La condition humaine en Chine communiste

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Suzanne LABIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après être sortis d’une province désolée par les exactions d’un seigneur tyrannique, Confucius et ses disciples rencontrèrent dans une forêt une femme pleurant auprès d’une tombe. Le Sage s’arrêta et envoya un de ses disciples s’enquérir auprès d’elle de la cause de son malheur. Elle dit :

« Le père de mon mari fut tué ici par un tigre et mon mari aussi, et maintenant mon fils a rencontré le même sort.

– Pourquoi, lui fit demander le Maître, ne quittez-vous pas un lieu aussi néfaste ? »

Et la femme répondit :

« Parce qu’il n’y a pas ici de gouvernement oppressif. »

Alors Confucius, se retournant vers ses disciples, leur dit :

« Rappelez-vous toujours ceci, mes enfants : un gouvernement oppressif est pire pour le peuple que le tigre. »

 

 

 

 

 

 

EXPLICATIONS

SUR LES TÉMOIGNAGES

RASSEMBLÉS DANS CE LIVRE

 

 

De nombreux livres sur la Chine communiste ont déjà paru. Cependant, à ma connaissance, aucun encore n’a utilisé à plein la mine d’informations la plus riche et la plus probante : les témoignages des réfugiés. C’est la lacune qu’espère combler le présent ouvrage.

La Chine offre l’exemple d’un phénomène rare dans l’histoire des révolutions : une émigration non pas de classe mais de masse, formée non pas de « ci-devant » ayant perdu leurs privilèges, dont on peut parfois craindre que les rapports soient polarisés par des rancunes, mais du commun peuple fuyant le nouvel ordre après avoir vécu des années sous sa loi. Il m’a paru qu’il serait impardonnable de ne pas mettre à profit cet extraordinaire exode pour dégager la vérité. Les récits de gens humbles de tous métiers, qui ont éprouvé dans leur chair les conditions de l’existence quotidienne, fournissent sur la nature d’un régime les données les plus révélatrices, beaucoup plus significatives que les notations éparses à la surface d’une société qui sont seules accessibles au touriste.

Pour rassembler ces informations palpitantes de vie, je mue suis rendue à Hong Kong, où converge l’essentiel du flot deys réfugiés. J’en ai interrogé cinquante-quatre, des deux sexes et d’âges variés, de toutes les provinces chinoises et de toutes les professions. Ce livre présente les témoignages de première main ainsi recueillis sur la réalité du communisme chinois.

Sauf dans les cas où le réfugié que j’interrogeais parlait anglais ou français, j’ai eu recours à des interprètes que les syndicats ouvriers libres de Hong Kong mirent obligeamment à ma disposition. Je prenais des notes abondantes et, après mes entretiens, afin que le souvenir n’en ternisse pas, j’établissais un brouillon où je consignais le caractère de mon interlocuteur et le climat de son expérience. Dans la rédaction définitive, j’ai tenté de les restituer.

Mes interlocuteurs m’ont instamment priée de ne pas révéler leur identité afin de ne pas désigner aux représailles leurs familles restées en Chine communiste. Je leur attribue donc des pseudonymes. Pour certains particulièrement exposés, comme les ex-membres du Parti, ou des syndicats communistes, ou les personnages en vue, j’ai dû brouiller les pistes en changeant également le nom de leur province d’origine et de la ville où ils travaillaient.

Dans certains cas où plusieurs réfugiés m’ont relaté une même matière sociale, je me suis permis de les fondre en un personnage synthétique ; mais alors, pour éviter qu’il ne devienne conventionnel, je lui ai assigné le caractère et l’histoire authentiques de l’un de ses composants : ainsi les éléments humains conservent l’unité et la vérité de l’aventure vécue. Par contre j’ai volontairement maintenu les redites provenant de témoins variés chaque fois qu’elles concernaient des faits importants dont les contours se dessinaient mieux sous des éclairages différents.

Pour étayer, confirmer, relier ces témoignages inestimables, j’ai consulté des documents d’origine communiste – textes officiels, autocritiques, articles, décrets, circulaires statistiques – dont la valeur est discutée au cours du livre. Beaucoup de ces sources chinoises sont empruntées à des publications d’études spécialisées.

 

 

 

Je tiens à remercier ici de tout cœur ceux qui ont rendu cette enquête possible : tout d’abord l’obligeant syndicaliste M. Fung ; ensuite les comités des camps de réfugiés qui ont facilité mes entretiens ; enfin et surtout les réfugiés eux-mêmes, qui ont bien voulu me confier leurs odyssées personnelles, toujours poignantes, souvent chargées encore de périls pour eux ou leurs proches. D’un temps que leur dur gagne-pain remplissait de l’aube au couchant, ils distrayaient des heures nombreuses pour me dire ce qu’ils avaient vécu, ce que leur pays avait souffert, ressuscitant des souvenirs qui les déchiraient. Cet effort, ils l’acceptaient visiblement dans l’espoir d’informer le inonde libre par mon entremise. À travers leurs détresses, c’est un message qu’ils me confiaient. Leur voix brisée par les épreuves s’épanchait pour que la mienne pût relayer le cri de leur cœur. J’aurais trahi leur confiance si je n’avais pas fait de mon mieux pour satisfaire à cette supplique tacite. Puisse ce livre rempli d’eux répondre à ce qu’ils sont en droit d’attendre : aider leur grand et malheureux pays.

 

 

 

 

 

 

LE GRAND DRAME

DES RÉFUGIÉS CHINOIS À HONG KONG

OU

L’ENFER AU PARADIS

 

 

C’est dans l’un des décors les plus féeriques de notre globe que se cache aujourd’hui l’une de ses détresses les plus poignantes. Rien n’est comparable à cette offrande de montagnes rousses crevant l’océan vert, d’anses de jade dormant sur des sables d’or et mouchetées de jonques, poupe et proue relevées comme des toits de pagode, la vieille voile au vent. D’avion, tout est si magique qu’on ne sait où poser le regard. À droite ? À gauche ? On ferme aussitôt les yeux de crainte que les ailes ne volent en éclats sur les parois de la gorge montagneuse. En bas ? Où des îles de mythologie et des immeubles de Métropolis, des voiliers aux ailes de libellules et des pics dressés comme des baïonnettes, se succèdent et s’entremêlent aux détours les plus inattendus. Mais au fond, sur ces contreforts ensoleillés comme les autres, évaporant délicatement leur nuage et baignant dans la paix d’une mer d’émeraude, se joue la tragédie d’un million de réfugiés de la Chine communiste.

 

 

Une détresse que les invités de Mao passent sous silence.

 

À la Noël 1911 la colonie tomba sous la botte japonaise. Sa main-d’œuvre, son commerce, son industrie s’étiolèrent, sa rade fut détruite. Quand les Britanniques la réoccupèrent en 1945, il n’y avait plus que 600.000 habitants. Il y en a aujourd’hui deux millions et demi. Comme l’accroissement naturel de la population fut de 500.000 âmes jusqu’à nos jours, on estime à près d’un million et demi le nombre des Chinois qui émigrèrent à Hong Kong depuis une décennie.

C’est à raison de dix mille par mois qu’ils fuient la Chine communiste vers la colonie britannique. Ils fuient par mer, dans des jonques ou des sampans que la vague retourne comme une crêpe ; ils fuient à la nage et beaucoup, dans cet ultime effort, trouvent un cimetière marin avec la paix de l’âme ; ils fuient par voie de terre la nuit, à travers ronces et ravins, essayant de déjouer les phares tournants, les chiens policiers, les mitrailleuses, les barbelés dont Mao a bardé ses frontières. Et beaucoup sont touchés par la balle au moment où ils allaient fouler la terre des hommes libres.

Des contrebandiers transportent certaines nuits jusqu’à deux cents « serpents tordus » ; c’est ainsi qu’on appelle les réfugiés enroulés sur eux-mêmes comme des serpents pour mieux se cacher au fond des jonques. On ne cesse de lire dans la presse de Hong Kong des nouvelles de ce genre : « Quinze pêcheurs chinois, qui s’étaient enfuis de la côte du Kouang-Tong dans leurs bateaux de pêche, ont demandé asile. » Ou bien : « Le 6 octobre 1956, trente condamnés aux travaux forcés, qui empierraient une route à proximité de la frontière, se sont échappés sous le feu des mitrailleuses communistes ; quatre furent tués, trois furent rattrapés et fusillés, les autres réussirent à gagner les Nouveaux Territoires, l’un d’eux, grièvement blessé, supporté par deux camarades. » Ou bien : « Une section de soldats rouges vient de passer à la nage, arborant à leur arrivée les sauf-conduits parachutés par l’aviation nationale et demandant, soit à jouir du droit d’asile à Hong Kong, soit à servir dans les unités de Formose. » Fin juin 1956, cinquante assignés à des travaux de voirie, près de Hong Kong, ont pu traverser la ligne par une galopade effrénée, la nuit, sous la conduite de M. Pan Jen Shih, ancien inspecteur de l’enseignement. Ou encore : « Le 12 juin 1957, trente-sept condamnés aux travaux forcés, se trouvant sur un bateau gardé par trois soldats rouges, maîtrisèrent leurs gardes et dirigèrent le bateau vers Hong Kong. » Ces forçats, interrogés par les autorités britanniques, s’avérèrent être des instituteurs, des ouvriers, des journalistes parfaitement honorables mais qui n’aimaient pas la dictature.

Ce n’est pas seulement vers « l’Île aux eaux parfumées » que coule le flot triste des réfugiés, c’est aussi vers Macao, vers Quemoy, vers Matsu, vers Formose, vers les forêts vierges de Birmanie, vers le Pakistan Nord-Est. Partout où le rideau de bambou présente une faille, les Chinois essaient de s’échapper de leur grande prison. Si demain ce rideau était tiré, et si les passeports intérieurs qui font de chaque province chinoise un champ clos dans l’immense camp retranché du monde communiste étaient supprimés, si du côté britannique un quota sévère ne limitait plus l’entrée des immigrants, c’est par dizaine de millions que les Chinois abandonneraient le régime de Mao. Et Mao le sait si bien qu’il considère que le plus grand crime de ses sujets est de vouloir partir à l’étranger. Celui qui est pris sur le fait est immédiatement fusillé.

D’où viennent-ils ? De toutes les provinces, des plus éloignées comme des plus proches, du Kouang-Tong et du Fou-Kien sur les bords de la mer de Chine comme du Jehol et du Hsing Ngan sur les marches de la Sibérie, certains après avoir voyagé des années, travaillé en cours de route, recouru à des ruses de Sioux, comme cet étudiant qui consignait dans son carnet des louanges dithyrambiques sur le Parti communiste pour détourner les soupçons des secrétaires de cellules qui fouillaient sous son oreiller dans le dortoir collectif. Ils ont cent fois bravé la déportation pour avoir enfreint les règlements de la circulation intérieure, la torture en risquant de se faire prendre pour des espions aux approches de la frontière, la mort sous les mitrailleuses frontalières, tout cela pour parvenir dans cet « enfer capitaliste » de Hong Kong ! Enfer capitaliste au regard de nos « progressistes » qui ont la chance de vivre dans la doulce France, havre de vie pour le Chinois qui a connu le régime communiste.

Combien sont-ils ? Les autorités de Taipeh aidées de Commissions neutres de la Croix-Rouge et de l’ONU ont chiffré à quatre millions le nombre des personnes qui ont fui la Chine continentale depuis 1952 seulement. Moins de la moitié de ces réfugiés se trouvent à Hong Kong, 160.000 ont été recueillis par Formose, le reste s’est égaillé dans les divers pays du monde. En outre, avant 1952, Formose avait déjà accueilli deux millions de Chinois du Continent ; un autre million avait trouvé refuge ailleurs. On peut considérer que ce contingent, qui suivit la prise du pouvoir par les communistes, comprenait principalement des ennemis a priori du nouveau pouvoir, les vaincus du combat, de sorte que leur départ ne fournissait pas un test valable sur le sentiment du peuple envers le régime de Mao. Seule possède cette vertu révélatrice la fuite des Chinois qui ne sont devenus hostiles qu’après coup, sur le vu des œuvres dudit régime. D’après les chiffres qui précèdent, le nombre de ces réfugiés « politiquement probants » peut être estimé à quatre millions en six ans.

Qui sont-ils ? Une statistique anglaise portant sur 100.000 réfugiés entrés à Hong Kong de janvier 1956 à septembre 1957 révèle 40.000 ouvriers agricoles, 20.000 fermiers pauvres, 10.000 soldats, 20.000 ouvriers et artisans, 10.000 fonctionnaires, commerçants et cadres 1.

 

 

La grande misère des réfugiés chinois.

 

Les réfugiés s’entassèrent d’abord dans les deux villes de Victoria et de Kowloon. Lors du grand exode de 1950, on pouvait en trouver des milliers assis par groupes compacts dans les rues de Hong Kong, des hommes, des femmes, des enfants avec leurs misérables ballots, ne sachant que faire ni où aller.

Ils me rappelaient irrésistiblement une invasion de sauterelles que je vis s’abattre un matin sur les pavés de Buenos Aires. Les sauterelles, après avoir fait l’effort gigantesque de traverser une mer, se laissaient choir sur le macadam, écraser par les voitures et les piétons jusqu’à n’être plus qu’un ruisseau boueux de cadavres, parce que soudain la force physique – ou la force de volonté – leur avait manqué pour pousser quelques kilomètres plus loin vers la ceinture verte de la ville. Les réfugiés chinois s’étaient abattus sur Hong Kong de la même façon irrésistible.

La seule différence, c’est que les pieds de l’homme, au lieu d’écraser ces épaves, passaient à côté, mais avec autant d’indifférence qu’à l’égard des sauterelles. Après quelques jours de stupeur, une famille se relevait de son aventure et de son dépaysement, allait quérir de vieux chiffons dans les poubelles, des caisses d’emballage dans les marchés, de la ferraille au cimetière des voitures, des sacs de toile usagés, n’importe quelle substance suffisamment légère pour être transportée à épaule de Chinois, suffisamment bon marché pour être mendiée ou chapardée et, avec ces matériaux de fortune, ils adossaient une hutte – leur futur logis – sur le mur d’une maison. D’autres les imitaient. Et ainsi on put voir, tout au long de certaines artères, des files de niches à chien abritant des hommes. Et de nouvelles rues naissaient dans les rues, des rues de misère dans les rues de pauvres – car les indigents s’attirent comme le fer et l’aimant.

Ceux qui pouvaient se le permettre louaient une place dans une vraie maison. Je dis une place, pas une chambre. Au cours d’une affaire qui passa devant un Tribunal, on apprit que huit personnes s’entassaient sur un seul grabat. On put lire dans la presse qu’une chambre de trois mètres sur trois contenait six couchettes sur chacune desquelles dormaient deux personnes. D’autres chambres sont louées par roulement à trois familles qui s’y relaient toutes les huit heures pour y dormir, chacune payant un tiers de loyer.

Soixante-dix mille autres réfugiés vivent dans des pigeonniers construits sur les toits plats des immeubles, dans la crainte perpétuelle du typhon qui balaiera leur misérable demeure. Dans les rues, la nuit, j’ai buté sur des tas de chiffons crasseux : c’étaient des familles endormies dans des sacs de jute. J’ai trouvé des réfugiés blottis sous des escaliers, dans des embrasures de portes, vivant de la charité de voisins à peine mieux nantis qu’eux.

Quand il n’y eut plus de place dans les rues ni sur les toits, les nouveaux arrivants s’installèrent sur n’importe quel terrain plat hors de la ville, sans se soucier du « droit de propriété ». Tout terrain qui n’était pas en permanence occupé ou gardé fut envahi par les grappes humaines et couvert, quarante-huit heures après, par les huttes de chiffonniers et les niches à hommes. Il aurait fallu une armée de policiers en état de vigilance permanente pour arrêter cette innombrable et lamentable floraison. Et lorsque le propriétaire du terrain portait plainte, il y avait déjà trop d’occupants pour que la police osât les chasser. Et où seraient-ils allés ? Sur un autre bien d’autrui.

Un jour vint où il n’y eut plus aucun terrain plat. Alors les réfugiés durent bien aller habiter les ravins, les pentes trop à pic, les rochers trop nus pour avoir jamais tenté personne, même si cette place était à des kilomètres de tout approvisionnement, de tout travail, sans eau, sans humus, même s’il fallait cent fois par jour monter et redescendre une longue pente raide pour construire son « chez soi », quatre planches mal jointes avec de la paille- comme toit.

Et encore l’espace disponible était si réduit que ces bicoques, dont nos paysans ne voudraient pas comme cabanes à outils, s’entassaient les unes contre les autres dans un désordre indescriptible, ne laissant aucune ruelle régulièrement tracée entre elles, d’accès presque impossible. Certaines de ces lapinières présentaient des ouvertures béantes en fait de portes et de fenêtres ; d’autres fermaient ce qui tient lieu d’embrasures par des toiles de sacs qui étaient censés les protéger du froid l’hiver, des pluies torrentielles l’été, et leur procurer quelque intimité la nuit. Les réfugiés dormaient sur des nattes d’herbes ou sur des journaux. Dans ces campements il n’y avait aucun système sanitaire, pas de latrines, pas de ramassages d’ordures, pas de points d’eau. Il fallait aller la quérir des kilomètres plus bas à des colonnes d’alimentation communales. Ceux qui possédaient un « chatty », petit poêle à bois, n’ayant pas construit de cheminée enfumaient tous les autres. Le soir le camp était plongé dans l’obscurité la plus complète, car les réfugiés n’avaient pas les moyens de s’acheter du pétrole ou des bougies. Les poules, les canards, les porcs pataugeaient dans les ordures alentour. Des odeurs nauséabondes, des linges pendus en tous lieux, de la marmaille criaillant à toute heure, complétaient le tableau, cent fois pire que celui du plus triste camp de réfugiés d’Europe. Et comme si ce n’était pas assez de la saleté, de la misère, des épidémies, la menace du feu planait constamment sur ces « slums » bondés. Par quatre fois de gigantesques incendies répondirent aux invites de ces brasiers virtuels.

Chacune de ces tanières était surpeuplée au-delà de toute imagination : six personnes en moyenne sur un espace de quatre mètres carrés. En deux ans cette population « squatter » était passée de 30.000 à 500.000. Dans l’agglomération de Shek Kip Mei, 80.000 réfugiés occupaient une superficie qui, quelques semaines auparavant, ne contenait qu’un cordon de cabanes situées près de la route. Un camp qu’on croyait abriter 15.000 personnes fut incendié. Quand on distribua les premiers secours aux sinistrés, on s’aperçut qu’ils étaient 35.000.

 

 

Ils préfèrent cela au Paradis communiste.

 

Devant cette poignante misère, je me souvins d’un propos tenu dans une conférence parisienne par un « progressiste » retour de Pékin : « Dans la Chine de Mao il n’y a plus de pousses tirés par l’homme comme on en peut voir à Hong Kong où s’étale toujours l’exploitation capitaliste la plus éhontée. »

En effet, Hong Kong est le seul pays d’Asie, avec la Chine communiste d’ailleurs, où il y ait encore des hommes de trait, alors qu’au Japon, au Vietnam, en Thaïlande et à Formose il n’y en a plus. À cette époque je ne compris pas combien cette remarque était, au surplus, injuste. Injuste parce qu’elle cachait ce fait qu’aucun pays du monde – capitaliste ou non – n’aurait pu absorber en dix ans, sans séquelle de misères, un nombre d’immigrants égal à sa population. Injuste parce qu’elle rejetait sur le dos des Anglais une responsabilité qui incombe à Mao. Car si les Chinois tentent par millions de parvenir dans ce repaire de l’exploitation capitaliste, quel sort plus inhumain, quelle exploitation plus féroce leur sont donc réservés dans la terre qu’ils fuient ?

À mes premiers contacts avec ces tanières de chiffons et ces fourmis en haillons, je pensai que c’était le lieu de la terre où Dante aurait accroché la pancarte : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. » Eh bien, aussi fantastique que cela paraisse, après avoir parlé aux réfugiés chinois je compris que cette pancarte serait ici tout à fait déplacée. C’est en Chine communiste qu’ils avaient perdu toute espérance. C’est à Hong Kong qu’ils renaissent à l’espoir.

Que le sort des pauvres soit pire en Chine communiste qu’à Hong Kong, vous vous en convaincrez quand je vous aurai rapporté les confidences bouleversantes de ces réfugiés. Mais indépendamment de leurs témoignages, vous pouvez vous en persuader sur-le-champ par ces trois faits nus, lourds d’un sens universel.

1° À Hong Kong, les denrées alimentaires ne sont pas rationnées alors qu’elles le sont en Chine communiste. Or, l’un des leitmotive des plaintes de tous ces réfugiés, c’est le cauchemar du rationnement sous Mao. Si on se rappelle l’enfer que cette période constitua en France pour ceux qui n’avaient pas les moyens de recourir au marché noir, alors on comprendra que les Chinois préfèrent tirer des pousses à Hong Kong à la force des mollets plutôt que de faire la queue à Shanghai pour obtenir une ration minable de riz.

2° À Hong Kong on peut toujours se débrouiller pour satisfaire le premier et plus sacré des besoins : manger. D’abord parce qu’il est plus facile d’y trouver du travail qu’en Chine communiste – tous les réfugiés me l’ont assuré – ne serait-ce que ces menus emplois marginaux, petits services rendus aux touristes, commerce à la sauvette des camelots et mille autres ressources qui permettent d’acheter le riz quotidien. Ensuite parce qu’il y existe de nombreux centres d’assistance qui distribuent quotidiennement des milliers de repas gratuits. À Hong Kong les pauvres ont toujours un ultime recours dans la charité, superbement condamnée sous l’étiquette infamante de « bourgeoise » par les thèses fort peu charitables des bolcheviks.

3° À Hong Kong les travailleurs peuvent librement changer d’emploi, adorer Tao, Bouddha ou Confucius, lire les journaux de toutes les opinions y compris communistes, ou n’en pas lire du tout. Ils ont plus que des libertés, ils ont des certitudes, comme celle de retrouver chaque soir au foyer – fût-il hélas ! en toiles de sac – les êtres qui leur sont chers, celle de ne pas être expédiés à des dizaines de milliers de kilomètres pour défricher des terres vierges ou forer des mines, celle de ne pas être contraints d’avouer des crimes imaginaires devant leurs voisins glapissants. Ils sont libres de leurs propos, de leurs allées et venues, de leurs affections, libres de ne pas fréquenter les réunions politiques, libres de dormir sans peur.

« Je n’ai plus, me dit l’un, le cœur qui bat à se briser quand on vient frapper à mon seuil la nuit, car à Hong Kong ce ne peut être qu’un ami attardé, tandis qu’à Pékin cela signifie la police secrète. »

Je souligne que cette détresse des réfugiés chinois, qui éclate à tous les yeux, n’empêcha pas les délégués de l’Union Soviétique de déclarer à la Tribune des Nations Unies que « le prétendu problème des réfugiés chinois n’était qu’une machination politique ». Cette dénégation est fort révélatrice, car reconnaître ce drame c’est reconnaître ipso facto que les Chinois préfèrent la misère de l’exil à la société que leur offre Mao.

 

 

Le rocher de Sisyphe roulé par le Gouverneur de Sa Majesté.

 

Longtemps le Gouverneur britannique crut que les réfugiés, l’orage passé, s’en retourneraient chez eux. Il se disait que les pires excès de la révolution auraient une fin, que les nouveaux dirigeants se civiliseraient, que la plupart des exilés, las de leurs misères, finiraient par regretter leur patrie.

C’est parce qu’il espérait cela qu’il ne prit, durant des années, que des mesures provisoires : distributions de vivres, soins médicaux... Comme il eût été trop inhumain de contraindre des réfugiés politiques, le Gouverneur leur laissa choisir l’heure de leur retour. Il attendit des mois, des années, des lustres. Après dix ans il dut se rendre à l’évidence que leur parti était pris. Ils ne retourneraient pas en Chine communiste. Jamais choix silencieux ne fut plus éloquent.

Non seulement ils ne retournaient pas, mais d’autres continuaient d’affluer. La colonie britannique qui n’en pouvait mais, fixa un quota très bas d’admissions annuelles, assorti pour les délinquants de sanctions sévères. Les réfugiés n’en eurent cure et leur flot continua de grossir. Alors la Justice britannique entra en action. En 1956, le Tribunal de Hong Kong condamnait 277 Chinois pour immigration illégale ; trois jours plus tard, le même Tribunal en condamnait 156 autres pour le même motif. Le lendemain, le surlendemain, huit jours plus tard, il y en avait autant à inculper. Il est facile de comprendre que si les réfugiés clandestins bravaient les mitrailleuses de Mao, la simple loi britannique ne pouvait les intimider. D’ailleurs, ceux qui étaient découverts ne formaient qu’un mince ruisseau dans la marée de ceux qui passaient sans se faire prendre. Le Gouverneur décida alors de renforcer la garde aux frontières et de faire une propagande insistante parmi les réfugiés pour qu’ils regagnassent leurs provinces. Ce fut encore en vain. La fascination de la liberté est irrésistible !

Si les touristes, si « compréhensifs » à l’égard des maîtres de Pékin dont ils sont les invités et se font les propagandistes, s’étaient sérieusement penchés sur les problèmes que leurs innocentes victimes posent aux autorités britanniques, ils auraient pu constater que rarement, dans l’histoire de la solidarité internationale, un gouvernement fit des efforts aussi méritoires pour porter secours à un exode de masse.

Durant plusieurs années, chaque réfugié arrivant à Hong Kong reçut gratuitement des vivres, des vêtements, des secours médicaux, des fournitures scolaires. Les autorités britanniques furent certes aidées par le Gouvernement de la Chine nationale, par des missions catholiques, des associations philanthropiques américaines comme la CARE.

Quand le gouvernement de Hong Kong cessa la distribution de vivres aux réfugiés, le Président de l’Association de secours de la Chine libre, M. Ku Chen-Kang, lança cet appel émouvant : « Que les Chinois sauvent les Chinois ! » Des industriels, des commerçants, des petites gens de Formose et de la Chine d’Outre Mer firent don de milliers de tonnes de riz et de millions de dollars. Le Central Daily News de Taipeh lança une campagne pour recueillir des fonds. Et ce fut en effet la solidarité chinoise – mais des seuls Chinois de Formose, de Hong Kong et d’Outre-Mer – qui sauva un million de vies. Pas un sou, pas un kilo de riz, pas un litre de lait, pas un lange d’enfant ne vint de la puissante Chine communiste.

L’aide alimentaire n’était que gouttes de pluie dans l’océan des problèmes qui assaillaient le gouvernement britannique. Si le Gouverneur avait cessé de distribuer des vivres au flot des réfugiés, c’est qu’il était acculé par la nécessité de leur fournir d’autres secours tout aussi vitaux. Le seul fait que la population eût quadruplé en une décennie faisait surgir des problèmes immenses. Il fallait construire de toute urgence des réservoirs d’eau géants ; cette eau, il fallait la filtrer, la canaliser, l’amener jusqu’aux camps des réfugiés perchés sur des montagnes de plus en plus lointaines. Il fallait édifier des centres d’assistance pour les vieillards et les invalides, des cliniques pour les femmes en couches, des hôpitaux pour les malades, des écoles pour les enfants, et cela impliquait qu’on devait former plus de maîtres, plus de docteurs, plus de pharmaciens, plus d’infirmières. Le gouvernement devait quadrupler les offres d’emplois, encourager la création d’industries nouvelles, développer ses services de main-d’œuvre, toute sa machine administrative et financière. Il lui fallait renforcer sa police, accroître le nombre de ses écoles, de ses hôpitaux, agrandir ses aérodromes, son port, ses silos, ses entrepôts. Tous les domaines de la vie publique, sans exception, se voyaient surchargés d’une façon écrasante par un seul problème : celui des réfugiés.

Au-dessus de tout se posait le problème de construire des maisons pour des centaines de milliers de sans-abri. Or quelle entreprise privée aurait jamais voulu investir des fonds pour loger des familles insolvables ? Il fallait donc que les autorités britanniques les fournissent. Mais en se constituant propriétaire de tant de réfugiés, le gouvernement n’allait-il pas du même coup les reconnaître comme partie intégrante de sa population ? Fini, alors, l’espoir qu’ils s’en retourneraient.

Même en admettant les problèmes de financement résolus, où trouver les terrains pour construire ? Tous étaient déjà recouverts par la léprosité des habitations « squatters », et faisaient en outre l’objet de réclamations par leurs propriétaires ; les sujets britanniques, vivant en permanence à Hong Kong, considéraient qu’ils avaient également droit qu’on se penchât sur leur sort. Car il ne faut pas oublier qu’il existe à l’état latent, à Hong Kong comme à Paris, une crise du logement. Soulager les réfugiés c’était sacrifier la population autochtone. Devant l’ampleur du drame, le gouvernement britannique était prêt aux plus lourds sacrifices pécuniaires, mais pour les maisons, les écoles, les hôpitaux, les silos, les fabriques, il fallait du terrain, encore du terrain, toujours du terrain. Où le trouver ? Quels squatters expulser ? Où les réinstaller ?

Il faudrait un roman spécial pour détailler les péripéties de ce combat. À peine un projet pour loger 20.000 hommes était-il terminé qu’un incendie ou un typhon mettait à nu 40.000 autres hommes. Et le flot des réfugiés continuait, incessant, implacable, farouche, comme une lave naturelle. De 1951 à 1958, le gouvernement de Hong Kong avait dépensé en toits et parois plus de 250 milliards de francs lourds. À partir de 1955, convaincu qu’il fallait des solutions permanentes, il se lança dans la construction d’immeubles bétonnés qui constituent aujourd’hui l’une des plus fantastiques édifications du globe.

J’ai pu admirer cet Eldorado pour pauvres de quarante blocs de sept étages contenant dix-huit mille chambres, construits selon les formules les plus hardies de l’architecture moderne, avec des baies immenses s’ouvrant sur un site lumineux de monts et de mers dans quelque azimut que tourne le regard. J’étais émue et fière de voir notre plus belle technique servir à donner asile aux êtres les plus affligés de la terre.

Ne vous réjouissez pas trop vite, car le problème n’est pas résolu. Pendant que ces masses de béton sortaient du sol, de nouveaux réfugiés arrivaient, et quand elles furent prêtes à en loger.100.000, 350.000 autres sans abri frappaient à la porte. Le gouvernement britannique, qui venait d’achever une cité ayant la capacité de peuplement de Plymouth, se voyait devant la tâche d’en entreprendre incontinent une nouvelle pour une population équivalente à celle de Coventry.

Le gouvernement de Sa Majesté, ayant délibéré posément, prit une décision qui passa en quatre lignes dans la seconde page des journaux entre les nominations au « distinguish cross » et les réceptions d’ambassades, décision en vertu de laquelle on allait niveler des montagnes pour créer de l’espace habitable. Et des millions de mètres cubes de pierrailles commencèrent à changer de place au bénéfice des déshérités. Mais comme c’était un gouvernement « impérialiste » qui agissait, il était inutile de lui faire de la publicité !

Maintenant que le Gouverneur de Hong Kong est devenu le propriétaire locatif de centaines de milliers d’êtres, toute une série de nouveaux désagréments sont nés pour lui. Ces immeubles, où tant de pauvres sont concentrés, offrent des terrains d’élection à l’agitation politique. Les communistes l’ont immédiatement compris qui travaillent à soulever les locataires contre les moindres défectuosités de l’entretien, qui leur distribuent de la propagande subversive, qui montent des cellules clandestines. Les émeutes du 1er mars constituent un présage des menaces qui pourraient surgir de cette super-concentration de masses humaines, aussi inflammable que leurs ex-cités de carton, lorsque le tison du communisme remue le brasier des détresses.

 

 

Racistes sans le savoir.

 

L’Association de Secours de la Chine libre réclama à plusieurs reprises que les Nations Unies fassent bénéficier les réfugiés chinois de secours octroyés aux autres réfugiés. En effet, jusqu’à ce jour, les réfugiés chinois n’ont reçu aucune aide de l’ONU sous le prétexte, d’une froideur juridique déconcertante, que les nations membres étaient divisées dans leur reconnaissance des deux Chines, nationale et communiste. Cette disposition révoltait d’autant plus les malheureux Chinois qu’ils avaient sous les yeux la prospérité des réfugiés européens de la même Chine communiste qui, eux, recevaient une aide substantielle. Je pouvais lire dans une brochure imprimée à Hong Kong : « Il est difficile de comprendre la façon foncièrement différente dont sont traités les réfugiés chinois et européens par le délégué supérieur des Nations Unies. Les réfugiés russes blancs, polonais, allemands, grecs, sont installés dans d’excellents hôtels et jouissent, grâce aux subsides de l’ONU, de bien meilleures conditions de vie que la majorité des Chinois qui gagnent leur subsistance par le travail. » Chacun de ces réfugiés blancs reçoit 15 dollars Hong Kong par jour, soit 540 francs lourds par mois. C’est une somme mirobolante pour un Chinois. La brochure continuait : « Nous sommes d’avis que les réfugiés européens et chinois, étant déplacés à la suite d’un même désastre, devraient recevoir le même genre de secours sans discrimination raciale. »

La plupart de ceux qui font mousser leur indignation dès qu’un seul étudiant nègre – bien nourri, bien vêtu, bien logé – éprouve des difficultés pour s’asseoir au côté des étudiants blancs sur les bancs d’une Université américaine, ne pipent mot au sujet de la discrimination raciale dont sont victimes les réfugiés de Hong Kong. Tout cela parce que leurs protestations risqueraient d’attirer l’attention publique sur la tyrannie qui règne à Pékin.

Je dois dire à la décharge des Nations Unies qu’en février 1958, à Genève, une résolution fut adoptée recommandant aux pays membres de donner « toute l’assistance possible » aux réfugiés chinois. Je souligne que la Chine de Mao et la Russie de Khrouchtchev s’élevèrent contre cette recommandation pourtant d’inspiration purement humanitaire.

Il faut de toute urgence que le monde libre envoie des secours en vivres et en argent pour soulager les épreuves des réfugiés chinois. Mais il faut qu’il aille plus loin et comprenne qu’un secours n’est pas une solution. Les Chinois ne demandent pas à vivre de charité. Ils sont travailleurs, prêts à abattre une lourde besogne contre une rémunération même modeste pour peu qu’elle leur permette de vivre. La solution, c’est que chaque pays libre reçoive un contingent de réfugiés de Chine comme il en a reçu de Hongrie. Un million et demi de réfugiés pour un comptoir qui comptait 600.000 habitants en 1945, c’est un problème surhumain. Mais réparties entre toutes les nations libres au prorata de leur population, les charges pour chacune seraient légères et la poignante détresse se dissiperait vite. Elle se dissiperait dans la dignité des obligés et pour l’honneur des bienfaiteurs.

Certaine presse, si prompte à ouvrir ses colonnes aux moindres protestations humanitaires qu’il plaît aux massacreurs des Hongrois de jeter à la tête des gouvernements démocratiques, reste aveugle, sourde et muette devant une des plus atroces tragédies de notre temps. Elle n’en mesure même pas l’immense signification. La vue d’un enfant écrasé, que dis-je, d’un chien sous les roues d’un camion, soulève l’horreur et la pitié générales. Mais la sensibilité publique s’ankylose quand les tragédies frappent des masses étendues. Est-ce parce qu’elles prennent alors l’aridité de la statistique ? Ou parce que leur ampleur dépasse la capacité de compassion du cœur humain ? Ou parce que le rouleau qui comprime les destins est de nature politique ? Ou parce que très précisément il est communiste ?

 

 

Le camp de Rennie’s Mill.

 

Rennie’s Mill, au Nord-Est de la péninsule de Kowloon, n’était, il y a quelques années, qu’une montagne déserte. Le 26 juin 1950 le gouvernement de Hong Kong y installa les sept premiers mille réfugiés qui se trouvaient à Mo Sing Ling, et leur donna gratuitement deux repas par jour. Un comité d’aide aux réfugiés de Rennie’s Mill leur procura des vêtements, des médicaments, les soins du coiffeur et du matériel pour qu’ils se construisent un toit, C’est là, dans sa poignante simplicité, la préhistoire du camp de Rennie’s Mill.

En janvier 1952 ce camp abritait déjà 20.000 réfugiés, 16.000 hommes et 3.000 femmes. Une usine de serviettes, des ateliers pour le travail du jonc et des travaux de broderies furent installés. Certains réfugiés se mirent à cultiver des lopins en terrasses, brisant la terre caillouteuse avec des instruments primitifs, apportant l’eau de loin dans des récipients de fortune. D’autres construisirent des cabanes en papier huilé et en paille compressée pour les vendre aux nouveaux arrivants. Et ainsi, entre les cases des oncles Tchang, des ruelles se dessinèrent, des bazars s’improvisèrent, une rue marchande naquit, pauvre rue qui offrait sur de pauvres étals de pauvres ustensiles de ménage, de pauvres hardes, de pauvres légumes, mais récoltés – ô merveille de l’opiniâtreté humaine – sur une pente rocailleuse. En quelques années les réfugiés étaient parvenus à vendre leurs propres légumes sur leur propre marché. Et sur ce qui fut la montagne nue, voici que vagissait l’embryon d’une cité future. Dans cent ans, Rennie’s Mill serait peut-être un nouveau Kowloon.

Tous les camps de réfugiés furent en quelque sorte ennoblis par plusieurs cataclysmes. En octobre 1951 un incendie ravagea Rennie’s Mill, en septembre 1953 le typhon Susan le balaya, en août 1954 le typhon Eda le pulvérisa. Et chaque fois, les Chinois, sans avoir lu Kipling, regardaient le désastre et recommençaient tout.

Dans chaque camp le service des Affaires sociales du Gouverneur possède un bureau, mais les réfugiés ont organisé un système d’autonomie interne démocratique. Dans les camps de Rennie’s Mill, Hong Kong, Kowloon, Ma An Shan, Chian Wan, partout les premières bâtisses en dur sont l’école et le centre sanitaire. J’eus le plaisir de constater que les enfants des réfugiés n’étaient pas abandonnés à la rue. À Rennie’s Mill, où gambadent plus de deux mille écoliers, j’ai visité deux jardins d’enfants pour les bambins, des classes primaires et moyennes pour les plus grands. Charmantes classes que celles des petits qui déchiffrent, en chantant en chœur, de grands caractères chinois dont la maîtresse suit de sa baguette, sur un tableau noir, les méandres mystérieux.

On trouve aussi dans ces camps des églises et des temples rudimentaires pour tous les cultes : catholique, luthérien, méthodiste, musulman, l’Assemblée de Dieu, les Adventistes du septième jour, taoïstes et bouddhistes.

Vous avez bien compris qu’il ne s’agit nullement de camps de travail forcé ni même de résidence forcée. Les réfugiés sont libres, libres de flâner dans Hong Kong, libres d’abandonner le camp ou d’y demeurer, libres de retourner en Chine communiste. Il s’agit là de centres de premiers secours qui souvent se transforment en villages stables, selon les lois millénaires de l’histoire humaine qui font surgir la vie sédentaire de besoins accidentels.

Rennie’s Mill est un de ces camps qui s’est enraciné en une agglomération permanente, toute petite patrie issue de la graine d’apatrides et leur donnant l’abri d’un frêle ombrage. Étrange patrie, en vérité, puisque sur cette colonie britannique flotte le drapeau national chinois où, par une curieuse prémonition du paysage qui devait accueillir ce morceau déchiré de son peuple, est peint un soleil blanc sur un ciel bleu.

Dans les vieux textes, les lettrés appellent la Chine « le pays des dix mille cités ». Voici l’embryon de la dix mille et unième, fille de l’adversité mais témoin de la volonté. Dans le sol nu de la cime montagneuse qui la domine, ses bâtisseurs ont incrusté six caractères blancs et géants, visibles de loin comme des immeubles et qui, au moyen des contours subtils conçus voici quatre mille ans par les scribes d’un Empereur fils du Ciel, disent : « Vive la République libre de Chine. »

 

 

 

 

 

 

LE PAYSAN : FAN LING

 

 

On me signale qu’un paysan de la « catégorie 4 », c’est-à-dire très pauvre, avait passé la frontière du Kouang-Tong et se trouvait à Fan Ling, dans les Nouveaux Territoires. Je priai aussitôt mes amis des syndicats libres de m’y conduire. Les paysans chinois forment 80 pour cent de la population, d’où l’importance de savoir s’ils sont satisfaits ou mécontents du régime de Mao.

Les nouveaux Territoires se trouvent dans la minuscule presqu’île attenante à l’immense continent chinois, et que les Britanniques se firent céder au début du siècle. Là je retrouve le paysage féerique de Hong Kong, fait de promontoires et d’îles cernées par les flots bleus, sombres pupilles au centre d’immenses iris clairs.

Et voilà – ô surprise – que nous abordons un vaste espace plat, insolite. Visiblement il ne fait pas partie du paysage plein d’escarpements que Dieu a voulu ici. Il semble rajouté par une volonté étrangère. Et, en effet, j’apprends que ce morceau de plaine est l’œuvre de l’homme et de la femme : « Tu gagneras ton horizontale à la sueur de ton front », a dû dire ici Tse-ovah à Ah-Dam-Ming et E-va-Tchou lorsqu’il les chassa du Paradis de Jade.

De ma voiture je les vois, ces titans-fourmis jaunes, se confectionner leur monde à la main, le conquérir par décimètres carrés sur les vagues en les comblant, sur les pics en les rasant. Aux côtés de la montagne, qu’ils sont ténus, insignifiants, anachroniques avec leurs chapeaux de paille pointus, leurs pelles dérisoires, leurs jambes nues. C’est comme si des bûcherons s’attaquaient à des chênes centenaires avec des couteaux à dessert. Et pourtant, cette terre sur laquelle ils ne pèsent rien, les Chinois la domptent, par la patience inlassable, comme on fait avec les fauves, comme l’ont fait pendant dix mille ans leurs ancêtres en débroussaillant la grande plaine et les plateaux des Lœss, défrichant toujours plus à l’Ouest, plus au Nord, plus au Sud, jusqu’à transformer un continent entier de montagnes et de brousses en une immense rizière.

À Hong Kong le miracle de la durée recommence. Leurs mains menues mais qui jamais ne chôment, leurs cervelles patientes, travailleuses, entêtées, soignent si bien un roc sauvage qu’elles finissent par, l’apprivoiser.

Et même par le façonner à leur image, comme font tous les créateurs. Car ce que je traverse, c’est un coin du fin fond de l’Empire des Tcheou d’il y a trois mille ans, avec ses lopins de rizières mijotant dans l’eau tiède, ses masures dans des touffes de bambous, ses socs de bois, ses lents attelages de buffles, ses porteurs sautillants, avec les toits recourbés de quelque temple campagnard sortant des arbres comme un nez retroussé des couvertures. Le minuscule café où notre expédition fait halte – quatre tables d’un bois noirci par les siècles entre huit bancs grêles – semble lui aussi sorti d’une estampe T’ang. Nous sommes tout près du territoire communiste et je ne peux m’empêcher de penser qu’à cette heure inondée de soleil, derrière cette frontière, se joue le drame d’innombrables familles qui secrètement s’enfuient.

 

 

Enfin apparaît le paysan, que, pour la commodité, j’appellerai du nom du lieu où je l’ai rencontré, Fan Ling.

Il est très grand, très maigre – ai-je jamais vu un réfugié chinois qui fût gras ? – son crâne ressemble à un galet et une grosse pomme d’Adam perce son cou fibreux. Est-il déjà vieux ou la misère a-t-elle marqué trop vite ses joues crevassées comme une terre de labours ? Il s’assoit sur le bout du banc, croise ses grandes mains embarrassées sur ses genoux et attend. On lui offre des sandwiches, un bol de chocolat, il ne touche à rien, il ne répond à aucune de mes questions, il se tient roide, méfiant et poli. Seule sa pomme d’Adam s’active en bielle de moteur.

Mes deux traducteurs – il en fallait deux car ce paysan ne parlait qu’un dialecte qui devait être traduit dans la langue mandarine avant de m’être livré en français – m’apprirent que Fan Ling, à me voir blonde, me prenait pour une agente britannique et craignait que le but de mon interrogatoire ne soit de le refouler en Chine communiste.

« Dites-lui que je suis une journaliste française et que les Français aiment beaucoup les paysans chinois ; tenez, montrez-lui mon passeport. »

J’oubliais qu’il ne savait pas le français et sans doute pas lire. Cependant cette pièce à conviction, quoique indéchiffrable pour lui, eut un effet de persuasion miraculeux. Il déclina son nom, celui de son village, et peu à peu, par bribes que j’ordonne après coup, me livra son histoire.

Les agents – en Chine Kanpous, l’un des mots clés qui reviendra sans cesse – l’avaient classé dans la catégorie 4, car il n’avait jamais possédé un pouce de terre. Quand il reçut son lopin ce fut un jour de gloire. Jamais il n’avait espéré que lui, le pauvre de père en fils, pourrait devenir un vrai propriétaire. Il fut reconnaissant aux communistes et « vota » pour eux. Pour faire fructifier sa terre, il s’endetta, acheta quelques instruments agraires, des semences, des engrais, et se maria pour tenir dignement son nouveau rang. Mais quelques années plus tard les agents expliquèrent, par des tas de théories incompréhensibles, qu’il fallait tout mettre en commun. Et on mit en commun la terre de Fan Ling, ses outils, ses cochons, son buffle, mais pas ses dettes.

« Je passais des nuits à pleurer secrètement au côté de ma femme nouvellement acquise. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il fallait que les agents prennent tout à tout le monde. Moi qui avais travaillé quatorze heures par jour depuis quatre ans pour léguer un bien aux fils que la Providence nous avait donnés, pourquoi fallait-il m’en empêcher ? À qui faisais-je tort ? Pourquoi les agents ne nous laissaient-ils pas vendre librement notre récolte comme le paysan fait dans notre pays depuis dix mille ans ? J’ai dû abandonner à leur « coopérative » ma terre, mes biens, ma récolte, mais ils se moquaient bien de mes dettes. Et moi je me rongeais à leur sujet, car j’avais vite compris qu’avec ce qu’ils nous laissaient je ne pourrais jamais les rembourser à notre prêteur. Car ces prêts, ce n’étaient pas les communistes qui nous les avaient avancés, mais le vieux Wang Tchou-min, parce que ma femme avait été la fille de son fidèle fermier. Oh ! bien sûr, je savais qu’il se garderait bien de rien réclamer. Il avait été riche et s’efforçait de se faire oublier. Son frère avait été envoyé dans un camp, lui et son fils avaient été traînés sur la place du village pour faire des aveux. C’est dans sa terre que la mienne avait été découpée.

– Combien aviez-vous reçu ?

– Deux mous et demi. (15 ares !)

– Et Wang Tchou-min avait combien au total ?

– Oh ! beaucoup. Pensez que nous avons été sept à nous partager son domaine. »

Je calculai en moi-même que ça mettait le « domaine » du « riche » à guère plus d’un hectare ! Je retrouvai là une des perfidies communistes signalées par Robert Guillain. La réforme agraire avait eu pour vrai but de créer non pas des petits propriétaires, mais de la haine. Partout en Chine, bien sûr, il y avait des plus pauvres que le moins pauvre. C’est ce dernier qui fut artificiellement décrété « riche », afin qu’on pût déchaîner contre lui les flots faciles de l’envie, et que les cadres communistes – dont le but secret était de s’emparer de toutes les récoltes de toutes les catégories de paysans – pussent paraître néanmoins des anges justiciers.

« Mais Wang Tchou-min n’était pas un mauvais riche (Fan Ling suivait son idée). Quand il n’y avait plus rien à la maison et que ma mère m’envoyait chercher au dehors, c’est toujours dans sa cuisine que je trouvais quelques bols de riz. Mais pour les agents c’était un exploiteur du peuple et il ne fallait pas avoir pitié de lui. Cependant son fils avait été fusillé, et le vieux n’avait plus rien pour vivre. Vous pensez, il avait été placé sous Kouan Tché.

– Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Eh bien quoi, c’est clair, il était au service de la police du village.

– Au service ? Pour dénoncer les gens ?

– Mais non, pour travailler, enlever l’herbe des chemins, aider aux moissons...

– Mais ne faisait-il pas partie de la coopérative ?

– Bien sûr que non, puisque c’était un contre-révolutionnaire.

– Il travaillait, me dites-vous ; ne gagnait-il pas de quoi vivre ?

– Non, vous ne comprenez pas, je vous ai dit qu’il était sous Kouan Tché. »

J’avais l’impression d’être le paysan chinois de ce sol difficile qu’est un paysan chinois, c’est-à-dire de devoir déployer, pour arracher des éclaircissements de son esprit, la même patience inlassable qu’il mettait, lui, à retirer les cailloux de son champ. Mais pour ce qui concernait Kouan Tché, ce fut en vain. Je ne pus tirer cette histoire au clair qu’à mon retour à Paris, en consultant le Livre Blanc publié par David Rousset. J’y appris que les anciens propriétaires placés sous Kouan Tché étaient à la disposition de la police locale qui leur imposait un travail non rémunéré. C’était le cas de vieillards trop faibles pour être envoyés aux camps de travail forcé et à qui on imposait des besognes locales. Parfois la police les louait pour des travaux agricoles, mais le salaire était versé à la police, non aux malheureux sous Kouan Tché qui devenaient de véritables esclaves publics de la communauté villageoise.

« La nuit tombée, par l’arrière de la maison, le vieux Wang Tchou-min m’envoyait ses petits enfants quémander en pleurnichant quelques mesures de riz (Fan Ling suivait toujours son idée). Eh bien, même si les autorités avaient raison dans leurs discours, moi je savais dans mon cœur que j’avais des dettes envers lui. Et je me disais aussi que les moutards, eux, ne pouvaient pas être contre révolutionnaires vu qu’ils étaient à peine nés quand il y eut la révolution. Alors je donnais les mesures, et il y avait encore moins à manger pour mes propres gosses. C’est facile à comprendre – Fan Ling s’enflamma soudain – les agents ne nous laissent que vingt-quatre catties de riz décortiqué par adulte, plus dix par gosse. Franchement peut-on vivre avec ça ?

« Je fis de la tête des signes de dénégation convaincue, bien que les catties, pour moi, fussent du pur chinois. Mon traducteur essaya bien de m’en donner l’équivalent en livre chinoise, laquelle vaut une fraction de la livre anglaise, laquelle en est une autre de la livre métrique. J’étais noyée. Mais je n’avais qu’à regarder les os saillants sous cette peau dure de laboureur pour comprendre que vingt-quatre catties de riz, ça ne devait pas nourrir son homme. D’autant que le paysan me précisait que son ordinaire ne comportait pas de viande, aucun laitage, que l’huile, le sucre, le thé étaient rationnés au compte-gouttes. Il devait donc compléter avec des patates douces et des légumes qu’il cultivait autour de sa maison, le soir, en rentrant des champs.

– Le riz, au moins, ne vous coûtait rien ?

– Mais si, il fallait le racheter à la Coopérative. « Ils » ont même créé une monnaie spéciale pour ça.

– Comment, vous n’utilisez pas les Yuan ?

– Les Gen Min Piao 2 ? Ça sert pour payer les emprunts, les habits, les dépenses à la ville. Mais ils nous ont fabriqué une monnaie supplémentaire pour les achats à la coopérative. Des billets qui ne rimaient à rien et qu’il était plus prudent de transformer en nourriture aussi vite que possible. Souvent, pour mettre quelque chose dans le bol des gosses, je devais me joindre aux « volontaires » pour exécuter des travaux de voirie ou de terrassement. Beaucoup de paysans volent les stocks, me confia-t-il. Quand ils sont pris, ils sont jetés en prison, mais ça n’arrête pas les vols. Que voulez-vous, quand on a faim on prend le manger où il est.

– Votre habitat n’a-t-il pas été amélioré ? On dit que la Révolution a beaucoup fait pour la construction.

– Nos maisons ? Ce sont celles d’avant la révolution, en torchis qui résiste mal aux pluies de mousson et aux forages des rongeurs.

– Les communistes n’ont-ils pas édifié des maisons en briques dans les villages ?

– Si, la maison du parti et celle des kanpous.

– Avant la mise en commun des terres, au début de la révolution, vos conditions de vie étaient-elles meilleures ? »

Fan Ling dut réfléchir intensément. Il était visible que la collectivisation avait constitué pour lui un tel traumatisme que tout ce qui s’était passé auparavant se fondait dans les brumes, formait une sorte de vie antérieure dont il ne gardait qu’un souvenir vague et flottant. Il finit par me dire :

« Dans la révolution, il y eut du pour et du contre. Ainsi nous avons reçu des cartes de rationnement presque en même temps que notre terre. Le thé, l’huile, le sucre, on n’en trouvait plus ; même le tissu, qu’avant la femme tissait elle-même, on était obligé de l’acheter dans les magasins de Mao et il se déchirait que c’était une pitié. Mais à part ça, au début, moi je me débrouillais bien. Wang Tchou-min m’avait donné des conseils pour traiter la terre. Déjà, j’aurais pu lui racheter sa part à tempérament, seul le respect m’en empêchait. Car les affaires allaient mal pour lui, vieux qu’il était, et seul, et mal vu, et sous Kouan Tché. Pour moi, quand on nous a forcés à rendre nos terres aux agents (c’est ainsi qu’il comprenait la collectivisation), ça a été le malheur.

« Cette touche confirma que, peu de temps après la réforme agraire, la différentiation sociale avait refleuri à la campagne à un rythme accéléré. Ce qui la provoquait c’était le facteur le plus vieux du monde, celui qui fit des riches et des pauvres dès les sociétés primitives : l’inégalité naturelle des capacités, des ambitions, et aussi des chances. Le plus lent d’esprit, ou le plus malchanceux, qui avait dû emprunter pour quoi que ce soit – semences, heures de forge, bouc, femme – devait, pour rendre ses dettes, effectuer des corvées qui l’empêchaient encore plus de travailler pour soi et accéléraient ainsi sa chute ; tandis que les plus actifs comme Fan Ling, ou les plus débrouillards, arrondissaient leurs biens. À la veille du fameux ordre de collectivisation lancé par Mao Tsé-toung, le 20 juillet 1955, une nouvelle petite bourgeoisie terrienne était en train de proliférer en Chine avec la vigueur et la rapidité d’une vigne vierge. Je me rappelais que ce même phénomène s’était produit en URSS après six ans de NEP, et que c’était pour l’arrêter que Staline installa l’enfer sur terre pour Ivan Ivanovitch, le frère russe de Fan Ling. Chez Mao, d’ailleurs, le processus avait été prévu, car l’expérience soviétique était mise en recettes et le Parti communiste était parfaitement décidé à reprendre les terres le jour même où il les distribuait. Une tristesse m’envahit en pensant que même des hommes d’État américains des années 1945-1948 s’étaient laissés tromper au point de voir, dans les chefs communistes, des « réformateurs agraires », alors qu’ils n’étaient que de vulgaires démagogues trompant sciemment le peuple pour instaurer leur tyrannie.

– Mais avant les communistes, dis-je à Fan Ling, n’y avait-il pas aussi de mauvaises années ?

– Bien sûr, mais c’était la faute du ciel, des guerres, des inondations. Et il y avait aussi de bonnes années. Aujourd’hui elles sont toutes mauvaises. Que le ciel soit dur ou clément les kanpous les font toutes mauvaises, car ils nous réquisitionnent tout. Et le pire, c’est que si on va à la ville pour essayer de trouver à manger, on est refoulé et traité de « déserteur » et de « fainéant ». Or avant – et les vénérés pères de mes pères ont fait de même – quand il n’y avait plus à manger dans la campagne on allait à la ville pour chercher du travail, et personne ne nous traitait de « fainéant ». »

L’insulte l’avait blessé si cruellement qu’il en vibrait encore. Et je le comprenais, car elle est bien la plus méchante qui se puisse lancer contre cette machine à travailler, toujours travailler que constitue un paysan chinois. Me souvenant des nombreuses bicyclettes que j’avais vues dans les campagnes de Formose, je lui demandai si les paysans s’achetaient des bicyclettes en Chine communiste. Il me regarda d’un air désespéré. Décidément je ne comprenais rien à rien !

« Puisque je vous dis qu’on n’a pas assez à manger, comment va-t-on s’acheter des bicyclettes ! Si on avait des sous, ce serait pour s’acheter du riz.

– Quand l’Armée Rouge a occupé votre région, a-t-elle été bien accueillie par ses habitants, ou y a-t-il eu de la résistance ?

– Ça a été très compliqué.

– Mais encore ? »

Fan Ling se gratta le crâne. Il est vrai que la question était difficile.

« L’Armée Rouge payait les réquisitions. Ce n’était pas toujours le cas avec les Tokiuns ou les soldats du Kouo-Min-Tang. Alors les paysans ont bien accueilli l’Armée Rouge. Mais elle partit pour d’autres combats et, à sa place, nous tombèrent une nuée de corbeaux communistes, tous étrangers à la région, des godelureaux de 20 à 25 ans.

– Ils étaient si jeunes ?

– Oui, mais de véritables loups. Ils décidèrent de lever des impôts. Comme nous venions de les payer pour l’année aux percepteurs de Tchang Kaï-chek, il ne nous restait plus d’argent. Des paysans se soulevèrent grâce aux Sociétés secrètes qui les soutenaient.

– Vous aviez des Sociétés secrètes, vous aussi ?

– Pourquoi pas ? Les paysans ne sont pas moins malins que les autres. D’ailleurs leurs membres pouvaient être de braves gens du coin qu’on n’aurait jamais soupçonné qu’ils avaient deux vies, une au dehors, et une en dessous. Mais vous savez, avec les communistes, tout le monde devient plus ou moins secret. Il faut bien qu’on ait une autre vie à la coopérative qu’à la maison !

– Et que devint votre révolte ?

– Les agents communistes ne bougèrent pas. Alors l’agitation gagna de plus en plus de villages et, soudain, tous les meneurs et tous les membres des Sociétés secrètes furent arrêtés.

– Et qu’est-ce qu’on leur fit ?

– Certains disparurent on ne sut jamais où. D’autres furent fusillés. D’autres eurent de grands procès publics où ils avouèrent qu’ils étaient payés par le Japon et où ils regrettèrent leurs « erreurs ». Tout le monde devait assister aux procès. Et on les battait. Et nous, le peuple, on devait les insulter, parce qu’on avait peur de se taire. »

L’interprète m’expliqua que Fan Ling n’avait pas compris qu’il y avait eu là une tactique voulue par les communistes, qui firent souvent exprès de créer une vague de mécontentement pour que les gens hostiles et les membres des Sociétés secrètes se démasquent. Une fois ceux-ci liquidés, une nouvelle fournée d’agents communistes, non compromise, arrivait pour « expliquer » les raisons des violences qui avaient eu lieu.

« Vous obligeait-on, demandai-je à Fan Ling, à suivre des cours politiques ?

– Oui, deux heures trois fois par semaine.

– Et que vous enseignait-on ?

– Du charabia. Je n’y comprenais rien et les agents eux-mêmes ne comprenaient rien à ce qu’ils disaient. Mais ça m’était parfois utile, car quand je trouvais un coin sombre je prenais un peu de sommeil.

... (Toujours ce triste refuge de l’ombre pour y cacher l’humain)...

– Et une fois dans la coopérative, comment fûtes-vous traité ?

– Comme un petit enfant à l’école. (Fan Ling rougit de honte.) Le Président était un étranger au village amené par les kanpous, et tous avaient dû l’applaudir. C’est comme ça qu’il avait été « élu ». Il s’entoura d’autres étrangers, des mandarins en casquettes qui ne travaillaient qu’avec le pinceau et le papier, et qui inventèrent la règle des trois fixes : ce que nous devions produire, ce que nous devions livrer à l’État, ce que nous pouvions garder. Puis ils nous divisèrent en équipes qui furent subdivisées en groupes, et ils donnèrent à chacun un livret. On devait travailler selon ce qu’ils appelaient des normes. C’était eux qui surveillaient et jugeaient, et chaque jour ils inscrivaient sur nos livrets des points. À la fin de l’année, ils faisaient dessus des opérations que personne ne comprenait, et on était payé selon le résultat qu’ils trouvaient. On n’avait le droit de rien dire.

« Les gens du Président firent venir des costauds, des paysans de choc comme ils s’appelaient avec prétention, et les tâches qu’on devait accomplir étaient estimées d’après ce qu’eux abattaient. Et ils en abattaient ! Vous pensez, ils se faisaient des 40 yuans par mois ! (environ 66 francs lourds). Mais pour nous c’était éreintant. Dans les champs de coton de ma coopérative, chacun devait cueillir quatre-vingts livres par jour. C’était impossible. Le cousin de ma femme déchira de rage son livret. Il fut appelé au bureau et personne ne l’a plus jamais revu. Alors les autres baissèrent la tête et allèrent mendier leurs points tous les soirs à leurs nouveaux maîtres, eux qui n’en avaient jamais eu depuis nos empereurs Ming. Nous étions humiliés d’être ainsi notés comme des petits garçons, et par des fainéants qui ne faisaient rien que de noircir du papier et épier nos cadences, et que nous devions nourrir sur le peu que les agents nous laissaient. Nos champs étaient devenus une usine. Et pire, car les ouvriers étaient payés chaque semaine selon un salaire convenu, mais nous, il fallait attendre la fin de l’année pour qu’on nous dise ce que valaient les points. Les communistes disaient qu’ils avaient fait la révolution pour qu’il n’y ait plus de prolétaires. Et maintenant, ils avaient fait des prolétaires de tout le monde, y compris des paysans ! »

J’étais émue de retrouver, dans cette bouche humble, cette vérité fondamentale que les glossateurs du communisme avaient méconnue : que toute la collectivisation n’avait d’autre « fonction historique » que de réduire la paysannerie, souche perpétuelle d’entrepreneurs indépendants, à la condition prolétarienne, laquelle est facilement contrôlable, taxable et organisable, bref propice à l’encadrement bureaucratique qui constitue l’alpha et l’oméga de la nouvelle classe dominante.

Après un long silence Fan Ling reprit :

« Le soir, chez moi, je n’osais plus me plaindre à la femme, car le fils, qui avait déjà six ans, revenait de l’école avec de vilaines idées dans la tête ; il nous répétait des phrases de son instituteur et nous espionnait. C’était un bon garçon qui nous aurait obéi si nous avions pu lui parler, mais nous n’osions pas, il aurait pu jaser à l’école. Ma femme en dépérissait.

– Qu’est-ce qui vous a décidé à partir. Pourquoi n’avez-vous pas emmené votre femme ? »

Ici les yeux de Fan Ling s’emplirent de larmes.

« L’école, c’est ce qui la perdit. Un jour les agents déclarèrent que nous devions tous apprendre à lire et à écrire. Moi, je savais un peu car un moine bouddhiste m’avait donné quelques rudiments. Mais elle ne savait pas. Il lui fallut retourner sur les bancs de l’école. Comme elle devait déjà s’occuper du travail aux champs, de la maison, des enfants, elle ne supporta pas ce nouveau fardeau. Elle, qui était pourtant si vive jadis, et qui savait bien remuer sa langue quand ce que je disais ne lui plaisait pas, elle était si épuisée qu’elle ne pouvait pas répondre aux questions du maître. Alors un agent prétendit qu’elle sabotait exprès. On l’avait à l’œil depuis que son cousin avait déchiré son carnet de points. Comme lui, elle fut appelée au bureau, et je ne l’ai plus revue. »

Je fus demeurée incrédule si ce récit n’avait été confirmé par un passage de Lucien Bodard sur des déportations pour « mauvaises études de lecture ».

« C’est alors, poursuivit Fan Ling, que je résolus de partir. Je ne pouvais plus supporter ma douleur dans la maison vide. Je partis la nuit, à pied, chez mon frère à la ville. Comme il avait aidé les communistes, il avait maintenant un poste dans un bureau, mais je savais que lui aussi avait deux faces et qu’en secret il détestait ses chefs. Il me promit de prendre soin de mes enfants et organisa ma mort en disant qu’il me reconnaissait dans un cadavre tout bouffi qu’on avait retiré de la rivière. Car il y avait beaucoup de suicides ces temps-là. Puis il me procura un billet de chemin de fer, me donna des vivres pour trois jours, et m’envoya chez un ami à lui, sur la côte, qui était pécheur.

– Ne faut-il pas des permis de la police pour se déplacer d’une province à l’autre ?

– Je crois que si ! Ils ont collé à tous les Chinois des passeports pour aller d’une province à l’autre, des permis pour coucher hors de chez soi, que sais-je ? Des papiers d’identité à notre âge, n’est-ce pas malheureux ! Toutes les calamités, ils nous les auront apportées !

– Comment ! Vous n’aviez pas de papiers d’identité avant l’arrivée des communistes ?

– Et pour quoi faire ? Comme si on n’était pas connus par tout le monde au village. On se voit tous naître et mourir. Dès que les communistes sont arrivés, ils ont constitué un dossier sur chaque villageois. Dans ces dossiers, il y a des choses sur moi et sur tous mes voisins que nous-mêmes n’avons jamais sues. Puis on nous a pris le dessin de tous les doigts, on nous a donné à chacun un numéro et une carte plus remplie de sceaux que la pancarte que j’ai promenée étant gosse, un jour de fête, et où l’Empereur avait marqué tous les droits de notre province. Pensez, ils ont fabriqué 600 millions de cartes d’identité. Ça vous dit quelque chose ? Chaque paysan de chez nous – et pas seulement le père, mais encore tous les enfants – a maintenant une carte avec ses doigts dessus pour mieux être tenu à l’œil par les agents. Et ce sont les paysans qui doivent travailler pour les nourrir à faire des fiches.

– Mais alors, avec tous ces sceaux qu’on exige pour voyager et que vous n’aviez pas, comment avez-vous pu passer ?

– C’est que nous sommes comme les mouches. Ils en collent beaucoup avec leurs papiers d’identité, mais il en reste toujours qui volent. Quand le train s’arrêtait dans une gare, c’était une marée, et les agents ne pouvaient pas contrôler tant de monde. Alors, moi, je me faufilais. Et vous savez, ils ne sont pas tellement malins. Sortis de leurs papiers et de leurs discours, avec leurs mains et leurs yeux ils ne savent rien faire. N’empêche que j’ai eu parfois très peur...

– Permettez-moi une dernière question. Ne regrettez-vous pas d’être venu à Hong Kong ? »

Il éclata de rire, car ma question lui sembla une boutade. C’est comme si on avait dit à un juif sous l’occupation nazie : « Ne regrettez-vous pas d’être venu en Amérique ? » Il redressa son buste et m’invita à inspecter sa personne. Je la vis recouverte d’un pyjama de coton, ses pieds nus chaussés de sabots ; je ne comprenais pas où il voulait en venir.

« Quand je suis parti, me dit-il, j’étais en haillons. Ici je travaille à fermage et, bien que ce soit pour les autres, je gagne de quoi nourrir trois personnes. Sous les communistes je ne gagnais que pour faire vivre une seule personne. Ma femme devait travailler aux champs. »

Pourquoi ne touche-t-il à aucun de ces vivres ? m’étais-je demandé tout le temps de la conversation. Il est maigre et pauvre. Ces sandwiches, ce chocolat au lait, ce sont des richesses pour lui. Nous nous levâmes pour prendre congé et, dans les quelques secondes où nous nous serrions les mains, Fang Ling engloutit trois sandwiches et son grand bol de chocolat. Sous la pression du liquide ingurgité avec hâte, sa pomme d’Adam devenait une bosse de dromadaire.

Avait-il eu la gorge contractée durant toute l’interview ? Craignait-il que quelque chose de fâcheux ne lui survint ? La clef de l’énigme reste à jamais enfouie dans cette tête grave, méfiante, de paysan qui se tint sur ses gardes, comme ses pères le firent, comme ses fils le feront toujours dans tous les pays du monde, tant que leurs épaules devront supporter le poids des ambitions, des guerres, des idéologies et des infrastructures des Messieurs de la ville.

 

 

 

 

 

 

KU, L’EX-CADRE COMMUNISTE

 

 

PREMIER ENTRETIEN

 

DE 30 ADHÉRENTS À 12 MILLIONS

 

 

 

À tout seigneur tout honneur. Pour apprendre à connaître un régime communiste, il fallait commencer par interroger un de ses ex-artisans revenu de ses illusions. Mes amis n’avaient que l’embarras du choix pour m’en indiquer de tous les genres. En la personne de Ku, ils me produisirent un prototype parfait du cadre communiste d’Asie. Ses confidences furent tellement fascinantes qu’elles nous tinrent, dans le rudimentaire café du camp, deux matinées et un après-midi entiers, et constituèrent le témoignage central de mon enquête, l’épine dorsale de tous les récits que je devais recueillir par la suite.

La richesse de ces révélations sur l’histoire du communisme en Chine se paya d’une certaine sécheresse sur le plan humain. La conversation se centra sur les évènements généraux plus que sur l’aventure personnelle de Ku. La forêt me cachait l’arbre, de sorte que dans ces plus abondantes de toutes les informations que j’aie recueillies sur la Chine, perce, je le crains, le moins de coloris chinois chez l’informateur. Mais peut-être cette allure impersonnelle traduit-elle authentiquement le caractère du communisme : aride, bureaucratique, sans racines nationales.

Ku avait quarante-trois ans. Bien bâti, de figure un peu fermée, mais énergique, le parler précis, le geste net, l’œil dur, il semblait prédestiné à devenir l’activiste d’un credo social. Fils d’un cordonnier et d’une brodeuse d’un gros bourg du Kiang-Si, doté d’une brochette d’oncles qui cultivaient des lopins alentour, il avait appris à lire et à écrire dans une mission catholique belge dont les membres se faisaient chausser chez son père. Pour les missionnaires il s’agissait de faire aimer un certain Dieu aux jeunes Chinois. Mais ce Dieu leur était présenté au milieu de livres, cartes et photos d’Europe, dans des salles dont l’une avait une radio et l’autre l’eau courante, et c’était ce cadre qui fascinait Ku. À leur insu, les missions diffusaient moins la religion que l’Occident, et dans l’ambiance primitive de ce fin fond de province chinoise, Occident signifiait révolution.

Aussi Ku, parvenu à l’âge de seize ans, ayant entendu à la radio de la Mission un appel des Jeunesses du Kouo-Min-Tang pour rénover le pays, s’aboucha-t-il avec les initiateurs et montra-t-il tout de suite deux talents essentiels du cadre communiste : celui de l’organisation, car il réussit à grouper une douzaine de jeunes, et celui de la clandestinité, car rien de cette action ne transpira aux oreilles de ses parents ni des pères missionnaires qui l’auraient désapprouvée, les premiers par traditionalisme, les seconds par prudence.

Ku travaillait en même temps dans l’échoppe paternelle. Mais, au grand regret des filles du village – il était beau garçon – il passait ses soirées à étudier car il voulait accéder à l’Université. Ce trait révélait chez lui d’autres qualités de la nouvelle classe communiste : le faible intérêt pour les choses de l’amour, l’ambition sociale, l’assiduité, le sens du concret. En précisant ce tableau psychologique, je m’aperçois qu’il s’applique parfaitement à notre bourgeoisie montante du XVIIe siècle, à ceci près que les aptitudes d’entreprise qui permirent aux deux classes de s’élever furent appliquées, dans un cas à l’économie, et dans l’autre à la politique : le communiste est le bourgeois de l’organisation comme le capitaliste fut le bourgeois de la fabrication.

En 1932 se plaça le point tournant de la vie de Ku. Il avait dix-huit ans. Une troupe communiste assaillit le bourg où il vivait, engagea un combat sanglant avec un bataillon du Kouo-Min-Tang qui bivouaquait là depuis six mois et l’anéantit. La moitié du village disparut dans les flammes, la mission fut dispersée et la famille de Ku périt. Il se retrouva orphelin, au milieu des communistes. Ceux-ci connaissaient son nom par les intelligences qu’ils avaient dans le KMT et l’entreprirent. Ils eurent vite fait de le convaincre de se joindre à eux et, durant les vingt-cinq ans qui suivirent son ralliement, Ku traversa, dans tous les emplois, toutes les phases de l’ascension puis de la dictature du communisme.

« Les seules phases que je n’eusse pas connues, me dit-il, furent celles qui précédèrent la guerre civile entre le PC et le KMT, c’est-à-dire d’abord leur grande alliance de 1924-1927 qui se brisa dans l’insurrection de Canton, puis la période trouble de 1928 à 1931 pendant laquelle le PC chercha une nouvelle voie. »

Pour que le lecteur ait un panorama historique, je résume ici les principaux jalons de l’histoire du communisme jusqu’au moment où notre ami Ku en prend une connaissance personnelle. On sait que la Révolution d’octobre 1911 qui destitua la dynastie mandchoue et proclama la République ne tourna pas selon les vœux de son artisan Sun Yat-sen. En 1920, lorsque le PC se fonde avec quelques dizaines de membres, la situation politique est à nouveau un chaos et les « Seigneurs de guerre » se partagent le pays. Seule lueur d’espérance : les efforts persévérants de Sun Yat-sen, réfugié à Canton, qui fonde un parti national moderne et libéral : le Kouo-Min-Tang. De 1920 à 1924 le PC, organisé et subventionné par Moscou, ne progresse que très lentement alors que le KMT s’épanouit et prend le pouvoir à Canton, tout en se rapprochant des Soviets. Sun Yat-sen signe un accord avec Yoffe, représentant du Kremlin et, en 1924, sur l’ordre d’un autre représentant, Borodine, le PC entre en bloc dans le KMT, ce que Sun Yat-sen accepte. Celui-ci prend même Borodine comme conseiller, adopte certaines des méthodes d’organisation efficaces du bolchevisme et fonde l’Académie militaire Whampoa qui, sous la direction de Tchang Kaï-chek, sera la pépinière de jeunes officiers enthousiastes des armées sudistes.

En 1926, Tchang commence la marche vers le Nord, qui est une suite ininterrompue de victoires militaires. Les « Seigneurs de guerre » au sud du Yangzi tombent l’un après l’autre. Mais en même temps les frottements se multiplient au sein du KMT avec les communistes qui tentent de tirer la couverture à eux et d’organiser la « transcroissance » de la libération nationale en implantation communiste. En mars 1927, Tchang, ayant occupé Shanghai, désarme les formations communistes et supprime durement le Parti. Staline, décontenancé, parce que c’était lui qui avait ordonné aux communistes de rendre à Tchang les armes que celui-ci leur réclamait, leur enjoint maintenant de se rabattre sur une alliance avec un petit gouvernement fractionnel dit « du Kouo-Min-Tang de gauche », qui s’était séparé de Tchang et siégeait à Wuhan autour de Hankéou. En juillet 1927, ce « gouvernement » à son tour rompt avec les communistes et se rallie à Tchang. Menacé d’un isolement définitif, le PC, toujours sur l’ordre de Staline, organise un putsch à Canton en décembre 1927. Cette aventure, liquidée par Tchang, coûte au PC plusieurs milliers de victimes, sa mise hors la loi et sa rupture définitive avec le KMT.

De 1928 à 1931 le PC, devenu clandestin, cherche une voie nouvelle dans des alternances entre l’aventurisme ultra-révolutionnaire et l’opportunisme ultra-réformiste, toujours sous l’étroite férule de Moscou. En particulier, Li Li San, en accord avec le style « dur » qui régnait alors à Moscou (troisième période), établit une ligne « classe contre classe » virulente, marquée par des « sorties folles » d’infimes noyaux ouvriers dans les villes. Lorsque ce cours eut accumulé suffisamment de désastres, Moscou décréta qu’il était imputable à « l’opportunisme gauchiste », fendit l’oreille à Li Li San, exclut un grand nombre de ses partisans et passa le contrôle à Mao Tsé-toung, qui hérita surtout de débris politiques mais d’un instrument capital : une petite armée que, pendant ces crises, des émissaires soviétiques et les amis de Mao avaient mise sur pied. C’est à partir de là que Ku commence son histoire.

« Je suis au fond un enfant de Mao, me dit Ku, car c’est en 1931, peu avant mon adhésion et après les derniers soubresauts causés dans nos rangs par les extravagances de Moscou, que Mao établit définitivement sa ligne à lui dans le Parti.

– Vous devez avoir appris l’histoire de ces années d’avant Mao dans les manuels du Parti communiste chinois. Comment y est-elle présentée ? Y dit-on que les désastres qui éprouvèrent le Parti à l’époque furent dus aux erreurs de Staline ?

– Pensez-vous ! Dans nos manuels, Moscou a toujours eu raison, seules « les conditions historiques » et la félonie de Tchang Kaï-chek sont responsables de nos épreuves. Des analyses basées, selon tous les canons, sur le rapport des classes et les contradictions de l’impérialisme, montrent que de 1924 à 1927 la « bourgeoisie de gauche » du KMT était « historiquement progressiste » et notre alliance avec elle « dialectiquement nécessaire ». Le 13 décembre 1927, au lendemain de notre putsch malheureux à Canton, l’infrastructure s’avisa subitement de changer, et rendit cette même bourgeoisie du jour au lendemain « réactionnaire » et « féodale ». De nouvelles analyses montrent que le « processus révolutionnaire » passait désormais par la formation de syndicats ouvriers clandestins contre le KMT. En 1931, le processus cessa tout aussi subitement d’exiger cette méthode, qui n’avait d’ailleurs abouti qu’à décimer nos cadres – ce qui était la faute non de Staline mais du « gauchiste opportuniste » Li Li San – et dicta le mot d’ordre de l’abandon des villes et de l’implantation dans les campagnes, c’est-à-dire la ligne de Mao. Il se trouve qu’à partir de là Staline cessa de s’intéresser à nos affaires et laissa la bride à Mao en se contentant de lui fournir de l’avoine. »

L’humour qui filtrait dans les propos de Ku sur son ancienne église me montra qu’il en était bien guéri.

« Quelles étaient les forces du Parti lorsque Mao en prit les rênes ?

– Entre la date de sa fondation en 1920 avec une trentaine de membres et le 4e Congrès en janvier 1925 qui décida l’intégration complète du Parti dans le KMT, le PC n’avait gagné qu’un millier d’adhérents. Puis en deux ans, bien embusqué dans les replis de l’organisation nationale du KMT, admis comme partenaire à la grande offensive entreprise contre les Seigneurs de guerre, puisant dans les jeunes, ignorants en politique mais avides d’action, dont Tchang Kaï-chek avait empli son armée, il se gonfla jusqu’à compter 60.000 membres au 5e Congrès de mai 1927.

– Je vois qu’en Chine aussi le communisme tire sa graisse des Fronts Populaires...

– Oui. Dans les rangs du Kouo-Min-Tang le PC trouva, pour sa démagogie, des auditoires qui ne l’auraient pas suivi s’il les avait abordés sous sa propre bannière.

– Que fut exactement la « ligne Mao » en Chine ? Bien des cercles en Europe y voient une véritable invention et lui attribuent je ne sais quelle vertu magique.

– Il n’y avait aucune invention, à moins qu’on ne considère que c’est une découverte, en politique, qu’il faut agir selon le possible. Mao s’est tout bonnement contenté de coller à la réalité chinoise en négligeant les théories marxistes. Je veux dire en les négligeant en pratique, car dans ses discours il s’en réclame avec un dogmatisme d’autant plus rigide qu’il leur tourne plus le dos dans l’action. Mao déclara donc simplement : je combats cela – le gouvernement KMT tel qu’il est – en soulevant les forces disponibles ici – c’est-à-dire les paysans. Il tira aussi profit de la faiblesse séculaire de la Chine : son gigantisme, facteur qui, rendant difficile un contrôle de tout le pays par le gouvernement central, a toujours favorisé la formation de fiefs locaux, que ce soit sur des bases féodales, militaires ou partisanes. Mao s’occupa donc à se tailler quelque part un fief, tout comme l’aurait fait un quelconque Seigneur de guerre ou bonze religieux (en fait il tient des deux) mais en l’appelant « République Soviétique ». Il y réussit au Kiang-Si, ma province natale.

– N’est-ce pas cette réussite qui constitue un miracle ?

– Oui, si on appelle miracle le succès du bon sens. Mao disposait d’une troupe de 20.000 à 30.000 hommes arrachés aux armées nationales et équipés par l’aide russe ; d’une intelligentzia en chômage, population flottante d’étudiants, professeurs, écrivains, mandarins, déçus par le KMT, friands d’extrémisme ; et de la supplique silencieuse, innombrable et immémoriale des paysans chinois.

– Ce sont en somme les trois forces traditionnelles de la Chine : le soldat, le mandarin, le cultivateur.

– Exactement. Mao s’est borné à la baratter selon l’une des recettes de Machiavel qui a décrit toutes les combinaisons permettant d’accéder au pouvoir. Aux paysans des régions qu’il dominait, Mao a donné, plus encore que la terre, la stabilité des taxes.

– Tiens, voilà un aperçu nouveau pour moi.

– Oui, je sais qu’à l’étranger on a surtout vu dans Mao un partageur de terres. C’est un contresens. Dans toute la partie du Kiang-Si où Mao instaura et maintint la République Soviétique à la barbe de Tchang Kaï-chek de 1930 à 1934, c’est à peine si nous avons rencontré une centaine de propriétaires de plus de quatre hectares. Les terres étaient déjà partagées. Plus loin, il est vrai, dans le Ho-Nan et le Chen-Si où nous nous sommes établis par la suite, nous avons trouvé des paysans récemment dépossédés par les Seigneurs locaux du Kouo-Min-Tang.

« Ailleurs, quatre-vingts pour cent des propriétés restaient petites et moyennes, selon une stratification déjà centenaire, parfois millénaire. Cela n’a pas empêché le PC de lancer sa « réforme agraire », mais c’était comme couverture à une opération politique. Le but était de dissocier la masse paysanne, très unie chez nous à cause des antiques habitudes du bon voisinage propagées par l’enseignement de Confucius et des liens de famille tissés localement.

« Pour asseoir la domination des cadres professionnels issus des livres communistes et parachutés dans les campagnes, il était essentiel que cette pâte compacte fût décomposée, qu’on y insérât des revendicants et des agitateurs, qui formeraient nos relais. Mao établit cinq catégories de paysans et dressa ceux des rangs inférieurs contre ceux des rangs supérieurs, et ceux qui n’avaient pas de terre contre les autres. La redistribution ne se faisait jamais simplement sur les bases techniques, mais était précédée de manœuvres pour charger de crimes les plus gros propriétaires et d’envie les plus déshérités. Le Parti allait souvent jusqu’à des exécutions, selon une maxime qui courait parmi nous et que les uns attribuaient à Staline et d’autres à votre Danton : « Le sang soude encore plus qu’il n’oppose. »

– Vous m’avez dit que votre atout fut surtout la « stabilisation des taxes ». Qu’entendez-vous par là ?

– Je ne suis pas sûr, voyez-vous, quand je repense à nos succès, qu’ils furent dus à ces mesures foncières. Car je me rappelle bien des cas où nous étions accueillis dans les villages à coups de pierre, quand ce n’était pas par l’exode massif des paysans laissant la terre brûlée derrière eux. Ce qui, je crois, nous fit le plus d’adeptes dans les campagnes, c’est qu’une fois notre pouvoir établi, les impôts que nous imposions étaient fixes et connus d’avance. Nous débarrassions les paysans non pas de maîtres, tant s’en faut puisque nous les subjuguions bien plus qu’aucun féodal ne fit jamais, mais de l’arbitraire des maîtres, des exigences fiscales soudaines et imprévisibles.

– Actuellement, l’arbitraire n’a-t-il pas repris sous la férule de l’État avec le régime des réquisitions discrétionnaires et des prix sans appel ?

– Oui, mais maintenant Mao tient le pouvoir. Alors il devait le gagner. C’est pourquoi il ne se serait jamais permis des mesures aussi impopulaires que la collectivisation des terres.

– À l’époque de la « République Soviétique » du Kiang-Si, le Parti communiste ne tenta donc jamais aucune expérience de collectivisme agraire ?

– Il s’en abstint rigoureusement. D’ailleurs, ce n’est pas là une tactique propre à Mao. En Europe orientale comme en Asie, les communistes commencèrent toujours par donner la terre aux paysans et ne la leur reprirent qu’une fois bien installés au pouvoir. Mais ce pouvoir « bien installé », le PC ne le connut pas au Kiang-Si. Car lorsqu’en 1934 Tchang Kaï-chek lança contre notre place forte une opération militaire d’envergure, notre faiblesse se révéla. C’est alors que nous entreprîmes la fameuse « longue marche » pour gagner le Nord par un immense cercle de 15.000 kilomètres autour du bassin central du Yangzi tenu par Tchang.

– Est-ce que ce fut vraiment l’épopée dont la propagande communiste fait état ?

– Pour une fois elle n’a pas exagéré. Ce fut pour nous l’équivalent de la guerre civile des bolcheviks russes. La lutte trempa nos cadres et frappa les esprits. La nouveauté que le communisme a apportée à la Chine, comme sans doute à la Russie, ce fut le nerf de l’organisation, je veux dire la volonté. Nous avons introduit l’intensité dans ces empires qui ne vivaient que d’extension. C’est peut-être aussi par cet élément d’une volonté presque inhumaine, que les communistes se distinguent des autres partis dans vos régimes d’Occident.

« Je dois dire que durant nos épreuves elle s’est avérée inébranlable. C’est la « longue marche » qui a fait le prestige de Mao, cumulant sur sa tête la réputation d’indomptable capitaine révolutionnaire de Trotski avec celle d’imbattable manœuvrier bureaucratique de Staline. Un seul chiffre lourd de bien des drames illustre la difficulté de l’exploit : partis du Kiang-Si à 75.000 en octobre 1934, nous nous sommes retrouvés au Yan’an, après un an de luttes incessantes, à 10.000 ! Nous affrontions non seulement les raids des troupes du KMT supérieures en nombre et en équipement et ravitaillées par des bases centrales, tandis que nous cheminions sans bases à la périphérie, mais encore des milices populaires que Tchang Kaï-chek, qui avait pris bonne note de nos méthodes, organisait dans les campagnes devant nos pas, et qui se sont mieux battues que ses unités régulières car il eut l’intelligence de les truffer de nos pires ennemis : des transfuges ou exclus du Parti de la période 1927-1930 marqués par la crise de Li Li San et des victimes de nos expropriations. Il fallut former des convois à la hâte en ramassant les véhicules les plus hétéroclites, depuis le vieux chariot chinois à buffles jusqu’aux tanks légers soviétiques en passant par des Ford brinquebalantes, des mulets, des motocyclettes dont certaines tombaient en pièces sur les pistes. Nous transportions non seulement l’armée et les cadres du Parti niais encore des familles entières, les fameuses archives, et tout notre matériel de propagande. Nous étions constamment sur le qui-vive, devions faire des coups de main improvisés pour razzier de la nourriture, nous méfier des populations que nous traversions car, cette fois, nous n’avions plus le temps d’implanter notre appareil policier pour les contrôler. Je dois dire que pour les jeunes comme moi ce fut une aventure inoubliable, un extraordinaire panaché de scoutisme, de banditisme et de prosélytisme, de chevalerie errante, d’apostolat et d’exactions, de guerre de maquis et de guerre de rues. C’est dans cette fraternité du combat, du feu de camp et de l’alerte qu’enfin se nouèrent entre les cadres du Parti des amitiés solides, mais qui devaient souvent leur être fatales.

– Comment « enfin » ? Et pourquoi « fatales » ?

– Mais oui, les chefs communistes n’aiment pas l’amitié, qui tisse des liens humains là où il ne devrait y avoir que des liens d’organisation. Pendant les trois ans du gouvernement que nous exerçâmes au Kiang-Si, je n’avais jamais pu établir une vraie intimité avec mes camarades. L’exode, ayant dissous les normes rigides du pouvoir, rendit de l’initiative aux petits groupes volants. Nous n’agissions plus en vue de notre dossier, mais pour défendre nos vies et celles de nos frères d’armes contre les menaces imprévues. Dans cette atmosphère de responsabilité individuelle la nature humaine reparut, et nous établîmes entre nous des contacts chauds et fraternels, pleins de toute notre aventure et plus seulement de nos fonctions. Mais plus tard ces contacts contrarièrent notre avancement. Au sommet du Parti on se méfie des attaches qui lient les militants entre eux ; on ne prise que celles qui les subordonnent au sommet. D’ailleurs Mao, qui avait étudié la révolution russe au point de la mettre en fiches, avait appris de Staline, qui l’avait appris de Machiavel ou de sa perfidie naturelle, que les combattants qui vous ont portés au pouvoir doivent être éliminés. Ils ont trop de sûreté de soi, trop de titres à la reconnaissance.

– Eh oui ! les révolutions ne s’engraissent que sur les déchirements des révolutionnaires. Mais cette ingratitude se fit-elle sentir tout de suite ?

– Non. Seulement après 1949, quand Mao eut soumis tout le pays. Lorsque nous arrivâmes à l’automne 1935 au Yan’an, un district proche de la Mongolie extérieure, c’est-à-dire de l’URSS, nous y trouvâmes un petit territoire à nous que le KMT avait négligé. Nous arrivâmes tellement épuisés qu’un dernier raid de Tchang Kaï-chek nous aurait sûrement annihilés, car nous ne pouvions pas aller plus loin sans nous heurter aux Japonais qui, depuis 1931, avaient annexé la Mandchourie. Nous n’avons jamais compris pourquoi Tchang ne nous a pas assené ce dernier coup qui nous aurait été fatal. Je crois qu’il était trompé par Staline qui, craignant l’expansion japonaise, s’était empressé de lui faire des risettes, bien qu’il l’eût taxé un an avant de « réactionnaire et félon ». C’était l’époque du grand tournant international du Kremlin où votre Laval aussi reçut sa part de cajoleries à Moscou. Mais dans le même temps, par la frontière sud de la Mongolie, l’URSS nous fit parvenir tout un fourniment frais, de l’argent et des vivres. Nous pûmes donc respirer. Nous proclamâmes à nouveau une République Soviétique au Yan’an sur le modèle de celle du Kiang-Si, mais avec un nom encore plus trompeur : La République Populaire.

– Pourquoi dites-vous « encore plus trompeur » ? N’y eut-il donc pas plus de Soviets dans votre République Soviétique qu’il n’y a aujourd’hui de peuple dans la République Populaire ?

– En effet, les Soviets en Russie avaient été des formations spontanées des masses en révolte. Ils n’ont été colonisés par les bolcheviks, puis ravalés au rôle de simples assemblées-croupions que des années après la révolution. Rien de tel chez nous. Tout est venu d’en haut, tout a été greffé sur le pays par le Parti. Il n’y a jamais eu aucun Soviet en Chine, nous avons commencé tout de suite par leur forme finale dégradée, c’est-à-dire des assemblées qui se réunissaient à notre appel pour nous acclamer et se dispersaient ensuite pour laisser un résidu de fonctionnaires désignés d’avance par le Parti. Je vous ai dit que Mao avait mis en fiches l’expérience russe d’où il avait extrait son propre programme. Il put ainsi se placer d’emblée dans la phase bureaucratique à laquelle les Russes n’avaient abouti qu’après beaucoup d’avatars. Aussi peut-on à peine dire que nous avons eu en Chine une « Révolution populaire ». Jamais bouleversement de cette profondeur ne fut aussi fabriqué. Et cela montre que la puissance de l’appareil communiste peut aller jusqu’à sortir du néant des formes sociales que rien n’appelait.

« Je vous ai dit qu’à partir de 1930 Staline a laissé faire Mao, mais il faut ajouter que Mao se bornait à copier Staline, sinon dans les méthodes d’accession au pouvoir, que Mao sut ajuster lui-même à la pointure de la Chine, du moins dans les institutions bureaucratiques qu’il implantait. Mao a simplement rassemblé dans un album toutes les photographies des œuvres staliniennes, y a fait un tri des plus réussis et en a collé des reproductions sur notre sol. C’est ce qui donne à toute son entreprise cet air gris de duplicata, ce genre morne de leçon répétée, où seule la « longue marche » apporte une touche de couleur locale.

– Cette copie fut-elle aidée par des Conseillers soviétiques ?

– Un peu. Il en a toujours traîné une demi-douzaine autour de Mao et surtout de Chu Teh, notre ministre de la guerre. Mais je crois qu’ils servaient surtout d’agents de liaison pour coordonner nos initiatives avec les désirs de Moscou. Mao avait si bien assimilé le bolchevisme qu’il n’avait pas besoin de conseillers. Il est un seigneur de l’olympe communiste mondial aussi dur, pur et sûr que Staline, Thorez ou Khrouchtchev.

– Vous voilà donc réinstallés au Yan’an. Les Japonais vous ont-ils tracassés ?

– Non. Au contraire, ils nous ont beaucoup aidés. Car ils nous ont fourni, après nos thèmes d’agitation agraire, des thèmes d’agitation patriotique qui nous permirent de pénétrer le reste de la société chinoise : les villes et surtout les intellectuels. C’est la classe la plus importante dans un pays où la masse possède encore peu de culture et où la tradition fait tout surgir du sommet. Qui tient les intellectuels tient la Chine.

– Je crois que c’est vrai pour tous les pays sous-développés.

– Sans doute. En tout cas, le prolétariat chez nous n’a donné aucun appui au communisme. Il nous est resté jusqu’au bout imperméable, au point qu’après notre conquête du pouvoir il nous a fallu dissoudre les syndicats existants et créer une centrale nouvelle de toutes pièces 3. La République Soviétique du Kiang-Si dès 1932 déclara la guerre au Japon. C’était un luxe verbal qui nous coûtait peu de guerre mais nous rapporta beaucoup de combattants. Je fus moi-même envoyé dans plusieurs Universités pour monter des cercles patriotiques au centre desquels je laissais toujours quelques-uns de nos agents de cristallisation. Vous savez que le communisme est passé maître dans l’art d’exploiter, dans des organisations satellites prétendues indépendantes mais secrètement subjuguées, des intellectuels qui croient servir des objectifs prestigieux, mais qui sont conduits, à leur insu, à servir les desseins du PC. J’avais beaucoup d’argent à ma disposition – c’est le ressort essentiel de ce genre d’opérations qui se déroulent non plus parmi les pauvres gens, mais parmi les messieurs huppés auxquels il faut fournir des revues, des congrès, des voyages, des tribunes. J’étais ému et fier d’accéder à ces Universités, non par la petite porte des étudiants que la vie ne m’avait pas permis de franchir jadis, mais par la grande porte des maîtres. J’étais un directeur de conscience, un porteur d’expériences qu’on regardait avec respect.

« J’ai contribué, en particulier, à fonder la « Société du Salut National » qui rendit d’éminents services au Parti car, par son canal, nous réussîmes enfin à reprendre des intelligences dans l’Armée officielle et, en particulier, à circonvenir le Général Chang Hsieu Leang, chef des troupes du Shanxi, un patriote sincère mais naïf. Le Secrétaire de la Société du Salut National, un professeur d’histoire réputé qui apparaissait indépendant mais nous était soumis de façon occulte, réussit à le convaincre de la nécessité de rétablir la concorde entre le KMT et le PC. En décembre 1936, Tchang Kaï-chek, qui s’était rendu compte que son général n’était plus sûr, vint lui-même à Sian Fu, la capitale du Shanxi, pour le reprendre en mains. Au lieu de cela, ce fut Chang Hsieu Leang qui le prit en mains, c’est-à-dire le fit prisonnier. Ce fut un coup de tonnerre. Chang Hsieu Leang voulait contraindre son chef à conclure avec le PC l’union sacrée contre les Japonais. À cette époque Mao avait doublé ses forces. Tchang Kaï-chek subit donc une intense pression de tous côtés. Il faut dire qu’il montra dans cette épreuve une fortitude remarquable. Il refusa hautement de négocier en prison avec son subordonné rebelle et déclara qu’il attendait la mort. Sa femme vint le rejoindre dans un mouvement de grande noblesse. Cette fermeté retrempa les courages à Nankin, capitale du gouvernement KMT où des armées se rassemblèrent pour venir délivrer leur chef. Finalement, sur les conseils de Staline et de Roosevelt, préoccupés tous deux de grouper le maximum de forces contre la marée japonaise, notre marionnette de Chang Hsieu Leang laissa repartir Tchang Kaï-chek. Cette magnanimité fut payante. Tchang comprit qu’il ne pouvait plus négliger notre puissance et mener à la fois la guerre civile et la guerre étrangère. Il se prêta donc à des négociations et, le 7 juillet 1937, sous le coup du débarquement japonais à Shanghai, qui marqua l’ouverture officielle des hostilités entre la Chine et le Japon, un nouvel accord de front commun entre le PC et le KMT fut conclu.

– Quels en étaient les termes ?

– Apparemment le PC cédait beaucoup. L’Armée Rouge s’intégrait dans l’Armée régulière, le gouvernement insurgé des provinces soviétiques était dissous et des gouverneurs nommés à sa place par Nankin. La différence avec le front uni de 24-27, c’est que le Parti n’entra pas, comme alors, dans le KMT, mais conserva son organisation propre à laquelle Tchang Kaï-chek reconnut un droit d’existence légale.

« En nous tenant à l’écart du KMT, Tchang comptait éviter que nous ne le plumions de ses partisans comme nous l’avions fait de 24 à 27. Mais il ne comprit pas qu’en nous rendant la légalité il décuplait nos forces en vue de la prise du pouvoir. Je ne sais si Tchang avait sincèrement renoncé, à longue échéance, à écraser notre Parti. Mais il ne fait pas de doute que, pour l’immédiat, pressé par la menace japonaise, le KMT recherchait une coopération effective avec le PC. Pour Mao il en allait tout autrement. En toute circonstance un communiste n’a jamais d’autres objectifs que la conquête exclusive du pouvoir, tout le reste n’étant que les moyens à employer pour cette fin. Il ne s’allie jamais pour coopérer mais pour mieux subjuguer.

« Comme Tchang Kaï-chek avait vraiment besoin d’union, il désigna au Yan’an un Gouverneur complaisant que le PC circonvint en trois jours, au point que le pouvoir communiste dans cette province resta intact sous le bonnet de Nankin. Comme Tchang Kaï-chek avait vraiment besoin de nos troupes pour combattre les Japonais, il fit ce qu’il fallait pour qu’elles restassent le plus efficace possible, c’est-à-dire qu’il les utilisa par unités entières conservant leurs officiers. Mais comme ces officiers, eux, avaient moins en vue de combattre les Japonais que de servir le Parti, ils exploitèrent ces unités intactes comme des bases pour répandre l’influence communiste. Ils infléchirent les ordres de Tchang Kaï-chek de toutes les manières pour prendre les meilleures armes et les positions les plus stratégiques, pour placer des communistes aux postes importants, pour répandre des cellules dans toutes les unités, pour prendre note des dépôts et parcs de l’intendance, pour subjuguer les milices locales dont on avait décidé de doubler l’Armée régulière. Je pourrais vous raconter pendant des jours tous les stratagèmes qui nous permirent de déloger peu à peu nos partenaires. Vous savez bien que qui dit communisme dit duplicité. Et si le monde ne le comprend pas, alors il n’y a rien à faire qu’à le laisser mourir de sa bêtise.

« En automne 1937, Mao Tsé-toung réunit les cadres les plus sûrs – je ne fus pas peu fier d’être du nombre – et nous donna les instructions suivantes : consacrer 70 % des efforts à la propagande communiste, 20 % à exécuter, en les tournant autant que possible à notre avantage, les désirs du gouvernement, et 10 % à la lutte contre le Japon. Le but essentiel était de pénétrer dans la Chine centrale qui nous avait été fermée jusqu’ici. Là, nous renverserions le KMT lorsque l’heure serait venue. Nous appliquâmes ces consignes à la lettre. Nous fomentâmes des disputes, soit pour accuser telle tête qui nous déplaisait d’enfreindre l’Union Sacrée, soit pour apparaître, en apaisant la querelle, comme les archanges de cette Union. Nous dérobions des armes pour notre réseau clandestin – car le PC légal entretient toujours un appareil illégal. Nous disséminions des calomnies sur ceux des généraux KMT que nous jugions trop bien édifiés sur notre compte. Nous fomentions des « délégations populaires » qui venaient accueillir les régiments de Tchang Kaï-chek aux cris de « Vive Mao Tsé-toung ». Des activistes communistes sont allés jusqu’à informer les Japonais sur certains mouvements de troupes gouvernementales quand cela pouvait leur rapporter l’élimination d’anticommunistes importants. Jamais allié n’aura été bluffé et trompé comme le KMT le fut par le PC dans la grande Union Sacrée contre l’envahisseur.

– Vous oubliez Benès, lui dis-je. Mais ces félonies ne donnaient-elles pas mauvaise conscience à certains de vos activistes ?

– Pensez-vous ! Le fanatique ne connaît plus ni sa conscience, ni la vérité, il ne pense plus aux actes qu’il commet en vertu de leur signification propre, mais en vertu, de ce qu’ils rapportent à la cause.

« Il s’exalte à piétiner la morale courante en se disant qu’il est au-dessus des préjugés. Et il s’exalte aussi, il faut l’avouer, par le simple succès. Car les forces communistes gonflaient à vue d’œil. Les organisations patriotiques colonisées par nous proliféraient, la plus remuante étant la Ligue Démocratique, qui réussit à se faire reconnaître par Roosevelt comme une force « nationale » respectable, au point qu’elle fut sollicitée d’envoyer des experts auprès de « l’Institut pour les Affaires du Pacifique » qui jouait à Washington un rôle de conseil semi-officiel. Inutile de dire que ces experts étaient discrètement dévoués au PC. Nous rendîmes vie aussi à une vieille Aile gauche du KMT que nous avions toujours manipulée depuis la rupture de 1927. On peut dire, sans forcer, que c’est la guerre japonaise qui nous porta au pouvoir. Lors du pacte Hitler-Staline de 1939, que Mao approuva hautement, nous nous sentîmes plus libres de reprendre les hostilités contre le KMT qui, lui, s’était rangé du côté de Paris et de Londres. Sans que le pacte d’union de 1937 fût dénoncé officiellement, la guerre civile entre PC et KMT reprit en sourdine.

« En 1945 Mao se retira de l’Armée Nationale avec des effectifs et des armes quatre à cinq fois plus nombreux qu’il ne lui en avait apporté. Au Yan’an fonctionnait maintenant un État communiste complet qui s’étendait aux trois quarts du Chen-Si et rayonnait dans diverses parties de la Chine. Nous avions des intelligences dans tous les centres et une véritable petite Ambassade à Moscou. Déjà nous commencions à apparaître sur la scène internationale, et une délégation de journalistes américains, gobeurs comme toujours, vint rendre aux zones que nous contrôlions une visite que nous « dirigeâmes », et publia aux USA un reportage fracassant où il était dit que nous étions les seuls à combattre le Japon.

« Un évènement important signala que le Pouvoir communiste parvenait à maturité. Ce fut la grande purge de 1942 au Yan’an. À la faveur de la seconde Union Sacrée, les effectifs du Parti s’étaient gonflés jusqu’à 600.000 adhérents alors que lors de notre arrivée au Yan’an, sept ans plus tôt, nous étions 20.000. Il fallait filtrer ce limon et durcir les nouveaux par une grande saignée, selon le modèle Stalinien. L’occasion fut donnée par la parution, en février 1942, d’un roman intitulé Les lys sauvages, écrit par le jeune communiste Wang Shiwei. Enflammé par notre propagande patriotique il avait planté là ses études et était venu prendre du service au Yan’an. Or, il y régnait déjà l’atmosphère lourde de tous les États communistes, marquée par la censure, la délation, la méfiance généralisée, l’orthodoxie officielle. Wang Shiwei crut qu’il pouvait peindre tout cela véridiquement. Mao Tsé-toung réagit avec vigueur. Il lança une intense campagne de rectification contre le « subjectivisme » et le « formalisme ». Il convoqua un Forum Littéraire où il fit un violent discours qui est resté depuis la charte de l’art sous le communisme chinois. Cette charte était identique en tous points à ce qu’exigeaient Staline et son sous-fifre Jdanov : soumission totale de l’art au Parti, réalisme socialiste, culte du héros positif, service de l’État, etc. Sous ce chapiteau, qui semblait ne concerner que la littérature, se déroula une épuration draconienne qui coûta la vie à 10.000 communistes, car dans ce domaine aussi Mao se plaça d’emblée à l’étape du revolver dans la nuque à laquelle Staline n’était parvenu qu’après quelques gradations. C’est à cette époque que commence l’élimination des combattants de la première levée, celle du Kiang-Si et de la Longue Marche.

« C’est là aussi que je reçus le premier choc dans ma foi de communiste. L’un des amis les plus chers que je m’étais faits durant la « longue marche » au cours d’une nuit de fuite sur les contreforts du Tibet, Fong, fut liquidé pour « déviationnisme subjectiviste ». Et une jeune étudiante que j’avais ramenée d’une virée à Pékin, vive et jolie, le seul amour de ma vie, parente du romancier maudit Wang Shiwei, comprenant plus vite que moi ce qu’était le communisme, prit la fuite. Je ne l’ai jamais revue, sauf en imagination, quand son visage un peu souriant, un peu nostalgique, un peu grondeur, apparaissait en filigrane derrière les circulaires du Comité Central. »

Je crus voir moi-même ce visage en filigrane sous celui de Ku, qui était devenu triste, et je m’indignai à l’idée que la seule idylle de ce militant exemplaire, le seul souffle frais et doux dans sa vie, eût été éteint par l’intolérance obtuse des faiseurs de thèses et de malheurs. Je laissai Ku secouer sa vision.

« En 1944, reprit-il après avoir recouvré sa sérénité, c’était à nouveau la guerre civile ouverte, mais déjà d’État à État. À partir de là jusqu’à la victoire finale de Mao sur Tchang Kaï-chek, je peux aller plus vite car c’est l’histoire d’une expansion ininterrompue, par grignotage ou par grandes vagues, de nos troupes à travers le pays. Je dis bien « nos troupes », car l’essentiel du jeu fut militaire. Il y eut encore moins de révolution spontanée que durant les années 1930. Nous occupions militairement une contrée, nous y implantions notre « réforme agraire » ou nos syndicats s’il s’agissait d’une zone industrielle, nous y incrustions notre bureaucratie avec son cortège de décrets, journaux, campagnes de propagande, procès publics, et nous passions ailleurs. Les cas où des soulèvements nous précédèrent se comptent sur les doigts et ne se produisirent que dans les coins ou un noyau préexistant : du Parti avait pu mobiliser la population. Plus nombreux furent les cas où nous eûmes à livrer combat contre les milices restées fidèles au KMT.

– Ainsi le succès du communisme en Chine fut non pas celui d’un Parti dont le programme gagne de plus en plus d’adeptes, mais celui des armées d’un État triomphant des armées d’un autre État ?

– Nous avons aussi fait des adeptes, cependant il serait plus juste de dire que, chez nous, la force ne vint pas des adeptes mais que les adeptes vinrent de la force. Vous devez trouver ça très asiatique, n’est-ce pas ? »

Je le trouvais, en effet, tout en observant que c’était fort européen aussi ; mais ne voulant pas désobliger Ku, j’esquivai la question et retournai à sa passionnante fresque historique.

– La victoire sur le Japon n’a-t-elle pas renforcé Tchang Kaï-chek ?

– Si, mais beaucoup moins que les communistes. Les Soviets sont entrés en guerre contre le Japon le 9 août 1945, six jours avant la fin des hostilités. Leurs troupes n’ont donc pas fait de guerre mais seulement du tourisme et du déménagement. Elles ont commencé par rompre les engagements interalliés en empêchant les unités régulières de Tchang Kaï-chek de venir recevoir, comme il avait été convenu, la reddition des troupes japonaises engagées au Mandchoukouo et en Chine, et en réservant cette succulente opération aux unités de Mao. Cela lui a donné d’abord du standing, ensuite des prisonniers grâce auxquels il a fait chanter le. Japon durant dix ans, enfin l’équipement considérable et d’excellente qualité des Japonais. Tchang, lui, n’avait plus qu’un armement vieilli, et du coup le rapport des forces militaires entre lui et nous bascula en notre faveur.

– Et, en plus, vous héritiez du plus riche arsenal industriel de la Chine, la Mandchourie.

– Cet héritage-là, hélas, était vide, car les Soviets ne nous le remirent qu’après l’avoir entièrement razzié. Vous savez, il faut prendre « entièrement » à la lettre. Un champ chinois après une pluie de sauterelles n’est pas plus nu que nous ne trouvâmes les ateliers mandchous après le passage des guerriers-déménageurs de l’Armée soviétique. Ils sont allés jusqu’à arracher des rails, à démanteler, pour les transporter dix mille kilomètres plus loin, des installations si complexes qu’il leur aurait coûté beaucoup moins cher d’en édifier des copies sur place.

– Oui, nous avons su cela. Ils ont fait de même dans les pays d’Europe que leurs troupes ont occupés. Mais dites-moi autre chose ; pendant cette période 1944-1949, il y eut des tentatives de médiation américaine pour rétablir la concorde entre le PC et le KMT. N’ont-elles apporté aucune accalmie à la guerre civile ?

– Devant le rideau, oui. Mais derrière, on n’a jamais cessé de se battre. Il y a trois phases dans cette pantomime. Dès 1944, nous avons vu venir le général américain Stilwell chargé de ranimer le théâtre d’opérations chinois où les Japonais n’avaient pas souffert grand mal jusque-là, et de rétablir l’Union Sacrée. Vous savez, il n’y a rien de plus facile à tromper que des émissaires américains, qui ne savent pas ce que c’est que des systèmes politiques et ne comprennent que les actes individuels. Parce qu’ils ne voient pas des communistes étrangler de leurs mains dans la rue tel missionnaire catholique, ils concluent que les horreurs qu’on raconte sur eux sont des fables et qu’un honnête homme peut leur donner des accolades. Et dès qu’ils donnent et reçoivent des accolades, on peut tout leur faire croire. Mao a ainsi très facilement abusé Stilwell sur les vertus du PC et sur les vices du KMT, et les propositions que Stilwell envoya à Washington nous furent très favorables.

« Après son départ l’Ambassadeur Wedemeyer reprit les « bons offices » avec plus de sens critique et ménagea plusieurs conférences à divers échelons – sommet compris – mais qui ne changèrent rien à la lutte à mort que nous avions entreprise contre le KMT. En 1945, Roosevelt n’envoya rien moins que le second personnage des États-Unis, le général Marshall. C’était trop tard. Notre cause avait déjà fait de grands progrès dans l’opinion internationale que Staline et Mao firent très habilement travailler par la grande légion des compagnons de route du communisme, qui nous présentaient comme des éléments plus imbus de Confucius que de Lénine, sans liens profonds avec les Soviets, soucieux avant tout de réforme agraire, de modernisme et de restauration économique.

– J’ai bien connu cette littérature, et c’est en vain que j’ai mis en garde mes amis contre les mensonges doucereux dont elle regorgeait. Il est certain que Roosevelt et Marshall, dont par ailleurs les talents et la bonne volonté sont éclatants, en ont été victimes d’une façon tragique. Il y a des textes d’eux où s’étalent, sur le communisme chinois, les méprises et les illusions les plus affligeantes. Mais sur un point je ne sais pas moi-même que penser et j’aimerais avoir vos lumières. En face du panneau où on enjolivait le camp communiste, la propagande présentait le panneau du Kouo-Min-Tang sous les couleurs les plus noires. Elle assurait que son administration était corrompue jusqu’à la moelle, et mettait en épingle la découverte, par Marshall, d’officiers du Kouo-Min-Tang qui avaient revendu aux communistes des armes américaines.

– Il y eut sans aucun doute, au KMT, des intendants véreux, mais je sais, pour m’être personnellement occupé de la question, que dans la grande majorité des cas ces armes américaines ne nous furent pas « vendues » mais furent détournées par nos soins au moyen de manœuvres qui allaient du vol pur et simple jusqu’à la désertion d’éléments gagnés à notre cause et qui nous livraient leurs chargements d’armes.

– Comme le fit en France le sergent Maillot de triste renommée. »

Ku leva l’arcade sourcilière, étonné que même en France des opérations de ce genre pussent s’effectuer à la barbe des autorités.

« Après quoi, repris-je, vos communistes disséminaient le bruit que c’était la corruption de tel colonel qui leur avait procuré ces armes ; ce qui leur permettait tout à la fois de dépouiller et de salir l’adversaire. Le tout sans bourse délier. »

Ku me regardait de plus en plus étonné.

« C’est vrai, finit-il par dire, les communistes exploitent toujours une situation de toutes les manières possibles. Comme j’ai fait partie de la maison si longtemps, la pudeur me retient de révéler tout ce que je sais. Mais comment connaissez-vous, vous-mêmes, tous ces procédés ?

– Par le fait que le communisme emploie exactement les mêmes chez nous.

– Et le tout sans bourse délier, reprit Ku. Les USA consentirent durant la guerre un immense effort pour aider leur allié chinois, mais il suffisait aux communistes de quelques adjudants ou caporaux bien placés pour faire passer cette précieuse assistance dans la poche de Mao.

– Il y a pis. Réfléchissez à ceci. Les Américains se sont scandalisés de ce que des armes dont ils faisaient cadeau à leur ami Tchang se retrouvaient dans l’arsenal de leur ennemi Mao. Or une quantité mille fois supérieure d’armes, que le peuple américain avait obtenues non seulement à force de dollars mais encore au prix de son sang, à la suite d’un dur effort de guerre en Extrême-Orient, à savoir tout le stock japonais du Mandchoukouo, passa entièrement dans les mains de Mao, grâce à la duplicité des alliés soviétiques de l’Amérique. N’y a-t-il pas là un objet de scandale beaucoup plus criant ? À côté de cette escroquerie historique, qui fit d’un seul coup basculer tout l’équilibre des forces, que pèse la vénalité de quelques fonctionnaires KMT ? Cela n’empêcha pas la presse démocratique de stigmatiser les indélicatesses du KMT et de passer sous silence la piraterie de Moscou.

– J’ai souvent médité sur les mécomptes subis par les États-Unis en Chine après la dernière guerre. Partant de l’hypothèse fausse que l’URSS était « un pays comme les autres », donc une alliée normale dont on sait quoi attendre quand elle a signé un traité, Roosevelt avait, par une conséquence juste de son postulat erroné, déployé des efforts considérables pour qu’elle entrât dans le conflit contre le Japon. Or l’URSS ne le fit que lorsque les USA eurent gagné la guerre à leurs seuls frais, et le résultat fut que l’URSS empocha gratis un énorme butin et que le communisme chinois reçut un renfort décisif. En vérité, je crois que le « coup de Kharbin », comme nous l’appelions, c’est-à-dire l’appel de Mao au lieu de Tchang pour démobiliser l’armée japonaise, constitua l’une des violations de traités commises par l’URSS les plus lourdes de conséquences pour l’histoire des hommes de ce temps.

– Oui, il ne fait aucun doute que si ç’avait été le KMT et non Mao qui eût absorbé l’armement japonais, c’eût été le KMT et non Mao qui eût remporté la victoire dans la guerre civile, c’est-à-dire que la face de l’Asie eût changé. Mais revenons à notre thème initial. Votre témoignage remet à sa juste valeur la fameuse transmigration des armes. Mais qu’en fut-il du reste de la corruption du KMT ? Atteignit-elle les proportions qu’on a claironnées ? Ou fut-elle injustement enflée ?

– Je sais trop avec quel art les dirigeants communistes savent faire relayer les campagnes de calomnies qu’ils lancent contre leurs adversaires, pour écarter l’hypothèse que le KMT en ait été une des victimes. Cependant je crois que, cette fois, l’accusation avait des bases réelles. Comme je n’ai pu être le témoin direct de cas de corruption, je ne peux que vous rapporter quelle était sur ce point l’opinion des cercles communistes. Ils considéraient qu’à la direction suprême Tchang Kaï-chek et ses fidèles de la « vieille garde » étaient intègres, et que l’étaient aussi à l’autre bout les petits fonctionnaires du Kouo-Min-Tang, dont beaucoup se sentaient toujours tenus et dignifiés par la mémoire de Sun Yat-sen. Par contre ils estimaient que les cadres intermédiaires, ainsi que quelques opportunistes du sommet, étaient retombés dans l’ornière ancestrale de la concussion, de l’intrigue, de l’arrivisme. Nos dirigeants communistes jouaient d’ailleurs de ces tares à leur profit, pour obtenir des renseignements, des libérations de prisonniers, des laissez-passer, etc.

– Il est donc vrai que les cadres moyens du KMT étaient corrompus. Cela a dû aider le PC autant que la guerre japonaise ?

– Certes. Encore que ce n’est pas sur le plan de l’argent que cette corruption fut la plus grave, mais Sur le plan politique. Elle paralysa la volonté plus que les moyens de résistance du KMT. Tchang Kaï-chek, hanté par le souvenir des tokiuns, ces généraux qui s’émancipaient dans leurs provinces pour y devenir des Seigneurs de guerre, et dont Chang Sue Leang lui avait fait sentir une sorte de resucée en 1936 à Sian Fu, n’avait plus confié de haut commandement qu’à des personnages falots qui n’avaient aucune disposition pour se battre.

– C’est sans doute pourquoi le général Marshall eut l’impression d’une « décrépitude » du côté du KMT, ce qui tempéra son inclination vers les alliés naturels des USA, tandis qu’il admit sans inventaire les vertus « d’ordre et de dynamisme » qu’il était devenu courant d’assigner au PC, ce qui modéra sa méfiance envers les ennemis fonciers des USA.

– Très juste. Tchou en Lai, occidentalisé, enveloppant, brillant, séduisit le général Marshall, alors que Tchang Kaï-chek, drapé dans le genre compassé des empereurs chinois, le refroidit. Il finit donc par traiter les deux camps à égalité et imposa, en février 1946, un accord d’union, – le troisième – entre le PC et KMT. Cet accord prévoyait l’entrée des communistes au gouvernement et l’élection d’une Constituante. Mais il fut violé aussitôt que signé, et cette fois des deux côtés en même temps. Car Tchang Kaï-chek ne se faisait plus d’illusions et prit tout de suite des mesures « hors traité » pour parer aux envahissements que les communistes entreprirent tout de suite « sous le traité ». Aussi la rupture officielle de l’accord ne tarda-t-elle pas plus de quelques mois après sa conclusion. Les mouvements des troupes communistes s’étaient à peine ralentis pendant cet entr’acte.

« Voyant que les rivalités antérieures recommençaient de plus belle, Marshall partit et conseilla à Truman de ne plus aider Tchang Kaï-chek. Ce fut pour ce dernier le coup de grâce. Quand, au milieu de 1947, nous arrivâmes sur la rive Nord du Yangzi, fleuve qui a la largeur d’un bras de mer, les escadrilles d’avions américains encore stationnés en Chine auraient facilement pu nous interdire le passage. Tchang demanda leur secours à Washington ; il lui fut refusé. Les troupes communistes purent ainsi franchir cette frontière décisive, et ce fut, pour Tchang Kaï-chek, le commencement de la fin.

« Remarquez qu’en dépit du service capital que l’Amérique venait de rendre à Mao, celui-ci ne lui en témoigna aucun gré. Il commença dès 1946, contre les troupes américaines demeurées en Chine, une campagne qui fut reprise, dans la presse américaine, par les relais qu’y possédait le Parti communiste mondial. Il eut satisfaction et, en 1947, les troupes américaines se retiraient. Un an après Mao annonçait la constitution de la République Populaire de Chine. Six mois plus tard Tchang Kaï-chek se retirait à Formose. Le communisme restait le maître unique et absolu du plus vieil Empire du monde.

« En 1949, à Pékin, lors de la cérémonie solennelle où fut proclamée l’unification nationale sous la direction de Mao, je faisais partie des mentors des délégations qui avaient été amenées de toutes parts. Étais-je ému ? Oui, un peu, à cause du caractère grandiose de la démonstration. Notre montée au Pouvoir avait été trop progressive pour faire jaillir en moi les émotions fortes d’une explosion qui change la face des choses. Je savais déjà, et tous les cadres du parti savaient déjà par cœur, ce que serait notre État. Il n’y avait de frissons d’enthousiasme que parmi les étudiants qui espéraient, avec la ferveur qui s’attache toujours aux visions vagues, qu’une aurore nouvelle s’élevait derrière le communisme. Mais cet appel vers nous me réconfortait car il donnait à nos thèses la chaleur humaine qui leur avait jusqu’ici manqué.

« J’entrai donc dans notre règne exclusif avec plus de zèle que d’inquiétude, je l’avoue. J’ai servi le PC dans de nombreux emplois à nouveau pendant neuf ans. Hélas, ce fut un déchirement continu. Jamais je n’aurais pu imaginer que le Parti couvait les insondables bas-fonds de cruauté, de mensonge, d’obscurantisme qu’il a déversés sur mon malheureux pays. J’ai bien étudié notre histoire, et je ne vois que la période des Royaumes Combattants et de l’invasion mongole où la Chine ait souffert un tel martyre. Chaque fois que je prends conscience que j’ai aidé à engendrer cela, je sens un poignard me fouailler le cœur. »

J’étais frappée par cet éclat surgi au moment où, dans sa narration, Ku était passé de l’adolescence à la maturité du Pouvoir communiste. Il avait conservé un certain détachement tant que dura son récit de l’ascension du PC ; maintenant qu’il en arrivait à ses œuvres, il ne pouvait plus dominer sa haine et son remords. Puissions-nous, en France, n’avoir jamais à franchir cette transition.

Comme la matinée était déjà écoulée je crus sage de remettre la suite à l’après-midi. Le camp de réfugiés étant éloigné de tout habitat, j’invitai Ku et notre interprète à déjeuner. Ku se récusa poliment encore qu’obstinément. On ne peut imaginer ce que les Chinois sont têtus. Était-ce contraire aux règles de se laisser inviter par une dame ? Ou bien Ku se croyait-il obligé de rendre la politesse et, n’en ayant pas les moyens, préférait-il refuser cette invitation ? Il promit de revenir deux heures plus tard.

 

 

 

 

 

 

KU, L’EX-CADRE COMMUNISTE

 

 

SECOND ENTRETIEN

 

LES TROIS PHASES

ET LES TROIS RÉFORMES

 

 

Avec une ponctualité dont je ne savais s’il fallait l’attribuer à la méticulosité chinoise ou à la discipline bolcheviste, la silhouette solide de Ku apparut cent vingt minutes exactement après son départ. Il m’apportait, avec un sourire que j’appréciais d’autant plus qu’il était rare, quelques friandises typiquement chinoises.

« Je voulais vous faire connaître la saveur de nos letchis », me dit-il, visiblement à titre d’excuse pour n’avoir pas accepté mon invitation.

Comme Ku n’ajoutait mot, je commençai.

« Je voudrais maintenant vous entreprendre sur l’histoire du pouvoir communiste depuis sa victoire totale. J’espère que le déjeuner aura refroidi votre éruption de colère de ce matin ?

– Je m’en excuse très humblement. J’étais, en effet, sorti de mes gonds et ne veux plus le faire ; car s’il faut éviter que le lait ne déborde, ce n’est pas parce qu’on en perd, c’est parce que celui qui reste est mauvais. J’ai réfléchi durant ces deux heures à la manière de vous résumer l’histoire du pouvoir communiste chinois de 1948 à 1958, et je suis arrivé à la conclusion qu’il faut la diviser en trois phases : de 1948 à 1952, phase d’installation politique marquée par ce qu’on a appelé les 5 mouvements. De 1952 à 1955, phase de démarrage des nouvelles structures économiques, marquée par les 3 réformes et le lancement du premier plan quinquennal ; et depuis 1955 phase de collectivisation agraire. Quand elle sera achevée, le communisme chinois sera parvenu à son régime « de croisière », identique à celui de Staline après les grandes purges, mais il aura atteint ce régime en dix ans au lieu de vingt. »

Ai-je la clef du mystère ? me demandais-je. Ku, en bon ex-bureaucrate du Parti, entraîné pendant des lustres à structurer des rapports et des cours politiques, avait-il voulu se recueillir pendant deux heures pour mieux ordonner son récit ? Quoi qu’il en fût, je demeurai, sans le dire, un peu amusée par la manière sino-marxiste qu’avait Ku de subdiviser toutes choses en portions numérotées, et j’entrai dans ce jeu comptable.

« Que furent les 5 mouvements de la 1re phase ?

– La réforme agraire, la suppression des contre-révolutionnaires, la réforme de la pensée, le mouvement des 5 antis puis des 3 antis (encore des numéros dans les numéros, pensai-je par devers moi), enfin la résistance anti-impérialiste.

« Je vous ai déjà brossé la réforme agraire. Elle suivit, sur tout le territoire, le modèle du Kiang-Si et du Yan’an. De 1945 à 1946 le Parti fut aidé par le fait qu’il remplaçait souvent les Japonais et pouvait ainsi rendre leurs terres aux millions de paysans qui avaient fui l’envahisseur. Mais à partir de 1947 il rencontra une difficulté sérieuse : Le KMT, piqué par la concurrence, commença à prendre des mesures favorables aux paysans pauvres : baisse des fermages, amnistie des dettes, stabilisation des impôts, et même quelques redistributions de terres. Dès lors le PC dut recourir beaucoup plus qu’avant à la violence. C’est pourquoi Mao inaugura la méthode dramatique. Cela consistait à désigner des « paysans riches », à les charger de méfaits abominables comme d’affamer le peuple, violer des servantes, empoisonner des fontaines, battre des ouvriers, puis à leur faire un « procès public », à les condamner à mort, à les exécuter sur-le-champ, enfin à répartir leurs terres et leurs biens séance tenante.

– Je n’arrive pas à croire que cette sauvagerie pouvait gagner au PC celles des masses paysannes qui avaient commencé à reprendre confiance dans le KMT ?

– Aussi ne s’agissait-il pas de leur plaire mais de les intimider. Les paysans qui avaient assisté à une « opération dramatique » étaient trop contents de rester tranquilles avec les lots qu’on leur avait donnés ou confirmés, et les pauvres qui étaient trop pauvres pour avoir du cœur devenaient nos obligés, nos informateurs, nos agents.

– Y eut-il vraiment beaucoup « d’opérations dramatiques » ?

– Elles eurent lieu sous leurs formes les plus extrêmes dans environ 25 % des cas, surtout dans les provinces riches et fidèles au KMT du Shan-Tung, du Ho-Nan, du Szechuan. Un autre quart des redistributions agraires eurent lieu dans un climat relativement décent. Dans le restant des cas, le PC mit en œuvre des doses variées de sang et de démagogie, selon tous les degrés intermédiaires entre « l’opération calme » et « l’opération dramatique ». J’ajoute que lorsqu’il n’y avait pas suffisamment de mains qui se levaient dans une Assemblée Populaire pour approuver les sentences de mort, l’agent communiste exerçait des représailles massives allant jusqu’à la déportation en bloc du village. Nous reçûmes, au Centre, bien des rapports confidentiels de nos activistes chargés de la réforme agraire qui confirment le fait.

– Je frissonne à l’idée de ce qu’a dû être alors votre second mouvement, la suppression des contre-révolutionnaires ! »

Ku prit un détour comme s’il cherchait plus de recul pour aborder ce thème.

« Vous savez, si dans nos manuels on raconte que notre mouvement possède une base surtout économique, dans les faits nous donnons une primauté absolue aux agissements politiques. Le marxisme qu’on nous enseigne prétend que la superstructure politique d’une société n’est que le reflet de son infrastructure économique, mais moi je n’ai jamais vu faire au Parti que l’inverse, à savoir conquérir d’abord la superstructure politique, et, à partir de là, façonner l’infrastructure économique. Tout ceci pour vous dire qu’à part la réforme agraire, Mao toucha très peu, au début, à la structure de l’industrie et du commerce, et ne nationalisa guère que les usines ayant appartenu aux Japonais. Il endormit ainsi la méfiance des hommes d’affaires qui restèrent à leurs postes et firent tourner les entreprises.

– Et il confirma l’illusion, très répandue à l’étranger, qu’il n’introduisait pas un système aussi monolithique que Staline.

– Et surtout, il put concentrer toutes les forces du Parti sur la tâche première, essentielle, qui constitue la vraie « mission historique » de tout totalitarisme : le nettoyage politique. Ce fut le but du deuxième des cinq mouvements de cette phase, la suppression des contre-révolutionnaires, qui fut poursuivie avec une rigueur impitoyable et sans exemple. Sur ce point je peux vous donner des informations vécues car, de 1949 à 1951, j’ai été chargé de parcourir les zones particulièrement éprouvées par cette vague de terreur – dont je connais peu de précédents dans l’histoire – pour informer le Comité Central et surveiller le loyalisme des exécuteurs. Ces virées où je vis les spectacles les plus horribles causèrent le second craquement dans ma foi.

« Cette terreur rouge exprima non pas une nécessité historique mais une volonté bureaucratique. Elle n’émana pas, comme toutes celles qui se déchaînèrent dans le passé y compris durant la Révolution soviétique de 1917, des excès d’une lutte de plus en plus implacable entre deux camps antagonistes ; mais d’un plan a priori, exécuté à froid, par calcul, le plus souvent avant qu’aucune résistance ne nous eût été opposée. C’était une terreur de principe et préventive, une sorte de monstre élevé dans un bocal par un chimiste satanique et que celui-ci lâchait sur le monde à l’heure de son choix. Le Comité Central avait divisé les victimes préétablies en sept classes, dans l’ordre décroissant de la gravité de leurs torts :

« 1. Les anciens officiers et fonctionnaires du KMT. Bien que ceux qui n’avaient pu s’enfuir à Formose se fussent terrés et ne donnaient aucun signe de vouloir rien entreprendre d’autre que se faire oublier, les communistes sont allés les débusquer et les ont exterminés à 99 %, une fraction de 1 % ayant été mise de côté comme réservoir de repentants et de ralliés exemplaires, d’ailleurs inscrits pour être exécutés dans des fournées ultérieures, quand ils auraient cessé de servir.

« 2. Les gens de tête, c’est-à-dire ceux qui avaient des opinions quelles qu’elles fussent et ne s’étaient pas encore pliés à la musique de Mao, ou pas assez vite, ou pas assez exactement. Cette catégorie comprenait des professeurs, journalistes, écrivains, fonctionnaires, leaders de partis et de syndicats libres et des vétérans du PC qui avaient acquis trop d’assurance dans leurs services passés et qui étaient « liquidés » dans l’ombre des autres exécutions, le plus souvent à la suite de pièges où on les faisait tomber.

« 3. Les membres des Sociétés Secrètes, quelles qu’elles fussent. Vous savez que ces genres de Sociétés fleurissent en Chine depuis des millénaires. Or le PC savait, pour avoir employé des ressorts du même genre, que leur ésotérisme, leurs loges, leurs liaisons, leur vocation conspiratrice et leurs pactes de solidarité pouvaient servir à souder de dangereux noyaux de résistance contre lui. Aussi a-t-il été particulièrement implacable dans ce secteur. Il a détruit sans pitié tout ce qui s’organisait en secret, que ce fussent des philosophes, des politiques, des contrebandiers ou des illuminés, et je vous assure que cela fit un fleuve.

« 4. Tous les ex-collaborateurs avec les Japonais, même ceux ou celles qui n’avaient commis que le délit de leur vendre leurs produits ou leur corps ou de s’éprendre de leurs soldats. Eux et elles aussi n’auraient pas demandé mieux que de s’ensevelir dans l’oubli, mais ils fournissaient des fusillés politiquement très payants, car en les exécutant le PC confirmait sa réputation de patriotisme intransigeant sur laquelle il avait fondé sa propagande durant la décade 1935-1945.

« 5. Les corps étrangers : essentiellement les religieux, prêtres et leurs fidèles, ainsi que les idéologues de nos minorités nationales. Lorsqu’il s’agissait de missionnaires étrangers, le PC ne pouvait pas procéder par élimination pure et simple. Il se bornait alors à briser ces hommes par des tortures physiques et morales, des calomnies, des lessivages de cerveaux, avant de les expulser ; après quoi il colonisait ou dissolvait leurs missions.

« 6. Les résistants économiques. Cette catégorie comprit les hommes d’affaires dont le PC avait des raisons de croire qu’ils pourraient constituer des noyaux de résistance le jour où il passerait à l’offensive sur le front de l’industrie et du commerce. Ces hommes furent éliminés avec beaucoup de précaution afin de ne pas trop éveiller l’attention de leurs collègues. Cette délicatesse de touche eut pour rançon qu’un certain nombre des intéressés put s’échapper et passer à l’étranger.

« 7. Enfin, la vaste classe des indécis qui comprenait tous ceux chez qui les communistes, au cours de leurs campagnes à travers le pays, avaient surpris des signes d’hostilité, de scepticisme ou de bouderie. Leurs noms avaient été pointés dans les archives, avec la relation des incidents qui avaient révélé leur « mauvais esprit latent ».

– Combien ce mouvement a-t-il fait de victimes au total ?

– J’ignore le nombre des victimes tombées au titre de ce mouvement spécifique. Mais si on y ajoute toutes celles des mouvements apparentés de façon à englober toute la terreur depuis 1948 jusqu’à fin 1951, on estime les victimes à environ 15 millions d’individus, soit 5 % de la population adulte. Ce n’est pas un chiffre que je vous lance au hasard. Dans notre camp de réfugiés nous avons institué une Commission qui a travaillé avec des Pères expulsés et les autorités anglaises pour établir cette statistique le plus exactement possible, en scrutant tous les éléments d’appréciation que nous pouvions rassembler. À l’époque dont je vous parle en Chine, il m’est arrivé d’avoir en main des listes de « contre-révolutionnaires » liquidés et contenant plus de mille noms pour des districts de cinquante mille habitants. La répartition fut naturellement très inégale. Des secteurs jouirent d’une tranquillité relative, d’autres furent touchés très sévèrement. Dans certains cas extrêmes où nos sept classes de suspects formaient une majorité de la population, nous avons déporté celle-ci en masse.

– Le Parti Communiste chinois est tout de même resté en dessous des exploits de Staline, car on estime à 20 millions les victimes de la terreur stalinienne, sur une population trois fois moindre que la vôtre.

– Dans le chiffre soviétique on englobe toutes les victimes, y compris celles de la dékoulakisation, de la collectivisation forcée et de la famine qu’elle a engendrée de 1932 à 1934. Si on ne compte en URSS que les seules victimes politiques (fusillés et déportés morts dans les camps) on n’en trouve pas plus de huit millions. Et si, en Chine, on totalise toutes les victimes de Mao, celles qui périrent de faim des suites de contraintes économiques aussi bien que celles qu’immola la terreur politique, on arrive au total de 40 millions 4. »

Le vertige et la nausée me saisirent en entendant rouler ces chiffres macabres. Ainsi se confirmait cette loi, qui serre tellement le cœur que la raison peut à peine l’assimiler, que l’établissement du communisme dans un pays implique un bain de sang qui immole 10 pour cent de sa population totale. Dix pour cent ! Cela ferait en France 4 millions de citoyens ! Les esprits sont restés frappés d’épouvante pendant 150 ans par la terreur jacobine qui fit 10.000 victimes soit 0,5 pour cent de la population, c’est-à-dire deux cents fois moins, en pourcentage, que la terreur communiste. Et dire que devant cette cruauté deux cents fois plus grande, la réprobation est restée dix mille fois moindre ! Dire que des millions de mes contemporains appellent de tous leurs vœux les ordonnateurs de ces charniers ! Dire que les intellectuels dénaturés du « progressisme » occidental osent mettre les terreurs des jacobins et des communistes sur le même plan ! Dire qu’ils osent encore faire, sur cette explosion de barbarie noire, des ronds de phrases avantageux, qu’ils osent encore à son propos ânonner, avec ce mélange de suffisance et de férocité qui les caractérise, les jolies thèses d’avant-garde sur l’éclosion « révolutionnaire » d’un ordre inscrit dans l’Histoire, alors qu’une éclosion qui serait vraiment inscrite dans l’histoire ne saurait de toute évidence requérir de telles montagnes de cadavres. Il suffit du moindre bon sens pour comprendre d’emblée, sans thèses, devant ces montagnes, qu’il s’agit au contraire de la plus virulente contre-révolution de l’histoire, d’une tentative impitoyable pour tarir cette semence de toute civilisation qui a nom liberté. Et cette évidence, accentuant jusqu’à les rendre insupportables mon horreur des bourreaux et mon mépris de leurs panégyristes, s’imposait de plus en plus à mesure que Ku égrenait ses souvenirs de l’enfer, dans ce matin ensoleillé, au milieu de ce camp si pitoyable mais qui prenait soudain la valeur d’un havre de fraternité.

« Quels furent, lui demandai-je, les moyens techniques de ce fantastique massacre ?

– La fusillade pure et simple ou après « procès populaire », et les déportations. Les Français ayant subi les nazis doivent savoir l’hécatombe que peuvent engendrer le surtravail, la sous-alimentation, les mauvais traitements, l’entassement dans les camps de concentration, qui font vite d’un homme un squelette ambulant, puis un cadavre. Ce qui a apporté en Chine une nouveauté et un raffinement dans la terreur de masse, ce furent les procès populaires où les douleurs morales et physiques se multipliaient les unes par les autres.

« Le centre – village, quartier, usine, université – qui devait constituer la chair du sang à verser, était pris en main pendant quelques jours par une troupe d’activistes spécialisés que nous appelions nos « tigres ». Les trois ou quatre plus sadiques s’occupaient des « accusés », les autres du « tribunal ». Les accusés étaient arrachés de leur domicile la nuit, emmenés dans des caves, battus, humiliés, couverts d’injures et de crachats. D’autres étaient déjà en prison depuis des mois, soumis à un mélange de lavage de cerveaux et de coups, et nos tigres venaient les « finir ». Quand ils étaient à point, on les emmenait pour être « jugés », en général en plein air. Devant une table siégeait le « tribunal » formé des activistes du Parti entourés de comparses et, si possible, d’un membre quelconque de l’administration judiciaire – juge en retraite, greffier, huissier, – n’importe qui nous tombait sous la main. On voyait leurs os trembler en dedans, mais ils avaient vite appris à « participer » avec la mine sentencieuse qui sied aux magistrats. Autour, assis sur des bancs ou par terre, était le peuple, assemblé et surexcité par nos tigres. Atroce spectacle que je dus voir tant de fois ! J’avais souvent désespéré de mon peuple pour son manque de dynamisme, mais je l’aimais pour ses manières affables et sa décence. Confucius ne l’incitait certes pas assez à dompter ses fleuves, mais il lui avait appris au moins à respecter ses voisins. Et voilà que je dus voir ces faces des fils de Confucius, semblables à la mienne, glapir la haine vers leur frère en détresse. En fait, ils vomissaient leur propre peur, car ils savaient que les hommes du Parti surveillaient les visages et consignaient ceux que visitaient des lueurs de compassion. Hélas, comme l’ivresse de la cruauté se répand vite parmi le peuple ! J’ai vu des paysans dans des coins reculés, que n’avaient encore jamais traversés nos troupes, savoir après une demi-heure hurler au bon moment « ennemi du peuple », « chacal contre-révolutionnaire » et même « diversionniste » ou « valet de l’impérialisme ».

« Dans ce concert, l’accusé, sur une estrade, face au « jury », les mains enchaînées, la tête baissée vers le sol, souvent à genoux, devait, au rythme ponctué derrière lui par les gens, de la table, avouer à la meute devant lui ses fautes contre la révolution, remonter à ses vices congénitaux, étaler sa vie privée, demander pardon et remercier le peuple de l’avoir enfin éclairé sur son infamie et d’avoir bien voulu se réunir pour juger son cas. Après quoi quelqu’un de la table criait : « Quelle sentence méritent ces forfaits contre-révolutionnaires ? La mort, n’est-ce pas ? » La meute des assistants hurlait : « Oui, la mort, la mort ». Et l’accusé était immédiatement emmené et abattu par une balle dans la nuque, en général devant une fosse qu’on lui avait fait creuser lui-même la veille. »

Ku avait jusqu’ici parlé d’une voix monotone, la tête et les épaules courbées comme sous le poids de souvenirs trop lourds. Tout à coup il se redressa et lança d’une voix que l’émotion faisait trembler :

« À tous les livres, à tous les savants, à tous les visiteurs de ce camp j’ai posé la question : quelque chose de pareil a-t-il jamais existé ailleurs ? Et jamais je n’ai pu découvrir un précédent pour soulager ma honte. Comment admettre, comment comprendre que ces « tigres » étaient mes camarades de parti, des gens qui arboraient le même drapeau que moi ? D’où sortaient-ils ? Les révolutions sont comme les arbres : elles se jugent non à leurs graines mais à leurs fruits, non par les hommes qui les préparent mais par ceux qu’elles engendrent. Songez qu’un jour le chef d’un de ces raids, secrétaire d’une cellule communiste à Hankéou, entra dans une violente colère en apprenant qu’un de ses subordonnés, se trouvant devant un notable à exécuter qui avait pu maintenir un vestige de dignité, y avait répondu par un vestige de respect en le faisant abattre par un peloton d’exécution. « Un peloton ! » hurla-t-il, « un peloton, voyez-vous cette folie des grandeurs ! Un peloton dans un régime communiste rationnel ! Le Parti ne peut pas tolérer ce gaspillage. Une balle, une nuque, voilà notre loi. Il faut garder précieusement les autres balles pour les autres nuques. »

Le regard de Ku se décrocha à nouveau de l’environnement, s’enfonça encore plus loin dans la tristesse qui l’inondait, et sa voix redevint monotone pour me dire :

« C’est après l’une de ces séances dans un district du Hu-Pei que se forma dans le métal de ma carrière la paille qui devait, quelques années plus tard, le faire casser. Le soir tombait, la foule était rentrée, les cris de haine s’étaient tus. Il n’y avait pas eu cette fois-là de fosses creusées, les exécutés avaient été simplement traînés devant un ravin naturel où ils devaient être basculés. Mais les activistes, je ne sais pour quelle raison, s’étaient retirés sans le faire, remettant au lendemain l’expédition de cette dernière formalité. Ces cadavres répandus sur le sol, dans des poses qui caricaturaient la vie, me hantaient et je sortis seul avec l’idée de les pousser au moins dans le ravin. Quelle ne fut pas ma stupeur de voir que l’un d’eux bougeait. C’était une jeune femme frêle que je ne sais quel miracle avait épargnée. Ses poignets étaient libres, car après l’exécution on ramassait les chaînes pour qu’elles servissent à d’autres. Elle était faible, geignait doucement et tout ce qui fut humain depuis Adam et Ève se fondit dans le regard dont elle m’implora. L’obscurité s’était faite. Je m’en fus chercher des vivres et lui suspendis à l’épaule une sacoche de riz, mis un peu d’argent dans sa poche et l’aidai à se glisser au bas du ravin. Je restai aux aguets pour vérifier si personne ne la voyait. Je vis son ombre disparaître à travers les champs.

– Et pourquoi cet incident causa-t-il votre « cassure » à terme ?

– Je vous le raconterai quand l’heure en sera venue. Pour l’instant passons, si vous le voulez, au troisième des cinq mouvements de la première phase, celui dit de la réforme de la pensée.

– Quel aveu dans ce seul titre ! Selon Marx, un ordre social s’écroule quand les esprits s’en sont détournés. La pensée d’un régime nouveau se forme d’abord, ensuite une révolution exauce cette pensée. Voilà Mao qui, au contraire, nous apprend avec candeur qu’il a fait d’abord une révolution, ensuite des efforts pour mettre la pensée des Chinois d’accord avec cette révolution ! On ne, peut pas mieux confirmer ce que vous m’avez dit : que cette révolution n’eut rien d’authentique, qu’elle fut imposée, non appelée.

– C’est encore plus criant quand on constate que nulle part une seule ligne de « pensée réformée » ne fut prononcée ou écrite qui n’eût été au préalable conçue et ajustée au millimètre par le Parti communiste. Quant au contenu de cette « pensée réformée », il fut incroyablement primaire. Le « mouvement » fut une sorte d’immense classe enfantine où la population entière était rassemblée pour réciter à la baguette le nom de Mao. Dans les coins les plus reculés, dans les mines, les hôpitaux, les laboratoires, les pêcheries, les boutiques, les ministères, les usines, les champs, deux ou trois fois par semaine 600 millions de Chinois durent venir en cortège voir, entendre et mimer ce qu’était le bon ami et le vilain ennemi du peuple, pourquoi toutes les satisfactions personnelles devaient être sacrifiées à l’édification socialiste, le bien que l’URSS et le mal que l’Amérique voulaient aux Chinois, les mérites du Parti communiste, etc. Il y avait de véritables séances de déchiffrement collectif de slogans ; on montrait et commentait les portraits des nouveaux chefs ; on produisait des traîtres qui avouaient leurs turpitudes ; on montait des pantomimes symboliques où Tchang Kaï-chek, sous la forme d’un monstre, avait le cou tranché par le preux Mao. Il y avait aussi des colonnes mobiles qui faisaient irruption n’importe quand dans les foyers, les ateliers, les bureaux, les marchés, regardaient ce que les gens étaient en train de faire et le « rectifiaient » selon les « normes nouvelles ». Des pêcheurs étaient invités à reprendre la mer parce qu’ils avaient cherché « le beau poisson de vente chère mais ne profitant qu’aux riches », des instituteurs durent recommencer leurs cours parce qu’ils avaient parlé d’un écrivain d’il y a mille ans sans souligner son caractère de classe, et ainsi de suite, sans fin ni dans l’espace ni dans le temps ni dans la bêtise.

« Mais le mouvement ne se borna pas à cette frénésie verbale plus stupide encore que méchante, il frappa en outre avec cruauté de nombreux « hésitants » qui, au lieu d’être liquidés comme contre-révolutionnaires, avaient été mis en réserve pour fournir des convertis. Ceux-là subirent les fameux lessivages de cerveaux, bombardements mentaux et remodelages de la personnalité qui furent une autre innovation du communisme de Mao. Mais pour en savoir davantage sur ce sujet, je vous conseille d’interroger des réfugiés qui les subirent.

– Vous avez raison, c’est ce que je vais faire.

– Ils vous en parleront mieux que moi. De sorte que je vais terminer sur cette immense campagne de la « réforme de la pensée » en vous disant qu’on a calculé que les heures qu’elle avait fait perdre aux dix millions d’endoctrineurs et aux 590 millions d’endoctrinés auraient suffi pour endiguer le Fleuve Jaune et le Yangzi sur tout leur parcours.

– Ce n’est pas possible.

– Le calcul a été fait.

– Ce prix fantastique payé par la révolution communiste chinoise pour entrer dans les esprits souligne encore mieux combien elle en était absente. Il est bien connu que plus un barbon déplaît à une femme, plus il lui en coûte de se faire agréer.

– Et il n’obtient que son corps, pas son cœur. De même, malgré toute la dépense investie par Mao dans sa « réforme de la pensée », il a tout juste appris au peuple le maniement du nouveau jargon, mais ne lui a pas donné l’amour des nouvelles institutions. Mais cela suffit à Mao, il n’a besoin de posséder que les corps jusqu’à la lisière de l’âme, peu lui importe qu’il soit aimé ; par contre, les corps il les lui faut entièrement à merci, sans une ombre. Tel fut le but du quatrième mouvement, dit des trois anti et des cinq anti.

– Pourquoi ne pas dire carrément huit ?

– Parce que le mouvement eut deux périodes très distinctes. Au début, le Soufan ne comportait que trois anti qui concernaient les cadres du Parti : l’anti-corruption, l’anti-gaspillage, et l’anti-bureaucratisme. On pouvait penser qu’il ne s’agissait que d’un coup de balai dans les services communistes où l’affairisme, le carriérisme et le bonzisme s’étaient propagés de façon alarmante. Quelques dizaines de milliers de fonctionnaires furent déportés, ce qui était modeste pour une répression communiste. Mais bientôt on commença à diriger les anti contre les gens qui avaient affaire aux bureaux, et le 1er janvier 1952 Zhou Enlai lança le Woufan, les cinq anti, qui avaient en vue des crimes pouvant être commis aussi bien par des citoyens que par des agents publics, à savoir les pots de vin, le sabotage du travail et le gaspillage des ressources nationales, l’évasion fiscale, le vol des biens publics, et le trafic des secrets d’État.

– Voilà en effet des chefs d’accusation redoutables à multiples tranchants. Comment pouviez-vous vous y reconnaître entre eux et les trois anti antérieurs ?

– Ce fut une dure épreuve pour les activistes. En fait les instructions que nous reçûmes révélèrent vite qu’il s’agissait d’une première passe du rouleau compresseur qui devait finalement faire disparaître dans le sol la classe des entrepreneurs privés, commerçants et industriels que Mao avait laissés relativement en paix jusqu’alors. Nous devions les étriller à divers degrés en employant toute une gamme de sévices, depuis les humiliations publiques jusqu’à la déportation et l’exécution, les intimider, les menacer, les épuiser moralement par des tourments dont on nous suggéra deux cents sortes différentes, groupés par genre et par intensité. Les cinq anti n’étaient là que comme chapeaux des fautes sous lesquelles nous devions classer nos persécutions. Le mouvement prit rapidement le tonus des grandes campagnes. Dès le printemps 1952 nous dressâmes les employés des entrepreneurs privés pour qu’ils interpellent leur patron de la façon la plus humiliante pour lui, de façon qu’il avoue au moins un anti. Nous étions récompensés d’après le nombre d’aveux que nous rapportions, comme les enfants de la campagne d’après le nombre de têtes de vipères.

« Des concours de poésies et d’affiches stigmatisant les fautes visées par les « anti » réunirent des centaines de milliers de compétiteurs. Les chiffres des persécutés se gonflaient en tels torrents que je me les rappelle encore : à Tientsin il y eut, dans l’année 1952, 680.000 cas, 230.000 à Chungking, 150.000 à Pékin et 800.000 à Shanghai. Il y eut parmi les industriels, les commerçants et les artisans, dans toute la Chine, près d’un million d’arrêtés, déportés ou fusillés. Des dizaines de milliers se suicidèrent. L’argent et les biens razziés sous forme de « restitutions » de leurs « brigandages capitalistes » formèrent des tas considérables, au point que le mouvement s’arrêta pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, car s’il fallait donner une sévère leçon aux bourgeois, l’heure de la liquidation définitive n’avait pas encore sonné à l’horloge de Mao.

– Mais à travers les outrances habituelles du Parti communiste, ce mouvement n’a-t-il pas eu quelque chose de sain ? Vous-même vous vous êtes plaint de la plaie ancestrale de la corruption en Chine. À l’étranger, l’argument principal des laudateurs de la « révolution » de Mao est qu’elle a donné à la Chine la première administration intègre de son histoire. Est-ce vrai ?

– C’est vrai et faux. Le fait est que le Parti a déployé beaucoup d’efforts – et immolé beaucoup de gens – pour déraciner la corruption. Il a réussi dans une certaine mesure à en éliminer les formes endémiques, la menue monnaie. Mais la grande corruption survit parce que la terreur combinée à l’arbitraire bureaucratique ne laisse pas d’autre issue, pour échapper à un péril mortel, que d’acheter de hauts fonctionnaires. Aussi la presse de Pékin continue-t-elle sans cesse à découvrir de « grands trafics » comme, peu avant ma fuite, celui sur les places de cimetière...

– On l’a annoncé à la radio. C’est bien la première fois que j’entends parler d’un tel trafic.

– Il était pourtant inévitable. D’abord parce que le nombre des morts non naturelles s’est enflé dans des proportions inouïes, ensuite parce que les Chinois attachent, comme vous le savez, une grande importance aux sépultures. Rien de plus révélateur en vérité que cette affaire. D’un pays où les fils subornaient les mandarins afin d’obtenir des pensions pour leurs pères, le communisme a fait un pays où les pères subornent les bureaucrates afin d’obtenir des tombes pour leurs fils.

– Mais dans l’ensemble y a-t-il moins de corruption ?

– Je crois que ce n’est pas niable. J’ajoute que le mobile essentiel des communistes fut le souci de leur pouvoir plus que de la morale. Car l’indélicatesse s’accompagne d’indiscipline. Mais si les fonctionnaires ne font plus de tripotages avec l’argent du peuple dans le seul but de mieux obéir à la ligne du Parti, et que celle-ci écrase cruellement le peuple, qu’y a-t-il de gagné ?

– Sans doute rien, mais à distance les commentateurs qui, eux, ne subissent pas la cruauté, se pâment devant l’incorruptibilité. Vous savez bien que le XXe siècle glorifie non la générosité comme le XIXe, mais l’inflexibilité, de sorte que le thème « ils sont durs mais propres » fournit aux communistes une source de prestige inépuisable.

– Propres d’argent et sales de sang, murmura Ku. Décidément ces admirateurs du dehors forment une bien vilaine race.

– Je le crois aussi. Mais laissons-les à leurs transports distants, et passons au cinquième et dernier mouvement.

– Ce fut celui contre l’impérialisme. La guerre de Corée en fournit le prétexte et permit de multiplier ces « tâches pratiques » que les communistes aiment beaucoup pour donner corps à une campagne.

– Quelles tâches pratiques ?

– Des collectes pour aider les Nord-Coréens, des heures supplémentaires pour leur fabriquer des munitions, des médicaments et des armes, des campagnes d’engagements volontaires. Inutile de dire que tout était, en fait, obligatoire. À la fin des meetings un kanpou se levait et disait « Je propose que chacun donne tant pour le vaillant peuple coréen » ; les applaudissements se déchaînaient ; aussitôt nos collecteurs circulaient, et personne ne refusait son obole. De même, toutes les heures supplémentaires pour la Corée étaient « votées à main levée dans l’enthousiasme » : qui aurait, eu l’audace de se prononcer « contre » ? Pour ce qui est des combattants « volontaires », le PC organisait des rassemblements de milliers de jeunes et, après les discours, les chants et les mouvements d’oriflammes, un chef leur criait : « Allez-vous laisser les chacals américains dévorer vos frères sans agir ? » Aussitôt fusaient de toutes parts des « non, non » pleins de détermination. Et un bataillon de gendarmes recruteurs qui attendaient dans un coin venaient prendre possession des « volontaires ».

« Mais malgré le caractère obligatoire de cette « solidarité » l’agitation à propos de la Corée fut la seule des grandes campagnes orchestrées par le PC qui suscita un écho dans les masses. À Siangyang, une ville du centre, ô surprise, je vis venir au meeting une délégation que nous n’avions pas machinée, et dont la spontanéité se révélait dans un caractère bien chinois que je n’avais pas senti depuis longtemps – car tout ce qui est communiste n’a plus de saveur nationale : c’étaient des ermites taoïstes descendus de la montagne qui nous remirent, pour être envoyée aux combattants, une ode calligraphiée sur de beaux rouleaux et pleine de maximes d’honneur et de rappel de gloires passées. J’ai bien peur qu’en raison de la complète absence de jargon orthodoxe qui la distinguait, cette ode n’ait rapporté aux malheureux ermites qu’une fiche de police sur leur compte, qui permettra un jour de démasquer leur « subjectivisme rétrograde ». Ailleurs on me signala des jongleurs qui se proposaient d’eux-mêmes pour aller distraire les soldats, et certains groupes de femmes qui, ne craignant pas d’afficher des « préjugés féodaux », tissèrent des ceintures de sauvegarde – ces larges bandes d’étoffe brodées de talismans que les guerriers se mettaient jadis autour des reins. Nous comprîmes d’ailleurs assez vite le secret de ces timides manifestations d’un sentiment authentique : c’est que leurs protagonistes avaient compris que la Chine partait à la conquête de la Corée, ce qui assouvissait une ambition nationale immémoriale. Ainsi, la seule fois où une vibration vint du peuple, elle allait exactement à l’encontre de la thèse officielle qui était celle du secours désintéressé à la Patrie coréenne.

« Un autre trait spécial à ce mouvement, c’est que le mensonge officiel y atteignit tout de suite des hauteurs prodigieuses. L’invasion du Sud par le Nord – fait historique patent et reconnu comme tel par les grands manitous communistes entre eux – fut transformé pour l’usage populaire en son exact contraire. L’appareil de propagande se mit en branle et de ses innombrables gueules cracha d’interminables récits, avec photos à l’appui, qui montraient les « bouledogues » de Sygman Rhee, dont beaucoup étaient décrits comme des Américains maquillés en jaunes, se lançant sauvagement et sans aucun avertissement à l’assaut d’écoles et d’hôpitaux au nord du 18e parallèle. Puis ce fut l’immense mystification de la guerre bactériologique, l’une des plus monumentales, je crois, qu’on eut jamais mise en scène, puisqu’on alla jusqu’à induire la population à se mettre des tampons devant la bouche, à répandre dans les hôpitaux la pancarte : « malades par les bactéries américaines » et à empoisonner quelques puits et récoltes afin d’en faire faire le constat par des savants – doucettement amis, bien entendu – venus de tous les coins du monde. Lorsque nos soldats faits prisonniers par les Sud Coréens clamèrent la détresse de notre peuple à la face du monde en optant à 85 % pour Formose...

– Fait immense devant lequel le monde s’est bouché les yeux et les oreilles...

– Ce jour-là, devant cette déchirure béante dans son masque populaire, le Parti, très inquiet, lança des pétarades assourdissantes, comme faisaient, sur le pas de leur porte, nos commerçants qui voulaient attirer la clientèle. Le CC raconta que Sygman Rhee avait livré nos prisonniers aux tortionnaires de Tchang Kaï-chek qui leur arrachaient dans les supplices l’option pour Formose, où la plupart avaient été transportés enchaînés à fond de cale. Sur les arbitres des Nations Unies un black-out absolu fut institué. Depuis lors, j’ai acquis la conviction que le Parti pouvait imprimer et faire croire n’importe quoi, par exemple que les loups dévorent les clochards dans les rues de New York.

– Comme les chefs communistes ont l’habitude de modeler à leur fantaisie la société qu’ils dominent, ils pensent qu’ils peuvent aussi bien recréer à leur convenance la société qui leur échappe. De sorte que tout l’univers dans lequel ils vivent et font vivre, aussi bien en Chine qu’en URSS et en Hongrie, est falsifié jusqu’à la moelle. Mais le temps passe. Pouvez-vous, je vous prie, me parler de la seconde phase ?

– Elle s’étendit de 1952 à 1955 et eut pour objet de mettre au pas l’économie qu’on avait laissée en veilleuse durant la première phase entièrement consacrée au nettoyage politique. La période fut marquée par trois grandes réformes : l’établissement de coopératives agraires, la nationalisation de l’artisanat, l’étatisation des entreprises privées ; et par le lancement de trois grandes entreprises : le premier plan quinquennal, les travaux d’aménagement et de salubrité et la colonisation des marches frontières.

« Avant de vous esquisser ces opérations, je veux vous faire un aveu. À la fin de la première phase, je me sentais dégoûté et fatigué. Eh bien, la seconde m’a rendu un certain attachement, sinon au Parti que je ne servais plus que comme un employé sert son patron, du moins au pays. Pourtant cette phase fut presque aussi riche que la précédente en cruautés officielles. Mais nous, les communistes, avons été tellement enfarinés de marxisme qu’à partir du moment où on a commencé à faire des plans, à gâcher du ciment, à nationaliser des usines, nous avons oublié les souffrances du peuple et nous nous sommes sentis à nouveau des bâtisseurs de l’Histoire réhabilités par la grandeur de l’Œuvre... Par quoi voulez-vous que nous commencions, les trois réformes ou les trois entreprises ? »

Pourvu que le compte y soit, me dis-je, il sera content.

« Allons-y pour les trois réformes, si vous le voulez bien.

– La plus perfide fut celle qui s’en prit aux capitalistes. Je vous ai dit comment, au début de la Révolution, le Parti les avait rassurés par de bonnes paroles. Maintenant il allait les dépouiller jusqu’à la chemise par un mécanisme diabolique qui fut appelé le plan de cogestion public et privé des entreprises privées.

« Les premières circulaires du Parti à ce sujet nous recommandèrent des procédures enveloppantes, graduelles, tendant d’abord à démoraliser les capitalistes. On devait fouiller leurs livres et y découvrir ou y insérer des triches, les traîner à la police et leur donner un avant-goût des cachots communistes, tarir les commandes à leurs usines mais les obliger à conserver et à payer tout leur personnel, exiger des arrérages de taxes remontant parfois à 25 ans, saboter leurs fournitures, et ainsi de suite. Le Parti fit preuve d’une fertilité d’imagination inouïe pour découvrir des tracasseries raffinées qui brisaient un homme en six mois aussi radicalement que des tortures physiques.

« Toutes ces persécutions suivaient un planning soigneusement préparé. Je l’ai su par un ancien camarade du Kiang-Si que j’avais perdu de vue depuis 1944, date à laquelle il fut enlevé aux formations de combat et envoyé dans les bureaux. Eh bien, il me raconta que dès 1947, c’est-à-dire avant la prise du pouvoir total par le Parti, il avait travaillé dans un groupe secret à dresser des listes d’entrepreneurs privés qu’il faudrait brimer lorsque l’heure en serait venue, listes où les individus étaient classés par région, par importance, par connections de métier et de famille.

« Après cette préparation de la pâte vint la casserole officielle. Mao invita les représentants des industries, des banques, des grands magasins à une « table ronde » où il leur expliqua que l’État allait devenir partenaire de leurs entreprises. On allait leur racheter honnêtement leurs titres de propriété à leur valeur vénale, au moyen de paiements échelonnés sur 15 à 20 ans ce qui leur ferait de belles rentes. Ils conservaient dans leurs entreprises un rôle dirigeant qui leur serait payé par un salaire équitable, et ils auraient même des participations aux bénéfices. Devant tant de générosité les représentants se retirèrent confits de reconnaissance, et recommandèrent l’adoption du « plan magnanime » à une réunion de la Confédération Nationale de l’Industrie et du Commerce, organisme patronal que le PC avait laissé vivre mais sous son contrôle strict. Inutile de dire que l’adoption fut acquise « à l’unanimité » et « par acclamations », comme toujours.

« À partir de là se déclencha « la campagne idéologique », c’est-à-dire l’orage qui achève habituellement les « réformés historiques » mijotées par le Parti. Il y eut les croix rouges sur les entreprises coupables et les portraits des mauvais capitalistes sur les murs de leurs maisons, il y eut les arrestations et les « bombardements mentaux ». En quelques mois « le plan de cogestion » fut réalisé dans toute la Chine ; chaque jour la presse, publiait des colonnes de communiqués ; le 23 janvier la cogestion fut achevée dans la région une telle ; le 25 janvier la région une telle était encore en retard mais les autorités provinciales, assemblées à l’appel du Parti, ont promis de terminer la tâche dans les 5 jours, etc.

– Comment pouvait-on assigner des termes de quelques jours à des opérations économiques si complexes s’étendant sur de si vastes régions ?

– C’est que le Parti disposait d’un scénario très simple. Un certain jour fixé à l’avance, tous les capitalistes d’une région se réunissaient à l’appel des « plus conscients » d’entre eux. Ils demandaient instamment au Parti de les délivrer de leurs propriétés qui les remplissaient d’indignité et de bien vouloir les reprendre au compte du peuple. Ils allaient porter cette pétition au siège du Parti ou du Conseil local ; dans le cortège, certains portaient des pancartes où étaient énumérés leurs possessions, leurs revenus et leurs méfaits capitalistes. L’autorité qu’ils sollicitaient, « surprise et ravie » de ce succès inespéré du nouvel ordre, sur le vieil homme, recevait la pétition des mains des instigateurs, pour l’étudier. L’étude durait un jour et, la pétition agréée, on inscrivait la date de ce geste « historique » comme celle de l’exécution du plan.

– Je me rappelle que M. Daniel Mayer, actuellement Président de la Ligue des Droits de l’Homme, qui parcourut la Chine comme invité de Mao, s’est déclaré lui aussi « surpris et ravi » par le spectacle de certains anciens bourgeois qui œuvraient consciencieusement « à leur propre disparition en tant que classe ». Je suppose qu’il s’agissait de la mise en scène que vous me contez ? si pénible vue de votre bord mais que M. Daniel Mayer, l’apercevant du côté du public, trouvait très édifiante.

– Votre M. Daniel Mayer a pu voir, en effet, certains de ces « capitalistes-suicides », comme on les appelait, qu’on avait spécialement stylés pour être produits devant les étrangers. Mais comment n’a-t-il pas percé le simulacre ? Il est vrai que le travail était admirablement fait. Ces auto-expropriateurs exemplaires étaient si intimement pris dans les filets du Parti, si soigneusement terrorisés, leurs familles servant d’otages et leur vie toujours suspendue au fil du bon plaisir du Parti, bref c’étaient des pierres que le Parti avait si bien vidées de leur poids, que lorsqu’elles se laissaient tomber dans l’eau à son commandement elles ne faisaient même plus de bruit. C’étaient des comparses pour délégations, des morts-vivants comme il y en avait chez les Incas.

– Et ces comédies de capitalistes-suicides allant supplier qu’on les dépossède furent-elles partout les mêmes ?

– Les mêmes partout. Sur les 11.647 cas de suppliques collectives pour se faire déposséder qui furent soumises aux 11.647 bureaux du Parti de ma province, ceux-ci se retrouvèrent 11.647 fois spontanément d’accord pour répondre de la même façon.

– Et tout le monde trouva naturelle cette concordance à 100 % ?

– Tout le monde l’applaudit. D’ailleurs quoi d’étonnant ? Il n’y a qu’un seul processus historique, n’est-ce-pas ? Et un seul Parti pour l’interpréter. Il est donc normal qu’il dise toujours ce qui est vrai et fasse toujours ce qui est bien. Est-ce que les étoiles trompent le navigateur ? L’incertitude n’existe que si des nuages cachent les étoiles ou si plusieurs navigateurs se disputent. Or le Parti communiste veille à ce qu’il n’y ait qu’un seul navigateur et pas de nuage. Quoi d’étonnant donc que, par son intercession, l’étoile de l’Histoire s’impose à tous dans toute sa splendeur ?

– Et après que le PC eût accordé son aval aux pétitions des capitalistes-suicides, ses engagements à leur égard furent-ils exécutés correctement ?

– Oui, si vous entendez correctement le mot « correctement », c’est-à-dire dans un sens dialectique. Autrement dit, le rachat des titres de propriété, au lieu d’être échelonné sur 15 ans, fut annulé en compensation d’arriérés de taxes que le propriétaire se découvrait un matin, au sortir d’une séance de bombardement mental, devoir depuis 20 ans à l’État ; et les fonctions dirigeantes de l’ex-patron devenu « cogérant » s’exercèrent, au bout d’un an, dans le bureau d’expéditions de son ex-usine.

– Mais pourquoi ? Pourquoi toutes ces comédies, ces poses de générosité s’achevant en spoliation pure et simple, pourquoi ces étalages laborieux de ralliements qui puent le factice, ces mascarades de riches allant supplier qu’on leur prenne leur argent ? Pourquoi le Parti communiste chinois ne se contente-t-il pas de déposséder purement et simplement tous les propriétaires comme le firent les bolcheviks sans tant de complications.

– Attention ! Au début seulement. Mais dans la seconde révolution – ou contre-révolution si vous préférez – à partir de 1929, Staline aussi a fait avaler aux Russes des couleuvres énormes, comme ces procès de Moscou où les grands chefs de la Révolution d’Octobre firent de faux aveux, se couvrirent de boue et encensèrent leurs bourreaux. Je pense toutefois comme vous que le PC chinois a franchi plusieurs degrés de plus dans la contrefaçon, et je crois que c’est dû à plusieurs facteurs : le progrès naturel de l’art en la matière, le planning plus rapide qu’il s’était fixé, et aussi, peut-être, un certain caractère national qui s’est insinué dans son action à son insu : il était de tradition, chez nos empereurs, que leurs actes les plus arbitraires soient accomplis au cours de cérémoniaux sentencieux et moralisants.

– Et quel est aujourd’hui le bilan de cette réforme ?

– L’élimination complète des entrepreneurs privés. Après le « plan de cogestion » le Parti a franchi, comme dit Mao, une étape de plus vers la forme supérieure de l’économie en décrétant l’appropriation totale des entreprises par l’État. Les anciens propriétaires ont été exécutés, ou déportés ou rétrogradés à des rôles subalternes. Les banques, les usines, les grands commerces sont tous gérés aujourd’hui par des trusts, eux-mêmes dirigés par les ministères. C’est le capitalisme d’État dans sa forme la plus rigoureuse.

– Et le petit commerce, l’entreprise familiale, l’artisanat, qu’en est-il advenu ?

– Précisément, ce capitalisme d’État s’est étendu aussi à l’artisanat et au petit commerce grâce à la seconde réforme qui consiste à grouper dictatorialement tous les petits métiers en coopératives publiques. Vous en savez déjà assez maintenant sur les méthodes du Parti pour imaginer les procédés qui furent mis en œuvre dans cette réforme. Elle fut plus difficile que la première parce que les intéressés étaient considérablement plus nombreux et dispersés. L’artisanat chinois, en 1950, avait au total un poids trois fois plus grand que celui de l’industrie. Comme il n’était pas possible de le regrouper en usines, le PC lui appliqua le système soviétique : chaque artisan cédait la propriété de son outillage à une coopérative tout en le gardant chez lui. Le mot de « coopérative » était d’ailleurs usurpé, car il s’agissait d’officines d’État où les « coopérateurs » n’avaient rien à dire. C’est la coopérative qui traitait avec le client ; c’est-à-dire que l’artisan ne pouvait plus exécuter que les commandes de la coopérative, au prix fixé par elle, et devait lui livrer son travail. Il devait aussi passer par la coopérative pour ses achats. Le rendement baissa dans des proportions considérables, la population fut gênée pour l’exécution de mille besognes microscopiques comme ferrer un buffle, réparer une chaussure ou rétamer une casserole. Et il y eut des résistances désespérées. La répression du travail artisanal noir, c’est-à-dire hors coopératives, devint une des tâches les plus lourdes de la police et fournit l’un des plus gros contingents de déportés : probablement au-dessus de deux millions. Le but final était de faire disparaître complètement la classe des artisans, l’une des classes au sein de laquelle les anciennes traditions de vie, faites de respect des voisins et d’indépendance par rapport au Pouvoir, se réfugiaient et se perpétuaient avec le plus de ténacité.

– Parlez-moi maintenant de la 3e réforme de la 2e phase, la coopération dans l’agriculture. N’avait-elle pas le même objet que la 3e phase ?

– Non. La 3e phase, à partir du 20 juillet 1955, concerne la collectivisation des terres. La 3e réforme de la seconde phase, qui va de 1952 à 1955, se borne à implanter des coopératives pour grouper les achats et les ventes des produits agricoles sous le contrôle des agents du Parti. Les réquisitions d’État, à un prix imposé très bas, s’avéraient de plus en plus difficiles avec les paysans devenus propriétaires individuels. De plus les anciennes différenciations sociales renaissaient à une vitesse effrayante ; cinq ans après la généralisation de la réforme agraire il y avait déjà de nouveaux paysans riches et de nouveaux paysans pauvres, des transactions clandestines de terres, et les riches nouaient des rapports d’affaires jusque dans les villes. Aussi le communisme n’avait-il favorisé ce phénomène contraire à sa nature que pour faciliter son accession au Pouvoir et le ravitaillement de ses bureaucrates dans une période d’après guerre particulièrement difficile. Mais, dès le début, le PC était décidé à reprendre les terres qu’il avait distribuées, et la réforme dite « coopérative » n’eut pas d’autre but que de préparer la collectivisation totale.

– Est-ce qu’elle a rencontré autant de résistance que celle de l’artisanat ?

– Oui. Mais moins ouverte. L’artisan chez nous est beaucoup plus évolué, conscient, fier de son métier et de sa culture que le paysan traditionnellement soumis. La résistance fut donc plus passive qu’active, mais sous sa forme passive elle fut générale, incessante et multiforme. Car sous ses courbettes et ses sourires d’acceptation, le paysan chinois est d’une astuce inépuisable pour échapper à la prise des lois qui lui déplaisent. Le parti ne voulait pas trop sévir au début, car il rencontrait sur sa route non plus les paysans riches déjà liquidés, mais les paysans pauvres que Mao avait tant flattés. Or ces nouveaux petits propriétaires – qu’on donnait pour les soutiens enthousiastes du régime – étaient surpris par milliers à cacher du riz ou à abattre des cochons pour ne pas les livrer aux réquisitions. En punition ils étaient expédiés dans des Centres de rééducation où des instructeurs communistes leur ressassaient inlassablement les bienfaits de la coopération et les méfaits de l’individualisme arriériste ; le tout mélangé de menaces. Malgré ces efforts, malgré les dizaines de milliers de déportations dont il fallut tout de même ossifier la « persuasion », l’individualisme arriériste continuait à proliférer parmi les bénéficiaires humbles de la révolution, et la réforme des coopératives agricoles se solda par un échec. Mao, toujours réaliste, le reconnut dans son rapport du 31 juillet 1955, publié le 17 octobre de la même année, et il décida de passer à la dernière phase dont je veux vous parler, celle de la collectivisation des terres.

– Mais avant, vous me devez d’autres numéros de la seconde phase. En dehors des trois grandes réformes, vous m’avez parlé aussi de trois grandes entreprises.

– C’est exact. Ce n’est pas à vous qu’on fera oublier des promesses. Vous devez être une électrice redoutable pour vos députés. Mais le soir tombe et je crains que vous n’ayez le poignet fatigué à prendre des notes. Je vous propose de remettre l’histoire des trois grandes « entreprises » à demain.

– Très volontiers. »

Je jetai un coup d’œil par la porte et je vis en effet que Hong Kong commençait à se parer de ses rivières de diamants.

– Que c’est beau, dis-je à Ku. Je n’ai jamais vu une telle féerie de lumières.

– C’est que vous n’avez jamais vu Pékin et Hangzhou, me répondit-il avec un nuage de tendresse sur les yeux. Si vous aviez vu Pékin et Hangzhou, vous comprendriez pourquoi j’ai attendu tant de temps avant de briser avec le Parti. Il faut vraiment connaître le désespoir pour abandonner ces splendeurs de notre Chine.

 

 

 

 

 

 

KU, L’EX-CADRE COMMUNISTE

 

 

TROISIÈME ENTRETIEN

 

CENT MILLE TÊTES ET CENT FLEURS

 

 

– Donc, dis-je à Ku lorsque nous fûmes réinstallés le lendemain dans le petit café du camp, nous en sommes aux trois grands dragons entreprises...

– Le Plan Quinquennal, les Travaux de Sécurité et de Salubrité, la Colonisation des provinces frontières. Tout cela fut lancé entre 1952 et 1955.

– En même temps que les trois réformes ?

– Très juste. Sur le Plan Quinquennal je veux passer vite, car il s’agit au fond d’une réplique servile de ce qui s’est fait en URSS.

– C’est-à-dire, en termes savants, l’accumulation primitive du Capitalisme d’État par une surexploitation implacable de la force de travail des ouvriers et des paysans.

– Tout est pareil en effet : la primauté donnée à l’industrie lourde et le sacrifice délibéré de la production des biens de consommation, la création de Centrales d’énergie et de métallurgie par des armées de travailleurs semi-esclaves, la ponction de denrées dans les campagnes à des prix dérisoires, les normes harassantes à l’atelier, l’émulation par lao-mou (stakhanovistes) et paris lancés d’usine à usine, les emprunts forcés, les corvées non rémunérées dites « volontaires », les primes de rendement réservées aux chefs de travail, les prévisions des Plans sans cesse bouleversées par les bilans, les communiqués de style militaire relatifs au « front » de l’acier, du ciment, du rail, du thé, plus – ce que les travailleurs russes n’avaient pas – les légions de « conseillers étrangers » sur le dos.

– Quels conseillers ?

– Les Soviétiques qui nous toisent du haut de leur morgue et de leur science. Mais passons. Plus spécifiquement chinoise fut la Campagne de Salubrité et de Sécurité. En 1954 nous avons souffert de graves inondations. Vous savez que c’est une de nos plaies endémiques particulièrement dans les régions irriguées par le Fleuve jaune. Les débordements de ce fleuve impétueux sont les plus terribles du monde. C’est qu’il coule dans une terre d’alluvions molle et jaune – d’où son surnom – en charriant depuis des millénaires cette boue ocre vers son embouchure, ce qui élève perpétuellement son lit. Pour le contenir, les riverains ont construit des digues, puis les ont surélevées durant des siècles au fur et à mesure que le lit montait. Ce qui fait qu’aujourd’hui le puissant fleuve coule à plusieurs mètres au-dessus du niveau du sol, tel un immense aqueduc surplombant les cultures. Lorsqu’il déborde, vous imaginez le désastre. Le gouvernement communiste lança pour y parer d’énormes travaux. Jusqu’ici rien que de très louable. Le malheur, c’est que ces travaux furent effectués à 20 % par de la main-d’œuvre libre et spécialisée, à 20 % par des corvées dites « volontaires », et à 60 % par de la main-d’œuvre esclave obtenue, soit par prélèvement dans les camps de concentration, soit par affectation autoritaire de vagabonds, mendiants, chômeurs et sinistrés.

– Vous voulez dire qu’on demanda aux sinistrés de travailler aux digues détériorées de leur secteur ?

– Non. Cela s’est toujours fait, bien sûr, et n’a rien que de très normal. Mais une fois les digues réparées, beaucoup de ces sinistrés sans abri, qui voulaient se mettre à reconstruire leurs foyers comme c’est l’habitude dans tous les pays du monde, furent envoyés à l’autre bout de la Chine comme travailleurs forcés pour réaliser le plan hydraulique du gouvernement. »

J’entendais résonner dans mes oreilles les cris d’indignation que les milieux « progressistes », en Occident, auraient poussés contre un préfet qui se serait permis de déplacer cent clochards sans leur consentement, fût-ce vers des travaux utiles. Franco s’est vu traiter d’esclavagiste parce qu’il a nettoyé les villes espagnoles de leurs traditionnels mendiants en faisant ramasser ceux-ci par sa police et en les dispersant dans les campagnes où, pourtant, il leur procurait des emplois libres. Quant à résoudre un problème de solidarité envers les victimes d’une calamité naturelle par la réquisition des victimes et leur astreinte à des travaux forcés à deux mille kilomètres de chez eux, voilà ce qui ne pourrait germer dans l’esprit du plus réactionnaire des Ministres bourgeois. Il fallait que s’établissent des régimes « d’avant-garde » pour qu’on vît ça !

Ku sembla avoir deviné ma pensée car il me dit ironiquement :

« D’ailleurs vous imaginez bien que Mao ne pouvait pas faire autre chose, car c’est des sinistrés eux-mêmes qu’émanait la supplique d’être transformés en maçons esclaves. Ils se réunissaient spontanément à 10.000 dans des meetings vibrants, sous les portraits de Mao et, au milieu d’un grand enthousiasme communiste, proclamaient qu’ils ne voulaient plus vivre la vie fataliste et subjectiviste du paysan riverain perpétuellement inondé, que les « digues » plus le Parti égalent le Socialisme 5 et qu’ils réclamaient d’aller empiler le ciment à deux mille kilomètres de là. Que pouvait faire un gouvernement populaire sinon de satisfaire à cet irrésistible appel de son peuple ?

– Ne m’avez-vous pas dit que ce sont ces grands travaux qui provoquèrent en vous une réconciliation provisoire avec le régime ?

– Pas ceux-là, car je savais trop dans quelles conditions ils étaient effectués. Au surplus, bien que répondant sans conteste à l’un des besoins les plus criants du pays, la bureaucratie les dénaturait à force de hâte publicitaire et de politisation. Beaucoup de digues resteront utiles, mais beaucoup aussi, bâclées pour les besoins du Plan, seront emportées par des nouvelles crues 6. De plus, le problème est beaucoup plus complexe. Comme je vous l’ai dit, si le Fleuve Jaune déborde, c’est parce qu’il charrie un limon qui élève continûment le niveau de ses eaux. Il faudrait bâtir d’abord sur tout son parcours une digue à quelques dizaines de mètres d’une rive, détruire le rempart ancien, laisser le fleuve s’étaler, et démarrer aussitôt en amont un système de dragage permanent. Mao ne s’attaque donc pas à la vraie solution. Non, ce qui me plut ce fut la campagne de salubrité. Elle fut lancée contre les rats, les mouches, les moustiques et les moineaux, baptisés les quatre pestes de la Chine. J’y fus engagé pendant un an entier dans presque tous les districts. Il y avait, bien entendu, les outrances de la propagande et de l’affublement marxiste-léniniste. Mais sous ces oripeaux de commande, la campagne fut tout de même menée, pour l’essentiel, à la mesure et pour le bien de l’homme.

« Le Parti en subit même une sorte de contagion en retour. Pour la première fois il favorisa de véritables initiatives individuelles, comme par exemple en tolérant que s’organisent des battues anti-moustiques sans contrôleurs politiques. On alla même jusqu’à laisser courir quelques vagues de bonne humeur – ce qui ne s’était plus vu depuis longtemps – et quand on découvrit des fraudes comme celle de ce « stakhanoviste en dératisation » qui élevait en secret des rats dans sa cave, eh bien, ô miracle... les autorités locales éclatèrent de rire ! La campagne de salubrité et d’hygiène fut populaire et eut un succès certain pour le plus grand bien du pays. »

Ku se leva, fit quelques pas vers la porte, inspecta les alentours, tapa fortement la culasse de sa pipe sur la semelle de son soulier, la récura et bourra, alluma un gros briquet antédiluvien, tira quelques bouffées, puis il ramassa un enfant qui venait de trébucher près de lui, refit le nœud de son lacet, alla commander du thé qu’on nous apporta, comme à l’habitude, non sucré dans de grands verres transparents. C’était sans doute sa façon à lui, activiste de nature et de profession, de se perdre dans ses rêveries. Pour une fois il avait été content. Une campagne communiste s’était faite sans déportation ni sang ni larmes. Aussi je n’osais pas lui demander l’histoire de la dernière entreprise, car je savais qu’elle fut l’une des plus dures. Je tenais à laisser Ku le plus longtemps possible plongé dans des souvenirs heureux. Maintenant il essayait vainement de revisser avec son ongle court une petite vis cassée de sa grosse montre de poche. Il se dépensait et je me taisais. Ce fut l’interprète qui nous tira de ce mauvais pas. Il parla en Chinois à Ku qui sursauta, surpris dans sa rêverie manipulatrice, et reprit son récit.

« Malheureusement le souffle humain de cette campagne de salubrité fut fugace. Avec la colonisation de l’intérieur nous sommes lourdement retombés dans la cruauté bureaucratique. Le principe en soi était excellent. Notre population croît à un rythme vertigineux mais s’entasse morbidement dans quelques provinces centrales et côtières. Sur les bords de ce creuset grouillant, d’immenses espaces restent désertiques. Le cas le plus frappant est celui du Sin-Kiang, province du Nord Ouest aussi grande à elle seule que toute l’Europe non russe, qui s’étend entre le Tibet, le Pamir, le Turkestan soviétique et la Sibérie, et occupe le centre même de l’Asie. Dans cet espace vivaient seulement quelques millions d’habitants dont la moitié encore nomades – les fameux Ouigours blancs en sont les représentants les plus pittoresques. Parmi les sédentaires on trouve des Turcs, des Mongols et quelques Chinois. Le sol contient beaucoup de richesses minérales et se prête bien aussi à l’agriculture et surtout à l’élevage, dont nous manquons à peu près complètement en Chine. Cependant cette province est encore à 98 % en friche. Le climat est très rude, il n’y a pas de routes, pas d’irrigation organisée. Il était donc très louable de penser à drainer vers ce continent vide intérieur l’excédent de la population centrale et côtière, à condition que cela se fît progressivement, selon un programme mûrement étudié, avec des familles volontaires qui auraient reçu des dotations d’établissement. Au lieu de cela on procéda avec cette hâte cruelle et publicitaire qui marque tous les régimes communistes, par razzias, on devrait dire par arrestations. Car ce furent les sections de la police spéciale chargées de la liquidation des contre-révolutionnaires qui prirent les choses en mains. Les suspects de toute origine et de toute condition, les anciens riches « définitivement tarés » et les nouveaux riches « trop insolents », les vagabonds, les chômeurs, les prostituées, une partie des sinistrés, les condamnés de droit commun, les ouvriers qui n’accomplissaient pas leurs normes, les paysans qui ne payaient pas leurs taxes, les étudiants qui se permettaient des critiques, les déviationnistes du PC furent rassemblés en convois intarissables et dirigés vers le Sin-Kiang désert à des milliers de kilomètres de leurs foyers. Je crois que jusqu’à présent la masse ainsi déplacée dépasse 15 millions.

– Et arrivés à destination qu’advenait-il d’eux ? demandai-je la gorge sèche.

– On les établissait dans des camps de travail où le régime était presque aussi dur que celui des camps de concentration, à ceci près qu’on laissait aux « colons » une plus grande liberté de mouvement qu’aux « internés », car l’immensité des solitudes qui les entouraient constituait une barrière suffisante pour décourager tout désir d’évasion. On leur donna en tout et pour tout quelques outils rudimentaires et des semences, et ils devaient se monter leurs huttes, arracher la brousse, tracer des chemins, défoncer le sol pour les premiers labours avec des pieux de bois, ou travailler dur dans les mines à une cadence harassante. Certains doivent parcourir des kilomètres pour se procurer de l’eau ou du bois de chauffage qu’ils transportent sur leur épaule en risquant de se faire dévorer par les loups. Pas d’école, pas de service de santé, bien des mariages forcés, bien des viols de jeunes filles par les bureaucrates qui se savent trop loin du Pouvoir central pour encourir un châtiment ; il y a aussi les déplacements incessants en troupeaux d’hommes lorsque les plans changent, et la corvée politique générale avec trois cours par semaine, séances de persuasion et d’autocritiques, le tout épaissi par un vaste système de délations mutuelles. Tel est le lot de ces malheureux. La mortalité est effrayante. Rapidement « être envoyé au Sin-Kiang » devint un cauchemar dans le peuple. Mais les manifestations « enthousiastes » déferlaient sur la Chine pour exprimer l’ardent désir qu’avait le peuple d’être envoyé au Sin-Kiang.

« Je me rappelle qu’ayant été chargé d’exalter les étudiants de Shanghai sur cette entreprise, je crus habile de la placer sous le signe de Pan-Tchao, le héros légendaire de l’époque Han qui, voici deux mille ans, avait ouvert ces territoires lointains à l’influence chinoise. Je fus réprimandé et on me signifia que l’exemple qu’il fallait invoquer était la mise en valeur des terres vierges lancée en URSS par Khrouchtchev. Je réfléchis et conclus, en bon communiste, que mes chefs, une fois de plus, avaient raison ; car en effet, la colonisation de Mao, avec ses deux grandes lignes de chemin de fer qui traversent le Sin-Kiang, ses barrages hydroélectriques, ses mines, le tout édifié par des condamnés qui meurent comme des mouches, rappellent beaucoup plus Khrouchtchev que Pan-Tchao. C’est encore plus frappant avec la collectivisation agraire.

– Nous entrons, je crois, dans la dernière phase qui commence en 1955 ?

– Oui. Phase très brutale à nouveau, préparée dans le Parti avec un soin exceptionnel qui montrait que quelque chose de plus grand qu’à l’ordinaire mijotait. On nous fit des conférences sur le « sens historique » de l’opération, on nous gava de « dialectique » pour nous démontrer que la réforme agraire par laquelle nous avions individualisé les terres portait en germe leur collectivisation six ans après. On nous farcit de chiffres sur l’expérience soviétique et d’instructions sur la manière de procéder. Pour moi, qui avais parcouru les villages et savais ce qui s’y passait, l’affaire était beaucoup plus claire : les communistes voulaient couper les ailes à la nouvelle petite bourgeoisie terrienne en prenant eux-mêmes le contrôle entier, c’est-à-dire la possession de tout le sol. Le « Processus historique » dans tout cela n’était que prétexte.

« Ce fut aussi celle de nos entreprises qui reproduisit le plus fidèlement le modèle soviétique dans son rythme, ses méthodes, son jargon. Il n’y eut de nouveauté que dans le nom des nouvelles institutions qui, au lieu de fermes collectives – c’est le sens du mot « kolkhozes » – s’appelèrent « coopératives », pour établir une confusion avec les organismes purement commerciaux que le PC avait institués durant la phase précédente. Mais la réalité était exactement celle des kolkhozes. Les paysans abandonnaient leur terre, leur bétail et leurs instruments à la « coopérative » et recevaient, en échange, un titre « d’actionnaire » qui devait en principe leur assurer une participation aux bénéfices proportionnelle à leur apport. En fait, on en profita pour détruire les inégalités qui avaient reparu en induisant, par les moyens que vous devinez, les « plus riches » à faire volontairement abandon de l’excédent de titres auquel ils auraient eu droit. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi le PC s’est soucié de ce nivellement juridique, car à partir de la collectivisation sa bureaucratie devenait maîtresse exclusive et absolue des moyens comme des produits du travail et pouvait les répartir comme bon lui semblait. Les maisons d’habitation restèrent individuelles ainsi qu’un lopin de quelques mètres autour d’elles et un petit poulailler ; mais les cochons, très précieux en Chine où n’existe pas de gros bétail, devaient être déclarés et mis en commun. Toutes les granges et tous les greniers durent être vidés et le grain rassemblé dans des dépôts communs que gardaient des détachements de la police.

« Comme en URSS, il y eut en Chine des « levées spéciales » des meilleurs militants du Parti pour aller fournir les présidents et brigadiers des kolkhozes. Et la force de la militarisation du Parti se révéla dans l’obéissance sans faille de ces hommes qui, du jour au lendemain, durent rompre leurs habitudes de vie dans les villes et s’établir, pour ils ne savaient pas combien d’années, dans le fin fond des campagnes. Il est vrai qu’ils y recevaient ce privilège qui compte plus que tous les luxes pour un communiste : le pouvoir de manier les hommes. Comme en URSS, les paysans collectivisés reçurent des carnets où les brigadiers inscrivaient leur travail journalier, et furent payés sur la base des points totalisés sur ces carnets, Comme en URSS, les kolkhozes chinois devaient d’abord s’acquitter des livraisons à l’État à des prix imposés, et ne répartissaient qu’après ce qui restait. Comme en URSS, des instructions minutieuses se mirent à pleuvoir sur les champs ainsi convertis au statut d’usines, instructions qui réglementaient jusqu’aux dates d’accouplement des bêtes, c’est-à-dire les activités dont les paysans chinois s’acquittaient fort bien sans règlement depuis des millénaires. Et tout cela fit proliférer la végétation habituelle des champignons bureaucratiques : présidents, contrôleurs, instructeurs, superviseurs, secrétaires, gérants, experts, conseillers, propagandistes, etc. Comme en URSS, mais à un niveau technique inférieur, on installa des « stations de machines et de tracteurs » tenues par une autre bureaucratie parallèle, mobile et rattachée directement au Comité Central et qui, en dehors de la réparation de l’outillage, s’occupait à surveiller la bureaucratie implantée de façon plus sédentaire à la tête des kolkhozes. Nous avions cent fois moins de tracteurs que Staline au début, et les tracteurs ne servent d’ailleurs à rien partout où on cultive le riz !

– De sorte que la collectivisation agraire manquait encore plus de justifications techniques qu’en URSS ?

– J’ai réfléchi des mois là-dessus et, pour le riz, je n’arrive à voir aucun avantage technique à la culture collective. Pour les céréales dans le Nord, c’est autre chose ; il y aurait un gain certain à disposer de terres étendues pour les traiter mécaniquement, mais à condition qu’il y ait des mécaniques, et des instructeurs pour enseigner leur maniement, et des pièces de rechange pour les réparer, et des mécaniciens pour les conduire, et de l’essence pour les alimenter, et des pompes pour distribuer cette essence, et des camions citernes pour la convoyer, et des routes pour que ces camions y circulent, toutes choses qui font défaut chez nous. Du point de vue strictement technique, la collectivisation en Chine est un non-sens. D’ailleurs, il est inconcevable qu’un quelconque système de contrôle ou de réorganisation de la propriété permette de travailler la terre davantage que ne le font les paysans chinois quand ils la possèdent individuellement.

– Mais ce travail intense des exploitants individuels avait-il le rendement moderne ?

– Certes pas. Au Japon le rendement du riz par hectare est double du nôtre. Cela est dû en partie à la meilleure qualité de son sol et de son irrigation, en partie à l’emploi d’engrais et de semences supérieures, en partie à une connaissance plus rationnelle des procédés agricoles. Mais pour répandre ces méthodes de culture plus modernes en Chine, on n’avait vraiment pas besoin de tout ce remue-ménage ! Au Japon, justement, des autorités locales y ont procédé sans aucune collectivisation ni aucune contrainte. Croyez-moi, de quelque manière qu’on la prenne, la collectivisation en Chine ne peut s’expliquer que par un seul but : placer les masses paysannes sous le contrôle totalitaire de la bureaucratie communiste, en groupant les fourmis indépendantes en fourmilières enrégimentées. Tout au plus peut-on ajouter cet autre objectif fondamental : mieux assurer les réquisitions pour le ravitaillement des centres urbains, dont la population croît avec l’industrialisation. C’est ce que sous Staline on appela « bâtir des usines sur une famine artificiellement organisée à la campagne ».

– Et quelle fut l’attitude des paysans devant cette seconde « révolution » qui me semble, à ce que vous dites, encore plus contre-révolutionnaire que la première puisqu’elle rétablissait le servage ?

– Le désespoir, comme chez les Moujiks, et la résistance aussi, mais à un moindre degré parce que la résignation était plus grande. L’un des arguments essentiels par lesquels Mao, dans la partie confidentielle de son rapport de l’automne 1955, justifiait la nécessité d’agir vite, c’est qu’en URSS le temps relativement long qui s’était écoulé entre la révolution de 1917 et la collectivisation de 1930 avait rendu trop d’assurance à la paysannerie ; tandis qu’en opérant tout de suite, les paysans restaient encore sous le choc de la terreur des années 1950-52. Mao appliquait en somme à la lettre le précepte de Liu Pang, ce paysan chef de bande devenu guerrier et fondateur de la dynastie Han qui déclara : « Celui qui opte pour le sabre doit frapper vite et sans s’arrêter jusqu’à la fin. »

« Mais malgré les preuves encore fraîches que le PC venait de donner de son talent à couper les têtes, les paysans étaient si profondément affligés de se voir ravir leur terre, qu’il y eut tout de même des révoltes, des sabotages, des explosions de fureur se traduisant par le meurtre d’agents de la réquisition et l’incendie des récoltes. De sorte que la collectivisation chinoise, tout comme en URSS, fut imposée dans un climat de guerre civile larvée. Le PC dut mobiliser plus de deux millions d’activistes, de policiers, d’hommes de troupe. Les conférences se succédaient à tous les échelons du Parti et de l’État. La presse, la radio crachaient des communiqués. On fit jusqu’à deux films par semaine dans tous les dialectes pour dépeindre la vie idyllique qui attendait les paysans dans les kolkhozes. Une fois de plus, le communisme montrait une volonté de fer. C’est aussi qu’il s’agissait de l’opération clé qui devait fonder pour longtemps son Pouvoir. Il s’agissait de la seconde « révolution », la vraie, la plus décisive : celle de Staline et non celle de Lénine ! J’estime qu’elle fit cinq à six millions de victimes, dont une minorité châtiée sur place et la majorité déportée dans des camps.

– Et une fois les kolkhozes mis en place, les paysans se plient-ils à leur nouvelle vie d’ouvriers aux pièces ou continuent-ils à résister ?

– La résistance n’est pas terminée. Je crois que l’opposition paysanne, sourde mais indissoluble, restera le chancre du système communiste chinois comme elle l’est du système communiste soviétique. Le rendement agricole a considérablement baissé, comme en URSS après la dékoulakisation. Quand je suis parti, on estimait à Pékin que la collectivisation devait être définitivement « inscrite dans le sol » à la fin de 1958, c’est-à-dire du premier plan quinquennal.

– C’est alors que, selon vos propres termes, le communisme chinois sera parvenu à son régime de « croisière »...

– C’est-à-dire à son statut définitif de capitalisme d’État, avec une bureaucratie omnipotente, une industrialisation inhumaine, une paysannerie et un prolétariat confondus dans le même servage. Et cette vieille terre de Chine, mosaïque ouvragée dans ses moindres recoins, aussi variée que les étoffes de soie qui habillent nos femmes, où chaque touffe d’arbre et chaque pente de champ forment sur le tissu de notre sol un motif de broderie différent ; cette vieille terre que chaque paysan arrose de sa sueur depuis des millénaires pour la rendre digne de ses ancêtres et la transmettre intacte à ses fils, qui abrite ses amours discrètes, porte ses pas menus et règle ses habitudes silencieuses, qui absorbe son labeur et, grâce à un long compagnonnage, répond à sa patience, cette terre de l’homme s’il en fût jamais, elle est maintenant la terre des kanpous, elle ne nous appartient plus, elle ne sert plus que de plancher pour les bottes des barons communistes...

Une fois de plus le regard de Ku révélait la peine qui l’envahissait à la pensée que les circonstances l’avaient amené à être un de ces barons. Cette fois-ci il suivit le fil de ce remords.

– La collectivisation forcée, avec son regain de brutalités et de mises en scènes – car ce plus grand des drames, aussi bien social qu’intime qu’ait subi le peuple, fut naturellement présenté comme sa conquête la plus heureuse – avait rouvert mes plaies et finalement provoqué mon divorce définitif avec le Parti. Je commençais à songer à la manière de le combattre, sans espoir d’ailleurs de lui faire un tort appréciable, mais plutôt pour me réhabiliter à mes, propres yeux de ce qu’en public je continuais à le servir et à l’applaudir. Du moins pus-je faire en sorte qu’on me transférât, après vingt-cinq ans d’emploi comme chef activiste, dans un bureau. De cette façon je me sentais moins responsable, car je collationnais l’action au lieu de la mener. C’est ainsi qu’au printemps de cette année je me trouvai chargé à XXX, petit port du Fou-Kien, de réunir des dossiers sur le nouveau grand Chen Fen 7 en préparation, qui devait être la fameuse campagne dite des Cent Fleurs au bout de laquelle, encore plus amèrement déçu, je m’enfuis de mon pays. »

 

 

*

 

J’étais anxieuse d’entendre un récit de première main sur cette campagne des Cent Fleurs, ce phénomène extraordinaire qui défraya la chronique mondiale et faisait l’objet des conversations dans les capitales d’Extrême-Orient que je traversais.

« L’affaire, me dit Ku, fut préparée de longue date dans les sommets supérieurs du Parti. Dès le printemps 1956, Mao Tsé-toung commença à habituer les génies de l’Olympe, le cercle intérieur du Comité Central, à l’idée qu’on pourrait donner un peu de liberté de parole aux gens pour savoir vraiment ce qu’ils pensaient des chefs. Le 26 mai 1956, il lança la formule devenue fameuse : « Il faut que les idées les plus variées puissent s’épanouir comme les cent fleurs diverses d’un champ. » Ce mot d’ordre fit l’effet d’une bombe dans le PC. C’était l’antithèse de notre principe cardinal, le monolithisme. On ne pouvait pas y croire. Imaginez votre Pape de Rome recommandant subitement un jour d’adorer Jupiter, Osiris, Baal, Bouddha et Amaterasu, cent dieux divers d’un olympe païen ! Comme Mao Tsé-toung s’était depuis longtemps confiné dans un isolement semi-divin, tout à fait dans le style de Staline et de nos anciens empereurs, les plus hauts dignitaires restaient dans le doute sur ses intentions et murmuraient entre eux, d’un air inquiet, dans les couloirs. Puis vint la révolte hongroise qui parut classer l’affaire. Mais quatre mois après elle resurgit. Le 27 février 1957, Mao amplifia ses notations de l’année antérieure dans un discours aux cadres dirigeants, repris par notre ministre de la propagande Lou Ting-yi le 5 mars à l’usage de la presse, et de nouveau par Mao devant une audience plus vaste, le 12 mars. Et enfin l’éditorial historique du Quotidien du Peuple de Pékin du 13 avril lève le voile pour le grand public qui lit, stupéfait, que des contradictions s’élevaient entre les composantes de la société « rationnelle socialiste », contradictions dans le sein de la paysannerie, du prolétariat, de la bourgeoisie, de l’intelligentzia, puis entre ces groupes pris deux à deux dans toutes les combinaisons possibles, et enfin, sensation suprême, entre le gouvernement et les masses !

« Plus inouï encore : il était reconnu en toutes lettres que ces contradictions s’étaient développées comme conséquences des erreurs suivantes dans l’action du Parti : collectivisation trop forcée des fermes, liquidation trop mécanique des contre-révolutionnaires, pression excessive pour imposer la nouvelle loi sur le mariage (ce fut l’une de nos campagnes les plus massives et qui eut pour but essentiel, sous le couvert de l’émancipation des femmes, de les faire rentrer en masse dans la production), expropriation trop brutale des artisans et des industriels, « latinisation trop formaliste » de l’écriture (autre campagne dont j’ai oublié de vous parler), enfin usage trop inconsidéré – tenez-vous bien car c’est ici l’aveu le plus énorme – des camps de travail correctif, nom académique des camps de concentration. À quelques jours de là nous commençâmes à recevoir l’avalanche de notes, circulaires et commentaires qui annonçaient les grosses opérations, et qui furent ensuite groupées dans les Directives du Comité Central publiées le 27 avril, intentionnellement à la veille des festivités du 1er mai.

« Dans ces directives il était dit qu’après que le Parti eût donné le meilleur de lui-même pour élever le peuple au socialisme, il avait commis, par péché d’orgueil, une série d’excès, et que l’heure était venue pour le peuple de rectifier le Parti, en lui faisant savoir ce qui n’allait pas dans la manière dont il dirigeait les affaires. Par une ouverture tout à fait « dans la ligne » de ce cours qui se voulait révolutionnaire, c’est le Parti coupable qui devait s’activer à faire jaillir les critiques de la masse sage ; et un terme précis de six mois était fixé à cet accouchement, comme si cette énorme poulpe de 12 millions d’adhérents qu’était devenu le PC chinois, pour autant qu’elle pût encore changer de peau et d’âme, pouvait effectuer sa mue selon un horaire précis et fixé d’avance ! Ces incongruités me convainquirent qu’il s’agissait, une fois de plus, d’une comédie.

« Les opérations commencèrent incontinent et se heurtèrent tout de suite à un obstacle considérable mais prévisible : personne ne voulait critiquer le PC. Neuf années de son pouvoir avaient muré toutes les bouches. Les journaux du Parti avaient beau implorer, les bouches restaient scellées comme des tombes. Je me rappelle deux expressions particulièrement frappantes de cette fuite éperdue devant les exhortations à le critiquer que le PC prodiguait avec ses plus beaux sourires. Hsia Ti, un membre en vue du Parti, écrivit dans le Journal de la Jeunesse que le Parti était « comme le chat qui presse les peuples-souris de lui dire en toute amitié ce qui leur déplaît dans ses manières 8 ». Et le professeur communiste Yan Tchi-k’o déclara dans une causerie à l’Académie des Sciences : « Les intellectuels que nous sollicitons de nous dire nos fautes tremblent comme s’ils marchaient sur une mince couche de glace 9. » Les gens étaient donc sûrs que le Parti leur tendait un traquenard et que s’ils y tombaient ils s’exposeraient à des représailles. De par mes fonctions, j’eus à rassembler, annoter et transmettre d’innombrables signes de cette universelle méfiance. En quelques lignes, ils campent mieux qu’un traité cet univers de la mystification et de la terreur qui transforme tous les hommes en ombres affolées de leurs ombres. Voici quelques extraits. »

Il ne tira pas de sa poche, comme je le vis faire par tant d’autres réfugiés, de minables papiers tout froissés, car il avait préparé son exposé avec la conscience et la méthode de l’activiste impénitent. Il ouvrit une chemise cartonnée et en sortit plusieurs coupures de presse soigneusement pliées.

« Voici, me dit-il, ce qu’écrivait un professeur du collège d’aviation de Pékin au Quotidien du Peuple qui publia sa lettre le 17 mai 1957. « Aujourd’hui on nous donne une permission de parler. Mais comment cela suffirait-il à lever notre angoisse ? Qui me dit qu’on ne prend pas note de tous mes mots pour me les reprocher plus tard, peut-être dans dix ans ? Quelle chance ai-je de rester impuni pour toujours ? Je n’ai que la promesse du Secrétaire du Parti de mon département. C’est bien peu. Et si demain quelqu’un est envoyé à un procès de masse, ou accusé d’un crime qu’il n’a pas commis, ce sera moi et non lui. Dans la dernière purge des Sufan, il y avait un crime qui s’appelait « contre-révolutionnarisme auto-fabriqué ». On ne nous a jamais expliqué clairement ce que cela voulait dire, mais je n’ai pas envie d’en être accusé demain si aujourd’hui je dis ce que je pense du Parti. » Et voici ce qu’un autre écrivait au Wen Hui Pao de Shanghai, le 28 avril 1957 « Depuis la libération il a fallu garder sa langue... (notons cette équivalence que le communisme a établie entre deux termes normalement contradictoires de « libération » et de « langue gardée ») car les kanpous enregistraient les paroles même tombées dans des conversations intimes, et plus tard, quand une nouvelle campagne se déclenchait, on vous servait ces paroles et on vous tenait par elles comme on tient un cochon par sa queue... Rien d’extraordinaire que nous ayons appris à ne pas parler. »

« Pour obliger les gens à le critiquer, reprit Ku, le Parti recourut à de véritables scènes de farce. Il ressortit la vieille technique des comparses qui lâchent quelques remontrances « dictées », mais le truc était depuis longtemps éventé, et personne ne s’y laissa prendre. Alors les kanpous pressèrent, supplièrent, menacèrent les citoyens : « Parlez, parlez donc. Non, ces plaintes sont dérisoires, vous avez certainement plus à nous reprocher, attention à la déviation du silence ! » Le grand chef rudoyait le kanpou : « Alors, ces critiques, ça ne vient pas ? Faudra-t-il te trancher la tête pour que nous apprenions ce que les masses en pensent ? » Le kanpou, affolé, envoyait d’innombrables instructions aux sous-chefs sur la manière de faire bavarder les muets, et ceux-ci commençaient à sabrer leurs sous-ordres pour « manquement dans le rassemblement des blâmes » et « sabotage de la spontanéité critique des masses à l’égard du Parti ». Alors les sous-chefs, de plus en plus affolés, menacèrent les citoyens...

– Ce n’est pas possible, dis-je. C’est une histoire de fous.

– Lisez donc la presse communiste chinoise de l’époque, vous y verrez, mot pour mot, et avec force ressassements, toutes les scènes que je vous rapporte.

– Et alors ?

– Finalement, après un effort herculéen pour soulever le couvercle de plomb que le Parti avait lui-même vissé sur le pays, les premiers vagissements de l’opinion populaire se firent entendre vers le 10 mai. Deux facteurs avaient rendu ce dégel possible. Le premier fut l’usage de plus en plus généralisé des menaces qui finirent par rendre le silence aussi risqué (pour tout de suite) que le déballage (pour plus tard). Le second facteur décisif qui précipita le mouvement, c’est que les premières critiques furent publiées sans censure et que leurs auteurs ne furent pas inquiétés. Le miracle s’était produit.

– Ainsi, même dans cette entreprise qui avait l’air démente puisqu’elle consistait pour le Parti à forcer le peuple de lui faire publiquement la grimace, la volonté du parti, une fois de plus, s’imposa.

– Oui. Il força le réel à devenir absurde. Constatant que le ciel ne s’effondrait pas, le mince ruisseau des remontrances eut vite fait de se transformer en fleuve, puis en avalanche. Du 20 mai au 10 juin – je vous prie de consulter la presse de Pékin de cette époque – un véritable sursaut d’opposition s’empara de la Chine. On se montrait les dernières critiques publiées contre le PC et dont le ton montait sans cesse, on s’embrassait, on retrouvait le cœur des amis.

– Ce sursaut fut-il vraiment unanime ?

– Il alla très loin, mais n’enfiévra tout de même qu’une minorité d’imprudents. La masse ne sortit pas de son mutisme 10, mais la large couche qui subit la griserie suffit à remplir pendant des semaines des pages de tous les journaux chinois.

– Et qu’ont dit ceux qui se sont laissés aller à l’imprudence ?

– Là encore vous n’avez qu’à consulter la presse communiste de l’époque et vous y découvrirez une mine. Comme cette expérience est très récente et que je l’ai vécue intensément, je peux vous rapporter pas mal de dénonciations de mémoire. Car le plus inouï de cette aventure inouïe, ce furent la gravité et l’audace des critiques qui fusèrent de partout et que la presse publia. Chaque matin il fallait se pincer pour s’assurer qu’on ne lisait pas en rêve. Des directeurs d’Instituts écrivent que le Parti communiste est devenu un instrument d’oppression du peuple. Des ingénieurs agronomes, au nom de tout leur district, réclament l’abolition immédiate des kolkhozes. Des étudiants démontrent qu’on avait beaucoup plus de liberté sous Tchang Kaï-chek. Des ex-capitalistes révèlent que leurs « indemnisations » sont des duperies. Des travailleurs assurent que les anciens capitalistes les exploitaient moins que les directeurs d’usines nommés par le Parti. Des secrétaires communistes dénoncent la vassalisation de la Chine par les émissaires prépotents de Moscou. Des écrivains annoncent que 600 millions de Chinois ne se courberont pas éternellement sous le fouet de 10 millions de cosaques (nom figuré des communistes). Enfin, au sommet de ce déferlement, un critique s’en prend à Dieu lui-même, à Mao Tsé-toung, et l’accuse de duplicité et de cruauté. Après cela, la parole elle même devait être rapidement dépassée et céder la place aux actes. Des commerçants dépossédés organisent un marché noir. Des paysans s’assemblent en sociétés secrètes pour saboter les réquisitions. Des opposants se concertent pour l’établissement d’un régime nouveau. Des tracts estudiantins appellent à la rébellion. L’avalanche semble se transformer en éruption.

« Lorsque Mao jugea le mouvement parvenu à son terme il le stoppa net avec toute l’énergie et le cynisme des bons bolcheviks. Ce fut un éditorial du Quotidien du Peuple du 8 juin qui referma la porte du ciel en écrivant « qu’on était allé trop loin dans la critique ». À partir du 15 juin un silence total retombe sur toute la Chine. La lueur d’espoir un instant entrevu s’éteint. Les cœurs se serrent. Plus jamais ne reparaîtra le moindre blâme – j’entends des petits envers les grands –. Et, une fois de plus, ceux qui avaient donné des intentions du Parti l’interprétation la plus sombre se voient confirmés par l’évènement. Le 21 juin, Zhou Enlai, à la séance plénière de l’Assemblée Nationale, rabat le couvercle définitivement et brutalement. Je me rappelle par cœur les termes de ce discours qui, pour tant de crédules, sonna le glas de leur mort : « Jamais la liberté ne sera accordée à ceux qui veulent détruire le régime. Nous ne tolérerons pas que la critique tourne en calomnie, ni qu’elle s’inspire d’idéologies contraires, hostiles ou réactionnaires. » Et comme chant « post mortem » nous eûmes droit aux fameux éditoriaux du Quotidien du Peuple du 22 juin et du 1er juillet 1957, où il fut déclaré... que toute l’affaire n’avait été qu’un piège tendu par le Parti pour que ses ennemis se dévoilent et qu’il puisse ainsi les attraper 11. Après avoir respiré un instant le parfum de la liberté, le peuple chinois retombait dans les souricières de la basse police.

– Vous pensez donc que toute la campagne n’a été qu’un immense traquenard pour démasquer les opposants ? Vous savez qu’on a beaucoup discuté sur ce point à l’étranger et que les spécialistes penchent pour la thèse contraire. Selon cette thèse, Mao, pour s’aligner sur le dégel de Khrouchtchev, désirait sincèrement libéraliser le régime en ouvrant un exutoire au mécontentement, mais lorsqu’il a vu que de cette fissure passaient, non pas des gouttes de doléances mais des flots de haine, lorsqu’il a réalisé que le peuple voulait non pas amender mais renverser son régime, alors il a précipitamment rebouché tous les trous d’aération. Et pour qu’on ne puisse pas dire qu’il s’était laissé, surprendre par l’évènement, car il faut que le chef communiste soit toujours infaillible, il a déclaré que tout avait été conçu comme un piège, préférant en somme paraître infâme plutôt que maladroit.

– Je connais cette thèse, mais elle me paraît fragile pour les raisons suivantes : Même si, au début, Mao voulut tenter une expérience sincère de défoulement des rancunes, après Budapest il devenait invraisemblable qu’il conservât ce plan. Car pour lui, comme pour beaucoup de seigneurs communistes, la révolte hongroise était justement l’effet d’un effort de libéralisation contrôlée, qui prouvait que celle-ci était dangereuse et débordait inévitablement du cadre qu’on prétendait lui fixer. De plus, s’il avait eu une intention sincère de détente, on ne comprend pas pourquoi elle aurait pris cette forme incongrue d’une exhortation à blâmer les maîtres en place, forme qui s’explique par contre fort bien s’il s’agit de susciter des chefs d’accusation écrasants. Les Soviets, après le XXe Congrès, ont bien organisé un léger desserrage de vis, mais ce ne fut pas du tout sur ce modèle fracassant. Ils ont procédé avec toute la componction désirable, n’autorisant que des critiques très mesurées, bien canalisées, auxquelles on offrait comme cibles les chefs passés. Et l’essentiel du dégel consistait à délier les vies et non les langues, c’est-à-dire à tempérer la répression, à entrouvrir le rideau de fer, à octroyer plus de sécurité aux cadres et un peu plus de liberté aux citoyens dans leurs affaires courantes mais non dans leurs propos à l’encontre de Khrouchtchev. La dernière chose que débride un despotisme qui veut s’assouplir, c’est évidemment l’opinion que le public a du despote. Or Mao a fait l’inverse. Rien n’était desserré dans le nœud qui étreignait l’existence du peuple et des cadres quand il réclama que fleurissent les invectives au gouvernement. N’est-elle pas incongrue, cette forme de « dégel » qui donne aux citoyens le moins de satisfactions concrètes et inflige au pouvoir le plus de démentis cinglants ?

« Il y a d’autres bizarreries dans la thèse de « la bonne foi contrariée ». Si le but de l’opération avait été une libéralisation sincère et que Mao fut seulement surpris par l’ampleur de l’opposition qu’elle révélait, pourquoi, aussitôt après, a-t-il commencé une implacable répression contre les opposants ? Si son désir avait bien été de les démuseler un peu, il leur aurait simplement et tristement remis le bâillon, mais ne les aurait pas cruellement jetés en prison. Et on ne voit pas non plus pourquoi, une fois l’opération stoppée, il aurait donné cette explication infamante du piège, s’il n’y avait pas eu réellement piège.

– Mais on ne voit pas non plus pourquoi, dans l’hypothèse du piège, Mao était obligé de l’avouer, c’est-à-dire de proclamer son ignominie à la face du monde. Il pouvait fort bien déclarer qu’il avait généreusement voulu octroyer un droit de critique, mais que les méchants contre-révolutionnaires en avaient abusé, et qu’en conséquence il avait dû, à son grand regret, revenir sur son bon mouvement. Il aurait même pu ne rien déclarer du tout. Son pouvoir est suffisamment dictatorial pour qu’il se permette d’ouvrir et de terminer des campagnes sans aucune explication.

– Pardon. N’oubliez pas que la provocation présente un point faible : c’est qu’elle ne peut réussir que si on laisse paraître des critiques vraies ; et l’écho de celles-ci risque de survivre aux critiqueurs dans l’esprit de ceux qui les auront lues. Il importe donc de rentrer les critiques dans le sol après usage, de les replonger le plus vite possible dans l’oubli ou la déconsidération, et pour cela le meilleur moyen est de salir le tout par la maculature du piège : le tableau de larrons qui se sont fait pincer dans une souricière dévalorise les choses que les larrons ont dites.

– C’est vrai. Je n’avais pas analysé l’affaire assez profondément. Toutefois, Mao ne peut obtenir cet effet de discrédit qu’auprès des cadres communistes chinois. À l’étranger, le cri sorti de votre pays à cette occasion conserve sa valeur révélatrice.

– Oui. En fait, les doléances des Cent Fleurs sont inestimables et c’est pourquoi je vous en ai préparé un dossier que vous pourrez compulser à loisir. Pour en revenir à l’analyse des mobiles qui ont poussé le Parti à lancer l’opération, songez encore à ceci. S’il avait un désir sincère de libéralisation, que ne publiait-il les seules critiques modérées et « constructives » en transmettant à sa police les critiques corrosives des « contre-révolutionnaires » ? Ce dont le Parti est le plus maître, c’est justement la matière imprimée. Il ne paraît pas, dans toute la Chine, une ligne de plus ou de moins que ne le veut le Parti. Des révoltes peuvent, à la rigueur, se produire contre sa volonté, mais certainement pas des excès de plume. La notion de « débordement de la critique » qu’ont invoquée vos spécialistes est aberrante dans un système communiste, et trahit bien une mentalité occidentale imbue d’une véritable liberté d’expression.

« Autre chose ne sonne pas vrai dans l’hypothèse de vos spécialistes : c’est l’idée que les chefs communistes puissent être « surpris » par l’ampleur que prennent les critiques s’ils les laissent libres, qu’ils puissent être « étonnés » qu’elles tournent en malédictions contre eux. Cette idée ne résiste pas à l’examen, car les dits chefs savent parfaitement à quoi s’en tenir. Tous leurs actes de tous les jours, toute leur police, toute leur censure, leur rideau de fer, leurs élections truquées, seraient incompréhensibles si on ne postulait chez eux une parfaite conscience de la haine que le peuple éprouve à leur égard.

– Et c’est pourquoi vous penchez pour la version du piège.

– Oui. Aussi et surtout parce que le piège est une nécessité dans les régimes totalitaires. Il répond en effet à un besoin important, que ceux qui en sont les rouages connaissent bien, mais dont les habitués des démocraties ne se rendent pas compte : celui de démasquer les fortes têtes du mécontentement. Pendant la phase qui suit la prise du pouvoir, c’est facile : la société antérieure était libre, donc les adversaires étaient déclarés et visibles, et le PC pouvait frapper à bon escient. Mais après huit ans de sa dictature tout s’est tu, tout l’approuve bien qu’il sache que tout le déteste. En particulier, il n’a pas le moindre doute sur le fait que la collectivisation forcée des campagnes a considérablement accru l’hostilité générale envers le pouvoir. Mais chez qui exactement a-t-elle atteint le niveau maximum ? Il faut de toute urgence raser la nouvelle moisson d’ennemis, mais le pouvoir ne connaît pas leur visage. Une vaste provocation est l’unique moyen de les faire sortir de l’ombre.

« D’ailleurs le Parti est coutumier de ces manèges. Pendant la guerre civile, il avait pris l’habitude d’envoyer en avant-garde, dans les districts qui venaient de tomber sous sa domination, une petite troupe qui commettait des exactions aux seules fins que le mécontentement éclatât et que ses leaders se désignassent. Alors les administrateurs civils du Parti arrivaient, corrigeaient spectaculairement les « excès » qui venaient d’être commis et notaient discrètement les discoureurs qui s’étaient exposés. Ces traquenards sont bien de la même nature que le piège des Cent Fleurs.

« Remarquez que si toutes mes analyses me conduisent à conclure que les « Cent Fleurs » furent un traquenard, je conserve malgré tout un doute, car je suis réduit aux inférences. Voilà hélas où le Parti en est descendu : ce régime dit populaire a des ressorts dans le jeu desquels il est aussi impossible au peuple de pénétrer qu’il lui était impossible de connaître les mobiles du plus reclus de nos empereurs d’il y a deux mille ans. »

Ku faisait vibrer une corde qui, je ne sais pourquoi, m’avait toujours émue mais qui, je sais encore moins pourquoi, eut fort peu d’échos dans la critique anticommuniste : je veux parler de l’impénétrabilité des pouvoirs communistes. Pour ma part, j’y vois l’un des signes les plus patents de leur dégénérescence. Car enfin, n’est-ce pas le propre d’un pouvoir oppressif que d’être opaque au regard du public ? Alors qu’un pouvoir qui lève vraiment l’ancestrale soumission des petits aux grands se reconnaît à sa transparence : c’est-à-dire à ce qu’il permet aux petits de connaître les manèges des grands. Je secouai cette pensée pour reprendre le fil de mes propos :

« J’admire la pénétration de vos analyses, dis-je à Ku, et votre modestie. Vous dites n’avoir que des inférences pour soutenir votre interprétation, mais elles sont très solides. Mes collègues d’Occident ne disposent, eux aussi, que d’inférences, et bien plus ténues, et cela ne les empêche pas de trancher tous les jours sur Khrouchtchev et Mao. Mais revenons à vous. Je crois que nous sommes arrivés tout près de la fin de votre vie de communiste ?

– Oui, l’affaire des Cent Fleurs fut pour moi le coup de grâce. Mais ce coup fut précipité par l’incident fortuit que je vais vous conter. Un jour je fus convoqué à « la section de surveillance », c’est-à-dire le MVD chinois. Je dois vous dire que j’y avais souvent affaire pour mon travail au Parti, et n’en fus donc pas ému. Comme j’y étais connu, on me laissa entrer dans la pièce où j’étais mandé, bien que le fonctionnaire qui y travaillât en fût momentanément sorti. J’avais quelques minutes d’avance. Ses papiers étaient épars sur son bureau. Après quelques instants d’attente, je m’approchai machinalement. Mon regard fut attiré par un papier classé « confidentiel ». Au début je pensais me satisfaire d’un coup d’œil. Le coup d’œil se fixa, puis mon sang se glaça. Il était dit, dans ce papier, qu’on venait de découvrir une contre-révolutionnaire au sujet de laquelle les archives révélaient qu’elle aurait dû être exécutée sept ans auparavant, dans un district du Hu-Pei...

(Je commençai à entrevoir comment certaine « paille » de la conduite de Ku devait provoquer à terme la « cassure » de sa carrière.)

« Cette femme, continuait le texte, après un interrogatoire bien conduit, finit par avouer qu’elle avait été aidée dans sa fuite par l’un de nos agents. La liste des agents qui avaient été désignés pour l’opération où la « contre-révolutionnaire » devait périr vient d’être établie, et parmi elle figure le camarade Ku, actuellement employé dans le bureau *** de votre ville. Veuillez effectuer sur lui l’enquête qui s’impose. Vous trouverez ci-joint des extraits de son dossier... »

« Le monde noircit devant mes yeux, continua Ku. Mais très vite je me repris, et l’école bolchevique me servit grandement. Rejetant d’emblée comme utopique tout espoir de pouvoir sortir vivant de cette enquête, je décidai à l’instant de fuir. Et c’est alors que s’avérèrent vitales tout une série de mesures que j’avais prises depuis que ma rupture avec le Parti s’était consommée dans mon âme...

« Sans me retourner, sans même repasser à mon bureau ni à mon domicile, je courus chez mon seul ami. C’était le frère de ce Fong, mon compagnon d’armes de la « Longue Marche » dont je vous ai raconté qu’il fut liquidé en sous-main au cours de l’épuration de 1942 au Yan’an. Les autorités avaient dit à ce frère que Fong était mort dans un accident, mais je l’avais mis au courant de la vérité et il m’en avait gardé une reconnaissance qui nous lia étroitement. Cet homme, qui déjà se méfiait des communistes, se mit à les exécrer ; mais avec une maîtrise de soi bien chinoise il sut cacher son cœur. Pour lui rendre service je lui prodiguais toutes sortes de bons conseils. Il était propriétaire d’un bateau de pêche de six hommes. Sur mon avis, il n’attendit pas le « plan de cogestion » et fit volontairement don de ce bateau à la coopérative de pêcherie, ce qui le fit considérer comme un modèle de « petit exploitant éclairé ». Ceci acquis, le frère de Fong et moi prîmes, dans le plus grand secret, des dispositions pour que nous puissions fuir à n’importe quel moment.

« Je vous épargnerai les détails, mais sachez que, lorsque ce soir-là j’arrivai chez lui, ses affaires furent mises en ordre et sa femme et ses fils en état de partir en un quart d’heure. En fait, c’était moins étonnant qu’il ne paraît, car ses affaires ne comprenaient que quelques lainages, quelques documents et 86 dollars de l’ancien temps dissimulés sous une brique de son khan. Le tout fut enroulé dans deux chemises et forma deux petits ballots. Il était interdit aux pêcheurs de monter à bord de leurs bateaux avec des bagages. Mon ami avait donc dissimulé en permanence des couvertures, des salaisons et du riz dans un double fond. Nous étions favorisés par le fait que le soir tombait, et nous avions pris soin, depuis deux ans, d’inscrire le bateau dans la liste des pêches de nuit qu’on fait à la lampe. L’embarquement de mon ami et de ses fils parut donc naturel aux gardes ; quant à sa femme et moi nous pûmes nous glisser dans le bateau, lorsqu’il fut parvenu à l’extrémité du môle, à la faveur de l’obscurité et d’un autre bateau qui nous cachait. Nous étions sauvés. Depuis le moment où j’avais aperçu le texte fatal sur le bureau du Tchékiste jusqu’à celui où le clapotis des vagues et l’obscurité de la nuit nous enveloppèrent, il ne s’était pas écoulé deux heures.

– Je vois que les leçons de décision de Mao vous ont en effet profité contre lui. Dans quel état d’âme vous sentiez-vous ?

– Pendant toute la nuit nous restâmes encore sous la fièvre de l’action. Il était essentiel d’abattre le plus de chemin possible. Nous avions un moteur et trois petites voiles. Moi, qui ignorais tout de la navigation, j’eus l’impression que mon ami et ses fils faisaient des prodiges. En principe il nous fallait trois jours pleins pour arriver à Hong Kong. Lorsque l’aube parut nous nous rapprochâmes prudemment de la côte et constatâmes que nous avions déjà parcouru plus du tiers de la distance. Aussitôt cette reconnaissance faite, nous nous éloignâmes à nouveau hors de la vue du rivage et commençâmes une croisière plus normale. C’est pendant ce crochet que je subis le choc. La vue de la terre me fit réaliser pleinement l’immensité de la déchirure qui venait de se produire dans mon destin. J’eus l’impression de contempler une vieille estampe au lavis dans le style Song, l’eau calme et vaste, quelques voiles, les vallonnements de la côte au loin dans la brume, des touffes d’arbres accrochant un nuage, des maisons aux pointes de toit recourbées tapies dans les anfractuosités. C’était la Chine millénaire. Dans un éclair je vis tout son passé, et tout le mien, et je pleurai. Je pensai au jour fatal, vingt-cinq ans plus tôt, où je rejoignis les communistes, et soudain un souvenir entièrement éteint se ralluma dans mon âme et me fit frissonner.

« Je me rappelai qu’au moment de donner mon adhésion au propagandiste du Parti, l’idée de mon père, qui venait de mourir dans l’incendie qui avait ravagé notre village à la suite de l’attaque communiste, m’avait troublé. Mon père avait été un modèle de cordonnier chinois, honnête, travailleur, secourable aux siens. Et maintenant, pendant que j’inscrivais mon nom sur les rôles communistes, j’avais l’impression qu’il me regardait d’entre les morts avec un air de reproche. Je n’aurais pas pu expliquer pourquoi, car il ignorait tout de la politique ; mais j’eus la sensation qu’en adhérant au PC j’insultais à sa mémoire. La sensation resta fugitive, je signai et oubliai. J’oubliai durant vingt-cinq ans. Et voilà que sur cette barque où je fuyais ma patrie, ne laissant derrière moi que la ruine de mes espoirs et le malheur de mes concitoyens, je compris tout : par les yeux de mon père mort, c’était la Chine qui m’avait regardé en silence. Elle avait choisi l’entremise d’un de ses humbles mais fidèles cordonniers, et ce signe d’outre tombe qu’il m’avait transmis au moment de mon adhésion au PC devait m’avertir que je la trahissais. J’avais méconnu son message. Et maintenant elle, à son tour, s’estompait à l’horizon, mourait pour moi, mourait de moi. Ah ! que n’ai-je cédé jadis à ce trouble qui, un instant, m’arrêta, et qui enfermait tellement plus de vérité que mes piteux raisonnements ! »

Avec la délicate retenue qui m’avait plusieurs fois étonnée chez cet ex-activiste, Ku passa vite sur ce compte rendu d’âme et reprit le fil de son récit, mais avec une hâte visible d’en finir.

« Dès l’aube de la troisième nuit, nous aperçûmes la baie de Hong Kong et, en mettant pied à terre dans une anse déserte de l’île de Victoria, nous nous embrassâmes. Nous avions pu remonter de l’enfer chez les vivants. Et mon histoire s’arrête là.

« Je ne pus m’empêcher de lui serrer longuement la main. J’avais suivi les derniers épisodes de sa délivrance avec la passion d’un adolescent pour la course à « suspense » d’un film de cow-boys. J’étais heureuse du « happy end » comme si j’y avais personnellement participé, comme si en se délivrant Ku m’avait délivrée moi-même... »

 

 

 

 

 

 

LE BOND EN AVANT

PAR LA CHUTE EN ARRIÈRE

LES COMMUNES POPULAIRES

 

 

Mon ami Ku avait abandonné la Chine avant qu’apparût une nouveauté capitale qui bouleversa une nouvelle fois le panorama chinois : les Communes Populaires, et avant que se produisit un évènement politique sensationnel la retraite de Mao de la Présidence de la République (évènement qui reste d’ailleurs plus sensationnel qu’important tant que, Mao demeure Président du Parti). Il me faut donc prolonger la fresque historique de Ku par deux phases récentes que je ne me soucierai pas, puisque j’échappe à son regard, d’intégrer dans son numérotage, mais qu’il est tout de même utile de distinguer.

 

 

Le Bond en avant.

 

En novembre 1957 le Parti Communiste lance l’opération appelée « bond en avant ». Le style, le volume, l’intensité sont à nouveau ceux des grandes campagnes raz-de-marée, avec tout le déploiement habituel des meetings, cortèges, communiqués, films, exemples sublimes, exemples infâmes, émulations, dénonciations, mobilisations.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit, pulvérisant tous les plans antérieurs, de multiplier par cinq le rythme d’accroissement de la production dont le taux prévu devait atteindre la valeur déjà énorme de 20 pour cent par an, c’est-à-dire de ramasser une évolution qui devait s’étendre sur tout une période historique en « un seul bond prodigieux ».

Pourquoi cette hâte subite ? Qu’est-ce qui pressait à ce point le-régime ? Ou bien s’agissait-il d’un accès d’ivresse, d’un caprice ? Je reviendrai plus tard sur les mobiles du saut et me bornerai pour l’instant à le décrire.

Trois idées étroitement liées président à sa réalisation Sucer jusqu’à la dernière goutte la force de travail du peuple ; procéder aux travaux par « grandes masses » ; décentraliser la production industrielle en « envoyant les hauts-fourneaux au village ».

Il est facile de découvrir des réserves de muscles encore inemployées quand on les cherche sans scrupules. La première et la plus importante peut être tirée, comme dans tous les pays du monde, du désœuvrement des paysans pendant l’hiver. La seconde du travail ménager des épouses et des mères. La troisième du sommeil de tous. On mobilisa donc la main-d’œuvre des campagnes pendant les froids. Pour pouvoir puiser parmi les ménagères, on lança les cuisines réfectoires et les ateliers de couture à la chaîne, qui allaient constituer les amorces de l’étape ultérieure des Communes Populaires. Et « pour que la nuit aussi le socialisme avance », comme le déclara le Président de la Commission Économique Nationale, Po I-po, qui joua un grand rôle dans le « bond en avant », on lança partout le travail de nuit.

À quoi allait-on faire servir cette immense ponction dans la force de travail de l’immense paysannerie chinoise ?

On commença par la déployer sur les tâches d’infrastructure : endiguement des fleuves, irrigation, forage des puits, assèchement des marais, reboisement, construction de routes, canaux et voies ferrées, etc. Ces énormes remuements de terre, de rocs et d’eau s’accomplirent dans des chantiers géants rassemblant jusqu’à 50.000 hommes, selon la technique dite « des grandes masses humaines ». Mais ce domaine du terrassement ne fut pas le seul à mettre à profit les dizaines de millions de biceps paysans rendus disponibles par la surmobilisation. L’industrie en eut sa part grâce au lancement d’une autre « révolution » : l’éparpillement à travers les campagnes d’éléments de production rustiques servis par ces mêmes « grandes masses » non qualifiées.

Mao répandit donc dans les futaies et les bocages des dizaines de milliers de petits hauts-fourneaux, de brique-ries, de cokeries et raffineries artisanales, de manufactures à « grandes masses » et « petits outils » pour travailler le cuir, le coton, le bois, la poterie, et il ouvrit des mines à main nue partout où il saillait un bout quelconque d’un métal ou métalloïde : cuivre, plomb, zinc, fer, charbon, mica. Dans un grand frisson patriotique les autorités découvrirent que la « vieille science chinoise » savait fabriquer des tas de choses par des moyens frustes mais subtils. Ce qui était vrai, à ceci près que les vieilles sciences de tous les pays savaient faire de même, mais que dans tous les pays, néanmoins, ces procédés bien connus furent abandonnés pour la simple raison que ceux de la nouvelle science étaient beaucoup plus efficaces.

Sur un point, d’ailleurs, la nouvelle expérience remonte bien en deçà même de l’apparition de l’homme sur la terre. Elle prend son inspiration dans les vieilles pratiques de certains animaux nécrophages. Décidés à sucer jusqu’à la dernière molécule non seulement la lymphe de leurs sujets mais encore le limon de leur sol, les communistes chinois ont découvert une richesse que jusqu’ici aucun groupe humain n’avait pensé mettre à contribution : les morts qui gisent sous terre. Insouciants du sacrilège particulièrement affreux que cela constitue dans un pays qui voue une adoration aux ancêtres, le gouvernement a décidé que toutes les tombes privées que les paysans soignent derrière leurs maisons seraient abolies et tous les morts collectivisés dans le cimetière public 12. À cette occasion, certains Secrétaires zélés, ne pensant qu’à la production, en mettant les tombeaux de leur région à jour, envoyèrent le bois des cercueils aux menuiseries et les ossements humains aux usines d’engrais.

On pouvait croire qu’une exploitation qui réduit les travailleurs à des morts vivants avait atteint les limites du concevable. C’était mal connaître les ressources du communisme. Il restait l’exploitation des anciens vivants morts.

 

 

Les Communes Populaires ou Jeu-min Kung-she.

 

Les nouveaux torrents de travail humain aboutirent aux Communes Populaires aussi fatalement que les rivières débouchent dans l’Océan. Bien que les « grandes masses » dussent rester dans leur terroir, la place nécessaire à la mise en action de milliers de bras devait tout de même être concentrée en certains lieux, ce qui posa des problèmes aigus de transport. D’autre part la chasse forcenée aux moindres minutes exploitables par l’État conduisit à rogner de plus en plus celles absorbées par la vie familiale. Enfin il s’avérait impossible d’accorder les salaires et horaires des kolkhozes avec ceux du « bond en avant » qui concernaient des tâches différentes.

La solution qui s’imposait fut arrêtée et tout de suite mise en œuvre par Mao au printemps 1958, puis légalisée par le décret historique du Comité Central du 29 août de la même année : la dissolution des kolkhozes et leur regroupement dans des communautés plus vastes embrassant de 40.000 à 80.000 âmes, qui puissent assurer dans leur sein l’exécution de tous les travaux : agricoles, industriels, de terrassement, et où – pour que la force de travail soit facilement mobilisable – la vie soit organisée de façon collective dans ses moindres détails.

Cette réforme, la plus brutale qu’un Pouvoir ait jamais imposée à son peuple, fut poussée avec la même frénésie qui marqua le « bond en avant ». Le déluge habituel de la propagande, de l’enthousiasme fabriqué et de l’activisme délirant fut porté à des niveaux inimaginables.

Mais on ne prit cette fois pas le temps d’organiser la mise en scène habituelle de masses suppliant le gouvernement de les parquer dans les Communes Populaires. Par contre, instruit par l’exode massif de paysans qui s’était produit lors de la collectivisation des terres, le gouvernement prit un soin extrême pour empêcher les déplacements.

Le 18 décembre 1957 une ordonnance 13 interdit formellement à tous les fermiers et ouvriers agricoles de se rendre dans une ville s’ils ne peuvent exciper d’une lettre d’embauche ou d’un certificat d’admission dans une école ou un hôpital. Des corps motorisés de policiers et d’inspecteurs sont postés sur les routes, sur les ponts, dans les gares et les ports fluviaux pour arrêter les fuyards. Des instructions sévères sont données à tous les employés des services de transports : trains, bus, bacs, bateaux et à tous les centres de ravitaillement et d’hébergement pour qu’ils détectent et arrêtent ces « voltigeurs ». Les autorités urbaines reçoivent l’ordre d’entreprendre de vastes ratissages pour dénicher les paysans qui s’étaient infiltrés dans les villes et les remettre aux agences de rapatriement. On en trouve plus d’un million qui sont renvoyés de force à la terre.

Ce n’est qu’une fois mis en place cet immense quadrillage pour cerner et murer son propre peuple dans chaque plaine, dans chaque vallée, sur chaque plateau, que le Pouvoir entreprend de le « mettre en Communes ». Et il y procède manu militari : les fermes collectives sont dissoutes d’office, souvent dans la journée, par des émissaires dotés de pleins pouvoirs qui se bornent à annuler purement et simplement les titres de « parts coopératives » des paysans en leur disant « qu’on les conservait consignées dans le Grand Livre qu’on envoyait à la ville sous la garde du Parti ». Ils redistribuent la masse des corvéables en sections, groupes, brigades, compagnies et régiments. Ils réquisitionnent les outils, le matériel, le bétail, les meubles, le linge individuel. Cette désinvolture constitue le plus bel aveu officiel du mensonge selon lequel les paysans étaient leurs propres maîtres dans les fermes collectives.

À la fin de cette extraordinaire année 1958, tout était achevé, du moins quant à la mise en place institutionnelle. Les chiffres suivants, qui englobent à la fois le « bond en avant » et les « Communes Populaires », donnent une image saisissante du séisme social qui vient de secouer la Chine : 99 % des exploitations agricoles ont été converties en Communes. Quelles sont les 1 % restantes ? Peu importe, je reproduis le chiffre officiel d’après la Revue théorique du Communisme chinois, le Drapeau Rouge qui, depuis septembre 1958, publie des études sur la nouvelle expérience. La moitié de ces Communes sont d’ores et déjà organisées sur le modèle militaire-communautaire rigoureux décrit plus bas, le reste travaille hâtivement à éliminer les résidus des anciens modes de vie qui y subsistent. Près de 400.000 hauts-fourneaux rustiques, presque autant de mines de fortune et de manufactures pour « grandes masses » sont édifiés, ainsi que plusieurs millions de « réfectoires », des baraques mal jointes, souvent des troncs d’arbres en plein air. Si l’on suppose acceptables les produits élaborés par ces nouvelles cellules industrielles répandues dans les Communes, leur masse globale atteint presque celle qui sort des usines urbaines dans les mêmes secteurs, de sorte que le volume de la production nationale dans ces secteurs a presque doublé. Et cela signifie une augmentation de 30 % de la production nationale totale.

En fait, les produits fabriqués dans ces installations rudimentaires, selon « la vieille science chinoise », sont loin d’avoir la qualité requise pour les applications techniques modernes, mais ils suffisent aux usages campagnards : ustensiles grossiers de cuisine, poutres pour la construction des bâtiments communaux, pelles, pioches, socs dont la pénurie était devenue catastrophique en 1957. Le secteur où le travail par « grandes masses » rend le mieux, celui que j’ai appelé du terrassement (digues, irrigations, etc.) aurait permis, dès la première année, une augmentation de 40 % des produits agricoles.

Ces résultats bruts sont sans précédent dans l’histoire humaine. Mais peuvent-ils être acceptés tels quels ? On sait que les gouvernements communistes sont passés maîtres dans la falsification des statistiques. Et on relève en effet dans les communiqués de Pékin d’innombrables contradictions et des fantaisies notoires. Cependant, même divisé par deux ou trois, le supplément brut de biens tirés, en 1958, de la masse des travailleurs chinois par rapport à 1957, reste phénoménal en poids et en volume.

Essayons maintenant de voir à quel prix ce résultat fut obtenu, en soumission et sueur.

 

 

La nouvelle estampe de la Chine.

 

Fermons les yeux, transportons-nous par la pensée au-dessus des campagnes chinoises et rouvrons les yeux pour suivre les êtres humains dans leurs travaux et leurs jours tels que les a orchestrés le Parti communiste.

Nous voyons d’abord d’innombrables petites masures désertes ou en voie de démolition. Ce sont les anciennes habitations individuelles des fils de Han. Pénétrons dans l’une d’elles. Personne. Les habitants ont été évacués et replacés dans des dortoirs-casernes. Les pièces sont nues. Tous les meubles ont été mis en commun là-bas, à la caserne. La cuisine est froide, humide et sonore comme une grotte de glace. Les casseroles ont été confisquées, les bols aussi, et le vieux tisonnier, et les boutons de porte en cuivre. Alentour tout se tait. Plus de basse-cour : les dix poules et le cochon sont dans les casernes à poules et les casernes à cochons qui flanquent les casernes à hommes. La soupente est vide : les trois boisseaux de bois qui s’y trouvaient ont été réquisitionnés pour la collectivité. Dans un angle une petite applique déjà branlante : était-ce là que, sur un socle, ou dans un récipient, ou entre deux cartons, gîtaient les mânes des ancêtres ? Les enfants sont dans des casernes pour enfants appelées crèches d’où ils sortent, dès qu’ils dépassent huit ans, en d’autres convois pour partager leur temps, moitié-moitié, entre l’étude et le travail, selon les derniers principes de l’éducation « d’avant-garde ».

L’aube point. À la caserne une trompette sonne. Dans leurs dortoirs séparés les hommes et les femmes se lèvent. (Quand et où les époux s’unissent-ils ? Je ne sais 14.) Ils ont un quart d’heure pour déjeuner et rejoindre leur équipe. Une sonnerie, c’est l’appel. Une autre sonnerie, ils partent au travail, à pied ou sur des charrettes, voire dans des camions, drapeau en tête. En route ils croisent les colonnes descendantes qui viennent de travailler de nuit. Selon la saison, l’heure ou le plan des Messieurs des bureaux, ils vont au chantier, à la mine, au haut-fourneau, à l’atelier ou aux champs.

Voici comment la China Youth News de Pékin, le 27 septembre 1958, rapporte la scène, parlant de la vie dans la commune modèle « Spoutnik », à Shuangcheng, dans la province du Henan :

« À l’aube, des trompettes sonnèrent et des sifflets retentirent pour le rassemblement de la population de la commune Spoutnik. Un quart d’heure après les paysans étaient alignés. Sur l’ordre des commandants de compagnies et de brigades, les équipes, drapeaux en tête, se dirigèrent d’un pas martial aux champs. Ici on ne voit plus de petits groupes de deux ou trois paysans qui fument tout en cheminant lentement vers les champs. On entend des pas cadencés et des chants de marche. L’habitude millénaire des paysans à vivre au petit bonheur est à jamais disparue. Quel énorme changement ! Afin de s’adapter à la vie et au travail collectif, la commune lança un mouvement pour la réunification des villages et les changements de résidence. Les paysans déménagèrent en groupe leurs affaires dans des lieux situés près de leur travail. Changement étonnant ! Depuis l’antiquité, les paysans considéraient comme leur bien le plus précieux la maison que leur avait laissée leurs ancêtres. Maintenant que les lopins de terre, les maisons et les bestiaux privés sont devenus propriété de la Commune, maintenant que les liens qui retenaient les paysans à leur village sont détruits, qu’il ne reste plus rien dans leur ancienne demeure à quoi ils pourraient aspirer, ils se sentent en paix. Ils disent : « L’endroit où nous allons habiter nous est indifférent, nous sommes dans notre foyer partout. »

En réalité, le foyer des malheureux paysans chinois n’est pas « partout » mais « nulle part ». Il est surtout en plein vent, au travail parmi les gravats, où nous allons les suivre maintenant.

Le chantier. Ils sont là trois mille ou quinze mille, cela s’étend sur des kilomètres : terre éventrée, boue, déchets, comme sur tous les chantiers. Mais, comme sur aucun, on travaille par « grandes masses » et « selon la vieille science chinoise ». Cela veut dire qu’on abat des rochers en faisant marcher deux cents pioches de front et en criant selon un rythme subtil qui crée des résonances. Et qu’on déplace des masses énormes par des courroies glissant sur deux cents épaules. Et qu’on tire les arbres ou des machines par des chaînes attelées à trente, cinquante ou cent hommes (ou femmes) dont la file serpente depuis la plaine jusqu’au sommet de la colline, comme une colonne de fourmis. Et qu’on cuit la brique sur des feux de bois dont le service est assuré par vingt ou trente ou cinquante bras. Et qu’on élève des pierres de taille par des moufles et des palans manœuvrés à la corde par vingt ou trente ou cinquante hommes (ou femmes, naturellement). Et qu’on les concasse en s’attelant à vingt ou trente ou cinquante pour soulever une lourde masse qu’on laisse retomber.

Tout cela peut se voir dans deux films documentaires rapportés en Europe.

Les hauts-fourneaux. Au bord de l’étang, dans la brume ou sous la touffe d’un bouleau délicat – le paysage chinois de toujours – a surgi une tour en briques réfractaires cuites sur place, haute de six mètres, flanquée d’une rampe en bois soutenue par des poutres pour accéder au gueulard. Le long de la rampe montent et descendent les « grandes masses » avec les charges de fer et de charbon. En bas, d’autres « grandes masses » s’affairent autour du creuset pour enlever les scories avec des râteaux. Pas de récupérateur de chaleur, quelques tuyères où l’air entrant est réchauffé par des feux tirés de tous les combustibles imaginables ; s’ils sont trop pauvres, les « grandes masses » souffleront sur les flammes. La température reste de 200 degrés inférieur à la norme industrielle, mais la « vieille science » chinoise se rattrape par des tours de main et recettes traditionnelles sur les pentes, les fondants, les alliages.

La mine. En plein champ, parmi les teintes vertes ou rousses ou blanches selon la saison, les « grandes masses » arrachent les blocs de charbon au pieu, à la pelle, à la main. Elles les transportent dans des sacs sur leur dos ou aux deux extrémités d’un long bâton (la vieille science chinoise connaissait le principe du levier à point d’appui sur l’épaule). D’autres grandes masses les roulent et roulent et roulent (selon la vieille science chinoise) sur des grillages à travers lesquels passent les fragments réduits. D’autres à la suite...

La fabrique du carborundum. La description qui suit est empruntée au député anglais Richard Crossmann, retour de Pékin. Le carborundum est une poudre faite de grains minuscules et si durs qu’on peut s’en servir pour polir les instruments d’optique.

« Au milieu du chantier je vis un four où la matière première était chauffée jusqu’à ce qu’elle s’agglomérât en une sorte de granit qu’on retirait ensuite du fourneau pour le fractionner à coups de marteau (des marteaux à longs manches) ; les morceaux étaient alors passés au crible. Je n’oublierai jamais cette pièce sans fenêtre où vingt personnes environ étaient assises et se balançaient d’avant en arrière, poussant de la main d’immenses tamis suspendus au plafond ; la poudre qui en tombait était transportée dans une sorte de curieuse salle de bain à quatre étages avec, à chaque étage, une jarre (de la taille de celle d’Aladin) pleine d’eau ; des jeunes filles déplaçaient ces jarres, une à une, d’un étage à l’autre et de plus en plus haut. La poudre devait se déposer au fond de l’eau ; puis on la séchait et, dans la pièce voisine, des jeunes filles armées de grands aimants extrayaient les grains de fer de la poudre, qu’on emballait enfin dans de jolies boîtes vertes. J’imagine que c’est à peu près ainsi qu’on fabriquait le carborundum en 1750. »

Mais le guide chinois qui avait montré cette « usine » à M. Crossmann lui avait dit : « C’est notre première année et déjà nos produits sont d’une qualité supérieure à tout ce qui a été réalisé en Angleterre. » Vantardise et inhumanité se soutenant l’une l’autre.

La menuiserie. Des grandes masses scient selon les bonnes nervures et les rythmes musculaires découverts par la vieille science chinoise... La Forge. Des, rangées d’enclumes attendent les grandes masses de coups de marteau frappés par des grandes masses de bras chinois... L’atelier de couture. On retrouve, rangées par grandes masses, en batteries, les machines à coudre enlevées aux foyers privés où elles avaient été acquises après des vies de labeur. Des grandes masses de femmes font des kilomètres et des kilomètres de piqûres sans lever la tête, sans s’adresser la parole, selon les règles de la vieille sagesse chinoise...

Autre sonnerie de trompette. C’est la pause pour manger. Nous voici au « réfectoire », grand hall qui se dresse n’importe où, au milieu des chantiers ou des champs. Lorsqu’il n’existe que dans les communiqués, on mange en plein air, au besoin sous la pluie en se protégeant avec les trésors d’invention de la vieille science chinoise. De grandes masses de seaux de riz et de chou cuit s’alignent. Chacun sort son bol, va le remplir et absorbe le contenu en écoutant les haut-parleurs qui diffusent la jeune propagande chinoise.

Après on a un moment pour passer au magasin retirer, contre des tickets, les menus objets ou vêtements dont on a besoin et que les tournées de l’intendance ont déposés là selon le plan des besoins. Puis on assiste à l’instruction militaire, illustrée par les exercices de la milice. Car « le peuple des Communes est armé ». Cela veut dire que dans chaque. Commune de quinze mille familles il y a quinze cents miliciens recrutés parmi les éléments sûrs – presque tous les anciens cadres des kolkhozes – qui ont chacun un fusil. Sur ces quinze cents une super-sélection de cent cinquante super-sûrs ont en permanence leur fusil chargé. Le restant des munitions est gardé dans un dépôt par des policiers spéciaux armés de mitrailleuses et qui changent tous les deux mois.

L’exercice militaire terminé, les colonnes se reforment et remontent au travail, adolescents, hommes, vieillards, femmes, jeunes filles mêlés, devenus indiscernables par les hardes et le harassement. À un détail près : les femmes sont tenues de manifester leur joie. Ainsi lit-on dans le Ta Kung Pao du 6 novembre 1958 :

« Dans notre compagnie, nous, les femmes, sans défaillance, nous sommes toutes présentes au travail... Nous mangeons toutes au réfectoire et tout de suite après le repas nous allons aux champs pour y travailler dur. Notre enthousiasme au travail ne peut être meilleur. Après une journée entière nous continuons par un « combat de nuit » (qui dure jusqu’à minuit). Personne ne se plaint et personne ne se décharge de son fardeau sur l’autre... À Hai-Ting, près de Pékin, après le travail de la moisson, nous, les femmes du village, nous nous sommes alignées en « brigades de choc » pour « défier » les hommes dans un labourage en profondeur... Dans nos cœurs nous nous sentons bien et fières. Nous nous sentons vraiment libérées. »

Après cinq autres heures de ce labeur « libérateur », retour en colonnes, nouveaux exercices de lancements de grenades et assauts de ponts ; repas collectif, cours politiques, autocritiques et séance d’émulation, ou bien retour au travail pour une « bataille de nuit ». Une fois par semaine distractions : films de propagande ou opéras thématiques à contenu social joués par des troupes ambulantes. Une fois par mois, bal édifiant sous la présidence du Conseil Exécutif de la Commune.

Cette fresque est parfaitement confirmée par le Quotidien du Peuple de Pékin qui écrit 15 : « Pendant les derniers mois... les paysans ont travaillé sans considérer la rémunération. Partout où on avait besoin d’eux, ils étaient là, et pendant tout le temps où leurs bras pouvaient se rendre utiles. Ils travaillaient la nuit comme le jour. Là où ils travaillent, ils mangent et dorment. Parmi eux les tout jeunes, les vieillards et, les femmes. Nul ne s’effraie des travaux énormes et durs... Les paysans ont remis aux Communes le restant de leurs biens et de leurs outils personnels ; ils ont abandonné entre les mains du Parti le soin d’arranger leurs conditions de vie. »

L’article conclut que l’effort intense des paysans doit être soulagé par un brin de délassement. C’est à la suite de cette directive pleine de paternelle sollicitude que les Communes eurent droit aux quelques soirées récréatives que je n’ai pas manqué d’introduire dans mon tableau. Car au début il n’en était pas question. Au début, toute entreprise communiste développe sa tension maximum, court aux excès délirants, et il faut une fouettée de « rectifications » pour la ramener aux « excès normaux ».

C’est d’ailleurs à l’occasion de ces redressements de la ligne que percent des éclairs de vérité, tel ce texte du Nouvel Observateur, un bimensuel de Pékin 16 : Dans les environs de Kalgan une troupe ambulante s’était présentée pour donner quelques représentations. Le Directeur de la Commune, craignant que les paysans n’en soient induits à des rêveries préjudiciables au rendement, décréta que les acteurs seraient envoyés travailler aux chantiers, et que les paysans verseraient au fonds communal le prix des places dont la dépense leur était épargnée.

Ou encore la lettre qui suit, où le vrai visage du « bond en avant » jaillit de façon poignante. Nous y constatons qu’il exerce aussi ses ravages à la ville. Toutefois, l’extension des Communes Populaires y fut stoppée en décembre 1958. Cette lettre fut une de celles qui servirent à la « préparation psychologique » de ce recul :

« Camarade Rédacteur, Je suis un cadre de la Banque du Peuple et membre des Jeunesses Communistes. Je ressens un amour ardent pour le Parti et j’ai pris part à toutes ses campagnes politiques... Depuis que le Comité Central nous a mobilisés dans la lutte « pour les dix millions de tonnes d’acier », le peuple entier a entrepris un effort gigantesque... Ma femme fond de l’acier dans son école, ma mère fond de l’acier dans son organisation de rue, moi-même je fonds de l’acier au bureau. C’est un travail dur qui vous occupe jour et nuit. Comme une bonne partie du personnel est accaparée par cette tâche, ceux qui restent au bureau, par roulement, doivent abattre les tâches de plusieurs. On fait des journées de douze heures. On n’a pas de repos le dimanche. Au début je possédais une belle vigueur. Mais cette vie de labeur continuel dure depuis si longtemps qu’elle m’a totalement épuisé... Après la campagne de rectifications j’ai cru que nous pourrions jouir d’un peu de repos. Mais le « grand saut en avant pour la production de grains » a suivi ; puis le « saut en avant pour la production de l’acier »... Quand pourrons-nous, le dimanche, aller au cinéma ou visiter des amis ? »

Et qu’on ne croie pas que ces travaux harassants soient rétribués. Le simple fait que quelques travailleurs élèvent de timides revendications dans ce sens a indigné... le Journal des Travailleurs bien entendu, dont un rédacteur, le 18 décembre 1958, signale le scandale de certains ouvriers « qui demandent un salaire même pour couler de l’acier ». Ce juste stigmatise la mauvaise volonté d’autres ouvriers « qui prétextent, pour ne pas rejoindre l’équipe de nuit, qu’ils ont déjà travaillé le jour et risquent de tomber malades », et il conclut : « Ils ne comprennent pas que la participation, des ouvriers au dur labeur est faite en vue du communisme et, par suite, ne doit pas être payée. » Et nous à qui on avait fait croire que la participation du communisme au dur labeur des ouvriers était faite en vue de les mieux payer.

 

 

« Le vertige du succès ».

 

Une entreprise communiste, je l’ai dit, commence toujours par des excès fous ; ce n’est qu’après un certain nombre de victimes et une fouettée d’autocritiques qu’elle parvient aux excès normaux qui forment son régime de croisière. La première phase, celle du sang et du délire s’appelle, dans le jargon stalinien, le « vertige du succès », ce succès bien connu du dynamisme qui consiste à crever l’attelage.

Cette sortie fulgurante n’a pas manqué au drame des Communes Populaires. Le 10 décembre 1958, le monde apprit que le Comité Central du Parti s’était réuni en secret à Wuhan pendant deux semaines et avait dressé un bilan léniniste du Vertige. Le bilan avait montré que la majorité des ustensiles réquisitionnés chez les paysans pourrissaient dans des terrains vagues parce que les cantines qui auraient dû en hériter n’étaient pas encore prêtes ; que la moitié des machines à coudre étaient en panne du fait du changement de mains ; que l’acier produit dans les soupières baptisées « hauts-fourneaux campagnards » ne valait pas le quart du riz que les paysans qui s’y échinaient auraient pu produire dans le même temps ; que les maladies et les accidents du travail par épuisement faisaient rage. Qu’une épidémie de suicides s’était emparée de plusieurs provinces et que, dans certains cas, des kanpous avaient glorifié l’acte de suicide de vieillards comme de suprêmes et sublimes sacrifices à l’État. C’étaient des cas évidents de « succès excessifs ».

La résolution du 10 décembre 1958 revint donc sur les outrances les plus démentes. Elle freina les Communes populaires dans les villes où, disait-elle pour excuser cette concession, « l’esprit bourgeois prévalait toujours ». (Ce qui est curieux, car le marxisme y avait vu au contraire les foyers de l’esprit révolutionnaire.) Dans les campagnes, la résolution prescrivit de ne réquisitionner les meubles privés que lorsque les habitations communautaires seraient prêtes. Un minimum de salaire devait être versé dorénavant en monnaie nationale. Un minimum de cinq heures devait être assuré au sommeil des travailleurs. Les hauts-fourneaux, mines et autres industries rustiques trop peu rentables seraient supprimés. Enfin la résolution – kilométrique comme toujours – se répandait en longues explications entortillées pour prouver que la ligne générale du Parti avait été infaillible comme il se doit, mais que tout était la faute des cadres subalternes qui avaient fait « trop de zèle », que l’étape de la phase du processus réalisé n’était pas le processus de la phase de l’étape prévue, que la rétribution « selon les besoins » et non selon le travail – que les cadres coupables avaient appliquée – ressortissait à l’idéologie bourgeoise de l’égalitarisme (on reconnaît ici la méthode communiste de la provocation qui consiste à présenter l’égalitarisme comme bourgeois en pays communiste et communiste en pays bourgeois).

Au total la résolution ne renverse pas la vapeur, comme on l’a écrit en Occident, mais se borne à la ralentir. Il s’agit d’un ajustement des moyens, non d’une révision des buts. Signalons que sur le chapitre Mao Tsé-toung aussi, la session de Wuhan n’a pas revêtu le caractère fracassant qu’on lui a prêté. Mao ne sera plus Président de la République – Staline ne l’a jamais été – mais il restera Président du Parti, c’est-à-dire conservera le poste suprême. Les Communes Populaires sont son œuvre. Elles et lui continuent, hélas.

 

 

Du salariat au servage, du servage à l’esclavage.

 

Le rôle profond, historique, des kolkhozes est de réduire les paysans au statut prolétarien. Dans le capitalisme d’État totalitaire qu’instituent les pouvoirs communistes, le statut prolétarien, à son tour, se réduit à un statut de servage, puisque les travailleurs n’ont pas la liberté de quitter leur emploi, de débattre leur rémunération, de faire grève. Au moins restait-il aux paysans prolétarisés, comme aux serfs du moyen âge, une masure, une famille, quelques outils pour tailler les chemises ou réparer le toit, un jardinet avec une minuscule basse-cour, un petit salaire, des soirées d’hiver devant l’âtre, bref les éléments les plus rudimentaires d’une petite vie privée. La Commune Populaire abolit tous ces éléments et institue l’esclavage au sens littéral du terme, l’esclavage des travailleurs sur une terre transformée en un immense chantier appartenant à l’État-patron.

Dans les Communes Populaires, en effet, la possession de son corps, qui distinguait le servage de l’esclavage, disparaît. La vie privée aussi. Chaque être, indépendant de sa famille, est mobilisable n’importe quand, n’importe où, pour n’importe quel travail, par une décision sans appel de bureaux inaccessibles. Le salaire est payé selon le rendement et l’ardeur au travail (ce sont les termes propres du décret du 29 août 1958) c’est-à-dire le bon esprit, c’est-à-dire la bonne soumission. Ce salaire est d’ailleurs payé de plus en plus en nature. Qu’aurait-on à faire de l’argent ? Pour aller où ? quand les routes sont barrées. Pour acheter quoi ? quand tout ce dont un bon travailleur a besoin pour édifier le socialisme lui est apporté par l’intendance. Et le peu de monnaie que le travailleur esclave reçoit est constitué surtout par du papier émis par la Commune et n’ayant cours que dans son sein, sorte de coupon qui facilite les échanges dans les magasins. Ainsi, ce dernier vestige d’indépendance personnelle que constitue le gain, contre travail, d’une quantité d’argent dont chacun peut faire ce qu’il veut sur le marché national, disparaît rapidement.

La lecture de ce fait, incroyable mais vrai, que dans notre siècle une population – et de quelle finesse ! – est réduite par son gouvernement à la condition de l’esclavage, devrait suffire pour embraser le monde d’une immense vague d’indignation. Mais les cœurs ont été à tel point desséchés par les cultes sacrificiels de la planification, de l’industrialisation et du « processus historique », les esprits ont été à tel point dévoyés par le sophisme sur « la fin qui justifie les moyens », que beaucoup de nos contemporains ont versé dans une sorte d’idolâtrie cruelle de l’acier et de l’Histoire. De sorte que les communistes n’ont qu’à déclarer qu’ils coulent l’acier en vue de l’Histoire pour que nos gens tombent en pâmoison. C’est pourquoi, à propos des Communes Populaires, tant de commentateurs négligent les souffrances qu’elles engendrent et ne s’occupent que de leurs effets économiques. Force m’est donc de les suivre dans cette primauté qu’ils accordent aux aspects non humains des entreprises... quand elles sont communistes.

De quelle vertu économique pourraient se prévaloir les Communes Populaires ? Elles simplifient les échelons administratifs. Cela est vrai. Auparavant les bureaux des Kolkhozes, des Municipalités et des Ministères s’enchevêtraient. Dorénavant – la dernière décision à cet effet fut prise le 25 décembre 1958 – il n’y a plus à la campagne qu’une seule bureaucratie unifiée sous l’autorité du Conseil Exécutif de la Commune (c’est-à-dire en fait de son Secrétaire qui obéit au Parti), lequel Conseil dirige toutes les tâches à la fois : municipales, agricoles, commerciales, industrielles, culturelles, politiques, militaires... car la Commune est aussi une circonscription militaire.

Voilà certes qui simplifiera la gestion, mais qui ne la rendra pas moins chère car la masse totale des gratte-papiers n’a pas diminué. Les quelques douzaines de postes de maires, présidents et brigadiers de fermes collectives tombant dans le ressort d’une Commune Populaire sont en effet remplacés par des emplois de police, d’instruction militaire et de coordination.

La production agro-industrielle diffusée aurait-elle un rendement supérieur ? Ce serait le renversement complet d’une notion si fortement établie que les communistes l’ont acceptée jusqu’ici autant que les capitalistes, à savoir que la division du travail est le ressort essentiel de toute économie moderne efficace. La règle d’or de toutes les structures économiques qui se voulaient conformes au Progrès, c’était de concentrer tous les moyens que fournit la plus haute technique de la métallurgie dans des lieux, des machines et des mains qui produisent de l’acier et tous les moyens que fournit la plus subtile technique de l’agriculture dans des lieux, des machines et des mains qui produisent des aliments.

Et justement les Communes Populaires ne démentent nullement cette règle. La supériorité de la division du travail éclate dans les chiffres mêmes dont s’enorgueillit Pékin. On trouve, en effet, qu’autour des centaines de milliers de hauts-fourneaux campagnards s’affairent des effectifs qui, si on les ramène à une occupation plein temps, représentent grosso modo deux millions de travailleurs, et que la production de cette armée serait de l’ordre de 10 millions de tonnes. Or, en France, 100.000 ouvriers de la sidérurgie produisent 15 millions de tonnes d’acier, plus la fonte, plus tous les autres métaux. Le rendement des gros centres spécialisés français est donc au moins trente fois supérieur aux petits centres non qualifiés chinois. Sans compter que l’acier qui sort de la sueur de ces millions d’esclaves est d’une qualité très médiocre. Bien entendu la mise en œuvre des millions de bras chinois reste très profitable si on ne les paie pas. Mais alors, le bénéfice de l’opération vient de l’exploitation des travailleurs, non de la décentralisation des entreprises. Du strict point de vue de l’efficacité économique on doit donc conclure que le « travail de masse » dans les Communes Populaires comporte un gâchis fantastique.

Pour donner une justification doctrinale au « travail par grandes masses humaines », Mao a lancé une théorie ad hoc sur « la force par la population » c’est-à-dire par l’augmentation des naissances. Jusqu’alors, il avait soutenu la théorie contraire et en avait été hautement loué par tous les esprits « avancés » qui faisaient valoir que, pour la première fois en Asie, un gouvernement avait le courage de prôner le malthusianisme. En réalité, bien d’autres gouvernements d’Asie, qui n’avaient rien de communiste, comme celui de M. Nehru aux Indes et le très conservateur Cabinet japonais en faisaient autant. Mais si le Pouvoir communiste de Pékin ne montrait nullement en cette matière une audace unique, du moins suivait-il la bonne voie conforme à cette évidence que tous les observateurs de bon sens avaient proclamée, à savoir que la Chine – comme l’Indonésie, l’Inde et le Japon – était surpeuplée, c’est-à-dire que son excès de population la rendait faible et non forte. En conséquence de quoi le gouvernement avait diffusé la propagande et les moyens anticonceptionnels et facilité l’avortement, sous les applaudissements de ses admirateurs dans le monde. Aujourd’hui il change de cap à 180°, supprime l’avortement, réclame des enfants, bref devient lapiniste, et les mêmes admirateurs applaudissent tout autant. Le contrôle des naissances est révolutionnaire ou réactionnaire selon que les ministres de Pékin redoutent ou désirent beaucoup de chair. Et la dialectique est fin prête pour les justifier dans les deux cas.

Il faut souligner que le gouvernement de Pékin ne se borne pas à stopper le contrôle des naissances avec une brusquerie bien typique de l’absolutisme. Il se jette dans la voie opposée avec une dureté bien digne du communisme. Peu importent les arguments pseudo-sociologiques qui prétendent justifier l’exhortation aux naissances dans un pays de six cents millions d’habitants. Ce qui est lourd de sens, c’est la manière dont ce gouvernement pousse ses six cents millions à en devenir sept cents. Ayant brisé le cadre familial, il organise les accouplements comme on le fait dans les haras, en certains lieux et à certaines dates, soit entre les époux légitimes s’ils sont sous la main dans la même Commune, soit, s’ils sont affectés à des Communes différentes, entre des partenaires quelconques. Ce système a provoqué le dégoût du Dr Chandrasekhar, Professeur d’Économie à l’Université de Madras aux Indes, qui déclara dans une Conférence de Presse à Hong Kong, le 17 décembre 1958, que les Communes ressemblaient à « un vaste zoo où les hommes étaient parqués et accouplés comme du bétail ». Croyant pouvoir faire fond sur la complaisance des milieux officiels hindous envers le communisme, Pékin avait porté son choix sur un Hindou jusqu’alors très sympathique à sa cause, comme premier étranger à promener dans les Communes Populaires. Le Professeur Chandrasekhar en parcourut quatre en six semaines. Est-ce un sursaut d’indépendance dû à un excès d’horreur ? Il se déclaré « épouvanté » : « Je n’ai pas rencontré un visage heureux... l’effroyable expression de détresse des paysans est l’indice de la pauvreté extrême à laquelle ils sont réduits et du fardeau insupportable dont on les charge... La nature humaine a des limites... »

Devant la fragilité des théories économiques qu’il avance pour franchir ces limites de la nature humaine, Pékin se réfugie dans le lyrisme et essaie de déchaîner l’exaltation patriotique, en particulier en se réclamant de « la vieille science chinoise ». Il faut d’abord souligner tout ce que cette invocation a d’insolite dans la bouche de « révolutionnaires » qui s’étaient précisément targués de secouer la torpeur d’une Chine trop fixée sur sa vieille science et de la faire accéder à la technique moderne. Chaque fois qu’en Occident on voulait excuser les cruautés de la dictature de Mao, on déclarait qu’elles étaient inévitables pour rompre.les habitudes désuètes d’un peuple endormi dans des procédés archaïques. Gageons que, maintenant, les mêmes cercles trouveront le retour à ces procédés admirable. Cent tailleurs arabes font aussi des merveilles avec « leur vieille science », accroupis dans les anfractuosités de leurs Souks, en torsadant un fil enroulé sur l’orteil de leur pied et qu’un jeune garçon tient tendu à l’autre extrémité. Mais qui s’aviserait de fonder là-dessus un « bond en avant » ?

La « vieille science chinoise » n’est qu’une première corde pour faire vibrer d’autres thèmes que notre avant-garde traiterait de chauvins et réactionnaires si elle les trouvait dans toute bouche autre que celle des chefs communistes : les vieilles vertus de la race, les vieux tours de main, les vieux combats guerriers, les vieilles conquêtes impériales. Pékin insiste tout particulièrement sur les recettes médicales du temps jadis, d’autant qu’elles se passaient des instruments délicats et des médicaments complexes que le régime ne sait pas produire. Quand je pense que les apologistes de la Chine communiste se sont pâmés devant l’audace novatrice de ce pouvoir qui osait enfin remiser au grenier les vieux grimoires dans la récitation desquels la Chine s’était assoupie ! Ce qui était sot, car s’il est mauvais, pour un pays, de se figer dans ses classiques, il n’en résulte pas que ceux-ci ne sont plus bons que pour le grenier. Aujourd’hui les mêmes milieux se pâment parce que le même gouvernement porte au pinacle les mêmes classiques, ce qui constitue un excès contraire tout aussi sot, car si ces classiques restent intéressants ce n’est évidemment pas pour apprendre à couler l’acier. Il y a autant d’obscurantisme à ensevelir le passé qu’à s’y ensevelir.

En fait, la romance du « bon vieux temps » est chantée par Mao avec duplicité. Car du bon vieux temps il n’exhume que ce qui sert à ses desseins : quelques procédés d’extraction du minerai, quelques hymnes guerriers. Par contre il garde un silence de tombe sur tout ce que le bon vieux temps chinois contenait d’humanisme, d’indépendance et surtout d’esprit familial. Sur ce dernier point, où on sait qu’en Chine les coutumes sont d’une richesse et d’une ténacité extraordinaires, tout l’effort officiel tend à briser, non à rénover la tradition.

La mort de la famille est devenue le contrepoint du « bond en avant ». L’expérience hongroise et, à certains égards, l’expérience soviétique, ont montré que la fabrication du nouvel homme-robot que poursuit le totalitarisme communiste a fait faillite. Et cette faillite, le Parti communiste chinois l’attribue à la persistance de la famille. Les déclarations de ses augures sur ce point sont très révélatrices. Mme Kang K’e Ch’ing, Vice-Présidente de la Fédération panchinoise des femmes démocratiques, s’écrie : « À quoi cela sert-il de donner aux enfants une éducation communiste à l’école quand ils reçoivent une éducation non communiste dans leurs foyers ? » Et la Vice-Présidente d’aller jusqu’au bout de sa pensée : « Les idées égoïstes et féodales des parents les conduisent à regarder leurs enfants comme leur propriété privée, ce qui développe chez ces enfants « des penchants bourgeois » qui leur font considérer que leurs papa et maman sont leur propriété à eux, que leur petite maman n’a pas le droit de porter sur son dos d’autres enfants... que leurs jouets sont aussi leur propriété privée... que seuls les grands ont à participer à la production 17... » Et la Vice-Présidente de conclure « qu’il faut désormais organiser toute la vie des enfants dans les crèches, internats, bref les arracher le plus tôt et le plus radicalement possible à l’ambiance familiale qui les pervertit », puisque c’est là qu’ils s’imprègnent de cette idée – pernicieuse entre toutes – que, sur terre, chacun aurait droit à un cercle réservé où il arrange son existence à son gré et où le regard de l’État ne pénètre pas.

Mais ce n’est pas assez de dire que les enfants sont étatisés et leurs parents réduits en esclavage. Les uns et les autres sont en outre militarisés. Ce n’est pas figurativement que j’ai employé plus haut, pour décrire le remembrement des villages chinois, les termes de sections, brigades, régiments, casernes. Ce sont les termes officiellement employés en Chine. Car la militarisation intégrale du peuple y constitue un objectif fondamental et avoué. L’éditorial du Drapeau Rouge 18 explique que l’ambition des Communes Populaires est de « s’organiser selon des lignes militaires », « faire les choses comme au combat » ; bref conduire le travail des civils avec la discipline collective qui règle la lutte des soldats. Les encommunés sont effectivement réveillés à la trompette, ils marchent au pas et en rang, ils subissent l’appel et demandent la visite médicale quand ils se sentent malades, ils sont punis selon un barème et avec le motif. L’instruction militaire tient une place éminente dans la vie communale. Les passions militaristes sont chauffées avec soin par des films épiques, des affiches exaltantes où on voit le grand sabre tenu par les « six cents millions » trancher la tête de l’hydre impérialiste.

 

 

Pourquoi cette fureur ?

 

Il importe de scruter la raison de cette rage cyclopéenne qui saisit le Pouvoir de Pékin. Ses « plans » et « campagnes » semblaient pourtant avoir poussé les normes du travail et l’encadrement du peuple à la limite du tolérable. Quelle menace, ou quel vertige, l’ont tout à coup conduit à durcir encore ces normes et cet encadrement ?

La menace, Mao Tsé-toung ne la dissimule pas. D’après un article du Drapeau Rouge du 15 septembre 1958, il a compris et déclaré que les troupes régulières concentrées en certains points du territoire ne suffiraient pas, au cas où les « impérialistes » de Formose envahiraient le continent. En effet, le principal danger qu’un débarquement de Tchang Kaï-chek présente pour le régime communiste, ce n’est pas la force propre de l’armée nationaliste, c’est cette force relayée et amplifiée par les soulèvements populaires qui embraseraient aussitôt le continent. Il s’agit donc de tuer ces soulèvements dans l’œuf, et c’est pour cela que Mao veut des milices présentes partout au cœur des populations. Il parque celles-ci afin de mieux les tenir sous son regard et ses fusils.

Et une fois encadrées de façon si rigoureuse, elles pourront aussi accepter sans révolte des guerres de conquête. L’excitation chauvine porte à croire que les mobiles militaires de la réforme des Communes ne sont pas seulement défensifs. Peut-être le régime nourrit-il des desseins offensifs grandioses, à la fois pour dériver le mécontentement intérieur et pour tirer profit du défaitisme extérieur ? Car les États qui entourent la Chine : l’Inde, l’Indonésie, la Birmanie, le Cambodge, et dans une mesure moindre mais non négligeable la Thaïlande et le Japon, sont infiltrés d’hommes et de doctrines favorables au communisme, auxquels il n’est opposé pratiquement aucune résistance. De sorte que le gouvernement de Pékin rencontre à la fois l’hostilité de son propre peuple et le prestige dans l’intelligentzia des pays voisins ; conjonction redoutable qui a toujours poussé les dictateurs à l’aventure. D’autant que ceux de Pékin, hantés par l’épée de Damoclès que Formose tient suspendue sur leurs têtes, sont enclins à penser que la meilleure parade est d’envahir préventivement Formose. Or, la tentative sur Quemoy a révélé à Pékin que son équipement était loin de lui permettre de tels coups de force. D’où, pour servir ses plans napoléoniens, la nécessité de bâtir au plus vite une énorme puissance militaire, d’où le « bond en avant », son allure fébrile et son style hyper-chauvin. Toute la capacité de l’industrie lourde étant réservée à la production militaire, il a fallu lancer le système des Communes Populaires économiquement polyvalentes pour fournir aux besoins les plus rudimentaires de la vie civile.

 

 

Retour à Ramsès.

 

Si les mobiles de la frénésie des Communes Populaires sont bien ceux-là, comme il y a toute apparence, alors on doit souligner l’aveu qu’ils enferment, à savoir que le peuple chinois déteste le régime communiste. Car s’il l’aimait, l’invasion par le Kouo-Min-Tang ne constituerait pas un péril. Et il n’y aurait pas besoin d’aller chercher les ‘âmes dans les berceaux si la vie ne les dressait contre le régime. La vérité perce ainsi sous l’épaisse couche d’artifices ou de fadaises répandus par les « progressistes » : le peuple chinois, dès qu’il eût vu les œuvres sinistres des communistes au Pouvoir, n’a plus cessé de leur opposer un refus farouche, multiforme, tantôt sourd et passif, tantôt sous forme de critiques véhémentes comme au temps des Cent Fleurs, tantôt ouvert et sanglant. Ses révoltes ne se comptent plus. Des maquis sans cesse exterminés renaissent sans cesse dans les montagnes. Le sabotage, le meurtre des agents de la réquisition sont endémiques. Le Tibet est un volcan 19. C’est sur cette lave que s’élève le monolithe. La Commune populaire traduit l’angoisse secrète d’un Pouvoir qui se prétend triomphant.

À cette résistance tellurique les démiurges de Pékin n’ont qu’une réponse : la fuite en avant. Plus Caliban piaffe, plus César serre le mors. Plus César serre le mors, plus Caliban piaffe. Les paysans détestent les kolkhozes ? Il faut les contrôler encore mieux, les embrigader encore plus. Et bien entendu ils détesteront davantage les Communes. C’est un cercle vicieux dont aucun despotisme n’est jamais sorti.

Les preuves du désespoir engendré par ces Communes abondent. Déjà filtrent des récits de révoltes, de suicides de masse, de mises à feu de casernes. Comment en serait-il autrement ? Quel peuple, fût-il plongé dans la léthargie, pourrait voir sans une intense détresse ses foyers détruits, ses familles écartelées, ses tombes profanées, ses biens les plus humbles confisqués, ses jours réduits à une peine ininterrompue, ses nuits rendues pareilles à ses jours ?

Certains ont eu l’inconscience de parler, à propos de cette géhenne, de « vrai communisme », et de rappeler quelques spéculations de visionnaires socialistes du siècle passé sur l’enfance confiée à la collectivité. Mais ces théories ne furent caressées que dans le but de rendre les parents plus libres, et non pas plus enchaînés au travail, les enfants plus indépendants, et non pas plus asservis à l’État ; un État qu’on supposait raffiné, démocratique, gardien du patrimoine culturel de tous, et non pas totalitaire et ordonnateur d’une orthodoxie étouffante ; bref, un État plus soumis à son peuple et non pas plus pharaonique.

Quant aux biens familiaux, aux ustensiles personnels, les fondateurs du socialisme ont passé leur vie à expliquer qu’ils ne voulaient d’aucune façon les collectiviser, et qu’ils visaient à collectiviser seulement les moyens de production qu’on met en œuvre dans les usines. Ils firent des efforts désespérés pour chasser des esprits l’assimilation vulgaire que les « réactionnaires » voulaient établir entre communisme et « mise en commun des brouettes et des femmes ». Et il semble qu’à Pékin on fasse aujourd’hui des efforts désespérés pour accréditer cette assimilation. D’ailleurs, peu importe. Si certains, à tort ou à raison, voient une parenté quelconque entre les haras humains des « Communes Populaires » et ce que proposaient leurs livres, alors ils doivent jeter leurs livres aux orties en voyant la vie que les Communes Populaires font mener aux hommes.

D’autres encore ont eu le front de rapprocher les Communes Populaires chinoises des Kibboutzim d’Israël, alors que tout les oppose. Dans les Kibboutzim les couples restent unis, les enfants sont élevés en commun mais les parents viennent les prendre chaque soir pour les avoir bien à eux plusieurs heures. Le travail est rude mais humain et organisé par des débats libres des seuls membres du Kibboutz, sans que jamais des ordres extérieurs de l’État ne viennent interférer avec leurs décisions. Ils se partagent en effet les vêtements de travail, mais de travail seulement, ils habitent en commun mais pas par système. Au contraire, dès que le Kibboutz est assez riche, il construit, à l’intention de chaque couple, ces jolis cottages individuels dont j’ai pu voir de nombreux exemples. Et surtout, surtout, on adhère librement à un Kibboutz et on en sort librement. La formule est basée sur un authentique et exclusif volontariat et n’embrasse jamais plus du quart des populations paysannes d’Israël. Chaque Kibboutz est libre de se dissoudre à tout moment.

Non, ces tentatives pour couvrir l’entreprise des Seigneurs de Pékin du prestige d’anciens messianismes ou de récents élans, sont indignes. L’entreprise n’est justiciable que d’une seule référence historique. Elle concerne une étape lointaine de l’humanité, mais si terrible que son souvenir reste vivace dans la mémoire des hommes et les oppresse encore après quatre mille ans. Ces chantiers des Communes Populaires où, sous les fusils des Kanpous, les grandes masses humaines charrient les grandes masses minérales, comment ne les reconnaît-on pas ? Ce sont les chantiers de Chéops et de Ninive où des armées d’esclaves, sous le fouet du garde, dressaient les Pyramides, perçaient les canaux, labouraient le sol, coulaient le cuivre et le fer des armées du Pharaon ; ce sont les chantiers gigantesques de la Grande Muraille où l’Empereur sanglant Tsin Chi-Hoang-ti sacrifia des millions de bâtisseurs. Voilà quel passé Mao vient de ressusciter après deux mille ans d’efforts pour affranchir les hommes. Voilà jusqu’où, en arrière, le bond en avant de la dictature communiste a fait retomber le malheureux peuple chinois.

 

 

 

 

 

 

L’EMPLOYÉ DE BANQUE : CHANG

 

 

Une fois de plus je fais le parcours enchanteur qui va de mon hôtel situé sur la côte sud de l’île de Hong Kong, jusqu’au camp de réfugiés perché haut sur une colline des Nouveaux Territoires. Jusqu’ici je n’avais pu détacher mes regards du spectacle qui s’offrait à moi : nature explosive peinte avec la palette de Gauguin, barques-cercueils des villages flottants, Victoria dont les buildings cubiques sont un défi au chaos environnant. Je dégustais l’attente du bac parmi le grouillement des passants aux mille tenues, le passage de mer au milieu des petits voiliers de la Chine des estampes.

Après six parcours, ma gourmandise visuelle s’apaisa un peu. Je m’assis confortablement au fond de la banquette et engageai la conversation avec le frêle Fung et un corpulent pharmacien de Hong Kong qui nous accompagnait. Une expression revenait souvent dans les propos de mes hôtes de Hong Kong, celle de Sociétés Secrètes. Je priai Fung de me raconter ce qu’il en savait. Fung était timide et parlait peu par lui-même. Il fallait lui sortir sa riche expérience aux forceps. Il commença donc, selon les canons de l’humilité qu’impose la politesse chinoise, par alléguer sa grande ignorance du thème. Pour me mettre en harmonie avec sa conduite, j’insistai, l’assurant que je croyais au contraire à sa grand science. Et Fung, souvent relayé par le gros pharmacien, finit par me raconter ce qui suit.

 

 

Les Sociétés Secrètes.

 

« Les trois institutions les plus vénérables de la Chine sont le culte des ancêtres, l’Empereur et les Sociétés Secrètes. De temps immémoriaux les Croissants Agiles, Dragons Verts, Linceuls à Six Faces et autres Couronnes de Jade ont groupé, dans un grand déploiement d’ésotérisme et de clandestinité, les Chinois qui voulaient réviser une phrase de Confucius, fonder une nouvelle religion, faire de la contrebande, renverser un gouvernement ou tricher le fisc. Au début de notre ère une société secrète paysanne, les Sourcils Rouges – ils se teignaient les sourcils en rouge comme signe de reconnaissance – devint l’épine dorsale d’une « révolution de la faim » qui fit un million de victimes et coûta la vie à l’empereur usurpateur Wang Mang. Un siècle et demi après une autre Société Secrète, les Turbans Jaunes, fondée par des chamanes qui pratiquaient des cultes solaires et agricoles bizarres dans des huttes-temples villageoises, se souleva à son tour dans une période d’extrême disette et les jacqueries ravagèrent le pays.

« Vers la même époque, une famille de magiciens taoïstes qui accomplissait des miracles et guérissait les malades, la famille Tchang, organisa dans le Szechuan une Société Secrète qui joua un rôle politique important. Plus tard d’autres Sociétés secrètes se réclamèrent du bouddhisme – quoique celui-ci les tînt pour hérétiques – comme le Nuage Blanc et le Lotus Blanc. Cette secte millénariste, qui annonçait la venue de Maitraya, le Messie bouddhique, fut constituée vers 1133 avec un grand Maître et des tenues nocturnes. Ces Sociétés furent pourchassées par les Empereurs Song parce qu’elles complotaient l’établissement de la dynastie mongole de Gengis Khan. Une fois au Pouvoir, les Gengiskhanides les payèrent de retour en leur reconnaissant une existence officielle.

« Mais vers 1308 le Lotus Blanc – chassez le naturel il revient au galop – recommença à conspirer en tenues nocturnes dans des soupentes qui alors servirent de lieux de rendez-vous aux ennemis de la dynastie mongole. Ces comploteurs, ralliant des chefs d’armée mi-patriotes mi-bandits et des paysans exaspérés par les famines, firent tant et si bien qu’une révolte éclata en 1352 dans la région cantonaise et le bas Yangzi. Elle s’étendit comme un feu de poudre et balaya les Gengiskhanides.

« Cinq siècles plus tard, la secte de la Raison Céleste, mi-politique mi-magique, lointain rameau du Lotus Blanc, préparait, dans le secret des loges, le renversement de la dynastie Mandchoue. Le 13 juillet 1813 ses affiliés assaillirent le palais impérial à Pékin et faillirent assassiner l’empereur Mandchou.

« C’est vers cette époque que naquit la secte des Taiping ou de la Grande Pureté, elle aussi annonciatrice d’un nouveau millénium et dirigée par des thaumaturges illuminés. Comme toutes les sectes qui émaillèrent l’histoire chinoise, les chefs Taiping, profitant d’une année de famine, enrôlèrent les Jacques affamés, des soldats sans emploi, des bandits désœuvrés, tous soulevés en l’occurrence par des ressorts spirituels. Leur prophète, le Cantonais Hong Sieou ts’innan, avait lié amitié avec les missionnaires protestants et lu la Bible et l’Évangile. Il se donnait pour le fils cadet de Dieu et se faisait appeler Roi Céleste. Un rameau des Taiping, les Pavillons Noirs, intervinrent contre la France alors qu’elle établissait son protectorat au Tonkin.

« Vers la fin du XIXe siècle, une autre Société Secrète, Le Poing de la Concorde et de la Justice, connue en Occident sous le nom des Boxers, prit naissance dans la province du Chantoung, berceau des jacqueries attisées par des sectes secrètes. Les Boxers étaient affiliés aux Sociétés ésotériques du Grand Couteau et du Nénuphar Blanc. Comme les Taiping un demi-siècle plus tôt, ils se rattachaient à la Franc-maçonnerie des Triades et professaient un salmigondis de millénarisme, de sorcellerie, de thaumaturgie, de prophéties et de revendications sociales.

« Ces Sociétés Secrètes, comme naguère leurs ancêtres, auraient tout naturellement dirigé leurs souterrains agissements contre la dynastie Mandchoue au pouvoir, si celle-ci n’avait eu l’adresse de dériver leurs conspirations contre les étrangers qui étaient en train de se partager la Chine. Subtile pensée, car elle réussit. Les Boxers déployèrent leurs trames occultes contre les impérialistes Blancs. Leur appellation vient d’ailleurs de ce qu’ils se faisaient forts de les chasser des Concessions uniquement à la force du poing. Dès qu’il les vit s’engager dans cette voie saine, l’empereur alla jusqu’à les patronner ouvertement. Les résultats dépassèrent son attente. Le 1er novembre 1897, les affiliés au Grand Couteau assaillirent la mission germanique de Kia-Tchouang et assassinèrent deux religieux.

– Et qu’advint-il de ces Sociétés Secrètes sous Mao ?

– Toutes les Sociétés Secrètes sauf les Boxers avaient commencé dans la magie pour finir dans les renversements de dynasties. Elles constituaient donc une menace contre le nouveau régime. Mao savait que très vite ses méthodes cruelles soulèveraient des mécontentements qui seraient d’autant mieux canalisés qu’une organisation secrète pourrait en prendre la tête. Les communistes connaissaient trop la puissance de l’organisation occulte pour ne pas avoir pris des mesures draconiennes contre les Sociétés Secrètes chinoises. Leur grande œuvre, dès qu’ils arrivèrent au Pouvoir, fut de les pourchasser et détruire toutes. Les premiers dénoncés, déportés, fusillés dans toutes les villes et villages ce furent, après les affiliés au Kouo-Min-Tang, les membres des Sociétés secrètes. Les plus célèbres, la Bande Bleue de Shanghai et sa rivale la Bande Rouge plus ou moins religieuse, et aussi les Grands Sabres qui, en dépit de leur appellation cliquetante, ne s’occupaient que de philanthropie et d’entraide, fournirent plus de victimes à la répression des années 1950-1952 que le Kouo-Min-Tang lui-même. Ce n’est que plus tard que vint le tour des capitalistes. »

La voiture stoppa net. Nous étions arrivés devant l’embarcadère où le bateau-bus attendait les passagers pour le camp de Rennie’s Mill. Je pris place à côté d’une jeune maman chinoise qui portait un poupon sur le dos, un autre dans les bras, cependant que deux fillettes tiraillaient sa jupe. Je lui demandai son âge : dix-neuf ans.

 

 

*

 

 

Nous gravissons les pentes de Rennie’s Mill sous un soleil saharien. Pas un souffle, nous nous déplaçons dans in four à ciel ouvert. On fait halte pour déjeuner dans une gargote plus pouilleuse que le plus pouilleux des bistrots de la zone : murs crevassés, tables de bois encrassées par des générations de taches de graisse, d’alcool de riz et de thé. Mais l’encadrement de la porte sertit mon tableau d’Utrillo qui me poursuit partout : la nature lumineuse et expressionniste de Hong Kong.

On nous apporte un grand verre de thé bouillant, l’apéritif coutumier des Chinois. Il paraît que faire couler du feu à l’intérieur du corps rafraîchit son enveloppe. En effet, ce thé me désaltéra mieux que toutes les orangeades glacées du matin. Ceux qui entreprennent le voyage sans retour de l’enfer agiront donc avec prudence en se munissant de bon thé bouillant.

Je dis mon désir d’interviewer quelqu’un durant le repas afin de gagner du temps. C’est un employé de banque, Chang, qui veut bien être ma victime. Il a le port réservé et huilé de l’emploi avec, au-dessus, une brave figure ronde coupée de grosses lèvres bonnasses. C’est le genre de personnes retenues non pas dans leurs paroles parce qu’elles ont honte de leurs sentiments, mais dans leurs sentiments parce qu’elles ont peur de leurs paroles. Pendant que Chang me relate ses mésaventures, les plats chinois de bambous, de langoustines, de sojas et de porc coupé menu se succèdent à une cadence vertigineuse. Les lieux sont tellement rebutants, le trou de cuisine à tel point rudimentaire – l’homme du Neandertal devait recourir aux mêmes ustensiles – que je porte les mets, surtout l’œuf pourri, avec appréhension à ma bouche. Mais c’est excellent ! Décidément ces cuisiniers chinois me rappellent les Maîtres queux français qui, dans un bouiboui affreux dont les fenêtres donnent sur des WC nauséabonds, vous servent un de ces bœufs bourguignons à faire pâlir les « trois étoiles » du Guide Michelin. Comme Chang baragouine l’Anglais je n’aurai pas besoin de recourir à l’interprète.

« Grâce à mes études d’anglais et aux relations de mon père défunt, je pus devenir employé dans une succursale d’une grande banque anglo-chinoise de Dairen qui devint, après la prise du pouvoir par les communistes, propriété mixte privée et d’État. Je ne compris jamais rien à cette formule, sinon qu’elle faisait surgir à tout instant des inspecteurs communistes de derrière les guichets. J’ai toujours exécuté ponctuellement mon travail, ce qui me valut de l’avancement rapide, puisque j’étais devenu responsable de tous les encaissements sur titres étrangers. Aussi je m’estimais en droit de ne pas aimer qu’on regardât constamment par-dessus mon épaule. L’inspecteur à qui j’en fis la remarque, on ne peut plus poliment, s’excusa tout aussi poliment et consigna mon observation sur son carnet « pour en faire profiter », me dit-il, « l’entente entre l’ancien personnel et celui du gouvernement selon les directives du Président Mao ». Une semaine après je reçus une circulaire m’enjoignant de confesser tous les vols que j’avais commis à la banque depuis l’avènement du communisme. J’eus la sensation de recevoir des coups de marteau en pleine poitrine, les uns frappés dehors par un ennemi, les autres dedans par mon cœur. Sans doute, les biens les plus élémentaires ayant disparu des boutiques, il devenait tentant de chaparder du papier, un pinceau, de l’encre pour le petit frère qui va à l’école. Mais tous mes frères avaient passé l’âge scolaire. Et quant à moi, je n’avais ni le goût ni le temps d’écrire quand je rentrais à la maison, exténué que j’étais par tous ces cours et meetings politiques auxquels nous étions contraints d’assister. Je ne souhaitais que de retrouver ma mère qui nous racontait des souvenirs de mon défunt père et des temps anciens. Je n’avais donc rien volé, et de là vinrent tous mes tourments.

– Je ne vous suis pas.

– Vous allez comprendre. Le lendemain le Secrétaire de la cellule communiste de la banque me fit appeler avec quelques autres employés qui avaient reçu le même formulaire, pour nous expliquer que, bien que nous fussions de modestes employés ne possédant pas de capital, de par notre profession qui avait fait de nous des domestiques de la haute finance, nous avions forcément contracté une conscience capitaliste. On ne nous en faisait pas grief, nous n’avions pas d’autres moyens pour vivre sous le KMT allié de l’impérialisme étranger, mais cette conscience pourrie d’individualiste impénitent nous avait forcément poussés à commettre des indélicatesses. Et le seul moyen de l’extirper de nous, c’était de reconnaître nos fautes. »

Je fis à part moi la constatation que le régime communiste était en train d’appliquer, après l’avoir ridiculisée pendant cinquante ans, la technique de la psychanalyse qui consiste à guérir un malade en lui faisant prendre conscience de ses traumas refoulés. Avec ces différences, toutefois, qu’en Chine communiste les traumatismes à déterrer doivent d’abord être délibérément inventés puis enfouis sous les consciences.

« Je n’avouai pas, continua Chang de sa voix nette d’employé ponctuel, non pas parce que j’étais têtu, oh non ! J’aurais tout donné pour sortir de ce mauvais pas, mais parce que je n’ai jamais eu d’imagination. Je ne trouvais rien à avouer, rien ! Et puis j’avais peur de m’attribuer de faux délits, parce qu’au groupe de réforme de la pensée de ma banque, on nous répétait que les chefs communistes savent détecter tous les mensonges. Comment oser en débiter un à la face d’un bonze rouge ? Il me semblait qu’avec tous les yeux de ses innombrables agents il pouvait lire dans nos âmes. Je ne savais que jurer de mon innocence sur les mânes de mes ancêtres. Mais cela ne faisait que rendre le Partog plus furieux.

« Tes ancêtres », me jetait-il, « c’était tous des sales bourgeois, donc des sales menteurs. Comment as-tu l’audace de les invoquer comme gage de ton honnêteté ? » Vous savez, moi je disais cela sans penser à mal. C’est une formule de serment qu’on entend dès l’enfance. Mais le Partog voulait qu’on jurât sur Marx ou Lénine. Cependant, quand je le faisais, il hurlait : « Tu n’as pas honte de salir par tes parjures les penseurs géniaux du communisme ? » Vous savez, Madame, pour ces chefs-là les employés les plus consciencieux ne peuvent plus éprouver aucun respect. Et dire que nos anciens patrons anglais, que les communistes traitent de rapaces et sangsues, ne nous avaient jamais parlé qu’avec distinction. Je ne savais plus que dire ni que faire. J’aurais voulu être mort.

– Réjouissez-vous que, pour cette fois, vos désirs ne se soient pas réalisés. Vous êtes vivant, jeune, plein de projets, j’espère.

– Je n’ai pas encore repris assez de sang pour former des projets. Quand je suis arrivé ici j’étais vidé comme une carcasse après le passage des chacals. Puis on m’a lavé, nourri, consolé, apaisé. Maintenant je suis comme une éponge sèche qu’on remet dans l’eau : je me laisse imbiber du fluide de vie. Pour les projets on verra plus tard. Quand on a passé par la terreur, vous ne pouvez pas savoir comme les tracas journaliers de la vie libre paraissent insignifiants. Les interrogatoires continuèrent donc. Je répondais par monosyllabes, me rappelant notre vieux proverbe : « Ne dis jamais que les trois dixièmes de ce que tu voudrais dire. » Je n’osais plus articuler une mise au point, une suggestion de ma propre autorité. Vous comprenez, c’était par prudence. Le Partog crut que c’était par mauvaise tête et il m’enferma dans la cave aux coffres-forts. »

J’eus un sursaut.

« Oui, vous avez bien entendu, dans la cave aux coffres-forts. Il me laissa moisir là un mois. Durant ce temps des agents allèrent trouver ma mère (qui me le raconta par la suite) pour lui faire savoir que si elle désirait revoir son fils vivant, elle devait faire pression sur lui pour qu’il confessât ses escroqueries. Ma mère, bouleversée, ne sachant si ce qu’on lui rapportait était vrai ou faux, m’envoya des lettres poignantes me suppliant de tout confesser. Comment résister ? Mais comment, au nom du ciel, déclarer des crimes qu’on n’a pas commis ? Je vous l’ai déjà dit, je n’ai pas d’imagination. À l’école j’étais toujours dernier pour les narrations. Ce n’est pas facile d’inventer de bout en bout une honte totale et conforme à toutes les spécifications du Parti : caractère bourgeois manifeste, nocivité pour le peuple, cohérence des détails matériels. Je cherchais une petite faute vraie que j’aurais grossie. Mais j’avais la tête si vide qu’il ne me venait rien. Vous savez bien que ce genre de vétilles, même si on en a commis, s’oublient entièrement. Une nuit enfin je me souvins que j’avais usé plusieurs fois en cachette du téléphone de la banque pour faire la cour à une jeune fille. J’en fis l’aveu. Voyant que le Partog mordait, je le laissai courir pour broder le reste. Et pendant qu’il exultait : « Ainsi, vous passiez à une complice les secrets financiers de la banque », moi je me sentais déchargé comme d’un vrai péché. Je me disais : finies les scènes, les écorchements de mon âme, finie la cave aux coffres-forts, les insultes. Advienne que pourra. Mais tout se gâta lorsque le Partog réclama le nom de ma « complice ». Quand je lui avouai en rougissant qu’il s’agissait de la fille de son supérieur hiérarchique dans le Parti, il devint pâle et déclara que cela n’était qu’une calomnie de ma part pour dissimuler des crimes plus graves. Il hurlait : « Ce ne sont pas des peccadilles mais vos véritables extorsions que vous devez avouer. Vous jurez sur les mânes de vos bandits d’ancêtres que vous n’en avez pas commis, mais comment pouvons-nous vous croire, puisque vous ne cessez de mentir. Les lettres de votre mère ne sont-elles pas les preuves criantes de votre culpabilité ? Comment une mère demanderait-elle à son fils d’avouer des crimes s’il ne les lui avait pas racontés ? Estimez-vous heureux que votre affaire en soit encore aux mains du Parti qui n’exige que le simple remboursement des vols. Demain, si vous n’avouez pas, nous passerons votre affaire à la Justice qui vous en donnera pour cinq ans. »

– C’est alors que vous avez avoué ?

– Non ! Il avait insulté mes ancêtres et je m’étais juré de ne plus lui faciliter la tâche. Mon père et les pères de mon père n’étaient pas des bandits. Cette nuit-là je fis ce que je n’avais plus osé faire depuis la Révolution. Dans un coin de la salle aux coffres-forts où régnait une obscurité totale, je fabriquai, à tâtons, un autel avec quelques dossiers qui traînaient là, et je m’acquittai du respect que je ne leur avais plus rendu depuis sept ans. Au début j’avais les larmes aux yeux en songeant à ma pauvre mère forcée de me trahir, mais à la fin je me sentais ragaillardi à l’idée que je m’étais, par ce culte, vengé du Partog. Pour me donner la force de lui résister encore le lendemain, je passai la nuit à chantonner sur le canevas du vieux dicton qui dit « la pluie ne dure pas une année, la pauvreté ne dure pas toute la vie » : « les lessivages de cerveaux ne durent pas une année, le communisme ne dure pas toute la vie ».

– Et ce proverbe se vérifia-t-il dans votre cas ?

– Bien sûr, sinon ce ne serait pas un proverbe. Le lendemain on me sortit de mon cachot-coffre-fort et, devant mon obstination à ne plus répondre, le kanpou m’expédia à la police.

– Et vous leur tîntes tête aussi courageusement ?

– Comme si c’était possible ! On voit que vous ne les connaissez pas ! Ils ne me laissèrent plus de répit, ni le jour ni la nuit. Ils m’insultèrent, ils me battirent. Ils couvrirent de boue mes ancêtres. À la fin ça ne me faisait même plus rien, je n’avais plus peur que des coups.

– La loi n’interdit-elle pas aux policiers de vous frapper ?

– La loi ? C’est pour les discours sur les places. En dessous, dans les caves, la seule loi c’est le poing. Je n’étais sans doute pas assez important pour l’article au-dessus : le tison ou les pinces. N’empêche qu’au bout de deux jours j’avais le corps entièrement meurtri. Alors j’avouai.

– Vous m’avez dit que vous manquiez d’imagination pour vous forger des crimes. Comment vous en êtes-vous tiré ?

– C’est que les policiers en ont pour deux. Ils ont une technique diabolique pour vous suggérer des crimes. Ils sont beaucoup plus forts pour ça que les Partogs. Par des interrogatoires astucieux ils obtiennent des points de repère qui leur permettent de constituer un roman criminel qui s’enchaîne parfaitement bien dans la vie réelle de l’accusé. Finalement, sans rien avoir inventé soi-même, on devient un voleur et un ennemi de classe factice mais pourvu de pièces à conviction vraies.

– Comment cela ?

– Je vais vous expliquer. À force de torturer mes souvenirs sur la vie de la banque, il m’était revenu qu’on avait une fois découvert un trou dans les comptes d’une caisse. Ce fait était vrai. Là-dessus, je décrète que cette caisse était la mienne, ce qui était faux. Ainsi tel jour (factice) un vol (vrai) avait été commis par moi (factice) dans la caisse de la banque (vrai). Voilà une première pièce à conviction, avec simplement une petite encoche à la vérité. Cette somme, vraiment disparue mais faussement dans ma poche, je l’avais dépensée en diverses débauches (factice) et dans l’achat d’une bicyclette (vraie). Voilà la seconde pièce à conviction. Cette bicyclette (vraie) le marchand (vrai) reconnaissait d’ailleurs bien me l’avoir vendue. Troisième pièce à conviction. Comme je l’avais payée avec le produit de la vente de bijoux en or que ma mère n’avait pas déclarés et dont je ne pouvais, en conséquence, faire état sous peine de la jeter dans les griffes des tigres, l’argent avait donc bien été volé dans la caisse. Et tout était à l’avenant. Bref, mes malversations imaginaires échafaudées par le policier avec des morceaux de réalité, dûment reconnues et signées par moi, se montaient à cinquante mille yuans (84.000 frs lourds) que je m’engageais à restituer à l’État socialiste. Alors on me libéra et on me donna quinze jours pour chercher l’argent.

– Excusez-moi d’interrompre votre passionnant récit, mais j’aimerais savoir de quel ressort est la police en Chine. Est-ce de l’État ou est-ce du Parti Communiste ?

– Il n’y a pas de différence entre les deux. Ils s’entendent comme les cinq doigts de la main. Légalement notre police dépend du Ministère de la Sécurité sociale. Mais celui-ci, qui n’est d’ailleurs peuplé que de communistes triés sur le volet, est, par surcroît, contrôlé par le Département des Affaires sociales du Parti communiste. Et pour bien être sûr que le sang reviendra prendre sa pression au cœur, ce Département entretient aussi des superviseurs dans les Cours de Justice et les Procuratures qui dépendent pourtant d’un autre Ministère. Tout cela ce sont les autres détenus qui me l’ont appris. Moi, je ne m’étais occupé jusqu’alors que de mes livres de comptes.

– Mais la police, elle, s’était occupée de vous.

– Elle s’occupe de tout. De la garde des frontières, de la suppression des contre-révolutionnaires, de la protection des installations industrielles, des ponts, des entrepôts, de la chasse aux déviationnistes et, surtout, de la vie privée des citoyens. C’est comme si chaque policier communiste avait mille yeux et mille jambes.

– Alors il doit y avoir des millions de policiers.

– Non, car ils sont beaucoup aidés par les « Petits Groupes » de citoyens auxquels tous les habitants d’un quartier ou d’une rue sont tenus d’appartenir.

– On m’a déjà parlé de ces Petits Groupes. Pouvez-vous me dire quelles étaient leurs activités dans votre ville ?

– S’épier les uns les autres. Confucius conseillait aux voisins de s’aider les uns les autres, mais les communistes disent que c’est là une morale décadente. Je crois que c’est Confucius qui avait raison.

– Combien chaque groupe comprend-il de membres en moyenne ?

– Dix, vingt. Et ils doivent s’exhorter mutuellement à suivre la ligne du Parti.

– Comment se passe une réunion de groupe ?

– Le questionnaire publié par le journal du jour dans sa quatrième page fait généralement le thème des « discussions ». Par « discussions » il faut entendre ce que le chef explique aux autres et qui consiste à ressasser vingt fois les mots clés de la campagne en cours. Après quoi, chacun doit raconter les derniers incidents de sa vie en les liant à ce thème, c’est-à-dire en plaçant au hasard les mots clés qu’on vient d’apprendre dans le milieu de cancans que le kanpou consigne soigneusement et dont la cueillette forme le véritable objectif de la réunion.

– Ces exercices font-ils partie de ce qu’on a appelé la réforme de la pensée ?

– La réforme de la pensée fut un mouvement spécial qui a nourri les activités de tous les Petits Groupes de toute la Chine pendant plus de six mois. Alors leurs membres durent se confesser publiquement, raconter l’histoire de leur vie en insistant sur les ombres, rédiger des confessions (les kanpous venaient les prendre en notes lorsque l’intéressé ne savait pas écrire), dénoncer les « réactionnaires » partout où ils pouvaient en détecter, c’est-à-dire, en fait, baptiser ainsi tous ceux qu’on imaginait mal vus du gouvernement. En dehors de cette campagne nationale circonstancielle, la réforme de la pensée continue d’être pratiquée mais sur des individus isolés. Parfois, en cas d’insubordination collective, tout un atelier, toute une usine, tout un hôpital, toute une école doit la subir.

– Oblige-t-on les citoyens réunis dans les Petits Groupes à dénoncer aussi leurs amis et parents ?

– Parfaitement, c’est même la pierre de touche de leur conversion au communisme, la preuve qu’ils ont rompu avec les préjugés bourgeois et féodaux. D’ailleurs chaque campagne du Parti est une occasion à délation. Les haut-parleurs dans les bureaux, les ateliers, les rues, les magasins, invitent à faire des dénonciations. Avez-vous assez rapporté ? Avez-vous assez dénoncé ? Si l’un de vos proches est arrêté vous êtes coupable s’il ne l’a pas été sur votre dénonciation. C’est pourquoi, même en famille, on a pris l’habitude de ne plus rien faire.

– Qu’est-ce que vous appelez « ne plus rien faire » ?

– Ne plus inviter des amis, ne plus acheter des vivres de choix, ne plus lire de romans américains, ne plus écouter de jazz, ne plus se faire de confidences, ne plus s’embrasser, que sais-je, ne plus faire tout ce que jeunes gens et jeunes filles faisaient avant, sans crainte.

– S’embrasser aussi est interdit ?

– Mao a lancé une campagne de contrôle des naissances et le Parti exhorte filles et garçons à demeurer chastes jusqu’à vingt-deux ans. Alors tout le monde se surveille et se dénonce aussi dans ce domaine. Et pour qu’il n’y ait pas d’erreurs sur ce que les Chinois doivent faire et ne pas faire, dire et ne pas dire, ils ont tout numéroté.

– Qu’est-ce qu’ils ont numéroté ?

– Les défauts, les qualités, les tâches, les idéologies, tout. Ainsi il y a les trois antis (San Fan) : anti-corruption, anti-gaspillage, anti-bureaucratisme ; et les cinq antis (Wu Fan) : anti-pots de vin, évasion de taxes, vol de propriété collective, fraude dans les livraisons à l’État, vol d’informations économiques. Il existe aussi les cinq amours : l’amour de la Patrie, du peuple, du travail, des sciences, de l’État. Et les trois fléaux : bureaucratisme, dogmatisme, sectarisme. Il y a les cinq principes de paix et les cinq trop : trop de meetings, de tâches, d’organisation, de postes officiels, de tracasseries administratives. Et les quatre aides dont furent accusés les juges : avoir aidé les contre-révolutionnaires, avoir aidé ceux qui transgressent les lois en les acquittant, etc. ; accusations suivies des cinq ne pas : ne pas avoir accepté le bien-fondé des accusations portées par le PC, ne pas avoir fait l’assignation, etc. Ah ! j’oubliais : les quatre pestes : mouches, moustiques, rats, moineaux. Et les trois déterminismes (San Ting) : quantité de nourriture que chaque kolkhoze doit produire, doit vendre, doit acheter à l’État. Et les cinq mouvements de Zhou Enlai qui forment le système décimal de tout le reste. Et il ne faut pas oublier les cinq devoirs des épouses : encourager leur mari à travailler davantage, éviter les dépenses pour ne pas avoir à réclamer d’avances au syndicat, éduquer patriotiquement les enfants, surveiller les voisins, étudier elles-mêmes la théorie. Oui, ça fait bien cinq. »

Chaque fois Chang avait compté sur ses doigts et débité les énumérations à toute vitesse. Je ne me tenais plus de rire.

« Comment pouvez-vous vous rappeler tout cela par cœur ?

– Le métier m’a donné une bonne mémoire pour les nombres. D’autre part, croyez-vous qu’après mes avatars on m’aurait envoyé en mission à Rangoon – d’où je pus fuir – si je ne m’étais totalement réformé ou, du moins, si je n’en avais donné des gages patents ? J’étais ponctuel à tous les cours, j’apprenais chaque jour l’éditorial du journal, les consignes, les mots clés de chaque campagne. Et puis, en prison, nous ne parlions que de ça. Pourquoi as-tu été condamné ? demandait-on à chaque nouvel arrivant. L’un répondait : à cause des trois anti, l’autre à cause des cinq atmosphères, et on s’expliquait tant bien que mal ce que c’était.

– Voilà une nouvelle série mathématique et climatique dont vous ne m’avez pas encore parlé.

– Ce fut le Bureau de planification de la métallurgie qui la découvrit. Il s’agit des atmosphères : bureaucratique, déprimante, confessante, hautaine et outrecuidante. Elles ont paru dans toute la presse plusieurs semaines de suite. Et le Bureau a suggéré cinquante mesures pour les extirper. Dans le même temps furent lancées les six compétitions : de la vitesse, de l’austérité, de la coopération, de la coordination, de la diligence, de l’idéologie 20. Et puis il y avait toujours un ex-membre du Parti en prison, et il nous apprenait bien d’autres ensembles numérotés. C’est ainsi que l’un d’eux nous révéla que pour le Ministère des Affaires Étrangères il y a huit catégories de visiteurs : les chefs d’État, les chefs de délégations importantes, les membres importants de ces délégations, les membres ordinaires, etc. Les bouquets de fleurs aux aérodromes sont supprimés à partir de la catégorie trois. Si vous allez en Chine et que vous ne recevez pas de fleurs à l’aérodrome, vous saurez désormais que c’est parce que vous n’êtes pas dans une catégorie reluisante.

– Pourvu que je n’y reçoive pas une « refonte de ma pensée », c’est tout ce que je demande.

– Dans les écoles primaires les maîtres doivent encore s’inspirer de la méthode dite des cinq chaînons : organisation, révision, enseignement, consolidation, préparations organisationnelles. (Je n’essayai pas de pénétrer les mystères de ce latin de Sganarelle communiste.) Les familles chinoises sont divisées en trois classes : progressives, arriérées, entêtées. Et je ne parle pas des cinq combats de classe, des trois phases d’une tactique, des quatre classes de paysans contre révolutionnaires, des sept variantes d’intellectuels contre-révolutionnaires, et des huit peurs.

– Et pourquoi toutes ces classifications ?

– Elles permettent aux communistes de se référer à chaque citoyen, révolutionnaire ou contre, riche ou pauvre, intellectuel ou manuel, par un numéro d’ordre dans un sous-sous-groupe. Ils ont inventé tellement de déviations qu’ils ont dû affecter une cote à chacune, pour ne pas s’embrouiller.

– C’est atroce. Et comment les citoyens réagissent-ils ?

– Ils en prennent l’habitude, comme de tout, comme de la sécheresse, comme de l’inondation. La classification c’est notre nouvel opium. On ne peut plus s’en passer. Personne ne peut plus s’en passer, même les opposants. Ceux qui crurent aux Cent Fleurs et eurent l’imprudence de sortir ce qu’ils avaient sur le cœur, eh bien, ils le sortirent sous forme classée. C’est ainsi que notre célèbre écrivain Hu Feng dénonça les cinq poignards plantés dans la tête des intellectuels. Comme j’avais pris de l’entraînement je les appris vite, d’autant que pour une fois j’avais plaisir à les énumérer : le marxisme, l’ouvriérisme, la politique, la refonte de la pensée, le style officiel.

– N’est-ce pas là une réminiscence du mandarinisme qui avait aussi classifié la vieille sagesse chinoise par séries ordinales, comme les trois raisons, les quatre mobiles, les cinq effets, les deux principes le Yin et le Yang.

– Peut-être, je vous avoue que je connais mal nos anciens auteurs. Mais je sais bien que de leur temps les numéros qu’ils mettaient aux idées n’impliquaient pour personne la déportation ni le lessivage de cervelle.

– Je voudrais vous poser une autre question. Vous m’avez dit qu’il y avait d’ex-membres du Parti communiste dans les prisons. Comment cela est-il possible ?

– C’est que le Parti, lui aussi, subit périodiquement des campagnes de rectification au cours desquelles ceux qu’on appelle les « droitiers », ou les « révisionnistes », ou les « gauchistes », selon les circonstances, sont exclus et parfois emprisonnés. Vous comprenez qu’il est plus facile d’encager un tigre que de le tenir en laisse. Le 5 juin 1953 – je m’en souviens car c’était le jour de mon anniversaire – furent créés les Correspondants superviseurs spécialement chargés d’espionner les membres du Parti. Vous ne pouvez savoir combien les détenus jubilaient quand ils voyaient arriver en prison un de ces ex-Seigneurs communistes.

– Oui, coupai-je, les agneaux sont toujours contents de voir les loups se dévorer entre eux.

– Les détenus ne disaient rien par décence, car l’excommunié avait une mine effrayante ; mais ils se jetaient des clins d’œil significatifs. Comme dit un proverbe chinois : « quand un homme riche devient soudain pauvre, il ne peut plus bouger même un petit doigt ». Eh bien, quand un seigneur communiste tombe en disgrâce, il ne peut même plus en appeler à ses amis en place. Tous le fuient ou le chargent.

– Mais c’étaient là de rares exceptions ?

– Pas tellement. Le Comité Central découvrit tant de déviationnistes qu’il désigna une Commission Centrale de contrôle pour combattre – je cite les journaux – « les activités subversives et les tendances malsaines parmi les membres du Parti ». On n’en appela pas à moins qu’au Président de la Cour Suprême de Justice, Tung Fi-wu, pour diriger cette Commission des contrôleurs de nos contrôleurs habituels. C’était risible puisque, comme me le disait un de mes codétenus, les tares des communistes ne viennent que du Parti, et qu’on prétend les combattre par des gens plus inféodés au Parti. C’est comme si on faisait surveiller les voleurs à la tire par les perceurs de coffres-forts.

– Avez-vous pu trouver l’énorme somme d’argent qui vous était réclamée ?

– Ma mère n’avait pas un yuan d’économies. La seule chose qu’elle possédait au monde, c’était la maison ensoleillée où nous vivions avec mes quatre frères et que lui avait laissée notre père. Elle la mit en vente. Mais qui aurait acheté une maison à une époque où tous les propriétaires se voyaient peu à peu spoliés de leurs biens ? Ce fut donc la municipalité communiste qui l’acheta, trois fois au-dessous de sa valeur. L’argent servit tout juste à payer mon amende et nous allâmes installer notre khan dans deux pièces obscures que nous louâmes à la municipalité, qui se les était appropriées par les mêmes procédés. C’est de cette façon que l’État, dans notre ville, et dans toutes les villes de notre bonne Chine, s’empara des biens privés des petites gens. Les communistes avaient prétendu, au début, qu’ils n’en avaient qu’à la propriété des usines et des machines avec lesquelles des patrons peuvent exploiter d’autres hommes ; tandis que les maisons, boutiques, terrains où personne n’était exploité, ne devaient pas être touchés. Eh bien, je peux vous dire que c’est un mensonge. En Chine, les communistes ont volé tous ces biens. Un vieux proverbe assure : « Ni un général ni un Premier Ministre ne proviennent d’une souche spéciale. » Dans les prisons on murmurait cette adaptation : « Ni un communiste ni un capitaliste ne sont faits d’une pâte différente. Leur propriété c’est le vol. »

– Vous connaissez cet aphorisme de Proudhon ?

– Qui est Proudhon ?

– C’est un théoricien français du socialisme anarchiste du siècle dernier.

– Au Petit Groupe, on nous a enseigné la phrase en l’attribuant à Staline.

– Vous avez parlé d’un khan. Qu’est-ce au juste ?

– Le lit chinois. Il ressemble à un divan bas mais il est construit en briques et recouvert d’un plancher ciré et d’une natte. Il est creux, ce qui fait qu’il sert de poêle en hiver. Nous emménageâmes notre khan dans deux pièces humides, noires, sans eau, sans électricité. Ma pauvre mère y attrapa des rhumatismes et en mourut après de grandes souffrances.

– Devait-elle rester dans ce réduit ? Ne pouvait-elle trouver place dans une clinique ?

– Les bonnes cliniques sont réservées aux communistes et à leur famille. Pour y entrer il faut avoir fait périr au moins six contre-révolutionnaires. Quant aux hôpitaux populaires, ils sont aussi sordides que par le passé, et les soins y sont beaucoup plus lamentables car les médecins doivent faire du stakhanovisme. Mais je dois avouer qu’en gardant notre pauvre mère dans notre affreuse cave, nous n’avons tout de même pas pu la soigner mieux en dépit de notre dévouement, car les médicaments qu’on trouve dans nos pharmacies nationalisées sont détestables.

– Au moins sont-ils gratuits ?

– Pensez-vous ! Il faut les payer et ils ne valent rien, du moins ceux de fabrication nationale. On dirait de la craie. Ceux d’origine étrangère sont excellents mais introuvables ; et quand on en découvre, ils ne sont pas pour la bourse d’un employé chinois. »

Je pris une note mentale à l’effet de vérifier ce point auprès d’autres réfugiés. Chang continua :

« Quant au Partog qui avait tout déclenché, il vint s’installer avec sa famille dans notre maison ensoleillée.

– Ouvertement ? Les gens du quartier ne se scandalisèrent pas ?

– Qui ose encore manifester une réprobation ? Qui ose en ressentir une ? D’ailleurs n’étais-je pas devenu un contre-révolutionnaire ? Dans cet état, le moins qui puisse arriver c’est d’être chassé de son logement, de son bureau, de son syndicat.

– Alors, comment peut-on vivre ?

– La solution est vite trouvée. On se laisse ramasser comme « volontaire » pour endiguer les fleuves ou défricher le Sin-Kiang ou empierrer des routes du Tibet. C’est ainsi que procédait l’empereur Che Houang-ti, voici deux mille ans, pour bâtir la Grande Muraille. Il provoquait par mille moyens la ruine d’un certain nombre de gens, et quand ceux-ci étaient devenus des épaves, ses agents recruteurs les ramassaient sans mal pour en faire les esclaves dont ses entreprises avaient besoin.

– Et vous aussi, vous avez abouti à l’une des Grandes Murailles entreprises par vos nouveaux empereurs Mao et Zhou ?

– Non, grâce à un de ces retournements miraculeux dont le régime communiste est prodigue. Au moment où, après la mort de ma mère, j’en étais réduit à l’extrême indigence et au désespoir, je bénéficiai tout à coup du mouvement de la réforme des réformateurs.

– Qu’est-ce encore que cela ?

– Ici il faut que je vous dise que j’étais loin de constituer une exception ; d’innombrables petites gens comme moi avaient subi un sort semblable. Or, toutes ces extorsions, à la fois perfides et brutales, avaient semé la haine dans le fond de tous les cœurs. Dans notre ville il existait peu de familles qui n’eussent eu l’un des leurs happé dans une de ces terribles machinations. Et comme quatre générations vivent souvent sous un même toit, le- malheur d’un seul est ressenti par d’innombrables cœurs. ; La population était donc consternée par la tournure des évènements. L’angoisse tenaillait si fortement les gens que lorsque le Secrétaire du Comité du Parti à Dairen, Liu Kwei-jen, prononça au cours d’une campagne de rectifications un violent discours visant une certaine usine de la région, l’ingénieur de cette usine se suicida. Sentant la colère monter de toutes parts, les chefs rejetèrent la responsabilité de leurs mesures impopulaires sur des boucs émissaires. En fait, aucun des exécutants n’aurait jamais osé commettre de sa propre initiative toutes ces spoliations qui enflaient les rancunes. Ils n’avaient fait qu’obéir aux instructions des bonzes du Parti. Mais ceux-ci accusèrent les bureaucrates subalternes d’avoir condamné des innocents, accepté des dénonciations malveillantes, usé de pressions physiques pour extorquer des aveux.

– Les communistes disaient ces choses publiquement ?

– C’était même imprimé dans leurs journaux. À Dairen et à Port-Arthur par exemple, le Secrétaire du Comité écrivit qu’au cours de la première campagne de la suppression des contre-révolutionnaires, sur tous ceux qui furent arrêtés, 20 % n’auraient pas dû l’être, et que sur les 65 % qui furent condamnés dans les derniers mois, 10 % le furent sans raison. Il précisait que les méthodes employées – injures, menaces, coups – l’avaient été en violation des directives du Parti.

– La presse communiste reconnaît donc officiellement ce qui, s’il l’avait dénoncé quinze jours plus tôt, aurait valu la corde à un opposant ?

– « Il peut y avoir mille, routes, mais il n’y a qu’une logique », a écrit un de nos sages. C’est pourquoi les communistes peuvent emprunter mille routes, leur seule logique se retrouvera toujours... dans la prison. Leur gros rouleau compresseur doit toujours écraser quelqu’un, hier le petit peuple, demain les bureaucrates du Parti. Le mouvement de la Réforme des Réformateurs commença donc un peu avant la fin de mon procès, de sorte que j’eus le plaisir de voir apparaître dans ma prison ces emprisonneurs tombés de leur piédestal, pleins d’humilité, rampants. On nous les avait transformés de bourreaux en chenilles. Mais même réduits à notre sort ils nous inspiraient de la méfiance. Comme le dit un proverbe : « Il est plus facile de peindre la peau du tigre que ses os. » Eh bien, même si le visage s’est adouci, que peut-on connaître du cœur ?

– Nous étions déjà, fort heureusement, sortis de votre prison. N’y rentrons pas, voulez-vous, et reprenons le fil de votre destin au moment où la campagne de réforme des réformateurs vous atteint.

– Un beau jour, aussi subitement que jadis le formulaire de mes malheurs, je reçus une note m’avisant que mon cas avait été « révisé » et mon innocence reconnue. Le lendemain même on me rendait mon emploi à la banque. Je dus emprunter un costume décent pour m’y présenter car je n’avais plus que des loques. Tout se dégelait comme par enchantement. Mes frères purent à nouveau circuler la tête haute, les camarades qui nous évitaient depuis ma mésaventure revinrent dans notre maison. Mes frères firent l’éloge du « juste Mao », ils se déchaînèrent contre le sous-fifre local qui nous avait volé notre maison, ils firent tant de zèle que le montant de l’amende nous fut restitué.

– Restitué ? C’est magnifique !

– L’argent, pas la maison. Les prix avaient tant grimpé entre temps que la restitution nous permit tout juste de racheter des chaises, des habits et des bicyclettes. Mais qu’importait ? De toute façon notre maison sans ma mère nous aurait paru la désolation. Elle était seule maintenant dans sa tombe à ignorer pour toujours que son fils n’avait pas été un voleur. Car bien qu’elle ne m’eût jamais rien dit, j’avais senti qu’elle avait eu des doutes. Et cela me rongeait le dedans. Et puis, j’avais perdu toute confiance dans le nouveau régime. Le retournement des voisins à notre égard, qui étaient venus nous cajoler aussi vite qu’ils nous avaient fuis, montrait bien qu’en Chine, désormais, on ne pouvait plus compter sur rien ni personne, que ce n’étaient plus des hommes qui allaient et venaient autour de vous, mais des ombres exécutant les ordres du Comité Central. Et qui pouvait prévoir ce que dicterait demain le Comité Central ? Je craignais toujours qu’une nouvelle campagne ne soit lancée pour réformer les réformateurs des premiers réformateurs, ce qui aboutirait à découvrir que les coupables aujourd’hui reconnus innocents étaient finalement coupables. C’était déjà arrivé. Et puis, pendant que j’étais en prison, la jeune fille à qui je faisais la cour m’avait dénoncé comme un ennemi du peuple et s’était mariée avec un bureaucrate huppé. Comme le dit un proverbe chinois : « Rien n’est plus difficile que de trouver des amis quand on est pauvre, si ce n’est de trouver une femme quand on est en disgrâce. » À cause de tout cela je n’aimais plus mon pays la Chine. J’eus la chance d’être désigné pour accompagner une mission bancaire en Birmanie. À Rangoon je choisis la liberté et m’embarquai en cachette pour Hong Kong. Peut-être qu’ici une autre histoire recommencera pour moi où je pourrai jouer, enfin, mon rôle décent d’homme. »

 

 

 

 

 

 

L’ÉTUDIANT PING

 

 

J’avais été visiter le centre d’Aide aux Intellectuels chinois réfugiés à Kowloon. J’y fus reçue par le directeur, un jeune et aimable Américain, M. Ward Smith, et je lui répétai la question que je posais à tout le monde : « Pouvez-vous me mettre en rapport avec des réfugiés récemment partis de Chine ? »

Après s’être discrètement assuré que je n’étais ni espionne, ni communiste, mais bien ce que j’alléguais – écrivain française – il ajouta : « J’ai ici deux réfugiés qui parlent le Français. Je vais vous les quérir. »

– Qui parle Français ? demandai-je aux deux hommes maigres qui entrèrent.

– « Je », me répondit le plus âgé. Avec « non », « Madame » et « merci », c’était, m’a-t-il semblé, tout ce qu’il en connaissait. Le second était un ex-officier du Kouo-Min-Tang, à la voix terriblement cassée et qui avait été torturé par la police de Mao pour qu’il avoue être un « espion américain ». Comme on pourrait récuser son témoignage parce qu’il fut colonel de Tchang Kaï-chek, je ne rapporterai pas son récit bien qu’il fût poignant. »

Au moment de quitter M. Smith, comme il semblait fort versé dans les questions militaires et que nous venions de parler « armée », je lui posai une question qui me hantait depuis que j’avais mis le pied sur l’Île aux eaux parfumées.

« Pourquoi les communistes chinois ne s’emparent-ils pas de Hong Kong ? On m’a partout assuré que le gouverneur britannique était incapable de défendre la colonie vingt-quatre heures. Est-ce vrai ?

– En effet la structure même de l’île, bourgeonnant de pics et de monts, interdit l’utilisation de l’aviation qui se briserait contre les rocs. Si donc Mao ne s’est pas emparé de Hong Kong c’est qu’il ne l’a pas voulu. Et si Mao ne l’a pas voulu, ce n’est pas tant pour se gagner les bonnes grâces des Anglais qui, ne l’oublions pas, lui firent la guerre en Corée avec le contingent de l’ONU, c’est parce qu’en tombant sous sa coupe les activités et les richesses du port tariraient immédiatement, comme il est advenu sous l’occupation japonaise, comme il advint à Shanghai et à Canton à la suite de la domination communiste. Mao ne gagnerait donc rien à s’emparer de Hong Kong, par contre il perdrait cette merveilleuse base d’écoute et de manipulation branchée sur le monde libre. C’est par Hong Kong que les trafics d’or, de narcotiques, de matières stratégiques se font le plus aisément ; c’est à Hong Kong que se trouvent réunis tous les centres d’espionnage et de contre-espionnage d’Asie ; c’est par Hong Kong que les antennes du Comité Central peuvent le plus commodément émettre leurs ondes, et les oreilles du Politbureau le plus facilement recueillir des bruits... Voilà pourquoi Pékin tolère que Hong Kong reste britannique. »

M. Smith me téléphona le lendemain pour m’annoncer qu’il pouvait me mettre en rapports avec un étudiant de Pékin réfugié depuis quelques semaines. Il me suggéra de l’inviter à déjeuner. Son témoignage fut parmi ceux qui m’impressionnèrent le plus.

Ce jeune Pékinois, que nous appellerons Ping, parlait un français impeccable. Il était vif, sensible, intelligent. Il me fit tout de suite oublier que nos races et nos nations étaient si différentes, et je ne sentis bientôt plus pour lui que la sympathie qu’on éprouve pour tout être souffrant. Car il souffrait, cela faisait peine à voir. Sa jeune femme et ses deux enfants étaient restés en Chine, c’est-à-dire morts pour lui. Dans ce pullulement humain de Hong Kong, parmi ces millions de regards d’épouses et de mères qui savaient être aimants, il n’y en avait pas un qui lui fût destiné. Il vivait seul, rescapé du grand ouragan de l’intolérance. Hors de propos il coupait son récit pour dire, presque affolé : « Je ne veux pas retourner en Chine, jamais », comme si quelqu’un – les autorités britanniques – ou quelque chose – la mémoire de sa famille – était à l’affût pour l’y contraindre.

Voici son histoire. Tout en poursuivant ses études il travaillait comme bibliothécaire et gagnait juste de quoi subvenir aux besoins de sa famille. Ce n’était pas la misère mais l’oppression qui l’avait poussé à fuir. Il n’avait pas eu faim, mais peur.

« Tous nos gestes, me confia-t-il, toutes nos paroles étaient surveillés, consignés, resservis des années plus tard. Ainsi je m’étais permis un jour de dire : « Ce produit américain est bien meilleur que son homologue chinois. » Vingt-six mois après, au cours d’un interrogatoire, on me reprocha ce propos en précisant les circonstances, le lieu, les interlocuteurs qui l’entourèrent. Si je n’allais pas à une réunion parce que j’avais trop de travail, j’étais traité de contre-révolutionnaire. Si je prétextais que j’étais malade, un partocrate zélé venait jusque dans ma chambre vérifier que je gardais le lit. À la fin, pour éviter les tracas, je me pliais aveuglément à tout. Je me rendais où on me disait d’aller. Je n’apparaissais pas où on me l’avait interdit. J’étais devenu un automate. J’avais perdu ma qualité d’homme, ou plutôt, de l’homme, j’avais tout juste gardé ce petit chancre d’humiliation au creux de l’estomac.

« Ce n’était pas suffisant d’obéir comme un laquais. Il fallait encore faire des devoirs comme un cancre. Sans arrêt on nous distribuait des circulaires et on exigeait que nous répondions à toutes les questions dans la ligne du Parti. Et la ligne, il ne s’agissait pas d’en dévier d’un millimètre ! Mais le plus difficile était précisément de savoir où elle passait. Songez que dans un questionnaire sur le Tibet où on nous demandait, entre autres, pourquoi le Dalaï-lama avait bien fait d’accepter le pouvoir communiste, ayant répondu « parce que le pouvoir communiste protège les croyances quand elles ne font pas de tort au peuple », je fus retenu une soirée par le Commissaire politique de l’Université car il fallait répondre « parce que le pouvoir communiste libère les cultes de leur sujétion au capitalisme ».

« C’est l’un de ces questionnaires sangsues qui causa ma perte. Il nous requérait de dire, par des réponses à vingt-deux questions, ce que nous pensions du mouvement anti-impérialiste lancé par le Parti. Excédé par ce genre d’inquisitions, je crus que je pouvais me permettre de répondre « que je n’en pensais rien ». Bien mal m’en prit ! Je fus sur-le-champ l’objet d’une série de bombardements mentaux : le premier, pour m’expliquer ce que j’aurais dû en penser et, par conséquent, en écrire ; les autres, pour vérifier que j’avais bien compris ce qu’on m’avait enseigné.

– En quoi consiste un bombardement mental ? Il me semble que c’est maintenant en Chine une expression consacrée.

– On appelle « bombardement mental » une série d’interrogatoires et de conversations dirigées qui durent des heures, de préférence la nuit, pendant une quinzaine de jours. Entre ces séances « actives », on est confiné dans l’isolement, obligé de lire des textes d’endoctrinement ou d’écrire des mea culpa. On fouille les moindres recoins de vos propos, les intonations, les incidentes, les virgules de vos écrits, on peut vous tenir pendant des heures sur un seul adjectif ; souvent on vous insulte.

– C’est ce qu’en Europe on appelle le « lessivage des cerveaux ? »

– Le « lessivage des cerveaux » est une opération d’un degré plus élevé dans la hiérarchie des tortures intellectuelles. On l’exécute dans les prisons et on le réserve à des personnalités d’un certain poids, prêtres, chefs de Parti, écrivains dont les déclarations pourront servir à la propagande. Il dure alors plus longtemps que le bombardement mental, parfois des années que la victime passe en cellule. Il comporte aussi des sévices plus intenses, l’emploi de menottes, de coups, de pressions sentimentales émanant de proches, d’interrogatoires en chaîne durant des jours et des nuits jusqu’à ce qu’on devienne fou par la privation de sommeil. Je n’étais heureusement pas digne de ce luxe de moyens. Le lessivage de cerveaux peut passer des prisons – où il est opéré pour ainsi dire « sur mesure » – à la place publique (universités, villages, meetings) où il est exécuté « en masse ».

– C’est dans ce dernier cas que vous employez le terme « réforme de la pensée » ?

– Oui, c’est une autre forme du lessivage de cerveau, mais qui ne comporte pas de sévices physiques et qui se fait en série. Les communistes disent que « l’homme doit laver son cerveau comme il fait de sa face ». Pour l’aider à ce blanchissage de l’âme, ils organisent des séances de réformes de la pensée collective. Ainsi, à l’Université, nous subissions chaque semaine huit heures de « réforme de la pensée », en sus des cours sur le marxisme-léninisme et l’histoire de la Révolution. Ces leçons avaient pour but d’aider les étudiants à se débarrasser des idées bourgeoises qu’ils avaient acquises durant leur enfance, et aussi de ramener à l’humilité les étudiants d’origine ouvrière « qui étaient devenus bourgeois après avoir fréquenté les Universités », je cite textuellement la presse communiste.

– Alors que dans nos Universités les fils de bourgeois se prévalent de postures révolutionnaires. »

Ping montrait de la réticence à évoquer son expérience personnelle et il fallait que je l’y ramène constamment.

« Avez-vous fini par remplir cette circulaire selon les desiderata du Parti communiste ?

– Après six jours de bombardements mentaux j’étais encore capable de réactions. Jugez-en. On me renvoya la circulaire et – entêtement ? bêtise ? ultime manifestation de ce qu’on croit être sa dignité d’homme ? – je répondis à nouveau que « je n’en pensais rien ».

« Alors on se mit à me réveiller systématiquement la nuit pour m’emmener dans des locaux pénitentiaires où on me laissait moisir deux ou trois jours pour apprendre par cœur un texte, puis on venait me le faire réciter en ponctuant chaque faute d’une gifle. Tantôt j’étais traité d’ignorant et sommé d’apprendre la liste des méfaits de l’impérialisme capitaliste, tantôt j’étais accusé de complicité avec cet impérialisme et promis à la potence. Ou encore on me contraignit d’écrire à ma femme qu’elle m’apportât des vêtements d’hiver (ce qui signifiait qu’on m’expédiait dans un camp de concentration), puis on déchira la lettre en témoignage de l’infinie bénévolence du régime communiste. »

Sa voix s’étrangla, il banda ses énergies pour refouler un sanglot qui affleurait au creux de sa gorge. Je fis semblant de m’intéresser à un ornement du mur jusqu’à ce qu’il reprit le fil de sa narration.

« Je revenais au matin, vide, ayant tout juste assez de conscience pour lire ma détresse dans le regard de ma femme, ce regard où je ne pouvais discerner ce qui dominait, de la pitié, du désarroi ou du reproche, ce regard que je n’oublierai jamais. Je dus céder bien sûr, à cause de ce regard, et aussi parce qu’en Chine aucun père de famille ne peut s’offrir le luxe de la fierté. Toute une nuit je remplis le questionnaire avec les formules apprises, pour que mes enfants puissent manger. Pour me punir de mon audace on m’interdit de parler pendant six mois à mon entourage. »

Il surprit mon mouvement d’étonnement, car il ajouta :

« Vous avez parfaitement entendu. On m’interdit d’échanger le moindre mot avec quiconque, sauf avec ma famille. Aller et venir au milieu de ses camarades de travail sans jamais pouvoir échanger une parole avec eux est l’un des supplices moraux les plus pervers qu’on puisse inventer. À la bibliothèque les étudiants me tendaient leurs bulletins en détournant la tête. Bientôt, d’ailleurs, on me suspendit de mes fonctions et on m’envoya dans une soupente copier des fiches. Je me faisais l’impression d’un pestiféré avec sa clochette. Je me sentais devenir fou... »

Et moi je me sentais devenir folle à l’idée que dans notre monde, à notre époque, un gouvernement régnant sur 600 millions d’êtres avait le pouvoir de déterminer à qui chacun de ceux-ci avait ou n’avait pas le droit d’adresser la parole. L’excommunication majeure du moyen âge avait été loin de réussir cela.

« Le coup le plus dur que me porta le Parti, celui qui, dans son esprit, devait assurer ma décomposition irrémédiable, fut au contraire la condition de mon affranchissement. Par une série de pressions dont je, ne peux pas vous raconter les détails, le Parti réussit à détacher ma femme de moi. À ses souffrances morales, à ses privations matérielles, s’ajoutèrent des menaces sur les rations de nos enfants. Puis mes beaux-parents l’affolèrent par des suppliques mêlées de calomnies politiques. C’était à moi maintenant, quand elle rentrait, de la regarder d’un air mitigé de pitié et de reproche. Elle fuyait ce regard et pleurait pratiquement du soir au matin. Enfin, une nuit, elle m’annonça qu’elle désirait retourner chez ses parents avec les enfants. Elle m’assura que rien n’était changé dans ses sentiments, mais que cette solution était la meilleure pour tous.

« Meilleure ou pire, je ne le saurai jamais. Mais de toutes façons c’était la seule possible puisque le Parti en avait ainsi décidé. J’embrassai ma femme sans dire un mot, je ramassai quelques affaires, j’allai regarder une dernière fois nos enfants qui dormaient et je sortis. Dès que je fus dehors, je me dis qu’en fait je n’aurais eu besoin de rien emmener, puisque la seule issue qui me restait était le suicide. Et c’est alors, tout au fond de l’abîme, que la lueur parut. Était-ce peur de mourir ? Ou besoin de vivre pour que pût éclater la révolte qui bouillait en moi ? Toujours est-il que l’idée du suicide disparut et fit place à celle de ma fuite. Ma femme ne risquait plus de représailles. J’avais l’argent d’un billet de train et une vieille autorisation pour me rendre à Canton à un Congrès de bibliothécaires...

– Il faut une autorisation pour voyager ?

– Plus exactement pour séjourner ailleurs que chez soi, ne serait-ce qu’une nuit, il faut un permis. Le mien datait de plus d’un an, mais j’eus l’audace de le falsifier. Voyez-vous, depuis la minute où je fus illuminé par le projet de m’évader, les humiliations subies ne me touchaient plus ; ma lutte pour ma vie de fourmi contre la botte du colosse m’ennoblissait ; je m’étais redressé, j’avais retrouvé ma robe de dignité. Et je grattai les dates de mon document avec une parfaite bonne conscience. »

Même en français, Ping conservait les tournures imagées si propres au mode d’expression de la pensée chinoise. Alors que les Hindous, peuple spiritualiste par excellence, jonglent avec les abstractions éthérées dans un langage prosaïque, les Chinois parlent de choses prosaïques dans un langage ruisselant de poésie. Ce qui prouve que la poésie jaillit bien plus du concret des choses que des volutes philosophiques.

« Je m’en fus donc à Canton, reprit Ping, et de là, à pied, ne marchant que la nuit et me terrant le jour, j’arrivai à la frontière face au territoire de Hong Kong. Pour ceux qui n’ont pas de barque mais savent bien nager, ce qui est mon cas, la méthode consiste à partir d’un point situé assez en arrière de la frontière pour que le cordon de surveillance y soit moins dense, et à longer la rive la nuit – tantôt dans l’eau tantôt sur le sol – pour s’approcher d’un point faisant vis-à-vis au territoire anglais et où la traversée soit possible. à la nage. De cette façon on évite les chiens policiers qui ne savent poursuivre les gens que sur la terre ferme. Il y faut trois nuits. Le jour, les anfractuosités naturelles offrent des cachettes suffisantes. Le plus difficile est de se procurer des vivres non périssables tels que biscuits, chocolat, conserves, qui sont rarissimes en Chine. J’avais pu, avec mes derniers sous, acheter quelques rations dans une gare à des soldats qui partaient en manœuvres. C’est peut-être à cette rencontre fortuite que je dois la vie et la liberté. »

Je le félicitai de son courage et je le sentis aussitôt se réchauffer, non pas par infatuation, mais simplement parce que quelqu’un avait pris intérêt à son sort. L’étudiant, bien sûr, m’avait relaté les scènes les plus bouleversantes de son odyssée, celles qui marquèrent son souvenir d’une façon indélébile. Moi-même, comme tout Français qui ne se bouche pas exprès les yeux et les oreilles, j’étais bien au courant de la terreur qui sévit en Chine communiste, et je désirais plutôt profiter de la chance qui me mettait en rapport avec un sujet brillant, parlant ma langue, et qui avait parcouru dans sa chair toute la trajectoire de l’expérience communiste, pour explorer quelques thèmes d’intérêt général.

– Ces réformes de la pensée naissent-elles au hasard des caprices d’un fonctionnaire de province ou procèdent-elles d’une volonté centrale ?

– La terreur communiste n’a pas le caractère anarchique et spontané des révolutions ou jacqueries qui émaillèrent notre histoire. On a l’impression que le Pouvoir distribue la mort et la peur par tickets d’un rationnement planifié, comme le riz et le coton. D’ailleurs, sous un régime aussi totalitaire que le communisme, quel sous-fifre bureaucrate, partocrate ou policier aurait l’audace de prendre une initiative, fût-ce dans le bon sens de la répression ? Non, les ordres de terreur viennent toujours du Bureau Politique. Ce qui fait que lorsque la cervelle de dix étudiants est blanchie sur une estrade universitaire d’un district perdu du Tibet, c’est toujours par le fait du plan de déshumanisation dressé à Pékin.

« Et quand on lessive les cervelles d’une catégorie sociale au Tibet, on lessive toujours en même temps celles de la même catégorie au Jehol, car on aime l’uniformité chez nos planificateurs de l’orthodoxie. Toutes les cellules du grand corps chinois sentent alors passer la vague glaciale qui fige le sang. Car un second caractère de notre terreur, c’est d’être de masse, comme nos meetings, nos conversions, nos réfectoires, nos déportations. Il n’y a pas chez nous de représailles privées, de règlements de comptes issus de conflits particuliers incarnés dans des individus, comme durant notre guerre civile et votre résistance. Il n’y a plus qu’une vengeance d’État, anonyme, institutionnelle, débitée en série, automatisée.

« Un troisième caractère de la terreur communiste, c’est qu’elle s’entoure d’un pompeux appareil légal. L’arrestation bien sûr est arbitraire, imprévisible, elle tombe comme la foudre sur le prévenu qui ne se sent aucune culpabilité d’aucune sorte. Mais très vite il aura lui-même la charge de combler cette lacune et de se forger des crimes. Et ne croyez pas que la police accepte n’importe quels aveux d’un innocent traqué et désireux d’en finir. Encore faut-il que ces aveux tiennent debout, qu’ils soient assortis de pièces à conviction, qu’ils forment un tout cohérent et dans la note exacte qui plaît au régime.

– Je constate que la terreur chinoise n’est qu’une copie servile de la terreur soviétique. Lisez L’Accusé de l’ex-communiste Weissberg, vous constaterez combien la ressemblance est hallucinante.

– Il y a justement à Hong Kong un conseiller soviétique et un commerçant allemand qui ont eux aussi choisi la liberté. Eh bien, d’après ce qu’ils m’ont dit, j’ai pu relever dés différences essentielles entre les trois terreurs. En Allemagne nazie, les tortionnaires se contentaient de martyriser les prévenus sans se soucier du problème de leur culpabilité. En URSS, où l’on part de l’axiome que le MVD ne peut jamais se tromper, un homme arrêté est obligatoirement un coupable et il est, en conséquence, contraint de faire des aveux et de les signer. Sur quoi il est quelquefois gratifié d’un jugement public, le plus souvent il est déporté ou supprimé administrativement, et la police passe à l’ordre du jour. En Chine, où toutes ces subtilités soviétiques se retrouvent, quand l’innocent s’est bien sali de crimes et a bien signé les plus noirs aveux, le cauchemar ne fait que commencer.

« Car il reste encore à persuader le faux coupable qu’il a bien commis de vrais crimes, puis qu’il extirpe à jamais de ses entrailles sa nature perverse héritée de la bourgeoisie, puis qu’il s’imprègne de gratitude pour le régime qui l’a rédimé. Comprenez-vous pourquoi nous devenons fous sous la terreur chinoise ?

– Le socialiste Daniel Mayer nous a assurés qu’au moins on n’y souffre pas, comme sous les nazis, de tortures physiques.

– Que dites-vous là ! Des plus barbares jusqu’aux plus raffinées. Je voudrais vous rappeler que la fameuse Commission Internationale contre les régimes concentrationnaires, dont le Président est justement un Français...

– Oui, David Rousset. La Commission publia un Livre Blanc sur l’univers concentrationnaire en Chine. L’authenticité des témoignages qu’elle recueillit a été reconnue par une Cour Internationale.

– Eh bien, cette Commission a révélé que des inculpés avaient été contraints de manger des excréments humains. Je sais que c’est vrai parce que le fait m’a été rapporté par une victime qui subit cette horrible torture. Je puis vous assurer également qu’on enterre des condamnés vivants, et que le supplice des ongles arrachés est de pratique courante. J’en ai vu les horribles traces sur les moignons d’un malheureux qu’on traînait dans le couloir du poste où je subissais mon bombardement mental. Je pense qu’on a fait exprès de me le laisser voir, pour m’impressionner. »

Je m’empressai de quitter ce sujet qui visiblement faisait mal à Ping – et à moi aussi, je l’avoue – et revins à l’enseignement supérieur.

« On affirme qu’en Chine communiste tous les enfants doués peuvent accéder aux Universités, alors que sous le Kouo-Min-Tang les fils de paysans en étaient pratiquement exclus. Dans ce domaine au, moins, n’y a-t-il pas eu un progrès ?

– Sans doute, avant la Révolution, c’étaient surtout les fils de commerçants et de bourgeois qui faisaient des études supérieures. Cependant, un fils de pauvre, s’il se distinguait – et ce fut le cas d’un de mes cousins – pouvait obtenir une bourse ou être poussé par des missions religieuses. Mais si vous voulez déduire de ce changement qu’il n’y a plus en Chine communiste de discriminations de classes dans l’éducation, vous vous trompez lourdement. D’abord les communistes ont écarté brutalement des Universités ceux qui y accédaient auparavant, les fils de commerçants et de bourgeois. Or ces enfants ne sont pas responsables de l’origine sociale de leur père. Doit-on leur faire payer, à eux innocents, l’injustice dont les pauvres furent victimes dans le passé ? Pour moi, le but du communisme n’est pas de transférer des privilèges d’une classe à une autre, mais d’éliminer tous les privilèges et toutes les classes.

– Et quelles furent les conséquences de cette triste démagogie sur la qualité des études ?

– Désastreuses. Pour remplir les vides causés par la proscription des enfants des classes riches et moyennes, qui possédaient la préparation requise pour les études supérieures, les Universités organisèrent un recrutement accéléré d’.enfants de paysans qui n’avaient jamais suivi d’études secondaires. Le niveau de l’enseignement en fut à ce point abaissé que la plupart des Chinois d’Outre-Mer cessèrent d’envoyer leurs jeunes gens dans les Universités de Mao.

« Tenez, je veux vous rapporter un cas particulièrement délirant. Un jour la presse communiste fit grand bruit autour d’un tireur de pousse-pousse sorti premier de l’Université. Elle publia sa photographie, de grosses manchettes, et fit un titre de gloire au nouveau régime du moyen qu’il donnait, à des miséreux jusqu’alors illettrés, d’obtenir en deux ans un diplôme universitaire avec la mention maximum. Ces outrances ridicules trompaient peut-être le peuple, mais pas les étudiants qui riaient sous cape. Ils n’ignoraient pas que les professeurs, ayant appris à quelles fins démagogiques le Parti destinait le tireur de pousse-pousse, n’avaient pas osé lui mettre une seule note qui ne fût excellente. Plutôt que d’en rire, moi j’en aurais pleuré. Vous me trouverez sottement sensible, mais en tant que membre du Parti j’avais honte. J’avais aspiré à un régime dur, sans doute, mais rationnel et juste – et je me répétais : ce n’est pas avec ces procédés de saltimbanques qu’on forge un monde nouveau. J’étais aussi alarmé, en tant que patriote chinois, par la chute que de tels procédés provoquaient dans l’équipement intellectuel de mon pays.

– Mais n’étaient-ce pas là des excès de circonstance dus au climat particulier des débuts de révolution ?

– Sans doute. Mais après s’est institué un autre excès, systématique celui-là, et qui constitue l’un des piliers du régime : la restriction des Études supérieures aux seuls enfants des bureaucrates. Étant resté bibliothécaire à l’Université après la fin de mes études, j’ai pu assister à cette évolution.

– Ainsi, la forme d’héritage de la « nouvelle classe » communiste, comme l’appelle Djilas, c’est le privilège de l’enseignement supérieur ? Après tout c’est logique. Comme votre nouvelle classe se définit par le commandement et non par la propriété, l’héritage porte sur la transmission non plus de la fortune mais des instruments du commandement, dont le premier est un bagage universitaire.

– À quoi j’ajoute que l’héritage des biens tangibles ne fait pas défaut non plus, puisque ceux qui exercent le commandement jouissent aussi d’avantages matériels considérables qu’ils ne manquent pas de transmettre à leur progéniture. Je n’ai pas encore lu le livre de Djilas, mais j’en ai entendu parler. Quiconque n’a pas vécu en Chine ne peut pas comprendre combien il a raison. Aujourd’hui, chez nous, les chefs communistes déterminent sans appel la classe sociale à laquelle l’individu appartiendra durant toute sa vie. Après l’école primaire, l’immense majorité des enfants cessent leurs études pour devenir les soldats de la société, c’est-à-dire des ouvriers et des paysans, et ils le resteront irrémédiablement. Il n’y a plus aucune issue pour eux. Quelques millions sont admis trois ans dans « le moyen inférieur ». Ils formeront les sous-officiers : chefs de travail, secrétaires de coopératives, petits fonctionnaires. Les autres continueront encore trois ans dans « le moyen supérieur ». Ils formeront la masse des cadres, les officiers subalternes. Une sélection de quelques centaines de mille, moins de un pour mille de la population, et ne comprenant, sauf exceptions dérisoires, que les enfants des chefs en place, est admise dans les Universités. Ceux-ci formeront la caste privilégiée des officiers supérieurs, les vrais bureaucrates au sens qu’a ce mot, quand on souligne le suffixe « crates ». Enfin, parmi eux, une super sélection de 3.000 super favorisés, qui iront poursuivre leurs études en URSS, s’opère chaque année après examen détaillé du caractère, du loyalisme et de l’influence de chacun : ils formeront les très grands bonzes du régime, les leaders de la classe privilégiée.

– Qu’est-ce qui détermine le niveau d’études auquel on est admis, c’est-à-dire la position hiérarchique à laquelle chacun aura le droit d’accéder dans la vie ?

– Officiellement le rang de sortie, comme du temps de nos mandarins. Pratiquement la classe – paysanne ou bureaucratique – à laquelle appartient l’enfant, et l’influence de ses parents, également comme du temps de nos mandarins.

– L’accession à une situation privilégiée en fonction des notes d’études n’introduit-elle tout de même pas un élément de justice dans le cadre de ces grandes discriminations sociales injustes qu’aucun régime, même communiste, ne semble pouvoir éliminer ?

– C’est en effet ainsi qu’intuitivement on se représente la sélection dans un régime communiste, « par le mérite ». Mais nous, Chinois, sommes payés pour connaître l’insuffisance du système puisqu’il a été celui qui nous a dotés de notre fameuse caste de mandarins, cultivés certes, et en général corrects et humains, mais profondément sclérosés. C’est que les notes d’études ne concernent que la partie intellectuelle du registre étendu des qualités que doivent posséder de bons dirigeants ; et encore jugée à une seule époque de leur vie, l’enfance et l’adolescence, alors que les êtres évoluent considérablement dans l’âge adulte. Malgré tout, le système du classement selon les notes d’études pourrait fournir un élément de la solution, si les études étaient intelligentes et l’attribution des notes loyale. Or, sous les communistes, les notes qui ont un poids déterminant ne concernent pas les études techniques, scientifiques ou littéraires, mais les récitations politiques.

« Dans toutes les classes, de nombreuses heures par semaine sont consacrées à farcir les esprits du fatras scolastique qu’ils appellent « marxisme-léninisme » et « matérialisme dialectique ». J’aimerais que vous alliez voir de vos yeux combien les professeurs des matières qui fournissent les vraies connaissances paraissent des besogneux auprès des professeurs de politique, qui tous ruissellent d’importance, de suffisance et de puissance, bien qu’en fait ils tiennent plus du perroquet et de l’espion que du maître. Eh bien, ce sont leurs appréciations à eux qui sont décisives pour la carrière ultérieure de l’étudiant. Ils perpétuent ainsi la plus grave tare du mandarinat, qui n’était pas tellement de distribuer les places selon les notes d’examens que de donner le coefficient le plus lourd à l’examen le moins utile, celui des classiques confucéens. On a simplement remplacé ceux-ci par les classiques marxistes, avec cette aggravation qu’avant c’était bien l’authentique Confucius qu’on nous enseignait, tandis que maintenant, on nous inocule une caricature de Marx.

« Et puis l’octroi des notes est terriblement partial, la position des parents y jouant un rôle plus déterminant que jadis. Vous pensez bien qu’aucun maître ne serait assez téméraire pour donner de mauvaises notes au fils d’un grand secrétaire du Parti, ou d’un chef de la police, alors que toute sa carrière – et sa vie même – dépendent de quelques lignes tracées par ces personnages sur un document administratif. Inversement, aucun maître n’aura l’audace de bien classer le fils d’un épuré politique ou d’un citoyen tombé en disgrâce auprès du Parti communiste, si par hasard ce fils a pu rester sur les bancs de l’Université. En fait, dans les mains communistes le système du classement social par les notes d’études est devenu l’un des mécanismes essentiels de l’oppression.

– Et que deviennent les jeunes gens du secondaire à qui on ne permet pas d’entrer à l’Université ?

– Généralement des bureaucrates subalternes, si on a arrêté leurs études parce qu’ils étaient peu doués ; des laboureurs, si ce fut à cause de leurs mauvaises notes dans les matières politiques. Lisez la presse chinoise et vous verrez journellement des plaintes sur les diplômés du secondaire qui, envoyés aux champs, s’enfuient.

– Sur quoi portent les cours politiques et quelle est leur durée ?

– À tous les degrés et dans toutes les institutions les étudiants doivent apprendre et réapprendre « les bases du Marxisme-Léninisme », « le Matérialisme dialectique », « le Matérialisme historique », « l’Histoire du Parti Communiste de l’URSS et de Chine ». Vers la fin de l’année 1956, la durée de ces cours fut réduite à cent deux heures par semestre. Cet allégement dut être décidé parce que les programmes politiques devenaient pour les études un fardeau très lourd et par surcroît inutile. Car après chacune de ces séances où les marteaux-pilons, comme nous les appelions, nous avaient enfoncé dans le crâne une épaisse bouillie idéologique, nous n’avions rien de plus pressé que d’en laver nos esprits. En octobre 1955 une enquête étendue à 256 étudiants révéla que 4 seulement pouvaient répondre à des questions infiniment simples sur lesquelles les marteaux leur avaient pilonné l’orthodoxie depuis 5 ans. Ainsi par exemple, lorsqu’on leur demanda quelle fut, dans le secteur alimentaire, la mesure socialiste la plus importante prise en application du plan quinquennal, au lieu de dire : la suppression des intermédiaires, presque tous répondirent : les tickets de rationnement. Vous trouverez le fait dans le Chung Kuo Ching Nien Pao du 5 novembre. Je me rappelle la date parce que notre marteau à nous, croyant nous édifier, fit circuler ce numéro parmi les étudiants. Par ce mystérieux fluide qui établit sans un mot l’entente entre les sujets d’une tyrannie, nous nous imprégnâmes de cette enquête avec une intense joie intérieure, joie de voir que, malgré tout leur pilonnage, les « marteaux » n’entraient pas dans nos esprits, joie de les voir rager, joie de nous sentir vengés des cours politiques par une parfaite, douce et indomptable ignorance. »

Cet exutoire pitoyable de la haine d’un peuple contre ses maîtres, la satire intérieure solitaire, m’emplit de compassion pour le peuple. Le visage de Ping devint grave, le voile de la nostalgie se posa sur ses traits.

« J’avais dix-huit ans en 1945 lors de la défaite du Japon. J’avais fait mes études secondaires pendant la guerre dans un lycée du Kouo-Min-Tang replié au Szechuan, puis un début d’Université dans Shanghai libéré, puis du service dans les troupes communistes, puis retour à l’Université en 1950, fin de mes études en 1953 et travail à la bibliothèque depuis jusqu’à ma fuite il y a deux semaines. J’ai donc connu l’atmosphère estudiantine sous les deux régimes et je peux comparer. Eh bien, sous le Kouo-Min-Tang, le lycée et l’Université bourdonnaient de discussions, les groupes politiques pullulaient, beaucoup d’entre nous étaient révolutionnaires, anti-Tchang, favorables aux communistes. Durant les deux premières années du régime communiste régna encore le climat de ma jeunesse, climat de libre critique, d’audaces intellectuelles, de confiance entre condisciples du même bord. À partir de 1951, nous commençâmes à être plongés dans une nuit épaisse. Adieu les débats passionnés, les promenades détendues où on égrenait toutes les idées de la terre, la spontanéité des opinions. Les étudiants devinrent des soldats commis à un service culturel aussi morne, routinier, obtus que le service militaire. Ou, si vous préférez, les ouvriers-fourmis d’une usine à diplômes, tous pareils, tous courbés, tous méfiants, tous silencieux. Qui m’aurait dit que cinq ans après l’installation du pouvoir dont j’étais si sûr qu’il affranchirait les esprits, je songerais à l’époque du Kouo-Min-Tang, dont j’avais tant détesté l’obscurantisme, comme au bon vieux temps où le non conformisme fleurissait !

– Ainsi vous révisez tout ce que vous avez cru ?

– Presque tout, je l’avoue. Vous savez, lorsqu’on se détache du communisme, on commence par se dire qu’il a simplement dévié de sa doctrine, que les cruautés qui, en lui, nous révoltent ne sont que des excès de début de révolution. Maintenant, après avoir réfléchi davantage – car je réfléchis tous les jours à la catastrophe que nous avons appelée de nos vœux – je me dis que ce jugement est beaucoup trop indulgent. Je crois que les jeunes comme moi avons commis la bévue la plus tragique en soutenant de notre enthousiasme, parce que « avancé », ce communisme qui n’est « historiquement », pour employer son jargon, qu’une vulgaire réaction vers les formes ancestrales de l’absolutisme. Ça a l’air paradoxal parce que, par ailleurs, il bâtit des usines modernes. Mais ce ne sont pas les tonnes d’acier qui définissent une société, ce sont les rapports humains qui y règnent. Eh bien, de ce point de vue, le communisme est très en dessous de l’ancien mandarinat. Vous n’avez pas une idée – quiconque ne les a pas subies ne peut se faire une idée – de l’opacité, de la bêtise, de la prétention creuse des enseignements communistes. Leurs dogmes sont un étouffoir pour l’esprit autrement plus rigide et paralysant que le classicisme confucéen tant décrié par les novateurs.

« D’ailleurs, sous la République et même sous l’Empire, si l’enseignement des vieux classiques était obligatoire, une fois que les professeurs et les étudiants s’en étaient acquittés ils avaient tout loisir d’étudier d’autres philosophies, et il n’en manquait pas qui s’entichèrent de penseurs occidentaux, à commencer par Karl Marx dont les ouvrages étaient dans toutes les bibliothèques. On a toujours commis une grave erreur en parlant de la soumission du peuple chinois à un pouvoir absolu. Elle n’a existé que dans le secteur politique. Pour ce qui regardait les affaires d’État, en effet, une tradition millénaire avait habitué les Chinois à en laisser le soin exclusif à un sommet inaccessible et incontrôlé, dont les décisions ne se discutaient pas. Mais pour le reste, pour la vie culturelle, philosophique, religieuse, privée, les Chinois furent un peuple très libre. Les mœurs restaient certes vieux jeu et conformistes dans les provinces...

– En France aussi...

– ... Mais ceux qui s’évadaient des normes traditionnelles n’étaient pas le moins du inonde inquiétés. Chacun vaquait à ses affaires selon sa fantaisie, lisait, croyait, critiquait ce qu’il voulait. Et la révolution politique de Sun Yat-sen avait encore accentué cette indépendance personnelle. Eh bien, les communistes n’ont fait qu’étendre l’absolutisme politique des Empereurs à tous les domaines de la vie. Ils l’ont introduit là où il n’avait jamais pénétré : dans la culture et dans les sentiments ; et tout de suite étouffant, implacable. Tous les étudiants sont rattachés à un groupe dirigé par un brigadier responsable de leur développement moral et politique. Son devoir est de surveiller leurs actes, leurs paroles, leurs pensées, et cela à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Université. Les étudiants doivent eux-mêmes ouvrir, offrir leur âme au contrôle par des confessions à l’occasion desquelles le brigadier peut noter le zèle de chacun.

– Les étudiants sont peut-être spécialement surveillés parce que destinés à des responsabilités spéciales ?

– Je ne crois pas. L’embrigadement est aussi tentaculaire hors de l’Université. Tous les citoyens sont obligatoirement groupés par rues et par quartiers (il confirmait le récit de Chang). Le Président d’un Comité de quartier travaille en collaboration avec le Parti, les Jeunesses communistes et la police. Il peut avoir jusqu’à mille familles à contrôler.. Aussi se fait-il relayer par les chefs des Comités de rues. Leur tâche est de bien répercuter les campagnes gouvernementales contre les divers déviationnistes et contre-révolutionnaires, contre les analphabètes et les mouches, de démasquer les traîtres, d’expliquer comment voter aux élections, de faire acheter des emprunts d’État. Les groupes de citoyens tiennent des réunions régulières où on les endoctrine sur les campagnes en cours. De temps à autre le nom d’une brebis devenue galeuse est jeté en pâture aux cancans que les commérages s’empressent de répercuter. Le bureau local de la Sécurité Publique récolte ainsi un matériel grossi, permettant de donner un mauvais point au voisin incriminé. Quand celui-ci en a reçu dix, lui et sa famille sont mis à l’index. Si un voisin mange ou s’habille trop bien, il peut recevoir un mauvais point ; s’il n’achète pas d’emprunt d’État, s’il n’assimile pas correctement les cours politiques, s’il a trop de visites – preuve de son incapacité à briser les chaînes des vieux sentiments bourgeois – il reçoit d’autres mauvais points. Le citoyen est encore surveillé dans son syndicat, dans sa coopérative, dans sa Société littéraire ou sportive. Il n’y a pas moyen d’échapper nulle part et jamais au regard du Parti communiste.

– C’est ce que l’existentialiste Jean-Paul Sartre appelle l’enfer du « regard des autres ».

(Je dois dire que la référence échappa à Ping, que l’existentialisme sartrien avait jusqu’ici épargné. Voilà au moins quelque chose d’heureux qu’il devait à la censure.)

– Savez-vous ? reprit-il, qu’une décision du Conseil d’État prescrit qu’on établisse, pour tous les élèves, des fiches politiques individuelles. Cette décision fut prise le 21 juillet 1957 à la suite de mouvements de mécontentement. Une fiche sur le comportement journalier de chaque étudiant, précise le document, « doit être établie particulièrement à la lumière de la présente campagne de rectification de la pensée. Tout diplôme doit être subordonné à un examen politique ».

– Je constate qu’on a adopté, en Chine, l’habitude soviétique d’édicter des mesures après qu’elles eussent été depuis longtemps appliquées. C’est ainsi que tous les trois ans, à Moscou, un texte nouveau autorise à punir de travail forcé les absences non motivées au travail. Ces lois à répétition sont vraiment typiques du système soviétique.

– Si nous n’avions pris que cela aux Soviets, s’exclama Ping, nos maux seraient supportables. Mais nous avons tout copié servilement chez eux. Si nous ne sommes plus la vieille Chine avec ses particularités et sa civilisation inimitables, nous ne sommes pas pour autant devenus la « nouvelle Chine ». Nous ne sommes qu’un blue-print de la Russie bolchevique, un calque, un satellite de série. (L’analogie avec la complainte de Ku me frappa.)

« Toutes nos usines, nos machines, nos plans, nos ponts, nos idées sont made in URSS. Nous sommes envahis par ses conseillers techniques, politiques, militaires, nous sommes soviétisés, pas seulement dans nos usines mais encore dans nos cerveaux.

– À ce sujet je suis curieuse de connaître l’étendue de la mainmise soviétique sur la culture chinoise.

– D’abord le Kremlin procéda en Chine à une diffusion forcenée de sa littérature de tous niveaux, du traité jusqu’à la brochure. Depuis 1949, plus de 13.000 ouvrages soviétiques furent traduits dans la langue Han, représentant 80 % de notre production de livres. Une maison d’éditions de Pékin s’est spécialisée dans la publication de textes marxistes-léninistes élaborés à Moscou. Les Éditions du Peuple – en fait du gouvernement – ont sorti plus de 400 titres soviétiques. Pour des inquisiteurs de l’âme aussi raffinés que nos maîtres communistes de Pékin, vous pensez bien qu’il ne suffisait pas de publier en masse des compilations soviétiques – donc expurgées – d’œuvres de Marx et de Lénine, il leur fallait encore les faire entrer de force dans les cerveaux chinois. C’est dans cette intention qu’une circulaire de janvier 1950 enjoignit à tous les cadres au-dessus du niveau local d’avoir à lire, dans les trois ans, 12 ouvrages dont la liste leur fut communiquée, et qui comprenait des œuvres expurgées de Marx, Lénine et Staline, dont la Révolution chinoise par Staline.

« Dans les écoles secondaires et les Universités, l’enseignement du russe fut imposé à tous les degrés. Ce fut une des raisons de la sourde opposition des étudiants chinois qui ressentent autant d’aversion à apprendre la langue de leur « donneurs de leçons » que vous en aviez, vous, Français, je suppose, à étudier l’Allemand au temps de l’occupation. De nombreux professeurs et instructeurs sont importés d’URSS. La plupart de nos livres d’études sont, pour les classes supérieures des traductions, pour les classes inférieures des adaptations d’auteurs soviétiques. Vous n’avez d’ailleurs qu’à consulter la revue l’Éducation du Peuple pour constater l’étendue de la gangrène. Même dans les écoles primaires, les petits enfants de six ans doivent apprendre à lire le Chinois dans des traductions soviétiques tels le Manteau de Lénine et le Cabot Volka, livres d’école très répandus en URSS.

« Pour vous montrer à quel point on fait peu cas de la dignité nationale dans l’univers communiste, je vous dirai que c’est un conseiller soviétique auprès du Ministère de l’Éducation de Pékin qui a répondu aux questions des directeurs primaires de Shanghai sur les méthodes pédagogiques à employer dans les écoles 21. Le vice-président de l’Université du peuple, Hu Hsi-kuei, ne se gêna pas pour déclarer à des reporters : « Notre Université est organisée sur le mode des Instituts supérieurs d’URSS. On y trouve plus de 40 spécialistes soviétiques... C’est en utilisant systématiquement les méthodes pédagogiques des Soviets que nous avons pu équiper nos étudiants de connaissances marxistes-léninistes 22. » Le Journal pédagogique de Pékin n’avait-il pas écrit un jour, toute honte bue : « Les maîtres doivent obéir aux décisions de la section de l’enseignement du Plénum du Parti qui impose, dans toutes les matières, qu’un tiers au moins de leurs paroles ait trait au communisme et à ses illustres maîtres soviétiques 23. »

« Ainsi les écoliers, grands et petits, sont gavés de littérature soviétique. Pour qui sait à quelle indigeste sauce histo-dramatique elle est accommodée, combien d’épaisses falsifications elle subit, on peut dire que c’est un grand malheur pour notre culture, toute de nuances et de sensibilité.

– Et en dehors de l’école, dans la vie courante, les adultes sont-ils aussi enfarinés dans la pâte soviétique ?

– Bien sûr. Il ne faut pas que l’adulte vaquant à ses affaires oublie les enseignements léninistes de l’école, ni le tiers des paroles ayant trait aux maîtres soviétiques... Alors on l’inonde de propagande par radio, brochures, cours du soir, la moitié de cette propagande étant consacrée à la Chine, l’autre à adorer l’URSS. Les Associations Soviet-Chine se vantent de sortir, en dehors de leurs Bulletins journaliers ou bihebdomadaires, une moyenne annuelle de 400 brochures. Les 400 sont remplies de dithyrambes sur l’URSS de la première à la dernière ligne. Les sections de l’Association Soviet-Chine à Shanghai, Shandong, Tsingtao, etc., tiennent des réunions tous les deux jours. Au Yunnan, l’Association envoie chez les tribus perdues aborigènes comme Pu-erh, Kunma, Likiang, des camions de propagande dont les haut-parleurs, les hauts discours et les bas imprimés scandent à satiété : Vive la Russie Soviétique, Vive la Russie Soviétique.

« Pour exposer les spécimens insignes de la culture soviétique – considérés comme des biens plus précieux que des peintures Song ou des porcelaines Ming – des buildings munificents (quoique dans le style pompier de Staline qui choque nos goûts) ont été construits dans toutes nos grandes villes. La Maison de l’Exposition Soviétique permanente, à Pékin, couvre 14 hectares ! Ce n’est plus un immeuble, c’est une province. Le building correspondant de Shanghai, route Nankin-ouest, étale ses aises sur 9 hectares. Tous ces lourds palais, dont nous appelions les festons « moustaches » en pensant intérieurement à Staline, regorgent en permanence de slogans à forme de graphiques, maquettes, affiches, photographies à la gloire des Soviets. Sur tous les murs de Chine s’étale le slogan : Apprenez et appliquez l’expérience de l’Union Soviétique.

– Mais n’est-il pas un peu vrai, objectivement, que les Chinois ont à apprendre de la technique soviétique ?

– Sans doute, comme la France de la science américaine. Et cependant, les Français accepteraient-ils qu’on le leur rappelât à chaque instant sur chaque panneau de chacune de leurs villes ? Au surplus, le slogan entend faire apprendre et appliquer non seulement la technique, mais encore la dialectique, le léninisme, la censure, la délation qui ont cours à Moscou. L’art lui-même est mis au pas cosaque. Passe encore pour la technique, mais l’art ? Que peut apprendre un artiste chinois – et d’ailleurs n’importe quel artiste au monde – d’un sous-fifre formé en série dans les écoles de festons-moustaches de Moscou ? Toute notre presse a salué la présence « d’experts soviétiques » dans nos Académies de peinture et de sculpture et jusque dans les foyers de notre Opéra. Notre gouvernement a exprimé « sa chaleureuse gratitude » à ces précieux conseillers, sans même se rendre compte de l’odieux d’une telle intromission dans ce que notre tradition possède de plus intime, de plus chaud : l’estampe et le ballet.

– De l’odieux ? Surtout du ridicule, coupai-je en éclatant de rire. Les pisseurs de copies histo-dramat ne sentent-ils pas combien il est grotesque de vouloir apprendre à écrire des drames à ces poètes nés que sont les Chinois ? En quoi votre Opéra, jailli du fond des Lœss, mûri par vos artistes, épanoui par la résonance dans votre public, joué et rejoué à travers les dynasties et les Républiques avec un coloris humain inimitable, peut-il être « amélioré » par les Conseillers-policiers du Kremlin ?

– Si vous riez devant une telle monstruosité, c’est parce qu’elle s’exerce aux antipodes de votre beau pays. Mais imaginez que des « experts soviétiques » s’installent dans votre Comédie Française pour vous apprendre à jouer Racine et Molière sur des textes expurgés et avec des commentaires marxistes, alors vous pleureriez.

– Eh oui. Et c’est d’ailleurs ce qui nous pend au nez si tant de nos intellectuels continuent à béer devant le béton des communistes.

– C’est vrai, votre Parti communiste est puissant et agressif comme l’était le nôtre avant de s’emparer des rênes. Et comme chez nous, beaucoup de vos intellectuels, dans leur haine de l’ordre bourgeois, s’aveuglent au point d’appeler un ordre mille fois pire, et pire sur les plans mêmes qui leur sont les plus sensibles. Dites-leur donc, je vous supplie, que dès que le communisme s’installe au Pouvoir un conformisme d’une bêtise dont ils n’ont aucune idée s’installe dans chaque ligne de chaque livre et même dans les cerveaux des auteurs, que l’enseignement, la littérature, le théâtre sont barbouillés d’une glu politique si indigeste que de les entendre devient une souffrance. Jusqu’à notre bonne vieille histoire de Chine qui fut transformée en une espèce de parade pré-bolchevique. C’est tout juste si l’Empereur Chi-Hoang-ti, de la dynastie des Tsin, qui régna vers l’an 200 avant Jésus-Christ, n’a pas écrit les thèses de Staline de 1928. Et moi qui avais mis tant d’ardeur à étudier le Français, je souffrais cruellement de la disparition de vos grands auteurs, mes plus chers amis...

– Comment, on a aussi épuré Montaigne et Voltaire ?

– Pire qu’épurés, expurgés. Leurs ouvrages authentiques ont été retirés et on a édité à leur place des anthologies falsifiées, pleines de notes insipides qui expliquent, par exemple, l’amitié chez Montaigne par l’essor du commerce bourgeois. Dans notre bibliothèque les seules œuvres complètes qu’on pouvait trouver en Français étaient, avec les fables de La Fontaine, celles de Claude Roy, Maurice Thorez, Aragon, Simone Théry. Mais loin de nous fournir une évasion, elles nous renvoyaient cruellement dans notre nuit puisqu’elles la chantaient. Nous ne pouvions que retrouver chez eux, pourtant Français, ce verbiage de propagande de Staline et Mao qui nous rendait malades. Un de mes professeurs, ami de mon père, me permettait de venir lire chez lui, de nuit, quelques œuvres de Gide, de Malraux, de Jaurès qu’il cachait sous le plancher. C’était un grand secret entre nous.

– Sur ce point il semble qu’il y ait, en effet, analogie avec l’époque de l’empereur Chi-Hoang-ti, car celui-ci fit aussi, si je ne m’abuse, détruire tous les anciens livres, et vos Lettrés durent s’assembler dans des caves pour lire ou recopier les exemplaires sauvés.

– Oui, et ils le payèrent quelquefois de leur vie, ce qui advint aussi à mon vieux maître qui fut dénoncé et déporté. »

J’avais remarqué que, tout en me parlant dans le couloir étriqué où nous nous tenions, l’étudiant ne cessait de regarder le mur de droite avec hostilité. La première partie de notre entretien s’était déroulée dans un restaurant où je l’avais convié à déjeuner. Mais comme l’heure du travail l’avait rappelé au bureau avant que j’eusse posé toutes mes questions, je décidai d’aller demander à son patron l’autorisation de m’entretenir une heure avec lui, en invoquant les obligations de mon enquête. Ping était préposé au courrier d’une société d’Export-import, travail fastidieux bien au-dessous de ses capacités et très mal rétribué. Ce patron anglais, âpre au gain, m’accorda de très mauvaise grâce l’autorisation que je sollicitais, soulignant qu’il était là « pour faire des affaires et non de la politique ». J’eus envie de lui rétorquer qu’il était bien aise que d’autres fissent de la politique pour lui sauver cette mine d’or de Hong Kong, mais j’imposai silence à ma langue, ne voulant pas faire de tort à l’étudiant.

Comme il n’y avait aucun refuge pour converser, pas même une minuscule antichambre, nous sortîmes dans l’étroit corridor attenant, sans lumière, sans air, sans siège. Alors que je pensais « sale patron de classe », la première phrase qui sortit des lèvres du jeune réfugié fut : « Je ne veux pas retourner en Chine communiste. » Il était nerveux, regardait à la sauvette le mur qui nous séparait des bureaux, et m’avoua qu’il craignait qu’on ne nous écoutât de l’autre côté. Je tentai de le rassurer : « Vous êtes à Hong Kong ; ce microcosme du capitalisme présente sans doute bien des tares, mais il a cet avantage qu’on préfère y gagner de l’argent plutôt que d’écouter aux portes. Croyez-moi, personne ne se soucie de ce que nous disons. » Mais, constatant que mon jeune ami ne retrouvait pas la paix de l’âme, je l’entraînai sur le palier de l’ascenseur.

« À Shanghai, jamais je ne vous aurais parlé comme je le fais aujourd’hui », me confia-t-il.

Il croyait me faire une révélation, partageant en cela ce sentiment poignant de tous les réfugiés qu’ils avaient vécu un drame dont nul au dehors ne pouvait se faire une idée ; par quoi se trahissait la profondeur à la fois de leurs souffrances et de leur isolement.

« Est-il exact qu’en Chine communiste tous les étudiants sont boursiers d’État ?

– Oui, ils ne paient pas de scolarité comme chez vous, je crois, mais en plus, ils sont logés et nourris. Ou du moins ils l’étaient jusqu’au 22 août 1955, jour où le Ministère de l’Éducation supérieure émit un règlement annonçant que les bourses ne seraient plus octroyées qu’aux étudiants vraiment nécessiteux. On pouvait y lire textuellement que le système des bourses pour tous les étudiants « tendait à encourager chez eux des habitudes dispendieuses et à créer l’impression regrettable que « tout doit être à la charge de l’État 24 ».

« En fait d’habitudes dispendieuses, nous dormions en dortoir sur des couchettes superposées, sans drap. L’espace vital de chacun est de deux mètres carrés – celui d’un cercueil, dit-on entre nous. Il n’y a pas d’armoire, pas de coin à soi ; on range son linge et ses cahiers au pied de sa couchette. Le réfectoire est un hangar où l’on mange debout, serrés les uns contre les autres. La nourriture – suffisante en calories – nous est apportée dans d’énormes bassines, comme aux porcs. Contre un ticket chacun se sert. Cela coûte 15 yuans par mois. Nos conditions de vie sont en fait celles de la caserne 25.

– D’une caserne communiste car, croyez-moi, nos soldats dorment dans des lits avec des draps, et mangent assis devant des tables.

– Vraiment ? Ce n’est pas possible ! Pour en revenir aux bourses, il y en a plusieurs catégories : les subventions fixes qui se subdivisent en entières, deux-tiers et demi-subside alimentaire ; et des subventions temporaires. L’étudiant qui demande une bourse doit produire un certificat du Ch’ü ou Hsiang 26 où il vit, incluant les données suivantes : occupations, situation économique, passé politique des membres de sa famille. En 1958 le nombre de bourses fut encore réduit 27, et cette fois d’une façon drastique. Chaque année le gouvernement fixe des quotas pour tous les cours enseignés dans les Universités. Les étudiants sont admis à indiquer leurs préférences quant à la discipline qu’ils voudraient suivre, mais la décision du Comité de l’Université, qui reçoit ses directives du Parti, sont sans appel.

– Quelle fraction des étudiants voit ses désirs satisfaits ?

– Selon moi, moins du tiers.

– Et les études sont-elles aisées ?

– Les programmes sont surchargés. On a soixante heures de travail par semaine, je dis bien soixante heures de présence dans les amphithéâtres ou laboratoires, et il faut encore trouver le temps de l’étude personnelle. Et combien de dimanches, et de jours de vacances nous sont en sus extorqués par les travaux dits « volontaires » dans les chantiers ou les champs. L’état de santé dans les Universités est déplorable, les cas d’ulcères, tuberculose, neurasthénie, anémie dus à l’épuisement et la mauvaise nourriture devinrent si nombreux qu’en fin 1955 les autorités s’alarmèrent et détendirent les rythmes.

« Comme je ne peux pas arracher de mon cœur l’intérêt pour l’expérience que j’ai vécue, j’ai constitué, à Hong Kong, une collection d’extraits de « l’autocritique » qui s’étale dans les journaux de la Chine communiste. Je vous enverrai ceux qui concernent l’hygiène et l’alimentation des étudiants. »

Quelques jours plus tard je reçus, en effet, une liasse de coupures de la presse communiste chinoise. Elles rendaient toutes le même son : la complainte au sujet du « travail épuisant » et de la « nourriture rebutante » 28. J’ajoute qu’en octobre 1955, en compensation de l’allégement des horaires dont parle Ping, les autorités lancèrent une vaste campagne pour économiser la nourriture dans les Universités. Voici ce que cela donna : « Les étudiants de l’Université Tsinghua s’exhortent l’un l’autre à épargner une once de riz par jour, à surveiller qu’aucun grain ne tombe ni ne soit laissé dans les bols... Ils organisent des équipes de supervision mutuelle et d’émulation pour récupérer les restes à la cuisine 29. » « À la faculté de Médecine de Kharbine, des escadrons d’étudiants cuisinent des restes de nouilles cuites, de mie de pain et de vieux soja et, avec de la levure, en font des gâteaux 30. » « Au Collège des Chemins de fer il fut décidé que quiconque laisserait un grain de riz dans son bol devrait écrire une confession et subir une réprimande publique 31. »

Le Kwang Ming Jih Pao (3 novembre 1955) nous apprend que dans ce qu’il leur reste de temps (on est bien étonné de lire qu’il en reste) les « loisirs » des étudiants sont occupés par les « tâches d’utilité sociale » suivantes : jeux militaires, marches, exercices de tir, visites aux unités militaires, conférences sur des livres tels que a Sauvegarde des frontières », « Annihilation totale de l’ennemi ». Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, du caractère militariste de l’enseignement communiste.

– En somme, dis-je à Ping, les étudiants chinois gagnent largement, à la sueur de leur front, les bourses qu’ils reçoivent.

– Et il faut ajouter ceci qui me paraît essentiel : les bourses sont le signe d’une société éclairée lorsqu’elles aident les pauvres méritants, à qui sont ensuite laissées toutes leurs chances. Or en Chine communiste, la majorité des boursiers sont des fils de bureaucrates. De sorte que notre bureaucratie, en entretenant les étudiants c’est-à-dire une partie d’elle-même, ne fait que détourner à son profit un morceau de plus des revenus publics ! Nos étudiants n’ont pas le libre choix de la discipline qu’ils désirent étudier ni de leur carrière. Ils sont affectés d’office aux emplois et aux districts qui conviennent à l’État, seuls les fils de hauts privilégiés peuvent se soustraire à ces affectations obligatoires. Vous voyez que loin d’être un avantage que l’État communiste accorde à ses classes pauvres, l’Université dite gratuite se réduit à un service que les enfants de la classe privilégiée exécutent sous la férule et pour le seul profit de l’État totalitaire.

« Enfin, il y a toujours l’épée de Damoclès suspendue sur la tête de quiconque se permet la moindre hétérodoxie. Car s’il existe un privilège que même les privilégiés ne peuvent s’offrir, c’est bien celui de la critique des dogmes communistes. Quand on dit qu’il y a quatre catégories de travaux forcés en Chine, on oublie une cinquième : les travaux forcés des champs pour les étudiants qui échouent à leurs examens. Or des étudiants brillants en calcul intégral peuvent être renvoyés à la charrue parce qu’ils n’ont pas eu une bonne note en matérialisme dialectique. Même parmi les fils de cadres, seuls les phonographes qui répètent mécaniquement les formules apprises par cœur sans jamais les mettre en doute, ou lés ambitieux qui n’en croient pas un mot mais courtisent les dispensateurs de places, seront admis à venir grossir la caste privilégiée de leur papa. »

Pensant me faire une autre révélation il se pencha vers moi et me confia :

« Savez-vous ce que j’ai découvert ? C’est que les communistes sont avant tout des menteurs. Pour faire bien dans leur palmarès, ils se sont annexé notre mouvement de révolte estudiantine de 1919, bien que le Parti communiste n’existât pas encore à l’époque. Ils se sont annexé la révolution de Sun Yat-sen après l’avoir traitée avec un mépris injurieux. Ils sont allés jusqu’à s’annexer Wuang Chung, et même Wang Ngan-she qui vivait vers l’an mille et dont ils ont fait « un socialiste d’État » et un précurseur de Marx. Les communistes mentent, toute honte bue, avec la conscience tranquille. Ils mentent par intérêt, par habitude, par système, sans limite. Mentir est devenu chez eux une première nature. Tout ce qui sort de leur bouche est faussé, distordu, travesti en vue de leur propagande, de leurs manœuvres, de leurs fins. Ce ne sont pas des révolutionnaires professionnels, mais des menteurs professionnels. »

Je fus frappée par cette observation. Elle me rappela le livre que Ciliga écrivit sur l’URSS après y avoir travaillé onze ans et qu’il intitula Au pays du grand mensonge. La terreur, spectaculaire, frappe les esprits ; c’est pourquoi on y a vu la marque spécifique du communisme. Mais au fond sa caractéristique la plus profonde c’est le mensonge. Je me demande s’il a jamais existé dans l’histoire un régime aussi outrancièrement falsificateur. Il va jusqu’à mentir dans des cas où tout le monde sait qu’il ment, et où il sait que tout le monde le sait. Je ne fis pas part de ces réflexions à mon interlocuteur et me bornai à lui poser ma dernière question.

« Quand vous étiez à Shanghai, avez-vous entendu parler de la révolution hongroise ?

– Oui, nous en fûmes informés par la presse elle-même qui, durant la première semaine, se montrait assez sympathique pour les révolutionnaires hongrois. Puis elle changea subitement de bord. Le grand patron Khrouchtchev ayant qualifié les Hongrois de « brigands » et de « fascistes » et les ayant écrasés sous ses tanks, la presse de Mao s’aligna servilement sur Moscou. Mais l’éveil avait été donné. Nous tendions l’oreille à chaque rumeur, notre cœur continuait de battre, pour les combattants de Budapest, mais nous dûmes dissimuler puis refouler ces battements. »

L’étudiant Ping termina par la notation que voici, qui heurtera peut-être par son accent défaitiste ceux qui luttent avec tant d’abnégation pour libérer leur patrie, mais que je veux rapporter parce que je dois, des témoignages que j’ai recueillis, une relation complète :

« Nous autres Chinois, nous ne pourrons jamais nous révolter comme les Hongrois. Ce n’est pas que nous ayons peur de mourir. Non. Mais à la moindre incartade les vivres nous sont coupés et de cela – oui – nous avons peur. En Europe vous avez des réserves alimentaires. En Chine, le Pouvoir nous tient par l’estomac de nos enfants...

– Vous êtes trop pessimiste. Un régime aussi inhumain ne peut pas ne pas s’effondrer un jour prochain. D’ailleurs la presse communiste ne fait-elle pas constamment état de mouvements de mécontentements parmi les étudiants ?

– C’est vrai, plusieurs fois ils ont eu le courage de coller sur les murs de leurs Universités des affiches manuscrites, protestant contre l’oppression. Récemment il y a même eu une révolte à Hanyang et la radio de Pékin a annoncé l’exécution de trois meneurs. Tenez... »

Il fouilla dans son portefeuille et en sortit deux petites coupures de presse jaunies mais soigneusement conservées entre ses papiers.

« Lisez cette perle parue dans le Kwang Ming Jih Pao du 26 octobre 1956. N’est-elle pas révélatrice de la faillite de la révolution ? »

Je lus : « À l’Université de Pékin un certain nombre d’étudiants inscrits aux cours d’hindoustani passent leur temps à étudier avec ardeur l’anglais, au lieu de bien étudier l’hindoustani... À chaque occasion ils mettent l’accent sur la liberté individuelle, sur les habitudes de vie de l’individu, sur les goûts individuels, sur les opinions de l’individu... Les principes de liberté sont devenus une mode et constituent un fait très grave. »

Puis, avec un de ces gestes nerveux marqués par l’angoisse que j’avais surpris plusieurs fois chez lui, Ping me tendit la seconde coupure en me disant :

« Les Hongrois m’ont laissé un testament qui éclaire et résume bien mieux que je ne saurais le faire tout ce que je ressentais obscurément. Le voici :

Je lus le texte suivant :

« Nous devons vous dire ce que le socialisme n’est pas : Une société dans laquelle un homme qui n’a rien fait de mal craint tout le temps la police, n’est pas socialiste. N’est pas socialiste un État dans lequel un homme peut être condamné sans procès ; un État dont les chefs sont nommés par eux-mêmes ; un État qui ne permet pas de voyager à l’étranger ; un État qui compte plus de mouchards que d’infirmiers, et plus de monde dans les prisons que dans les hôpitaux ; un État dans lequel on est obligé de mentir ; un État qui produit d’excellents avions à réaction et de très minables chaussures ; un État où le lâche prospère et où le courageux meurt ; où l’avocat, au lieu de défendre l’accusé, l’accable ; un État dans lequel les écrivains et les philosophes se trouvent toujours d’accord avec les ministres et les généraux ; cet État là n’est pas socialiste. »

Je ne dis pas à mon interlocuteur que ce texte, qu’un journal de Hong Kong avait par erreur attribué à un Hongrois révolté contre Kadar, émanait, en fait, d’un étudiant de la Pologne communiste qui le publia dans Po Prostu. Ce journal est aujourd’hui supprimé et ses collaborateurs incarcérés. Mais j’étais émue de vérifier que, contrairement aux vues superficielles et passablement racistes qui attribuent aux peuples d’Asie je ne sais quelle inclination organique pour le despotisme, la vibration de la liberté qui secouait Varsovie et Budapest faisait aussi fortement palpiter les fils de Han à Shanghai et à Pékin.

 

 

 

 

 

 

LE COMMERÇANT WANG

 

 

Si on vous demande de citer les types professionnels, qui s’associent spontanément dans votre esprit au qualificatif « chinois » vous répondrez dans l’ordre : un paysan, un mandarin, un commerçant. J’ai respecté dans cette enquête le début de cet ordre, parce que même aujourd’hui la texture de la société chinoise reste formée essentiellement de paysans et de mandarins – ceux-ci d’une engeance nouvelle, aussi bottée que lettrée, et lettrée en Staline. Quant au vieux commerçant si typique qui, de nos jours encore, incarne la Chine outre-mer, aux sourires affables, aux ressources inépuisables, aux trottis inlassables, discret, disert et ductile, je n’en ai vu un échantillon que plus tard, car la race disparaît dans la Chine communiste. Celui que je dois rencontrer est le dernier des Mohicans.

Sur le chemin pour l’aller voir, Fung et moi parlons naturellement boutique.

« Il va de soi, me dit-il avec son flegme habituel, qu’une agriculture aussi exiguë que celle des Nouveaux Territoires et qu’une pêche saisonnière (les pêcheurs ne peuvent prendre la mer pendant la saison des typhons), ne peuvent nourrir deux millions et demi d’hommes. La vraie, la suprême ressource de Hong Kong, c’est le commerce.

– N’a-t-il pas été freiné par l’embargo des Nations Unies sur les matières stratégiques en direction de la Chine ?

– L’expansion commerciale qui suivit cette guerre fut phénoménale ; le mouvement d’export-import atteignit dix milliards de francs lourds en 1951. L’embargo, en effet, fit tomber le négoce de Hong Kong avec sa géante voisine à 15 pour cent de son commerce total, alors qu’il représentait 75 pour cent en 1938. Le coup fut si rude qu’à cette époque un journaliste américain qualifia Hong Kong de « cité moribonde » et se demanda s’il lui serait possible de survivre.

– Comment la colonie s’en tira-t-elle si bien ? Car d’après ce que j’en peux voir elle me semble florissante.

– Vous savez, pour les Chinois l’anormal devient normal et les difficultés n’existent que pour être surmontées. Et nous les, surmontâmes, en effet, en créant de toutes pièces, et dans un temps record, une industrie moderne. Notre commerce repartit sur cette lancée. »

Les efforts de conversation de Fung s’arrêtèrent là. Mais mon esprit vagabonda sur le thème, tandis que la voiture nous conduisait dans un restaurant populaire de Victoria.

Hong Kong est un port franc, ce qui veut dire qu’on n’y paie aucun droit de douane sur aucun article, sauf les liqueurs et les parfums. À ce seul énoncé vous aurez deviné le reste. À savoir que les touristes et les marchands affluent de tous les coins d’Asie pour faire leurs emplettes dans ce pays de Cocagne.

Il faut le voir pour le croire ! Ça s’entasse, ça s’amoncelle, ça empiète, ça déborde, ça croule, à toutes les devantures des deux côtés de la rue, de toutes les rues, ruelles et places, dans des soupentes, sur les trottoirs, sous les portes, sur les escaliers de la ville, ça s’étale même sur les chaussées. On peut y palper, à des prix incroyables, tous les produits de la terre, toutes les inventions d’ingénieurs, tous les rêves d’artistes, toutes les audaces des techniciens des cinq continents. Des vendeuses souriantes, patientes, persuasives, s’activent doucement autour de vous, vous offrent des merveilles à des prix incroyables. En somme, il n’y avait que moi qui ne venais pas à Hong Kong pour ce motif. Je me sentis spoliée. Je resserrai mon emploi du temps, je comprimai mon budget itinérant, et je m’en fus vers l’Eldorado du négoce.

Le soir de ce jour mémorable, je revins les bras chargés d’un sari hindou, d’une machine à écrire allemande, d’une caméra japonaise, d’un ivoire chinois travaillé comme une dentelle, de babouches brodées à Formose, avec du serpent sud-américain aux pieds, du crocodile égyptien autour de la ceinture, du nylon américain sur les jambes. Jamais de la vie je n’avais fait de si bonnes affaires. Je dus les expier en me nourrissant, les quinze derniers jours de mon voyage en Israël, de petit lait, flans de pommes de terre et de mie de pain. Mais qui peut résister à la contagion des achats de Hong Kong ?

Nous attendons M. Wang dans une minuscule salle vitrée au premier étage d’un café-restaurant, devant le grand verre de thé obligatoire et dans le brouhaha infernal des machines à jouer qui nous cernent de toutes parts. On se croirait dans un aérodrome pour avions à réaction. Et vrrille et claque et brrooum, cricri brroum-roumroum, éboulis, bruits de chaînes, marteau-pilon, vaisselle cassée, mitrailleuse, pétards, bombés explosives, chaque machine a son tonnerre propre et elles marchent toutes à la fois. Je suis sur des charbons ardents, jamais mes nerfs ne pourront supporter ce vacarme d’enfer plusieurs heures. Mais je n’ose demander qu’on change de crémerie comme je l’aurais fait à Paris. La politesse et la retenue chinoises ont déteint sur moi.

 

 

*

 

 

M. Wang apparaît enfin dans une longue robe de lainage gris puce qui lui donne une certaine noblesse d’allure. Son visage de vieillard n’est qu’un masque de tristesse et de lassitude, ses gestes lents ne s’accomplissent qu’au strict minimum des besoins, seules semblent vivre ses paupières, des paupières enflammées de quelqu’un qui aurait beaucoup lu ou pleuré. J’ai l’impression de vivre l’expérience d’Orphée descendant aux enfers et rencontrant des ombres.

Heureusement les politesses et les courbettes d’usage remplissent la gêne où me plonge cette apparition. Quand elles sont accomplies, Fung nous donne le signal du départ. Allons-nous être sauvés du bruit infernal qui nous pilonne ? Un ascenseur nous conduit au sixième étage du même immeuble où, dans une salle modestement meublée mais délicieusement calme, on nous sert un excellent repas : une soupe de vrais nids d’hirondelles, canard laqué enveloppant des branches de céleri, ailerons de requin à la moelle de bambou, cervelles de moineau. C’est délicieux et je me sers très honorablement de mes baguettes, même pour pêcher les petits grains de riz. Cependant ces mets chinois ne passent pas, car l’histoire de Wang est trop triste. C’est à peine si je l’interroge. De ses lèvres exsangues sort le bruissement de ses vicissitudes.

 

 

*

 

 

« J’habitais Changsha dans le Hunan, près du grand lac Tung-ting Hou, une bien belle ville où je vendais des étoffes, des épices et du thé au jasmin. Après l’arrivée des troupes de Mao, je continuai mon négoce, rassuré par les déclarations des agents qui répétaient aux commerçants que le meilleur moyen de servir le peuple c’était de demeurer à leur poste. Au début je me crus bien avisé de ne pas imiter mes confrères qui s’enfuirent en hâte vers Hong Kong, en abandonnant leurs biens. Sans doute les marchandises se raréfièrent beaucoup, mais, pour que mon commerce ne périclitât pas trop, j’adjoignis à ma vente des livres, de la papeterie, des médicaments, des ivoires. »

Ce qu’il racontait ne m’étonnait pas. Le Chinois est un génie du commerce. On est toujours sûr de trouver dans sa boutique hétéroclite l’objet recherché. C’est grâce à ces qualités que le Chinois a mis la main sur tout le négoce asiatique. Au Vietnam, aux Philippines, au Cambodge, toujours le quartier le plus gai, le plus florissant, le plus animé est celui où les Chinois vendent et achètent. Je me souviens avoir eu besoin de changer des francs suisses dans un bled perdu du Cambodge. Je ne trouvais personne pour faire l’opération. On me dit : « Allez chez le Chinois qui vend des cartes postales et du chocolat. » Et, en effet, mon problème fut résolu en cinq minutes.

« J’en étais arrivé, poursuivit M. Wang, à me dire qu’on s’était fait bien à tort un épouvantail des communistes. Ceux de la Chine tout au moins, pensai-je, n’avaient rien de commun avec les bolcheviks de triste mémoire. Sans doute entendais-je chaque dimanche le crépitement de leurs fusillades, mais ça ne concernait que les membres du Kouo-Min-Tang, et je n’y voyais qu’un règlement de comptes entre partis adverses. Mais avec les commerçants, les agents étaient polis, impeccables...

« C’eût été folie, me répétais-je, d’émigrer à mon âge (soixante-deux ans) en laissant derrière moi les fruits d’une longue vie de labeur, alors que j’avais à ma charge ma mère, deux filles veuves – leurs maris étaient morts durant la révolution – et huit petits-enfants. Hélas, je m’en rends compte aujourd’hui, c’est moi qui commettais la folie. Je dus finalement fuir l’enfer, mais à soixante-huit ans et en abandonnant une partie de ma famille bien aimée. Et je dois vivre de charité dans un camp de réfugiés, alors que mes confrères, qui eurent le bon sens de ne pas croire aux discours communistes et partirent à temps, sont déjà à la tête d’un petit négoce à Hong Kong. Il y a six ans, on pouvait y trouver boutique. Désormais tout est bouché. Au surplus, la belle énergie que je possédais alors a été vidée par l’inquisition des rouges.

« Tout commença ce matin de mai 1952 où le maire communiste réunit les commerçants de la ville et leur tint ce langage : « Le gouvernement du peuple est mécontent de vous parce que vous avez commis des fraudes et malversations de toutes sortes. En tant que commerçants grandis sous le régime bourgeois, vous avez une conscience capitaliste. Le matérialisme scientifique prouve que vous ne pouvez pas ne pas avoir une conscience capitaliste. (Même rengaine que chez l’employé Chang.) Nous ne vous reprochons pas cette conscience, vous n’en êtes pas responsables, en ayant hérité malgré vous. Mais elle vous induit nécessairement à perpétrer des exactions contre le peuple. Que celui qui n’en a jamais commis monte à cette tribune et le déclare publiquement. »

« Mes confrères se regardaient ahuris, possédés par la seule idée force que, sous le nouveau régime, moins on se fait remarquer mieux ça vaut. C’est dire qu’aucun d’eux ne prit le chemin de la tribune. « Qui ne proteste pas consent », cria le maire. Ainsi, par votre silence, vous avouez que vous avez volé le peuple. Vous devrez lui restituer ce que vous lui avez pris. Seule la reconnaissance entière de toutes vos fautes vous lavera de votre vicieux passé de capitaliste. Ce n’est qu’après, que vous serez dignes du communisme et de l’honneur de travailler pour lui. Qui vient ici reconnaître ses forfaitures capitalistes ? insistait-il avec une voix tantôt mielleuse, tantôt menaçante.

« Deux négociants, que nous ne connaissions pas parce qu’ils venaient de s’installer dans notre ville quelques semaines auparavant, grimpèrent sur l’estrade. Ils firent un dénombrement méticuleux de leurs forfaits – fausses factures, triches sur les poids, marché noir, dénaturations de comestibles, manipulations d’étiquettes, fausses déclarations d’impôts, accaparement, on en perdait la tête. L’un d’eux avoua même avoir vendu des biscottes avariées aux ouvriers pour les rendre malades afin de réduire le travail qu’ils pourraient consacrer au socialisme. Puis ils se repentirent humblement, promettant qu’ils allaient se réformer. On aurait dit deux chiens rampant à terre vers leurs maîtres pour recevoir les coups promis. Et cela devant tout le monde.

« Alors, encouragés par cet exemple, trois commerçants du cru, particulièrement timorés, montèrent l’un après l’autre sur la tribune et reconnurent en balbutiant quelques peccadilles. C’est par comparaison qu’on put juger combien les déclarations des premiers, par leur cran, leur jargon marxiste, l’énormité des scélératesses reconnues ressemblaient à une leçon apprise. Quant à l’immense majorité des commerçants, elle resta, clouée sur place, incapable d’affronter cette humiliation publique, les viscères tordus par la peur. On avait tout de suite compris que ce qui se passait était grave.

« – C’est bon, dit le maire. Vous êtes pris à brûle-pourpoint et vous ne vous souvenez pas de vos turpitudes. On vous distribuera des formulaires à la sortie, vous aurez quinze jours pour les remplir. Méditez vos forfaits, confessez-les, c’est votre unique salvation.

« Moi, je m’étais bien gardé de commettre aucune fraude, sachant combien le nouveau régime est implacable sur ce chapitre. J’avais déclaré loyalement toutes mes transactions, tous mes gains, tous mes stocks. Je l’assurai dans le formulaire.

– Et alors ?

– Quelques semaines plus tard je fus convoqué à la police. On me répéta que ma formation capitaliste m’avait donné une conscience pourrie et qu’il était donc scientifiquement impossible que je n’eusse pas triché et le fisc et mes clients. Si je ne voulais pas changer ma sale conscience de capitaliste dégénéré, on m’enverrait tenir compagnie aux contre-révolutionnaires qui mangent le riz par les racines. Je protestai : « Sans doute suis-je victime d’une calomnie de la part d’un client mécontent ou d’un concurrent jaloux. Révélez-moi les faits matériels sur lesquels se base votre accusation ; il me sera facile de les mettre en pièces et de vous prouver ainsi mon innocence.

« Innocent, je l’étais en effet, mais surtout d’esprit. Car malgré les scènes affreuses de la réunion publique, je continuais de croire que cette campagne d’épuration était motivée vraiment par l’indélicatesse de certains de mes confrères, et que moi j’étais inquiété par erreur, une erreur qui se dissiperait vite grâce à ma bonne foi. Je plaidai, je démontrai, je voulus en appeler à des autorités supérieures. Plus tard j’appris que des centaines de milliers de mes confrères dans tout le pays subissaient la même inquisition. Bien plus tard je compris que ma conduite véritable pesait bien peu dans une action politique qui était, comme tout ce qu’entreprennent les communistes, systématique, consciente, ordonnée par en haut. Les agents subalternes qui nous inculpaient n’avaient pas le moindre indice que les commerçants eussent fraudé. En fait, ils ne faisaient qu’exécuter la vaste entreprise d’intimidation de la classe moyenne décidée par Mao comme préface à sa liquidation ultérieure. C’est pourquoi il ne servait à rien de tenter de se disculper ou d’en appeler à des instances supérieures. Quand je le compris, ce fut hélas trop tard. J’étais un homme brisé.

– En fait il devait s’agir de la campagne des 5 antis, dont un autre réfugié m’a parlé. Les dates et les procédés coïncident.

– Oui, c’était bien le terrible Wufan qui s’abattait sur ma ville. Voyez-vous, depuis l’avènement des communistes nous vivions si cloisonnés, si ratatinés sur nous-mêmes, que les évènements nous surprenaient. Nous ne pouvions lire que le journal local, et celui-ci n’avait jusqu’alors parlé des 5 antis qu’en termes bénins, les présentant comme un effort bienséant, issu du peuple, pour corriger des cas de corruption, ce qui était louable. C’est pourquoi je mis du temps à les reconnaître dans les cinq spectres grimaçants qui tout à coup s’installaient derrière nos comptoirs. D’autant que nous autres, commerçants, avions toujours pour règle de respecter les autorités. »

M. Wang ferma les yeux, rentra dans ses souvenirs, et les rouvrit encore plus tristes.

« Je cherche à justifier ma crédulité ; en fait elle n’a aucune excuse. Le dernier coolie de la ville savait, après trois ans de pouvoir communiste, que lorsque la presse parlait d’un mouvement spontané du peuple pour se redresser et se purifier, il fallait entendre que le Parti était en train d’abaisser et de salir le peuple autoritairement.

– On ne démérite pas lorsqu’on se trompe pour avoir cru dans de bonnes dispositions, a dit votre sage Confucius. »

Le regard de M. Wang quitta le mur où il s’était fixé, se posa sur moi, s’emplit de gratitude, puis rejoignit son mur. Je repris :

« Un réfugié m’a raconté que la campagne du Wufan fut sauvage, qu’elle mobilisa des dizaines de milliers de kanpous dans tout le pays...

– Des centaines de mille, et des millions de sujets. Les réunions se succédaient du matin au soir, durant lesquelles les commerçants qui s’entêtaient à ne pas avouer se voyaient traités de sangsues, rapaces, profiteurs, contre-révolutionnaires. On allait chez leurs clients soutirer des plaintes ou des racontars. On incitait le personnel à piétiner ses patrons. Mon caissier et mes deux vendeurs, qui m’avaient été pourtant très dévoués, commencèrent un soir, devant mes clients, à m’accuser de je ne sais plus quelle turpitude. Depuis lors ils ne m’adressèrent plus que des paroles de service, mais la séance se renouvela plusieurs fois. Par une lettre, le gérant d’une petite succursale que je possédais dans une ville de l’intérieur m’apprenait qu’il refusait de m’envoyer mon dû tant que je n’aurais pas avoué. Ainsi traqués, acculés par mille pressions, les commerçants avouaient les uns après les autres tout ce qu’on voulait. Mais il y en avait qui continuaient à protester de leur innocence. Alors ceux-là voyaient arriver dans leur boutique un groupe de quinze jeunes démons pour « poursuivre le tigre ».

« Ceux qui vinrent s’installer chez moi à demeure n’avaient aucune décence ni pitié. Ils contrôlaient cent fois de suite mes livres, mes rayons, mes marchandises, mes inventaires, ils épiaient mes moindres mouvements, notaient mes propos les plus innocents et m’interrogeaient ensuite sur ces propos pendant des heures, ils mettaient tout sens dessus-dessous, ils faisaient fuir la clientèle, mes amis n’osaient plus me rendre visite. Quiconque -ne l’a pas éprouvé ne peut deviner quel martyre cela est d’avoir ces démons sur sa tête. On tremble jour et nuit pour tout, pour rien. Le but est de déséquilibrer l’homme, de lui noircir la vie, de lui vider le cœur, de briser tous ses ressorts. Ces diables restèrent trois mois à m’épier dans ma boutique. Ils ne trouvèrent rien à reprendre ni dans mes livres, ni dans mes stocks, ni dans mes tickets de rationnement. Mais ils finirent par m’avoir et voici comment.

« Un jour le chef des démons, qui était Secrétaire d’une cellule communiste, vint me dire : « Depuis trois mois que nous vérifions vos états, vous nous offrez du thé matin, midi et soir. Or votre ration ne donne droit qu’à trois tasses par jour et par personne. D’où sortez-vous les tickets des quarante-cinq tasses de mes quinze collègues ? Avez-vous acquitté les taxes correspondantes ?

« – Mais je vous l’offrais pour accomplir les devoirs de l’hospitalité.

« – De quel droit ? Avez-vous réclamé nos tickets de rationnement ? Non. Vous vous êtes adressé au marché noir, vous avez frustré le peuple de son thé. La voilà bien votre conscience de sale capitaliste.

« En fait, poursuivit Wang, toute ma famille s’était privée de thé durant tout ce temps pour l’offrir à nos hôtes forcés. Ainsi le veulent les devoirs de l’hospitalité même envers des hôtes indignes. Mais pour cela on m’emmena en prison.

– Et que vous arriva-t-il ?

– Ils m’ont fait perdre la mémoire. Tout s’y brouille. Et c’est si laid à expliquer.

– Rapportez-moi seulement les faits les plus saillants. »

M. Wang, toujours immobile et les mains comme mortes sur les plis de sa robe qui déjà me semblait funéraire, prit un long temps de réflexion.

« Le policier instructeur répétait à chaque interrogatoire : « Si le Gouvernement vous a arrêté, c’est que vous êtes coupable. Vous comprenez bien qu’il vous surveille depuis longtemps, qu’il a réuni des preuves et des témoignages contre vous. Il n’arrête jamais que des criminels avérés. Vous n’avez donc plus qu’à avouer et dans ce cas le Gouvernement sera clément. Mais si vous niez, sachez que les châtiments les plus sévères s’abattront sur vous. » Je répondais que n’ayant pas commis de crime, je ne pouvais pas en avouer. Alors le policier criait : « Prenez garde, c’est du K’ang tsiu (refus d’avouer un crime). Vous vous mettez dans un mauvais cas, car nous avons ici toutes les preuves de vos crimes. »

– N’avez-vous pas demandé à connaître ces preuves ?

– Bien sûr. Mais le policier rétorqua : « Vous n’avez pas à les connaître. Vous devez avouer. Ce serait trop facile si on communiquait aux accusés les preuves qu’on a de leur culpabilité. Ils en profiteraient pour ne reconnaître que ce que nous savons et celer tout le reste. » Certains jours il me disait : « Tous les autres commerçants ont avoué et ont été libérés. Vous êtes le seul à vous entêter. Aussi serez-vous le seul à être châtié. » Ou bien encore : « Soyez raisonnable, le Gouvernement ne vous veut que du bien. Avouez. Ne forcez pas le Gouvernement à vous envoyer dans un camp de concentration. »

– Et que voulait-il vous faire avouer ?

– Que j’avais triché le fisc, que je devais des millions à l’État. C’était faux. C’étaient des diables eux aussi. Ils avaient bien d’autres moyens de pression. Ainsi tous les soirs, durant deux heures, les détenus étaient contraints à des séances de discussions durant lesquelles ils devaient s’exhorter mutuellement à comprendre les bienfaits du communisme et à dénoncer leurs méfaits à eux, « vils chiffons de l’habillage capitaliste », comme on les forçait à s’appeler. On appelait ça la réforme de la pensée. L’un de mes compagnons de cellule en était à sa centième séance. Le chef de groupe nous donnait aussi des leçons de marxisme-léninisme, et il fallait que nous répondions aux questions sur la leçon de la veille par le mot à mot. Fréquemment, il exigeait que les détenus fassent leur examen de conscience de la journée ou du mois. Il demandait : « Quels manquements à la discipline avez-vous commis ? » L’un répondait « j’ai fait du bruit aux W.C. » ; l’autre « j’ai somnolé pendant les études » ; le troisième « j’ai regardé par la fenêtre ». Et tous étaient invités à compléter la confession de chacun. On nous avait dit : « Le seul espoir de sortir de cette prison c’est d’avouer, puis de réformer votre pensée. » Alors beaucoup faisaient du zèle, louaient le Parti, la police, se félicitaient d’avoir été mis sous les verrous parce que cela leur permettait de se faire un cerveau neuf plein des meilleures circonvolutions.

« Un soir on nous donna cet exercice écrit : « Racontez la plus mauvaise pensée que vous ayez eue au cours du mois. » J’en avais eu beaucoup, depuis celle de me suicider jusqu’à celle de tuer mon policier-instructeur ou de voir s’engloutir le régime communiste dans un tremblement de terre. Mais elles étaient trop terribles pour que j’en fisse état. »

Je détournai les yeux pour ne pas laisser paraître à M. Wang que je me sentais humiliée pour lui. Mais la souffrance rend si sensible aux réactions de pitié que M. Wang me devina et me dit :

« Ne croyez pas que l’humiliation était le pire. Tout au début, oui, c’est elle surtout qui vous brûlait en dedans, qui vous nouait la gorge au point que la langue refusait le service même quand la raison lui commandait de parler. Mais en tant que contrecoup de la dignité blessée, l’humiliation appartient encore à une phase où on se sent homme. Or nous étions depuis longtemps descendus plus bas, à l’état de chien dressé ; notre principal souci était de ne pas encourir de nouvelles punitions. Mais il est très difficile d’inventer une « mauvaise pensée » qui soit suffisamment mauvaise pour satisfaire le chef de groupe, mais pas trop pour éviter qu’elle ne vous embarque dans un nouveau délit. Je trouvai celle-ci : « Les autorités communistes nous promettent la liberté si nous faisons des aveux, mais elles nous font marcher comme l’âne auquel on tend une carotte sans la lui laisser jamais croquer. Voilà ma mauvaise pensée. »

– Qui pourra jamais croire en Occident que Mao se livre à de telles bassesses contre ses semblables ? Et pourtant vous ne faites que me confirmer ce que des dizaines d’autres réfugiés m’ont dit.

– Le pis, c’était d’être contraint à dénoncer ses compagnons de cellule. Le chef exigeait des dénonciations écrites sur tout ce qui se faisait ou se disait de contraire aux règlements ou aux « pensées correctes ». Les dénonciations étaient affichées dans la cellule et les délinquants étaient sommés de s’expliquer publiquement, de reconnaître leur faute, puis de dire quelles habitudes vicieuses les avaient inspirés. Il fallait dénoncer, encore dénoncer, toujours dénoncer. Il n’était pas possible de se soustraire à cette vilenie, car la dénonciation était considérée comme une preuve de la sincérité de vos déclarations. Si vous ne dénonciez pas les manquements d’un autre détenu, cela prouvait que vous étiez faux. Et si vous l’étiez concernant les crimes des autres, a fortiori vous l’étiez concernant vos propres crimes.

« Il existe d’ailleurs dans les prisons des formules imprimées de dénonciations qu’on peut demander au gardien. Au recto il y a une colonne pour mettre le nom de la personne accusée, son adresse (si elle n’est pas en prison) et le chef d’accusation. Au verso on peut développer avec plus de détails. J’ai vu des prisonniers remplir des dizaines de ces formulaires.

– Comment êtes-vous sorti de prison ? Avez-vous fini par avouer ?

– Bien sûr, qui peut faire autrement ? J’avouai que j’avais fraudé l’État de plusieurs millions. Pour rembourser, je dus vendre ma succursale. Une coopérative du Parti se présenta pour l’acheter et m’offrit un prix dérisoire, juste égal au montant de mes prétendues fraudes. L’arriéré des revenus que mon gérant ne m’avait pas envoyé fut gardé par l’État pour payer, m’expliqua-t-on, « les frais que lui avait occasionnés mon entêtement ». Mais l’heure de notre spoliation totale n’avait pas encore sonné. Je retrouvai donc ma famille et ma boutique principale, et j’étais heureux qu’on m’eût épargné l’épreuve affreuse que tant d’autres avaient connue : se voir accuser par ses proches. Je crus mon calvaire fini. Hélas, il n’y a aucun fond à l’enfer communiste, car nous fûmes définitivement broyés sous une seconde passe du rouleau compresseur. (Wang employa les mêmes mots que Ku.) En attendant, la vie d’avant reprit en surface, et le Wufan s’arrêta comme par enchantement. Mais en profondeur il y avait quelque chose de changé, de brisé : moi et tous mes semblables. J’étais rentré si maigre, si défait que ma femme et mes filles éclatèrent en pleurs. Mais je leur dis de sécher leurs larmes, car en dedans de moi la détresse s’était dissoute parce que j’avais pris une résolution : nous allions émigrer.

« Comme j’avais maintenant beaucoup plus d’expérience du communisme, je procédai avec une extrême prudence. Mon plan était de parvenir à Canton et là de suborner un fonctionnaire qui m’établirait un laissez-passer pour Hong Kong. À mon âge et avec toute ma ribambelle de petits-enfants il n’était évidemment pas question de tenter un passage clandestin. Mais je devais procéder avec une extrême circonspection, car les gens qui manifestaient trop clairement un désir de se rapprocher d’une frontière avec le monde libre devenaient suspects. Je dus donc mettre à contribution tous mes cousins et arrière-cousins répandus en Chine pour monter une histoire qui rende naturelle ma demande de changer de résidence. Et les liaisons avec ces membres de ma famille ne pouvaient se faire que de vive voix. Mais pour chaque voyage il fallait trouver une maladie justificative. Nous étions comme des souris qui doivent contourner le chat sans éveiller son attention. Nous mîmes deux ans de petits mouvements insensibles pour établir à Canton l’un de mes cousins qui travaillait dans les douanes. Puis au bout d’une nouvelle année de tours et de détours, nous réussîmes à faire s’installer auprès de lui ma vieille mère. Selon le plan convenu, mon cousin devait ensuite solliciter un poste au Tibet, pour lequel ses chances semblaient grandes car il avait représenté un groupe de compradores dans ce pays et y avait appris la langue, ce qui lui donnait une qualification rare en Chine. À son départ je devais offrir bénévolement ma boutique à une coopérative et demander à relayer mon cousin à la fois auprès de ma vieille mère et dans sa fonction aux douanes. Et pendant tout ce temps nous observions tous une conduite exemplaire, nous participions à toutes les campagnes, tuant plus de moineaux et de rats que n’importe qui.

« Voyez comme vont les destinées. Après tant d’efforts pour mettre sur pied cette laborieuse combinaison, une nouvelle opération du Parti bouleversa tout. Ce fut la campagne pour la cogestion publique et privée de la propriété privée, c’est-à-dire la seconde passe du rouleau qui devait extirper ma classe du sol chinois. Fut-elle pire que le Wufan de sinistre mémoire, ou avais-je retrouvé quelque parcelle de fierté pendant l’entr’acte de trois ans ? Toujours est-il que je me méprisai plus que la première fois et que je finis par mépriser toute l’espèce humaine.

– Pourquoi ? Que pouvait-on, grands dieux, vous imposer de plus avilissant que ce que vous aviez subi pendant les cinq Antis ?

– Les cortèges dans les rues. Nous, les dignes commerçants qui avions travaillé aussi dur que des manœuvres pour élever nos enfants, nous qui avions participé à la révolution de Sun Yat-sen, nous dûmes défiler avec des écriteaux où nous nous traitions de « bourgeois contre-révolutionnaires ». Sur des banderoles que nous brandissions bien haut, nous suppliions le peuple de s’emparer de nos biens, nous réclamions « notre suppression en tant que classe », nous remerciions le Parti Communiste pour nous avoir aidés à extirper nos tares capitalistes de notre conscience. En dépit de ma bonne conduite récente, je fus placé dans le groupe des mauvaises têtes. Ainsi moi, à soixante-cinq ans, moi avec mes rides et mes cheveux blancs, moi qui n’avais jamais fait aucun tort au plus superbe comme au plus humble de mes voisins, je dus défiler avec sur le dos une pancarte où on m’avait fait écrire, de mon propre pinceau : « Je suis un voleur du peuple et je ne veux pas me réformer. »

Une nouvelle fois j’essayai de soulager la honte de Wang en lui trouvant des compagnons de malheur :

« J’ai appris que les travailleurs aussi durent jouer des comédies de ce genre.

– C’est vrai, à une autre époque. Les ouvriers des Compagnies étrangères de Shanghai étaient trois fois mieux payés que les autres. Aussi, quand les communistes s’emparèrent du pouvoir, on vit ces ouvriers défiler dans les rues avec des pancartes réclamant « qu’on diminue leur salaire ». Lorsque par la sollicitude du Parti satisfaction leur fut accordée, ils allèrent en cortège en remercier le maire de Shanghai.

– Et je me souviens du récit de ce journaliste qui, ayant constaté que les prostituées avaient disparu de Shanghai et ayant demandé si c’était parce que la police leur avait fait la chasse, s’entendit répondre : « Non, elles sont toutes allées volontairement demander leur admission dans des maisons de rééducation par le travail. »

Pour la première fois je vis les lèvres fines du commerçant se desserrer dans un très mince sourire. Ce fut son seul méandre hors du cours de sa détresse personnelle.

« Le régime communiste ne craint pas le ridicule ?

– Ridicule ? Voilà un mot qui a disparu sous les communistes, comme tous les mots issus de la racine « rire ». Du point de vue du Parti ces mascarades sont payantes, son but étant de nous dépouiller de notre condition humaine... est-ce bien le titre d’un roman de M. Malraux ? Je l’ai lu dans sa traduction chinoise. Un bien grand auteur et qui honore votre pays.

– Je vous remercie. »

Pour un bref moment M. Wang se départit de son immobilisme qui, à force d’être tragique, devenait majestueux, ses épaules se tassèrent, sa tête s’affaissa :

« Tant qu’il nous reste une lueur de dignité, les communistes s’acharnent sur nous pour l’éteindre. L’homme doit perdre à tel point son honneur qu’il n’ait plus envie d’être homme, qu’il préfère se ratatiner comme un chien dans sa niche. N’étant plus homme il ne sera pas opposant, et le système roulera. »

Je voulais forcer Wang à revenir à son histoire personnelle. Hélas j’avais l’impression de modeler une statue avec de la cendre. Il ne restait plus de Wang qu’une substance si ténue qu’elle risquait de s’évanouir par les ouvertures de son récit, que je provoquais moi-même au lieu de veiller à les colmater. Je maudissais ma curiosité professionnelle.

– Et pourquoi cette campagne bouleversa-t-elle vos plans ?

– Parce qu’elle conduisit à la perte de mon magasin avant que je ne puisse l’offrir à l’État contre mon transfert à Canton auprès de ma mère : on m’assigna d’office comme gérant là où j’avais été patron ; et parce que ma vieille mère, déjà très affaiblie par beaucoup d’épreuves, mourut de chagrin en apprenant ce dernier coup. C’est ainsi qu’à soixante-cinq ans je dus me mettre à travailler pour les autres. « Pour le peuple », disait le Parti communiste, mais ce peuple, je le voyais aller et venir dans un état de dénuement aussi grand que par devant. Non, ce n’était pas « pour le peuple » que je travaillais, mais pour les Secrétaires du Parti, les quinze jeunes démons, les policiers, les grands bureaucrates, la mégalomanie de Mao...

– La nouvelle classe, comme l’appelle Djilas. »

Wang fronça les sourcils, à quoi je compris qu’il ne connaissait ni l’œuvre ni l’auteur.

« C’est par des opérations semblables, continua-t-il lentement, que l’État rafla tous les biens des braves gens, leur commerce, leur maison, leur, terre, leurs bijoux. À Songhaï il écuma cinq tonnes d’or. On venait prendre les chaînettes jusque sur le cou des nourrissons. Et les comédies recommencèrent. Au début de 1958 – je le sus après mon arrivée à Hong Kong – les ex-hommes d’affaires devenus cogérants, considérant qu’ils étaient parvenus à leur ultime stage de rectification, signèrent collectivement une requête pour qu’on diminuât leur salaire et qu’on acceptât qu’ils renoncent aux dividendes promis. Ils prirent aussi l’engagement « de mieux obéir au Parti et de suivre ponctuellement ses plans de réformes personnelles 32 ».

« Mon emploi forcé comme gérant me donna l’occasion de voir de près ce que devenait le commerce dans les mains de l’État. C’était à fendre le cœur ! Dire que les tigres nous avaient brisé l’âme pour nous faire avouer des fraudes que nous n’avions pas commises, et qu’eux trompaient la clientèle bien plus que n’aurait osé le faire le plus indélicat de mes collègues. Comment appeler autrement que tromperie la vente de cotonnades qui se déchiraient au premier lavage, l’acceptation de dépôts d’argent pour des livraisons qui ne venaient jamais, les feuilles de navet qu’on vendait pour du thé et au prix de la soie ! Il ne fallut pas plus de trois mois à ce commerce d’État pour vider les rayons et rendre les inventaires fantaisistes. Ceux-ci ne répondaient plus aux stocks réels mais à ce qu’il aurait fallu qu’on eût pour respecter le plan de distribution. Sur les livres, les surcharges et les ratures suivaient les ondulations de la ligne du Parti. Il devenait très risqué de réclamer les articles dont la production n’était pas prête : c’était souligner sournoisement que le plan des biens de consommation était en défaut ; et aussi risqué de ne pas les avoir en cas de contrôle : c’était pousser sournoisement le peuple à se plaindre en lui faisant croire que l’État ne s’occupait pas de ses besoins. Alors, quand on craignait de manquer d’un article, on n’offrait plus ce qui restait au stock. Est-ce convenable pour un commerçant chinois ? Il fallut que la peste communiste rongeât la Chine pour qu’on vît ça.

« Ou encore, nous recevions les costumes molletonnés en juillet et les chapeaux de paille en décembre. Et on nous envoyait les choses les plus insolites à écouler. Ainsi un jour Changsha fut inondé de coffrets à médecine vides. Près de cent mille. L’assortiment qu’ils étaient censés contenir d’après le catalogue – pilules contre la toux, la malaria, la dysenterie, les maladies d’estomac ou de peau, baumes contre les piqûres d’insectes, thermomètres médicaux, gaze hydrophile – avait disparu sans laisser de trace. Les coffrets vides servirent de réceptacles à légumes, à cosmétiques, à monnaie, à outils, à couture. La fabrication d’un million de ces coffrets contenant un assortiment médical avait été prévue par le plan pour l’usage des coopératives agricoles. Mais leur prix de vente fut fixé à près de dix-huit yuans, c’est-à-dire bien au-dessus des moyens de la paysannerie. C’est pourquoi ces coffrets demeurèrent longtemps invendus, leur contenu fut volé ou débité au détail, et les boîtes vides finirent par s’égailler dans la nature comme je vous l’ai dit.

« Quant à la qualité des articles, elle devenait atroce. On ne pouvait plus choisir sa marchandise comme autrefois, il fallait vendre tout ce que la coopérative centrale vous envoyait. L’État peut tout se permettre puisqu’il n’y a plus de concurrence. Quelquefois en présentant certains articles défectueux, je tremblais que les, clients ne me les envoyassent à la figure. Mais non, ils ne se le seraient jamais permis se sachant dans une coopérative d’État. Parfois même, la raréfaction des produits les ayant rendus peu exigeants, ils paraissaient encore contents de trouver ma camelote ; moi j’avais le rouge au front en la leur débitant. Vous ne pouvez pas comprendre. Quand on s’est donné au commerce toute sa vie comme à un art, quand on a cultivé sa clientèle, soigné sa présentation, parfait sa qualité, c’est une misère d’échouer dans la vente communiste, aussi forcée que l’achat, aussi sinistre que leurs prisons. C’est comme pour un antiquaire de devenir charcutier.

– Et vos plans personnels, que devenaient-ils pendant cette valse des boîtes que nul n’achetait pleines mais que tous s’arrachaient vides ?

– Toute la trame que j’avais mis trois ans à tisser avait été détruite. Mais c’était surtout ma volonté qui l’était. Mes épreuves dépassaient la limite d’une résistance humaine. L’abaissement de mon activité professionnelle après celui de ma dignité spirituelle m’avait achevé. Je me voyais ravir non seulement les fruits mais encore le sel du labeur de toute ma vie, j’étais vidé, tordu, défait comme un tas de décombres. Je me laissais couler au fil de cette nouvelle inondation, bien plus terrible que les débordements du Hoang Ho : l’inondation communiste.

– Pourtant vous voici bien à Hong Kong ?

– Tout se précipita à partir du jour où ma fille aînée adhéra au Parti communiste. Elle le fit, la malheureuse, pour garder son gagne-pain au Ministère où elle avait dû entrer durant mon séjour en prison pour nourrir ses enfants. Mais la cadette ne lui pardonna pas. Elle alla même – comble de l’imprudence – jusqu’à lui en faire le reproche un soir. L’aînée la traita alors de contre-révolutionnaire. Et la cadette, la bravant, lui jeta : « Va, ne te gêne pas, moucharde ta sœur à la police. » Un conflit si laid, entre deux sœurs, quelle fin pour la vie du père ! Je ne leur en voulais pas à elles ; c’étaient de braves filles toutes deux. Mais l’aînée, eu égard à ses sept enfants, n’allait-elle pas un jour ou l’autre, en effet, dénoncer sa cadette ? Je pressentais le drame. Une fille délatrice et une autre détenue, allait-ce être la culmination d’une longue lignée d’ancêtres respectables ? Allais-je moi, le père, laisser s’accomplir cet ultime déchirement dans ma famille ?

« Cette perspective me rendit un peu d’énergie, remontée de je ne sais plus quelle réserve au tréfonds de mon être. Et elle réveilla surtout chez ma fille cadette des trésors de courage et de décision. Fuir illégalement avec huit petits enfants était impossible. Mais ma cadette m’expliqua qu’il fallait abandonner mon aînée qui s’éloignait de plus en plus de nous, et à qui on ne pouvait hélas plus faire confiance. « À trois seulement », me dit-elle, « si nous parvenons à Canton, nous pourrons risquer le chemin des falaises, la nuit, vers Hong Kong. Mon fils est un grand garçon de douze ans et il est courageux et avisé. » En effet, dans ces circonstances dramatiques il fit honneur à son sang.

« Changsha est une importante base militaire d’où partent constamment des convois à destination du Tibet et de Canton. À l’âge de dix-sept ans, ma cadette s’était engagée comme conductrice de camions dans la guerre contre le Japon, et il se trouva que le corps où elle servit passa plus tard à Mao. Forte de ces deux références, elle fit le siège de divers bureaux avec patience et habileté, elle parla le langage des communistes, disant que le peuple livrait à nouveau des batailles aussi dures que contre les Japonais et qu’elle entendait le servir comme jadis, elle montra un grand brio dans son examen de conduite et finit par recevoir la charge d’un camion.

« Elle exécuta quelques courses impeccablement. Puis, un samedi matin, elle me cacha avec son fils dans le camion. J’emmenai le seul bien que j’eusse pu sauver : un vieil ivoire qu’on se transmettait dans ma famille depuis des, générations. Les contrôles routiers, qui connaissaient déjà nia fille, la laissèrent passer sans encombre. Elle mena un train d’enfer, j’avais mes vieilles côtes brisées, mais en moins de deux jours nous fûmes à Canton. Et de là, sans nous reposer, dès que la nuit fut tombée, nous sortîmes vers la frontière. Nous laissâmes le camion sur le bord de la route et continuâmes à pied. Ma fille avait tout repéré dans sa tête. J’en aurais été bien incapable n’ayant jamais pu comprendre une carte et ayant le cœur gros de l’écartèlement de ma famille. Me résoudre à abandonner l’aînée avec ses enfants que je chérissais fut la plus grande déchirure de mon cœur. Nous faillîmes tout rater et perdre la vie, car un garde-frontière nous découvrit. Heureusement l’homme, un peu gris, fut sensible à l’ivoire.

« Et voilà où aboutit une existence remplie par le travail, l’amour des siens et l’estime des voisins : à cette nuit, sur cette falaise, où trois épaves du monde communiste marchandent leur salut à un soldat ivre avec le dernier souvenir de leurs ancêtres. Et voilà, nous sommes passés. »

Je me souviendrai longtemps de ce « et voilà ». Dans ces deux mots il y avait l’invite à contempler tout un cataclysme, son cataclysme, ses os douloureux que ne retenait plus que la peau, ses paupières ravinées par les nuits blanches, ses projets ruinés, sa famille démantelée : « Et voilà, je vis de la charité, à mon âge, et après tant d’années de travail honnête. »

 

 

 

 

 

 

LA MÈRE DE FAMILLE :

UNE FRANÇAISE

MÈRE DE QUATRE PETITS CHINOIS

 

 

Quelle surprise ! Aujourd’hui, je vois une Française, oui, une vraie, qui appelle une casserole « casserole » et sait faire des frites. Et pourtant, pendant des années, elle a mangé du riz avec des baguettes et mis au monde des petits chinois dans un paysage de bambous. C’est l’amour qui a permis cette extraordinaire conjonction. Violette avait connu à Paris un garçon de restaurant chinois et l’avait suivi dans son pays où il avait hérité d’une chaumière. Je suis toute émue à l’idée de recevoir des confidences chaudes et complètes, car j’espère que Violette ne se gênera pas et sera même réconfortée d’ouvrir son cœur à une compatriote.

Comme elle est réfugiée d’origine européenne, elle reçoit un secours des organisations d’aide des Nations Unies qui lui permettrait de vivre. Mais elle l’envoie à son mari et à ses quatre enfants demeurés en Chine. Pour subvenir à ses besoins, elle travaille comme femme de chambre dans un hôtel de Victoria.

 

 

 

Les trottoirs étaient encombrés de piétons, d’ombrelles pour protéger leurs têtes, de marmailles, d’étalages, de caisses, de paniers, de voitures de quatre saisons, de vendeurs d’œufs pourris accroupis devant leur boîte, de rempailleurs de chaises, de raccommodeurs de souliers ou de porcelaine, de cireurs de chaussures, d’arracheurs de cors aux, pieds, de vendeurs de journaux, qui tous exerçaient leur état sur le macadam. Des deux côtés de toutes les rues les façades des boutiques étaient tendues d’enseignes verticales, oriflammes hautes d’un étage et peintes avec ces merveilleuses armoiries que forment les caractères chinois. Aux étages supérieurs, une autre multitude de bannières bariolées couvraient les murs, les fenêtres, les balcons : c’étaient des linges qui séchaient, de toutes les couleurs, de toutes les effilochures, de toutes les lessives et qui – je ne sais par quel miracle – loin de donner aux rues un aspect pouilleux, leur prêtaient un air de fête. Il semblait que toute la ville fût pavoisée. Mais après tout, ces langes flottant au soleil ne constituent-ils pas les plus touchants drapeaux de la condition humaine ?

 

 

*

 

 

Violette m’attend dans le salon de l’hôtel modeste où elle travaille. C’est son jour de congé. Fung est reparti puisque je n’ai pas besoin d’interprète. Violette est une brune amène, grande et cambrée, aux joues colorées sous une épaisse chevelure noire, au sourire large mais vaguement inquiet qui contraste avec l’apparente solidité de sa personne. Ses premières paroles, dans le beau français à la fois dru et onctueux du Poitou, sont pour ses enfants dont elle a été arrachée. Son premier geste est de me tendre leur photographie : quatre petites têtes brunes aux paupières bridées tapies comme des poussins sur les genoux de leur mère. C’est Violette, mais décharnée et paraissant quinze ans de plus qu’au naturel. Je m’étonne.

« Ce sont les privations que nous a values le nouveau régime », soupire-t-elle.

Je regarde à nouveau Violette, puis la photographie. Le contraste est éloquent. Son visage est maintenant rempli et net. C’est le miracle accompli depuis qu’elle mange à sa faim. Elle sort de son sac des lettres qu’elle a reçues de deux mères françaises restées en Chine après elle. Elles aussi sont désespérées de l’obligation qui leur est faite d’abandonner leurs enfants. Voici ce que l’une écrit :

« On veut m’expulser, mais comme on ne m’accorde pas mes enfants je refuse de partir. Je leur ai dit, aux commissaires, que depuis neuf ans que je suis en Chine jamais je n’ai fait une mauvaise chose et qu’on n’avait pas le droit de me faire partir sans mes enfants, qu’ils étaient encore jeunes et avaient besoin de moi... Lorsque vous retournerez à Paris, je vous demande d’aller voir le parrain de ma fille Claudine, qui habite 18 rue... Vous lui donnerez des nouvelles de la pauvre malheureuse Chine et lui direz comment nous y vivons. »

Ces mères furent finalement mises de force sur un bateau. Ces expulsions barbares sont imposées aux femmes d’origine étrangère, car le mariage avec un Chinois et les maternités renouvelées qui, sous Tchang Kaï-chek, permettaient à une femme d’acquérir la nationalité de son mari, ne sont plus suffisants aux yeux bolcheviks de Mao pour conférer l’honneur de devenir « Chinoise populaire ». La vérité est que le nouveau régime s’est livré à une propagande si grossièrement falsificatrice sur nos démocraties qu’il ne peut plus tolérer dans son sein des Occidentaux, témoins vivants de ses mensonges. Il n’autorise pas ces mères d’origine étrangère à demeurer en Chine, mais il ne leur permet pas d’emmener leurs enfants. C’est sur l’amoncellement de tels actes d’inhumanité qu’il bâtit, paraît-il, une société idéale.

Violette ignore tout de la politique, car elle a mené une vie de paysanne dans un coin reculé de la province du Tchö-Kiang, à trois jours de train de Shanghai. Son activité se bornait aux travaux domestiques, aux soins maternels, au tissage du coton. Elle ignore aussi les raisons de la calamité qui vient de s’abattre sur son foyer, elle ne comprend pas qu’elle expie tout simplement le crime de savoir la vérité sur le monde libre. Une Française, même perdue dans le bled, même la plus simple, peut dire à son entourage qu’il n’est pas vrai qu’en France on meurt de faim dans les rues, pas vrai que les ouvriers français soient battus, pas vrai que les travailleuses doivent se prostituer à leurs patrons. Ces démentis en chair et en os aux assertions délirantes du nouveau régime le gênent et l’enragent. C’est pourquoi tant de Violette furent expulsées. Il faut que des foyers soient déchirés pour que ne le soient pas les impostures de Mao.

– Vous êtes-vous facilement habituée à la vie chinoise ?

– Oh oui, sauf pour l’écriture, je n’ai même pas essayé. Vous savez les gens d’un village chinois ressemblent beaucoup à ceux d’un village du Poitou. Par ce qu’on racontait en France, je croyais que les Chinois étaient des gens cérémonieux, dissimulés, à double face. Mais pas du tout. Ils sont très simples, sans façon, ils aiment rire et boire comme chez nous. Ils sont aussi... comment dire... près de leurs sous... enfin vous voyez ce que je veux dire... pas dans les nuages, quoi.

– Concrets, positifs ?

– Oui, comme les gens de chez nous. (J’étais d’accord avec Violette : le Chinois est, de tous les peuples d’Asie, celui qui rappelle le plus le Français : pas mystique, rationaliste, épicurien.) Et aucune simagrée, poursuivait Violette. Chacun pratique sa religion chez lui. Et ils sont toujours très gentils avec leurs voisins, peut-être plus que chez nous, c’est dû paraît-il à leur fameux Confucius. Il n’y a qu’une grande différence, c’est qu’ils n’ont pas d’animaux de trait, ni de gros bétail, et très peu de brouettes. Alors il faut tout porter soi-même sur le bâton d’épaule. Quand la charge est très lourde, on est entraîné par elle et obligé de courir à petits pas. Au début ça m’éreintait, mais je m’y suis faite, il suffit de marcher d’une certaine façon. Et mon mari était si gentil qu’il ne me laissait presque aucun fardeau. Sous ce rapport, son séjour en France lui a fait du bien, car en Chine les hommes ne sont pas très galants. Remarquez qu’ils ne sont pas méchants non plus avec leurs femmes, mais ils ne leur font pas d’amabilités, ils se les réservent entre hommes. Une fois que j’ai su la langue, je me suis sentie tout à fait à l’aise.

– À propos de votre maigreur sur la photo, vous m’avez déclaré qu’elle était due aux privations. Étaient-elles si grandes ?

– On n’avait pas assez à manger. Au début de la révolution le nouveau régime avait dit : on va distribuer la terre à tous les paysans et chacun pourra travailler pour soi au lieu d’engraisser un propriétaire. Remarquez que dans notre village, quand les Rouges ont cherché des propriétaires sangsues, ils n’en ont pas trouvé, chaque famille avait son lopin et c’était tout. Mais en fait de travailler pour soi il a fallu vite déchanter. Les agents (c’est le terme dont Violette comme les autres désigne tous les cadres d’État, du Parti ou des coopératives) nous prenaient presque tout ce qu’on produisait. Ils ne nous laissaient par an et par personne que 200 kilos de patates douces séchées et 100 kilos de riz. Ils nous réquisitionnaient tout le surplus à des prix dérisoires qu’on ne pouvait même pas discuter. Il n’était plus possible de manger tous les jours à sa faim. Pour avoir droit de tuer un cochon, il fallait payer une taxe. D’ailleurs on n’en tuait plus souvent, car on n’avait plus assez de nourriture pour les élever et si nous arrivions à en engraisser un il devait être vendu pour acheter du sel et des vêtements. Cela fait que nous ne mangions quasiment plus de viande.

– Était-ce la seule taxe que vous payiez ?

– Grand Dieu, il y en avait plus que de plaies en Égypte. Il y en avait pour passer sur certains ponts, certaines routes, il y en avait sur la vente du bois de chauffage qu’on allait ramasser dans la montagne 33. Et il y en avait sur les Emprunts d’État : ce sont des emprunts volontaires que les agents disent, mais personne n’ose refuser d’en prendre. Et j’oubliais les billets de la loterie. Le gouvernement en distribue d’office un certain nombre à chaque district. Pour nous forcer à en acheter, les agents nous réunissent dans des meetings. Alors, devant tout le monde, on ne peut pas se distinguer : on achète. Le plus beau c’est qu’on ne peut pas retirer l’argent des lots ; il est « congelé » à la caisse d’épargne, qu’ils disent. Un fermier du district voisin, Shih Wan-khuo, gagna dix mille dollars populaires à la loterie. Quand il alla à la banque on lui dit que l’argent était porté à son nom, mais « réservé » pour la mobilisation.

– Il y avait la guerre ? »

Violette pouffa de rire.

« Non, la mobilisation agricole. Les communistes ne savent parler qu’en termes militaires. Pour la moindre chose, c’est une bataille. Et puis il y a les assurances sur les maladies, les accidents, le feu. Tout ça c’est encore des primes en nature qu’il faut payer à la coopérative. Et puis il y a les dépôts d’épargne patriotiques 34.

– Mais les assurances, les emprunts, la loterie, l’épargne ne sont pas des impôts, précisai-je à Violette.

– Chez nous, en France, non. Ce n’est pas forcé, je m’en souviens bien. Mais en Chine tout est obligatoire, alors c’est tout de l’impôt. Ainsi, il y a des paysans qui empruntent des céréales pour les revendre et pouvoir verser l’argent qu’on leur réclame pour « la campagne d’épargne patriotique ». Le vieux Nu, il a dû vendre un cochon pour acheter les billets de la loterie qui lui étaient assignés.

« J’ai lu dans un journal communiste chinois des accusations contre les paysans « qui considèrent les primes d’assurance et l’épargne comme des impôts, qui confondent taxes, contributions volontaires, épargnes et assurances comme quatre méthodes de l’État pour leur extorquer de l’argent 35 ».

– On répète souvent, dis-je à Violette, que la vie du paysan chinois était encore plus dure sous le Kouo-Min-Tang. Est-ce vrai ? »

Violette me regarda, abasourdie par mon ignorance.

« Sous l’ancien régime il y avait des années bonnes et des années mauvaises, mais il y avait des années bonnes. Maintenant, elles sont toutes mauvaises. D’abord, on n’avait pas de taxes à payer pour abattre des cochons ; ensuite, on ne nous réquisitionnait pas tout à des prix dérisoires, on pouvait vendre ce qu’on voulait sur le marché. On pouvait aller ramasser du bois et le vendre librement. Maintenant tout appartient à l’État, rien au pauvre paysan. Avant la révolution le frère de mon mari était ouvrier agricole. Il se louait aux propriétaires. Eh bien il nous a dit que les années où il n’y avait pas eu d’inondation, ils avaient assez de riz à manger et de vin à boire. Il y avait toujours un peu de riz pour le mendiant de passage. Maintenant on est toujours à court de riz...

– Un réfugié, M. Ku, m’a dit qu’au début, quand les communistes arrivaient dans une région, ils étaient bien vus parce qu’ils n’imposaient que des taxes fixes. »

Violette fit un effort de mémoire qui se prolongea en rêverie. De même que chez le paysan Fan Lin, je constatai que le souvenir des années d’avant la collectivisation était devenu flou, lointain, comme celui d’une vie antérieure qu’un violent traumatisme aurait plongée dans la nuit des temps.

« Oui, finit-elle par me dire, je crois qu’il y a du vrai. Sous le Kouo-Min-Tang, parfois des percepteurs fantaisistes nous imposaient selon ce qui leur passait par la tête, on ne savait jamais à quoi s’en tenir, ça vous mettait les nerfs en pelote. En effet, pendant quelque temps, les communistes ont mis de l’ordre là-dedans. Mais maintenant ils vous collent les taxes les plus inattendues, que ça s’appelle emprunt, épargne ou contribution volontaire. Et en plus il y a les réquisitions forcées qu’il n’y avait pas avant. Le pire c’est qu’ils inventent des théories pour chaque opération. Ainsi ceux qui devinrent petits propriétaires grâce à la réforme agraire se disaient : « Au moins on n’aura plus à payer de fermage. » Mais non, il y a une théorie qui explique qu’ils doivent payer ce fermage à l’État. Alors qu’est-ce qu’il y a de changé ? »

Ces propos de Violette me rappelèrent une coupure du Quotidien du Peuple du 29 juillet 1957 qui s’en était pris à un ex-propriétaire du Hsien Chanon 36 parce qu’il avait rappelé aux paysans qu’avant la révolution ils payaient seulement 50 tans 37 de grains comme loyer de la terre, tandis qu’aujourd’hui ils doivent en payer 100 (taxes et livraisons comprises). C’était, disait le journal, des calomnies typiquement contre-révolutionnaires. Or ces assertions sont étonnamment recoupées non seulement par Violette, mais encore par un communiste orthodoxe, Chien Chia-chu, qui écrit dans son livre Principe des nouvelles finances publiques, p. 167 : « Le fermage est ce que le fermier donne au propriétaire foncier pour la location de sa terre. Les impôts sont ce que le propriétaire foncier paie à l’État pour sa terre. Depuis la révolution communiste, fermage et impôts fonciers ne font plus qu’un. Maintenant que les propriétaires fonciers ont été éliminés et leur rôle assumé par l’État, la levée publique de grains doit être la somme totale du fermage et de l’impôt foncier. » On ne pouvait pas reconnaître d’une façon plus éclatante que l’expropriation des propriétaires fonciers a été faite, non au profit de la paysannerie, mais de la bureaucratie communiste.

Or ces vues réalistes de Chien Chia-Chu donnent pleinement raison aux dires de l’apolitique Violette et du « contre-révolutionnaire » de Chanon. En effet, supposons que le fermier ait ramassé 100 kilos de soja sur sa terre ; avant la révolution il en donnait 50 à son propriétaire à titre de fermage, et en gardait 50. Le propriétaire en versait 20 à l’État à titre d’impôt (ou une somme équivalente). Depuis la révolution, le paysan coopérativiste, sur ces mêmes 100 kilos, doit en livrer à l’État 50 (qui correspondent à l’ancien fermage) plus 20 (qui correspondent à l’ancien impôt) soit en tout 70. Ce qui revient à dire qu’il paie deux fois l’impôt sur les produits de son labeur, la première fois sous forme de location de la terre à l’État, la seconde fois sous forme d’impôts sur un revenu, qui se justifiait dans le cas du propriétaire car le fermage constituait en effet un revenu pour lui, alors qu’il ne se justifie plus du tout pour le paysan puisque ce fermage constitue pour lui un débours. Il fallait évidemment s’élever à une conception dialectique de l’économie pour trouver ça !

Depuis la formation des Communes populaires, toutes ces données fiscales sont d’ailleurs dépassées. L’État, après avoir nourri et vêtu ses esclaves, prend tout le surplus, ce qui simplifie toutes les doctrines économiques et évitera d’ultérieurs cassements de tête à M. Chien Chia-Chu.

Violette continuait sa comparaison.

« Avant, on avait le droit de filer soi-même son coton et on pouvait faire de bons vêtements solides pour les enfants. Aujourd’hui, le coton est rationné, on ne peut en obtenir plus d’un kilo par personne, ce qui fait qu’on doit acheter le linge et les vêtements en confection. C’est très cher et, je ne sais avec quoi ils sont faits, mais les enfants ont froid l’hiver et les vêtements se déchirent tout de suite 38. Tenez un soir, au cours politique, le secrétaire du Parti nous recommanda de diminuer notre consommation de vêtements. « Comment peut-on faire ? demanda une paysanne, on les fait déjà durer trois ans, nos robes de coton. » « Eh bien, répondit le secrétaire, faites les durer neuf ans, trois ans comme vêtement neuf, trois ans comme vêtement usagé et trois ans comme vêtement rapiécé. »

Violette croyait que son secrétaire était particulièrement cynique. Mais non, il ne faisait qu’appliquer consciencieusement une consigne générale qu’on trouve tout au long dans le Jen Min Jih Pao du 21 avril 1957.

À ma grande stupéfaction, Violette m’apprend que ses enfants n’ont jamais absorbé un gramme de laitage de leur vie. Il est vrai qu’il en était de même sous l’ancien régime ; il n’y a pas de pâturages, donc, très peu de vaches dans les campagnes chinoises, toute la terre est utilisée pour des cultures aux rendements calorifiques plus riches que le circuit herbe-viande, comme le riz et le blé. Je m’enquiers :

« Si vous n’avez ni viande, ni laitage, et pas assez de riz, de quoi vous nourrissez-vous ?

– De patates douces, de soja et lait de soja, de légumes, de poisson séché. Si encore on en avait suffisamment ! Et si on recevait nos rations mensuelles : 160 grammes d’huile, 80 grammes de sucre, 300 grammes de viande. Le plus difficile, c’est de se procurer le sel nécessaire à la conservation des aliments. Les agents ont mis dessus un impôt si lourd que ce sel nous coûte bien des journées de labeur.

– En somme, dis-je à Violette, pour faire rentrer l’argent dans son trésor, Mao en est revenu, au XXe siècle chinois, à rétablir l’impôt moyenâgeux de la gabelle. Mais on peut au moins porter au crédit de Mao la disparition de ces famines qui tourmentaient la Chine depuis des millénaires...

– Qui vous a raconté que les famines ont disparu ?

– Des invités de Mao, retour de Chine.

– Bien sûr, ceux-là il ne les laisse pas mourir de faim. Miséricorde ! Il y en a toujours, de ces famines, mais ça s’écrit moins qu’avant dans les journaux. On ne peut même pas avoir une idée de leur atrocité dans notre pays de France. Ainsi l’oncle de mon mari travaillait dans le Kiang-Sou. Il nous apprit qu’à la suite d’inondations, 200.000 sans abris se réfugièrent à Hsuchow, à Pukou et à Shanghai. Mais les agents les contraignirent à retourner dans leur village. Ça se passait durant l’hiver 1956-1957. Une fois revenus chez eux les paysans ne trouvèrent rien pour se nourrir. Ils mangèrent des écorces d’arbres, des racines, de l’argile rouge. L’oncle assura que cet hiver-là plus de 100.000 paysans moururent de faim ou de maladies de ventre à cause de l’argile consommé. À Shanghai, l’oncle avait rencontré d’autres paysans qui avaient fui le Kouang-Tong et le Kouang-Si, ils avaient avec eux des journaux de Canton et de Nankin qui disaient noir sur blanc que dans leur région dix millions de gens avaient été touchés par la famine durant le terrible hiver de 1954.

« Quand j’ai été expulsée, on m’a fait embarquer à Shanghai. Dans la salle d’attente où je passai la nuit, j’ai fait la connaissance de deux paysans de l’équipe n° 9 de la coopérative de l’Étoile Rouge du territoire de Yinchiang, dans le nord de la province de Kweichow. Comme ils me virent surveillée, ils eurent confiance en moi et pendant que mon garde dormait ils me racontèrent à voix basse que toute leur équipe avait déserté la coopérative pour s’en aller dans les montagnes manger des racines et des champignons. Dans leur région, presque tous les printemps les paysans souffrent de la famine.

– Ne reçoivent-ils pas de secours des grandes villes ?

– Ça met des mois à arriver, et l’estomac n’attend pas tout ce temps. Comme remède, les agents ont trouvé les meetings. À l’un d’eux, m’ont dit ces paysans de l’équipe 9, les membres de la coopérative furent divisés en trois groupes : ceux qui avaient du grain mais pas d’argent ; ceux qui avaient de l’argent mais pas de grain ; ceux qui n’avaient ni argent ni grain. Aux premiers on conseilla de manger leur riz, aux seconds d’acheter des navets avec leur argent, aux derniers de demander assistance à leur famille. Ils avaient bien besoin d’un meeting pour ça ! »

La propagande communiste gave tellement les esprits que beaucoup resteront incrédules devant les témoignages répétés que je leur rapporte sur la faim du paysan chinois. On veut bien admettre que le régime est cruel et dictatorial, niais on ne veut pas croire que, sur le plan matériel, il n’ait pas amélioré le standing populaire. Il faut bien qu’il y ait des compensations, pense-t-on, et qu’en échange de la perte de liberté les Chinois aient au moins acquis la sécurité. Il faut bien que le processus historique contienne une composante qui le fasse pointer vers l’avant, sinon il serait tout à fait antihistorique. En conséquence de quoi votre Violette est encore une aigrie qu’on veut bien pardonner à cause de ses enfants, mais qu’elle ne vienne pas, jouant sur le fait qu’elle a vécu en Chine, renverser tout ce que nous savons bien, nous, à Paris, sur la manière dont on vit en Chine.

Or il se trouve que de nombreuses données officielles confirment les dires de Violette et de Fang Lin et des autres réfugiés. Données officielles ? Mais alors la censure ? Entendons-nous. On ne voit pas, bien sûr, ces données, dans le gros festonnage de la propagande. Mais si derrière la toile peinte on prend la peine d’explorer la baraque, on relève d’innombrables faits qui doivent bien circuler sans trop de falsification, ne serait-ce que pour les besoins techniques des services. C’est à cette profondeur, où les consommateurs de propagande ne risquent pas de fouiller, que se rencontrent les documents révélateurs.

Pour commencer, un chiffre capital. En 1957, la production totale de riz annoncée par le gouvernement fut de 82 millions de tonnes. Cela a paru dans tous les journaux. Combien de gens ont pris la peine de simplement diviser ce chiffre par 600 millions (nombre de têtes de la population chinoise) et par 365 (nombre de jours que possède l’année même sous un régime communiste) ? On trouve ainsi 370 grammes par jour et par tête. Si l’on tient compte des besoins en semences et du fait que la consommation des cadres et des soldats est très supérieure à la moyenne, on retrouve bien les chiffres de l’ordre de 320 grammes de riz disponible par jour et par paysan que citent tous les réfugiés. C’est un peu plus de la moitié des besoins en calories normaux.

On constate aussi que la production de riz était à peu de chose près la même en 1936, date à laquelle il y avait 150 millions de bouches en moins à nourrir ; ce qui fait comprendre pourquoi les paysans réfugiés affirmaient être plus à l’aise avant la révolution. Notons que le rendement en grains actuel de la Chine reste un des plus bas du globe, plus de trois fois inférieur à celui de la France. Le 7 décembre 1957 le Vice-Premier Ministre Li Fu Chun déclara au Congrès des syndicats : « Notre agriculture est encore terriblement arriérée et ne couvre pas les besoins alimentaires du peuple. » Les indices abondent, dans les textes à usage interne, sur le mauvais engrangement des récoltes, les déconvenues incessantes dans l’emploi des engrais, la faillite des tracteurs de fabrication nationale dont la durée de vie moyenne ne dépasse pas la semaine. Dans un discours du 26 juin 1957 à l’Assemblée Nationale, Zhou Enlai reconnaît que « 15 % de nos paysans sont à court de nourriture ». Il estime que le revenu net de chaque paysan dans les kolkhozes est de 70 yuans par an, ce qui fait 300 yuans par famille, soit 48 francs lourds de pouvoir d’achat par mois.

Quant à la persistance des famines, sa véracité résulte des annonces périodiques de la radio chinoise. Celle de Pékin d’août 1955 reconnaît que les approvisionnements en grains de la population urbaine ont été rendus très difficiles par l’afflux de paysans affamés des campagnes ; celle de Shanghai, du 14 mai 1954, que 50.000 villageois furent renvoyés de cette ville où ils étaient- venus à cause des difficultés alimentaires. Aujourd’hui on avoue sans fard, dans les bureaux économiques de Pékin, que l’année 1954 fut une des plus mauvaises depuis trente ans en raison, dit-on, des calamités naturelles : la sécheresse, suivie des sauterelles, suivies des inondations, auxquelles s’ajoutèrent les calamités – qu’on ne mentionne pas – de la bureaucratie communiste imposant aux campagnes un fardeau toujours plus lourd. On ajoute que l’année 1955 fut à peine meilleure, et qu’en 1956 et 1957 certains districts connurent la famine.

J’ai cru utile de faire cette digression au témoignage de Violette qui, en tant que mère de famille sans aucune couleur idéologique, a toujours eu comme principale préoccupation la nourriture de sa nichée. Maintenant encore je la sens vibrante et sur le qui-vive dès qu’on touche un problème de rations, de disette, de garde-manger, comme si elle avait à le résoudre pour la becquée familiale du soir. Mais je crois avoir tiré d’elle l’essentiel de son expérience sur le sujet, et désire en venir à un second thème qui me fascine : la collectivisation des terres vue par une collectivisée.

« Comment s’est déroulée la collectivisation dans votre village », demandai-je à Violette.

L’automne s’installe instantanément sur son visage qui faisait penser jusque-là à une moisson d’été ; elle sort un carré de tissus multicolores et se mouche comme préventivement en vue des larmes qui risqueront de couler.

« Ne m’en parlez pas, madame, ce fut un bien grand malheur. Depuis quelque temps on murmurait chez nous que, dans les villages voisins, des agents étaient allés confisquer les poules et la vaisselle à domicile 39, que les jeunes gens étaient tous enrôlés dans les gardes, que des agents venus de la capitale faisaient des messes basses avec ceux du crû, et qu’on avait aperçu un camion de soldats qui montait vers chez nous. Bref quelque chose se tramait et on vivait dans la crainte. Un matin à l’aube voilà qu’on frappe à la porte, de la vilaine façon. La police n’avait jamais eu l’occasion d’entrer chez nous, mais mon mari et moi n’avions pas besoin de nous consulter pour comprendre que c’était elle. Mon cœur se met à battre. Trois agents rentrent dont un que nous n’avions jamais vu. Ils nous disent que les paysans avaient décidé de tout mettre en commun et de travailler désormais ensemble sur la terre de tous. On devait être sur la place du village à huit heures avec nos cochons, notre charrue, nos pelles et nos papiers.

« Tout tremblants nous nous sommes levés et habillés pendant qu’un agent se mettait à fouiner partout et tracer le dessin des environs. Puis il partit. Alors on essaya de cacher ce qu’on pouvait : des souvenirs, l’appareil de photo ramené de France et avec lequel on avait pris la photo que je vous ai montrée, nos assiettes, nos draps que j’avais aussi emmenés de France pour avoir un lit comme j’étais habituée. Je sortis voir nos voisins. Ils étaient consternés. L’un d’eux avait un grand-père paralytique dans un coin, qui geignait. Par les arrière-cours on circulait de plus en plus, on se consultait à voix basse. Chez l’autre voisin le père ne bougeait pas, il était raide et fixe comme un mort. Il avait un jeune garçon de dix-neuf ans à qui les communistes avaient tourné la tête et qui allait de maison en maison braillant que le socialisme était arrivé, énervant encore plus tout le monde, et épiant partout car on essayait, dans l’affolement, de se confier les uns aux autres la garde des objets auxquels on tenait le plus. L’ordre nous avait été donné de laisser toutes les portes ouvertes et les agents pouvaient entrer n’importe quand. On mit les tout petits à les épier le temps de cacher des affaires, mais les agents les ramassèrent pour les emmener à l’école avant l’heure. On s’agitait, on murmurait, on soupirait, mais qu’est-ce qu’on pouvait nous, pauvres fourmis, devant les agents du camion ? Bientôt des tas d’agents qu’on n’avait jamais vus sortirent de partout et se mirent à nous presser.

« À neuf heures tout le monde était rassemblé sur la place. Beaucoup croyaient qu’ils ne reverraient jamais leur maison. De vieilles femmes pleuraient. Le Secrétaire du Parti vint alors nous dire que nous allions tous céder nos terres à la coopérative. Nous restions là, muets, immobiles, avec le cœur qui nous pinçait en dedans. Après l’agitation du matin c’était un grand silence rempli du malheur des gens. Personne ne bougea. Alors des gardes se mirent à parcourir les rangs et à nous retirer nos papiers.

– Vous voulez dire vos titres de propriété ?

– Oui, en Chine ils sont encore bien plus compliqués qu’en France. Il y avait des paysans qui ne voulaient pas les lâcher, alors on les rudoyait. Les gardes firent une autre tournée pour ramasser les bêtes et les outils. Puis un grand maigre déclara qu’on recevrait à la place des parts de la coopérative selon ce que chacun aurait apporté. On nous donna d’autres papiers, qu’on n’eut même pas le cœur de lire. On ne bougeait pas plus que des morts. Seuls les agents s’agitaient. Une femme du Parti et deux jeunes communistes firent des discours. Je ne pourrais pas vous raconter ce qu’ils dirent, je n’écoutais que les coups de mon cœur. Finalement le maire nous demanda d’élire un président, un secrétaire et trois brigadiers. Ils étaient déjà tous là, dans un coin, des messieurs de la ville qu’on n’avait jamais vus, sauf l’un des brigadiers qui était l’activiste fils de notre voisin. Le vieux le regarda longuement, puis il dit à haute voix : « Ainsi tu t’es mis avec eux pour voler ton père. » Nous étions atterrés. Aussitôt des gardes vinrent le prendre, et plus tard on lui fit un procès public. Alors tout le monde leva la main et les cinq messieurs furent élus. Puis nous sommes rentrés dans nos maisons et nous avons pleuré. Je fus tout de même réconfortée quand je vis qu’ils n’avaient pas pris la vaisselle ni les draps. À midi on venait chercher mon mari pour l’emmener au travail dans une équipe sous les ordres d’un brigadier, lui qui avait quitté son emploi de garçon de restaurant à Paris et regagné sa masure d’un village chinois pour n’avoir plus à travailler sous les ordres d’un autre. C’est ainsi que nous sommes entrés dans la collectivisation communiste...

– Et comment fut la vie par la suite ?

– On nous laissa notre maison et quelques mètres de terrain autour, avec le poulailler. Mais il fallut céder les cochons. Mon mari travaillait encore plus qu’avant. Bientôt on mobilisa aussi les femmes, et je dus aller aux corvées des champs. Ils expliquaient que c’était arriéré de laisser les femmes à la maison. Pourquoi ? Je vous le demande ? Il ne nous restait que le soir pour cultiver notre lopin. Je crois que c’est depuis que, dans les équipes de femmes, j’ai pu voir toutes les peines qu’on leur causait qu’on a voulu me faire partir. Ils avaient honte devant une étrangère. »

Je ne pus m’empêcher de sourire.

« Je crois plutôt, Violette, que vous gêniez les communistes comme témoin, auprès des Chinois, de la vie que vous aviez connue à l’étranger.

– C’est vrai qu’un jour, dans un cours, un jeune kanpou qui avait juste fini d’apprendre à se moucher raconta, avec l’assurance d’un curé qui prêche la vérité du Bon Dieu, qu’en France la police veillait dans les champs pour compter les récoltes. Ça nous avait révoltés, mon mari et moi, d’autant que les premiers policiers que nous ayons jamais vus dans les champs c’étaient les amis du kanpou en Chine communiste. Mais vous pensez bien que nous n’osions rien dire, surtout depuis la collectivisation, car la surveillance était devenue encore plus serrée. Le brigadier ne quittait pas son équipe de l’œil et le soir il attribuait à chacun des points qu’on totalisait à la fin de l’année pour déterminer la paie. Et dans ces points le brigadier tenait compte du bon esprit. C’était le jeune activiste, le fils de notre voisin à qui personne ne parlait plus, qui attribuait cette note. Oui, il notait tous les amis de son père qui auraient pu être ses oncles.

« Ah ! Madame, c’est impossible à croire ce qu’ils peuvent être durs avec les petites gens. Ils ne s’occupent que du « rendement », celui des paysans bien entendu, pas le leur. Rien d’autre ne compte pour eux, ni nos estomacs vides, ni nos hardes, ni nos fatigues, ni nos soucis. Ce sont des étrangers venus des villes. Ils nous méprisent. Ils ne savent que nous punir.

– Punir ? Ils vous punissent vraiment ? Comment ?

– Des amendes, des retenues sur les points, des procès publics. De Shanghai à Canton j’ai voyagé avec un paysan du village de Kangtsu. Il me raconta qu’un nommé Tchou Te-chin se querella avec son chef d’équipe parce que celui-ci était injuste dans le calcul des points. Tchou en appela au Président de la coopérative qui, au lieu de prendre sa réclamation en considération, le dénonça comme « se mettant du côté des riches ». Tchou en fut atterré. Il crut qu’il était devenu politiquement « suspect ». Il perdit son sang-froid et se pendit. »

Depuis mon interview du paysan Fan Lin, dont les récits ressemblaient de façon si poignante à ceux de Violette, je m’étais procuré le Règlement de la Production Agricole collective du 11 novembre 1955, tracé par l’auguste main de Mao Tsé-toung. Or, sous son jargon notarial, il confirme point par point les dires de ces réfugiés. Dans son article 7 il spécifie que « la fonction essentielle de la coopérative à terres communes est de remplir les obligations agricoles envers l’État et de renforcer la discipline du travail des paysans sur le modèle des travailleurs de l’industrie... Les Kolkhozes (j’emploie ce mot pour résumer) doivent servir l’État en payant les taxes promptement ; en lui vendant les produits agricoles selon les stipulations du plan d’État ; en conduisant les travaux selon les normes fixées par l’État ; en n’effectuant leurs achats qu’auprès des organismes publics selon les standards commerciaux de l’État. » Les articles 43 à 49 décrivent dans tous les détails le système des brigades de travail, de la rémunération à la tâche, de la discipline qui inclut entre autres obligations : « pas d’absence au travail sans justification documentée ; obéissance immédiate aux ordres ; responsabilité individuelle pour la qualité du travail, etc. »

Que ce règlement soit appliqué à la lettre, comme Violette s’en plaint, est confirmé par l’officiel Quotidien du peuple : « Il est évident que les coopératives iront de mal en pis si leurs membres sont continuellement punis. » Ou : « Les cadres se disent : maintenant que la terre a été collectivisée, les paysans sont dans nos poignes et nous pouvons faire ce que nous voulons avec eux. Ainsi ces cadres décident de tout arbitrairement 40. » Faisant allusion au Yan’an : « Les cadres des coopératives ne connaissent que la méthode des menaces, des punitions, des déductions de points, des accusations, des procès devant les tribunaux 41. »

« Et ce n’est pas tout, reprit Violette. On n’avait droit à recevoir la contrepartie de nos points qu’une fois que la coopérative s’était acquittée des trois obligations : les impôts ; les livraisons à l’État ; les réserves qui comprenaient les salaires des agents. Mais qui savait combien ça devait faire ? Personne d’entre nous, bien sûr. Alors ils arrangeaient les comptes dans leurs bureaux comme ça leur convenait. Ils nous faisaient trimer en disant que l’État socialiste demandait beaucoup de livraisons, mais en fait c’était moins et ils gardaient la différence pour eux. Il y eut bientôt autant de marché noir qu’avant, mais au lieu de profiter aux paysans, ça allait dans les poches des agents. Et bien entendu, comme on dit dans le Poitou, quand le marquis triche le manant vole. Les paysans ne pouvaient plus résister à la tentation de dérober du grain. »

Sur ce point aussi le témoignage de Violette est recoupé par les révélations de « l’autocritique ». C’est ainsi que le Quotidien du peuple du 5 novembre 1957 parle sans ambages du marché noir auquel les chefs des kolkhozes et ceux des usines se livrent avec les produits de la terre détournés par les premiers et les salaires non payés par les seconds. Dans le Quotidien de Sian du 2 août 1958 on lit que les cadres de 46 kolkhozes du district de Weiyang conspirèrent pour « voler au gouvernement et aux paysans 90.000 kilos de grain ». Même « fait divers » concernant 19 kolkhozes du district de Tapayiang. « Quand la récolte s’annonce bonne, écrit ce journal, les cadres murmurent entre eux : on va en mettre un peu de côté sans le faire paraître dans les livres. » Il s’agit des cadres communistes envoyés des villes pour promouvoir la sublime réforme...

– Mais en dehors de ces vexations, repris-je, dans ce coin de Chine reculé et montagneux, au moins le pouvoir central ne vous tracasse-t-il pas avec sa propagande forcenée et ses inquisitions de l’âme, comme j’ai entendu dire qu’il faisait dans les grands centres.

– Que dites-vous là ! S’il y a un domaine où les choses ont changé par rapport à l’ancien régime, c’est bien celui de notre liberté. Avant, jamais on ne m’aurait expulsée ni séparée de mes enfants. De plus, nous pouvions voyager librement dans toute la Chine, tandis qu’aujourd’hui on ne peut pas se déplacer à plus de cinquante kilomètres à la ronde. Pour aller plus loin il faut un visa. Ça dure des semaines, les agents vous posent des tas de questions et, finalement, ils ne vous le donnent pas, mais on est devenu suspect. Alors on préfère se tenir tranquille et ne rien demander. Mais le plus beau, c’est que les agents ont institué des cours politiques auxquels chacun est tenu d’assister. Des cours politiques, à nos âges ! Vous imaginez si on n’a pas mieux à faire ! Nos enfants aussi doivent aller aux cours politiques, et les parents n’osent plus parler librement devant eux. D’ailleurs tout le monde parle maintenant à voix basse, car « les murs ont des oreilles ». Lorsqu’on ne prend pas assez de précautions, les propos sont aussitôt répétés et on est convoqué à la police.

– Que voulez-vous dire par « les murs ont des oreilles » ?

– C’est toute une histoire. Il y avait une vieille de notre village dont les deux fils venaient d’être appelés pour la guerre de Corée. Elle pleurait tout le temps dans son tablier. Un soir son voisin dit à sa femme : « Que la vieille garde donc ses larmes pour plus tard quand elle recevra le faire-part de leur décès. » Quelqu’un écoutait sûrement derrière la porte, car le voisin fut convoqué le lendemain à la police pour rendre compte de ses propos. Il commença par les nier. Alors les interrogatoires se succédèrent des jours et des jours, jusqu’à ce qu’il finît par avouer. Il fut envoyé dans un camp et on ne le revit jamais.

– Cette terreur existe-t-elle sur toute l’étendue de la Chine ?

– Je ne sais pas. Je ne lis pas les journaux et je ne peux vous raconter que ce que j’ai vu dans mon coin. Quand le nouveau régime a été instauré il y a eu beaucoup de fusillés et de déportés. Maintenant il y en a moins, mais on a de plus en plus peur.

– Comment ça ?

– Bien sûr. Car au début on nous disait que ce serait seulement les citoyens de la catégorie 1 et 2 qui seraient châtiés...

– La catégorie 1 et 2 ?

– Mais oui, vous ne savez pas que les agents nous ont divisés en cinq catégories ? Les capitalistes oisifs, les capitalistes travailleurs, les paysans aisés, les paysans pauvres, les paysans indigents. Il y a même une 6e catégorie, ceux qui, bien que travaillant la terre, sont privés pendant 5 ans du titre de paysan comme punition. Je vous disais donc qu’on nous avait raconté que seules les deux premières catégories seraient punies. Alors, comme il s’agissait de riches, on a pensé que ça ne nous concernait pas, et que d’ailleurs c’était un peu leur tour de connaître les duretés de l’existence. Mon mari et moi nous avions rapporté des petites économies de France. Mais à cause de la révolution cet argent n’a plus rien valu. Eh bien, combien de fois mon mari ne m’a-t-il pas répété : « Heureusement qu’on a perdu nos économies. Ils nous auraient mis dans la catégorie des capitalistes-travailleurs et on aurait été liquidés. »

– Quel était le montant de vos économies ?

– 240 frs lourds. »

Violette répétait inlassablement : « Heureusement qu’on avait plus rien, heureusement. »

« Par la suite, continua-t-elle, pour un oui ou pour un non, parce qu’on n’avait pas payé une taxe, ou pas fait une déclaration, ou pas assisté à une réunion, ou qu’on avait parlé contre les agents ou même pour une cause qu’on ignorait, un citoyen de la troisième, de la quatrième ou de la cinquième catégorie pouvait être appelé à la police, interrogé sans fin, puis expédié dans un camp. Alors on s’est mis à avoir tous peur, car on comprit que même pauvres on n’avait plus de sécurité. Et cela met les nerfs par terre. Maintenant on a toujours peur. On a peur que les agents vous inscrivent dans une des quatre classes de paysans contre-révolutionnaires.

– Les quatre classes de paysans contre-révolutionnaires ?

– Mais oui, ils ont tout divisé en classes : les gens, les choses, les biens. Les paysans, là-bas, disent que bientôt ils classifieront les cochons. Par exemple, dans les cours politiques, on nous apprend qu’il y a les cinq combats de classes, les trois phases d’une tactique, les trois anti, les cinq anti, les cinq anti-anti... »

Ça me rappelait la complainte de l’employé de banque. Pour recouper mes renseignements je demandai à Violette :

« Pouvez-vous me donner plus de précisions sur tous ces antis ?

– Si vous croyez que j’ai jamais pu me les mettre dans la tête. J’ai déjà eu du mal à apprendre les sept péchés capitaux. Moi, tout ce que je savais c’est que j’avais quatre gosses à nourrir. C’était le seul chiffre qui m’intéressait.

– D’après ce que vous me rapportez, je constate que les adultes, pauvres comme riches, semblent mécontents du régime. Mais sur quelles forces repose donc ce régime ?

– Sur les jeunes. Les jeunes sont emballés. Ils vivent sous la pression de la chaudière à propagande et croient tout ce qu’on leur raconte, car ils ne peuvent pas comparer. On leur dit : avant, la misère était bien plus grande, ce qui est faux, mais eux le croient. On leur fait des promesses et ils n’ont pas l’habitude de savoir ce que valent des promesses de Messieurs au Gouvernement. Les agents leur disent que dans quinze ans ils auront des voitures et des chemins de fer. On se demande bien à quoi ça leur servira, puisqu’on n’a pas le droit de se déplacer ! Alors, les jeunes, ils sont fiers. Les mères, elles aimeraient mieux en avoir un peu moins d’ici quinze ans dans les programmes et un peu plus aujourd’hui dans les assiettes. Mais avec les jeunes, ça prend.

« D’ailleurs la plupart des agents sont des jeunes, alors ils peuvent être contents du régime, car il ne leur manque rien. Ils sont bien nourris et chaudement habillés et ils commandent. Toutefois, certains se détachent maintenant. Ainsi mon fils, qui a quinze ans, était favorable au régime communiste car il avait la tête montée à l’école ; eh bien, quand j’ai quitté la Chine il commençait à lui devenir hostile. Et ce n’était pas parce qu’il m’entendait me plaindre – j’aurais eu bien trop peur de le faire devant un enfant – mais simplement parce qu’il se rendait compte avec ses propres yeux des difficultés que nous avions, son père et moi, à subvenir à ses besoins et à ceux de ses frères.

– Et ces scènes d’accusations publiques, en avez-vous vu, de vos yeux ?

– Je n’oublierai jamais la première à laquelle je fus obligée d’assister. Trois hommes du village, l’un qui revenait de purger sa peine dans une prison, le propre cousin de mon mari, et son père âgé de quatre-vingts ans, furent contraints de comparaître en public pour faire leur mea-culpa. Tous trois debout sur une estrade, les mains le long du corps, la tête baissée, face à tous les gens du village, mais séparés d’eux par une ligne d’agents fusils à la main, durent l’un après l’autre se charger de toutes les fautes qu’ils avaient pu commettre depuis leur naissance, en se traitant de misérables fripouilles indignes du peuple. J’en étais retournée. La mère d’un de ces malheureux dut assister au déchirement de son fils. La même scène, avec les mêmes meneurs de jeu, se répéta six fois en deux mois. Puis il y eut quelques années sans procès publics.

« Mais après la collectivisation, on en revit quelques-uns, et le dernier fut le plus pénible de tous, car sa victime fut le voisin dont je vous ai parlé, qui avait jeté des reproches à son fils communiste devant tout le monde. C’était l’homme le plus estimé du village, et cependant il fallut qu’il vînt dire qu’il était pire qu’un porc. On le revit si décharné que c’est à peine si on le reconnut. Et le plus triste, c’est que nous, ses anciens amis qui l’aimions, nous devions lui jeter des insultes à la face, sans quoi on nous aurait arrêtés à notre tour.

« Ah Madame, rien que d’y repenser j’en suis malade. Et tout ce que je vous raconte sur notre vie, ça me rend de nouveau triste à en pleurer. Croyez-moi, j’ai bien souffert. Et mon mari qui est un homme si brave, et mes enfants qui sont toujours dans cet enfer ! Dites-moi, Madame, vous qui écrivez des livres, vous ne pourriez pas faire des démarches pour qu’on me les rende ? Qu’est-ce que ça peut faire, à M. Mao, qu’il ait un paysan de moins sur six cents millions ? »

 

 

 

 

 

 

L’EX-MEMBRE

DES JEUNESSES COMMUNISTES : LEI

 

 

Aujourd’hui je ne me rendrai pas dans un camp, car le réfugié que je dois voir, Lei, a trouvé un emploi et une chambre à Hong Kong. « C’est un débrouillard, me confie Fung, il a tout de suite su se retourner. Et puis c’est un charmeur. Il a fait la conquête de tous les cœurs, pas seulement des dames mais aussi de ses camarades, de son patron, de sa blanchisseuse... »

Lei partage sa chambre avec un tailleur pour dames qui, assis par terre, confectionne à longueur de siècles ces jolies robes chinoises qui se terminent sur le cou par un col strict d’officier mais commencent sur la cuisse par une fente d’où saille la féminité. Comme les Chinois sont des commerçants nés, vous pensez bien que je ne sortirai pas de cet entretien avec Lei sans que son compagnon ne m’ait persuadée de lui commander une robe. Ce tribut ne sera d’ailleurs pas bien lourd. Pensez : 28 frs lourds, broderies comprises ! Le col et la fente tombaient parfaitement dès le premier essayage. J’en fis compliment au tailleur qui se rengorgea.

« Je suis fière de votre œuvre, mais hélas je ne sais si je pourrai jamais la porter ?

– Quand vous irez à Pékin boire à la chute des communistes, me lança-t-il, avec une mimique si expressive que je n’eus pas besoin d’attendre la traduction de l’interprète pour comprendre. »

Mais je n’ai pas entrepris ce livre pour parler chiffons – bien que ce domaine intéresse toujours les dames même de plume – et je reviens à Lei. Il paraît la trentaine mais il peut avoir dix ans de plus ; sait-on jamais avec ces Asiatiques. Il est élégant d’allure malgré ses vêtements simples, cordial, direct et doué d’un sans-gêne bon enfant qui met tout de suite à l’aise. C’est surtout quand il parle qu’il devient e charmeur », même pour qui ne comprend pas sa langue. Ses dents brillent de santé entre ses lèvres qui ondulent de malice pendant que ses yeux se voilent de tendresse. Et derrière le masque insouciant, voire cynique qu’il affiche, il ne manque pas de sincérité. Je m’en aperçus dès qu’il cessa de jouer son personnage et se laissa aller aux confidences.

 

 

« Que désirez-vous savoir de moi ?

– D’abord votre histoire, succinctement bien sûr. Ensuite j’aimerais vous poser des questions indiscrètes sur le régime communiste et l’âme de ses cadres puisque vous étiez parvenu haut dans la hiérarchie. Puis-je oser ?

– Posez toutes les questions sans vous gêner. Si l’une d’elles m’embarrasse je ferai semblant de ne l’avoir pas entendue et vous m’en poserez une autre. Conclu ?

– Conclu. »

J’étais assise sur l’unique khan de la pièce. Le tailleur de dames, dont l’aiguille voletait comme un moustique, s’était fait le plus petit possible dans un coin. Lei allait et venait et se reposait de temps à autre sur le coin d’une table de bois blanc. La table était nue, le sol carrelé était nu, les murs blanchis à la chaux étaient nus. Mais toujours cet Utrillo dans l’encadrement de la fenêtre.

« Quand le continent chinois tomba aux mains des communistes, commença Lei, j’avais vingt-trois ans, de l’entrain, une bonne santé, un bagage d’honorables diplômes ramassés comme boursier à l’école de Swatow et à l’Université de Changchun et des idées progressistes. Mon père avait été tué par des reîtres de Tchang So Lin 42, me laissant à la charge de ma mère qui se fit brodeuse pour assurer mon éducation. Mes idées et mes parents furent mes principaux atouts pour avancer dans le nouveau régime : j’avais dans mon pedigree une victime de la féodalité et une mère travailleuse et dans ma bibliothèque les bons auteurs – Marx et Mao –. C’était plus que suffisant pour que les rabatteurs du PC fissent attention à moi. Ils me dépêchèrent un de leurs meuniers d’âmes, un certain Wan Tse, un grand sec au regard fulgurant, de six ans mon aîné, qui n’avait d’autre plaisir dans la vie que de manipuler les jeunes et savait à merveille moudre les esprits en farine communiste et transformer les grains chinois autonomes et irréguliers en molécules bien égales, toutes enduites de la laque Mao.

« Après m’avoir laissé une année entre ses mains, on m’envoya dans une École spéciale de cadres à Shanghai. Quel ne fut pas mon étonnement d’y rencontrer cinq cents bougres tous semblables à moi, c’est-à-dire qui pouvaient exciper à la fois d’un bon lignage, d’une solide formation scolaire et de bonnes tendances idéologiques. Les communistes sont des maîtres pour pomper, dans une population, les éléments les plus propres à servir leurs desseins. Dans cette École on nous faisait suivre un entraînement intensif portant sur les matières spéciales au communisme et aux langues étrangères. On nous enseignait surtout le russe puisque c’était l’idiome de nos « grands frères », et l’anglais comme « arme de reconquête ». Car on nous expliquait que cette langue, s’étant répandue dans le monde derrière l’impérialisme du même nom, nous devions la posséder pour pouvoir reprendre ce monde à cet impérialisme.

– Je m’excuse de vous interrompre, mais je voudrais vous demander si la connaissance de l’Anglais est étendue en Chine ?

– Seuls les commerçants et les intellectuels qui firent leurs études avant la Révolution possèdent cette langue. Depuis la Révolution, les communistes en réservent l’enseignement aux futurs cadres.

– Je m’explique pourquoi, parmi les réfugiés qui occupèrent des postes dirigeants dans le PC, j’en rencontre tant qui savent l’anglais. Mais poursuivez votre histoire, je vous prie.

– Dans cette École de cadres, je fus gavé de marxisme, de léninisme, de stalinisme. Mais à vingt-trois ans l’estomac digère tout ! J’appris donc très vite des phrases avec le nombre idoine de citations emprunté au « grand mécanicien de la locomotive de l’histoire 43 », à attribuer à Mao ou à Staline toutes les notions que j’avais pêchées chez Lénine, Sun Yat-sen ou Lao Tsé, à trouver l’explication marxiste de n’importe quelle consigne du Parti, à subodorer les ennemis du peuple à leurs intonations, etc. J’ai toujours eu une certaine facilité pour apprendre, non que je sois particulièrement intelligent, mais parce que mon esprit n’oppose pas de résistance à ce qu’on veut y introduire. Tout rentre aisément quand on offre son amitié à tout.

« Après un an on me bazarda responsable d’un district dans l’organisation des Jeunesses Communistes, organisation où je restai jusqu’à mon départ du continent. J’avais passé l’âge, mais un pouvoir communiste ne s’arrête pas à votre date de naissance, vous avez toujours l’âge qui lui convient. J’étais doué d’assurance, d’un caractère facile, d’un naturel un peu flatteur avec les femmes et accommodant avec les chefs ; surtout, surtout, je savais tenir ma langue. C’est pourquoi je réussis à traverser toutes les années d’après la Révolution sans histoire, quoique je fusse constamment sur la brèche. Le Parti m’utilisa à des tâches diverses. Je fus animateur dans les meetings, rectificateur dans les Universités, agitateur dans les usines, écumeur dans les boutiques, renchérisseur dans les mots d’ordre, accusateur dans les procès, annotateur dans les coulisses, sabreur dans les campagnes (avec les paysans on n’a pas à se gêner). On m’envoya présider des villages récalcitrants, diriger des journaux locaux, infliger des examens politiques aux étudiants, discourir sur les estrades. Je fus de toutes les réformes et de toutes les phases, de tous les antis et de tous les antis-antis. Même, des antis-antis, je réussis à extraire du pro-Lei, et je parvins ainsi dans les sphères relativement élevées.

« Ce que je préférais, c’était discourir. Je parlais avec ardeur et j’arrivais à réveiller même les auditoires chroniquement endormis par des indigestions de meetings. Les masses étaient gavées de paroles comme les oies de maïs. Moi seul parvenais à leur en faire ingurgiter une dose de plus. Je reçus en récompense la médaille de héros stakhanoviste du travail. Pensez, j’avais réussi à caser six discours entre 18 et 22 heures, tous les soirs pendant six mois. Ma photo parut dans les journaux. J’étais fier. Mais j’étais jeune.

« Je ne sais si ce fut grâce à cette médaille ou à ma prudence, toujours est-il que je passai à travers toutes les mailles de toutes les épurations. Je réussis à n’être jamais ni droitier, ni gauchiste, ni centriste, ni dogmatique, ni sans principe, ni rectiligne, ni dévié. J’avais atteint la technique suprême qui permet de donner de la flamme aux discours sans leur fournir de combustible. Jamais on ne put me prendre sur telle ou telle parole. Et remarquez qu’elles n’étaient pas à double sens, ce qui eut été doublement dangereux. Elles n’avaient aucun sens, tout en respectant scrupuleusement la ligne générale. »

Après cette envolée dans le style de Figaro, Lei éclata de rire.

« Mais puisque vous n’étiez pas inquiété, pourquoi avez-vous abandonné votre pays, votre situation, votre Parti ? Jusqu’ici tous les réfugiés que j’ai interrogés avaient subi des torts personnels, principalement du fait de la terreur ou de la misère. Pour vous tout allait bien...

– Ce qui ne signifie pas que tout continuerait à aller bien. Voyez-vous, sous Hitler ou sous le Mikado chacun pouvait prévoir son avenir. Si on était Juif ou Chinois, on était bon pour le trou. Mais si on était un grand Aryen blond ou un pupille d’une école de Samouraï, on était sûr d’avancer dans la carrière. Sous les communistes la terreur ignore les castes. Il faut être juste et reconnaître que c’est le seul domaine où l’égalité règne réellement. Même les membres les plus orthodoxes du Parti sont, un jour ou l’autre, destinés au trou.

– Je conviens que pour flotter à la surface d’un tel régime il faut être un surhomme.

– Et votre serviteur, quoique héros stakhanoviste de la prédication, n’en est pas un. D’abord le régime est triste et ma jovialité en souffrit. Bientôt elle cessa d’être pour moi un rempart et devint un handicap, car les chefs communistes se méfient de l’humour. Mes propos, je vous l’ai dit, étaient toujours inattaquables, mais que cachait mon rire ? Il devenait aussi de plus en plus difficile de savoir s’écarter à temps d’un chef qui allait tomber en disgrâce. Lorsque Kao Kang se suicida, les quelques centaines de militants qui l’avaient approché tremblèrent pour leur vie, et j’étais du nombre. Heureusement je pus prouver que je ne l’avais jamais vu que pour le service et sur instructions écrites. Tous les mois des nouvelles me parvenaient d’anciennes connaissances – étudiants, journalistes, Jeunesses communistes – qui avaient été liquidés.

« Le Comité Central décida d’envoyer un millier de ses cadres, dont 140 dirigeants supérieurs, sur le « Front éducatif afin d’y affermir le rôle dirigeant du Parti ». Le communisme est toujours en guerre contre l’ennemi intérieur, même dix ans après la prise du Pouvoir. Cette fois l’ennemi nichait dans l’Enseignement Supérieur que, pourtant, le Parti avait mis au pas avec un soin tout particulier. Dans 93 Universités ou Grandes Écoles, les 140 communistes supérieurs parachutés s’emparèrent des fonctions de recteurs et vice-recteurs. Les autres cadres devinrent rédacteurs en chef de la presse universitaire, des revues littéraires et scientifiques, ou superviseurs de cours politiques. C’est ce dernier emploi qui m’échut.

« Une directive du Conseil d’État stipule qu’aucun étudiant ne peut recevoir son diplôme s’il n’a obtenu le certificat politique. La délivrance du dit certificat doit « se baser sur les propos journaliers de l’étudiant, surtout durant les campagnes de rectification ». Tous ceux dont la pensée et l’action sont contraires au communisme doivent être expédiés au Sin-Kiang. Je fus chargé de superviser la délivrance ou le refus des certificats politiques, c’est-à-dire de décider de l’avenir de chaque être. Vous comprendrez que malgré toute ma bonne composition naturelle, ce genre d’activité me rebutait. Je ne pouvais pas distribuer le viatique à tous les étudiants, car j’aurais moi-même été suspect de saboter les instructions du Centre et bon pour la prochaine charrette pour le Sin-Kiang. Je vous ai dit que j’avais un certain art pour passer à travers les flammes du Parti sans me brûler. Mais à mesure que ces flammes brûlaient beaucoup d’autres, ça devenait de plus en plus difficile. Faire des discours galvanisateurs sur les estrades, écrire des fables édifiantes dans la presse, ça va, car on ne voit pas avec ses yeux ceux qui en font les frais. Mais briser la vie des jeunes qu’on regarde pâlir d’angoisse devant soi, même pour un dur à cuire dans mon genre ça reste sur l’estomac. Car ces bougres d’imbéciles se suicidaient. Mais oui, à l’Université de Chungshan où j’opérais, deux étudiants se donnèrent la mort. Le médecin de l’établissement fut arrêté.

– Pourquoi le médecin ?

– Vous n’avez pas encore compris que sous les communistes c’est le baromètre qui est coupable du mauvais temps ? Il faut toujours un coupable au PC. Oui, ils se suicidaient. La vie est belle pourtant, les filles aussi, et le ciel dans la brume, et la campagne chinoise avec ses rivières chantantes descendant de la noble montagne. Et les bougres se privaient de tout cela, comme s’il n’y avait que les livres et les diplômes pour rendre un homme heureux ! Ils se suicidaient pour nous punir. C’est alors que commença à germer dans ma tête la fugitive pensée qu’il y avait, de par le monde, d’autres fleuves et d’autres montagnes dans les brumes. Mais je n’allai pas plus loin que ce tout petit bout de rêverie que je fis, une soirée d’été où j’avais un peu de temps libre...

– C’est cela qui vous décida à partir ?

– Pas précisément. Les purges atteignirent les journalistes à leur tour. Or, comme je vous l’ai dit, j’avais joué un rôle actif dans cette corporation. Le Wen Hui Pao, auquel j’avais collaboré, fut dénoncé pour avoir employé des petits caractères dans l’annonce d’un message de Mao. L’éditeur du Kwangming Jih Pao, Chu An-peng, fut tancé pour « avoir développé l’opinion que la tâche du journaliste consiste avant tout à donner des nouvelles ». Le feu visiblement se rapprochait de moi. Car encore que je ne fusse pas directement dans le coup parce qu’à l’époque incriminée le Parti m’avait chargé d’autres tâches, j’étais « corporativement » responsable.

« D’ailleurs depuis la déstalinisation et surtout depuis la Révolution Hongroise et le révisionnisme yougoslave, l’âme de tout communiste devint suspecte. Ne penchait-elle pas secrètement vers Tito ? ou vers Nagy ? Et d’abord, pourquoi avait-il une âme ? Ce n’est pas clair, une âme, ça n’est pas marxiste-léniniste, ça reste en marge du rapport au Comité Central.

– Et le Comité Central n’aime pas les marges ?

– Il a raison, car c’est dans les marges où rien n’est écrit que se réfugie tout ce qu’on pense. Ainsi maintenant je peux l’avouer : Wang Tsé, ce meunier-endoctrineur qu’on m’avait envoyé au début, le grand maigre au regard fulgurant, il m’avait bien réduit à une molécule parfaitement égalisée et enfarinée, mais au centre de la molécule, c’était toujours Lei qui veillait, ce n’était pas le Comité Central. Or, le Comité Central le savait et grattait les molécules de plus en plus rageusement pour mettre le centre à nu. C’est pourquoi même le plus prudent cadre communiste n’est jamais en sécurité.

– C’est incroyable que la tête puisse ainsi sabrer le corps qui la soutient et la nourrit, et qu’elle continue de demeurer en vie.

– C’est le seul thème sur lequel j’aie jamais médité. Voici ma réponse. Dans les régimes totalitaires il n’y a, pour l’individu, pas d’autres voies d’élévation que le Pouvoir. La démocratie permet à chaque homme de se réaliser dans des sphères nombreuses : l’artisanat, les affaires, la politique hors du pouvoir dans l’opposition ou la subversion. Sous le despotisme totalitaire, où tout converge vers le Pouvoir et émane du Pouvoir, il n’y a pas d’autre manière d’échapper à la condition de paria que de devenir un agent du Pouvoir. Et la fascination de cette unique issue est tellement forte qu’on accepte n’importe quel risque pour l’atteindre, y compris le risque d’y perdre la vie. D’autant plus que ce risque n’est pas tellement moindre si on reste paria, puisque la dictature décapite non seulement ses porte-alfanges mais aussi les sujets ordinaires. De sorte qu’il n’y a même pas une alternative entre sécurité dans l’effacement et péril dans la notoriété. Dès lors que la foudre peut vous frapper dans n’importe quelle hutte, pourquoi ne pas ambitionner la villa avec voiture ? Voilà pourquoi, plus le Pouvoir est totalitaire plus il y a de candidats à l’exercer, et plus il y a de tels candidats plus il est loisible au Pouvoir de les pendre, c’est-à-dire d’être totalitaire.

« La répression, en tombant sur la tête de mes ex-chefs ou collaborateurs, me cernait. Dans la province de Yunnan où j’avais travaillé, six membres du Parti furent accusés d’activités anti-parti. Un de mes compagnons dans l’épuration des Universités, Li Ch’un-jen, fut déporté pour avoir dit : « Les autorités communistes de Lutien ont exténué les paysans dans la construction des digues. » Huit membres du gouvernement de la région autonome du Kwangsi furent démis de leurs fonctions pour avoir « faussement accusé le Parti de se substituer au gouvernement provincial ».

– Sanction qui prouvait la vérité de leur assertion.

– Que dire et ne plus dire ? Que faire et ne plus faire ? On ne savait. On avait l’impression d’être enfermés dans une maison à la discrétion de gardiens devenus tous fous.

– C’est ce qui vous a décidé à partir ?

– Je pourrais répondre oui. Mais pour être honnête je vous dirai que ce qui m’a fait briser ma coquille – et ce n’est pas facile, vous savez, quand la coquille a l’épaisseur d’un mur de cachot – ce fut un incident de service bénin mais qui, pour avoir pris une voix humaine, ne me laissa plus en paix.

– Racontez-le-moi.

– Un jour je reçus une lettre d’un étudiant qui avait été expédié aux champs parce qu’il n’avait pu obtenir son satisfecit politique. La voici :

Lei entreprit les contorsions laborieuses, que je connaissais bien chez les réfugiés, de l’homme qui extrait des profondeurs de sa vêture une relique : lettre, coupure de presse, titre de quelque grandeur déchue, derniers mots d’une mère. Lei le sceptique avait, lui aussi, son chiffon de papier jauni et vénérable, qu’il me tendit. C’était une coupure de presse reproduisant la lettre de l’étudiant. Voici sa traduction :

 

« Cher Camarade Chef des Jeunesses Communistes, cher Maître,

« Depuis qu’on a refusé de me laisser poursuivre mes études je vis dans un état de dépression qui m’a retiré l’appétit. Toute mon enfance s’est passée dans la ville et à l’école. Je n’ai aucune expérience des travaux des champs et ma constitution physique est trop faible pour supporter ce travail de force. Je laboure de l’aube au couchant. Cela m’épuise tant que mon corps entier est un amas de douleurs. Ma colonne vertébrale ne me supporte plus quand j’essaie de me redresser. Je tremble à la pensée que ce doit être là un travail pour la vie. Vraiment, cher Maître, c’est un contresens de faire charrier du fumier toute sa vie à un diplômé de l’École Supérieure. Rien que d’y penser ma tête est sur le point d’exploser... Et le pis, ce sont les sarcasmes et les insultes des jeunes villageois. Je ne puis plus les supporter. Ils usent d’un langage vulgaire et se querellent ou se battent pour le moindre motif. Ils ignorent tout de l’hygiène et sentent mauvais. Je ne suis pas habitué à vivre avec de telles gens. Après tout, chaque homme a ses idéaux et ses ambitions. Qui ne chérit l’espoir de progresser durant sa vie puisque l’âge d’or se fait attendre. Je ne veux pas rester muré dans un village pour toute mon existence. Cher Maître et Camarade chef des Jeunesses Communistes, je vous supplie de m’aider à sortir de mon désespoir. Très respectueusement.... »

 

« Et que fîtes-vous après réception de cette lettre ?

– Je la communiquai à la police.

– Oh ! dis-je avec un accent de réprobation que je me reprochai aussitôt, car je compris qu’elle émanait d’une délicatesse facile pour qui vit dans un monde libre, mais inaccessible aux sujets d’un monde policier.

– Bien sûr, dit Lei, et tout cadre communiste en aurait fait autant. N’oubliez pas que nous sommes constamment en butte aux traquenards. La police peut fort bien nous faire envoyer exprès des complaintes de ce genre pour vérifier si nous les transmettons à qui de droit.

– Et ensuite ?

– Dans les dossiers de la police la lettre suivit sa carrière silencieuse et redoutable. Le Parti amorçait un méandre d’autocritiques sur les excès qui avaient marqué la liquidation des droitiers et l’envoi d’étudiants à la terre. La lettre fut publiée parmi d’autres dans le cadre de cette campagne, pour étayer une nouvelle vague de rectifications 44. Quant à moi, je cherchai longuement qui pouvait être cet étudiant, et soudain je déterrai ses traits. C’était un fils d’artisan pauvre. Je me souvins avec un serrement de cœur l’avoir rajouté arbitrairement à la liste de ceux qui ne recevraient pas leur certificat politique, car il m’en manquait un ce mois-là pour remplir mon quota.

– Votre quota ? On vous fixait d’avance un nombre déterminé d’élèves à recaler ?

– Oui. Les « recalages » étaient planifiés comme tout le reste. Les champs manquaient d’un appoint déterminé de bras. Mao voulait faire un nombre déterminé d’exemples dans le Inonde estudiantin où, durant les Cent Fleurs, s’était fait jour une hostilité profonde envers le régime. Il décida donc que des centaines de milliers d’intellectuels devraient être expédiés aux champs pour être rééduqués par le travail. Bref, il m’en manquait un. Je ne pouvais pas toucher aux fils des membres du Parti, cela aurait fait des histoires. Je choisis donc le plus obscur ; ce fut lui.

– Le fîtes-vous revenir ?

– Je ne pouvais plus rien pour lui. Dénoncer mon injustice m’eût sans doute envoyé lui tenir compagnie au Sin-Kiang, mais cela ne l’eût pas fait revenir. Il aurait pu raconter à ses camarades comment on y vivait, ce qui aurait jeté le trouble et compromis la bonne marche des transferts ultérieurs. Alors, pour la première fois dans cette rêverie sur les montagnes et les rivières des pays lointains que suscitait ma tristesse, je pensai à ces pays de façon concrète, en terme d’action : Où ? Quand ? Comment ? J’étais bien noté et j’avais cette médaille de héros du travail. Mes chefs ne pouvaient soupçonner mon désir secret d’évasion. C’est pourquoi on accepta la candidature que je postulai pour une mission aux Indes. Aussitôt arrivé à Calcutta je faussai compagnie au surveillant de la mission et m’embarquai pour Hong Kong.

– Si près de vos ennemis du continent ?

– Aucun des beaux pays lointains auxquels j’avais rêvé ne donne facilement de visas aux Jaunes. Nous y sommes victimes d’une discrimination raciale. Il n’y a qu’à Hong Kong que le Chinois sans papier peut se perdre dans la foule des hommes de sa race.

– Je vous ai prévenu que je vous poserai des questions indiscrètes. J’aimerais comprendre l’état d’esprit des cadres communistes. J’ai eu de longs entretiens avec un ex-membre du PC chinois actuellement réfugié au camp de Rennie’s Mill, M. Ku...

– Je le connais. C’est un idéaliste, comme beaucoup de la vieille garde.

– Mais en tant que communiste, ne l’étiez-vous pas vous-même ?

– Idéaliste ? Non. La Jeune Garde est composée d’activistes qui obéissent aux ordres et font du travail pratique. On nous a répété tant de fois et de tant de manières qu’un communiste doit être docile comme un caniche et insensible comme un outil, toujours prêt à servir aveuglément le Parti sans qu’aucune considération personnelle n’interfère avec ses ordres, que l’idéal serait un bagage plus encombrant qu’utile. Mais revenons à M. Ku.

– Eh bien, il m’a déclaré en substance ceci : « Quand il nous a fallu gagner le cœur des paysans pour conquérir l’État, nous leur avons donné la terre et la sécurité. Quand il nous a fallu pomper leur travail pour nourrir l’État, nous leur avons repris la terre et réimposé l’arbitraire. » Alors, voici ma question : « Étiez-vous conscients de ce que ce programme avait de cynique ? »

Lei le cynique devint rêveur et regarda du côté du Nord, vers son pays, comme s’il avait voulu extraire de sa millénaire passivité quelques gouttes d’indulgence pour le mal qu’il lui avait fait.

« C’est bien confus, la conscience, répondit-il, et la nôtre subissait une trituration inimaginable. Certains éclairs qui illuminaient parfois le fond de notre esprit au spectacle de tel vieux paysan ridé qui nous implorait pour que nous ne le traitions pas en koulak parce qu’il avait trois cochons, ou de telle maîtresse d’école douce et chenue qui pleurait en silence devant les six volumes que nous lui confisquions, nous montraient bien que nous trompions le peuple. Mais aussitôt venaient les chefs, la ligne, le travail pratique qui chassaient ces scrupules et nous convainquaient que nous œuvrions pour la Cause. Convainquaient aux neuf-dixièmes seulement, bien sûr, mais dans l’intimité du cœur quelle conviction a jamais été plus entière ? Nous étions surtout entraînés à cet art essentiel du bon communiste : ne pas se poser de questions, ne pas penser pour ne pas courir le risque de douter, entourer la conscience d’un manchon de flou. C’est au fond le climat de tous les despotismes, car j’ai trouvé, dans un texte de l’époque T’ang contenant les conseils d’un vieux mandarin à son fils, ce précepte : « Ne scrute jamais trop les affaires dont l’Empereur te charge. »

– Ce fut aussi, sous Hitler, le climat de la société allemande qui développa des méthodes très subtiles pour savoir ignorer les camps de concentration.

– Exactement. Mais puisque j’ai dépouillé le vieil homme, je dois être honnête. Je veux donc vous avouer franchement que le métier que je faisais me plaisait plus qu’il ne me troublait. J’avais lu, dans une traduction de votre Malraux, la description des financiers de Shanghai, et j’étais rongé d’envie en songeant à leur fabuleuse puissance, aux fortunes qu’ils déplaçaient, aux ministres dont ils tiraient les ficelles. Eh bien, sous Mao, j’avais acquis aussi, moi modeste fils de maître d’école, une fabuleuse puissance. Elle s’exerçait dans les masures et non dans les salons, mais en revanche je brassais des hommes et non des dollars. Je n’avais pas pour interlocuteur un marquis et deux belles dames comme les faiseurs de Malraux, je n’avais d’ailleurs pas d’interlocuteurs du tout, mais des auditoires. Et c’était moi qui tenais la tribune. Dès que j’apparaissais, je savais que toute la population s’assemblerait devant moi, se guiderait sur moi, dépendrait de moi. J’étais possédé par l’ivresse du dirigeant et la manie de l’organisation.

– En Occident aussi le Parti Communiste se distingue par une capacité exceptionnelle d’organisation. Et je me demande si les zélateurs qui ont fondé les Églises n’ont pas réussi parce qu’ils étaient avant tout des organisateurs ?

– C’est vrai. Nos premiers taoïstes, bien que leur enseignement fût très métaphysique, se signalèrent par un talent inconnu à l’époque pour organiser les fidèles.

– Lénine a donc redécouvert chez Lao-Tseu la pierre philosophale qui permet de changer l’homme en partisan, et Mao l’a redécouverte chez Lénine.

– Le prétendu pouvoir magique de Mao, dont on fait tant de cas en Occident, ne vient au fond que de sa force d’organisation. Voilà tout son secret. Mao était pénétré de ce nouveau culte, qui était devenu dans les mains des bolcheviks une véritable science nouvelle. Tous les secteurs de la population, tous les besoins de la vie, tous les ressorts du Pouvoir ils les avaient organisés au maximum. Le premier soin, quand on nous envoyait dans un nouveau coin, était d’enregistrer les habitants, de les grouper, de les placer sous le contrôle de Secrétaires, de monter des imprimeries, de recruter des agents, de poser des affiches.

« Je dis que c’est une découverte que d’avoir compris la force d’organisation, car c’est une force prodigieuse et internationale. Songez qu’en forgeant et manipulant convenablement des « associations de pionniers » et des « centres de parents progressistes » nous avons obtenu en Chine, où depuis des temps immémoriaux les enfants obéissaient au père qui consultait les mânes de ses ancêtres, que les pères aillent demander l’accord de leurs enfants que nous avions endoctrinés et dont les pères savaient qu’ils nous rapporteraient leurs faits et gestes.

« Je suis sûr qu’avec les adaptations convenables tous les milieux du monde, depuis celui des coolies chinois jusqu’à celui des boursiers de Wall Street, en passant par les vignerons de France, les bonzes de Bangkok, les pêcheurs de Norvège, les Geishas du Japon, les lords anglais ou les acteurs de Hollywood, tous sans exception, quels que soient leur culture, leur passé et leur assiette sociale, peuvent être moulés sur un même gabarit par la technique de l’organisation, quand elle va piquer assez loin dans les cerveaux et les cœurs les centres de la volonté et du sentiment. Et cela Mao sut le faire encore mieux que Staline.

– Voulez-vous dire qu’il a réussi à s’attacher les cerveaux et les cœurs ? »

Lei me regarda, un peu ironique, mesurant la distance qui nous séparait encore, bien qu’il eût rallié mon camp et que j’eusse étudié le sien.

« Bien sûr que non. Je n’ai jamais fait avouer des crimes à un contre-révolutionnaire, je ne lui ai jamais fait dire merci pour l’avoir fait avouer, sans lire dans son regard qu’il me détestait. L’organisation de Mao n’avait pas soumis les regards. Au mieux parvenait-il à les éteindre. Mais dans ce cas, l’homme était devenu un automate, son esprit et son cœur avaient été tués, non conquis. Et après ? L’important n’est pas le dedans de l’âme mais son expression extérieure. Si notre sujet nous dit oui, nous écrit oui, nous fait oui, ou dit, écrit ou fait non quand ça nous convient, c’est tout ce qu’il faut pour que tous répètent, suivent, exécutent, pour que le système marche. Après tout, quand on dit que le capitalisme réalise « l’exploitation de l’homme par l’homme », on ne prétend pas que toute la personne du travailleur est exploitée, mais seulement sa force de travail. De même, si je dis que le communisme réalise l’oppression de l’âme par l’âme (je notais cette extraordinaire formule), il faut entendre par là qu’elle façonne non pas les profondeurs de l’âme, mais seulement sa surface, la partie qui s’extériorise. Le Bureau politique ambitionne, non pas que l’âme de l’organisé aime l’âme de l’organisateur mais qu’elle s’y attache comme un reflet à l’objet lumineux. Le Bureau Politique est la lampe de la Chine, l’organisation des masses est un miroir à mille facettes et les six cents millions de Chinois doivent être les innombrables reflets de la lampe dans le miroir.

– En somme, le communisme recule le contrôle des citoyens de quelques crans jusque derrière les lèvres, mais n’obtient pas leur amour.

– Disons même qu’il ne récolte que leur haine.

– Croyez-vous qu’il suffise de synchroniser le mouvement des lèvres pour dominer les êtres ? Un beau jour, comme en Hongrie, l’âme qui couve au-dedans s’échappe à la surface, souffle l’âme-reflet comme une chandelle, et c’en est fait du Bureau Politique.

– Alors le Bureau Politique sort les tanks, et se maintient quand même, comme en Hongrie. Parce qu’en fait je n’ai pas été assez véridique. La vérité complète est qu’en effet l’organisation ne suffit pas, il faut l’étayer par la force. Une formule complète de gouvernement contient toujours quelque part le sabre : sceptre et sabre, king 45 et sabre, Secrétariat et sabre. Et ça aussi Mao l’a bien compris. En dehors de l’organisation, son principal souci fut toujours l’armée. Beaucoup disent même que son principal talent est militaire. En tout cas la montée au Pouvoir des communistes fut effectuée autant sur les baïonnettes que sur les slogans.

– C’est aussi l’avis de Ku. Les trois choses sacrées, me raconta-t-il à propos de la Longue Marche, que nous devions sauver à tout prix, fût-ce au sacrifice de notre vie, étaient, dans l’ordre : les armes pour la guerre, les archives pour la police, et l’argent pour la propagande. On peut donc dire que ce sont là, dans l’ordre, les trois piliers du système communiste chinois. Mais dites-moi : l’orgie d’organisation était-elle chose nouvelle pour la Chine ?

– Oui et non. Comme tout ce qui réussit en politique, c’était du thé nouveau dans un pot antique. La Chine connaissait bien la végétation des bureaux et des règlements. Elle en était même le paradis ; de sorte que nous avons trouvé dans nos traditions un excellent support. Mais jadis l’administration se bornait à gérer le domaine public et se désintéressait de la vie privée, que chacun conduisait selon sa fantaisie ou, quand il était dépourvu de fantaisie comme c’était le cas de 90 % des Chinois, selon les maximes de l’usage. Et dans le domaine public auquel elles se cantonnaient, nos organisations impériales étaient conservatrices. Les deux nouveautés que nous avons introduites dans ce moule, furent d’étendre le contrôle d’État à la vie privée, et d’employer les bureaux à forger des institutions révolutionnaires. Notre bureaucratie communiste, c’est en somme notre vieux mandarinat qui, au lieu de se confiner dans les comptes de l’Empire, rampe jusque sous les khans de la famille chinoise, et au lieu de préserver, bouleverse.

– Ce mandarinat communiste est-il plus efficace que celui des Empereurs ?

– Là encore je dois vous répondre oui et non. Les capacités d’organisation ont porté tous leurs fruits pour la conquête du Pouvoir. Une fois le Pouvoir conquis elles ont tourné en excès, en un super-agir qui est finalement aussi néfaste que le non-agir de Lao Tsé. L’organisation communiste est devenue une fin en soi, et notre philosophe Mencius avait bien dit : « Quand tu manges pour vivre tu es sain, quand tu manges pour manger tu es malade. » Nous avons péché par l’organisation, nous mourrons par l’organisation ; comme les féodaux par l’épée et les bourgeois par l’argent. Le capitalisme s’est développé parce qu’il cherchait à faire de l’argent puis, pour n’avoir plus songé qu’à cela, il est en train de périr. Les communistes se sont élevés grâce aux bureaux, et maintenant que les bureaux ne songent qu’à se gonfler eux-mêmes et à tout régenter, ils étouffent le pays.

« Je vous laisse juge : dans une série de services employant cinq millions de fonctionnaires, on avait distribué, durant l’année 1956, deux cent trente mille instructions sur la manière d’exécuter les instructions. Dans les industries d’État, le personnel non productif constitue 36 % de l’effectif, dont 4 % seulement de techniciens ; ce chiffre s’élève à 60 % dans certaines mines ou entreprises de transport 46. Au Ministère du Commerce, 50 % seulement des documents soumis pour avis aux services juridiques reçoivent une réponse dans les quatre mois, 25 % dans quatre à douze mois, 25 % ne reviennent qu’après un délai de douze à dix-huit mois. Dans l’administration où je fus nommé en septembre 1956, une demande sollicitant la permission d’installer des poêles que nous possédions nous fut retournée pour supplément d’enquête... en juin 1957.

« Ku vous a sans doute cité le déluge de prescriptions qui s’abat sur les kolkhozes pour la moindre vétille de la vie aux champs. S’il y a une activité qui de tout temps et partout a pu se passer d’une armée de gestionnaires, c’est bien l’agriculture. Or, maintenant il y a à la campagne plus de dix millions de scribes dont beaucoup n’ont jamais semé une graine. Souvent la manie administrative se déploie en discussions si byzantines qu’elles tournent en véritables histoires de fous. Ainsi, pendant près d’un an, les Ministères de la Santé et du Travail furent sillonnés par plus de mille notes, gloses et contre-ordres sur la manière d’interpréter une directive disant que « la santé socialiste s’exprime par la joie de vivre dans le travail ». Les uns soutenaient que ce texte signifiait que le socialisme se devait de faire travailler dans la joie, ce qui commandait d’installer dans les ateliers des haut-parleurs diffusant de la « musique populaire » ; les autres que la vie socialiste devait donner la joie du travail, ce qui conduisait à placer l’enthousiasme dans l’effort lui-même et rendait donc les haut-parleurs inutiles ; jusqu’à ce que la synthèse fût prononcée par le Parti : la joie et la santé s’obtiennent par une vie de travail socialiste, ce qui appelle bien des haut-parleurs, mais diffusant des slogans et des exhortations. La pléthore des contrôleurs et organisateurs est inimaginable, inépuisable. Je pourrais multiplier les exemples à l’infini. »

Zhou Enlai lui-même, au Congrès du PC de septembre 1956, confirme les assertions de Lei. Il déclare : « Actuellement les divers départements du Conseil d’État sont surchargés de personnel, les services inférieurs sont inondés de documents officiels, télégrammes, formulaires. Les cadres dirigeants ne sont même pas au courant des directives envoyées par leur propre département tant il y en a. » Le Quotidien du Peuple du 28 septembre 1957 calcule que les improductifs forment de 15 à 50 % du personnel dans l’industrie étatisée contre 7 à 8 % dans l’ancienne industrie privée.

« C’est peut-être la contradiction interne du communisme par laquelle il périra, dis-je : la suggestion chronique, rançon de la course aux places, serait, sous le communisme, le pendant de la surproduction chronique qui, dans le capitalisme, sanctionne la course aux profits.

– Peut-être. Chacun, en effet, ne meurt que de lui-même, c’est-à-dire de ses excès. Mais cette mort-là sera lente.

– Et dans quelle atmosphère se déroulait la vie des cadres supérieures entre eux ? Selon l’imagerie en cours chez les laudateurs, ce climat intérieur des hautes sphères communistes serait marqué par une ardeur, un dévouement, un dynamisme qu’on ne trouve guère dans d’autres cénacles. Qu’en est-il au juste ?

– Vous savez qu’une règle essentielle du bolchevisme, comme de tout mouvement fanatique, est d’isoler son appareil, si possible jusqu’aux militants de base, du reste de la société, et de l’organiser en vase clos. Un cadre communiste naît, étudie, mange, se marie, va au cinéma, travaille et meurt sans sortir du Parti, sans du moins que son esprit en sorte. Dans ces conditions être dévoué n’a plus le même sens qu’ailleurs, car la Cause se détache du domaine des idées pour s’identifier au Parti de sorte que servir la Cause n’est plus qu’obéir au Secrétariat. Remarquez que même sous cette forme militaire le dévouement communiste conserve une efficacité considérable. Cependant il. ne se manifeste à l’état pur qu’avant et pendant la prise du Pouvoir. Après, le dévouement disparaît peu à peu pour se dégrader en carriérisme ou servilisme.

– Chez nous, en France, ça dégénère déjà de cette manière avant même la prise du pouvoir, tout au moins pour ce qui concerne les cadres...

– Quant à l’ardeur, elle s’est éteinte encore plus vite que le dévouement. Je ne sais comment les dirigeants se comportaient entre eux avant qu’ils eussent pris le pouvoir, mais depuis je peux assurer que jamais il n’y eut entre eux de contacts fraternels, jamais une détente libre, jamais un élan spontané, une aventure intellectuelle, un échange de vues en marge de la hiérarchie et des dogmes. J’étais parvenu à un étage des sommets fort respectable en-dessous de celui des Dieux : Eh bien, même à cette hauteur, je ne décidais jamais rien par moi-même. J’attendais les ordres de chefs plus élevés qui les avaient attendus de chefs encore plus élevés, et je les appliquais à la lettre. Je lisais les journaux et je les récitais. Rien de plus morne que les réunions internes du Parti.

– À quel rythme se tiennent-elles ?

– Une fois par mois. Nous écoutons des rapports assommants, nous devons marquer notre approbation par une série de signes convenus : courtes interventions, hochements de tête entendus, applaudissements. Le plus dur est de ne pas dormir. Ce sont des séances de clinique où on vient prélever notre sang pour compter les globules, ou des séances de révision de nos mécanismes où on remonte nos ressorts pour le prochain mois. Savez-vous que lorsque nos supérieurs nous appellent dans leurs bureaux, ils nous invitent rarement à nous asseoir ? Nous répondons debout et nous n’avons tous deux qu’une pensée : le microphone ou le policier derrière la porte qui peuvent enregistrer nos propos. D’ailleurs le régime a de moins en moins besoin de micros ou d’écouteurs aux portes, car chacun de nous est devenu obligatoirement l’espion de l’autre, de sorte que nous nous supplions mentalement et mutuellement de bien nous conduire pour que nous n’ayons pas à nous dénoncer. Savez-vous que nous n’avons pas le droit de déchirer nos brouillons mais devons les jeter entiers dans nos corbeilles, dont le ramassage est l’une des grandes prérogatives de la Section de surveillance ? Savez-vous que le dossier de chaque cadre contient au moins cinquante pages et cent fiches, et que pour faire disparaître la fiche où est consignée telle phrase imprudente qui lui a échappé en telle circonstance, chacun vendrait père et mère ? Savez-vous que chacun de nous passe tous les deux ans des examens politiques qui durent plusieurs jours et où nous devons non seulement répondre à d’innombrables questions dont la plupart sont des pièges, mais encore raconter toute notre vie privée ? »

Je songeais à part moi à l’hypocrisie des progressistes admirateurs de Mao qui crieraient à l’obscurantisme si un État démocratique s’avisait de demander à ses fonctionnaires des comptes rendus sur leurs opinions. Lei poursuivait :

« Savez-vous que l’alpha et l’oméga de la politique est d’apprendre quelques heures avant les autres les nouvelles directives afin de pouvoir prendre les postures conformes comme si elles vous étaient venues spontanément ?

– Est-ce cela que visait celui des cinq antis consacré à « l’exploitation indue des secrets d’État » ?

– Toute notre Chine n’est plus qu’un labyrinthe de murs et de portes de prison et la grande affaire consiste à pouvoir regarder par les trous de serrure. »

J’étais charmée par cette manière chinoise de traduire les plus hautes notions en images concrètes. Lei confirmait cette pensée qui m’avait toujours paru évidente, à savoir que la dictature ne saurait jamais épanouir les vertus civiques. Son récit prouvait que l’imagerie des dirigeants totalitaires « durs mais inspirés » était une illusion de plus. D’un seul mot Lei remettait à leur place ces faux lions : des bouledogues qui épient par le trou de la serrure comment leurs maîtres arrangent leurs destinées.

« Et quelle est l’origine sociale des dirigeants communistes ?

– En très grande majorité intellectuelle. Depuis que l’État chinois est devenu communiste, les bureaucrates ont opéré un recrutement propre, intérieur, qui élève des hommes issus de leur caste. Une petite minorité est formée « d’officiers sortis du rang », c’est-à-dire de gens comme Ku ou moi, issus d’un peu n’importe quelle couche. Une autre minorité, qui sévit surtout dans l’armée et la police, est composée d’anciens transfuges du Kouo-Min-Tang ou même du régime féodal qui l’a précédé. Savez-vous qui est notre Ministre des sports ? Un certain Lou Han qui, jusqu’à la guerre contre les Japonais, exerçait au Yunnan la noble profession de tokium (Seigneur de guerre), dans laquelle il s’était fait une spécialité de couper ses adversaires en morceaux devant le peuple au rythme d’une musique douce, les dits adversaires étant, soit des communistes, soit des négociants qu’il avait laissé s’enrichir et dont il accaparait ensuite la fortune. En 1950 il livra son armée à Mao contre une place de Seigneur de Bureaux 47.

– Ces petits chefs qui épient les oracles des grands chefs par le trou de la serrure sont-ils au moins solidaires entre eux ? Forment-ils ce faisceau uni, parfaitement convergent dans l’action, que peignent les enlumineurs du bolchevisme ?

– Il y a beaucoup de divergences et frictions dans le faisceau, mais le bandeau de la dictature l’empêche d’éclater. Vous n’imaginez pas combien de rivalités sourdes, de haines profondes, de concurrences silencieuses mais farouches divisent nos cadres. La lutte pour le pouvoir à tous les échelons est d’une âpreté qui n’a d’égale que sa clandestinité. Les quatre grands ordres – politique, administratif, technique et militaire – incarnés dans le Secrétaire du Parti, le Gouverneur de l’État, le Commandant d’Armée et le Directeur de l’économie dans une même circonscription territoriale, se jalousent et se détestent presque toujours.

– Cependant tous appartiennent, je suppose, au Parti ?

– Bien sûr. Mais comme le Parti est le bocal unique, il faut bien que les ambitions et les envies s’affrontent dans son sein au lieu d’opposer, comme chez vous, les gens de bocaux différents. De ce fait les conflits doivent se dérouler sous le manteau de la censure au lieu d’être ventilés au grand air. Ça n’en est que pire. Au sein des « politiques », selon qu’on est de la vieille garde ou de la jeune promotion, on se regarde comme chien et chat. Les dirigeants administratifs ont généralement été recrutés parmi les cadres illégaux que le Parti avait jadis dans les régions « blanches » dominées par le Kouo-Min-Tang ; tandis que les dirigeants politiques proviennent surtout des cadres qu’il avait dans les régions « rouges » contrôlées par Mao, telles que le Kiang-Si et le Yan’an, et que dans le jargon intérieur on appelle « les bases ». Eh bien moi, qui n’étais ni de l’une ni de l’autre de ces deux souches, je m’amusais de les voir grincer des dents à lèvres serrées et de s’envoyer des pointes empoisonnées sur les dangers, donc les mérites, respectifs qu’impliquaient les régions blanches où il fallait affronter la police de Tchang Kaï-chek et les rouges où il fallait affronter son armée. Au Kansu le premier Secrétaire du Parti, Chang Chung-liang, ex-dirigeant d’une base « rouge », s’est coltiné avec les deux vice-gouverneurs Sun Tien-tsai et Chen Chen-yi, ex-dirigeants de régions « blanches ». J’ai connu Chang Chung-liang, c’est un tigre. Chen Chen-yi, dont on dit que c’est un homme plus racé quoique d’un opportunisme sans frein, fut acculé au suicide, car il avait appris que Chang Chung-liang avait mijoté contre lui une provocation pour l’impliquer dans un « complot ». Remarquez que c’est presque toujours le chef politique qui l’emporte dans ces empoignades aussi sauvages qu’hypocrites. Il y a aussi d’âpres déchirements plus ou moins souterrains entre les « natifs » et les « immigrants », c’est-à-dire entre les chefs qui reçoivent un commandement dans leur région natale et ceux qui sont parachutés n’importe où. Ainsi j’ai ri sous cape en lisant dans un rapport confidentiel qu’au Yunnan, le Centre ayant dépêché dans un kolkhoze un cadre pour annoncer aux mécontents qu’on allait s’occuper de relever leur standard de vie, le gouvernement provincial dépêcha le lendemain un autre cadre qui, mine de rien, fit entendre aux kolkhoziens que le précédent n’était, en fait, venu que pour apprécier les récoltes qu’on pourrait leur réquisitionner...

– Voilà qui ressortit à ce qu’on appelle chez nous « le panier de crabes ». Il est instructif d’apprendre que les prétendus chevaliers du Processus Historique se dévorent également entre eux.

– Ils sont rongés par les défauts propres au commun des hommes – envie, malveillance, petitesse – et de plus par les vices qu’apporte la dictature : la peur d’être calomniés les pousse à calomnier préventivement ; le piétinement de leur dignité les incite à piétiner celle des autres ; la cruauté des maîtres les rend sadiques. Les techniciens considèrent les politiques comme des bavards inutiles, les militaires comme des matamores encombrants, et les administratifs comme des scribouillards incapables. Les politiques considèrent les techniciens comme des arrivistes prétentieux, les militaires comme des stratèges bornés, les administratifs comme des gérants imbéciles. Les administratifs considèrent les politiques comme des contrôleurs fous, les techniciens comme des parvenus avides, les militaires comme des parasites dangereux. Par-dessus cette mare aux grenouilles, les intellectuels plastronnent et brodent des théories pédantes pour des cachets princiers, ce qui leur attire la jalousie et les sarcasmes de tous les autres. Et par-dessous, les policiers écoutent et font des rapports, ce qui leur vaut d’être craints et détestés par tous. Et, tout au firmament, une douzaine de Célestes tiennent en mains tous ces fils, les tortillent, enroulent et déroulent à loisir, parfois dressent exprès les uns contre les autres pour tirer de leurs discordes tel ou tel profit.

– Je vois qu’au total si le communisme broie la diversité, il ne forge pas pour autant l’unité.

– Le Parti a poursuivi avec une rigueur extrême les fameuses Sociétés Secrètes qui fleurissaient en Chine. Eh bien, ce fut en vain. Car c’est maintenant au sein du Parti que se nouent des Sociétés Secrètes. Oh ! sans aucune base idéologique ni la moindre velléité de modifier l’ordre existant, mais simplement comme syndicats très sélects, très fermés et très clandestins pour la défense mutuelle des places. Leur tâche première est, comme je vous l’ai dit, de découvrir avant les autres les plans en gestation dans l’Olympe, et tout particulièrement les campagnes « d’autocritiques » qu’on prépare en haut lieu.

– Il y a donc un plan même pour les autocritiques ? Voilà qui est savoureux. Les deux termes d’auto et de critique ne sont-ils pas inconciliables en Chine rouge avec ceux de télé et de commandé ? »

Lei me regarda avec une vague inquiétude.

« J’espère, me lança-t-il, qu’une spécialiste du communisme comme on m’a dit que vous étiez ne se laisse pas prendre au vieux truc de l’autocritique ? Jamais au grand jamais on n’a vu une autocritique diviser le Parti en deux camps, pour et contre, comme il serait naturel si les désaveux étaient spontanés. Non, le Parti condamne à jour fixe et à cent pour cent ce qu’il avait applaudi un autre jour fixe et à cent pour cent. Ce qui prouve bien que tout est machiné au sommet. Jamais au grand jamais ne sont mises en cause la ligne nouvelle et la direction suprême du jour. Seuls sont étrillés la ligne passée et les dirigeants subalternes ou déchus. C’est toujours hier pour les fautes reconnues. L’autocritique, c’est la critique, par les Grands Chefs en place, des petits chefs disgraciés ou des grands chefs disparus...

– Je savais tout cela à propos du communisme soviétique, dis-je un peu vexée qu’il m’ait cru ignorante sur ce point, mais j’ignorais que le communisme chinois copiait à ce point son modèle. L’autocritique est, somme toute, un laxatif administré aux membres du Parti par en haut, tout comme l’autolouange, et qu’ils absorbent avec la même obéissance.

– D’ailleurs ces grandes farces se greffent toujours sur un mécontentement réel, auquel leur première mission est d’offrir un exutoire. Telle action ayant trop braqué tel secteur de la population, le Comité Central décide de calmer les complaintes, sinon en réformant les abus, du moins en les reconnaissant un peu...

– C’est pourquoi elles sont une mine de renseignements pour l’historien auquel la dictature opaque cachait tout ; soudain, en quelques mois, il se voit livrer une gerbe des doléances les plus graves que les humbles enfermaient dans leur cœur. Mais en quoi cela peut-il intéresser vos dans secrets ?

– S’il est vrai que ces autocritiques révèlent des torts authentiques, il est également vrai qu’elles forgent des coupables factices – le seul coupable réel étant le régime. Il faut toujours un criminel au crime, et là commence la seconde mission de l’autocritique : dégager les boucs émissaires qu’on rendra responsables des erreurs du Parti. Il est d’une élémentaire astuce de les choisir parmi les chefs subalternes dont les chefs supérieurs veulent se débarrasser...

– De sorte que les faits qui motivent les autocritiques sont réels mais les culpabilités qu’elles dénoncent sont fictives.

– Exactement. Mais c’est la seconde partie de cette proposition qui intéresse les cadres et renferme leur principale source d’inquiétudes. Leur occupation la plus importante est de soupeser chaque inflexion, chaque silence, et jusqu’à la ponctuation des articles du Quotidien du Peuple pour supputer ce qui s’annonce. Ils courtisent le devin qui possède l’art le plus subtil pour cette exégèse. En avoir un dans son clan vaut de l’or. S’il découvre que telle allusion ou tournure de phrase présage, par exemple, une campagne d’autocritiques sur l’empierrement des routes, alors, à l’instant, la séance d’interprétation s’arrête, et chacun, fût-ce à minuit, galope pour prendre des mesures : faire disparaître la trace de propos contraires à la nouvelle ligne, faire mousser qu’on avait employé des enfants au pavement des chaussées, faire que des témoins se souviennent qu’on avait exigé des vérifications sur la résistance des moellons, ou prononcé un discours idoine sur le rôle des routes dans l’édification socialiste, et surtout lancer des manœuvres savantes pour dériver vers les rivaux les foudres qui s’approchent. Cette histoire de pavés n’est pas un exemple que j’imagine à titre illustratif. Je l’ai vécue dans le nord du Szechuan, et je vous assure que chaque minute comptait. Mon clan de l’époque est sorti indemne de cette autocritique parce qu’il avait avec lui le chef régional des postes qui s’était arrangé pour que nous puissions recevoir le Quotidien du Peuple dès son arrivée le lendemain à midi, tandis que dans les autres bureaux il n’était distribué que le surlendemain matin ».

Au cours de ce récit, j’étais passée de l’amusement à l’effarement, de Courteline à Kafka. Je me disais : ainsi voilà ce qu’est « la vie politique » dans un régime communiste. Quand je pense que tant de nos braves démocrates croient que l’intrigue et l’arrivisme sont absents de ces régimes « sévères mais propres » ! S’ils pouvaient entendre Lei ! Par rapport à ces piteuses bagarres de chauve-souris dans la nuit de la dictature, combien les débats dans une démocratie paraissent élevés et riches de substance !

– Mais si vos mœurs politiques sont avilies – comme toujours – par la dictature, sur le plan personnel, au moins, les hauts dirigeants communistes ne possèdent-ils pas quelques dons exceptionnels ? »

Lei réfléchit. Il faisait une revue mentale, tentait un catalogue.

« Je n’ai pas pénétré jusqu’au sommet le plus élevé, de sorte que je ne saurais vous dépeindre les hommes qui le composent. La seule chose à leur sujet qui me paraît certaine, c’est qu’ils ont une volonté de fer, un manque absolu de scrupules – mais faites bien attention de prendre « absolu » de façon absolue – et une dureté de cœur peu commune. On dit que Staline reconstituait un modèle historique russe le personnage d’Ivan le Terrible. Nos très hauts Seigneurs ont aussi leur modèle historique chinois : l’empereur Tsin Chi-Hoang-Ti, notre César-tigre qui, en l’an 250 avant notre ère, conquit le trône en décapitant des centaines de milliers d’adversaires, fit brûler tous les livres et murer vivants les lettrés, éleva la Grande Muraille avec des multitudes de travailleurs esclaves, unifia et étendit son Empire en déplaçant de force des populations entières, bref édifia dans la terreur. Nos communistes de Pékin n’ont rien trouvé de mieux au XXe siècle que de revenir aux méthodes de Chi-Hoang-Ti.

– Et les dirigeants de l’étage au-dessous ? Je vous demande de me dire ceux de leurs traits qui vous ont paru, à vous, les plus saillants. Dites-les moi vite, d’instinct, sans réfléchir.

– L’arrogance et la fausseté.

– Ah ! voilà une décharge fulgurante et pleine de suc. Pourriez-vous développer ? Je suis frappée de retrouver les deux reproches majeurs que Lénine, mourant, adressait aux cadres sortis de ses mains : la comvantardise et le commensonge.

– Pour l’arrogance, je suis sûr que tous les Chinois vous donneront la même réponse, et je connais un modèle qui vous fera comprendre. Dans une de mes missions je fis connaissance d’un héros de la Longue Marche qui avait fait ses études en Allemagne. Un jour nous fûmes appelés tous deux par un très haut personnage, un inspecteur envoyé de Pékin. Parvenus dans son bureau, quel ne fut pas mon étonnement de reconnaître mon jeune directeur de conscience Wang Tse, dont je vous ai parlé, celui qui m’avait fait entrer dans l’Appareil. Sans un pli sur son visage de cire, sans un reflet dans ses yeux qui pût signaler que la rencontre d’un de ses anciens émules lui inspirait quelque sentiment que ce fût, il nous donna d’une voix coupante, dans un style comminatoire et en bombant le torse, des ordres sans réplique pour l’intensification du travail dans notre service, dont il appelait les fonctionnaires « Yu min 48 ». Nous nous inclinâmes respectueusement mais, passant près de moi, mon compagnon murmura à voix très basse : « Yunker ». Quand plus tard je lui demandai ce que voulait dire ce mot, il me confia que c’était le nom de la caste des officiers aristocrates de l’ancienne Prusse.

– On connaît bien, en effet, en Europe, ce type humain que présentent aussi les surveillants de missions soviétiques à l’étranger. C’est vraiment une nouvelle race de Seigneurs prépotents et suffisants que le communisme a enfantée. Il fallait être très naïf pour imaginer que les deux doctrines essentielles de Lénine, « pouvoir d’abord » et « pouvoir exclusif », pourraient mener à autre chose qu’à une engeance de barons du pouvoir, et que la société sans classe pourrait sortir d’un gouvernement sans fenêtres. Mais que vise le second vice majeur que vous avez cité, la fausseté ?

– Prenez mon chef régional pour la campagne de collectivisation. Je viens lui faire un rapport d’une mission spéciale dans trois villages particulièrement réticents où il nous a fallu déporter de nuit la moitié des chefs de famille et amener les autres au Centre dans des autos blindées, leur fourrer de force dans la poche des « titres de parts coopératives », et leur mettre le revolver sur la nuque pour qu’ils « élisent » le Président et le Brigadier que le Parti leur avait dépêchés. Mon chef m’écoute, prend des notes, approuve mes dispositions. Dans son bureau il y avait un reporter du Journal régional du Parti. Quand j’eus fini, mon chef se tourne vers lui et lui dit : « Vous voyez comme les paysans ont répondu avec enthousiasme. N’oubliez pas de mentionner que dans cette localité ils ont porté à la présidence le plus méritant d’entre eux, un cultivateur de la catégorie 4 qui avait doublé son rendement et s’acquittait exemplairement des réquisitions. » Le journaliste répond : « Oui, cet élan spontané est vraiment remarquable. » Et, s’adressant à moi : « Vous, camarade, qui avez été sur les lieux, n’est-ce pas ce qui vous a frappé le plus ? » Je réponds : « Certainement, vous pouvez en faire état dans votre article. » Voilà la trame constante de notre vie. La duplicité l’imprègne tellement qu’on ne sait plus bien laquelle fut vraiment vécue de la vie réelle où le paysan était mené au revolver ou de la vie du communiqué où il venait vers nous dans la joie. Eh bien, le bureaucrate communiste se meut dans cet univers. double avec une parfaite aisance et la fausseté que ce mensonge de tous les instants développe en lui entre dans son sang et va empreindre tous ses actes privés aussi bien que publics 49.

– Et le fameux désintéressement des cadres communistes ? Qu’en est-il au juste ?

– Le régime communiste a beaucoup diminué la concussion dans l’administration, mais cela ne signifie pas que les cadres soient « désintéressés ». Ils redoutent davantage des sanctions plus sévères. Mais dans tous les domaines où être intéressé n’est pas puni, – la carrière, les honneurs, les privilèges – ils ne s’en privent pas, je vous l’assure. Chacun aspire à arriver au rang le plus élevé, d’abord parce qu’on y assouvit au maximum la soif du pouvoir, ensuite parce qu’on y vit dans une aisance dont les fonctionnaires du KMT n’auraient pas rêvé : villas somptueuses, domesticité, voiture, école spéciale pour les enfants.. L’autocritique a même forgé un nouveau mot pour désigner cette avidité de places dorées qui a remplacé l’avidité pour l’argent : yin-hsioung-tchen-i, ou l’ambitionnisme. Il y a, certes, une grande différenciation sociale parmi la bureaucratie communiste, qui fait que les petits employés, par exemple ceux du corps enseignant, sont très mal payés. Mais au haut de l’échelle on jouit d’un véritable luxe.

– Ce luxe va-t-il jusqu’aux cimes les plus extrêmes de la richesse, signalées, par exemple, par la possession de yachts, de châteaux ou d’écuries de courses comme c’est le cas chez les capitalistes ?

– Non, ces extravagances sont en effet impossibles sous Mao.

– D’ailleurs soyez persuadé que chez les capitalistes leur nombre diminue sans cesse et que leur poids dans l’économie générale est devenu infime. Mais ce sont les cas voyants, sur l’éclat desquels se forment les envies et les révoltes. En régime capitaliste, ces très gros richards incarnent l’injustice en soi, leur fortune étant due en général à l’héritage ou la spéculation ; tandis que dans les régimes communistes vos moyens richards le sont de par leur fonction dans l’État.

– Et alors ? Quel progrès si l’État est despotique et la fonction abusive ? D’autant que pour parvenir aux postes vraiment supérieurs dans un monde communiste, je le souligne, jouent aussi l’héritage et l’intrigue. Le fils d’un membre du Comité Central a considérablement plus de chances de parvenir aux charges dorées qu’un fils de paysan.

– Je voudrais encore exploiter dans un autre domaine la mine d’informations que contient votre mémoire. Laissons donc là la bureaucratie. Quelles sont les autres forces maîtresses du régime de Mao ? »

Lei alla chercher sa réponse dans le vaste paysage fauviste qui emplissait la fenêtre et me lança :

« La terreur et la propagande.

– J’aimerais que vous me parliez de la propagande. Sur la terreur trop de réfugiés, hélas, ont eu à me confier des détails tragiques. Et c’est, au reste, malgré ou à cause de son atrocité, un thème simple. Mais on m’a moins parlé de la propagande...

– C’est que plus encore que la terreur elle imprègne toutes les minutes, tous les pores de tous les Chinois. Parlez-vous sans cesse de votre respiration ? Non ! Et cependant vous ne vivez pas une minute sans elle. Cette propagande a d’abord comme instrument de supplice le haut-parleur. Le haut-parleur est devenu une telle habitude en Chine que les premiers jours de mon arrivée à Hong Kong quelque chose me manquait...

– J’ai connu cette sensation à Barcelone en 1936 quand la mitraille, après avoir crépité quarante-huit heures consécutives à mes oreilles, cessa brusquement, ce fut comme si le temps s’était arrêté.

– À tous les coins de toutes les places, dans toutes les entrées de tous les lieux publics, parmi les feuillages des parcs et les bancs de l’Université, derrière les lits des hôpitaux et les toiles des Musées, dans toutes les gares et dans les compartiments de tous les trains, des haut-parleurs diffusent sans arrêt des flots de communiqués, discours, exhortations, avertissements. Leur tintamarre est si monotone, si lassant que les autorités ont dû inventer des techniques spéciales de silence ou d’apostrophe pour attirer l’attention du public lorsqu’elles ont une annonce importante à faire.

« Les yeux du peuple ne sont pas plus ménagés que ses oreilles. Ils sont captés, remplis, écarquillés par des affiches, des banderoles, des inscriptions, des pancartes sur les murs, les palissades, les chaussées, dans les vitrines, sur les gazons. Je ne crois pas qu’une seule surface verticale, horizontale ou oblique, ni même le ciel grâce aux fumées d’avion, soit laissée sans un poing qui se tende, une courbe de production qui monte, une arme qu’on brandit, un visage souriant de Mao, un visage grimaçant d’Eisenhower. Et je ne parle naturellement pas des feuilles de presse, aussi innombrables et dévastatrices que les sauterelles. Comme il y a encore beaucoup d’illettrés en Chine, cette matière imprimée contient plus d’images que de texte...

– Ça devrait la rendre moins pesante.

– Mais plus offensive à la vue. Il est plus facile de ne pas lire un texte que de ne pas arrêter les yeux sur un dessin. Et le pire, c’est notre cinéma. Nous faisons près de six cents films par an dans tous les dialectes, et pas un seul qui ne batte le record de platitude et de conformisme du précédent. Pas un seul qui ne soit rempli de personnages stéréotypés jusqu’à la caricature et de fables édifiantes jusqu’à la nausée ; le héros socialiste qui préfère l’édification à l’amour, le traître bourgeois qui empoisonne les bonbons des enfants, le chef bolchevik dont la silhouette sentencieuse se dresse sur un halo céleste pour inspirer le héros, confondre le traître, redresser les courages.

« À cela s’ajoutent les cours politiques obligatoires. Il n’y a pas un Chinois, quel que soit son état et quelque reculé que soit son district, qui ne doive aller au prêche plusieurs heures par semaine. D’ailleurs tout rassemblement de plus de trois personnes, fût-il destiné à une distribution de tickets de ravitaillement ou à des instructions de travail sur une nouvelle machine, est mis à profit pour la propagande : on n’oubliera pas de dire que les tickets sont un don au socialisme, et les machines un don du socialisme ; et de le dire au début, au milieu et à la fin de l’opération ; et de le faire répéter. Et à ce flot ininterrompu de paroles, de paroles et de paroles, s’ajoutent les crues spéciales des grandes campagnes, pendant lesquelles les réunions habituelles sont amplifiées en meetings et cortèges de masses (tous obligatoires), tandis que le peu de vie privée qui reste à chacun chez soi est coupé à tout instant par la visite d’activistes venant vous mobiliser à domicile. Dans tout cela la presse joue un rôle capital, car c’est elle qui divulgue au public la ligne du Parti, la ligne sacrée.

– N’est-il pas révélateur du caractère logocratique des régimes communistes que le destin de tout un peuple soit accroché à cette force impalpable et verbale qui s’appelle la ligne ?

– Oui, dit Lei après s’être fait expliquer le mot « logocratie », et les journaux sont les organes essentiels de la logocratie communiste, les grandes usines où la volonté du Comité Central est transformée en phrases, à raison de un million de phrases par volonté. C’est dans la presse qu’on expose et débite, qu’on analyse et habille la ligne... Le journaliste est un bonze chargé d’ouailles qui travaille ses sermons des jours et des semaines. Chaque mot est médité ; certaines de mes copies mirent deux mois à circuler entre mon chef, la Section de surveillance, le Parti et moi-même. Dans la moindre de ses inflexions, le journal doit donner le ton exact. Je fus une fois appelé à la rédaction du Journal de Hankéou parce qu’on y avait transmis une note de moi signalant que du duvet de canard, rassemblé par les paysans d’un kolkhoze en formation, n’avait pas été remis au Président comme le reste avec contrepartie d’actions. Cela déclencha un mois de discussions. Les sous-produits du canard appartiennent-ils aux paysans comme sa chair ? Ou le duvet ne doit-il pas être remis au kolkhoze en tant que produit artisanal ? Mais si c’est un produit artisanal alors n’est-il pas exclu des apports normaux à une coopérative agricole ? Ne doit-il pas être envoyé aux coopératives citadines d’édredons ? En propageant cette nouvelle, ne va-t-on pas encourager une tendance des kolkhozes à s’engager eux-mêmes dans l’artisanat ? Et surtout, surtout, quelle était sur ce point la ligne du Parti, c’est-à-dire la vérité historique ? Des sondages furent organisés jusqu’au sommet avec toute la circonspection requise, car si d’aventure on établissait que la ligne contenait déjà une réponse à ce problème, il devenait dangereux d’avoir, en interrogeant les augures à son sujet, montré qu’on l’ignorait.

– Et qu’en est-il résulté sur un thème aussi capital ?

– Je ne sais pas. Avant la fin de l’étude j’avais quitté la région.

– Et vous n’avez pas eu la curiosité de lire le journal en question ?

– Je vois que vous ignorez le quadrillage. Les journaux, sauf quelques grands nationaux comme le Quotidien du Peuple, pilier et référence de tout le système, ne sont pas autorisés à circuler d’une région à l’autre.

– Et pourquoi donc ?

– Afin que les nouvelles sur les difficultés locales qu’on ne peut techniquement pas toutes étouffer, comme des inondations, des cas trop voyants de répressions ou de famine, ne soient pas connues ailleurs. C’est pourquoi je n’ai pas pu savoir à Chungking la fin des affres que mon duvet de canard avait données aux journalistes de Hankéou.

– Est-ce que l’écriture des journaux chinois, au moins, reste agréable ? Jadis elle avait la réputation d’être très élégante, parfois précieuse. Quel est le style des articles communistes ?

– L’absence de style. La technique essentielle est la répétition à satiété. Nous recevions même à ce sujet des instructions précises : telle image ou telle formule devait revenir au moins cinq cents fois dans les discours, articles, tracts, durant une campagne. La prose communiste est la plus morne, la plus assommante du inonde. Jamais d’invention, jamais de couleur individuelle, jamais d’humour. L’imprévu et le rire sont honnis parce que l’homme qui s’y complaît échappe à l’État et vagabonde dans son monde intérieur. Comme la censure est présente dans chaque ligne, dans chaque expression, dans chaque cerveau, – car le bon journaliste censure préventivement son esprit – le résultat est fatalement un brouillard lourd et terne. Sauf quand on a la chance de pouvoir encenser ou insulter quelqu’un. Alors on peut se permettre du relief. Il n’y a pas de limite à la louange quand il s’agit des chefs du régime – les mots de « prince de l’histoire », « guide glorieux », « choryphée sublime », « phare étincelant » sont monnaie courante ; et pas davantage à l’insulte lorsqu’il s’agit des ennemis – par exemple les hommes d’État américains qu’on traite à longueur de colonnes, et sans égard pour les usages diplomatiques, de porcs, ilotes, escrocs, vermine, etc.

– Et les dits hommes répondent par des ronrons académiques. D’ailleurs, j’admets qu’ils ne se dégradent pas à leur tour en usant d’injures grossières, mais ils devraient au moins comprendre que le régime qui en use à leur endroit ne leur veut pas de bien, et en tirer des conséquences politiques. Mais passons.

– Un texte maintenant célèbre du Pékin Kwangming Daily est devenu la charte du journalisme. Je l’ai tant de fois débité que je le sais par cœur. Le voici : « Sous le contrôle du Parti la presse est avant tout un instrument de propagande ; elle est l’instigateur et le coordinateur collectif qui permet d’éduquer le peuple et de porter des coups à l’ennemi. Les relations entre le Parti et la presse sont celles entre dirigeant et dirigé, entre le tout et la partie, entre le supérieur et le subordonné. Le système des Comités de Censure du Parti incarne un important principe léniniste du travail journalistique organisé... »

« Vous avez dans ce morceau non seulement la doctrine officielle sur le rôle servile de la presse, mais encore un exemple de sa facture pédante. Vous pensez bien que le journaliste qui reçoit des instructions de cette lourdeur ne va pas s’aviser d’écrire avec élégance. Un élève danseur ne voltigera pas si son professeur est un éléphant. La culmination de tous les efforts dans la presse, comme dans tous les secteurs de la propagande, c’est le slogan. Les officines du Parti et les rédactions des journaux sont avant tout des alambics à distiller des slogans. Le slogan est comme la ponctuation de la langue communiste. On ne fait pas deux phrases sans intercaler un slogan. Il m’arriva un jour de feuilleter un livre de géographie pour classe moyenne : il y avait par page deux slogans imprimés gras au milieu d’un texte où ils n’avaient que faire ; certains étaient répétés dix fois dans le cours du livre. C’est ainsi que dans un énoncé très simple sur les saisons et les récoltes on avait inséré : « Chaque grain de riz est dû au socialisme. »

J’avais l’impression, en écoutant Lei, que Mao avait vraiment tenu à réaliser à la lettre l’univers cauchemaresque que Georges Orwell décrit dans son « 1984 ». Je faisais mentalement un rapide tour d’histoire et, sauf en URSS, n’y trouvais rien d’équivalent, rien même qui atteignit, en masse comme en tonus, le dixième, le centième peut-être...

– A-t-on jamais cherché, demandai-je à Lei, à estimer la dépense qu’implique cette propagande hallucinante ?

– Dix pour cent du revenu national, soit quinze pour cent du budget.

– Comment pouvez-vous énoncer un chiffre précis avec certitude ?

– C’est que l’étude a été faite et le résultat en est bien connu dans les cercles informés du Parti. On dépense un tiers du budget pour l’armée et la police, un tiers pour l’administration et la propagande, et un tiers pour l’économie. Et le budget d’État couvre à peu près les trois quarts du revenu national. »

Comme je demeurais interloquée Lei ajouta :

« Savez-vous ce qu’a représenté la seule campagne d’explications de la loi sur le mariage ? Quatre millions d’agitateurs pendant six mois, trois millions de livres, 30 millions d’affiches, 200 millions de tracts, sans compter le fleuve journalier de la presse. Et j’ajoute que le chiffre de dix pour cent du revenu national ne traduit qu’un aspect de l’effort de propagande, car des entreprises qui ressortissent normalement à d’autres rubriques, constructions spectaculaires, congrès internationaux somptueux, réceptions rutilantes de délégations, ne sont en fait que des aspects de la propagande. Nous l’avons bien dit : le communisme c’est la logocratie 50. »

Pendant que Lei m’étourdissait de ces chiffres qui finissaient par ne plus me faire réagir tellement ils dépassaient l’échelle humaine, je passais mentalement en revue les dépenses correspondantes en France, hors celles du Parti Communiste bien entendu : la moitié des budgets des autres partis, quelques émissions à la radio, un dixième des journaux, un millième des livres, les brochures et affiches... Comme s’il avait deviné ma méditation, Lei me demanda :

« Qu’est-ce qui s’investit en propagande en France ?

– En dehors du PC, lui répondis-je, c’est le diable si la dépense totale, publique et privée, atteint dans ce domaine 150 millions de francs lourds par an. Le PC à lui seul en fait 120 millions, mais cela ne charge pas trop les finances du pays car la moitié des ressources correspondantes vient de Moscou.

– Et peut-être maintenant aussi de Pékin. Autrement dit les travailleurs des États communistes suent pour payer non seulement la propagande qui les abrutit eux-mêmes, mais encore celle qui mystifie leurs frères du dehors. Et combien ça fait 150 millions de francs lourds par rapport au revenu national de la France ?

– Moins de un pour mille.

– Ainsi nos régimes communistes engloutissent dans la publicité de leurs marchandises idéologiques cent fois plus d’argent que vos démocraties bourgeoises pour placer la leur ?

– C’est donc que la marchandise communiste est cent fois pire. »

Lei éclata de rire.

« N’est-ce pas, continuai-je, une énorme incongruité que ces régimes – dont le succès est soi-disant inscrit dans le déterminisme historique – s’échinent à ce point pour gagner l’adhésion du peuple à un processus qu’ils déclarent fatal ? Pendant que vous parliez je me demandais : pourquoi, mais pourquoi cette folie ? Jamais hommes ne furent sous l’emprise du Pouvoir comme ils le sont dans un régime communiste. Ce pouvoir peut leur faire faire tout ce qu’il veut, il dispose de leur totale obéissance. Qu’a-t-il besoin, par surcroît, de leur approbation qu’au demeurant il sait bien qu’il n’obtient pas. Voilà donc des convulsions colossales de gosiers et de plumes organisées sans rime ni raisons ni effet. N’est-ce pas d’une colossale absurdité ?

– C’est qu’il faut combattre une colossale animosité, répondit Lei. En supprimant toute critique ouverte, le parti n’aboutit qu’à exacerber la critique intérieure. Derrière chaque bouche qui se tait ou l’encense, il sait qu’une âme le maudit. Sa censure épaisse, sa terreur qui refoule toute pensée, finissent par faire de tous les sujets des inconnues angoissantes. La propagande a pour première fonction de répondre à ces myriades d’opposants muselés. Et plus les opposants sont muselés, plus la propagande doit s’époumoner. Elle essaie d’ailleurs moins de convaincre que d’assourdir, elle sature les cerveaux par l’abondance et l’épaisseur de la glu idéologique. Une autre fonction de la propagande est d’éprouver le loyalisme des prêcheurs comme des prêchés, en observant leurs réactions lorsqu’ils débitent ou absorbent des slogans. Enfin la propagande sert aussi, dans une certaine mesure, à apaiser les remords des dirigeants eux-mêmes. En se faisant ressasser que tout est bien, ils espèrent pouvoir parvenir à le croire. Bref la propagande communiste sert à tout, sauf à convaincre. Elle constitue le rite verbal du culte communiste. Au fond, son essence est entièrement décrite dans ce vieux proverbe chinois : Qui a peu de conscience use beaucoup de paroles. »

 

 

La cloche d’une église proche sonna 8 heures sur ce mot définitif par quoi une vieille sagesse dévoilait une imposture vulgaire. Le temps de la séparation était venu. Une certaine sympathie me gagnait pour cet homme qui m’avait au début paru cynique mais qui s’avérait un esprit profond. Comme les insurgés de Budapest, Lei témoignait que l’ambition suprême de l’immense attentat communiste, à savoir : forger l’homme-chose, n’avait pas réussi, même sur lui le propagandiste professionnel. Dix ans de terreur, de bureaucratie, de slogans n’avaient pas pu briser ni même fausser ses ressorts intimes. Sous la croûte de la logomachie officielle, le goût de la liberté et le respect de la vérité étaient restés intacts chez lui. Comme il prenait congé de moi, je le remerciai, émue de cette résistance qui me rendait confiance dans notre espèce.

Et quand il me dit à quelle tâche il se rendait, je ne pus m’empêcher de sourire en constatant que le communisme n’avait même pas réussi à le dégoûter de l’organisation : Lei allait s’occuper d’un Cercle d’Études du soir dont il était secrétaire...

 

 

 

 

 

 

L’OUVRIER D’USINE TSONG

ET LE SECRÉTAIRE

DE SYNDICAT LIANG

 

 

Dès que j’arrivai à Hong Kong je demandai à parler à un ouvrier de la Chine communiste. La révolution se vante d’être celle des travailleurs par les travailleurs pour les travailleurs ; c’est pourquoi je tenais tant à savoir si cette classe, au moins, était satisfaite du régime. Les premiers jours je ne rencontrai que des paysans, des intellectuels, des commerçants.

« Est-ce à dire que les ouvriers ne fuient pas parce qu’ils seraient vraiment les bénéficiaires de la révolution ? demandai-je à Fung.

– N’oubliez pas que 95 pour cent de la population laborieuse chinoise restent constitués de paysans, d’intellectuels, de bureaucrates et artisans. »

Oui, on oublie toujours cela en Europe. Je comprends pourquoi je ne trouve pas plus de 5 pour cent d’ouvriers dans les camps de réfugiés : c’est la proportion de cette catégorie dans la population générale. En fait l’exode affecte un échantillonnage fidèle du peuple chinois.

Tsong est un vrai prolo conscient et organisé – du moins le fut-il tant que les secrétaires de ses organisations ne disposaient pas d’une police sur sa conscience. Malgré mon ignorance du chinois, je sentais qu’il s’exprimait dans une langue drue et colorée dont mon interprète fit tous ses efforts pour me rendre la saveur sensible. Les réactions très humaines de Tsong me prouvaient une fois de plus que, comme chez tous les réfugiés de Hongrie et d’URSS, le talon de fer du bolchevisme n’avait écrasé que la personne physique mais n’avait pas dégradé l’âme, n’y laissant pour seule empreinte que la haine de la dictature. Chaque fois que je refaisais cette découverte je me réjouissais.

« J’ai préféré risquer la mort en passant la frontière plutôt que d’être réduit à la condition de bête de somme, me dit Tsong en guise d’entrée en matière. »

Sa peau qu’aucune pellicule de graisse n’adoucit paraît aussi mince et fripée que la cotonnade délavée qui le recouvre, de sorte que les muscles de ses jambes et de son buste saillent sous son pyjama comme ceux d’une sculpture voilée. Au-dessus de ce corps à vif, tout ensemble étique et athlétique, une tête mal rasée, avec des dents mal rangées, un nez qui ne sait pas où il veut aller, des cheveux comme du crin et l’œil hilare : voilà Tsong.

On m’avait parlé d’un ex-secrétaire de syndicats communistes qui venait d’arriver au camp. Comme les sujets sur lesquels je désire interviewer Tsong et le chef syndical sont les mêmes, je prie Fung de les faire venir ensemble. Le syndicaliste, que je surnomme Liang, m’apparaît petit, fluet, mais avec le visage énergique et la voix assurée des cadres qui ont l’habitude du commandement. Il refuse catégoriquement de me dire son nom, le district où il est né, les usines où il a travaillé, il refuse même lorsque je lui donne ma parole de n’en rien révéler dans mon livre. Il se méfie.

« Vous pouvez perdre vos notes. Le risque est trop grand. J’ai toute ma famille en Chine. Si jamais mon identité parvient aux oreilles du Parti, c’est le drame pour elle. Peut-être quelques membres expient-ils déjà ma désertion. J’essaie de me faire oublier pour sauver les autres.

– Comment, votre désertion ? Étiez-vous soldat ?

– Oui, soldat de la production. Quitter le travail à l’usine est puni aussi sévèrement que déserter le front à la guerre.

– Excusez-moi de vous poser une question peut-être indiscrète. Vous saviez que des représailles risquaient de s’abattre sur votre famille du fait de votre départ ; pourquoi cette crainte ne vous a-t-elle pas retenu ?

– Si j’étais demeuré, j’aurais été jugé comme « droitier ». Au cours des interrogatoires j’aurais été contraint de dénoncer des innocents, d’avouer des crimes que je n’avais pas commis mais qui n’en auraient pas moins compromis ma famille. Allez, j’ai tout bien pesé pour eux comme pour moi, et je crois que ma fuite était la meilleure solution. Vous autres qui vivez dans des pays libres, vous ne pouvez pas comprendre. Vous ne devez pas nous juger. »

Liang m’avait donné une leçon. Il est malséant, en effet, de rendre les sujets d’une dictature totalitaire justiciables des normes et scrupules qu’on peut exiger chez les citoyens de pays normaux. Ceux qui ont la chance de vivre dans un climat civilisé n’ont pas le droit d’oublier que la terreur cauchemaresque de ces dictatures décompose les bases d’une conduite délicate, à savoir les garanties élémentaires de la personne ; garanties si naturellement assurées dans les démocraties que nous oublions que ce sont elles qui permettent de pratiquer la morale. Rien de plus absurde, par exemple, voire de plus cruel, pour un Occidental qui jouit sans même s’en rendre compte de son libre arbitre, que de faire la moue devant un transfuge de l’URSS parce qu’il a servi l’ordre bolchevique pendant qu’il vivait sous sa loi, ordre d’où la notion de libre arbitre individuel est exclue. Ce serait comme pour un riche de mépriser un pauvre parce qu’il retire ses enfants de l’école à douze ans. La liberté est cette inestimable conquête qui rend la conscience facile. Je l’avais un moment oublié. Je me le tins pour dit.

 

 

*

 

 

Tsong et Liang ne parlent que le chinois. J’ai donc bien besoin de mon fidèle Fung et de son assistant polyglotte pour la traduction. La chaleur au camp étant insupportable, Fung suggère d’aller sur le bord de mer. Nous sommes installés sur un coin désert d’une plage de style tahitien, à l’ombre d’un rocher où j’espérais trouver de la fraîcheur. Hélas la sueur ruisselle sur mon front. Seule la vue de la mer me rafraîchit moralement pendant que Tsong nous raconte son histoire :

« J’étais métallo aux aciéries d’Anshan dans le Liaoning. Dans l’ensemble les communistes n’avaient jamais été bien vus des ouvriers chinois ; c’étaient surtout les paysans et les intellectuels qui les soutenaient. Quand ils prenaient le pouvoir dans une ville, ils dissolvaient tous les syndicats démocratiques et en montaient d’autres de toutes pièces. Alors il y avait du tirage. Un beau jour ils ont doublé les salaires des travailleurs d’usine. Doublé d’un seul coup, comme je vous le dis. Moi, qui avais adhéré parmi les premiers au syndicat communiste, j’exultais. Je disais aux copains : « Le voilà venu le gouvernement des travailleurs, vous ne pouvez plus le nier. » Je faisais des calculs. À ce rythme, dans cinq ans, je pourrais m’offrir une bicyclette, un costume – pas en coton comme cette saloperie que j’ai sur le dos, mais en belle laine comme ceux des bourgeois, – je pourrais acheter des souliers de vrai cuir pour les gosses, réparer la lao chia (la vieille maison), acheter un yo (une flûte) pour le grand-père qui n’en joue plus depuis si longtemps, offrir à la femme un tan (une armoire) pour y déposer les tablettes des ancêtres. Je l’ai fait et refait mon budget à venir. Il ne quittait plus ma poche. J’étais un bon militant...

– Du parti communiste ?

– Non, des syndicats. J’allais à toutes les réunions, à toutes les manifestations, à tous les cortèges. Ça avait de l’allure. Il y avait de grands drapeaux rouges que le vent fouettait, des banderoles tendues d’un trottoir à l’autre avec des lettres dorées, des chansons révolutionnaires qu’on scandait en chœur. Nous, les prolétaires, on se voyait dessinés en grandeur nature sur des affiches qui recouvraient tous les murs, et ça nous flattait. Sur les tribunes recouvertes de tapis écarlates comme la robe de nos généraux d’antan, des orateurs parlaient en faveur du peuple. Nos applaudissements, on aurait dit des roulements de tonnerre. Surtout il y avait le coude à coude des copains. On se sentait vraiment devenus frères. Il n’y avait plus de différence entre ceux de la tribune et ceux de l’établi. Partout des pancartes disaient : « qui ne travaille pas ne mange pas ». C’était le règne de la justice. On rentrait ivre le soir, et on n’avait pas bu un verre. C’était rien que l’émotion. C’étaient de grands jours... »

Tsong appuya son menton sur son poing et son coude sur ses genoux. C’était sa manière à lui de rêver aux temps héroïques. Son exaltation retomba aussi vite que du lait qui se sauve, et il ajouta mélancoliquement :

« Ces temps reviendront-ils jamais ? Et même s’ils revenaient, on n’y croirait plus. Quand je pense qu’on croyait à toutes les paroles, celles des affiches comme celles du journal, celles des discours comme celles des chansons ! On se dira désormais : des boniments... »

Je jetai un coup d’œil en coulisse du côté de Liang. Il paraissait parfaitement neutre, « pas dans le coup ». Il faisait des ronds avec un bâton dans le sable. Décidément Tsong avait le bagout de nos faubouriens. Il continuait de parler tout seul.

« On était devenus les propriétaires des usines. Oui, tel que je vous cause, c’était nous les patrons. Dans ma boîte, l’ancien, il s’était cavalé dans ses îles britanniques, quelque part dans la flotte de l’Europe. Le directeur qu’on avait mis à la place, c’était un travailleur comme nous, aux ordres de l’édification socialiste. Bien sûr, ses fins de mois étaient bien plus grasses que les nôtres, mais tout de même c’était pas lui le propriétaire. On avait organisé des Conseils ouvriers. Oh ! c’est pas qu’ils avaient tellement voix au chapitre ; c’était le Parti communiste qui commandait, mais comme on se disait qu’il était le parti des travailleurs, tout se passait comme si ça avait été nous qui commandions.

« Tout marcha bien une bonne année. Nous travaillions pour nous dans une usine à nous, avec nos machines. À la fin de l’année on devait se répartir les bénéfices – la plus-value des anciens patrons, disait le Partog. Il tenait à cette distinction ! Pour nous, bénéfices ou plus-value, c’était du bon cash 51 qui allait tomber dans nos poches. Comme chacun travaillait pour soi désormais, c’est vous dire si chacun en mit un coup. On ne perdait pas une minute, on ne levait pas le nez de son boulot, on ne s’arrêtait pas pour rouler une cigarette, on prenait ses précautions avant... À la fin de l’année on ne vit venir pas plus de plus-value que de Fang-pi 52. Et pourtant on avait trimé dur, et les prix avaient grimpé raide. Tout ce qu’on reçut en fait de boni, ce furent des discours : un du délégué syndical, un du Secrétaire du Parti, un d’un émissaire de Pékin. Pour les discours, ça ils étaient pas chiches ! Ils y dénonçaient les t’eou Ki-fen-tse, les Sufans, les Taipans, c’est-à-dire les spéculateurs, les contre-révolutionnaires, les patrons des firmes étrangères qui continuaient à sucer le sang du peuple. Ce fut tout. Le Partog nous dit : c’est forcé, les gros ils ne se laissent pas prendre leurs privilèges comme ça sans se regimber et porter des coups en dessous. Le Parti et la police du peuple vont s’occuper de régler leur compte à ces vampires. Vous, les travailleurs, on ne vous demande que d’augmenter les rythmes de la production pour empêcher les impérialistes de tout reprendre aux vieux cent noms (le petit peuple).

« Ainsi nous revoilà au travail dur, sans perdre une minute. On fait des heures supplémentaires, on travaille le dimanche, chacun veut devenir un lao-mou (ouvrier de choc). Les prix, eux, continuent leur ascension. On a de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. La fin de la seconde année arrive : on ne reçoit pas plus de gratifications que si on n’en avait jamais parlé. Pour des paroles, ça on en reçoit. Il faut garder l’argent pour acheter de nouvelles machines. Grâce à ces machines on va décupler le rendement, donc les bénéfices, donc les bonis aux ouvriers en fin d’année. En somme, c’est de l’argent bien placé et qui va faire des petits.

« Bon, on marche une fois encore et on se remet à trimer. On participe de tout son cœur aux « concours de productivité », au « mouvement pour l’augmentation des heures de travail », au « mouvement pour l’augmentation des normes ». D’ailleurs quand je dis « on », faut être honnête, c’était surtout la bande de gars qui, comme moi, avaient marché d’enthousiasme. Beaucoup d’autres se taisaient. Ils payaient leurs cotisations, bien sûr, et levaient la main quand il fallait voter, car c’était maintenant obligatoire de voter « pour » – même que moi et mes copains on s’en gobergeait en se figurant que c’était notre force à nous travailleurs qu’on respectait. Mais on sentait qu’ils participaient aux campagnes de mauvais cœur.

« La fin de la troisième année arrive. Vous croyez qu’on reçoit quelque chose ? La ceinture. Même rengaine. On garde l’argent pour acheter des machines et exterminer les contre-révolutionnaires. Non seulement on ne nous distribue pas de bénéfices, mais encore on nous relève les normes, ce qui fait qu’il faut trimer plus pour obtenir la même paie, puis on nous force à verser pour les emprunts d’État, pour la guerre de Corée, et nous voilà embringués dans le « mouvement pour la réduction des salaires ». On nous disait : « Vous ne pouvez pas faire moins que les bourgeois qui ont lancé « le mouvement d’offre de leurs revenus personnels au Gouvernement du peuple ». On avait bon dos, mais à force on en avait plein le dos 53. »

Liang restait toujours « hors du coup » ; c’étaient maintenant des hélicoïdes que son bâton traçait dans le sable. Pour l’engager dans la conversation, je m’adressai directement à lui :

« M. Tsong vient d’évoquer les conseils ouvriers. Pouvez-vous me dire comment ils sont composés ? »

Il suspendit son laborieux burinage :

« Ils comprennent le Directeur d’usine, le Président du syndicat, le Secrétaire du Parti et plusieurs représentants du personnel.

– Oui, mais ces Conseils n’ont aucune autorité, coupa Tsong (pendant que je pensais au tollé qu’une telle composition des conseils d’entreprises aurait déclenché en France). Celui qui décide, c’est le directeur d’usine. C’est lui qui fixe les salaires, les normes de production, les prix unitaires aux pièces, c’est lui qui congédie et engage les ouvriers, qui leur applique les mesures disciplinaires. Il a tous les pouvoirs. Il ne consulte ni le Conseil ouvrier, ni le syndicat. On nous a fait des tas de cours pour nous expliquer que c’est comme ça que les travailleurs de l’établi sont les maîtres. Car le Directeur est nommé par un gros bonnet du Ministère de l’industrie, qui est nommé par le gouvernement, qui est nommé par le Parti, lequel incarne la classe ouvrière. Et d’ailleurs il n’y avait pas à discuter car c’était écrit dans les œuvres de Staline, et ça s’appelait le Commandement unique, et Staline avait découvert ça après dix ans de révolution où on avait tenté d’autres systèmes, et maintenant il était assez généreux pour nous faire don de sa formule qui nous permettait d’épargner des expériences coûteuses. Moi j’ai travaillé avant la révolution, eh bien, je peux vous dire que le directeur actuel a une puissance bien plus grande que l’ancien patron des usines capitalistes.

– Est-ce exact ? demandai-je à Liang ?

– Oui, en ce qui concerne le droit de commander les ouvriers, non en ce qui concerne le pouvoir de décider. En fait, le directeur n’a pas la vie facile. Vis-à-vis de M. Tsong il est en effet un seigneur, mais vis-à-vis du Parti c’est un serviteur, comme tout le monde. Pour la politique économique, il reçoit des directives innombrables – et souvent contradictoires – de la branche industrielle dont il relève. Pour la politique sociale, il doit prendre ses instructions auprès du représentant du Parti dans son usine. C’est lui, en fait, qui tire toutes les ficelles. Toujours le directeur lui demande son avis ; il n’oserait rien entreprendre sans son accord. Le représentant du Parti est l’œil de Pékan dans les usines. Il existe encore une autre autorité dissimulée mais quelquefois redoutable : c’est le conseiller soviétique, qui, lui, est l’œil de Moscou.

– N’a-t-on pas parlé dans la presse d’une renaissance des Conseils ouvriers ?

– Si, en automne 1957, au 8e Congrès du Parti (seconde session). Ils furent réveillés de leur léthargie comme ils y avaient été plongés : par la grâce du Parti communiste. La presse de Pékin annonça avec tapage qu’on en avait créé dans cinq grandes usines de Mandchourie, ce qui prouve qu’ils y avaient totalement disparu. Le P.C. entend faire de ces assemblées ouvrières, dont le président est toujours membre du Parti, des masses de manœuvre pouvant être utilisées contre les directeurs d’usine. Certains de ces directeurs n’ont pu cacher leur désaccord avec les nouvelles méthodes économiques, surtout depuis les Communes populaires. Au lieu de prendre la responsabilité de liquider ces directeurs lui-même, le P.C. les fait condamner par les Conseils ouvriers. C’est classique. »

Tsong s’en prit à Liang.

« Ici, à Hong Kong, vous dénoncez le Parti communiste, ça n’empêche qu’en Chine vous, les chefs syndicaux, êtes toujours de son côté. Qu’est-ce qu’elle dit la loi des syndicats dans son article 4 ou 9 ? Que les chefs syndicaux « ont pour devoir d’éduquer les masses travailleuses pour qu’elles appliquent la politique du gouvernement en vue de consolider le pouvoir d’État 54 ». Or comme l’État et le P.C. c’est la main droite et la main gauche, les chefs syndicaux sont donc bien au service du Parti communiste.

– Il est possible que la loi nous oblige comme tout le monde à obéir au P.G., mais certains chefs syndicaux ont constamment cherché à s’évader de ce carcan. M. Tsong ne le sait sans doute pas, mais bien que nous ayons été mis en place, je ne le nie pas, pour servir le Parti, certains d’entre nous essayaient de se rendre utiles aux ouvriers, et c’est parce que je suis allé trop loin dans ce sens que j’ai dû fuir. J’ai appartenu aux cercles qui ont soutenu ce que le Parti appela dans son jargon la « doctrine économiste », et qui n’était qu’un timide essai pour que les syndicats consacrent davantage leur action à la défense des intérêts des travailleurs. Eh bien, le P.C. stoppa net nos efforts et fit décréter, par le truchement de notre journal syndical, qu’il était « scandaleux de vouloir défendre les intérêts des masses sans considérer d’abord ceux de l’État 55 ». Mais cette aspiration à l’indépendance n’a cessé de couver sous les cendres de nos syndicats, si bien qu’à l’époque des Cent Fleurs nombreux furent les chefs syndicaux qui commirent l’imprudence d’en faire l’aveu public. Je fus de ceux-là, dit Liang en redressant fièrement le torse. Hélas le Parti ne tarda pas à jeter ses foudres sur nous. Un éditorial du Quotidien du Peuple avertit les travailleurs « qu’ils ne doivent pas s’opposer au leadership du P.C. et du gouvernement dans les questions syndicales, que la revendication de certains ouvriers arriérés à l’indépendance des syndicats est vicieuse et que le P.C. est l’unique représentant des intérêts de la classe ouvrière 56 ». Pour avoir voulu donner aux syndicats une vocation revendicative, de nombreux leaders syndicaux furent destitués et vilipendés, à commencer par notre camarade Chen Yu-wen, le secrétaire général adjoint des syndicats ; certains disparurent dans les prisons et les camps de concentration. »

Tsong rongeait son frein, car il était impatient de reprendre le fil de son histoire que j’avais coupé par politesse à l’égard de Liang.

« Pour en revenir à mon usine, les copains ils étaient de plus en plus mécontents. Aussi un soir, dans une réunion, un gars qui n’avait pas froid aux yeux se leva : « Les usines sont à nous ou non ? » qu’il demanda. « Si oui, on aurait notre mot à dire sur la répartition des bénéfices. Je veux bien qu’on achète des machines et des machines, mais encore faudrait-il que ce soit nous qui le décidions. Or, on ne nous demande jamais notre avis. Alors qu’on ne vienne pas dire que ce sont les travailleurs qui commandent. » Puis il se rassoit.

« Enhardi par son exemple, un autre copain se lève.

« Le prix du riz augmente tous les mois. L’huile, elle sert peut-être à graisser les machines mais pas les salades. Et s’il y en a qui se sucrent, c’est pas nous ; chez moi il n’en est pas rentré un morceau depuis un an. On ne trouve plus de chaussures, plus de vêtements pour les gosses. Avec notre salaire on peut acheter la moitié de ce qu’on achetait avant la révolution. L’industrialisation ça ne pourrait pas attendre un peu ? On n’a pas le feu au derrière, quoi ! Tandis que l’estomac des gosses, il a besoin de carburant tous les jours. » Et il se rassoit.

« On n’avait jamais entendu ça. Une montagne de silence pesait sur l’assistance, on entendait voler les mouches. (La campagne contre les quatre pestes n’avait pas encore commencé.) Constatant qu’aucun tremblement de terre ne se produisait, un troisième larron se lève et dit tout net : « De l’argent ? Pourquoi qu’il y en aurait pas pour acheter des machines et aussi augmenter les salaires ? Car enfin, on en a fichu un rude coup. Rien que dans notre atelier on a dix lao-mou (stakhanovistes). Ils ont quadruplé leur rendement. Toutes les équipes font de l’émulation. Ce que je crois, moi, c’est pas l’argent qu’il n’y a pas assez, ce sont les bureaucrates qu’il y a de trop. Et ces touristes qui viennent des deux et trois mois vivre sur notre dos. Et ces experts soviétiques avec leurs ribambelles de domestiques qui nous coûtent chacun aussi cher que les capitalistes de jadis...

« Il ne put finir sa phrase. Le chef du syndicat bondit et se mit à crier : « Sufan (contre-révolutionnaires), provocateurs, agents impérialistes. Je vous ai laissés parler exprès pour que tous témoignent que vous êtes des espions américains. Vous avez été payés pour tenir ces propos, j’en ai la preuve, j’en ai la preuve, ici, dans ma serviette, j’en ai la preuve. La séance est levée. »

« Nous, on avait écouté les trois copains en approuvant intérieurement, car ces choses, si on n’avait jamais osé les dire, on les avait déjà pensées. On était consternés d’entendre le chef crier que c’étaient des espions. On ne savait plus quoi penser. Il avait les preuves dans sa serviette qu’il disait. Ça nous en imposait. Le lendemain matin on ne revit pas les deux premiers au boulot, ni les jours suivants, ni jamais. Ils avaient été expédiés dans un camp de concentration. Quant au dernier, après quelques mois de hsi-nao (lessivage de cerveau), on lui prépara un procès public.

– Y avez-vous assisté ? Comment se passa ce procès ? Vous en souvenez-vous ?

– Je veux le croire. Six mois après l’incident, je le revois, le copain, sur une estrade tendue de rouge, au milieu d’une dizaine d’autres accusés. Ils ont tous les mains liées derrière le dos, des gardes armés les encadrent. Lui il est méconnaissable. Ses cheveux sont devenus presque blancs, il a des grands creux dans les joues, il a l’air hébété. Ce que la prison peut changer un homme en six mois, celui qui ne l’a pas vu ne peut s’en faire une idée.

« Les uns après les autres ils viennent se placer devant le peuple la tête basse, le dos voûté, pour faire leur tzeu wo tchien t’ao (autocritique). Ils avouent des crimes horribles. Ils semblent presque réciter. Ils avouent que du temps du Kouo-Min-Tang ils étaient déjà au service des impérialistes et que quand il y avait des grèves ils dénonçaient les meneurs pour de l’argent. Ils avouent que les pannes qui nous avaient arrêtés si souvent et fait baisser nos salaires, c’est eux qui les avaient provoquées par des sabotages, et qu’ils détournaient les pièces de rechange qui venaient d’URSS. Pourtant, après leur départ, il y en a eu autant, de pannes ! Et ils continuaient d’avouer et d’avouer qu’on en avait la tête qui tournait. Ils avaient battu une dactylo pour qu’elle leur livre des secrets. Ils avaient vendu les plans de nos machines aux Allemands. C’était des machines japonaises copiées sur des machines allemandes – vous savez les Japonais ils copient tout. Alors pourquoi les Allemands auraient-ils payé des millions pour avoir les plans de leurs propres machines ? Et ces ouvriers espions, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien faire de leur fric, car je les ai toujours connus tirant le diable par la queue. Il y avait des choses comme ça qui ne sonnaient pas clair, mais sur le moment on ne s’en rendait pas tout à fait compte. On était écœurés par les procès mais aussi troublés par les scélératesses qu’ils avouaient. Ce qui fait que quand le Juge nous demanda de dire si les accusés méritaient la peine de mort, on cria avec les activistes « oui, oui, coupables », puis on chanta l’Internationale.

– Et après ?

– Les soldats les firent descendre de l’estrade en les poussant avec la crosse de leur fusil, puis ils crièrent : tsou, tsou (allons, marchons). Ils les conduisirent jusqu’à la lisière de la ville où une grande fosse avait été creusée. Le peuple suivait. Un copain remarqua à voix basse : « Tiens, on avait déjà creusé le trou avant de connaître la sentence ? » Les soldats les firent agenouiller près de la fosse, toujours les mains liées derrière le dos. Une autre file de policiers donnait des coups de crosse au peuple pour le tenir à distance. Un soldat vint se placer derrière chaque coupable et pointa son revolver sur une nuque. C’est alors que de brusques coliques me tordirent le ventre. C’était bête. J’avais gueulé « coupable, coupable », dans une salle tendue de rouge avec la conscience qu’il fallait en finir, mais de les voir là qui allaient mourir un peu par ma faute, de voir la tête blanchie de mon copain secouée par une convulsion de peur, de le voir remuant encore au-dessus de la tombe, ça me tordait les boyaux. Les balles partirent, les corps s’affaissèrent, les crosses les firent basculer dans la fosse. Je ne sais qui entonna à nouveau l’Internationale. J’ouvris la bouche, machinalement. Pas un son ne sortit. J’étais aphone. Ce matin-là, je compris qu’il se passait des choses pas régulières dans notre Révolution.

– Et alors ?

– À trois autres occasions des copains se levèrent aux réunions syndicales pour critiquer ou se plaindre. Les trois fois ils furent couverts d’accusations sordides et on ne les revit plus à l’atelier. Ainsi, on était si bien propriétaires des usines, que quand on ouvrait la bouche pour dire ce qu’on pensait, on était transformés en courant d’air. Vous en avez vu, vous, des propriétaires qui se fusillent parce qu’ils critiquent la marche de leur usine ? Nous, on comprit deux choses. D’abord que si on tenait à sa peau, il était préférable, quand on était des yu min (des stupides, des manants) de garder ses critiques pour soi. Les critiques sur la marche des entreprises, c’était la chasse gardée des chefs. Nous, on n’avait droit qu’à l’autocritique. Ensuite on comprit que ces aveux, qui nous avaient tellement troublés, ils étaient de la pure invention.

– Comment l’avez-vous compris ?

– Ça finit par nous sembler louche que tous ceux qui exprimaient un mécontentement ils étaient comme par hasard des espions du Japon ou de l’Amérique. On n’est pas plus bêtes que les autres parce qu’on travaille de ses dix doigts. »

Le métallo Tsong, comme tous les autres réfugiés, avait commencé par me raconter ce qui l’avait le plus frappé : la terreur. Voir des camarades d’usine abattus sous ses yeux, et pour un crime dont on doute qu’ils l’aient commis, cela ne s’oublie pas de toute la vie. Il s’arrêta, jugeant qu’il n’avait plus rien d’intéressant à me dire. Pour moi, au contraire, l’interview ne faisait que commencer. La terreur, hélas, on me l’avait déjà trop décrite ; ce que je désirais maintenant connaître, c’étaient les conditions de vie et de travail des ouvriers.

« Quel était votre salaire mensuel ?

– Je n’avais pas de salaire exact. Il variait avec mon rendement. Nous étions payés aux pièces.

– Le salaire aux pièces est-il généralisé ?

– Il l’était jusqu’à l’époque du bond en avant, me répondit Liang. En juin 1958 – je l’ai lu dans la presse à Hong Kong – beaucoup d’usines ont établi une rémunération fixe mais basée sur un travail sans limite d’heures définies. Comme les journées se sont allongées à douze heures et plus, le gouvernement a trouvé plus avantageux de supprimer le salaire aux pièces. Les travailleurs se plaignent dé ce changement.

– Et combien cela vous faisait-il en moyenne par mois ? demandai-je à l’ouvrier Tsong.

– Autour de 60 yuans 57. Mais des fois, quand j’avais été malade ou que j’avais eu du coulage, je n’en rapportais que 40.

Je calculai à part moi que cela faisait un pouvoir d’achat mensuel de 100 frs lourds. Ce chiffre est confirmé par Mme Lucie Faure qui fit un voyage en Chine et en rapporta un récit favorable au régime. Elle écrit que dans l’usine de machines outils de Shen-Yang, en Mandchourie, qui emploie 6.000 ouvriers, les salaires s’étagent de 60 frs lourds à 180 frs lourds par mois.

À Hong Kong les salaires varient de 120 à 350 frs lourds par mois ! ! J’ai fait suivre ce chiffre de deux points d’exclamation pour exprimer mon atterrement à l’idée qu’une famille dût vivre avec un revenu mensuel aussi dérisoire. Combien de points d’exclamation devrais-je mettre devant les taux près de deux fois inférieurs de la Chine Communiste, surtout en songeant que le Pouvoir en est là après avoir immolé vingt millions de citoyens « au bien-être des travailleurs ». J’interpellai Liang :

« Le salaire de Tsong n’était-il pas exceptionnellement faible ? Qu’en est-il exactement pour l’ensemble des travailleurs ? »

Liang chercha dans sa mémoire. (Je traduis sa réponse en francs.)

« Les manœuvres gagnent autour de 70 frs lourds, les ouvriers moyens de 140 et les lao-mou de 210 à 280.

– Comment, dans un régime qui se prétend communiste, les dirigeants peuvent-ils justifier de telles différences de salaires entre les travailleurs ?

– Ils ne cherchent à rien justifier. La politique de différentiation est au contraire crûment affichée. Staline n’avait-il pas décrété que l’égalitarisme est bourgeois ? Une résolution de notre Conseil d’État stipule : « L’échelle des salaires doit être révisée de manière qu’il y ait une différence marquée entre les ouvriers qualifiés et les ouvriers ordinaires 58. »

– Et les syndicats ne protestent-ils pas contre d’aussi bas salaires ?

Liang eut un imperceptible sourire ironique. Sans doute pensait-il qu’après tout ce qu’on m’avait déjà expliqué je n’aurais pas dû poser une question aussi stupide. Mais je tenais à ne pas laisser une seule ombre sur un sujet aussi capital.

– Nos syndicats sont obligés de s’aligner en tout rigoureusement sur la politique du Parti. C’est pourquoi, lorsque le secrétaire général du P.C., Teng, déclara : « Nous devons persister dans un système de bas salaires pour qu’il n’y ait pas de différences entre ceux des ouvriers et ceux des paysans 59 », le journal des syndicats, se référant aux diminutions récentes de salaires pour les apprentis, ne put faire autre chose que d’écrire : « cela donne un fondement pour le renforcement d’un système raisonnable de bas salaires 60 ». Quand les dernières entreprises privées furent cogérées par l’État, le premier effet fut d’aligner leurs salaires sur ceux plus bas des usines déjà nationalisées. Les chefs syndicaux reçurent des circulaires pour les instruire sur la manière de faire comprendre aux ouvriers, évidemment mécontents, que les ex-vermines capitalistes les payaient grassement pour les corrompre. Ils durent organiser des mises en scènes où le personnel venait « demander spontanément qu’on réduise sa paie ». »

Ce trait ne resta pas confiné aux circulaires internes aux syndicats. Le Quotidien du Peuple écrit : « Il est nécessaire que les syndicats expliquent aux travailleurs que les salaires et avantages reçus dans les entreprises privées sont trop élevés, que c’est là une méthode des entreprises capitalistes pour les acheter, qu’il est absolument nécessaire de faire de raisonnables diminutions de leur salaire pour le bien général 61. »

« Dans ma profession, coupa Tsong, il y a huit catégories de salaires, sans compter ceux qui ne sont pas payés du tout.

– Comment cela ?

– Eh bien, les prisonniers affectés dans une usine. Eux ne reçoivent aucune paie. Il y a aussi les travailleurs qui sont payés en retard. Comme il y a ensuite une trop grosse somme à décaisser, on ne leur verse qu’une partie 62. C’est arrivé à un de mes camarades qui venait de Moukden. Mais les ingénieurs, eux, ils se font des 300 yuans par mois ! »

Je calcule que cela fait 504 frs lourds de pouvoir d’achat. C’est bien peu pensai-je, mais dans l’enfer des faméliques les besogneux sont rois.

« Et les directeurs d’usines, combien gagnent-ils ? »

Tsong et Liang m’avouèrent leur ignorance sur ce point. Il semble que ce soit là un secret d’État bien gardé. Tsong reprit :

– Ils doivent gagner des fortunes car seuls ils peuvent s’acheter de bons sun-yat-sen en laine et des robes de soie pour leur bourgeoise. Ils ont des voitures avec chauffeur, ils envoient leurs enfants dans des écoles de riches et ils vivent dans le quartier résidentiel où les rues sont propres et où les maisons ont de beaux jardins pleins de fleurs. Eux et les hauts fonctionnaires ont un permis rouge qui leur donne droit tous les mois à trois catties de riz supplémentaires et à des extras de viande, de sucre et d’huile. »

Lucien Bodard rapporte avoir vu en vente, à Pékin, un aphrodisiaque, le ginseng, qui coûte 100 yuans l’once (168 frs lourds les 30 grammes) et des diamants en vitrines à 42.000 frs lourds. Il souligne encore ces inégalités dont le contraste est saisissant : Un bal d’étudiants : dans un hangar nu au sol de ciment, sans siège, sans buvette, les danseurs sont en bleu de chauffe ; le bal est payant. Un gala de la République démocratique : le Tout-Changchun est réuni dans un palace aux murs et plafonds lambrissés, assis dans des fauteuils dorés ; il y a un bar, des barmen, quinze musiciens en brandebourgs, les messieurs sont dans des sun-yat-sen de bons tissus, les mamans dans leurs broderies, les jeunes filles ont des fleurs dans les cheveux et du rouge aux lèvres. L’entrée est gratuite mais réservée 63.

Je citerai aussi ces amers propos de Tai Huang, reporter de l’Agence de Presse de la Chine Nouvelle, que le Quotidien du Peuple reproduisit le 8 août 1957 à l’époque des Cent Fleurs : « Cinq pour cent de la population – les chefs de la révolution et du régime – consomment à eux seuls, à l’exception du riz, plus que la totalité de notre paysannerie qui forme 80 % de la population. L’essentiel du porc et des huiles comestibles sont consommés par les membres du parti. Nos paysans mènent une vie misérable et sont tristement déçus. L’ancienne classe dirigeante a été renversée, mais une nouvelle est apparue. Tout compte fait, il n’y a pas de différence entre Taiwan et Pékin. » Le reporter en question vient d’être traîné dans la boue, pour ses vues « antiparti » et « antisoviétiques », dans une série de meetings. L’on pouvait encore lire dans Rural Work Directory de Kwangtung « que le revenu annuel moyen d’un paysan équivaut seulement au revenu journalier d’un cadre ».

Du fait que ces inégalités sont établies dans un climat de dictature, elles engendrent nécessairement le genre d’abus propres aux féodaux d’antan qui faisaient pourchasser la nuit par leurs serfs les grenouilles coassant sous leurs fenêtres. Le Quotidien du Peuple du 21 août 1956 relate, sur l’arbitraire d’une dirigeante de l’administration de la mine de Fusin, une histoire qu’on croirait sortie d’un récit de cette époque révolue. Madame la secrétaire occupait un appartement de quatre grandes pièces. Non satisfaite, elle en cherche un encore plus spacieux et situé dans le quartier résidentiel. Elle finit par en trouver un à son goût, mais, léger détail, il est occupé par trois familles. Qu’à cela ne tienne ; elle les fait déguerpir séance tenante. Comme « il s’agissait tout de même de cadres inférieurs, il fallut leur trouver des logements » (sic) ce qui causa l’expulsion en chaîne d’autres occupants. « Un grand nombre de familles durent déménager en même temps ce jour-là. » À une maîtresse de maison qui faisait des difficultés pour vider les lieux, il fut répondu : « Vous feriez mieux d’obtempérer tout de suite. Si la secrétaire Tien perd patience, vous pourriez même ne plus recevoir un autre logement. » Chassez la morgue chez les chefs, elle revient au galop, si vous avez éteint la liberté chez les sujets.

Quant à notre ami Liang, ce sont surtout les super-privilégiés soviétiques qui le choquent :

« Quand les Russes sont arrivés, raconte-t-il, ils ont tout raflé dans les boutiques : serviettes de cuir, bottes, sacs à : mains, montres, postes de radio, lainages, lingerie, à croire qu’ils n’avaient plus rien chez eux. Maintenant les conseillers soviétiques, qui pullulent dans nos entreprises et nos bureaux, achètent des antiquités, des œuvres d’art, de vieux manuscrits et les mettent en sûreté à Hong Kong. Dans les restaurants ils viennent habillés en bourgeois ; ils ont des salons à part où ils festoient toujours entre eux, dépensent pour une soirée, en caviar et en vodka, le salaire mensuel d’un ouvrier. Leurs interprètes chinois, en bleu de chauffe, sont assis à d’autres tables, à l’écart, et ne mangent que du riz. Quand les Conseillers soviétiques quittent le restaurant, ils marchent toujours les premiers, les mains vides, leurs Chinois derrière portant leurs serviettes de beau cuir. Les dames soviétiques choisissent les denrées au marché mais se font accompagner de leur serviteur chinois pour les porter. Les Soviétiques ont à notre égard le même sentiment de supériorité que les Anglais, mais ne se soucient pas de le dissimuler sous une froide politesse.

– C’est que les Anglais avaient acquis le doigté que donne une vieille suprématie, tandis que les Soviétiques ont encore la grossièreté du nouveau riche.

– Et du vieux cosaque, murmura Liang.

– Et pendant ce temps, intervint Tsong, nous, les ouvriers de l’industrie, on n’a droit qu’à 450 grammes de riz par jour, nos femmes à 350 grammes et nos enfants de 120 à 300 grammes selon l’âge. Or, pour vivre, un travailleur a besoin de 600 grammes.

– Alors comment réussissez-vous à vivre ?

– On nous donne des patates douces à la place. Vous avouerez que ce n’est pas une nourriture pour un métallo. Est-ce qu’on peut entretenir un travailleur de force qui ne mange pas de viande, avec des patates ? Les agents ont fait un décret 64 qui dit que les rations doivent être constituées de patates dans une proportion de 50 pour cent pour les non travailleurs, de 40 pour cent pour les ouvriers et 30 pour cent pour le personnel du gouvernement. Est-ce juste ça ? Ceux-là ils s’octroient toujours des passe-droits et des passe-gueule 65. Il disait, ce décret, que pour économiser le riz, les boulangeries doivent mélanger à la farine 50 pour cent de patates dans la fabrication du O tou. C’est infect à manger. Est-ce pour en arriver à bouffer du pain de patate qu’on a fait la révolution ? Essayez un peu d’en goûter, vous, de ce pain. Et le vin c’est devenu une saloperie.

– Possédiez-vous une bicyclette, une radio, un appareil de photo ?

– Où vous croyez-vous ? On n’a ni drap, ni linge de nuit. On n’a même pas de lits pour les enfants. Ils couchent par terre dans leurs vêtements de jour et enroulés dans une vieille couverture. Quand on a un peu de sous, c’est pour acheter un costume molletonné pour l’hiver ou du riz au marché noir.

– Cette question du logement, déjà pénible en Occident, doit être dramatique chez vous. Mais Mao est un grand bâtisseur, aussi s’il ne l’a pas déjà résolue, du moins a-t-il dû l’améliorer ? On ne peut pas lui retirer ça.

– C’est pire qu’avant la révolution. »

Je jetai un regard interrogateur vers Liang :

« Tsong a raison, c’est pire. On bâtit certes, mais l’industrialisation accélérée attire les masses vers les villes avant que l’habitat nécessaire ait été préparé pour les recevoir 66. »

Tsong payait 7 yuans pour son loyer, une seule pièce sans eau, ni gaz, ni électricité, où ils s’entassaient à six, ce qui fait que sa femme était obligée de cuisiner dans la rue. Il semble que cet état de choses ne soit pas particulier au Liaoning, puisque le député Chien Chang-Chao déclarait devant l’Assemblée Nationale : « J’ai inspecté les habitations au Shan-Tung et trouvé la situation très sérieuse. Il y a des familles de 6 et 7 membres dans une chambre. Elles cuisinent dans la rue 67. »

L’ouvrier Tsong m’apprend que l’école coûte pour chaque enfant 10 yuans par mois. Liang confirme que la scolarité est en Chine communiste facultative et payante. Environ 1,68 fr lourd par mois pour l’école primaire, 12 frs lourds pour le moyen inférieur, 15 frs lourds pour le moyen supérieur, frais de livres et de nourriture en plus. C’est énorme pour la Chine. Seules les études universitaires sont gratuites, la nourriture et les livres restant à la charge de l’étudiant. Tsong dépensait encore 50 yuans par mois pour la nourriture, 6 yuans pour les bons nationaux et autres emprunts forcés, et il lui fallait aussi trouver de l’argent pour se chauffer, pour cuisiner, pour ses communications, ses impôts.

– Mais tout cela dépasse de beaucoup votre salaire ? Comment vous arrangiez-vous ?

– Ma femme travaillait. Comme elle n’était pas qualifiée, elle ne rapportait que 40 yuans à la maison, mais sans cela on n’y serait pas arrivés. Jusqu’à la révolution elle était restée à la maison pour élever les gosses. Après, le chef syndical nous rabâchait à toutes les réunions que les femmes qui ne participent pas à la production sont « des parasites sociales ». Il les traitait de « femmes entretenues », ma parole, comme si c’étaient des courtisanes. Nous, on faisait les sourds. Vous comprenez qu’avec les moutards et la cuisine et le linge et les queues au magasin, elle avait assez à faire. Mais comme la vie devenait de plus en plus chère, pour continuer à mettre du riz dans le bol des trois gosses qui nous restaient – les autres étaient morts – elle prit le chemin de l’usine. On fait exprès de payer moins les hommes pour obliger leur femme à travailler dehors. Et les enfants restent sans surveillance à la rue.

– L’usine ne met-elle pas des crèches et des garderies d’enfants à la disposition des travailleurs ?

– Vous voulez rire ? Les crèches, il y en a dans les discours, dans les statistiques et dans les villes huppées comme Pékin et Shanghai. Il paraît même qu’il y en a là-bas de très chics. Mais c’est pour les montrer aux touristes. D’ailleurs elles sont payantes et chères 68. Dans notre ville c’est 15 yuans par mois et par enfant. Croyez-vous qu’on pourrait s’offrir cela avec ce qu’on gagne ? Pour les travailleurs, la crèche, c’est la sœur aînée avec le dernier né accroché au dos et qui garde les intermédiaires. Je ne sais pas ce que les propagandistes racontent, mais je sais comment ça se passe chez nous.

– Jouissez-vous d’une sécurité sociale ? Lorsque vous êtes malade ou blessé, recevez-vous votre salaire et le remboursement de vos frais médicaux ? »

Cette fois Liang devance la réponse de Tsong :

« Notre loi sur les assurances sociales, qui date du 26 février 1951, couvre les frais médicaux à 80 % pour les travailleurs et à 40 % pour leur famille ; elle assure un salaire d’inactivité allant de 50 à 100 % du salaire pendant trois mois, selon l’ancienneté de l’ouvrier. La retraite aux vieux travailleurs est acquise à 60 ans pour les hommes et 50 ans pour les femmes. L’assurance maternité prévoit une indemnité d’accouchement. »

Tsong devint rouge sous le jaune de sa peau et s’écria, réprimant mal sa colère :

« Tout ça c’est sur le papier, mais vous en connaissez beaucoup des entreprises qui octroient ces avantages aux travailleurs ? D’abord j’en connais qui ne remboursent rien du tout 69. Et si on est mal vu par le chef syndical, on peut se mettre la ceinture. C’est lui qui juge des secours à nous donner. En cas d’accident ou de maladie, toujours il faut lui demander. Il accorde ou il refuse selon qu’on lui revient ou pas. Il se sert de ce qu’on tire la langue après nos maigres prestations pour nous extorquer encore plus de travail, disant qu’on les touchera quand on aura abattu telle tâche, comme on fait marcher un âne avec une carotte ; il n’est pas question qu’on la croque si on est mal noté par le Partog, car avant tout remboursement le dossier passe chez lui et il doit l’approuver du point de vue du « bon esprit ». Mais si on est un lao-mou, on en empoche pour plus que son dû. Ça vous ne pouvez pas le nier, car c’est inscrit dans la loi. »

Le malheureux Liang, encore qu’il eût subi comme les autres Chinois les rigueurs d’un système dont il n’était plus le maître, se sentait en tant qu’ex-chef syndical sourdement pris à partie par Tsong. Pour toute réponse, et comme aussi pour montrer la différence entre lui et un ouvrier inculte, il se jeta dans les arcanes de la statistique. Ses chiffres confirmèrent d’ailleurs ce que Tsong venait d’avancer.

« Notre loi du 26 février 1951 ne s’applique pas aux ouvriers agricoles, aux employés de commerce, au personnel de l’enseignement, aux travailleurs du bâtiment. Ces derniers furent assujettis le 2 janvier 1953. Parmi les ouvriers des usines et des mines, seuls sont assurés ceux qui travaillent dans les entreprises qui comptent plus de cent employés. C’est pourquoi la majorité des salariés est encore exclue du bénéfice des assurances sociales. On compte environ 3 millions et demi d’assurés sur 15 millions d’ouvriers et de cadres.

– Est-il exact, comme l’affirme Tsong, que la plus grande partie des prestations va aux stakhanovistes ?

– Il est indéniable que, par l’article 19 de la législation sociale, les lao-mou bénéficient d’un traitement préférentiel, à condition que leur nom ait été approuvé par le secrétaire du Parti.

– Ils bénéficient aussi, avec les chefs syndicaux et communistes, de l’usage exclusif des maisons de repos et des stations de vacances ajouta Tsong, triomphant parce que le savant avait omis ce fait important qui ne lui avait pas échappé à lui. Vous n’allez pas me dire que vous ne l’avez pas lu, ce rapport de Lai Jo-yu où il dit que les maisons de repos et les sanatoria d’usines servent non pas aux ouvriers mais à des officiels du Parti ? »

Liang ne le contredit pas. Il recommença à s’absorber dans le burinage de ses hélicoïdes sur le sable fin.

« Et pour avoir droit à la retraite, continua Tsong, il faut avoir travaillé vingt-cinq ans, dont dix sans interruption dans la dernière entreprise qui vous emploie avant la limite d’âge 70. Le résultat c’est que vous n’en trouverez pas beaucoup qui l’ont, leur retraite. Mon aïeul était à ma charge, et pourtant il avait travaillé toute sa vie.

– Mais, repris-je, quand vous étiez gravement malade, receviez-vous votre salaire ?

– Être malade en Chine c’est un calvaire ; je ne le souhaite pas à mon pire ennemi. Le médecin vient des jours après qu’on l’ait appelé et les médicaments qu’il vous donne c’est de la craie. C’est pourquoi les hauts bureaucrates s’achètent des médicaments étrangers. Nous, on ne peut pas. Un cachet d’aspirine importé, ça vaut de l’or. Sauf pour les privilégiés, continua-t-il en jetant un coup d’œil en dessous à Liang, il vaut mieux ne pas tomber malade chez Mao. Quant à obtenir un congé payé pour maladie, c’est une autre histoire ; il faut vraiment claquer des dents avec 42 degrés de fièvre pour l’avoir. C’est le docteur de l’usine qui juge, et s’il donne trop de congé – supposez qu’il y ait une épidémie de grippe – eh bien il risque de se faire accuser « de saboter la production ». D’ailleurs, ces nouveaux médecins, ce sont tous des croûtes. Pas vrai ? demanda-t-il à Liang.

– C’est que nous avons dû procéder à une formation accélérée des médecins, précisa Liang, comme s’il avait à s’excuser, s’identifiant malgré lui au régime. Certains docteurs n’ont fait que trois ans d’études. Nos médicaments nationaux sont encore des recettes de bonnes femmes du début du siècle. Je reconnais que notre gouvernement a négligé cet aspect des problèmes sociaux. Li Fu-chun ne le cachait d’ailleurs pas à l’Assemblée Nationale où il reconnaissait que le nombre des docteurs est insuffisant. Ainsi dans une entreprise de construction dans le Sian, il n’y a qu’un docteur pour 3.000 ouvriers et leur famille 71.

– Quand vous êtes sérieusement malade, n’avez-vous pas au moins des hôpitaux gratuits ?

– Gratuits ! Les frais d’hospitalisation dépassent la bourse d’un ouvrier. »

Cette fois je ne voulais pas en croire mes oreilles :

« Vous n’allez pas me dire que les hôpitaux sont payants en régime communiste ?

– Je vous le dis ! Mais ils ont encore inventé le système des dépôts qui vous barre l’accès. Avant, certains malades se disaient : bon, si je ne me soigne pas je vais crever, alors je me fais transporter à l’hôpital, et si j’ai pas les moyens de payer après, on verra. Maintenant ce n’est plus possible, ce raisonnement. Il faut faire un dépôt d’argent avant d’être admis. »

Après enquête, je dus me rendre à l’évidence. Tsong disait vrai. Liu Ning-yi n’avait-il pas déclaré que « le haut coût des traitements hospitaliers et l’adoption du système des dépôts ont aggravé les conditions de vie des travailleurs 72 ». Et ne trouve-t-on pas ceci sous la plume de Lu Hsiang-Hsien : « Le département de la santé publique a fixé des tarifs trop élevés pour l’hospitalisation, le fardeau imposé aux travailleurs est trop lourd, beaucoup s’endettent pour faire face aux dépenses médicales 73. » Liang lança :

« Les travailleuses en couches reçoivent deux semaines de congés payés. »

Tsong le reconnut volontiers mais revint à sa marotte :

« Huang P’ing, un grand bonze 74, il a bien dit que le traitement des hôpitaux préférentiels donné aux cadres supérieurs doit être aboli. C’est-y pas vrai ? Eh bien, on n’a rien aboli, mais lui il fut condamné comme « droitier ». »

Décidément l’hostilité sourde entre les deux hommes ne se dissipait guère. Je me reprochai de les avoir invités ensemble. Une fois de plus j’avais cédé à un réflexe occidental. Non pas que je fusse allée jusqu’à postuler qu’un ouvrier et un cadre syndical d’un pays communiste devaient a priori sympathiser comme ils le font chez nous. Je savais bien que dans ces pays les syndicats ne sont que des bureaux du Pouvoir. Mais j’avais supposé que les épreuves et les déceptions communes auraient effacé l’abîme de classe qui sépare, en régime communiste, les ouvriers de leurs chefs syndicaux, véritables gardes-chiourmes de l’État-patron. Je n’avais pas pensé que ce patron-là obligeait ses gardes-chiourmes à peser si durement sur les muscles et les cerveaux des travailleurs que la méfiance entre les uns et les autres survivrait à l’émigration et à la fraternité du camp de réfugiés. J’avais cru qu’une rencontre des consciences effacerait le choc des existences. J’avais commis l’erreur fondamentale contre laquelle je me croyais prémunie, et qui consiste à juger des régimes communistes selon les mêmes critères qu’on a l’habitude d’appliquer aux régimes normaux. On ne s’arrête jamais d’apprendre combien le communisme est anormal.

« Recevez-vous des allocations familiales ? demandai-je à Tsong ? »

Je dus lui expliquer ce que j’entendais par là. Il n’avait même pas idée qu’une telle chose pût exister. Quand il eut compris il me répondit :

« Ces trucs-là ça n’existent qu’en Russie soviétique.

– Et dans toutes les démocraties bourgeoises, ajoutai-je à son grand étonnement. Ainsi en France, une mère reçoit mensuellement pour 4 enfants 336 frs lourds contre 17 francs lourds en URSS. Pour 8 enfants la mère française reçoit 700 frs lourds, la mère soviétique 42 frs lourds. Pour 10 enfants 870 frs lourds contre 52 frs lourds 75. Si on traduit ces allocations respectives en lait, on trouve qu’elles permettraient à la mère française d’acheter chaque jour 5 litres 60 de lait à chacun de ses enfants et à la mère soviétique 10 centilitres, soit dix dés à coudre. »

Mes deux interlocuteurs me regardaient ébahis. Liang en avait oublié ses hélicoïdes. Le nez de Tsong était de plus en plus désorienté. Même Fung écarquillait les yeux. Ils n’avaient pas l’air de douter de mes paroles, mais celles-ci les avaient transportés dans un monde de rêve : celui des rivières de lait qui roulent dans les sphères immortelles de Lao-Tseu. Je les fis brutalement redescendre sur la terre avare de leur vieille Chine surpeuplée en leur demandant :

« Les communistes ont-ils prévu pour les travailleurs des allocations de chômage ? »

Pour toute réponse Tsong éclata de rire. Elle était bien bonne. Liang, encore sous le coup du dressage communiste, instinctivement récita son catéchisme :

« L’assurance chômage n’a pas été prévue parce qu’en régime communiste le chômage n’existe pas. »

L’œil pétillant de malice, Tsong s’exclama :

« Ce serait une raison de plus pour en avoir une, puisque ça ne leur coûterait rien. Moi je crois qu’il n’y a pas d’assurance chômage justement parce qu’il y a trop de chômeurs. Demandez, Madame, aux autres réfugiés s’il y en a pas de chômage sous les communistes. »

C’est ce que je fis et, à mon grand étonnement puisque la Chine est actuellement toute tendue vers la production à outrance, j’appris que beaucoup de ces réfugiés avaient quitté le continent parce qu’ils n’y trouvaient pas d’emploi. Je me souvins aussi que Pierre Fano avait souligné « l’existence de ces millions de chômeurs dont la Chine communiste est encombrée », et que Lucien Bodard avait parlé de l’homme qui pendant des mois cherche un travail. Puis l’explication m’apparut clairement : c’est que si les travailleurs qualifiés ne manquent pas d’emploi, tous les spoliés du nouveau régime – ex-artisans, ex-commerçants, ex-paysans aisés, les millions de bras qui œuvraient aux mille petits métiers et services traditionnels, ainsi que la masse flottante des paysans en quête de riz dans les villes – suffisent pour alimenter ce flot permanent de chômeurs. Ils forment le pendant des fameux « voltigeurs » que les séismes sociaux de Staline ont engendrés dans l’économie soviétique.

Liang donna des précisions :

« À Shanghai il y a plus d’un demi million de chômeurs. Les môles du fleuve, jadis si animés, sont morts. La masse des déracinés est telle que toutes les villes sont affectées par le fléau du chômage. On en a eu une preuve par le brouillon du programme de production de janvier 1956 qui, dans son article 39, parle de ces « sans-travail ». Et le Quotidien du Peuple, dans un numéro de novembre 1957 dont je ne me rappelle plus la date exacte, a lâché le morceau en écrivant que si chaque coopérative agricole essaie d’employer seulement cinq personnes de plus, 3.500.000 chômeurs citadins retrouveront un emploi.

– Combien de congés de vacances recevez-vous par an ? »

Cette fois encore Tong ne comprit pas, Liang se taisait et, à mon tour, je ne comprenais pas pourquoi cette notion simple lui était à ce point inaccessible. À la fin je finis par saisir que les travailleurs chinois n’ont pas de vacances du tout, sauf un jour à la fête nationale du 1er octobre, un jour au 1er mai, et le jour de l’an. Même leur congé hebdomadaire est quelquefois « offert » à la production. Au surplus il y a rotation des travailleurs, ce qui fait que les couples n’ont souvent pas le même jour de repos.

– Ce sont seulement les lao-mou, insistait Tong, et les chefs des syndicats et du Parti, qui ont des vacances l’été. Je n’en ai jamais eues de ma vie.

– Et vous ? demandai-je à Liang.

– J’avais droit à 10 jours par an, mais je ne les ai jamais pris, je les offrais à l’édification socialiste », dit-il en jetant un coup d’œil lacérant à Tsong.

Le malheureux, pensai-je, qui doit se défendre d’avoir fait le garde-chiourme, était donc lui aussi un esclave du régime. Jamais depuis dix ans il ne prit ses dix jours de congé. Il les offrait à Mao ! Pour quoi faire grand Dieu ? Construire le Socialisme ? Mais non. Procurer une satisfaction d’orgueil aux nouveaux Césars qui veulent emplir de fulgurances le livre de l’histoire. Et pour cela Liang et Tsong n’auront de leur vie jamais connu la joie modeste de quelques jours de détente sur une plage, le torse dorant au soleil et les pieds nus trempant dans l’eau claire.

– Les syndicats n’essaient-ils tout de même pas de défendre un peu les intérêts des travailleurs ?

– Des syndicats pour défendre les travailleurs ? coupa Tsong, ça ne se trouve que sous les bourgeois. On en avait de ce genre dans la Chine d’avant : alors ils étaient vraiment du côté des ouvriers et contre les patrons. Maintenant ils donnent toujours tort aux ouvriers et toujours raison aux chefs de travail. Ils ne demandent jamais des augmentations de salaire. Et quand on reçoit quelque chose, c’est toujours par la grâce de Mao. Alors à quoi ils servent, les syndicats ? Dans la Chine d’avant il y avait de grandes grèves avec des chefs syndicaux qui organisaient la solidarité et aidaient la classe ouvrière à gagner la victoire. Est-ce qu’on en fait des grèves sous les communistes ? Est-ce qu’ils nous le permettent ? Un gréviste aujourd’hui c’est un contre-révolutionnaire et ça se colle au poteau. Demandez à Liang.

– La grève est interdite par l’article 2 de la loi du 16 novembre 1950, répondit Liang d’une voix neutre. Elle est interdite parce que, dit le texte, désormais, les ouvriers travaillent pour eux.

– Raison de moins d’interdire la grève, remarquai-je, si les conditions sont telles que les ouvriers n’ont pas envie d’y recourir.

– Faire trimer le travailleur, c’est le seul mot d’ordre que les syndicats connaissent. Pendant un coup de feu j’admets, mais tout le temps, tout le temps, c’est trop. Dans quel autre pays a-t-on jamais vu les syndicats s’occuper uniquement à tendre le muscle de l’ouvrier ? Et c’est pas fini. Ils s’occupent aussi de notre moral – de tout, je vous dis, sauf de nos salaires. Lai-Jo a aussi déclaré : « Les syndicats doivent participer aux chen-feng (campagnes de rectification), surmonter le subjectivisme, le bureaucratisme, un autre mot en isme – attendez : le sectarisme – et pulvériser les droitiers. »

Je me demandais à part moi comment on pouvait marier les deux dernières exigences. Liang sentait qu’il symbolisait, pour lors, aux yeux de l’ouvrier Tsong, toute la bureaucratie communiste. Aussi crut-il nécessaire de justifier la caste à laquelle il avait appartenu, celle des cadres syndicalistes, car lorsqu’il s’agissait de dénoncer la tyrannie du Parti il se retrouvait solidaire de Tsong.

« Vous êtes bien bon. Les chefs syndicalistes, comme tous les autres citoyens, devaient obéir aux lois du Parti. Or ces lois stipulent que « les syndicats ont pour devoir d’éduquer les masses pour qu’elles observent la discipline du travail, et mènent des campagnes d’émulation en vue d’assurer l’accomplissement des plans de production. 76 »

– Mais c’est bien votre journal syndical qui écrivait « les syndicats n’ont pas pour tâche de protéger les intérêts des travailleurs car de toute évidence un tel étrange intérêt de classe n’existe pas 77 ». »

Liang se contenta de hocher la tête. Tsong continua à vider son sac qu’il avait bien lourd :

« Dans les discours on n’entend plus les chefs syndicaux, comme autrefois, parler d’internationale, de sociétés sans classes, de révolution...

– Puisqu’on est censé l’avoir faite, c’est normal...

On l’a faite, mais ils l’ont défaite... Ils ne parlent plus que de plans, de rendement, de retards et de dépassements de la production, de normes. Les normes, c’est leur nouveau Dieu. Ils les adorent plus que Bouddha, plus que leurs ancêtres, plus même que Karl Marx. Dans les groupes d’études on devait s’exhorter mutuellement à les augmenter, se lancer des paris, organiser des compétitions entre ouvriers, entre ateliers, entre usines. L’usine qui produisait le plus obtenait le drapeau rouge. Pour l’avoir notre directeur nous fit une fois faire seize heures par jour durant cinq jours. Quand je pense que des imbéciles étaient fiers que leur usine ait gagné le drapeau rouge. Ça vous mettra plus de riz dans les bols ? leur demandaient les copains. On nous les augmentait sans cesse, ces chiennes de normes. Et quand on protestait qu’il était impossible de les réaliser, on nous citait les lao-mou en exemple. Alors les copains, naturellement, ils ne pouvaient plus les sentir : ils ne leur adressaient plus la parole, et les lao-mou venaient s’excuser en invoquant leurs gosses ; ils n’avaient pas bonne conscience. Un jour, un tourneur qui vivait dans la même rue que moi et qui avait dû veiller toutes les nuits depuis un mois, vu que sa femme avait eu une mauvaise couche avec de la fièvre puerpérale, eh bien ce tourneur il avait eu un rendement très bas, donc une petite paie, et il se vit porter au tableau des mauvais ouvriers. Il y avait un jeune costaud dans le même atelier, qui n’était pas marié, donc qui n’avait pas de femme en couches qui l’empêchait de dormir. Il la ramenait toujours avec ses dépassements de normes, Eh bien, la rage prit mon copain le tourneur. Il s’empara d’un gros pied à coulisse et alla démolir le lao-mou d’honneur...

« Nous les ouvriers nous ressentons encore plus de haine pour le voisin d’établi qui fait de l’émulation que pour les chefs du syndicat ou du Parti, parce que ceux-ci nous les considérons comme les nouveaux patrons, et qu’ils sont donc dans leur rôle en nous exploitant, tandis que les lao-mou ce sont des faux-frères.

– C’est donc vrai que dans les usines il y a de grands tableaux où l’on fustige les ouvriers paresseux ?

– Des tableaux sur des mètres carrés, avec des guirlandes de fleurs en papier autour. On y inscrit les résultats quotidiens de chaque travailleur avec des craies de différentes couleurs. Un classement est fait chaque semaine. Les bons ouvriers sont inscrits sur les tableaux d’honneur, les mauvais sur les tableaux de honte. Les héros du travail, ceux qui dépassent les normes de trois cents pour cent, ont droit à un tableau spécial où ils s’étalent avec leur photographie.

– Il existe des ouvriers qui atteignent trois cents pour cent des normes ?

– Et plus. Tenez le fameux Yen Ne-yang, lui aussi c’était un tourneur, il avait fait en trois jours une pièce très difficile pour laquelle on lui avait alloué un mois. Sa norme fut donc dépassée de 1000 pour cent ! Après cela il est devenu fier comme un paon, il recevait les journalistes, se faisait photographier, un écrivain comme vous fit un livre sur lui tout seul. Résultat, il ne travaillait presque plus, il touchait la grosse paie, et nous on trimait pour l’engraisser. Demandez à M. Liang si c’est pas vrai.

– J’étais contre ces excès. D’ailleurs, au bout du compte, ça ne faisait que désorganiser la production.

– Ces éléments « d’avant-garde », comme ils s’appelaient eux-mêmes, ils avaient trouvé un autre truc pour ne rien fiche. Ils assistaient à tous les meetings. J’ai lu dans le journal que certaines fabriques du Tientsin tenaient 27 meetings dans la semaine, soit un meeting toutes les trois heures de 8 heures du matin à minuit.

– On s’est également élevé contre ces excès. Le fait que vous les ayez lus dans le journal en est la preuve. Ça désorganisait la production...

– Vous voyez, Madame, encore cette déformation professionnelle. Désorganiser la production ! Et le bonhomme donc ! Il était plus que désorganisé, il était crevé, lessivé, mutilé. Comme l’ouvrier était toujours sous presse, comme il était épuisé par les meetings, les cours du soir, les queues, comme à la maison mille tâches l’attendaient depuis que la femme travaillait à l’usine : allumer le poêle, chercher l’eau à la fontaine, charrier du bois, comme on avait réintroduit la journée de douze heures et plus, il arrivait constamment des accidents 78. Ainsi le métal qu’on nous livrait, à cause de la précipitation générale, était de plus en plus mauvais, si bien que dans l’atelier où se faisait le filetage des pièces pour les raccords de tuyauterie, tout le temps des copeaux sautaient dans les yeux des ouvriers.

« Dans l’atelier de découpage, il y avait des blessés chaque jour, et quelquefois des morts. Quand je suis parti, le nombre des accidents du travail avait doublé par rapport à l’année précédente. Si quelqu’un osait s’en plaindre dans une réunion syndicale, on lui répondait que s’engager dans la production c’est comme se battre à la guerre, et à la guerre les pertes sont inévitables. Ou bien que les accidents sont dus au relâchement de la discipline, aux déviationnistes, aux inconscients, à ceux qui n’ont pas compris la valeur de l’édification socialiste 79. Et au lieu de remplacer la machine défectueuse, d’installer des systèmes de sécurité, de distribuer des lunettes protectrices, on renforçait le travail idéologique, ce qui nous tenait éveillés encore plus tard et causait encore plus d’accidents le lendemain. Et le blessé du travail devait encore être bien content si on ne le traînait pas dans une séance d’autocritiques, où il devait démontrer par le détail que s’il y avait eu accident, c’était de sa faute pleine et entière. »

Ce dernier propos du métallo m’avait à tel point indignée que je voulais à peine y croire. Je me disais : peut-être Tsong force-t-il inconsciemment la note à cause de ses souffrances. Je cherchai le regard de Liang. Il fixait obstinément le sable où son bâton était en train de faire table rase de son passé d’hélicoïdes. Je compris qu’il avait pris la résolution de ne rien confirmer ni démentir. Pour en avoir le cœur net je fis par la suite des recherches au cours desquelles je découvris ces déclarations de Lai Jo-yu : « Il n’y a pas eu de limite à la prolongation des heures de travail ; certains ouvriers ont travaillé soixante-douze heures d’affilée... Des usines ont exigé de leur personnel qu’il travaille le dimanche durant une période de six mois. Cela a conduit à un grave surmenage, à un grand nombre de maladies et d’accidentés. Plus d’une fois on a vu des ouvriers épuisés s’évanouir, vomir du sang et même mourir... Au lieu d’analyser et d’étudier objectivement ces malheureux accidents survenus au cours de la production, la direction de certaines entreprises rejette la responsabilité sur les travailleurs et attribue les accidents à leur léthargie, à leur insouciance... Quelques entreprises organisent, contre les ouvriers blessés dans l’exécution de leur devoir public, des réunions de lutte dans lesquelles ils doivent expliquer comment ils ont été blessés et où on ne leur permet de donner que des causes subjectives et non objectives 80. » Après ces propos du président des syndicats communistes chinois, on ne peut plus mettre en doute la véracité de Tsong.

« En dehors des tableaux d’honneur ou de honte, quelles sanctions disciplinaires pratique-t-on à l’encontre des travailleurs ?

– On peut avoir de mauvaises notes qui sont portées sur le carnet de travail. On peut être renvoyé et ça aussi c’est inscrit sur le livret de travail. C’est terrible parce que ça vous suit toute la vie et ça vous empêche de retrouver une place. Et puis on nous a collé un règlement national en 24 articles 81. Le troisième dit : « Le travailleur doit rapidement remplir sa tâche concernant la quantité et atteindre un excellent standard en qualité sans produire de déchets. » Je ne me souviens plus des autres articles. Mais ce que je me rappelle c’est que le règlement conclut : « La violation d’un quelconque de ces articles sera punie selon un barème : avertissement, notes de démérite ordinaires, notes de démérite graves, retenues sur les salaires, rétrogradation dans la hiérarchie et diminution de salaire, renvoi, proclamation des fautes dans des réunions et obligation à l’autocritique, jugement devant les tribunaux d’usine, jugement devant les tribunaux ordinaires. »

Cette fois encore c’est dans la bouche de l’autorité suprême des syndicats que je trouve confirmation des dires de Tsong. À l’occasion de la campagne d’autocritiques qui accompagna l’épuration des syndicats en 1955-1956, Lai Jo-yu dénonce « les cadres qui utilisent la contrainte, les fausses accusations et même la prison pour accroître la production ». Une autre fois il déclare : « Les entreprises intimident fréquemment les ouvriers en menaçant de les congédier. Plusieurs vont même jusqu’à emprisonner ceux qui enfreignent la discipline du travail dans le bureau du personnel pour les obliger à faire leur examen de conscience 82. » Ce dernier détail recoupe l’histoire de l’employé Chang dans la cave aux coffres-forts. Et le journal du PC n’a-t-il pas déclaré « que les cadres syndicaux brutalisent les travailleurs par crainte d’être classés parmi ceux qui encouragent les manquements à la discipline du travail 83 ».

– Je conviens, dis-je pour adoucir la plaie de Liang, que votre rôle était ingrat, et je suis sûre que, pour votre part, et dans la limite de vos faibles moyens, vous avez cherché à alléger la peine des travailleurs.

– C’est sûr, surenchérit Tsong qui, mordu enfin par la contagion de ma charité, voulut se faire pardonner ses piques et ses pointes ; même chez les bureaucrates on trouve de braves gens, mais ils ne font pas de vieux os. Dès que le Partog voit qu’ils se laissent apitoyer par la peine des ouvriers, il les sacque. C’est justement ce qui vous est arrivé, Monsieur Liang. Et c’est pourquoi vous êtes réfugié comme moi. Vous pouvez être sûr que si vous aviez été vache avec les ouvriers vous auriez reçu de l’avancement.

– Vous avez parlé de Tribunaux d’usines, demandai-je à Tsong, toute heureuse d’avoir déclenché chez lui un ressort de clémence. Existe-t-il donc une juridiction spéciale pour juger les ouvriers ? Ces tribunaux ont-ils quelque chose à voir avec les Comités de sécurité ? »

Mais ce fut Liang qui, se sentant réhabilité, prit la parole avec l’assurance d’un conférencier.

« Les Comités de Sécurité sont des organismes de police établis par la Sûreté publique dans les usines en août 1952 pour « détecter les éléments subversifs et assurer l’application des directives gouvernementales », tandis que les Tribunaux d’usine sont des Cours de Justice instituées le 15 septembre 1953 pour « éliminer les vestiges des habitudes vicieuses qui s’opposent à la discipline ouvrière, maintenir la discipline du travail par l’autocorrection, accroître la production et le réveil des travailleurs ».

Curieux, décidément, ce prolétariat qui, devenu classe dirigeante, emploie son État à farcir ses usines de policiers pour l’espionner et le punir, lui le patron...

« Comme si on avait besoin d’être réveillés ! s’écria Tsong en tapant sur le rocher. On avait plutôt besoin de dormir, avec toutes ces heures supplémentaires. Pour ça, même les chefs syndicalistes étaient de cœur avec nous, car il leur en tombait à eux aussi, des heures supplémentaires. N’est-ce pas, Monsieur Liang ? »

Liang accueillait d’un air sénatorial ces avances populaires qui menaçaient de tourner en étreintes.

« Quand un ouvrier fait une mauvaise pièce, continuait Tsong, arrive en retard ou parle mal des chefs, il est jugé sur place par ces Tribunaux. Ça évite le dérangement ! L’assistance aux procès est obligatoire pour tous les travailleurs de l’usine. L’audience a lieu en dehors des heures de travail. Si encore c’était pendant, ça nous ferait du repos. »

Le Quotidien du Peuple décrit un tel jugement aux mines Kailan, dans le Hopei : « L’équipe judiciaire soumet les faits reprochés et les propositions de punition au chef du Parti et au directeur d’usine pour approbation. Cela aide les camarades juges à écrire un brouillon de sentence et à compléter d’autres travaux préparatoires 84. » Le ministre de la Justice, Shih Liang, se flattait à la radio de Pékin « que la discipline du travail avait été renforcée grâce à la punition, par ces Tribunaux d’usines, des travailleurs de l’industrie, des mines et des communications qui essaient de provoquer des grèves ou de faire baisser l’enthousiasme dans la production 85 ».

« J’ai lu dans le Journal des travailleurs 86, dis-je à Liang, que 8.636 ouvriers des transports avaient été arrêtés en 1951, que 297 avaient été exécutés comme contre-révolutionnaires et 406 comme « gangsters féodaux ». Le Président de la Cour suprême, Tung Pi-wu, a également annoncé qu’entre juillet 1954 et mars 1955 pas moins de 255.000 cas d’offenses à l’édification socialiste avaient été jugés par les Cours du Peuple 87. S’agit-il toujours de ces Tribunaux d’usines ?

– Non. Les Cours du Peuple siègent au dehors des usines. D’après ce qu’on disait dans les sphères supérieures des syndicats, les Tribunaux d’usine ont sanctionné plus de 100.000 cas de « sabotage ».

– Connaissez-vous personnellement des ouvriers qui soient passés par ces tribunaux ?

– Une vingtaine, répondit Liang ; trois ou quatre, dit Tsong. Aux mines de Tangshan un certain Chung Yin fut exécuté pour avoir détérioré deux machines soviétiques en les assemblant incorrectement.

– Quand vous en aviez assez, d’une usine, demandai-je, pouviez-vous au moins en changer librement ? »

Tsong donna un coup de coude dans la poitrine de Liang, ce qui fit dévier sa dernière hélicoïde.

« Vous entendez ça, camarade Liang ? Où vous croyez-vous donc, Madame ? Vous imaginez qu’on peut comme ça changer d’usine chez les communistes ? L’usine c’est une caserne. Est-ce que les soldats choisissent leur caserne ? Changer d’emploi sans l’autorisation du directeur est une faute très grave passible d’un jugement public 88. L’ouvrier n’a pas le droit non plus de refuser d’être envoyé à l’autre bout de la Chine. Cela s’appelle l’affectation unifiée au travail. Chaque travailleur a un carnet sur lequel sont inscrits tous ses retards, absences injustifiées, infraction à la discipline, coulage, condamnations, antécédents sociaux, et les appréciations personnelles de chaque employeur 89. Tous ses stigmates le suivent comme la lèpre le lépreux. C’est une commission de triage composée de membres du Parti qui décide de l’embauche dans chaque usine. Je vais peut-être vous choquer, dit-il à l’encontre de Liang qu’il semblait vouloir ménager depuis qu’il lui avait envoyé des bourrades dans la poitrine, eh bien j’aimais mieux la vie d’un ouvrier sous les bourgeois. Je me rappelle une fois avoir dit « merde » à un contremaître capitaliste et avoir même ajouté : « Tu le transmettras au patron. » J’ai mis ma casquette et j’ai été chercher de l’embauche ailleurs. Eh bien il ne m’est rien arrivé. Essayez donc aujourd’hui de dire « merde » au secrétaire du Parti, essayez de mettre votre casquette et de chercher de l’embauche ailleurs. Vous serez aussitôt devenu un ennemi du peuple et un espion.

– Pratiquement, quel évènement vous a poussé à vous exiler à Hong Kong ? Comment y êtes-vous parvenu ?

– Ma femme mit au monde un enfant mort-né et mourut en couches. C’était forcé, avec le surmenage à l’usine et à la maison. Je n’avais plus d’espoir ni au foyer, ni dans la révolution. L’idée de quitter le pays me vint en regardant une carte postale qu’un parent m’avait envoyée de Hong Kong. Je l’avais toujours gardée tant elle était belle. C’était la vue d’une rue de Hong Kong avec des boutiques dégoulinant de fruits, de légumes, de poissons jusque sur la moitié des trottoirs, avec des rivières de riz, des montagnes de gâteaux, des pagodes en sucre, comme on les décrit dans les contes d’enfants. Rien qu’à regarder ma carte postale, l’eau me venait à la bouche. Moi je voulais voir ça de mes yeux.

« Mais ce n’est pas facile de fausser compagnie à Mao. Les frontières sont gardées comme les murs d’une forteresse. Vous appelez ça un rideau de bambou ? Eh bien ce sont des bambous blindés avec des pétards dedans. Au surplus on nous a dotés de passeports intérieurs et il faut obtenir un visa spécial pour entrer dans chaque province. Même pour coucher une nuit dehors il faut un permis de la police. Ma femme étant morte, je prétextai que je devais conduire mes gosses chez leurs grands-parents. On m’accorda le précieux visa. Pour moi il avait plus de valeur que cent feuilles de paie. En arrivant chez les grands-parents, j’avais déjà fait les trois quarts du chemin, mais j’étais encore loin de Hong Kong, car c’est grand la Chine. Puis je fis une demande pour aller travailler au Fou-Kien, la province contiguë à Hong Kong. Mais sans me demander mon avis, les autorités avaient décidé de m’expédier dans le Kasaks, une colonie désertique que Mao était en train de peupler avec des Chinois de la côte. C’était la fin de mes rêves.

« Je ne voulais pas rester toute ma vie dans cette prison qui avait tué ma femme. Je voulais partir, vivre ma vie, j’étais jeune encore, j’avais quarante ans, j’étais malheureux. La veille du départ du convoi vers le grand Nord, je me jetai dans les escaliers et me démolis une jambe. On crut à un accident. J’avais une constitution robuste et me remis vite. Durant mon immobilisation je changeai mon identité sur le passeport et le carnet syndical, je m’entraînai des nuits entières à répondre à mon nouveau nom et à bien oublier celui que j’avais porté depuis ma naissance. Puis, les mains nues, je partis vers le Fou-Kien.

« En cours de route je dus chercher de l’embauche, étant arrivé au bout de mes dernières réserves. Ce ne fut pas une mince affaire. D’où je venais ? Pourquoi j’avais quitté mon usine ? Que disait mon carnet syndical ? Pas trop mauvais, mais on allait tout de même demander mon dossier à mon ancienne boîte. Heureusement le plan de celle où je me présentais était en retard et elle m’embaucha en attendant le résultat de l’enquête. Je travaillai comme un fou, je fis du stakhanovisme, et ce fut mon tour de me faire mal voir par les copains. Je ne mangeais que du O Tou, ne buvais que de l’eau, dormais dans un dortoir collectif. Quand j’eus un peu de sous je m’enfuis à nouveau. Je ne vous raconterai pas toutes mes péripéties, l’argent qui vînt encore à manquer, les vivres que je dus voler, le port où je fis le débardeur, mon cœur qui battait à se rompre chaque fais qu’un agent demandait mes papiers ou prononçait mon faux nom.

« Je franchis la frontière la nuit. Je dus me battre avec un ennemi impalpable mais qui était partout : le phare tournant. Toutes les minutes je devais me jeter comme un lièvre dans un taillis pour échapper au rayon. Ce ne fut pas le pire, non plus que les soldats qui gardent la frontière. Après tout ils en avaient déjà abattu tant que ça ne leur disait plus rien. Bien sûr, si on se mettait exprès devant leur nez, ils vous tiraient dessus. Mais ils ne prêtaient plus l’oreille aux bruissements, ne forçaient plus leurs yeux à deviner les ombres. Le pire c’étaient les miradors parce que leurs mitrailleuses étaient actionnées par des communistes qui faisaient du zèle. Plus ils en canardaient plus ils étaient contents. On aurait dit qu’ils étaient payés aux pièces, comme tout le monde en Chine. Mais le pire du pire, c’étaient les chiens policiers. Ils n’avaient pas d’âme du tout, eux, pas de remords, ils étaient comme les communistes qui font du zèle. Dès qu’ils avaient entendu un craquement, perçu une odeur, ils fonçaient en aboyant et réveillaient tout le voisinage. Dans la nuit on ne pouvait pas leur jeter des pierres puisqu’on ne les voyait pas, mais eux ils vous sentaient et venaient droit sur vous comme s’il faisait grand jour. Ils connaissaient parfaitement le terrain, prenaient les raccourcis, sautaient les obstacles. C’est à cause de ces diables que beaucoup préféraient s’enfuir par mer, en bateau.

« On m’avait enseigné la technique ; toujours suivre une voie d’eau, un bord de mer, fleuve ou canal, et dès qu’on entendait un aboiement se jeter à la flotte. C’est ce que je dus faire. Je restai dans l’eau tout un jour et ne repris ma fuite que la nuit suivante.

« Lorsque je vis les premières enseignes chinoises doublées d’inscriptions que je ne savais pas lire, quand je ramassai par terre un journal en beau papier blanc et fin comme de la soie et que je vis des passants pas en bleu de chauffe, mais en costumes comme s’ils sortaient d’une réception, quand je vis les boutiques serrées les unes contre les autres et bourrées de victuailles comme sur ma carte postale, je compris que je n’étais plus en Chine communiste. J’étais sauvé. Je riais comme un imbécile. J’ai appris depuis par un réfugié que mon fils aîné avait pris le maquis. Il se bat pour délivrer le pays des sangsues, des kanpous et des cosaques. Quand tout le pays se soulèvera, nous rentrerons pour prendre part au combat. N’est-ce pas, monsieur Liang ? »

 

 

 

 

 

 

LES PÊCHEURS

 

 

Fung m’amène voir aujourd’hui non pas un réfugié mais tout un groupe, dont l’arrivée spectaculaire et les déclarations émurent tous les cœurs : les pêcheurs du Kwang Tung. Selon notre habitude, nous essayons de combler, durant le trajet en voiture, notre perpétuel retard sur les thèmes politiques que nous nous étions promis de traiter. Cette fois je l’interroge sur l’activité communiste à Hong Kong, en dehors des aspects de type gangstérien comme le trafic de l’opium organisé par Pékin pour subventionner les partis communistes d’Asie, et que nous avions déjà commenté. Voici ce que j’apprends.

Les partis politiques ne sont pas reconnus à Hong Kong. Le Chinois qui fait de la propagande pour le Kouo-Min-Tang est immédiatement renvoyé à Formose ; celui qui milite en faveur du Parti communiste est aussitôt prié d’aller dépenser son énergie à Pékin. Il y a là, pour la France, une idée à creuser. Si on expédiait Thorez, Duclos et Cie construire le communisme à Moscou – qui en a bien besoin – on y verrait certainement plus clair à Paris.

Malheureusement ça ne se passe pas toujours d’une façon aussi idyllique. Il arrive que Pékin ne veut pas accepter ses rendus pour compte, pour la bonne raison qu’il les a spécialement envoyés à Hong Kong pour y créer du désordre. Hong Kong s’entête à les retourner à Pékin, Pékin s’obstine à ne pas les reprendre, et nos communistes comme ces héros de Tolstoï restent entre ciel et terre, posture qu’ils ne peuvent évidemment pas garder longtemps. Que faire ? Le Gouverneur a une idée. Il les fait transporter dans une île déserte et interpelle son puissant voisin : – Ils sont à vous, venez les chercher. – Gardez-les donc, nous vous en faisons cadeau. – Si vous ne les prenez pas, ils périront tous. – Qu’à cela ne tienne, nous vous en enverrons d’autres. – Mais vous n’allez pas laisser vos partisans mourir de faim sur une île déserte ? – Si leur sort vous inquiète tant, sortez-les de cette île où vous les avez mis vous-même...

Les deux autorités restent sur leur position, les jours passent, l’opinion s’émeut. C’est un défi aux Droits de l’homme ! C’est une barbarie indigne d’un pays civilisé ! C’est un assassinat collectif ! C’est... Bien entendu, ces justes cris d’indignation qui fusent de toutes parts s’adressent uniquement aux Anglais. Que les indésirables soient originaires du continent, qu’ils aient illégalement pénétré en territoire britannique pour le saborder, qu’ils soient des agents de Mao, qu’il existe, au surplus, un million de fois plus de place en Chine qu’à Hong Kong, on ne veut pas le savoir. A priori il faut bien que la barbarie soit du côté du colonialisme britannique ! Mao, lui, n’est pas concerné par les Droits de l’Homme, ces principes fumeux et sentimentaux qui ne doivent ligoter que la bourgeoisie « décadente ». Les cris d’indignation redoublent, l’opinion gronde, les communistes scandalisés mènent le jeu. Et comme il fallait s’y attendre, c’est le colonialisme britannique qui cède... Les indésirables sont retirés de l’île déserte et la colonie se les assimilera bon gré mal gré.

 

 

*

 

 

« Nouveaux seigneurs de guerre. » C’est ainsi que les chefs communistes furent appelés par la tribu de pêcheurs. Depuis leur arrivée voici deux ans, ils se sont en partie dispersés. Mais un fort noyau est demeuré groupé dans le village flottant d’Aberdeen. C’est là que nous nous rendons, en traversant l’un des grouillements humains les plus extraordinaires de ce monde.

Ne trouvant plus d’espace habitable sur la terre, les Chinois allèrent gîter sur les flots. On estime à 150.000 le nombre d’habitants de ces termitières-à-hommes lacustres. Ils vivent dans des jonques dont les voiles effilochées rappellent nos épouvantails à moineaux ou dans des sampans plats recouverts à une extrémité d’un demi-tonneau sous lequel s’entasse toute la famille pour dormir. La nuit les barques sont si serrées les unes contre les autres qu’on ne voit même plus l’eau. Le jour ces coquilles de noix glissent sans bruit ni peur au milieu des paquebots et des cuirassés pour aller pêcher la menue subsistance de leur impalpable existence. Mais de juillet à octobre elles doivent chômer, car aucune ne résisterait une minute à la violence des typhons.

Cette population lacustre est issue de deux rameaux les « sédentaires de l’onde », principalement des Cantonnais, et les « nomades de la mer » qui viennent de la province du Fou-Kien. De générations en générations les familles naissent, travaillent, procréent et meurent dans les niches bricolées sur ces chétifs radeaux.

L’un de ces petits ports de pêche, Aberdeen, constitue une attraction en vogue pour les touristes européens, car le pittoresque, hélas, s’attache surtout à l’indigence des hommes comme à l’inhospitalité de la nature. C’est là qu’on trouve les fameux restaurants flottants où le convive pêche lui-même le poisson qu’il désire manger. Dès que le touriste apparaît sur le quai, une nuée de jolies Chinoisettes se précipitent sur lui, s’accrochent à ses manches, lui glapissent un charabia anglo-chinois qui signifie que le restaurant qui les emploie comme rabatteuses est le meilleur, que telle barque où grouille une famille l’y mènera sain et sauf pour peu de centimes, et qu’après il pourra passer le restant de sa soirée dans leurs bras pour à peine plus de centimes.

Nous prenons l’une de ces barques antédiluviennes à baldaquin branlant, grandes comme deux travées d’autobus, et découvrons, après le père qui rame, la mère qui cuit je ne sais quelle pâtée, puis la grande fille qui nous regarde hébétée en tortillant sa natte de jais dans sa bouche, puis le fils qui fouine dans des filets crasseux les yeux rivés sur mes escarpins, puis un derrière en l’air d’un fils plus petit, puis un autre derrière en l’air, et l’obscurité m’empêche de poursuivre le dénombrement dans les recoins.

 

 

 

Fung me relate l’émouvante arrivée des pêcheurs du Kwangtung. Un jour de septembre 1955, à l’aube, on vit apparaître dans la rade de Hong Kong 120 canots de pêche croulants de monde. Sur les principales chaloupes avait été hissé le drapeau de la République Chinoise libre, confectionné en tissus hétéroclites durant la traversée. Quand ils accostèrent, le quai était déjà noir de curieux. Les chefs de l’expédition descendirent pendant que le gros des réfugiés restaient à bord, immobiles, sans un mot ; mais on sentait à distance le dard de leur prunelle qui dévorait la scène. Un grand silence s’établit. Les parlementaires alors s’adressèrent aux autorités britanniques avec beaucoup de dignité et un cérémonial digne des vieux rites chinois. Ils expliquèrent qu’ils étaient 450, tous pêcheurs avec leur famille, qu’ils s’étaient enfuis de Chine et demandaient asile.

Celui qui parlait, visiblement le cerveau de l’expédition, précisa qu’il n’ignorait pas que Hong Kong appartenait à la Reine d’Angleterre, et que ses amis et lui ne voulaient en rien gêner la Reine. Ils pouvaient vivre de leur pêche sans demander l’aumône. Ils promettaient de ne causer aucun trouble à personne, d’obéir aux lois de la Reine, car ils savaient que ces lois permettaient à chacun de travailler librement, mais si leur demande n’était pas agréée, ils reprendraient la mer pour chercher une autre île. Dans les canots tous les passagers avaient revêtu les défroques et pris les attitudes les plus correctes possibles. Tous étaient lavés, peignés, pour se présenter propres à la porte de la Reine.

Quand le parlementaire se retourna vers les embarcations pour annoncer que les autorités accordaient l’asile, ce furent des cris et des embrassades. En un instant tout le monde était à terre. Des vieilles femmes pleuraient. Des représentants d’organisations de réfugiés vinrent donner l’accolade aux nouveaux venus, les journalistes prirent des photos qui firent le tour de l’Extrême-Orient, les héros se pressaient pour être portraiturés...

...Et la même scène se reproduisit avec moi. Nous avions abordé à la e jonque amirale » de cette nouvelle sortie d’Égypte, et aussitôt, me voyant armée d’une camera, des grappes de mioches bondissants, des mères timides, m’avaient assiégée pour offrir leurs faces à mon objectif. Le petit bateau était d’une classe nettement supérieure aux niches flottantes qui couvraient la baie. Il se tenait d’ailleurs à distance de cet immense polype amphibie. Il abritait « le club » où se réunissait l’État-major des pêcheurs émigrés. Bientôt, l’ex-parlementaire de l’historique expédition – leur Moïse devrais-je dire – parut, entouré de quelques amis. La marmaille s’écarta respectueusement.

Ils étaient tous tannés et jaunis comme des citrons desséchés, maigres, vifs dans les gestes, solides du pied. Le leader avait, chose rarissime en Chine, une petite barbiche, comme si cet attribut était partout inséparable de l’état de Moïse. Son visage, empreint de noblesse, ne manquait pas non plus de cette malice qui fait paraître, sur certaines faces chinoises, Bouddha quand elles rêvent, et Méphisto quand elles rient.

Après les échanges de politesses, il me tendit cérémonieusement un rouleau qui contenait la photocopie d’un texte manuscrit. Il m’expliqua qu’une fois la petite flotte hors de portée des rouges, un comité des principaux chefs de famille s’était réuni sur son bateau pour rédiger une proclamation sur les mobiles de leur exode. Moïse était le seul à savoir lire et écrire les caractères. Il devait cette science à des moines bouddhistes qui l’avaient recueilli à dix ans, pleurant sur le bord de la route où l’avait déposé, orphelin, le reflux d’une razzia faite par le général chrétien Feng, au Kwangtung en 1922. Depuis que les aléas de la vie l’avaient rejeté dans le monde des pêcheurs qui était celui de ses ancêtres, il n’avait presque plus tenu le pinceau. Aussi, pour la déclaration historique, s’était-il particulièrement appliqué pendant deux jours, et ces beaux caractères que je voyais étaient son œuvre. Mais le contenu émanait de tous. Chacun y avait apporté une touche, une formule, sa pensée personnelle sur une expérience commune. Fung me tendit la photocopie qui avait été tirée en Chinois avec la version anglaise de ce texte extraordinaire que je traduis ici en français.

« Depuis des générations nous avons été des pêcheurs. Nous vivons sur la mer et allons là où se trouvent les poissons. Pour parler d’une façon générale nous devrions être plus libres que les gens vivant sur terre. Mais non. Les communistes aux dix mille lois inventent continuellement de nouvelles lois pour nous lier.

« Ils ont partagé tous les pêcheurs en groupes, chaque groupe devant se comporter comme un bloc. Il n’est permis à aucun pêcheur de sortir seul en mer. Avant leur départ, le groupe doit faire un rapport aux agents au sujet de l’endroit où il veut pêcher et communiquer l’heure de son départ. Les pêcheurs sont fouillés afin qu’on sache la quantité de riz qu’ils emportent avec eux. Ils n’ont pas le droit d’avoir de grandes provisions de nourriture. En été ils doivent laisser au port leurs habits d’hiver et en hiver les habits d’été. Comme notre fuite a eu lieu en été, nous avons été obligés d’abandonner nos vêtements chauds.

« Nous ne pouvons plus vendre le produit de la pêche comme nous le voulons. Nous devons le céder aux coopératives dirigées par les communistes aux prix fixés par eux. Ce prix nous est payé non en argent liquide, mais en feuilles de dépôt à la « Banque Populaire ». Ces feuilles de dépôt ne peuvent être mises librement en circulation ni utilisées comme garanties pour des prêts d’argent. Elles peuvent servir uniquement à l’achat de nos rations dans les magasins d’État. Chaque pêcheur reçoit une feuille de papier où il doit faire inscrire en Jen Min Piao toutes ses dépenses quotidiennes et demander au vendeur d’apposer son cachet comme quoi la somme est exacte...

« Compatriotes ! La mer est vaste, et cependant nous ne pouvons pas nous y mouvoir en liberté. Nous attrapons de grandes quantités de poissons, mais il ne nous est pas permis d’en garder la moindre partie en plus de nos rations. Mao Tsé-toung, Chu Teh et leurs pareils disent que tout est pour le peuple. En fait, le peuple entier dans le pays peine et répand son sang pour quelques chefs communistes. À dire la vérité, toutes les productions sont pour la Russie Soviétique 90 !

« Nous avons passé six longues années sous la botte communiste et avons dû supporter des souffrances indescriptibles. Nous pouvons nous considérer les plus heureux de nos quatre cent cinquante millions de compatriotes, car nous avons pu fuir et vivre pour raconter notre histoire. Nous ne pouvons nous empêcher de frémir en regardant en arrière. Les liquidations communistes et leurs campagnes épuisantes pour soutenir ceci et cela, ou pour lire dans nos pensées, leurs réquisitions forcées, tout cela pourquoi ? Toutes ces réformes pour les paysans et les ouvriers, qui sonnaient bien dans leur bouche, n’étaient que quelques caractères d’imprimerie noirs sur du papier blanc. Mais après chaque campagne, un millier de personnes de chez nous perdaient leur vie. À mesure que les campagnes se succédaient, on avait l’impression d’aller d’un purgatoire à un autre.

« Nous avions enduré tout ce qu’il est possible avant d’avoir eu l’idée de fuir. Le 25 août 1955, les communistes annoncèrent qu’ils diminueraient les rations afin de limiter la consommation des produits alimentaires. C’étaient pour les échanger contre des armes, disait-on. On nous alloua la ration quotidienne de 13 liangs (490 grammes) de riz ; les enfants eurent droit à la moitié. La ration mensuelle d’huile comestible était de 2 liangs (75 grammes). Nous avions faim tout le temps et étions en danger de succomber à la famine. Comme nous avions tous des familles, nous ne pouvions pas nous insurger. Notre unique moyen de survivre était de nous enfuir. Mais il n’y avait personne pour prendre la direction d’une pareille entreprise, car personne n’osait se consulter sous le régime communiste qui suscite la méfiance entre l’homme et son voisin. Mais quand la famine nous menaça, nous courûmes les risques de notre évasion. Nous savions que si nous parvenions à nous échapper nous pourrions vivre, tandis que la vie sous les communistes est pire que la mort.

« Une nuit sombre, à l’époque de notre sortie annuelle aux archipels de Ta Tao Shan et de Wan Shan, nous partîmes au moment où les gardes communistes ne nous surveillaient pas. Lorsque le premier bateau prit la mer, d’autres suivirent. Nous étions contre la faim, contre la persécution. Notre action pour nous évader vers la liberté fut spontanée. Nous croyons que si chacun sur le continent possédait un bateau, tout le peuple chinois s’échapperait. »

Ce texte, où se mêlent de façon si étonnante des accents de Villon et des aspirations de Jefferson, m’émut au point que je restai un long moment silencieuse. Je relus ces phrases gauches et sans ordre mais si lourdes d’humain que je sentis toute ma vision de l’univers communiste s’ordonner d’un seul coup autour d’elles : « Les communistes aux dix mille lois... » « La mer est vaste et cependant nous ne pouvons pas nous y mouvoir librement... » « Leurs réformes n’étaient que des caractères d’imprimerie noirs sur du papier blanc... » « Après chaque campagne, un millier de personnes de chez nous perdait la vie... » Et ce coup d’aile final élargissant soudain le tableau à la Chine entière, avec son poignant contraste entre l’horizon de la mer et la prison du régime : « Nous croyons que si chacun sur le continent avait un bateau, tout le peuple se serait échappé. » Et en dépit de la souffrance subie, cette retenue, cette douceur presque : « Nous croyons que... », cette élévation chez l’homme fruste lorsqu’il se sent porteur de grands messages.

J’avais l’impression de lire un manifeste historique de la condition humaine sous la tyrannie.

Pensant que la scène de rédaction collective de ce manifeste avait eu pour théâtre la jonque où je me trouvais, elle m’apparut comme un nouveau Mayflower, un Mayflower d’Asie bien sûr, terriblement plus pauvre que celui des protestants anglais de 1620, et chargé d’émigrants d’un bien moindre standing, mais portés par le même souffle : la liberté. Et j’étais émue aussi de ce que la culture, dont un grain de pollen avait été si miraculeusement semé par le vent de la guerre à travers un cloître de bouddhas dans le cerveau d’un bambin abandonné de Chine, eût accompli, trente-cinq ans plus tard, sa mission la