de droit public occidental, etc. Sans doute, on ne saurait méconnaître que le mouvement révolutionnaire pouvait compter sur les sympathies des gens cultivés, bien qu’ils condamnassent les excès et n’en approuvassent pas les formes d’expression.

Dans le peuple, au contraire, l’Intelligentsia ne trouvait aucun écho, du moins dans les premières années de son existence. Elle se réclamait du peuple, il est vrai. Elle prétendait être à la fois le porte-parole des opprimés du régime et celui des masses tenues dans l’ignorance. Plusieurs de leurs premiers représentants réclamaient des réformes tout à fait justifiées et nécessaires. Avant toutes choses, la lutte contre le servage. Le tsar Alexandre II, qui l’abolit, le fit sous l’influence de ses lectures du « Kolokol », de la « Cloche », organe publié à Londres par le représentant-type de l’Intelligentsia, Herzen. Mais l’Intelligentsia ne se contentait pas de revendiquer des réformes sociales vraiment urgentes, elle s’adonnait à un radicalisme qui lui faisait perdre tout sens des réalités. La culture occidentale la poussait à la négation de toutes les traditions nationales, vers la nouvelle forme-type du nihilisme matérialiste. Aux abords de 1860, il prit une grande influence après l’effondrement des systèmes de Schelling et de Hegel, de la philosophie allemande idéaliste, qui jusque-là avaient été déterminants pour la jeunesse russe. Tourgueniev, dans son roman Pères et Fils, a incarné ce nihilisme dans le personnage de Basarov, matérialiste épais qui remplace la religion par les sciences naturelles et pour qui tout idéal intellectuel sera balayé par les faits brutaux de la lutte pour la vie. Mais ce matérialisme et cette déification des sciences naturelles s’alliaient fréquemment, par exemple chez Tchernychevski, à une foi idéaliste étrange dans la bonté du peuple, dans la perfectibilité de la nature humaine, quand elle serait délivrée de toute contrainte extérieure, telle que celle du tsarisme.

De cette étape on en arriva au terrorisme. Le terrorisme naquit de la croyance qu’il suffirait de quelques mesures superficielles pour instaurer en Russie le règne de la Justice et de la Vérité. On pensait, en conséquence, que quelques attentats suffiraient à écarter le régime ; du moins voulait-on l’intimider pour le contraindre aux réformes nécessaires, à l’introduction en Russie d’une démocratie radicale. Ce terrorisme apparaissant sous le tsar Alexandre II, libérateur des paysans, et dont il fut lui-même la victime, est caractéristique de l’éloignement où se trouvait le peuple de l’Intelligentsia révolutionnaire. Celle-ci ne pouvait provoquer aucun mouvement de masses ; son agitation ne pouvait mettre à profit que les désillusions du peuple. En forgeant de faux manifestes du tsar sur le partage des terres, on exploita de façon marquante la croyance populaire à une opposition entre le tsar et son administration. Mais le peuple ne voulait pas entendre parler des révolutionnaires, il ne pouvait d’ailleurs les comprendre. Il ne leur resta donc qu’à former de petits groupes activistes. Quand la terreur eut prouvé son inefficacité, quand il apparut que l’assassinat du tsar n’entraînerait pas la chute du régime, la terreur fit machine en arrière sous le couvert d’essais pacifiques d’éclairement des masses. Ces tentatives montrent à quel point le peuple était étranger à l’intelligentsia. Il fallait tout d’abord élever artificiellement le peuple à la hauteur de ses revendications.

On ne peut donc prétendre que le mouvement révolutionnaire en Russie naquît spontanément comme un mouvement de masses. Il sortit d’une couche sociale que sa culture occidentale avait conduite à l’opposé des traditions nationales et à qui le système en vigueur ne laissait aucune place pour l’exercice de l’activité indépendante ardemment souhaitée. Par suite, isolée de la réalité, sa pensée se tourna vers les constructions utopiques. Elle émit, en face de la réalité, des exigences que la réalité ne pouvait satisfaire et dont l’impossibilité même lui échappait en raison de son isolement de la réalité. Le peuple nourrit en conséquence des illusions fantastiques : non seulement qu’on allait le tirer rapidement de son ignorance présente par quelques réformes et la chute du régime, mais encore que le paysan russe avait une inclination particulière vers le communisme. Cette idée, qui remonte à Herzen, dans le mouvement révolutionnaire, agit puissamment sous Alexandre II sur le groupe terroriste « Selmjai Wolja » « Terre et Liberté ». On en donnait comme preuve le fait que la propriété individuelle, immuable dans sa répartition, n’aurait pu se développer en face d’une propriété collective du sol toujours repartagée. On attendait donc un effet miraculeux de la pénétration des idées socialistes dans le peuple. Fussent-elles importées d’Occident, on les tenait pour l’expression de la situation russe. Le peuple russe apparut le peuple socialiste par excellence 4.

 

 

La mentalité de l’« Intelligentsia ».

 

Une propagande révolutionnaire à base utopiste ne pouvait avoir un grand rayonnement efficace. Elle ne pouvait atteindre que de petits cercles et y agir dans la forme la plus radicale par le déchaînement des méthodes de combat terroristes (attentats contre de hauts fonctionnaires, des généraux, contre le tsar, etc.), mais il ne faudrait pas pour cela en sous-estimer l’importance. Elle apportait avec elle le penchant à introduire la politique dans la vie intellectuelle, c’est-à-dire que par elle la civilisation et la volonté de révolution politico-sociale apparurent comme un tout. Elle dévoilait l’absence d’intellectualité du régime existant, qui ne trouvait à opposer à la Révolution que le fait de sa propre existence et qui était incapable de se donner une base intellectuelle. Ainsi qu’en témoigne la participation d’hommes sortis du peuple aux attentats terroristes sous Alexandre II, le mouvement révolutionnaire apportait avec lui le danger que les éléments montés du peuple à la classe cultivée fussent de prime abord acquis à l’opposition au régime existant. Elle engendrait et renforçait une mentalité dépassant de beaucoup le cercle de ses partisans directs et qui reprochait à la Monarchie de faire de la Russie un pays arriéré, en tenant trop peu compte de l’esprit occidental, qu’elle acceptait cependant à la base de sa politique et de son administration.

Il faut avant tout faire ressortir, comme décisif pour l’évolution russe à venir, le caractère politique donné à toute culture, ce qui favorisa l’éclosion du fanatique-type. La partie politique du programme apparut comme une chose absolue qui était à réaliser immédiatement par la révolution. Sans que l’Intelligentsia ayant reçu ses lumières d’Occident s’en doutât, cette croyance correspondait à une disposition russe, l’extrémisme. Le Russe est prédisposé à s’emparer d’une idée déterminée jusqu’à ses dernières conséquences et à la réaliser sans considération pour son caractère particulier ni pour sa place dans les réalités.

C’est ainsi que la politique, et la politique en tant que foi dans la Révolution nécessaire, fut élevée au rang de puissance unique et maîtresse. On pouvait déjà discerner nettement chez le terroriste où conduisait cette « politification ». À l’origine, elle tenait sa puissance d’impulsion de considérations morales et civilisatrices. Le régime existant apparut comme le régime immoral, ne correspondant pas à l’état de la science et de la culture et reposant, comme en témoignait l’appui que lui donnait l’Église, repaire de la superstition, sur le mensonge, et l’opposition mise à la reconnaissance et à la diffusion publiques de la vérité. Mais ce point de départ moral conduisait précisément à la négation de la morale dans la lutte politique. Netchaïev, disciple de Bakounine, ne croit pas pouvoir reculer devant l’assassinat, quand il s’agit d’assurer la solidité des groupes révolutionnaires – évènement qui fait le fond des Démons, le roman de Dostoïevski, dirigé contre l’état d’esprit révolutionnaire. C’est au nom de la morale et de la justice que les terroristes assassinent.

La comparaison entre la politique envisagée comme la puissance qui détermine et remplit la vie, et un régime qui entrave la vie de l’esprit, a conduit à la création de l’entité indépendante « révolution », « but politique ». Tout y est asservi ; on ne se demande plus par quels moyens y atteindre : tout moyen semble bon. On s’élève contre le régime de la violence et on ne recule pas soi-même devant son emploi. On ne s’aperçoit même plus qu’on y a recours et que l’on veut imposer à tous une foi strictement déterminée. Telle est la puissance de l’image qu’on se fait du but. Elle rend indifférents tous les moyens d’y atteindre : rien n’importe que la réalisation du but politique et l’accomplissement de la Révolution. La Révolution est bonne et nécessaire, telle est la croyance qui l’emporte. Là s’arrêtent toute réflexion, toute considération, toute observation des réalités, ce n’est plus la réalité qui l’emporte sur l’idée, mais l’idée sur la réalité.

Le gouvernement existant n’affranchit d’aucune façon l’Intelligentsia de sa « politification » radicale. Du fait que l’Intelligentsia se trouvait exclue de la vie publique, l’occasion lui était refusée de comparer son radicalisme aux réalités. Elle restait isolée de la vie russe, de la vie du peuple ; les persécutions lui conférèrent l’auréole de l’oppression, qui semblait lui confirmer la portée et le désintéressement de son radicalisme politique. Les jugements sévères portés contre ses adeptes, les condamnations à la déportation en Sibérie, etc., ne prouvaient-ils pas qu’elle luttait pour la cause de la Liberté et de la Justice contre un régime d’injustice et d’arbitraire ? De plus, les manquements de l’administration, les fautes de la bureaucratie, les affaires scandaleuses de corruption lui faisaient la plus efficace des propagandes. Tout cela semblait démontrer de façon péremptoire que le Régime était devenu impossible.

On peut considérer l’Intelligentsia comme l’expression de la scission existant depuis Pierre le Grand entre les principes intellectuels du Régime et sa technique de gouvernement, et qui éclatait aux yeux. L’attitude révolutionnaire de l’Intelligentsia, caractéristique de cette scission, ne pouvait être dangereuse pour le Régime tant que celui-ci serait capable de diriger le développement social de tout l’Empire sans trop ébranler l’ordre extérieur. À l’origine, l’Intelligentsia était un groupe d’officiers sans soldats. Seule l’incapacité de la Monarchie à résoudre les questions politiques et sociales établit la liaison qui manquait jusque-là entre les chefs et théoriciens révolutionnaires et les masses ; elle en fit des hommes qui commencèrent à compter dans la pratique de la politique.

 

 

Les nations étrangères auxiliaires de la Révolution.

 

Il va de soi que les nations étrangères, qui souffraient sous le Régime existant, devenaient des alliés des forces révolutionnaires. Exemple typique : les Polonais. Herzen déjà était l’allié des nationalistes polonais. Il est caractéristique que le dictateur polonais actuel, Pilsudski, ait entretenu dans sa jeunesse des rapports étroits avec les révolutionnaires russes. Une grande partie des révolutionnaires polonais, même des socialistes, était orientée avant tout dans le sens national, luttant tout d’abord pour l’autonomie de leur peuple. Toujours est-il que des Polonais se joignirent au mouvement radical-révolutionnaire pour lui-même. Dzerjinski et Menschinski (présidents des institutions terroristes la Tcheka et la G.P.U., destinées à écraser la contre-révolution) sont d’origine polonaise. Les intellectuels ukrainiens devinrent les sûrs alliés des éléments révolutionnaires, parce que, jusqu’en 1905, les Ukrainiens n’eurent pas d’existence officielle pour le régime tsariste – les publications en langue ukrainienne étaient interdites. Tout intellectuel qui entendait rester Ukrainien devenait fatalement révolutionnaire. Il ne faut oublier ni les Géorgiens, ni les Arméniens qui, dans l’histoire du mouvement révolutionnaire aussi, jouèrent un rôle particulier. La Social-démocratie eut chez les Géorgiens un succès tout particulier. Des Géorgiens ont été et sont encore parmi les dirigeants des bolcheviks comme des mencheviks. Qu’il nous suffise de nommer chez les Bolcheviks : Staline ; Djougachvili, le président actuel du Conseil économique, Ordschonikidse, et Emukidse, le secrétaire de la Commission exécutive ; – chez les mencheviks : Tscheidse et Zeretelli. Tscheidse avait été, après la révolution de mars 1917, le président de la Commission exécutive des Conseils d’ouvriers et de soldats ; Zeretelli, le socialiste qui se prononça le plus résolument pour la coalition avec la bourgeoisie.

De toutes les nations étrangères, ce furent les Juifs qui participèrent le plus ardemment aux entreprises révolutionnaires. Plus encore que l’Intelligentsia russe, ils étaient exclus de toute activité sociale et politique. Une législation particulière les cantonnait dans une zone déterminée. Ils ne pouvaient demeurer, sans autorisation, que dans certains districts de l’Ouest. De plus, le système du « Numerus clausus » limitait pour les Juifs leur accession aux établissements supérieurs, aux Universités, traversant leur ardeur intellectuelle. Pour leur jeune génération, qui ne voulait pas se contenter du rôle de négociants, d’artisans ou de marchands, mais qui ambitionnait un rôle de dirigeants dans la vie publique, la Révolution devint une action d’affranchissement national, qu’ils s’en rendissent compte ou non dans leur internationalisme théorique. Dans la période d’avant-guerre, les Juifs jouirent d’une sympathie toute particulière auprès de l’Intelligentsia russe, parce qu’ils personnifiaient les injustices du régime tsariste. Le favoritisme officiel dont jouissait l’antisémitisme fut considéré par l’Intelligentsia radicale comme une diversion du gouvernement spéculant sur le manque de civilisation des masses sans culture.

Quant à la liaison entre le mouvement d’affranchissement national juif et la Révolution, un fait caractéristique à roter est que, dans les districts de colonies juives, apparut de très bonne heure un parti socialiste spécifiquement juif, strictement orienté dans le sens national et qui entra en conflit avec le parti proprement russe, parce qu’il voulait former partout des groupes socialistes juifs indépendants. Ce parti, qui longtemps marqua plus d’inclination pour le Menchevisme que pour le Bolchevisme, s’est uni au bolchevisme sous la domination soviétique. Les Juifs jouent un rôle dans tous les groupes et les partis révolutionnaires. On ne peut pas dire qu’ils n’aient d’influence que chez les Bolcheviks. Parmi les socialistes révolutionnaires, condamnés en 1922 par les Bolcheviks, se trouvaient de nombreux Juifs ; parmi les Mencheviks, cités en 1931 devant le tribunal révolutionnaire, la plupart des accusés étaient d’origine juive. On les trouve aussi bien dans les groupes des partis marxistes que des partis non marxistes : Martov-Zederbaum est un chef menchevique marxiste ; Götz est parmi les fondateurs des socialistes révolutionnaires antimarxistes. Dora Kaplan, révolutionnaire socialiste, blesse Lénine dans un attentat ; Kannengiesser tue le premier président de la Tcheka pétersbourgeoise, le juif bolchevique Uritzki. Parmi les Bolcheviks, Trotski, Zinoviev, Kamenev, Litvinov, Sveralov, pour ne citer que des noms de chefs, sont d’origine juive. L’extraordinaire proportion dans laquelle s’accrut, après la Révolution, la part prise par le Judaïsme à la vie publique s’explique par le grand rôle joué par l’Intelligentsia juive dans le mouvement révolutionnaire. Si le courant Staline dans le parti bolchevique a marqué pour les places dirigeantes un certain recul de cette participation juive, elle reste encore très élevée dans les postes moyens 5.

 

 

La Société bourgeoise.

 

Les peuples étrangers n’eussent pas suffi pour faire atteindre au mouvement russe révolutionnaire une puissance politique intérieure dangereuse pour l’Empire tsariste. Le Régime existant tenait trop leur aversion pour un fait naturel. Il ne considérait en aucune façon ses sujets comme égaux en droit. Bien qu’ayant ses plus fidèles serviteurs dans la noblesse germano-balte, le tsar ne s’en sentait pas moins souverain russe, ou plus exactement grand-russien. Il ne pouvait donc être touché dans son existence politique que par des mouvements révolutionnaires trouvant de l’écho dans les masses russes. On ne saurait méconnaître que, dans le courant du XIXe siècle, l’Intelligentsia révolutionnaire trouva, pour son action, des possibilités de développement de plus en plus grandes dans les bouleversements sociaux en train de s’accomplir. De théorique qu’elle était, l’idée révolutionnaire d’un petit cercle d’intellectuels sembla devenir une nécessité politique et sociale. Comme expression de ce développement, il faut citer, en première ligne, l’accroissement d’une société libérale bourgeoise qui sympathisait avec l’Intelligentsia révolutionnaire. En réalité, elle ne croyait pas sérieusement à un idéal radical-socialiste, mais elle était mécontente du Régime arriéré des tsars ; surtout elle souffrait d’une bureaucratie pesante, qui compliquait beaucoup la vie des affaires. La Russie ne devait pas rester plus longtemps rétrograde aux mains d’un gouvernement sans culture – telle était sa principale revendication.

Le pilier de cette société n’était plus, comme dans la première moitié du XIXe siècle, le grand terrien de la noblesse ratiocinant sur sa situation et trouvant, comme Tolstoï, ses privilèges injustes et immoraux, – quoique cette noblesse trouvât des successeurs dans les cercles à tendances libérales de l’administration autonome, des Zemstvos – l’industrie moderne, par son développement, le remplaçait depuis 1880 6. À côté des représentants et des apôtres de ce développement capitaliste, on trouvait des doctrinaires occidentaux, professeurs qu’indignaient les survivances asiatiques particulières au régime et qu’ils critiquaient sans réserves.

L’opinion publique, créée par ces milieux, prit de plus en plus conscience d’elle-même et se trouva soulevée par l’écho que le mouvement révolutionnaire russe rencontra en Occident. Elle était catégoriquement opposée au régime, quoique ses protagonistes occupassent de solides positions bourgeoises, à la différence des intellectuels révolutionnaires, littérateurs, étudiants, etc., vivant plus ou moins en marge de la vie moyenne. Elle se considérait comme l’expression de la bonne société, l’Obschestwo, qui s’indignait plus ou moins ouvertement des brutalités et des incapacités du gouvernement, qui lisait avec plus ou moins de plaisir les pamphlets interdits et cependant répandus secrètement, se considérant comme la Russie cultivée par opposition à la Russie gouvernementale. Alors éclatèrent, en dépit de l’organisation judiciaire instaurée par Alexandre II, des protestations contre la soi-disant insécurité juridique ; on réclame l’introduction d’un régime constitutionnel bourgeois libéral, correspondant au niveau actuel de culture et garantissant les droits individuels ainsi qu’une représentation populaire et un parlement sur le modèle anglais. Les radicaux, fauteurs d’attentats, furent alors assurés de rencontrer sympathie et indulgence. Évidemment, leurs actes étaient répréhensibles, et il faut reconnaître que la jeunesse studieuse était trop engagée dans le sens radical. N’étaient-ce pas là les conséquences du régime asiatique, opposé à toute discussion libre, qui, ne sachant pas canaliser l’idéalisme juvénile dans la vie nationale, l’opprimait brutalement, le poussant peut-être ainsi vers l’égarement ? Ce n’est pas le meurtrier, c’est la victime qui est coupable, ainsi peut-on définir la position prise par la Société cultivée devant le renouveau d’attentats contre de hauts fonctionnaires tsaristes au tournant du XIXe siècle. Après 1880, Vera Sassulitsch, qui assassina le préfet de police de Pétersbourg, fut acquittée par le jury. Les attentats apparurent comme la conséquence des offenses à la dignité humaine ; ils répondaient au mépris du régime pour la personnalité humaine.

On ne peut guère aujourd’hui se faire une juste idée des sympathies de la bourgeoisie pour les milieux radicaux révolutionnaires. Elles en arrivèrent parfois jusqu’à la faire douter de sa propre position sociale. C’est ainsi, comme l’affirme le diplomate bolchevique Krassine dans ses souvenirs, que le grand industriel Sawa Morovow fut dans les débuts l’un des soutiens financiers du parti bolchevique 7. Mais nous ne devons pas oublier pour cela que souvent les solutions bolcheviques ne furent guère prises au tragique. Il s’agissait simplement de remplacer par un régime de liberté un gouvernement qui se cabrait contre tout progrès moderne. Il ne faut pas oublier non plus que les besoins d’expansion du capitalisme montant avaient une grande importance. Ce capitalisme montant était généralement si loin des idées féodales et patriarcales et des défenseurs du Régime absolu auxquels échappait l’économie moderne, qu’il considérait les mouvements révolutionnaires comme l’affranchissement d’une odieuse oppression, sans penser aux buts positifs socialistes de ces mouvements.

 

 

Les Paysans.

 

On ne saurait dire que le régime existant montrât beaucoup de sollicitude pour la bourgeoisie, bien que pour des motifs mercantiles il lui arrivât de favoriser les progrès de l’industrie russe par une politique de protection douanière, par des subventions de l’État, etc. En général, il sacrifiait à l’idéologie agrarienne. Les masses paysannes passaient avec la noblesse terrienne pour les plus fidèles soutiens du trône. C’est pourquoi la libération des paysans et l’abolition du servage devenaient d’une application si difficile. Il s’agissait, d’une part, de ménager le plus possible la grande propriété, d’autre part, de donner satisfaction aux paysans. Le paysan recevait environ 34 % du sol : il avait la possibilité d’augmenter sa part de 7 % jusqu’en 1905, mais il devait payer, pour le lot attribué, une indemnité dont il ne devait être tenu quitte que des dizaines d’années plus tard.

La classe moyenne prit dans l’État une situation particulière 8. Elle était, pourrait-on dire, organisée séparément, en dehors de l’État. Celui-ci cherchait à s’immiscer le moins possible dans sa vie quotidienne. L’Administration judiciaire était en grande partie aux mains des municipalités villageoises. La commune avait pouvoir non seulement de punir ceux de ses membres qui avaient cessé de plaire – le knout était une peine admise – mais encore de les expulser et de les déporter en Sibérie. D’une façon générale, le paysan ramenait tout à la commune. La propriété individuelle foncière n’existait pas, le bien communal était sans cesse repartagé. Par suite, on n’appliquait que des méthodes de culture traditionnelle surannées. La terre changeait constamment de cultivateur. L’affranchissement des paysans, joint à l’attribution de parcelles, avait renforcé parmi eux l’idée déjà répandue qu’en fait tout le sol leur appartenait. Les famines périodiques les ancraient dans cette prétention. Celle-ci subsistait, bien que la grande propriété passât de plus en plus par vente dans les mains paysannes. Elle pouvait même conduire à l’émeute révolutionnaire ; car il était impossible pour le gouvernement, vis-à-vis des paysans, d’abandonner les propriétaires terriens. En effet, il est frappant que le projet d’une réforme agraire radicale, prévoyant une expropriation, en partie sans indemnité, au profit des paysans, provoqua en 1906 la chute immédiate du ministre de l’Agriculture Kutler, malgré la pression encore très  forte des troubles agraires.

L’organisation en quelque sorte autonome du « paysannat », en l’isolant de la vie nationale, le protégeait aussi des dangers d’une agitation radicale. En dehors de la misère immédiate qui seule pouvait le pousser à la révolte, sa mentalité demeurait absolument passive. Le gouvernement était considéré comme un fait, l’Église comme une des organisations ordonnant et sanctifiant la vie, en dépit d’un certain éloignement pour le bas clergé qui, en raison de son maigre traitement, retombait à la charge des paysans. Comme, suivant les vues paysannes, la misère était due à la mauvaise répartition des terres, la croyance pouvait subsister que le tsar compléterait un jour son œuvre d’émancipation et abandonnerait toute la terre aux paysans. Le paysannat dut d’abord être conquis artificiellement à la révolution : il se convainquait difficilement des bienfaits de la civilisation. C’est l’œuvre que l’Intelligentsia considéra comme sienne, ainsi qu’en témoigne, vers 1870, le célèbre mouvement « Allez au peuple ». On vit alors des intellectuels se faire greffiers de village, maîtres d’école, officiers de santé, pour apprendre à connaître les paysans et surtout pour relever leur niveau de vie. Le principal reproche fait au Régime était qu’il ne fît rien contre le manque de culture et de civilisation des masses, considérant l’ignorance du peuple comme sa plus sûre garantie. Les Zemstvos, corporations d’« auto-administration », dont s’enorgueillissait le libéralisme russe, considéraient comme leur tâche primordiale de développer les paysans, de fonder des écoles, des hôpitaux, etc. 9

L’importance qu’avait l’agriculture en Russie ressort du fait qu’en 1914, sur une population de 170 millions d’âmes, 18,3 % vivaient dans les villes et 81,7 % à la campagne. L’industrie n’occupait que 3 millions d’ouvriers. Les paysans, immigrant en ville, restèrent jusqu’à l’introduction du pseudo-régime constitutionnel, ressortissants de leur commune administrativement (en ce qui concerne la délivrance des passeports, la responsabilité solidaire du paiement de l’impôt), tandis que, ne comptant plus dans la famille de propriétaires agricoles, ils perdaient leur droit au partage des terres. Cela menait souvent à des situations absurdes ; ainsi Schapowalow rapporte dans ses souvenirs qu’un ouvrier faisait régulièrement fouetter son fils dans sa commune d’origine, sous prétexte de refus d’obéissance 10. Comme Hoetzsch le fait ressortir, le statut communal ne pouvait en rien empêcher la formation d’un prolétariat. À noter en outre que la commune ne pouvait rien contre la formation d’échelons dans la classe paysanne, et la prédominance des Koulaks, qui opprimaient les cultivateurs pauvres. En 1861, les parcelles avaient été attribuées, par fermes, proportionnellement au nombre des membres de la famille. La part de chaque ferme pouvait être augmentée au détriment des familles ne comportant pas d’adultes aptes au travail, ou par mesure coercitive contre des exploitations dont les tenanciers étaient en retard pour leurs paiements à la commune (impôts et rachats). L’accession des paysans à la propriété ne cessa d’augmenter par l’achat de la grande propriété, ce qui ne fit qu’accroître dans la commune la formation des échelons et favoriser le paysan riche. Le danger grandissant, malgré toutes les restrictions légales, du partage des terres par la commune empêchait l’application de méthodes nouvelles de culture, de telle sorte que le rendement en céréales des exploitations paysannes était, avant la guerre, inférieur à celui des grands domaines où les méthodes modernes étaient employées 11.

 

 

La classe ouvrière.

 

Les ouvriers russes restèrent, jusqu’en ces derniers temps, en rapports beaucoup plus étroits avec le village que ceux de l’Europe occidentale. C’est pourquoi, de même que les paysans, ils furent difficiles à gagner aux mouvements révolutionnaires. Ils se recrutaient principalement parmi ceux des fils de paysans, qui se trouvaient en surnombre, mais qui, par suite de l’organisation particulière des communes, demeuraient cependant, au moins sur le papier, membres de leur commune. C’étaient souvent des saisonniers qui, en cas de chômage, rentraient dans leurs foyers ; ils n’étaient d’ailleurs venus au travail de fabrique que par suite de crise économique. Aux abords de 1880, les besoins toujours grandissants de l’industrie moderne donnèrent petit à petit naissance à une classe ouvrière comparable au prolétariat occidental. Elle n’avait de racine dans aucune tradition sociale particulière, fût-elle seulement patriarcale. Leur puissance de travail constituait tout leur patrimoine physique et moral.

Un certain frottement de civilisation, nécessité par les exigences techniques et, pour les maîtres et contremaîtres, par le genre de leur activité, éveilla un mécontentement de classe, une indignation contre les traitements méprisants dont ils étaient l’objet de la part de la bureaucratie, etc. Ajoutez à cela que le capitalisme russe, comme tout capitalisme à ses débuts, exploitait de façon éhontée les forces ouvrières. Durée illimitée du travail, salaires de famine, discipline de fer, nécessités par les débordements incoercibles des masses mais conduisant à des réductions excessives de salaires, conditions de logement impossibles : tout cela constituait la normale et autant de possibilités offertes à l’organisation solide de mécontents invétérés. Mais il fallait auparavant les débarrasser de la foi en un régime politique traditionnel ; là gisait la difficulté.

De même que les paysans attendaient du tsar le partage des terres, de même les ouvriers attendaient surtout de lui aide et protection contre l’exploitation des patrons. Ces derniers ne furent pas tous aussi avisés que certains de leurs collègues moscovites, qui firent d’eux-mêmes des concessions dans l’ordre social et politique. C’est pourquoi on peut voir, vers 1900, un mouvement ouvrier provoqué et organisé par la police, nonobstant la pénétration de la propagande socialiste dans les masses ouvrières. Ce mouvement est généralement appelé « Soubatowschina », du nom de l’agent de la police qui y travailla avec un succès particulier. La foi dans le régime, en tant que régime populaire, ne fut définitivement détruite dans les couches profondes de la classe ouvrière que par le sanglant dimanche de janvier 1905, où maladroitement le gouvernement fit tirer sur un cortège d’ouvriers pétersbourgeois qui, porteurs de pétitions, se rendaient au Palais d’Hiver, et dont la confiance naïvement filiale dans le tsar avait été prise pour de l’agitation révolutionnaire. Les souvenirs de l’ouvrier bolchevique Schapowalow, né en 1861, année de l’abolition du servage, montrent éloquemment combien il était malaisé d’affranchir la classe ouvrière de ses imaginations traditionnelles. Le jeune Schapowalow cherche d’abord à satisfaire ses aspirations spiritualistes dans l’orthodoxie religieuse. Mais l’incompréhension du clergé pour les misères sociales et politiques, ses accointances trop intimes avec la bureaucratie, le rejettent dans le camp des révolutionnaires. Ainsi qu’en témoignent les souvenirs de Schapowalow, c’est l’Intelligentsia qui se chargea de l’initiation révolutionnaire des masses ouvrières. Elle s’entendait à prendre pied dans la classe ouvrière et à donner au mouvement ouvrier un caractère qui lui permît des actions organisées, telle la grève de 1896 à Pétersbourg, sans s’épuiser en revendications immédiates et de transformer un mouvement purement social en une affaire politique 12.

La faiblesse numérique du monde ouvrier montre bien qu’une révolution ne pouvait pas être menée par lui seul en Russie. En 1890, la grande industrie occupait 720.000 ouvriers ; 1.600.000 en 1900 ; et en 1913, 2.500.000, qui se montèrent à environ 3 millions en 1914. Toujours est-il que ces chiffres montrent la transformation de la Russie, d’État agraire en État industriel agrarien. Remarquons que la cadence de l’industrialisation fut très rapide avant la guerre. Il ne faut pas oublier que la grande industrie prédominait en Russie. En 1913, 38,9 % des ouvriers de l’industrie travaillaient dans des entreprises employant plus de mille ouvriers 13.

 

 

Perspectives de bouleversement.

 

Le mouvement ouvrier seul, qui à côté des mouvements nationaux d’affranchissement des non-autochtones fournissait aux révolutionnaires leurs bataillons massifs, n’aurait jamais atteint à un bouleversement si, conjointement, ne s’étaient dressées contre le régime existant les aspirations à la liberté, de la société bourgeoise. Cet effort pour l’indépendance dans une période critique affaiblissait grandement la puissance d’action de la Monarchie. Néanmoins, les résultats de ce mouvement d’émancipation bourgeoise, d’une efficience psychologique plus ou moins grande, ne constituaient nullement une menace grave pour le Régime. Tout comme le mouvement socialiste ouvrier résolu par l’Intelligentsia révolutionnaire – au moins à ses débuts – il ne pouvait devenir dangereux qu’autant que le Régime existant ne se montrerait pas assez fort dans les périodes critiques, c’est-à-dire sous une menace extérieure. C’est alors seulement que l’on put prévoir l’ouverture de la crise agraire et un ébranlement général de la bureaucratie. Alors seulement les possibilités d’une action massive purent s’offrir aux couches sociales dressées contre le gouvernement. C’est pourquoi la Monarchie russe aurait eu le plus grand intérêt à conserver la paix, alors que déjà la guerre avec le Japon avait déchaîné une grave crise de politique intérieure.

Mais un renoncement à tout développement de politique extérieure contredisait aux traditions du Régime. Les conquêtes l’avaient rendu fort. C’est pourquoi il ne croyait pas devoir renoncer aux conquêtes. L’incapacité d’exploiter à fond à son profit les pays conquis, la domination purement nominale exercée sur maints territoires de l’Empire, – qu’on se souvienne de la Pologne, – semblaient inciter à de nouvelles conquêtes. On pourrait peut-être dire que le même mirage opéra, qui faisait croire au paysan rétrograde que l’accroissement de sa terre le délivrerait de tous ses maux. Les questions de prestige jouaient aussi un grand rôle. Comme contrepoids aux imperfections de l’administration intérieure, il fallait fournir à la société cultivée des succès politiques extérieurs. Il n’est pas douteux que, dès le XIXe siècle, et surtout sous Nicolas II, certains plans panslavistes d’expansion rencontraient un accueil particulièrement favorable dans la haute société, dans les cercles de l’opposition libérale. Ceux-ci reprochaient au gouvernement, au système en vigueur, de ne pas répondre aux intérêts de la Russie. L’expérience de la guerre avec le Japon ne prouvait-elle pas qu’il fallait affranchir le peuple russe de l’ignorance générale, afin de le mettre en mesure d’affronter l’armement moderne de l’adversaire ? De même, pendant la guerre mondiale, le reproche capital de l’opposition bourgeoise au tsarisme fut de n’avoir pas assez préparé la guerre, de n’avoir pas assez poussé l’armement du pays.

Mais il est faux de croire que la Monarchie russe ait été, pendant la dernière période de son existence, d’année en année, de plus en plus menacée. Sans doute, divers groupes sociaux travaillaient contre elle, mais il faut reconnaître que le plus redoutable d’entre eux au XIXe siècle, ou du moins le plus actif, l’Intelligentsia, plus ou moins révolutionnaire, perdait d’autant plus de son importance que la société capitaliste bourgeoise se fortifiait. Au XXe siècle, les milieux révolutionnaires se plaignirent de plus en plus fréquemment que les dispositions combatives de l’opposition ne dominassent plus la vie politique. L’étudiant semblait les abandonner promptement dès qu’il devenait avoué ou médecin, ou qu’il poussait aux progrès de l’industrie comme ingénieur. Il commença à se former une couche bourgeoise qui, à la différence des bourgeois vieux-russes, négociants, marchands, etc., éléments conservateurs du pays, adversaires nés de toutes réformes sociales et politiques, était cataloguée occidentale, c’est-à-dire répondant à son époque, donc libérale. Le Régime aurait pu aisément satisfaire ce parti, que le « soi-disant constitutionnalisme » avait souvent contenté depuis 1905. Mais la bureaucratie manquait de souplesse. Son incompréhension et son hostilité le maintint dans l’opposition, quand même cette opposition ne prétendait plus être radicale révolutionnaire. Cependant cette bourgeoisie, sans lien avec les masses populaires, n’aurait jamais menacé le gouvernement si celui-ci avait su maintenir l’ordre extérieur.

C’est ce que prouvèrent les expériences des années 1905-1906, répétition générale de la victoire bolchevique de 1917. Comme le gouvernement réussit, en dépit de toutes les vagues grévistes et des émeutes locales, à conserver fermement en main la puissance de son appareil militaire, on ne s’aperçut bientôt plus du mouvement précédemment si radical de la bourgeoisie. Elle se déclara satisfaite d’une apparence de constitution, de plus en plus réduite par des actes arbitraires de gouvernement 14. Ainsi l’opposition bourgeoise seule était incapable d’amener la chute du régime, comme aussi de conduire à une orientation nouvelle et fondamentale. Elle ne pouvait devenir un danger pour lui qu’en collaborant à un ébranlement extérieur de sa puissance. Alors, à la vérité, les forces révolutionnaires, sociales et politiques, contenues par la forte autorité de la Monarchie traditionnelle consacrée, pouvaient exercer l’action de leur force explosive. C’est alors que la plaie de la question agraire s’ouvrit, menaçant tout l’organisme social. Alors se posa la question décisive à l’élite nouvelle qui aurait à gouverner l’Empire après la chute de la Monarchie, et des classes dirigeantes dont elles formaient l’appui traditionnel ?

Les bourgeois du mouvement insurrectionnel n’ont pas douté un instant qu’ils seraient cette classe dirigeante. Dès 1905, alors que les troubles révolutionnaires, les grèves, etc., atteignaient au point culminant, on faillit en venir à un cabinet à participation gauche libérale. En 1905-1906, il apparut au contraire que trois groupes sociaux nettement distincts participaient au mouvement contre le Régime. La bourgeoisie n’était que l’un d’eux et ne pouvait en aucune façon rester l’associé durable de ses deux compagnons de combat momentanés : le monde ouvrier dirigé par les socialistes, et les masses paysannes avides de terres. De toutes façons, il était encore trop tôt pour pouvoir dans toute sa singularité distinguer dans le mouvement ouvrier les prodromes d’une dictature prolétarienne et saisir toute l’importance du mouvement paysan, qui n’apparaissait alors que comme un fait purement anarchique.

 

 

La réforme agraire de Stolypine et la crise du Régime.

 

Le danger social des troubles agraires, de la « marche du peuple » contre les conquêtes de la civilisation apparaissait clairement dès 1905-1906. Ce fait, néanmoins, passa à l’arrière-plan devant la manifestation de puissance, couronnée de succès, de la Monarchie. L’anarchie agraire et la révolution prolétarienne ne s’étaient montrées simultanément que pendant un moment, en dépit des grèves générales, des combats de rues et des révoltes de paysans. Cela avait pourtant suffi à démontrer au Régime la fragilité de ses bases sociales, et il se mit à les consolider. Stolypine, le ministre le plus marquant de Nicolas II après Witte, embrassa clairement la situation. Il reconnut l’importance capitale de la question agraire ; il ne se contenta pas d’abattre sans pitié la révolution sociale par l’état de siège et les conseils de guerre, d’étouffer l’opposition libérale par la limitation des libertés déjà si parcimonieusement octroyées par le « soi-disant constitutionnalisme » : il voulut tenter de modifier la mentalité du paysan russe.

Il reconnut que sa passivité, son éternel mécontentement du partage des terres étaient dus au communisme villageois, à la commune. Il voulut donc dissoudre la commune et introduire une législation qui faciliterait beaucoup pour les paysans leur sortie de la communauté de village et la création de l’exploitation individuelle. En dépit des protestations élevées par les milieux qui voyaient dans la commune une entité sociale indissoluble, soit qu’ils la considérassent comme héritière, comme expression de la tradition spécifiquement russe, soit que, comme les socialistes révolutionnaires, ils y vissent un acheminement au communisme agraire, cette loi est un succès complet d’application pratique.

En 1917, il n’y eut pas moins de deux millions d’exploitations paysannes qui transférèrent leurs terres à la propriété privée. Deux millions d’autres exploitations se séparaient définitivement de la commune. La législation n’était pas moins favorable à l’achat de la grande propriété par les paysans. En 1913, plus de 7 % du sol qui, en 1905, était aux mains des grands propriétaires fonciers, était passé par vente dans les mains paysannes. Toujours est-il que la législation s’était révélée comme promotrice de la prolétarisation des paysans ; de 1908 à 1915, en effet, il n’y eut pas moins de 1.200.000 fermes vendues. Ainsi que le montre Jugow dans son ouvrage L’Économie rurale de l’Union des Soviets (Dresde, 1929), à qui nous empruntons les chiffres ci-dessus, les paysans sans terre vinrent grossir les rangs du prolétariat urbain ou s’engagèrent sur les domaines comme valets. L’émigré russe Iljin, célébrant la réforme agraire de Stolypine, donne, comme rendement des dernières statistiques, les chiffres suivants : en 1916, plus de 6.174.300 exploitations paysannes, soit 47 % du total, avaient été déclarées comme sortant de la commune. Dans l’espace de neuf ans, 35 % des biens communaux avaient été libérés du ressort communal. La petite propriété d’exploitation directe – pour nous servir de l’expression d’Iljin – possédait, en 1916, 78,74 % de l’ensemble de la superficie cultivable de la propriété privée, 21,26 % restant aux mains du grand propriétaire capitaliste. En Russie d’Europe, les biens de mainmorte (État, apanages, couvents, etc.) ne se montaient qu’à 3 % du sol appartenant à la propriété privée. En 1916, des 155 millions de déciatines de petite propriété, 70 millions étaient déjà passés aux paysans en toute propriété personnelle. De 119 millions de déciatines en 1861, le fonds à partager était monté, en 1916, comme dit, à environ 155 millions.

Iljin, en considérant le développement de la petite propriété comme une simple capitalisation de l’agriculture, omet de faire ressortir en même temps la prolétarisation de larges couches paysannes 15.

La vieille commune était donc en pleine dissolution lorsque la Monarchie tomba, en 1917. On incline aujourd’hui, dans les milieux d’émigrés antibolcheviques, à tirer de ce fait la conclusion que le mouvement révolutionnaire aurait perdu d’ici peu son fondement social par la dissolution de la commune et ses conséquences, savoir le relèvement de la personnalité paysanne par la conscience de soi, et l’éclosion du sens de la propriété. Par contre, il ne faut pas oublier que, malgré la dissolution de la commune, rien n’était chargé dans la structure d’ensemble, politique et sociale, de l’ancien régime qui favorisait la révolution. La dissolution de la commune, en effet, n’entraînait aucune rupture avec le pesant appareil bureaucratique, incapable de résoudre les problèmes modernes d’organisation économique, comme il le montra dans la guerre mondiale, où la Russie s’engagea sans être suffisamment armée, soit militairement, soit économiquement. Elle n’entraînait pas davantage une solution durable des problèmes liés à l’industrialisation. Quoiqu’en 1905 et 1906 – années de hautes conjonctures pour la Russie – ils se soient sensiblement estompés, ils devaient fatalement reparaître avec une acuité accrue, en cas de crise économique. C’est ce qu’indiquait l’opposition grandissante entre le monde ouvrier et le système patriarcal qui s’exerçait en faveur du patronat. Au fond, il était désemparé devant des manifestations telles que les grèves. C’est ce que prouva le célèbre « Dimanche sanglant » de juin 1905. En témoigne également l’exécution des ouvriers grévistes dans les mines d’or de la Léna, exécution qui fut si favorable au parti radical par l’agitation qu’elle provoqua.

De même le mécontentement de la société bourgeoise en face d’un régime incapable de répondre aux aspirations nationales n’aurait fait que croître avec l’industrialisation. Que seraient ainsi devenus, à la longue, les paysans prolétarisés, déracinés par le développement du grand paysannat ? Ils eussent fourni des renforts importants à tout mouvement révolutionnaire, ainsi qu’en témoigne leur rôle en 1917-1918. Enfin, l’éclosion d’un type de paysan grand-russien conscient n’eût pas manqué d’amener à la longue des courants d’une opposition qui n’eût pas supporté de voir traiter le paysan en simple « matière à administration », comme cela se faisait jusque-là. S’il faut en croire les partisans actuels de Stolypine, la dissolution de la commune aurait transformé le paysan russe en une sorte de fermier, mais il ne faudrait pas perdre de vue que le fermier n’aurait pas trouvé sa place dans l’édifice politique et social de la monarchie russe.

Le danger mortel pour le régime ne vint cependant pas de la crise économique, non plus que de l’évolution sociale provoquée par la dissolution des communes. Déjà la perte de la guerre contre le Japon, et le déclin consécutif de prestige du régime avaient poussé les libéraux socialistes à une visible activité. Cette guerre, relativement insignifiante, n’avait pas ébranlé l’ensemble de la vie russe jusqu’en ses fondements. Cependant, elle avait rendu perceptible dans toute son acuité la crise sociale qu’on voyait poindre auparavant. Elle fut accompagnée et suivie de mouvements qui, par moments, paralysaient presque entièrement l’administration et conduisirent à des explosions révolutionnaires, à des grèves générales, à la révolte de la flotte de la mer Noire (notamment à bord du Prince Potemkine), aux barricades dans Moscou. En raison de son importance, la guerre mondiale eut des répercussions beaucoup plus profondes que la guerre avec le Japon. Elle conduisit à la chute de la Monarchie qui, en 1905-1906, avait pu encore se maintenir.

 

 

Histoire et action des mouvements d’opposition.

 

Un coup d’œil sur les principaux évènements et les mouvements qui préparèrent la chute de la Monarchie rendra plus clair le tableau des forces sociales de la vieille Russie. Les évènements les plus importants de politique intérieure dans la seconde moitié du XIXe siècle furent l’abolition du servage par Alexandre II (1861) et la suite des réformes qui devaient relever l’administration et la justice russes au niveau de celles de l’Europe occidentale. Mais ces réformes ne furent pas menées à bonne fin ; elles étaient incapables de contenter et de modérer l’Intelligentsia révolutionnaire ; par contre, c’est sous le règne d’Alexandre II que le terrorisme fit son apparition. Ce terrorisme, sans lien avec les masses, ne pouvait aboutir au renversement du régime, en dépit de sa réussite dans l’attentat contre le tsar en 1881. L’assassinat d’Alexandre II n’eut pour résultat que de faire échouer, après bien des hésitations, la création d’une sorte de parlement russe ; la participation de la société au gouvernement resta à l’état de projet.

Le gouvernement d’Alexandre III écrasa le terrorisme et en revint à un absolutisme rigide. L’Intelligentsia révolutionnaire travailla dès lors les milieux d’étudiants. En 1883, il se forma à l’étranger le premier groupe important de Marxistes, composé d’anciens adeptes du terrorisme, qui jusque-là avaient manqué de doctrine ferme dans leur propagande révolutionnaire. En même temps apparut l’industrialisation. Elle fut saluée par les théoriciens marxistes comme la condition préalable et nécessaire de la révolution sociale à déclencher par le prolétariat.

Mais il fallait d’abord que la Russie fût mûre pour la révolution, ce qui contredisait nettement au terrorisme utopique comme au socialisme agraire : ces milieux marxistes avaient cru à une prédisposition particulière du paysan russe pour le socialisme en raison de la constitution de la commune 16.

Vers 1890, les milieux marxistes auxquels appartenait déjà le jeune Lénine prirent contact avec le monde ouvrier. Les conditions insupportables de la vie ouvrière provoquèrent des mouvements grévistes. La propagande socialiste avait trouvé sa base dans cette lutte pour l’amélioration de la vie quotidienne. Elle faillit y succomber. Le jeune Lénine, Marxiste rigide, doit alors lutter à la fois contre l’utilisation du marxisme pour la création en Russie d’un capitalisme bourgeois occidental (Struwe) comme aussi contre ce qu’on appela l’économisme qui prétendait enlever tout caractère politique au mouvement ouvrier en le limitant à la lutte pour l’amélioration des conditions de la vie, pour les caisses de maladie, etc. 1897 voit naître le parti marxiste social-démocratique, qui par son adhésion à l’industrialisation du pays et son opposition à la glorification romantique du mir se distingue des socialistes révolutionnaires, les Narodniki, héritiers des terroristes et des socialistes agraires du temps d’Alexandre II 17. À côté de ces deux groupements révolutionnaires, il se forme un clan d’opposition bourgeoise qui réclame pour la Russie un régime adapté aux nécessités modernes et dont le chef momentané est Struwe, qui se sépare du socialisme dans son organe l’« Affranchissement ». Ce clan a pour points d’appui principaux les professions libérales, les industriels et les cercles de semstvos. Dès que la formation légale des partis devint une possibilité, il en sortit les démocrates constitutionnels ou cadets, dont Milioukov fut le chef.

En 1905, on en arrive au « Sanglant dimanche » de janvier et à l’ébranlement de la foi des masses ouvrières dans le régime patriarcal des tsars.

L’octroi, par le manifeste d’octobre du tsar, d’une représentation nationale (Douma) et des droits fondamentaux caractéristiques du statut juridique bourgeois moderne (tolérance religieuse, protection contre les abus de pouvoir de l’administration, liberté de la presse et d’association) marquent le succès du mouvement révolutionnaire, alors encouragé même par la bourgeoisie. La révolution sociale ne va pas au delà des troubles agraires sanglants et d’émeutes locales dont celle de décembre, à Moscou, est la plus importante. Aussi, le Conseil ouvrier de Pétersbourg, composé de représentants socialistes de l’industrie, ne parvient-il pas à se transformer en un organisme politique. Après le rétablissement de l’ordre public, après la conclusion de la guerre contre le Japon et l’émission d’un grand emprunt à l’étranger, les libertés octroyées par le manifeste d’octobre sont restreintes en 1906. Le droit de vote pour la Douma est modifié à plusieurs reprises par décret gouvernemental, etc. Les Octobristes, qui tendent à un accord avec le gouvernement sans réformes politiques drastiques, se séparent des cadets libéraux de gauche. La période de 1906 à 1912 est l’époque de la dissolution des communes rurales, de l’essor économique d’une industrialisation croissante et d’une politique énergique à l’intérieur, nettement grand-russienne et antirévolutionnaire sous Stolypine. Il est symbolique pour l’administration que ce ministre-président, heureux dans ses entreprises, tombât victime d’obscures intrigues policières sous les coups d’un soi-disant révolutionnaire, agent de la police secrète.

Le mouvement révolutionnaire traverse en cette année une crise qui le menace dans son existence. Le parti socialiste marxiste, dès 1903, divisé en mencheviks et bolcheviks, se voit paralysé par d’autres querelles encore que ses disputes intestines. Lénine se voit forcé de combattre les tentatives faites pour lui donner un statut légal, c’est-à-dire pour le dissoudre en tant qu’organisme révolutionnaire et pour le transformer en une organisation qui, sur le terrain du régime existant, combattrait pour les intérêts du monde ouvrier. Sa lutte contre l’économisme est remplacée par sa lutte contre les partisans de la liquidation 18. Les socialistes révolutionnaires souffrent de la carence de chefs qualifiés. Leur sentiment croissant d’insécurité à l’intérieur du parti éclate dans le fait que Savinkow, chef de leur groupe terroriste, auteur de plusieurs attentats couronnés de succès, pose publiquement la question du droit au terrorisme. Tout comme les socialistes, ils souffrent de l’existence des moutons. Atzew, compagnon de lutte de Savinkow, se révèle comme traître, ainsi que Malinowski, membre du Comité central bolchevique et chef de la fraction socialiste de la Douma en 1912-1913 19. Toujours est-il que l’on commence à ressentir les difficultés inhérentes à la rapidité du développement de l’industrialisation. Le mécontentement pousse les ouvriers des grands centres, particulièrement à Pétersbourg, vers le socialisme. La guerre de 1914 interrompt un grand mouvement gréviste.

La guerre met en relief l’incapacité flagrante de l’Administration 20. L’industrie russe se voit obligée de prendre la direction des transports et de l’approvisionnement en munitions ; l’opposition entre Douma et bureaucratie s’aggrave d’autant plus que celle-ci semble rester sceptique en face de la guerre, alors que les milieux industriels et bourgeois en font une affaire nationale. Ainsi qu’en 1905, une opposition contre le régime tend à se développer dans les milieux bourgeois ; les fractions bourgeoises de la Douma, assez loin vers la droite, se concentrent progressivement en un bloc, en conflit permanent avec le gouvernement. Le nom de Raspoutine, symbole des désordres du régime, fait ressortir l’irresponsabilité de celui-ci. La crise des transports et l’incurie administrative conduisent à des difficultés de ravitaillement. Elles éclatent en même temps qu’un conflit entre le tsar, représenté par des ministres sans énergie, et la Douma. Il apparaît en même temps que le tsar et son gouvernement n’ont plus en main l’appareil militaire. Au début de mars 1917, la garnison de Pétersbourg refuse de marcher contre des manifestations provoquées par les difficultés du ravitaillement. Elle passe à l’émeute. L’armée est immobilisée au front. Les généraux ne risquent rien pour le tsar, le pouvoir tombe aux mains des milieux bourgeois de l’opposition de la Douma. Un gouvernement provisoire est formé, dans lequel, tout au moins au début, les représentants des Zemstvos (Lwow) et du libéralisme (Milioukov, Goutchkow) semblent avoir l’influence prépondérante 21.

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

CONQUÊTE ET EXPLOITATION

DE LA PUISSANCE POLITIQUE EN RUSSIE

PAR LE PARTI BOLCHEVIQUE

 

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La faiblesse du Gouvernement provisoire.

 

Le système du gouvernement provisoire se réclamant du radicalisme parlementaire de la démocratie occidentale n’a pu s’affirmer longtemps en Russie. Il ne parvint pas à faire de la Russie « la plus libre des démocraties ». Les milieux politiques parvenus au pouvoir après la chute de l’ancien régime, après l’abdication imposée à Nicolas II, ne purent, malgré toutes les transformations gouvernementales, se maintenir en place que peu de mois. Arrivés au pouvoir en février, ils en furent chassés en octobre (soit mars-novembre d’après le calendrier grégorien), n’ayant exercé, en fait, dans les derniers mois, qu’un pouvoir purement nominal. L’exposé des raisons qui amenèrent l’effondrement total du gouvernement provisoire démocrate, malgré la popularité quelque temps incontestée de son chef Kerenski, malgré la jubilation qui salua son avènement, est plein d’enseignements sur les antécédents immédiats du régime bolchevique et explique en même temps le succès de ses méthodes politiques 22.

La faiblesse du gouvernement provisoire tenait au fait qu’il n’avait été rendu possible que par l’effondrement de l’ancien régime. Il était le produit de la lassitude populaire devant la trop longue durée de la guerre, et de l’indignation de la société bourgeoise devant l’incapacité du tsar et de son gouvernement à conduire la guerre et à organiser le front intérieur. Les promoteurs du régime dans son premier stade, les hommes des partis de la Douma qu’on appela le bloc progressiste, ne se rendirent pas compte tout d’abord qu’ils vivaient dans un tout autre monde que les masses populaires. Ils crurent pouvoir se contenter d’une révolution politique. Certains d’entre eux se figurèrent même (entre autres l’homme qui, pendant la guerre, s’était affirmé le porte-parole de l’opposition, Milioukov) que l’abdication de Nicolas II ne signifierait pas nécessairement la fin de la Monarchie. Ils pensaient que le frère de Nicolas II, le grand-duc Michel, pourrait sans grandes difficultés devenir le premier empereur ou le régent d’une Monarchie constitutionnelle parlementaire. Cet espoir de pouvoir arrêter à un point donné le bouleversement une fois commencé, est caractéristique de l’attitude des couches bourgeoises qui, dès le début, avaient fait fête au nouveau régime. On pensait pouvoir éviter une révolution sociale, et, conséquemment, on était pour la continuation de la guerre. La Russie n’était-elle pas devenue maintenant l’alliée vraie et sincère des puissances occidentales combattant pour la démocratie, tandis que le tsar n’avait mené la guerre qu’à contrecœur, menaçant toujours de succomber à la tentation d’une paix séparée avec les puissances centrales dont les sympathies allaient à l’absolutisme monarchiste ?

Même dans les milieux qui se qualifiaient de socialistes et se regardaient comme les représentants des masses ouvrières et paysannes, on ne remarquait pas qu’il était impossible d’arrêter la révolution une fois déclenchée. Il est absolument faux de croire que le premier Conseil d’ouvriers et de soldats, formé à Pétersbourg de soi-disant chefs du parti ouvrier, de soi-disant représentants des usines et des soldats qui s’étaient désignés eux-mêmes, se distinguât, quant aux principes, des politiciens bourgeois de l’opposition de la Douma. Qu’il y eût, certes, en lui, des courants qui se jouaient au milieu de la terminologie pacifiste et des plans radicaux-socialistes, il n’en formait pas moins, au fond, à l’origine, qu’un simple groupe concurrent des politiciens bourgeois qui prétendaient accaparer le pouvoir. Il était dominé par des hommes politiques socialistes, qui voulaient avoir leur part du pouvoir et se réclamaient de la volonté des foules descendues dans la rue. La majorité des Soviets, qui à l’exemple de Pétersbourg se multiplièrent bientôt en Russie, voulait continuer la guerre, tout comme les membres de l’opposition bourgeoise dont avait été formé le gouvernement provisoire, dût-elle se prononcer aussi contre les annexions, s’élever contre les visées impérialistes, qualifier la guerre de lutte pour l’introduction dans la politique de nouvelles méthodes démocratiques. L’action des Soviets se borna à créer des difficultés au gouvernement provisoire. Ils pouvaient, quant à eux, prétendre à être légitimés par la volonté révolutionnaire du peuple, à être l’émanation du monde ouvrier et des masses soldatesques, tandis que le gouvernement provisoire s’était formé en une sorte de Directoire. Il ne reposait sur aucune base solide. Il n’était en réalité qu’un gouvernement provisoire destiné à gouverner la Russie tant que la guerre rendrait impossible les élections générales et la réunion d’une assemblée nationale constituante.

 

 

La méconnaissance des masses.

 

Les Soviets, en particulier la Commission plénière panrusse se présentant en leur nom, ne s’aperçurent pas, d’abord, qu’ils étaient supérieurs au gouvernement provisoire non par leurs propres forces, mais uniquement par la raison qu’ils semblaient mieux correspondre aux besoins d’un changement radical de toutes les conditions politiques. La Commission plénière se contente d’amener le gouvernement de plus en plus dans sa dépendance. Cette évolution est caractérisée par l’influence grandissante de Kerenski, son homme de confiance, qui ne devait pas tarder à devenir ministre de la Guerre et chef du gouvernement. Mais il ne pouvait être question de politique personnelle et indépendante des Soviets. La Commission plénière elle-même n’était, au fond, qu’un club de discussion qui n’osait pas agir, qui, en dépit de tous les discours radicaux et de toutes les résolutions radicales, ne trouvait pas le courage d’imprimer une directive aux évènements.

Si bien qu’aient réussi les Soviets à ébranler dès le début l’autorité du gouvernement provisoire, aussi peu se distinguèrent ses chefs – dans leurs vues de principe et malgré toutes les oppositions – de leurs concurrents bourgeois dans la lutte pour le pouvoir. Les uns et les autres étaient orientés vers l’Occident. Les libéraux du premier gouvernement provisoire ne redoutaient que les utopies pacifistes et sociales des socialistes soviétiques. Ils voulaient continuer la guerre ouvertement, et ne voulaient pas de paix sans annexions, ils n’entendaient pas renoncer à la conquête de Constantinople, ils exigeaient discipline et protection de la propriété par tous les moyens, tandis que les Soviets étaient en cela plus radicaux, plus démocrates, du moins dans leurs proclamations. Mais, en dépit de toutes les divergences de langage, tous – les hommes du gouvernement provisoire comme les Soviets – entendaient reconstruire la Russie sur les modèles occidentaux. Il ne s’agissait, dans ces disputes, que d’une différence de degré dans l’orientation occidentale. Les uns étaient plus bourgeois libéraux, les autres plus démocrates socialisants 23.

Mais quelle importance pouvaient avoir ces différences dans l’orientation occidentale en face du flot montant de la révolution sociale menaçant tout, fouaillée par l’évolution politique ? Le renversement de l’ordre politique antérieur donna à la crise agraire toute sa force d’explosion. La preuve s’en trouve dans la statistique des expropriations agricoles et forestières par les paysans, dont le nombre va toujours croissant depuis la révolution. De 17 en mars, il s’élève à 204 en avril, à 259 en mai, à 577 en juin et à 1.122 en juillet 24. La soif de terre apparaît comme l’instinct primitif des masses ; en face de cet instinct, quelle valeur auraient eu des projets, si radicaux fussent-ils, qui n’eussent pas abouti au partage immédiat des terres ? La volonté de l’armée d’être démobilisée, de ne plus faire la guerre, se manifesta de façon tout aussi pressante : elle pouvait s’autoriser pour cela de la chute du régime qui, jusque-là, avait mené la guerre. Quand les régiments pétersbourgeois, qui avaient refusé obéissance au gouvernement du tsar, furent fêtés, chaque soldat voulut villégiaturer, en héros de la révolution, sinon, naturellement, de préférence à Pétersbourg, du moins dans sa garnison, à moins qu’il ne préférât participer au partage des terres dans son village natal. Que pouvait-on entreprendre contre cette anarchie « élémentaire » ?

Toute mesure disciplinaire devint bientôt impossible en raison du différend existant entre le gouvernement provisoire et les Soviets, qui voulaient s’assurer les sympathies de l’armée. Le nouveau gouvernement prétendait être un gouvernement de liberté et non de violence : c’est pourquoi tous les artifices oratoires et toutes les mesures disciplinaires ne pouvaient allumer que des feux de paille d’enthousiasme, bientôt éteints, ainsi qu’en témoigna l’échec de Kerenski au cours de l’été. Il faut ajouter que tout le régime était né d’une crise de discipline, et qu’au dehors, socialement et politiquement, il ne faisait que demi-figure, et ne reposait sur aucune base solide ; ceci explique pourquoi la domination du gouvernement provisoire conduisit à un amoindrissement continu de son assise et à une diminution de son influence effective. La société bourgeoise se détourna de lui ; le socialiste Kerenski lui est suspect. Elle veut assurer sa propriété ; elle veut une main forte et elle se tourne vers des hommes énergiques ayant le sens national.

Telles sont les dispositions qui, en automne, donnent à Kornilov, le commandant en chef populaire, le courage de tenter un putsch pour établir l’ordre, par une marche de son armée sur Pétersbourg, en train de succomber à l’anarchie.

Kerenski, dont, au début, l’attitude n’avait pas paru claire devant ces plans de dictature – plans qu’il avait su abandonner à temps, – cherche fébrilement une nouvelle consécration démocratique. Les chefs de parti siègent en une sorte de parlement préparatoire, un congrès national ayant été convoqué à Moscou, peu avant le putsch Kornilov. Enfin commencent les élections à la Constituante, assemblée nationale sur laquelle on fondait tant d’espérances. Mais il est trop tard. Un fléchissement de la discipline se manifeste de toutes parts. Ce n’est pas seulement dans l’armée qu’apparaît l’anarchie. Déjà le putsch Kornilov en avait montré l’étendue. Il avait échoué, en effet, par suite de la décomposition intérieure qui devait aboutir à la dissolution des régiments mis en marche par le candidat à la dictature 25.

L’anarchie amène aussi l’effondrement de l’économie générale. Les fabriques se transforment d’ateliers en clubs de discussions ; les souvenirs de l’ingénieur Stankow donnent une série d’exemples instructifs sur la façon dont le monde ouvrier utilisa l’avènement de la révolution pour se venger des chefs d’entreprises, ingénieurs, etc. Les ingénieurs étaient arrosés de purin, on les emmenait dans des charrettes malpropres, on les rossait, on leur crachait au visage. Tous les essais de rétablir une discipline de travail par des méthodes démocratiques : réunions, conférences, promesses, etc., échouèrent. Les transports, dont l’insuffisance avait déclenché la chute du tsarisme par suite des difficultés de ravitaillement de Pétersbourg, menaçaient ruine complète. « Les chemins de fer s’arrêteront bientôt », pouvait dire Lénine en septembre 1917. Il est frappant de voir monter constamment le nombre des pogroms pendant toute la durée du gouvernement provisoire. De 21 en mars, leur nombre s’élève à 95 en juillet, pour atteindre 389 (incomplet) en septembre. La presse antisémite a une très forte diffusion, si bien qu’en octobre des ennemis bolcheviques du mouvement insurrectionnel de Lénine pouvaient faire valoir l’argument suivant :

Aucune effervescence révolutionnaire ne se fait sentir chez les masses, ainsi que le démontre la diffusion du Schwartz-hundert-Presse (l’organe révolutionnaire et antisémite) 26.

Les foules immenses de l’Empire russe semblent être entrées en mouvement. Les soldats affluent et refluent sans ordre ni but fixe. Ils aggravent encore, du même coup, les difficultés de transport. Des mouvements de dissolution nationale commencent à se faire sentir, surtout en Ukraine. Les Soviets locaux refusent obéissance au gouvernement. Malgré un emprunt intérieur, les finances de l’État ne parviennent à se maintenir que par l’inflation. Le gouvernement ne dispose pour ainsi dire plus d’aucun pouvoir. En plein Pétersbourg, les maisons particulières sont réquisitionnées par les groupes révolutionnaires. Dans les derniers temps de son régime, Kerenski n’a plus d’autorité, quand même il apparaît comme dictateur par la multiplicité des fonctions qu’il assume : il est président du Conseil, ministre de la Guerre, commandant en chef de l’armée par intérim. Mais que vaut sa dictature en face des beaux discours, de l’excitation incessante de l’anarchie générale provoquée par la lassitude universelle de la guerre et les désordres déchaînés par le revirement politique ?

À quoi bon énumérer les divers cabinets de cette époque ? Tantôt ce sont des cabinets sans cadets, c’est-à-dire sans les libéraux de gauche, dont le rôle fut prépondérant à la veille de la révolution de Mars, tantôt des cabinets où les divers groupes socialistes l’emportent, mais où collaborent des politiciens bourgeois n’appartenant pas au parti des cadets. Pour tous les régimes qui se succèdent et usent un grand nombre de ministres, la personnalité de Kerenski reste caractéristique : c’est celle d’un avocat de bonne volonté, mais qui, en aucune façon, ne possède l’énergie nécessaire pour gouverner un aussi vaste Empire que la Russie et, de plus, dans des circonstances aussi difficiles. Il se maintient, parce qu’il a adopté une attitude trouble, entre les partis socialistes et bourgeois, et parce que l’on prend l’apparence de l’énergie pour de l’énergie vraie. Il a commencé comme l’homme de confiance des Soviets, et il finit en lutte continuelle avec l’opposition qui le menace, qu’elle soit de droite ou de gauche.

Aucune des unités tactiques de parti n’est considérable ; elles n’ont d’autre importance que de témoigner du fait que les couches arrivées au pouvoir par la révolution de mars ont été incapables d’affirmer leur domination sur la Russie. À tendances idéologiques occidentales, elles n’ont pas compris la réalité russe ; leur programme et leurs projets radicaux-démocrates magnifiquement et sagement échafaudés en témoignent clairement. Les libertés qu’ils apportèrent ne conduisirent qu’à l’anarchie et à la dissolution. Surtout ils ne saisirent pas la nécessité d’une action rapide, d’une attitude sans équivoque en présence des mouvements populaires qui se manifestaient, tels que la révolution agraire et les aspirations à la paix. Divisés de vues en toutes choses, ils s’en tinrent partout aux demi-mesures. Ils n’osèrent pas signer la paix, non plus que prendre des mesures sociales vraiment radicales. Il est topique que la réforme agraire fût renvoyée jusqu’à la convocation de l’Assemblée Nationale, comme aussi fut lancée trop tard, après de longues hésitations, et seulement par degrés, l’interdiction provisoire du commerce des terres, qui devait servir à couvrir la mise sous séquestre de la grande propriété 27.

Non moins topique est le nom du gouvernement de ce régime. Ce fut vraiment un régime de gouvernement provisoire, qui ne se termina pas, comme l’avaient cru ses promoteurs, par l’agonie d’une démocratie radicale parlementaire.

 

 

L’intervention de Lénine.

 

Peu de semaines après le renversement du tsarisme, le danger le plus grand d’entre ceux qui devaient menacer le gouvernement provisoire se fit jour. Dès avril, Lénine, chef du parti bolchevique, était rentré d’émigration, de Suisse, en Russie. Jusqu’à son arrivée à Pétersbourg, son parti s’était à peine distingué des autres partis radicaux socialistes, entrés en jeu, mais incapables d’action. En témoigne le télégramme de loyalisme qu’un de ses chefs, Kamenev, crut nécessaire, dès la révolution de mars, d’envoyer de son exil en Sibérie à l’empereur constitutionnel, Michel, qui, à la vérité, ne monta jamais sur le trône. Staline aussi, à ce que prétend Trotski, fut, dans les premières semaines du nouveau régime, un brave socialiste patriote. En tout cas, ainsi d’ailleurs que les autres bolcheviks séjournant en Russie, il ne représenta aucune fraction d’opposition marquante ou active contre le gouvernement provisoire et la majorité des conseillers collaborant avec ce dernier.

Nous possédons un compte rendu très impressionnant sur l’importance décisive du retour de Lénine. Son auteur est Suchanow-Himmer, le publiciste socialiste balançant sans cesse entre le parti menchevique et le parti révolutionnaire, et que les bolcheviks condamnèrent, en mars 1931, à dix ans de réclusion pour son activité antirévolutionnaire. Il décrit l’entrée en gare du train de Lénine et comment, dès sa réception, un abîme se creuse entre lui et Scheidse, menchevique, jusque-là chef des Soviets et qui, malgré son internationalisme, était pour la continuation de la guerre. Scheidse déclare que la tâche primordiale de la démocratie révolutionnaire est aujourd’hui de faire front unique contre tous ses adversaires. Lénine, se tournant vers les représentants des Conseils, répond : « Je salue en vous la révolution russe triomphante, je vous salue comme l’avant-garde de l’armée mondiale. Le brigandage impérialiste est le commencement de la guerre civile dans toute l’Europe. L’heure n’est pas éloignée où les peuples tourneront leurs armes contre les exploiteurs capitalistes. La révolution russe a commencé : elle ouvre une ère nouvelle. Vive la révolution socialiste mondiale ! » Tandis que Lénine gagne la permanence du parti sur un camion automobile à travers Pétersbourg, il lance à chaque coin de rue son mot d’ordre de transformation en guerre civile de la guerre impérialiste. La nuit, devant ses partisans, il développe l’ensemble de son programme politique, qui plonge Souchanow dans le plus grand étonnement. Il déclare en effet que la république parlementaire, que la démocratie bourgeoise, ne sont pas nécessaires. Tout dépend de la conquête de la force et de l’exercice du pouvoir par les Conseils, les Soviets des travailleurs, des soldats et des paysans pauvres 28.

La prise du pouvoir par le prolétariat révolutionnaire qui, comme l’avait proclamé le parti bolchevique dès 1905, a pour organe politique les Conseils 29, la révolution sociale, tel est le programme fort simple développé par Lénine. Son exposé porte comme des coups de massue sur les auditeurs, y compris les partisans bolcheviques. Lénine s’impose rapidement au parti bolchevique.

L’emploi d’une terminologie prudente, l’atout même que représenteraient contre le gouvernement provisoire les exigences d’une Assemblée Nationale immédiatement élue, en raison des tendances du peuple, à tenir pour inopportun, parce que, suspect de germanophilie, tout abandon immédiat de la guerre, – tout cela n’indique nullement que Lénine renonçât à sa position de principe. Il parvient à en faire la base du parti bolchevique. La chose apparaît clairement dès la première conférence du parti à laquelle il assiste, malgré le rejet de sa motion de changer la dénomination de Bolchevik en Communiste, pour distinguer le parti des socialistes patriotes. Quoi qu’il en soit, il lui faut encore lutter contre une assez forte opposition, qui redoute la réalisation complète du programme théorique socialiste généralement accepté, qui balance dans les discussions et inclinerait, comme les chefs des autres groupes socialistes, à des compromis pleins d’artifice. Mais cette opposition capitule toujours devant l’énergie de Lénine, malgré l’échec, au début de juillet, d’une première tentative de prise directe de pouvoir 30. Le parti de Lénine reçoit un appoint important par l’incorporation d’un groupe d’agitateurs socialistes internationaux qui veulent avant tout la fin de la guerre et une révolution radicale. Trotski est le plus connu d’entre eux. Le même groupe comprend Uritzki, qui devait jouer un grand rôle au début de la terreur bolchevique, et Joffe, le premier ambassadeur du gouvernement bolchevique à Berlin 31. Sous l’étendard bolchevique se groupe contre le gouvernement provisoire toute l’opposition, à l’exception de ceux qui appellent de leurs vœux la main énergique, le maître qui rétablira l’ordre en Russie, mettra fin aux troubles agraires et domptera l’anarchie dans la vie publique. Le Bolchevisme devient le mot d’ordre pour les foules révoltées, pour les déserteurs, pour tous ceux qui réclament la conclusion de la paix. Il est tenu pour haute trahison par ceux qui veulent la continuation de la guerre. Un habile ministre de la Justice du gouvernement provisoire, Perewersew, inculpe, sur pièces falsifiées, les chefs bolcheviques de collusion avec l’ennemi : l’Allemagne. Les Bolcheviks sont soudoyés par les Allemands. Lénine, dans son voyage de retour en Russie, n’a-t-il pas traversé l’Allemagne en wagon plombé, avec l’autorisation de l’État-major allemand ? Les chefs bolcheviques, comme Trotski, sont arrêtés pour participation à l’émeute de, juillet, qui aurait tenté de mettre en marche des masses de soldats contre le gouvernement provisoire ; l’imprimerie du principal journal bolchevique, Pravda, est saccagée par de jeunes officiers. La publication de cet organe de la trahison est interdite. Mais toute cette contre-propagande et cette réaction demeurent sans effet. Elles ne parviennent pas à supprimer les fondements du bolchevisme, à empêcher la dissolution de tout ordre public, le gouvernement provisoire étant incapable même de reconnaître le déchaînement d’instincts de la masse par le bouleversement politique et la prolongation de la guerre au delà de toute attente. Le Bolchevisme, au contraire, semble répondre à ces instincts des masses. Ne veut-il pas la révolution sociale ? À coup sûr, ce sont les socialistes qui possèdent le programme agraire radical, et c’est pourquoi la majorité de la population semble les suivre. Mais seuls les bolcheviks sont pour sa réalisation immédiate par la violence. Ils promettent la paix et s’élèvent contre la guerre impérialiste, incompréhensible pour le peuple.

C’est grâce à cela que bientôt ils se trouvent partout à la tête des masses dressées contre l’ordre, en particulier des soldats. Ils sont leur noyau actif. Ils attirent à eux le commandement, ils parviennent à gagner non seulement le monde du travail, qui, du bouleversement, attend une sorte de paradis, mais encore ils groupent autour d’eux les mate-lois et les soldats révoltés, qui en veulent au gouvernement provisoire d’avoir tenté, même sans espoir, et mollement, de rétablir au moins partiellement la discipline. Dans le succès de sa révolte d’octobre, le fait à retenir est que la garnison de Pétersbourg n’obéit pas à l’ordre du gouvernement provisoire de se rendre au front, et se met à la disposition des bolcheviks. Ceux-ci combattent avec la dernière énergie toutes les entreprises contre-révolutionnaires, tel le putsch Kornilov. Et c’est ainsi que l’armement des masses ouvrières contre la marche menaçante du général tourne à leur profit. Il serait inexact d’attribuer à une acceptation totale du programme des municipalités les progrès victorieux du bolchevisme qui commencent à se faire jour dans les élections. Elles n’ont de succès dans les foules que parce qu’elles mènent leur offensive délibérément et semblent posséder les solutions immédiatement applicables, répondant aux besoins du moment. Au regard de leur mot d’ordre pour la paix, la devise : « Tout pouvoir aux Conseils » est caractéristique. On oppose les Conseils, organes directs du monde du travail, au gouvernement provisoire que rien ne légitime en réalité, et qui se réclame à tort de la volonté populaire 32.

 

 

Le bouleversement bolchevique.

 

Progressivement, les bolcheviks parviennent à éliminer de la direction des Conseils les socialistes modérés. Ceux-ci, il est vrai, possèdent encore la majorité dans la Commission plénière, élue en mai par le premier congrès des Conseils. Mais la direction des Soviets locaux, si importants surtout à Pétersbourg et Moscou, leur échappe. Les Conseils de direction bolchevique, et particulièrement celui de Pétersbourg, sous la présidence de Trotski, commencent à organiser ouvertement des groupes de forces révolutionnaires. Trotski, le premier, autorise les camarades pétersbourgeois à refuser obéissance au gouvernement provisoire 33.

Celui-ci ne put rien contre la préparation du bouleversement, devenue évidente depuis le jour du putsch de Kornilov. Il ne possédait aucune force idoine sur laquelle s’appuyer. Le commandement des fractions d’armée qui tenaient encore pour lui ne témoignait d’aucun dévouement. Il voulait le retrait du fantôme de dictature de Kerenski et croyait que son renversement par le bolchevisme serait l’acheminement vers un régime autoritaire. Cette conviction se trouvait fortifiée par le fait qu’un courant réactionnaire antisémite se développait dans les masses. Ainsi, l’anarchie allait grandissant. C’est pourquoi il suffit de groupes organisés d’importance relativement faible pour jeter à bas Kerenski et son gouvernement. L’armée se dissolvait de plus en plus, la majorité de la population restait passive, vivant au jour le jour.

Les Soviets devaient servir à légitimer le bouleversement et l’avènement du premier gouvernement bolchevique. Ce gouvernement entendait se présenter comme gouvernement des soldats ainsi que des masses ouvrières et paysannes ; on fit donc choix de l’époque du deuxième congrès des Conseils pour l’exécution du putsch. Les troupes, préparées par le Comité de guerre révolutionnaire de Trotski, marchèrent à l’heure fixée ; les marins bolcheviques de Kronstadt attaquèrent comme prévu.

Le 7 novembre 1917, le Palais d’hiver tombait aux mains des émeutiers, sans grand combat. Le gouvernement provisoire était abandonné de la presque totalité de ses troupes ; cela apparut en toute évidence lorsque Kerenski, qui avait réussi à s’échapper, tenta de reprendre Pétersbourg. Les cosaques de Krasnow l’abandonnèrent honteusement, leur chef monarchiste se souciant peu de marcher pour le dictateur démocrate 34.

Pétersbourg donna le signal à tout le pays ; partout les Conseils à majorité bolchevique s’emparèrent des bâtiments de l’administration et des nœuds de communications, parfois, comme à Moscou, après des combats de rue. Il ne faudrait pas considérer la victoire bolchevique comme l’expression d’un mouvement de masses. Les combattants bolcheviques n’étaient ni très nombreux, ni de très sérieuse valeur militaire, mais, dans l’anarchie générale, ils représentaient l’élément actif. C’est ainsi qu’ils s’imposèrent, tandis que la masse, aussi bien de l’armée que du peuple, ne voulait d’aucune façon se battre pour le gouvernement provisoire, et se tint à l’écart.

La conquête extérieure du pouvoir par le Soviet de Pétersbourg trouva son expression dans la formation du premier gouvernement bolchevique. Lénine prit la présidence du premier Conseil des commissaires du peuple, Trotski le commissariat des Affaires étrangères. Bien que l’on réussît à assurer la majorité du congrès des Conseils au gouvernement bolchevique en exploitant une tentative maladroite d’obstruction des partis socialistes divisés, il n’en était pas moins menacé de difficultés extrêmes. Ces difficultés ne venaient pas du dehors, elles tenaient à ce que le gouvernement bolchevique, à ses débuts, se trouvait menacé dans sa vie gouvernementale et sociale par l’anarchie et la dissolution des principes, tout comme le gouvernement provisoire. Son pouvoir fut d’abord purement nominal, les bolcheviks ayant proclamé la pleine autorité de chaque Soviet local dans la lutte contre le gouvernement provisoire.

Les plus grandes difficultés venaient du dedans. Une partie des bolcheviks, et parmi eux des chefs comme Kamenev et Zinoviev, qui possédaient une grande influence dans la conduite du parti, étaient ennemis d’un soulèvement armé. Après le succès de celui-ci, ils furent effrayés de l’audace d’un gouvernement purement bolchevique ou, du moins, composé en majorité de bolcheviks. Ils inclinaient à satisfaire aux exigences des politiciens du parti socialiste et des chefs d’industrie qui réclamaient une coalition de tous les partis socialistes. Ils n’entendaient pas commencer, en Russie, par la réalisation immédiate du programme bolchevique, comme il était dans les intentions de Lénine. Ils considéraient un gouvernement purement bolchevique comme l’expression de la terreur politique qu’ils repoussaient. Ils se déclarèrent pour la démocratie.

Toutefois, le gouvernement purement bolchevique l’emporta, grâce à l’habileté tactique de Lénine. Il tira les pourparlers en longueur jusqu’à ce que le danger fût écarté d’une marche de Kerenski et de Krasnow sur Pétersbourg ; il ne recula pas devant les pires menaces, contre les sceptiques dévorés de doute quant à la victoire de la révolution bolchevique. La prise de position du Conseil bolchevique des Commissaires du peuple ne fut pas modifiée par le fait que Lénine fît bientôt participer au gouvernement les socialistes révolutionnaires dits de gauche. Les socialistes révolutionnaires de gauche s’étaient séparés de la majorité de droite de leur parti parce que partisans de la réalisation immédiate du programme agraire socialiste révolutionnaire adopté par Lénine et publié aussitôt sous forme de décret gouvernemental. La coalition avec eux était indispensable pour conserver les apparences de l’alliance avec les grandes masses paysannes. Les socialistes révolutionnaires de gauche n’ont joué aucun rôle prépondérant dans le gouvernement, dont ils se séparèrent au bout de peu de mois, pendant les disputes autour de la paix de Brest-Litovsk. En juin, ils organisèrent contre les bolcheviks, à Moscou, une révolte à main armée, qui fut vite réprimée : c’est là l’origine de la dissolution de leur parti, – un grand nombre d’entre eux passèrent au bolchevisme. Il serait absolument faux de surestimer l’importance des socialistes révolutionnaires ; c’étaient des littérateurs, des intellectuels radicaux, dont l’habileté politique ne saurait être comparée à celle de Lénine et qui, par surcroît, n’avaient aucune ligne politique bien définie 35.

On ne peut donc considérer la coalition avec les socialistes révolutionnaires de gauche comme la réalisation d’une exigence des chefs bolcheviques, qui voulaient la formation d’un cabinet de coalition socialiste. Lénine savait pertinemment que semblable cabinet n’eût pas différé sensiblement des cabinets du gouvernement provisoire. Son gouvernement devait atteindre des buts politiques nettement définis. On trouve dans la résolution, qui ne fut connue dans son entier qu’en 1931, et que Lénine présenta au Comité central au cours de ses luttes intérieures fort critiques, des modifications infiniment caractéristiques dans leur brièveté, des buts poursuivis par son gouvernement. On y trouve, lancé à l’opposition, le mot non-marxiste d’« impossibilité » d’une révolution socialiste en Russie. Il y est question également du sabotage de la dictature du prolétariat et des pauvres gens de la glèbe.

 

 

Tactique bolchevique.

 

Quels étaient donc les hommes parvenus au pouvoir grâce au bouleversement bolchevique ? La connaissance de leurs traits caractéristiques est indispensable à la compréhension de leurs méthodes et surtout des buts de leur politique. Sans quoi on ne saurait saisir comment ils ont pu s’affirmer au pouvoir, tandis que leurs prédécesseurs, politiciens du gouvernement provisoire, n’ont fait qu’y passer. Ces politiciens n’avaient pu maîtriser l’anarchie, ils avaient dû, bien au contraire, la supporter ; cela, jusqu’à ce qu’un petit groupe bien organisé qui, pour sa propagande, s’appuyait sur les instincts anarchistes des masses, parvînt à accaparer d’abord tous les leviers de commande du régime, à préparer sous leurs yeux la révolte à main armée et à former un gouvernement.

Pour comprendre la mentalité bolchevique, il faut se reporter aux caractéristiques de l’« Intelligentsia ». Par l’adoption d’un programme déterminé de bouleversement politique et social, la mentalité bolchevique tient de la Religion. Pour le bolchevisme, le marxisme n’est pas seulement une théorie sociale, une méthode politique, mais une révélation indiscutable, au sujet de laquelle aucun doute, aucune critique fondamentale n’est possible. Cette rigidité conduit au rejet de tout frein moral, quand il s’agit de la réalisation du programme, pourvu que celle-ci coïncide, bien entendu, avec l’accession personnelle au pouvoir. La foi en l’importance capitale de la vie politique et sociale, pour l’humanité tout entière, aboutit à ceci : toute chose est ramenée à la mesure de son importance dans cette vie. Donc, plus d’égard pour la tradition, l’humanité, etc. Le but prime et justifie tout. On pourrait croire que la même mentalité régna dans les autres partis radicaux russes. Or, chez ceux-ci, elle n’imprégnait que le cerveau de l’individu sans le former, ni le transformer dans son existence.

À l’inverse des bolcheviks, les autres partis révolutionnaires gardaient toujours un contact quelconque avec le reste du monde, qu’ils tinssent même la Terreur individuelle pour justifiée, alors que le parti de Lénine la considérait comme inopportune. C’est ce dont témoigne leur attitude après la révolution de mars ; en esprit ils vivaient en Occident, ils étaient enracinés en Occident ; ce qui explique que, même des pontifes révolutionnaires tels que le chef anarchiste Kropotkine et le premier théoricien marxiste russe Plekhanov aient été pour la continuation de la guerre. C’est qu’ils croyaient pour la guerre aux solutions démocratiques de l’Entente ; ils voulaient – alors même qu’ils étaient opposés théoriquement à la continuation des hostilités, comme le Menchevik Martov, – ils voulaient, disons-nous, une Russie qui ne se différenciât pas de l’Occident, du régime parlementaire existant, qui se distinguât tout au plus par quelques rares formes radicales. Les bolcheviks, au contraire, rejetaient absolument l’ordre existant. En même temps, mais d’une tout autre manière que les autres partis révolutionnaires, ils conservaient des liens avec la mentalité des foules. Ils n’entendaient pas se contenter d’un changement de régime politique ; ils exigeaient une révolution immédiate conduite sans pitié.

C’est pourquoi ils pouvaient exploiter l’anarchie des masses et, en même temps, possédant un programme de principe bien déterminé, et immédiatement applicable, déployer leur énergie pour s’assurer le pouvoir. Leur programme ne comportait pas simplement une adaptation plus ou moins déguisée de la démocratie occidentale à la Russie ; ils pouvaient donc faire leur la formule : « Tout pouvoir aux Conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans », et, par suite, opposer la volonté révolutionnaire du peuple – la volonté parlementaire démocratique, qui en était encore à se manifester dans des élections générales 36.

 

 

L’organisation du parti bolchevique.

 

Son programme radical, qui, comme préface, comportait la destruction, parfaitement accessible aux masses, de l’état de choses existant, n’aurait pas suffi, bien que faisant table rase de l’ordre établi, à justifier sa prétention au pouvoir. Cette justification se trouvait dans l’organisation même du parti, qui non seulement en faisait pour les jours critiques un instrument de conquête du pouvoir, mais encore un moyen de s’y affirmer. Il ne s’agit pas, en l’espèce, du fondement théorique de cette conception de parti, mais de son application à la réalité. Nous ne donnerons donc pas ici une analyse systématique de la doctrine bolchevique non plus que de la conception de parti qui s’y rattache ; il s’agit seulement de dépeindre l’originalité du parti bolchevique au regard du développement historique. Pour rendre compréhensible ce développement, il faut reprendre l’histoire du mouvement révolutionnaire russe. Au milieu du XIXe siècle, à l’époque où fions-sait le Terrorisme, régnait un type de petits groupes sans lien avec les masses, et sans intention (comme aussi sans possibilité) de contact permanent avec elles. Ce type, après son échec, après l’introduction en Russie du Marxisme, pour qui les masses comptent seules, fut remplacé par un autre type, qui chercha, par l’entremise d’intellectuels, à pénétrer des lumières marxistes les organisations ouvrières et à les mettre en liaison avec le parti des masses. Simultanément subsistait le parti socialiste révolutionnaire, héritier des anciens terroristes qui avaient sacrifié à la croyance en une mission spéciale du paysannat russe – groupe d’intellectuels et de littérateurs sans discipline ferme, qui, après la révolution de mars, eut un certain succès, assez fragile, d’ailleurs, par leur indépendance et surtout par leur programme agraire, théoriquement favorable aux masses paysannes.

Mais bientôt, à l’intérieur de la social-démocratie marxiste qui, comme nous l’avons vu, en était arrivée dès 1897 à former une unité organisée, on en vint à des luttes pour l’organisation du parti. Il fallait avant tout que le marxisme restât la base inébranlable du parti, que ce dernier ne devînt pas une sorte de mouvement syndicaliste pour le relèvement des salaires ; après cette lutte contre ce qu’on est convenu d’appeler l’économisme, d’autres luttes s’engagèrent. Ces luttes compliquées d’antagonismes personnels, de résolutions de longue haleine, de polémiques autour de l’émigration, de nombreux changements de front des chefs, avaient pour enjeu la conception fondamentale du parti. Les Mencheviks voulaient faire prévaloir une conception démocratique sur le modèle de la social-démocratie allemande. Quiconque acceptait le programme du parti devait pouvoir s’y affilier. Lénine, au contraire, et la majorité qui le suivait (Bolschinstwo) au congrès de 1903 (d’où le nom de Bolchevik), voulait un sélectionnement, un parti d’élite, c’est-à-dire que seul pouvait être admis celui qui s’engageait à l’obéissance aux règlements du, parti et qui, par conséquent, était prêt à mener activement pour lui le combat révolutionnaire 37.

Lénine voulait renforcer l’autorité des comités directeurs, se basant sur le fait que, pour un parti de combat, d’existence et d’activité nécessairement illégales, la réalisation de la démocratie intégrale ouvrant ses rangs à tous serait insupportable. D’une troupe de combat, le parti se transformerait en une communauté de bavards. On peut donc considérer le parti de Lénine comme une corporation de discipline rigide, rigoureusement marxiste de principe, dirigée par un Comité central de révolutionnaires professionnels, adversaires actifs du régime tsariste. Certes, les organes de direction doivent théoriquement être élus, mais pratiquement, en Russie, il est presque impossible de mener à bonne fin des élections de parti ; ce qui explique la position très forte, dans ces corporations, de révolutionnaires professionnels connus depuis longtemps du parti, à commencer par Lénine lui-même. Ajoutez à cela la méthode de sévère discipline et la lutte menée par Lénine avec une énergie de fer pour le maintien dans sa pureté de la doctrine marxiste sans nulle concession à des courants modernes de politique et d’opinion.

C’est pourquoi le parti bolchevique est le parti de la discipline, bien que, au cours des années qui suivirent la première révolution avortée, il dût se replier sur lui-même. À la différence des autres partis de libre discussion, il n’a pas à redouter les manquements à la discipline : quiconque s’en rend coupable est exclu ipso facto. Aussi, dès 1917, voyons-nous se réaliser le type du parfait bolchevik. Pour celui-ci, il n’est que de percer dans le milieu des Comités ; il n’est pour lui que discipline de fer et obéissance. Pour Lénine, le parti est une sorte de corporation militaire toujours au combat et qui, par suite, n’a pas de loisir pour les discussions et les explications publiques paralysantes. Le but choisi doit être atteint par tous les moyens ; c’est là ce que tout adhérent doit savoir et observer en tout temps. On a dit que cette méthode n’était que l’application de principes militaires au mouvement révolutionnaire. À quoi il faut ajouter que, en fait, dans le mouvement révolutionnaire russe, on était venu à cette sévère discipline par les organisations terroristes de combat et toutes les conditions d’une vie « hors la loi ».

Lénine transporta cette discipline dans un parti conscient de lui-même, qui s’adressait à des foules et travaillait avec elles. Aussi, sa conception de parti peut-elle être considérée comme le trait d’union entre l’ancien mouvement révolutionnaire russe que ses luttes avaient amené à la discipline, et les moyens modernes de propagande parmi les masses. Mais ces moyens ne sont pas discutés publiquement comme dans les autres partis socialistes ; ils sont adoptés en petits comités. Les discussions publiques, les formations de fractions au sein du parti sont foncièrement opposées aux idées auxquelles Lénine tient envers et contre tout. Avant la guerre, il s’élève âprement contre toutes les tentatives de l’entourage de Bogdanov, de Gorki et de Lunatscharski pour trouver au marxisme une nouvelle base philosophique. Après la guerre, il s’élève avec la même âpreté contre les résolutions du groupe Zinoviev-Kamenev, qui met en péril la direction du parti. Il sait presque toujours s’y imposer, exigeant des autres obéissance et discipline, même quand il s’agit de rompre avec l’idéologie révolutionnaire traditionnelle. (Aversion pour le Terrorisme politique, pour l’exclusion des socialistes 38.) C’est en cela que réside la supériorité du bolchevisme dans sa lutte avec le gouvernement provisoire. Il est un, il est centralisé alors que le gouvernement provisoire est incapable de rétablir la discipline et se trouve continuellement menacé par l’organisation soviétique concurrente. Il s’appuie sur des partis où règne la discorde entre eux et en eux. Ainsi le bolchevisme a libre jeu pour poursuivre des buts précis, tandis que ses adversaires, par leurs préoccupations tactiques et leur apparente observation de réalités complexes, restent incompris, deviennent officiers sans troupes, ou, comme les socialistes révolutionnaires, recrutent des armées géantes, mais incapables d’action. La mentalité russe suffit à expliquer le succès d’adaptation de l’organisme bolchevique en Russie. Mieux qu’aucun autre groupe, le parti bolchevique attire les masses par son programme à buts politiques et sociaux d’un radicalisme utopique. Mais en même temps il est capable de créer de fortes organisations qui lui permettent de prétendre au pouvoir au milieu de l’anarchie générale. En cela, les bolcheviks se distinguent des socialistes révolutionnaires de gauche, qui jettent dans les masses des mots d’ordre aussi radicaux que les leurs, tout en restant individualistes, agitateurs, littérateurs et théoriciens radicaux, incapables de former une organisation d’ensemble, parce que ne connaissant eux-mêmes aucune discipline. Les bolcheviks, au contraire, peuvent maîtriser l’anarchie, s’affirmer en face d’elle, guider la société vers des fins déterminées, parce qu’ils représentent une élite forte, ayant une organisation ferme et une volonté inébranlable de discipline.

Ils peuvent, en conséquence, incarner aisément la volonté populaire : étant la seule force organisée, ils paraissent correspondre pleinement aux instincts des masses. C’est ce qui échappe à ceux qui crurent que le bolchevisme ne serait qu’un fantôme passager de la puissance, et qui cachèrent à peine leur joie de la chute de l’incapable et bavard Kerenski. On se figura que le bolchevisme n’était qu’un acheminement vers un régime autoritaire spécifiquement russe, jusqu’au jour où l’on reconnut que l’on ne pouvait le mettre sur le même plan qu’un déchaînement effréné des instincts populaires. Il réussit, en effet, à affirmer sa puissance par une discipline de fer, à imposer aux masses les plus grands sacrifices, à les traiter avec une  brutalité que n’auraient pu rêver les hommes du gouvernement provisoire. Toute l’histoire de la domination bolchevique est le témoignage plein d’enseignement qu’en temps de dissolution, c’est-à-dire dans une période où un régime puissant et traditionnel est remplacé par un gouvernement faible, un petit groupe révolutionnaire solidement organisé peut, par la négation habile d’une réalité qui ne correspond plus à l’instinct des masses, arriver facilement au pouvoir et, pour affirmer sa puissance, employer des méthodes que le régime combattu n’avait pas le courage d’appliquer.

 

 

Les premières tâches du gouvernement bolchevique.

 

Dès sa formation, le gouvernement bolchevique se trouva aux prises avec des difficultés inouïes. D’une part, il ne devait pas trop se hâter de mettre fin à l’anarchie politique et économique qui allait grandissant, car il était obligé de faire figure de protagoniste d’un régime vraiment révolutionnaire, – d’autre part, il était contraint de créer ses propres leviers de commande, qui lui permettraient d’orienter positivement les destinées du pays. À la longue, il ne pouvait se contenter d’apparaître comme l’expression des mouvements de masse provoqués plus ou moins par la nécessité du moment. Il se trouvait en présence de ce problème presque insoluble : créer une nouvelle autorité révolutionnaire, après être lui-même parvenu au pouvoir par la destruction et la dissolution de tous les principes d’autorité.

Et d’abord, alors que, pendant les premiers mois de sa domination, il fallait encore compter avec l’anarchie générale, il s’agissait pour lui de transformer un gouvernement de violence, dont le pouvoir s’étendait à peine au delà de Pétersbourg, en un véritable gouvernement de tout l’Empire russe. Lénine ne se lassait pas d’insister sur ce principe : « Tous nos agissements, toutes nos proclamations doivent donner l’impression qu’elles émanent d’un pouvoir fort et stable. » Par cette confiance en lui-même, perceptible dans sa méthode de créer le bluff d’une sécurité qui n’existe nullement, le Conseil des Commissaires du peuple parvient à la considération. D’autre part, il se tient sciemment pour un gouvernement révolutionnaire détruisant, sur un plan et dans un but précis, l’ancien appareil militaire et bureaucratique. Du moins le transforme-t-il au point de le rendre méconnaissable, quand il sert au nouveau détenteur du pouvoir 39. Ainsi les ministres sont dénommés Commissaires du peuple, par souci de paraître un régime nouveau, différent de l’ancien.

C’est pourquoi la grève, la résistance passive de la bureaucratie font uniquement le jeu des potentats bolcheviques. Elles facilitent l’anéantissement, la désagrégation de la machine gouvernementale. Les préliminaires fiévreusement poussés des tractations de paix ne servent qu’à hâter la destruction de la vieille armée. On autorise chaque corps de troupe à suspendre les hostilités avec l’ennemi qu’il a devant soi. Quand le commandant en chef de l’armée, Duchonin, se refuse à ouvrir les négociations d’armistice, il est relevé, par téléphone, de son commandement. Le commandant en chef de l’armée bolchevique, Krilenko, paraît au quartier général avec une garde dévouée de soldats et de matelots, la haine du simple soldat contre le corps d’officiers trouve sa satisfaction dans l’assassinat de Duchonin 40.

La destruction du commandement s’accomplit tandis que l’anarchie monte. Ainsi le nouveau pouvoir paraît s’identifier avec elle, en dépit de sa prétention théorique de conserver l’armée pour la révolution. Le célèbre décret national, que le gouvernement bolchevique, publia au congrès des Soviets, dès son arrivée au pouvoir, accuse la même tendance. Ce décret supprime la propriété foncière individuelle en Russie, mais en réalité, la propriété paysanne reste intacte ; les terres confisquées au domaine public et aux grands propriétaires passent aux sociétés et aux Conseils des villages. Le sol est laissé à ceux qui le cultivent. On peut considérer ce décret comme un coup de dés politique particulièrement habile. Il ne correspond pas, cependant, au programme agraire bolchevique, qui insiste sur l’importance des grands domaines agricoles. Dans le cas particulier, l’adoption des revendications populaires socialistes révolutionnaires servait la politique d’affirmation du pouvoir. De la sorte, la révolution sociale, l’expropriation des propriétaires fonciers par les paysans étaient sanctionnés. Les socialistes révolutionnaires voulaient ne faire promulguer cette loi que par l’Assemblée Nationale. Les Bolcheviks s’en approprièrent l’intention en faisant entrer tout de suite la loi en vigueur, avant même que le Conseil bolchevique des Commissaires du Peuple ait reçu la confiance du Congrès des Soviets. Ils acquéraient ainsi une solide base sociale.

Les masses paysannes se trouvaient dès lors liées au régime, sinon dans le sens d’un acquiescement explicite, du moins par le fait qu’elles n’avaient plus à souhaiter un bouleversement qui eût rendu aux grands propriétaires la terre expropriée. Le décret se fit d’abord sentir aux gros paysans, il rendit rétroactive la liquidation déjà commencée de la commune rurale et conduisit à un émiettement de la propriété terrienne 41.

En politique extérieure, la rupture avec l’ancien Régime ne s’effectua pas seulement par l’ouverture des négociations d’armistice et de paix ainsi que par la renonciation à toutes annexions et toute domination grand-russienne sur d’autres nations – objet du 1er décret communiqué au Congrès des Soviets, – mais encore par l’annulation de toutes les dettes extérieures et la publication de tous les traités secrets. Par ces mesures incisives, les Bolcheviks atteignaient leur but ; ils apparaissaient comme un régime nouveau, satisfaisant la volonté des masses.

En même temps, on travaillait à la réalisation d’une nouvelle conception de l’État. Le nouveau gouvernement se définissait le Gouvernement du Peuple laborieux. Il proclamait la nécessité de placer la vie tout entière sous le contrôle des Travailleurs ; ainsi se trouvait donnée la possibilité d’affirmer les dispositions anarchistes prises dans les affaires pour anéantir la vieille emprise bourgeoise sur l’économie. La suppression du statut juridique, l’exclusive prononcée contre toute application, sans tenir compte de la révolution, d’anciennes lois du temps des tsars et du gouvernement provisoire, servaient à la destruction de la Société bourgeoise 42. La reconnaissance du travail, comme base de l’État et comme caractéristique de la qualité de citoyen, préparait l’avènement d’une dictature prolétarienne dans laquelle on excluait de la puissance politique certaines classes, certains groupes ennemis des Bolcheviks. On proclame que seuls les travailleurs ont droit de se prononcer sur les destinées du nouveau Régime, que seuls ils ont le droit de vote aux Conseils souverains.

 

 

La légitimation de la domination bolchevique.

 

Par cette adaptation apparente à l’anarchie, qui n’avait en réalité d’autre but que l’anéantissement du vieil ordre politique et bourgeois, les Bolcheviks parvinrent à s’assurer d’une légitimation propre de leur domination, ce à quoi n’était pas parvenu le gouvernement provisoire. Cette légitimation se réclamait de la volonté des travailleurs, qui s’extériorisait chez les masses sous forme de récusation de la situation existante, dans la révolution agraire, dans l’ardent désir de paix, dans la dissociation de l’armée, dans la chute de la discipline dans les exploitations – volonté dont se prévalurent simplement les Bolcheviks pour leur programme socialiste, négateur de l’ordre présent. Cet appel fut exprimé dans la formule : « Le pouvoir aux mains laborieuses, aux Soviets », qui, sous la direction des Bolcheviks, se tournèrent contre le système politique et social.

Cependant, une grande incertitude règne dans les premiers mois de la domination bolchevique – la possibilité subsistait que l’Assemblée Nationale, élue à la fin du gouvernement de Kerenski et dans les premières semaines du régime bolchevique, se prononçât contre ce dernier. Malgré toutes les pressions électorales, cette Assemblée comprenait une majorité antibolchevique déclarée de socialistes révolutionnaires. Qu’allait faire l’Assemblée Nationale en face des décrets bolcheviques qui anticipaient sur ses décisions ? Ces décrets étaient souvent présentés comme mesures à entériner par l’Assemblée Nationale 43.

Il ne saurait être question, à l’endroit de l’Assemblée Nationale et de la part des Bolcheviks, d’une hostilité de principe constamment exprimée. N’avaient-ils pas demandé eux-mêmes, pendant la période de Kerenski, la fixation immédiate des élections. Le danger qui planait sur eux de la part de la majorité de l’« Utschredilka », – comme on désignait souvent l’Assemblée Nationale, – majorité restée antibolchevique, malgré la mise hors de cause des cadets contre-révolutionnaires, le danger, disons-nous, paraissait d’autant plus menaçant. C’est alors que, sur l’initiative de Lénine, le mot d’ordre « Le pouvoir aux masses laborieuses et à leurs représentants, aux Soviets » produisit son effet. Avant la réunion de l’Assemblée Nationale, le Comité central bolchevique lança une proclamation, où l’on faisait ressortir que l’Assemblée Nationale avait à prendre position aux côtés des classes laborieuses et de leur représentation, les Soviets. Le gouvernement cherche à reculer son ouverture. Elle ne doit siéger que lorsque quatre cents de ses membres au moins seront réunis à Pétersbourg, condition très difficile à réaliser en raison des difficultés de transport. Enfin, le 18 janvier, la session peut être ouverte.

Les Bolcheviks occupent 156 sièges ; le nombre total des députés est de 601. Sur 79 circonscriptions électorales, les résultats sont connus, au commencement de janvier, pour 54 des plus importants, comprenant la Russie d’Europe et la Sibérie moins le Caucase, le Turkestan, et la région des steppes. Trente-six millions d’électeurs environ ont pris part au vote. Les socialistes révolutionnaires réunissent environ 58 % des suffrages, les bolcheviks environ 25 %, tandis que 5 % vont aux cadets, contre-révolutionnaires déclarés 44.

Les bolcheviks prétendent que les élections, ayant eu lieu en partie avant la révolution de novembre, ne sont pas l’expression de la volonté du peuple, parce qu’elles ont été faites sur la base de listes périmées. Il n’était pas tenu compte, dans ces listes de candidats, de la scission du parti socialiste révolutionnaire.

L’Assemblée Nationale fut donc discréditée dès avant sa réunion. La direction du parti bolchevique avait fait adopter par la Commission exécutive des Soviets une déclaration des droits de tous les travailleurs, où se trouvaient codifiées et formulées pour la propagande les mesures les plus importantes du présent gouvernement bolchevique : suppression des dettes, approbation de la révolution agraire, contrôle économique des travailleurs, socialisation des banques comme expression de la domination du prolétariat sur la société, etc. Le président bolchevique de la Commission exécutive des Soviets, Swerdlow, dès l’ouverture de l’Assemblée Nationale, déposait cette déclaration des droits, qui devait servir de cadre au travail de celle-ci.

L’Assemblée Nationale ne possédait aucun pouvoir opposable au gouvernement bolchevique. Sa majorité était déconsidérée. Le chef de cette majorité, le socialiste révolutionnaire de droite, Tschernow, qui fut élu président de l’Assemblée, ne s’était-il pas rendu impossible par sa faiblesse et son incapacité comme ministre de l’Agriculture pendant la période Kerenski ? C’est ainsi qu’il fut possible aux Bolcheviks de chasser de façon humiliante, après une seule séance, où l’on discourut sans fin, cette Assemblée Nationale, dans laquelle avaient été mis tant d’espoirs comme début d’une nouvelle ère démocratique. Les matelots, chargés de la sécurité, se déclarèrent fatigués et clôturèrent simplement la session. Ainsi se trouva écarté tout danger de destitution du gouvernement bolchevique par l’Assemblée Nationale issue du suffrage universel, le pouvoir étant passé dès lors sans caractère provisoire aux Soviets et au parti bolchevique qui les désigne. Marche en avant brutale, allant apparemment au-devant des instincts populaires, et conduisant à l’affermissement politique d’un régime, qui se réclamait des Soviets comme expression de la volonté des travailleurs et annonçait un idéal défini de propagande comme expression de la volonté des masses.

 

 

L’affermissement de la puissance bolchevique.

 

Une fois l’existence du gouvernement bolchevique tant soit peu assurée, les vieux organes de gouvernement détruits, les dangers politiques extérieurs écartés par la paix de Brest-Litovsk, que Lénine avait conclue après une âpre lutte contre une forte opposition de son parti, la politique du Conseil des Commissaires du peuple porta ses efforts sur l’affermissement de son propre pouvoir. En remplacement de l’ancienne armée démobilisée, on commença la formation d’une Armée rouge, qui devait se substituer aux anciens gardes rouges plus spécialement aptes aux combats de rue avec des troupes déjà démoralisées. Cette tâche fut confiée à Trotski, qui s’était retiré du Commissariat des Affaires extérieures à la suite de l’acceptation des conditions allemandes de paix, après l’échec de sa formule : « Ni guerre, ni paix 45. » En même temps apparaissait plus clairement déjà l’action de l’organe terroriste, créé par Lénine sous le patronage de Marx et à l’exemple de la grande Révolution française, – de la commission dite extraordinaire pour la lutte contre la spéculation, la contre-révolution et le sabotage, – dénommée la Tcheka, d’après les premières lettres du nom russe.

Dès janvier, le troisième congrès des Soviets avait adopté la Déclaration des Droits des Travailleurs, d’où en juillet est issue la première Constitution de l’État bolchevique, la République russe fédérative socialiste. Le caractère de classes de l’État y était fortement marqué. Seuls les prolétaires, les travailleurs, étaient électeurs aux Soviets, jouissant donc des pleins droits de citoyens. L’État se qualifiait prolétarien ; à la différence de l’ancienne Russie, et conformément aux principes énoncés après la Révolution d’octobre, les plus larges libertés étaient concédées aux nations fédérées, jusqu’au droit théorique de séparation d’avec l’État russe.

Le contrôle dit des ouvriers pour l’anéantissement de l’ordre bourgeois dans la vie économique fut annoncé dès le 16 novembre 1917. Le premier article de ce décret porte : « En vue d’une réglementation méthodique de l’économie nationale, le contrôle des ouvriers sur la production, l’achat, la vente des produits et matières premières, leur conservation et sur la partie financière des entreprises, est établi dans toutes les sociétés professionnelles, commerciales, agricoles, de transport, coopératives de production et autres entreprises, occupant des salariés ou donnant du travail à domicile. » Le contrôle des ouvriers se transforma en socialisation des entreprises, qui peu à peu, au cours de l’année 1918, devint un fait accompli. Ainsi, le Conseil économique étendait de plus en plus sa compétence. De même la liberté d’opinion était de plus en plus réduite ; non seulement dans l’économie, mais encore dans la vie intellectuelle, le contrôle du parti bolchevique allait devenir déterminant. Peu de semaines après son arrivée au pouvoir, l’interdit était déjà prononcé contre les cadets comme parti contre-révolutionnaire, ennemi des masses laborieuses 46. La vie de parti tout entière fut pratiquement éliminée, car, à partir de 1918, seuls furent supportés les partis socialistes, qui témoignèrent de leur loyauté vis-à-vis de la puissance des Soviets. La presse fut d’abord bâillonnée par la procédure pénale du tribunal révolutionnaire de presse, jusqu’à ce que, à partir de juillet 1918 47, les journaux bolcheviques aient seuls l’autorisation de paraître, à l’exception de quelques organes insignifiants qui traînaient un fantôme de vie.

En même temps, dans l’été commença la première grande période de Terreur systématique, appelée terreur rouge, comme mesure répressive des attentats contre les chefs bolcheviques, y compris Lénine. La peine de mort, théoriquement abolie après la révolution d’octobre, fut appliquée par les organismes comme la Tcheka, agent de répression de la contre-révolution, avant que les tribunaux bolcheviques délibérant publiquement l’aient encore infligée. Mais bientôt ces tribunaux l’appliquaient également. Dans l’été de 1918, le tribunal révolutionnaire de Moscou condamnait à mort l’amiral Tschaschni, à l’instigation de Trotski, qui a joué ainsi un rôle décisif dans l’introduction des méthodes terroristes contre les ennemis politiques.

 

 

L’État « fort ».

 

L’État bolchevique fut organisé en État fort et à la vérité, non seulement en État fort contre la société bourgeoise, mais en État fort pour le prolétariat. Il ne connaît pas de droits individuels qui, d’une façon quelconque, puissent limiter la puissance 48. Il ne connaît que les droits des travailleurs, dont il est l’exécuteur. L’État prolétarien ne peut vivre sans discipline, – tel est l’adage que Lénine ne tarda pas à émettre contre certains projets et certaines vues utopiques du début. Ce n’est pas seulement dans l’armée rouge qu’on attacha le plus grand prix à la discipline – le principe de l’élection des généraux et des officiers, proclamé au début par les Bolcheviks, fut bientôt oublié pratiquement et abandonné – mais encore l’obéissance fut exigée pour le travail dans les entreprises. Lénine, comme Trotski, déclaraient que toute économie socialiste est impossible sans l’application des méthodes de travail les plus modernes, contrat de salaire, système Taylor. La discipline de fer du parti communiste au pouvoir devait devenir un modèle pour le pays tout entier ; la domination des Bolcheviks ne devait pas être la continuation du lamentable régime de Kerenski : l’État bolchevique doit réellement dominer toute la Société, parce qu’il se considère comme l’expression de la classe prolétarienne, dont le cerveau est le parti bolchevique 49.

Lénine applique deux méthodes à l’édification de son État fort : brutalité de fer et propagande incessante dans les masses. Dans cette brutalité devaient s’affirmer l’énergie, l’orgueil, la certitude de la victoire, la conscience de la mission des masses laborieuses et de leur entraîneur, le parti bolchevique. À la différence de l’ancien Empire russe, le nouvel État devait être une émanation directe du peuple, dût-il étendre sa puissance sur tous les domaines de l’existence avec une logique et une brutalité implacables. La suppression des libertés individuelles, de l’opinion publique, l’écrasement par les moyens les plus brutaux de tous les groupes susceptibles de fomenter des complots contre-révolutionnaires, la proclamation de la Terreur de classes, grâce à laquelle le bourgeois se voyait frappé non pas tant pour la faute individuelle commise qu’en sa qualité de membre de la classe bourgeoise, l’abstraction de toute considération d’humanité ou de tradition, tout cela n’avait lieu – ainsi que le proclamait sans cesse la propagande – que dans l’intérêt du peuple des travailleurs. On remit en vigueur le vieux et barbare système des otages ; les femmes et les membres de la famille des officiers tsaristes servant dans l’Armée rouge étaient garants de la fidélité de leurs maris et de leurs parents ; la justice « de classes » était brutalement appliquée dans les procès ; la bourgeoisie était anéantie dans sa position, non seulement par la mise hors la loi, mais encore par dépouillement direct (des semaines étaient consacrées à la confiscation du linge et des vêtements ; son droit au logement était strictement limité ; dans les établissements d’éducation, il était fait tort à ses enfants dans les soins et par l’introduction du « Numerus clausus ».) Ce procédé de destruction des couches sociales adverses, susceptibles un jour d’opposer une résistance active, devait en même temps démontrer la solidité du nouvel État. Les souffrances du temps présent, les sacrifices qu’imposaient à la masse ouvrière le désordre de la vie économique, le manque d’approvisionnements, la discipline de fer, les affres de la guerre civile, ne pouvaient lui paraître supportables que parce qu’émanant de son propre gouvernement. Elle se sacrifiait elle-même, – c’est du moins la croyance que la propagande servait à répandre.

La guerre civile commencée dès 1918 et le blocus des puissances de l’Entente favorisent l’évolution de l’État bolchevique vers l’absolutisme, au sens extrême du mot, réduisant toute la vie sociale sous sa domination 50. La lutte contre les différentes armées blanches en Sibérie et dans l’Oural, en Ukraine, en Estonie et dans la Russie du Nord fournit les meilleurs prétextes à la transformation du pays en une forteresse géante, dans laquelle on demanda aux habitants tous les sacrifices possibles. Il ne pouvait plus être question d’humanité, ni de tradition. La contre-révolution justifiait le rétablissement de la peine de mort que le gouvernement prolétarien soi-disant débonnaire avait tout d’abord abolie. Il s’agissait alors pour l’État prolétarien d’être ou de ne pas être, alors les souffrances et les affres du Régime bolchevique purent être déclarées, à l’exemple des terroristes français, comme la résultante de la pression des ennemis du dehors.

On prétendit que seule la contre-révolution menaçante imposait la terreur, l’implacable discipline, le rejet de toute considération humanitaire. On déchaîna l’enthousiasme des partisans en stigmatisant l’égoïsme des adversaires qui voulaient uniquement ressusciter l’ancienne Russie avec ses masses amorphes et ses propriétaires terriens. Le régime bolchevique put alors être presque fêté comme le régime national, – d’autant qu’il s’était libéré de toute dépendance des puissances occidentales par l’annulation de la dette. Les propagandistes bolcheviques proclamaient que sans la révolution la Russie serait devenue une colonie du capitalisme international. Dès 1920, Trotski doit lutter contre la tendance prématurée à fêter comme nationale la guerre des Bolcheviks avec la Pologne, alliée du général blanc Wrangel. La guerre civile fournit le prétexte commode à l’édification de l’État bolchevique absolu, qui d’ailleurs aurait vu le jour sans elle, parce qu’il répondait entièrement à la conception et à l’organisation du parti bolchevique.

 

 

L’organisation de l’État bolchevique.

 

Il serait futile de s’arrêter aux détails de la constitution et de l’histoire administrative de l’État bolchevique, alors qu’il s’agit de peindre la réalité politique de la Russie d’aujourd’hui 51. Aussi l’exposé des deux Constitutions, celles de 1918 et 1923, est-il sans objet. L’important n’est pas dans leurs prescriptions, mais dans les forces politiques et sociales qui s’imposent en réalité. Tout d’abord, il faut remarquer ici qu’il est absolument faux de croire, comme on le fait sou vent, que les Conseils (Soviets) sont un succédané du Parlement. La Russie, il est vrai, est nominalement une république de Soviets. Le Comité exécutif du Congrès des Soviets et sa présidence, à la tête de laquelle se trouve actuellement Kalinine, sont la plus haute expression du gouvernement. Ce Comité présidentiel a le droit de contrôler l’application de la Constitution et l’exécution des ordonnances du Congrès des Soviets. Entre les sessions du Comité exécutif, il est le pouvoir législatif, exécutif et ordonnateur suprême. Le Comité présidentiel est élu par le Comité exécutif, qui apparaît à nouveau comme représentant des Soviets. On pourrait donc croire que les Soviets représentent une sorte de Parlement tout-puissant, gouvernant au moyen de certaines assemblées représentatives et décidant de tous les actes du pouvoir. Mais en réalité les Soviets ne sont aucunement des institutions que l’on puisse comparer à un Parlement omnipotent. Certes, le mot d’ordre du début : « Tout pouvoir aux Soviets ! » était la plate-forme des bolcheviks dans la lutte contre le gouvernement provisoire, et pour l’affaiblissement de l’Assemblée Nationale. Ce furent les Soviets qui légitimèrent le gouvernement bolchevique.

Mais plus la domination bolchevique s’affermissait, plus l’indépendance des Conseils s’effaçait.

De soutiens qu’ils étaient de la dictature d’État prolétarienne, ils en devinrent les « organes politiques ». Le deuxième Congrès des Soviets servit cependant encore à faire reconnaître juridiquement le pouvoir du gouvernement bolchevique, de sorte qu’il parut être l’émanation de sa volonté ; mais depuis lors, les Soviets sont devenus les instruments du parti bolchevique. Les fractions communistes et les « sans parti » tolérés par les communistes comme destinés à assurer la liaison avec les masses, y sont prépondérantes. En dehors des bolcheviques, il n’y a plus dans les Conseils, d’autres partis, la faible et petite opposition des partis socialistes non bolcheviques même a disparu aujourd’hui. Cette évolution tient au système électoral qui est à la base des Soviets.

Le parti bolchevique décide des listes des électeurs comme des listes des éligibles. Les électeurs doivent adopter par acclamation les listes qui leur sont soumises. Évidemment, ils ont le droit d’évincer des candidats de second plan ; cela sert précisément à tenir les masses en haleine, mais cette éviction est sans importance pour la constitution générale des Conseils. En outre, des conseillers qui déplairaient peuvent être éliminés sur-le-champ – par exemple sous prétexte qu’il aurait été fait trop peu de part à la masse, au cours de la campagne électorale, ou que les listes électorales auraient été mal établies, etc. On se sert aussi de prétexte pour éliminer des membres indésirables, de l’organisation du mandat impératif, c’est-à-dire lié à l’exécution de certaines demandes de l’électeur : lorsque Trotski et ses compagnons eurent été expulsés du parti pour opposition constante à sa direction, ils se virent aussi exclus du Comité exécutif des Soviets.

On ne saurait donc comparer l’élection aux Soviets et celle aux corps parlementaires. Des élections libres n’aboutiraient qu’à des occasions d’agitation antibolchevique, fût-ce parmi les travailleurs, ce qui, bien entendu, est inadmissible dans l’État bolchevique. Les élections aux Soviets n’ont d’autre valeur que le maintien de contacts avec les masses. Elles ont pour but de tenir les masses en haleine, de les intéresser politiquement au régime. Elles fournissent l’occasion de gagner des éléments nouveaux à l’activité réelle en faveur de l’État bolchevique. C’est uniquement pour cela que sont organisées les campagnes électorales : elles éclairent les foules et témoignent en même temps de l’attachement populaire au pouvoir régnant. Ce sont des procédés de combat de la classe dominante contre les classes dirigeantes d’autrefois ; on y trouve une arme contre les Koulaks (les gros paysans) ; on s’en sert encore comme d’un moyen pour rendre compte aux ouvriers des villes des résultats politiques et sociaux obtenus ; enfin, pour leur rappeler expressément leur tâche quotidienne.

Les Soviets n’ont, il est vrai, aucune indépendance vis-à-vis du parti, mais ils peuvent quand même servir aux mesures à prendre par la direction contre certains groupements ou certaines personnalités indésirables ; en ce cas, les élections seront annulées parce que les organes locaux n’auront pas réussi à créer, par la campagne électorale, une activité suffisante des masses. On dissoudra les Conseils parce que des éléments indésirables y seront entrés. Le système des Soviets n’est donc que la liaison établie entre la direction du parti bolchevique et les masses ; que si l’on attribuait encore une certaine autonomie aux Soviets, on irait à l’encontre des bases mêmes de l’État bolchevique.

À noter le fait que les organes dirigeants (Congrès des Soviets, Commission plénière, etc.) ne sont pas élus au suffrage direct, mais indirect à plusieurs degrés, donc par l’échelon qui leur est immédiatement inférieur : en conséquence, le nombre et la qualité des communistes, représentants du parti dirigeant, augmentent en proportion directe de l’échelon auquel ils appartiennent.

La concentration de tous les pouvoirs dans l’État bolchevique, tant célébrée par ses adeptes comme le signe de sa supériorité sur la lourde machine étatique de l’Europe, tend aux mêmes buts que l’organisation des Soviets : point de séparation entre l’administration, la législation, la justice. Il devient alors possible que les jugements des tribunaux soient modifiés par raisons politiques, et que Lénine puisse reprocher à un tribunal bolchevique d’avoir agi avec trop d’indulgence envers des malfaisants, etc. Il n’y a donc plus de garanties judiciaires en présence de verdicts politiques. Tout est subordonné à un intérêt unique : le maintien de l’État prolétarien, c’est-à-dire la domination du parti bolchevique. Par suite, toutes les lois sont soumises à cette réserve que la norme essentielle est la sécurité de l’ordre établi, par conséquent de l’État prolétarien. En tout temps, les lois peuvent être suspendues ou modifiées ; la Constitution est soumise aux mêmes aléas, cela dans le but évident de renforcer la puissance coercitive de l’État. En réalité, on ne fait, là, que formuler la domination illimitée du parti au pouvoir. Celui-ci ne doit être gêné par aucun formalisme, et ses actes doivent porter sans retard. Il est certain que ce pouvoir sans bornes est cependant limité, comme dans une monarchie absolue, par certaines coutumes, certaines considérations d’ordre politique. Pratiquement, cette omnipotence de l’État n’a conduit son représentant, pris isolément, qu’à fuir la responsabilité, et aboutit par conséquent à l’accroissement monstrueux d’une bureaucratie qui étouffe sous la paperasse. Mais précisément, cet effort pour fuir les responsabilités n’est qu’une faible contrepartie à la toute-puissance du pouvoir politique : celui-ci peut toujours chercher à se dégager de ces entraves en créant par exemple de nouveaux corps dotés de droits extraordinaires de contrôle, en promulguant de nouvelles ordonnances réformatrices, etc.

Tout l’appareil bolchevique ressemble à une pesante machine que l’on peut amener soudain, par un jet de vapeur inattendu, à un hyper-rendement, au moins pour quelques instants, ce qui n’empêche nullement qu’elle retombe, l’instant d’après, dans son ancienne incapacité de travail. Le système de la puissance politique pratiquement illimitée réussit à éliminer une opposition politique ouverte et organisée. Cette résistance ne peut se manifester qu’indirectement, par des conflits de compétence, par ce qu’on appelle le bureaucratisme qui exécute les instructions des centrales, de façon purement formaliste, sans en observer l’esprit, les laissant accumuler, etc.

 

 

La situation du parti bolchevique dans l’État.

 

L’idée qui domine la construction de la machine gouvernementale, dans son ensemble, réside dans la volonté de faire au parti bolchevique la position la plus forte, de lui donner la possibilité d’intervenir dans tous les domaines de la vie publique. Il n’est pas de droits qui puissent limiter cette position de commandement. Ainsi l’État exploite son emprise sur le marché ouvrier pour subordonner la vie tout entière à sa politique. Il n’y a qu’une opinion publique : celle du parti bolchevique. Elle n’a qu’un objectif : transmettre au pays, au peuple, les instructions de ce parti, de la direction qui mène l’État, et leur suggérer que ces instructions et ces directives servent les masses ouvrières. Cette dictature juridiquement illimitée connaît pourtant exactement ses limites effectives. Elle paraît se conformer à la volonté populaire en lançant ses mots d’ordre dans les masses, les faisant ainsi ratifier par elles ; elle est prête à exploiter toutes les possibilités d’ordre social qui peuvent lui donner l’apparence d’un gouvernement de masses, d’un régime vraiment adéquat qui les attire réellement, et ne les traite pas en troupeau sans volonté, comme le faisait le régime tsariste.

Cette tendance éclate de façon typique dans la politique bolchevique des nationalités 52. Toutes les nations doivent pouvoir se développer dans l’État bolchevique. Il faut rompre avec le système de la prépondérance grand-russienne, avec le chauvinisme dit grand-russien. L’État bolchevique a tout d’abord été république fédérative : il forme aujourd’hui une Union de républiques soviétiques, reposant sur l’entente des sept républiques unies : Russie, Ukraine, Russie Blanche, Transcaucasie, Turkménie, républiques d’Ouzbékistan et du Tadjikistan. Dans cette Confédération, on a donné à ses membres pris individuellement une apparence de liberté singulièrement étendue. La liberté de sortir de la Confédération est expressément garantie à ses membres par la Constitution.

Il faut remarquer aussi que les nationalités fixées sur le territoire des républiques confédérées ont recouvré la libre disposition d’elles-mêmes ; les républiques russe et transcaucasienne s’appellent expressément républiques fédératives. La Constitution garantit que les membres de la Confédération peuvent exercer une action sur les organes centraux, – un Conseil spécial des nationalités a été créé ; celles-ci conservent la vie intellectuelle et culturelle qui leur est propre ; la langue courante usitée dans la circonscription est celle qui sert à l’Administration. Théoriquement, il n’est pas censé exister de langue officielle.

Mais cet édifice fédéraliste, construit avec art, ne limite en aucune façon la toute-puissance du parti. Il ne sert qu’à créer des organes, transmettant de façon compréhensible les instructions du pouvoir central aux masses des nationalités et districts divers. Ces organes doivent présenter la vie populaire sous un jour qui fasse apparaître le régime bolchevique comme le régime éducateur conduisant à la liberté et à la conscience de soi. Le parti bolchevique est la base commune à toutes les institutions d’État, à toutes les républiques fédéralistes. Tout doit plier devant lui. Toute opposition peut être condamnée comme manifestation de chauvinisme, soit grand-russien, soit nationaliste bourgeois. Les nationalités n’ont droit de libre disposition qu’autant qu’elles se maintiennent dans le cadre du bolchevisme. Le prolétariat a le pas sur la nation, et c’est ainsi que des mesures politiques peuvent frapper directement certaines nations par des motifs de lutte de classes : on l’a vu chez les Allemands de la Volga qui, par suite de la formation sociale qui leur est propre, ont été atteints avec une dureté particulière par la guerre aux gros paysans.

L’autonomie intellectuelle laissée aux diverses nations n’a en aucune façon affaibli le pouvoir central, ainsi qu’en témoigne l’énumération des droits que la Constitution a laissés aux organes de l’Union : Affaires étrangères, politique des emprunts, commerce extérieur et commerce intérieur, direction de l’Économie nationale, transports, postes et télégraphes, budget général, englobant les budgets particuliers des républiques de l’Union, direction des contributions, même dans les républiques de l’Union, système monétaire et système de crédit, politique agraire, fondements de la législation ouvrière, normes de l’éducation et de l’hygiène populaires, jugements des conflits entre républiques de l’Union. Cette énumération – et elle est loin d’être complète – prouve qu’en Russie la centralisation n’est nullement diminuée par la constitution fédéraliste. La Fédération des États et la politique des nationalités servent de trompe-l’œil dans la voie déterminée uniquement par le parti bolchevique. Elles sont de grande valeur pour l’éducation des masses et par l’occasion d’intervention qu’elles fournissent aux populations ambitieuses et à leurs représentants.

 

 

Le tout-puissant État parti.

 

Derrière toutes les façades destinées à donner l’apparence d’une fusion de l’État bolchevique avec les masses de travailleurs opprimées par les régimes précédents, derrière le système de Conseils, derrière l’organisation fédéraliste, se cache une seule réalité que peut embrasser une seule phrase : l’État des travailleurs est la domination illimitée du parti bolchevique. État et parti font un, en ce sens que toutes les institutions d’État ne sont qu’appareils de puissance mis aux mains des partis qui doivent présider à la direction et au développement de la société. L’État bolchevique n’est donc pas un État voulant le bien général de ses citoyens, il est consciemment l’instrument d’un parti pour exercer son pouvoir et opérer au profit de certaines couches sociales des transformations qui ne peuvent ni ne prétendent servir les intérêts de tous les citoyens. Aussi, écarte-t-on par principe tout ce qui pourrait affaiblir et limiter cet organe de commande que personnifie l’État suivant la conception bolchevique. L’affirmation de la puissance du parti, tel est le but unique de l’État bolchevique. C’est pourquoi il n’est, pour modérer sa violence dans des cas déterminés, ni considérations d’humanité, ni traditions, comme dans les États absolutistes ; ni de droit des gens ou de droits fondamentaux que l’État soit obligé de reconnaître et d’observer.

L’État ne connaît qu’un seul droit : celui du parti bolchevique d’affirmer son pouvoir. Cette affirmation du pouvoir est la justification de son existence. C’est pourquoi elle est, avec la conservation de l’État prolétarien, le développement et la politique du parti bolchevique qui le gouverne, la base sur laquelle il repose dans tous les domaines. C’est là ce qui le détermine dans toutes ses manifestations de vie extérieure et dans toute son activité.

Lorsque l’on met un frein aux mesures de violence prises contre des non-bolcheviks, ce n’est jamais que par des considérations d’opportunité. C’est le parti qui décide de ce qui est opportun. Aussi la constitution même de l’État s’oppose-t-elle à toute séparation des pouvoirs, – caractéristique de la constitution moderne de l’État bourgeois. Cela tient à son absolutisme ; ce n’est pas une marque de supériorité telle, notamment, que l’effort de s’opposer à la poussée du formalisme dans l’administration, ou de prendre position dans toutes ses entreprises suivant les nécessités de la vie, et non suivant des circonstances promptes à changer, en face de pouvoirs insuffisants. Le groupement de tous les pouvoirs dans la main du parti bolchevique qui domine l’État, le fait que se confondent le droit, les considérations sur la nécessité de son existence, et la politique des bolcheviks, montrent qu’il est bien caractérisé par cette formule : Le pouvoir du parti régnant est illimité ; dans le régime bolchevique, il se confond avec le droit. Il ne s’agit donc aucunement de mesures d’urgence pouvant être suspendues, alors qu’il n’existe dans l’État bolchevique ni liberté d’opinions, ni liberté de réunions, alors que les opinions et les groupements non bolcheviques, les communautés telles que les églises, les sectes, etc., ne sont tolérées que par des considérations d’opportunité. La confusion du parti bolchevique et de l’État se révèlent dans cette intolérance. Évidemment, le parti bolchevique est plus que l’État, qui n’existe qu’en qualité d’appareil de force dans l’ordre social donné, dont le parti bolchevique poursuit la transformation par tous les moyens. Il est encore certaines concessions de fait, dans la constitution présente de l’État, en ce sens que le but poursuivi par le parti n’est pas encore atteint puisqu’il y a encore des gens hostiles, ou indifférents, ou ignorants à son endroit ; mais en principe il ne peut exister de droit opposé au parti.

 

 

Justice et terreur.

 

Suivant la conception bolchevique, l’État est un instrument de puissance qui sert à imposer un programme politico-social guidant et déterminant toute la vie de l’homme. Il faut donc absolument assurer de toutes les façons possibles la domination du parti bolchevique ; le caractère spécial de la justice dans l’Union des Soviets réside en ce qu’elle est ouvertement considérée comme un instrument politique, comme une arme de la dictature du prolétariat. Un court exposé de ses fondements va donc caractériser ici, en tenant compte de points déterminés du Droit pénal, l’État-type créé par les bolcheviks.

Dans l’État bolchevique, l’individu ne saurait prétendre à être jugé suivant des prescriptions légales et une procédure assurant au prévenu certaines garanties de protection. L’État a le droit d’user de moyens administratifs contre les personnes qui menaceraient son existence ou nuiraient au développement de sa politique. Le Code pénal lui-même sert les buts politiques ; la procédure qui en découle ne doit jamais se mettre en contradiction, dans la sentence prononcée, avec la conscience révolutionnaire, comme le répètent les juristes soviétiques. Mais, à côté de la procédure rattachée à la loi écrite, au Code pénal introduit en 1923, l’État bolchevique s’est réservé la possibilité de se débarrasser directement de tous les délits, comme de tous les ennemis de classe, sans être gêné par une procédure publique. Cette prétention de l’État bolchevique d’exercer directement son pouvoir est fondée dans sa reconnaissance de la Terreur comme moyen politique d’État 53. Et même cette Terreur n’a pas été suspendue, comme on pourrait le croire, après l’affermissement du pouvoir politique du parti bolchevique. Cet affermissement n’a servi qu’à muer le nom de Tcheka, – la Commission extraordinaire pour combattre la contre-révolution, – en G.P.U. (Guépéou), c’est-à-dire l’administration politique. Les tentatives de l’administration judiciaire, et surtout les efforts du célèbre procureur Krylenko, n’ont pu faire retirer à la Tcheka le pouvoir judiciaire.

Les tribunaux ne parvinrent jamais que momentanément à limiter la compétence de la Tcheka 54. Mais en fin de compte la Tcheka a triomphé des adversaires juridiques ; le Guépéou est aujourd’hui en possession de toutes les compétences qui reviennent à un tribunal : il peut faire arrêter et condamner aux plus hautes peines, donc à la peine de mort même. À son action ne se rattache aucune garantie de droit pour l’accusé. Il n’a pas à exposer publiquement ses accusations, les résultats de ses enquêtes, les considérants de son verdict. Bien entendu, il n’est pas question d’une procédure régulière qui mettrait le prévenu en face de témoins. Les actes du Guépéou ne relèvent que de contingences politiques ; seul le parti peut en décider effectivement, et y mettre la main. La conception de droit bolchevique trouve dans le Guépéou son expression la plus claire.

Le Droit ne doit être « que le système ou la coordination des rapports sociaux correspondant aux intérêts de la classe dirigeante (en l’espèce, du prolétariat et de son parti) et qui sont protégés par ses forces organisées, c’est-à-dire par l’État ». Telle est la formule de Stutchka, le théoricien bolchevique du Droit 55. Le Guépéou, d’ailleurs en complet accord avec la conception bolchevique du Droit, ne se laisse guider dans les mesures qu’il prend que par des intérêts politiques. En temps de crise monétaire ou fiduciaire, il intervient contre les accapareurs de l’argent en les effrayant par des exécutions ; il fait savoir que, par décision de son comité directeur, plusieurs d’entre eux viennent d’être fusillés. Il fait connaître qu’ayant découvert un complot parmi les hauts fonctionnaires du Commissariat du peuple, il a fait tomber les têtes des coupables. Il publie, à la nouvelle d’un attentat contre quelque diplomate bolchevique, que, pour établir la puissance inébranlable de l’État prolétarien, il s’est débarrassé de plusieurs détenus suspects de contre-révolution. Il n’entend pas servir à la justice universelle, et demeure, dans ses caractéristiques, mieux qu’un instrument propre à la découverte de complots, de tentatives de sabotage, etc. ; il est un instrument d !intimidation politique et sociale. La Terreur appartient au droit de la classe régnante, parce qu’elle est nécessaire au maintien de sa domination. Il n’existe pas de données sûres quant à l’activité de la Tcheka et du Guépéou, car rien ne les oblige à rendre publics leurs jugements. De plus, dans les premières années du règne bolchevique, il y eut, sur simple dénonciation de ses bureaux locaux, des exécutions en masses, – insaisissables, aujourd’hui, pour la statistique. Les émigrés en estiment le chiffre à 1.860.000 (d’après le livre d’Iljin : Le monde devant l’abîme), et de ce nombre, dit-on, 28 évêques, 1.200 prêtres, 6.000 instituteurs et professeurs, 8.800 médecins, 54.000 officiers, 260.000 soldats, 105.000 officiers de police, 48.000 gendarmes, 12.800 fonctionnaires, 355.000 autres intellectuels, 192.000 ouvriers prolétaires, et 815.000 paysans. Ces chiffres comprennent vraisemblablement un grand nombre de victimes de la guerre civile.

Quelques citations montreront le caractère d’organisation qu’a la Terreur rouge. Au lendemain du meurtre de Uritzki, président de la Tcheka de Pétrograd, le Journal rouge écrit de Pétrograd : « Debout pour la Terreur contre les vivants (c’est-à-dire les bourgeois vivants). Compagnons, marins, soldats ! Détruisez et anéantissez les restes de la Garde blanche et de la bourgeoisie ! Mort à la bourgeoisie ! Voilà quel devra être notre mot d’ordre : Mort à la bourgeoisie ! » La Tcheka de Pétrograd a fait fusiller en une nuit 512 otages. Le 3 septembre, le Commissaire du peuple, Petrovski, lança l’ordre suivant : « Il faut mettre un terme immédiat à la mollesse et à la sentimentalité. Les Soviets locaux arrêteront sur l’heure tous les socialistes révolutionnaires de droite qui leur sont connus. On saisira tout de suite un nombre considérable d’otages dans les rangs de la bourgeoisie et des officiers. À la moindre tentative de résistance, ou au moindre mouvement dans les milieux de la Garde blanche, on procédera sans pitié à des fusillades en masses... » Radek écrit, dans un article publié pour la justification de la Terreur rouge :

« La Terreur rouge a été provoquée par la Terreur blanche. La nécessité de la Terreur rouge, c’est-à-dire de l’application de toutes les méthodes (périphrase signifiant la peine de mort – N. de l’auteur) pour forcer la bourgeoisie à obéir à la classe ouvrière, est commandée par notre situation intérieure et extérieure. La suppression individuelle de certains bourgeois qui ne prennent pas une part directe aux mouvements des Gardes blanches n’a d’autre portée que l’intimidation au moment de luttes imminentes, pour répondre à des attentats. (Justification de l’exécution des otages. – N. de l’auteur.) Il va sans dire que des douzaines de têtes paieront la rançon de tout chef de Soviet, de tout chef de la révolution ouvrière qui tomberait de la main des agents de la contre-révolution. » La forme même sous laquelle Radek s’élève contre les fusillades d’otages, décrétées par la Tcheka, est caractéristique du Terrorisme bolchevique. Cinq exécutions publiques, affirme-t-il, sont plus efficaces que « l’exécution par les armes de cinq cents hommes sur décision de la Tcheka sans le concours ouvrier ». Ce conseil n’a pourtant pas été suivi. On en resta aux exécutions en masse secrètes. (Cité d’après Steinberg : Violence et terreur pendant la révolution, Berlin, 1931, p. 53. – Steinberg fut, pendant quelque temps, Commissaire du peuple pour la Justice, comme représentant des socialistes révolutionnaires de gauche.)

La Tcheka n’est soumise à aucun Commissariat du peuple, c’est le Procureur de la plus haute Chambre de l’Union des Soviets qui contrôle la légalité de ses actes. Toutefois, ce droit n’est que pour la forme. Le président du Guépéou de l’Union fait partie du Conseil des Commissaires du peuple avec voix prépondérante. Le Guépéou possède une armée propre, qui n’est pas soumise au commandement de l’armée rouge. Il a ses propres camps de prisonniers, surveillés par ses seuls agents.

Il est donc un instrument immédiat de Terreur et de violence, aux mains de la direction du Parti. Il sert au contrôle, à l’observation de toutes les branches de l’administration. Il surveille spécialement l’activité de ses représentants diplomatiques. C’est lui qui place les agents secrets chargés d’observer la vie publique. Il ne faut pas croire que son activité se soit ralentie, en ces dernières années, depuis qu’il a adopté des formes d’organisation fermes. Ainsi, en 1930, par exemple, on fusilla, pour de prétendus sabotages de l’administration, quarante-huit fonctionnaires des Soviets d’origine bourgeoise, dont les aveux ne furent publiés qu’après leur mort. Un seul exemple entre mille montre à quel point le Guépéou soustrait son action à toute publicité. En 1931, eut lieu le procès public de quatorze chefs mencheviks. On y mentionna souvent l’agent menchevik Braunstein, qui aurait été arrêté par le Guépéou. Cependant, on ne fit pas connaître ce que le Guépéou avait fait de lui. Il aurait été condamné ; l’on n’en dit pas davantage. On ignore donc s’il a déjà été exécuté, ou s’il est seulement gardé dans un camp de prisonniers du Guépéou.

 

 

Les tribunaux dits ordinaires.

 

À côté de la Justice du Guépéou, qui se déclare ouvertement politique et terroriste, il existe une Justice dite ordinaire. Mais ces tribunaux ordinaires ne peuvent être comparés aux tribunaux des États constitutionnels bourgeois des temps modernes, qui offrent des garanties déterminées à l’accusé.

Sans doute, ils occupent une place dans l’histoire du Droit, puisqu’ils correspondent sciemment aux principes fondamentaux du droit bolchevique, poursuivant, par conséquent, certains buts politiques et sociaux, mais non celui de servir à une justice générale. Ce sont des organes de lutte de classes, donc des instruments politiques. Cette justice « politisée », si l’on ose ainsi s’exprimer, n’a pas été modifiée par l’introduction du Code, qui mit fin à l’état de choses régnant pendant la première période, période au cours de laquelle les tribunaux bolcheviques exercèrent leur activité conformément à leur conscience révolutionnaire de classe, en qualité de créateurs du Droit révolutionnaire 56. L’introduction du Code n’a en aucune manière suspendu la « politisation » de la justice, qui, ainsi que l’observe le procureur Krylenko, doit être considérée comme l’expression du principe bolchevik de l’unité de tous les pouvoirs. Le Code pénal établit de plus expressément – ceci est tout à fait caractéristique – que la règle supérieure, est, pour le juge, d’avoir constamment en vue l’existence de l’État prolétarien. C’est ainsi que l’article 9 spécifie que, dans chaque cas particulier, le choix de la peine doit être fait suivant la conscience juridique socialiste, conformément aux principes du Code pénal. Tout délit peut ainsi se transformer en délit politique, d’autant plus que le juge doit considérer non la faute en elle-même, mais en fonction de la classe à laquelle appartient le prévenu et l’importance que peut avoir le délit pour l’ordre politique, si bien que la moindre contravention peut paraître un crime politique entraînant la peine de mort.

On remarquera que le Code prévoit la peine de mort pour les crimes contre l’État, l’administration, la propriété, les crimes d’ordre militaire, d’ordre économique particulièrement graves ; et que, par contre, on n’y trouve pas inscrite la peine de mort pour attentats contre la vie ! C’est que le crime est mesuré suivant le danger dont il menace la société ; or, un crime passionnel est naturellement moins dangereux qu’un crime politique ou économique propre à fortifier le courage de la bourgeoisie, à affaiblir dans les entreprises industrielles la discipline ouvrière, etc. La « politisation » de la Justice trouve encore son expression dans l’article 28, qui donne au tribunal la possibilité de ne pas s’en tenir forcément à l’application de fa peine minima. Faculté est donnée au tribunal de tenir compte dans son verdict de l’origine prolétarienne de l’accusé, de ses états de service révolutionnaires ; etc. L’article 25 est non moins frappant : il comprend l’échelle des condamnations établie suivant que le crime a eu ou non pour mobile le rétablissement du pouvoir bourgeois.

Le crime de contre-révolution est compris dans un sens extraordinairement étendu. L’article 57 traite de contre-révolutionnaire tout acte portant une atteinte consciente quelconque aux principales conquêtes politiques ou économiques de la révolution prolétarienne.

Le Code pénal est donc d’une extraordinaire dureté. Considéré dans son principe, il donne aux tribunaux toute faculté d’agir avec la dernière rigueur contre les adversaires politiques et sociaux de l’ordre établi. C’est donc comme une pure fiction qu’il faut prendre l’assertion suivant laquelle le Droit soviétique ne connaîtrait non des peines pour réprimer certains crimes ou délits, mais seulement des mesures de protection sociale. Dans la pratique, du reste, il importe peu que la peine de mort soit considérée ou non comme mesure de la plus haute protection sociale. La théorie de la défense sociale a conduit uniquement à ceci : que les délits dits criminels, ou de droit commun, tant qu’ils ne prennent pas un caractère de menace pour l’ordre public, comme serait l’organisation de bandes de brigands, sont traités avec bien plus de mansuétude que les délits dits politiques. En les condamnant, on en arrive à se persuader que l’on agit pour la défense et l’éducation sociales, tandis que la faute politique d’un adversaire est châtiée avec la dernière rigueur ; la « défense sociale » exige la destruction physique de l’individu, incorrigible de par ses origines de classe.

Les garanties déjà insérées dans la législation en faveur de la justice politique semblèrent cependant insuffisantes aux bolcheviks. Possibilité est donnée aux autorités politiques, c’est-à-dire à la Commission plénière des Soviets de s’immiscer dans l’application du droit. Cela revient à dire pratiquement, la Commission plénière des Conseillers dépendant de la direction du parti bolchevique, que celle-ci est toute-puissante dans la justice ordinaire elle-même. Ainsi, la Commission plénière peut décider que l’amnistie, décrétée cependant par elle, ne s’applique pas à tel cas et que, par conséquent, la condamnation à mort doit être exécutée. « La Commission plénière gracie ou exécute, suivant son appréciation, qui ne connaît pas de limites 57. » Cette phrase de Krylenko, qui date de 1922, a gardé toute sa valeur dans le droit soviétique d’aujourd’hui, même après l’introduction du Code pénal. Le principe fondamental de la justice politique se révèle aussi dans le rôle attribué au procureur : il est sans cesse rappelé que le ministère public doit être considéré comme un auxiliaire de la politique. Il encourt des blâmes graves lorsque, dans l’exercice de ses fonctions, il se borne, suivant des principes formalistes, à l’application de la loi dans sa lettre, sans envisager le côté politique et social de la question.

« Contre le droit formaliste » et « plus de crimes, mais jugement suivant la nocivité sociale de l’acte » – ces deux formules qui correspondent à la conception bolchevique du Droit sont pénétrées de la croyance que la Justice, les tribunaux ne sont que des armes réservées à la dictature prolétarienne, c’est-à-dire au parti bolchevique.

Tout comme les Conseillers, les tribunaux ont la mission d’assurer la liaison de la tête du parti et de son gouvernement avec les masses. La « politisation » de la justice sert à transformer les tribunaux en terrains de propagande, où sont exposés et justifiés les buts et les intentions du parti. Des simulacres de Cour, où siège un tribunal fictif composé de membres du parti, ouvriers, etc., statue sur des cas divers : dommages sociaux, danger de la religion et des classes non prolétariennes, – du bureaucratisme, l’insuffisante observation des prescriptions du parti, ivresse, superstition, etc., dans le but d’éclairer les foules. Même objet pour les tribunaux véritables, qui, eux, ne sont pas, comme les soi-disant Cours, des assemblées populaires groupées en tribunaux. Le tribunal bolchevique ne doit pas se contenter d’écarter le mal fait à la société ; il doit s’efforcer tout à la fois, en montrant les causes générales de ce mal, de justifier la politique du parti et donner aux masses le courage et l’élan nécessaires à son succès.

Les tribunaux bolcheviques ne se sont jamais départis de cette manière de procéder, – depuis le procès des vrais révolutionnaires, en 1922, jusqu’au grand procès des spécialistes Ramsin et consorts, en 1930 58. Dans ce dernier procès, des savants bourgeois et des ingénieurs furent accusés de sabotage ; ils étaient censés avoir organisé une sorte de conjuration par la fondation d’un parti de l’industrie avec le soutien d’émigrés. Le but en était d’amener la Russie à maturité en vue d’une intervention de l’extérieur, par la lutte contre l’économie politique du bolchevisme. Toujours est-il que l’on remarque un « perfectionnement » dans l’utilisation du tribunal comme terrain de propagande politique et sociale. Au cours du procès contre les socialistes révolutionnaires de droite, quelques accusés seulement, et des accusés de second plan, firent des aveux. Il en fut tout autrement dans celui des spécialistes. Les accusés semblèrent ne faire qu’un avec l’accusateur public. Le procureur n’eut qu’à faire remarquer dans leurs aveux la confirmation, du point de vue social et politique, de la politique bolchevique, de ses buts et de ses méthodes.

C’est là l’évolution obligée par l’essence même de l’organisme juridique bolchevique. Il est bien inutile, en effet, d’appeler un accusé devant un tribunal, dont les débats publics pourraient devenir désagréables au régime. Le Guépéou est là pour ces adversaires politiques. Les prévenus que l’on va juger en public sont soigneusement passés au crible. Ainsi l’on s’est gardé de juger en séance publique tous les soi-disant affiliés à la conjuration du parti de l’industrie. Meck et Paltschinski, que l’on a désignés comme les têtes de celui-ci dans le procès des spécialistes, furent arrêtés et exécutés par le Guépéou. Dans tout l’appareil judiciaire, dans la condamnation du point de vue du dommage social, on s’emploie particulièrement, dans les procès politiques, à organiser des scènes de repentir et d’aveux. Ces aveux et ce repentir peuvent être d’une grande utilité aux Bolcheviks et sont exploités – ainsi dans les cas de Ramsin et des quatorze Mencheviks – comme preuve de l’effondrement politique de l’adversaire et de la force triomphante du parti. Le prévenu collabore ainsi lui-même à la politique bolchevique et, par là, il lui reste une chance de pardon en devenant, grâce à un verdict de clémence, la preuve vivante de la supériorité de la dictature prolétarienne.

Bien entendu, il n’est pas nécessaire que les aveux du repentir aboutissent au résultat souhaité : l’exécution de prévenus repentants peut être nécessaire ou commode, et justifiée par le doute qu’inspire la sincérité des remords, – comme dans le cas de l’ancien député bolchevique Malinowski, mouton du régime tsariste. Toujours est-il que la promptitude aux aveux est infiniment plus avantageuse dans ses perspectives que la tentative de négation de délit, l’accusation reposât-elle sur les bases les plus futiles. L’État a toujours raison en face de l’inculpé ; c’est pourquoi l’on pourrait appeler crime de contre-révolution le simple fait de mettre en péril les décrets de la justice bolchevique par la discussion de l’accusation. Du moins en est-il ainsi dans les grands procès politiques organisés dans un but de propagande, où l’attitude convenue de l’accusé – par conséquent les matériaux qu’il livre ainsi pour l’homologation de la politique bolchevique – constituent la seule chose qui ait un sens. Mais, de plus en plus, on pourrait en dire autant de procédés de moindre importance ; l’attitude adoptée comme correspondant à certaine condition sociale et politique déterminée constitue une défense autrement forte que les dénégations de l’état de fait qui gît au fond de la question.

 

 

La loi matrimoniale.

 

L’exposé des principes fondamentaux et des procédés employés par la Justice criminelle bolchevique montre à quel point l’État bolchevique s’efforce d’ordonnancer toutes les manifestations de la vie sociale en les ramenant à son existence comme fin. Ainsi, l’État ne servira pas à la justice, mais, au contraire, les jugements ne sont que des moyens employés par la dictature du parti pour maintenir et assurer son pouvoir. Mais en même temps, certains domaines de la vie sont laissés, dans l’État bolchevique, à l’appréciation particulière, alors qu’ils relèvent dans l’État juridique bourgeois au moins de la protection de l’État, avec les droits généraux fondamentaux et particuliers de l’individu.

Nous visons là la législation matrimoniale bolchevique qui, par suite de son caractère individualiste, paraît être en opposition avec le principe d’absolutisme d’État qui caractérise l’État bolchevique 59. Cet État bolchevique (qui, par ailleurs, ne reconnaît aucun droit à l’individu, ou, du moins, en dispose au gré de sa volonté) paraît ici donner toute liberté à la volonté individuelle. Il ne s’occupe de la forme des rapports entre homme et femme, – des « rapports sexuels » qu’autant qu’ils sont de conséquences pour l’hygiène ou la politique de natalité, ou bien encore qu’ils peuvent conduire à l’oppression de l’individu, en particulier de la femme. Des rapports qui, chez nous, tombent sous le coup de la loi, parce que contre nature, comme l’inceste, sont impunis dans l’État bolchevique, car, s’ils sont blâmables, ils ne nuisent pas à la Société. Ils ne deviendraient punissables que si leur malfaisance quant à la politique de natalité était démontrée. Ce sont des considérations d’hygiène qui ont fait déterminer les conditions de l’avortement. Celui-ci n’est autorisé que dans les cliniques de l’État. Il doit, en théorie, servir aux gens de condition moyenne ; la pratique cependant a démontré qu’ils en usent beaucoup moins qu’on ne l’aurait attendu. Si l’avortement n’est pas favorisé par l’État, c’est que ce dernier croit à la possibilité d’une amélioration grandissante de la situation économique par le développement du socialisme, et avant tout pour des considérations médicales, l’avortement s’étant révélé comme nuisible à la santé. Par suite, à l’heure actuelle, il est fait plutôt obstacle à l’avortement autorisé, qu’il n’est donné de facilités pour sa pratique. Une des raisons principales de l’autorisation donnée était, outre la misère résultant de la guerre civile, l’idée de remplacer par des médecins capables les charlatans qui s’y adonnaient 60.

L’État bolchevique – pour employer sa terminologie – considère toute la vie sexuelle comme une « affaire privée ». Il ne cherche pas à favoriser légalement le mariage monogame conclu pour la vie, il s’élève dans sa législation uniquement contre le fait que le mariage est une forme d’abus social, d’abus au détriment de femmes insuffisamment éclairées. Il veille à ce que les pères remplissent, vis-à-vis des enfants et de la mère, leur devoir d’entretien, qui incombe aussi juridiquement à la femme dans les conditions économiques correspondantes, etc. Il ne s’occupe pas du maintien du lien conjugal par la multiplication des obstacles à sa rupture et la protection des enfants légitimes. Avant l’introduction du droit matrimonial actuel, en 1927, des théoriciens bolcheviques réclamaient la suppression de l’enregistrement officiel du mariage, ce qui aurait pour conséquence de mettre juridiquement sur le même pied le mariage de fait, c’est-à-dire l’union libre entre homme et femme. En droit bolchevique, le mariage est un contrat privé sans caractère d’engagement durable officiellement enregistré. La radiation de cet enregistrement, c’est-à-dire la dissolution du mariage, est aussi facile que son inscription. L’enregistrement d’un mariage polygame ou polyandre ne peut, il est vrai, avoir lieu, et avant l’inscription d’une nouvelle union, toute union ancienne doit être rompue, mais aucun avantage juridique n’est accordé au mariage officiellement enregistré. Au point de vue familial, la consanguinité physique naturelle suffit ; il n’est fait aucune différence juridique entre les enfants légitimes et les enfants naturels.

La législation matrimoniale semble répondre davantage à un individualisme radical qu’à un étatisme absolu, désireux de modeler et de diriger l’ensemble de la vie sociale. En examinant de plus près les considérations qui ont présidé à l’élaboration de cette législation, le but politique déterminé apparaît nettement.

À la base de la législation matrimoniale bolchevique, on trouve l’effort de destruction d’un vieux centre de puissance de la société bourgeoise, de l’État et de l’ordre économique bourgeois. La famille, reposant sur le mariage monogame à vie, doit être dépouillée de sa signification sociale par la suppression de la protection de l’État. Elle doit être remplacée, comme cellule centrale de la Société, par la communauté de travail professionnelle. En cela le gouvernement bolchevique croit pouvoir hâter une évolution favorable à la prédominance de ses idées. En libérant la femme de la famille, libération qui devra être hâtée par la loi, on provoquera des bouleversements économiques qui ouvriront la porte à l’intervention de l’État et, avant toute chose, la base du vieil ordre sera détruite. L’État ancien devait avoir égard au mariage traditionnellement consacré ; l’État bolchevique qui, dès 1918, s’empressa de remplacer le mariage religieux par le mariage civil, n’y est pas contraint.

Si, à la différence de la législation de 1918, le droit matrimonial de 1927 ne connaît plus de mariage civil, c’est que, pour les légistes bolcheviques, le fondement religieux du mariage, qu’ils voulaient détruire en 1918, ne présente plus aucun danger. La nouvelle législation tend avant tout à la protection de la communauté matrimoniale (ou, mieux : sexuelle) dite de fait, donc non enregistrée. La volonté des législateurs n’est pas d’aboutir à l’anarchie sexuelle, mais de transformer le mariage en une union purement naturelle, exempte de tout caractère religieux. La communauté professionnelle de travail de l’homme et de la femme, qui n’a pas, comme l’ancienne famille, de place particulière dans la vie sociale, doit remplacer l’ancienne communauté de biens matrimoniale. Ainsi les législateurs bolcheviques croient écarter la fourberie du mariage bourgeois, qui ne correspond plus à l’évolution des rapports sociaux et économiques, qui tient la femme éloignée de toute vie sociale active, qui surestime l’appel du sexe, etc. L’État bolchevique, par sa législation, hâte l’évolution, qui tend au remplacement de l’ancienne famille par la profession et les formes correspondantes de la vie sociale.

L’État s’oppose directement à la Société par le fait qu’il ne voit dans le mariage qu’une forme de rapports sexuels, qu’une affaire purement privée. Il doit écarter juridiquement l’ancienne institution de la famille qui pourrait être opposée au tout-puissant État bolchevique. L’État doit être entièrement délivré de l’ancien ordre social. Par la législation matrimoniale, l’État bolchevique agit comme agent promoteur du procédé de dissolution dans un domaine social qui, jusqu’ici au moins, était resté juridiquement stable et inébranlable. Cette sphère, opposant de la résistance à la domination de l’ordre bolchevique grâce à son organisation antérieure, va être classée « du domaine privé », c’est-à-dire n’être plus soumise à aucune contrainte légale.

Ainsi la machine gouvernementale bolchevique se forgea une base juridique pour se préserver de toute tentative de la famille contre sa toute-puissance et son action de transformation sociale : le caractère d’affaire privée donné à la vie en commun de l’homme et de la femme comme le rejet du principe de la protection du mariage monogame par l’État permettent d’assurer la domination bolchevique, non seulement par la libération de la femme, comme chez les nations arriérées, chez les paysans, etc., mais encore par la mainmise sur les enfants contre les parents.

Il va de soi que le mariage, en tant que mariage bolchevique enregistré, ne peut servir juridiquement de base à aucune communauté avec droits et autorité propres. Par suite, la famille, les parents n’ont juridiquement sur les enfants aucun droit particulier d’autorité. Seule l’impossibilité pratique d’enlever aux parents l’éducation des enfants pour la confier à l’État a conduit au maintien de l’éducation familiale 61. Mais il n’existe aucun droit des parents dominant le droit de l’État et susceptible d’influer sur l’éducation de façon déterminante. Les enfants peuvent se tourner contre les parents, si l’intérêt bolchevique l’exige. Les parents ne possèdent aucun moyen juridique de soustraire leurs enfants à la doctrine et aux organisations bolcheviques. Les enfants peuvent même servir, auprès de leurs parents, de propagandistes actifs de la puissance bolchevique. C’est ici même qu’apparaît le plus clairement le point de vue dominant de la législation matrimoniale. En supprimant toutes les prérogatives et la protection particulière dont bénéficiait le mariage monogame, le parti bolchevique s’assure une influence considérable sur la société. La législation matrimoniale, en apparence individualiste, du régime n’est en réalité qu’un moyen d’assurer, de développer l’absolutisme de l’État et ses possibilités d’intervention décisive dans la Société.

 

 

La législation religieuse.

 

Tout comme la loi sur le mariage, la législation ecclésiastique et religieuse du régime bolchevique sert aussi à détruire toutes les institutions susceptibles de s’opposer à l’absolutisme de l’État et au parti qui le domine. Toutes les religions, comme aussi la famille antique fondée sur l’indissolubilité du mariage, sont considérées par le régime bolchevique comme partie de l’appareil de domination pré-bolchevique. Mais, tandis que les organes matériels de cet appareil (administration, justice, armée, presse, etc.) sont aisés à retourner, c’est-à-dire à bolcheviser dans leurs emplois, il n’en va pas de même d’une société enracinée dans ses usages et ses traditions telles que la famille et les communautés religieuses. Par leur principe même, elles s’opposent aux prétentions du régime bolchevique à la direction de la société tout entière ; c’est pourquoi leur perte est résolue. Mais cette destruction ne saurait s’accomplir en un jour. Il faut y travailler lentement, par l’anéantissement graduel des institutions à supprimer de la vie publique.

Le régime bolchevique répond ainsi à de prétendues exigences individualistes radicales de la législation ecclésiastique aussi bien que de la législation matrimoniale. Il sépare la Religion de l’État aussi radicalement qu’il en sépare le mariage, et, pour emprunter sa terminologie, toutes les formes de vie commune aux deux sexes. Il croit par là ébranler définitivement les fondements de la Religion. En cela, il se persuade que le pouvoir de celle-ci a reposé jusqu’ici principalement sur l’appui de l’État. C’est pourquoi l’on voit les bolcheviks, aussitôt après la révolution d’Octobre, se hâter de proclamer la séparation radicale de l’Église et de l’État, qui régit encore aujourd’hui, dans ses grandes lignes, la politique ecclésiastique dans toutes les parties de l’Union des Soviets 62. Une des conséquences de cette séparation est la liberté de conscience et la liberté de croyances, par où les bolcheviks pensaient atteindre l’Église orthodoxe, particulièrement abhorrée comme appui de l’ancien régime.

Il va de soi que toute lutte des Églises, communautés, etc., contre le pouvoir nouveau est interdite. Le code pénal défend expressément de faire servir « les préjugés religieux » des masses – cette terminologie, à elle seule, est caractéristique – au renversement de la puissance ouvrière et paysanne ou à l’excitation à la résistance contre ses lois et ordonnances. Toute possibilité de propagande des différentes confessions religieuses a été restreinte en 1929. À l’origine, on lisait dans l’art. 4 de la Constitution de l’Union : « Afin de donner la liberté de conscience effective aux travailleurs, l’Église est séparée de l’État, et l’École de l’Église. La liberté de propagande religieuse et antireligieuse est accordée à tous les citoyens. » La dernière phrase a été formulée en d’autres termes sur l’initiative du Congrès des Soviets. Elle exprime aujourd’hui ouvertement les rapports qui existent en réalité. « La liberté de profession de foi religieuse et de propagande antireligieuse est reconnue à tous les citoyens. » La liberté des Églises est donc extraordinairement limitée ; elles ne peuvent se livrer à aucun prosélytisme.

Depuis que le gouvernement bolchevique s’est installé, tous ceux qui vivent du culte, c’est-à-dire les ecclésiastiques de toutes confessions, sont considérés comme des citoyens sans droits politiques. Tout comme les membres des ci-devant classes dirigeantes, de la bourgeoisie ou du commerce, ils se voient refuser le droit d’électeurs aux Soviets. L’enseignement religieux est interdit aux prêtres, et ne peut même pas être donné sous forme scolaire, sur arrangement privé, à des élèves n’ayant pas accompli leur dix-huitième année. Du reste, il est interdit au prêtre, en général, d’instruire, de revêtir des fonctions d’État, d’occuper des postes de quelque importance dans les associations, etc. Aucune communauté religieuse n’a d’existence juridique ; elles ont pour base des groupes de croyants qui s’unissent en sociétés privées n’ayant pas le droit de posséder. Les églises sont attribuées en usufruit à ces sociétés privées.

La législation religieuse tout entière donne à l’État la possibilité de prendre contre les Églises des mesures rigoureuses. La moindre résistance de leurs chefs aux décisions ou aux vues gouvernementales peut les rendre suspects de contre-révolution ; par contre, il est possible qu’une tolérance plus grande à l’endroit des « préjugés » populaires vienne renforcer la proclamation de la liberté de conscience, qui n’admet pas la campagne contre la foi, espérant toujours sa disparition graduelle devant le progrès des clartés intellectuelles. Mais cette « tolérance » n’exclut pas non plus la possibilité d’exercer la pression la plus forte sur les Églises. Il se peut que le Commissariat du peuple pour la Justice donne des instructions précises quant à la lutte contre les préjugés religieux, tels par exemple la croyance à la soi-disant incorruptibilité des corps des saints. La circulaire du Commissariat de la Justice du 25 août 1920 contient quelques passages caractéristiques de l’esprit dans lequel la législation religieuse applique la soi-disant liberté de conscience, mais, en réalité, développe l’athéisme. « Sur l’initiative et les revendications pressantes (!) des masses ouvrières des gouvernements... on a procédé à la dissection de cinquante-huit corps dits incorruptibles. Ces opérations ont eu lieu en présence des masses ouvrières et des ecclésiastiques, des médecins compétents et des représentants du Pouvoir des Soviets ; elles ont dévoilé une série de pratiques frauduleuses à l’aide desquelles les ministres du culte trompaient les masses ouvrières. » On insiste sur le fait que l’examen des corps incorruptibles se fera sur l’initiative de la population ouvrière, avec l’autorisation du Comité exécutif ou des Soviets locaux. On crée donc une atmosphère donnant l’impression que les mesures antireligieuses servent aux foules et sont l’expression de leur volonté. Les opérations entreprises contre le trésor des églises dans le gouvernement de la Volga au cours de la famine (1921) marquent bien à l’aide de quelles fictions travaille la politique du gouvernement des Soviets. La confiscation générale des trésors d’églises n’est ordonnée que par des motifs politiques et sociaux ; ils doivent servir à secourir les foules affamées, et de cette façon le gouvernement a la possibilité d’exercer les dernières violences : exécutions ; etc., sur les représentants des Églises qui, s’élevant contre les confiscations, se montreraient non seulement activement contre-révolutionnaires, mais encore prouveraient ainsi au peuple le caractère antisocial de la Religion.

 

 

Les méthodes de combat de l’État athée.

 

La séparation radicale de l’Église et de l’État, qui laisse soi-disant pleine liberté aux religions, n’est donc en réalité qu’une méthode de combat de l’État athée. La tolérance n’est qu’un phénomène transitoire et ne vaut que pour la période pendant laquelle l’athéisme ne sera pas encore installé dans les masses. La liberté de mouvements des communautés, églises, sectes, etc., se trouve considérablement réduite, – elles sont suspectes, comme ennemies permanentes de la révolution. Au fond, leur existence entière n’est tolérée qu’aussi longtemps que la société n’aura pas atteint le point de développement où le parti régnant veut l’amener et vers lequel on l’achemine par les voies de contrainte suivant la conception marxiste. La tolérance de fait envers la religion n’est qu’une concession à l’état d’une société comprenant encore des masses que leurs « préjugés » religieux dresseraient contre le gouvernement si l’on fermait immédiatement toutes les églises. Mais, dès que le parti, bolchevique au pouvoir croira la société assez mûre, il est possible qu’il détruise de fond en comble les églises. La compression administrative pourra – si l’intérêt politique le rend expédient – s’exercer avec la dernière rigueur contre les ministres du culte qui, par essence, appartiennent à la classe des suspects, ennemis de l’ordre établi. Comme il se pourrait, en cas de recul, qu’intervienne une application ou une interprétation plus clémente de la législation culturelle. Rien, du reste, ne s’oppose à la fermeture des églises, si la politique l’exige ; tous les décrets contre l’oppression administrative ou contre les atteintes portées aux sentiments religieux n’y changeront rien. Les communautés de croyants à qui les églises sont laissées en usufruit ou les représentants des masses ouvrières placés sous l’empire de la contrainte décideront alors de leur fermeture ou de leur transformation en clubs ouvriers. Si, avec cela, il est question d’éviter toute contrainte, s’il est question de liberté de conscience, etc., ce sera par des considérations purement politiques. Les masses n’en sont pas encore là, mais le gouvernement, le parti qui domine l’État, fait tout pour les y amener.

La mise hors la loi de la Religion et de ceux qui la représentent est une des méthodes d’action gouvernementales sur les masses, destinée à préparer la fin de cette tolérance que des considérations politiques et sociales rendent encore nécessaire. Suivant les bolcheviks, la religion s’est maintenue jusqu’ici principalement par l’appui des classes dirigeantes ; elle s’effondrera fatalement à la longue, lorsque les classes dirigeantes antireligieuses se seront installées. L’introduction d’insignes religieux dans les établissements publics est interdite. La religion ne doit en aucune façon paraître encouragée par l’État. Il est même frappant de constater que tout insigne religieux est prohibé dans les magasins, où passe le public. S’il se trouve que tel, soviet campagnard donne sous une forme plus ou moins déguisée son appui à quelque construction d’église, ou organise quelque collecte dans un but ecclésiastique, c’est en contradiction formelle avec la volonté du pouvoir central et de la direction du parti.

L’État ne connaît l’Église et ses desservants que dans le cas où il voit la possibilité de les mettre hors la loi. Devant les tribunaux, ces derniers sont considérés comme appartenant à une classe anti-prolétaire. Leurs enfants, tant qu’ils n’ont pas rompu avec les parents, sont rejetés au rang des enfants de bourgeois lorsqu’il s’agit de leur admission dans les institutions d’enseignement supérieur, de candidatures à des postes rétribués, etc. On lit couramment dans les feuilles bolcheviques que des éléments ennemis de classe – fils et filles de popes – se sont introduits dans les rangs du parti, de la jeunesse communiste, et y ont fait preuve, par leur attitude malfaisante, de leur origine anti-prolétarienne. Sous le prétexte que les églises, le culte, les sermons doivent être purement religieux, les mesures les plus extrêmes peuvent être prises, comme le montre la souplesse et l’imprécision extraordinaires de la législation bolchevique.

Le gouvernement favorise tout ce qui peut mener à une désagrégation des milieux croyants. Pour affaiblir l’Église orthodoxe, il commença par sympathiser avec les sectes qui, cependant, devant leur succès croissant, sont à leur tour ouvertement persécutées comme antirévolutionnaires. Le Pouvoir encourage toutes les fissures intérieures de l’Église orthodoxe, toutes les tentatives de confondre Christianisme et Communisme, et d’opposer à l’Église du Patriarche Tichon, soi-disant réactionnaire et appuyée par le haut clergé, une Église dite « vivante » qui correspond aux intérêts du bas clergé. Il ne faudrait pas croire que ces essais d’églises soviétiques soient tentés par sympathie intime, mais bien plutôt pour affaiblir la Religion, en général, pour la rendre ridicule par ses dissensions intestines aux yeux des fidèles et pour la discréditer 63.

Tout l’appareil de l’Instruction publique, qui a, en Soviétie, une importance si considérable pour l’éducation des masses adultes illettrées, repose sur une base antireligieuse au nom de la séparation de l’Église et de l’École. Celle-ci, dont la laïcité s’est révélée insuffisante jusqu’ici aux yeux des bolcheviks, devient aujourd’hui ouvertement athée. Tous les efforts tentés dans un sens antireligieux sont actuellement encouragés par le gouvernement et le parti régnant, alors même que l’État ne s’identifie pas juridiquement avec leurs apôtres. Mais ces entreprises sont provoquées pour l’affermissement de l’esprit public voulu du régime : elles servent de baromètre de l’état d’esprit des masses. Les pionniers, les organisations de l’enfance du parti bolchevique, sont tout aussi athées que le « Komsomol » – association de la jeunesse communiste. Les campagnes communistes, les élections aux Soviets, les compétitions de parti sont combinées avec des actions en faveur de la Ligue des Sans-Dieu – laquelle, pas plus que les associations de jeunesse, ne doit être considérée proprement comme une organisation de parti, bien que, de fait, elle soit menée par des membres du parti et soutenue par lui par tous les moyens. Il n’existe pas de vie d’association autonome, en Russie, de sorte que toutes les sociétés, qui sont autorisées à exercer quelque activité publique, servent à établir une liaison entre le parti et les masses. Elles appartiennent à l’État, bien que ne participant pas nominalement du caractère propre à l’appareil étatique.

Cette combinaison de l’athéisme du parti dominant avec une tolérance d’opportunité ouvre la porte – disons-le en général – aux déploiem.nts des méthodes les plus diverses de la lutte antireligieuse. Une campagne brutale de propagande culturelle est tout aussi possible que la protestation contre les soi-disant violences exercées sur les enfants par des parents insuffisamment évolués. Le caractère de pouvoir absolu de l’État admet l’emploi de toutes les méthodes, depuis l’exécution du prêtre comme agent de la contre-révolution jusqu’à l’édit de tolérance qui, par motif purement politique, s’élèvera contre une violence brutale faite à la conscience, telles par exemple les fermetures d’églises, jusqu’à l’allocation aux ministres du culte de moyens d’existence, etc. Définissons sommairement ici ces méthodes sous leurs formes typiques.

Et tout d’abord la méthode de violence : action contre des prêtres influents, leur mise en présence de déclarations de loyalisme acceptables et auxquelles ils ne peuvent se refuser qu’en déchaînant la persécution pour contre-révolution. Elle peut aussi prendre la forme de pression administrative : on refusera par exemple les papiers nécessaires à la publication d’actes cultuels, que réclame l’état d’esprit soi-disant agité des fidèles. Au lieu de la pression administrative, on emploie souvent le procédé d’éclairement du public. La dissection des corps des saints réputés incorruptibles, dont nous avons parlé précédemment, était fort en faveur au cours des premières années de domination bolchevique ; ou bien encore on invite les ministres du culte à se mesurer, en réunions contradictoires, avec les représentants du parti. Qu’on juge des faits auxquels ces invitations donnent naissance par cette question posée par Jaroslawski, le meneur de campagne antireligieuse : « Comment se fait-il que l’eau bénite puisse aussi bien que l’eau ordinaire être traversée par de la vermine 64 ? » Enfin la propagande s’exerce volontiers parmi les enfants, ou par l’organisation de fêtes mondaines, de représentations antireligieuses, théâtrales ou filmées ; la semaine de cinq jours doit agir contre l’assistance aux offices du dimanche. Il faut que la propagande antireligieuse s’exerce dans deux directions : elle doit dévoiler le caractère superstitieux et déraisonnable de la foi religieuse. Mais il faut que cette illumination aille de pair avec la révélation des « racines sociales », du caractère d’organisation de classe propre à la Religion, la Religion n’étant qu’une alliée de la bourgeoisie, un instrument d’oppression populaire, un obstacle au progrès social, technique et économique. Il s’agit de démontrer par tous les moyens non seulement qu’elle est superflue, mais nocive pour les masses. Il est évident que cette propagande antireligieuse parmi les foules n’a égard en aucune façon au sentiment des fidèles sur le terrain religieux, malgré toutes les prescriptions théoriques. Tous les procédés de l’ironie, et jusqu’à la moquerie, sont mis en œuvre aussi bien que la plus plate des démonstrations scientifiques. On accorde précisément une grande valeur à ces illustrations scientifiques – telles que l’explication de phénomènes qui doivent rendre superflue la foi en Dieu, bien que l’on insiste toujours sur le fait que la propagande antireligieuse ne doit pas être simultanée. Par contre, cette illustration doit marcher de pair avec un réveil social des foules, leur éducation en vue de leur adhésion au régime des Soviets, et d’une collaboration effective à toutes les mesures qu’il prend. La propagande antireligieuse fait donc partie du système entier de l’État bolchevique – on ne saurait y voir un fait isolé se rapportant à des groupements ou à des associations particulières.

Il faut encore remarquer que les moyens officiels de défense des Églises sont réduits au minimum. Théoriquement, toute propagande antireligieuse est aujourd’hui interdite ; l’interprétation de ce décret peut évidemment être démesurément étendue. L’étatisation de l’imprimerie et de l’édition rend impossible toute opposition littéraire de quelque envergure. L’atmosphère officielle est impressionnée dans le sens antireligieux aussi complètement qu’il est possible, depuis l’éducation de l’enfant jusqu’à la culture de l’adulte, de la presse quotidienne jusqu’à la fête révolutionnaire. Par suite de l’athéisme du parti régnant, les situations en vue, dans le domaine social ou politique sont pratiquement fermées aux croyants pratiquants. C’est ainsi que le régime au pouvoir espère réduire toujours plus les bases de la Religion encore tolérée, jusqu’au jour où elle disparaîtra, comme doit disparaître, devant la nouvelle loi matrimoniale, le vieux principe qui est à la base de la famille, le mariage monogame, spécialement béni. Alors seront tombées les dernières barrières contre la domination du parti bolchevique et son esprit, au sein de la société.

 

 

Caractéristique de l’État athée.

 

Le développement et la caractéristique de l’État bolchevique montrent qu’il est, par essence, absolu et ne se laisse guider que par des considérations politiques d’ordre utilitaire et par l’affermissement de sa puissance. En qualité d’État prolétarien, il s’appuie sur les masses en même temps qu’il prétend les élever dans une orientation particulière ; cette direction est imposée par la volonté et les idées du parti bolchevique au pouvoir et qui s’appuie sur les masses, sur le prolétariat. L’absolutisme de l’État n’a pas l’État pour fin ; le pouvoir exercé dans son sein par un certain parti qui met en jeu l’appareil gouvernemental pour atteindre son but, sert à obtenir certaines conditions sociales destinées à justifier et à légitimer un gouvernement de violence. C’est ainsi que la description des méthodes gouvernementales bolcheviques conduisent à se demander quels buts sociaux poursuit un absolutisme qui tente de vaincre les résistances d’ordre politique ou institutionnel (contre-révolution sous toutes ses formes, Église, famille) et, si le succès se fait attendre, de les détruire par le retrait de tout secours, de toute subvention de l’État aux foyers d’opposition. Quelle est donc l’importance du socialisme que le parti bolchevique exploite comme justification et fin de sa domination ? L’examen de l’appareil politique de violence destiné à exercer sa pression sur la société, et à briser toute résistance, conduit à se demander quel est le but de la politique économique et sociale du bolchevisme. C’est de là seulement que peut sortir la pleine compréhension des résultats obtenus par l’activité, par la force de l’État bolchevique.

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DU BOLCHEVISME

 

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Le But.

 

« L’avènement du Socialisme, c’est-à-dire d’une société sans classes, avec réglementation méthodique de la production sociale et sans marché suivant les besoins de la collectivité et de l’individu (Engels), d’après la technique la plus perfectionnée et avec la mise en commun des moyens de production, tel est le but final proclamé, pour lequel le parti bolchevique de Russie s’empara du pouvoir en novembre 1917. » – Cette définition étroite de Friedrich Pollock dans son ouvrage « Les essais de plan économique dans l’Union des Soviets, 1917-1927 » (Francfort 1929) résume en toute clarté les buts de la politique sociale et économique bolchevique. La machine gouvernementale de l’État, dominé par le parti prolétarien, sert uniquement à y atteindre. On ne peut nier que les bolcheviks aient jusqu’ici travaillé avec une constance inébranlable pour y parvenir. Ils s’y sont tenus malgré tous les échecs et les assimilations tactiques imposées par ces derniers (reprises de souffle, replis, pour employer les expressions de Lénine). Jusqu’ici et dans un temps plus ou moins court, on a dû constater la fausseté des assertions suivant lesquelles le parti bolchevique ne tenait plus à son objectif que pour des considérations pratiques de propagande. Avec raison, Maurice Dobb, dans son livre « Russian Economic Development since the Revolution » (London, 1928) fait ressortir qu’on ne saurait oublier le caractère tactique des concessions de la dénommée « Nouvelle Économie Politique » depuis 1921 pour y voir une méthode d’atteindre à son but. Il est absolument faux de croire, comme Michael Farbmann dans sa « Piatiletka » (Berlin, 1931), que Lénine ait jamais considéré la nouvelle économie politique comme une affaire durable. Les méthodes ont changé, mais non l’objectif. Les espérances en un rapide succès final ont été abandonnées, mais les mesures politiques, sociales et économiques, restent déterminées par la conception de l’objectif socialiste.

On ne discutera naturellement pas le fait que les effets objectifs de la domination bolchevique sur la Russie, considérés du point de vue historique mondial, apparaîtront tout autres que ne les prévoyaient les visées théoriques. Il est tout à fait significatif de discuter si peut-être Ustrialow a raison de croire que la domination bolchevique a, avant tout, délivré la Russie de l’influence du capitalisme occidental, que par elle un nouvel empire russe, eurasiatique, a été créé, qu’ainsi Lénine et Staline sont les continuateurs de Pierre le Grand. Cette opinion n’est pas démentie pour avoir été formulée prématurément, en surestimant, quant à leur portée, certains changements dans les méthodes bolcheviques. Tout à fait à noter également l’opinion de von Eckardt, suivant laquelle la domination bolchevique transformera la Russie en une province économiquement européenne, par l’adoption des méthodes économiques modernes capitalistes ; von Eckardt pense que l’Union des Républiques Socialistes des Soviets tient beaucoup plus de l’Europe et de l’Amérique que de la sainte « Petite Mère Russie » : « Elle doit s’assimiler à l’adversaire, le prendre pour modèle, le suivre intellectuellement, précisément parce qu’elle se sent prédestinée à combattre l’impérialisme capitaliste des Puissances mondiales 65. »

Mais il n’y a aucune raison de passer de ces conceptions à l’examen de la politique bolchevique sociale et économique dans son évolution. Cela ne peut conduire qu’à de fausses perspectives. On établit prématurément dans cette évolution des rapports qui n’existent pas et l’on est en conséquence menacé du danger d’être démenti par la suite, ayant surestimé des manœuvres de repli occasionnelles des bolcheviks, n’ayant pas vu la ligne générale de leur action. C’est pourquoi on s’est efforcé, dans cet essai de présentation des lignes fondamentales de la politique bolchevique sociale et économique, de respecter la cohésion entre l’objectif et l’édifice socialiste. Pour les futurs historiens de la révolution russe, à qui l’histoire intérieure du parti bolchevique sera accessible d’une tout autre façon qu’à nous-mêmes, qui ne sommes que trop au fait des desseins révolutionnaires, il sera plein d’intérêt de rechercher comment Lénine en vint à l’abandon de sa première grande erreur de tactique politique, sans laquelle il n’aurait probablement jamais eu le courage d’assumer le pouvoir. Cette erreur consistait dans une fausse appréciation rythmique, c’est-à-dire dans la sous-estimation du temps et des possibilités de création d’un ordre social socialiste, fût-il erroné d’admettre que Lénine croyait à une réalisation immédiate du socialisme sans rééducation des masses.

Trotski a cependant parfaitement raison quand il affirme, dans son portrait de Lénine, que le chef du parti bolchevique a cru à la possibilité d’une rapide réalisation de la société socialiste. Lénine croyait à l’avènement prochain d’une révolution mondiale, à l’évolution de la guerre internationale en guerre civile, d’où le prolétariat sortirait vainqueur. Alors, les problèmes particuliers à la Russie passeraient au second plan. La Russie serait devenue la Chambre agraire des États socialistes issus de la Révolution mondiale. Mais Lénine tenait aussi pour acquise la possibilité du socialisme ou tout au moins de la construction socialiste dans un pays avant la révolution mondiale : témoin le célèbre projet de résolution contre les hésitants, Zinoviev et Kamenev, projet dans lequel cette croyance est opposée « aux lâches et aux traîtres 66 ».

Certes, la société socialiste rencontrait en Russie bien des obstacles, mais Lénine croyait pouvoir les franchir relativement vite, en quelque sorte d’emblée. Ces obstacles consistaient dans la situation économique rétrograde de la Russie, – dans l’existence d’une classe paysanne rien moins que socialiste, à qui la Révolution apparut comme l’occasion d’accéder à la propriété terrienne, – dans la faiblesse numérique du prolétariat de l’industrie, agent de l’évolution socialiste suivant l’opinion marxiste, – dans l’inexpérience des dirigeants, parvenus au pouvoir par la Révolution. L’échec du rapide avènement de la société socialiste tient, suivant l’opinion bolchevique, à ces difficultés russes comme au retard de la révolution mondiale. Toute la politique bolchevique sociale et économique tend à surmonter ces difficultés, c’est-à-dire à les tourner. Elle ne cesse de s’efforcer à les écarter avec l’aide de la puissance politique du parti bolchevique.

La corrélation entre l’organisation intérieure du socialisme russe et la révolution mondiale, comme la nécessité de préparer les voies à cette organisation économique, jouent naturellement dans l’affaire un rôle décisif. Comme prélude à cette organisation, il faut imprégner les bolcheviks de la croyance. pour eux difficilement compréhensible, que cette organisation est possible et pleine de sens, même en dehors de la Révolution mondiale, et par suite dans le cadre maintenu d’un monde capitaliste en puissance de gouvernements, bourgeois, en dehors même du domaine économique bolchevique, que, par suite, cette organisation n’est pas en liaison nécessaire avec la poussée de la révolution mondiale. Il faut alors tenter, à l’intérieur de la Russie et comme préface élémentaire au socialisme, la transformation de l’Empire encore à moitié féodal en un État industriel, – ainsi, par les moyens de gouvernement de l’État prolétarien, rattraper, à une cadence artificiellement accélérée, l’arriéré d’évolution économique et sociale. De sorte que, tout en organisant le socialisme, on aura récupéré l’« époque bourgeoise » qui manquait en Russie. Ces difficultés sont à la hase des différents changements de méthode de la politique bolchevique sociale et économique, changements qui ne signifient en aucune façon un renoncement à l’objectif proposé, comme justification de la prise de possession politique du pouvoir.

 

 

Les premières mesures.

 

La première tâche en face de laquelle se trouva le gouvernement bolchevique, après qu’il se fût emparé du pouvoir, fut de comprendre politiquement l’anarchie de l’économie et surtout de prendre contact avec son évolution. C’est la période où Lénine convint qu’un contrôle économique exercé par les travailleurs constituerait une étape importante sur le chemin du socialisme. Il pensait pouvoir se saisir du gouvernail de l’économie par la socialisation des banques, par la réunion dans les mains de l’État de toute politique financière et de crédit. En même temps, la puissance de la vieille société bourgeoise, des entrepreneurs et des intelligences techniques à leur service devait être brisée par l’introduction du contrôle des travailleurs ; par là aussi les spécialistes encore nécessaires étaient mis au service de l’État et de la société socialiste vers laquelle il tend.

Les buts politiques jouant un rôle dans cette marche en avant furent à la vérité largement atteints. Les bases de la société bourgeoise furent ébranlées, mais on n’y parvint que par l’introduction d’une anarchie économique consommée.

La socialisation des entreprises, qui commença par en bas, par l’introduction du contrôle des travailleurs, et qui ne devait être sanctionnée légalement que plus tard, à une allure qu’on n’avait prévue en aucune façon, n’aboutit pas à la formation des contrôleurs aux fonctions d’administration, d’organisation et de direction. L’idée de Lénine que ces fonctions sont relativement faciles à apprendre, sa croyance qu’elles ne sont pas à différencier en branches spécialisées et sont par suite interchangeables, ou, pour employer un exemple célèbre, que la cuisinière peut également remplir les fonctions d’homme d’État, se révélèrent fausses, de pure imagination, fantaisistes et utopistes 67. Dès la période du contrôle des travailleurs et avant la socialisation légale, alors qu’on croyait encore à la possibilité de coexistence du vieux régime de propriété et du contrôle des travailleurs on dut reconnaître la nécessité, dans l’économie, du recours à la direction technique et aux méthodes de travail de la société bourgeoise.

Il en fut dans l’économie comme dans l’armée rouge. Le vieil officier devait être attiré et gagné, le contrôle bolchevique devait se limiter à sa surveillance politique ; il devait prévenir toute conspiration de sa part contre la puissance bolchevique. Dans l’économie comme dans l’armée rouge, la discipline se révéla nécessaire 68. Lénine déclara que les prochaines tâches de la vie économique et sociale ne sauraient être remplies sans les spécialistes à haut salaire. Il convenait d’ailleurs que c’était un recul sur les principes de la Commune de Paris, qui, surtout dans les premiers temps, était considérée par les bolcheviks comme un modèle pour la prise en main et l’organisation du pouvoir. Il réclamait une sévère reddition de comptes et un sévère contrôle, sans lesquels toute vie économique ne pourrait que s’éteindre. L’État prolétarien commença donc bientôt à annoncer que le prolétariat devait agir désormais autrement qu’à l’époque du capitalisme dispensateur de travail. Trotski s’élève contre les ouvriers paresseux, sans conscience, et demande leur citation en justice. Lénine combat le démocratisme de réunion publique, qui ruine la discipline journalière ouvrière ; il exige la subordination à la volonté du directeur du processus de travail. L’État commence à se prononcer pour les contrats collectifs et à défendre les grèves, qui ont maintenant un caractère anti-prolétarien. Les corps de métier sont considérés comme les organes de représentation des intérêts ouvriers, sans droit à une politique indépendante dirigée contre le parti bolchevique 69.

On peut considérer cette première période de la domination bolchevique comme l’époque de tâtonnement des expériences économiques. Il fallait avant tout assurer la puissance politique, et souvent furent publiées par décrets, lois, etc., des revendications purement révolutionnaires. Les dirigeants bolcheviques manquaient d’expérience pratique. Ainsi que Pollock l’affirme avec raison, ils tenaient beaucoup à l’exemple de la Commune de Paris et au manifeste communiste. Lénine croyait, avec Marx et Engels, mettre sciemment le marché au service du prolétariat vainqueur par la centralisation du crédit dans les mains de l’État. Pollock déclare sévèrement : « Lénine a cru dans la révolution sociale le destin du marché identique à celui de l’État. L’un et l’autre doivent d’abord être conquis et leurs positions dominantes placées dans la main du prolétariat. Au cours des temps apparaîtront de nouvelles formes d’organisation. » Cette croyance, à la vérité, est restée jusqu’à ce jour déterminante pour les bolcheviks, mais alors elle était liée à urée sous-estimation de cadence.

Grâce au contrôle des travailleurs, on espérait faire profiter sans retard les prolétaires des expériences capitalistes ; on sous-estimait les difficultés inhérentes à la tradition de l’organisation économique présente ; on croyait pouvoir modifier rapidement la situation par des décrets et des mesures extérieures. On avait pour idéal immédiat l’introduction relativement rapide d’un ordre social et économique qui reposerait sur des communautés de consommation et de production. Ces communautés de production devaient peu à peu déterminer l’organisation générale de l’État. Il est dit dans un projet de Lénine de janvier 1918 : « Les comités de production et de consommation chargés auprès des Soviets de l’approvisionnement et de la vente doivent constituer les cellules de base ; une situation analogue doit être assumée dans les villes par les comités de quartier. Si l’on réussissait à créer de semblables comités dans différentes localités, leur réunion formerait un réseau capable de pourvoir la population de tout le nécessaire, et d’organiser aussi la production d’État sur la plus grande échelle. L’échange des produits, comme l’achat et la vente, ne seraient autorisés que de comité à comité, avec interdiction de toute vente individuelle 70. » De semblables projets témoignent seulement d’un manque d’expérience de l’économie et d’une foi utopiste dans la possibilité de changer et de transformer d’un coup la société. Ils ont déterminé les adversaires du bolchevisme, parmi les socialistes russes (par exemple Suchanow) à affirmer que les bolcheviks sont des anarchistes, qui, à la place de l’État, veulent placer tout de suite des cellules de consommation et de production. À noter cependant que, dès le début, Lénine affirmait nécessaire de s’instruire par l’expérience. En politique extérieure, l’échec de la révolution mondiale comme de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile le contraignirent à la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne impériale ; en face de la situation économique, il se trouva de même prêt à abandonner les projets de la première période d’expériences et à remplacer par la discipline, et l’exigence d’un plus grand rendement en travail, le contrôle des travailleurs qui ne faisait qu’accroître l’anarchie économique 71.

Il ne peut, naturellement, être question d’aucun développement de la vie économique russe pendant cette période. On doit cependant reconnaître que les bolcheviks n’étaient pas les seuls responsables de la terrible situation économique.

Ils trouvèrent une économie déjà complètement ruinée. À cela s’ajoutaient les difficultés de la démobilisation, s’opérant dans l’anarchie, et de la révolution agraire qu’ils avaient déclenchée. La paix de Brest-Litovsk, qui séparait la Russie de l’Ukraine et des États dits côtiers, accrut encore les difficultés économiques. Mais on devra néanmoins constater que les mesures économiques des bolcheviks ne contribuèrent en aucune façon à améliorer la situation. Dès 1918, avant le commencement effectif de la période de guerre civile, les villes sont menacées d’une famine générale. On ne peut donc pas dire que la guerre civile a interrompu un mouvement ascensionnel de développement économique. Même sans elle, la débâcle économique complète se serait produite ; peut-être la hâta-t-elle en l’accentuant encore.

Un aperçu des mesures les plus importantes achèvera de caractériser la période du contrôle socialiste des travailleurs. L’introduction du socialisme dans les campagnes avait été déjà abandonné par le « Décret au pays » à la prise de possession du pouvoir. La loi fondamentale sur les biens-fonds, publiée au commencement de février 1918, mettait la masse des travailleurs en jouissance légale du sol, et confirmait ainsi pratiquement le fondement de l’exploitation paysanne individuelle. La constatation que le sol n’était remis qu’en jouissance était pratiquement sans signification, et c’est pourquoi la réforme agraire bolchevique s’effectuait comme la confiscation par les paysans de la grande propriété, des biens de mainmorte, des biens de l’État, etc. C’était la base de la célèbre Smytschka, dictature du prolétariat et des masses paysannes. Celles-ci étaient occupées de leurs propres affaires, le gouvernement avait gagné du temps pour ses expériences économiques sans avoir à redouter leur opposition. En quoi consistent donc ces expériences ? En voici la nomenclature d’après les données de Krizman : La période héroïque de la grande révolution russe (2e édition, Moscou, 1926) :

Expropriation du capital d’État, c’est-à-dire transfert de tout le domaine public dans les mains bolcheviques. – Décret sur la formation du Conseil des Commissaires du Peuple du 25 octobre 1917. – Expropriation du capital financier. – Décret sur la nationalisation des banques du 14 décembre 1917. Expropriation du capital transports. – Décret sur la nationalisation des transports par eau du 26 janvier 1918. Expropriation du capital emprunt (avant tout du capital étranger). – Décret sur l’annulation des dettes du 28 janvier 1918. Expropriation du capital commerce, commerce extérieur. Décret sur la nationalisation du commerce extérieur du 23 avril 1918. Expropriation du capital de grande industrie. – Décret sur la nationalisation de la grande industrie du 28 juin 1g18. Il faut ajouter à cette liste deux décrets qui furent publiés plus tard, bien qu’ils ne soient que le complément des décrets de la première période, savoir : Expropriation du capital commerce (commerce intérieur). – Décret sur la nationalisation du commerce du 21 novembre 1918, et expropriation de la petite industrie. – Décret sur la nationalisation des petites entreprises du 29 novembre 1920.

On pourrait déduire de ce tableau – et cette assertion sera soutenue à l’occasion – qu’une nationalisation (socialisation) n’était au fond pas prévue à cadence rapide. Krizman affirme que, jusqu’à la socialisation intégrale, nombre de grandes entreprises étaient mises en sociétés, mais presque toujours comme mesure de répression contre l’humeur récalcitrante de leurs propriétaires ou de leurs dirigeants.

Les bolcheviks croyaient précisément pouvoir changer toute l’orientation de la production avec l’aide de la puissance politique et ils n’en vinrent à la socialisation qu’après l’échec de la tentative de faire travailler le capital pour la dictature prolétarienne, tentative dans laquelle on lui abandonnait encore des chances supplémentaires de gain. Ainsi naît la thèse paradoxale que les bolcheviks ont été contraints de l’extérieur à la socialisation, abstraction faite de la nationalisation des banques 72. Mais la meilleure preuve du caractère très problématique de cette thèse ressort du fait que, dès décembre 1917, Lénine projetait un décret sur la nationalisation de l’économie politique. Il y était prévu que toutes les sociétés par actions deviendraient propriété de l’État. Comme moyen de pression sur les possédants, sur les membres des classes riches, etc., on prévoyait, outre le contrôle des travailleurs, l’obligation générale au travail, l’introduction de livres de contrôle de travail, l’obligation du maintien de leur fortune en dépôt à la banque d’État, la limitation des retraits aux nécessités de consommation, les retraits pour des buts commerciaux ou de production ne pouvant avoir lieu qu’après autorisation du contrôle des travailleurs.

De cette façon, toute collaboration avec les propriétaires actuels devenant naturellement impossible, – et les mesures de ce projet ont été, pour la plupart au moins, réalisées par décrets, – le contrôle des travailleurs devait rapidement conduire à l’abandon des entreprises par les propriétaires et par suite aboutir nécessairement à la socialisation.

Les organisations de contrôle des travailleurs de chaque affaire étaient en effet incapables d’en maintenir l’exploitation et de la diriger. En outre, il fallait faire face à la direction centrale de l’Économie Nationale. Les droits échus en partage au contrôle des travailleurs ressortent du fait qu’aucun secret professionnel n’existait plus pour lui et que ses décisions avaient pour les propriétaires un caractère impératif. Ceci donnait à l’anarchie une apparence factice de légalité et, une productivité économique dût-elle en résulter, devait conduire à la socialisation, toute suppression du contrôle des travailleurs, et tout rétablissement des propriétaires dans leurs anciens droits étant naturellement impossibles dans le système de la dictature prolétarienne.

 

 

Le Communisme de guerre.

 

La première période des expériences s’est poursuivie sans interruption pendant la guerre civile. D’après Pollock, qui la définit comme période des essais capitalistes d’État, elle prit fin en mai 1918. On peut cependant dire que la socialisation de l’industrie qui en marque la fin ne fut, par nécessité, terminée qu’en juin. Dans la nouvelle période, le gouvernement bolchevique n’eut plus le temps de s’occuper d’expériences économiques ; il devait voir à se maintenir dans la lutte avec les ennemis de l’extérieur, avec les différentes armées blanches, et à se protéger contre le blocus de l’Entente. Il serait pourtant faux de considérer toutes les mesures économiques de cette époque comme l’expression de la seule volonté de tenir à tout prix contre les ennemis de l’extérieur. À côté du communisme de guerre au sens propre du mot, donc de la politique économique au service de la guerre et de la puissance politique, ii y eut également des mesures qui devaient tendre à l’accession au but socialiste.

Pollock croit pouvoir déterminer une certaine période dans laquelle les bolcheviks essayèrent d’organiser une économie nationale sans marché, se rapprochant par conséquent de l’idéal socialiste (janvier 1920 à mars 1921) et la différencie du communisme de guerre au sens étroit du mot (juin 1918 à décembre 1920). Karl Elster, dans son étude « Du Rouble au Tscherwonetz » (Iéna, 1930), s’élève contre cette conception que la période du communisme de guerre de janvier 1918 à 1921 ne doit pas être seulement considérée comme une période de mesures nées exclusivement de la nécessité, c’est-à-dire de la volonté de se maintenir au pouvoir. Il prétend que le communisme de guerre « n’est que l’expression de la politique économique du gouvernement des Soviets fondée sur la guerre civile 73 ».

On pourrait croire que ces discussions sur la nature propre du communisme de guerre ne sont qu’affaire de terminologie. Ce n’est le cas en aucune façon. Lorsqu’on conçoit le communisme de guerre comme une simple adaptation tactique aux nécessités politiques, on enlève tout champ à la critique de ses mesures économiques.

Celles-ci ne sont imposées que de l’extérieur, elles n’ont rien à voir avec les tendances socialistes. Il est par suite compréhensible que précisément, chez les bolcheviks dirigeants, à la fin du communisme de guerre, la tendance fût de le faire paraître le plus possible comme une affaire de tactique politique, mais tout ceci ne correspond en rien à son vrai caractère ; à côté de mesures de nature tactique on prit des mesures qui devaient servir effectivement et en principe à l’accession au but socialiste. Krizman a relevé à bon droit que, grâce au communisme de guerre, le haut commandement de l’économie passait effectivement et fermement aux mains des bolcheviks. De ce point de vue, les essais se sont multipliés pour organiser une société socialiste en répétition des essais de la période du contrôle socialiste des travailleurs qui devaient être abandonnés comme les précédents. On doit donc toujours distinguer les mesures de principe des mesures tactiques du communisme de guerre. Ce faisant, il ne faut en tout cas pas méconnaître que la tendance au communisme de guerre résultait non pas de raisons économiques, mais de raisons purement politiques.

Par suite de l’occupation de grands secteurs du pays par les armées blanches – Denikine au Sud, Koltchak en Sibérie, Miller au Nord –, les bolcheviks devaient considérer le territoire dominé par eux comme une sorte de forteresse géante (Trotski) qu’il fallait conserver à tout prix et d’où la puissance devait être rétablie sur la plus grande étendue possible de territoire.

La politique économique était dominée par l’approvisionnement de l’armée rouge. Il ne s’agissait pas tout d’abord de produire, mais d’assurer les moyens d’existence de l’armée ; à ce but tendait la brutale politique de confiscation du gouvernement dans tous les domaines. Elle poursuivait en même temps la destruction des bases de la société bourgeoise. En même temps aussi, on tentait cependant un essai d’organisation de l’économie. Le Conseil national économique, créé dès 1917, se divisa en différentes directions principales, appelées glawki, centres qui devaient assumer la direction des différentes branches de l’économie. Il ne saurait encore être question d’organisation méthodique de la production, non plus que de répartition d’après des points de vue économiques d’ensemble. Pour cela, on manquait simplement d’expérience. Les glawki devinrent des corporations purement bureaucratiques, qui étouffaient dans une mer d’actes et donnaient des instructions impossibles à suivre. Comme ils n’avaient pas à se régler sur le marché, il était impossible d’évaluer leur productivité économique. Ils travaillaient simplement avec des subsides de l’État, donc sur la base de mesures financières d’inflation.

Ce faisant, les bolcheviks croyaient pouvoir passer directement du communisme de guerre à la période de réalisation socialiste. On devait y parvenir par une sévère application du travail forcé. Les moyens d’existence ne devaient être dispensés que contre du travail social. L’obligation du recours au troc direct de marchandises contre des vivres, etc., résultant de la ruine de l’organisation économique, du manque de produits et des difficultés de transport, fut considérée non pas comme une mesure de crise, mais comme le début d’une ère économique socialiste sans monnaie. Zinoviev déclarait : « Nous nous acheminons vers la disparition complète de la monnaie. Nous naturalisons la rémunération du travail, nous introduisons l’usage gratuit des tramways, nous avons dans les écoles l’enseignement libre et sans frais, parfois aussi un mauvais déjeuner, le logement, l’éclairage gratuits, etc. 74 »

Suivant le décret du 30 avril 1920, dont l’application, ainsi que le remarque Pollock, ne devait avoir lieu que vers la fin de l’année, les salaires devaient être payés exclusivement en nature. Les services de l’État, tels que le téléphone, les adductions d’eau, les canalisations, le gaz et l’électricité, l’approvisionnement en combustibles et le logement, devaient être gratuits pour tous les ouvriers et employés des exploitations de l’État, ainsi que pour les invalides et les parents des soldats de l’armée rouge. Le système des cartes fut de plus en plus étendu, tout le ravitaillement devant être fait par l’État et ses services. Dès 1919 des résolutions avaient été adoptées qui demandaient le remplacement de l’économie monétaire d’État par le développement et la fixation de l’imposition en nature. Le 3 février 1821, rapporte Haensel, était décidée la suppression de tous impôts et paiements à l’État en espèces 75.

Certes, une grande partie de ces mesures résultait des difficultés momentanées de l’inflation et devait servir à faire face à certaines tâches passagères. Elles devaient, de plus, aider en même temps à se rapprocher du but socialiste ; pour employer l’expression de Pollock, l’économie administrative devait provoquer, au sens socialiste du mot, un changement radical de la société. Le travail social et son aménagement par des ressorts centraux devait remplacer l’économie des marchés basée sur la concurrence. La transformation de l’armée rouge en armée de travail devait servir de modèle pour la réalisation de l’obligation au travail. Trotski développa des projets de transformation des corps de métier en organismes d’État pour la mainmise sur le travail et son organisation ; toute production était socialisée, le marché au moins suspendu par décrets ; l’agriculture, en raison de l’abandon complet du système monétaire, était mise en rapport direct avec la production des marchandises dirigée par l’État. Pour l’agriculture, l’obligation même de cultiver fut annoncée par décret.

« On décréta la socialisation des 18.000.000 d’exploitations paysannes, leur subordination à une direction unique et la création de comités d’ensemencement, qui devaient veiller à ce que toute commande imposée comme un devoir vis-à-vis de l’État correspondît à une surface de terre déterminée dans le plan d’assolement de l’État. » (Pollock.) Cette mesure était nécessitée par le fait que la surface cultivée allait rétrogradant dans la mesure où les organes de l’État parvenaient davantage à se saisir des céréales. Les paysans n’en voulaient plus produire pour les voir réquisitionnées sans contre-prestation correspondante.

Les essais de communisme, dit de guerre, conduisirent simplement à une ruine complète de l’économie, quelque nécessaires qu’ils aient pu être politiquement par le maintien au pouvoir des bolcheviks, pour la tension de toutes les forces du pays. Ils n’ouvrirent aucune voie nouvelle à la production. La bureaucratie, la paperasserie improductive célébra de fantastiques triomphes. Elle s’accrut dans une gigantesque proportion, chacun cherchant, comme employé de l’État, à être du nombre des ayants droit à la fourniture. Toute activité était étouffée par un flot énorme de papier, qui compliquait au maximum l’approvisionnement en denrées de toutes sortes, déjà rares en soi. En même temps, la production tomba encore davantage, les centres désignés pour la direction des différentes branches travaillant les uns contre les autres par suite du manque de plan d’ensemble. Là où elle était réduite au minimum, elle cessa complètement ou fut dirigée d’une façon qui n’avait rien à voir avec les directives des centrales. Les rations prévues ne pouvaient être distribuées. Lénine, en son temps, avait apprécié comme un modèle l’organisation économique allemande du temps de guerre, son système de cartes, etc. 76 Ce système de cartes fonctionna encore moins en Russie qu’en Allemagne. À côté de la circulation officielle des denrées, dirigée par l’État ou des organes sociaux reconnus par lui (associations), il se créa un commerce clandestin, qui tint de nombreuses forces éloignées du travail. Il se maintint malgré toutes les prescriptions. Toutes les mesures publiques, y compris la peine de mort, échouèrent contre lui. Suivant Krizman, la caractéristique de l’économie nationale russe, à l’époque de la guerre civile (1918-1920), est sa division toujours progressive en deux économies, l’une légale (prolétarienne et naturelle), l’autre illégale (commerciale et capitaliste).

Le développement du commerce clandestin ressort du fait que, en septembre 1918, les contrebandiers, dits porteurs de sacs, introduisirent en céréales dans les deux capitales le double de la quantité prévue par le plan officiel de ravitaillement. En même temps, ce plan n’était exécuté que pour moitié ! D’après Schirmunski, en 1918-1919, la livraison à la population citadine fournie par le commerce clandestin atteignait 52,7 % dans les gouvernements de production et 62,3 % dans les gouvernements de consommation. Et Krizman, qui est cependant très favorablement disposé pour le communisme de guerre, indique que, de septembre 1919 à janvier 1920, dans trois gouvernements les paysans ont acquis 54 % des marchandises contre de l’argent, 35 % par échanges et sans argent, alors qu’ils n’en recevaient que 11 % des organismes officiels 77.

L’État ne sut pas réaliser les prétentions de sa législation. Il ne put organiser la production économique.

Pratiquement, le communisme de guerre aboutit donc seulement à démontrer que l’appareil gouvernemental n’embrassait qu’une petite partie de la vie économique, qu’il apparaissait donc en somme comme un instrument de domination et de pression, mais non comme un instrument de construction économique. Sans l’économie illégale, tout serait mort de faim et de froid ; les organismes officiels eux-mêmes travaillèrent avec elle. La tentative de réalisation d’une économie socialiste d’État par la politique de réquisition, l’obligation de livraison et de travail du communisme de guerre, n’aboutirent qu’à une réduction de la puissance d’intervention de l’État dans la vie économique, à une désorganisation de l’économie, et à un retour aux formes primitives de celle-ci, qui, il est vrai, jetèrent le trouble dans la circulation monétaire, mais ne dominèrent en rien l’économie du marché. Les besoins économiques ne furent pas satisfaits par les mesures d’organisation de l’État. Il n’arriva à se saisir de valeurs économiques que par la contrainte et l’emploi généralisé de la violence. Les organismes hypertrophiés nés de sa politique n’aboutirent par leur lourdeur qu’à leur propre paralysie progressive ; ils travaillaient les uns contre les autres, leurs mesures n’existaient que sur le papier, elles n’avaient plus aucun rapport avec la réalité. Si le communisme de guerre avait permis aux bolcheviks de s’adjuger le pouvoir politique, il n’était cependant pas qualifié pour servir de base au redressement de la vie économique.

Quelques détails donnés par Krizman dans son ouvrage éminemment sympathique au communisme de guerre, donnent une idée claire de la situation économique alors existante. Les surfaces ensemencées avaient diminué deux fois plus dans les trois années de guerre civile que pendant la guerre mondiale. Dans ces trois années, le rendement avait diminué dans les mêmes proportions. Avant la guerre, la récolte était de 4.774.000 ponds, en 1920, de 2.944.000. Si l’on prend le nombre 100 pour indice de l’année 1916, le nombre des chevaux était tombé à 75, celui des porcs à 72, du gros bétail à 79, des moutons et des chèvres à 75. Dans la petite industrie et l’artisanat, le nombre des employés était tombé en 1920 de 3.760.000 à 1.578.000, dans la grande industrie de 3.024.000 à 1.585.000. Si l’on fixe à 100 l’indice de production de l’année 1913, celui-ci était tombé à 77 en 1917, à 35 en 1918, à 26 en 1919 et à 18 en 1920. L’extraction de la houille, de 1 million 738.000 pouds en 1913, était tombée à 467.000 en 1920, la production du sucre de 82.900.000 pouds à 5.500.000. La production des charrues en 1920 tombe à 13,3 % de celle de 1913.

En 1920, les revenus privés s’élèvent à 40 % de ceux de 1913. Cette estimation est encore optimiste ; ailleurs Krizman émet l’opinion que ces revenus s’élevaient vraisemblablement à 33 % des revenus d’avant-guerre. Tous ces chiffres ne sont donnés qu’à titre d’indication ; Krizman lui-même relève leur inexactitude ; ils démontrent dans tous les cas que, jusqu’en 1920, la Révolution n’avait abouti qu’à une aggravation extraordinaire de la situation économique et des conditions de vie. Les bolcheviks en donnent pour raison : la guerre civile, la fin de l’action de la guerre impérialiste, la traque de la société économique à l’aide de plans insuffisants et d’éléments souvent hostiles au parti dominant, toutes choses qui donnèrent naissance à un bureaucratisme incapable de travail.

 

 

La nouvelle économie politique (NEP).

 

La perte de contact entre la réalité économique et les tentatives d’organisation de l’État, qui peut être considérée comme le résultat final du communisme de guerre, menaçait de devenir un danger social et politique pour l’ensemble du régime bolchevique. Les paysans refusaient de laisser réquisitionner plus longtemps leurs céréales. La culture forcée échouait. Ils réclamaient des produits manufacturés, qui ne pouvaient leur être livrés ; un nouveau mouvement révolutionnaire commençait à naître, qui cette fois était dirigé contre les mesures de contrainte et contre la bureaucratie bolchevique. À ce point de vue, la révolte des marins à Kronstadt (1921) qui, il est vrai, fut rapidement réprimée, est caractéristique. Son mot d’ordre : « Le pouvoir aux Soviets ! » pouvait devenir très dangereux pour le parti dominant bolchevique, parce que mettant ouvertement en doute son union avec les masses. Les bolcheviks étaient arrivés au pouvoir avec le cri de ralliement : « À bas la bureaucratie ! » En réalité, leur domination n’avait abouti qu’à la formation d’une bureaucratie encore plus incapable et plus à charge pour les masses que l’ancienne. Avant le soulèvement de Kronstadt, Lénine avait déjà reconnu les dangers du maintien du communisme de guerre. Il se détourna énergiquement des méthodes suivies jusque-là ; alors commença la nouvelle économie politique, qui fut introduite par les résolutions du 10e Congrès communiste, tenu du 8 au 16 mars 1921 78.

La nouvelle économie politique répond à l’opinion que la politique économique suivie jusqu’alors d’isolement du marché, d’approvisionnement par les soins de l’État, de culture forcée, de réquisition des céréales, n’avait pas satisfait à la situation sociale réelle, mais avait été imposée par la force pour des raisons politiques. Elle avait servi d’arme pour la suppression de tous les groupes opposés à la domination bolchevique, qui – ainsi qu’en témoigne la période de socialisation administrative de juillet 1918 – ne voulaient pas se soumettre volontairement au contrôle dit des travailleurs, et qui se défendaient par la guerre civile contre le gouvernement bolchevique. À ce moment cessa la pression extérieure des armées blanches ; les paysans n’étaient plus disposés à supporter un régime de suppression du marché et de réquisition de tous les produits existants aux fins d’approvisionnement. C’est alors que l’alliance si importante pour la domination bolchevique entre les masses paysannes et le parti dominant – aucun des deux n’avait d’intérêt à la victoire de l’ancienne classe des gros propriétaires – menaça de se transformer en une inimitié de la paysannerie contre le parti. Un effondrement économique complet menaçait, l’administration économique de l’État s’étant révélée incapable de satisfaire aux besoins primordiaux ; à la longue, il devenait impossible de refouler, ne fût-ce qu’en apparence, l’économie illégale.

La nouvelle politique économique débute en reconnaissant ouvertement la situation sociale réelle. « Notre précédent programme, déclare Lénine au 10e Congrès du parti, était théoriquement juste, mais pratiquement inexécutable. » En quoi consiste donc la base de la nouvelle économie politique ? Le marché, qui ne pouvait plus avoir qu’une existence illégale, est rétabli officiellement, en ce sens que les paysans, qui doivent encore livrer une certaine quantité de leurs réserves à titre d’impôt, obtiennent la libre disposition du reste pour l’achat et la vente, après déduction de cet impôt. Ainsi s’exprime le renoncement à la socialisation du commerce, à la domination complète de l’État sur l’économie. Que pouvait être le résultat pratique de la limitation de l’autorisation au commerce local, alors que la liberté du commerce pour toute la Russie ne serait rendue qu’à l’automne ? La liberté du marché conduisait à un changement de toute l’économie politique. Ce changement ressort des déclarations mêmes de Lénine au 10e Congrès. La résolution du 9e Congrès, qui demande la généralisation d’une organisation économique étatiste, suppose que « notre mouvement s’effectuera en ligne droite. Mais il est apparu, comme de tous temps dans l’histoire des Révolutions, que le mouvement s’effectuait en zigzag ». C’est pourquoi Lénine propose une série de mesures transitoires, qu’il caractérise de « reculs ». La nouvelle économie politique diffère complètement, quant à la base, de celle adoptée jusque-là, mais ne saurait en aucune façon être considérée comme un renoncement au but final.

Le citoyen dit de la Nep est né ; il apparaît comme intermédiaire en marchandises, comme négociant. La socialisation des petites entreprises est abandonnée par la mise en location. La « Nep » semble signifier une réintroduction en Russie du secteur économique privé. Témoin un relâchement de la censure, à côté de la publication de dispositions légales, qui doivent donner une certaine sécurité juridique. Les publications scientifiques non marxistes semblent à nouveau possibles. L’économie d’État est tenue elle-même de respecter les lois du marché, et de tenir compte dans ses opérations du point de vue du rendement. Une réforme monétaire, que Karl Elster a décrite en détail, l’introduction du Tschernowetz, rend la sécurité dans la circulation monétaire.

Le maintien de tout un ensemble de « conquêtes socialistes » contredit à l’interprétation de la « Nep » comme un éloignement définitif des buts politiques et socialistes poursuivis jusque-là. L’appareil gouvernemental reste intact entre les mains bolcheviques. Le discours d’introduction de Lénine à la nouvelle politique économique avait insisté déjà sur la défense des « intérêts politiques ». Le Guépéou remplace la Tcheka, mais cela ne signifie en aucune façon un retour à l’état juridique bourgeois, ou l’éloignement de la dictature du prolétariat, c’est-à-dire du parti bolchevique, dictature que ne limite aucune loi. La socialisation de la grande industrie reste maintenue, même si elle est réorganisée sous forme de trusts et de syndicats. Le monopole d’importation et d’exportation n’est pas levé, ce qui laisse aux mains de l’État une arme efficace de régularisation de l’économie. La lutte idéologique et sociale contre la nouvelle bourgeoisie « Nep » est méthodiquement organisée ; le bourgeois « Nep » est autorisé, il est vrai, à gagner de l’argent, mais, n’ayant aucun droit politique, il est déconsidéré par tous les moyens et en but au mépris public. C’est à cette époque qu’une série de bourgeois influents, publicistes, savants, comme Berdiaev, Losski, etc., sont expulsés de Russie. Il est fait énergiquement front contre toute tentative de transformation du bolchevisme en mouvement national de libération. Ustrialow, le père des Smenowechowzy, des partisans de l’armée blanche, qui reconnaissaient maintenant le sens national de la victoire de l’armée rouge et y fêtaient le salut de la Russie contre l’Europe occidentale en même temps que l’expression d’un nouvel empire russe tourné vers l’Asie, Ustrialow est combattu et rejeté avec la dernière énergie 79.

La période de la « Nep » devait servir de pause pour le rassemblement des forces du peuple et pour la reconstruction de l’économie. Dès le début, Lénine avait déclaré : « Si nous obtenons des marchandises pour les paysans, c’est évidemment une violation du programme, c’est-à-dire une faute, mais il faut une halte, car le peuple est surmené au point de ne pouvoir travailler autrement. » Les forces productrices paralysées devaient être stimulées par elle, l’appui de l’étranger obtenu, le pays devait être délivré du poids du communisme de guerre, économiquement insuffisant, mais tout ceci s’effectuer sous l’étroite surveillance du parti dominant communiste. Il n’était pas question de nouvelle politique dans la vie de l’État. Les leviers de commande de la société économique – et parmi eux il faut compter toutes les branches de l’appareil gouvernemental – devaient rester aux mains des bolcheviks. La nouvelle politique économique devait servir à l’affermissement de l’influence des bolcheviks dans l’État. Le parti ne se contentait plus du contrôle, mais entendait occuper avec ses hommes tous les postes de direction.

Le Bolchevik devait rattraper maintenant ce qu’il n’avait pu apprendre jusqu’ici à cause du manque de temps, de l’anarchie des masses dans les premiers mois de sa domination et de la guerre civile. Il devait devenir l’homme de la pratique. En même temps, les défauts des essais poursuivis jusqu’alors devaient être étudiés. On reconnaissait le manque de plan d’ensemble, le manque de base industrielle suffisamment large. Lénine déclarait qu’une des tâches les plus urgentes était l’exécution du plan d’électrification déjà élaboré pendant la guerre civile. Cette électrification devait marquer le début des rapports économiques de l’État avec les masses paysannes ayant vécu jusqu’ici pour elles-mêmes. De l’organisme d’exécution du plan d’électrification naquit peu à peu l’autorité administrative chargée du plan d’ensemble. On commença à observer et à contrôler systématiquement l’économie. Lentement, mais en raison directe du relèvement de l’économie, intervenait la régression des libertés « Nep ». Les exploitations concédées à des étrangers et qui devaient servir de modèles étaient placées sous un contrôle chaque jour plus serré. Des mesures fiscales étaient appliquées de la manière la plus brutale au secteur privé grandissant, non pour des raisons de fiscalité économique, mais pour des raisons économico-politiques. Le secteur socialiste ne devait pas être refoulé dans son développement. On prenait donc des mesures préparatoires à l’assaut socialiste.

À la longue, la nouvelle politique économique ne put être poursuivie sans changement comme un compromis entre une réglementation de l’économie par l’État et l’ouverture – imposée par les besoins – d’un marché libre. Il apparut que le marché libre était assez fort pour imposer à l’État la loi du commerce. Les prix des produits de l’industrie durent être abaissés, bien que la mesure contredît aux plans fiscaux. C’était la contrepartie à la fourniture des céréales par les paysans. La politique gouvernementale d’importation et d’exportation était de plus en plus sous la dépendance du marché des céréales, si bien que, au Congrès bolchevique de 1926, Kamenev pouvait lancer le mot : « Le koulak nous réglemente » ; car le marché des céréales était dominé par le paysan aisé, dit koulak, qui, grâce à son meilleur outillage tant en instruments de travail qu’en bêtes de somme, etc., avait acquis une situation influente au village et imposait sa volonté au paysan moyen (seredniak), protégé du gouvernement. À noter que la révolution agraire ayant abouti à une augmentation du nombre des propriétaires et à une diminution de l’importance des exploitations, le koulak ne peut en aucune façon être comparé au paysan aisé allemand 80.

La puissance politique menaçait donc d’être affaiblie par le développement social. Il se formait de robustes classes économiques, le koulak et la bourgeoisie « Nep », qui lui correspondait dans les villes, comprenant les commerçants, les fermiers des petites exploitations, etc. Ils restaient, il est vrai, privés de droits politiques ; bien que pouvant prétendre au soviet de village, le koulak ne perçait cependant pas dans la hiérarchie du parti ou, de l’État. Mais, économiquement, ils jouaient un rôle décisif.

Ces résultats de la « Nep » amenèrent le parti bolchevique à cette alternative, soit de s’y adapter, soit de les combattre par une énergique politique économique étatiste. Des mesures isolées de pression et de protection contre les dirigeants du marché libre resteraient sans portée. Il s’agissait bien plus de créer un courant qui déterminât le développement d’ensemble de l’édifice économique et social. Ce courant, en cas de succès, ne devait pas se borner à faire obstacle aux progrès du secteur économique privé – ce que faisait entre autres le monopole d’État du commerce extérieur, empêchant l’expédition de produits industriels bon marché susceptibles de concurrencer les industries aux mains du gouvernement – mais collaborer positivement à la protection, au développement et à l’affermissement du secteur socialiste dans la société. Le plan quinquennal, qui entra en vigueur en 1928-1929, marque le commencement de cette tentative de poussée par tous les moyens vers une société et une économie socialistes.

 

 

Le plan quinquennal.

 

Que signifie le plan quinquennal 81 ? La réponse résulte de la description de ses tâches fondamentales. Il cherche par tous les moyens à hâter avant tout l’industrialisation du pays. Des entreprises industrielles de toutes sortes, fabriques de machines, établissements électriques, industries minières, etc., seront montées dans tout le territoire de l’Union des Soviets. C’est ainsi par exemple qu’un nouveau centre industriel devra se développer dans l’Oural, ceci non pour des raisons économiques, non plus que pour satisfaire aux besoins de la population, mais parce qu’ainsi sera modifié l’ensemble de l’édifice social et économique. Par contre, les entreprises fabriquant des articles de première nécessité et de consommation immédiate passent d’abord au second plan. Tout au moins ne doivent-elles pas se développer à la même cadence que les entreprises d’industrie lourde. Il faut fortifier les bases de l’industrie. Avec le temps, l’Union des Soviets doit se libérer de toute dépendance de l’étranger quant à l’importation des machines et des produits industriels, en même temps qu’elle adoptera les méthodes techniques de travail les plus modernes. C’est le courant dit de superindustrialisation qui s’extériorise dans cette tendance fondamentale du Plan.

À côté de la superindustrialisation, le changement voulu du cadre agricole est caractéristique dans le plan quinquennal. Conformément au programme bolchevique, dont pratiquement la mise en œuvre avait dû tout d’abord être reportée après la révolution d’octobre, la grande exploitation doit également dominer en agriculture. Les petites exploitations paysannes doivent faire place aux exploitations collectives (Kolkhozes), qui emploient les machines les plus modernes et s’étendent sur de plus grandes surfaces 82. Ces exploitations collectives ne doivent pas être tenues pour des centres communistes de production, elles n’ont d’autre but que de grouper la terre de culture des différents membres en un tout massif exploité en commun. Les bâtiments d’habitation ne sont pas socialisés, non plus que le bétail ; un partage des bénéfices est accordé d’après le montant de l’avoir apporté, il n’y a pas d’égalité de salaires, etc. Ces Kolkhozes, qui, par leur constitution, se rattachent aux associations ouvrières spécifiquement russes, dites Artel, peuvent ainsi être formés tout différemment. Dans leur forme complète, ils se différencient à peine des Sovkhozes, domaines modèles de l’État, qui sont dirigés comme des fabriques. La collectivisation de l’agriculture ne doit pas seulement assurer l’approvisionnement en céréales, elle doit aussi garantir une base d’écoulement des produits industriels et socialement anéantir la puissance du gros paysan (koulak), contre lequel sont dirigés avant tout les Kolkhozes, encouragés de tous ses moyens par l’État fort. Le règlement modèle pour artels agricoles porte, comme raison de l’association, que l’union doit « créer de grandes exploitations collectives par la mise en commun des moyens de production et de travail organisé et de cette façon assurer la victoire complète effective sur le koulak, sur tous les exploiteurs et les ennemis des travailleurs, la victoire complète effective sur l’absence de besoins et, sur la dépression intellectuelle, sur l’état arriéré des petites exploitations individuelles, provoquer enfin un rendement élevé de la collectivité en travail comme en produits ». La collectivisation de l’agriculture doit rendre impossible la formation, comme au temps du communisme de guerre, d’une sphère économique hors de la saisie de l’État. Au même but tend la lutte systématique contre le secteur économique privé des villes, nous voulons dire contre le commerce. Il doit être éliminé à la fin du plan quinquennal et ses fonctions remplies par des offices d’État ou coopératifs de vente et de répartition.

Le secteur socialiste ne doit pas se contenter d’une mainmise superficielle sur l’économie, il doit réellement la conduire et la dominer, et ce aussi bien dans la production que dans la répartition. L’époque du spécialiste bourgeois travaillant à côté du surveillant communiste doit prendre fin. Le bolchevik doit intervenir directement dans la production, en créateur et en chef. Staline, la compétence du parti à l’époque, l’a souligné avec une particulière énergie. Le plan quinquennal doit avoir pour résultat ce que, d’après Lénine, la société socialiste a à réaliser, savoir : l’acheminement des masses ouvrières à la direction de l’économie. En elles doit être éveillée l’initiative, excité l’impétueux désir de commandement, augmentée la formation technique, et c’est pourquoi les chefs bolcheviques de l’économie doivent être des modèles 83.

C’est pourquoi le plan quinquennal est lié à un plan de culture. Il s’agit non seulement de combattre par tous les moyens le règne des illettrés, mais encore de transformer la culture générale conformément à l’intérêt économique. Il s’agit de tirer techniciens et spécialistes des rangs du parti au pouvoir et des masses travaillant avec lui. En même temps doit avoir lieu la liquidation de tous les groupes ne correspondant pas au progrès de la société socialiste. Cela signifie le renforcement de la lutte antireligieuse. On espère dans les milieux de l’Alliance des Sans-Dieu, qui sert d’organe à cette lutte, être en même temps assez avancé dans l’exécution du plan quinquennal pour obtenir des masses la fermeture des églises. En même temps d’areligieuse l’école devient ouvertement athée, l’éducation athée seule répondant à l’intérêt central économique 84.

Où en est jusqu’ici la réalisation du plan quinquennal ? La réponse à cette question fait naître en même temps la possibilité de donner un aperçu des effets sociaux du régime bolchevique. Il faut d’abord établir que jusqu’ici le plan quinquennal, malgré toutes les difficultés, est appliqué dans ses dispositions. Les projets émis sont attaqués quant à la réalisation. On s’efforce d’atteindre et de dépasser les chiffres de production demandés. Il est à remarquer à ce propos que le plan quinquennal dans ses instructions particulières n’a rien de rigoureusement calculé, mais se borne à donner des directives générales. Bien des évaluations se sont révélées trop larges dans leurs prévisions, comme il ressort de l’essai actuel d’exécuter le plan en quatre années, voire même, pour certaines branches de l’économie, en deux ans et demi – ce disant, je pense ici à la production pétrolière. Mais, dans son élaboration, quelques chiffres isolés importent peu. La tentative de le réaliser suppose la création d’une certaine mentalité des masses. Le plan quinquennal est considéré, dans la Russie moderne, comme la norme de la vie publique, comme aussi celle de la propagande et comme but du véritable développement. Il prête un sens visible à la vie, il rend superflu de se demander quels en sont les devoirs. Car c’est lui qui est le devoir primordial. Tout doit être mis à son service, et c’est beaucoup dire dans l’État absolu de la dictature du prolétariat.

Tout est subordonné à son accomplissement. En même temps, cependant, exécution et accomplissement de ses tendances fondamentales ne signifie pas attachement servile à certaines positions. Il est apparu qu’il conduit pour les consommateurs à des sacrifices encore plus grands que ceux prévus. Tout ceci ne tend qu’à accroître l’intensité du travail. La débâcle de l’approvisionnement en viande par suite de la collectivisation et des abatages en masses, qui en sont la conséquence, devait servir – pour ne citer qu’un exemple – à placer l’activité devant de nouvelles tâches. L’accroissement de l’activité des masses résulte de la propagande sociale unie à la contrainte, union tout à fait caractéristique de tout le système bolchevique.

Pour accroître la production, des concours socialistes sont organisés entre les différentes usines. L’amour-propre des travailleurs est excité par des éloges publics, des primes, des décorations, etc. On flatte les masses en leur répétant sans cesse que tout dépend de leur activité. Cette activité doit s’extérioriser par l’autocritique des insuffisances dans l’exécution des projets, de l’emploi de nouvelles méthodes de travail. Ainsi sera démontrée l’apparence d’existence d’une vraie liberté productive comme dans les élections aux Soviets. Mais il ne s’agit que d’un semblant de liberté ; l’autocritique ne doit être qu’une critique en deçà des bornes de la ligne générale, c’est-à-dire des prescriptions du ressort central du parti. Oui se permet une remarque sur la surestimation des capacités d’exécution s’expose simplement à être stigmatisé comme opportuniste, traître, etc. La possibilité est, il est vrai, conservée de s’élever contre de fantastiques exigences au nom de la lutte contre le courant vers la gauche d’apparence, et seulement d’apparence, radicale. La liberté des masses n’est en réalité que coercition, car, pratiquement, il est indifférent que cette coercition se réclame de l’intérêt général, de la véritable volonté des masses 85.

Les emprunts d’État deviennent des emprunts forcés,-souscrits en réunions publiques. On décide simplement leur souscription par renonciation à des parts de salaire. On proclame que, pour l’affermissement de la discipline du travail, une sorte d’engagement personnel volontaire des ouvriers de rester, des années durant, dans une entreprise déterminée est indispensable. Il est facile, pour cet engagement personnel, de trouver des moyens officiels de propagande, qui exercent une pression effective. On supprime les secours aux chômeurs, parce qu’il y a assez de travail, tandis que, dans la propagande, passe plus ou moins à l’arrière-plan le fait que la fuite des travailleurs de certaines entreprises et de certaines régions tient à une situation socialement impossible. Une pression efficace s’exerce par l’introduction du salaire dit social : le salaire en espèces diminue, tandis qu’augmente l’octroi de prestations, de possibilités d’approvisionnements à bon marché et autres avantages économiques. Par là, la force de résistance des classes dites « hors la loi » se trouve paralysée davantage encore, puisqu’elles doivent acheter à des « prix libres » encore plus élevés. L’émigration forcée des koulaks résultant de la collectivisation procure de la main-d’œuvre au rabais, dont l’activité se distingue à peine, juridiquement, des travaux forcés.

Ce mélange de coercition, par pression indirecte ou avouée de l’État, et de propagande rend très difficile l’appréciation de la situation réelle. Au reproche d’imperfection, on peut opposer qu’il s’agit de défectuosités inhérentes à une période de transition, défectuosités qui ne résistent pas à l’autocritique. Cette autocritique paraît assez sincère, mais elle ne s’exerce précisément qu’en deçà de la ligne générale.

On peut dire d’ores et déjà que certaines imperfections de l’organisation économique s’avèrent de nature originelle. En premier lieu, il faut citer le bureaucratisme. Durant tout le régime bolchevique, dont le but était cependant son éviction, les plaintes contre la bureaucratie n’ont jamais cessé et continuent de retentir. Ordschonikidse, directeur du Conseil économique, se plaint d’être noyé par un flot de lettres et de télégrammes qui fait obstacle à tout travail pratique. Quatre-vingt-quatre mille demandes, au moins, lui seraient adressées journellement. Ce voile jeté sur la vérité, sous forme de masses d’actes et de tables statistiques, pourrait être actuellement attribué à des imperfections provisoires, c’est-à-dire à supprimer. Mais il semble que ce fait ne soit qu’une résultante assez générale des expériences économiques socialistes faites jusqu’à ce jour. Il n’est que l’expression du retour, sous une autre forme, dans le système bolchevique, de ce qu’on est convenu d’appeler l’anarchie économique du capitalisme dans l’organisation sociale, dans la direction et la répartition de la production.

Naturellement, les bolcheviks s’efforcent de lutter par tous les moyens contre ce bureaucratisme, mais il est enraciné dans tout le système. Comment concevoir, au point de vue organisation, la situation de l’entreprise particulière et de son plan par rapport au plan d’ensemble ? La moindre fissure à un point quelconque compromet tout le plan, c’est pourquoi l’effort de chacun doit tendre à éviter chez soi cette fissure, sous peine d’être accusé de sabotage, de formalisme, etc. Le directeur rouge, dont on exige aujourd’hui qu’il opère d’après le projet économique et non plus, comme au temps du communisme de guerre, en escomptant le ravitaillement d’en haut, manque, en raison même de son activité, de danser à contretemps. Il doit par tous les moyens assurer l’exécution de ses commandes, il doit faire de « bruyantes statistiques », étonner, sans que ce bruit et cet étonnement correspondent à la vérité. Il en résulte le penchant à une fausse présentation de la réalité, et cela conduit au bureaucratisme, au formalisme, que l’on veut combattre par tous les moyens. Le seul remède est la pression politique constante qui se manifeste sous la forme de l’autocritique publique, toujours menaçante, et dans le danger de conflit avec des éléments actifs du prolétariat, favorisés par le parti. Loin d’aboutir au développement véritable de l’initiative, cela incite au contraire à la recherche incessante de nouvelles méthodes pour échapper à cette pression et pour s’y adapter. La direction du parti a remarqué cette action paralysante d’une hypertrophie de la critique chez les masses actives : cela ressort des instructions données en mars 1931 par Molotov, président du Conseil des Commissaires du Peuple, et Staline, instructions imposant des limites aux manifestations des brigades dites de masses, qui très souvent interviennent comme organes de la critique de presse.

La contradiction interne du système, qui laisse se développer la bureaucratie, consiste dans le fait que l’initiative doit être obtenue d’en haut par la force. La contrainte n’aboutit qu’à un semblant d’initiative, à l’adaptation à certaine terminologie, à la création d’une apparence de vérité, qui voile la situation économique réelle – en un mot à une bureaucratie improductive, qui se sert de nouvelles méthodes d’expression. Le contrôle ne peut jamais suivre la cadence de développement de la bureaucratie. C’est pourquoi les bolcheviks doivent créer continuellement de nouveaux organismes de contrôle. Ainsi par exemple en 1930, une commission spéciale pour le contrôle de l’exécution de toutes les instructions. Aussi, la lutte contre la bureaucratie n’est-elle devenue qu’un terrain nourricier pour la bureaucratie 86.

 

 

La mise en action des masses.

 

Le plan quinquennal signifie avant tout stimulation et propagande. Il est hors d’état de fonctionner comme plan d’ensemble d’approvisionnement et d’économie. Réalisé de la façon la plus complète et même dépassé – sur quoi il faut compter sûrement malgré les difficultés de financement – il ne saurait en aucune façon être considéré comme la preuve de la supériorité des méthodes de travail qui y sont appliquées. Il remplit seulement les tâches de reprise coercitive de possibilités économiques négligées et de rééducation de toute la mentalité sociale et populaire. On ne saurait rapporter à lui seul l’exécution des tâches gigantesques qu’il prévoit. Pour employer un adage de Lénine, repris récemment par Staline, il doit libérer la Russie de son retard d’au moins cent ans sur l’Europe et l’Amérique. On peut rapporter sa réussite économique au fait que la Russie possède autant d’inépuisables trésors fonciers que de passives masses humaines. La comparaison avec la rapide cadence de développement de l’industrie russe avant la guerre rend la constatation tout à fait claire. À ce point de vue, la cadence gigantesque du plan quinquennal n’est aussi frappante que si on la compare à l’Europe occidentale ou à l’Amérique. Quoi qu’il en soit, la puissance bolchevique facilite et active l’industrialisation. Elle peut être poussée, sans les traditionnels retards, grâce à une pression inouïe, exercée d’en haut sur les masses et toutes les forces productrices.

Mais il faut noter de plus qu’en dehors de la direction centralisée et stimulant sans ménagements, une différence plus essentielle sépare l’industrialisation du plan quinquennal de l’industrialisation de l’ancien régime. L’industrialisation bolchevique fait appel, chez les masses, à la conscience d’elles-mêmes. Elles ne doivent pas y être seulement entraînées, tels de passifs objets, elles doivent en être les promoteurs conscients. Il faut donc leur insuffler une mentalité toute nouvelle et leur maniement effectif dût-il aujourd’hui ressembler encore à un commandement. L’ouvrier technique « évolué » est l’idéal de cette éducation sociale, que développent les bolcheviks par tous les moyens. L’homme et la femme de la masse doivent se donner en pleine conscience à son action. Les anciennes méthodes patriarcales d’assistance doivent être écartées définitivement. Car c’est la seule façon d’arriver à la formation d’un prolétariat techniquement et suffisamment qualifié. Par là seulement sera-t-il permis de mettre un jour un terme à l’appel fait aux spécialistes étrangers et de faire du peuple russe, économiquement parlant, d’un peuple apprenti un peuple dirigeant. L’effort pour procurer à la vieille Russie un prolétariat techniquement qualifié se heurtait à une vraie montagne de préjugés traditionnels, à des institutions, qui rendaient cette éducation impossible ; là aussi – ainsi qu’en témoignent les mémoires de Stankow avec amertume – l’ingénieur spécialiste ne fut pas pleinement accepté, lorsqu’il sortait du peuple, de la paysannerie ou de la petite bourgeoisie.

Les choses doivent changer maintenant. L’esprit public doit reconnaître l’intérêt économique comme sa norme la plus élevée. C’est pourquoi il faut offrir aux couches inférieures les chances de s’élever. Un des dogmes fondamentaux du bolchevisme est de croire à la puissance créatrice des masses et de définir la domination personnelle comme domination de la masse. L’industrialisation de la Russie par le plan quinquennal correspond à la tentative bolchevique de relever la morale du travail. Le travail social détermine la position sociale (au moins idéologiquement). Tout est au service des masses ouvrières. Le parti bolchevique commande uniquement parce qu’il est le cerveau des masses, l’avant-garde du prolétariat. Toutes les institutions de l’État sont dirigées contre le maintien et la formation de groupes sociaux, indépendants du travail comme de l’action politique et sociale. À ce but tend la suppression des traditions, des fortunes, de l’influence héréditaire. L’accession à la richesse est rendue à nouveau possible par la nouvelle politique économique ; de même le droit à l’héritage, un moment suspendu, est rétabli ; mais on lui fait un mauvais renom, et il s’en trouve extrêmement menacé ; seul le service social immédiat doit compter ; c’est à ce but que sert le discrédit jeté sur la richesse, comme la lutte à mort engagée contre la dernière classe indépendante des koulaks.

Il faut reconnaître l’efficacité inouïe de cette éducation des masses, rendue possible et renforcée par la terreur brutale, et la mainmise sur la publicité au profit du parti dominant. Elle aboutit, il est vrai, à un abaissement général du niveau – il n’y a pas plus de place pour une différenciation des intelligences que pour une différenciation des théories –, mais elle a éveillé en même temps certaines forces jusque-là endormies. Ce ne sont naturellement pas toujours des forces auxquelles avaient songé les idéologues de la nouvelle mentalité ; mais aussi l’activisme parasite, purement négatif, se différencie cependant de la passivité vieille-russienne.

Il lui faut au moins accepter le masque du travail socialement utile ; car il est toujours menacé du danger d’être renversé. Cleinow, dans son ouvrage sur la nouvelle Sibérie, rapporte comment les bolcheviks élevèrent sciemment aux postes de direction le représentant des classes jusque-là opprimées. Ils s’en servirent « en utilisant ses connaissances du milieu pour l’édifice socialiste, voire seulement pour l’affermissement de leur puissance. Il gouverna personnellement, jusqu’à ce que l’autorité, qui le surveillait, eût trouvé un remplaçant qui lui parût mieux placé et plus propre à la fonction. Alors, pour l’homme de confiance d’hier commence la lutte pour la vie ; il doit montrer que, par la pratique de la position qui lui est échue par hasard, il a appris quelque chose. S’il le peut, le malheureux homme de confiance d’hier fournira matière à un procès de propagande. Ivrognerie, abus d’autorité, népotisme, tels sont les récifs sur lesquels se brisera inévitablement son vaisseau, dès qu’il pourra être remplacé par une force supérieure 87 ».

L’État bolchevique est l’État de la force brutale par excellence, et quiconque s’est élevé, d’abord favorisé par lui, ne peut savoir si demain ladite force ne se retournera pas contre lui. Il en résulte une inquiétude et une insécurité constantes, conduisant à un activisme apparent, à un régime de délation générale, qui croit découvrir partout la contre-révolution, l’opportunisme, etc. Des points de vue économiques différents, – tels que la question de savoir si la ville de Magnitogorsk doit être construite sur la rive droite ou sur la rive gauche du fleuve Oural – sont discutés dans leur principe, c’est-à-dire que les éléments ambitieux accusent de sabotage, de préjudice conscient, etc., ceux qui pensent autrement qu’eux. L’insécurité générale et l’impulsion vers l’émancipation des masses aboutissent très souvent à un activisme apparent, qui paralyse tout travail positif. À côté de cet activisme apparent se rencontrent toutefois, stimulées et développées, beaucoup d’ambition et d’émulation légitimes. Cependant, ces énergies doivent dès l’abord être canalisées et se limiter à des buts déterminés. Elles doivent recevoir des mots d’ordre précis et là apparaît aujourd’hui la grande importance du plan quinquennal.

Le parti au pouvoir et ses dirigeants croient, par le plan quinquennal, pouvoir moderniser la Russie et assurer son indépendance. « La Russie a toujours été battue, déclarait Staline à Moscou, à l’Assemblée des Directeurs Rouges ; nous voulons rendre la Russie indépendante. » Le mot de « patrie socialiste », employé alors par Staline, indique clairement le fondement de la nouvelle mentalité. La patrie socialiste de l’Union des Soviets se réclame des masses comme détentrices de la puissance et leur donne les chances d’ascension qu’elles ne possédaient pas. Si l’on a recours à la coercition et à la violence, si les choses vont au plus mal, si le pays du Plan quinquennal reste le pays de la misère, tout cela trouvera sa raison d’être et son excuse dans l’état arriéré de la Russie. « Nous devons rattraper et dépasser l’Amérique », tel est le mot d’ordre. La Russie doit être le pays le plus avancé économiquement. Le plan quinquennal témoigne que ce mot deviendra un jour réalité. « Chez nous, pas de surproduction conduisant à une crise économique générale, pas d’anarchie du marché, pas de chômage ; notre économie se développe à une cadence invraisemblable, inconnue des autres pays du monde. » Toutes ces assertions des dirigeants bolcheviques témoignent de leurs efforts pour éveiller, dans la Russie actuelle, chez la masse, prolétarienne, la conscience personnelle d’elle-même. Cela explique toutes les tentatives pour hâter l’indépendance des masses : formation des adultes, efforts pour former des prolétaires au rôle d’ingénieurs dans le minimum de temps, fêtes en l’honneur du commissaire de la Guerre et de la Marine Woroschilow, – exemple vivant de ce que peut devenir un travailleur illettré dans l’État soviétique actuel, – menace d’une vigilante surveillance par les masses sur l’Intelligentsia technique suspecte, contrôle de tous les plans par des contre-projets émanant des ouvriers des entreprises 88.

Mais les masses n’ont pas encore atteint le but d’organisation de leur domination ; elles sont encore sans culture ; la Russie n’a rattrapé ni l’Occident, ni l’Amérique ; on s’y emploie par la violence. La terreur et l’exclusive prononcée contre toutes les opinions qui ne font que rendre plus difficile la récupération du temps perdu et la prise d’avance, – des partis bourgeois et socialistes jusqu’aux critiques bolcheviques de la ligne générale, – la perpétuelle répétition des mêmes phrases à effet jusqu’à leur cristallisation en clichés immuables, démontrent que la mentalité dominante est une mentalité d’oppression, une mentalité de combat, qui se sent constamment menacée dans son existence. Les masses sont tellement arriérées, que seule la pression la plus forte peut les mettre en mouvement, d’où le régime qui exclut tout ce qui n’est pas sa politique et son travail économique. Sa politique et son travail économique ont seuls droit à l’existence ! De ce mot d’ordre découle la destruction de toute culture intellectuelle, de toute liberté personnelle, autant qu’il est possible, par l’oppression politique et sociale.

Tout est subordonné de la façon la plus brutale au but politico-économique. Des populations seront anéanties, comme les colons allemands de la Volga, si, par la prédominance parmi eux de paysans dits riches, ils appartiennent à un échelon social qui n’a pas sa place dans le régime. Le mot d’ordre du combat de classes s’exerce même contre la nation, malgré les principes de liberté nationale et de libre disposition. Comme le remarque Cleinow 89, les populations les plus touchées dans ce cas sont précisément celles qui sont parvenues à la conscience d’elles-mêmes, et possèdent un certain passé de culture européenne. Il y avait naturellement plus d’éléments de « fondation bourgeoise » chez les Allemands, les Polonais, etc., que chez les « indigènes » du Nord, qui devaient être élevés d’abord à la conscience d’eux-mêmes. Aucune considération traditionnelle n’existe pour le régime, – la meilleure preuve en est cette conception de la nation, qui n’y voit qu’une communauté de langue, dans laquelle doivent dominer les couches prolétariennes, il n’est que des questions d’opportunité politique et sociale. On peut définir ainsi le travail de transformation sociale du bolchevisme : un système de terreur s’attachant en même temps à la propagande parmi les masses. Il a été rendu possible par l’état arriéré du vieil Empire russe, dans lequel, à côté de l’état de passivité des masses, avait pu se développer, dans des milieux restreints, une culture surraffinée, mais artificielle et sans racine traditionnelle. Les bolcheviks fondent les masses dans une même unité, après avoir rendu impossible tout retour à l’ancienne culture, par l’anéantissement ou la mise à l’écart complète des couches dirigeantes.

 

 

La simplification de la vie.

 

La Russie doit être transformée avec une impitoyable brutalité en un État industriel moderne, contrôlé et soutenu par les masses prolétariennes. Toute la politique économique et sociale de l’Union des Soviets tend à ce but. L’état arriéré de l’économie et de la société russes offre précisément les plus grandes possibilités d’application progressive et de processus de coercition et d’éducation. Là, en effet, un petit groupe organisé peut s’emparer à la fois de tous les leviers de développement économique et social ; car il se trouve en face d’une insuffisance de traditions, de culture, ne disposant pas de moyens d’action soutenus par des partisans déterminés, incapables par conséquent de résister à une attaque faisant appel aux instincts primitifs et menée par une technique moderne de propagande. Les insuccès tout superficiels peuvent être attribués à l’insuffisante préparation des masses et au manque d’expérience. Lénine n’avait-il pas, dès l’origine, signalé l’éducation des masses comme l’une des tâches décisives de S dirigeants bolcheviques ? C’est pourquoi la culture des masses figure au premier plan du programme bolchevique. Les masses doivent être formées à devenir un prolétariat moderne de l’industrie. On travaillera par tous les moyens à la liquidation du règne des illettrés. Le plan quinquennal ne saurait aboutir sans le concours de nombreuses masses ouvrières à formation technique. Il ne suffit pas de créer des fabriques sous la direction de spécialistes étrangers, il faut veiller à ce qu’elles puissent fonctionner et se développer. On travaillera par tous les moyens au développement de la culture technique. Le temps est passé où les dirigeants de l’économie bolchevique étaient entièrement sous la coupe de spécialistes bourgeois 90. Le prolétaire, ayant pris conscience de lui-même par le bolchevisme, doit remplacer le vieux spécialiste bourgeois. C’est pourquoi la Russie se couvre aujourd’hui d’un réseau d’écoles spéciales, de polytechnikums, etc. Toute la formation doit être au service de l’économie, en rapport étroit avec la production économique, formant partie du processus de la production.

Cet idéal de science technique aboutit à un bouleversement du régime de l’éducation. Il ne s’agit pas d’élever un homme cultivé, le but primordial est d’amener des cadres (régiments) prolétariens à la direction de l’administration, de l’économie, des finances, etc. Par suite, les anciennes universités sont supprimées, elles se transforment en institutions exclusivement affectées à la formation de spécialistes. Elles n’ont plus de branches communes, qui les rendent solidaires. Le fait même que les écoles techniques supérieures n’existent plus en tant qu’unités montre combien radicale est devenue la spécialisation pour raison d’utilité technique. Il s’agit d’éduquer les masses au plus vite. Aussi les écoles supérieures sont-elles remplacées par une foule d’instituts spécialisés. À côté ont été maintenus, il est vrai, des instituts de recherches théoriques, mais ils servent également à la pratique bolchevique. Tels sont l’Académie communiste, l’Institut Marx-Engels, l’Institut pour les professeurs rouges, où sont poursuivies l’étude du marxisme et la formation de professeurs bolcheviques, etc. 91 Car l’exclusive prononcée contre la liberté d’opinion n’a pas reculé devant la science. Les savants, qui n’admettent pas le marxisme, ont été simplement écartés. L’étude de la philosophie a été remplacée par celle des sciences sociales, du matérialisme dialectique, etc. La science n’est pas un but en soi, mais est entièrement au service du développement économique et social, fixé par les bolcheviks. Il n’est pas de recherche qui puisse être détournée de cette tâche. L’ancienne Académie des Sciences elle-même a dû se soumettre à cette décision. Elle a été contrainte d’admettre dans son sein des théoriciens marxistes, refusés par elle, mais proposés par les bolcheviks, si bien qu’on dut reprendre le vote pour des candidats qui avaient d’abord échoué. En 1931, elle dut exclure des savants universellement connus, comme l’historien Platonov, parce qu’accusés de contre-révolution. Elle fut contrainte d’affirmer dans son programme des rapports avec l’ordre public soviétique, c’est-à-dire sa collaboration à la réalisation du plan quinquennal 92. Ici apparaît encore la mainmise radicale des Soviets sur l’ordre public. Inutile d’insister sur les possibilités de propagande résultant de cette situation. Toute la science, toutes les lumières sont au service de la propagande pour le parti au pouvoir et sa politique.

De tout ceci résulte une simplification inouïe de l’existence dans son ensemble ; l’Européen traditionaliste sera porté à dire : le retour à la barbarie. Il est un système tout simple de règles sur lequel toute la vie sociale et toute l’activité intellectuelle ont à se modeler. L’économie et l’État prolétariens sont la réalité. Tout doit tendre à leur affermissement et à leur développement. Rien ne surpasse l’économie et la politique. La doctrine marxiste, qui, comme base du parti au pouvoir, fonde et justifie cette application illimitée, est seule reconnue. Toutes les autres doctrines sont tenues pour l’expression d’un ordre social et d’une tradition que l’appareil gouvernemental doit combattre par tous les moyens politiques adéquats. Grâce à cette mainmise sur l’opinion, la face du monde sera rénovée par une doctrine hors de laquelle il n’est point de salut, au sens le plus élémentaire du mot, et par les pratiques politiques et sociales qui en découlent. Toutes les capacités et toutes les forces de l’individu seront dirigées vers l’économie et la politique. Nous  verrons plus loin que tout ceci répond absolument à la théorie doctrinaire. Mais, même chez ceux qui ignorent cette doctrine, s’opérera un changement radical de la mentalité.

Systématiquement, toute la morale ne sera vue et considérée que du point de vue de l’économie. Pas de plus grand éloge que : « Il a été utile à l’économie, il a fait avancer le plan quinquennal. » Pas de blâme plus grave que : « Comme communiste, il s’est montré indigne du parti et de sa tâche. » Le monde entier est examiné avec des yeux communistes. La presse ne connaît que ce point de vue. Tout est ramené à sa mesure. Si, pendant quelque temps, on ne lit que des journaux bolcheviques, on s’aperçoit vite qu’il est impossible, d’après leur teneur, de se faire une idée claire de la situation dans les autres pays. Il n’y est question que de grèves, de congrès révolutionnaires, de brutalité du capital au pouvoir et de ses représentants. Aucun renseignement objectif. Tout est au service d’une peinture du monde, qui doit tendre à une évolution sociale déterminée. De même pour les nouvelles de Russie. À peine quelques nouvelles objectives. Le journal est un organe de propagande politico-économique. Il organise des concours socialistes, il favorise le développement des brigades d’ouvriers à performances modèles, il blâme les districts économiques arriérés, il installe des correspondants ouvriers et villageois, qui doivent surveiller la vie en général ; mais il ignore le compte rendu au sens objectif. Il n’entend pas décrire le monde, mais le façonner et le modifier. C’est pourquoi, dans la machine gouvernementale, il apparaît comme l’organe d’autocritique, qui attire l’attention des dirigeants sur les défauts et qui, par l’armée de ses correspondants ouvriers et villageois, maintient la liaison entre les masses et le parti 93.

Cette image du monde exclut naturellement toute indépendance intellectuelle. Il va de soi qu’il n’est pas d’autre vérité que le marxisme. Le marxisme, comme son travail politique et économique, est prêché d’autorité par le parti au pouvoir. Tout est ramené à la ligne dite générale. L’art n’a d’autre droit que ce qui profite à la ligne générale. Systématiquement aussi sont éliminés de la littérature, dite belle littérature, toutes les publications dites purement artistiques. Il n’y a plus que l’art tendancieux, expression de l’évolution sociale. Par suite, seul a droit à l’existence l’art qui concourt à l’évolution sociale dans le sens bolchevique. Il se peut que de ce point de vue on arrive à des résultats importants. Les films nous fournissent l’expression techniquement accomplie de cette mentalité, qui voit dans l’économie et la politique la fin et le but suprêmes, qui fête la lutte de classes et dévoile l’exploitation des masses. Des romans et des poèmes peuvent surgir, dans lesquels s’exprimeront de façon vivante l’essor des masses, leur foi dans la technique et l’industrie, etc. Le bolchevisme réussit ainsi à capter pour lui toutes les forces, ce qui lui en permet, à l’occasion, l’emploi le plus démoniaque 94.

Il faut reconnaître que tout ceci se passe au détriment de la diversité et du relief de l’existence, au détriment de l’individu. Le particulier est éteint et isolé, sciemment, systématiquement. Son activité ne peut être que purement politique et doit se mouvoir dans les limites de la ligne générale. Ce qu’il y a de frappant, c’est le rétrécissement de l’horizon mondial. Il n’est de vérités que techniques et politiques, qui sont exposées en des formules-clichés déterminées. Toute intelligence de ce qui les dépasse ou ne peut s’y incorporer est exclue à priori et anéantie. Société et Économie, en tant que vérités uniques, ne laissent évidemment aucune place pour la religion. La religion en détourne, puisqu’elle témoigne de l’intérêt pour des mondes qui reconnaissent d’autres vérités que la société terrestre et la politique. Aucune liberté de pensée, ni de discussion, qui pourrait ébranler la foi dans la légitimité et la supériorité du bolchevisme. Tout doit être dès l’abord comprimé dans une certaine forme d’expression, sous peine de ne pouvoir servir à la propagande bolchevique. De cette façon, l’intensité du travail peut certainement être accrue, une unité de pensée répandue dans la jeunesse ; mais tout cela s’effectue aux dépens de l’homme véritable. À cela, les bolcheviks répondront qu’ils veulent précisément mettre le véritable humain aux lieu et place du parasite, qui n’a de soucis que pour les inutilités, et qui admet, soutient et justifie l’exploitation des masses ; mais l’observation de la réalité sociale russe permet d’établir que la conception bolchevique de l’individu comme simple substance de l’économie, conduit aux maladies sociales de la nature la plus dangereuse.

 

 

Les effets de la politique sociale bolchevique.

 

La réglementation technique de la vie, la transformation de la politique et de l’économie bolchevique en des forces qui décident et dirigent tout, aboutit, – exactement comme la direction de la société à coups de mesures coercitives émanées du pouvoir central, – à un encerclement de l’anarchie, que les bolcheviks veulent arrêter. Toutes les maladies que les bolcheviks avaient combattues réapparaissent sous une nouvelle forme. Un nouveau type de parasite se développe : il assimile plus ou moins adroitement la terminologie et il ne s’en sert que comme tremplin. Le bureaucrate communiste n’est que la réplique de son prédécesseur, à cela près qu’il manque souvent de compétence professionnelle et que ses pouvoirs sont beaucoup moins limités par les lois, l’usage, les égards, etc. La transformation de la doctrine bolchevique en une vérité unique, qui seule doit être enseignée et répandue, aboutit souvent à une pratique élémentaire purement superficielle. Tous les projets indépendants sont à priori discrédités, et, même s’ils se révèlent bolchevico-marxistes, il est facile de les liquider comme s’écartant de la ligne générale. La foi abécédaire la plus désastreuse triomphe ; il est permis de douter que, à la longue, il soit possible d’apaiser la soif de science des masses à l’aide de cette même foi anéantissant la personnalité intellectuelle sous une compilation d’extraits d’auteurs canoniques tels que Lénine, Staline, Marx, etc. On revient graduellement à l’ancienne situation des masses opprimées, maintenues dans la passivité malgré toute la propagande, en face d’une direction active ; situation qui, par le caractère du parti, – lequel prétend incarner les masses et leur volonté de s’élever, – doit faire paraître à la longue tout le système comme un non-sens. Le radicalisme de l’édifice intellectuel et social conduit finalement à une mentalité qui surestime les mesures et moyens extérieurs. On croit pouvoir atteindre tous les résultats par la force, les menaces de sanctions, la propagande et les résolutions, mais en réalité la situation ancienne reste la même, sous le couvert de la coercition et de la propagande. L’ancienne société ne s’en conduit que plus librement notamment en mésusant de l’émancipation de la femme pour la jouissance sexuelle, – en se prévalant d’une ascendance prolétarienne qui présente des chances d’ascension, – en se réclamant de l’affiliation au parti pour obtenir des avantages personnels.

Certes, cet état de choses et ces abus sont combattus avec une vigueur particulière, ainsi que le prouvent les procès intentés pour dissolution de mœurs contre certains membres influents du parti. Mais la coercition extérieure suffit-elle en pareil cas ? Elle aboutit, précisément chez ceux qui l’exercent, à la démoralisation. C’est le moyen qui l’emporte dans les luttes politico-sociales pour le pouvoir. L’action éducative sur les masses aboutit simplement à leur compression dans un cadre déterminé de parti et de savoir (ou plutôt d’ignorance). Dans ce cadre des ouvrages périmés sont présentés comme le dernier mot de la science. Les matérialistes du XVIIIe siècle, sous les espèces des énigmes de Haeckel ou d’éditions populaires du « Mythe du Christ » de Drews, fêtent ainsi leur résurrection. Un type très caractéristique d’homme se crée qui aboutirait à la longue à un nouvel esclavage des masses et ne ferait qu’affermir l’État-férule dont l’existence avait été annoncée comme provisoire. Il est pratiquement sans importance que cet État d’esclaves se distingue ou non d’autres États d’esclaves et qu’on y pratique ou non le gouvernement d’individus d’origine prolétarienne.

Mais il serait absolument faux de croire que ce système de diminution consciente de l’individu et de rétrécissement de son horizon mondial doive amener un effondrement rapide du bolchevisme. Le bolchevisme, en effet, apparaît comme la suite d’une situation sociale déterminée et d’une évolution historique. Cependant, avec toute la prudence que commande une appréciation de ses perspectives d’avenir, on peut oser prétendre que la politique sociale bolchevique ne saurait d’aucune façon aboutir à un système d’autonomie et de liberté des masses. La contrainte la plus brutale est sienne, elle ne saurait s’en libérer. La domination bolchevique utilise d’autres idéologies que celle en usage jusqu’ici en Russie, et elle fournit une occasion d’ascension à de nouveaux groupes et de nouvelles couches de dirigeants. Mais la domination de ces couches sur les masses – pour s’exprimer avec prudence – n’est pas moins énergique que celle des précédentes, eût-elle même un tout autre but. Par le fer et par le sang, par l’excitation et l’emploi de tous les instincts des masses, la Russie – pour employer la formule d’Eckardt – se transforme en une province autonome de l’économie mondiale des temps présents 95. Tous les travaux sociaux d’approche tendent vers ce but. Ils s’accomplissent avec la plus grande brutalité, car il s’agit d’introduire dans des masses arriérées la technique économique la plus moderne. Il n’est de temps et de place que pour cela. En dehors de cette tâche, toute culture, toute tradition intellectuelle, tout problème qui ne se résout pas en questions techniques ou d’organisation, apparaît comme dénué de sens, comme un obstacle à l’évolution sociale. C’est pourquoi les bolcheviks les combattent par tous les moyens. Toutes les forces de l’individu doivent être tendues vers l’économie. La tâche sociale et économique, la lutte pour le maintien et le développement du régime, reçoivent la même consécration religieuse. Elles constituent les seuls et uniques devoirs de l’individu.

C’est pourquoi le régime bolchevique est le régime de la « politisation » et de la « socialisation » complète de l’individu. Il n’est pas de domaine de la vie humaine qui lui soit étranger. L’individu est entièrement au service de l’État bolchevique et de l’ordre social créé par lui. C’est pourquoi on ne peut considérer le bolchevisme comme une simple puissance, qui n’a d’autre souci que de s’emparer du pouvoir et qui pratiquement ne recule devant aucun moyen pour parvenir à son but. La domination bolchevique plonge beaucoup plus loin dans l’existence du particulier et de la société. Le particulier, la société tout entière doivent être à la merci de l’ordre bolchevique. Il n’est plus de sphère spirituelle intérieure, qui subsiste indépendante aux côtés de cet ordre 96. N’a de sens et de droit à l’existence que ce qui se soumet à cet ordre et le sert. Ce qui écarte toute possibilité de compromis avec le bolchevisme. Le bolchevisme n’use des compromis que comme entr’actes imposés par des considérations techniques. Il ne faut donc pas surestimer ces entr’actes et croire que les effets objectifs de la domination bolchevique ne pourront jamais correspondre à ses buts marxistes, que, par suite, il soit possible de traiter le bolchevisme de façon opportuniste et non pas quant au fond.

Il est possible que son action n’aboutisse qu’à l’industrialisation de domaines jusqu’ici arriérés, mais ce constat ne diminue en rien l’intensité singulière avec laquelle le régime bolchevique émet la prétention d’embrasser et de diriger la vie entière de l’individu et de la société. Politique, travail économique et social ne sont pas seulement, pour le régime bolchevique, des affaires à côté d’autres affaires, mais les affaires centrales décisives, le plenum de toute sa vie. Il faut l’avoir saisi pour comprendre la toute-puissance du Bolchevisme, sa brutalité et son absence de ménagements, la pénétration de sa propagande, son exclusive contre toute liberté intellectuelle, sa réalisation artificielle d’une conception déterminée du monde, dans les limites de laquelle doit se dérouler la vie tout entière.

 

 

 

 

 

 

QUATRIÈME PARTIE

 

LE PARTI BOLCHEVIQUE

 

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Les principes.

 

Dans la description de l’ascension politique des Bolcheviks, de l’État édifié par eux, de leur politique économique et sociale, le parti est toujours apparu comme l’ultime source de puissance. Le parti décide de l’emploi de la machine gouvernementale, il est le détenteur de l’autorité, il est le souverain, dont les Soviets sont les instruments. Le parti oriente la politique économique et décide des mesures qui serviront à la transformation sociale. On ne peut le séparer de la réalité politique et sociale qu’est l’Union des Soviets, il est la puissance déterminante qui crée, forme et dirige cette réalité.

On ne peut imaginer qu’il soit un jour remplacé par un autre groupe, un autre parti comme détenteur du pouvoir. Ce remplacement signifierait la fin de tout le régime. L’État bolchevique n’est rien autre que la dictature du parti bolchevique, exercée au nom du prolétariat. On ne saurait comparer le parti bolchevique aux partis d’une monarchie constitutionnelle ou d’une démocratie parlementaire, qui reposent sur des coalitions. Il ne connaît aucun autre parti qui, ayant les mêmes droits, serait susceptible de s’unir à lui pour une coalition de gouvernement. La coalition des premiers temps avec les socialistes révolutionnaires de gauche était une mesure de pure tactique, qui devait conduire à l’exclusion et à l’anéantissement politique de ce groupe d’abord reconnu. Le parti bolchevique ne connaît pas d’opposition susceptible de le remplacer. Toute la Constitution de l’Union des Soviets perd son sens, si le parti bolchevique ne gouverne pas, alors même qu’elle fait mention non du Parti, mais des Conseils. On n’est guère plus avancé pour avoir établi que le régime bolchevique est une dictature de parti. Ce faisant, on ne s’est pas plus ménagé d’accès à l’organisation particulière du parti, qu’on ne s’est acquis la compréhension de son esprit et de ses méthodes. Seule une description historique et sociale peut donner une idée de sa tendance juridique.

Dans la Ire et la IIe partie, nous avons retracé la préhistoire du parti bolchevique. Le parti bolchevique est un groupe dirigé par des révolutionnaires professionnels, sévèrement disciplinés, se réclamant du marxisme révolutionnaire. Il renonce volontairement aux cercles étendus de partisans, il entend bien être l’avant-garde du prolétariat, mais non attirer tout d’abord dans ses rangs le prolétariat tout entier. Instruit par l’expérience du travail illégal clandestin sous l’ancien régime, il se considère comme le groupe d’élite de propagande et d’agitation chez les masses 97.

Il n’entend donc pas être une élite séparée des masses, mais suivant une expression de son vocabulaire officiel, il veut en être le cerveau, l’« avant-garde ». Son autorité repose donc sur la liaison avec les masses ; cette liaison est établie par ses associations centrales. Il veut être un parti d’action et non la coalition de fractions diverses se querellant éternellement entre elles, tels les autres partis socialistes. Une rigoureuse discipline chez ses adhérents est indispensable pour le maintien de cette unité – l’expression officielle est « Monolitnostj » du parti. Seule cette discipline lui permet d’être le cerveau du prolétariat, le chef des masses, capable de les conduire au but qu’il s’est fixé, sans céder actuellement à leurs tendances du moment. Lénine a expressément spécifié que le parti avait à diriger les masses et ne devait pas être considéré comme le miroir de leurs caprices.

Le parti est en même temps l’expression et l’éducateur des masses. Son devoir est d’organiser sa politique de telle façon qu’il sache ce qu’il peut exiger d’elles pour les mener au but. Le parti proclame toujours son caractère prolétarien, ses liens avec les couches positives, travailleuses et productrices de la Société.

Le parti n’est pas un club de discussions pour intellectuels, c’est un parti d’action politique et de formation sociale. Dans la composition du parti bolchevique, il doit apparaître que l’économie pour les bolcheviks est absolument la force de vie et que les masses sont les détentrices, et non plus les objets de la puissance de gouvernement. Les travaux d’organisation du parti, le contrôle de ses anciens membres, l’enrôlement de nouveaux membres sont les moyens constamment employés pour maintenir à la fois le caractère d’élite du parti et son contact avec les masses. On veille actuellement à ce que l’intérêt du prolétariat pour le parti ne baisse pas, mais augmente. Chaque campagne électorale pour les Conseils, chaque action de propagande économique est en corrélation avec le recrutement de nouveaux adhérents.

Ce recrutement sert en même temps aux buts de propagande et à la démonstration de la justesse de la cause, c’est-à-dire de la politique de l’État. On communiquera, par exemple, que quantités de pauvres paysans, de petits prolétaires, ont demandé leur admission dans le parti. Ce sursaut des meilleurs éléments prolétariens et leur demande d’admission dans le parti, ajoute-t-on, auraient été provoqués par l’entrée en scène des adversaires de classes, des riches paysans, protestant contre la collectivisation de l’agriculture, des antisémites faisant appel aux instincts de gens insuffisamment éclairés, d’ecclésiastiques exploitant les préjugés religieux des masses et cherchant à les dresser contre le gouvernement des Soviets. La confiance des masses dans le parti bolchevique n’est-elle pas ainsi sans cesse démontrée à nouveau ? De même les épurations (Tschistka), qui depuis 1920 sont opérées périodiquement à l’intérieur du parti et ont abouti en 1921 à l’exclusion d’un tiers de ses membres, – ce qui donne une idée de leur importance – servent également, au moins quant à la propagande, à maintenir le contact avec les masses 98. Ces épurations, qui doivent éloigner du parti les indésirables, tendent à affaiblir l’impression que la domination bolchevique signifie, pour les masses, dictature du parti. On revient toujours sur le fait que les épurations ne doivent pas être seulement une méthode de contrôle intérieur. La masse active des sans-parti doit y être attirée et y contribuer. Par là sera donnée la possibilité de s’opposer à toute autocratie qui dans certaines circonstances se réclamaient du parti.

 

 

Le développement du parti bolchevique.

 

Le développement du parti en un groupe solide et discipliné d’action et de combat pour qui la liaison avec les masses a une importance décisive, mais qui pour la direction tient cependant à son caractère d’élite, ne devient clair quant à sa portée que si l’on connaît les étapes les plus importantes de l’histoire intérieure du parti. Alors seulement apparaîtront aussi dans toute leur étendue les possibilités politiques qu’il offre 99.

Il serait faux de croire que le caractère actuel du parti bolchevique, au moins dans ses traits essentiels, se dégageait clairement à l’origine. Certes, Lénine insistait déjà sur l’importance des corporations centrales de dirigeants autoritaires. Il refusait d’ouvrir le parti aux simples sympathisants, ce qui caractérisait déjà la formation du parti bolchevique, malgré tous les essais d’unification, comme celle d’un groupe tenant à sa personnalité dans le parti social démocrate. Mais l’importance décisive de cette querelle de parti n’apparaissait pas encore, la tactique de Lénine dans la révolution de 1905 à 1906 n’ayant abouti à aucun succès pratique d’importance. Elle se révélait au contraire l’expression d’un radicalisme doctrinaire, étranger aux réalités de la vie, poussant à l’insurrection armée sans portée, et effarouchant le parti bourgeois, au point de se priver de son appui, cependant nécessaire à la révolution. À cela s’ajoutèrent encore, peu après la révolution, les disputes intestines dans la suite de Lénine, disputes qui par leur caractère semblaient démontrer l’ignorance du monde et l’égarement théorique du fondateur du parti bolchevique. Vint alors sa défense du matérialisme marxiste contre les tentatives soi-disant idéalistes de l’entourage de Bogdanov pour rajeunir le socialisme à l’aide d’un positivisme moderne ; vinrent ses protestations contre l’école de parti dite de Capri, qui se groupait autour de Gorki. Lénine parut complètement isolé et ne plus posséder en Russie que quelques disciples, agitateurs de profession. Ceux-ci travaillaient contre le régime existant par tous les moyens de lutte souterraine, depuis le renflouement des finances du parti par des expropriations occasionnelles (c’est-à-dire vols d’argent à main armée sur les transports des banques, etc.) jusqu’à l’installation d’imprimeries clandestines, dont le maintien en état de fonctionnement représentait de gros sacrifices.

Toujours est-il que les fidèles de Lénine réussirent à prendre pied dans les masses ouvrières touchées par la propagande socialiste ; ils y trouvaient plus de partisans que les mencheviks et les divers groupes marxistes adversaires de Lénine. Ce n’est cependant qu’après la révolution de février 1917 que les principes organisateurs de Lénine purent trouver leur plein développement, alors seulement ils apparurent dans leur pleine signification. Sous la main de Lénine, ils firent du parti bolchevique le seul groupe solide de gouvernement du nouveau régime républicain. Toutefois, la discipline du parti ne pouvait être imposée, les bolcheviks ne possédant pas encore la puissance d’État. On en vint à des discussions de parti, dans lesquelles Lénine ne dut qu’à son autorité personnelle de triompher dans la lutte pour ses thèses fondamentales d’avril comme de l’opposition aux émeutes d’octobre et au renoncement à un gouvernement de coalition de tous les partis socialistes. La prise en main du pouvoir et l’obligation inéluctable de gouverner qui en découlait, imposèrent une discipline de fer. Les discussions relatives à la paix de Brest-Litovsk et l’entrée en scène à cette occasion des communistes dits de gauche, mécontents de la prudente tactique de Lénine, montrèrent tout le danger du relâchement dans la discipline au sein du parti 100. Les Bolcheviks ne devaient pouvoir s’affirmer que le jour où ils agiraient comme unité et où ils réussiraient à contrôler par leurs représentants tous les leviers de commande (armée, administration, etc.). La guerre civile et la construction d’un appareil militaire de combat correspondant, ne pouvaient que développer la discipline de parti. Les adhérents furent mobilisés et envoyés sur les points menacés, pour la défense du régime.

Alors éclata dans toute son importance le fait que les organes centraux du parti disposaient d’un faisceau de membres rompus à l’obéissance. La possession et l’affermissement du pouvoir conduisaient à affirmer de plus en plus l’importance d’une rigide discipline de parti. Les discussions n’aboutissaient plus seulement comme autrefois à d’insignifiants émiettements du parti, mais ils ébranlaient l’ensemble du régime. Après la guerre civile, il était impossible de rompre avec la discipline : elle devait servir à la conquête intérieure de l’appareil gouvernemental et économique. Cette conquête et la défense victorieuse du pouvoir ne pouvaient évidemment qu’accroître la conscience d’apostolat du parti. Ses prétentions semblèrent justifiées dans la pratique. Le parti travaillait activement à l’éducation des masses comme à leur direction.

La tâche grandissante porta au premier plan le travail d’organisation. C’est ce que démontre de façon frappante un écrit de 1924, au début de la NEP, où l’on rend compte de la politique de répartition des membres du parti 101. La reconnaissance du caractère capital de cette tâche d’organisation a porté au pouvoir le secrétaire général Staline. Il commença par négliger la haute politique pour se consacrer à la construction et à l’aménagement du parti. Il contrôla lui-même minutieusement les rouages du parti, et c’est ainsi qu’il devint maître de ce système politique qui, en tant que dictature du prolétariat, signifie dictature du parti bolchevique.

Vers la fin de la guerre civile, on vit surgir des mots d’ordre contre la discipline du parti et partant contre le système dictatorial. L’opposition dite ouvrière de Schliapnikow, dans laquelle ils trouvèrent tout particulièrement leur expression, voulait faire passer le pouvoir politique à l’ensemble des travailleurs, c’est-à-dire aux syndicats, aux associations, etc. C’en eût été fait du même coup de la dictature du parti, car l’unité des dirigeants en eût été rompue. Dans le minimum de temps, le régime bolchevique eût connu une fin semblable à celle du gouvernement provisoire de Kerenski. Aussi, Lénine lutta-t-il par tous les moyens possibles contre cette opposition ouvrière, qui se réclamait du mot d’ordre « Les Soviets contre le Parti ».

Certes, il ne reculait pas devant les discussions théoriques serrées, mais il ne craignait pas non plus les moyens de rigueur contre les membres récalcitrants, il souscrivait parfaitement aux arrestations, etc. Il savait bien que seule l’unité du parti, qui d’autorité fixait les limites permises de la discussion, pouvait maintenir le régime. Pour rien au monde, il n’eût renoncé au caractère d’élite du parti ; en dépit de son caractère prolétarien, celui-ci ne devait pas simplement se confondre avec les masses, mais demeurer leur avant-garde. C’est ainsi qu’en 1920 il rejeta les tentatives de Trotski, tendant à faire des syndicats des institutions d’État et, par suite, à les éliminer en tant que traits d’union du parti avec les masses. Car les syndicats comme les associations étaient accessibles aux sans-parti, bien qu’ils fussent sous la direction bolchevique. Leur transformation leur eût enlevé le caractère d’organe de transmission des tendances populaires. Les différends nés de cette soi-disant discussion des syndicats amenèrent Lénine à recommander une opposition encore plus acerbe à toute formation de fractions. À cette fin devait servir, en même temps qu’à la surveillance des rouages du gouvernement, la Commission de contrôle, transformée en 1921 sur l’initiative de Lénine et placée aux côtés du Comité central 102.

Cette mesure néanmoins ne suffit pas à éviter les luttes intestines dans le parti. Elles reparurent au premier plan, particulièrement quand la maladie, dès 1922, éloigna Lénine d’une activité politique régulière. Elles furent provoquées par les tentatives d’introduction de la démocratie de parti dite intérieure, démocratie qui autorisait l’ascension de plus jeunes adhérents et eût affaibli la position des organes directeurs. Trotski devint le champion de cette démocratie de parti qui s’élevait contre un dangereux engourdissement. Mais bien qu’il eût pour lui l’opinion de la masse, l’armature du parti se révéla la plus forte. Les Comités centraux se prononcèrent contre lui et entraînèrent les groupes dans leur sillage. La section d’organisation donna la preuve de l’efficacité de son action. Elle répartit les postes de telle façon que les partisans de Trotski furent neutralisés. En même temps, elle travaillait à l’épuration du parti et au recrutement de nouveaux membres. Dans cet ordre d’idées, l’introduction en masses de prolétaires effectuée en 1924, après la mort du fondateur, et qu’on a coutume de nommer « levée de Lénine » (Prisyw), est d’importance capitale.

À cette époque de luttes intestines, la direction du parti travailla uniquement par des moyens conformes aux conceptions de Lénine – et d’abord, tous les dirigeants, contre Trotski, puis le secrétaire général Staline contre Zinoviev et Kamenev, qui avaient formé bloc avec Trotski jusqu’à leur exclusion du parti en 1927. – Car pour Lénine lui-même il était capital de maintenir l’unité du parti comme organisme de combat, d’éviter toute discussion troublante et d’écarter toute formation paralysante de fractions si chères au socialisme russe. On y employa la méthode de groupement artificiel du parti, qui assura à Staline une solide et écrasante majorité dans toutes les corporations et cellules du parti. La méthode de Lénine, qui dans les Soviets avait toujours assuré l’influence prépondérante aux bolcheviks, fut appliquée au parti. Il devenait désormais facile, dès qu’il paraîtrait opportun, d’exclure du parti l’opposition que rejetait déjà l’opinion publique. Elle fut ainsi placée devant le dilemme ou de renoncer à toute activité politique, ou de se soumettre à la direction du parti.

Il était facile de reprocher à l’opposition le fait que, à l’inverse des dirigeants, elle ne savait pas maintenir le contact avec les masses ni être l’expression de leur volonté. Pouvait-il donc y avoir une autre représentation des masses que le parti bolchevique ? Il devenait ainsi possible aux détenteurs de l’appareil gouvernemental de se défaire par tous les moyens de l’opposition sous le prétexte qu’elle combattait et cherchait à remplacer un parti par l’autre. À l’exclusion succéda le bannissement qui, pour Trotski, se termina par l’expulsion, tandis que la plupart des dirigeants de l’opposition depuis Zinoviev et Kamenev jusqu’à Radek se soumirent, et furent depuis, employés par Staline dans des postes subalternes. C’est pour des motifs politiques d’opportunité que la lutte contre l’opposition n’aboutit pas à des condamnations à mort de ses chefs. Bien que l’opposition se réclamât de Lénine dans ses opinions politiques particulières (rejet d’indulgence exagérée envers les paysans riches, renforcement de la propagande révolutionnaire basée sur la conviction qu’il est impossible de n’instaurer le socialisme que dans un seul pays, exigence d’une industrialisation croissante, mise en valeur variée de la révolution chinoise), il est hors de doute que ses méthodes de luttes intestines étaient un danger pour les conceptions de parti de Lénine 103. Il ne s’agit pas de savoir si Staline lui était en cela intellectuellement supérieur, si ses procédés de lutte étaient inattaquables moralement et humainement parlant. Il faut bien dire que, au point de vue bolchevique, il a eu raison. Il s’agissait au fond d’une lutte pour l’organisation du pouvoir au sein du régime, quand bien même il a pu se trouver des arguments d’une plus grande portée pratique pour la défense des diverses positions prises. Il faut donc tenir compte, en même temps, des dessous humains de la lutte, surtout si l’on pense que les arguments objectifs ont moins d’importance que la lutte pour l’organisation entre le secrétaire général et les dirigeants fiers de leur popularité. Ces dessous sont de la plus haute importance pour le développement de l’homme-type, caractéristique du parti bolchevique, et déterminant pour tout le régime. Ainsi sont-ils caractéristiques dans le sélectionnement entrepris par le parti bolchevique pour les couches dirigeantes.

 

 

Les types de bolcheviks.

 

Pour bien comprendre le processus de ce sélectionnement, il faut remonter aux types initiaux qui donnèrent leur empreinte au parti bolchevique. Il faut, parmi eux, discerner deux groupes totalement différents si l’on veut comprendre l’évolution du parti. Le point commun à ces deux groupes est la foi absolue qu’ils ont dans le bouleversement politique et social, provoqué par les conditions politico-sociales de l’ancien régime, et dont l’expression poussée à l’extrême est due pour beaucoup à la mentalité russe, à son radicalisme et à la situation particulière des nationalités étrangères (Juifs, Lettons, Géorgiens, etc.). Mais cette foi se développe, chez ces deux types, de façon tout à fait différente. Le premier est le théoricien, le littérateur et l’agitateur révolutionnaire ; le second est le praticien de la révolution, l’homme pour lequel révolution et socialisme représentent l’unique chance d’ascension sociale et l’expérience culturelle.

Théoricien et littérateur révolutionnaires sont souvent d’origine intellectuelle. À ce type se rattachent nombre d’hommes et de femmes d’ascendance juive, à qui apparemment l’ancien régime n’a pas donné d’occasions suffisantes de percer. Ces littérateurs et intellectuels de révolution inclinent à la voir sous un jour romantique. Ils aiment la phrase révolutionnaire et travaillent avec ardeur à coups d’arguments moraux, s’indignant des méthodes barbares du Tsarisme, de l’inhumanité de l’appareil bureaucratique, etc. Il ne faudrait cependant pas croire qu’ils reculent devant l’acte révolutionnaire. Nombre de propagandistes sont sortis de leurs rangs. À noter, cependant, que, pour eux, l’acte révolutionnaire fait en même temps figure d’acte romantique. Pour eux, le plus souvent, l’agitation systématique sans résultats apparents reste sans attrait, tout comme le travail pratique d’organisation. Ils jouent, dans l’émigration, un rôle prépondérant. S’ils prennent quelque intérêt à la théorie, ils donnent facilement dans la chicane et les discussions sans fin qui mènent aux divisions dans le parti.

On peut dire que Lénine a reconnu et considéré dans ce type le chancre de la révolution. C’est contre lui qu’était dirigée sa ferme volonté de former un parti fermé et rigidement organisé. Il exécrait tout particulièrement la skloka (bavardage) d’émigrants, pour employer une expression devenue courante en Russie. Il rejetait en même temps la phraséologie dite révolutionnaire dont il trouvait l’épanouissement dans la période postrévolutionnaire de Kerenski : pour lui, elle reposait sur des impressions sentimentales, et non sur une connaissance théorique lucide. C’est pourquoi, dès avant la révolution, ce type de littérateur intellectuel ne pouvait tenir dans le parti bolchevique, ainsi qu’en témoignent les conflits de Lénine avec Bogdanov, Lunatscharski et autres révolutionnaires cultivés. Il ne réapparut dans le parti qu’après la révolution de février, lorsque les intellectuels n’appartenant à aucune fraction socialiste (dits Meschrayonzes) s’unirent au parti bolchevique. De ce nombre, nous citerons Trotski, Joffe, le premier, ambassadeur bolchevique à Berlin, Lunatcharski, etc.

Aux côtés du type de littérateur et théoricien, le mouvement révolutionnaire fut conduit par le praticien de la révolution. Ayant une fois adopté les principes du parti, ce praticien n’aimait pas à y revenir et à s’en creuser la tête. Rien ne valait, à ses yeux, que le travail pratique : agitation dans le prolétariat, organisation d’imprimeries clandestines, recrutement systématique de membres idoines, etc. En regard de la mobilité du littérateur, il se montrait inférieur de par son horizon borné ; par contre, il se distinguait par une énergie supérieure, la rigidité et l’unité de sa ligne. À ce type appartenaient bien des hommes qui, dès la prime jeunesse (on pourrait presque dire : dès les bancs de l’école) s’étaient consacrés à la révolution et qui, par suite, bien qu’ayant fait des études, ne sauraient être qualifiés d’intellectuels. Hommes qui s’élevèrent des conditions les plus humbles, et pour qui cette ascension coïncida avec leur adhésion au parti.

La valeur supérieure de Lénine, pour la révolution et la conquête progressive du pouvoir par le bolchevisme, réside dans les avantages qu’il a su tirer pour son œuvre des qualités de ces deux types. Par son organisation d’apparence extrémiste quant aux tendances et quant aux buts poursuivis, il réussit à s’assurer de ces intellectuels qui prennent toute leur valeur dans les périodes critiques. D’autre part, il sut entraîner les praticiens dans son sillage par son esprit pratique, sa volonté de s’instruire par les faits, et de s’accommoder aux réalités de la vie. Le service inappréciable qu’il rendit au parti fut de maintenir, sa vie durant, la cohésion entre praticiens et intellectuels. D’une part, il préserva le parti du danger de se griser des phrases et des exigences révolutionnaires et, ce faisant, d’oublier les nécessités tactiques ; d’autre part, il l’empêcha de se figer en une routine bureaucratique ignorante des choses de l’esprit et fermée aux échanges d’opinions. Il n’admit à la tête du parti ni le lyrique de la révolution, ni le secrétaire général. Il se servit de l’organisation existante et de la situation prépondérante qu’il y occupait, – non statutairement, mais de par son autorité personnelle, – pour éduquer le parti.

« Lénine éducateur », ainsi pourrait-on caractériser la plus grande partie de son activité, postérieurement à 1917 104. C’est alors qu’il met en garde contre le formalisme, le bureaucratisme, la maladie infantile du communisme dit de gauche, qui repose uniquement sur l’incapacité de tirer enseignement des expériences du travail quotidien et n’est que l’expression d’un mode de vie petit-bourgeois, oscillant entre l’enthousiasme hystérique, la surestimation de la cadence d’évolution, et la panique. Il critique toutes les tentatives de mener le combat pour ses opinions propres par la formation habile de fractions tactiques, préférant les arguments objectifs et la collaboration aux Commissions. Il s’élève contre les méthodes venimeuses de la polémique de parti, etc. Il lui tient à cœur de faire du parti une école d’hommes et de femmes qui seraient à la fois marxistes et praticiens révolutionnaires. Le parti doit servir à faire des nouvelles couches appelées à la direction d’une école pour le prolétariat : elles doivent apprendre à administrer, à organiser, à orienter l’économie. Le parti doit former de véritables experts, afin de remplacer ainsi l’ancienne bureaucratie fermée aux affaires, capable tout au plus de technique professionnelle, par une administration et un gouvernement directs, des masses elles-mêmes et de la société,

Mais précisément les conséquences de cette insistance sur la pratique et ses liens avec une doctrine ferme et pourtant souple furent, dès la mort de Lénine, l’éclosion dans le parti de principes de sélectionnement nettement définis. La prédominance des praticiens aboutit à l’étranglement de toute liberté de discussion, le praticien-type considérant la doctrine comme un schéma rigide facile à saisir et devant être assez large pour permettre et justifier toutes les manœuvres tactiques. Le secrétaire s’empara du parti. Un secrétaire doublé, à la vérité, d’un tacticien de première force ; qui savait par conséquent s’adapter à la vie, mais qui, cependant, restait un secrétaire sans idées neuves et préoccupé avant tout, comme disciple le plus fidèle du maître, de coordonner les anciennes et de les appliquer. Il n’y eut plus de place, désormais, pour les discussions ; alors, le concept tendant à faire du parti un mécanisme de coercition triompha de toutes les tentatives pour le transformer en une école d’éducation mutuelle. Le sélectionnement qui s’ensuivit, l’éviction de tous les intellectuels par la vieille garde bolchevique des praticiens, les hommes qui, sous la direction de Lénine, avaient, de l’étranger, organisé et dirigé le parti bolchevique conjointement avec les représentants des masses entrés dans le parti après la révolution seulement, le sélectionnement, disons-nous, s’opéra en se réclamant de principes qui avaient servi à l’activité de Lénine lui-même. Il s’agissait de produire l’homme-type capable de devenir l’apôtre de l’œuvre quotidienne de la construction socialiste.

Il n’y avait plus une minute pour les discussions théoriques, plus d’emploi pour les héros du romantisme révolutionnaire, qui, aux temps agités de la guerre civile, avaient passé pour très utiles. Pour la théorie, il suffisait du rédacteur de résolutions fermes et simples, faciles à transformer en pratique révolutionnaire, en justification de la politique de parti et de ses buts tactiques. Au premier rang se classait la capacité d’organisation et de travail pour lesquels les services importaient plus que les effets non encore tangibles. Peu importait le relief des personnalités : il fallait des hommes capables de se coordonner et de s’incorporer qui ne demanderaient pas, avec le jeune-communiste d’opposition Staen la justification, par des expériences personnelles, des directives du parti.

C’est ainsi qu’à la longue le praticien révolutionnaire, d’autant plus énergique qu’il était moins intellectuel, l’emporta sur le révolutionnaire romantique et littéraire qui s’était révélé précieux dans ces temps de transition comme homme des propositions et des innovations hardies. Ce type oriente aujourd’hui le parti. Sous sa main, ce dernier est devenu une formation solide qui cherche à hâter par tous les moyens, depuis la paisible propagande jusqu’à la coercition, la construction socialiste, la réalisation du plan quinquennal. Qu’importe ici le niveau intellectuel ? Tout l’intérêt se concentre désormais sur le côté pratique, devenu capital, des questions d’organisation politique et économique. La valeur de toute théorie se mesure à son importance par rapport au travail quotidien politique et économique.

C’est précisément cet esprit primaire, détaché sciemment de toute indépendance spirituelle et braqué exclusivement sur la pratique politico-économique définie quant à son but par une terminologie marxiste figée jusqu’au schéma, – c’est, disons-nous, cet esprit primaire qui, aujourd’hui, donne au parti une puissance d’action toute particulière. Plus de loisir pour la réflexion. Tout son « être » est voué au seul travail, car la réalisation pratique des plans de construction socialiste absorbe tout son temps. Il se peut que, au cours de ce travail, se dégage la soif du pouvoir, mais le fait qu’il coïncide avec cette dernière lui prête un caractère de fanatisme passionné. Rien n’existe en dehors d’elle. La société économiquement orientée suivant les directives du parti est la seule réalité qui compte.

C’est pourquoi la désintellectualisation du parti accomplie sous le régime de Staline ne l’a affaibli en aucune façon ; bien au contraire, il n’en a pris que plus de valeur comme instrument de puissance politique. Ses membres savent ce qu’ils ont à faire, ils ne seront plus ébranlés par les querelles publiques des dirigeants. Qui ne s’entend pas avec la bureaucratie dirigeante est éliminé comme traître à la construction socialiste. On prétend alors ou bien qu’il se grise de phrases, comme l’opposition de gauche de Trotski, alors qu’en réalité il doute des capacités du prolétariat nécessaires pour commencer seul la construction socialiste en Russie, ou que, comme les hommes de l’opposition de droite, il intervient uniquement comme défenseur des koulaks, comme marxiste inculte qui, tel Boukharine, n’a pas saisi les principes dialectiques de Lénine 105. S’agit-il de la justesse et du bien-fondé des reproches ? L’essentiel est que l’opinion déterminée par le parti se tourne contre quelqu’un. Il est aussitôt annihilé comme ennemi de la ligne générale, adoptée par le parti. On n’a de temps à lui consacrer qu’autant que la polémique dirigée contre lui sert la propagande pour la construction socialiste et que précisément ses erreurs font ressortir la justesse de l’orientation officielle.

Son exclusion de la vie publique permet d’apprendre de lui, c’est-à-dire de tenir compte de ses critiques, sans que, du dehors, l’opinion soupçonne cette leçon donnée à la direction du parti. C’est dans la lutte contre les diverses oppositions que se fortifie le parti, que s’affirme son action, que se confirme sa maîtrise du travail pratique. La capacité de manier l’organisation et en même temps de se former à la terminologie par la propagande est caractéristique du type du parti actuel. On y trouve en même temps certaine garantie de son aptitude au travail économique et social ; car il est évident que le mécanisme du parti doit travailler constamment ; il doit sans relâche pousser la société en avant, réorganiser et transformer l’économie.

 

 

L’organisation du parti.

 

Comment sont organisés les rouages du parti aujourd’hui dominé par le praticien non-intellectuel, mais tactiquement habile et doué du sens des réalités économiques et de la manœuvre des masses 106 ? Les cellules réparties sur l’ensemble du territoire de l’Union des Soviets en constituent la base. On les trouve dans chaque localité, dans toute entreprise importante, dans chaque école professionnelle, dans toute organisation (syndicats, associations, etc.). Elles répondent de la correction dans la vie du parti et de l’exécution des ordres des Comités centraux. Qu’un manquement quelconque, négligence au travail, paresse, inobservance des plans apparaisse en quelque lieu que ce soit, plainte est déposée officiellement contre elles et leur direction, leur « bureau ». Les cellules sont groupées en circonscriptions qui possèdent leurs propres secrétaires. Ceux-ci sont élus, il est vrai, mais cette élection n’est que la confirmation pour la forme des propositions du Comité central. La nomination aux différents postes est actuellement assurée par la section d’organisation du Comité central, dont l’action est prédominante depuis la fin de la guerre civile. En ces derniers temps, l’importance des « instructeurs » du Comité central, envoyés dans les divers districts pour la transmission et l’exécution des directives officielles, s’accroît de jour en jour. Les juridictions centrales sont le Comité central et la Commission dite de contrôle, qui juge les querelles intérieures et sévit contre les manquements dans le mécanisme du parti et de l’État. Lénine espérait que celle-ci constituerait une sorte de contrepoids au Comité central 107. Mais elle ne fut qu’un organe d’exécution dans la main du secrétaire général. Une nouvelle Commission de contrôle a été créée au début de 1931 pour la surveillance de l’exécution, par les organismes d’État, des décisions des Commissions centrales.

Le Comité central forme des Commissions dont l’important bureau politique qui, à la vérité, a perdu en importance depuis le refoulement par Staline de l’opposition de droite. Le Comité central est élu, comme la Commission de contrôle, par le Congrès du Parti, qui se réunit tous les deux ans. Mais ce simulacre de démocratie intérieure n’est qu’affaire de propagande, le Comité central en exercice et le secrétariat général pouvant décider de la réunion du Congrès grâce à leur droit d’exclusion, et à la possibilité qu’ils ont d’interdire toute discussion publique ou d’en faire une simple formalité par le choix des fonctionnaires du parti, qui peuvent à leur tour influer sur l’ajustement des cellules.

La direction du parti statue sur la composition des autorités de l’État, savoir : du Conseil des Commissaires du peuple, du Conseil de guerre révolutionnaire, à la tête duquel est placé le Commissaire à la Guerre, etc. La Commission plénière du Congrès des Soviets et sa présidence ne sont que des instruments groupés et maniés d’après les vues de la direction du parti. Chaque république de l’Union a son propre parti organisé comme le parti général de l’Union, mais, dans le parti comme dans la constitution de l’État, le fédéralisme n’est qu’une fiction. La centralisation dans l’ossature du parti est garantie par la possibilité, pour la Commission centrale, d’intervenir partout directement. Il est donc impossible à toute opposition, condamnée par le parti de l’Union, de s’affermir à la longue en parti national communiste. Il n’en a pas moins éclaté quelques difficultés de la part des partis nationaux, particulièrement en Ukraine et au Caucase 108.

Le contact du parti avec les masses ouvrières est entretenu systématiquement avec le plus grand soin. On attache toujours le plus grand prix à augmenter la participation des travailleurs et surtout de ceux dits « ouvriers de la Banque du Travail ». Épurations, exclusions, temps d’épreuve avant admission, fixé d’après l’origine sociale, telles sont les mesures qui tendent au maintien du caractère d’élite prolétarienne du parti et au développement chez ses membres de la conscience d’eux-mêmes. Les défaillances dont la répression a été décidée sont sévèrement condamnées, lorsqu’elles sont susceptibles de nuire au prestige du parti. Des essais sont constamment tentés pour maintenir à un certain niveau la morale dite l’éthique du parti.

On sévit contre toute vie de débauche affichée. Les revenus sont limités pour les adhérents du parti, si bien que les directeurs de fabrique, les ingénieurs, etc. affiliés, touchent moins que les spécialistes bourgeois. Les discussions sur la question de savoir si un affilié a le droit d’accepter une part aux bénéfices d’emprunts à prime de l’État sont caractéristiques : de ce point de vue, naturellement, l’observance de l’éthique du parti est affaire purement théorique. Les exclusions prononcées pour ébriété constante, incapacité, abus de pouvoir inhérent à la fonction, ne sont, pour la plupart, suivies d’effet que comme moyen de liquider les dissensions intérieures du parti 109. La limitation des revenus est en fait contrebalancée par de nombreux privilèges sociaux et politiques, par la possibilité de se procurer des vivres à bon compte, par des avantages accordés dans certains établissements publics, facilités de logement, etc. On lutte contre la formation au sein du parti, d’une classe de satrapes, ainsi qu’en témoignent des procès intentés aux affiliés qui ont usé de leur situation pour séduire des femmes.

Le parti comprend une section statistique qui publie chaque année un tableau d’ensemble : « la W. K. P. » (abréviation russe des mots « Parti communiste de l’Union »). Dans ces statistiques, on attache une importance capitale à l’origine sociale. D’après l’annuaire statistique de l’Union pour 1928 (Moscou, 1929), le nombre des membres et aspirants du parti était de 1.360.469, sans compter les communistes de l’armée rouge, ni les représentants des Soviets à l’étranger, si l’on s’en rapporte aux chiffres communiqués par la section statistique au 1er octobre 1928. De ce nombre, on compte : avant l’admission dans le parti, 832.177 ouvriers, soit 61,2 % ; après l’admission, 570.171, soit 41,9 % ; avant l’admission, 286.979 paysans, soit 21,1 % ; après l’admission, 169.624, soit 12,5 % ; avant l’admission, 222.539 employés, soit 16,3 % ; après l’admission, 443.143, soit 32,6 %. Sous la rubrique « Divers » : avant l’admission, 18.774, soit 1,4 % ; après l’admission, 141.095, soit 10,4 % ; à quoi il y a lieu d’ajouter encore : après l’admission, 19.793 jeunes employés des bureaux des Soviets, soit 1,4 %. Cette statistique témoigne de la situation prédominante du parti dans l’ensemble de l’appareil gouvernemental et administratif. Le nombre des ouvriers et des paysans diminue après l’admission dans le parti, c’est-à-dire qu’ils se transforment en fonctionnaires, administrateurs des Soviets de village, directeurs, employés du parti, etc. Cela ressort du nombre double des fonctionnaires et de l’accroissement frappant de la rubrique « Divers », sous laquelle sont compris, il est vrai, les étudiants ouvriers, les professions dites libérales, les spécialistes, etc. 110

Le parti est entouré d’une série d’organisations auxiliaires. De ce nombre, les Conseils, « organes directs de la dictature prolétarienne », dont l’élection concorde avec les campagnes de recrutement de nouveaux membres du parti. Les associations, les syndicats, les Kolkhozes sont de ce nombre ; à la vérité, ils n’admettent pas que des communistes dans leur sein, mais sont sous une direction communiste, comme toutes les sociétés culturelles encouragées par l’État (Union des sans-Dieu, des auditeurs prolétariens de radio, etc.). Les éléments actifs de ces organisations sont, dans la mesure du possible, aiguillés sur le parti. Tout récemment (avril 1931), il a été décidé de ne plus autoriser que les sociétés qui souscrivent aux tendances gouvernementales. L’exécution de ce décret mettrait fin aux possibilités – accordées d’ailleurs théoriquement – de fonder des sociétés ayant un but individuel, c’est-à-dire répondant aux intentions personnelles de leurs fondateurs. Toutes les sociétés se transformeraient ainsi ouvertement en organisations auxiliaires du parti communiste.

Les organisations de jeunesse, si importantes pour le développement du parti, retiennent de ce fait l’attention toute particulière des commissions dirigeantes. Les « Pionniers » sont une organisation enfantine dont les adhérents ont au plus de quinze à seize ans 111. Cette organisation est le seuil de l’Union de la jeunesse communiste (Komsomol). Les Pionniers cherchent à influencer le plus possible la vieille génération : ils sont chargés d’introduire l’esprit bolchevique dans la famille, aussi ne reconnaît-on aucune autorité paternelle, non plus qu’aucune préséance des parents. Au contraire, la volonté bolchevique des « Pionniers » l’emporte sur les directives familiales. On mesurera à quel point peut atteindre la limitation de l’autorité des parents sur les enfants, en constatant qu’au cours du procès contre Ramsine le fils du co-inculpé Sytnin réclama ouvertement la peine de mort pour son père, par des articles publiés dans les journaux.

Les Pionniers sont sciemment mêlés à la politique et à l’économie ; ils doivent, entre autres, se livrer journellement à l’autocritique. Dans leur journal, la Pionerskaja Pravda, paraissent des plaintes contre l’insuffisance des locaux scolaires, des réclamations contre l’enseignement contre-révolutionnaire, des demandes adressées au Commissariat de l’enseignement, de les faire participer aux congrès, etc.

Le Komsomol, qui englobe la jeunesse jusqu’à l’âge d’environ vingt ou vingt-cinq ans, est l’école immédiatement préparatoire au parti 112. On l’intéresse de toutes manières au travail économique et politique. Il doit prendre la tête dans l’organisation agraire, former des brigades pour l’exécution des travaux particulièrement urgents, contrôler l’exécution du plan quinquennal, entre autres en relevant les manquements dans les transports, en signalant les défauts d’organisation, etc. Il est particulièrement sollicité de servir d’auxiliaire à l’armée rouge, il doit favoriser l’éducation militaire de tous ses membres, de sorte qu’on peut le considérer nettement comme une association de défense. Il a pris une part spécialement active à la guerre civile.

Le Komsomol ne comprend pas seulement les membres du parti, il est de plus en liaison constante avec lui. Il possède son propre journal qui, cependant, pas plus que son Comité central, n’a le droit d’avoir une politique personnelle. Le Komsomol doit être le groupe de la jeunesse active travaillant dans le sens du parti, toute tentative de le remplacer par d’autres sections de jeunes devant être abandonnée. Il doit donner à la jeunesse l’impression d’une certaine indépendance et d’une grande activité. On poursuit et on réprime avec un soin particulier toute tentative de jouer du Komsomol contre la ligne générale du Parti, et de l’entraîner dans un courant d’opposition. Toutes ces tentatives ont d’ailleurs échoué jusqu’ici, depuis Trotski, en 1924, jusqu’au bloc dit de droite-gauche Syrzow-Lominadse en 1930, qui critiqua de la façon la plus acerbe l’élaboration du plan quinquennal, et se plaignit amèrement du bureaucratisme, de la falsification des statistiques, réclamant la liberté de discussion dans le parti.

Les sympathisants avec ce bloc, parmi lesquels des fondateurs du Komsomol eux-mêmes – tel Tschaplin – furent simplement destitués et exclus des rangs du Komsomol. Il en advint pour eux comme des dirigeants de Pétersbourg, qui, en 1926, avaient refusé d’accepter comme justes les décisions du parti communiste. On rejette de même la thèse de neutralité du Komsomol dans les luttes de parti. Le Komsomol doit constituer la troupe de soutien de la direction du parti dans la réalisation de ses plans, et rien de plus. Son activisme reçoit satisfaction dans l’exécution pratique de ces plans. Le Komsomol doit constituer l’équipe des collaborateurs les plus zélés du Plan quinquennal ; il ne saurait y avoir ni temps ni possibilité pour cet individualisme qui ose discuter les décisions du parti et en appeler à la jeune génération et à sa mentalité.

On veille aussi ardemment à préserver le Komsomol de toute influence dite antiprolétarienne. Sont considérés comme ses apôtres les fils de paysans ci-devant riches, de fonctionnaires, etc., qui souvent entrent dans le Komsomol pour des motifs purement extérieurs. Car ils s’assurent par là des chances d’ascension et des possibilités d’études. L’adversaire de classe au sein du Komsomol est un fantôme agité constamment dans les feuilles communistes. Il ne faudrait pas cependant en conclure à l’existence d’un conflit durable et caché entre la jeunesse et le parti dominant. Au contraire, c’est précisément sur la jeunesse que la fin de la vie publique en Russie a exercé une influence particulière dans le sens bolchevique. Elle peut à peine se figurer encore un autre monde, la terminologie bolchevique lui est devenue familière et naturelle, et surtout son activisme trouve de constantes occasions de s’employer aux tâches multiples de la construction de l’économie.

Il y a, au service du parti, un grand nombre d’écoles spéciales et d’Instituts, dont le but est de profiter à l’arrivisme des membres du Komsomol. Ils se multiplient tous les jours pour répondre au mot d’ordre de Staline : « Faites des spécialistes communistes. » Les plus importants sont les écoles de professeurs et d’ingénieurs spécialistes, l’Institut des professeurs rouges, l’Académie communiste, qui a charge de veiller à l’ensemble de la vie intellectuelle, spécialement dans ses rapports avec la pratique du Plan quinquennal. Le parti entretient aussi d’étroites relations avec l’armée rouge 113. La formation militaire s’étend à toute la jeunesse et à tous lei travailleurs sans distinction de sexe. C’est la résultante de la mainmise bolchevique sur la vie publique, la justification de sa domination despotique pour parer à la menace d’une intervention étrangère en faveur de la bourgeoisie. La vie publique tout entière en reçoit une empreinte militaire et les conquêtes de la révolution sont protégées par la formation militaire des travailleurs. L’armée rouge est un centre occasionnel de formation, en même temps qu’une école de propagandistes. On attache une importance particulière à la formation politique (politgramotnostj). Cette politgramotnostj consiste dans la connaissance de textes de Marx, de Lénine, de Staline, et dans l’acceptation sans critique de la terminologie officielle. C’est avec l’aide des Pionniers et du Komsomol, de tous les organismes d’éducation s’adressant aux adultes mêmes, que le parti entend former de nouvelles couches pour la direction de la société. Les vieux spécialistes doivent être remplacés par des spécialistes prolétariens. D’où l’importance attribuée, dans tous les établissements d’instruction, aux liens de classes et de partis, d’où l’exclusive prononcée, autant que faire se peut, contre quiconque n’a pas grandi dans une ambiance bolchevique. En pareil cas, on procède sans aucun ménagement : témoin cette adresse à la Komsomolskaja Pravda réclamant que la fille de Ramsine, condamné pour sabotage, soit renvoyée d’une école technique socialiste, bien que n’étant coupable elle-même d’aucun méfait. Les étudiants communistes exercent un contrôle sur les tendances et les sympathies des professeurs à l’égard du marxisme, menant par là contre les anciens établissements enseignants une action de destruction qui tend au même but : faire de la jeunesse et du prolétariat qui, par définition, est particulièrement imbu de la mentalité du parti, les soutiens du cadre des nouveaux dirigeants et des nouveaux spécialistes. Ainsi se réalise l’un des mots d’ordre de Lénine, qui, dans la dictature du prolétariat, voit en même temps un mode de formation et d’éducation de celui-ci. Tout d’abord, le prolétariat se saisit, par son parti, du pouvoir politique ; il contraint ensuite la couche intermédiaire de « l’Intelligentsia » technique à travailler pour ses intérêts, en fin il remplace cette « intelligence » technique issue de la bourgeoisie, par une intelligence d’origine et de mentalité prolétariennes 114.

La IIIe Internationale, comme le Komsomol, peut être comptée au nombre des organisations de formation et de propagande bolcheviques 115. Fondée en 1919 par Lénine, elle est, à la vérité, placée théoriquement au-dessus du parti bolchevique de l’Union des Soviets. Mais en réalité, elle ne peut naturellement que dépendre du seul État prolétarien du monde. Cela, non seulement pour des raisons « externes » (finances, refuges pour les agitateurs, siège de la Centrale), mais encore parce que l’existence de l’État prolétarien est effectivement d’importance capitale pour la révolution mondiale. Par suite, elle soutient tout ce qui sert à cet État et, par là même, elle devient l’organe politique du groupe dominant actuellement le parti russe. Toutes les tentatives de l’opposition, pour s’emparer de la direction du Parti par le détour de la IIIe Internationale ne pouvaient qu’échouer lamentablement, les partis de la IIIe Internationale se trouvant, quant au soutien, dans la dépendance de l’Union et par suite toutes les menées d’opposition dans les sections étrangères de l’Internationale communiste étant traitées comme dans la section russe.

De même que le parti russe, l’Internationale communiste est entourée d’une série d’organisations de soutien : la Jeunesse internationale communiste, les Centrales syndicales révolutionnaires, – de même, il s’est formé dans l’opposition communiste contre la direction socialiste de la libre pensée internationale une Centrale de libre pensée révolutionnaire ; l’Association russe des Sans-Dieu y joue un rôle prépondérant. Ces organisations au nombre desquelles il faut compter l’Assistance rouge et l’Association des Amis de l’Union des Soviets, servent à recueillir des sympathies facilitant et préparant les travaux de la IIIe Internationale ; elles protestent contre de prétendues calomnies qui visent la Russie soviétique. Comme le font notamment les Sans-Dieu, elles organisent entre prolétaires russes et étrangers des échanges de correspondances qui servent la propagande ; elles expliquent la situation qui existe dans l’Empire bolchevique. Leur existence tout entière est liée à celle de l’État bolchevique, ce qui conduit à les considérer comme des centres de propagande de la Russie actuelle, de l’Union des Soviets et du parti bolchevique qui les domine. En un mot, la IIIe Internationale, du fait qu’elle prépare la révolution mondiale, se trouve au service du parti bolchevique de l’Union des Soviets. Par sa propagande, elle cherche à affaiblir les adversaires de l’unique État prolétarien du monde, donc la dictature du parti bolchevique, et à paralyser l’ordre légal existant par la décomposition de l’armée, la guerre aux églises, l’espionnage économique, etc. L’action d’une organisation analogue à la IIIe Internationale qui entrerait en lice pour la défense religieuse, la lutte contre le marxisme, etc. est naturellement impossible dans l’Union des Soviets. Cette action serait considérée comme un appui donné à la contre-révolution et à l’intervention menaçante de puissances capitalistes : elle serait condamnée par avance.

La IIIe Internationale ne faisant pas corps avec l’appareil gouvernemental, l’État peut rejeter officiellement la responsabilité de toutes ses manœuvres. Il ne le fait d’ailleurs que sur une base de pur formalisme juridique. Seul le parti bolchevique est représenté dans la IIIe Internationale, à l’exclusion du Conseil des Commissaires du peuple, comme de la Commission plénière des Soviets. On se réclame de la fiction juridique, pour taire le fait que le parti communiste est, en Russie, détenteur de la souveraineté de l’État.

Vis-à-vis du monde bourgeois, on fait appel simplement au « fétichisme du Droit », contre lequel le bolchevisme lutte en raison de sa dissimulation des réalités. On jugera du peu d’importance qu’a le Conseil des Commissaires du peuple dans l’Union des Soviets d’aujourd’hui, par le fait que Staline dédaigne d’y appartenir, se contentant de la situation de secrétaire général du parti ; il est, à la vérité, membre de la Commission plénière de l’Union centrale des Soviets, mais il abandonne à Kalinine la présidence de cette corporation soi-disant souveraine.

 

 

Lénine.

 

Pour clore cette vue d’ensemble de la formation, du développement, de l’organisation du groupe qui dirige l’Union des Soviets, nous reproduirons les traits caractéristiques des chefs les plus marquants du parti bolchevique. Nous avons fréquemment fait mention, jusqu’ici, de Lénine, fondateur et grand animateur du Parti 116. Sans lui, en effet, on ne saurait imaginer le bolchevisme sous sa forme actuelle. Quoique, en dépit de son désir, il n’ait pu obtenir la collaboration de Staline et de Trotski – eux qu’il considérait comme les membres les plus capables du Comité central, – tous les bolcheviks n’en sont pas moins unanimes jusqu’à ce jour à le considérer comme leur modèle. Tous les groupes se réclament de lui, de Staline à Trotski, l’homme de l’opposition dite de gauche, et à Boukharine-Rykov, chefs des dissidents de droite. Si inébranlable qu’apparaisse son autorité depuis sa mort, ce serait une erreur de croire que, de son vivant, il ait dirigé le parti en dictateur absolu. Il eut toujours à lutter contre des courants d’opposition plus ou moins violents depuis son retour d’émigration jusqu’aux luttes pour le déclenchement de l’insurrection d’octobre, depuis les discussions ardentes autour de la paix de Brest-Litovsk, dans lesquels il ne s’imposa pas tout d’abord, jusqu’aux disputes au sujet des syndicats et de la nouvelle économie politique.

Lénine éducateur, telle est devenue la caractéristique de son action sur le parti. Son autorité s’accrut sans cesse du fait que, dans la pratique, il eut presque toujours le dernier mot. Souchanow raconte comment Kamenev, d’abord hésitant, fut finalement contraint d’admettre que « Lénine a toujours raison dans ses jugements politiques ». Radek avait coutume de proclamer le fait avec sa grossièreté lorsqu’il parlait de « l’infaillibilité du Vieux ». L’originalité de Lénine consiste dans l’amalgame particulier qu’il fait d’un penser théorique, strictement doctrinaire, avec une tactique de propagande d’une habile souplesse. Il savait donner à ses idées une forme qui les rendait accessibles aux masses. En même temps, il savait être singulièrement gardé dans la proclamation de ses objectifs réels.

Lorsqu’à son retour en Russie, en 1917, il s’aperçut que le temps n’était pas venu encore d’exprimer ouvertement son opposition à la souveraineté de l’Assemblée Nationale et son aversion pour la guerre, il sut très habilement modifier la forme de sa propagande dans les masses. Il savait, quand il était besoin, se plier à la discipline du parti. En avril 1917, il renonça au changement de dénomination du Parti, qui, d’après lui, de social-démocrate, aurait dû se transformer en communiste ; en 1918, il se rallia au vœu de la majorité de conclure les négociations de Brest-Litovsk, suivant la proposition de Trotski, sans acceptation des conditions de paix allemandes, mais avec la formule : « Ni guerre, ni paix » ; car il savait bien qu’à la longue il s’imposerait. Effectivement, en 1918, le parti changeait de dénomination, conformément à sa proposition, et la nécessité s’imposa d’arrêter l’avance allemande, en acceptant les conditions de paix d’abord rejetées et devenues plus rigoureuses, comme Lénine l’avait prévu.

Il serait erroné de voir en Lénine un fanatique tenant à imposer immédiatement sa volonté et attendant une acceptation sans condition de ses propositions. Bien au contraire, Lénine aime la discussion objective. Il n’entend pas imposer sa décision, mais la faire accepter par des considérations objectives. Célèbres sont ses billets, par la concision des questions, des projets et des critiques. Mais cette souplesse a des bornes. Lénine n’est tacticien et éducateur que dans les limites d’une doctrine tout à fait précise. Le marxisme et le sens qu’il lui donne sont pour lui les bases évidentes de sa pensée et de son action. Rien ne lui importe que de rassembler ses expériences, que de s’instruire. La tactique, la souplesse ne sont qu’affaires de méthode, elles ne conduisent pas à des modifications fondamentales. La seule idée d’une foi nouvelle, du reniement du marxisme est tout à fait impossible à Lénine.

Le marxisme de Lénine – notons-le dès à présent dans ce portrait psychologique – a des traits tout particuliers. Pour lui, l’ambition politique est déterminante. Lénine ne veut pas se fier à l’évolution objective nécessaire vers le socialisme. Il insiste sur l’importance pour le parti marxiste d’une action et d’une organisation rigides.

Il fait ressortir la valeur concluante de la puissance d’État, comme accoucheuse de la société socialiste. Il rejette toutes les phrases révolutionnaires. Il a en haine la IIe Internationale pour ses divergences de parole et d’action. Lénine veut réaliser sa doctrine ; pour lui, il va de soi qu’elle pousse et contraint à la transformation des réalités. Quant à savoir comment les choses se passeront en particulier, il ne saurait le dire. « Il vaut beaucoup mieux s’instruire par les révolutions que d’écrire à leur sujet », remarque-t-il en publiant, après son arrivée au pouvoir, son État et Révolution, écrit précédemment. « S’instruire et s’instruire encore », tel sera son mot d’ordre tant qu’il sera au pouvoir. Il faut apprendre à administrer, apprendre à manier et à choisir les hommes, et non se contenter de belles phrases et de mots creux. Le socialisme, déclare-t-il, est en somme une reddition de comptes. Il entend créer des spécialistes idoines et ne veut pas d’un cortège de « héros de révolution » sans culture.

Cette étude de la pratique sociale et économique doit influencer certaine classe en particulier, et en faire la dirigeante de la nouvelle société – nous avons nommé le prolétariat. Que le prolétariat soit la classe élue était pour le marxiste Lénine un truisme aussi évident que le droit de son parti à la domination. Sa foi dans le prolétariat déterminait tous ses essais politiques et économiques. La société nouvelle ne peut donner dès l’abord son plein rendement : elle naît dans des circonstances extérieures terribles ; elle ne se forme pas spontanément, elle ne peut apparaître aussitôt dans toute sa perfection. C’est sur quoi il a toujours insisté. Peut-être a-t-il – surtout au début de son gouvernement – sous-estimé maintes fois les difficultés de la période dite de transition ; il les a cependant toujours entrevues, et, par la suite, même, mises de plus en plus en relief. A-t-il pour autant perdu la foi dans les fins socialistes ? Ses croyances marxistes se sont-elles graduellement transformées en idéologie pure pour la justification de sa domination personnelle et de sa puissance ? Rien n’indique semblable évolution. De son contact avec les réalités, il ressort uniquement pour lui la nécessité croissante de l’expérience et de l’éducation. Il s’instruit lui-même au cours de ces expériences. C’est dans cette insistance sur l’unité de théorie et de pratique qui ouvre un champ illimité aux possibilités d’autojustification dialectique qu’apparaît peut-être le plus clairement l’humaine inhumanité de Lénine. Il est parfaitement inhumain dans la foi en sa doctrine, dans l’avènement de la société socialiste, dans le droit qu’a un parti de hâter cet avènement par tous les moyens, dans la vocation du prolétariat à créer la société nouvelle et, par suite, à régner pendant la période de transition. Il n’y a là, pour lui, aucun égard à conserver pour la morale et l’humanité. Il trouve naturel que la bourgeoisie soit contrainte à la collaboration par fusillades et travaux dégradants, et considère le terrorisme comme un instrument politique à employer uniquement par des raisons d’opportunité. Amitiés, égards et sympathies cessent pour lui dès qu’il s’agit de la Cause. Il se montre en cela d’une dureté implacable. Mais cette dureté est soutenue d’une rectitude objective si continue, qu’elle en devient humaine.

On trouve parfois des affirmations qui témoignent chez lui d’une confiance vraiment naïve dans l’instinct de classe, et des récits tirés de l’ordinaire de la vie, qui respirent un véritable amour des masses. En lui, rien d’égoïste. Entièrement dépourvu de toute vanité, il trouve tout naturel, par des raisons purement objectives, que le pouvoir soit échu à lui et à son parti, représentants de la société socialiste. Il ne se réclame alors d’aucune mission, mais seulement de la cause. Il s’efface entièrement devant elle et c’est là le trait original de sa personnalité. Elle commande à ses passions même. Il hait non le bourgeois, mais la bourgeoisie, non le Menchevik, mais le Menchevisme. Sa haine n’en est que plus intense et plus brutale. Cat, apôtre de l’évolution historique vers la justice, il a le devoir de combattre par tous les moyens tout ce qui s’oppose à elle.

C’est précisément cette foi absolue dans le marxisme qui constitue l’humain chez Lénine. Car il tient, par toutes ses racines, à la tradition russe. C’est par là qu’il réalise un type d’intellectuel russe qui, avec fanatisme, considère ses vues politiques et sociales comme la religion qui, nécessaire au salut du monde, amènera le règne de la justice. Lénine reste lui-même, alors que, tiré de la vie ascétique de ses années d’émigration, il se hausse au pouvoir politique. Seule sa souplesse s’accroît par les nécessités de la pratique. Auparavant, il n’était question que d’assurer l’orthodoxie de la Doctrine jusque dans ses conséquences ; aujourd’hui, il s’agit de codifier en théorie une pratique si longtemps mise en veilleuse et qui n’était apparue jusqu’ici que dans les discussions et dans l’organisation du parti. Par cette insistance sur la pratique, il se distingue des intellectuels russes, il est l’homme capable de les réunir aux journaliers de la révolution et, à la sueur de son front, de les souder en un groupe. Cette affirmation de la pratique souligne le trait humain de son caractère. Elle donne à sa physionomie tout entière quelque chose de presque « pot-au-feu », de petit-bourgeois. Il aime à se réclamer d’un sain et humain bon sens, à rire des déclamations grandiloquentes et des phrases à effet. Ces traits de Lénine ont pris une importance décisive pour son action en tant que modèle populaire. Il n’est pas seulement la personnification de la vraie doctrine, il est aussi l’homme de l’action, dans l’ordinaire de la vie. C’est en se réclamant de lui que, dans l’Union des Soviets, on forme le praticien qui n’aimera ni à parler ni à discuter – comme l’intellectuel russe – qui ne sera ni paresseux ni indolent, mais qui aimera le travail, à qui il importera de maîtriser les tâches économiques, de bien administrer, de bien organiser. C’est cet homme que Lénine a exalté et prêché comme l’homme-type du socialisme, – et chez les disciples on lui donne un caractère plus primitif encore que chez le Maître : il manque surtout de la grandeur et du génie de la personnalité de Lénine, chez qui la prédication de la pratique était toujours la résultante d’une discipline personnelle consciente, et non d’une limitation matérielle de son horizon, ou d’un manque d’expérience de la vie comme de la formation.

Il n’est pas tout à fait simple de fixer les raisons profondes propres à expliquer la liaison qui existe entre le fanatisme objectif de Lénine et sa méthode de domination, amoralement inhumaine. Sa vie est absolument vide de tout fait spécifiquement romantique. Sitôt ses études terminées, ce fils d’un inspecteur scolaire devient professionnel de la révolution, il est un des premiers collaborateurs du cercle marxiste de Pétersbourg ; après le bannissement classique en Sibérie, il vit à l’étranger, en émigré. Il ne revient en Russie qu’au cours de la révolution de 1905-1906, en rupture de bans. Son deuxième retour, en 1917, est la préparation à la prise du pouvoir. Pendant ces années d’émigration, il dirige effectivement le parti né sous son impulsion en 1903 ; il est son unique cerveau, car les Intellectuels, en général, ne supportent pas longtemps sa dictature et son irascibilité. Ses polémiques haineuses et acharnées sont aussi célèbres que son radicalisme d’apparence si impratique. Ses capacités, comme chef politique de grand style, ne se révèlent qu’après 1917, lui donnant une tout autre apparence que celle de chef d’une secte marxiste sans importance pratique. Il est heureux en ménage, aimablement humain de rapports avec ses amis, très modeste, étranger à toute allure révolutionnaire. Comme président du Conseil du peuple, il ne témoigne d’aucune sympathie pour l’art nouveau lancé par Lunatscharski, Commissaire à l’éducation. Il aimait Zola et Jack London. Il eût pu faire un bon professeur. Milioukov, le chef des Cadets, a reconnu que Lénine lui donnait l’impression d’un savant développant ses thèses avec opiniâtreté.

Deux évènements sont propres à expliquer du moins le fanatisme et l’amoralité de son action politique. Le premier est l’exécution de son frère aîné, qui avait pris part à un complot contre Alexandre III 117. Lénine a rapporté quelle forte impression lui avait fait l’attitude de son entourage bourgeois. Celui-ci s’était éloigné de sa famille – on ne voulait pas s’attirer de désagréments, se rendre suspect. C’est ce qui décida du jugement de Lénine sur la bourgeoisie. Elle lui apparut comme une société de lâches, dissimulant leur cruauté sous de belles phrases et des déclamations. C’est cette conviction d’une inhumanité existant sous les apparences humaines que l’on sent derrière toutes les attaques de Lénine contre la bourgeoisie et ses valets, les mencheviks, les social-démocrates et autres. Ceux-ci ne songent nullement à la liberté et à la justice, alors qu’ils s’en réclament, ne faisant ainsi que voiler la réalité vraie : un égoïsme brutal.

Le second évènement, c’est la désillusion que lui cause sa première rencontre avec Plekhanov. Elle eut lieu alors que Lénine, revenant de Sibérie, se rendait à l’étranger pour la première fois. Plekhanov, le premier théoricien de quelque valeur du marxisme russe, apparaissait au jeune agitateur et littérateur comme une sorte de demi-dieu. Et voilà qu’il se révélait, dès la première rencontre, comme un intrigant vaniteux, incapable de se mettre d’accord avec le jeune visiteur et son compagnon – Potressov, menchevik par la suite – sur le projet de publications d’un périodique ; voilà qu’il usait avec déloyauté, de subterfuges diplomatiques. Le monde idéal de Lénine s’écroula, ainsi qu’il l’avoue dans des lettres de cette époque 118. Il reconnut la nécessité d’une attitude inhumainement objective. Cette attitude fixa plus tard la position qu’il prit dans les luttes de parti. Et à leur tour, les luttes de parti modelèrent sa politique de haine et de violence contre tous ses adversaires, au cours de son règne. Il n’existe plus pour Lénine aucune autre réalité, en dehors du monde brutal des faits politiques et économiques, nécessaire à l’avènement d’une société juste, où il n’y aurait pas de castes. La prédication du marxisme opposé à tous les idéalismes qui éloignent l’homme des seules réalités : l’économie et la société, sont devenues pour lui puissance de vie. Il les fait siennes, non seulement théoriquement, mais encore il les vit. Son idéalisme se révèle dans son éloignement passionné pour tout ce qui est transcendant : pour lui, le Marxisme est devenu Religion, – il est devenu quelque chose d’absolu.

 

 

Staline et Trotski.

 

Staline, qui passe aujourd’hui pour le plus fidèle des disciples de Lénine, et qui, comme lui, a en main la direction effective du parti bolchevique, n’a que fort peu de ressemblance avec son maître 119. Il est Géorgien, alors que Lénine était un Grand-Russien fortement teinté de Mongol, semble-t-il. Se destinant à la prêtrise, il avait certainement reçu quelque formation scolaire, mais on ne peut considérer comme une maison d’éducation le séminaire géorgien qu’il fréquentait. Il le quitta de bonne heure, gagné à la révolution par des brochures d’agitation marxiste. À l’inverse de Lénine, il n’y a pas trace en lui d’une formation théorique consciencieuse et profonde. Il n’en a été que plus saillant comme praticien de la révolution et comme organisateur rigide. C’est lui qui procéda aux folles expropriations nécessaires au parti bolchevique pour remplir sa caisse. Constamment envoyé en Sibérie, pour revenir constamment d’exil à son œuvre d’agitation révolutionnaire, Staline n’a jamais été un émigré, n’ayant quitté la Russie qu’en de courtes absences, et pour assister à des congrès du parti. Son écrit sur la question des nationalités passe – ses adversaires le prétendent avec quelque vraisemblance – pour avoir été dicté par Lénine. Au lendemain de la révolution d’octobre, Staline fut d’abord à l’arrière-plan, – en dépit de quelques hésitations, il fut, dans l’ensemble, un satellite fidèle de Lénine, sans plus s’avancer. Dans les fonctions de Commissaire aux Nationalités, il prit grand soin de détruire la prépondérance grand-russienne. Membre du Conseil de guerre révolutionnaire, il semble s’être trouvé en une certaine opposition avec Trotski. On ne saurait dire si les grands services qu’il aurait rendus au point de vue militaire sont aussi importants que le prétendent ses admirateurs. Son pouvoir s’accrut lorsque, en 1921, il devint Secrétaire général du parti. Tout d’abord, il parvint, d’accord avec Zinoviev et Kamenev, à éliminer Trotski, pour ensuite débarquer également, une fois son pouvoir affermi, le bloc Kamenev-Zinoviev, qui avait fusionné avec Trotski. Il poursuivit la lutte contre tous les adversaires dangereux, en en finissant avec l’opposition de droite, Boukharine-Rykov (1929-1930). Aujourd’hui, Staline est le chef de parti incontesté dont le pouvoir particulier et sans bornes est ouvertement reconnu.

À la différence avec Lénine, il n’aime pas les explications objectives. Tacticien rusé, il ne souffre, dans son entourage, – une fois assurée la citadelle de son pouvoir – aucun compagnon dangereux. De disposition purement pratique, il n’a jamais fait preuve, en rien, d’idées personnelles, originales. Il poursuit avec énergie l’œuvre éducatrice de Lénine vers une activité organisatrice de l’économie, en se servant de la théorie comme d’un schéma commode. Il est la plus pure des incarnations du révolutionnaire-praticien d’avant la prise du pouvoir. Il ne se distingue de ses compagnons Enukidze, Ordschonikidze, Bubnov, etc., que par une énergie, une brutalité, une finesse de tactique plus grandes. Il est bien le type de ces vieux bolcheviks dont Lénine se plaignait pour leur courte vue, mais qui, par leur expérience du pouvoir et par la conscience qu’ils avaient d’être une couche sociale montante, se montrèrent bons organisateurs et tacticiens. Contrairement à Lénine – qui eût pu être un savant – il n’a nulle envolée intellectuelle. Pour lui, le bolchevisme est chose pleinement naturelle, puisque toute sa vie en a été orientée. Sa finesse de tactique, jointe à des dispositions à la diplomatie, qui se révélèrent dans les discussions de parti, s’allient à une grossièreté qui n’a même pas cédé devant Lénine.

L’adversaire de Staline dans le parti est Trotski 120, type du révolutionnaire littéraire, attachant une grande importance aux effets extérieurs, et qui ne saurait pas, comme Staline, se contenter de l’exercice du pouvoir. Pour les vieux bolcheviks, il personnifie un certain type d’émigrés qui ont esquivé, au fond, le labeur quotidien et le travail d’organisation non moins fastidieux. Phraseur, héros de révolution, tels sont les qualificatifs qu’on lui applique dans ces milieux. À l’inverse de Lénine, il est, au point de vue moral, une figure très équivoque. Sa vanité rend souvent malaisé de discerner s’il sert en réalité la cause ou sa propre personne. S’intéressant aux choses les plus diverses, il aime à écrire sur les thèmes les plus variés. Le Commissaire à la Guerre publie des études littéraires. Orateur incendiaire, il devient indispensable dans les moments critiques, ainsi que le montre le rôle qu’il a joué pendant les émeutes d’octobre. Lénine a reconnu ses dons d’organisation, son pouvoir d’électriser son entourage, pendant la reconstitution de l’armée rouge. Mais la continuité dans la ligne, la sûreté qui distinguent Staline lui font défaut. Il a plus d’idées subites que de ténacité. La contradiction lui est insupportable, comme l’a prouvé son penchant à refuser publiquement sa collaboration – notamment au sein d’une commission durant la grève dite des corporations. L’inconsciente surestimation de sa valeur propre lui fait sous-estimer l’importance de la technique de l’organisation journalière, que Staline manie avec tant de maîtrise. Son partisan Eastman lui-même a insisté sur le fait qu’il n’a pas su grouper autour de lui des collaborateurs de confiance. Ainsi se trouve-t-il graduellement isolé de Staline, pour n’avoir jamais su se décider à rompre avec la discipline dans tous les assauts qu’il a livrés pour s’emparer de la direction du parti. Sa coalition avec les autres chefs rejetés par Staline : Kamenev, Zinoviev, Radek, Preobrajenski, Smilga, et autres, arrive trop tard. Les chefs « de valeur » ne parviennent plus à percer, la machine les domine. Après leur élimination par leur exclusion du parti et leur bannissement, Staline poursuit l’isolement de Trotski. À la suite des Kamenev-Zinoviev, presque tous les représentants de l’opposition l’abandonnent peu à peu. Staline, en effet, réalise, par l’industrialisation et l’application du collectivisme, une portion importante du programme de Trotski. Celui-ci, expédié à l’étranger, ne représente plus qu’une valeur du passé, qui est sans influence dans le présent, du moins tant que Staline réussit à s’affirmer dans l’organisation. Cependant, on peut se demander si un renversement de Staline, même, serait favorable à Trotski, étant donné le nombre de ses ennemis personnels, et le peu de sûreté de son entourage.

Ce qui a beaucoup nui à Trotski, c’est de n’être pas, comme Staline, un vieux bolchevik ; il n’est entré dans le parti qu’en juillet 1917. Jusque-là, il prenait position entre bolcheviks et mencheviks. Il se rapprochait du marxisme révolutionnaire par la théorie dite de la révolution permanente, qui réclamait que le prolétariat entreprît l’éducation dictatoriale du paysannat pour l’amener au socialisme. Des mencheviks, il partageait l’opposition aux principes bolcheviques d’organisation. Lénine mena contre lui les polémiques les plus acharnées ; Staline a exploité ces polémiques contre son rival, telle ardeur que mît celui-ci à se déclarer désormais disciple orthodoxe de Lénine. Il est incontestable que si ses revendications en faveur d’une démocratie intérieure au parti avaient été suivies de façon conséquente, elles eussent amené la chute du bolchevisme. L’unité du parti eût été rompue. Il était pratiquement impossible de commencer, ainsi que le réclamait Trotski, par des discussions publiques, et, ensuite, d’exécuter les décisions avec une discipline de fer. Mais il est permis de supposer que si Trotski voulait cette discussion publique, c’est qu’il ne détenait pas le pouvoir dans l’organisation. Il s’est, en effet, souvent montré l’homme du terrorisme. À l’inverse de Lénine et de Staline, Trotski est ce que l’on appelle une « personnalité intéressante » – mais c’est ce qui, précisément, l’empêche de servir de modèle au type d’homme voué au travail journalier.

 

 

Les autres chefs.

 

Dzerjinski, le premier qui ait dirigé Tcheka et Guépéou pendant de longues années, mérite d’être ici caractérisé aux côtés de Staline et de Trotski. Idéaliste, il est par là même le plus brutal des fanatiques de la révolution. Sa pureté, son honnêteté personnelles, sont aussi peu discutées que sa cruauté objective et sans bornes, que les raisons d’opportunité d’ordre politique impressionnent seules. Intellectuel issu de la noblesse polonaise – son successeur Menschinski est de même origine – il s’était dévoué sans réserve au parti bolchevique et à la révolution. C’est en lui que se montre le plus clairement, peut-être, combien rend inhumain l’action d’une doctrine sociale qui prétend à l’absolu. Au nom de la révolution, il devint le bourreau. de milliers d’individus, tout en n’étant rien moins qu’un autocrate brutal dans les rapports personnels. Il est malaisé de dire s’il était ou non sujet à un égarement pathologique, ainsi qu’on l’a prétendu souvent. Quoi qu’il en fût, sa faculté de jugement et d’action n’en était pas atteinte. C’est sa foi en la révolution qui lui fit oublier tout sentiment d’humanité, qui lui inspira la force de décision nécessaire aux meurtres en masses – c’est ainsi qu’on peut appeler l’exécution de ses adversaires politiques de toutes catégories.

On ne saurait délivrer un certificat de sincérité pure ni à Zinoviev, ni à Kamenev. Ce sont des intellectuels d’ascendance juive. Ainsi que le prouve leur résistance à la tentative d’octobre et la lutte contre les socialistes non bolcheviques, ils ne se rallièrent au régime de la dictature qu’alors qu’il fut vainqueur. Tous deux se distinguent par leur manque de courage personnel, comme le montre leur attitude envers Trotski. Ils le combattirent d’abord avec Staline pour se tourner ensuite, après leur éviction de la direction du parti, contre Staline avec l’homme combattu précédemment avec tant d’énergie. Ce qui ne les empêcha pas de l’abandonner des premiers après sa défaite. Suivant les croquis de Suchanow, Kamenev paraît appartenir à la moyenne, et être un homme sans caractère, mou, ne possédant pas le courage nécessaire à s’opposer à une volonté énergique. Toute l’action de Zinoviev est dominée par un sentiment personnel de son pouvoir. Il est intéressant de remarquer que la campagne menée contre ceux qui se trouvaient à la tête des soviets de Pétersbourg et de Moscou eut pour mot d’ordre : « Contre le gouvernement des satrapes du parti. »

Quant à Lunatscharski, le commissaire à l’Éducation, souvent nommé, c’est un intellectuel radical égaré par hasard dans le bolchevisme. Le fait que Staline l’a éloigné de son poste tient au tournant pris vers l’économie et la pratique. Il n’y avait plus de loisirs à mettre aux expériences esthétiques de Lunatscharski. On croyait alors pouvoir renoncer aux sympathies de la bohème internationaliste, sur qui Lunatscharski avait fait grande impression par son enthousiasme pour tout art nouveau et ses projets téméraires. Tchitcherine, commissaire aux Affaires Étrangères pendant de longues années, est, comme Ossinski (Obolenski), un homme d’ancienne noblesse qui, enthousiasmé par l’« Intelligentsia » révolutionnaire, s’était rattaché au marxisme. Tout comme Krassine, il appartient à ces vieux bolcheviks qui, dans la période qui a suivi la révolution d’octobre, se sont fait remarquer surtout comme techniciens, et dont l’action ne révèle aucun attachement spécial à la doctrine.

Même remarque pour les hommes de l’opposition de droite, particulièrement sur ses chefs, Tomski et Rykov. Tous deux se montrent des praticiens qui renonceraient volontiers à l’exécution des projets radicaux pour améliorer l’ordre de vie du peuple russe. Il est donc naturel que Tomski, le corporatif, se vît accuser de révisionnisme social-démocratique, et Rykov de partialité en faveur des Koulaks.

Quant à Boukharine, il occupe une place à part dans l’opposition de droite 121, après y être venu lentement, du communisme de gauche, en proclamant la nécessité de plus grands ménagements vis-à-vis des paysans et d’une cadence d’industrialisation plus lente. Lénine l’a parfois décrit comme un homme auquel, en dépit de toutes ses opinions, on ne pouvait pas en vouloir. Mais il disait aussi que, malgré son savoir économique, il manquait de la connaissance serrée de la dialectique matérialiste, fondement du marxisme. Trotski, dans ses souvenirs, trace d’une plume ironique sa silhouette : celle d’un homme qui veut toujours se rattacher à quelqu’un. C’est l’intellectuel russe-type, qui aime à écrire, et incline aux jeux dialectiques – comme le constate Lénine d’une façon critique – qu’il a coutume de déguiser sous une terminologie scientifique compliquée. Il fut, pendant un temps, le théoricien de Staline, pour être ensuite complètement éliminé de la direction politique, après l’industrialisation radicale et l’introduction du communisme.

Radek, actuellement employé à nouveau comme propagandiste et journaliste à l’étranger, après sa séparation d’avec le bloc d’opposition, est le type du « bolchevik international » tel qu’il répond à l’imagination populaire. Cynique, très intelligent, nihiliste, il apparaît comme l’éternel agitateur révolutionnaire, qui a le plus grand intérêt à la destruction du monde bourgeois actuel.

Y a-t-il quelque intérêt à définir ici les hommes nouveaux qui ont remplacé les Trotski, Rykov, Kamenev, Zinoviev, et autres ? Ce qui les caractérise, c’est leur manque total d’intellectualité, et le contraste qu’ils présentent avec le type de l’intellectuel révolutionnaire tel que, sous des empreintes diverses, Trotski et Radek le rendent. Ils ne sont pas davantage des fanatiques de la révolution du modèle de Dzerjinski, dépouillé de tout égoïsme. On peut, en général, les caractériser suivant leur origine ; ils sont issus, soit de la pratique révolutionnaire, soit des milieux prolétariens qu’a mis en mouvement le bolchevisme. Ils sont bien trop dépourvus d’originalité pour endosser le risque d’abandonner les doctrines de Lénine, qui ont eu tant de succès lors de la fondation du régime. Ils voient dans le bolchevisme un fait naturel, puisqu’il a rendu possible leur ascension. Ils sont de sens trop rassis pour se laisser influencer par la littérature ou des constructions intellectuelles. Trotski les abhorrait, en qualité de bureaucrates, et cependant ils ont remporté la victoire sur lui. Ils n’ont pas le moindre rapport avec la civilisation, si ce n’est par la technique, l’hygiène, etc. Ils méprisent l’éducation, ne s’intéressant qu’à des questions de pouvoir politique et économique. Leur fanatisme n’est qu’objectivité économique et politique ; chez eux, nul idéalisme, rien de cette volonté de secourir le peuple, qui se rencontrait chez Lénine et quelques vieux bolcheviks intellectuels, en dépit de toute leur objectivité, lorsqu’ils ne s’étaient pas perdus dans la vie active du parti. Que l’on soit en présence de Vorochilov, le grand-russien, aujourd’hui commissaire à la Guerre, ou de Tschubar, l’Ukrainien, président du soviet ukrainien des Commissaires du peuple, ou d’Ordschonikidze, le Géorgien, directeur du Conseil de l’économie populaire, ils appartiennent tous à ce type, malgré leurs particularités individuelles. Ce ne sont que des Staline au petit pied. Les temps sont passés où, sous Lénine, le parti bolchevique était mené par une sélection de types, tous différents les uns des autres 122.

Aujourd’hui, c’est le vulgaire praticien de l’organisation qui règne, et à côté de qui, de-ci, de-là, on voit surgir des intellectuels louches, plus ou moins arrivistes, Zinovievs, en miniature, tel, actuellement le commissaire aux Affaires Étrangères, Litvinov. La phase des développements nouveaux est close, pour le bolchevisme. Ce n’est pas par un pur hasard que Staline se déclare le meilleur et le plus fidèle disciple de Lénine. La prédominance des Épigones de Lénine se montre aussi dans les types de chefs qui sont aujourd’hui à la tête du parti, et qui occupent les divers postes de l’économie et de l’État.

 

 

 

 

 

 

CINQUIÈME PARTIE

 

LA DOCTRINE BOLCHEVIQUE

 

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L’importance de la base théorique.

 

Ce serait une erreur de croire que l’ascension du bolchevik-ouvrier et de l’exécutant praticien aurait amené dans la direction du parti une désaffection de la doctrine. Bien au contraire, à cette sélection d’individus répond un rigide attachement à la lettre du dogme. Plusieurs thèses, il est vrai, n’agissent plus qu’en promesses d’avenir, dont l’accomplissement est de plus en plus différé, alors que d’autres s’imposent au premier plan – ceci ne changeant d’ailleurs rien aux fondements de la foi. Le Léninisme est inébranlé jusqu’à ce jour. Il domine le parti et, par là même, toute la vie publique dans l’Union des Soviets. Sans ses thèses, ses bases, le parti n’aurait pu se développer comme il l’a fait. Ce n’est pas par hasard, assurément, que Staline se qualifie le plus fidèle des disciples de Lénine. Les divergences d’opinion même, avec l’opposition, ne peuvent être considérées comme une brèche au Léninisme, eussent-elles trait à certains dogmes fondamentaux sur l’attitude pratique à adopter dans le présent, la tactique à suivre quant à la révolution mondiale, et les dispositions à prendre en vue de la construction socialiste dans un pays donné. Ce serait mal apprécier le bolchevisme et rapetisser le péril qu’il représente comme phénomène mondial, propagateur de la révolution universelle, que de prendre pour simples idéologies de domination, auxquelles il ne croit plus, son appel à Marx et les théories et méthodes marxistes développées par Lénine. C’est avec raison que Dobb – auteur de l’Histoire économique de la Russie depuis 1917 – met en garde contre l’opinion suivant laquelle les bolcheviks, peu après leur arrivée au pouvoir, auraient reconnu le caractère utopique de leurs doctrines. C’est une erreur de croire qu’ils ne prendraient plus leur enseignement au sérieux et s’en serviraient seulement pour tromper et dévoyer les masses, et justifier une domination qui se meut en de tous autres chemins. D’ailleurs, il est impossible de comprendre le bolchevisme quand on ignore sa doctrine. Il est certain que son éclosion et son action sont très intimement liées à des conditions historiques et sociales déterminées. Mais elle ne s’y épanouit pas, et il ne faut pas la considérer simplement comme l’expression et la justification de la métamorphose des classes dirigeantes russes. C’est elle qui en a effectivement déterminé, et pour une grande part, le développement.

Sans elle, bien des choses se seraient certainement passées tout autrement, et par exemple se fussent réalisées les espérances de ceux qui voyaient dans la NEP un retour à l’économie capitaliste, qui se hâtaient de traiter légèrement dans le bolchevisme une forme nouvelle du nationalisme populaire russe, croyant que l’emploi qu’il faisait de la force, son exigence de discipline, sa construction d’une puissance militaire rigoureusement organisée témoignaient d’un plat abandon du marxisme de sa jeunesse. Il faut toujours revenir avec énergie et constance auprès des détracteurs de la doctrine bolchevique sur le fait que, évidemment, Lénine a commis bien des erreurs ; instruit par la pratique du pouvoir, il a dû certainement modifier souvent, suspendre, voire abandonner nombre de ses projets. Mais cela ne l’a nullement amené à l’abandon de ses principes fondamentaux. Au contraire, ces derniers portent en eux-mêmes leur affirmation effective ; ce n’est que dans la pratique qu’ils trouvent leur réalisation concrète et vivante ; ils ne sauraient être démentis par aucune erreur, par aucun échec, mais s’en trouvent au contraire grandis et développés.

Le bolchevisme est une « conception du monde » au sens le plus strict du mot. On ne peut le considérer comme une simple méthode de gouvernement, comme une technique démagogique d’assoiffés de pouvoir. Malgré toutes les imperfections de ses représentants en dépit de toutes les cruautés de son application qui, bien entendu, ne sauraient trouver leur justification dans l’absolu de la foi en la doctrine, il a jusqu’à ce jour conservé ce caractère de concept mondial, alors même qu’a passé l’enthousiasme de ses premières années pour faire place à une routine par trop terre à terre, bureaucratique et sans élan. Mais la terminologie dont il est fait usage dans toute la pratique actuelle reste avant tout déterminée par le Léninisme, par les formules de son concept mondial, et il faut estimer à sa juste valeur la puissance de sa terminologie qui domine la vie publique tout entière. Elle passe graduellement dans le sang. Les concepts qu’elle diffuse ne semblent plus concepts, mais réalités évidentes.

D’un concept conscient et voulu, elle se transforme en un concept naturel, en une force de vie réelle, qui détermine et conditionne même des jugements et des appréciations irréfléchis, involontaires, inexprimés. On ne doit donc pas faire trop peu de cas de l’efficacité de la doctrine bolchevique et de son influence mondiale, même quand la réalité bolchevique semble contredire profondément à certaines exigences doctrinales, même quand les bolcheviks eux-mêmes donnent l’impression de ne pas prendre leur doctrine au sérieux.

 

 

Le Léninisme.

 

Il est impossible de donner ici avec exactitude une analyse des origines à la fois intellectuelles et historiques de la doctrine bolchevique, du Léninisme. On ne saurait donc examiner si ses prétentions historiques sont justifiées, si le Léninisme possède bien le sens et la continuité orthodoxes des doctrines de Karl Marx 123. Dans cette esquisse du Léninisme, il ne saurait être question que de révéler les plus importants d’entre les idées et les concepts pour montrer à quelles réalisations pratiques ils aboutissent. Il s’agit donc de développer du point de vue doctrinal la réalité bolchevique précédemment décrite, sa dépendance de la doctrine. Par là, les assises de l’idéologie bolchevique se révèlent comme une puissance sociale qui ne tolère la présence d’aucune religion, d’aucune philosophie, qui élève l’étrange prétention de saisir et de déterminer l’individu tout entier, intolérante par son essence, et ne connaissant, par conséquent, aucun compromis, en dépit de toute sa souplesse tactique.

Pour se rendre compte des particularités du Léninisme, le mieux serait, peut-être, de prendre pour point de départ ce qui le met en opposition avec toutes les manières dont joue le socialisme marxiste. Il les rejette toutes, elles ne sont à ses yeux qu’opportunisme, trahison envers la classe ouvrière, transformation en banalités, des doctrines de Marx, servilité devant la bourgeoisie. Le Léninisme s’affirme avec une sûreté absolue comme la seule interprétation vraie du marxisme. Quels sont donc les enseignements essentiels de Karl Marx, que, à l’inverse de tous les soi-disant marxistes, il conserve et développe avec fidélité ? Il faut tout d’abord faire ressortir, comme capital, le matérialisme dit dialectique.

Matérialisme dialectique : c’est par cette formule que le bolchevisme lui-même a coutume de caractériser son concept de l’univers, sa philosophie. Et tout d’abord, le matérialisme dialectique se différencie de tout matérialisme métaphysique, tel qu’il était répandu au XVIIIe siècle et parmi les naturalistes bourgeois du XIXe. Pour lui, le monde n’est pas un monde en état statique, et sans histoire – il est au contraire une réalité historique qui se meut et se transforme. La dialectique est la science de ces transformations et de ces mouvements, la méthode propre à leur compréhension, mais elle n’est pas affaire d’idéalisme comme chez Hegel : elle repose au contraire sur le matérialisme objectif ; elle permet de saisir les changements, les transformations de la réalité historique et sociale, à base matérielle, c’est-à-dire résultant des conditions de la production et de la disposition des couches sociales qui en sont l’expression.

On ne peut comparer la dialectique, en tant que mouvement intellectuel, à la réalité historique et sociale. Elle est l’expression même de la naissance, du développement de cette réalité. Par suite, elle repousse tout idéalisme, l’idéalisme n’étant que la manifestation de la prise de position subjective d’un monde détaché de la réalité sociale.

Lénine revient sans cesse sur l’importance du matérialisme dialectique. Seul le matérialisme dialectique garantit, selon lui, les prétentions du marxisme à la vérité objective qui, tout à la fois, révèle l’univers et le transforme. Il insiste avec énergie sur le rapport qui existe entre Marx et Hegel. On trouve dans ses notes philosophiques posthumes la phrase suivante : « Sans Hegel, il est impossible de comprendre le Capital de Marx 124. » Lénine insiste constamment sur le fait que la dialectique transforme le matérialisme, doctrine métaphysique statique, en révélation des réalités historiques et sociales. La dialectique n’a rien pour lui de spirituel, d’intellectuel, elle est objective, s’appuyant sur la réalité historique et sociale que déterminent les conditions de la production. On ne saurait donc la considérer comme une doctrine déterminée, comme une théorie détachée des réalités. Il y a aussi, il est vrai, une dialectique, science formelle des lois de la pensée, théorie de la connaissance, mais la vérité est chose concrète, et, par suite, la dialectique ne trouve son application exacte qu’en corrélation avec les conditions historiques et sociales.

Lénine s’élève donc énergiquement contre tous les essais de remplacer le matérialisme dialectique, alliage de logique hégélienne et d’analyse marxiste de classe et de société, par ce qu’on est convenu d’appeler « scientifisme ». La dialectique est mieux que le résultat, la méthode de la connaissance des sciences naturelles, elle est mieux que la science des changements matériels d’équilibre déterminant la situation de l’homme au regard de la nature, et par suite, également, au regard de la production 125. Elle est l’instrument de reconnaissance des tâches concrètes et de la structure des conditions historiques et sociales. Elle est à la fois abstraite et concrète. Elle donne la possibilité de saisir les réalités concrètes dans l’abstrait des formules, ainsi que Marx en a donné l’exemple – elle permet de saisir ses contradictions et ses stades d’évolution, sans les schématiser, n’étant pas, comme la logique formaliste, liée à la lettre de la contradiction, mais étant appelée par vocation, à saisir les évolutions et les transformations. C’est pourquoi elle est capable de percevoir le sens de toutes les conditions et de tous les processus historiques. Elle n’est pas frappée par l’interdit d’une foi en une évolution continue et sans heurts, car elle connaît la loi du changement de la quantité pour la qualité, loi qui, dans la société, ne va pas sans secousses révolutionnaires et la nécessité d’interventions énergiques. Elle est donc révolutionnaire et souscrit cependant en même temps à tous les résultats de l’évolution historico-sociale. On ne saurait trop insister sur l’estime en laquelle le Léninisme tient la dialectique hégélienne, qu’il relie, il est vrai, au matérialisme, en tant que foi en la détermination des rapports historiques et sociaux par la production, en même temps qu’il la bouleverse. L’historien devra reconnaître, sans s’être pour cela prononcé sur la justification objective de cette position, que le Léninisme correspond en cela à Marx lui-même, qui, à la différence du révisionnisme, rejette la dialectique et, pour parler la langue marxiste, la remplace par une foi idéaliste en la justice – sans autre fondement dans le monde extérieur – par l’aspiration à l’humanitarisme qui doit nécessairement tenir compte de la classe ouvrière.

Le matérialisme dialectique ne doit en aucune façon être considéré comme une interprétation théorique de la réalité historico-sociale, dont alors la pratique serait à distinguer comme réalisation concrète de ses constatations abstraites 126. Rappelons une fois de plus la phrase célèbre : « Il ne s’agit pas de connaître le monde, mais de le transformer. » Tout comme l’œuvre exclusivement théorique de Marx lui-même, le matérialisme dialectique de Lénine entend, dans sa connaissance du monde, aboutir à une transformation sociale de celui-ci. Il s’applique à lui-même la proposition de la corrélation de toute connaissance avec ses antécédents sociaux – il est l’instrument de connaissance de la révolution et de la classe élue pour la réaliser, nous avons nommé le prolétariat. Par suite, ses conclusions ne peuvent jamais être opposées à la pratique révolutionnaire, puisque, lorsqu’elles répondent au matérialisme dialectique, elles sont des actes révolutionnaires par lesquels s’annonce et s’extériorise la transformation du monde. Du matérialisme dialectique se dégage donc le principe de l’unité de la théorie avec la pratique : Il n’y a pas de connaissance vraie du monde sans lien avec les réalités sociale et historique – toutes choses sont subordonnées à cette réalité, même la théorie soi-disant pure. Il n’existe pas davantage de pratique pure, dégagée de la théorie. Dans chacun de ses actes, se révèle une interprétation bien déterminée de la réalité historique et sociale. Dès sa jeunesse, Lénine a insisté expressément sur la compénétration de théorie et pratique, et – il faut bien le reconnaître – sa vie l’a prouvée.

Que se dégage-t-il de ce principe, sinon que la théorie est inséparable du prolétariat et du parti qui représente l’avant-garde du prolétariat. C’est en celui-ci, dans la prise de position et l’activité de ce parti prolétarien, que se manifeste précisément le matérialisme dialectique du marxisme, qu’il s’affirme et qu’il croît dans les réalités historico-sociales. C’est pourquoi le bolchevisme rejette tout opportunisme des praticiens syndicalistes ou parlementaires, pour qui le marxisme n’agit plus qu’en idéologie gênante, sans grand intérêt aujourd’hui pour le travail quotidien, l’amélioration des conditions d’ascension de la classe ouvrière, et que l’on ne conserve encore que par tradition ; encore faudrait-il qu’elle fût transformée par l’exclusion des éléments utopistes. Le Léninisme, au contraire, tient fermement à la nécessité de la théorie marxiste la plus pure ; sans elle, on ne peut qu’errer dans la direction du prolétariat, du mouvement ouvrier, et le parti court à des transformations dangereuses. Il ne repousse pas moins toute théorie pure qui ne serait pas soumise au critérium de la tactique politico-sociale, parce qu’elle doit fatalement mener au formalisme, au radicalisme purement verbal de la phrase, qui n’est autre chose que la capitulation devant l’opportunisme. Il n’y a pas de matérialisme dialectique en dehors de son rattachement au prolétariat et à son parti, de même que toute infidélité au matérialisme ne ferait que ralentir le prolétariat dans sa mission historique et sociale.

Le matérialisme dialectique, dans l’application logique qu’en fait Lénine, contraint à son union la plus étroite avec le parti prolétarien révolutionnaire marxiste. Il est à la base du parti tandis que le parti lui-même est cette réalité historique et sociale dans laquelle il croît et se déploie. D’où il découle naturellement que l’intolérance spirituelle la plus grande paraît recevoir sa justification théorique. L’opinion officielle du parti se confond avec la thèse juste. Le principe de l’unité de la théorie et de la pratique postule ainsi l’intolérance fondamentale, non seulement vis-à-vis de tous les non marxistes et de toutes les doctrines soi-disant marxistes, mais encore vis-à-vis de tous les membres du parti d’esprit indépendant. Au moindre signe d’indépendance, ils peuvent être accusés et poursuivis, comme s’attaquant au principe de l’indissolubilité de la théorie et de la pratique. C’est d’ailleurs ce qui se produit au moindre écart politique qui leur fait perdre les bonnes grâces des maîtres du parti. Alors, on cloue au pilori l’auteur de tous les méfaits dont on n’avait pas parlé jusque-là – tels que la falsification incontestable du matérialisme dialectique par Boukharine ; ou bien l’on accuse un marxiste comme Rjasanov d’une scolastique marxiste stérile, s’étant prouvée impuissante à rendre Marx accessible aux foules ; ou bien encore on débat des divergences philosophiques avec des Deborin et Luppol, réputés jusque-là Léninistes fidèles, en les menaçant d’expulsion hors du parti 127. En réalité, le principe suivant lequel théorie et pratique ne feraient qu’un, conduit à la prédominance de la pratique qui, d’autre part, cherche, il est vrai, à se justifier en se réclamant de certaines conceptions de principe prescrites par Marx et par Lénine.

 

 

L’interprétation du présent. – L’impérialisme.

 

Qu’est-ce donc que ces idées et ces concepts qui, déterminant dans le présent le mouvement révolutionnaire, décident de la pratique ? C’est en les considérant à l’opposé des courants que le bolchevisme qualifie d’opportunistes, que l’on saisit le mieux leurs particularités. Et tout d’abord, les bolcheviks prennent entièrement au sérieux la thèse marxiste sur l’évolution nécessaire vers le socialisme, vers une société sans distinction de classes, jointe à une économie méthodique dirigée suivant le point de vue des besoins du moment et souscrivant à tous les progrès de la technique. Pour eux, comme pour Marx, il va de soi que c’est le prolétariat, le parti et le mouvement marxiste qui les représente, qui doivent servir d’instrument à cette évolution. Mais, à la différence des opportunistes, qui n’ont conservé cette croyance que théoriquement, ils insistent, dans cette évolution vers le socialisme, sur l’importance du moment de l’entrée en action, considérant que le matérialisme dialectique prouve bien qu’il est des moments où l’histoire procède par bonds, et que l’évolution ne s’accomplit pas sous la forme d’une avance continue. « Il est des jours qui valent des dizaines d’années », a pu dire Lénine. Aussi refusent-ils de donner au marxisme une interprétation évolutionniste.

Ils insistent sur l’importance décisive de la prise du pouvoir politique par le prolétariat – et c’est ainsi qu’ils opposent à la foi en la démocratie le concept de la dictature du prolétariat qui se retrouve chez Marx, mais dont la notion s’est effacée ou est tombée dans l’oubli, spécialement dans la social-démocratie allemande. Ils restent rigoureusement dans les traditions du marxisme russe lorsque, exploitant ce concept, ils l’opposent aussi à la foi en la valeur unique et inattaquable de l’œuvre du parlementarisme, de la lutte pour la démocratie politique. Dès 1905-1906, on avait envisagé la possibilité théorique de voir sortir d’élections démocratiques une majorité non-socialiste, et alors déjà des voix isolées s’étaient élevées pour vouloir l’avènement du socialisme contre la volonté de la majorité 128.

Les bolcheviks insistent sur l’importance de la machine gouvernementale comme arme nécessaire au triomphe des masses prolétariennes dans la lutte de classes. Ils refusent de laisser remplacer l’action révolutionnaire directe par la croyance en une lente évolution. Ils affirment que la société socialiste nouvelle ne saurait naître immédiatement de façon pacifique. Il faudra, disent-ils, que, tout comme le capitalisme, elle force violemment son chemin ; elle ne s’improvisera pas avant tout d’un seul coup dans sa stature parfaite – l’histoire se déroulant dans la pratique, et non sur une table à écrire. Lénine croyait pouvoir étayer cette théorie de la dictature du prolétariat autrement encore que, comme Marx, sur les expériences de la Commune de Paris. Il voyait dans les Soviets les organes de cette dictature. Il pensait que la domination de celle-ci personnifierait un type d’État supérieur à celui de la démocratie parlementaire, qui se contente de masquer par le verbiage la suprématie de la bourgeoisie, alors que la dictature du prolétariat confesse ouvertement et de façon directe, immédiate et sans embellissements, son caractère de lutte de classes 129.

Pour mettre en œuvre cette dictature du prolétariat aussi bien que pour maintenir le mouvement prolétarien dans la bonne voie, un parti fort et bien organisé se révèle indispensable. Lénine ne se lassait pas de l’affirmer. Ce parti, c’est l’avant-garde des masses qu’elle porte en avant, dans son action : elle se réclame de la volonté des masses, tout en les éduquant. Ce parti ne saurait se développer au sein des masses, même pendant la période qui suit la prise de possession du pouvoir – celle  de la dictature du prolétariat, puisqu’elle est un instrument d’éducation. Il lui faut souvent s’appuyer sur des masses non prolétariennes. En Russie, par exemple, l’affirmation du pouvoir ne fut possible que par l’alliance avec la masse du paysannat nécessiteux. Aussi Lénine repousse-t-il la conception opportuniste des mencheviks, qui prétend admettre n’importe qui dans le parti, effaçant par là, au nom de la démocratie intérieure de parti, le caractère impérieux de lutte propre au parti.

Cette manière de concevoir le parti interdit de voir dans le marxisme une théorie tendant à une évolution vers le socialisme, par delà la démocratie parlementaire, par des procédés pacifiques et non-révolutionnaires. Évidemment, on ne repousse pas le parlementarisme, mais il ne faut pas en faire but et fin. Le parlement n’est et ne doit être autre chose qu’une tribune préparant la dictature du prolétariat. On repoussera de même la croyance suivant laquelle le socialisme ne pourrait naître de l’économie en état de crise. Tout au contraire, les crises sont particulièrement favorables à la prise du pouvoir par le parti prolétarien, aux débuts de la dictature du prolétariat. Le passage au socialisme ne peut se faire instantanément ; souvent, il faut qu’auparavant les bases de la production soient rétablies par la dictature du prolétariat, ou, comme il se voit en Russie, que le développement capitaliste soit rattrapé par l’industrialisation. Toujours est-il que l’on ne fait pas du socialisme une question purement fictive, comme font les opportunistes, du fait qu’on n’a plus le courage de s’emparer du pouvoir. Mépris du légalisme (de cette volonté de ne faire usage que des moyens que permet la loi), du pacifisme, du moralisme, – voilà ce que Lénine prêche aux masses socialistes. Les bolcheviks sont un parti affamé de pouvoir, – ils ne sacrifient pas cette avidité de puissance aux rêveries petit-bourgeoises de l’opportunisme, à l’humanitarisme pacifiste et démocratique.

Lénine est donc un Blanquiste, c’est-à-dire un homme qui, comme Blanqui, croit au putsch d’une minorité 130. Ce reproche, qui lui fut maintes fois adressé après son retour de Suisse, n’est pas fondé. Car il faut bien que la prise en main du pouvoir soit justifiée par une exacte psychanalyse de classes : l’interprétation marxiste des conditions sociales. La domination du parti en tant que minorité n’est pas en elle-même une fin : son but, au contraire, est précisément de donner l’impulsion initiale au mouvement et au développement des masses. Staline a qualifié de marxisme révolutionnaire le Léninisme de la période actuelle, c’est-à-dire impérialiste. Lénine a cherché à justifier par des théories sur l’état de la société d’aujourd’hui, sur la phase actuelle du capitalisme, sur ce qu’on est convenu d’appeler impérialisme, sa croyance à la possibilité d’un avènement au pouvoir du parti marxiste révolutionnaire.

Qu’est-ce que Lénine entend par impérialisme, par époque du capitalisme des temps présents 131 ? Citons textuellement l’idée de Lénine, à cause de sa valeur décisive. Staline a défini le Léninisme comme le Marxisme de l’époque de l’impérialisme : « L’impérialisme économique est le degré le plus élevé de développement du capitalisme. La production s’est tellement accrue, que la concurrence se voit remplacée par le monopole. C’est la nature même de l’impérialisme. Le monopole apparaît dans le trust, le syndicat, dans la toute-puissance des banques géantes, dans l’acquisition des sources mêmes de produits bruts, dans la concentration du capital de banque. La superstructure politique de l’économie nouvelle, du capitalisme monopolisé, autrement dit : l’impérialisme, se manifeste dans le tournant que prend la démocratie vers la réaction politique. À la libre concurrence, correspond la démocratie. Au monopole, la réaction » (qu’elle s’appelle aujourd’hui fascisme, dictature bourgeoise ou césarienne. – N. de l’auteur). Ailleurs, Lénine insiste sur les prévisions de politique extérieure de l’impérialisme. Le monde entier est déjà partagé entre les plus riches d’entre les pays, et le partage du monde entre les trusts internationaux a commencé. Il fait remarquer que, à la vérité, la réglementation de l’économie joue un rôle tout différent sous le capitalisme monopolisé que sous celui de la libre concurrence. Mais il ne s’en agit pas moins de monopoles capitalistes qui ne conduisent qu’au renchérissement de la vie, à une plus grande âpreté des luttes économiques, à des guerres en vue d’un butin et du partage des sources de matières premières. Les horreurs de la misère, le recul de la civilisation provoquée par la guerre impérialiste de 1914, sont autant de preuves que cette époque de capitalisme présage l’avènement de la révolution prolétarienne et socialiste.

Que faut-il conclure de cette définition de l’impérialisme ? La négation la plus radicale des espoirs d’évolution pacifique, dont se leurre le socialisme opportuniste. Il n’est pas de voie directe qui conduise du capitalisme monopolisé à l’économie socialiste organisée. Celui-là ne pare en aucune façon à l’anarchie de la production. Ses projets, ses réglementations servent exclusivement des intérêts égoïstes de fractions. La démocratie politique, le régime du suffrage universel en viennent à peser infiniment peu. En cette époque de guerres, il s’agit d’avoir un État puissant, au lieu de l’activité parlementaire démocratique pacifique qui répondait aux temps de la IIe Internationale et à la période pré-impérialiste du capitalisme, c’est la dictature du prolétariat qui arrive au premier plan.

Aujourd’hui, l’on n’a plus le temps d’attendre que l’univers entier soit arrivé à maturité pour le capitalisme, ainsi que le croient les opportunistes, pour accomplir l’œuvre de la révolution à l’aide des prolétaires unis à travers le monde, si le capitalisme refuse de se prêter à sa transformation pacifique en socialisme. Aujourd’hui, il faut agir ; il s’agit d’exploiter les situations révolutionnaires dans les nations et pays divers. Ces situations naissent précisément du fait que, à la différence du capitalisme de concurrence dont le propre était l’exportation des marchandises, l’impérialisme se distingue par l’exportation de capitaux et ses conséquences : oppression des nations et des pays faibles, exploitation des districts arriérés. Il est donc insensé, comme l’affirme Lénine, d’attendre que le bouleversement se produise dans tous les pays simultanément. C’est absolument impossible, par la raison que la plupart des pays et des populations de la terre sont loin d’avoir encore atteint le degré de développement capitaliste, ou n’en sont qu’au début. C’est pourquoi il faut que la révolution sociale s’accomplisse comme une époque qui associe la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie dans les pays de progrès, à une série de mouvements démocratiques révolutionnaires et parmi ceux-ci, des mouvements d’affranchissement national dans les masses arriérées et incultes. « Le capitalisme se développe irrégulièrement et nous fait voir, dans une même série de nations capitalistes d’un haut développement, toute une série de nations faiblement ou non développées dans le domaine économique. »

À quoi mènent ces opinions qui distinguent des couches économiques différentes au sein même des nations, – qui admettent comme possible la coexistence d’une structure économique à la fois capitaliste et féodale ? Notre époque ouvre un champ particulièrement vaste à l’activisme révolutionnaire : il peut agir même dans un pays dont le développement n’a pas encore atteint sa maturité, pour rendre possible le passage immédiat au socialisme. Il s’agit alors de hâter ce développement retardé, de lui faire rattraper par contrainte l’avance perdue, et de l’orienter autant que possible vers le but : le socialisme.

Aussi Lénine peut-il se déclarer en Russie, pour la mainmise immédiate du prolétariat sur le pouvoir. Sans doute le socialisme n’en est pas créé aussitôt, mais la machine de l’État, sous cette emprise, doit servir à promouvoir et à hâter le développement de la société. Ainsi le pouvoir est-il protégé contre toute atteinte de l’impérialisme qui, sans la dictature du prolétariat en Russie, se serait assuré un nouveau terrain d’exploitation et l’exode de capitaux. L’État prolétarien russe sert de terrain d’expansion à la révolution mondiale, car il soutient le combat que les prolétaires mènent dans les peuples et les régions impérialistes, comme il est, aussi, l’arsenal toujours prêt de cette révolution mondiale qui, par ses délais à éclater, ne contredit en aucune façon aux principes des doctrines de Lénine. Elle ne s’accomplit pas du jour au lendemain. Il faut que le monde mûrisse pour elle – et la guerre, devenue inévitable à la longue au sein de l’impérialisme, est ce qui lui est le plus favorable. L’État de la dictature du prolétariat prépare la révolution mondiale. Il tente de rattraper en lui-même son développement. Il parachève la révolution bourgeoise. Il commence à édifier le socialisme. Il s’arme militairement, il est le centre de la propagande révolutionnaire, l’asile tutélaire de ses agents et de ses représentants. L’existence seule de la dictature du prolétariat dans un pays est un avantage immense pour le prolétariat mondial, alors même qu’elle ne saurait, présentement, s’étendre sur d’autres pays.

La théorie fait même comprendre pourquoi c’est précisément dans cette Russie à l’économie retardataire qu’a pu se produire cette prise du pouvoir : c’est que la révolution put y faire cause commune avec la destruction, par les paysans, du régime féodal encore puissant 132. La bourgeoisie était encore faible, inorganisée ; et c’est ainsi que, en agissant en union avec le paysannat, du moins au début, la dictature du prolétariat put s’emparer du pouvoir. Le stade de développement de la société comme de l’économie, en Russie, impose l’obligation de la traiter comme une dictature ouvrière-paysanne où, il est vrai, la direction est aux mains des travailleurs et de leur avant-garde : le Parti. Car il faut anéantir une fois pour toutes la féodalité. Mais après sa destruction par la première révolution agraire en faveur de la petite propriété, au lendemain de la période dite de la NEP, qui est ainsi devenue nécessaire, la transformation de la petite propriété suivra par l’introduction du collectivisme, par un nouvel assaut donné par le prolétariat à tous les éléments capitalistes.

L’exemple de la Russie prouve toute la souplesse de la théorie sur laquelle agit l’introduction de la doctrine de l’impérialisme, avec les degrés de croissance divers et inégaux de la société comme de l’économie. Cette souplesse rend possible et l’activité et le risque ; elle préserve de l’enlisement dans la routine, dans un radicalisme de théorie pure, qui se répand en phrases, d’un radicalisme qui réclame des mesures révolutionnaires immédiates, sans avoir égard aux conditions sociales présentes, qui attend, par exemple, comme dans la Hongrie des Soviets, qu’au lendemain de l’expropriation des grands propriétaires fonciers on crée des biens modèles. En même temps, cette souplesse de la théorie résiste énergiquement à tout opportunisme qui se contente de succès momentanés d’ordre tactique et sous-estime la prise du pouvoir politique, en se réclamant d’une évolution pacifique et lente, fait du socialisme – but du développement social – un phénomène irréel que l’on agite encore à l’occasion dans un but révolutionnaire pour le voir pratiquement disparaître ensuite. C’est-à-dire idéologie exploitée pour tenir les masses en contact étroit avec les parlementaires, les chefs de syndicats et autres.

 

 

Les fondements de la critique de la religion.

 

Les enseignements du présent, éclairés par le concept « impérialisme » et la dictature du prolétariat en tant que phénomène de transition vers la société du socialisme, prouvent que le matérialisme dialectique s’intéresse avant tout aux questions politiques et sociales. On pourrait donc croire qu’il n’aurait, au fond, d’autre valeur que celle d’une théorie politique et sociale, d’un guide pratique n’ayant, en fait, rien à voir avec des données universelles, telles que la métaphysique et surtout avec la Religion ; que sa terminologie philosophique serait affaire purement externe, aisée à remplacer. Mais cette opinion, qui a été défendue par certains communistes de l’Europe occidentale – comme Höglund, qui croyait à la possibilité d’une fusion du communisme avec la Religion, et fut, pour cela, exclu de la IIIe Internationale 133 – témoigne d’une incompréhension totale des fondements du matérialisme dialectique. C’est précisément dans son application, dans ses conceptions politique et sociale, dans sa façon d’envisager la vie politique et sociale, que le matérialisme dialectique dévoile sa façon particulière de concevoir l’univers, son caractère de religion de remplacement qui le destine à supplanter la Religion pratiquée jusqu’ici et, en particulier, le Christianisme.

Toutes les théories politiques et sociales, tous les enseignements de l’évolution historique et sociale, tous les détails sur l’impérialisme, sur la dictature du prolétariat, etc., sont déterminés par la croyance que le but de l’être humain et de l’humanité consiste dans l’organisation de la société terrestre et des conditions d’économie et de production qui lui sont nécessaires. Le but de l’évolution est exactement fixé ; au lieu de la conscience de soi par l’histoire, à laquelle parvient l’esprit absolu de l’idéaliste hégélien, intervient la connaissance de soi de l’humanité laborieuse et productive. Celle-ci, de par la perfection de son organisation économique et sociale, n’est plus dépendante de la nature ; elle ne connaît plus la domination des choses, de la matière du capitalisme et des lois économiques du marché sur l’individu ; elle saisit sa propre essence par le fait qu’elle s’entend à organiser l’économie ; chacun reçoit la faculté de faire épanouir ses dons, il n’y a donc plus d’opposition entre le tout et certains groupes isolés, puisque la production est comprise suivant un plan d’ensemble social qui exclut le danger des crises inattendues, telles que les provoquent sous le régime du capitalisme l’anarchie du marché, la concurrence, etc. L’économie socialiste satisfait donc aux exigences de la justice, de l’égalité et de la liberté qui, dans le capitalisme, restent forcément de grands mots vides de sens et des formules abstraites.

Il faut donc y voir le but et la fin, qui satisfont l’humanité productrice et que le strict marxisme, le matérialisme dialectique, reconnaît et proclame « sens de l’Histoire ». Ce but et cette fin, qui renferment en même temps le sens immanent de l’évolution, rendent superflue toute transcendance ; en d’autres termes, le marxisme, voire même le marxisme de Marx lui-même, est rigoureusement athée, parce que le but et la fin de l’Histoire n’admettent aucun au delà, le rendent même impossible. Toute religion se rattachant à cet au delà est donc la négation expresse des fins marxistes, de la société, de la production qui se suffit à elle-même ; c’est pourquoi, par essence, le marxisme est antireligieux. D’autres formes dites de l’idéologie, certaines activités humaines ne relevant pas immédiatement de l’économie, l’art et la science seront conservées dans la société du socialisme ; c’est même en elle qu’ils pourront évoluer pleinement, se développer librement et que, n’y étant plus handicapés comme dans le monde d’aujourd’hui, par l’injustice des circonstances, ils ne seront plus contraints de représenter des phénomènes sociaux passagers. Ils seront l’expression de l’évolution humaine de la production. La religion, par contre, s’éteindra, à l’avènement de la société socialiste. Suivant le sens marxiste, religion et société socialiste s’excluent. Il n’existe qu’un absolu. Aussi l’absolu de l’au delà religieux est-il incompatible avec celui de la société socialiste. La déformation d’Hegel, l’idéaliste, par Marx, est la raison la plus profonde de l’incompatibilité entre le marxisme réellement marxiste et la religion. Les débats sur la conception matérialiste de l’histoire n’y peuvent rien : cette conception n’étant qu’un principe méthodique et n’impliquant pas la primauté métaphysique de la matière ou de l’économie.

La divergence fondamentale qui oppose le marxisme à la Religion, aux destinées et au jugement d’au delà de la vie humaine – ainsi que l’exprime avec tant de clarté et de netteté la première question du catéchisme – ne repose nullement, comme on le prétend souvent, sur une conception matérialiste de l’histoire qui considère comme ressort essentiel de l’histoire la transformation des conditions économiques par lé changement de formes de la production. L’opposition fondamentale est déterminée par la définition marxiste de la réalité, point d’où doit partir l’interprétation de la conception historique. La réalité marxiste, c’est la société productrice qui se suffit à elle-même. Contemplés sous cet angle, toute la lutte du marxisme contre la religion s’éclaire, la religion n’est autre chose qu’une caricature de la réalité, l’adultération du sens de cette réalité, ou, pour nous servir de l’expression de Karl Marx : un fétichisme ; dans le capitalisme, elle est intimement liée à la domination des choses sur l’homme : matière et argent, incarnations du principe du marché. Plus la réalité vraie, autrement dit la société socialiste, affranchie de conceptions mensongères, s’affirmera, plus on verra disparaître la religion, avec les autres déformations de l’esprit humain. Aussitôt la réalité vraie reconnue, c’est‑à-dire accomplie dans l’existence de la société socialiste, la religion et les autres phénomènes du capitalisme, de la matière et du marché, disparaîtront forcément. La religion n’est pas une idéologie nécessaire à l’existence même des hommes, elle n’est qu’une preuve éclatante de l’existence de conditions sociales imparfaites et qui devront être changées.

« La religion est un opium pour le peuple. » Cette phrase célèbre de Marx, dont les bolcheviks ont fait leur devise, et que Lénine a rendue avec plus de grossièreté : « La religion est de la mauvaise eau-de-vie (siwuschka 134) », contient la prise de position marxiste tout entière à l’égard de la religion. « La religion est de l’opium pour le peuple », cela signifie tout d’abord : la religion, c’est la justification des conditions sociales régnantes, de l’exploitation des masses par le capitalisme, etc. Cet opium empêche les masses de reconnaître les réalités sociales vraies. Les fétiches de la religion leur cachent les conditions régnantes. Le fétiche empêchait ses adorateurs de connaître les lois de la nature, de même toute religion s’oppose-t-elle à la connaissance des lois sociales, des lois de la vie sociale. Et voici une seconde interprétation de la devise antireligieuse de Marx : La religion correspond à un ordre social où les choses maîtrisent encore l’homme et où, par suite, l’homme, dans les conditions sociales de son existence, se trouve sans cesse placé en face de surprises et d’énigmes. C’est alors que la religion est pour lui l’opium, qui lui rend supportables ces énigmes et ces surprises, en ce qu’elle les interprète et les explique en en appelant à l’au delà, à la Providence, aux divins châtiments du péché, etc.

Le Léninisme n’ajoute aucune nouveauté à la critique marxiste de la religion. Il ne fait que la réaliser et l’utiliser comme élément d’agitation des masses. En même temps, et tout comme en théorie politique, qui rejette la foi en une évolution pacifique vers le socialisme avec l’assistance de la démocratie parlementaire, il ne se laisse aller à aucun compromis, à aucune concession. Lénine a dit avec insistance que la phrase connue du programme social-démocrate d’Erfurt : « La religion est affaire privée », n’impliquait nullement la tolérance de la religion, affaire de conscience individuelle ; il faut, dit-il, comprendre cette phrase sous l’angle des conditions historico-sociales, et y voir la séparation loyale de la vie publique et de l’État, de la religion ; elle n’ouvre en aucune façon au socialiste la faculté de souscrire à la religion de l’au delà. C’est, dit-il encore, une phrase de tactique politique qui n’exclut pas le rejet, en principe, de toutes les religions, au contraire : la séparation de la vie publique de la religion ne doit être considérée que comme une étape vers le déclin et l’anéantissement de la religion, par l’avènement de la société socialiste. Cependant l’inimitié de principe contre toute religion, qui portait Lénine à combattre avec un acharnement particulier toutes les manifestations du socialisme dit religieux, comme autant de compromissions avec l’esprit bourgeois antisocialiste, n’exige pourtant pas la suppression immédiate des religions par les moyens violents. Là encore apparaît la combinaison, si caractéristique du marxisme révolutionnaire, de la foi dans les moyens coercitifs, dans la pression gouvernementale, la terreur, la réorganisation sociale avec l’adaptation aux conditions actuelles, considérées comme autant de preuves de la nécessité d’un compromis tactique. On parvient nécessairement au but, c’est certain, mais ce but porte en lui tous les stades de l’évolution. Il est impossible de créer simultanément par un décret, comme le croient les utopistes, et la société socialiste et l’athéisme. La religion persistera tant que cette société ne sera pas réalisée ; c’est pourquoi une campagne antireligieuse qui ne tiendrait pas compte des conditions actuelles de la société et de ses soi-disant préjugés religieux serait sans portée, nuisible même, parce qu’elle mettrait en danger la domination politique et la propagande du parti marxiste prolétarien. Un athéisme abstrait, une libre-pensée bourgeoise, sont donc insuffisants. À la différence de la bourgeoisie, le bolchevisme, dans la campagne de libération religieuse qu’il mène, ne prêche pas l’athéisme pour lui-même, comme une métaphysique nouvelle répondant à la science et devant supplanter la théologie ancienne, – son athéisme est lié à la réalisation de la société socialiste 135. Aussi est-il tenu de dévoiler sans cesse et le caractère de classe de la religion, et les racines dites sociales de cette religion ; et cela en tenant grand compte des dispositions des classes arriérées.

Que ressort-il de ces instructions ? Le caractère double de la politique religieuse du bolchevisme, telle qu’on l’a précédemment exposée dans la deuxième partie du livre. Il est possible que soient proclamés la tolérance, l’égard aux traditions, le soin à apporter pour éviter la pression administrative sur la religion, mais tout cela n’est que tactique, tactique qui autorise tout aussi bien les mesures violentes, l’encouragement aux fêtes athées, à l’éducation athée par l’État dominé par le parti de l’athéisme. La tolérance n’est exercée qu’autant qu’elle est expédiente dans la poursuite du but athée des maîtres bolcheviques. La séparation de la chose publique de la religion est toujours soulignée énergiquement dans sa caractéristique antireligieuse et athée. L’athéisme est lié à l’activité économique et politique : fait intéressant pour l’application de la critique religieuse du marxisme. Par exemple, des cellules communistes poussent quelque personnel ouvrier à déclarer qu’il travaillera aux jours fériés de l’Église et entend ainsi avancer particulièrement le Plan quinquennal. Ou bien on insiste sur le fait que la création des Kolkhozes doit marcher de pair avec l’éviction de tout ce qui exerce encore une influence ecclésiastique, ou encore, on forme des brigades d’ouvriers, athées militants, membres de la ligue des Sans-Dieu, afin que leur activité servant de modèle, ils fassent de la propagande pour l’athéisme.

Cette pratique est l’application absolument logique de la critique religieuse marxiste ; pour, elle, l’athéisme se rattache étroitement à une métamorphose de tout le système économique et social. Il consiste précisément dans l’accomplissement de ces modifications et de ces changements. La société socialiste, c’est la société athée : le marxisme ne peut l’imaginer autrement. C’est par cette égalité établie entre la société socialiste et la société athée que tient et que tombe aussi le bolchevisme marxiste, il faut y insister souvent. On ne peut pas plus détacher le bolchevisme des doctrines marxistes, que l’affranchir de l’athéisme. L’indissoluble lien qui unit le socialisme et le communisme marxistes à l’athéisme provient précisément des bases que la compréhension des réalités donne à l’athéisme, du rapport existant entre la réalité absolue et la société socialiste, qui rend possible le développement de l’humanité dans une atmosphère de liberté et de justice. La propagande athée n’est donc pas uniquement l’expression d’une barbarie brutale, ainsi que ses formes extérieures grossières le font paraître. La propagande athée du bolchevisme est l’expression d’une foi religieuse nouvelle, d’une foi en un absolu terrestre destiné à prouver que Dieu, Créateur et Maître du monde, vers qui se tourne le monde entier, que ce Dieu est inutile, et n’est que tromperie.

 

 

L’absolu de la foi marxiste bolchevique.

 

Le « Dieu » nouveau, c’est la société socialiste, fondement du communisme, qui se développe à la faveur des luttes sociales et des évènements politiques de l’heure actuelle, société socialiste servie par le prolétariat et sa dictature, sous la conduite des partis marxistes de la III° Internationale, particulièrement des bolcheviks de l’Union des Soviets, en qualité de vainqueurs de l’impérialisme. C’est la foi dans ce nouveau « Dieu » qui détermine tout le bolchevisme, et qui se cache sous toutes ses imperfections et toutes les insuffisances sociales ; on ne peut la faire disparaître en la reniant sous prétexte qu’elle est d’origine asiatique. C’est cette foi qui jette le bolchevisme dans des aventures économiques et sociales sans cesse nouvelles et qui l’ancre dans la doctrine marxiste. On ne saurait voir en elle la résultante de circonstances et de faits sociaux, quelque importance qu’on leur attribue. Cette foi, qui apparaît forcément au chrétien comme une hérésie, fait du bolchevisme l’ennemi de la Religion, surtout de l’Église catholique. Elle lui fait combattre toutes les religions comme alliées de la réaction, de l’exploitation, du capitalisme, etc. Cette foi le rend inattentif à ses échecs, ne lui permet aucune concession de principe, mais seulement de reprendre souffle au cours du combat. Elle fait de lui une contre-Église qui tente d’édifier sur terre une nouvelle tour de Babel : la société suivant le socialisme, dont l’harmonie intérieure et la structure rendent inutile l’Ordonnateur divin ; elle n’a pas besoin de Sauveur ; l’idée même que le salut puisse être nécessaire à l’individu ou à l’humanité lui paraît insensée.

C’est de cette foi qu’il faut partir pour saisir la conception en quelque sorte mécanique de la société particulière au bolchevisme. Par rapport au matérialisme dialectique, le parti bolchevique est la puissance qui favorise par tous les moyens le développement dont la société et ses lois sont susceptibles. C’est pourquoi le bolchevisme n’a égard ni à la tradition, ni à l’humanité, ne connaissant que des considérations d’utilité politique et rien autre. Utilité politique égale affirmation de pouvoir, permettant toute mesure servant l’avènement de la société du socialisme. Dans son activité tout entière, le bolchevisme n’est autre chose que l’accoucheur de l’ordre de choses qui doit nécessairement venir au monde. Sa conception mécanique de la société, le mépris qui en découle pour l’individu et ses droits, la croyance à l’efficacité de mesures d’ordre extérieur et aux moyens de pression, la tentative d’expulser de sa position juridique même la famille – cellule fondamentale de la société précédente, – et de favoriser par là une évolution commencée déjà dans le capitalisme, tout cela a sa source dans la foi en une société portant en elle-même son but et sa fin, ignorante de tout objectif d’orientation plus élevée. Elle est but et fin ; cela signifie que l’individu même en est tributaire. L’homme voit s’accomplir ses destinées dans la société du socialisme et son activité. Elle suspend tout conflit entre l’individu et la communauté ; car elle donne à l’individu la possibilité de se développer enfin. On peut donc qualifier cette société d’autodéification de l’humanité. Sortie de tous les stades de l’histoire du monde et des souffrances correspondantes, elle fait siennes toutes ces phases et leurs conquêtes, les concentre en elle, et les élève sur le plan de la perfection. Elle se comporte donc, vis-à-vis de l’histoire de l’humanité, exactement comme le fait l’esprit absolu de Hegel, qui accède, par elle, à la conscience de lui-même ; seulement, ce n’est pas par la connaissance qu’est caractérisée la société dite socialiste, mais par la production et par une activité économique et organisatrice.

Les fractions opportunistes du socialisme, les partis qui croient à l’évolution et se tiennent par conséquent sur le terrain de l’ordre social présent, oublient plus ou moins l’utopie de la société socialiste – à plus forte raison le communisme qui doit sortir du sol de cette société socialiste. Au contraire, elle est vivace chez les bolcheviks, et leur sert à justifier leurs méthodes de violence. C’est cette utopie qui donne à toutes les entreprises du bolchevisme ce caractère d’insécurité pathétique qui leur est propre, c’est-à-dire qu’elle leur confère un aspect d’essais provisoires auxquels la société du socialisme à venir donnera seule tout leur sens. « Nous nous mouvons vers le socialisme, nous avons commencé la construction du socialisme », répète-t-on sans cesse dans l’empire bolchevique. Mais cette justification des conditions actuelles des expériences les plus osées, des brutalités et des cruautés les plus grandes par la croyance à l’utopie de la société selon le socialisme, tout cela conduit à un singulier dessèchement du bolchevisme.

Tout comme le socialisme démocratique-parlementaire opportuniste, il se mue en une justification d’un certain état de puissance. On ne saurait franchir avec impunité les limites de l’humanité pour instaurer des conditions de justice et de bonté.

Dans le monde socialiste à venir, l’État meurt, en tant qu’instrument de violence, puisque la société doit, soi-disant, de par son plan général, s’organiser elle-même, sans contrainte ni moyen violent. C’est du moins ce que dit la théorie. Mais en réalité la période prétendue passagère de la violence et de l’inhumanité devient organisation permanente. De plus en plus, on recourt à la contrainte et l’on organise la violence. La contrainte devenue tout d’abord terreur pour inspirer l’effroi, se transforme en un système de terreur politique et économique d’une application journalière et constante. Bien entendu, la Terreur ne s’adresse pas uniquement aux ennemis de classe ; elle frappe aussi ses propres représentants, les membres du Parti ; les éléments impurs ou incapables succombent souvent sous ses coups, aussi bien que les adversaires bourgeois.

Il n’en est pas moins vrai que la Terreur engendre un type d’homme tout à fait spécial, une mentalité tout à fait particulière dans les couches dirigeantes, qui ébranle la foi, en l’utopie, sincère, à son début. Certainement, les gouvernants socialistes croient jusqu’à ce jour à la société suivant le socialisme, mais la pratique les a conduits au fossé qui se creuse de plus en plus, entre la foi et la réalité. La violence n’est pas en régression, au contraire, elle s’accroît parce qu’elle s’exerce suivant un plan. Les moyens de pression engendrent une classe d’arrivistes qui s’attachent au régime par l’adoption extérieure de sa terminologie, sans aucune adhésion intime. Il se peut que les expériences socialistes se poursuivent, que, par conséquent, la foi dans le socialisme soit encore vivante, et agisse encore en dernier ressort sur les dirigeants ; mais cette foi est engourdie : elle s’est changée en une justification des procédés de violence et de leur domination propre, auxquels on réfléchit de moins en moins. La théorie a conduit à une politique opposée aux buts poursuivis.

Ce que cette théorie avait de réaliste pouvait être appliqué ; le Pouvoir d’État pouvait être conquis, affermi par des méthodes terroristes, à l’aide de procédés de propagande neufs et de l’appel à l’activité des masses. On pouvait donc tenter de ces expériences sociales gigantesques qui ébranlent le monde actuel, où l’ordre social présent semble être mis en question ; mais la société d’un socialisme où n’existe aucune violence, est demeurée une utopie, et même elle se transforme graduellement d’une utopie qui fait éclater l’ordre social existant et oriente l’avenir, en une idéologie, c’est-à-dire en une justification des conditions actuelles.

Cette métamorphose n’est pas encore achevée en Russie, dans l’Union des Soviets. Car le bolchevisme y agit encore comme le créateur d’un ordre social nouveau, comme représentant de l’industrialisation, de l’éducation des masses, et il s’agit encore de faire rattraper à la Russie le demi-siècle d’avance technique et économique des pays de progrès ; cependant il est clair aujourd’hui qu’il n’existe, en réalité, aucun lien obligé entre le but proposé et certaines parties réalistes et tactiques de la théorie bolchevique, issus de la critique de l’impérialisme et de la reconnaissance de la masse moderne. La fixation de l’objectif est affaire de propagande, une utopie qui, à la vérité, fait éclater les conditions existantes, mais ne les transforme pas suivant le sens qui est sien. Les succès de la politique réaliste ne rapprochent en aucune façon du but de la société du socialisme ; si bien que viendra, quelque jour, le moment où le pouvoir de violence que l’utopie tenait pour un phénomène transitoire se métamorphosera en un gouvernement de pure violence ; où le fondement théorique actuel du Pouvoir de violence, même, ne pourra pas se maintenir sous la forme schématique qu’elle a prise chez Staline. Alors la rupture entre la théorie et la pratique – par conséquent le démenti donné par la réalité sociale au principe de leur unité – deviendra visible. Aujourd’hui encore, les préoccupations qu’apportent la transformation sociale, l’industrialisation, etc., en masquent les prodromes. Mais un jour cette rupture éclatera au grand jour. Alors, on s’apercevra que, mal ajustée ; l’utopie qui servait à légitimer le pouvoir de violence et tant d’autres choses, était une construction aboutissant à des résultats pratiques tout autres qu’elle ne l’avait annoncé par suite de sa prétention de correspondre nécessairement au sens de l’évolution historique. Alors le bolchevisme ne pourra plus trouver de justification dans des perspectives d’avenir, et précisément, ce qui fait aujourd’hui sa force, la prétention de connaître et de seconder l’évolution historique, se tournera contre lui. Sa réalité, son autocratie s’élèveront contre ses propres exigences, et il succombera alors, victime de la force même qu’il avait invoquée contre ses adversaires. L’histoire le fixera comme une expérience fondée sur des hypothèses politiques et sociales strictement déterminées dont la carence, prouve la vanité de sa prétention d’apporter le salut à l’humanité. Le bolchevisme, comme le prouve jusqu’ici notre exposé tout entier, c’est la force qui accomplit l’industrialisation de la Russie, qui réveille dans les masses russes la conscience d’elles-mêmes, mais qui est incapable de répondre à cette question : « Métamorphose économique, bien, et quoi, ensuite 136 ? » Alors, au lieu de pain, il ne donne que des pierres, il ne proclame qu’une apparence de solution et agit en stupéfiant, trompant les hommes sur sa réalité et la remplaçant par une utopie.

 

 

 

 

 

 

SIXIÈME PARTIE

 

LA CRITIQUE DU BOLCHEVISME

 

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L’homme bolchevique.

 

La critique du bolchevisme doit s’efforcer non seulement de le réfuter, mais encore de l’expliquer historiquement, afin de rendre ainsi tangibles les raisons de son action dans le monde moderne. Comment a-t-il pu devenir cette puissance qui domine l’Union des Soviets, c’est-à-dire un sixième du globe – qui, en politique, décide du sort de quelque 160 millions d’âmes, en même temps que sa forte influence s’exerce sur des masses considérables en Europe occidentale et même dans le monde entier ? On ne peut répondre à cette question que lorsqu’on a étudié les théories du bolchevisme dans leur atmosphère historique, après avoir compris à quelles forces humaines il fait appel, et défini avec exactitude les problèmes sociaux qu’il prétend résoudre et maîtriser. Ce n’est pas le combattre très efficacement que d’énumérer ses échecs, ses violences, alors que lui-même – nous l’avons exposé en détail – reconnaît son insuffisance dans le présent, mais oppose à ces insuffisances les buts et les développements d’avenir auxquels il prétend servir. Seule une analyse fondamentale du bolchevisme considéré comme un phénomène résultant d’évolutions historiques dans la conception de l’univers, peut démontrer pourquoi les défauts que présente sa domination en Russie ne sont pas de purs phénomènes de croissance, mais des phénomènes propres à sa nature même. Ils ne sont pas dus au hasard, mais reposent sur sa conception tout entière de l’homme.

Cette conception de l’humanité, de l’homme, est le fondement même de toute sa doctrine.

C’est là le parti pris inconscient, en métaphysique comme en religion, qui oriente ses opinions politiques et sociales. La foi en une société socialiste se suffisant à elle-même, but et fin de l’histoire de l’humanité, exprime sa conception de la nature de l’homme. L’activité sociale et économique est décisive pour l’individu. Elle a tout pour le satisfaire pleinement puisqu’elle porte en elle tout le sens de la  vie humaine.

Une bonne organisation de la vie économique et sociale apporte une solution à tous les problèmes de la vie humaine – elle met un terme à toutes les misères, répond aux revendications morales de liberté, d’égalité, de justice ; elle donne à l’individu toutes les possibilités de développement ; le malheur, le mécontentement s’effacent devant elle. Telle est l’utopie qui, par la foi aux solutions que l’organisation et l’activité sociales apportent au sens de la vie, détermine et soutient toute la doctrine bolchevique.

Pour l’homme idéal du bolchevisme, pour l’homme qui représente l’évolution de l’avenir, il n’y a plus d’au delà. Il ne connaît pas de sentiments d’un niveau supérieur à celui de solidarité. Le travail en commun est pour lui ce qu’il y a de plus élevé. La technique, la progression d’une science servant de base à d’autres progrès scientifiques, tel est le but de la vie. Le bolchevik est l’homme de l’en deçà – non pas cependant un individualiste qui se contente de jouissances personnelles, qui, contemplant le cours de l’histoire universelle, y trouve son plaisir ou son désespoir. Le bolchevik d’en deçà est un être social. Il est un animal social qui voit dans le fait d’un ordre établi dans les membres et dans l’activité de la société, le sens de l’existence, et qui lutte par tous les moyens pour l’établissement de cette organisation sociale.

C’est pourquoi il considère cette lutte – à la fois exigence et conséquence de l’évolution historique – comme une chose morale. La morale du bolchevik est une morale de combat : « Tout ce qui sert à la lutte de classes du prolétariat révolutionnaire est bien. » C’est ainsi que Jaroslawski en a formulé le principe 137. Dans la lutte de classes, dans son apôtre – le Parti – se dessine déjà la société socialiste de l’avenir. Elle contraint à la solidarité, à la discipline volontaire et ferme, à la diligence, au renoncement à des désirs individuels, à l’effacement de l’individu devant les exigences du parti. On peut donc dire que tout ce qui, dans l’effort individuel, tend à donner un sens à l’existence dans les aspirations naturelles à l’homme à survoler l’ordinaire de la vie, à donner une valeur suprapersonnelle à son activité, que tout cela, disons-nous, est possible au bolchevik. Seulement, il n’est pas l’homme parfait : c’est un mutilé dont l’être a été privé de caractéristiques de première valeur. Toutes les aspirations de l’homme sont mesurées à l’aune de cet infirme : l’action économique et sociale conditionne le développement de toutes les vertus, de la vie intellectuelle, etc.

Remarquons, en outre, que l’on force le développement de cette activité dans le moule schématique de la doctrine marxiste. Le prolétaire est l’apôtre du bien, de la société socialiste ; l’industrie est la puissance économique absolue, – comme la grande exploitation est la forme de société qui en pose les fondements. Vue sous cet angle, l’existence se vide étrangement de tout intérêt. Tout, à la vérité, y est visible et clair, – mais la plénitude de la vie en a disparu. C’est sous des formes parfaitement simples que doit être prise la vie. Elles sont aisées à manier, mais elles excluent d’importants secteurs de ce qui est humain. Assurément, les manifestations de l’humain peuvent se produire chez l’individu bolchevique, mais seulement sous la cuirasse des formules qui réglementent la vie. Justice, liberté, bonté, courage, passion, n’existent que pour servir aux formules marxistes-léninistes. Elles ne sont appréciées qu’en fonction de la lutte de classes, au service du développement industriel du parti prolétarien, etc. Ce qui le prouve, c’est que les bolcheviks parlent d’éthique de parti. Et cette éthique ne signifie pas une morale régissant les rapports entre partisans, mais une morale destinée à remplacer l’ancienne.

Certaines particularités historico-sociales ont conféré à ce type d’homme un pouvoir trompeur dans le monde moderne. Le bolchevik, en effet, est l’homme qui approuve le développement de la société moderne et entend en même temps la façonner de telle sorte qu’elle profite au bien de tous. Il semble donc justifier cette évolution au point de vue de la morale même. On peut voir dans le bolchevik le produit de la société bourgeoise moderne précisément parce que c’est contre l’ordre établi dans cette société qu’il mène le combat. Car il veut mettre ses seules forces dynamiques à la base de la société à venir ; cela de la façon qui portera au maximum la production, pour le profit de tous.

L’homme bolchevique considère le travail et le succès économique et social comme les principales puissances de vie. En quoi il est tout à fait d’accord avec la société bourgeoise du capitalisme. Mais il rejette la distinction qui, dans la société comme dans la vie, sépare le domaine privé – où se reconnaissent encore d’autres valeurs – du domaine public que les lois économiques délimitent. Tout, pour lui, doit appartenir au domaine public. Pour lui, société et humanité se confondent. C’est pourquoi la séparation du privé et du public lui semble l’expression d’une déplorable organisation de la société. L’ordre social n’en est pas encore parvenu au point où l’activité sociale profite à tous – par conséquent à la société considérée comme un tout. Au-dessus de la société, il existe précisément encore un domaine du privé, qui garde pour lui les produits de l’activité sociale. Et c’est ce que le bolchevik ne veut pas admettre. Il ne comprend pas comment cette distinction peut se défendre encore, alors que l’opinion voit dans le succès économique et social son but décisif. Il ne fait que tirer la conclusion de cette appréciation lorsqu’il déclare immoral ce qui est privé.

Le privé n’est que l’exploitation du travail social et des succès économiques au profit de la jouissance individuelle. Le bolchevik oppose à cet individualisme moral sa croyance au sens d’une humanité égocentriste, ayant elle-même pour fin et absorbant toute la vie sociale.

L’athéisme du bolchevik, qui prétend être l’expression de la foi en une société productrice se suffisant à elle-même, suppose donc une société bourgeoise pour qui l’idéalisme, la prédominance du spirituel et la religion ne sont plus que questions privées ; c’est-à-dire ne connaissant plus la vie publique. Leurs exigences sont désormais en marge de la vie sociale – alors que la légalité économique apparaît comme la puissance qui y décide et gouverne tout. Tout ce qui fait ressortir le spirituel, le religieux, semble n’exister que pour appuyer et justifier cette légalité – et doit concourir à en favoriser la pratique, non à la limiter. La religiosité est ainsi faite qu’elle justifie l’ascension de la classe dont l’activité économique fait la force : la bourgeoisie. La religiosité entre en conflit avec la religion traditionnelle – comme Groethuysen l’a prouvé dans la description des rapports de la bourgeoisie française avec l’Église catholique pendant la période prérévolutionnaire – lorsque la religion traditionnelle ne paraît pas s’opposer à l’ascension sociale et ne la considère comme le but de la vie publique 138.

Le Marxisme et, avec lui, le Bolchevisme dénoncent ouvertement la conception secrète et cachée que la société bourgeoise a du monde, lorsqu’ils considèrent la société et l’activité économique comme l’absolu. De même, ils conservent encore leur caractère moral lorsqu’ils essaient d’organiser la société de telle sorte que la justice, l’égalité, la liberté – revendications primitives de la bourgeoisie montante – deviennent accessibles à tous. Par l’ascension de la bourgeoisie, par le développement de la société bourgeoise, l’économie est devenue le centre de la vie publique. Le prolétariat doit continuer ce processus et anéantir les sécurités de la bourgeoisie, sa conservation d’un domaine idéaliste et religieux, entretenu pour la justification des injustices et des inégalités sociales.

Quelle est la réalité au regard de cette fiction ? Quelle est la comparaison à établir entre l’homme bolchevique et l’homme réel ? Il faut bien l’admettre : du point de vue critique, la position de ce type d’homme est étonnamment forte. L’homme bolchevique semble bien réellement répondre à la conception actuelle de l’univers, dont il ne parle qu’ouvertement, sans la voiler aux masses. Il paraît être l’homme de la réalité qui oriente vraiment l’intérêt des masses vers les grandes tâches : il affirme leur mission politique et économique. Et c’est ainsi que le bolchevisme agit dans un monde qui souligne le succès économique et social, auprès de ceux-là mêmes qui n’y ont point de part. Il leur apparaît comme la puissance qui donne son prix à l’existence. Le bolchevisme semble être la conception du monde qui, partant des réalités économiques du présent, montrent qu’elles ont malgré tout un sens historique universel et ne servent pas qu’à de petites minorités.

Ainsi se trouve définie de façon péremptoire l’action bolchevique dans le monde moderne. Le bolchevisme est l’utopie qui paraît être, aux yeux des masses, le dernier mot du développement vrai et qui les pousse à l’activité. Le bolchevisme ne s’élève pas contre le monde terre à terre et les destinées que lui assignent économie et travail, il ne demande donc pas de transformations fondamentales ; mais il rend possible dans ce monde une activité, il s’adresse à la conscience d’une mission, en paraissant poser les bases d’une opposition acerbe et qui, pourtant, ne se dissout pas en fantasmagorie. Le bolchevisme devient la foi de l’homme qui, sous l’influence de la société bourgeoise moderne, a perdu tout lien vivant avec la tradition ou dont la tradition : conception naturelle du monde, sentiments religieux, s’effondre sous les conditions insupportables du terre à terre. Toute tentative pour l’aiguiller sur l’au delà lui semble mensongère et irréelle. Il est impressionné par l’assertion que la religion n’est qu’une justification de certaines conditions sociales qu’il juge inadmissibles et insupportables.

Remarquons, avec cela, que le bolchevisme agit précisément par sa primitivité barbare, par la simplicité de ses formules. Cette primitivité, comme c’est le cas dans l’Union des Soviets plus que partout ailleurs, peut faire une impression d’autant plus forte que les hommes ont eu moins de contact réel avec la civilisation ; le bolchevisme leur apparaît alors comme le messager de la révélation 139. L’isolement de la vie publique joue alors un rôle favorable au bolchevisme. Toute opinion est accaparée par les formules bolcheviques, toute l’activité se rencontre avec le bolchevisme. Mais la primitivité du bolchevisme peut aussi agir sur des couches sociales que ne vivifie plus la tradition historique, pour qui la civilisation tout entière et la religion qui s’y rattache – du moins consciemment – paraissent une chose vide de sens et qui ne les regarde plus. Seules les conquêtes de la civilisation et de la technique ont une valeur, et c’est là que le bolchevisme peut se rattacher et devenir particulièrement influent dans les milieux où s’est introduit le désappointement causé par l’œuvre parlementaire du socialisme. D’une part, les Russes non encore parvenus à la civilisation et les Asiatiques – de l’autre, ceux que le monde du capitalisme a déracinés, voilà les deux masses-type au sein desquelles le bolchevisme prend le plus d’influence. Suivant leur conception, l’homme bolchevique apparaît comme un objet attirant et complet – l’homme des réalités, non comme un mutilé auquel des domaines déterminés de vie sont fermés. Il faut citer encore ceux qui saluent dans le bolchevisme la délivrance, le considérant comme l’occasion d’une ascension impossible sans lui, et voient en lui la justification de la licence morale sous la forme nouvelle du libéralisme, parce qu’il est contraire à la réaction. Mais on sous-estimerait grandement le bolchevisme en le confondant avec ces adeptes plus ou moins parasites. Le grand péril gît en ce qu’il peut apparaître comme la vraie conception de l’univers aux masses de la société bourgeoise du capitalisme, résolues à mettre leur activité économique à la base d’une société nouvelle et à satisfaire leur ambition.

 

 

De l’utopie à la tyrannie.

 

Le bolchevisme est une puissance qui se sent héritière et triomphatrice de la société bourgeoise. Il se prévaut, pour cela, des insuffisances de cette société où se produisent, fatalement, des oppositions entre les masses miséreuses (ou tout au moins sans chances d’ascension) et les heureux en affaires – de ses crises économiques, des divergences intérieures qui suspendent sur le monde de constantes menaces de guerre. Il se prévaut encore d’un matérialisme pratique ne reconnaissant d’idéal et de religion qu’en tant qu’ils se montrent utiles au développement social et au progrès économique. Il se prévaut encore de sa propre audace, qui ne connaît plus la décrépitude du haut capitalisme avec ses monopoles, sa bureaucratie financière, etc. Le bolchevisme prétend enfin voir le signe de sa supériorité dans le fait même qu’il n’en a pas encore fini en Russie, dans l’Union des Soviets, et qu’il lui faudra tout d’abord faire des expériences de construction socialiste.

Ce serait une erreur profonde, évidemment, de conclure à la supériorité effective des nouvelles méthodes de plan économique, d’après les résultats du plan quinquennal. Mais dans une critique approfondie, des expériences isolées du bolchevisme, il ne s’agit pas de discerner si, dans la pratique, il tient ses promesses ou si, au contraire, la construction socialiste ne crée pas simplement un capitalisme d’État, dirigé et développé par un petit groupe d’hommes sous la menace de mesures coercitives. Il s’agit de reconnaître le caractère fondamental du Bolchevisme comme une religion nouvelle qui prend au sérieux le tournant actuel en faisant de la politique et de l’économie les puissances qui donnent un sens à l’existence ; religion nouvelle qui rattache à ce tournant les besoins moraux et les promesses de l’avenir. C’est là ce qui confère au bolchevisme une force de propulsion et une clarté qui l’élèvent au-dessus de toutes les formes libérales et post-libérales du relativisme. Il a réponse nette à tout, et cette solution agit précisément parce qu’elle est simple, compréhensible pour les masses, et que, répondant aux aspirations intimes du monde moderne, elle peut s’adapter à des circonstances et à des évolutions variées.

Il est donc impossible de combattre le bolchevisme par des considérations politico-sociales seulement. Il est une doctrine de salut essentiellement moderne en ce que, fils de la société bourgeoise, il croit au salut du monde et à l’affranchissement de l’humanité à l’aide de mesures politiques et de transformations économiques. L’état politique et social de l’univers est devenu tel, qu’on ne peut plus, aujourd’hui, en appeler, pour le combattre, aux preuves faites par l’ordre établi jusqu’ici. On n’en serait, du reste, jamais venu à cette doctrine utopique de salut et à ses conséquences, si l’ordre établi s’était montré efficient. Son éclosion et son développement prouvent bien qu’il y a là « quelque chose qui ne va pas ». Le bolchevisme est à la fois produit et jugement de la société bourgeoise. Il montre jusqu’où l’on en arrive lorsque la conception intime que la société bourgeoise a de l’univers se réalisant, celle-ci perd les sûretés que lui donnaient des forces extérieures à elle de vie privée.

L’analyse du bolchevisme ne doit donc pas prendre pour point de départ la lutte qu’il soutient contre la société bourgeoise : il ne s’en dégage que des observations générales d’ordre historique et psychologique. Il pourrait sembler qu’il répondit aux conditions particulièrement rétrogrades de la Russie économique. La contrainte économique pouvait seule conduire au travail les masses paresseuses – et, par conséquent, ce produit asiatique semblerait ne concerner en rien l’Occident, bien plus avancé sur la voie du progrès. C’est ainsi que, de péril religieux mondial, il s’est transformé en danger politique. Il se confond avec ce qu’on appelle le péril russe, que constitue l’entrée trop rapide de la Russie dans la vie économique moderne. La toute-puissance bolchevique n’élargirait ses théories qu’en vue d’une propagande politique d’exportation, pour justifier sa situation intérieure. De sorte que l’on ne prend pas le bolchevisme plus au sérieux comme doctrine de rédemption que les dispositions idéalistes qui servent à voiler ses affaires et ses luttes. À ce point de vue, le bolchevisme serait tout au plus à combattre comme menaçant la culture, – mais la définition de la culture à défendre reste assez vague. Car enfin les représentants de cette culture n’ont découvert qu’assez tard son rapport avec le Christianisme. Au XIXe siècle, ils étaient foncièrement libéraux et prenaient position dans la philosophie antireligieuse. Toutes les interprétations culturelles du bolchevisme sont très importantes, à.la vérité. Mais aucune d’elles ne permet de lui reconnaître le caractère d’une doctrine de salut. Et ce n’est qu’en le considérant comme tel, que l’on peut l’atteindre. C’est ce que savent parfaitement les bolcheviks qui voient précisément dans la Religion leur plus redoutable ennemi.

Car l’absolu de la Religion, le Dieu Créateur et Seigneur du monde, sur qui l’humanité comme l’individu sont fondés, ne tolère pas la foi dans l’utopie d’une société socialiste se suffisant à elle-même. Il ne faut pas davantage partir des considérations générales pour démasquer ce qu’a d’insuffisant et d’artificiel le bolchevik-type, propagandiste des théories bolcheviques, et modèle à suivre pour leur mise en pratique. Il ne suffit pas de s’élever contre le vide et la pauvreté de son âme. Le monde moderne en est arrivé sur un plan d’où les hauteurs de la vie de l’âme ne sont plus perceptibles. On a trop souvent fait appel aux idées et à l’idéal, si bien qu’idées et idéal ont perdu de leur vraisemblance. Le pouvoir du bolchevisme réside en ce qu’il part des réalités sociales politiques, et il faut le combattre précisément sur le terrain où réside sa force. Il importe de ne pas s’y arrêter à quelques imperfections, mais de démontrer qu’il ne répond aucunement aux prétentions au nom desquelles il milite, que son type humain n’est pas du tout l’humain véritable, et que sa domination conduirait à des résultats tout différents de ceux auxquels il vise, que, par conséquent, au lieu de se rapprocher de son utopie, il s’en éloigne. Il faut prendre comme point de départ ce qui, dans la description qui précède, apparaît comme résultat de l’évolution.

Le bolchevisme n’emploie la terreur que pour hâter l’avènement d’un ordre social sans violences. Qu’est-il advenu, en fait, de cette prétention ? La terreur s’est étendue de plus en plus. Elle est appliquée de plus en plus, au lieu de la solidarité volontaire, non seulement contre des ennemis de classe, mais aussi contre des partisans qui pensent autrement que les chefs, c’est-à-dire qui ne veulent pas admettre la ligne générale.

Cela a conduit moralement à la pire des corruptions. Le mensonge règne ; on voit se développer une technique d’adaptation sociale à l’opinion dominante. Les bolcheviks ont reproché à la liberté bourgeoise son hypocrisie, ne voulant voir en elle qu’une parodie de la liberté destinée à justifier la domination d’une classe. La dictature du prolétariat est devenue la dictature qui le domine, bien que ses représentants tiennent encore fermement à leurs objectifs. Car il est impossible de déterminer les limites du terrorisme, une fois qu’on reconnaît en lui une arme politique. C’est absolument à tort que Trotski se plaint des procédés terroristes employés par Staline dans sa lutte contre lui 140. Staline a traité Trotski comme un péril pour le bolchevisme – ce qui, évidemment, justifiait tous les moyens. Qui donc, en effet, a qualité pour décider ce qui est danger pour le bolchevisme, une fois les choses transportées sur le terrain de la doctrine que le parti considère comme l’instrument propre à la construction de la société socialiste – sinon la Direction du Parti ? Aussi n’existe-t-il aucune limite morale à la Terreur bolchevique. Le système terroriste a développé et répandu un certain type d’individu pour qui – alors même qu’il se cramponne encore à la doctrine – la possession du pouvoir prime tout autre intérêt, pouvoir fondé d’ailleurs tout autrement que jadis. L’affirmation de la personnalité a pris une importance bien plus grande que par le passé, mais il est parfaitement inutile que cette affirmation concorde avec l’intérêt de la communauté : bien au contraire, elle repose sur la brutalité individuelle, la grossièreté, etc.

C’est dire qu’il ne peut être question du déclin de la bureaucratie, proclamé par Lénine, but principal du bolchevisme. Elle a été remplacée par une autre, moins sûre évidemment que la précédente, techniquement moins experte, moins habile et tenue à moins d’égards encore. Est-ce l’effet du hasard ? Est-ce là le fait d’une imperfection passagère ? Non, ce n’est point un hasard, mais une preuve de la conception purement politique de l’individu et de la société correspondante tels que le bolchevisme se les forge en vue du socialisme. En faisant de la vie économique et politique le centre et la fin des forces vitales, l’homme a été déshumanisé. C’est par tous les moyens qu’il faut qu’il tente d’atteindre son but ; or, ce but est inaccessible, la société ne pouvant par elle-même jouer harmoniquement ; il lui faut autorité et chefs pour la guider vers son destin. Ainsi la foi dans l’utopie d’une société se suffisant à elle-même met sous une pression sans cesse croissante les utopistes sincères qui ne se servent pas de leur utopie comme d’un moyen d’ascension, mais la prennent au sérieux. Cette pression engendre une corruption morale, une hypocrisie d’où rien ne saurait mener à l’assainissement de la société. Ainsi l’hypocrisie et la corruption montent sous leur poussée mutuelle, en arrivent au point où la Terreur, qui devait réaliser l’utopie de la doctrine, se transforme en terrorisme pour la conservation du pouvoir. C’est là que se révèle la duperie des doctrines soi-disant salvatrices qui promettent le salut sur terre : Un beau jour, elles se montrent émanation et procès de tendances de conditions déterminées, conditions injustes, insupportables, et la révolution s’attaque à ces doctrines qu’elle-même avait amenées au pouvoir. Au nom d’une utopie nouvelle, on s’élève contre l’ancienne, qui ne sert plus qu’à couvrir l’injustice, le présent devenu intolérable. De l’utopie à la tyrannie, il n’y a jamais qu’un pas, et l’utopiste, souvent, ne s’aperçoit pas du moment où il le franchit.

La tyrannie à laquelle conduit la doctrine de salut bolchevique ne saurait être confondue avec la pression politique et économique. Reposant sur une conception définie de l’univers, de l’essence de l’homme, des objectifs de la société, etc., elle est bien plus étendue et par suite beaucoup plus intolérable qu’une domination par la violence en quelque sorte normale. Elle entend imposer à l’individu certaines manières de voir nettement déterminées ; elle ne se contente pas de sa soumission aux prescriptions politiques ou économiques ; il faut que l’homme soit saisi et pénétré entièrement par le bolchevisme. Dans l’avenir, il ne devra exister aucune opposition entre l’individu et la société : la vie de l’individu devra se fondre dans la société socialiste rêvée, but et fin de l’Histoire. C’est pourquoi rien, aujourd’hui, n’a droit à l’existence que ce qui sert à cette évolution. D’où une pression intellectuelle qui dépasse toutes les bornes imaginables. Toute vie de l’esprit qui ne sert pas les buts et les objectifs du bolchevisme devra être détruite. En lieu et place de l’indépendance, de la liberté intellectuelle, les formules de la doctrine bolchevique – la religion doit disparaître – les recherches scientifiques ne doivent poursuivre que les résultats aux thèses du matérialisme dialectique, et avant tout, ceux qui serviront la domination bolchevique.

La mainmise du bolchevisme sur la vie tout entière devient d’autant plus intolérable qu’il apparaît combien ses formules se montrent inadéquates aux réalités et que le bolchevisme se mue d’utopie en tyrannie.

La domination bolchevique conduit à un abêtissement de grand style des masses. Un barbare possédant la maîtrise de la technique moderne – ainsi peut-on définir le bolchevik, en réalité le bolchevik pris sous le jour le plus favorable. Il ne s’intéresse à rien autre qu’à la technique, à la suprématie économique, à la position où il s’affirme dans la guerre sociale. Tout le reste disparaît, s’éteint. Il est certain que sur des masses ignorantes de la civilisation moderne et qu’il faut commencer par y amener, dont il faut industrialiser le pays et dont le niveau de vie a été jusqu’ici extraordinairement bas, sur ces masses, disons-nous, l’éducation bolchevique peut agir en progrès. Mais cette action s’arrêtera quelque jour. À la longue, il est impossible que l’homme vive de perspectives d’avenir, de promesses économiques seules. Au cas même où les plans économiques seraient couronnés de succès et, à leur suite, entraîneraient un relèvement du niveau de la vie, une réglementation meilleure des chances d’ascension, il se produirait une crise spirituelle du bolchevisme.

 

 

Les maladies de la société bolchevique.

 

Aujourd’hui, le bolchevisme peut encore, grâce aux souffrances de la lutte, donner le change sur le vide de son type d’homme, sur la pauvreté de son humanitarisme. Son pathos peut à la vérité cacher les insuffisances des conditions présentes, dissimuler le fait que la doctrine s’est transformée en devenant, au lieu d’utopie d’avenir, justification du terrorisme et de la privation de tout droit de l’individu en face de l’État de parti. Mais ce pathos pourra-t-il résister au temps ? Lorsque le plan quinquennal sera accompli, un plan économique nouveau le remplacera sans doute pour dix ans. Mais cela pourra-t-il satisfaire l’individu, à la longue ? Y trouvera-t-il une compensation à la faillite de la théorie dont se prévalent les gouvernants, en face des réalités ? Précisément, le fait que la vie ne parvient pas à se développer suivant les prescriptions marxistes oblige à une contrainte croissante dont la pression s’exerce même dans le domaine intellectuel : la faculté d’envisager une autre possibilité d’existence que celle du régime bolchevique n’est plus tolérée.

C’est cette tâche qui s’accomplit par la séquestration de la Russie, coupée du monde extérieur ; l’univers non-bolchevique n’apparaît plus qu’au travers de la déformation grimaçante des formules et des mots d’ordre de propagande bolchevique. Il n’existe que par l’écrasement du prolétariat, la persécution organisée des communistes, la préparation d’interventions contre l’État prolétarien. La censure se montrant insuffisante, il faut obtenir par la pression et la violence l’extinction des besoins spirituels et religieux. Cependant, à la longue, la violence échouera tout comme elle a échoué jusqu’ici à rétablir une société paisible. L’emploi de la violence a pour effet de l’installer en maîtresse absolue, – on le voit bien, et de plus en plus dans l’Union des Soviets d’aujourd’hui. Elle n’intervient pas comme accoucheuse de vie nouvelle : il n’est pas question d’une croissance de la culture du prolétariat dans le sens bolchevique ; la culture devient l’adoption de la civilisation occidentale qui, tombant sur des couches absolument neuves et fraîches, en reçoit des modulations toutes différentes. La technique apparaît comme une chose absolue et divine ; mais bientôt la désillusion gagne. Le bolchevik qui, revenu de la guerre civile, ne sait pas s’accommoder de la vie journalière et y prendre sa place est bientôt remplacé par le bolchevik qui désespère, en s’apercevant que la technique et l’activité économique ne peuvent ni le satisfaire ni le rassasier.

Bien entendu, cette mentalité, ce désenchantement, ne mènent pas forcément à un écroulement total. Pour l’individu moyen, elle aboutit simplement à l’adaptation, c’est-à-dire qu’il ne prend plus au sérieux les raisons d’être fondamentales du pouvoir : il s’en sert comme d’échelons pour parvenir et s’affirmer. C’est ainsi que se développe le petit-bourgeois bolchevique, dont la puissance grandit de jour en jour dans l’Union des Soviets. Il exploite les organisations existantes pour en tirer profit, se séparant parfois ouvertement de parents non-prolétaires pour entrer au Komsomol afin de s’assurer la possibilité d’étudier. Il est le plus fidèle défenseur de « la ligne dite générale », de l’évolution du parti, parce qu’il fait carrière par là ; il s’attaque à ses ennemis personnels, prétendant qu’ils sabotent le Plan quinquennal, ou que, en dépit de leur adhésion extérieure au parti, leur foi dans la cause socialiste a cédé 141. Nulle part la société créée par les bolcheviks ne se montre un moyen de relèvement de l’homme. Bien au contraire, c’est parce que la technique, le succès économique tiennent la première place, que baisse le niveau de la vie tout entière. Les vertus ne peuvent se montrer que chaperonnées, et la barbarie primitive ainsi engendrée ne se trouve pas améliorée par ce mot d’ordre : « Il s’agit de rattraper les pays qui nous ont devancés ! »

Les configurations nouvelles de la société telles que les a fait naître le bolchevisme évoluent donc dans une direction qui ne répond par aucun côté aux buts de son utopie. La législation matrimoniale, en conduisant à la brutalité dans les rapports entre les sexes, a particulièrement lésé la femme – conséquence à laquelle les auteurs, éblouis par leurs théories, n’avaient pas songé. À quoi servent toutes les garanties économiques, alors qu’on ne peut faire rentrer par aucun moyen les aliments achetables, alors que de la transformation des rapports résultent des dommages – comme il ressort de certains aveux recueillis parmi la jeunesse bolchevique et d’actes judiciaires ? On ne saurait liquider tel ou tel cas – par exemple le meurtre d’une épouse infidèle par un ouvrier bolchevique – en se réclamant simplement de préjugés bourgeois surannés 142. L’affirmation du droit matrimonial bolchevique, que le fait de la fidélité conjugale est sans importance, la vie sexuelle en commun n’établissant aucun rapport de possession, montre simplement qu’elle ne correspond pas à la réalité de la vie, à la nature humaine. Il est facile de s’en prendre à la période de transition, parce qu’on ne saurait transformer l’homme dans son essence en bouleversant l’organisation économique. On ne triomphe pas davantage des antinomies nationales – les plaintes fréquentes de la presse bolchevique en témoignent – parce qu’on appartient à une classe, ainsi que le prétend la théorie. Des nationalités qui ont pris conscience d’elles-mêmes ne se prêtent pas sans contrainte à être unifiées par la politique économique du bolchevisme, cette politique se voit forcée de prendre en considération certains antagonismes de nationalités en usant de ménagements envers telle ou telle république de l’Union. En cela, elle est, donc infidèle à son idéal de plan méthodique purement rationnel. Les résultats obtenus dans le domaine économique révèlent (pour introduire ici l’objection capitale à opposer à l’utopie bolchevique), non pas un apôtre de la société nouvelle du socialisme, mais un égoïste conscient qu’impressionnent seuls les arguments de la violence.

La lutte, actuellement, obnubile encore tout cela. On peut bien dire aujourd’hui : « Patience ! nous n’en sommes pas encore là ; il faut encore lutter contre les préjugés religieux et nationaux centenaires ; le legs de la société bourgeoise agit encore ; les déficiences de l’ancien régime se font voir encore. » Mais ces insuffisances sont-elles réellement en décroissance dans le nouvel état de choses ? Non ; loin de diminuer, elles reparaissent sous d’autres formes. Les rapports nouveaux entre humains, les aperçoit-on au sein du parti ? Évidemment, il est des éléments que rapprochent les souvenirs de souffrances communes dans le passé et de persécutions du temps des Tsars, et qui croient à l’utopie à laquelle ils ont voué leur vie ; mais les luttes qui se sont déroulées autour de la possession du Pouvoir n’en ont pas été empêchées, n’ont, par là, rien perdu de leur laideur. Là encore se révèlent l’hypocrisie et l’arrivisme que les bolcheviks considèrent comme les ressorts principaux de la société bourgeoise. Le parti bolchevique lui-même est donc autorisé à se dire : « Après le regroupement social et l’ordre économique nouveau, quoi donc ensuite ? » Les modifications apportées à la structure politique et sociale ne sauraient changer l’homme ; elles ne transforment que les manifestations des vertus et des vices humains.

L’opinion pourrait se défendre que les lacunes que l’on constate dans le bolchevisme se produisent dans n’importe quel ordre social, et qu’on les reprocherait à tort au seul bolchevisme. Mais au regard de cette objection, il faut cependant établir ceci : c’est bien par des mesures politico-sociales que le bolchevisme prétend poursuivre le salut de l’humanité. C’est ce qui le distingue des autres mouvements sociaux qui, eux, ne poursuivent que des buts politiques ou économiques immédiats ; ils veulent, par exemple, remplacer tel régime par tel autre, et ne représentent ainsi qu’un mouvement des élites, le remplacement d’un groupe dirigeant par un autre. Le bolchevisme ne peut être séparé de son utopie, et celle-ci ne peut pas davantage être considérée comme un simple moyen de propagande ; toute sa puissance d’impulsion et d’action résidé dans la prétention d’amener et de créer le véritable ordre social. On ne peut comprendre qu’en partant de cette prétention, une politique que d’autres voies auraient pu acheminer, si les chefs bolcheviques n’avaient pas tenu âprement à leur utopie.

Un froid examen de son action détruit, il est vrai, cette prétention, et fait paraître comme obligée sa transformation en un régime appelé à en côtoyer d’autres. C’est précisément parce que le bolchevisme, considéré dans ses opinions fondamentales, ne répond pas à la nature humaine qu’il devra en venir à un système économique et politique radicalement opposé à ses théories. Il lui est actuellement impossible, à la vérité, de couvrir du nom de période transitoire le fossé creusé entre son utopie et la réalité. Mais plus longtemps il régnera, plus clairement reconnaîtra-t-on que ce qu’il veut appeler période de transition s’établira de plus en plus solidement dans le caractère de violence qui lui est propre. Les théories du bolchevisme et ses promesses de salut sont en réalité précisément celles qu’il reproche à la religion : semblables à l’opium, elles justifient et rendent possibles des efforts qui seraient impossibles sous la vision claire de réalités. Son erreur fondamentale est de considérer l’homme comme un être économico-social qui trouve sa raison de vivre dans une société bien ordonnée, et qui peut être modifié au moyen de changements et de réformes sociales.

L’homme véritable est bien plus difficile à comprendre que l’homme bolchevique : il a traditions et passions auxquelles aucun changement social ne peut rien, et qui reparaissent sous tous les régimes sociaux. C’est un être sur lequel doit constamment s’exercer certaine contrainte sous peine de le voir réfractaire précisément à une tenue humaine et sociale. L’homme véritable ne saurait jamais être l’apôtre d’une société qui se suffit à elle-même ; et, quand il veut la créer, il tourne au tyran. Une certaine couche sociale s’empare du pouvoir aux dépens d’une autre qui rejette son idéal social, et c’est ainsi que l’on retourne à l’état ancien de bergers et troupeaux. Par son évolution même en tyrannie, par la transformation de son utopie, de sa doctrine de salut en justification de la domination de ses représentants, le bolchevisme devient le témoin involontaire et d’autant plus éloquent de l’existence d’un ordre social inviolable reposant sur l’idée qu’il ne peut exister de société humaine parfaite se suffisant à elle-même. Ce qu’il y a d’inhumain dans le bolchevisme provient de sa méconnaissance de la nature humaine et de l’importance de la société dans ses limites. Il croit en la possibilité d’existence d’une société parfaite, et devient par là l’instrument de la pire tyrannie.

L’action exercée par l’utopie bolchevique dans le monde moderne provient de ce que le bolchevisme se réclame des réalités présentes : son utopie ne serait ainsi que la conséquence de son développement obligé. Il prétend résoudre les difficultés du capitalisme. Déjà le chômage a disparu dans la Russie d’aujourd’hui, et il se proclame le libérateur des conditions insupportables de la vie actuelle. Il est arrivé au pouvoir en Russie, parce qu’il semblait satisfaire la soif de paix des masses ; aujourd’hui, il promet au monde entier de le libérer du danger de guerre dont la menace est déchaînée par l’antagonisme des puissances impérialistes du capitalisme. En étudiant le bolchevisme, il ne faut jamais perdre de vue qu’il est un produit de la société bourgeoise et proclame sa prétention de l’organiser d’une façon qui satisfera tout le monde. Les bolcheviks aiment à reprocher à tous leurs adversaires de n’être, au fond, que des matérialistes pratiques qui ne se réclament de l’esprit, de la culture et de la religion que par des raisons politiques et économiques, dans le but de se maintenir au pouvoir et de sauvegarder leur situation économique favorable. C’est pourquoi la lutte contre le bolchevisme ne doit pas se confondre sans autre avec une défense sans réserve de l’ordre social présent. Dans un article devenu célèbre de l’Osservatore Romano, l’organe pontifical, sur les blasphèmes bolchevistes représentant le Christ comme un paravent employé par les exploiteurs, cette question a été posée : « Comment ces blasphèmes ont-ils pu avoir tant d’action, comment ont-ils pu faire une impression si profonde sur les masses ? » Et le même journal répondait à cette question en démontrant la nécessité de faire campagne pour un ordre social fondé sur la justice.

L’incompatibilité de l’utopie bolchevique avec toute religion, son action funeste dans la pratique, l’évolution qui en a fait un pouvoir de violence, ne doivent pas faire conclure que l’entrée en scène du bolchevisme ait une portée purement négative, qu’il ait pris naissance uniquement comme puissance du mal dans une société saine digne d’être défendue en dépit de ses imperfections ; ce serait une grave erreur. Il faut prendre le bolchevisme comme un jugement prononcé sur la société bourgeoise, comme le dévoilement de désordres auxquels pendant trop longtemps on n’a pas prêté attention. Il fait apparaître ces défauts dans toute leur crudité ; c’est là son importance, et il agit en avertissement de n’avoir pas à se contenter tout simplement des conditions actuelles.

Le matérialisme bolchevique, le pas qu’il prétend donner sur toutes choses à la politique et à l’économie devaient faire impression dans un monde qui semblait mettre effectivement dans les luttes économiques et politiques tout le sens de la vie publique. Le bolchevisme apparaît dans le cortège de crises politiques qui prouvent clairement que les luttes brutales des États n’ont nul égard aux formules si souvent proclamées de liberté, d’égalité, etc. Il suit – ombre dangereuse – les crises économiques qui semblent démontrer que l’ordre économique actuel, par suite d’une organisation défectueuse, ne parvient pas à faire face à l’entretien de la vie humaine, en dépit de toute la surproduction. Le bolchevisme est le phénomène obligé dans un monde où le Christianisme avec son acheminement vers l’au delà est devenu article de foi privé, et a perdu toute influence sur la vie publique.

Aussi le bolchevisme apparaît-il comme la nouvelle vérité, la religion nouvelle qui prête un sens nouveau à une existence vide de sens, et devenue intolérable. Il semble aussi, par ses expériences économiques, pouvoir rénover un monde impuissant et égoïste qui se cramponne opiniâtrement aux conditions du passé. Ainsi semble-t-il, en face des efforts isolés de certains groupes sociaux, de certains États, évoquer à nouveau l’image d’unité de l’humanité dans l’histoire de l’univers. Toutes les luttes politiques ou économiques isolées pâlissent devant cette image qui, seule, leur fournit le fond de cohésion qui subjugue. Las du relativisme, des promesses d’évolution progressive, des couches entières d’humanité, qui se croient victimes des conditions présentes, inclinent à l’espoir de recevoir du bolchevisme quelque nouveauté salvatrice. Allié de tous les courants de critique intellectuelle, son sens des catastrophes, qui ne connaît pas de salut en dehors des expériences violentes, lui fait utiliser les mouvements d’affranchissement national asiatiques ou colonial, dévoiler à travers le monde entier la malhonnêteté de la société bourgeoise de l’Europe avec ses grands mots de justice, de liberté. Il devient l’apôtre de tous les mouvements dirigés contre l’ordre établi. Cela ne va pas sans quelques désillusions : la révolution chinoise ne devient pas prolétarienne, comme l’avaient escompté les dirigeants de l’Union des Soviets. Mais il est incontestable que le bolchevisme se sent une force qui monte en face du monde repu qui a progressé jusqu’ici – précisément parce qu’il est parvenu au pouvoir dans une région arriérée dans le domaine économique.

 

 

L’Église entre Bolchevisme et Société bourgeoise.

 

La position du chrétien vis-à-vis du bolchevisme est difficile à déterminer parce que la fiction bolchevique exerce son influence sur la continuité d’un ordre de vie sociale correspondant à une conception tout autre que chrétienne.

Mais, quand même on aurait tort de confondre le front que le Christianisme d’une part, la société bourgeoise de l’autre, opposent au bolchevisme, on ne saurait méconnaître que la poussée bolchevique constitue un grave péril pour le Christianisme. Dans la société bourgeoise, l’Église peut encore exercer une action ; pratiquement, il est vrai, on l’écarte de plus en plus de la vie publique, où elle n’est plus considérée comme puissance déterminante, mais seulement comme force morale au sein de la nation ; elle conserve toutefois la possibilité d’agir et de répandre sa doctrine. C’est vrai même dans un pays où, comme il se voit en France, la législation est si radicalement opposée à l’Église. L’Église a la possibilité d’élever la voix dans la société bourgeoise et son État. L’État anticlérical même n’ose amener la religion à disparaître par la force brutale et la mainmise sans ménagements sur l’opinion publique au profit de l’athéisme. Il n’est pas d’État, reposât-il sur des doctrines opposées à l’Église, qui ose les appliquer sérieusement ; la société bourgeoise et ses gouvernements sont encore trop attachés pour cela aux traditions de culture pénétrées de christianisme. Et précisément la neutralité de conception de l’univers se changera forcément, – après une période d’essai d’éviction du Christianisme de la vie publique, et de sa position prépondérante – en tolérance de l’action chrétienne et de l’activité ecclésiastique. Cette tolérance et de tels ménagements de contingences traditionnelles sont étrangers au bolchevisme. Sa philosophie de l’histoire est toute spéciale ; l’État et les expériences économiques doivent servir à sa réalisation. Cette philosophie de l’histoire voit dans la société égocentriste le but et la fin de l’humanité, et c’est pourquoi, par son essence même, le bolchevisme ne peut être tolérant au Christianisme et à l’Église. Il ne saurait donc, à la longue, admettre l’action de l’Église dans cette société et cet État, et, dans cette conception, il est beaucoup plus conséquent avec lui-même que la société bourgeoise. Il veut l’harmonie parfaite entre les dispositions personnelles et l’esprit public : il est athéisme social ; c’est pourquoi toute action ecclésiastique, toute propagande religieuse lui apparaît comme une manifestation de régression et comme une preuve que son but n’est pas encore atteint.

Comme le bolchevisme est lié à l’effort d’exclure de la vie publique l’action ecclésiastique, la tolérance présente signifiant simplement que la société est encore arriérée, et n’étant commandée que par des considérations d’opportunité – comme le bolchevisme rétrécit constamment le cercle des possibilités d’action de l’Église, on conçoit que celle-ci lui préfère la forme bourgeoise de l’État et de l’ordre social. Elle peut encore y tenter d’influencer l’esprit public dans un sens chrétien ; elle y rencontre encore des principes qui reposent sur la tradition chrétienne. Malgré les menaces dues au développement de la vie économique, en dépit du relâchement introduit par la législation sur le divorce, la monogamie est cependant encore juridiquement protégée et assurée de façon particulière. La société bourgeoise, avec toutes ses imperfections, protège donc cependant ces droits de l’individu, que le bolchevisme ne reconnaît pas. L’État n’est pas au service d’une doctrine sociale déterminée incompatible avec le christianisme, avec toute religion. Telles sont les raisons qui, dans la lutte contre le bolchevisme, ont fait prendre position à l’Église aux côtés de la société bourgeoise.

Outre l’incompatibilité fondamentale entre l’utopie de la société se suffisant à elle-même et la doctrine chrétienne, ce sont les méthodes politiques et sociales du bolchevisme qui l’opposent à l’Église. Par suite de la conception mécanique, en quelque sorte, de la société, – il voit, en effet, dans les changements d’organisation ou de groupements sociaux autant de moyens de transformer la nature humaine, – le bolchevisme est porté à l’emploi de la violence et des mesures extrêmes dans les lois, les décrets, etc., contre tout ce qui existe. Il n’a aucun sens de la tradition, ou des égards et ménagements pour ce qui est établi. Ce qui ne se plie pas à l’évolution qu’il juge nécessaire est combattu par tous les moyens jugés expédients au point de vue politique, il s’agit même d’une guerre de destruction contre certains groupes sociaux déterminés, contre des classes accusées d’être les apôtres de l’exploitation du peuple. C’est ce qui justifie la Terreur, car enfin il est des couches sociales qui doivent disparaître dans l’intérêt de l’humanité, c’est-à-dire du monde socialiste futur.

Dans l’État bolchevique, qui s’organise consciemment en État prolétarien de parti de classes, cette élimination du principe de la justice à laquelle prétendent tous les citoyens, tous les membres de la société, contredit à tout devoir fondamental de la vie politique et sociale.

La structure de la dictature du prolétariat met de côté pour le présent, pour la période de transition, l’intérêt général, qui se transforme ainsi en mirage de l’avenir. La société du socialisme étant l’expression du bien public, les injustices et les cruautés de la lutte de classes actuelle, de la dictature du prolétariat servent au bien de l’humanité entière. Ainsi une imagination abstraite de l’humanité justifie dans le présent toute violence et toute brutalité. Cette manière de voir contredit au sens des réalités qu’a l’Église, non seulement par sa représentation d’une Société qui se suffit à elle-même, mais surtout encore elle est incompatible avec l’enseignement de l’Église en mettant hors la loi des groupes humains qui, semblables à des hordes d’animaux nuisibles, doivent être détruits par tous les moyens. Ce sont des considérations humaines qui conduisent l’Église à combattre la domination et la terreur bolchevique, fondée sur la croyance en une utopie de l’avenir. Elle se montre par là la protectrice de la vérité contre les efforts tentés pour l’écraser sous une foi en des lois déterminées d’évolution. Ainsi peut-on dire que c’est l’Église, non le bolchevisme, qui combat pour l’humanité.

Le bolchevisme a des idées tout à fait arrêtées sur la vie sociale qu’il tient à représenter comme universellement réglée. Pour lui, il est évident que les progrès techniques sont plus importants que les égards à la tradition, et que le prolétariat industriel est la classe à qui revient la direction de l’évolution future. Évident aussi que la grande exploitation doive devenir la cellule fondamentale de la société à venir, et doive, en conséquence, instaurer ses principes en opposition avec l’ordre ancien, où la famille semblait avoir autorité prépondérante. La croyance à ces mirages peut assurément se réclamer de bien des réalités de la vie actuelle, c’est là, précisément, que se montre le rapport que le bolchevisme peut avoir avec la société bourgeoise. Mais faut-il approuver ces tendances, et les glorifier ? L’orientation des transformations bolcheviques de la société est tournée vers des voies qui ne mènent pas à la suppression des maux qui ont menacé et mis en péril l’ordre existant jusqu’ici. L’appel aux tendances de la société bourgeoise, l’application conséquente de ses principes peut conférer une supériorité sur ceux qui, par des considérations égoïstes, par indolence, par accoutumance, ne veulent pas vivre ces principes, – mais ne constituent nullement une supériorité sur la position prise par l’Église. Elle rejettera le capitalisme, division de la société en domaine public ne connaissant que la légalité pure et simple et domaine privé, où la spiritualité et les considérations d’ordre religieux peuvent encore être tenues pour primordiales, comme aussi tout essai d’obvier à cette division, en faisant du domaine public, de la société, un but absolu, un but en soi.

La lutte de l’Église contre le bolchevisme n’est – pour en résumer les motifs – en aucune façon une lutte pour la société bourgeoise du capitalisme, comme le prétendent les bolcheviks. Dans cette lutte, il ne s’agit que de conserver à l’homme la possibilité de se développer suivant son essence véritable. Dans la société bourgeoise, l’Église a la faculté de tenter d’influencer le domaine public par le domaine privé. Cela n’est plus possible là où le bolchevisme arrive au pouvoir, car tout le domaine public est réquisitionné en sa faveur ; à la longue, l’Église n’est plus autorisée à exister et à agir comme entité sociale : elle est refoulée de plus en plus ; car le bolchevisme, c’est la contre-Église, qui veut graduellement se substituer à l’Église du Christ. Son but est de la rendre inutile et de prendre sa place.

 

 

L’importance historique et sociale du bolchevisme.

 

Pour le chrétien, il est donc totalement impossible de concilier l’utopie ou même l’État bolchevique de la période de transition avec ses propres méthodes sociales et politiques. Mais ceci ne répond pas encore à la question : Quelle est, en réalité, l’importance historique et sociale du bolchevisme ? Quelles sont ses réactions objectives et les conséquences de son entrée en scène dans le monde moderne ? Se contente-t-il d’édifier un gouvernement de violence à l’appel d’une utopie trompeuse ? Ne serait-il donc qu’un phénomène sans portée historique ou sociale fondamentale ?

Pour répondre à cette grave question, il s’agit tout d’abord de s’élever contre l’illusion qui représente le bolchevisme comme une force purement négative, – cela parce que ses doctrines et ses méthodes sont inacceptables au chrétien – et qui, par là même, rend incapable de saisir l’importance historique de sa domination et de sa propagande. Et cependant, n’est-il pas possible qu’il parvienne à certains résultats ou qu’il provoque certaines réactions qui, bien que ne répondant pas à ses doctrines et à ses idées dans le sens de son développement historique, sont, néanmoins d’un intérêt primordial dans l’évolution de la société ? Ne peut-on établir une comparaison entre ses contrecoups et ceux de la Révolution française ? Certes, les principes des hommes qui ont fait la grande Révolution française n’ont jamais agi sous la forme à laquelle ils avaient eux-mêmes songé. Mais il est incontestable que la révolution française et ses idées, la Déclaration des Droits de l’Homme, ont déterminé dans une large mesuré l’ordre politique et social du XIXe siècle.

Elles amenèrent aussi l’Église à l’adoption de nouvelles méthodes d’action dans l’exercice du ministère des âmes. Il lui fallut bien prendre en considération l’État libéral moderne qui ne connaît plus à sa base aucune croyance religieuse ; non pas ; bien entendu, que l’Église eût changé dans ses principes, mais parce qu’il s’agissait d’agir sur son temps et sur les contemporains. Il n’est donc pas impossible que, même de mouvements tels que la Révolution française qui semblaient, à l’origine, ne laisser aucune chance à l’Église d’exercer son action, se dégage cependant un ordre social qui accorde à l’Église un modus vivendi. Le meilleur argument contre toutes les utopies tendant à fonder sur terre un empire absolu de liberté, d’égalité, de justice tient dans le fait qu’elles ne peuvent se réaliser, qu’elles ne sauraient conduire, à la longue, à des groupements et à des transformations qui répondent à l’esprit de leurs buts.

Bien entendu, il est encore très difficile de porter actuellement un jugement sur la valeur historique et sociale du phénomène bolchevique. Il faudra pour cela – et nous ne résumons ici que l’un des aspects de l’étude entière – distinguer soigneusement entre sa position par rapport à l’histoire de la Russie, et son influence sur le monde entier en tant que mouvement social. Dans l’histoire de la Russie, il se révèle comme une puissance décisive qui met les régions économiquement arriérées du vieil Empire russe au niveau de l’économie capitaliste moderne. Les bolcheviks ont absolument raison lorsqu’ils insistent énergiquement sur la rupture – qu’ils provoquent par tous les moyens – avec la fiction de « petite mère Russie ». Quand Sorel, le sociologue français, compare Lénine à Pierre le Grand, il est incontestablement dans le vrai 143. Il est fort possible que l’œuvre de la domination bolchevique en Russie soit trouvée de même envergure que celle de Pierre le Grand : Pierre le Grand mit la Russie au rang des grandes puissances ; les bolcheviks la font croître dans le domaine économique et la font passer d’objet à sujet dans l’économie mondiale. Le bolchevisme est donc un accroissement de ce qu’on appelle le péril russe ; cet accroissement provient de la modernisation subite à une cadence d’une rapidité inouïe d’un territoire économiquement arriéré.

De quelque manière que puisse se produire la fin du bolchevisme, il est fort peu probable que « petite mère Russie » revienne jamais. La structure de la société russe tout entière, celle de l’économie russe, ont trop changé pour cela ; les couches des anciennes classes dirigeantes sont remplacées par d’autres qui se sont élevées de la masse. Il va de soi qu’il faudra du recul pour mesurer l’envergure du développement du soi-disant « péril russe » que le bolchevisme a porté sur le terrain économique. Il n’est pas impossible que, par suite d’un succès étonnamment rapide des plans d’industrialisation, ce péril se trouve, dans un délai très court, bien moindre qu’il ne semblait. Le marché intérieur sera en mesure d’absorber une grande partie des produits ; il est certain que l’on peut fonder en Russie la plus grande fabrique d’automobiles de l’Europe, mais la production de cette fabrique suppose la construction de routes, de même que deviendra nécessaire la construction de voies ferrées de grand style ; enfin, il ne faut pas oublier que la réussite dans l’exécution des projets d’industrialisation commandera précisément un relèvement du niveau de la vie au-dessus des conditions misérables du présent 144.

Le fait de voir dans les bolcheviks les héritiers de Pierre le Grand n’est cependant pas encore se mettre en présence de la question, qu’ils considèrent eux-mêmes comme la plus importante. Leurs méthodes de construction économique ont-elles prouvé une supériorité de système dans le plan socialiste, ou bien ce soi-disant système de plans n’est-il en réalité que la transposition des méthodes centralisatrices du pouvoir absolu dans le domaine de l’économie, grâce auxquelles ont été formées, par la force, de solides entités politiques dans l’État moderne ? Beckerath a considéré la tendance vers l’absolutisme dans l’État comme caractéristique du présent ; Carl Schmitt parle d’un tournant pris vers l’État total, qui cherche à accaparer tous les domaines de la vie, ne connaissant plus la séparation de l’État et de la société telle que l’a vu grandir le xix° siècle, l’importance des évènements économiques ressortant de plus en plus et s’imposant principalement en temps de crise. Le phénomène du plan économique bolchevique ne serait-il pas simplement la manifestation du fait qu’il s’agissait d’industrialiser rapidement, de relever violemment au niveau de l’économie moderne un pays rétrograde où les classes jusqu’ici dirigeantes s’étaient montrées incapables ? Le système du plan ne serait-il ainsi qu’une conséquence de la faible différenciation sociale de la vieille Russie ? C’est-à-dire, en d’autres termes, qu’il réveille les masses jusqu’ici à peine effleurées par la vie politique et sociale, après expulsion des groupes dirigeants.

Si cette façon de comprendre la question était exacte, une grande partie des prétentions fondamentales du bolchevisme seraient écartées : plusieurs faits pourraient en être invoqués en témoignage. L’utilité purement économique du système d’administration suivant un plan n’est nullement prouvée jusqu’ici. Un bureaucratisme croissant, les difficultés que rencontrent des comptes rendus financiers minutieusement exacts en dépit de toutes les remontrances, de toutes les mesures de rigueur, malgré le relief de plus en plus fort que prend le caractère personnel de la direction et de la responsabilité, tout cela témoigne contre le résultat économique des méthodes nouvelles. Celles-ci ne se justifient et ne deviennent possibles que par des considérations exclusivement politiques et sociales. Il faut comparer la Russie actuelle à un pays en état de siège, qui prétend parvenir à tout prix à l’indépendance économique et politique et ne peut ni regarder à la dépense, ni s’attarder à des considérations d’humanité. Le succès de nombre de projets d’entreprises n’est dû qu’aux possibilités économiques inépuisées jusqu’ici ; les procédés modernes de la technique appliqués d’entrée de jeu ouvrent naturellement à la réussite des perspectives de plus en plus vastes 145.

Cependant, cela ne prouve en aucune façon que le développement des affaires soit réglé réellement par un plan né lui-même des nécessités économico-sociales ; le plan est affaire politico-sociale – exactement comme la dictature juridiquement illimitée du prolétariat, c’est-à-dire du parti bolchevique, – pour acheminer et rattraper par contrainte, à l’allure la plus rapide, certains progrès sociaux et économiques déterminés. On pourrait donc défendre l’opinion que, en Russie, le succès de l’administration des affaires sur plan n’est qu’une preuve de civilisation arriérée, d’indifférence sociale, etc. Les résultats obtenus par la domination bolchevique en Russie ne prouvent nullement jusqu’ici que l’administration des affaires sur plan ne soit qu’un capitalisme d’État aux mains d’un groupe maître de cet État. L’expérience bolchevique en Russie ne prouve rien ni pour ni contre les résultats que pourrait avoir une administration des affaires sur plan, au sein d’une société économiquement et socialement avancée, c’est-à-dire réellement appuyée sur le capitalisme.

Or, l’action du bolchevisme sur la Russie provient précisément de ce qu’il prétend apporter avec lui des innovations économiques et sociales. Sa propagande repose sur l’idée qu’il représente réellement une nouveauté capable de dénouer les crises économiques et sociales. En même temps, il s’adresse aux couches sociales et aux groupements mobilisés contre l’ordre existant ; il fait appel à la conscience d’une mission reçue ; au sein du mouvement ouvrier, il appelle à la révolte les peuples opprimés : de la Chine aux colonies, jusqu’aux nations qui souffrent le plus de l’ordonnance du Traité de Versailles. Il semble, là, déployer une activité purement démagogique, car, pour ce qui est de solutions personnelles positives, il n’en apporte aucune, n’agissant qu’en agent provocateur de mouvements révolutionnaires et sociaux qui, partout où ils réussirent, conduisirent à des formations de la société ne répondant en aucune manière à ses intentions – témoin le régime actuel de la Chine.

On peut admettre que le bolchevisme ne soit là qu’un phénomène critique de l’ordre existant, incapable de créer un état politique et social plus élevé, qu’il ne joue là que le rôle de redresseur des maux de la société. Mais il ne semble pas qu’il ait la force – comme en Russie – de se rattacher à des traditions ou des circonstances déterminées jusqu’ici, les partis communistes ont été incapables de former une classe de chefs aussi habiles à capter et à exploiter les instincts des masses que l’ont été en Russie les bolcheviks de 1917 sous la conduite de Lénine. Là même où ils ont réussi à gagner des masses de quelque importance – comme il se voit chez nous – ces masses paraissent n’avoir aucune formation politique : elles incarnent plutôt les conditions intolérables d’un moment qu’une suite homogène.

En Europe, le bolchevisme ne peut agir qu’en destruction des derniers liens avec la tradition et la culture, comme expression d’un état d’esprit qui, à la suite de la civilisation moderne, n’est plus capable de concevoir autre chose que la vie sociale dans ses manifestations les plus simples. Il ne peut adopter ici tel caractère de croyance à quelque chose de nouveau qu’il lui était possible d’accepter en Russie, par la raison que la civilisation, la maîtrise de la technique et du progrès n’y avaient pas encore été réalisés. C’est ainsi que le bolchevisme pouvait apparaître à des régions relativement étendues de la Russie comme une religion nouvelle. Chez nous, les Occidentaux, au contraire, le bolchevisme n’agit – alors même que ses théories occidentales d’origine sont restées les mêmes dans leur partie essentielle – que comme une théorie politique et sociale à côté d’autres théories, qui agissent alors seulement que des crises ébranlent déjà l’univers capitaliste. Le problème décisif pour l’avenir du bolchevisme consiste dans l’instauration d’un ordre politique propre à apaiser le mécontentement général 146. Ce n’est pas par hasard que les bolcheviks escomptent un succès précisément dans les pays qui souffrent le plus du traité de Versailles et que, par suite, la crise atteint avec une double dureté. La stabilisation de l’injustice politique dans le monde moderne est leur principal argument de propagande. Ce n’est pas par ses doctrines que le bolchevisme est dangereux pour le monde moderne, mais parce que le monde moderne se cramponne à des fictions qui ne correspondent plus aux réalités sociales modifiées. Il s’ensuit une lutte de tous contre tous, une insécurité générale qui sert de justification au bolchevisme. En effet, elle fournit au bolchevisme un prétexte pour prétendre que ses adeptes sont les seuls croyants du monde moderne, puisqu’eux seuls possèdent le sens de l’histoire, sens qui s’étend par delà la division de l’univers en sphères d’influence.

On pourra donc historiquement considérer le bolchevisme comme une puissance qui pousse et oblige les représentants de l’ordre mondial actuel à se livrer à un retour sur les fondements de leur pouvoir et de leur activité sociale. Il est du nombre de ces puissances qui augmentent, et font monter l’insécurité. À la vérité, il n’apporte avec lui aucune solution positive et, dans la partie qu’il joue contre la société bourgeoise, il est trop dépendant d’elle pour pouvoir la vaincre réellement ; mais sa mission n’est pas terminée, une fois dévoilée la contradiction qui oppose les réalités sociales de notre temps et les idées dont il se réclame. Les limites de la démocratie parlementaire, l’impossibilité de croire à une autoréglementation de l’économie livrée au jeu de libres forces, en un temps de monopoles financiers et économiques, voilà ce que révèle la propagande bolchevique 147.

Aussi le bolchevisme devient-il un avertissement contre la placidité, dans les circonstances présentes. Il agit en force négative de la réforme sociale. Ce sont précisément ses utopies, l’efficacité de ses procédés de domination et leurs conséquences qui prouvent que, dans le monde moderne, les lois de la vie sociale sont transgressées – tel, par exemple, le besoin de sécurité et de stabilité. Sans le mépris de ce besoin, la croyance à l’utopie bolcheviste n’aurait jamais pu gagner l’influence considérable qui se manifeste aujourd’hui dans le monde. Il ne suffit pas de réfuter les erreurs, il faut les vaincre par la connaissance de leurs fondements. Cette vieille vérité s’applique aussi au bolchevisme.

 

 

 

 

 

 

DOCUMENTS BOLCHEVIQUES

 

DOCTRINES DE LÉNINE

 

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Les principes du parti bolchevique.

 

En 1902, Lénine publia une brochure, Que faire ? dans laquelle il exposait ses vues sur l’organisation du mouvement socialiste. Cet écrit peut être considéré comme la meilleure initiation à l’essence du parti bolchevique, dont les thèses fondamentales n’ont pas été dépassées jusqu’à ce jour. Il va de soi qu’elles se dissimulent, comme dans tous les écrits de Lénine, sous des polémiques qui semblent purement se rapporter à la politique du jour.

Quelques extraits montreront combien le fondateur du bolchevisme se rendait compte de la nécessité d’une direction politique des masses. Il va même jusqu’à s’élever contre toutes les théories de la spontanéité créatrice des masses, et à insister pour que la conscience socialiste leur soit infusée par des intellectuels bourgeois. Le concept de parti exclut, chez Lénine, le culte aveugle des impulsions des masses et veut, au contraire, que la masse soit conduite et éduquée par le Parti. Ce parti possède une base théorique parfaitement déterminée : le Marxisme. Il est à remarquer en outre que la théorie sert les nécessités du mouvement pratique. À remarquer aussi la mission que Lénine attribue aux révolutionnaires russes. La chute du tsarisme, prétend-il, ferait du prolétariat russe l’avant-garde du prolétariat mondial. L’idée de parti que se fait Lénine a pour point de départ essentiel les conditions particulières de la vie russe – on peut même dire qu’elle est la contrepartie de la social-démocratie allemande, qui, en dépit de la loi des socialistes, s’est développée dans des conditions tout autres.

 

Les chiffres entre parenthèses qu’on trouvera dans le cours du volume se rapportent à l’édition allemande des ouvres de Lénine, IV. – Berlin-Vienne, 1929.

 

 

Contre la liberté d’opinion dans le Parti.

 

C’est un grand mot que celui de « Liberté » ; mais c’est sous la bannière de la liberté de l’industrie qu’ont été faites les pires guerres de brigands et sous le drapeau de la liberté du travail que l’ouvrier a été le plus exploité. La même tartufferie se cache dans l’usage que l’on fait actuellement du mot « liberté de critique ». Des gens sincèrement persuadés qu’ils ont fait avancer la science, ne réclameraient pas la liberté des conceptions nouvelles à côté des anciennes, mais le remplacement des vieilles par les nouvelles. La clameur moderne de « Vive la liberté de critique » rappelle trop la fable du tonneau vide.

Nous marchons en petite troupe sur un chemin escarpé, bordé de précipices en nous tenant fortement par la main. L’ennemi nous environne de toutes parts, et il nous faut marcher presque toujours sous son feu. Nous nous sommes rassemblés de propos délibéré, précisément pour combattre l’ennemi, non pour nous enliser dans le marais voisin, dont les habitants nous ont gourmandés dès le début parce que, formés en une troupe particulière, nous choisissions non la voie de la réconciliation, mais celle de la lutte. Et voilà que plusieurs d’entre nous commencent à crier : « Entrons dans ce marais ! » Et lorsqu’on les exhorte à mieux faire, ils répondent : « Que vous êtes donc arriérés ! Comment n’avez-vous pas honte, de nous dénier le libre droit de vous rappeler sur le bon chemin ! » Oh oui, messieurs, vous êtes libres non seulement d’appeler, mais encore d’aller où il vous plaît, fût-ce dans le marécage ; nous sommes même d’avis que c’est là précisément la place qui vous convient, et nous sommes prêts à vous aider de toutes nos forces à y émigrer. Mais laissez en paix nos mains, ne vous cramponnez pas à nous ; ne souillez pas le grand mot de « liberté », car nous sommes libres, nous aussi, d’aller où il nous plaît, libres non seulement de lutter contre le bourbier, mais encore contre ceux qui s’y acheminent. (P. 134.)

 

 

De l’importance de la théorie révolutionnaire.

 

Sans théorie révolutionnaire, point de mouvement révolutionnaire. On ne saurait assez insister sur cette idée en un temps où la prédication de l’opportunisme, actuellement à la mode, s’allie aux formes les plus rétrécies de l’activité pratique... Le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. C’est dire que nous n’avons pas à combattre que le chauvinisme national, mais encore que le mouvement qui s’installe dans un pays neuf ne peut réussir que par l’adaptation des expériences faites en d’autres pays. Cette adaptation ne se contente pas de la simple connaissance de ces expériences, ou de la pure copie des derniers postulats elle exige la compréhension critique de ces expériences, et leur observation indépendante. Celui-là seul qui se représente l’extension formidable qu’a pris le mouvement ouvrier, et combien il s’est ramifié, celui-là comprendra quelles réserves de forces doctrinales et d’expériences politiques (et même révolutionnaires) suppose la maîtrise de cette tâche.

Les buts nationaux de la social-démocratie russe sont tels qu’ils ne sont encore posés devant aucun parti socialiste au monde. Nous en viendrons, plus loin, à parler des tâches de politique et d’organisation que nous impose le devoir d’affranchir le peuple entier du joug de l’absolutisme. Pour l’instant, nous voudrions nous borner à montrer que le rôle d’entraîneur ne peut être rempli que par un parti que guide une doctrine progressiste.

Pour concrétiser même vaguement ce que cela représente, que le lecteur se souvienne des précurseurs de la social-démocratie russe tels que Herzen, Bielinski, Tchernychevski, et de la brillante cohorte des révolutionnaires de 1870 à 1880 ; puisse-t-il penser à l’importance internationale que prend en ce moment la littérature russe, puisse-t-il... Mais cela seul suffit !... (P. 152-l53.)

 

 

La mission russe.

 

Le prolétariat russe a encore devant lui des épreuves d’une incommensurable dureté ; c’est la lutte contre un monstre, qui l’attend, en comparaison duquel la loi socialiste dans un pays constitutionnel (c’est-à-dire l’Empire allemand) apparaît comme un véritable pygmée. L’histoire nous a mis aujourd’hui devant un devoir pressant : la plus révolutionnaire de toutes les tâches immédiates du prolétariat de n’importe quel autre pays. L’accomplissement de cette tâche : la destruction du plus puissant appui de la réaction, non seulement européenne, mais aussi (pouvons-nous dire maintenant) asiatique, ferait du prolétariat russe l’avant-garde du prolétariat international. Et nous avons le droit de croire que nous conquerrons ce nom glorieux qu’ont mérité déjà nos prédécesseurs, les révolutionnaires de 1870-1880 – lorsque nous saurons mener notre mouvement, mille fois plus étendu en largeur et en profondeur, avec une résolution et une intensité d’action aussi absolues. (P. 155.)

 

 

L’« Intelligentsia » messagère de la conscience bolchevique.

 

Nous avons déjà fait ressortir dans le précédent chapitre l’enthousiasme qui s’était emparé de toute la jeunesse russe cultivée pour la théorie marxiste, entre 1890 et 1900. Après la célèbre guerre industrielle de Pétersbourg, en 1896, les grèves ouvrières avaient pris un caractère tout aussi général. Leur extension à la Russie tout entière prouvait la profondeur du mouvement populaire qui commençait à se manifester, et, quand on parlera de « génération spontanée », on sera forcé de reconnaître comme tel le mouvement gréviste. Mais il est différentes espèces de spontanéité. Il y a eu des grèves en Russie dès 1870 et 1860 – et même dans la première moitié du XIXe siècle – accompagnées d’un assaut « spontané » de la machine. En comparaison de ces « révoltes », les grèves de 1890 peuvent être qualifiées de « conscientes », tant est important le pas en avant fait par le mouvement ouvrier de cette époque.

Cela nous montre que l’élément « spontané » n’est autre que l’embryon de la conscience du but. Les révoltes primitives mêmes provoquaient un certain éveil de la conscience : les ouvriers perdirent la foi ancienne en la force inébranlable du régime qui les opprimait ; ils commencèrent, sinon à comprendre, du moins à sentir la nécessité d’une défense collective et rompirent résolument avec une soumission servile devant l’autorité. Mais c’était là bien plus une explosion de désespoir et de vengeance qu’une lutte. Dans les grèves de la fin du siècle dernier, on discerne déjà bien plus de signes de l’éveil de la conscience : on formule des revendications déterminées, on calcule auparavant quel sera le moment favorable, l’on discute les cas et les exemples qui se produisent en d’autres endroits, etc.

Si les révoltes ne furent que soulèvement d’opprimés, les grèves systématiques portaient en germe l’expression de la lutte de classes, mais en germe seulement. En elles-mêmes, ces grèves étaient une lutte trade-unioniste, non pas encore une lutte social-démocrate ; elles marquaient l’éveil de l’antagonisme entre ouvriers et patrons. Mais les ouvriers manquaient forcément encore d’une pleine connaissance de l’opposition irréconciliable de leurs intérêts avec le régime politique et social existant, c’est-à-dire qu’il leur manquait la conscience social-démocratique. En ce sens, les grèves de 1890 restèrent, par comparaison avec les « révoltes », et en dépit du formidable progrès accompli, un mouvement purement « spontané ».

Nous l’avons dit : les ouvriers ne pouvaient pas encore posséder la conscience social-démocratique. Elle ne pouvait leur venir que du dehors. L’histoire de tous les pays montre que la classe ouvrière livrée à ses propres forces est incapable de produire autre chose qu’une conscience trade-unioniste, c’est-à-dire la conviction de la nécessité de se grouper en associations, de mener la lutte contre les patrons, d’exiger du gouvernement telle ou telle loi nécessaire aux ouvriers, etc. Cependant, la doctrine du socialisme est née des théories philosophiques, historiques et sociales, créées par les représentants cultivés des classes possédantes : par les intellectuels, « l’Intelligentsia ». Les fondateurs eux-mêmes du socialisme scientifique moderne : Marx et Engel, appartenaient de par leur condition sociale à l’Intelligentsia bourgeoise. C’est ainsi qu’en Russie la doctrine théorique de la social-démocratie est née de même, complètement indépendante de l’extension spontanée du mouvement ouvrier ; elle est née en conséquence naturelle et inévitable du développement des idées dans l’Intelligentsia socialiste-révolutionnaire. (P. 158.)

 

 

Contre le développement spontané du mouvement ouvrier.

 

Toute dépression de l’idéologie socialiste, tout mouvement par lequel on s’en éloigne, agit en renforcement de l’idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité, mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit précisément à son asservissement à l’idéologie bourgeoise, car le mouvement ouvrier spontané est trade-unioniste, n’est que jeu de syndicalisme ; le trade-unionisme, c’est précisément l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C’est pourquoi notre tâche, la tâche de la social-démocratie, consiste dans la lutte contre la spontanéité ; elle consiste à détourner le mouvement ouvrier de la tendance spontanée du trade-unionisme à se placer sous les ailes de la bourgeoisie et à le gagner à la social-démocratie révolutionnaire. Prétendre qu’aucun effort des idéologues enthousiastes, si grand soit-il, n’est capable de détourner le mouvement ouvrier spontané est trade-unioniste, n’est que jeu de synfacteurs matériels et de l’ambiance matérielle, c’est renoncer au socialisme. Et quand bien même ces auteurs seraient capables de raisonner sans peur et de façon conséquente, jusqu’au bout, ce qu’ils disent – comme doit le faire qui descend dans l’arène de la vie littéraire ou politique – il ne leur resterait qu’à « croiser sur leur poitrine vide leurs mains impuissantes » et... et à laisser le champ libre à MM. Struwe et Prokopowitch, qui mènent le mouvement ouvrier dans la voie de moindre résistance, c’est-à-dire sur le chemin du trade-unionisme bourgeois, – ou à des Subatow, qui le guident sur la route de « l’idéologie » des popes et des gendarmes.

Mais pourquoi donc – demandera le lecteur – ce mouvement spontané, ce mouvement orienté vers la moindre résistance, mène-t-il à là domination de l’idéologie bourgeoise ? C’est par la raison bien simple que l’idéologie bourgeoise est, de par son origine, beaucoup plus ancienne, parce qu’elle est exploitée sous beaucoup plus de faces, parce qu’elle dispose d’infiniment plus de moyens de diffusion que l’idéologie socialiste. Et plus le mouvement socialiste est nouveau dans un pays, plus énergique doit être la lutte contre toutes les tentatives de fortifier l’idéologie non-socialiste, d’autant plus résolument doit-on mettre en garde les ouvriers contre les mauvais conseillers qui vitupèrent contre la « surestimation de l’élément conscient », etc. Nous nous sommes donc persuadés du fait que le vice principal de « la nouvelle direction », dans la social-démocratie russe, gît dans le culte voué à la « spontanéité », dans l’incompréhension du fait que la spontanéité de la masse exige de nous, les social-démocrates, une dose considérable d’énergie dans la conscience du but poursuivi. Plus le soulèvement spontané dés masses sera violent, plus ample sera le mouvement, et plus aussi la tâche d’organisation théorique aussi bien que politique exigera, de la part de la social-démocratie, de clairvoyance consciente du but.

Le soulèvement spontané des masses russes s’est produit avec une telle rapidité (et se poursuit à une telle allure) que la jeunesse social-démocrate n’était pas préparée à la tâche énorme qui lui incombait et y a été inférieure. Cette préparation insuffisante est notre mal universel, celui de tous les social-démocrates russes. Cet élan des masses n’a cessé de progresser et de s’étendre ; non seulement il s’est poursuivi où il avait commencé, mais encore il a entraîné sans cesse dès localités et des populations nouvelles (sous l’influence du mouvement ouvrier, une vive fermentation s’est développée parmi les étudiants, les intellectuels en général, et même dans le paysannat).

Quant aux révolutionnaires, ils sont restés en retard sur cet élan, et n’ont réussi ni par leurs « théories », ni par leur activité, à créer une organisation permanente et continue, capable de mener le mouvement tout entier. (P. 170, 172, 185.)

 

 

Le caractère politique de la social-démocratie.

 

La social-démocratie ne mène pas uniquement la lutte de la classe ouvrière pour obtenir des conditions favorables à la vente de sa puissance de travail, mais encore la guerre de destruction d’un ordre social qui force les prolétaires à se vendre aux riches. La social-démocratie représente la classe ouvrière, non seulement dans ses rapports avec certains groupes de patrons, mais aussi dans ses rapports avec toutes les classes de la société moderne, avec l’État, comme puissance politique organisée. Il s’ensuit que les social-démocrates ne peuvent pas plus se borner à la lutte économique qu’ils ne doivent tolérer que l’organisation des découvertes économiques devienne leur activité principale. Il faut nous mettre activement à l’éducation politique de la classe ouvrière, au développement de sa conscience politique.

La social-démocratie a toujours compris dans son programme d’action la lutte pour les réformes ; elle le fait encore. Mais elle se sert de l’agitation « économique » pour exiger du gouvernement non seulement des mesures de toutes sortes, mais encore et surtout sa renonciation à l’absolutisme. Elle envisage, de plus, comme un devoir de ne pas porter ces revendications sur le terrain de la seule lutte économique, mais plus généralement sur le terrain de toutes les manifestations de la vie politique et sociale. En un mot, elle subordonne la lutte pour les réformes à la lutte révolutionnaire pour la liberté et au socialisme, comme partie d’un tout. En réalité, « l’activité de la masse ouvrière » ne peut développer son ascension que si nous ne nous cantonnons pas dans l’« agitation politique sur le terrain économique ». Mais l’une des conditions primordiales de l’extension nécessaire de l’agitation politique est l’organisation d’une campagne de révélations politiques universelles. Il est impossible de former la conscience politique et l’activité révolutionnaire des masses, autrement que par ces révélations.

La conscience de la classe ouvrière ne saurait être réellement politique, si les travailleurs n’ont pas appris à réagir en toute occurrence, dans tout cas d’arbitraire ou d’oppression, devant la violence ou l’abus, quelle que soit la classe atteinte – et même ils doivent réagir du point de vue social-démocrate, et de ce point de vue seul.

La conscience des masses ouvrières ne peut être un sens de classe véritable, que si elles ont appris ou apprennent par des faits et des évènements politiques concrets, et, de plus, absolument actuels, à observer chacune des autres classes de la société dans toutes les manifestations de la vie intellectuelle, morale, politique qui leur sont propres ; la conscience ouvrière ne saurait être sens de classe si les masses n’ont pas appris à appliquer dans la pratique l’analyse et le jugement sous l’angle matérialiste de l’activité et de la vie des classes, couches et groupements divers de la population.

Celui-là n’est pas un social-démocrate, qui dirige l’attention, le don d’observation, la conscience même de la classe ouvrière exclusivement ou essentiellement sur elle-même. Car la conscience de soi de la classe ouvrière est indissolublement liée à la clarté parfaite de sa compréhension des rapports mutuels entre toutes les classes de la société moderne, – non seulement compréhension théorique, mais encore telle que la façonnent les expériences immédiates de la vie politique. C’est pourquoi les sermons de nos économistes sont si nuisibles et si réactionnaires dans leur portée pratique, lorsqu’ils montrent dans la lutte économique le moyen de beaucoup le plus efficace pour entraîner les masses dans le mouvement politique. Pour devenir social-démocrate, il faut que le travailleur ait une idée claire de la nature économique et de la physionomie politique et sociale du propriétaire terrien et du prêtre, du haut fonctionnaire et du paysan, de l’étudiant et du mendiant ; il doit connaître leurs côtés faibles et forts, et savoir les grands mots et tous les sophismes sous lesquels chaque classe et chaque couche sociale cherche à déguiser ses objectifs égoïstes et sa vraie nature ; il doit comprendre quelles institutions et quelles lois font surgir tels ou tels intérêts, et se rendre compte de quelle façon elles le font. Mais cette « idée claire » ne s’apprend dans aucun livre ; elle ne peut être donnée que par des représentations vivantes et par des révélations immédiatement consécutives aux évènements, sur ce qui se passe autour de nous à un moment donné, sur ce qu’on se raconte ou se murmure tout bas, sur ce qui se manifeste dans certains faits ou par certains chiffres ou dans certains jugements des tribunaux. Ces révélations politiques de tous genres sont des conditions nécessaires à l’éducation des masses, en vue de l’action révolutionnaire.

Pourquoi le travailleur russe montre-t-il encore si peu d’ardeur révolutionnaire en face des traitements que la police inflige au peuple comme à du bétail, au regard des persécutions des sectaires, des mauvais traitements subis par les paysans, des fureurs de la censure, des brutalités infligées aux soldats, de la persécution même des plus innocents efforts de la culture intellectuelle, etc. ? Serait-ce, par hasard, que la « lutte économique » ne l’y « pousse » pas parce qu’il n’entrevoit pas de « résultats tangibles » ou peu d’avantages « positifs » ? Non, une telle appréciation, nous le répétons, n’est rien autre que la tentative de rendre d’autres, responsables d’une faute personnelle, et de rejeter sur la masse ouvrière les fautes du pédantisme bourgeois – le Bernsteinisme. Il faut nous accuser nous-mêmes parce que nous suivons d’un pas boiteux le mouvement des masses, et parce que nous ne sommes pas encore arrivés à éclairer de révélations assez complètes, assez frappantes, assez rapides, tous ces actes honteux. Lorsque nous le ferons (et nous pouvons et devons le faire), le plus simple des travailleurs comprendra ou sentira que l’étudiant et le sectaire, le cultivateur et l’écrivain sont bafoués et maltraités par le même pouvoir réactionnaire qui l’opprime lui-même à chaque pas ; et dès qu’il l’aura ressenti, il voudra lui-même réagir à tout prix : aujourd’hui même, il organisera un charivari chez les censeurs ; demain, on manifestera devant la maison du gouverneur, qui avait réprimé une révolte de paysans – après-demain, on administrera une correction aux gendarmes en soutane qui s’acquittent des charges de la sainte Inquisition, et ainsi de suite... (P. 190, 197, 205.)

 

 

Pour une organisation de révolutionnaires professionnels.

 

En affirmant, comme le fait le « Raboscheje Djelo », que la lutte économique est de beaucoup le moyen le plus facile à appliquer en vue de l’agitation politique, et que notre tâche présente consiste à lui imprimer un caractère politique, on rétrécit le caractère de notre tâche, non seulement politique, mais aussi organisatrice. Pour mener la « guerre économique contre les patrons et le gouvernement », il n’est pas besoin d’une organisation centralisée panrusse groupant pour l’assaut commun toutes les manifestations de l’opposition politique, de la protestation et de l’indignation – d’une organisation se composant de révolutionnaires professionnels et obéissant aux chefs politiques qualifiés de tout le peuple ; aussi cette organisation ne saurait-elle se former au cours de ce combat – et c’est bien naturel...

Cependant, le culte pour les formes d’organisation qui surgissent spontanément, l’insuffisante intelligence des limites et de la primitivité de notre travail d’organisation, les « manœuvres » que nous sommes encore dans ce domaine, – le manque de connaissance, disons-nous, est vraiment une tare de notre mouvement.

Traçons une petite esquisse de l’activité d’un cercle social-démocratique-type au cours des années 1894-1901. Nous avons indiqué déjà l’enthousiasme universel parmi la jeunesse universitaire de cette époque, pour le Marxisme. Bien entendu, cet enthousiasme ne s’adressait pas uniquement ni même surtout au Marxisme en tant que théorie, mais comme réponse à cette question : « Que faire ? », appel aux armes contre l’ennemi. Et les nouveaux combattants entrèrent en campagne avec une instruction étonnamment primitive. Souvent même il n’y avait ni équipement, ni la moindre instruction. On partait pour la guerre comme les paysans quittent la charrue, armé seulement d’un gourdin. Un cercle d’étudiants entre en rapports avec des ouvriers et commence son activité, sans nul lien avec les anciens chefs du mouvement, ou avec les cercles d’autres localités, ou même d’autres quartiers de la ville (ou d’autres institutions), – il n’y a aucune organisation des diverses branches de l’entreprise révolutionnaire, aucun plan quelconque de travail pour une période de quelque durée. Le cercle déploie graduellement une activité de propagande et d’excitation de plus en plus étendue ; par le fait même qu’il s’affirme, il éveille la sympathie de couches ouvrières assez étendues, la sympathie d’une certaine portion de la bonne société, qui fournit de l’argent, et met constamment des groupes nouveaux de jeunesse à la disposition du « Comité ». Le pouvoir d’attraction de ce « Comité » (ou « Association de lutte ») s’accroît, le cercle de son action s’étend – cette activité s’élargit spontanément, ces mêmes gens qui, un mois ou quelques mois plus tôt, montaient à la tribune, dans les cercles d’étudiants, cherchant à résoudre la question « Où aller ? » nouaient et entretenaient des relations avec des ouvriers, rédigeaient et répandaient des tracts, prennent contact avec d’autres révolutionnaires, – se procurent de la littérature, commencent à éditer une feuille locale ; ils parlent d’organiser une démonstration et passent enfin aux hostilités. (Ces hostilités ouvertes seront, tantôt le premier tract fomentant l’agitation, tantôt le premier numéro d’un journal ou la première démonstration suivant les circonstances. D’ordinaire, il suffit d’esquisser cette action pour provoquer l’explosion immédiate et complète. Cela précisément. parce que ces hostilités ne sont pas consécutives à un plan systématique, réfléchi, préparé de longue main en vue d’une lutte longue et opiniâtre, mais simplement l’aboutissement spontané de l’œuvre accomplie traditionnellement dans les cercles ; parce que, presque toujours, les principaux chefs des mouvements locaux, qui s’étaient rendus indésirables au temps de leurs études, étaient connus de la police, qui n’attendait que le moment favorable de leur tomber dessus, après avoir intentionnellement donné aux cercles la possibilité de s’étendre et de se développer, afin d’avoir un corpus delicti palpable. La police cependant ne manquait pas d’en laisser quelques-uns « pour graine » (suivant l’expression technique usitée, à ce que je crois, aussi bien chez nous que par les gendarmes). Malgré soi, l’on compare une telle guerre à la campagne que mèneraient des bandes de paysans armés de gourdins, contre une armée à l’équipement moderne. On ne peut que s’étonner de la vitalité du mouvement qui s’étendit, grandit et remporta des victoires malgré ce manque absolu de préparation chez les combattants. Du point de vue historique, la primitivité des armements du début était, non seulement inévitable, mais encore normale, comme l’une des conditions propres à attirer la masse des combattants. Mais aussitôt les hostilités ouvertes (et elles ont pratiquement commencé avec les grèves de l’été 1886), les imperfections de notre organisation militaire se firent sentir de plus en plus...

Une division extraordinaire parmi les chefs locaux, la fusion accidentelle des circonscriptions, le manque de préparation et l’étroitesse de vues dans le domaine de la théorie, de l’organisation et de la politique furent les conséquences inévitables des conditions décrites plus haut. Les choses en sont venues au point qu’en divers endroits les ouvriers, pris de défiance envers l’Intelligentsia, par suite de notre manque de persévérance et d’entente, se retirent d’elle. Les intellectuels, disent-ils, amènent, par leur légèreté, l’explosion des cercles ! (P. 239, 240.)

 

 

L’établissement de l’organisation.

 

Je prétends : 1° qu’aucun mouvement révolutionnaire ne peut avoir de durée, sans une organisation de chefs, capable de résistance et de continuité ; 2° que, plus est étendue la masse entrant spontanément dans la lutte, faisant le fonds du mouvement et y participant, plus est urgente l’existence d’une telle organisation, et plus celle-ci doit être forte (car ainsi sera-t-il d’autant plus facile à tous les démagogues d’entraîner les couches retardataires des masses) : 3° que de telles organisations doivent être composées principalement de gens faisant profession d’action révolutionnaire ; 4° qu’il sera d’autant plus difficile à un pays d’absolutisme « d’attraper » semblable organisation, que nous réduirons le nombre de ses membres aux révolutionnaires spécialistes, formés professionnellement à l’art des luttes contre la police politique ; et que, 5° le cercle des personnes – tant de la classe ouvrière que des autres classes de la société – ayant la possibilité de prendre part au mouvement et d’y exercer une activité en sera d’autant plus étendu.

La concentration de toutes les fonctions conspiratives entre les mains d’un nombre minimum de révolutionnaires professionnels, ne signifie nullement que ceux-ci « penseront pour tous », que la masse n’aura point part active au mouvement. Au contraire, ces révolutionnaires de profession sortiront en nombre toujours plus grand de la masse, car alors la masse saura qu’il ne suffit pas, pour former un « Comité », que quelques étudiants en lutte économique se groupent, mais qu’il faut des années de labeur ascendant pour faire un révolutionnaire de profession, et la masse ne songera pas à un « travail d’amateur », mais précisément à cette formation. La centralisation des fonctions conspiratives de l’organisation n’implique nullement la centralisation de toutes les fonctions du mouvement. La collaboration active des masses les plus étendues, à la littérature prohibée, sera non diminuée, mais décuplée, si les fonctions conspiratives de ce travail sont centralisées entre les mains de dix révolutionnaires professionnels. C’est ainsi, et ainsi seulement, que nous obtiendrons que la lecture de la littérature interdite, la collaboration à cette littérature, et, en partie, sa diffusion même, cessent d’être traitées de conspiration ; car la police ne tardera pas à reconnaître l’absurdité et l’inanité de poursuites juridiques et administratives contre chaque exemplaire d’écrits répandus par milliers. Et ceci ne se rapporte pas uniquement à la presse, mais à toutes les fonctions du mouvement, y compris les manifestations. Non seulement la participation la plus active et la plus large des masses au mouvement ne sera pas interrompue, mais elle trouvera un grand avantage, au contraire, à ce que dix révolutionnaires éprouvés, qui ne sont pas plus mal formés professionnellement que notre police, centralisent tout le travail de conspiration, – tels que la fabrication de pamphlets, l’établissement d’un plan approximatif, l’installation d’un certain nombre de chefs dans chaque quartier de la ville, pour chaque quartier d’usine, pour chaque maison d’enseignement (je sais que l’on me reprochera mes vues « antidémocratiques », mais je reviendrai plus loin sur ce reproche absurde). La centralisation des fonctions conspiratives par une organisation de révolutionnaires agira non en affaiblissement, mais en enrichissement, sur le développement et la capacité d’action d’une multitude d’autres organisations qui, prévues pour les masses, laissent du jeu à leurs adhérents et sont par là même aussi peu conspiratrices que possible : associations corporatives d’ouvriers, cercles ouvriers pour l’auto-culture et cercles de lecture pour la littérature prohibée, enfin cercles socialistes et même démocratiques, dans toutes les autres couches de la population, etc., etc. Il serait bon que semblables cercles, associations et organisations existassent partout en aussi grand nombre que possible et fussent dotées des fonctions les plus diverses ; mais il est insensé et nuisible de les confondre avec l’organisation des révolutionnaires, d’effacer entre elles les limites, et d’obscurcir encore dans la masse l’idée déjà très confuse que, pour le « service » du mouvement en masses, il faut des hommes se consacrant pleinement à l’action social-démocratique et travaillant avec patience et persévérance à s’élever à la hauteur du révolutionnaire professionnel.

Oui, cette conception a été invraisemblablement obscurcie. Notre péché capital, sous le rapport de l’organisation, consiste en ce que nous avons amoindri le prestige du révolutionnaire, en Russie, par notre bricolage. Assurément, ce n’est vraiment pas là un révolutionnaire, mais un gâcheux pitoyable que l’homme efféminé vacillant devant les questions théoriques, à l’horizon borné, qui justifie sa mollesse par la spontanéité des masses, ressemblant bien plus à un secrétaire de trade-union qu’à un tribun populaire, – inapte à mettre debout un plan d’envergure, un plan audacieux qui imposerait l’estime des adversaires eux-mêmes, inexpérimenté, maladroit dans l’exercice de sa profession, – la lutte contre la police politique.

Que nul professionnel ne m’en veuille de cette parole dure, car, –en ce qui est du manque de dressage, – je me l’applique tout d’abord à moi-même. J’ai travaillé dans un cercle qui se fixait un objectif très large, d’une portée universelle. Et nous tous, membres de ce cercle, nous devions éprouver douloureusement que nous ne sommes que des manœuvres en un moment historique où l’on pourrait dire, – reprenant sous une forme différente un mot connu : « Donnez-nous une organisation de révolutionnaires, et nous soulèverons la Russie hors des gonds ! » Et plus je me reporte, depuis, au sentiment brûlant de honte que j’éprouvais alors, plus il s’accumule en moi d’amertume contre ses soi-disant social-démocrates qui déshonorent par leurs prêches la vocation du révolutionnaire, ne comprenant pas que notre tâche est, non de dégrader le révolutionnaire pour en faire un « gâcheux », mais d’élever les gâcheux au niveau des révolutionnaires. (P. 267, 268.)

 

 

La nécessité du travail journalier.

 

La plus grande erreur serait de n’édifier l’organisation de parti qu’en vue d’une révolte, d’une émeute ou même de « la marche progressive de la lutte du grand soir ». Il faut accomplir notre travail quotidien avec constance, et toujours être prêt à tout, car il est souvent impossible de prévoir la succession de périodes de calme aux périodes d’excitation, mais dans les cas où cela serait possible, on ne saurait utiliser cette prévoyance en faveur de la transformation de l’organisation, parce qu’une telle succession se fait avec une rapidité inouïe, sous un régime absolu, où elle ne dépend parfois que d’une attaque nocturne des archers tsaristes. Il ne faut pas davantage se représenter la révolution sous la forme d’un acte unique et définitif, mais sous celle de changements successifs et rapides, d’explosions plus ou moins fortes et de périodes plus ou moins longues de calme. C’est pourquoi le point essentiel, le point brûlant de l’activité, dans notre organisation de parti, doit être un travail possible et nécessaire aussi bien dans la période de la plus violente explosion révolutionnaire que dans celle du calme absolu : c’est le travail de l’agitation politique qui doit faire un tout homogène à travers toute la Russie, éclairer toutes les faces de la vie, et pénétrer dans les masses les plus étendues.

 

 

 

Tactique révolutionnaire de l’an 1917.

 

I

 

Lénine était encore en Suisse, qu’il commençait à développer son programme. Il publiait, dans le Züricher Volksrecht (« Droit du peuple de Zurich ») des 31 mars et 2 avril, un article dans lequel il faisait ressortir la nécessité de l’État prolétarien.

 

Quelle tactique doit adopter le prolétariat ? Nous sommes en pleine transition de la première étape révolutionnaire à la seconde, du soulèvement contre le Tsarisme au soulèvement contre la bourgeoisie, contre la guerre impérialiste, dans la transition vers la Convention qui peut sortir de l’Assemblée constituante, si le gouvernement veut réellement tenir sa promesse et convoquer l’assemblée.

Du point où nous en sommes, la tâche particulière est l’organisation du prolétariat. Mais cela, non sur le patron de l’organisation dont se contentent les traîtres au socialisme, les patriotes sociaux, les opportunistes de tous pays, mais dans l’organisation révolutionnaire. Cette organisation doit être premièrement générale, et, secondement, elle doit comprendre les fonctions militaires et les fonctions de l’État.

Marx nous apprend, par les leçons de la Commune de 1871, que « la classe ouvrière ne peut pas prendre simplement possession de la machine de l’État et la mettre en mouvement pour ses propres besoins ». Le prolétariat doit briser cette machine (armée, police, bureaucratie) et il le faut. C’est là ce que les opportunistes contestent ou dissimulent. C’est là la leçon capitale de la Commune de Paris et de la révolution russe de 1905.

Nous nous distinguons des anarchistes en ce que nous reconnaissons la nécessité de l’État, pour le bouleversement révolutionnaire. Mais nous nous distinguons des opportunistes et des partisans de Kautsky, en ce que nous disons : « Nous n’avons pas besoin du machinisme tout fait de l’État tel qu’il existe dans les républiques démocratiques bourgeoises, mais de la puissance immédiate de travailleurs armés et organisés. Voilà l’État qu’il nous faut. » Tels furent, suivant leur nature, la Commune de 1871 et les Conseils de délégués ouvriers en Russie en 1905 et 1917. C’est sur ces bases que nous devons poursuivre la construction. (Cité d’après Lénine, XX, I, 82-83.)

 

 

II

 

Aussitôt arrivé à Pétersbourg, Lénine développa ses célèbres thèses dites « thèses d’avril », qui soulevèrent la contradiction au sein de son parti même.

 

1. Étant donné notre position au regard de la guerre qui, même sous le nouveau gouvernement Lwow et Cie, reste nettement du côté russe, une guerre de brigandage impérialiste (par suite du caractère capitaliste de ce cabinet), la plus petite concession à l’« Oboronzisme révolutionnaire » (c’est-à-dire à la défense du présent État bourgeois – Note de l’auteur) est inadmissible.

Le prolétariat conscient de classe pourrait souscrire à une guerre révolutionnaire que justifierait réellement la défense révolutionnaire de la patrie, mais uniquement sous la condition : a) du passage du pouvoir aux mains du prolétariat et des portions les plus misérables du paysannat qui s’y rattache ; b) de la renonciation en fait, et non pas seulement en paroles, à toute annexion ; c) de la rupture effective et radicale avec tous les intérêts du capitalisme.

Quant aux larges couches de partisans de l’Oboronzisme révolutionnaire qui se trouvent dans la masse, et qui, sans nul doute, sont sincères, considérant la guerre comme un mal nécessaire, mais non parce qu’ils veulent des conquêtes, qui, cependant, sont trompés par la bourgeoisie, – il faut les éclairer sur leurs errements avec un soin particulier, avec patience et ténacité. Il faut leur rendre tangibles les rapports indissolubles existant entre le capital et la guerre impérialiste, et leur démontrer que la conclusion de la guerre, par une paix vraiment démocratique, et non par une paix imposée par la violence, est chose impossible sans la chute du capital.

Organisation de la propagande la plus large en faveur de cette conception parmi les troupes du front. Fraternisation.

 

2. La singularité de l’état actuel de la Russie consiste dans le passage de la première étape de la révolution – qui, par suite de l’insuffisante conscience de classe du prolétariat et de son organisation défectueuse, amena au pouvoir la bourgeoisie – à la deuxième étape, qui doit mettre ce pouvoir aux mains du prolétariat et des classes pauvres du paysannat.

Cette transition est caractérisée, d’une part par un maximum de légalité (la Russie est pour l’instant le plus libre de tous les pays belligérants), de l’autre, parce qu’il n’y a pas de puissance dominante sur les masses, et enfin par la confiance aveugle et béate des masses vis-à-vis du gouvernement des capitalistes, les pires ennemis de la paix et du socialisme.

Cette particularité exige de nous la faculté de nous adapter aux diverses conditions du travail de parti parmi les masses énormes du prolétariat, éveillées à peine à la vie politique.

 

3. Pas d’appui au gouvernement provisoire : mise à nu de toute sa fourberie dans ses engagements, particulièrement dans sa renonciation à toute annexion. Au lieu de l’inadmissible et illusoire « revendication » exigeant que ce gouvernement, le gouvernement des capitalistes, cesse d’être impérialiste, le démasquer.

 

4. Pas de république parlementaire – un retour des conseils de députés ouvriers à celle-ci serait un pas en arrière – mais une république de Soviets de députés ouvriers, cultivateurs, paysans, par tout le pays, de bas en haut.

Suppression de la police, de l’armée, du fonctionnarisme.

Traitement des employés, qui doivent pouvoir être choisis ou destitués en tout temps ; le traitement ne doit pas dépasser le salaire moyen d’un ouvrier qualifié.

 

5. Dans le programme agraire, transporter le centre de gravité sur les Soviets de députés des ouvriers agricoles.

Expropriation de tous les biens fonciers de la noblesse.

Nationalisation de toute la terre, dans le pays, sous la libre disposition des Soviets locaux de députés d’ouvriers agricoles et de paysans.

Création de soviets particuliers de députés des paysans indigents.

Constitution en exploitations agricoles modèles de tous les grands domaines d’environ 100 à 300 déciatines (en tenant compte des conditions locales et autres et suivant l’appréciation des autorités locales), sous le contrôle du soviet de députés des travailleurs agricoles, et aux frais des finances publiques.

 

6. Fusion immédiate de toutes les banques du pays en une Banque nationale soumise au contrôle du Conseil de députés ouvriers.

 

7. Notre devoir immédiat : non pas l’« introduction » du socialisme, mais prise de possession immédiate et provisoire du contrôle de la production générale et de la répartition des produits par le soviet des députés ouvriers. (Cité d’après Lénine, t. XX, pp. 1, 114.)

 

 

III

 

Extrait d’un rapport fait à Pétrograd, à la conférence urbaine des bolcheviks, le 14 (27) avril.

 

Que sont les Soviets de délégués ouvriers et soldats ? C’est l’importance qu’a leur classe qui constitue leur pouvoir immédiat. Bien entendu, nous n’avons pas de liberté complète. Mais nulle part ailleurs il n’existe actuellement de liberté comme en Russie. « À bas la guerre » ne signifie pas qu’il faille jeter les fusils. Cela signifie le passage du pouvoir d’une classe à une autre. Le faire comprendre, c’est là le centre de gravité de la situation actuelle. Le Blanquisme consistait en ce qu’il tentait de s’emparer du pouvoir, appuyé sur une minorité. Chez nous, il en va tout autrement. Nous sommes encore en minorité et reconnaissons la nécessité de gagner la majorité. À la différence des anarchistes, nous reconnaissons la nécessité de l’État, pour le passage au socialisme. La Commune de Paris nous a donné le modèle d’un État sur le patron des soviets de délégués ouvriers, de la puissance immédiate des travailleurs organisés et armés, de la dictature des ouvriers et des paysans. Le rôle des Soviets, l’importance d’une telle dictature est dans la violence organisée, opposée à la contre-révolution, dans la protection des conquêtes de la révolution en faveur du plus grand nombre avec son appui. Il ne saurait y avoir dualité de pouvoir dans l’État. Les Conseils de députés sont le type d’un État dans lequel la police est impossible. Le peuple s’y gouverne lui-même ; le retour à la monarchie y est impossible. L’armée et le peuple doivent se fondre ; c’est là la victoire de la liberté ! Tous doivent posséder des armes. Pour pouvoir confirmer la liberté, l’armement du peuple entier est nécessaire ; c’est là la nature de la Commune. Nous ne sommes pas des anarchistes qui rejettent l’organisation de l’État, c’est-à-dire la puissance en général, et en particulier celle de l’État des ouvriers eux-mêmes, organisés et armés, et l’organisation de l’État par leurs soviets. La vie a entremêlé la dictature du prolétariat et du paysannat avec la dictature de la bourgeoisie. Le degré suivant est la dictature du prolétariat ; celui-ci est insuffisamment organisé et éclairé ; il faut qu’il le soit. Il faut que, dans tout le pays, on crée de tels soviets d’ouvriers et de députés – la vie l’exige. Il n’y a pas d’autre chemin. C’est précisément là la Commune ! Le conseil des députés ouvriers n’est pas une corporation, comme la bourgeoisie veut le dire. Le peuple le considère autrement, et plus justement : il voit en lui un organe de pouvoir. Il voit que l’expédient pour sortir de la guerre, c’est la victoire des soviets de députés ouvriers. C’est vraiment là le type d’un État sous lequel on peut progresser vers le socialisme. Qu’un groupement s’empare du pouvoir, cela n’a pas grande importance. La révolution russe a atteint un palier plus élevé : il ne peut y avoir d’autre puissance d’État que celle des soviets, et c’est ce que redoute la bourgeoisie. Tant que les Soviets ne se seront pas emparés du pouvoir, nous ne le prendrons pas. Mais il faut que les Soviets soient poussés au pouvoir par une force vivante, sans quoi nous ne sortirons pas de la guerre que mènent les capitalistes en trompant le peuple. Tous les pays sont au bord de l’abîme ; il faut le comprendre. Il n’y a d’issue que dans la révolution socialiste. Il faut renverser le gouvernement ; mais c’est ce qui n’est pas compris de tous. Comme le pouvoir du gouvernement provisoire s’appuie sur le conseil des représentants du peuple, on ne peut pas le renverser « tout simplement ». Il peut et il doit être renversé par la conquête de la majorité au sein des Soviets ! En avant ! vers la puissance illimitée des représentants des ouvriers et des soldats, ou à reculons ! vers la guerre impérialiste – il n’y a pas d’autre voie. (Cité d’après Lénine, t. XX, I, p, 236.)

 

 

IV

 

Extrait du rapport sur la situation politique, fait à la conférence des partis panrusses des bolcheviks (24 avril-7 mai), où Lénine soutient encore la lutte contre une forte opposition.

 

Nous en sommes tous d’accord : le pouvoir doit être aux mains des soviets d’ouvriers et de soldats. Mais que devront, que pourront-ils faire, lorsque le pouvoir, en leur arrivant, sera aux mains du prolétariat et du demi-prolétariat ? Situation compliquée, difficile. Et, partant de la prise en mains du pouvoir, un danger surgit qui a joué un grand rôle dans de précédentes révolutions : c’est que la classe révolutionnaire, prenant en main le pouvoir d’État, ne sache qu’en faire. L’histoire des révolutions nous fournit des exemples de révolutions ayant échoué là. Les conseils de députés, ouvriers et soldats, qui couvrent actuellement d’un réseau la Russie entière, sont présentement au centre de toute la révolution ; il me semble cependant qu’ils sont insuffisamment compris et étudiés par nous. Lorsque ces soviets prendront en main le pouvoir, ce ne sera plus un État dans le sens usuel du mot. Jamais encore le monde n’a vu semblable puissance d’État se maintenir, mais le mouvement ouvrier du monde entier s’y acheminait. Cet État sera du même type que la Commune de Paris. Un tel pouvoir est une dictature, c’est-à-dire qu’il ne s’appuie pas sur la loi, ni sur la volonté officielle de la majorité, mais directement, immédiatement, sur la violence. La violence est l’instrument du pouvoir, Comment les Soviets emploieront-ils ce pouvoir ? En reviendront-ils aux anciens errements ? Gouverneront-ils par la police ? Vont-ils administrer au moyen des anciens organes de l’autorité ? À mon avis, ils ne le pourront pas ; en tout cas, une tâche immédiate se dresse devant eux ; à savoir l’érection d’un État non-bourgeois.

J’ai comparé, entre bolcheviks, cet État avec la Commune de Paris, dans ce sens que celle-ci a brisé les anciens cadres administratifs, et les a remplacés par des organes ouvriers entièrement neufs. On me reproche d’employer en ce moment un mot qui, plus que tout autre, effraye les capitalistes parce qu’ils y voient l’intention d’une introduction imminente du socialisme. Mais je n’entendais par là que le remplacement des vieux cadres par des cadres prolétaires neufs. Marx disait qu’il fallait y voir le plus grand pas en avant qu’ait amené le mouvement prolétarien mondial. La question des devoirs sociaux du prolétariat est pour nous d’une portée pratique immense ; d’un côté, parce que nous sommes aujourd’hui enchaînés à tous les autres pays, et que nous ne pouvons sortir de ce fourré : ou le prolétariat tout entier s’affranchira, ou il sera étranglé ; d’autre part, parce que les soviets de députés des ouvriers et des soldats sont une réalité.

Nul ne contestera qu’ils se soient emparés de toute la Russie : ils sont une puissance et il ne saurait y en avoir d’autre. Puisqu’il en est ainsi, faisons-nous une idée nette de la façon dont ils se serviront de ce pouvoir. On dit qu’il est le même qu’en France et qu’en Amérique ; mais il n’y a rien de semblable dans ces pays : il n’existe pas de pouvoir direct comparable... Quels sont donc les devoirs qui s’imposent au prolétariat révolutionnaire ? La grande lacune, le défaut capital de toutes les palabres socialistes, c’est que la question y est posée de façon trop générale : on parle de passage au socialisme, alors qu’il s’agit de parler d’actes, de mesures concrètes. Les uns sont déjà mûrs, d’autres pas encore. Nous traversons une période de transition. Nous avons visiblement fait surgir des formes qui ne ressemblent pas aux formes de l’État bourgeois ; des Conseils de députés d’ouvriers et de soldats – voilà une forme de l’État qui n’existe et n’a existé dans aucun État. Voilà une forme qui représente les premiers pas vers le socialisme, et qui est inévitable dans les débuts de la société socialiste. C’est un fait déterminant. La révolution russe a créé des soviets. En aucun pays du monde il n’y a et ne peut y avoir des organisations d’État de ce genre, et aucune révolution socialiste ne pourra opérer avec un autre pouvoir. Ce n’est pas pour créer une république bourgeoise ordinaire, ou pour passer immédiatement au socialisme que les Soviets de députés et soldats devront prendre le pouvoir. Cela n’est pas possible. Mais alors, pourquoi ? Il faut qu’ils prennent le pouvoir pour faire les premiers pas que l’on puisse et doive faire vers le socialisme. À cet égard, la peur est le pire des écueils. Il faut prêcher aux masses que ces pas doivent être faits tout de suite, sans quoi la puissance des soviets de députés ouvriers et soldats restera sans objet et sans profit pour le peuple... Pourquoi voulons-nous voir passer cette puissance aux mains desdits soviets ?

La première mesure à réaliser est la nationalisation du sol. Tous les peuples en parlent. On prétend que c’est là la plus utopique des mesures, et pourtant tous y viennent, précisément parce que la propriété foncière est, en Russie, dans un état de confusion telle qu’il n’y a pas d’autre expédient que de la transformer en propriété d’État. Voilà quelle est la tâche qui nous attend, parce que la majorité du peuple s’y déclare favorable. Nous avons besoin des soviets pour cela. Cette mesure est impossible à exécuter avec les anciens fonctionnaires.

Deuxième mesure à prendre. Nous ne pouvons pas dire que nous entendons « introduire » le socialisme, – ce serait une absurdité. Il nous faut propager le socialisme. La population russe se compose en majorité de paysans, de petits propriétaires incapables même d’y songer. Mais que pourraient-ils objecter à la création dans chaque village d’une banque qui leur permettrait d’améliorer leur exploitation ? Ils ne sauraient s’y opposer. Il faut que nous propagions parmi les paysans ces mesures pratiques et que nous fortifiions en eux la conscience du besoin intérieur qu’ils en ont. (Cité d’après Lénine, XX, I, p. 331, 334.)

 

 

Bolchevisme et social-démocratie.

 

Cet article, qui a pour titre « Sur notre Révolution », est l’un des derniers écrits de Lénine. Il a paru au début de janvier 1923. Les souvenirs de Souchanow sur la révolution de 1917 (de la chute du tsar jusqu’à la prise du pouvoir politique par les bolcheviks) qui lui servent de point de départ, sont orientés vers le socialisme de gauche qui, tout en rejetant Kerenski, ne veut pas davantage entendre parler des méthodes bolcheviques. Comme il a été dit plus haut, Souchanow a été condamné, en 1931, à dix ans de prison par les bolcheviks, en qualité de chef des Mencheviks et pour cause de menées antirévolutionnaires. Cet article de Lénine fait ressortir nettement la différence qui existe entre le bolchevisme et tout socialisme opportuniste, qui croit à une évolution pacifique, à la démocratie parlementaire, etc. (Cité d’après les œuvres russes de Lénine, t. XXVII.)

 

Ces jours-ci, j’ai feuilleté les souvenirs de Souchanow sur la Révolution. On y est frappé par le caractère pédantesque de tous nos démocrates petit-bourgeois et de tous les héros de la IIe Internationale (ou Internationale socialiste). On n’a même pas besoin de le dire : ils sont extraordinairement lâches, et les meilleurs d’entre eux recourent à des faux-fuyants dès qu’il s’agit de dévier tant soit peu du modèle allemand (c’est-à-dire de la foi que la social-démocratie allemande professe dans le parlementarisme et la démocratie. – Note de l’auteur.) Il est superflu de rappeler cette caractéristique de tous les démocrates petit-bourgeois : ils l’ont suffisamment montrée au cours de la révolution ; de même que l’on est frappé de leurs efforts serviles pour imiter le passé.

Ils se nomment eux-mêmes Marxistes, mais ils ne prennent le Marxisme qu’avec une pédanterie incommensurable. Ils n’ont rien compris à ce qui est caractéristique dans le Marxisme, à savoir la dialectique révolutionnaire ; les indications mêmes de Marx sur la nécessité d’une souplesse extrême, en temps de révolution, sont restées lettre morte : elles ont même passé inaperçu. Tel, par exemple, l’avis de Marx dans sa correspondance, se rapportant à l’année 1856, où il exprime l’espoir de rattacher au mouvement ouvrier une jacquerie allemande capable de créer des conditions révolutionnaires, – ils contournent cette indication directe même, comme le chat tourne autour d’un brouet brûlant.

Dans toute leur conduite, ils se révèlent des réformateurs lâches qu’effraye une rupture avec la bourgeoisie ; il n’en est même pas question ! Mais en même temps ils dissimulent leur lâcheté sous les plus creuses des phraséologies et des vantardises. Pourtant, on est frappé, du point de vue purement théorique, de leur incapacité à saisir les réflexions suivantes du marxisme ; jusqu’ici, ils ont vu le capitalisme et la démocratie bourgeoise suivre, dans leur développement, une voie déterminée en Europe occidentale, et c’est pourquoi ils ne peuvent se représenter que cette voie puisse, moyennant quelques modifications, insignifiantes au point de vue de l’histoire mondiale, servir de type.

Tout d’abord : la Révolution, qui se rattache à la première guerre mondiale impérialiste. Il était forcé que, dans cette révolution, parussent des traits nouveaux, ou du moins des manières différentes de procéder, conséquences directes de la guerre, car, nulle part au monde, il n’y eut semblable guerre en des circonstances comparables. Jusqu’à ce jour même, nous voyons la bourgeoisie des pays les plus riches, incapables depuis cette guerre, de rétablir les conditions normales de la vie bourgeoise ; mais nos réformateurs, petit-bourgeois qui jouent les révolutionnaires, ont vu et voient encore dans les conditions bourgeoises normales une limite qu’il ne faut franchir à aucun prix, comprenant ainsi cette norme de la façon la plus étroite et la plus schématique. En second lieu, ils sont entièrement étrangers à cette idée que, dans l’histoire du monde, les lois de l’évolution n’excluent nullement, mais supposent, au contraire, des chapitres isolés de développement où se manifestent des particularités, soit dans la forme, soit dans l’ordre inhérent à cette évolution. Il ne leur vient pas même à l’esprit que la Russie puisse et doive forcément présenter quelques originalités, par le fait de sa situation à la limite des pays civilisés et de ceux que la guerre entraîne pour la première fois et définitivement dans la civilisation – pays de l’Orient tout entier, pays extra-européens. Ces particularités sont naturellement dans la ligne de l’évolution mondiale, mais elles différencient cependant la Révolution russe des révolutions précédentes en pays de l’Europe occidentale, et présentent quelques nouveautés à son passage dans lès pays d’Orient.

C’est ainsi qu’ils jugent sur de vieux clichés stéréotypés au moment de la floraison de la social-démocratie allemande, lorsqu’ils prétendent que nous ne sommes pas mûrs pour le socialisme, que – ainsi s’expriment quelques-uns de leurs savants en chambre – nous manquons des prévisions objectives d’économie nécessaires au socialisme. Aucun d’eux ne songe à se demander ceci : Un peuple qui se trouve en face d’une situation révolutionnaire telle qu’on l’a vue se développer au cours de la première guerre impérialiste, un tel peuple, dis-je, ne pouvait-il pas, précisément sous l’impression d’une situation inextricable, se précipiter dans une lutte qui lui ouvrait des chances de conquérir pour lui-même des conditions inusitées pour le développement de la civilisation ?

La Russie n’a pas atteint encore aux hauteurs de la puissance de production où le socialisme est possible. C’est cette thèse que les héros de la IIe Internationale – et Suchanow parmi eux – s’en vont colportant. Ils répètent de mille manières cette constatation indiscutable, et il leur semble qu’elle est décisive dans l’appréciation de notre révolution.

Eh bien, quoi ? si des circonstances singulières ont entraîné la Russie des premiers, dans la guerre mondiale impérialiste, à laquelle prennent part tous les pays occidentaux tant soit peu influents ? Quoi donc, si la bizarrerie des circonstances a placé la Russie à la limite des révolutions orientales naissantes, et même commencées ? et cela précisément dans les conditions qui nous permettaient de réaliser la combinaison nécessaire d’une jacquerie avec le mouvement ouvrier – condition dont un marxiste tel que Marx avait écrit en 1856 comme d’une perspective possible, en la rapportant à la Prusse ? Quoi donc, si la situation absolument sans issue a décuplé les forces ouvrières et paysannes, leur ouvrant ainsi des possibilités de transition pour la création de bases nouvelles de civilisation, différentes de ce qu’elles sont dans tous les États occidentaux ? La ligne générale du développement historique mondial s’en est-elle modifiée pour cela ? les rapports fondamentaux entre les classes se sont-ils par là transformés, dans quelque État entraîné dans l’orbite de l’histoire universelle ?

Si l’introduction du socialisme exige un certain niveau de culture (bien que nul ne puisse dire au juste en quoi consiste ce certain niveau de culture), on se demande pourquoi nous ne commencerions pas à conquérir par des voies révolutionnaires les bases nécessaires à ce certain niveau, pour ne nous mettre qu’ensuite à rattraper les autres nations, en posant pour base la puissance ouvrière et paysanne et le régime des Soviets ?

Vous dites que la création du socialisme demande une civilisation. Fort bien ; mais pourquoi ne pouvions-nous commencer par créer chez nous les prémisses de la civilisation, telle que l’expulsion des propriétaires terriens et des capitalistes russes, pour ne passer qu’ensuite au mouvement vers le socialisme ? Dans quels livres avez-vous lu que de telles transformations soient interdites ou impossibles à l’ordre historique normal ?

Napoléon a écrit : « On s’engage et puis on voit. » En traduction libre, cela signifie : « Il faut tout d’abord s’engager dans un combat sérieux, et puis on verra bien. » Eh bien, nous nous sommes engagés dans une lutte sérieuse en octobre 1917, et puis seulement nous avons vu l’évolution de détails telle que la paix de Brest-Litovsk et l’économie politique nouvelle (du point de vue de l’histoire du monde, ce ne sont là évidemment que des détails). Présentement, il est déjà certain que nous avons triomphé sur le terrain des fondements à poser.

Nos Suchanows (sans parler des social-démocrates de droite) ne réfléchissent pas que les révolutions ne peuvent se faire d’aucune autre façon.

Nos épiciers européens ne songent même pas un instant au fait que les révolutions à venir éclatant en des contrées beaucoup plus peuplées, se distinguant par la diversité des rapports sociaux, leur donneront sans aucun doute le spectacle de bien plus de particularités encore que la révolution russe.

Certainement, le manuel publié d’après Kautsky a rendu en son temps de grands services. Mais il est grand temps de renoncer à l’idée que ce manuel a prévu toutes les formes de l’évolution universelle. Il serait temps de proclamer imbéciles tous ceux qui pensent ainsi.

 

 

La dictature du prolétariat.

 

En 1920, Lénine projeta la publication d’une brochure sur la dictature du prolétariat, mais il n’aboutit qu’à l’élaboration d’un programme. Par les aphorismes qu’il contient, ce projet donne néanmoins un aperçu fort instructif de sa conception de l’État. Nous citons ici quelques-uns de ces aphorismes, d’après l’édition russe des œuvres de Lénine, tome XXV.

 

A) La dictature du prolétariat, forme nouvelle de la lutte de classes du prolétariat.

1. Le fonds de l’incompréhension « socialiste » d’une dictature du prolétariat, c’est l’abandon à mi-chemin de l’idée de lutte de classes. La dictature du prolétariat est la suite de sa lutte de classes sous des formes nouvelles. C’est là ce qu’il y a de caractéristique, et c’est ce qu’on ne comprend pas. Le prolétariat, en tant que classe, poursuit à lui seul sa lutte de classes.

2. L’État n’est que l’arme du prolétariat dans sa lutte de classes. Un gourdin particulier ! rien de plus !

3. Les formes que revêt la lutte du prolétariat ne peuvent, sous sa dictature, être les formes anciennes. Cinq nouvelles tâches sous des formes correspondantes :

4 a). Écrasement de la résistance des exploiteurs. – 1. Acuité particulière de la lutte de classes. – 2. Nouveaux modes de résistance, correspondant au capitalisme à son apogée (conjurations, sabotage, action sur la petite bourgeoisie).

5 b). La guerre civile, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.

6 c). Neutralisation de la classe moyenne, particulièrement du paysannat.

7 d). Exploitation de la bourgeoisie. Spécialistes. Non seulement écrasement de la résistance, non seulement neutralisation, mais réquisition pour le travail, contrainte de servir le prolétariat.

8 e). Éducation à une discipline nouvelle. – 1. La dictature du prolétariat et le syndicat. – 2. L’ouvrier modèle communiste. – 3. L’épuration du parti et sa raison d’être. – 4. Primes et salaires suivant rendement.

B) La dictature du prolétariat envisagée comme destruction de la démocratie bourgeoise et création de la démocratie prolétarienne. – 1. Dictature et démocratie, notions générales et abstraites, d’après Charles Kautsky. La dictature négation de la démocratie. Pour qui ? Le point de vue démocratique abstrait, petit-bourgeois, démocratique et le Marxisme (Lutte de classes). – 2. « Liberté » du propriétaire de marchandises ; liberté, dans quel but ? de quoi ? pourquoi ? en quoi ? – 3. L’égalité des propriétaires de marchandises... (Lénine entend : égalité des possédants et des non-possédants dans la société bourgeoise. – Note de l’auteur.)

 

 

Droit et terrorisme.

 

Lors de la rédaction du Code pénal pour la république de l’Union en 1922, Lénine se préoccupa spécialement du châtiment de la contre-révolution, avec l’aide de l’étranger. Comme le prouve la lettre suivante à Kurski, commissaire à la Justice, l’article 57, qui a trait à cette contre-révolution, a été formulé sous l’influence décisive de Lénine. Il en avait esquissé plusieurs projets, dont nous reproduisons le premier :

 

Toute propagande, toute agitation ou participation à l’organisation, la coopération à des organisations tendant à seconder telle portion de la bourgeoisie internationale qui – ne reconnaissant pas comme légitime le régime de propriété à venir, destiné à remplacer le capitalisme – s’efforce à le renverser par la violence, ou par voie d’intervention, d’opposition, d’espionnage, de financement de la presse, ou de moyens similaires, sera condamné à la peine maximum : En cas de circonstances atténuantes, cette peine sera commuée en aliénation de la liberté ou bannissement.

 

À ce projet, Lénine joignait une lettre par laquelle il cherchait à justifier le terrorisme politique.

 

17 mai 1921.

Compagnon Kurski,

 

Comme suite à notre conversation, je vous envoie ici le projet d’un paragraphe complémentaire au Code pénal... La pensée fondamentale en est claire, je pense : exposer ouvertement la thèse de principe, politiquement vraie (et non juridiquement rétrécie) établissant la nature, la justification, la nécessité et les limites de la Terreur. Le tribunal ne doit pas abolir la Terreur – le promettre serait tromper ou se tromper – mais la justifier en principe et lui donner forme juridique, en sincérité et sans embellissements. Il faut pousser les définitions le plus loin possible, car, dans la pratique, le sentiment du droit et la conscience révolutionnaires jugeront seuls d’une application plus ou moins large. (D’après Le Bolchevik du 31 octobre 1930.)

 

 

Profession de foi matérialiste.

 

En 1922, Lénine publia dans la revue récemment fondée, Sous la bannière du Marxisme (opuscule de mars), un article-programme dans lequel il expose ses vues athées et les moyens de les propager. Il fait ressortir que c’est l’un des premiers devoirs de la nouvelle revue matérialiste de s’élever contre tous les courants philosophiques antimatérialistes à la mode, et de soutenir par là la tradition de pensée matérialiste qui s’était développée dans l’Intelligentsia russe. Citons, d’après Lénine (Œuvres russes, t. XXVII) :

 

Il suffit de rappeler le nombre immense des courants philosophiques nés à la mode, qui surgissent si fréquemment en Europe – à commencer par les courants nés avec la découverte du radium et en finissant par ceux qui se réclament d’Einstein – pour se représenter le lien qui existe entre les intérêts de classe et la condition de classe de la bourgeoisie, l’appui qu’elle donne à toutes les formes de la Religion et la valeur idéale des courants philosophiques à la mode.

Il ressort, de ce qui précède, qu’un périodique qui prétend être un organe du matérialisme militant doit être tout d’abord un instrument de lutte dans le sens de la dénonciation et de la poursuite impitoyables de tous les « valets diplômés de la prêtraille », – qu’ils se posent en représentants de ln science officielle ou en francs-tireurs – publicistes se disant démocrates de gauche ou socialistes idéologues.

En second lieu, une telle revue doit être un instrument de l’athéisme militant. Il existe chez nous des autorités ou, du moins, des institutions d’État, qui se chargent de cette besogne. Mais ladite besogne est dirigée mollement, de façon absolument insuffisante, elle est visiblement écrasée sous le poids des conditions générales de notre bureaucratie russe, bien que russe soviétique. Il importe donc que, en complément des institutions d’État correspondantes et pour les perfectionner et les animer, il se crée un périodique ayant mission de devenir un organe de matérialisme militant, et de soutenir une propagande et une action athée ininterrompues. Il faut suivre en tous pays la littérature correspondante ; et traduire, ou, tout au moins, rendre tout ce qui a quelque valeur dans ce domaine.

Dès longtemps Engels a conseillé aux chefs du prolétariat actuel de traduire la littérature athée de combat de la fin du XVIIIe siècle, afin de la répandre dans les masses. À notre honte nous ne l’avons pas fait jusqu’ici. Cela prouve une fois de plus qu’il est beaucoup plus facile, au cours d’une période révolutionnaire, de s’emparer du pouvoir que de s’en bien servir. (Ce reproche est aujourd’hui sans objet : on a fait les traductions désirées ; une abondante littérature, livres et périodiques, paraît pour l’encouragement de l’athéisme dans l’Union des Soviets. – Note de l’auteur.)

On a parfois cherché à justifier cette mollesse, cette inertie, cette impuissance, par toutes sortes de considérations d’ordre supérieur ; c’est ainsi que la vieille littérature athée du XVIIIe siècle serait surannée, antiscientifique, naïve, etc. Il n’est rien de pire que semblables sophismes soi-disant scientifiques, derrière lesquels ne s’abritent, en réalité, que pédantisme ou incompréhension totale du Marxisme. Assurément, il se trouve dans les écrits athées des révolutionnaires du XVIIIe siècle bien de la naïveté et bien du non-scientifique. Mais rien n’interdit aux éditeurs de ces écrits de les abréger ou de les accompagner de brèves préfaces – où l’on signalerait les progrès de la critique scientifique en matière de Religion, que l’humanité a enregistrés depuis la fin du XVIIIe siècle, – et des notes renvoyant aux ouvrages les plus récents. Ce serait la plus grande et la plus grave erreur que pût commettre un marxiste, que de croire que les masses populaires embrassant des millions d’individus (spécialement des ouvriers et des paysans) condamnées par la société actuelle à l’obscurantisme, à l’ignorance et aux préjugés, ne puissent sortir de ces ténèbres et ne s’affranchir que dans la ligne des lumières purement marxistes. Il faut donner à ces masses les matériaux les plus divers de la propagande athée, leur faire connaître des faits dans les domaines les plus différents de la vie, il faut aller à eux de toutes façons, afin de les intéresser, les réveiller de leur sommeil religieux, les secouer de la façon et dans les directions les plus opposées, etc.

Les œuvres libres, vivantes, pleines de talent des anciens athées du XVIIIe siècle, combattant franchement et de façon tranchante le cléricalisme régnant, mille fois plus propres à réveiller les gens de leur sommeil religieux que les répétitions ennuyeuses et sèches du marxisme, prépondérantes dans notre littérature – que n’illustrent presque jamais des exemples – ou des récits adroitement choisis et qui, à dire vrai, faussent même le marxisme. Toutes les œuvres importantes de Marx et d’Engels sont traduites, chez nous. Il n’y a donc aucune raison pour que le vieil athéisme et le vieux matérialisme ne profitent pas des améliorations introduites par Marx et Engels. L’essentiel – et c’est ce que nos communistes soi-disant marxistes, mais en réalité mutilateurs de Marx, perdent de vue trop souvent – est d’intéresser la masse encore privée de tout développement à une attitude raisonnée en face des questions religieuses comme à une critique consciente de la Religion.

Que, d’autre part, l’on considère les représentants actuels de la critique scientifique de la Religion : presque tous ces représentants de la bourgeoisie cultivée complètent leurs propres réfutations de préjugés religieux, d’idées qui les dénoncent comme les vassaux de la bourgeoisie, et valets diplômés du cléricalisme. Le savant allemand bien connu, Arthur Drews, réfutant les fables et les préjugés religieux dans son ouvrage sur le Mythe chrétien, en disant que d’ailleurs le Christ n’a jamais existé, se déclare cependant, en matière de conclusion, favorable à la religion, mais à une religion rénovée, épurée, affinée, capable d’opposer une résistance au flot naturaliste qui monte de jour en jour. Voilà un réactionnaire franc et conscient qui aide ouvertement les exploiteurs à remplacer les préjugés anciens et pourris par d’autres préjugés plus mauvais et plus vulgaires encore.

Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu’il ne faille pas traduire Drews. Cela signifie que les communistes et tous les matérialistes conséquents ont le devoir, bien que se ralliant jusqu’à un certain point à la partie éclairée de la bourgeoisie, de la dénoncer impitoyablement aussitôt qu’elle se montre réactionnaire. Cela signifie enfin que l’on trahit le marxisme et le matérialisme lorsqu’on a honte de s’allier avec la bourgeoisie du XVIIIe siècle, par conséquent, de l’époque à laquelle elle était révolutionnaire...

Tous les documents se rapportant aux États-Unis d’Amérique, où apparaît moins qu’ailleurs l’alliance officielle, gouvernementale, du Capital et de la Religion, sont d’une importance exceptionnelle. (Lénine pense visiblement ici à la séparation de l’Église et de l’État en Amérique. – Note de l’auteur.) Mais, par là, nous voyons plus clairement que la soi-disant démocratie contemporaine (devant laquelle les Mencheviks, les socialistes révolutionnaires et une partie des anarchistes rampent de façon si absurde) ne représente autre chose que la liberté de proclamer ce qu’il est avantageux à la bourgeoisie de proclamer : c’est-à-dire les idées les plus réactionnaires sur la Religion, la superstition, la défense des exploiteurs, etc.

 

Lénine termine son article par une exhortation à la lutte contre les courants de sciences naturelles, où l’on croit pouvoir se passer d’une base philosophique, donc, suivant Lénine, matérialiste, des sciences. On voit ainsi se manifester clairement sa conviction de l’indissoluble lien qui existe entre le Marxisme et Hegel.

 

Comprenons bien que ni les sciences naturelles, ni un matérialisme sans fondement philosophique solide ne peuvent mener la lutte contre l’assaut des idées bourgeoises et le rétablissement des idées bourgeoises. Pour conduire cette lutte jusqu’à la victoire finale, il faut que l’homme scientifique soit un matérialiste de notre temps, par conséquent un adepte conscient du matérialisme que Marx incarne, c’est-à-dire un matérialiste dialecticien. Les collaborateurs du périodique Sous la bannière du Marxisme devront organiser dans ce but l’étude systématique de la dialectique d’Hegel prise du point de vue matérialiste, c’est-à-dire l’étude de cette dialectique, pratiquement employée par Marx dans son ouvrage Le Capital comme dans ses travaux historiques et politiques. Il l’employa avec un tel succès, que, chaque jour, le réveil de classes nouvelles à la vie et à la lutte vient en Orient confirmer la valeur du marxisme (au Japon, aux Indes, en Chine, c’est-à-dire cette centaine de millions d’âmes qui compose la plus grande partie de la terrestre dont l’inertie et la léthargie historiques conditionnaient jusqu’ici la stagnation et la décomposition dans les principaux États d’Europe).

Il est évident que cette étude, cette importance et cette propagande de dialectique hégélienne rendent le travail extraordinairement ardu ; les premiers essais dans ce sens n’iront pas sans erreurs. Mais seuls ceux qui ne font rien ne se trompent jamais. Appuyons-nous sur la façon dont Marx appliquait la dialectique d’Hegel, interprétée de façon matérialiste ; il nous faut travailler cette dialectique dans tous les sens, introduire dans notre revue des extraits des principales œuvres de Hegel, les interpréter de façon matérialiste, les commenter sur exemples tirés de l’application de la dialectique par Marx ; mais nous devons aussi la commenter en puisant nos exemples dans le domaine des conditions politiques et économiques. L’histoire contemporaine, surtout la guerre impérialiste actuelle et la révolution sont particulièrement riches en exemples. À mon avis, les rédacteurs et les collaborateurs du périodique Sous la bannière du Marxisme devraient former une sorte de société des amis matérialistes de la dialectique hégélienne. Les naturalistes du temps présent trouveront dans la dialectique d’Hegel, interprétées sous l’angle matérialiste (et pourvu que nous sachions chercher et que nous apprenions à les aider) nombre de solutions aux questions philosophiques soulevées par la Révolution au sujet des sciences naturelles, et qui détournent de l’Intelligentsia les admirateurs de la mode bourgeoise, pour les jeter dans la réaction.

 

Il est inutile de reproduire ici d’autres preuves de la position prise par Lénine vis-à-vis de la Religion : on peut les trouver groupées toutes dans le recueil de morceaux choisis Lénine et la Religion (Vienne-Berlin, 1926).

 

 

 

LE BUT DU PLAN QUINQUENNAL

 

Le 5 février 1931, en présence des chefs de l’industrie russe socialisée, Staline prononça un discours-programme, caractéristique pour l’ensemble de la politique de l’économie bolchevique et pour la fixation des buts du Plan quinquennal.

Tout d’abord, il annonça que la production devrait être relevée de 45 % pendant l’année 1931. Puis il recommanda de ne pas rester en deçà du plan, comme au cours de l’année précédente, où l’accroissement de production avait été de 25 % au lieu de 31 %. Cette introduction fut suivie de son exposé de principes.

 

 

Les conditions préliminaires naturelles, économiques et politiques.

 

Qu’est-ce qui nous assure que nous ne verrons pas se renouveler cette année le cas de l’an dernier, que le Plan sera complètement réalisé, que nous utiliserons toutes nos possibilités autant qu’il sera nécessaire pour que nos engagements ne restent pas, jusqu’à un certain point, lettre morte ? Dans l’histoire des États, des pays, des armées, on a vu des cas où toutes les chances de succès, de victoire, se trouvaient réunies ; mais ces chances n’étant pas exploitées, faute d’être aperçues par les chefs, les armées connurent la défaite.

Possédons-nous ce qu’il faut pour atteindre les chiffres fixés par le contrôle pour l’année 1931 ? Oui, nous l’avons. En quoi consistent ces possibilités ? Que faut-il pour les utiliser ?

Tout d’abord, il nous faut avoir en quantité suffisante les trésors de la nature : minerai de fer, houille, huile, pain, coton. Les avons-nous ? Oui, nous les possédons. Ils se trouvent, chez nous, en quantités plus abondantes qu’en tout autre pays. Prenons pour exemple l’Oural, qui représente un ensemble de richesses telles qu’il ne peut s’en trouver de semblables en aucun autre pays. Fer, charbon, cuivre, huile, céréales – que n’y a-t-il pas dans l’Oural ? Chez nous, il y a de tout, sauf peut-être du caoutchouc, mais d’ici deux ou trois ans nous aurons à notre disposition même le caoutchouc. Nous sommes entièrement pourvus, pour ce qui est des richesses du sol. Nous les possédons même au delà du nécessaire.

Que nous faut-il de plus ?

Ce qu’il faut, c’est une puissance ayant la volonté et le pouvoir d’organiser en faveur du peuple l’exploitation de ces richesses naturelles immenses. Semblable puissance existe-t-elle chez nous ? Elle existe. Assurément, notre travail d’exploitation des trésors du sol ne va pas sans frottements parmi nos ouvriers. Ainsi, le pouvoir des Soviets a dû lutter, l’an dernier, pour la formation d’une seconde circonscription minière de fer et de charbon, sans laquelle nous ne saurions nous développer davantage. Mais nous avons vaincu cette difficulté sous peu, cette circonscription sera à nous.

Que nous faut-il encore ?

Il faut que ce pouvoir ait l’appui d’une masse de millions de travailleurs et de paysans. Notre pouvoir possède-t-il cet appui ? Oui, il le possède. On chercherait en vain, dans le monde, un pouvoir possédant un appui comparable à celui que les paysans et les ouvriers apportent au pouvoir des Soviets. Je ne ferai pas allusion ici à l’accroissement de la concurrence socialiste, aux ouvriers modèles, à la campagne entreprise en faveur du projet financier administratif, élaboré dans les masses, en contre-épreuve.

Tous ces faits sont universellement connus : il en ressort clairement l’appui que la masse de millions de travailleurs apporte au pouvoir des Soviets.

Que manque-t-il encore pour répondre aux chiffres fixés par le contrôle pour 1931 ?

Il faut un régime affranchi des maladies inguérissables du capitalisme et assurant aussi une sérieuse supériorité sur le capitalisme. Guerre, chômage, gaspillage, misère des masses, telles sont les tares inguérissables du capitalisme. Notre régime ne connaît pas ces maux, car le pouvoir est à nos mains, aux mains de la classe ouvrière ; car nous suivons un plan d’administration, nous recueillons avec méthode les rentrées, et nous les répartissons équitablement entre les diverses branches de l’économie nationale. Nous sommes affranchis des tares susdites. C’est là ce qui nous différencie du capitalisme, c’est là notre supériorité sur le capitalisme. Observons de quelle manière les capitalistes entendent surmonter la crise : ils abaissent au maximum le salaire des ouvriers. Ils abaissent au maximum le prix brut des matières premières et ces vivres. Quant aux produits manufacturés, ils ne veulent en aucune façon en abaisser le prix ; c’est-à-dire qu’ils veulent surmonter la crise aux dépens des véritables consommateurs : les ouvriers, aux dépens des paysans, des artisans, des pays producteurs de matières brutes et des produits de consommation.

Les capitalistes scient la branche sur laquelle ils sont assis. Au lieu de sortir de la crise, ils ne font que s’y enfoncer, et il n’en sort que les probabilités de plus en plus nombreuses d’une crise nouvelle, plus aiguë que la première. Notre supériorité consiste en ce que nous ne connaissons pas de crises de surproduction, que nous n’avons ni n’aurons des millions de sans-travail, que nous n’avons pas l’anarchie dans la production. Car nous avons un plan d’économie méthodique. Mais ce n’est pas tout. Nous sommes la patrie de l’industrie la plus concentrée. C’est-à-dire que nous pouvons édifier notre industrie sur les meilleures bases techniques, que, par suite, nous sommes en mesure d’assurer une productivité du travail, une cadence de concentration dans l’approvisionnement, inconnues jusqu’ici. Notre faiblesse dans le passé consistait en ce que cette industrie était fondée sur une culture parcellarisée de la terre. Mais cela fut, et n’existe plus aujourd’hui. Demain, peut-être dans un an, nous serons le pays des plus grandes exploitations agricoles du monde. Les Sovkhozes et les Kolkhozes – qui sont des manières de grande exploitation – rendent déjà, cette année, la moitié de nos céréales marchandes. Cela prouve que notre régime, celui des Soviets, nous ouvre des possibilités de marche en avant auxquelles ne peut prétendre aucun pays bourgeois.

Que nous manque-t-il encore, pour chausser des bottes de sept lieues ?

Il faut un parti suffisamment fermé et uni, pour réunir en une centrale les efforts des meilleurs représentants de la classe ouvrière, – gui soit assez expérimenté pour ne pas capituler devant les difficultés, et pour appliquer systématiquement la véritable politique bolchevique révolutionnaire. Avons-nous un tel parti ? Oui, nous le possédons. Sa politique est-elle adéquate ? Oui, elle est bonne, car elle obtient de sérieux résultats. C’est ce que reconnaissent non seulement les amis, mais les adversaires de la classe ouvrière.

 

 

Pour la maîtrise de la technique.

 

Nous sommes donc en possession des possibilités objectives – condition première de l’exécution du plan. Mais remplissons-nous la deuxième condition : la capacité d’exploiter ces possibilités, autrement dit : avons-nous à la tête des usines, des exploitations, des mines, la direction adéquate ? tout va-t-il bien de ce côté ? Malheureusement non ; et, comme bolcheviks, il nous faut en convenir ouvertement et loyalement.

Qu’est-ce que diriger la production ? Chez nous, on n’envisage pas toujours ce problème d’un œil bolchevique. Chez nous, on croit souvent que diriger des entreprises est synonyme de donner des signatures. C’est triste, mais c’est ainsi. On est amené malgré soi à penser aux Pompadour (caricatures de gouverneurs du temps des tsars. – Note de l’auteur) de Schedrin (satiriste russe). On se souvient des avis de la femme de Pompadour à son fils : « Ne te casse pas la tête à t’instruire, n’approfondis pas les choses ; d’autres s’en chargeront ; ce n’est pas ton affaire ; ton devoir consiste à signer des papiers. »

Reconnaissons notre honte qu’il ne manque pas de bolcheviks, parmi nous, qui dirigent en signant des papiers. Quant à aller au fond des choses, à se rendre maître de la technique, à devenir le maître de l’exploitation, on ne fait rien pour cela.

Comment est-il possible que nous, les bolcheviks, qui avons traversé trois révolutions, triomphé dans la cruelle guerre civile, nous qui avons résolu le difficile problème de créer une industrie, qui avons enrouté le paysan sur la voie du socialisme, – comment est-il possible que, lorsqu’il s’agit de décider de la production et de la diriger, nous capitulions devant le papier ?

La raison de ce phénomène, c’est qu’il est plus aisé de signer des papiers que de conduire la production. Et c’est ainsi que nombre d’artisans de l’économie nationale se sont rangés sur la voie de moindre résistance. Cela, c’est de notre faute, la faute du pouvoir central. Il y a dix ans, on donna le mot d’ordre suivant : Comme les communistes ne possèdent pas encore comme il le faudrait la technique de la production, et qu’il leur reste à apprendre la conduite des affaires, la production sera conduite par des spécialistes et des ingénieurs ; vous, les communistes, ne vous mêlerez pas de la technique de l’entreprise, mais, quand même vous ne vous en mêlez pas, apprenez la technique, la science de diriger la production, afin que, avec les spécialistes qui nous sont dévoués, vous puissiez devenir les véritables chefs, les vrais maîtres de la production. Tel était le mot d’ordre. Mais qu’en advint-il, en réalité ? On rejeta la deuxième partie de la formule, car il est difficile d’apprendre, – et l’on en banalisa la première partie. On interpréta la non-immixtion dans le sens d’un refus d’apprendre la technique de production. Il en sortit une absurdité, absurdité dangereuse et nuisible, dont il faut nous libérer, et le plus tôt sera le mieux.

 

Staline prétend faire servir le sabotage de preuve contre ce refus d’une direction économique par les communistes, et poursuit :

 

Comment a-t-il pu se faire que l’œuvre de saboteurs prît des proportions aussi démesurées, et à qui la faute ? C’est à nous-mêmes. Si nous avions posé différemment la question de la conduite des affaires, si nous avions passé bien plus tôt à l’apprentissage de la science de production et de la technique, si nous nous étions occupés plus souvent et avec bon sens de la conduite des affaires, les malfaisants n’eussent pas réussi à faire tant de mal.

Il faut que nous devenions nous-mêmes des spécialistes, les maîtres de l’entreprise, il faut nous tourner du côté de la technique de la science technique...

Il y a bel âge que l’on devrait se tourner vers la technique. Il faut rejeter le vieux mot d’ordre, la consigne surannée de la non-intervention dans la technique, il faut soi-même devenir spécialiste, connaisseur, maître consommé de l’entreprise.

On demande souvent pourquoi il n’y a pas, chez nous, unité de commandement. Il n’y en a et n’y en aura pas, tant que nous n’aurons pas maîtrisé la technique. Tant que parmi nous, les bolcheviks, il n’y aura pas assez de gens qui s’entendent en questions techniques, économiques et financières, il n’y aura pas, chez nous, de véritable unité de commandement. Écrivez autant de résolutions qu’il vous plaira, prêtez serment tant que vous voudrez, mais tant que vous ne vous serez pas assimilé la technique, les finances de la fabrique, de l’entreprise, de la mine, il n’y aura pas d’ordre.

La tâche consiste donc à nous emparer nous-mêmes de la technique, à devenir nous-mêmes maîtres de l’exploitation. Nous ne trouverons que là les garanties nécessaires à l’exécution parfaite de nos plans, et au commandement unique.

Ce n’est certes pas chose facile, mais elle n’est pas impossible à réaliser. La science, l’expérience technique, les connaissances, tout cela est enseigné par la vie : On ne les a pas aujourd’hui, demain on les possédera. L’essentiel, ici, c’est d’avoir le désir bolchevique passionné de conquérir la technique et la science de la production. Un désir passionné permet de réussir à tout et de surmonter toutes les difficultés.

 

 

La tâche russe.

 

On demande parfois si l’on ne pourrait pas ralentir l’allure, enrayer le mouvement ? Non, c’est impossible ! Camarades, nous ne devons pas abaisser la cadence ; au contraire, il faut l’accélérer dans la mesure des forces et des possibilités. C’est ce que nous imposent nos engagements vis-à-vis des paysans et des ouvriers de l’Union des Soviets. C’est ce que nous imposent nos engagements envers la classe ouvrière du monde entier. Ralentir l’allure, c’est rester en arrière : les traînards sont des vaincus ; et nous ne voulons pas être des vaincus. Non, nous ne le voulons pas. L’histoire de la vieille Russie est tissée de défaites à cause de son état arriéré. Les Khans mongols l’ont battue ; les Beys turcs l’ont battue ; les grands seigneurs de Suède l’ont battue ; les Pans polono-lithuaniens l’ont battue, de même les capitalistes anglo-français et les barons japonais. Ils l’ont battue parce qu’elle était arriérée, parce qu’elle l’était au point de vue militaire, culturel, industriel-étatiste, agricole. Ils frappèrent parce qu’ils y trouvaient intérêt et qu’ils ne risquaient aucun châtiment. Rappelez-vous la parole du poète prérévolutionnaire : « Toi, petite mère Russie, tu es pauvre, et pourtant riche en superflu ; tu es à la fois puissante et sans forces. » Ces mots du poète, ces messieurs s’en sont pénétrés. Ils frappèrent, en disant : « Tu es riche en superflu, aussi peut-on tirer de toi du butin. » Ils frappèrent, disant : « Tu es pauvre et sans forces, aussi peut-on te battre et te dépouiller sans en être puni. » C’est la loi du capitalisme : frapper les faibles et les rétrogrades. C’est la loi des loups du capitalisme. Tu es un traînard, tu es faible, tu as donc tort, et l’on peut te frapper et t’asservir. Tu es puissant, donc tu as raison, aussi faut-il se défier de toi.

Voilà pourquoi nous ne devons plus être des retardataires.

Dans le passé, il n’y avait et ne pouvait pas y avoir de Patrie pour nous, mais aujourd’hui que nous avons un gouvernement ouvrier, il est pour nous une patrie, et nous défendrons son indépendance. Voulez-vous que notre patrie socialiste soit battue et qu’elle perde sa liberté ? Si ce n’est pas cela que vous voulez, rompez au plus vite avec ses errements rétrogrades, et adoptez une allure véritablement bolchevique dans le développement de son économie. Il n’est pas d’autre chemin, c’est pourquoi Lénine disait, dans les journées d’octobre : « Ou la mort, ou bien rattraper et dépasser les pays capitalistes qui nous ont devancés. »

Nous sommes en retard de cinquante à cent ans sur les nations d’avant-garde. Il nous faut franchir cet intervalle en dix ans. Ou nous y réussirons, ou nous serons piétinés.

Ceci nous dicte nos obligations envers les ouvriers et les paysans de l’Union des Soviets.

D’autres devoirs, plus importants et plus impérieux, nous incombent encore. Ce sont nos engagements aux yeux du prolétariat mondial. Ils se confondent avec ceux de la première catégorie. Mais nous les plaçons plus haut. La classe ouvrière de l’Union des Soviets est une partie de la classe ouvrière mondiale. Nous n’avons pas triomphé grâce seulement aux efforts de la classe ouvrière de l’Union des Soviets, mais aussi grâce au concours de la classe ouvrière du monde entier. Sans cet appui, nous serions liquidés depuis longtemps. On dit que notre pays constitue la troupe d’assaut du prolétariat de tous les pays. C’est bien dit. Pourquoi le prolétariat international nous soutient-il ? Qu’est-ce qui nous a valu cet appui ? C’est pour nous être jetés les premiers dans la bataille contre le capitalisme que nous avons élevé les premiers une puissance ouvrière, commencé les premiers à édifier le socialisme. C’est parce que nous accomplissons une œuvre qui, en cas de succès, transformera le monde entier et affranchira la classe ouvrière tout entière.

Que faut-il pour atteindre ce résultat ? Il faut liquider notre passé rétrograde et adopter dans notre construction les grandes allures bolcheviques. Nous devons progresser de telle façon que la classe ouvrière du monde entier, en jetant les yeux sur nous, puisse dire : « La voilà, mon avant-garde ; la voilà, ma brigade d’assaut ; le voilà, mon gouvernement ouvrier ; la voilà, ma patrie. Ils accomplissent leur travail, notre travail. Cela va bien ! Nous allons les soutenir contre les capitalistes, et attiser le feu de la révolution. » Devons-nous répondre aux espérances de la classe ouvrière du monde ? Oui, il le faut, si nous voulons ne pas succomber à la honte.

Voilà notre tâche. Vous voyez qu’elle nous commande des cadences de développement bolcheviques.

Je ne veux pas dire par là que chez nous on n’ait rien fait pour la direction des affaires, en ces dernières années. On a fait beaucoup. Nous avons doublé la production de l’industrie, comparativement aux temps d’avant-guerre. Nous avons créé la plus grande production agricole du monde, mais nous pourrions obtenir mieux encore, si nous nous efforcions à temps de posséder vraiment la production, sa technique, ses côtés financier et économique.

Il nous faut parcourir en dix ans, au plus, l’intervalle qui nous sépare des pays capitalistes qui ont pris de l’avance. Nous avons pour cela toutes les possibilités objectives, il nous manque encore la capacité d’exploiter réellement ces possibilités. Mais cela dépend de nous, de nous seuls. Il est temps que nous apprenions à tirer parti de ces possibilités, il est temps de mettre un terme à la paresseuse non-immixtion dans la production. Il est temps d’adopter une nouvelle attitude qui corresponde aux temps actuels, et de nous mêler de tout. Es-tu le chef de l’usine, occupe-toi de toutes les affaires, pénètre toutes choses, ne néglige rien, apprends, apprends encore. Il faut que les bolcheviks s’emparent de la technique ; il est temps qu’ils deviennent eux-mêmes des spécialistes. La technique décide de tout dans la période constructive. Un ouvrier de l’Économie qui ne veut pas étudier la technique et s’en rendre maître n’est pas un travailleur.

On prétend qu’il est difficile d’apprendre la technique. C’est faux. Il n’est point de forteresse dont les bolcheviks ne puissent s’emparer. Nous avons résolu une série des problèmes les plus difficiles, nous avons conquis le pouvoir, nous avons acheminé le paysan moyen vers le socialisme. Nous avons fait le principal pour notre construction. Il nous reste peu de chose à faire : apprendre la technique et conquérir la science ; si nous faisons cela, nous arriverons à des cadences auxquelles, aujourd’hui, nous n’osons même pas songer. Et nous y parviendrons si nous le voulons vraiment.

 

 

 

 

DIFFICULTÉS ET MÉTHODES DE LA CONSTRUCTION SOCIALISTE

 

Propositions de Staline du 23 juin 1931.

 

En 1931 intervint une déperdition de cadence dans l’application du Plan quinquennal. L’accroissement prévu dans la production économique n’atteignit pas le développement escompté. Ce serait une erreur de conclure de ce ralentissement à un échec du Plan quinquennal. Il s’agit de « circonstances tactiques », qui ne sauraient être une menace, pour l’ensemble du plan de campagne économique, pourvu que des contre-mesures énergiques soient appliquées.

Staline a annoncé ces contre-mesures énergiques dans son discours du 23 juin 1931, paru dans la Pravda du 5 juillet. On a beaucoup commenté ces propositions sous le titre de « Rupture de Staline avec le communisme ». Ce titre est erroné en ce que les propositions de Staline répondent parfaitement aux principes tactiques de Lénine. Lénine lui-même se prononçait pour les spécialistes bourgeois quand il le jugeait économiquement et politiquement opportun. Lui aussi était opposé au nivellement des salaires çt adversaire d’une administration par un collège rendant impossible la direction unique d’entreprises. Staline se montre ainsi dans ce discours un disciple absolument fidèle à son maître.

 

 

Le retard dans la cadence de développement.

 

Staline commence par la description de la situation économique :

 

Il y a des branches de la production qui, en comparaison avec l’an dernier, accusent une augmentation de 40 à 50 % au cours des cinq derniers mois. D’autres branches n’accusent pas plus de 20 à 30 %. Dans d’autres, l’accroissement n’est que minimum. Pour quelques-unes, de 6 à 10 % et moins encore. Au nombre de celles-ci, l’on compte l’exploitation des mines de charbon.

 

Staline attribue cette régression au fait que de nombreux chefs d’exploitation ne tiennent pas un compte suffisant des conditions nouvelles telles qu’elles se présentent depuis le début du Plan Quinquennal.

 

 

Le problème des ouvriers.

 

Autrefois, les ouvriers venaient à la fabrique d’eux-mêmes. Cette arrivée « d’eux-mêmes » venait du chômage, d’un bouleversement au village, ou de ce que la pauvreté, la peur de la faim se faisaient sentir et poussaient les gens du village vers la ville. Le paysan, pour y échapper, se serait adressé au diable pour obtenir un travail quelconque. Aujourd’hui, les choses sont changées. Nous avons tout d’abord supprimé le chômage, c’est-à-dire détruit précisément ce qui pesait sur le marché. Secondement, nous avons atteint dans les fondements l’alternance de classes au village. (Staline veut dire par là la destruction des Koulaks en tant que classe, par le collectivisme. Par là a été supprimée l’alternance des classes, grâce à l’appauvrissement continu du paysan moyen et du petit cultivateur. – Note de l’auteur.) Nous avons ainsi supprimé le paupérisme qui chassait le paysan du village vers la ville. C’est pourquoi les forces ouvrières n’affluent plus « d’elles-mêmes ». Il faut donc en venir à une politique d’enrôlement organisé des ouvriers. Il n’y a pour cela qu’une manière de procéder : il s’agit de conclure des contrats entre organisations économiques (c’est-à-dire associations d’industries, etc.) et Kolkhozes. (En d’autres termes, les Kolkhozes seront invités à mettre à disposition des forces ouvrières déterminées. – Note de l’auteur.)

 

Plus loin Staline s’élève contre le changement fréquent de personnel dans les entreprises. Il prétend qu’il n’y a pas d’exploitation dont le personnel ne se renouvelle dans la proportion de 30 à 40 % au cours d’un semestre ou même d’un trimestre. Il l’attribue à un système défectueux de salaires.

 

Il faut l’attribuer à une organisation défectueuse des salaires, nivellement basé sur un mot d’ordre soi-disant « de gauche ». Dans une série d’entreprises, les tarifs sont établis de telle sorte qu’il n’y a presque pas de différence entre l’ouvrier professionnellement qualifié et celui qui ne l’est pas. L’égalitarisme pratique mène à ceci : un ouvrier non qualifié ne trouve aucun intérêt à se former ; il ne se sent pas l’ambition d’arriver. Il se sent en quelque sorte en villégiature dans l’établissement. L’égalitarisme pratique conduit l’ouvrier professionnellement formé à passer d’une entreprise à une autre, dans l’espoir d’en trouver une qui paye le travail professionnel comme il convient... Marx et Lénine prétendent que la différence entre le travail professionnel et le non-professionnel subsiste même sous le socialisme, après destruction des classes sociales, et que cette différence ne disparaît que sous le communisme, – que, par conséquent, même sous le socialisme, le salaire doit être estimé proportionnellement non au besoin, mais au rendement.

 

Staline demande la formation de groupes d’ouvriers qualifiés, qui soient attachés à une exploitation déterminée. Il s’élève contre l’atténuation de la responsabilité d’équipes déterminées d’ouvriers relativement à l’outillage du fait de la continuité du travail. On devrait veiller à ce que, par une organisation raisonnable du travail, ce soient les mêmes ouvriers qui travaillent toujours aux mêmes machines.

 

 

Le problème des spécialistes. – Économie.

 

Staline demande encore, que la classe ouvrière forme une Intelligentsia technique propre ; qu’on ait soin, en même temps, de donner des postes importants aux ouvriers n’appartenant à aucun parti déterminé et non pas seulement aux partisans communistes.

 

Il faut précisément traiter avec des égards particuliers ces camarades indépendants ; il faut les mettre dans des postes en vue pour les convaincre que le parti (le parti communiste, bien entendu. – Note de l’auteur) apprécie tous les travailleurs capables et bien doués. Quelques-uns d’entre nos compagnons trouvent que l’on ne saurait placer à des postes importants, dans les entreprises, que des membres du parti. Il n’est pas besoin de leur démontrer qu’une telle politique ne servirait qu’à discréditer le parti, et qu’ils en éloignent les ouvriers indépendants. Notre politique ne consiste pas à faire du Parti une caste fermée.

 

Outre la demande de la formation d’une Intelligentsia technique du prolétariat, Staline veut que l’Intelligentsia technique bourgeoise rencontre plus d’égards que par le passé. Il croit que les espoirs dans l’intervention de l’étranger ont été trompés et que, par suite, la volonté d’une collaboration loyale avec la classe ouvrière dirigeante est désormais prépondérante dans les cercles de l’ancienne Intelligentsia.

Enfin, Staline exige la plus grande économie dans la conduite des affaires. Les sources anciennes, – gains de la petite industrie, de l’agriculture, subventions d’État, – ne peuvent pas suffire, devant la grandeur du nouveau projet. Le moindre pourcentage prélevé sur les dépenses individuelles représente un fonds de 150 à 200 millions de roubles ; pour arriver à une telle économie dans l’administration des affaires, il faut une direction responsable unique. C’est pourquoi il faut briser ces trusts géants qui embrassent 200 entreprises. Il faut que le Directeur d’un trust d’État soit capable d’être en contact avec chacune de ses entreprises.

 

 

La fabrique d’automobiles de Nijni-Novgorod.

 

Cet établissement est l’un des plus grands projets du Plan quinquennal. La fabrique doit devenir la plus grande fabrique d’automobiles d’Europe ; elle ne produira pas moins de 140.000 voitures par an, avec 20 % de pièces de réserve. On a fixé le commencement des travaux au 1er octobre 1931. Le 24 mars 1931, la Pravda, – organe central du parti communiste de l’Union des Soviets – consacrait toute une page de son grand format à huit feuilles, à la critique des expériences et des méthodes de construction observées jusque-là. Ces critiques montrent dans quelles conditions se fondent en Russie les nouveaux établissements.

La série des articles critiques ouvre des aperçus généraux. On y établit que l’on a bien commencé le montage mais qu’il y a eu arrêt dans la cadence :

 

Les raisons de cette interruption sont avant tout l’insuffisance de la direction économique et le relâchement dans le travail du parti et des masses. Le parti ne peut consentir aux constructeurs de la fabrique d’autos aucun nouveau délai. Il faut que, comme il convient à des bolcheviks, toutes les forces soient mobilisées, toutes les brèches comblées ; il faut terminer la fabrique et la mettre en marche dans les délais. On a fait encore fort peu pour la mise en train de la fabrique. On n’accorde aucune attention à la préparation du personnel des travaux à venir. À la vérité, il a été organisé des écoles et des bases d’instruction, mais elles ne possèdent même pas le minimum de ce que demande l’exercice d’un enseignement normal. La faiblesse, ou, pour mieux dire, le défaut complet d’effort pour faire baisser les frais de la construction constitue l’un des plus graves reproches que l’on puisse faire à la fabrique d’autos.

Peut-il être question d’efforts pour l’abaissement du prix de revient, alors qu’à la fabrique on ignore le coût de tel ou tel des travaux qu’on y exécute ? Les organes administratifs et l’organisation de parti de la fabrique sont responsables de ce manquement, le plus grave de tous.

 

Suivent des critiques particulières. Tout d’abord, il s’attaque aux opportunistes qui se prononcent pour un ralentissement de la cadence des constructions :

 

Les organisations de parti de la fabrique d’automobiles durent vaincre la forte opposition des opportunistes, qui entendaient ralentir la cadence trop vive de la construction. Le technicien Sedov, membre du Parti, fit la déclaration suivante : « La sommation du Comité central (de terminer les travaux) ne pourra rien changer à la situation... L’allure prévue par le plan est impossible à réaliser. » La cellule du Parti exclut de ses rangs l’opportuniste Sedov et parvint, au moyen d’une mobilisation des masses, et en les activant, à dépasser le programme prévu.

 

Suivent des plaintes quant à l’insuffisance de l’organisation ouvrière, et des propositions d’ouvriers étrangers pour l’abaissement du prix de revient. Des renseignements communiqués témoignent d’une carence complète de l’organisation. Ainsi, l’on fait savoir que les autorités administratives supérieures ont donné l’ordre de mettre, dans les 20 jours, 25 ingénieurs à la disposition de la fabrique d’automobiles. Les délais sont dépassés depuis longtemps, mais aucun ingénieur n’a paru.

Toutes les insuffisances sont reconnues ouvertement comme autocritique, afin de stimuler et d’aiguillonner l’énergie des travailleurs occupés à la construction. En quoi il faut remarquer qu’on attribue ici aux organisations de parti un rôle décisif. Les rapports fournis par des correspondants ouvriers renferment des conditions du logement, une description qui prouve au prix de quels sacrifices l’on édifie les nouveaux bâtiments industriels :

 

La ville socialiste des usines se construit à deux ou trois kilomètres de la fabrique d’automobiles. C’est là que se formera un noyau de 40.000 à 50.000 habitants. Mais, dès à présent, la fabrique traverse une crise de logement extraordinaire. Il arrive constamment des groupes d’ouvriers et de spécialistes pour la construction ; l’on attend des ouvriers de l’étranger, et l’on ne peut les établir nulle part. 12.200 travailleurs sont répartis dans les baraques existantes. D’ici deux ou trois mois, 35.000 à 40.000 hommes vont travailler aux constructions. Où les installera-t-on ?

Il faut absolument étendre l’activité dans la construction. On a terminé une surface habitable pour 1.520 hommes au cours du premier trimestre. Pendant le second, il faudra en terminer une pour 6.000. Il faut avouer avec cela que l’on n’est pas assuré d’avoir les matériaux nécessaires à ce projet, – déjà insuffisant en lui-même. La construction des premières maisons devait être terminée pour le 1er novembte 1930. Mais trente de ces maisons ne sont encore bâties qu’à moitié ; huit d’entre elles, d’un étage et demi à deux étages, ne sont même pas terminées dans leur gros œuvre... On a placé dans les chambres les portes destinées aux lavabos. Les conduites d’eau, les canalisations sont mal placées. Les travaux de canalisation et de conduites d’eau n’ont même pas été prévus dans le plan.

Les maisons sont affreusement surpeuplées. Dans la maison N° 1, il y a 400 habitants, au lieu de 250. Dans les logements déjà occupés, il n’y a encore ni commodités, ni eau ; dans quelques-uns même, la lumière fait défaut...

La Maison de la Culture : Le plan devait être exécuté en février, mais rien n’est encore fait. On ne compte le terminer que fin juillet. L’école : Il y a de nombreux projets en présence, mais aucun d’eux n’est adopté définitivement. Le Commissariat d’affranchissement du peuple a proposé de se servir du projet-type de Magnitostroï, mais les autorités de la circonscription l’ont repoussé et ont soumis leur propre projet. Une brigade de membres de l’Institut pédagogique lénino-marxiste est alors arrivée de Moscou. Ils ne trouvèrent approprié aucun des deux projets et annoncèrent qu’ils enverraient leur projet personnel, mais, jusqu’ici, rien n’est encore arrivé.

 

 

Comment l’on construit la ville de Magnitogorsk.

 

Magnitogorsk est une ville socialiste qui doit être édifiée au centre d’un territoire industriel nouveau près de l’Oural. Elle est particulièrement connue en Allemagne par suite de la part prise par l’architecte May aux plans de sa construction. Mais il ne faudrait pas croire que le plan de l’architecte May est exécuté sans autre. Un article d’Ignatius de la Komsomolskaia Pravda du 28 mars 1931 donne un aperçu instructif des méthodes administratives de construction dans l’Union des Soviets d’aujourd’hui. Il porte pour titre : « Ceux pour qui les lois ne sont pas écrites. Un projet rejeté qui force le passage. » On voit ressortir de cet article de quelle façon l’on mène les conflits d’opinion dans l’Union des Soviets. On traite tout simplement l’adversaire de malfaiteur, d’ennemi de la ligne générale. L’article démontre, en outre, que les administrations centrales peuvent aisément être trompées par des commissions secondaires. Nous faisons suivre ici, à cause de sa valeur documentaire, la traduction des parties les plus importantes de cet article avec les sous-titres du texte original :

On a discuté pendant deux ans pour savoir comment il faudrait bâtir la ville de Magnitogorsk sur la rive gauche du fleuve Oural. Seize projets furent soumis, et tous les seize furent jugés absolument inapplicables. Enfin, l’architecte allemand May établit, sur la proposition de la « Zekombank », un projet pour la construction de la ville sur la rive gauche. Les partisans de la rive gauche tinrent ce projet comme approprié à la construction de la cité sur la rive gauche. Mais voici que l’opinion publique chez les travailleurs de l’Oural s’éleva contre le projet de l’architecte May et plus généralement contre la construction de la ville sur la rive gauche. Le soviet de l’Oural adopta le projet suivant lequel la ville serait édifiée sur la rive droite. Les brigades d’ouvriers modèles du soviet de l’Oural fixèrent le lever de la rive droite dans un laps de temps extraordinairement court et établirent le projet de construction de la ville sur cette rive.

Le 20 mars 1931, on agita la question de la construction de la ville de Magnitogorsk en séance du Sovnarkom (Conseil des commissaires du peuple). On discuta le projet de l’architecte May aussi bien que celui des équipes d’ouvriers modèles du soviet de l’Oural. Et le Sovnarkom statua comme suit : « Considérant que la nouvelle étude de la rive droite de l’Oural a démontré la pleine opportunité de la construction sur cette rive de la ville de Magnitogorsk, il est jugé nécessaire de souscrire à la réalisation de la construction de la ville de Magnitogorsk sur la rive droite de l’Oural ». Par cet arrêté, le Sovnarkom repoussait le projet de l’architecte May et adoptait pour base de la construction de la ville de Magnitogorsk celui des équipes des ouvriers modèles du Soviet de l’Oural.

 

 

La forme naturelle de la culture physique.

 

Quelles étaient les propositions du spécialiste allemand May, et quelles étaient les propositions des équipes d’ouvriers du Soviet de l’Oural ? Suivant le projet de l’architecte May, la ville de Magnitogorsk se trouvait loin de l’eau (du fleuve et du lac) au flanc de la montagne, et dans la fumée qui causerait quelques désagréments aux habitants de l’endroit. Outre la situation de la ville en pleine montagne, à deux et quatre kilomètres de l’usine, aucun moyen de communication communal n’est prévu pour l’année 1931. L’architecte May proposait aux ouvriers de Magnitogorsk de faire journellement des promenades (de quatre à 8 kilomètres) d’aller et retour à la fabrique ; ils devaient descendre à la fabrique et remonter en ville sous la pluie, dans la boue et le verglas. D’après une lettre du 2 février 1931, adressée aux Comités des plans de l’Oural, l’architecte May considérait cet exercice comme une forme naturelle de culture physique.

Les ouvriers de Magnitogorsk auraient beaucoup souffert si l’on avait édifié la ville sur la rive gauche. Dans les conditions créées par la construction de la ville sur la rive gauche, il eût été indispensable de construire un chemin de fer spécial pour la ville sur un parcours de 20,5 km. Il eût coûté 5 millions de roubles et absorbé 1.500 tonnes d’acier. Il eût fallu en outre poser 15-20 kilomètres de conduites d’eau superflues et construire trois ou quatre stations de canalisation pour une.

De plus, si la ville avait été construite sur la rive gauche, elle ne se fût pas trouvée sur le tronçon de chemin de fer Kartala-Magnitogorsk-Ufa, et la ligne Sverdlovsk-Magnitogorsk-Asie centrale n’eût pas passé près de la ville de Magnitogorsk. Enfin, il n’est pas impossible que, par sa situation sur la rive gauche, la ville se fût trouvée placée au-dessus de gisements miniers, ce qui eût obligé à la transporter ailleurs, comme la ville d’Alapajevsk en a fourni l’exemple.

 

 

Les raisons objectives sont trouvées, la postérité ne condamnera pas.

 

Les défenseurs du plan rive gauche proposent de construire la ville sans faire entrer en ligne de compte son développement ultérieur ; car ils disent qu’il est préférable de ne pas développer cette grande cité, mais d’aménager premièrement au mieux une colonie de 50.000 à 60.0000 habitants. Si notre descendance prétend nous condamner, nous aurons du moins établi que nous ne possédions ni perspectives ni calculs concernant le développement de la ville. Naturellement, le projet de bâtir un établissement pour 50.000 habitants n’est pas dû à un manque de perspectives, mais au fait qu’il est impossible de bâtir sur la rive gauche une ville de 150.000 à 200.000 habitants...

 

 

La construction capitaliste rationalisée.

 

Il faut nécessairement avoir égard à l’avis de la commission compétente concernant le type du plan May. Le 5 décembre 1930, cette commission émit la décision suivante : Le plan de l’architecte May ne diffère en rien du type purement capitaliste. C’est aussi l’avis d’un spécialiste allemand, le compagnon Blumenfeld, qui déclarait, à la suite d’un rapport de May : « Les plans de May reproduisent, dans leur principe, les plans d’une construction capitaliste rationalisée. On ne peut les considérer comme socialistes. »

Après la révélation de la parfaite inaptitude du plan rive gauche, et en particulier du plan May, après la décision du Conseil des commissaires du peuple de construire la ville sur la rive droite, les bruits suivant lesquels la rive gauche serait malgré tout préférable à la droite auraient dû prendre fin. Il eût fallu mettre en train la construction concrète de la ville socialiste sur la rive droite. Cela eût été d’autant plus nécessaire, que les délais fixés par le Conseil des commissaires du peuple pour l’établissement définitif des plans étaient fort courts.

 

Suit une polémique contre le périodique « la vie économique » qui, malgré tout, continue à tenir pour le projet May. On traite ironiquement aussi les journaux russes soviétiques qui célèbrent l’architecte May pour avoir terminé en quinze jours une œuvre discut&ea