L’arrivée à Lourdes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Yvon d’ISNÉ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lourdes ! Lourdes ! dix minutes d’arrêt : « Les voyageurs pour Pierrefitte, Argelès, Bigorre changent de voiture. »

Quoi ! c’est cela Lourdes!

Une grande gare, banale comme les autres gares,... des employés énervés, un peu plus brusques qu’ailleurs... Une foule ahurie, agitée, composée des éléments les plus cosmopolites, qui se dirige, ou plutôt que l’on dirige, vers une porte de sortie, laquelle conduit à une vaste cour, où l’on enfonce, dans une boue compacte s’il pleut, dans une poussière épaisse s’il fait beau.

Cette cour est encombrée de voitures sonnant la ferraille, attelées de petits chevaux vifs et remuants quoique ayant une mine apocalyptique.

En première ligne sont les innombrables omnibus des hôtels avec leurs promesses pompeusement affichées en lettres d’or au-dessus des portières : « Hôtel d’Angleterre, en face de la Grotte – Hôtel des Ambassadeurs, à côté de la Grotte – Hôtel de la Chapelle, tenu Par Soubirous, tout près de la Grotte – Hôtel... le plus près de la Grotte ».

Inutile de s’attarder à ces réclames trompeuses : pour peu que l’on connaisse Lourdes, on sait que l’hôtel le plus près de la Grotte – je ne m’en rappelle plus le nom, sans quoi je lui ferais bien cette petite réclame – en est fort loin.

Les cochers vous redisent avec assurance cette proximité relative, et si, malgré leur ténacité à vous enrôler pour leur hôtel, vous franchissez la barricade des omnibus, alors vous êtes assailli par les automédons des voitures particulières.

– Prenez-moi, Monsieur, prenez-moi, mes chevaux vont comme le vent !

– Moi, Monsieur, moi ! ses chevaux tomberont dans la côte ; il ne sait pas conduire.

– Moi, prenez-moi ! les miens sont terribles à courir, et doux comme des moutons.

– Moi, Madame, je suis le cousin de tous les Soubirous.

– Non, Madame, il ment : c’est la sœur au beau-frère de Bernadette qui...

Tout cela avec la volubilité, l’accent méridional que nous connaissons tous.

Je n’écoute plus... Plantée au milieu de la cour, sans faire attention au chassé-croisé des voitures qui la frôlent sans cesse, sans entendre le tintement aigu des grelots, ni le grincement des vieux rouages, une Bretonne, d’une quarantaine, d’années, reste là comme hypnotisée...

Sa jupe courte, de futaine noire, ornée d’un large velours, laisse voir ses pieds, couronnés de bons sabots et légèrement écartés, elle serre son parapluie entre ses bras croisés, et, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, elle regarde haut et loin...

Déjà le sentiment du beau l’a saisie... Nature simple, naïve, elle a échappé à tout ce qui m’a heurté, choqué, absorbé... Elle regarde les hautes montagnes dont les spectres se dressent là-bas, au-delà, bien au-delà de la cour, où l’on se fâche, ou l’on s’agite...

Elle a trouvé le repos, j’allais dire la béatitude, pendant que, comme tant d’autres, je me débats, je me fatigue, je m’irrite presque, de trouver « des hommes » dans ce lieu béni que l’on m’a dit être le vestibule du ciel.

Qu’elle a raison, notre Bretonne ! et que cette montagne dont les neiges étincellent sous des rayons d’or et de pourpre est plus digne de notre attention que tous ces frottements humains !

Groupés autour du pic de Viscos, les autres monts, austères ou riants, sombres ou verdoyants – suivant qu’ils sont plus ou moins éclairés, revêtus de rochers, de bois ou de gazon, – sont là, comme de gigantesques spectateurs penchés sur cette fourmilière humaine qui court à leurs pieds.

La Bretonne regarde toujours...

Pour les habitants de la plaine, de même que pour ceux qui vivent dans le voisinage de la mer, ce spectacle est incomparable.

Rien ne les y a préparés... ils en sont tout saisis. Nous la retrouverons, notre Bretonne, avec sa coiffe de Paimpol ou de Lamballe, nous la retrouverons, immobile, indifférente à tous les avertissements, aussi bien dans la cour de la gare que dans la cour de l’hôpital, ou dans la rue de la Grotte : partout où l’on a besoin de circuler rapidement, partout où il y a de l’encombrement, nous la retrouverons, comme un obstacle perpétuel que rien n’ébranle et qui fixe son corps, là, où elle a perdu sa pensée...

Qui donc la lui a ravie ?...

Ici, c’est le pic d’Ardiden ; plus loin le chant d’un cantique du pays ; ailleurs, c’est la petite voisine paralysée qui vient de la croiser, les yeux brillants, le sourire aux lèvres... elle marche... elle court... et, au lieu de l’accompagner avec la foule enthousiaste, notre Bretonne la suit des yeux et paraît rivée au sol... Tout cela la dépasse, la déborde, et son être s’arrête dans la stupéfaction.

Je m’attarde à cette inconnue de la cour d’arrivée...

De fait, je l’envie, et son exemple a du bon...

Il y a, à Lourdes, un côté matériel, nécessaire, inhérent aux hommes et aux choses, qui choque, là plus qu’ailleurs, à cause du contraste avec ce qui se passe là-bas, de l’autre côté du Gave, après le vieux pont...

Certains esprits moroses s’attardent à ces taches que fait toujours la main de l’homme, quand elle touche à l’œuvre de Dieu... Je voudrais les montrer toutes dans leur puérilité fatigante et monotone... Quand nous en aurons tout dit, nous ne serons plus distraits par ces mouches importunes et nous serons, comme ma voyageuse, absorbés uniquement par ce qui mérite toute l’attention de notre esprit.

Montons, comme elle, un peu plus haut que tout ce bruit, un peu plus loin ; isolons-nous de cette foule : alors seulement nous serons à Lourdes.

– Pensez-vous donc, me direz-vous, beaucoup de mal de la population ?

– Non ; elle n’est ni pire, ni meilleure que celle des pays voisins ; et c’est, pour ce peuple choisi, un crime que l’on a peine à lui pardonner.

L’habitant de Lourdes vit du pèlerin, le guette, l’enjôle, l’attire et draine sa bourse tant qu’il peut... Il exploite tout ce qu’il peut exploiter : les cierges et les bouquets pour les pèlerins... les petits chiens des Pyrénées pour les touristes...

Pour mieux attirer, il a des inscriptions naïves :

« Ici, on visite le berceau de Bernadette, exposé pas son frère de lait » ;

« Magasin tenu par une amie de Bernadette Soubirous » ;

« Magasin de Jeanne Abbadie, qui était à la Grotte avec Bernadette ».

Puis, tous les Soubirous, dont le nom, en tête d’une file d’enseignes et réclames, doit opérer un effet magique.

Les habitants de Lourdes se vantent sans vergogne, nous l’avons dit.

Un jour, j’arrêtai une voiture.

– Vos chevaux marchent-ils bien ? Je voudrais être à midi à Betharram.

– Ah ! Monsieur ! je suis le seul bien monté en chevaux, de tout Lourdes et des environs.

– Eh ! alors, je ne vous prends pas, vous êtes le sixième qui me dites la même chose... puisqu’il n’y en a qu’un de bon – vous êtes d’accord sur ce point – je crains de ne pas tomber juste.

Il ne fut point déconcerté, se mit à rire, fit claquer son fouet et partit.

Dans les infiniment nombreux magasins d’objets de piété, c’est tout pareil.

– Voulez-vous me donner du papier à lettre ?

– Monsieur ne veut pas des images avec des fleurs de Lourdes ?

– Non, merci, j’en ai.

– Monsieur les a achetées chez nous ?

– Non.

– Oh ! alors, Monsieur, ce ne sont pas des fleurs de Lourdes... il n’y a que chez nous qu’on fait ces images-là consciencieusement... les autres mettent n’importe quoi.

– J’en suis si convaincu, Madame, que je les ai achetées au monastère du Carmel.

– Ah !... Monsieur, les nôtres sont aussi sûres, et c’est moins loin...

D’ailleurs, excellents caractères, braves gens, se mettant en quatre pour vous rendre service, surtout en paroles : tout ce que vous demandez est facile, est fait...

– Ce sera, Madame, ce sera.

– Enfin, je voudrais bien avoir un clou pour accrocher mon manteau.

– Ce sera, Madame, ce sera.

– Mais quand ? il y a trois jours que je vous le demande.

– Tout de suite, Madame, tout de suite.

Et les jours succèdent aux jours... Devant cette invincible inertie, doublée d’une inépuisable bonne volonté, vous ne pouvez vous fâcher, et vous prenez le parti d’aller chercher un serrurier ou un menuisier, n’importe qui, pourvu que vous arriviez à vos fins.

Détrompez-vous : vous n’y arriverez pas : l’homme en question demeure loin ; quand vous arrivez chez lui, il n’y est pas, ou s’il y est, c’est la même chose :

– Je vous suis, Madame, j’arrive en même temps que vous, j’arrive avant vous...

Il n’arrive ni le jour, ni le lendemain.

De désespoir, vous prenez un clou, empruntez un marteau et, triomphante après des efforts répétés, vous allez enfin suspendre votre vêtement... C’est fait !

Vous commencez à écrire une lettre : tout à coup vous entendez un petit « floc » suivi d’un son métallique.

Ne vous troublez pas, c’est le manteau qui a entraîné le clou : il n’y a plus qu’un petit trou à la muraille... dans les cloisons de briques, les clous n’entrent pas facilement... Résignez-vous, c’est le plus court, à étendre votre manteau sur votre lit ; et, je vous en conjure, ne venez pas à Lourdes pour y avoir ce qui vous est commode, ni même utile : rognez encore sur le nécessaire.

Malgré tout, croyez-moi, on y est bien, très bien, merveilleusement bien, à Lourdes... Vous le verrez tout à l’heure.

Ne pensez pas que j’aie tout dit sur les mille petites misères qui assaillent le pèlerin. Ai-je parlé de l’habile pickpocket qui, pendant que vous regardez passer une procession ou que vous êtes plongé dans la prière, introduit sa main dans votre poche et en retire discrètement votre bourse ? C’est un état si lucratif qu’ils viennent de Londres, en escouades, pour faire la saison. Ceci ne regarde plus les gens du pays !... et vraiment je dois à la vérité d’ajouter qu’il y a, parmi ces derniers, d’excellents propriétaires qui recueillent généreusement les pèlerins ; qu’il y a aussi des magasins sérieux, bien tenus, où l’on trouve à bon compte de fort jolies choses. Il y a surtout des petites servantes d’une activité, d’un zèle vertigineux... Qui ne se souvient de Claire, de Blaisette, de... elles sont une nuée que l’on trouve toujours empressées, toujours en mouvement, travaillant sans cesse et toujours serviables... Je me souviens encore d’avoir vu Claire ou Blaisette ou une autre, servir à table plus de cinquante personnes qui arrivait successivement, qui étaient toutes pressées ; et la pauvre était seule pour le service... Bien volontiers je recommande les Blaisette à la générosité des voyageurs...

Ce que je ne dis pas, c’est que j’écris ici l’histoire de ceux qui viennent à Lourdes passer plusieurs semaines, des habitués, et non de ceux qui viennent en pèlerinage.

Pour les vrais pèlerins, c’est autre chose... Ceux-ci n’ont rien à redouter, rien à prévoir ; leur sort est idéal. Les organisateurs du pèlerinage ont pour eux des gîtes tout prêts, avec des conditions fixées d’avance, en sorte qu’ils n’ont qu’à se laisser conduire sur toute la ligne, sans débats ni réclamations.

Ils sont généralement mal couchés, mal nourris, mais ne s’en aperçoivent pas... car, envers et contre tout, je le répète, on est bien, très bien, merveilleusement bien, à Lourdes.

Ce qui le prouve d’une irrécusable façon, c’est l’attrait invincible qui pousse à y revenir.

Beaucoup de gens n’ont jamais été à Lourdes... plusieurs n’ont pas le moindre désir d’y aller. Mais parmi ceux qui y sont venus, sur mille pèlerins, je suis sûr que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf diront au départ : « Je reviendrai », et que ce désir s’accroîtra avec le temps, jusqu’à ce que leur volonté triomphe de tous les obstacles et les ramène deux, trois, dix, vingt fois et plus, dans ce lieu étrange où il semble que l’aiguille aimantée de toute âme chrétienne ait trouvé son pôle...

Ceci est la caractéristique du pèlerinage de Lourdes pour ceux qui y sont venus, le rêve incessamment poursuivi d’y revenir...

 

 

 

 

Yvon d’ISNÉ, À Lourdes, p. 9-21.

 

Recueilli dans

Anthologie des meilleurs écrivains de Lourdes,

par Louis de Bonnières, 1922.

 

 

 

 

 

 

 

 

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