Jésus inconnu

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Dimitri MEREJKOVSKY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

_______

 

 

L’ÉVANGILE INCONNU

 

Et le monde ne l’a pas connu.

Και ό χόσμος αύτόν ούχ έγνω.

(Jn. 1, 10).

 

I

 

JÉSUS A-T-IL EXISTÉ ?

 

 

I

 

LIVRE étrange : on ne l’a jamais complètement lu ; on a beau le lire, il semble toujours qu’on ne l’a pas achevé, que quelque chose a été omis ou incompris ; on le relit, et c’est encore la même impression, et ainsi sans fin. Tel le ciel nocturne : plus on le contemple, et plus on y découvre d’étoiles.

Sur ce point, tous ceux qui ont lu ce livre, qui en ont vécu (et on ne saurait le lire autrement) – sots ou sages, savants ou ignorants, croyants ou athées, – tous seront d’accord, tout au moins dans le secret de leur conscience. Et tous comprendront aussitôt que je parle non pas d’un livre humain, ni même du Livre Divin, ni même de tout le Nouveau Testament, mais seulement de l’Évangile.

 

 

II

 

« Ô miracle des miracles, ravissement et sujet de stupeur, on ne peut rien dire, rien penser qui dépasse l’Évangile ; il n’existe rien à quoi on puisse le comparer 1. » Ainsi parle Marcion, le grand gnostique du IIe siècle, et voici ce que dit un simple catholique, un Jésuite du XXe siècle : « Ils (les Évangiles) ne sont pas à côté ou même au-dessus des autres livres écrits de main d’homme : ils sont en dehors, autres, incommensurables avec eux 2. » Oui, d’une autre nature : ils se distinguent de tous les autres livres plus que le radium ne diffère de tous les autres métaux, ou l’éclair de tous les autres feux. Ce n’est même pas un livre, mais quelque chose pour quoi nous n’avons pas de mot.

 

 

III

 

LE NOUVEAU TESTAMENT

DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

 

Traduit en russe,

 

SAINT-PÉTERSBOURG,

 

1890.

 

C’est un petit in-32, relié en cuir noir, imprimé sur 626 pages en deux colonnes de caractères serrés. À en juger d’après la date inscrite à la plume sur la page de garde, 1902, il y a, en cette année 1932, trente ans que je l’ai. Je le lis chaque jour, et je le lirai tant que verront mes yeux, aux lumières du soleil et du cœur, aux jours les plus éclatants comme aux plus sombres nuits, dans le bonheur et le malheur, en santé comme en maladie, croyant ou incroyant, sensible ou insensible. Et il me semble y lire toujours quelque chose de nouveau, d’inconnu ; jamais je ne le lirai, ne le connaîtrai jusqu’au bout ; je ne le vois que du coin de l’œil, ne le sens que du coin du cœur. Que serait-ce si je pouvais le connaître entièrement ?

Sur la couverture, le titre, Le Nouveau Testament, est tellement effacé qu’on peut à peine le lire ; la dorure de la tranche est ternie, le papier a jauni, le cuir de la reliure est roussi, le dos est décollé, les feuillets sont disjoints et certains aussi sont roussis, usés au bord, roulés aux coins. Il faudrait le donner à relier de nouveau, mais je ne peux m’y résoudre ; à vrai dire, j’ai peur de me séparer de ce petit livre, fût-ce pour quelques j ours.

 

 

IV

 

Comme moi, homme, l’humanité l’a usé à force de le lire, et peut-être dira-t-elle, comme moi : « Qu’emporterai-je avec moi dans la tombe ? Lui. – Avec quoi me lèverai-je de la tombe ? Avec lui. – Qu’ai-je fait sur la terre ? Je l’ai lu. »

C’est beaucoup pour l’homme et peut-être pour l’humanité tout entière, mais pour le Livre lui-même, c’est terriblement peu.

 

« Pourquoi m’appelez-vous : Seigneur, Seigneur... et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Lc., 6, 46).

 

Et un agraphon, une parole inconnue de Jésus Inconnu, qui ne figure pas dans l’Évangile, est encore plus forte, plus terrible :

 

                Si vous êtes un avec moi

                et êtes couché sur mon sein,

                mais n’accomplissez pas mes paroles,

                je vous rejetterai 3.

 

Cela signifie que l’on ne peut lire l’Évangile sans faire ce qui y est dit. Mais qui d’entre nous le fait ? Voilà pourquoi c’est le moins lu, le plus inconnu des livres.

 

 

V

 

Le monde, tel qu’il est, et ce Livre ne peuvent coexister. C’est l’un ou l’autre : le monde doit cesser d’être ce qu’il est, ou ce Livre doit disparaître du monde.

Le monde l’a absorbé, comme un homme bien portant avale du poison, ou comme un malade prend un remède, et il lutte contre lui, pour l’assimiler ou le rejeter à jamais. Voici vingt siècles que dure ce combat, et au cours de ces derniers siècles la lutte est devenue si âpre qu’un aveugle même voit que ce livre et le monde ne peuvent coexister : c’est la fin de l’un ou de l’autre.

 

 

VI

 

Les hommes lisent l’Évangile en aveugles, parce qu’ils y sont habitués. Ils se disent tout au plus : « C’est une idylle galiléenne, un second paradis perdu, le songe divinement beau de la terre qui rêve du ciel, mais si on le réalisait, tout s’en irait au diable. » Pensée effrayante ? Non, habituelle.

Voici deux mille ans que les hommes dorment sur un couteau caché sous leur oreiller – l’habitude. Mais « le Seigneur a nom Vérité, et non habitude 4 ».

La taie qui recouvre notre œil lorsque nous lisons l’Évangile, c’est l’absence d’étonnement, l’habitude. « Les hommes ne s’éloignent pas assez de l’Évangile, ils ne le laissent pas agir sur eux comme s’ils le lisaient pour la première fois ; ils cherchent de nouvelles réponses à de vieilles questions ; ils distillent un moustique et avalent un chameau 5. »

Lire la millième fois comme si c’était la première, délivrer son œil de la « taie » de l’habitude, voir soudain et rester frappé d’étonnement, – voilà ce qu’il faut pour lire l’Évangile comme il convient.

 

 

VII

 

« On était frappé de son enseignement. » Ceci est dit au début et répété à la fin : « Toute la foule était frappée de son enseignement » (Mc., 1, 22 ; 2, 18).

« Le christianisme est étrange », dit Pascal 6. « Étrange », extraordinaire, étonnant. C’est par l’étonnement qu’on l’aborde, et plus on pénètre en lui, plus on s’étonne.

« Saint Matthieu voit le premier degré de la connaissance supérieure (la gnose) dans l’étonnement... ainsi que l’enseigne également Platon : l’étonnement est le commencement de toute connaissance », dit Clément d’Alexandrie, se rappelant peut-être un agraphon, tiré sans doute de l’original araméen de saint Matthieu, aujourd’hui perdu :

 

                Que celui qui cherche ne se repose pas...

                tant qu’il n’aura pas trouvé ;

                et, ayant trouvé, il sera étonné,

                étant étonné, il régnera ;

                régnant, il se reposera 7.

 

 

VIII

 

Le péager Zachée « cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de sa petite taille. Il courut donc en avant et monta sur un sycomore » (Lc., 19, 3, 6).

Nous aussi, nous sommes « de petite taille », et nous montons sur un sycomore – l’histoire – pour voir Jésus, mais nous ne le verrons pas, tant que nous n’aurons pas entendu dire : « Zachée, hâte-toi de descendre, car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison » (Lc., 19, 5). Ce n’est que lorsque nous l’aurons vu, aujourd’hui, dans notre maison, que nous le verrons, voici deux mille ans, dans l’histoire.

« La vie de Jésus », voilà ce que nous cherchons, sans le trouver, dans l’Évangile, parce qu’il a un autre but – non pas sa vie, mais la nôtre, notre salut, « car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Actes, 4, 12).

« Ces choses ont été écrites, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie » (Jn., 20, 31). Ce n’est qu’après avoir trouvé notre vie dans l’Évangile que nous y trouverons aussi la « vie de Jésus ». Pour apprendre comment il a vécu, il faut qu’il vive en celui qui veut l’apprendre. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi » (Gal., 2, 20).

Pour le voir, il faut l’entendre comme l’a entendu Pascal : « Je pensais à toi dans mon agonie, je versais telles gouttes de sang pour toi 8. » Et comme l’a entendu Paul : « Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » (Gal., 2, 20). Voilà ce qu’il y a de plus inconnu en lui, l’Inconnu : l’attitude personnelle de l’Homme Jésus envers l’homme, envers la personnalité, – avant mon attitude à son égard, la sienne envers moi ; voilà le miracle des miracles, voilà ce qui de tous les livres humains, ces feux terrestres, distingue cet éclair céleste, – l’Évangile.

 

 

IX

 

Pour lire dans l’Évangile la « vie de Jésus », l’histoire ne suffit pas ; il faut aussi voir ce qui est au-dessus d’elle, avant et après elle, le commencement du monde et sa fin ; il faut décider qui des deux domine l’autre, l’Histoire ou Jésus, et qui des deux juge l’autre, elle ou lui. Dans le premier cas, on ne peut le voir dans l’histoire ; ce n’est possible que dans l’autre cas. Avant de le voir dans l’histoire, il faut l’avoir vu en soi-même. « Demeurez en moi, et moi je demeurerai en vous » (Jn., 15, 4). À cette parole notée répond une parole non notée, un agraphon :

 

                Ainsi vous me verrez en vous

                comme quelqu’un qui se voit

                dans l’eau ou dans un miroir 9.

 

Ce n’est qu’en levant les yeux de ce miroir intérieur, – l’éternité, que nous le verrons aussi dans le temps – l’histoire.

 

 

X

 

« Jésus a-t-il existé ? » À cette question pourra seul répondre, non pas celui pour qui il a seulement existé, mais celui pour qui il a existé, existe et existera toujours.

Qu’il a existé, les petits enfants le savent, mais les sages l’ignorent. « Qui donc es-tu ? – Jusques à quand nous tiendras-tu l’esprit en suspens ? » (Jn., 8, 25 ; 10, 24).

Qui est-il, mythe ou histoire, ombre ou corps ? Il faut être aveugle pour confondre le corps avec l’ombre, mais à l’aveugle même il suffit de tendre la main, de tâter, pour se rendre compte que le corps n’est pas l’ombre. Personne n’eût pensé à demander si Jésus a existé, si, avant même de poser la question, l’esprit n’avait pas été obscurci par le désir qu’il n’eût pas existé.

Il est aussi inconnu, aussi énigmatique en 1932 qu’en 32, il reste le « signe qui provoquera la contradiction » (Lc., 2, 35). Son apparition miraculeuse dans l’histoire universelle est sur l’œil des hommes une taie perpétuelle ; ils aiment mieux nier l’histoire que l’accepter avec ce miracle.

Il faut pour le voleur qu’il n’y ait point de lumière ; pour le monde qu’il n’y ait pas de Christ.

 

 

XI

 

« Je l’ai lu, j’ai compris, j’ai condamné », dit de l’Évangile Julien l’Apostat 10. Notre Europe « chrétienne » et apostate ne le dit pas encore, mais elle le fait déjà.

Les hommes sont routiniers en tout et surtout en fait de religion. Il se peut que non seulement l’effrayante « pâte de perdition », massa perditionis, « la multitude née sans raison », multitudo quae sine causa nata est 11, l’« ivraie » de l’Évangile, mais aussi le froment du Seigneur que cette ivraie étouffe, continuent de croître comme il y a un demi-siècle sous deux signes, – les deux Vies de Jésus, de Renan et de Strauss.

On pourrait en parlant du livre de Renan dire comme l’Ange de l’Apocalypse : « Prends-le et dévore-le ! Il sera amer à tes entrailles, mais doux à ta bouche comme du miel » (Apoc., 10, 9). Mélanger le miel et le poison, cacher des épingles dans des boulettes de pain, je crois que dans cet art Renan est sans égal.

« Jésus ne sera pas surpassé... tous les siècles proclameront qu’entre les fils des hommes, il n’en est pas né de plus grand que Jésus. » – « Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton œuvre est achevée, ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une faute l’édifice de tes efforts : tu deviendras à tel point la pierre angulaire de l’humanité qu’arracher ton nom de ce monde serait l’ébranler jusqu’aux fondements 12. »

Voilà le miel, et voici le poison ou l’épingle dans la boulette de pain : le limpide prophète des Béatitudes devient peu à peu le « géant sombre » des Passions. Sur le chemin de Jérusalem, il commence à comprendre que toute sa vie a été une fatale erreur ; il le comprit définitivement sur la croix, et « il se repentit peut-être de souffrir pour une race vile 13 ». Bien pis : Lazare, de connivence avec Marthe et Marie, se coucha vivant dans le tombeau, pour abuser les gens par le miracle de la résurrection et « glorifier son Maître ». Celui-ci le savait-il ? Peut-être – mot cher à Renan –  « peut-être » le savait-il. Voilà bien la plus subtile allusion, le miel le plus empoisonné, l’épingle la plus acérée 14.

Quoi qu’il en soit, le « grand charmeur » – encore une expression aimée de Renan – « tomba victime d’une sainte folie ». Il se perdit lui-même sans sauver le monde ; il se trompa et trompa le monde comme jamais personne ne l’a trompé 15.

Mais alors que veut dire : « Entre les fils des hommes il n’en est pas de plus grand » ? Ce que veut dire dans la bouche de Pilate : « Ecce homo ». Renan dira « voici l’Homme » et se lavera les mains ; il dira « pierre angulaire de l’humanité » et il la retirera si doucement que nul ne s’en apercevra ; il se prosternera devant la Vérité, mais en tenant toujours cette pierre cachée dans son sein : « Qu’est-ce que la vérité ? »

La Vie de Jésus de Renan, c’est l’Évangile selon Pilate.

 

 

XII

 

Peut-être Bruno Bauer est-il plus innocent, lorsque, tremblant de fureur et d’épouvante, il clame comme le possédé aux pieds du Seigneur : « Vampire, vampire ! Tu as sucé tout notre sang 16 ! » Peut-être Strauss est-il plus honnête lorsqu’il fonce comme un ours contre l’épieu : « Qu’est-ce que la religion ? – Idiotisches Bewustsein. Qu’est-ce que la résurrection ? – Ein welthistorischer Humbug 17. »

Et, sinon Nietzsche lui-même, tout au moins sa pauvre âme, dans l’enfer terrestre de la démence, comprit-elle ce que n’a point compris Renan : la critique, le jugement de l’Évangile, pourrait bien devenir le Jugement dernier des juges : quod sum miser tum dicturus. Peut-être sa pauvre âme avait-elle compris sur quelle épaule il frappait – que l’ombre du malheureux me pardonne ! – avec la désinvolture d’un laquais, lorsqu’il écrivait : « Jésus est mort trop tôt ; s’il avait vécu jusqu’à mon temps, il aurait renoncé de lui-même à sa doctrine. » – « C’était un décadent très curieux, au charme séducteur, fait d’un mélange de grandeur, de maladie et de puérilité 18. »

 

 

XIII

 

« Vous nous donnez pour Dieu un personnage qui termina par une mort misérable une vie infâme. » Ces paroles effrayantes, le grand docteur de l’Église, Origène, les rapporte, sans doute parce qu’il sait que les croyants n’y verront même pas un blasphème, mais une simple absurdité, bien qu’elles viennent d’un homme intelligent et, comme nous dirions, « cultivé », le néoplatonicien Celse 19. Absurdité, qui semble ne pouvoir être dépassée. Elle l’a été pourtant : Celse ne doutait pas de l’existence de Jésus, et nous en avons douté.

 

 

XIV

 

Cette sottise ou cette folie scientifique que les siècles anciens n’avaient pas connue, la mythomanie, (Jésus est un mythe), le XVIIIe siècle l’a commencée, le XIXe l’a continuée, le XXe l’achève.

Charles Dupuis (1742-1809), membre de la Convention, dans son Origine de tous les cultes ou Religion universelle, ouvrage daté de l’an III de la République, soutient que Jésus, le double de Mithra, le Dieu du Soleil, sera bientôt pour nous ce que sont Hercule, Osiris et Bacchus 20. Vers la même époque, Volney, dans les Ruines ou méditations sur les révolutions des empires, assure que la vie évangélique du Christ n’est autre chose que le mythe du cours du soleil sur le zodiaque 21.

Au début du siècle dernier, Strauss, que certains théologiens protestants tiennent encore pour « génial », publia en 1836 sa Vie de Jésus ; sans le savoir et peut-être même sans le vouloir, il y ouvrait avec sa « mythologie évangélique » la voie à la « mythomanie ». Strauss a semé, Bruno Bauer a récolté. La critique du XIXe siècle tendit la main à la « mystique » antichrétienne du XVIIIe siècle. Bauer est déjà convaincu que Jésus, en tant que personnage historique, n’a jamais existé, que son image évangélique n’est que la libre création poétique du « premier évangéliste », Urevangelist, l’image mythique du « roi de la démocratie, de l’Anticésar », nécessaire aux couches inférieures et asservies du peuple. Et – fin dérisoire d’un commencement effrayant, souris enfantée par la montagne – on remplace Jésus par une personnalité fantôme, tirée de Sénèque et de Flavius Josèphe 22.

 

 

XV

 

On aurait pu espérer que grâce à la critique scientifique de l’Évangile, qui, à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe, détruisit jusqu’aux fondements la « mythologie » de Strauss, Bauer serait aussi oublié que Volney et Dupuis 23. Mais cet espoir ne s’est pas réalisé. La racine du XVIIIe siècle a donné au XXe de nouvelles pousses 24.

Qu’est-ce que la « mythomanie » ? Une forme pseudo-scientifique de la haine du Christ et du christianisme, une sorte de contraction des entrailles humaines pour rejeter ce remède ou ce poison. « Le monde me hait parce que je rends à son sujet ce témoignage que ses œuvres sont mauvaises » (Jn., 7, 7).

Voilà pourquoi, à la veille de la pire des œuvres du monde – la guerre, – le monde se mit à le haïr plus que jamais. Et l’on comprend trop bien que partout où l’on voulait en finir avec le christianisme, cette « découverte scientifique » que Jésus est un mythe ait été accueillie avec enthousiasme, comme si l’on n’attendait que cela 25.

 

 

XVI

 

Pour un connaisseur des origines du christianisme aussi profond que J. Weiss, les livres de Drews et de Robertson ne sont qu’« imagination déréglée », « caricature de l’histoire » : on pourrait en dire autant de tous les « mythologues » modernes 26.

La connaissance est lente et difficile, l’ignorance prompte et facile. Selon l’expression de Carlyle, elle remplit l’univers « du bruit assourdissant de la duperie », s’étale sur le monde comme une tache de graisse sur du mauvais papier, et elle est aussi ineffaçable.

Au cours de ces vingt-cinq dernières années, la critique allemande accomplit un exploit d’Hercule en nettoyant les écuries d’Augias de l’ignorance religieuse et historique, mais si l’on persiste dans la barbarie d’après-guerre, de telles montagnes de fumier vont bientôt s’amonceler dans les écuries qu’Hercule lui-même sera peut-être suffoqué par leur puanteur.

 

 

XVII

 

Jésus est le dieu préchrétien de Chanaan-Éphraïm, le dieu du soleil (Joschua Drews) ; il est aussi Josué ou le patriarche Joseph, ou Osiris, ou Attis ou Jason ; il est encore le dieu indien Agni – Agnus Dei, ou le géant babylonien Gilgamesh, ou simplement un « fantôme crucifié 27 ».

Le kaléidoscope de toutes les mythologies ou, pour mieux dire, de toutes les niaiseries multicolores, tourne, comme dans un délire, sur le fond noir de l’ignorance 28.

Pour tous ceux qui ont l’œil, l’oreille, le goût, l’odorat, le toucher historique, il est infiniment plus naturel de croire à l’existence réelle d’un phénomène aussi unique au monde que Jésus, que de le supposer inventé, créé par des hommes de rien, et de penser que des imposteurs inconnus ou des imbéciles dupés aient transformé le monde spirituel en imaginant quelque chose d’aussi réel, quoique infiniment plus neuf, que le système de Copernic 29.

 

 

XVIII

 

Qui donc, sauf Jésus lui-même, aurait pu « inventer », créer Jésus ? La communauté des « gens du peuple sans aucune instruction » ? (Act. 4, 13). C’est peu probable, mais il est encore moins probable que la plus vivante des figures humaines ait pu être composée, à l’aide de différents éléments mythologiques, dans la cornue savante des philosophes du temps. Pour que la personne historique de Jésus ait été la création d’un poète ou d’une communauté de poètes, il eût fallu que ce poète ou cette communauté se fussent eux-mêmes représentés en lui ; alors Jésus serait à la fois le poète et le poème, le créateur et la création. Ou, en d’autres termes, si Jésus n’était pas aussi grand et même plus grand que ne le représentent les Évangélistes, leur propre grandeur serait le miracle le plus inexplicable de l’histoire. Ainsi son mystère ne ferait que s’éloigner et devenir plus indéchiffrable 30.

Cela revient à dire que, pour peu qu’on l’approfondisse, le problème de l’existence de Jésus se ramène à une autre question : Jésus a-t-il pu ne pas exister, alors qu’une image telle que la sienne nous est offerte dans un livre tel que l’Évangile 31 ?

 

 

XIX

 

« Il a existé » : voilà ce qu’aucun des témoins non chrétiens qui furent ses contemporains n’a jamais affirmé avec la netteté qu’exige la critique scientifique. C’est là un des principaux arguments des mythologues. Mais est-il aussi probant qu’ils le pensent ? Pour s’en rendre compte, il faut préalablement répondre aux trois questions suivantes :

D’abord, quand les témoins non-chrétiens commencent-ils à parler de Jésus ? Avant qu’une religion ne devienne un évènement historique visible, ce qui n’eut lieu pour le christianisme que dans le premier quart du IIe siècle, les historiens ne peuvent parler du fondateur de cette religion. Or, comme c’est précisément à cette époque que remontent les premiers témoignages des historiens romains sur Jésus, l’argument négatif, tiré du fait qu’on aurait commencé trop tardivement à parler de lui, tombe.

Ensuite, parlera-t-on beaucoup ou peu de lui ? Très peu. Des gens éclairés vont-ils se prodiguer en phrases pour un barbare obscur, un Juif rebelle, crucifié cent ans auparavant dans une province lointaine, perdu dans la multitude de ses semblables, propagateur d’« une absurde et extravagante superstition » ? Car c’est précisément en ces quelques mots que les historiens romains caractérisent Jésus.

Enfin, comment parlera-t-on de lui ? Comme les gens bien portants parlent d’une épidémie inconnue, pire que la lèpre et la peste, qui les menace. Et c’est bien ainsi qu’on parle de Jésus.

 

 

XX

 

Le premier témoignage non chrétien est la lettre que Pline le Jeune, proconsul de Bithynie, adressa en 112 à l’empereur Trajan. Pline lui demande ce qu’il doit faire des chrétiens. Dans toute la région, non seulement dans les grandes villes, mais aussi dans les villages les plus éloignés, ils sont en grand nombre, appartenant aux deux sexes, à tous les âges, à toutes les conditions ; et cette « contagion » se répand de plus en plus ; les temples sont désertés, les sacrifices aux dieux se tarissent. Lui, Pline, fait juger les coupables et les interroge ; les uns, répudiant la « superstition », font des libations, brûlent des aromates devant la statue de César et « médisent du Christ, male dicerent Christo » ; d’autres s’obstinent. Mais tout ce qu’il parvient à savoir se réduit à ceci « qu’au jour indiqué, avant le coucher du soleil, ils se réunissent et chantent un hymne au Christ comme à un Dieu ; ils jurent de ne pas mentir, de ne pas voler, de ne pas forniquer, etc. Ils s’assemblent aussi pour des repas en commun, d’ailleurs absolument innocents » (sans doute s’agit-il de l’Eucharistie). Il a fait mettre à la question deux servantes (diaconesses), mais elles ne lui ont rien révélé, « sinon une superstition absurde et extravagante, superstitionem pravam et immodicam 32 ».

Ce témoignage a déjà ceci d’important qu’il confirme l’exactitude et l’authenticité historiques de tout ce que les Épîtres et les Actes des Apôtres nous apprennent sur les premières communautés chrétiennes. Mais plus importants encore sont les mots : « Ils chantent un hymne au Christ comme à un Dieu. » Si Pline avait appris par les chrétiens que le Christ était pour eux un dieu seulement, il eût écrit : « Ils chantent un hymne à leur dieu, le Christ. » Si donc il écrit : « Au Christ comme à un dieu, Christo quasi Deo », c’est évidemment parce qu’il sait que pour les chrétiens le Christ est non seulement un Dieu, mais aussi un homme. Par conséquent dès les années 70 (en 112 certains chrétiens de Bithynie étaient chrétiens depuis plus de vingt ans), donc quarante ans après la mort de Jésus, ceux qui croient en lui savent, se souviennent, et le témoin non chrétien l’admet, que l’homme Jésus a existé 33.

 

 

XXI

 

Le second témoignage, celui de Tacite, est presque contemporain de celui de Pline (115 environ). Après avoir signalé les rumeurs qui imputaient à Néron l’incendie de Rome (en 64), Tacite continue : « Pour mettre fin à ces bruits, il chercha les coupables, et infligea les plus cruelles tortures à des malheureux abhorrés par leurs infamies qu’on appelait vulgairement chrétiens. Le Christ, d’où leur vint ce nom, avait été condamné au supplice sous Tibère, par le procurateur Ponce Pilate. Réprimée sur le moment, cette exécrable superstition, exitiabilis superstitio, ne tarda point à se répandre de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait pris naissance, mais jusque dans Rome même, où affluent et se grossissent tous les dérèglements et tous les crimes. On commença par se saisir de ceux qui s’avouaient chrétiens et, ensuite, sur leur déposition, d’une multitude immense qui fut moins convaincue d’avoir incendié Rome que d’avoir la haine du genre humain, odium humani generis 34. »

 

 

XXII

 

Tacite est un historien des plus scrupuleux. Lorsqu’il se borne à rapporter des bruits, il ne manque point de le signaler ; donc, ce qu’il dit sur le supplice de Jésus n’est pas une vague rumeur, mais un renseignement provenant, comme tous ceux que l’on trouve chez lui, ou des témoignages, incontestables à ses yeux, d’historiens antérieurs, ou même de sources officielles. Il est également hors de doute qu’aucune main chrétienne n’a altéré ce témoignage, car elle n’aurait pas laissé subsister les dernières paroles qui sont peut-être les plus vigoureuses, les plus sereines et les plus cruelles que l’on ait prononcées au sujet du christianisme 35. Paroles brèves et lourdes, sonores comme des boules de cuivre tombant dans une urne de fer. Tacite parle avec tranquillité, mais dans chacune de ses phrases bout la haine, semblable à cette résine dont étaient enduites les « torches de Néron », qui seront suivies de combien d’autres !

Véritable Romain, incarnation parfaite du Droit sur la terre, Tacite, en jugeant les chrétiens, est équitable à sa façon. Aussitôt après les terribles paroles qu’il prononce à leur sujet, il ajoute : « Aussi, quoique coupables et dignes du dernier supplice, on se sentit ému de compassion pour ces victimes qui semblaient immolées moins au bien public qu’au passe-temps d’un barbare. »

Est-ce parce qu’il ne les connaît pas que cet homme si juste juge ainsi les chrétiens ? Peut-être, au contraire, les connaît-il aussi bien que nous. « Enfants, aimez-vous les uns les autres. » Le mystérieux vieillard d’Éphèse, le presbytre Jean, qui mourut en murmurant ces paroles, est presque le contemporain de Tacite. Celui-ci aurait pu connaître aussi ceux qui avaient vu les martyrs de l’an 64, et parmi eux Pierre et Paul ; il aurait pu voir dans leurs yeux le reflet de l’Amour Céleste descendu sur la terre. Or, voici son jugement : « Ils ont la haine du genre humain. »

Qu’est-ce donc sinon le choc jusqu’alors inconnu de deux mondes, infiniment plus opposés que le christianisme et le paganisme, du monde d’ici-bas et de l’autre monde ? Tacite ne sait pas encore, mais pressent déjà que Rome – le monde – et le Christ ne pourront coexister. Ou le monde ou lui. Et Tacite a raison, plus raison peut-être que tous les historiens, même chrétiens, depuis deux mille ans.

Ce que Tacite dit du Christ nous montre, mieux que tout, que ses Annales sont comme celles de Rome elle-même plus durables que l’airain, aere perennius. Et voici que la réponse à la question : Jésus a-t-il existé ? est gravée sur cet airain.

 

 

XXIII

 

Le troisième témoignage, un peu postérieur à Tacite (en 12o environ), est celui de Suétone.

« Néron a fait beaucoup de mal, mais non moins de bien. Les chrétiens, hommes d’une superstition nouvelle et malfaisante, superstitionis novae et maleficae, furent mis à mort. » Ceci se trouve dans la Vie de Néron, et dans la Vie de Claude. Suétone dit : « Il chassa de Rome les Juifs, excités par un certain Chrestus, qui se révoltaient continuellement 36. » Ici le nom du Christ est déformé en Chrestus. Les « mythologues » se sont accrochés à cette paille, prétendant qu’il s’agirait là d’un inconnu nommé Chrestus, un esclave fugitif peut-être. (Chrestus, « Utile », est en effet un nom très répandu chez les esclaves 37.) Mais nous savons bien que sous le règne de Claude, il n’y eut aucun Juif rebelle de ce nom ; nous savons également par saint Justin, Athanagore et Tertullien, qu’on appelait alors les chrétiens : chrestiani. Le Chrestus de Suétone ne peut donc être personne d’autre que le Christ 38.

 

 

XXIV

 

Le quatrième témoignage, le plus ancien de tous, remontant à 93-94, se trouve dans les Antiquités juives de Flavius Josèphe.

Lorsqu’on sait ce qu’est Josèphe – un renégat de la foi juive, traître et transfuge passé dans le camp romain, lors de la guerre de 70, annaliste attitré des Flaviens, empressé à plaire aux Romains et à les flatter, on peut prévoir qu’il gardera le silence au moins autant que les historiens latins, quoique pour d’autres motifs, sur le christianisme en général et sur le Christ-Messie, Roi d’Israël, en particulier, désireux qu’il est d’écarter de lui et de son peuple tout soupçon de rébellion, bien qu’il eût jadis prit part à la révolte 39.

Mais il lui sera difficile de passer le christianisme entièrement sous silence : les chrétiens étaient trop connus à Rome depuis la guerre de Judée et les persécutions de Domitien.

À en juger d’après les manuscrits qui nous sont parvenus, Josèphe parle de Jésus en deux endroits. Le premier passage est une interpolation chrétienne qui, pour avoir été faite très tôt (au IIe siècle, semble-t-il) n’en est pas moins évidente et fort grossière. Mais comme sa place dans la suite du récit est très naturelle 40, comme la deuxième mention faite plus loin de Jésus (« le frère de Jésus, appelé le Christ ») suppose qu’il avait été déjà parlé de lui, comme enfin Origène y fait allusion 41, il est très vraisemblable qu’il y avait réellement là un passage déformé plus tard par une interpolation chrétienne. Si l’on écarte tout ce qu’il est impossible d’attribuer à Josèphe et si l’on modifie légèrement quelques détails pour les rendre plus acceptables, voici ce qui restera :

 

Or, en ce temps-là, apparut Jésus appelé le Christ, un thaumaturge habile, qui prêchait les hommes avides de nouveauté et qui séduisit beaucoup de Juifs et d’Hellènes. Et même après que Ponce Pilate, sur la dénonciation de nos premiers hommes, l’eut puni de mort sur la croix, ceux qui l’avaient d’abord aimé (ou qu’il avait d’abord trompés) ne cessèrent de l’aimer jusqu’à la fin. Il existe encore de nos jours une communauté qui reçut de lui le nom de chrétiens 42.

 

L’authenticité du deuxième passage est admise par la majorité des critiques, même de gauche. Après avoir mentionné l’usurpation du grand prêtre Hannas le Jeune (parent de celui qui jugea Jésus), qui eut lieu après le départ du procurateur Festus et avant l’arrivée d’Albinus (au début de 64), Josèphe poursuit :

 

Hannas... croyant trouver une occasion favorable... réunit le sanhédrin pour juger le frère de Jésus, appelé le Christ... dont le nom était Jacques, et, l’ayant accusé avec d’autres d’avoir transgressé la loi de Moïse, il le fit lapider 43.

 

C’est ainsi que le témoignage juif confirme le témoignage romain : Jésus a existé.

 

 

XXV

 

Le cinquième témoignage se trouve dans le Talmud.

Ses parties les plus anciennes – les « narrations, agada », les « enseignements, halaka » et les « paraboles, meschalim » des grands rabbins remontent incontestablement au milieu du IIe siècle et probablement au début du Ier – donc aux premiers jours de Jésus : le rabbi Hillel et le rabbi Schammaï sont presque des contemporains du Seigneur 44.

Dès la première moitié du IIe siècle, les docteurs du Talmud transforment l’Évangelion en Avengilion, la « Mauvaise Nouvelle », ou en Avongilaon, la « Puissance du péché, de l’iniquité 45 ». Le 12e verset de la plus sainte des prières d’Israël Schemone Esre, où les apostats, les minim, et les « Nazaréens » (ce sont les deux noms des chrétiens) sont voués à la malédiction – « qu’ils périssent subitement et que leur nom même soit effacé du Livre de la Vie ! » – remonte, nous le savons avec certitude, à la fin du Ier siècle au plus tard. Donc, dès ce moment, Israël avait compris que ses destins éternels se décidaient par « celui qui pend sur la croix », – par le Christ 46.

 

 

XXVI

 

Le Talmud ne met pas en doute que Jésus ait fait des miracles et des guérisons : c’est dans ce dessein que, d’après une légende, il aurait volé dans le temple de Jérusalem le « Nom ineffable » (Iahve) et, selon une autre légende plus ancienne, datant environ de l’an 100, aurait « apporté d’Égypte la magie dans les incisions de son corps » – les tatouages 47. Tout à la fin du Ier siècle, le rabbi « apostat » Jacob de Kefara continue à faire des miracles par le nom de Jésus 48.

Au jour du jugement (la veille du samedi de Pâques) fut pendu Jeschua Hannozeri (Jésus le Nazaréen), et auparavant un héraut marcha devant lui pendant quarante jours, en annonçant : « Voici Jésus le Nazaréen qui va être lapidé pour avoir fait de la magie, trompé et séduit Israël. Celui qui sait par quoi le justifier, qu’il vienne et qu’il témoigne. » Mais on ne trouva pas de justification et il fut pendu (crucifié), – est-il dit dans la partie la plus ancienne du Talmud de Babylone 49.

Il ressort de tout cela que les témoins juifs savent mieux encore que les romains que le Christ a existé ; ils savent aussi ce qu’ignorent les autres, comment il a vécu et pourquoi il est mort.

Ce ne sont, il est vrai, que des points isolés dans l’espace et le temps, mais si on les relie par une ligne on obtiendra la figure géométrique facilement reconnaissable du corps historique du Christ que nous voyons dans l’Évangile.

 

 

XXVII

 

Et voici ce qu’il y a peut-être de plus mortel pour les « mythologues ». Tous ces témoins ont pour Jésus la haine la plus violente que les hommes peuvent avoir pour un autre homme. Pourtant il ne vient à l’esprit d’aucun de dire : « Jésus n’a pas existé », et cela seul aurait cependant suffi à anéantir l’Ennemi.

 

 

XXVIII

 

Saint Justin Martyr, un Hellène qui se convertit au christianisme en 130, naquit en Palestine, dans l’antique ville de Sichem, Flavia Neapolis, vraisemblablement à la fin du Ier siècle. Pouvait-il ignorer ce que disaient de Jésus les Juifs de Palestine ?

« Jésus le galiléen est le fondateur d’une hérésie impie et inique. Nous l’avons crucifié et ses disciples ont volé son corps et trompé les gens en disant qu’il a ressuscité et est monté au ciel », affirme l’interlocuteur de Justin, Tryphon le Juif. Il n’y a aucune raison pour que ce témoignage n’exprime pas ce qui était pour les Juifs palestiniens, à la fin du Ier siècle ou au début du IIe, la vérité historique. Les enfants et les petits-enfants de ceux qui avaient crié : « Crucifie-le ! » savaient – et ils s’en vantaient – que leurs pères et grands-pères l’avaient réellement fait crucifier. Et de nouveau nul d’entre eux ne s’avise de penser que Jésus n’a pas existé 50. Et pourtant, ils savent certes mieux que nous s’il a ou non existé, non seulement parce qu’ils sont plus près de lui de deux mille ans, mais aussi parce que leur œil est construit autrement que le nôtre : ils voient moins bien les petites choses, mieux les grandes ; sur leur œil ne pèse point comme sur le nôtre la « fascination de la futilité », fascinatio nugacitatis 51. Voilà pourquoi il ne pouvait leur arriver à eux, les pires ennemis du Christ, ce qui nous est arrivé à nous, chrétiens : dans la maison de l’humanité, dans l’histoire universelle, le Christ a disparu comme une épingle égarée.

 

 

XXIX

 

Le premier témoin chrétien antérieur aux Évangélistes est Paul. L’authenticité de son témoignage est considérablement renforcée du fait qu’il vient d’un ancien ennemi de Jésus, de Saül, le persécuteur des chrétiens.

La force du témoignage de Paul est telle qu’avant de dire « Jésus n’a pas existé », il faudrait dire : « Paul n’a pas existé », et pour cela rejeter l’authenticité non seulement de toutes ses Épîtres, mais encore de tout le Nouveau Testament, de toutes les œuvres des Apôtres (de l’an 90 à 150) qui sont les plus sûrs témoins de Paul, et enfin de tous les apologètes du IIe siècle ; en d’autres termes, il faudrait détruire toute la littérature de l’histoire des origines du christianisme 52.

 

 

XXX

 

Que signifient donc les paroles de Paul : « Et si nous avons connu, selon la chair, le Christ lui-même, nous ne le connaissons plus de cette manière ? » (II Cor., 5, 16).

Nous ne saurions déchiffrer d’un coup cette énigme, nous ne la déchiffrerons qu’à mesure que nous connaîtrons le Christ Inconnu. Mais il suffit de l’aborder pour voir que ces paroles ne peuvent signifier, comme le prétendent les critiques « libres », que Paul ne connaît que le Christ céleste, et ne connaît ni ne veut connaître le Christ terrestre.

 

Ô Galates insensés ! qui donc vous a ensorcelés jusqu’à vous faire renier la vérité, vous aux yeux de qui a été si vivement dépeint Jésus crucifié chez vous ? (Gal., 3, 1).

 

Dépeint, προεγραφη, signifie « peint sur la toile avec le pinceau d’un artiste ». Comment Paul aurait-il pu le dépeindre s’il ne l’avait vu, ne l’avait connu « selon la chair 53 » ? « N’ai-je pas vu Jésus, notre Seigneur ? » (I Cor., 9, 1). Est-ce à la seule vision sur le chemin de Damas que se rapportent ces paroles ? – « Qui es-tu ? » demande Paul au Christ dans sa vision, parce qu’il ne sait pas encore que celui-ci et celui selon la chair ne font qu’un ; et ce n’est que lorsque le Seigneur lui répond : « Je suis Jésus », qu’il le reconnaît, à sa voix et à son visage (Actes, 9, 5). C’est sur cette identité entre celui qu’il a connu en réalité et celui qu’il a connu dans sa vision que repose toute la foi de Paul.

 

 

XXXI

 

La conversion de Paul au christianisme date probablement de l’automne 31, soit un an et demi après la mort de Jésus 54.

 

Au bout de trois ans, je montai à Jérusalem pour faire connaissance avec Céphas, et je demeurai auprès de lui environ quinze jours (Gal., I, 18).

 

Paul, pendant ces quinze jours, aurait-il pu ne pas s’informer auprès de Pierre de la vie de Jésus et ne pas chercher à le connaître « selon la chair » ?

À quel point il l’a bien connu, nous le voyons d’après ses épîtres. « On pourrait faire une petite Vie de Jésus avec les épîtres ». – Renan l’avait déjà compris 55.

Paul sait que Jésus est « né d’une femme », qu’il est « de la race de David », qu’il a été « soumis à la loi (de la circoncision) » ; il sait qu’il a un frère, Jacques ; que le Seigneur a prêché ayant auprès de lui douze disciples ; qu’il a fondé une communauté distincte du judaïsme, qu’il s’est reconnu pour le Messie, le Fils unique de Dieu, mais que dans sa vie terrestre il « s’est fait pauvre », « s’est anéanti », ayant pris « la forme d’un serviteur », qu’il alla volontairement à la mort sur la croix, qu’il institua la Cène dans la nuit où il fut livré, qu’il a été trahi par un de ses disciples et que, victime des Anciens juifs, il a été crucifié et qu’il est ressuscité 56.

La force de ces témoignages de Paul est telle que, n’y en eût-il pas d’autres, nous saurions, avec une précision que nous ne possédons pas pour maints personnages historiques, non seulement que le Christ a existé, mais encore comment il a vécu, ce qu’il disait, ce qu’il faisait et pourquoi il est mort.

 

 

XXXII

 

Pline, Tacite, Suétone, Josèphe, le Talmud, Paul – six témoins indépendants les uns des autres qui, venant des côtés les plus opposés, disent la même chose, et avec les voix les plus différentes. Il est vrai que l’on aura beau nous affirmer d’un homme qu’il a existé, nous pouvons encore en douter, mais comment ne pas croire lorsque nous voyons et entendons cet homme lui-même ? Or, c’est bien ainsi que nous le voyons et l’entendons dans l’Évangile.

« Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux... et que nos mains ont touché... nous vous l’annonçons », dit, sinon Jean lui-même, « le disciple que Jésus aimait » (Jn., 19, 26), tout au moins celui qui a entendu les paroles de Jean (I Jn., 1, 3). – « Ce n’est pas en suivant des fables (des mythes) habilement composées que nous vous avons fait connaître la puissance... de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; c’est pour avoir vu sa majesté de nos propres yeux », dit Pierre, comme s’il pressentait déjà notre « mythologie » (II Pr., 1, 16).

Si pour connaître il faut aimer, et si jamais personne ne fut aimé plus que Jésus ne fut aimé de ses disciples, alors jamais nul ne fut connu mieux qu’il ne fut connu par eux, et jamais personne n’eut plus qu’eux le droit de dire : « Nous avons entendu de nos propres oreilles, nous avons vu de nos propres yeux. »

 

 

XXXIII

 

« Nous sommes forcés de reconnaître aux témoignages chrétiens des premières générations qui suivirent les années 30 sur les principaux évènements de la vie de Jésus l’authenticité la plus grande que l’on puisse trouver dans l’histoire », dit un critique très libre et, en tout cas, aucunement suspect d’apologétique ecclésiastique 57. Et, d’après un autre, « nos renseignements sur Socrate sont moins certains que sur Jésus, car Socrate est dépeint par des écrivains, et Jésus par des hommes non lettrés, presque par des ignorants 58 ».

On peut dire que l’Évangile est le livre le moins inventé, le plus spontané, le plus inattendu, le plus involontaire, et, comme tel, le plus véridique de tous les livres passés présents et probablement futurs.

 

 

XXXIV

 

Que signifient alors les « contradictions » que l’on trouve dans les Évangiles ? Jésus est-il ou n’est-il pas fils de Joseph ? Est-il né à Bethléem ou à Nazareth ? A-t-il prêché en Galilée seulement ou à Jérusalem aussi ? A-t-il institué ou non la Cène ? A-t-il été crucifié le 14 ou le 15 de Nizan, etc. ? Un enfant intelligent aperçoit ces contradictions et comprendrait que l’on ne saurait les éluder.

« L’harmonie secrète vaut mieux que l’harmonie manifeste. » – « Les contraires sont concordants », enseigne Héraclite comme l’enseignent aussi les Évangiles. Les contradictions apparentes, les antinomies réelles dont est faite la musique de « l’harmonie secrète », existent partout dans le monde et dans la religion plus qu’ailleurs. D’autre part, nous savons bien par notre expérience quotidienne que lorsque deux ou plusieurs témoins de bonne foi relatent le même évènement, ils ne s’accordent que sur l’essentiel, mais se contredisent sur le reste, parce que chacun voit à sa façon. Ces « contradictions » sont précisément le meilleur indice de véridicité : de faux témoins se seraient entendus pour ne pas se contredire.

Trois des témoins – Marc, Matthieu et Luc – sont différents, « contradictoires » et par conséquent indépendants l’un de l’autre : cependant ils sont d’accord sur l’essentiel ; enfin le quatrième témoin, Jean, quoique contredisant les trois autres, s’accorde également avec eux dans l’essentiel. C’est ainsi qu’avec chaque nouvel Évangile l’authenticité du témoignage commun grandit en progression géométrique.

« Si une logique comme celle de Marcion eût prévalu, nous n’aurions plus qu’un Évangile, et la meilleure marque de la sincérité de la conscience chrétienne est que les besoins de l’apologétique n’aient pas supprimé la contradiction des textes en les réduisant à un seul 59. »

« Le grand nombre de divergences dans la transmission des paroles de Jésus et dans les relations de sa vie prouve que les témoignages évangélistes sont librement puisés dans des sources qui coulent indépendamment les unes des autres. » Si la première communauté avait inventé le « mythe du dieu Jésus », elle se serait certainement préoccupée de l’unité de l’invention et aurait effacé les contradictions 60. C’est précisément là où l’image de Jésus contredit réellement ou apparemment la foi de la communauté religieuse que « nous pouvons toucher sous elle le granit inébranlable de la tradition 61 ». C’est là aussi que se manifeste le mieux toute l’impossibilité historique de la « mythologie ».

Si l’essentiel pour les premiers chrétiens était l’identité de l’Homme Jésus avec le Messie-Christ de l’Ancien Testament, dans quel but auraient-ils introduit dans le « mythe » de Jésus tant de traits historiques nullement prédits dans l’Ancien Testament ou en contradiction flagrante avec ses prédictions, comme s’ils s’appliquaient à construire le « mythe » d’une main pour le détruire de l’autre 62 ?

 

 

XXXV

 

Il suffit d’ouvrir l’Évangile pour sentir s’en exhaler l’odeur de cette terre même où vécut Jésus et des jours mêmes où il vécut. « Ici, en Palestine, tout est historique », telle est la conclusion à laquelle aboutit l’un des meilleurs connaisseurs de la Palestine, après trente années de pérégrinations sur les traces du Seigneur. Celui-là ne doutera point de l’existence de Jésus qui, sur la Terre Sainte, marche presque à chaque pas sur l’empreinte des pieds de Jésus.

Les indications réitérées et détaillées que l’on trouve dans les quatre Évangiles sur des points bien déterminés du temps et de l’espace, c’est-à-dire de la réalité, ou, en d’autres termes, les indications montrant que les évènements évangéliques ne sont point du « mythe », mais de l’histoire, sont trop significatives. Non, ce n’est pas un « dieu Jésus » irréel que la primitive Église est venue chercher ici, en Palestine, mais au contraire elle s’est présentée devant la face de l’univers avec le témoignage clair et irrécusable que l’Homme Jésus avait été un personnage historique 63.

 

 

XXXVI

 

Alors, comment se fait-il qu’après tout cela les hommes aient pu douter de l’existence du Christ ? La « mythologie » vient-elle uniquement de la malveillance unie à la sottise et à l’ignorance ? Non, hélas ! pas uniquement. Il y a une cause plus profonde et plus terrible cachée dans le christianisme lui-même : c’est cette éternelle maladie de l’esprit et de la volonté humaines que la primitive église appelle le « docétisme », du mot grec δοχειν, « paraître ». Les docètes sont ceux qui ne veulent pas connaître le Christ « selon la chair » et pour qui il n’a qu’une chair « apparente ».

« Le corps visible de Jésus n’est qu’une ombre, un fantôme, umbra, phantasma, corpulentia putativa », enseigne Marcion, le premier docète, à la fin du IIe siècle 64. « Jésus n’est pas, né, mais il est descendu directement du ciel à Capernaüm, ville de Galilée, la 15e année du règne de Tibère César. » C’est ainsi que commence l’Évangile de Luc, « corrigé » par Marcion 65. Jésus n’est pas mort : « Simon le Cyrénéen a été crucifié à sa place. » – « Il n’a souffert que par son ombre, passum fuisse quasi fier umbram », enseigne le gnostique Marcius.

Et à son tour, Athanase le Grand, un des piliers de l’orthodoxie, dira plus tard : « C’est uniquement pour tromper et vaincre Satan que le Seigneur s’est écrié sur la croix : Lama sabactani 66 ! » Et une autre colonne de l’Église, saint Jean Chrysostome, dira que le Seigneur, en cherchant des fruits sur un figuier stérile, ne faisait que « simuler la faim 67 ». D’après Clément d’Alexandrie, « Jésus n’avait pas besoin de nourriture » : un fantôme ne mange, ni ne boit 68. Le cri de Jésus sur la croix : « J’ai soif », signifie : « J’ai soif de sauver le genre humain », dira Ludolphe de Saxe, qui écrivit au XIVe siècle l’une des premières Vies de Jésus. « Jésus n’est qu’un fantôme crucifié », diront aussi les docètes de notre temps, les « mythologues » 69. C’est ainsi que de Marcion jusqu’à nos jours, en passant par Jean Chrysostome et Athanase le Grand, tout le christianisme est imprégné de docétisme.

 

 

XXXVII

 

Voilà pourquoi les hommes les plus incrédules de notre temps ont cru avec tant de facilité au plus absurde des mythes – à celui de Jésus.

Qu’est-ce, en fin de compte, que le docétisme ? Une tentative pour voler au Sauveur le monde sauvé, pour accomplir un second meurtre du Christ, pire que celui du Golgotha : là son corps seul fut tué, ici on tue l’âme et le corps ; là, Jésus seul fut tué, ici l’on tue Jésus et le Christ. « À la fin (sur la croix), le Christ s’est envolé de Jésus », enseignent les docètes 70, et il n’y est resté que son apparence humaine, la « forme », le « schéma » (homoiôma, schêma, ce sont les paroles effrayantes de Paul, Rom., 8, 3 ; Phil., 2, 7), la figure géométrique de l’homme, le cocon transparent et vide du papillon envolé.

Si cette tentative avait réussi, tout le christianisme, l’Église elle-même, corps du Christ, serait tombé en poussière, comme un vêtement mangé par les mites. Voilà pourquoi le dernier et le plus grand « Docète », ce sera le « Pseudo-Christ », l’Antéchrist. Notre docétisme est le chemin aisé qui mène tout droit vers lui.

 

 

XXXVIII

 

Tout cela n’est évidemment qu’une pauvre entreprise, car, au fond, le docétisme – l’apparence substituée à la réalité, le leurre, le brouillard, l’escamotage – n’est qu’une vaine tentative pour faire que ce qui fut n’ait pas été. Malgré tout, les hommes, et le Docète, l’éternel Escamoteur, plus encore que les hommes, savent que le Christ fut.

Du souffle de sa bouche, le Seigneur tuera l’Ennemi par ces seuls mots : « Je fus. »

 

 

XXXIX

 

Demander aujourd’hui : « Le Christ a-t-il existé ? » c’est dire : « Le christianisme existera-t-il ? » Voilà pourquoi lire l’Évangile comme il convient, pour y voir non seulement le Christ céleste, mais aussi le Christ terrestre, et le connaître enfin « selon la chair », c’est aujourd’hui sauver le christianisme, le monde.

 

 

XL

 

Il erre dans le monde comme une ombre, tandis que son corps est emprisonné par l’Église dans la robe d’or des icones. Il faut retrouver son corps dans le monde et délivrer le Prisonnier de l’Église.

 

 

XLI

 

L’Église – les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle – sera peut-être sauvée de la terrible maladie du docétisme, mais cela ne suffit pas : il lui faut sauver le monde. L’Église connaît le Christ « selon la chair », mais le monde ne le connaît plus ou ne veut pas le connaître. Le chemin éternel de l’Église va de Jésus Terrestre au Christ Céleste ; le monde, pour être sauvé, doit suivre le chemin inverse, non pas contre l’Église, mais vers elle, en allant du Christ vers Jésus.

Le chemin de l’Église va vers le Christ connu, le chemin du monde vers Jésus inconnu.

 

 

 

 

 

II

 

L’ÉVANGILE INCONNU

 

 

I

 

JE ne manquerai pas de noter dans mes Explications (des paroles du Seigneur) tout ce que naguère j’ai bien appris et bien retenu des Anciens, les Presbytres, étant très assuré de la vérité de leurs dires. Car, contrairement au vulgaire, je n’ai point recherché les grands parleurs, mais ceux qui enseignent la vérité, ni ceux qui rappellent les commandements profanes, mais bien les préceptes imposés à notre foi par le Seigneur et émanés de la Vérité elle-même. Que si quelqu’un survenait de ceux qui avaient suivi les Anciens, je m’informais de leurs discours. Que dirait André, ou Pierre, Philippe ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur, et que disent Aristion et Jean l’Ancien (disciples du Seigneur). Car j’estimais que je trouverais plus de profit dans ce qui vient non des livres, mais d’une voix vivante et intarissable 71.

C’est en ces termes que vers l’an 150, Papias, évêque d’Hiéropolis en Phrygie, le plus proche témoin des disciples du Seigneur, s’exprime dans la préface des cinq livres de ses « Explications des paroles du Seigneur », trésor que les orthodoxes ont détruit et qui contenait peut-être beaucoup de Paroles inconnues de nous et non moins authentiques que celles des Évangiles. Ce témoignage, le plus ancien que nous possédions, est des plus précieux, parce qu’il est presque unique, sur le milieu d’où sortirent les Évangiles.

 

 

II

 

Un témoignage un peu postérieur, datant de 185 environ, d’Irénée, évêque de Lyon, est également précieux en ce qu’il confirme le témoignage de Papias. Irénée nous rapporte ce qu’il a entendu et vu dans sa jeunesse et dont sa mémoire a conservé le vivant souvenir. « Je me rappelle mieux ce qui s’est passé alors que les faits récents, car nos connaissances d’enfant font corps avec notre âme. » Dans ces souvenirs sur saint Polycarpe martyr, évêque de Smyrne, un vieillard centenaire, il dira : « Il nous racontait ses entretiens avec Jean et avec les autres de ceux qui avaient connu le Seigneur, et comme il gardait dans sa mémoire... ce qu’il avait appris d’eux, tout étant conforme aux Écritures... Je l’ai gravé, non sur un papyrus, mais dans mon cœur, exactement et pour toujours 72. »

 

 

III

 

Le sens des deux témoignages est très clair, si étrange qu’il puisse nous paraître. Dans l’Église, depuis les jours de la vie terrestre du Seigneur jusqu’à la fin du IIe siècle, et plus loin encore, jusqu’aux IIIe-IVe siècles, jusqu’à l’historien ecclésiastique Eusèbe, la chaîne vivante de la tradition se déroule comme une sorte d’appel, transmis de siècle en siècle, de génération en génération : « Avez-vous vu ? » – « Nous avons vu ! » – « Avez-vous entendu ? » – « Nous avons entendu ! » – Ainsi retentit dans le cœur des fidèles la « voix vivante et intarissable ». Il existe par delà l’Évangile quelque chose qui lui est égal, sinon supérieur, parce que plus authentique, plus près du Christ vivant ; ce qui est dit vaut mieux que ce qui est écrit ; ceux qui ont vu, entendu le Seigneur savent, se rappellent sur lui ce que l’Évangile ne sait plus, ne se rappelle plus.

 

 

IV

 

Ce même sens étrange, presque effrayant, nous le retrouvons dans une légende des gnostiques, fort ancienne, semble-t-il : « Le Seigneur, après son ascension, revint de nouveau sur la terre et passa onze ans avec ses disciples, en leur enseignant beaucoup de mystères. » C’est là, vraisemblablement, la partie la plus ancienne de la légende, et voici la plus récente : « Et il leur ordonna d’écrire tout ce qu’ils avaient vu et entendu de lui 73. » Cette partie est postérieure parce que, pendant les jours, les mois, les années qui suivirent immédiatement la disparition du Seigneur, ses disciples n’avaient pas le temps d’écrire : l’Avènement qu’ils attendaient était trop imminent : à quoi bon des rouleaux de livres, lorsque le ciel lui-même est sur le point de rouler comme un livre ? Les hommes n’auront pas le temps de lire ce que l’on aura écrit sur lui que lui-même sera déjà là. « Il ne faut pas qu’on l’oublie », pense celui qui écrit. Mais qui donc pourrait l’oublier ? Les enfants ? Mais y aura-t-il encore des enfants, aura-t-on le temps d’en avoir ?

Longtemps, il resta présent à leurs yeux ; sa voix vivante résonnait à leurs oreilles : « Heureux vos yeux parce qu’ils ont vu, et vos oreilles parce qu’elles ont entendu » (Mt., 13, 16).

Mais voici, dès qu’une première parole fut notée, ce bonheur prit fin ; ce fut comme une seconde séparation, plus amère. Écrire, c’est reconnaître qu’il n’est plus avec eux, et qu’il n’est pas près de revenir.

L’amante qui attend pour demain le retour de l’aimé n’écrit pas ; mais s’il n’est revenu ni le lendemain, ni les jours suivants, la première lettre marque la première inquiétude, la première angoisse. C’est là sans doute ce que fut pour les hommes de cette époque le premier Évangile écrit : une lettre au cours de la séparation, le signe d’un rendez-vous remis.

 

 

V

 

Et c’est sans doute ce que fut aux yeux de Pierre lui-même le premier Évangile, où Marc, son disciple et son fils spirituel, nota l’enseignement de son maître. « Pierre, dit Clément d’Alexandrie, rapportant un témoignage probablement très ancien et dont l’invraisemblance garantit l’authenticité, Pierre, apprenant que Marc écrivait un Évangile, ne fit rien ni pour l’en détourner, ni pour l’encourager. » Ainsi, il resta indifférent, refusant d’y jeter un regard, ou n’y jetant qu’un coup d’œil de côté, avec « angoisse et inquiétude » ; peut-être ne dit-il rien, mais il pensa : « Lui aussi ! Passe pour les jeunes qui n’ont ni vu ni entendu, mais pour lui, qui a vu et entendu tout... »

Pierre, le prince des apôtres, n’a ni encouragé, ni béni l’Évangile, il l’a renié. Cela est si étrange, si effrayant, que nous ne pouvons en croire nos oreilles. Et, au bout de quelques années, l’Église, se refusant comme nous à y croire, s’empressa par d’autres légendes, plus récentes, de laver cette tache qui souillait la mémoire de Pierre qui est aussi la sienne : « Pierre, ayant appris par une révélation de l’Esprit que Marc avait écrit l’Évangile, se réjouit 74 », il « confirme ce qui est écrit », il « ordonne » même d’écrire, et enfin, il « fait écrire sous sa dictée 75 ».

Pour comprendre tout cela, ne fût-ce qu’en partie, il ne faut pas oublier que ces hommes qui « ont renié l’Évangile » avaient entendu de leurs propres oreilles, vu de leurs propres yeux le Christ vivant, le Soleil ; Il est toujours avec eux, vivant. Et après Lui, auprès de Lui, l’Évangile n’est qu’une chandelle terne devant le soleil. Mais le jour vint où il leur fallut bien reconnaître qu’ils avaient mal saisi ce que le Seigneur avait dit sur son avènement, encore qu’il parût impossible de ne pas comprendre ce qui avait été exprimé avec une si terrifiante clarté : « Quelques-uns de ceux qui sont ici présents ne mourront pas qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme venir dans son règne » (Mt., 16, 28). Or, tous ou presque tous moururent sans l’avoir vu. Il y avait là pour eux un tel scandale que lui seul, qui était encore présent et vivant parmi eux, pouvait les en délivrer. Et pourtant il fallut admettre qu’il ne viendrait pas demain, mais dans bien des années, dans bien des siècles peut-être. Pendant longtemps encore, les hommes mourront et naîtront (jusqu’alors on n’y croyait guère ou bien on n’y songeait pas) et il se peut donc – que dut être pour eux cette pensée, terrible même pour nous ! – il se peut que les hommes oublient le Christ. C’est seulement lorsqu’ils l’eurent bien compris qu’avant de quitter le Soleil, le « jour du Seigneur », pour descendre dans le couloir souterrain, si noir et si long – dans les siècles séparant le premier avènement du second – qu’ils se résignèrent, le cœur serré, à allumer la chandelle, à écrire l’Évangile.

Voilà ce qu’il nous faut comprendre, bien que ce soit très difficile, et même presque impossible, sinon nous ne comprendrons jamais ce qu’est l’Évangile, et surtout nous ne parviendrons pas à voir ce qu’il y a au-delà : la vie vivante du Christ vivant, la vie inconnue de l’Inconnu.

 

 

VI

 

La première version présynoptique et qui, par la suite, prit place dans les Synoptiques (synoptikoi signifie les co-témoins, les concordants, par opposition à Jean, le non-concordant) apparut en Palestine, patrie de Jésus, et en araméen, sa langue natale, probablement vers les années 40, c’est-à-dire avant que n’eût disparu sa génération 76 ; mais elle n’avait pas encore cours, sinon pour permettre aux jeunes frères admis dans la communauté et qui n’avaient pas entendu et vu le Seigneur lui-même, d’apprendre par cœur ses « Paroles » 77.

À la fin de la guerre de Judée, les premiers chrétiens, abandonnant Jérusalem en ruines, se réfugièrent dans la cité voisine, Pella, puis de là à Kokaba, dans la province de Batanée soumise au roi Hérode Agrippa II, tout près de la frontière du royaume des Nabattéens (Arabie). C’est là aussi que s’installèrent les parents de Jésus, et parmi eux, ses frères qui avaient fini par croire en lui 78.

Les premiers roucoulements de ces blancs pigeons de Batanée, des pauvres de Dieu, ebionim, qui, fuyant devant la tempête, étaient allés chercher abri dans la fente du rocher, dans le calme du soleil levant, du royaume de Dieu, ce sont là les premières « paroles du Seigneur », les logia kyriaka, qui furent notées.

Pouvons-nous croire qu’elles l’aient été exactement ? Oui. Dans cette nichée de pigeons, on se serre étroitement l’un contre l’autre ; cette intimité fraternelle – (une seule âme, la Sienne, en un seul corps, le Sien) – est pour nous la meilleure garantie d’une mémoire fidèle : ce que l’un aura oublié, les autres le lui rappelleront ; si l’un vient à se tromper, les autres rectifieront. On se rappellera, non seulement ses paroles, mais encore le son de sa voix vivante, le visage, le regard, le geste qui les accompagnaient, et où et quand elles furent prononcées : ils ont tout retenu, parce qu’ils aiment.

 

 

VII

 

Nous ne pouvons d’après l’expérience de notre mémoire écrite, encombrée et affaiblie, nous faire même une idée de la solidité et de la fraîcheur merveilleuses de l’antique mémoire orale. L’énorme Talmud, le Rig Vedas avec ses 16.000 vers, le Coran, se conservèrent durant des siècles dans la mémoire orale. La mémoire d’un bon disciple est « une citerne étanche qui ne laisse pas échapper une goutte d’eau », disent les docteurs du Talmud 79.

La puissance extérieure de la mémoire est renforcée par la puissance intérieure des paroles du Seigneur :

 

Jamais homme n’a parlé comme cet Homme (Jn., 7, 46).

 

Si des hommes aussi simples, aussi grossiers même, que les serviteurs des Pharisiens envoyés pour se saisir de Jésus l’ont senti, à plus forte raison ses disciples. « Jamais homme n’a parlé ainsi » : c’est parce que ses paroles ont ce caractère unique et surhumain, incommensurable avec toute mesure humaine, qu’elles sont si mémorables pour eux, qui les ont entendues, et authentiques pour nous qui les lisons : ici le mémorable et l’authentique se confondent.

« Une espèce d’éclat à la fois doux et terrible, une force divine, si j’ose dire, souligne ces paroles, les détache du contexte et les rend pour la critique facilement reconnaissables », remarque Renan 80. Et certes, lui, l’incroyant, si subtil et si compliqué, a beaucoup plus de peine à le comprendre que les simples et rudes serviteurs des Pharisiens.

Il suffit de comparer l’Évangile aux autres livres du Nouveau Testament, ou mieux encore, le Luc de l’Évangile au Luc des Actes des Apôtres, pour sentir tout ce qui distingue la vraie Parole des autres, aussi brusquement que le poumon sent le passage de l’air des bois à celui des appartements, ou l’œil le passage de la lumière du soleil à celle d’une chandelle. C’est tomber du Ciel sur la terre.

 

 

VIII

 

Paroles si simples qu’un enfant les comprendrait. Petites paraboles, tableaux naïfs qui s’incrustent pour toujours dans la mémoire : la poutre dans notre œil, la paille dans l’œil du voisin ; l’aveugle conduisant un autre aveugle dans un fossé. C’est si simple, si compréhensible que l’on s’en souviendra jusqu’à la fin du monde.

Les enfants le comprennent, mais non les sages, parce que cette première couche claire recouvre bien d’autres couches, d’autant plus obscures et plus énigmatiques qu’elles sont plus profondes. Mais avant même que l’homme s’en aperçoive, ces énigmes s’enfoncent dans son esprit, dans sa volonté, dans sa conscience, et en tout cas dans sa mémoire, comme des épines acérées ou des dards envenimés. Et celui dont le cœur a été piqué une fois, celui-là est empoisonné à jamais.

 

 

IX

 

Toutes les paroles humaines semblent d’argile friable à côté de celles-ci qui ont la dureté et la limpidité du diamant. Le monde se meut sur elles comme sur des axes indestructibles : « le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas » (Lc., 21, 32).

Toutes les paroles humaines sont rugueuses comme des cailloux auprès de ces créations du Logos, de la Logique divine – de ces cristaux d’une perfection géométrique. Aussi la mémoire de l’œil y discerne-t-elle aussitôt le moindre défaut – une aspérité ou un creux – dû non pas au cristal lui-même mais à l’imperfection de la mémoire. On ne saurait s’exprimer mieux, ni même autrement : que celui qui en doute essaie de dire mieux, de mieux polir le diamant !

 

 

X

 

La musique intérieure du langage se retrouve, indestructible, dans toutes les traductions, dans tous les idiomes. Il n’existe point de livre plus universel que celui-ci : il est de toutes les langues, de tous les temps.

« Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? » ou bien : « Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés », cela résonne et résonnera jusqu’à la fin du monde, à toutes les extrémités du monde, aussi indestructiblement 81.

La mémoire de l’oreille distingue immédiatement le son de ces paroles de celui de toutes les paroles humaines comme elle distingue le son d’une vraie monnaie d’or de celui d’une fausse pièce en plomb ; parmi toutes les voix étrangères elle retrouve, reconnaît aussitôt cette voix familière : « Les brebis le suivent parce qu’elles connaissent sa voix » (Jn., 10, 4) ; elle reconnaît parmi tous les bruits terrestres les sons du paradis.

 

 

XI

 

La mémoire de l’oreille reconnaît également ce rythme double, irrépétable, particulier aux paroles du Seigneur – le parallélisme des deux membres de phrase qui n’est pas simplement concordant comme dans l’Ancien Testament, mais à la fois concordant et contraire : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » ; « Celui qui aura gardé son âme la perdra, celui qui aura perdu son âme la retrouvera ». Chaque parole contient thèse, antithèse et synthèse ; un « oui », un « non » et au-dessus un « oui » qui les unit : le Père, le Fils et l’Esprit ; cette musique trinitaire retentit dans tout l’Évangile, comme dans une conque la rumeur des vagues marines.

Sur les ailes de ce rythme double, sa Parole s’envole à travers tous les siècles et tous les peuples, vivante, immortelle, comme la graine merveilleusement ailée que le moindre souffle de vent transporte à des milliers de lieues.

 

 

XII

 

La mémoire du goût aussi distingue immédiatement de toutes les paroles humaines sa Parole. Elle est imprégnée d’un sel qui fait paraître fade toutes les autres. « C’est une bonne chose que le sel. » – « Ayez du sel en vous-mêmes » (Mc., 9, 50). Dans combien de ses Paroles retrouve-t-on le sel, non seulement de la Sagesse divine, mais encore de l’intelligence humaine, et l’on pourrait presque dire de l’« esprit », non certes, comme nous l’entendons aujourd’hui, mais dans un autre sens pour lequel nous n’avons pas de nom ! La veuve importune chez le juge, le serviteur infidèle, le sot riche devant la mort et combien d’autres ! Dans chaque parole, surtout dans les paraboles, il y a un grain de ce sel, la lumière d’un sourire qui n’est point de la terre, lumière qui brille douloureuse ou joyeuse, mais d’une douceur toujours égale, au-dessus de toutes choses terrestres.

On écaille, on vide et on fait sécher au soleil sur le rivage même le poisson qu’on vient de prendre dans le lac de Génésareth. C’est là l’humble nourriture des pêcheurs galiléens, des Douze et des Anges qui descendent vers eux. Celui qui a goûté une fois à ce poisson salé du lac de Génésareth, repas royalement pauvre du Seigneur, ne l’oubliera jamais et ne l’échangera contre aucune ambroisie.

 

 

XIII

 

Mais peut-être est-ce la mémoire du cœur qui reconnaît le mieux ses paroles.

« Celui qui ne quitte pas sa mère et son père... » – « J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire. J’étais étranger et vous ne m’avez pas recueilli. J’étais nu et vous ne m’avez pas vêtu ; malade et en prison et vous ne m’avez pas visité » (Mt., 25, 42-44).

Le cœur en est percé comme d’une pointe de feu, et reste à jamais marqué de cette brûlure, si bien qu’on reconnaît immédiatement de qui vient ce feu. Quand bien même l’Évangile viendrait à disparaître, ces marques au cœur de l’humanité témoigneraient que le Christ est venu sur la terre.

 

 

XIV

 

Le son de l’original araméen se reconnaît encore aisément dans la version grecque de l’Évangile 82.

Qu’est-ce donc que les Araméens ? La branche septentrionale de la race sémite, la plus proche des Ariens ; ce sont, deux ou trois mille ans avant Jésus-Christ, les premiers intermédiaires spirituels mais non politiques et même, au sens des prophéties judaïques, antipolitiques entre l’Égypte-Babylone et la Phénicie-Chanaan (la Créto-Égée, l’Atlantide européenne) ; ce sont les derniers messagers de l’universalité, de la « catholicité » antique et les premiers messagers de la nouvelle 83. Si le mythe du déluge, de l’Atlantide a, au point de vue de la religion et même de la préhistoire quelque valeur, alors le second Adam, Jésus, parle à la seconde humanité le langage de la première.

Au XIe siècle avant Jésus-Christ, la langue araméenne était aussi universelle que le sera, mille ans plus tard, la langue grecque populaire, commune, koinê, d’Alexandre le Grand et du dieu Dionysos lui-même – cette ombre du Soleil, du Fils à venir 84. L’Évangile, traduit de l’araméen en cette langue, unit les deux universalités, les deux humanités en une seule, la première et la seconde en une troisième. Nous retrouvons ici thèse, antithèse, et synthèse : le Père, le Fils et l’Esprit, la même musique trinitaire qui résonne dans l’Évangile comme dans une conque la rumeur des vagues marines.

 

 

XV

 

Pour entendre la « voix vivante et intarissable » de Jésus-Christ, pour sentir s’exhaler avec sa langue natale « le souffle même de ses lèvres divines » suavitates quae velut ex ora Jesu Christi... afflari viventur, il faut se frayer un chemin, à travers la traduction grecque, vers l’original araméen 85.

Le premier balbutiement : Abba qu’il adresse à son Père, dans la langue de sa mère terrestre, et son dernier cri sur la croix : Lama sabactani, sont tous deux araméens : Rabbi Jeschua, Jésus l’Araméen, voilà Jésus inconnu.

 

 

XVI

 

« Ce qui fut joué sur un luth n’a pas le même son sur la flûte 86. » Ainsi « Talitha koumi », ne signifie pas : « Jeune fille, lève-toi », mais « petite fille, réveille-toi ». Ce formidable miracle de la résurrection, comme il est d’une enfantine simplicité, compréhensible, naturel, en cette parole d’une simplicité enfantine ! « Jeune fille, lève-toi » : l’âme se tait, dort d’un sommeil de mort ; « petite fille, réveille-toi » : l’âme ressuscite, s’éveille 87.

Cette simplicité, c’est la divinité de l’Évangile : il est d’autant plus divin qu’il est plus simple. C’est d’elle que vient dans l’Évangile la transparence, l’invisibilité, l’absence presque de l’air. Par certains matins d’hiver d’une édénique clarté, dans la patrie de Jésus, au pied des montagnes de Galilée, l’air, le plus pur éther céleste qui soit sur terre, est d’une telle transparence que les objets les plus lointains paraissent proches : il semble qu’il n’y ait qu’un pas du Thabor à l’Hermon. C’est de ce même éther céleste qu’est baigné l’Évangile. Les deux mille ans qui nous séparent de lui semblent inexistants : hier et aujourd’hui s’y confondent, tout cela ne fut pas, cela est. « Avant qu’Abraham ne fut – et après que vous aurez été, qu’auront été les derniers hommes du monde, – je suis. » Entre Lui et nous, il n’y a rien ; nous sommes avec Lui, face à face.

C’est si effrayant que l’on comprend que parfois les croyants mêmes redoutent, pendant des années entières, d’ouvrir l’Évangile ; ils l’écoutent à l’Église, mais chez eux ils se bouchent les oreilles pour ne pas entendre la voix terriblement proche : « Il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison. »

 

 

XVII

 

C’est cet Évangile-là, si simple, si terriblement proche qui est l’Évangile inconnu. Ce sont de simples souvenirs oraux de gens simples qui ne savent pas écrire, « d’illettrés » ; d’ailleurs le temps manque : « Il va venir lui-même. »

« Les Souvenirs des Apôtres, lesquels sont appelés Évangiles », dit Justin Martyr qui, vivant vers l’an 150, avait vu et entendu ceux qui avaient vu et entendu le Seigneur 88. C’est dire que les « Souvenirs » Apomnêmoneumata, est le premier, le plus ancien nom du livre ; et qu’« Évangile » est son second nom. « Souvenirs », non pas dans le sens des Memorabilia comme ceux de Xénophon sur Socrate (y a-t-il chez Jésus des choses plus ou moins dignes de mémoire ; tout ne l’est-il pas également ?), mais plutôt dans le sens de nos « Mémoires » personnels et historiques. Voilà ce qu’il ne faut jamais oublier pour comprendre l’Évangile.

 

 

XVIII

 

« Nous ne pouvons presque rien connaître sur Jésus historique dans les Évangiles, parce que ce livre, d’après son origine même, n’est nullement historique, mais liturgique : dès l’an 40 du premier siècle, il était lu aux offices du dimanche », rapporte le même Justin Martyr 89. Il est aisé de réfuter ces doutes courants sur l’historicité des Évangiles.

Tout d’abord, à l’époque où apparaissent les « paroles du Seigneur », c’est-à-dire non pas aux premiers temps, mais aux premiers jours du christianisme, les conceptions d’« Église » en général, et de « rite » en particulier, ne correspondent aucunement aux nôtres. Les petites « chapelles » domestiques, humbles chambres où tout est si simple, si pauvre, si nu et si fraternellement serré, chaud, tendrement intime, où l’immensité et l’effroi sont tout intérieurs, parce qu’Il vient d’être là en personne et va peut-être y revenir, et qu’Il y reste toujours invisiblement présent (parousia), ces petites chapelles diffèrent trop de nos églises-temples, vastes, magnifiques et froides. Si un de ces « pauvres de Dieu », de ces « enfants de Dieu » se voyait soudain dans une de ces églises – à Saint-Pierre de Rome ou à Sainte-Sophie – il éprouverait tant de surprise et de peur qu’il aurait envie de pleurer comme les petits enfants, et il ne reconnaîtrait pas davantage ses notes, humbles morceaux de papyrus ou de parchemin, tout couverts d’écriture araméenne, salis, usés, mais arrosés de quelles larmes, illuminés de quel amour ! – ses « Évangiles » – dans le livre énorme, lourd, presque impossible à ouvrir, cuirassé de pourpre, d’or et de pierreries, qu’est notre Évangile ecclésiastique.

 

 

XIX

 

Ajoutons à cela ce que dit Origène : « Si les Évangélistes n’étaient pas véridiques, mais avaient inventé des fables (des mythes) comme le croit Celse, ils n’auraient pas parlé du reniement de Pierre et du scandale des disciples 90. » Mais n’auraient-ils pas passé sous silence bien d’autres choses ? Pierre, qui dans la bouche du Seigneur, est « Satan » (Mt., Z6, 23) ; Judas le traître élu parmi les Douze par le Maître lui-même, qui sait cependant ce que Judas sera pour Lui et pour eux ; « la possession », « la démence » de Jésus dans l’effroyable récit de Jean (7, 20 ; 10, 20) et, dans le récit plus effroyable encore de Marc, la « folie » de Jésus, admise, non seulement par ses frères, mais peut-être même par sa mère (3, 21, 31-35) ; l’existence d’un autre Jésus, Bar Abba, « Fils du Père » (selon la leçon des manuscrits les plus anciens) remis en liberté 91 ; et le suprême cri du Fils vers son Père : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais à quoi bon énumérer tout cela ? Il suffit d’ouvrir l’Évangile pour voir qu’il est rempli de ces « scandales », skandala, de ces « paroles dures » (Jn., 6, 60). Il n’est qu’« un signe qui provoquera la contradiction », comme l’a déjà prédit Siméon Théophore, en tenant l’Enfant dans ses bras :

 

            Voici que cet enfant est destiné à être...

            Un signe qui provoquera la contradiction,

            Semeion antilogomenon (Lc., 2, 34).

 

Quel étrange, quel terrible livre « rituel » où, à chaque pas, sont tendus, comme à dessein, de tels pièges-énigmes ! Si étrange et si effrayant que cela puisse paraître, on peut dire que l’Évangile est le moins « rituel » et même, en donnant au mot « Église », non point le sens qu’il avait aux premiers jours du christianisme, mais notre sens actuel, le moins « ecclésiastique » de tous les livres passés, présents et probablement futurs.

Ce livre terrible, il a fallu le fermer, le cuirasser de fer, de pierres, de diamant, de peur que son esprit trop libre ne fasse explosion et n’anéantisse complètement toute l’Église. Mais la force divine de l’Église, c’est de l’avoir fait de telle sorte qu’elle ne vit que de l’esprit de cet Évangile éternellement opprimé et jamais écrasé, et ne se meut que par ces silencieuses explosions intérieures.

Pour persister après tout cela à douter de « l’historicité » de l’Évangile, il faut être un fort mauvais historien.

 

 

XX

 

On sent combien ceux qui évoquent leurs souvenirs ont parfois de peine à se rappeler le discours suivant de Jésus – ces « paroles étranges, dures » – et combien ils les trouvent incompréhensibles :

 

            Ceux qui sont avec moi ne m’ont pas compris.

            Qui mecum sunt non me intellexerunt 92.

 

Ils restent interdits, « scandalisés », et cependant rapportent exactement ces paroles incomprises, scellées, intactes, entières, vivantes et comme tièdes encore du « souffle des lèvres divines ». Ils entassent les blocs pesants des mots, sans oser les toucher, les tailler, ni les polir. Ces mots ont pénétré trop profondément dans leurs cœurs, marqué d’une empreinte trop ineffaçable leur mémoire pour qu’ils puissent, même s’ils le voulaient, ne pas les noter tels qu’ils les ont entendus.

 

            Nous ne pouvons pas ne point dire

            ce que nous avons vu et entendu (Act., 4, 20).

 

Pourquoi ne le peuvent-ils pas ? Parce qu’ils l’aiment trop. C’est cet amour infini pour Lui qui est le meilleur garant de la véridicité infinie de l’Évangile 93.

 

 

XXI

 

On dirait que pour former l’Évangile l’on a enfoui dans un coffre au hasard, pêle-mêle, des feuillets épars, des notes sur les paroles et les évènements de la vie du Seigneur et, qu’ensuite, ces feuillets se sont animés et soudés comme des pétales en une fleur unique, si bien qu’on ne pourrait plus les séparer sans tuer la fleur et que leurs teintes vivement opposées, « contradictoires », se fondirent dans la beauté unique et vivante de cette fleur, la Face du Seigneur. « Tu es plus beau que les fils des hommes » et le livre qui nous parle de Toi est plus beau que tous les livres humains. Mais l’Évangile lui-même ignore qu’il est beau et ne veut pas être beau : s’il le savait, le désirait, tout le charme s’évanouirait. Pour Dieu seul fleurit, embaume cette fleur inconnue du Paradis inconnu.

 

 

XXII

 

L’air est nécessaire à la fleur, la liberté à l’Évangile. Quelle liberté ? Disons simplement : la liberté quelle qu’elle soit, et notamment « la liberté de la critique ».

La critique, c’est le jugement. Si l’Évangile est la vérité, peut-il être jugé ? La vérité juge, et ne se juge pas. Mais, premièrement, qui de nous oserait dire, vivant comme nous vivons, que pour lui l’Évangile est déjà la vérité ? Secondement la vérité combat le mensonge et se défend contre lui. L’apologie née, peut-on dire, avec l’Évangile, n’est autre chose que cette défense. Mais si la véritable critique finit par l’Apologétique, il se peut aussi que l’Apologétique commence par la critique.

 

 

XXIII

 

Les « contradictions » apparentes ou réelles de l’Évangile impliquent déjà la liberté nécessaire du choix, du jugement, de la critique.

On lit chez Marc (10, 18) : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? » et chez Matthieu (19, 17) : « Pourquoi m’interroges-tu sur ce qui est bon ? » Jésus pouvait-il parler, tantôt d’une façon, tantôt d’une autre ? Pourtant il y a entre ces deux phrases autant de différence qu’entre le ciel et la terre.

Qu’on le veuille ou non, il faut juger, choisir librement, se faire juge, « critique » 94.

Ces contradictions, non seulement entre les mots des différents Évangiles mais encore entre les différentes lectures du même mot, nous obligent à faire un choix.

Jésus ne put faire là (à Nazareth), aucun miracle, dit notre texte canonique (Mc., 6, 5), tandis que nous lisons dans les codes italiques les plus anciens (Italocodices) : « Jésus ne fit là aucun miracle », non faciebat, dans ce sens, bien entendu, qu’il l’aurait pu, mais ne l’a pas voulu 95. De nouveau, la différence est énorme et on ne peut l’effacer que par la plus grossière violence, en brisant ou en émoussant la pointe divine de la Parole par la sottise humaine.

Et voici ce qui est plus aigu encore. Dans notre texte canonique de Matthieu (1, 16) datant du IVe siècle nous lisons : « Jacob fut père de Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus. » Tandis que dans le code syro-sinaïen (Syrus Sinaiticus) rédigé d’après l’original grec du IIe siècle, il est dit :

 

    Joseph, auquel la vierge Marie fut fiancée, engendra Jésus.

    Joseph, cui desponsato virgo Maria, genuit Jesum 96.

 

Ici la différence touche au dogme même de la Conception virginale. Ne sachant que faire, les gens ont caché le manuscrit dans le coin le plus obscur de la bibliothèque de Sinaï où il est resté seize siècles, jusqu’à ce qu’il ait enfin paru à la lumière de nos jours, peut-être pour remplir d’une joie mauvaise et vaine les critiques de gauche et d’un effroi non moins vain les théologiens 97.

 

 

XXIV

 

« L’esprit saint guidait la main des Évangélistes lorsqu’ils écrivaient l’Évangile », enseigne un théologien protestant du XVIe siècle 98. L’Évangéliste qui écrit serait donc, pour l’Esprit, ce qu’est pour un musicien le clavier de l’orgue. S’il en est ainsi, il est évidemment nécessaire d’accorder toutes les « contradictions » des Évangiles, quand bien même il faudrait, au début de semblables « symphonies », affirmer, comme le fait saint Augustin, qu’il y avait deux Marie de Magdala, et à la fin, ce que personne ne fait, que Jésus naquit deux fois et mourut trois fois, ou, en d’autres termes, il faut croire que le sens divin conduit les hommes à l’absurdité.

Mais, s’il n’en est pas ainsi, alors le souffle de l’Esprit, « l’inspiration divine » de l’Évangile, et l’aspiration vers la liberté sont une seule et même chose.

 

 

XXV

 

Celui qui ne croit pas librement doit se borner à fréquenter l’église, à écouter « la lecture de l’Évangile », mais ne doit pas l’ouvrir lui-même : il perdra son ancienne foi, et il n’est pas certain qu’il en trouve une nouvelle.

 

 

XXVI

 

Il y a quelque chose de divinement touchant, et l’on a envie de dire, de divinement pitoyable dans les « contradictions évangéliques », dans ces efforts de l’Esprit Divin, comme désespérés, convulsifs et néanmoins soucieux de la liberté humaine, pour se frayer un chemin à travers la chair et le sang, efforts parfois vains, pareils au vacillement de la flamme dans un air étouffant ou au battement d’ailes de la colombe prise aux lacets.

 

 

XXVII

 

De tous les dons que Dieu fit aux hommes, la liberté est le plus terrible, mais aussi le plus sacré. On le sent dans l’Évangile mieux que partout ailleurs. – Voilà pourquoi le premier objet sur lequel se jettent, pour le détruire, tous les oppresseurs de l’Esprit, c’est le livre le plus redoutable pour eux, l’Évangile.

« Au lieu de subjuguer la liberté humaine, tu l’as multipliée et tu as chargé de ses souffrances... l’homme pour toujours... N’as-tu donc pas songé qu’il finira enfin par rejeter... jusqu’à ta vérité, si on l’opprime sous un aussi terrible fardeau ? » dit au Christ le Grand Inquisiteur de Dostoïevski. « Sois un cadavre entre les mains de ton maître, perinde ac cadaver », dit Loyola. Pascal voudrait être ce cadavre, mais ne le peut pas, et la peur du « gouffre », de la liberté évangélique, le rend fou.

 

 

XXVIII

 

Craindre la liberté, ne pas y croire, c’est ne pas croire en l’Esprit Saint, car l’Esprit est précisément la liberté humaine en Dieu. Voilà où nous conduit la critique évangélique, et ce n’est pas peu de chose.

Nous sommes arrivés, peut-être à un prix terrible, mais enfin nous sommes arrivés à comprendre ou à être près de comprendre ce que, durant deux mille ans de christianisme, personne n’a jamais compris : que le nom inconnu du Christ est le Libérateur, et que, si nous n’acceptons pas la liberté, nous ne connaîtrons jamais l’Inconnu.

 

 

 

 

 

III

 

MARC, MATTHIEU, LUC

 

 

I

 

L’ŒIL du télescope dirigé vers le ciel étoilé par l’ouverture mobile d’une coupole d’observatoire peut être aussi saint que ce psaume de David :

 

    Les cieux proclament la gloire de Dieu

    Et le firmament manifeste l’œuvre de ses mains (Ps., 18, 1).

 

Les hommes de peu de science ne le voient pas, mais Newton et Copernic le voient. La critique est ce télescope dirigé vers le ciel étoilé de l’Évangile, et la tension soutenue, millénaire, du regard fixé sur l’Évangile, c’est le poli du verre du télescope.

Peut-être les enfants et les Saints savent-ils lire l’Évangile mieux que tous les théologiens et tous les critiques, mais ils peuvent n’y pas remarquer ce qu’y voient ceux-ci 99.

 

 

II

 

La théorie dite des « deux sources », Zweiquellentheorie, constitue dans le télescope de la critique évangélique un verre d’un poli parfait et d’une puissance jusqu’alors inconnue. Elle est aussi difficile à expliquer en quelques mots que l’analyse spectrale, mais il est indubitable que parfois des hommes passent pieusement leur vie entière dans l’observation astronomique ou dans la critique évangélique, observant là le ciel extérieur, cosmique, ici le ciel intérieur, évangélique, plus insondable encore que l’autre. L’attention soutenue de toute une vie humaine ne suffit pas – il faut l’attention de générations entières – pour découvrir de nouveaux astres, de nouveaux mondes. Ce sont eux que nous révèle la « théorie des deux sources ».

 

 

III

 

Marc, le plus ancien des Synoptiques, le plus proche témoin de l’Homme Jésus, tout au moins parmi les témoins que nous connaissons actuellement, est l’une des « deux sources » de notre connaissance. En dépit de la tradition de l’Église, c’est à lui et non à Matthieu que revient la première place dans l’ordre historique des Évangélistes. Marc n’a absolument rien pris, contrairement à ce qu’on pensait autrefois, aux deux autres Synoptiques, ce sont eux qui lui ont emprunté. Cette découverte relativement aisée a cependant coûté près d’un siècle de recherches scientifiques, des vies humaines entières, avec parfois la perte de la foi – la perdition de l’âme. Or, l’autre partie de la théorie est encore plus ardue.

Marc n’est qu’une des deux sources de Luc et Matthieu. Tout en suivant Marc avec une grande exactitude dans la transmission des paroles du Seigneur, moindre dans la description des évènements, Matthieu et Luc s’ignorent : il est facile de s’en convaincre d’après leurs « contradictions » trop manifestes, inexplicables s’ils étaient connus, principalement dans le récit de la Nativité et des apparitions du Seigneur après sa résurrection. Dès lors comment expliquer la concordance de Luc et de Matthieu, et la similitude frappante, parfois littérale, grammaticale, dans la transmission des paroles les plus importantes, les plus décisives du Seigneur, mais qui ne se trouvent pas chez Marc ? Uniquement par ce fait qu’ils ont tous deux puisé à une source invisible pour nous, plus ancienne peut-être que Marc, présynoptique, sûrement écrite – la même source probablement que mentionne Papias, ou le presbytre Jean qui est derrière lui, lorsqu’il parle des « paroles du Seigneur », logia kyriaka, que le péager Matthieu-Lévy aurait « recueillies » ou notées en « hébreu », c’est-à-dire en araméen, et qu’il semble confondre avec notre Matthieu grec 100.

Imaginer que cette source invisible nous est bien connue d’après les deux Synoptiques, et que par conséquent sa découverte est sans importance, ce serait se tromper grossièrement. Il se peut que les eaux de la source dans son cours profond, souterrain, aient une toute autre température, une autre couleur, un autre goût, que dans son cours apparent – qui n’est peut-être que bassins artificiels – chez nos deux Synoptiques. Se trouver sur les lieux où donne une fenêtre, ou regarder seulement par cette fenêtre, n’est pas du tout la même chose. Cette source présynoptique désignée par Q (Quelle) est déjà rétablie en partie, mais en partie seulement, car le problème n’en sera définitivement résolu que lorsque sera également résolu le problème des rapports entre les Synoptiques et le plus mystérieux de nos Évangélistes, celui qui se tient à l’écart des autres et semble même les contredire, et constitue « une des plus grandes énigmes de tout le christianisme » – Jean 101.

Mais si dans les télescopes de la critique, les objectifs même les plus puissants ne pénètrent pas encore jusqu’à ces profondeurs du ciel évangélique, dès maintenant cette théorie de la double-source nous permet d’approcher la mystérieuse Source primitive de nos Évangiles, ce miroir profond, limpide et cependant obscur où se reflète l’image la plus proche et la plus claire du visage de Jésus Inconnu. Ainsi, parfois, dans l’air très transparent des nuits très limpides on peut discerner, même à l’œil nu, la partie obscure de la lune incomplète et voir se fermer le cercle complet.

Toutefois avant de jeter un regard dans le clair-obscur de ce miroir et peut-être même au delà de lui, au delà de l’Évangile, il faut regarder plus attentivement dans les miroirs visibles, mais terriblement ternis par la poussière bimillénaire de l’habitude, des Synoptiques.

 

 

IV

 

Combien y a-t-il d’Évangiles ? Quatre ? Non, trois et un. Ceci est facile à expliquer graphiquement. Il suffit de tracer sur un papier blanc un faisceau de trois bâtons au crayon rouge et, un peu à l’écart, un bâton au crayon bleu : les trois premiers sont les Synoptiques, les Concordants, l’isolé est le Non-concordant et même semble-t-il le Contradicteur des autres – Jean.

Qu’est-ce ? Qui est-ce ? À cette question on ne peut répondre qu’en même temps qu’à la question du rapport de Jean avec les Synoptiques, de l’un avec trois.

 

 

V

 

« Marc, interprète de Pierre, nota avec exactitude, mais non dans l’ordre, tout ce qu’il se rappela des dits et faits du Christ, parce que il n’avait pas lui-même entendu le Seigneur mais ne fut que plus tard, comme je l’ai déjà dit, interprète de Pierre qui enseignait suivant le besoin, mais qui n’exposait pas dans leur plénitude toutes les paroles du Seigneur ; c’est pourquoi Marc n’a pas péché en notant de mémoire et n’ayant souci que de ne rien omettre et de ne rien dire d’inexact 102. » Ceci fut dit à Papias par le « Presbytre Jean ». Nous ne savons pas avec certitude qui il est, mais très probablement, comme nous l’allons voir, c’est notre « Évangéliste Jean » – non pas l’Apôtre, fils de Zébédée, « le disciple que Jésus aimait », mais quelqu’un d’autre – un double qui lui est miraculeusement soudé, son jumeau, l’ombre projetée par son corps, mais déjà inséparable de lui.

Nous ne savons pas davantage si Papias a bien compris et rapporte fidèlement les paroles du Presbytre Jean, mais notons pour notre gouverne que l’historien ecclésiastique Eusèbe nous a donné sur Papias cet avertissement : « C’était un homme de peu d’esprit 103 », ce qui évidemment ne veut pas dire qu’il avait « perdu l’esprit » – il n’aurait pu rester évêque, ni qu’il était faible d’esprit – il ne serait pas devenu évêque, mais tout simplement que c’était un « brouillon ». Et quand bien même Papias aurait compris et fidèlement rapporté les propos de Jean sur le « désordre » des écrits de Marc, il ne faut cependant pas lui faire trop crédit. « Il n’a pas péché », dit-il, comme pour justifier Marc, alors qu’en réalité il l’accuse et jette sur lui une ombre, très légère, soit, mais une ombre tout de même. Mais nous ne devons pas être trop surpris non plus par l’opinion de Jean-Papias.

Voici deux Évangélistes – deux écrivains (si notre « Évangéliste Jean » et le « Presbytre » de Papias sont une seule et même personne), Jean et Marc ; l’un dit de l’autre : « Mon écrit est plus fidèle, mon ordre est meilleur » (il parle de Jérusalem et de la Judée, au lieu de Capernaüm et de la Galilée). Si l’on se place non dans l’esprit élevé de la tradition, mais au point de vue humain (et c’est de cette façon aussi qu’il faut lire tous les monuments anciens, même sacrés), cela n’est que trop compréhensible et trop naturel 104.

Nous ne savons pas encore s’il est possible de concilier Marc avec Jean, mais dès maintenant il est incontestable que le seul ordre clair des évènements qui suivent et Matthieu et Luc et, dans une grande mesure, Jean lui-même, ne se trouve que chez Marc : l’unique clé de la vie de Jésus inconnu est là ou nulle part 105.

 

 

VI

 

Marc est l’ « interprète » de Pierre. Tout ce que dit Pierre qui a vu de ses yeux, entendu de ses oreilles le Seigneur, Marc se le rappelle et le note avec fidélité, « n’ayant souci que de ne rien omettre et de ne rien dire d’inexact ». À ce témoignage là de Papias-presbytre Jean nous pouvons croire entièrement 106. Mais si même nous n’avions ni le témoignage de Papias, ni la tradition de l’Église, nous pourrions néanmoins conclure, d’après l’Évangile de Marc lui-même, qu’il nous a conservé les souvenirs d’un témoin oculaire, d’un des Douze, et très probablement ceux de Pierre 107.

 

 

VII

 

Il y a chez Marc un petit mot favori, que remarque même un lecteur superficiel ; ce petit mot, c’est : « aussitôt », ενδυς. Du premier au dernier chapitre, il revient innombrable, obstiné, monotone, à propos et hors de propos, presque comme un mouvement machinal, un tic dont il est difficile de dire s’il faut l’attribuer à Marc ou à Pierre, ou aux deux, ce qui semble être le plus exact, le disciple l’ayant peut-être pris au maître. C’est peut-être dans cet « aussitôt » haletant, prononcé comme dans une course à perdre haleine vers Lui, vers Lui seul, vers le Seigneur, dans ce vol impétueux de Simon-Pierre lancé vers le but par l’arc du Seigneur, que maître et disciple se comprirent le mieux et s’aimèrent pour toujours.

Pierre entend : « Suis-moi », et aussitôt laissant ses filets, il le suit ; il le voit marchant sur les eaux, et aussitôt il veut y marcher lui-même ; il sent qu’il est « bon d’être » sur la montagne de la Transfiguration, et aussitôt : « Dressons-y trois tentes » ; il voit que l’affaire tourne à la bagarre, et aussitôt il tire l’épée et emporte l’oreille à Malchus ; il voit qu’il est question de crucifixion et aussitôt : « Je ne connais pas cet homme » ; il entend dire que la tombe est vide et aussitôt, il y court, luttant de vitesse avec Jean qu’il dépasse ; il voit le Seigneur prendre la route de Rome : « Où vas-tu ? » – « À Rome, pour y être crucifié de nouveau », et aussitôt, il s’en retourne, et, cette fois, pour toujours – il ne s’en ira plus nulle part ; l’« aussitôt » deviendra éternité ; la pierre lancée a fini par toucher le but – elle s’est posée et ne bougera plus : « Sur cette pierre je bâtirai mon église ».

Le plus charmant, le plus proche, le plus humain, le plus coupable et le plus saint des apôtres – Pierre ! Il semble être tout entier dans cet « aussitôt » précipité sans lequel il n’y aurait ni Pierre ni christianisme.

 

 

VIII

 

Chez Marc, Pierre tient toujours la première place parmi les disciples. Mais il est de tous le moins flatté – au contraire. Cette parole : « Tu es heureux, Simon, fils de Jona », a probablement été omise non par Marc, mais par Pierre lui-même. Mais on y trouve : « Arrière de moi, Satan ! » (8, 33). Qui aurait pu s’en souvenir, sinon Pierre lui-même ? Et voici qui est plus cruel encore parce que plus doux : « Simon, tu dors ? Tu n’as pu veiller une heure ? » (4, 37). Ce n’est pas un reproche, ce n’est qu’une douce plainte mais si dure à supporter que Matthieu l’a atténuée et que Luc l’a effacée complètement. Seul Marc l’a bien rapportée telle qu’il l’a entendue : sans doute a-t-il compris qu’ainsi ce serait moins pénible pour Pierre ; il le comprit mieux que tous les autres parce qu’il aimait plus que tous les autres.

 

 

IX

 

« Marc n’a ni entendu ni vu le Seigneur » ; voilà ce que l’on peut conclure du témoignage de Papias. En est-il réellement ainsi ?

Marc, d’après une tradition ecclésiastique qui paraît historiquement exacte, écrivit son Évangile vers l’an 64, peu de temps avant la mort de Pierre ou aussitôt après et, en tout cas, au plus tard pendant les années 70, car dans l’apocalypse de Marc, la fin du monde coïncide encore avec la destruction du temple ; suivant la même tradition, il l’écrivit vraisemblablement à Rome, comme le donnent à croire les nombreux mots latins qu’on y rencontre, ainsi que la mention d’Alexandre et de Rufus, fils de Simon de Cyrène, lesquels habitaient alors Rome et étaient bien connus de la communauté romaine (Rom., 16, 13). Mais il est très probable que Marc avait entendu les Souvenirs de Pierre, dès les années 40, à Jérusalem, où se trouvait, comme nous l’apprenons par les Actes des Apôtres (12, 12), la « maison de Jean-Marc » (nom helléno-judaïque double). C’est dans cette maison, d’après les mêmes Actes (1, 13 ; 2, 2), que les disciples s’assemblaient après la résurrection du Seigneur. C’est là – peut-être dans cette même « chambre haute », anagaïon, où, suivant une très ancienne tradition de l’Église eurent lieu et la Cène et la Pentecôte – que Jean-Marc a pu entendre les Souvenirs de Pierre 108.

Si en 44 Marc avait, comme nous le savons, une trentaine d’années, il avait donc vers les années 30, aux jours où vivait Jésus, quatorze ans environ et, par conséquent, il aurait pu être témoin de ce qui se passait à cette époque et à Jérusalem et dans la maison de sa mère.

Il y a chez lui, dans le récit de la nuit de Gethsémané, un « souvenir » en apparence superflu, qui n’est pas un enseignement mais une simple description : « Il y avait un jeune homme qui le (Jésus) suivait, n’ayant qu’un drap (sindon, un morceau de toile carré) et ils (les soldats) le saisirent. Mais lui, laissant le drap, s’échappa nu de leurs mains » (14, 51-52). D’après une légende également très ancienne, ce jeune homme inconnu n’est autre que Jean-Marc lui-même 109. Il introduisit dans son récit ce petit trait, inoubliable et cher pour lui seul, comme un peintre qui écrit dans un coin du tableau : ipse fecit.

Dans cette précipitation – « agir sans réfléchir » – avec laquelle un garçon de quatorze ans – il ne dort pas, écoute ce qui se passe dans la maison – s’élance dans la nuit, sortant peut-être tout droit de son lit, le corps nu enveloppé dans un drap, et court derrière les disciples, en cachette, en se faufilant de Jérusalem à Gethsémané pour tout voir et entendre jusqu’au bout – dans cette précipitation on croit déjà entendre le futur « aussitôt » de Marc-Pierre, – la course haletante d’amour vers Lui, vers Lui seul, vers le Seigneur.

 

 

X

 

Ce sont ses souvenirs de témoin oculaire qui se réveillèrent chez Marc, avec une nouvelle et merveilleuse vivacité, quarante ans plus tard, à Rome, tandis qu’il écoutait Pierre. Qu’il en ait été réellement ainsi, cela est confirmé par un très ancien témoignage, datant du IIe siècle, qu’on trouve dans le Canon Muratori : « En d’autres choses, Marc y prit part lui-même et les nota comme cela s’est passé, aliquid tamen interfuit et ita posuit 110. » Si Marc nous a transmis avec une vivacité qui ne fut jamais surpassée ce qu’a vu et entendu Pierre, c’est peut-être parce qu’il avait lui-même vu et entendu certaines choses 111.

Je crois que dans la miniature littéraire Marc est sans pareil. Qu’est-ce à dire ? Est-ce un art prodigieux, égal à celui d’Homère ou de Dante, sinon plus grand parce que soudain, venu on ne sait d’où ni comment, car Marc « l’interprète » qui écrit mal en grec n’est guère plus instruit que Simon le pêcheur ? Ou bien a-t-il écrit réellement « sous la dictée du Saint-Esprit », a-t-on joué de lui comme d’un clavier d’orgue ? Non : ni l’un, ni l’autre. C’est le prodige naturel de l’amour : le saint témoin du Saint se souvient impérissablement parce qu’il aime infiniment. Et s’il en est ainsi on peut dire que dans toute l’histoire universelle, nous n’avons sur personne un tel témoin.

 

 

XI

 

Marc, comme tous les gens trop véridiques, n’a pas eu de chance.

On a parfois l’impression que l’Église n’aime guère le premier Évangéliste et qu’elle ne le vénère qu’à contrecœur, pour son ancienneté. Dans l’ordre précanonique des Évangiles, d’après le très ancien code Cantabrigiensis D, Marc, et par conséquent le prince des apôtres Pierre qui est derrière lui, sont mis à la dernière place : Matthieu, Jean, Luc, Marc. Et plus tard, dans l’ordre canonique, Marc est mis, il est vrai, à la seconde place, en apparence plus honorifique, mais c’est peut-être pire encore ; on y a dissimulé l’humble Marc entre les deux grands Évangélistes Matthieu et Luc ; on a caché le trop audacieux derrière le prudent Matthieu, le trop incisif derrière le doux Luc, afin que le Médecin bien-aimé apaise les blessures-morsures du Lion marcien. C’est dans ce coin obscur qu’il se tint quinze siècles durant comme un écolier puni 112, et ce ne fut que grâce à la critique libérale que le premier témoin reprit la première place ; elle n’a pas eu peur de celui qui a parlé véridiquement de Celui qui a dit de lui-même : « Je suis la vérité. »

 

 

XII

 

Nous connaissons un peu Marc, nous voyons son visage ; mais nous ne voyons, nous ne connaissons pas du tout Matthieu. Le premier Évangile dans l’ordre canonique appartient, en dépit de la tradition de l’Église, non pas à l’apôtre Matthieu, mais à un personnage inconnu, même de nom. Peut-être les chrétiens des premiers siècles en seraient-ils moins surpris que nous. Si l’écrivain est resté inconnu, il se peut que ce soit en partie parce qu’il l’a voulu lui-même. Il a préparé un festin, convié des invités, ouvert la porte de sa maison, puis lui-même s’est éloigné ou s’est caché, si bien que les convives ne voient pas leur hôte et ne sauront jamais qui il est.

Cette absence quasi-totale de l’écrivain dans ce qu’il a écrit, y rend plus parfaite encore cette transparence, cette sorte d’absence d’air, commune à tous les Évangiles, qui fait que l’objet le plus lointain semble proche, que l’évènement d’il y a deux mille ans semble d’hier.

 

 

XIII

 

Papias ou le Presbytre Jean, nous l’avons déjà vu, nous apprend que les logia, les paroles du Seigneur, furent recueillies (notées) en hébreu (en araméen), par Matthieu et chacun les interprétait (traduisait) ensuite comme il l’entendait. Si Papias veut dire par là – c’est ainsi tout au moins que ses paroles peuvent être comprises et l’ont été en fait – que notre Évangile selon Matthieu n’est pas un original grec, mais une traduction de l’araméen, il se trompe en confondant Q – la source présynoptique de Matthieu – avec Matthieu lui-même.

Tout ce qu’on peut dire d’après le livre lui-même se réduit à ceci que son rédacteur inconnu est un judéo-chrétien, vivant hors de Palestine et écrivant pour des judéo-chrétiens dans un dessein d’apologie, de défense contre les attaques juives, incontestablement avant Jean et probablement avant Luc, mais après Marc, apparemment vers les années 80-90 du Ier siècle, c’est-à-dire après la destruction du Temple ; en effet, dans l’« apocalypse » de Matthieu (appelons ainsi, pour être bref, l’auteur inconnu), la fin du monde ne coïncide plus, comme chez Marc, avec la fin du Temple 113. La communauté des chrétiens de Jérusalem ou de Batanée encore fermement attachée à la loi hébraïque (sacrifices, purification, circoncision) est constamment devant les yeux de Matthieu 114. Il est lui-même un pieux rabbin croyant au divin Rabbi, moins au nouveau Christ hellène qu’à l’antique Jeschua-Messie juif et même araméen, roi d’Israël.

Mais pour lui aussi, comme le soleil derrière un nuage, l’Église universelle, Ekklesia, monte lentement derrière la communauté religieuse juive, qahal 115. Dans les paraboles de Matthieu sur le royaume céleste, l’Église est l’école terrestre de ce royaume céleste. Chez lui la notion même de l’Église se montre plus nettement que chez tous les autres Évangélistes. Il est le plus ecclésiastique d’entre eux. C’est ce que l’Église a compris : elle a immédiatement et à jamais donné sa préférence à Matthieu et l’a mis au-dessus de tous les autres, au-dessus de Pierre-Marc lui-même, à la première place.

L’Ange de Matthieu apaise sagement la violente impétuosité léonine de Marc. Lentement et prudemment comme un bœuf au pas lourd, il traîne, à travers les siècles et les peuples, sur toutes les ornières terrestres, parfois sales et sanglantes, le char du Seigneur, l’Église, et il le traînera jusqu’à la Fin.

 

 

XIV

 

Marc voit Jésus ; Matthieu l’entend. Que de discours du Seigneur chez lui ; comme ils ont cet accent « d’une voix vivante et intarissable », qu’on ne trouve chez aucun des autres Évangélistes. Ce que faisait Jésus, nous l’apprenons chez Marc ; ce qu’il disait – chez Matthieu. Il est évident que des discours trop longs, tels que le Sermon sur la montagne ou Malheur aux Pharisiens n’ont pu se conserver en entier dans la mémoire de ceux qui les entendirent ; donc, Matthieu les a recomposés et peut-être dans un nouvel ordre, avec les logia épars, notés avant lui. Mais lorsqu’on les lit, on croit les entendre directement de la bouche du Seigneur, avec l’accent et dans l’ordre même où les disait Jésus, parce que personne autre que lui n’aurait pu dire ce qui a jamais été dit de plus beau, de plus fort, de plus inhumain dans un langage humain.

 

 

XV

 

Comparée avec celle de Marc la maison de Matthieu semble à première vue neuve, ouverte, claire et sans mystère. Mais à y mieux regarder on y aperçoit aussi la source présynoptique Q – fenêtre sombre dans la maison claire, donnant sur la profonde et vieille nuit galiléenne de Jésus Inconnu – plus vieille peut-être que chez Marc.

 

 

XVI

 

Luc est de tous les Évangélistes celui que nous connaissons le mieux. Celui-là ne se cache pas après avoir convié des invités au festin nuptial, il ne s’en va pas de la maison. Hôte aimable, il accueille les convives sur le seuil et les présente à l’Époux – et parmi eux un invité nouveau, qui ne doit même pas être en habit de noce, l’excellent Théophile, son protecteur qui, à en juger par son titre de clarissimus, est un haut fonctionnaire romain, sénateur ou proconsul. Luc, le « médecin bien-aimé » (Col., 4, 14), probablement d’Antioche comme Théophile lui-même 116, est peut-être son médecin privé, un affranchi (Lukas de Lucanus est un diminutif fréquent chez les esclaves), qui a obtenu le titre de citoyen romain. C’est, semble-t-il, un récent païen, un pur Hellène sans une goutte de sang juif, qui, à l’instar de son maître Paul, ouvre largement les portes du christianisme à tous les païens-hellènes. Il écrit le grec mieux que tous les autres Évangélistes, mieux que Flavius Josèphe ; il aime l’éloquence ; sa dédicace à Théophile est une parfaite période grecque, un modèle de l’art littéraire des anciens ; il imite Thucydide et Polybe, « père de l’histoire universelle » 117.

Luc est le premier Évangéliste universel, « catholique ». Il est le seul chez qui les soixante-dix disciples du Seigneur correspondent aux soixante-dix peuples de la Genèse – à toute l’humanité, de même que les douze apôtres correspondent aux douze tribus d’Israël, et chez qui la généalogie de Jésus remonte non pas au premier Juif Abraham, mais à l’Homme complet, Adam.

Dès le début de son livre, par un sextuple synchronisme historique (Tibère, Pilate, Hérode, Philippe, Lysanias, Anne et Caïphe), Luc introduit l’Évangile dans l’histoire universelle – le fait entrer de l’éternel « aujourd’hui » dans l’« hier » et le « demain », dans la suite des temps, acceptant par là-même de retarder la Fin. Contrairement à l’ « aussitôt » de Marc-Pierre, il nous dit : « Ce ne sera pas de sitôt la fin » (21, 9) ; « Un homme planta une vigne... puis il quitta le pays pour un temps assez long » (20, 9). Le sentiment de l’éternité immobile est remplacé par celui du mouvement dans le temps ; un « est » trop effrayant par un « fut » et un « sera » rassurants ; une victoire trop difficile sur le temps par une victoire plus facile sur l’espace. Le petit lac de Galilée s’élargit et devient la grande mer Méditerranée. On dirait qu’avec Luc-Paul le christianisme tout entier s’est embarqué sur un vaisseau allant vers Rome – vers le monde. L’Évangile sera prêché partout et alors seulement ce sera la Fin – l’éternité.

 

 

XVII

 

Souvent, sinon toujours, passer de Marc et de Matthieu à Luc, c’est descendre des hautes cimes vers la plaine : l’air tiédit brusquement, s’épaissit, s’enveloppe de la brume des lointains historiques. L’odeur de la terre est moins pénétrante. Luc en est déjà loin : il confond Palestine et Judée, croit qu’on peut aller de Capernaüm à Jérusalem « en passant » entre la Samarie et la Galilée (17, 11) ; or, il suffit de regarder une carte pour voir que c’est aussi inadmissible que de passer entre l’Allemagne et la France pour aller de Paris à Madrid. Au lieu des toits plats du midi en argile ou en pierre, on rencontre chez lui les toits du nord, en tuile ou en brique, sans doute avec une pente pour l’écoulement des eaux de pluie ; des cercueils pour les morts au lieu de civières découvertes ; des pièces d’argent au lieu de la petite monnaie de cuivre romaine. La discussion trop juive sur la purification rapportée par Marc et Matthieu est omise par Luc, comme inutile et sans intérêt pour les Hellènes 118. Il évite les mots et les noms propres hébreux (il n’est fait mention ni de Gethsémané, ni même du Golgotha), conséquence peut-être du goût classique qui préfère le général au particulier, la blancheur du marbre aux teintes bariolées 119.

Luc est le plus classique, le plus hellène de tous les Évangélistes, il ralentit les mouvements trop vifs de Marc pour les accommoder au rythme solennel des antiques cérémonies sacrées. L’aveugle de Jéricho ne jette plus d’un seul geste son manteau et ne s’élance plus vers Jésus. Jésus lui-même, à Gethsémané, ne se prosterne plus contre terre mais se met seulement à genoux. Les soldats romains ne lui crachent plus au visage (qu’aurait dit Théophile ?) et ne le flagellent pas. La fuite des disciples est omise (qu’aurait dit l’Église ?). Luc aimerait mieux se couper la main que d’écrire du Fils de Dieu comme l’écrit Marc : « Il est sorti hors de lui – il a perdu l’esprit. »

Il adoucit ce qui est rude, polit ce qui est rugueux ; on dirait qu’il imprègne tout de l’ancienne huile hellénique et de la nouvelle huile ecclésiastique. Au temps d’Homère, pour rendre souples et lisses les plis des vêtements, on imprégnait d’huile le lin avant de le filer. On retrouve dans Luc ce « lin luisant d’huile ».

 

 

XVIII

 

Il n’a rien vu, rien entendu lui-même ; il se souvient seulement de ce que les autres ont vu et entendu ; ou bien il ne fait que deviner comment les choses se sont passées ou ont pu se passer. Il y a un point entre Marc et Luc où nous perdons de vue l’Homme Jésus, où nous nous séparons de lui sinon pour toujours, du moins pour très longtemps, jusqu’à sa seconde Venue, où nous cessons de le connaître « selon la chair ».

Des trois Synoptiques, le troisième Évangile est le plus livresque, le plus écrit – celui qui ne parle pas éternellement par la « voix vivante et intarissable ».

 

 

XIX

 

On dit que l’image visuelle de l’assassin se fixe parfois dans la prunelle morte de sa victime. La puissance de la haine est-elle plus grande que celle de l’amour ? L’image visuelle de l’aimé ne se fixe-t-elle pas parfois aussi dans la prunelle morte de celui qui aime ?

Il semble que l’image de l’Homme Jésus – « comment est-il ? » – ne cesse de brûler vivante même dans la prunelle morte de Marc-Pierre, tandis qu’elle est éteinte dans la prunelle de Luc.

 

 

XX

 

Cela est souvent vrai mais pas toujours. Chez Luc aussi il y a une fenêtre sombre dans la maison claire – la source présynoptique commune avec Matthieu, et de plus une source qui lui est propre (Sonderquelle). Mais s’il la trouve dans le souvenir d’autrui – dans la tradition, ce n’est évidemment que parce qu’il l’a d’abord trouvée dans son propre cœur.

Luc connaît sur Jésus quelque chose que ne connaît aucun des autres Évangélistes, aucun des autres hommes. Il entend, sans avoir entendu, il voit sans avoir vu : « Bienheureux ceux qui n’ont pas vu », cette parole s’applique à lui aussi. Lui seul sait pourquoi le Seigneur ne dit pas : « Heureux les pauvres d’esprit », mais simplement « Heureux les pauvres », et pourquoi il « renversera de leur trône les puissants (les rois), élèvera les humbles, comblera de bien les affamés et renverra les riches les mains vides » (1, 12-53). Il sait – ce que personne ne savait alors et ce que personne aujourd’hui n’a l’air de savoir – pourquoi une seule brebis égarée est plus chère au berger que les quatre-vingt-dix-neuf autres, pourquoi il y a plus de joie au ciel pour un pécheur repenti que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, pourquoi le père n’égorge un veau que pour le fils prodigue, pourquoi c’est une prostituée qui prépare le corps du Seigneur pour l’ensevelissement et qui la première le verra ressuscité ; et pourquoi c’est un brigand qui le premier parmi les hommes entrera au paradis avec lui.

 

 

XXI

 

Luc a un amour singulier pour les « individus tarés et déchus », remarque avec étonnement un critique, comme si Jésus n’avait pas le même amour singulier 120. Dante l’a mieux compris : pour lui Luc est « le scribe de la mansuétude du Christ, Scriba mansuétudinis Christi 121 ».

 

            Le monde est édifié sur la grâce

            Mundus per gratiam aedificabitur 122.

 

Cet agraphon merveilleusement authentique semble provenir directement de Luc – de la bouche même du Seigneur.

 

 

XXII

 

« Jésus sur la croix parle beaucoup chez Luc, tandis qu’il se tait chez Marc ; n’est-ce pas plus vrai ainsi ? » demande le même critique 123. Il se peut que cela soit plus vrai, mais si Luc n’avait pas entendu sinon avec l’oreille, du moins avec le cœur, cette parole : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis », combien notre monde si pauvre et si effrayant en serait encore plus pauvre et plus effrayant !

« Réjouis-toi, Pleine de grâce ». Ces mots, c’est lui aussi qui les a entendus ; il est seul à savoir ce que signifie « la Mère de Dieu ». Trois Évangélistes connaissent le Père et le Fils ; seul Luc connaît la Mère.

 

 

XXIII

 

Comment ne pas dire alors : sans Luc il n’y aurait pas eu de christianisme ? Au reste on pourrait en dire autant de chacun des quatre Évangélistes ; en lisant chacun d’eux, on pense : « Voilà celui qui m’est le plus proche ! » Mais peut-être qu’en effet, pour nous grands pêcheurs, prostitués qui n’ont pas encore pleuré, brigands qui n’ont pas encore été crucifiés, Luc est le plus près de tous.

 

 

 

 

 

IV

 

JEAN

 

 

I

 

AUX jours de Trajan, vivait à Éphèse un vieillard si âgé que non seulement ceux de la génération, mais encore leurs enfants et leurs petits-enfants étaient tous morts depuis longtemps, et que leurs arrière-petits-enfants ne se rappelaient plus qui il était ; on l’appelait simplement Jean ou l’« Ancien », Presbyteros, et l’on croyait qu’il était ce Jean, fils de Zébédée, l’un des Douze, « celui que Jésus aimait », qui fut couché sur son sein pendant la Cène et de qui Jésus, après sa résurrection, avait dit à Pierre si mystérieusement : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? » (Jn., 21, 22).

Tout cela était connu non point par le quatrième Évangile, qui n’existait pas encore, mais par la tradition orale à laquelle on accordait autant de créance sinon plus qu’aux Évangiles écrits. On croyait qu’il en serait ainsi, que le Presbytre Jean ne mourrait pas avant le second Avènement ; et on veillait sur celui qui le dernier avait « entendu », « vu », « touché » le Verbe, comme on veille sur la prunelle de ses yeux ; on ne savait par quoi ni comment lui prouver sa vénération, on le revêtait d’habits précieux, on suspendait à son front le signe mystérieux, l’étoile en or, Petalon, portant le Nom ineffable, qui avait appartenu à Melchisédech, le roi sacrificateur, dont la vie n’avait eu ni commencement ni fin 124. Et cependant on ne savait au juste s’il était bien ce même « disciple que Jésus aimait » ou quelqu’un d’autre, mais on n’osait pas le lui demander franchement ; et lorsqu’on l’interrogeait d’une manière détournée, il répondait de telle façon qu’on avait l’impression que lui-même ne le savait pas bien, ne s’en souvenait plus à cause de sa trop grande vieillesse.

 

 

II

 

Lorsqu’il fut devenu trop faible et incapable de marcher, les disciples le portaient dans leurs bras aux réunions des fidèles et quand ceux-ci le priaient de les enseigner ou de leur parler du Seigneur, il répétait toujours la même chose, avec le même sourire, et de la même voix :

– Enfants, aimez-vous les uns les autres ; aimez-vous les uns les autres !

À la fin, tout le monde en fut tellement importuné, qu’on lui dit un jour :

– Pourquoi, maître, répètes-tu toujours la même chose ?

Il se tut, réfléchit et dit :

– Le Seigneur l’a ordonné ainsi et cela suffit si on l’accomplit.

Puis il reprenait :

– Enfants, aimez-vous les uns les autres 125.

Lorsque, pourtant, il mourut, il y eut à Éphèse un grand deuil et dès qu’il fut dans le cercueil, on commença de dire qu’il n’était pas mort, mais qu’il dormait seulement ; et beaucoup de gens l’entendaient respirer dans son cercueil ; et plus tard, après qu’il eut été enterré, on entendait, en collant l’oreille contre terre, qu’il y respirait d’un souffle égal et doux, comme un enfant dans son berceau. Et on était fermement convaincu que la parole du Seigneur s’accomplirait : le Presbytre Jean ne mourrait pas jusqu’au second Avènement.

Et quand, peu de temps après sa mort, parut à Éphèse « l’Évangile selon Jean », aucun des frères de la communauté ne douta qu’il eût été réellement écrit par un des Douze, par l’Apôtre Jean, le « disciple que Jésus aimait ». Mais dans d’autres églises nombreux furent ceux qui doutèrent ; il y eut des discussions, du scandale ; cela ne fit qu’empirer et le calme ne revint que lorsque l’Église universelle, à la fin du IVe siècle eut reconnu « l’Évangile selon Jean » pour authentique et l’eut introduit dans le Canon.

La discussion s’éteignit pour bien des siècles, mais aux XVIe et XVIIe siècles, à l’aube de la critique libérale, elle éclata avec une force nouvelle, elle devint de plus en plus ardente, et semble ne plus jamais devoir s’éteindre. Il en est du débat sur Jean comme de Jean lui-même : on aura beau l’ensevelir, il reste vivant dans le tombeau – il attend la venue du Seigneur.

 

 

III

 

Renan fait observer – remarque juste et profonde – que cette controverse est insoluble parce que la solution ne dépend pas du sujet, mais du point de vue de ceux qui discutent 126. Ou plus exactement et plus profondément encore : la réponse dépend de la volonté de ceux qui discutent.

Qui est ce dernier témoin de l’Homme Jésus, celui qui contredit en apparence tous les autres témoins, celui qui a vu le Verbe fait chair ? Est-ce celui qui a été couché sur son sein et a entendu battre son cœur ? Les uns le veulent ainsi, d’autres non ; les uns ont grand besoin qu’il en soit ainsi, d’autres qu’il n’en soit rien. Et si nombreuses que soient les preuves historiques en faveur des uns ou des autres, la discussion ne s’arrêtera pas : les hommes ne peuvent pas plus l’abandonner que Sisyphe ne peut pas ne pas rouler la pierre en haut de la montagne. La discussion sur Jean est « la plus grande énigme du christianisme » et peut-être l’énigme du Christ lui-même 127.

 

 

IV

 

« Le plus tendre des Évangiles, das zarteste Evangelium... Je donnerais pour lui tous les autres et la plus grande partie du Nouveau Testament par surcroît », déclarait avec force Luther sans d’ailleurs nous convaincre ; chaque chrétien pourrait dire avec plus de force encore : « Moi, je ne donnerais rien 128. »

« Les Vieux m’avaient dit, rapporte Clément d’Alexandrie (le terme de « Vieux, Presbytres », désigne ici comme chez Papias les anneaux vivants de la chaîne de la tradition, les échos de « la voix vivante et intarissable » ; ceux qui demandent et se répondent les uns aux autres, de siècle en siècle, de génération en génération : « Vous avez vu ? » – « Nous avons vu » – « Vous avez entendu ? » – « Nous avons entendu » – les vieux m’ont dit que Jean, le dernier, voyant que les autres Évangiles avaient mis en lumière le charnel ; écrivit à la requête instante de ses disciples et sous l’inspiration de l’Esprit un Évangile spirituel 129. »

Quel que soit notre avis sur la valeur historique de ce témoignage, nous devons reconnaître que la question de « trois et un », des Synoptiques et du IVe Évangile, non seulement ne s’en trouve pas résolue, mais qu’elle n’y est même pas bien posée. Car pour Clément lui-même, comme aussi peut-être pour les « Presbytres » qui sont derrière lui, le Christ « charnel » des Synoptiques n’est pas dénué d’âme, pas plus que le Christ « spirituel » de Jean n’est incorporel. Quel rapport y a-t-il entre eux ? Y a-t-il deux Christ ou un seul ? Question effrayante et en apparence absurde. Car il n’est que trop facile de répondre : « Le charnel ne s’oppose pas au spirituel ; l’esprit et la chair sont un, dans un Christ unique. » Mais alors pourquoi Clément et, à l’en croire, Jean lui-même, oppose-t-il son Christ « spirituel » au Christ « charnel » des Synoptiques ? Et comment celui qui fut « couché sur le sein du Seigneur », qui a entendu battre son cœur, a-t-il pu apporter sur lui un témoignage tel qu’une pareille question en soit née ? Cela ne veut-il pas dire que l’énigme de Jean est peut-être l’énigme du Christ lui-même ?

« Il ment, il ment, il est indigne de rester dans l’Église ! » hurlent comme des possédés à la fin du IIe siècle les aloges, adversaires du Verbe-Logos de Jean 130. Et ce sont presque les mêmes hurlements chez les « aloges » du XXe siècle, chez tous ceux qui voudraient accepter les Synoptiques en rejetant Jean – arriver jusqu’au Christ sans passer par lui. « Mais si le christianisme tient toujours si fortement au IVe Évangile ne serait-ce pas parce que le visage du Christ qu’il nous révèle est trop bien enté non seulement sur le dogme chrétien, mais aussi sur la plus simple, la plus profonde expérience chrétienne ? » se demande un des critiques libéraux les plus avancés du XXe siècle 131.

Que de fois on a tenté d’en finir avec Jean, mais que de fois aussi on a voulu en finir avec le Christ lui-même ! Il semble cependant qu’on n’y arrivera jamais, ni avec l’un ni avec l’autre 132.

 

 

V

 

L’argument le plus fort contre l’Apôtre Jean en tant qu’auteur du IVe Évangile est son martyre trop précoce prédit par le Seigneur lui-même chez deux des Synoptiques, Matthieu et Marc : « Vous boirez à la coupe où je bois et vous serez baptisés du baptême dont je suis baptisé », dit le Seigneur aux deux fils de Zébédée, Jacques et Jean (Mt., 20, 20-28 ; Mc., 10, 35-40). Il ne peut y avoir aucun doute que cette « coupe » et ce « baptême » ne soient le martyre des deux frères. Mais si la parole du Seigneur sur l’un d’eux s’est accomplie exactement comme nous le savons par les Actes des Apôtres (12, 2), il est trop incroyable que la même parole, en ce qui concerne l’autre frère, soit restée inaccomplie. Et, en tous cas, cette parole si claire, n’est pas abrogée par une autre parole plus obscure sur la « survivance » de ce même Jean jusqu’au second Avènement (Jn., 21, 22), car aussitôt l’« Évangéliste Jean » ou la personne qui parle en son nom indique que cette « survivance » ne signifie aucunement l’immortalité physique sur la terre : « Jésus n’avait pas dit qu’il ne mourrait pas » (21, 23).

Il fallait choisir entre les deux paroles, la claire et l’obscure, et l’Église, pour ne pas renoncer à la tradition de l’identité des deux Jean, du Presbytre et de l’Apôtre, a rejeté à regret la parole claire et accepté la parole obscure. Mais on ne voit que trop que la discussion, dont les racines plongent ici dans l’Évangile même, ne se trouve point éteinte par cette solution et probablement ne le sera jamais 133.

 

 

VI

 

Il y a, dans l’Évangile même, un argument interne, plus fort que tous les autres peut-être, contre l’identité de l’Évangéliste Jean avec Jean, fils de Zébédée, l’un des Douze.

Tout le long du IVe Évangile, le premier personnage après Jésus – personnage qui pas une seule fois n’est appelé par son nom et qui pour être caché sous un masque transparent n’en est que mieux mis en évidence – est « le disciple que Jésus aimait », l’Apôtre Jean, fils de Zébédée. Pouvait-il dire de lui-même si obstinément, si instamment, à propos et hors de propos : « Je suis le disciple que Jésus aimait » ? Il faut être incapable « d’entendre » l’âme humaine, ne pas avoir « d’oreille », pour ne pas discerner là un son faux, affreusement discordant. Il suffit seulement de comparer l’humilité constante de Pierre qui ne sait comment s’abaisser, s’effacer, disparaître sous terre, pour apaiser la douleur du remords – il suffit de comparer cela avec ce suffisant : « Je suis le disciple que Jésus aimait », pour sentir à quel point c’est impossible. Quel est celui d’entre nous qui, se mettant à la place de Jean, ne dirait : « Je ne peux pas » ? Alors pourquoi pensons-nous qu’il l’a pu ?

Ce seul argument interne semble suffire pour décider : le IVe Évangile est écrit par qui l’on voudra, mais non par l’Apôtre Jean.

 

 

VII

 

Mais si ce n’est par lui, par qui ?

La meilleure clef de l’énigme se trouve chez le même Papias, cet homme « brouillon », peut-être, mais qui n’en est pas moins pour nous le plus ancien et le plus proche témoin du Presbytre Jean, sinon de l’Apôtre Jean lui-même.

Lorsqu’il parle de ses entretiens avec les témoins et les auditeurs vivants du Verbe, Papias distingue deux Jean, deux disciples du Seigneur. L’un d’eux est mentionné parmi les autres Apôtres, au passé : « Il disait, ειπεν » comme on parle d’un mort ; l’autre, le Presbytre Jean, parmi les « disciples » (autres que les Apôtres) du Seigneur, au présent, comme l’on parle d’un vivant : « disant, λεγουσιν ». Il est évident que ce sont deux personnages différents : le Presbytre Jean qui est vivant, l’Apôtre Jean qui est mort. C’est ainsi d’ailleurs que l’entend l’historien ecclésiastique Eusèbe et il semble bien qu’on ne puisse le comprendre autrement 134.

Polycrate, évêque d’Éphèse (190), distingue déjà moins clairement ces deux Jean, lorsqu’il affirme dans une lettre au pape Victor que « deux grands astres s’éteignirent en Asie... Philippe, l’un des douze Apôtres... Jean, qui fut « couché sur le sein du Seigneur 135 ». Dionysos d’Alexandrie, au IIIe siècle, sait encore qu’« il y a à Éphèse deux tombes de deux Jean », c’est-à-dire du Presbytre et de l’Apôtre 136.

« Le Vieux, Presbytre », dit simplement l’auteur des IIe et IIIe Épîtres de Jean que la tradition de l’Église attribue à l’Apôtre : il croyait à tort – même pour son temps – que ce seul surnom suffisait pour que les frères de toutes les Églises comprennent de qui il s’agissait 137.

 

 

VIII

 

Deux Jean, deux frères jumeaux, aux visages très ressemblants, dans une pièce à demi-obscure – la communauté d’Éphèse vers la fin du Ier siècle. Si dès le milieu du IIe siècle, on cesse de les distinguer et on les prend l’un pour l’autre, il en est de même, à plus forte raison, au XXe siècle. Nous savons que l’un d’eux est le vrai, le corps, et l’autre l’ombre seulement ; mais lequel des deux est le vrai, nous l’ignorons, et nous aurons beau rouler le rocher de Sisyphe, nous ne le saurons probablement jamais.

Seul un témoignage interne de l’Évangile vient jeter un brusque rayon de lumière dans la pièce à demi-obscure. Lorsque nous lisons : « le disciple que Jésus aimait », notre « oreille » nous suggère trop naturellement que celui qui écrit n’est pas celui pour qui il se fait passer, qu’il ne fait que se référer au « disciple que Jésus aimait » comme à un « témoin ». « Celui qui a vu (non pas celui qui écrit, mais quelqu’un d’autre) ce fait l’atteste, et son témoignage est véritable, et il sait qu’il est vrai, afin que vous aussi, vous croyiez » (Jean, 19, 35). C’est sous l’égide de cette troisième personne, du « disciple que Jésus aimait » que s’abrite « l’Évangéliste Jean » ; c’est à son témoignage véridique en tant que celui d’un « témoin oculaire » qu’il se réfère, évidemment parce qu’il n’est pas lui-même un témoin oculaire. Si celui qui écrit était ce tiers – supposer qu’il se mette à la première place, en se dissimulant sous un masque trop transparent – tantôt « moi », tantôt « pas moi » – serait encore plus impossible, plus insupportable pour l’oreille que s’il le faisait à visage découvert 138.

Les deux visages ressemblants, faiblement éclairés, ont beau ne nous apparaître que par éclipses, dans un clignotement spectral, il reste clair cependant qu’il n’y a point un seul visage, mais deux.

 

 

IX

 

Alors vient d’elle-même à l’esprit une hypothèse, la plus simple de toutes, et par cela même la plus difficile à admettre, l’existence de deux Évangélistes Jean, le Presbytre et l’Apôtre.

Peut-être la vie de Jésus, telle que « le disciple bien-aimé » avait coutume de la raconter à ses plus proches disciples, ne ressemblait-elle pas tout à fait à ce que rapportaient les « traditionalistes de Batanée » par qui furent notés les logia présynoptiques ; peut-être savait-il certaines choses que ceux-ci ignoraient ou savaient moins bien que lui – il connaissait une importante partie du ministère de Jésus, celle qui s’est écoulée non en Galilée, mais en Judée ; il connaissait aussi ses familiers et les détails de sa vie que, encore une fois, ceux-là ne connaissaient pas ou connaissaient moins bien 139.

Jean devine justement, plus justement peut-être que les Synoptiques, ce que Jésus voulait. Nous savons par Marc ce qu’il faisait, par Matthieu ce qu’il disait, par Luc ce qu’il sentait, par Jean ce qu’il voulait, et certes, c’est dans la volonté qu’il y a le plus essentiel et le plus vrai. Voilà pourquoi Jean nous ramène, si étrange que cela paraisse, au Jésus le plus historiquement authentique – à celui qu’on trouve chez Marc-Pierre ; le dernier témoin nous ramène au premier. Jean, mieux qu’aucun des Évangélistes, unit le Christ « glorifié », céleste, au Jésus terrestre, grâce à l’expérience venant d’une intimité probablement immédiate et unique avec ce Jésus terrestre.

 

 

X

 

Paul, sinon pour lui-même, du moins dans son action future, ecclésiastique, sépare le Jésus terrestre du Christ céleste, Jean les unit. Paul ne connaît pas, ne veut pas connaître le « Christ selon la chair » – c’est ainsi tout au moins qu’il est compris, encore une fois dans son action ecclésiastique ; Jean le veut. Paul, en ce sens, est plus près des « docètes » passés et actuels que Jean, qui s’attache de toute sa force à la chair du Christ (il « était couché sur le sein du Seigneur »). Lorsque Jean dit : « Le Verbe s’est fait chair », l’accent principal n’est point pour lui comme pour nous sur « Verbe » mais sur « chair ».

Il y a dans ce déplacement d’accent, le déplacement, la transformation de toute la « polarité » chrétienne ; là où il y avait un plus, il y a un moins, et vice-versa. Ceci d’ailleurs est relativement facile à exprimer et à comprendre, mais très difficile à accomplir. C’est le déplacement, apokatastasis, d’ordres cosmiques entiers, d’éons ; il faut pour cela que « les forces célestes soient ébranlées », « déplacées ».

« Tout esprit qui ne confesse Jésus-Christ venu en chair n’est pas de Dieu. C’est là l’esprit de l’Antéchrist » (I Jn., 4, 2-3). On ne peut pas dire avec plus de force : « Je connais le Christ selon la chair, – connaissez-le, vous aussi. »

Pour Jean la lacune des Synoptiques consiste précisément en ce qu’ils ne montrent pas suffisamment – si étrange encore une fois que cela paraisse – Jésus dans le Christ, l’homme en Dieu. Et voilà pourquoi toute la plénitude du christianisme, son plérome, ne se trouve effectivement que dans le IVe Évangile.

 

 

XI

 

Néanmoins Jean est plus près des Synoptiques que cela peut sembler de prime abord.

Il suffit seulement de comparer la parole du Seigneur chez Matthieu (11, 27) : « Toutes choses m’ont été remises par mon Père ; nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le révéler », avec celle de Jean (14, 6) : « Personne ne vient au Père que par moi », pour voir que c’est là, « sur le terrain des Synoptiques un bolide provenant du ciel johannique 140 ». Qui donc a emprunté : Jean aux Synoptiques, ou les Synoptiques à Jean ? Cela leur ressemble si peu ; Jésus y parle chez Matthieu d’une voix si johannique que les critiques libéraux décident à la légère : « Jésus ne pouvait parler ainsi ; c’est une interpolation postérieure. » Pourquoi ne le pouvait-il pas ? N’est-ce pas parce que pour ces nouveaux aloges il est avéré autant que pour les anciens que Jean « ment » 141.

« ... Le quatrième Évangile, écrit sans nulle valeur, s’il s’agit de savoir comment Jésus parlait, mais supérieur aux Évangiles synoptiques en ce qui touche l’ordre des faits », estime Renan, comme si on pouvait dans un homme, et à plus forte raison dans un homme tel que Jésus, séparer ce qu’il dit de ce qu’il fait 142.

 

 

XII

 

Ce n’est pas avec les yeux que nous voyons deux Jean dans le même Évangile, mais nous les sentons comme on sent, on voit, du bout des doigts, à travers une étoffe les deux objets qu’elle enveloppe 143.

Deux hommes : l’un, que nous appelons l’Apôtre Jean, parle ; l’autre, le Presbytre Jean, écoute ; l’un évoque ses souvenirs, l’autre les recueille, les notant peut-être aussitôt ou plus tard, à moins que d’autres encore ne notent ses paroles, mais quel que soit postérieurement le nombre des intermédiaires, les premiers, les principaux personnages sont deux.

Deux témoins, l’un proche, l’autre plus éloigné. L’un, le premier, originaire de Palestine, ne pouvait pas ignorer ou oublier que les gens du Sichem (Sychar) aux eaux abondantes n’ont pas besoin d’aller chercher de l’eau au puits de Jacob, loin de la ville 144, ou que les palmiers ne poussent pas sur le Mont des Oliviers ; mais le second, vivant à Éphèse, pouvait préférer pour l’entrée à Jérusalem du Roi, non plus d’Israël mais de l’univers, les classiques « palmes de la victoire » aux humbles branches vertes et aux herbes, stibadas, de Judée (Hb., 11, 18) ; combien celles-ci, vivantes, printanières, aux petites feuilles gluantes et odorantes, sont plus authentiques que les autres, mortes et sans parfum ! Le premier ne pouvait pas oublier que ce n’est pas Moïse qui « a donné la circoncision aux juifs » et que le grand prêtre juif ne change pas tous les ans. Seul le premier pouvait se rappeler – voir de ses yeux – devant le tribunal de Pilate le pavé mosaïque, lithostrotosoron, en araméen gabbatha (là encore on sent à travers la traduction grecque l’original araméen. Jn., 19, 13). C’est à ces petits traits que l’on reconnaît que tout ce qui est dit et écrit ici ne l’est pas « pour prouver, mais pour narrer », ad narrandum, non ad probandum. Et c’est chez le premier seul que, dans ses discussions avec les soferim, les scribes hyérosolimites, – discussions interminables, « talmudiques », vaines et incompréhensibles pour nous – Jésus lui-même, tout comme chez Matthieu, apparaît un vrai Sofer juif, le Rabbi Jeschua 145.

Seul aussi le premier pouvait conserver l’admirable récit sur les frères de Jésus, qui est « un petit trésor historique », comme le remarque fort justement Renan 146. Ceux-ci, chez Jean, lorsqu’ils tentent leur Frère avec une prudence si perfide et une froideur si blessante : « Puisque tu fais de telles œuvres, manifeste-toi au monde » (7, 1-8), sont peut-être pires que ceux de Marc quand ils veulent, simplement et rudement, comme des rustres galiléens « s’emparer de lui », lier le « fou » (3, 21). Comme le jaillissement aveuglant du magnésium dans une pièce obscure ou un éclair dans la nuit, ce récit éclaire d’une soudaine lumière les « trente-trois années » qui séparent la Naissance du Baptême, et sont pour nous les années les plus obscures, les plus inconnues de Jésus Inconnu.

 

 

XIII

 

Plus précieuse encore est peut-être la première rencontre du disciple avec le Maître « à Bethabara » (les manuscrits les plus anciens portent Béthanie) où « Jean baptisait » :

 

Le lendemain, Jean (Baptiste) se trouvait de nouveau là avec deux de ces disciples,

et regardant Jésus qui passait, il dit : voici l’agneau de Dieu !

Les deux disciples entendirent cette parole et suivirent Jésus.

Jésus, s’étant retourné et voyant qu’ils le suivaient leur dit : Que cherchez-vous ? Ils lui répondirent : Rabbi – c’est-à-dire Maître – où demeures-tu ?

Il leur dit : Venez et voyez. Ils allèrent donc et virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était environ la dixième heure (Jn., 1, 35-39).

 

Qui pourrait savoir tout cela hormis celui qui l’avait vu lui-même, et qui aurait besoin d’en garder la mémoire sinon celui qui l’a vécu lui-même ?

Dans cet « environ la dixième heure » (il n’a point regardé l’heure à un cadran, mais au soleil, inconsciemment, par habitude, comme un pêcheur galiléen) – dans ces seuls mots tout se fixe pour lui à jamais ineffaçablement, avec une netteté « photographique » : le soleil du soir sur son déclin (la dixième heure après le lever correspond à la quatrième heure de l’après-midi), les eaux du Jourdain, rapides et jaunâtres, dans un fouillis vert de roseaux et d’osiers ; les pierres rondes et blanches comme les « pains de la Tentation » du désert de Judée 147 ; et peut-être aussi la colombe descendant dans un rayon de soleil d’un nuage d’orage comme d’un « ciel ouvert », mais surtout Lui, son visage et pas même son visage, ses yeux, son regard seulement, lorsqu’entendant des pas derrière lui, il se retourna brusquement, s’arrêta et regarda d’abord Jean et André, puis Jean tout seul et que pour la première fois leurs regards se rencontrèrent. C’est peut-être en ce premier regard que Jésus l’aima comme il aima l’autre, le « jeune homme riche » (Mc., 10, 17-24), mais aussi autrement, tout à fait autrement. Comment ne pas se souvenir de tout cela, ne pas le conserver ? Pour qui ? Pour tous les hommes jusqu’à la fin des temps ? Non, pour soi-même, pour soi seul et peut-être encore pour Celui qui, lui aussi, se souvient toujours ?

Telle l’image de l’Aimé s’est alors marquée vivante dans la prunelle vivante de celui qui aime, telle elle se rallumera plus tard, vivante, dans la prunelle morte.

C’est dans cette image que le premier témoin, Marc-Pierre, se rencontre avec le dernier, Jean.

 

 

XIV

 

Est-il possible qu’un même homme parle deux langages aussi différents que celui de Jésus chez Jean et chez les Synoptiques, qu’une harpe rende le même son qu’une flûte ? Tel est le principal et au fond l’unique argument des sceptiques contre « l’historicité » de Jean. À cette question directe, répondons directement : « Oui, c’est possible. » Si chaque homme peut non seulement parler à des gens différents et dans des circonstances différentes un langage différent, mais encore être lui-même dissemblable, contradictoire, opposé, nouveau, inattendu, méconnaissable, pourquoi ne serait-ce point possible chez l’Homme Jésus ? Lui, la plénitude, le plérome de l’humain, ne devait-il pas être le plus divers, le plus contrairement concordant ? Pouvait-il parler aux « foules », ockhloi, galiléennes avec la même voix que lorsqu’il s’entretenait seul à seul avec ses disciples (parfois « dans l’obscurité », « à l’oreille ») ; pouvait-il parler la nuit avec Nicodème comme dans le jour avec les pharisiens ; pouvait-il dire à Pierre : « Tu es heureux, Simon, fils de Jona » (Mt., 16, 17) avec la même voix dont il a dit à Juda : « Tu trahis le fils de l’homme par un baiser ! » (Lc., 22, 48).

Qu’importe si la harpe de Judée n’a point le son de la flûte de Galilée ? Chez les Synoptiques, sa parole est d’une simplicité humaine et toujours brève (même les longs discours chez Matthieu sont composés de courtes phrases), toujours claire, parfois caustique, un peu sèche, imprégnée de sel (« le sel est une bonne chose », « ayez du sel en vous »). Dans le IVe Évangile, au contraire, elle est longue, compliquée ; parfois même elle semble obscure et brumeuse, fluide comme de la myrrhe précieuse et douce comme de l’ambroisie. Là, c’est comme en Galilée, la brise sèche des salins, près de la Mer Morte ; ici comme en Judée, l’encens de la rosée dans les prairies édéniques. Mais là et ici : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme » (Jn., 7, 46). C’est ce « jamais », cette unicité, cette incommensurabilité avec aucune parole humaine, qui est la marque commune des paroles du Seigneur chez Jean et chez les Synoptiques – le sceau de leur égale authenticité. Que pour nous ce signe soit ou non convaincant, cela ne dépend plus que de la finesse ou de la dureté de notre oreille.

« Tu es possédé d’un démon », dit Jean (7, 20). « Il a perdu l’esprit », dit Marc (3, 21). Ce sera, semble-t-il, le premier jugement et le plus profond, le plus sincère que les hommes, que le monde tel qu’il est, pourront porter sur les paroles de l’Homme Jésus. Cette parole est dure, sklêroi ; qui peut l’écouter ? (Jn, 6, 60). Les hommes ne parlent pas ainsi ; ils ne peuvent, ne doivent pas parler ainsi : on ne peut le supporter. C’est une impression absolument identique que nous laissent la fluidité de myrrhe des longs discours « helléniques » du IVe Évangile et les brefs logia araméens des Synoptiques.

 

 

XV

 

Comme l’a très justement remarqué Wellhausen, c’est dans la prière pontificale – le dernier discours humain du Seigneur – que l’on atteint au suprême degré de ce qui est surhumainement unique, insupportable, impossible pour une oreille humaine (ne serait-ce point pour entendre quelque chose de semblable que Beethoven est devenu sourd ?).

On dirait dans le ciel terriblement vide et clair un monotone son de cloches où les parties composantes d’un accord, s’unissant dans un ordre quelconque, tantôt s’avancent et s’élèvent comme les vagues de la marée, puis retombent pour s’élever encore de plus en plus haut jusqu’au ciel même 148.

Et il y a dans cet accord trois composantes ; la première c’est : « Tu lui as donné. » – « Que par le pouvoir que tu lui as donné sur toute créature, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. » – « J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu m’as donnés. » – « Je leur ai donné les paroles que tu m’as données... » – « Je prie... pour ceux que tu m’as donnés... »

À cette première partie se joint et s’entrelace la deuxième partie : « Glorifie-moi. » – « Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie... » – « Je t’ai glorifié... » – « Et maintenant, toi Père, glorifie-moi... »

Troisième partie : « Tu m’as envoyé. » – « Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde... » – « ... Afin que le monde connaisse que c’est toi qui m’as envoyé... » – « Et ceux-ci ont reconnu que c’est toi qui m’as envoyé... »

Et enfin toutes les trois parties se fondent en un seul accord – la pointe de la pyramide unissant le ciel avec la terre – le plus haut sommet qu’ait jamais atteint la parole humaine :

 

Afin que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi ; afin qu’eux aussi soient en nous... Afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux (Jn., 17, 25, 26).

 

La cloche s’est tue ; il n’y a plus de sons – ils sont tous morts dans le silence terrible – terrible pour nous – comme dans la blanche lumière du soleil meurent toutes les couleurs de la terre.

Mais, dans le silence même, les ondes grandissent toujours, s’élèvent de plus en plus haut, jusqu’au ciel – « vers cette joie parfaite » – « que votre joie soit parfaite » (Jn., 15, 11) – vers cette brume solaire des rayons brûlants où les étoiles diurnes brillent plus claires que les étoiles nocturnes, telles des divinités

 

                Dans l’éther invisible et pur.

 

 

XVI

 

Voilà ce qu’il y a au monde de plus saint et de plus silencieux. – C’est ici peut-être que le silence est pour nous le plus insupportable, le plus impossible. Comparer cela avec l’extase dionysiaque, tumultueuse et parfois pécheresse, ce ne serait pas seulement un grossier blasphème, ce serait simplement inexact. Et si l’on voulait tenter une telle comparaison, elle ne pourrait être absolue, religieuse, mais seulement très relative, historique.

 

« Il est sorti de lui-même », νζεσιν, disait-on de l’initié dans les mystères dionysiaques et, parlant de Jésus, ses frères chez Marc emploient le même mot (3, 31). Exestê-extasis paraît être la traduction du mot araméen messugge, « le possédé », le « fou », dont usait parfois la populace impie pour insulter les saints prophètes d’Israël, nebiim, parce que la « possession », la « sortie de soi-même », est le principe de toutes les « extases » quelles qu’elles soient, saintes et coupables 149. On le savait bien dans les mystères dionysiaques.

 

                Je suis le vrai cep,

                Et mon Père est le vigneron,

 

dit le Seigneur en bénissant la coupe de vin, selon Jean (15, 1), de Vin-Sang, selon les Synoptiques. Ce que cela signifie, on l’aurait compris aussi, tout à fait ou en partie, exactement ou faussement, dans les mystères dionysiaques.

« Après avoir chanté le cantique, ils sortirent pour se rendre au Mont des Oliviers » (Mt., 26, 30). Ils avaient chanté le cantique pascal, le tonnant Allelouia, Hallela, cantique de joie extatique de l’Exode, celui dont le Talmud dit : « La pâque est comme une olive, et l’Hallela brise les toits des maisons 150. »

C’est ce même cantique joyeux, mais celui d’un autre Exode plus grand – l’Exode de l’esprit quittant le corps, du « Moi » sortant du « Non moi » – qui résonnait aussi dans les mystères dionysiaques.

Et enfin la principale ressemblance, c’est la monotonie extatique des mouvements dans les danses dionysiaques et la répétition des mêmes sons dans les chants, la monotonie du « son des cloches » : « Pourquoi maître, redis-tu toujours les mêmes choses ? »

 

 

XVII

 

Dans les « Actes » apocryphes de Jean, dus à Leucius Charinus, gnostique de l’école valentinienne, datant de la fin du IIe siècle, c’est-à-dire d’une ou deux générations après le IVe Évangile et appartenant, semble-t-il, à ce même cercle des disciples de Jean à Éphèse où naquit cet Évangile 151, Jésus dit aux Douze pendant la Cène :

 

                Avant que je ne sois trahi

                Chantons un cantique au Père...

                Et il nous ordonna de former un cercle.

                Et après que nous nous prîmes les mains,

                Il se plaça au milieu du cercle

                Et dit : répondez : Amen.

 

Et il chanta, disant :

 

                Père ! gloire à toi,

 

Et nous marchions en rond répondant :

 

                      Gloire à toi, Verbe ! – Amen !

                      Gloire à toi, Esprit ! – Amen !

            Je veux être sauvé et sauver. – Amen...

            Je veux manger et être mangé – Amen...

            Je vais jouer de la flûte, – dansez – Amen.

            Je vais pleurer, – sanglotez. – Amen.

            L’Octave Unique chante avec vous. – Amen.

            Le Douzain danse avec nous. – Amen.

            Tout ce qui est dans le ciel danse. – Amen.

            Celui qui ne danse pas ne connaît pas

            L’accomplissement. – Amen 152.

 

Dans le cuivre sonore du latin (chez saint Augustin, à propos des cènes de Priscillien), le chant est encore plus « carillonnant », plus monocorde :

 

                Salvare volo et salvari volo.

                Solvere volo et solvi volo...

                Cantare volo, saltate cuncti 153.

 

Et de nouveau dans les « Actes de Jean » :

 

            Que celui qui danse avec moi, se regarde

            En moi, et en voyant ce que je fais,

            Se taise... Connais dans la danse

            Que de ta souffrance humaine

            Je veux souffrir... Qui je suis,

            Tu le sauras lorsque je m’éloignerai,

            Je ne suis pas celui que je parais 154.

 

Ce qui veut dire : « Je suis l’Inconnu. »

 

 

XVIII

 

Ce fut peut-être quelque chose d’analogue quoique de tout autre (qui donc croirait que les disciples aient pu danser pendant la Cène) de suprêmement inconnu, d’effrayant pour nous parce que silencieux comme le battement du cœur de Jésus qu’entendait à peine le disciple reposant sur son sein – mais silencieux de ce silence qui brise non plus les toits des maisons, mais le ciel même – ce fut peut-être quelque chose d’analogue qui se passa réellement cette nuit-là dans « la grande chambre haute », anagaïon, garnie de tapis, à l’étage supérieur de la maison hiérosolymite où, se tenant derrière la porte, Jean-Marc, le jeune fils de la maison, écoutait et regardait avidement.

Deux témoins : le jeune garçon de quatorze ans, qui a quitté son lit, « n’ayant qu’un drap sur le corps », Jean-Marc, et le vieillard centenaire, le pontife vêtu d’habits précieux, avec le « petalon » d’or scintillant mystérieusement sur son front, le Presbytre Jean. Deux témoignages – d’autant plus véridiques qu’ils sont plus contradictoirement concordants. L’un d’eux n’a pas été écrit par la main d’un témoin oculaire, mais on y sent battre pourtant le cœur de celui qui a vu. Et si cela ne nous suffit pas encore, ce n’est peut-être que parce que pour nous l’Évangile n’est que lettre morte et non plus « la voix vivante et intarissable » et que nous ne comprenons plus le sens de ces paroles :

 

Voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ! Amen (Mt., 28, 20).

 

 

 

 

 

V

 

AU DELÀ DE L’ÉVANGILE

 

 

I

 

C’EST seulement grâce au Canon que nous avons encore l’Évangile. Il fallait le cuirasser contre tant de flèches ennemies – tant de fausses gnoses et de monstrueuses hérésies ; il fallait détourner dans le lit de pierre d’un bassin les eaux vives de la source, pour que le troupeau humain n’allât pas les piétiner et en faire, on frémit de le dire, la flaque trouble des « Apocryphes » (dans le sens nouveau de « faux évangiles » que l’Église a donné à ce mot) ; il fallait abriter la fleur la plus tendre du monde contre toutes les tempêtes terrestres, derrière le rocher de Pierre, pour que ce qu’il y a au monde de plus éternel, mais aussi de plus léger – quoi de plus léger que l’Esprit ? – ne fût pas dispersé par le vent, comme le duvet de la dent-de-lion.

C’est là ce qui a fait le Canon. Son cercle est clos : « le cinquième Évangile » ne sera jamais écrit par personne, tandis que les quatre Évangiles sont parvenus jusqu’à nous et parviendront sans doute jusqu’à la fin des temps tels qu’ils sont.

Mais s’il est vrai que la volonté du Canon, ce soit de ne pas bouger, ne pas changer, rester toujours ce qu’il est, et que la volonté de l’Évangile soit le changement perpétuel, le mouvement vers l’avenir, alors, avec le Canon, nous n’avons déjà plus d’Évangile. Voilà un des nombreux paradoxes, des nombreuses contradictions apparentes de l’Évangile lui-même.

La logique du Canon fut poussée jusqu’au bout par l’église du Moyen Âge, lorsqu’il fût défendu de lire la Parole Divine ailleurs qu’à l’église et dans une autre langue que celle de l’Église, le latin, de sorte que le monde resta dans le sens propre du mot sans Évangile.

 

 

II

 

La croissance de l’esprit humain ne s’arrêta pas au IVe siècle, lorsque le dynamisme de l’Esprit – l’Évangile – fut enfermé dans le Canon immobile.

L’esprit grandissait et la forme du Canon, trop étroite pour lui, craquait de toutes parts. Le Canon était devenu trop petit pour l’esprit comme un vêtement pour l’enfant qui grandit. Le vin nouveau de la liberté, fermentant dans l’Évangile lui-même, déchirait les vieilles outres du Canon.

Le Canon protégeait saintement l’Évangile contre les mouvements destructeurs du monde, mais si l’œuvre de l’Évangile est le salut du monde, cette œuvre s’accomplit au delà de la ligne immobile du Canon, là où commence le mouvement de l’Évangile vers le monde, et du monde vers l’Évangile.

 

            La vérité vous fera libre (Jn., 8, 32).

 

Cette parole du Seigneur sanctifie, aujourd’hui plus peut-être que jamais, la liberté de l’esprit humain dans sa marche vers la Vérité – la liberté de la critique, parce que dans le combat, plus furieux que jamais, entre le mensonge et la vérité, entre les ennemis du christianisme et l’Évangile, l’épée de la Critique – de l’Apologétique (ces deux tranchants d’un même glaive pour ceux qui croient à la vérité de l’Évangile) est plus nécessaire que la cuirasse du Canon.

Dégager le corps de l’Évangile de la cuirasse du Canon, débarrasser la face du Seigneur des ornements de l’église, c’est une tâche d’une difficulté si effrayante, si surhumaine, lorsqu’on n’oublie pas quel est ce corps et quelle est cette face, qu’il est impossible d’y réussir par la seule force humaine ; mais cela se fait déjà par l’Évangile lui-même – par l’Esprit de liberté qui respire éternellement en lui.

 

 

III

 

Dans la contradiction apparente, dans le réel accord discordant, concordia discors, de l’Un et de Trois, de Jean et des Synoptiques, réside, nous l’avons déjà vu, tout le dynamisme, tout l’essor perpétuel de l’Évangile.

L’Église elle-même en a eu le pressentiment puisque pour elle le Jean du IVe Évangile est le Jean de l’Apocalypse. Mais, pour non seulement voir soi-même, mais encore montrer aux autres que le premier et le dernier témoin, Marc-Pierre et Jean, sont d’accord, il faut les « confronter » de nouveau, rouvrir le débat indécis entre ces deux témoins qui paraissent se contredire, et, nous l’avons vu, cela est impossible si l’on reste dans les limites du Canon ; mais à peine avons-nous fait un pas au delà de ces limites, que nous nous trouvons face à face avec le Jésus Inconnu de l’Évangile inconnu. Y a-t-il quelque chose au delà de cette limite ou n’y a-t-il rien que le vide, la nuit cimmérienne, les ténèbres impénétrables ? Le passage par la critique évangélique de la limite du Canon est aussi terrible, aussi merveilleux que le passage de la Ligne par le premier Navigateur venu de notre hémisphère : il voit dans un ciel nouveau de nouvelles étoiles et n’en croit pas ses yeux ; il ne comprend pas et restera peut-être longtemps sans comprendre, que ce sont d’autres étoiles mais du même ciel.

Les Agrapha, les paroles du Seigneur qui ne sont pas notées dans l’Évangile, et ne figurent pas dans le Canon, ce sont, invisibles dans notre hémisphère, surgissant mystérieusement de derrière l’horizon de l’Évangile, d’autres étoiles du même ciel. Et de toutes les constellations, la Croix du Sud – le signe qui unit les deux hémisphères – est la plus mystérieuse : « Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui, éternellement » (Heb. 13, 8).

 

 

IV

 

J’ai encore de nombreuses choses à vous dire, mais elles sont maintenant au-dessus de votre portée (Jn., 16, 12).

 

Les Agrapha sont ces « nombreuses choses », qui n’ont pas été dites par lui à ce moment et qui plus tard n’ont pas été notées dans l’Évangile.

 

Jésus a fait beaucoup d’autres miracles, qui ne sont pas rapportés dans ce livre (Jn., 20, 30).

 

Ceci est dit dans l’avant-dernier chapitre de Jean et presque dans les mêmes termes que dans le dernier :

 

Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et si on les écrivait en détail, je ne pense pas que le monde entier pût contenir les livres qu’on écrirait (21, 28).

 

« Il a fait beaucoup de choses » – par conséquent, il en a également dites beaucoup. Il s’agit ici, bien entendu, non du nombre matériel de livres non écrits, mais de la mesure spirituelle d’un unique Livre que le monde ne peut contenir, de l’« Évangile non écrit » – des Agrapha.

« Que l’œil spirituel se dirige vers la lumière intérieure de la vérité non écrite qui se révèle dans l’Écriture », dit Clément d’Alexandrie nous enseignant ainsi à rechercher l’agraphon dans l’Évangile lui-même 155.

« Jésus disait parfois la parole divine à ses disciples en particulier (dans le secret) et le plus souvent dans la solitude ; une partie de ces choses n’ont pas été notées, parce que les disciples savaient qu’on ne devait noter et révéler tout », rapporte Origène 156. Et Clément dit encore : « Le Seigneur, à sa résurrection, transmit la connaissance secrète (la gnose) à Jacques le Juste, à Jean et à Pierre ; ceux-ci l’ont transmise à leur tour aux autres Apôtres (aux Douze) et ceux-ci aux soixante-dix 157. »

Il suffit de deux ou trois heures pour lire toutes les paroles du Seigneur rapportées dans l’Évangile ; or, Jésus a enseigné pendant dix-huit mois au moins selon les Synoptiques, pendant deux ou trois ans selon saint Jean ; ainsi, que de paroles sans doute n’ont pas été notées ! Et combien d’autres se sont perdues parce qu’elles n’ont pas trouvé d’écho dans ceux qui les écoutaient – elles sont tombées au bord du chemin ou sur un sol pierreux. Nous en retrouvons peut-être quelque trace dans les Agrapha.

 

 

V

 

« Il nous est impossible de dire tout ce que nous avons vu et entendu du Seigneur, – rappelle dans les Actes de Jean Leucius Charinus, un témoin du IIe siècle, qui appartenait peut-être au cercle des disciples éphésiens du Presbytre Jean. – Beaucoup de grandes et merveilleuses choses accomplies par le Seigneur doivent être tues pendant un temps, parce qu’elles sont indicibles : on ne peut ni en parler ni les entendre ». – « Je connais bien d’autres choses encore que je ne sais pas dire comme il le veut 158. »

« Tu nous as révélé beaucoup de secrets ; quant à moi, tu m’as choisi d’entre les disciples et m’as dit trois paroles, et j’en suis embrasé, mais je ne puis les dire aux autres », se rappelle à son tour Thomas l’incrédule, Thomas Didyme, qui selon une tradition, également très ancienne, serait le propre frère, le jumeau du Christ, didymos tou Christou, et aurait reçu de lui « les paroles secrètes » 159.

 

            Je suis celui que tu ne vois pas,

            dont seulement tu entends la voix...

            Je ne paraissais pas ce que j’étais,

            Je ne suis pas ce que je parais,

 

dit Jésus lui-même, parlant, semble-t-il, dans ce même cercle des disciples éphésiens du Presbytre Jean 160.

 

            Ceux qui sont avec moi ne m’ont pas compris

            Qui mecum sunt non me intellexerunt 161.

 

À quel point ce mot est authentique, sinon par le son du moins par le sens, on le voit de nouveau dans l’Évangile.

 

N’entendez-vous pas et ne comprenez-vous pas encore ?

Avez-vous toujours un cœur endurci ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas ? Vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ! (Mc., 8, 17, 18).

Mais ils ne comprirent rien à cela, le sens de ces paroles leur était caché, et ils ne saisissaient pas ce que Jésus leur disait (Lc., 18, 34).

 

 

VI

 

N’oublions pas qu’avant de prendre forme, de devenir l’« Écriture », tout l’Évangile n’a été qu’un Agraphon, – le métal en fusion. Nous avons beaucoup de peine à le concevoir et pourtant il est impossible sans cela de comprendre ce que sont les Agrapha, ces gouttes d’un métal toujours bouillant coulant par-dessus le bord du creuset ; nous avons peine à nous imaginer qu’il y a entre un Agraphon et un Apocryphe la même différence qu’entre l’Évangile et l’Apocryphe (ce mot étant pris, bien entendu, non au sens ancien d’Évangile « caché », mais au sens moderne d’Évangile « faux ») ; nous avons peine à croire que des paroles du Seigneur, aussi authentiques que celle-ci : « Tout sacrifice sera salé avec du sel » (Mc., 9, 49) ou « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés » (Lc., 9, 55-56), ne sont pas « canoniques », ayant été exclues du texte évangélique de la Vulgate adopté au IVe siècle, mais figurent dans les textes anciens de l’an 140, le Cantabrigiensis D et ne sont entrées dans notre texte qu’en dépit du Canon, grâce aux codes italiques 162. C’est ainsi qu’à l’intérieur même de l’Évangile, le métal en ébullition des Agrapha continue encore à faire éclater la forme du Canon.

L’admirable récit de Jean sur la femme adultère (9, 1-11) – un Agraphon également exclu jadis du Canon – est absent des manuscrits jusqu’au IVe siècle et saint Augustin le tient encore pour « apocryphe », sous prétexte qu’il permettrait aux femmes « l’impunité de l’adultère », peccandi immunitas, et « qu’un péché très grave y est trop facilement pardonné 163 ». L’Église, en dépit de saint Augustin, en dépit du Canon, en dépit d’elle-même, a conservé ce récit, n’ayant pas eu peur de la mansuétude du Seigneur, et, certes, elle a bien fait.

Ces perles qui ont failli être perdues pour nous, nous montrent quels trésors ont pu se conserver dans les Agrapha.

L’Évangile des Hébreux qui nous est parvenu en de pauvres fragments, et auquel probablement est emprunté le récit de la femme adultère, est-il un second Matthieu, différent du nôtre, ou seulement une première version, ou enfin, une tradition judaïque, absolument indépendante ? Quoi qu’il en soit, si, comme cela est également probable, cet Évangile est le seul qui ait vu le jour dans le pays natal de Jésus, en Palestine, vers les années 90, c’est-à-dire presque en même temps que notre Luc et notre Jean, il a pu conserver un témoignage historique, non moins authentique que ceux-ci 164. C’est ainsi qu’un Évangile entier est un Agraphon.

Vers l’an 200, Sérapion d’Antioche commença par autoriser l’Évangile selon saint Pierre, puis l’interdit, l’ayant jugé « contaminé par l’hérésie des gnostiques » ; il n’avait donc pas immédiatement pensé : « Il y a quatre évangiles, il ne peut y en avoir un cinquième 165. » Par conséquent, à la fin du IIe siècle ou au début du IIIe, le Canon, au sens postérieur de ce mot, n’était pas encore fixé – le métal en fusion de l’Évangile continuait encore à bouillonner.

 

 

VII

 

Comment les Agrapha sont-ils parvenus jusqu’à nous ?

Il est probable que de nombreux codes anciens, semblables aux codes Cantabrigiensis D et Syrus-Sinaïticus qui n’ont été sauvés que par miracle, furent conservés dans les bibliothèques des couvents jusqu’au IVe siècle, époque où fut établi le Canon (en 382 sous le pape Damase) et furent ensuite détruits. C’est en eux que les Pères de l’Église puisent les agrapha. Ainsi, Anathase de Sinaï se sert du Cod. Sinaïticus et Macaire le Grand des codes conservés dans les cénobies du désert de Scété. Voilà pourquoi dans les écrits des Pères les paroles non « canoniques » du Seigneur ne se distinguent pas encore des paroles canoniques.

C’est seulement avec le Canon que naquit et grandit la peur de ce qui n’était pas rapporté dans l’Évangile, de ce qui n’était pas « canonique », si bien qu’au XVIe siècle le théologien réformé Théodore de Bèze, ayant trouvé dans le couvent de Saint-Irénée à Lyon le codex D, un archétype judéo-chrétien datant de 140, c’est-à-dire de deux cents cinquante ans plus ancien que le Canon, contenant de nombreux agrapha, en fut si effrayé qu’il l’envoya en secret à l’Université de Cambridge, avec cette inscription : Asservandum potius quam publicandum, « plutôt à cacher qu’à publier », et le code en effet resta caché deux cents ans comme « une chandelle sous le boisseau » 166.

De nos jours, cette chandelle, l’Agraphon, n’est pas entièrement enlevée de dessous le boisseau, peut-être parce qu’on ne peut pas révéler aux hommes le mystère divin – il se révèle lui-même.

« Mieux vaut laisser tranquilles tous les agrapha », conseille un des critiques les plus libéraux 167, et même un savant aussi grand qu’Harnack, qui ne doute pas de l’authenticité historique d’un grand nombre d’agrapha, dès qu’on touche à l’« essence du christianisme », les tait, les cache, comme le vieux Bèze : « à cacher plutôt qu’à publier ».

 

 

VIII

 

À la fin du siècle dernier, aux confins du désert de Libye, là où se trouvait l’antique ville égyptienne d’Oxyrhynchos, on a découvert dans un tombeau chrétien du IIe- IIIe siècle trois fragments de papyrus à demi-consumés, provenant sans doute d’un scapulaire que le défunt portait sur sa poitrine et avait fait mettre dans son cercueil. Sur ces fragments se sont conservés par miracle quarante-deux lignes de texte grec avec six agrapha et le début d’un septième 168. N’en trouvera-t-on pas d’autres un jour dans cette terre dont il est dit : « J’ai appelé mon Fils d’Égypte » (Os., 2, 1) ? Pour « ceux qui savent », ces fragments seront plus précieux que tous les trésors du monde.

Ces paroles du Seigneur qu’on vient de reconnaître – qui viennent d’être dites – chassent de nos yeux, comme avec le souffle des Lèvres divines, la poussière de l’habitude millénaire – ce manque d’étonnement qui plus que tout nous empêche de voir l’Évangile. On est comme un aveugle qui recouvrant soudain la vue s’étonne – s’effraie. C’est alors qu’on comprend le sens de ces paroles :

 

Le premier degré de la connaissance supérieure (la gnose) est dans l’étonnement. Que celui qui cherche ne se repose pas... tant qu’il n’aura pas trouvé ; et ayant trouvé, il sera étonné ; étant étonné, il régnera ; régnant, il se reposera 169.

 

Au lieu d’« étonné », il y a dans une autre leçon : « effrayé » 170, et c’est peut-être plus exact : l’étonnement du premier navigateur qui vit de nouvelles étoiles ressemble à l’effroi.

 

 

IX

 

            Soyez des changeurs prudents.

 

Cette parole du Pauvre divin sur les « hommes de bourse » et les « spéculateurs » d’alors aussi misérables que nous, mais plus humbles (c’était des « banquiers » de rue, trapezitai, du mot trapeza, « table », « comptoir », d’où vint la « banka » italienne du moyen âge – la future « banque ») – cette parole, ce petit poisson salé du lac de Génésareth, notre siècle avaricieux l’absorba avidement. Personne n’en met en doute l’authenticité, et, en effet, on la sent immédiatement à cette « sécheresse salée » des logia araméens que nous connaissons si bien par l’Évangile 171.

Voilà peut-être la meilleure épigraphe à tous les autres Agrapha ; soyez des changeurs prudents pour éviter les deux erreurs qui sont également terribles et possibles : prendre le cuivre pour de l’or et l’or pour du cuivre. Il semble même que la seconde erreur pour des « changeurs » tels que nous soit plus facile que la première.

 

 

X

 

            Je souffrais avec ceux qui souffrent,

            J’avais faim avec ceux qui ont faim

            J’avais soif avec ceux qui ont soif 172.

 

Si quelqu’un lui avait demandé : « Seigneur, pouvais-tu dire cela ? » peut-être aurait-il répondu avec un sourire intelligent – oui, avec un sourire non seulement de divine sagesse mais encore d’intelligence, de simplicité, de gaieté humaines : « Mais certainement je l’aurais pu ! Dites-le pour moi. » Et on l’a dit et on a bien fait – si bien qu’on ne peut plus distinguer si c’est lui-même qui parle ou si l’on parle pour lui.

 

 

XI

 

« Celui qui ne porte pas sa croix et me suit ne peut être mon disciple », c’est ainsi que chez Luc (14, 27) le métal se refroidit déjà, tandis que dans l’Agraphon, il est encore bouillant :

 

    Celui qui ne porte pas sa croix n’est pas mon frère 173.

 

Cette seconde version, comme elle est plus « étonnante » – plus « effrayante » que la première, plus authentique, plus embrasée, plus près du cœur du Seigneur !

 

            Qui est près de moi est près du feu ;

            Qui est loin de moi est loin du royaume 174.

 

Là, c’est l’ordre d’un Supérieur, ici la prière d’un Égal. Et c’est comme un nouveau feu sur une brûlure ancienne ; celle-ci aussi finira par guérir, mais moins facilement et peut-être pour celui qui a appris – qui s’est bien brûlé – cela suffira-t-il pour toute la vie.

Il suffit de comparer ces deux paroles, celle de l’Évangile sur la croix portée par le disciple et celle qui n’est pas notée, sur la croix portée par le frère, pour sentir par quelle liberté intérieure dans la transmission des paroles authentiques du Seigneur on atteint l’inaccessible, pour entendre, à côté du souffle humain, le souffle de l’Esprit divin, pour voir mûrir doucement sa parole sous son propre regard – fruit édénique sous le rayon du soleil qui ne se couche jamais.

 

 

XII

 

            Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu 175.

 

« Seigneur, aurais-tu pu dire cela ? » – « Je n’ai jamais dit autre chose. »

 

Ne vous réjouissez que lorsque vous voyez votre frère dans la charité (dans la grâce de Dieu) 176. – On doit pardonner à son frère soixante-dix-sept fois... Car on a trouvé des paroles coupables même chez les prophètes eux-mêmes, oints de l’Esprit Saint 177.

 

D’après la règle générale de la critique évangélique qui veut qu’une parole soit d’autant plus authentique qu’elle est plus incroyable, cette phrase est authentique, car sa seconde partie, sur l’Esprit, est « incroyable ».

 

        Dans l’état où je vous surprendrai je vous jugerai 178.

 

Il est difficile de croire que cette parole soit absente de l’Évangile tant elle est mémorablement authentique, peut-être parce qu’elle a été écrite par Lui-même dans le cœur humain. Cette terrible parole une fois entendue, on ne l’oubliera plus jamais et celui qui pendant sa vie en arriverait à l’oublier s’en souviendrait en mourant.

 

 

XIII

 

La première demande de l’oraison dominicale dans l’Évangile : « Que ton nom soit sanctifié » est pour nous si bien recouverte de la poussière de l’habitude qu’elle ne signifie presque plus rien ; quand les lèvres prononcent ces mots, le cœur ne les entend presque plus, pas plus que nous n’entendons nos pas dans la poussière. Mais l’Agraphon chasse la poussière :

 

    Que l’Esprit Saint descende sur nous et qu’il nous purifie 179.

 

La chandelle est retirée de dessous le boisseau et toute la prière s’éclaire d’une nouvelle lumière. C’est maintenant seulement que la troisième demande, la principale : « Que ton règne arrive », reçoit un sens nouveau, « étonnant » : ce n’est plus le premier, l’ancien royaume du Père, ni le second, le présent, celui du Fils, mais le troisième, le futur – celui de l’Esprit.

La poussière est balayée du chemin de l’humanité, de l’histoire universelle, par le souffle du Saint-Esprit, et qui pourrait ne pas entendre son pas tonnant ?

 

 

XIV

 

                Le Saint-Esprit, ma mère... 180

 

C’est par cette parole mystérieuse – chuchotement « dans l’obscurité, à l’oreille », – peut-être seulement au milieu des élus, des trois d’entre les Douze, que Jésus commence, dans « l’Évangile des Hébreux », le récit de la Tentation (car qui d’autre que lui aurait pu le connaître et le raconter ?).

À en juger par le fait que cette parole n’est compréhensible sinon pour le cœur, du moins pour l’oreille humaine, que dans la langue natale de Jésus, l’araméen, car c’est la seule où le mot « esprit », Rucha, soit non pas du masculin comme en latin ou neutre comme en grec, mais féminin, cet Agraphon est l’un des plus anciens et des plus authentiques logia araméens. Mais, nous ne savons qu’en faire, bien qu’il touche au dogme-expérience fondamental du christianisme – la Trinité. Nous ne le savons pas, mais les vieilles femmes et les petits enfants qui prient simplement la Mère,

 

                Ardente Protectrice du monde refroidi,

 

le savent peut-être.

Le Fils parle partout de son Père et ici seulement de la Mère. « La semence de la Femme écrasera la tête du Serpent. » Ce Protévangile, cette Protoreligion de l’humanité tout entière – la religion de la Mère, – le Fils ne la sanctifie qu’ici, il n’unit le Nouveau Testament à l’Ancien qu’ici ; ici seulement, en dehors du Canon, en dehors, dirait-on, de l’Église (mais peut-être l’Église est-elle plus large qu’elle ne le croit elle-même) se parfait le dogme de la Trinité : le Père, le Fils et la Mère-Esprit.

Et une nouvelle lumière, bien plus forte encore, éclaire la principale demande de la prière du Seigneur – celle du Royaume : le premier règne est celui du Père, le second, celui du Fils, le troisième, celui de la Mère-Esprit.

 

 

XV

 

Seul celui qui a eu faim lui-même sait ce qu’est la faim ; et il comprendra pourquoi les « pauvres de Dieu », les Ébionites, ne prient pas tout à fait comme nous : ils ne disent point : « Donne-nous notre pain quotidien », mais : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de demain 181. » Peut-être les deux paroles sont-elles également authentiques : chacun prie à sa façon. La première est évidemment plus haute, plus céleste ; la seconde plus basse, mais plus près de la terre, plus miséricordieuse.

En cette seconde parole, l’aiguille de la boussole chrétienne s’est imperceptiblement déplacée, elle a tressailli invisiblement, et tout le climat du christianisme s’est soudain modifié, s’est déplacé lui aussi du pôle vers l’équateur.

Les pauvres, les affamés préfèrent prier ainsi, et seul pouvait le leur apprendre Celui qui a été lui-même pauvre et affamé : « J’avais faim avec ceux qui ont faim ; j’avais soif avec ceux qui ont soif. »

 

 

XVI

 

                Tu m’écoutes d’une oreille et

                tu as fermé l’autre 182.

 

Nous écoutons avec l’oreille céleste, mais nous avons fermé l’oreille terrestre et c’est pourquoi nous n’avons pas entendu :

 

Demandez les grandes choses et les petites vous seront données de surcroît, demandez les célestes et les terrestres vous seront données de surcroît 183.

 

Kant ne sait pas, mais Goethe sait peut-être que sans le Christ, le « grand païen » qu’il est n’aurait pas existé. « Jésus ne se doutait même pas de ce qu’est la civilisation », pense Nietzsche 184, – et le pasteur protestant Frédéric Naumann, le fondateur du « socialisme chrétien », se dit un jour, en suivant les mauvais chemins palestiniens : « Comment se peut-il que Jésus qui marchait et voyageait par de pareils chemins n’ait rien fait pour les améliorer ? » et il fut déçu, cessant de voir en lui le « bienfaiteur terrestre de l’humanité marchant sur ses chemins terrestres 185 ». Mais si maintenant nous volons à travers l’Atlantique, c’est peut-être parce que nous avons jadis demandé « les grandes choses, les célestes » et que ces petites choses, les « terrestres », nous ont été données par surcroît ; et si nous cessons de demander celles-là, celles-ci nous seront ôtées : de nouveau nous ramperons comme des vers.

 

 

XVII

 

Le Christ n’est-il qu’au ciel ? Non, il est aussi sur la terre

 

        Soulève la pierre et tu m’y trouveras ;

        fends l’arbre et j’y suis 186.

 

Tout fut créé par lui, comment ne serait-il pas en tout ?

 

Qui vous tirera dans le Royaume si le Royaume est au ciel ? Les oiseaux du ciel, et tout ce qui est sous la terre, et toutes les bêtes de la terre et les poissons de la mer, tous vous tireront dans le Royaume 187.

 

Voilà ce que signifie chez Marc :

 

Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient (1, 13).

 

 

XVIII

 

J’ai été parmi vous avec des enfants et vous ne m’avez pas connu 188...

Celui qui me cherche, me trouvera parmi les enfants à partir de sept ans, car c’est là que dans le quatorzième éon, après être resté caché, je me manifeste 189.

 

Cette fleur évangélique, nous la connaissions bien, mais la voici débarrassée de la poussière, et de nouveau elle exhale une fraîcheur si édénique que l’on dirait une tout autre fleur, qui vient de s’épanouir et que nous n’avions jamais vue.

 

 

XIX

 

Il y a dans l’Évangile beaucoup de paroles amères, qui semblent trop humaines pour le Christ et qui cependant sont par cela même authentiques. Mais en est-il de plus amères, de plus authentiques que celles-ci :

 

J’ai été dans le monde et j’ai apparu aux hommes en chair, et je les ai trouvés tous ivres et personne qui eût soif. Et mon âme s’afflige sur les fils des hommes 190.

 

Et celles-ci, aussi authentiques, aussi amères :

 

Vous avez abandonné le vivant qui est devant vous et vous composez des fables sur les morts 191.

 

Comme cela nous ressemble terriblement !

 

 

XX

 

On dirait que du collier des Béatitudes évangéliques deux perles sont tombées et ont été ramassées sur la route par les pauvres :

 

Le bien doit venir dans le monde et heureux celui par qui le bien arrive 192.

Heureux ceux qui s’affligent sur la perte de ceux qui ne croient pas 193.

 

Les « enfants » font tomber du pain sous la table et là il est ramassé par les « chiens » – par les « infidèles ». Voici la parole du Seigneur qu’on trouve dans le Coran :

 

Hommes, aidez Dieu, comme l’a dit le Fils de Marie : qui est celui qui est mon aide en Dieu ? Et ses disciples dirent : nous 194.

 

Que Dieu aide les hommes, les « fidèles » le savent : que les hommes aident Dieu, les « infidèles » le savent. Voilà pourquoi « celui qui ne porte pas sa croix n’est pas mon frère » : « Hommes, aidez Dieu » ; frères, aidez le Frère. Les « enfants » l’ont oublié, les « chiens » s’en souviennent. Comment pourrait-il alors ne pas dire : « Chez aucun homme en Israël je n’ai trouvé une si grande foi » ? (Mt., 8, 10).

 

« Quelle puanteur ! » dirent les disciples en passant devant un cadavre de chien. « Comme ses dents sont blanches ! » dit Jésus 195.

 

Ce n’est qu’une légende musulmane et non un agraphon ; mais celui qui l’a composée savait sur Jésus, aimait en Jésus, quelque chose que nous ne savons plus, n’aimons plus ; on dirait qu’il l’avait regardé, les yeux dans les yeux et qu’il y avait vu comment Il regardait tout et ce qu’Il cherchait en tout : s’il a trouvé cela dans une charogne, que ne trouverait-il dans un être vivant ?

« Quelle puanteur ! » dira-t-on aussi de notre charogne, mais lui saura trouver de la beauté en nous, et nous ressusciterons.

 

 

XXI

 

Jésus – que la paix soit avec lui – dit : le monde est ce pont ; passe dessus et ne t’y bâtis pas de maison 196.

 

C’est une inscription arabe au fronton d’un pont écroulé dans les ruines d’une ville qu’un empereur mongol fit bâtir pour sa gloire dans un désert inaccessible de l’Inde septentrionale et qui fut depuis abandonnée. Bien que cette parole ne soit pas authentique, on la dirait prise sinon par l’oreille, du moins par le cœur, au Sermon sur la montagne. Ce pollen de la fleur galiléenne, par quel vent fut-il apporté dans l’Inde si ce n’est par le souffle de ses lèvres, par l’Esprit ?

De combien de cœurs aimants dut-elle s’allonger la chaîne ardente qui va de Lui jusqu’à cette inscription ! N’est-ce pas la preuve que sa « voix vivante et intarissable », de génération en génération, de siècle en siècle : « Vous avez vu ? » – « Nous avons vu. » – « Vous avez entendu ? » – « Nous avons entendu », retentit non seulement dans le christianisme, dans l’Église, mais dans toute l’humanité. Cela ne signifie-t-il pas que l’unique et invisible Église Universelle est plus grande que nous le croyons, qu’elle ne le croit peut-être elle-même.

 

 

XXII

 

Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux (Mt., 18, 20).

 

Voilà dans l’Évangile la fondation de l’Église visible et voici sur un fragment de papyrus à demi-consumé, un scapulaire funéraire peut-être, trouvé aux confins du désert de Libye, le fondement de l’Église invisible :

 

Là où sont deux... ils ne sont pas sans Dieu ; et là où l’homme est seul, je suis avec lui 197.

 

S’il est vrai qu’actuellement nous sommes plus seuls que nous ne l’avons jamais été, cette parole qui semble avoir été prononcée à l’instant même, entendue directement de sa bouche, est entre toutes précieuse et authentique. Chacun de nous ne se couchera-t-il pas dans la tombe et ne se relèvera-t-il pas du tombeau avec ce scapulaire : « Je suis seul, mais Tu es avec moi » ?

 

 

XXIII

 

La paléontologie n’a besoin que d’un petit os pour reconstituer un animal antédiluvien, un monde disparu ; un rayon d’étoile suffit à l’analyse spectrale pour rallumer le soleil éteint ; peut-être un Agraphon suffira-t-il de même à la critique évangélique pour éclairer ce qui reste de plus obscur dans la vie et dans le visage de Jésus inconnu.

Mais actuellement on est parfois tenté de rendre grâce à Dieu que presque personne ne le sache, et qu’on ne puisse révéler ce mystère divin aux hommes, tant qu’il ne se révélera pas de lui-même. La source la plus fraîche est celle dont personne n’a encore bu : telle est la fraîcheur des Agrapha. Le premier baiser d’amour est le plus doux : telle est la douceur des Agrapha. Et pourtant, on a peur : c’est comme si lui-même, dans l’obscurité, nous parlait tout bas à l’oreille.

S’il est avec nous « tous les jours, jusqu’à la fin du monde », il ne se tait certainement pas, mais parle, et cette parole éternelle, c’est l’Agraphon. Le cœur de l’homme est, lui aussi, un agraphon du Seigneur, et peut-être sans cette parole-là ne saurait-on lire l’Évangile.

Les Agrapha seront un jour pour la critique évangélique ce qu’a été la « source présynoptique » pour les Synoptiques, une fenêtre sombre, dans une maison claire, ouvrant sur la nuit de Jésus inconnu.

La critique évangélique, et peut-être tout le christianisme, ne quittera le point mort que lorsqu’elle regardera par delà l’Évangile, là où le dernier et le premier témoins, Jean et Marc, sont d’accord, où au lieu de quatre Évangiles, il n’y en a qu’un, l’Évangile « selon Jésus » et où, parmi les étoiles invisibles surgissant de derrière l’horizon, scintille plus mystérieuse que toutes les autres la constellation de la Croix – le signe qui unit les deux ciels, le diurne et le nocturne :

 

Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui, éternellement (Hebr., 13, 8).

 

Toujours et partout le même – de ce côté-ci de l’Évangile comme de l’autre.

 

 

XXIV

 

Neuf miroirs : quatre que nous voyons – nos Évangiles – et cinq invisibles pour nous : la source présynoptique Q, commune à Matthieu et à Luc, deux sources particulières (Sonderquelle), une pour chacun d’eux ; la couche inférieure B du IVe Évangile, et enfin, le miroir le plus obscur et le plus proche de nous – les Agrapha. Les neuf miroirs sont placés vis à vis de manière à se refléter l’un dans l’autre : l’unique miroir de Marc dans les quatre de Matthieu et de Luc : deux visibles et deux invisibles, et ces cinq miroirs se reflètent dans le miroir invisible Q ; et ces six dans les deux miroirs de Jean, – le visible B et l’invisible A ; et enfin ces huit dans le neuvième, le plus profond et le plus mystérieux – dans les Agrapha.

À chaque nouvelle réflexion la complexité des combinaisons augmente en progression géométrique, ce qui fait du plus simple des livres, l’Évangile, le livre le plus complexe. En se reflétant mutuellement, ils s’approfondissent mutuellement jusqu’à l’infini ; les rayons des lumières les plus opposées s’entrecroisent, se réfractent, et au milieu d’eux tous – il y a Lui. C’est ainsi seulement que pouvait être représentée la Face irréprésentable. Si dans l’histoire universelle nous ne possédons pour aucun autre visage rien de semblable, alors nous connaissons ou pourrions connaître la vie et le visage de Jésus mieux que la vie de n’importe quel personnage de l’histoire universelle.

 

 

XXV

 

Et malgré tout cela : « Vita Jesu Christi scribi nequit, la vie de Jésus-Christ ne peut pas être écrite 198. » Cette antique thèse de Harnack, qui remonte aux années 70, mais qui ne paraît pas encore vieillie, est reprise de nos jours par Wellhausen : même chez Marc, nous n’apprenons sur Jésus que l’extraordinaire, tandis que le quotidien – d’où il est, quels sont ses parents, à quelle époque, où et comment il a vécu, – tout cela nous reste inconnu 199. Mais, premièrement, la connaissance de plus en plus grande et de plus en plus exacte du milieu juif religieux et social de l’époque nous permet d’entrevoir ce que fut la vie « quotidienne » de Jésus ; c’est peu, soit, mais important. Deuxièmement, Jésus lui-même est si « extraordinaire » – et Wellhausen lui-même l’admettra – qu’il n’est peut-être pas raisonnable de déplorer que les témoins de sa vie nous aient appris sur lui plus de choses extraordinaires que de choses quotidiennes. Et, enfin, troisièmement : d’Œdipe, d’Hamlet, de Faust nous ne connaissons que ce qu’ils eurent d’extraordinaire ; pour les deux derniers d’après quelques mois de leur vie, pour le premier d’après quelques heures. Et pourtant notre connaissance est si profonde que si nous avions l’indispensable don poétique, prophétique, nous pourrions d’après ce segment visible reconstituer tout le cercle invisible, raconter toute leur vie. De Jésus aussi, nous n’apprenons que l’« extraordinaire », mais d’après au moins toute une année, sinon même deux ou trois années de sa vie ; pourquoi alors, ne pourrions-nous pas, si nous avions le talent nécessaire, reconstituer d’après ce segment le cercle complet – toute sa vie ?

Jülicher défend plus solidement la thèse de Harnack. « Nous ne pouvons savoir des Évangiles que ce que Jésus paraissait être à la première communauté des fidèles, mais non ce qu’il a été réellement ; notre vue ne pénètre pas aussi loin : l’horizon évangélique nous est pour toujours fermé par les hautes cimes de la foi des premières communautés 200. » Non, pas pour toujours : tous les « signes de contradiction » (Lc., 2, 35), toutes les « perplexités », tous les « scandales » (heureux celui qui ne se scandalisera pas de moi. Mt., 11, 6), non seulement des personnages évangéliques, mais peut-être des Évangélistes eux-mêmes, sont autant de fissures dans le mur en apparence aveugle de la tradition ; c’est par elles que nous apercevons ou pourrions apercevoir non seulement ce que Jésus paraissait être, mais ce qu’il était réellement.

 

 

XXVI

 

Il suffirait pour que la thèse de Harnack fût irréfutable à ce jour d’ajouter ces deux mots : « par nous » : par nous la vie de Jésus-Christ ne peut pas être écrite. La grande difficulté de connaître ne réside nullement dans notre expérience historique, extérieure, mais dans notre expérience intérieure, religieuse.

« Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s’est éteint, ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose d’insuffisant quand il s’agit d’appliquer nos timides procédés d’analyse aux révolutions des époques qui ont décidé du sort de l’humanité », dit du protochristianisme Renan, qu’on ne soupçonnera guère d’un excès apologétique 201.

Toute connaissance est expérimentale. Mais pour le protochristianisme en général et à plus forte raison pour son point le plus ardent, la vie de l’Homme Jésus, nous n’avons pas d’expérience égale et correspondante en qualité ni en quantité à ce que nous voudrions savoir. Nous nous trompons et trompons les autres en racontant cette vie, comme les voyageurs qui parlent d’un pays où ils n’ont jamais été.

Il semble que Goethe aime mieux le christianisme que l’Évangile et l’Évangile plus que le Christ, et cependant, lui aussi sait que l’esprit humain aura beau s’élever, cela (la vie et la personne du Christ) ne sera jamais surpassé 202.

Harnack et Bousset, deux des chercheurs les plus profonds et des critiques évangélistes les plus libéraux de nos jours, parlent de la vie de Jésus en termes presque identiques, sans s’être concertés : « Le divin y est apparu aussi pur qu’il pouvait apparaître sur la terre » (Harnack). – « Jamais Dieu, dans aucune vie humaine, n’a été une réalité aussi vivante qu’ici » (Bousset) 203.

Rappelons-nous aussi le gnostique Marcion auquel il sera peut-être pardonné beaucoup en faveur de ces paroles : « Ô miracle des miracles, ravissement et sujet de stupeur, on ne peut rien dire, rien penser qui dépasse l’Évangile ; il n’existe rien à quoi on puisse le comparer 204. » Si cela est vrai de l’Évangile, qui n’est malgré tout qu’une ombre pâle du Christ, combien cela est plus vrai de Lui-même !

 

 

XXVII

 

La principale difficulté pour nous lorsqu’il s’agit non pas même de raconter la vie de Jésus, mais simplement de la voir, consiste précisément en ce qu’elle ne peut être comparée à rien. La connaissance est une comparaison : pour apprendre bien une chose nous devons comparer ce que nous sommes en train d’apprendre avec ce que nous savions déjà. Mais la vie du Christ ne ressemble à rien, elle est si incommensurable, si extraordinaire, si unique, que nous n’avons rien avec quoi la comparer. Ici toute notre expérience de l’histoire universelle nous trahit et si nous restons dans ses limites, nous devons reconnaître, quoique dans un autre sens qu’Harnack, qu’en effet la vie de Jésus est inconnaissable, « indescriptible », scribi nequit.

Et si, malgré l’insuffisance de l’expérience, nous voulions quand même faire de cette vie un objet de connaissance, l’introduire dans l’histoire, il nous faudrait, en partant non pas de cette expérience sûre, bien qu’insuffisante, que la vie de Jésus est réellement humaine, mais de l’expérience fausse qu’elle est seulement humaine et en poussant jusqu’au bout la logique de cette expérience fausse, dire avec quelques-uns des critiques d’extrême-gauche, que c’est la vie d’un « fou » (« il est sorti de lui-même », – « il a perdu l’esprit », comme pensent ses frères (Mc., 3, 21), ou, ce qui est pis, admettre avec Renan que ce fut une « fatale erreur », que Celui qui est le plus grand au monde s’est trompé et a trompé le monde comme jamais personne ne le fit ; ou bien encore, ce qui est pis que tout, reconnaître, avec Celse, que Jésus « a fini par une mort misérable une vie infâme ».

Pour échapper à ces déductions absurdes et blasphématoires, nous sommes forcés de reconnaître que la vie de Jésus n’est pas seulement une vie humaine, mais quelque chose de plus – peut-être ce qu’en disent les premiers mots du premier témoin, Marc-Pierre :

 

    Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu.

 

 

XXVIII

 

Mais, tout en sachant que nous n’avons pas nous-mêmes l’expérience nécessaire pour écrire une « Vie de Jésus », nous savons ou pourrions savoir que certains l’ont eue.

Le mot « martyrs » signifie « confesseurs », « témoins », – évidemment du Christ. Ce sont eux peut-être qui possèdent cette expérience qui nous manque ; ce sont eux peut-être qui savent sur la vie du Christ ce que nous ignorons.

Ainsi saint Justin Martyr, disant au César romain avec une dignité plus grande que celle de Brutus : « Vous pouvez nous tuer, mais non nous nuire 205. » Ainsi, saint Ignace d’Antioche (vers 107) qui, se dirigeant vers le Colisée, priait : « Je suis le froment de Dieu et par les dents des bêtes je suis moulu pour devenir le pain du Christ 206. » De même si les martyrs de Lyon de l’an 177 n’avaient pas cru si fermement qu’à la résurrection des morts Dieu recueillerait toutes les parcelles des cendres de leurs corps brûlés, jetées dans le Rhône, et en formerait exactement les mêmes corps qu’ils avaient eus en vie, mais déjà « glorifiés », si pour eux le feu qui les brûlait, le fer qui les torturait n’avaient pas été moins réels, moins palpables que le corps du Seigneur ressuscité, qui sait s’ils auraient pu supporter leur supplice avec une telle constance que le lendemain leurs bourreaux convertis au Christ allèrent pour lui aux mêmes supplices 207 ?

Peut-être pour ces « voyants », ces « témoins », la vie du Christ s’illumine-t-elle de lueurs fulgurantes jusqu’à des profondeurs qu’aucune vie humaine n’a connues ; peut-être est-elle pour eux plus réelle, plus mémorable, plus connue que la leur propre.

De tout cela il résulte que pour mieux connaître la vie de Jésus, il faut vivre mieux. Telle sera notre vie, telle nous connaîtrons la sienne. « Si je me connaissais, je te connaîtrais, noverim me, noverim te 208. » Par chaque mauvaise action nous attestons, « confessons », que Jésus n’a pas existé ; par chaque bonne, qu’il a existé. Pour pouvoir lire l’Évangile d’une nouvelle manière, il faut vivre d’une nouvelle manière.

 

 

XXIX

 

« Tu changes, donc tu n’es pas la vérité », c’est ainsi que Bossuet affirme l’immutabilité, l’immobilité du Canon et du Dogme 209. On pourrait lui répliquer : « Tu ne changes pas, donc tu n’es pas la vie. » L’Évangile change perpétuellement parce qu’il vit perpétuellement. Autant de siècles, de peuples, et même d’hommes – autant d’Évangiles. Chacun le lit, l’écrit, exactement ou inexactement, bêtement ou sagement, coupablement ou saintement, – mais à sa manière – à nouveau. Et dans tous ces évangiles il n’y a qu’un seul et même Évangile, comme dans toutes les gouttes de rosée le reflet d’un seul et même soleil.

Pour celui qui ouvrira l’Évangile, tous les autres livres se fermeront ; celui qui commencera à penser à cela ne pensera plus à rien d’autre, et il ne perdra rien, parce que toutes les pensées viennent de là et vont là. Après ce sel tout est fade ; après cette « Divine Comédie » toutes les tragédies humaines sont fastidieuses. Et si notre monde, en dépit de toutes ses terribles platitudes, reste terriblement profond et saint, c’est uniquement parce qu’Il a passé dans le monde.

 

 

XXX

 

Le bandit espagnol Juan Sala y Serralonga, à l’heure de mourir sur la potence, dit au bourreau : « Je mourrai en disant le credo, mais ne me passe pas la corde au cou avant que j’aie dit : « Je crois à la résurrection de la chair 210 ! » Peut-être ce bandit, comme celui qui mourut sur la croix, savait-il sur Jésus quelque chose qu’ignorent beaucoup de ceux, incroyants et même croyants, qui scrutent la « Vie de Jésus ».

Il en est peut-être beaucoup parmi nous qui ne pourraient comprendre quelque chose à cette vie que « la corde au cou ». « J’ai pensé à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi 211. » Lorsqu’on a entendu cela peut-on s’asseoir devant une table, prendre une plume et se mettre à écrire une « Vie de Jésus » ?

 

Pourtant les chiens mangent sous la table quelques miettes des enfants (Mc., 7, 28) 212.

 

Il en est peut-être beaucoup parmi nous qui ne pourraient approcher de la vie de Jésus que de cette manière : les enfants laisseront tomber des miettes – les chiens les ramasseront.

 

Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient (Mc., 1, 13).

 

Peut-être son image se reflète-t-elle dans la prunelle des bêtes comme dans celle des anges, et dans les deux Il se reconnaît.

 

 

XXXI

 

Comment le regarder avec des yeux impurs ? Comment lui parler avec des lèvres impures ? Comment l’aimer d’un cœur impur ?

 

Un lépreux vint à lui et, s’étant jeté à genoux, il lui adressa cette prière : Si tu le veux, tu peux me rendre net. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha et lui dit : Je le veux, sois net (Mc., 1, 40-42).

 

Ce n’est qu’ainsi, comme des lépreux, que nous pouvons le toucher. Peut-être les pécheurs en savent-ils sur lui plus que les saints, et ceux qui périssent plus que ceux qui sont sauvés. Si le lépreux savait, nous savons peut-être, nous aussi.

 

 

XXXII

 

Pour parvenir à cette connaissance, nous avons sur tous les siècles chrétiens un avantage indéniable, bien que nous l’ignorions peut-être nous-mêmes, et n’y attachions pas d’importance : c’est, sur un point qui religieusement décide de tout, la ressemblance de notre temps avec celui où Jésus a vécu ; jamais autant qu’alors et aujourd’hui, le monde ne fut si près de sa perte et, sans en avoir conscience, n’attendit si anxieusement le salut ; jamais le monde n’eut une telle sensation de vide béant où tout va sombrer. Ce sont aujourd’hui, comme alors, les mêmes souffrances de l’enfantement arrivant subitement, la même voix, que nul n’a voulu entendre, clamant dans le désert : « Préparez la voie du Seigneur ! » la même cognée mise à la racine des arbres, le même filet invisible jeté sur le monde ; le même voleur se glissant dans la nuit, le jour du Seigneur ; le même mot inscrit par le même feu sur le noir menaçant d’un ciel de plus en plus sombre : la Fin.

Bien que personne encore ne songe à la Fin, le sentiment de la Fin est déjà dans le sang de tous, comme le lent poison de la contagion. Et si l’Évangile est le livre de la Fin – « Je suis le premier et le dernier, le commencement et la fin » – alors nous aussi, hommes de la Fin, pour notre épouvante ou pour notre joie, nous sommes peut-être plus près de l’Évangile que nous ne le pensons. Nous ne le lirons jamais, soit, mais si nous l’avions lu, nous aurions pu raconter « La vie de Jésus » comme jamais personne ne l’a racontée.

 

 

XXXIII

 

– Et cependant le monde ne va pas où l’appelait le Christ et, qui sait s’Il ne restera pas dans une affreuse solitude ? me disait l’autre jour un homme intelligent et fin, empoisonné jusqu’à la moelle des os par le sentiment de la Fin, mais qui paraît l’ignorer encore, bien qu’il ne cesse de penser au Christ ou de tourner seulement autour de lui, s’y brûlant comme le papillon de nuit à la flamme d’une bougie ; un peu honteux de parler ainsi, ayant peut-être le sentiment confus de sa vulgarité.

On ne saurait d’ailleurs l’en juger sévèrement : actuellement, bien des gens en ce monde, sinon tous, ont la même pensée, ce qui ne la rend évidemment ni plus sage ni plus noble ; il se peut même que certains chrétiens l’aient aussi et s’ils la taisent, ce n’est probablement pas par excès de sagesse ni de noblesse.

Il est très difficile de discuter sur ce sujet, parce qu’il faudrait pour cela se placer sur le terrain de l’adversaire, ce qu’on ne peut faire sans s’abêtir soi-même.

Accepter le jugement de la majorité sur la Vérité, et dans la religion surtout, le dernier et unique domaine qui semble lui échapper encore, reconnaître que l’arrêt de la majorité peut transformer la vérité en mensonge et le mensonge en vérité, est-il, en effet, quelque chose de plus bête ?

 

 

XXXIV

 

Combien de gens, à l’heure actuelle, sont pour le Christ et combien sont contre lui, nous ne le savons pas, parce qu’il n’existe pas de statistique en matière de foi ; ici, c’est la qualité et non la quantité qui décide de tout : pour Héraclite et Jésus « un seul homme en vaut dix mille s’il est le meilleur 213 ». Mais si même nous savions qu’actuellement presque tout le monde est contre le Christ et que presque personne n’est pour Lui, le problème de savoir si nous devons être pour ou contre le Christ en serait-il résolu ?

Lorsque je le fis remarquer à mon interlocuteur, il parut encore un peu plus honteux. Mais, hélas, ce n’est point par la honte qu’on agit sur les hommes, surtout en des jours tels que les nôtres.

 

Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Lc., 18, 8).

 

S’il le demandait lui-même, certes, c’est, parce qu’Il savait que le monde pouvait aller ailleurs qu’il ne l’appelait et qu’Il pouvait rester dans une « affreuse solitude ». Néanmoins :

 

            J’ai vaincu le monde (Jn., 16, 33).

 

C’est là précisément sa force de ne pas avoir vaincu le monde une seule fois, sur la croix, mais de l’avoir par la suite maintes fois vaincu et de continuer à le vaincre « dans une affreuse solitude », un contre tous. Et si le christianisme a quelque ressemblance avec le Christ, c’est bien celle-là : on peut dire qu’il n’a fait et qu’il ne fait que vaincre un contre tous ; qu’en périssant, il se sauve. Voilà où l’on n’a pas peur de dire : le pire est le mieux. Seul le vent des persécutions peut attiser la flamme du charbon chrétien, et cela à un tel point que l’on croirait parfois que pour le christianisme, ne pas être persécuté, c’est ne point exister.

L’apparente prospérité, la bienveillance indifférente, c’est ce qu’il y a de plus terrible pour lui. La « prospérité » a duré des siècles, mais, grâce à Dieu ! elle est sur le point de prendre fin et le christianisme va retourner à son état naturel : la guerre de « un contre tous ».

 

 

XXXV

 

Le diable sert Dieu en dépit de soi, comme l’avoue une fois à Faust Méphistophélès, un des diables les plus intelligents :

 

    ... Je suis une partie de cette Force

    Qui fait éternellement le bien en voulant le mal.

 

    ... Ein Teil von jener Kraft

    Die stets das Böse will und stets das Gute schafft.

 

Mais il n’avoue pas le principal : c’est pour lui un enfer que d’être contraint de servir Dieu.

Les communistes russes, ces diables médiocres, ces petits « antéchrists » servent en ce moment le Christ comme depuis longtemps personne ne l’a servi. Effacer de l’Évangile la poussière des siècles, l’habitude ; le rendre neuf, écrit comme d’hier, « effrayant » – « étonnant », comme il ne l’a plus été depuis les premiers jours du christianisme – cette œuvre aujourd’hui nécessaire entre toutes pour l’Évangile, les communistes l’accomplissent au delà de toute espérance, en désapprenant aux hommes l’Évangile en le cachant, en l’interdisant, en le détruisant.

S’ils savaient seulement ce qu’ils font ! Mais ils l’ignoreront jusqu’à leur fin. Seuls des diables aussi petits et aussi sots que ceux-là (ils sont intelligents, avisés en tout, excepté en cela) peuvent espérer détruire l’Évangile si complètement qu’il disparaisse à jamais de la mémoire des hommes. L’autre, le vrai, le grand Diable, l’Antéchrist, sera plus intelligent : « Il sera en tout semblable au Christ. »

Non, les hommes n’oublieront pas l’Évangile ; ils s’en souviendront, ils le liront, nous ne pouvons même pas nous représenter de quels yeux, avec quel étonnement et quel effroi, et quelle explosion d’amour pour le Christ en jaillira. Y eut-il pareille explosion depuis le temps où il vivait sur terre ?

C’est peut-être de Russie que viendra l’explosion, le monde l’achèvera.

 

 

XXXVI

 

Mais même si tout ne se passe pas ainsi, ou n’arrive pas aussi vite que nous le croyons, le christianisme peut-il être plus mal traité qu’il ne l’est actuellement, non pas à ses yeux, bien entendu (à ses yeux « le pire est le mieux »), mais aux yeux de ses ennemis ?

Ah, mon pauvre ami, papillon nocturne qui se brûle à la flamme de la bougie, pensez-y seulement : si nous devons voir la sottise et la vilenie des hommes triompher une fois de plus du christianisme, si le Christ lui-même doit tomber dans une solitude plus « affreuse ». encore, combien il faudrait être imbécile et scélérat pour l’abandonner en un tel instant et pour ne pas comprendre ce qu’un enfant comprendrait : que c’est au moment où tout le monde l’abandonne, le trahit, où il est seul, qu’il faut justement être avec lui ; qu’il faut l’aimer et croire en lui, s’élancer à la rencontre du doux Roi du Sion pour étendre des branches sur son chemin et des vêtements sous ses pas, et, si les hommes se taisent, crier avec les pierres :

 

        Hosannah ! Bienheureux celui qui vient

        Au nom du Seigneur !

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

_______

 

 

LA VIE DE JÉSUS INCONNU

 

 

 

 

 

 

I

 

COMMENT IL NAQUIT

 

 

I

 

 

Χαιρε хεχααριτομένη.                          

Ave gratiosa.                    

Réjouis-toi, Pleine de grâce (Lc., 1, 18).

 

LE mot grec хεχαριτομένη vient du mot χάρις, la grâce, la beauté, en latin gratia. La même racine se retrouve dans le mot Charité, déesse de la beauté. « Réjouis-toi, Pleine de grâce » veut donc dire : « Réjouis-toi, Beauté des beautés divines, Réjouis-toi, Charité des Charités 214 ! »

Tout dans l’Évangile – la vie de Jésus – commence et finit par la joie. Voilà pourquoi le mot même d’Évangile, έυαγγέλιον, dans son sens premier et profond, signifie non pas la « bonne », mais la « joyeuse nouvelle ».

 

Je vous annonce, έυαγγελίζομαι, une grande joie, je vous annonce l’Évangile,

 

dit l’Ange de la Nativité aux bergers de Bethléem (Lc., 2, 10).

L’étoile du matin, blanche comme le soleil, annonce le soleil encore invisible, le Précurseur annonce le Christ.

 

Il sera pour toi un sujet, d’allégresse et plusieurs se réjouiront de sa naissance,

 

dit l’ange à Zacharie (Lc., 1, 14). Et avant de naître le Précurseur a frémi de joie dans le ventre de sa mère (Lc., 1, 41) comme l’étoile du matin frémit dans le ciel. Et le Soleil qui n’était pas encore levé, un autre Enfant qui n’était pas encore né, lui répondit par la bouche de sa mère :

 

Mon esprit se réjouit en Dieu qui est mon Sauveur (Lc., 1, 47).

 

L’étoile du matin pâlit devant le Soleil, la petite joie devant la grande : « Il faut qu’il croisse et que je diminue », dit le Précurseur en parlant du Seigneur (Jn., 3, 30).

Les Mages aussi, qui venaient de l’Orient, « eurent une fort grande joie », lorsqu’ils virent l’étoile s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’Enfant (Mt., 2, 10). Il n’y eut jamais joie plus grande sur la terre, et si elle renaît, lorsqu’Il reviendra, cette nouvelle joie naîtra de la première.

À la veille même du Golgotha, le Seigneur dit, comme s’il parlait de la joie de Bethléem :

 

Quand une femme enfante, elle est dans la douleur, parce que son heure est venue, mais quand l’enfant est né, elle ne se souvient plus de son angoisse dans la joie qu’elle a (Jn., 16, 21).

 

L’ombre du Golgotha disparaît dans le soleil de la joie :

 

Ma joie demeurera avec vous et votre joie sera parfaite (Jn., 15, 15).

 

Ce qu’est cette joie, un aveugle-né le comprendrait peut-être en voyant soudain la lumière ; nous aussi, le comprendrions peut-être si, après être restés couchés dans la tombe pendant l’éternité, nous voyions soudain le soleil. Mais voici, nous ne voyons pas, parce que notre œil est recouvert par la taie de l’habitude millénaire, l’inaptitude à l’étonnement, à la joie.

 

 

II

 

C’est une joie qui n’est pas d’ici, une joie terrible.

Zacharie en voyant l’Ange « fut troublé et la frayeur le saisit » (Lc., 1, 12). Et la Vierge pleine de grâce elle-même fut « troublée » pareillement en voyant l’Ange (1, 29). Lorsque naquit le Précurseur, l’Étoile du matin, « tous leurs voisins furent remplis de crainte » (1, 65), mais lorsque le Soleil se leva et que la Gloire du Seigneur resplendit autour des bergers de Bethléem, c’est d’une « grande crainte » qu’ils furent pris. Il n’y aura jamais crainte plus grande sur la terre, et si elle renaît, lorsqu’Il reviendra, cette nouvelle crainte naîtra de la première.

 

        La lumière brille dans les ténèbres (Jn., 1, 5).

 

La lumière est environnée de ténèbres, la joie entourée d’effroi.

Ce qu’est cet effroi, nous le comprendrions peut-être si, après être restés couchés dans la tombe pendant l’éternité, nous entendions soudain la trompette de l’archange ; mais voici, nous sommes couchés et nous n’entendons pas : notre surdité, c’est l’habitude millénaire, l’inaptitude à la crainte, à la joie.

Seigneur, envoie nous ta crainte, envoie nous ta joie, afin que nous puissions de nouveau voir et entendre ce qu’en cette nuit de Bethléem virent et entendirent, non seulement les hommes, mais encore les bêtes, les plantes et les pierres illuminées par ta gloire :

 

Voici, je vous annonce une grande joie, c’est qu’aujourd’hui un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur, vous est né (Lc., 2, 10-11).

 

 

III

 

D’un petit morceau de ciel, broyé sur sa palette, Fra Beato Angelico faisait du bleu ; d’un petit morceau de soleil, il faisait de l’or ; il trempait son pinceau dans l’aurore, et c’était du rouge, puis dans la mer baignée de clair de lune, et c’était de l’argent.

Voilà comment on souhaiterait d’écrire deux petits apocryphes, deux frontispices à l’Évangile : l’Ave Maria, l’Annonciation, et le Gloria in excelsis, la Nativité.

 

 

1

 

Dieu envoya l’ange Gabriel dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, auprès d’une vierge fiancée à un homme nommé Joseph, de la maison de David ; cette vierge s’appelait Marie (Lc., 1, 26, 27).

 

Les jeunes filles de Nazareth étaient renommées pour leur beauté, mais Maria, Myriam en galiléen, lorsqu’elle atteignit quatorze ans, était la plus belle de toutes 215.

 

    Un blanc pommier en fleur, telle est notre sœur,

    un grenadier dans le jardin obscur

    au-dessus d’une source limpide.

        Tu es la plus belle des filles de l’homme !

    La myrrhe, l’aloès, la cannelle parfument tous tes vêtements.

    À ta droite se tient la reine, parée de l’or d’Ophir.

    Le roi s’est pris de désir pour ta beauté ;

    Puisqu’il est ton Seigneur, prosterne-toi devant lui.

 

Ainsi du Thabor à l’Hermon la chantaient les bergers, en jouant de la flûte à l’aube et au crépuscule 216.

 

 

2

 

Telle un dé à jouer, la maisonnette au toit plat du charpentier Joseph, auquel Myriam venait d’être fiancée, s’élevait toute blanche au sommet de la colline, au-dessus des autres maisons, et semblait construite dans le ciel même où toute la journée tournoyaient les hirondelles ; un cyprès rond et pointu comme un fuseau se dressait noir dans le ciel bleu, près d’un mur blanc, dominant aussi tous les autres, comme un unique ami sur cette terre. Une ruelle étroite et raide, une vraie échelle, aux cent cinquante marches inégales et glissantes, menait de la ville basse où se trouvait l’unique source, vers la maisonnette de Joseph 217.

Deux fois par jour, le matin et le soir, Myriam descendait chercher de l’eau, et elle était si robuste, que lorsque, remontant, elle arrivait à la dernière marche, sa poitrine halée et déjà haute gardait un souffle presque égal ; si adroite que sur sa tête, couverte d’un fichu bleu en laine de chèvre tissée à la maison, la cruche de grès pleine d’eau ne bougeait pas ; si brave que la nuit elle allait seule sur la montagne chercher dans les buissons de ronces une brebis égarée, sans craindre ni les loups, ni les jeunes bergers d’Idumée, ni même Panthera, un soldat romain, débauché sans scrupules, terreur de toutes les jeunes filles de Nazareth ; pourtant elle n’avait comme armes qu’un épieu dans la main, et une prière dans le cœur 218.

 

 

3

 

Dans son visage à l’ovale enfantin, d’un brun rosé comme la fleur de l’amandier dans le crépuscule printanier, ses yeux immenses, noirs comme la nuit, limpides comme les étoiles, semblaient élargis par l’étonnement comme ceux des petits enfants. Les bonnes gens croyaient y voir le ciel, les méchants, l’enfer.

« C’est très bien », disait le Seigneur à chaque jour de la création. « Et ceci est mieux que tout », dit-il lorsqu’il eut créé Ève, la Mère de la Vie, tirée de la côte d’Adam ; et, comme elle était encore endormie, il la baisa d’abord au front comme un père, puis aux yeux comme un frère, et enfin aux lèvres comme un époux. Cette « sotte légende » des Minim, hérétiques sots et impies, le rabbi Eliezer ben Josia, un docteur de Jérusalem, très vieux et très austère, qui jamais ne levait les yeux sur les femmes, s’en souvint le jour où par hasard il regarda Myriam. « Les sots parfois sont peut-être des sages », pensa-t-il. N’est-ce point d’une telle femme qu’il est dit : « La semence de la Femme écrasera la tête du Serpent » ? Ainsi pensa le rabbi Eliezer ben Josia, parce que c’était un saint homme et qu’il voyait ce que les autres hommes ne voyaient pas : il voyait brûler encore sur le visage de Myriam les trois baisers du Seigneur, baiser solaire sur le front brun, étoilé sur les yeux, flamboyant et rouge comme un charbon ardent sur les lèvres virginales.

 

 

4

 

Myriam avait beaucoup d’envieuses. Les jeunes filles de Nazareth, lorsqu’elles venaient à la fontaine avec leurs cruches ou conduisaient à l’abreuvoir les brebis et les chèvres, ne parlaient que d’elle.

– Des yeux comme ça, je n’en voudrais pour rien au monde. On dirait les fenêtres d’une maison incendiée. Ils sont effrayants comme des yeux d’une possédée.

– Naturellement ! Cet été, en menant paître les brebis sur le Thabor, elle grimpa une nuit jusqu’au sommet, et là, elle vit quelque chose qui la fit s’écrouler à terre comme une morte. Les bergers la trouvèrent le matin. C’est alors que le démon est entré en elle, et c’est depuis ce temps-là qu’elle a des yeux pareils...

Puis on parla des prétendants que Myriam avait repoussés et la discussion fut si vive qu’elle faillit tourner à la bagarre. On n’arrivait pas à se mettre d’accord, peut-être parce que personne ne savait si elle avait vraiment eu un prétendant.

– Qu’est-ce qu’elle peut bien faire de Joseph le Charpentier, ce vieux veuf avec des enfants, voilà ce que je n’arrive pas à comprendre, dit l’une d’elles, lorsqu’elles eurent assez de parler des prétendants.

– C’est pourtant bien simple. Il est de la maison royale de David, et elle de la maison lévitique d’Aaron : si un fils leur naît, ce sera le Messie, le Roi-Prêtre, selon la Prophétie asmonéenne. Qui ne voudrait être la mère du Messie ?

– Non, ce n’est Pas ça.

– Et quoi donc ?

Elles se mirent à chuchoter.

Soudain elles se turent. Myriam venait vers elles, sa cruche sur la tête. Elle s’approcha, les regarda silencieusement de ses grands yeux étonnés comme ceux des petits enfants, avec un tel sourire que toutes, prises de honte et de peur, baissèrent les yeux.

 

 

5

 

Les jeunes filles n’avaient raison que sur un point : Myriam attendait le Messie.

Le joug romain pesait sur la nuque d’Israël qui plus que jamais attendait le Messie libérateur ; et Myriam l’attendait plus que personne en Israël.

Originaire de Nazareth, mais ayant perdu de bonne heure son père et sa mère, elle avait été amenée à Jérusalem pour y être élevée par une de ses parentes, Élisabeth, femme du sacrificateur Zacharie, de la classe d’Abia. Ils n’avaient pas d’enfants et tous deux étaient déjà d’un âge avancé : c’est pourquoi ils prirent l’orpheline dans leur maison. C’est ainsi que paisiblement, grandit chez eux, à l’ombre du Temple, la blanche colombe Myriam, se nourrissant de pain qu’elle semblait recevoir de la main des anges. Élisabeth, habile à filer, tisser et broder, lui enseigna tous les ouvrages de femme. Pendant des journées entières, assise près d’une fenêtre, tantôt murmurant des prières, tantôt chantant des psaumes, Myriam brodait pour le temple un voile précieux orné de deux séraphins de pourpre sur un ciel d’or 219.

Or, il y avait à Jérusalem un homme qui s’appelait Siméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint reposait sur lui. Il avait été averti par le Saint Esprit qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Messie. Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Asser, fort avancée en âge. Elle était veuve et ne sortait pas du temple, servant Dieu nuit et jour dans les jeûnes et les prières.

Anne et Siméon, venant souvent dans la maison d’Élisabeth et de Zacharie, s’entretenaient avec eux de la consolation d’Israël. Doucement, le fuseau bourdonnait, mêlant les trois fils bleu, or et rouge, doucement les vieillards murmuraient comme des abeilles somnolentes au-dessus d’une rose d’hiver, et Myriam se nourrissait avidement de leurs paroles comme du miel le plus doux.

– Mes yeux verront ton salut que tu as préparé pour être à la face de tous les peuples, la lumière qui doit éclairer les nations et la gloire de ton peuple d’Israël ! commençait Siméon (Lc. 2, 31).

– Le Seigneur manifestera la vigueur de son bras, il renversera de leurs trônes les puissants, et il élèvera les humbles ; il comblera de bien les affamés, et il renverra les riches les mains vides ; il éclairera ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort ! continuait Anne (Lc., 2, 69, 79).

– Seigneur, règne seul sur nous ! répétaient-ils tous les quatre. Que bientôt, aux jours de notre vie, vienne le Messie 220 !

– Bientôt, bientôt, bientôt, répétait aussi Myriam à voix basse.

C’est ainsi que paisiblement, à l’ombre du temple, blanche colombe nourrie de pain par la main des anges, elle grandit jusqu’à sa quinzième année, où elle fut fiancée à Joseph, de la maison royale de David, et revint à Nazareth.

 

 

6

 

Tard dans la nuit qui suivit le jour où les jeunes filles avaient médit d’elle près de la fontaine, Myriam, debout sur le toit plat de la maisonnette blanche, priait en répétant, sans fin, sans se lasser, comme le cœur ne se lasse pas de battre sans fin :

– Bientôt ! Bientôt ! Bientôt !

Elle regardait le ciel étoilé, sans voir à ses pieds la terre sombre, et il lui semblait qu’elle volait dans le ciel, entourée d’étoiles.

Soudain elle entendit appeler : « Myriam ! Myriam ! » comme par quelqu’un qui se serait tenu derrière elle. Elle tressaillit, se retourna : personne ; mais du septentrion, où dans la sombre lueur des étoiles se dressait en sa grandeur ineffable la tête blanche de l’Hermon neigeux pareil à l’Ancien de jours, vint le frisson d’un effroi surhumain.

 

L’Éternel a dit à mon Seigneur... tu naîtras de mon ventre avant l’aurore comme la rosée (Ps., 110).

 

Elle se souvint de cette parole qu’elle avait entendue dans son enfance. « Qu’est-ce que cela signifie ? » se demandait-elle toujours, et souvent elle voulait interroger les prophètes de Jérusalem, mais elle n’osait pas. Pourtant elle ne cessait d’y penser et son cœur battait dans sa poitrine comme un pigeon pris au lacet. Et maintenant encore elle y songeait ; elle ferma les yeux, s’endormit.

Soudain elle entendit de nouveau : « Myriam ! Myriam ! » Elle tressaillit, se leva brusquement, regarda tout autour d’elle : personne.

C’était le matin. Elle en fut très surprise ; il lui semblait qu’elle venait de s’endormir par une nuit profonde et voici que déjà il faisait clair. À ses pieds, sur toute la terre, d’un horizon à l’autre, s’étendait comme une mer laiteuse un brouillard si dense que l’on ne distinguait plus rien sur la grande plaine de Jezréel, ni les montagnes lointaines de la Galilée, ni les Proches collines de Nazareth, ni même les Petites maisons de la ville, plus proches encore, éparpillées à ses pieds : il n’y avait plus de terre, mais deux ciels, l’un, en bas, d’un blanc nuageux, l’autre, en haut, d’une clarté limpide où, resplendissant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, comme un énorme diamant tournoyant au bout d’un fil, scintillait, blanche, si blanche que comme le soleil elle aurait pu projeter des ombres, la merveilleuse, la terrible étoile de l’Aurore.

« Tu naîtras du ventre de la Terre, avant l’aurore, comme la rosée-brouillard », comprit-elle soudain, et son cœur battit comme un pigeon pris au lacet.

Regardant l’Étoile avec des yeux dilatés par l’effroi, elle la vit s’approcher d’elle, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, et enfin voler comme une flèche lancée par un arc.

Myriam tomba à genoux, se cachant le visage entre les mains, comme tantôt lorsque quelqu’un l’avait appelée : « Myriam ! Myriam ! » Et voici qu’on l’appelait encore. Elle ouvrit les yeux et vit : un Ange se tenait devant elle ; son visage était comme un éclair, et ses vêtements étaient blancs comme la neige.

 

 

7

 

Et l’Ange lui dit : Réjouis-toi, Pleine de grâce ! Le Seigneur est avec toi ; tu es bénie entre toutes les femmes.

Elle fut troublée de ces paroles, et se demanda ce que signifiait cette salutation. Alors l’Ange lui dit : « Ne crains point, Myriam ; car tu as trouvé grâce devant Dieu. Voici que tu concevras et enfanteras un Fils à qui tu donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Il régnera éternellement sur la maison de Jacob et son règne n’aura pas de fin. »

Alors Myriam dit à l’Ange : Comment cela arrivera-t-il puisque je ne connais point d’homme ?

L’Ange lui répondit : L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ; c’est pourquoi aussi le saint enfant qui naîtra sera appelé le Fils de Dieu.

Myriam répondit : Me voici, je suis la servante du Seigneur (Lc., 1, 26-39).

 

Et dès qu’elle eut dit cela, un glaive fulgurant lui transperça l’âme et le corps, et elle tomba comme morte.

 

 

8

 

Joseph fut fort étonné, lorsqu’au lever du soleil il entendit les brebis et les chèvres bêler plaintivement dans l’étable fermée, demandant à être menées au pâturage. D’où venait que Myriam eût oublié de leur donner la liberté ? Il l’appela, en frappant contre la mince cloison d’argile de la petite chambre où elle couchait seule, car Joseph, homme juste, respectait saintement la virginité de celle qui lui avait été fiancée devant le Seigneur.

Myriam ne répondit pas, et la porte de sa chambre était ouverte. Joseph entra et, voyant qu’elle n’était point là, il se mit à l’appeler et à la chercher par toute la maison. Enfin, montant sur le toit, il la trouva étendue, inanimée. Il tomba à côté d’elle et dit : « Seigneur, prends aussi mon âme ! » car il l’aimait beaucoup. Mais en regardant mieux, il s’aperçut qu’elle vivait. Son brun visage avait pâli comme la fleur de l’amandier pâlit dans les montagnes sous la bourrasque de neige ; ses paupières sombres étaient closes et ses cils noirs étaient si lourdement baissés qu’il semblait que jamais ils ne se relèveraient plus ; seules, dans le pâle visage, les lèvres de Myriam, la nouvelle Ève, rougeoyaient comme des charbons en feu sous le baiser du Seigneur, plus ardent encore que le baiser donné à la première Ève.

Elle resta ainsi couchée trois jours et trois nuits, et lorsqu’elle revint à elle le quatrième jour, elle se leva comme au sortir d’un paisible sommeil, aussi fraîche qu’un lys édénique après un orage édénique. Et son visage était radieux comme le soleil : déjà le Soleil était en elle.

 

Et elle s’écria à haute voix : mon âme magnifie le Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu qui est mon Seigneur, parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante. Et voici que désormais tous les âges m’appelleront bienheureuse ! (Lc., 1, 46-48).

 

 

9

 

Les vignes étaient en fleur lorsque l’Ange apparut à Myriam ; les grappes mûres pendaient déjà aux ceps lorsque Joseph s’aperçut qu’elle était grosse.

 

Alors, ne voulant pas l’exposer à la honte, il résolut de la répudier sans bruit.

Mais comme il y pensait, voici qu’un Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre Myriam pour ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient de l’Esprit-Saint. Elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus (Mt., 1, 19-20).

 

Joseph s’étant réveillé alla trouver Myriam, se prosterna devant elle et lui dit :

 

Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple et nous a suscité une puissante corne de salut dans la maison de David, son serviteur, comme il l’a proclamé par la bouche de ses saints prophètes, dès les anciens temps (Lc., 1, 68-70).

 

Et Myriam demanda à Joseph : « Où doit naître le Messie ? » Et Joseph répondit.

 

C’est à Bethléem en Judée, car voici ce qui a été écrit par les prophètes : Et toi, Bethléem, Terre de Juda, tu n’es certainement pas la moindre entre les principales villes de Juda, car c’est de toi que sortira le chef qui mènera paître Israël, mon peuple (Mt., 2, 5-6).

 

Et Myriam dit : « Lorsque le temps d’accoucher arrivera pour moi, nous irons à Bethléem afin que s’accomplisse la parole du Seigneur. »

 

 

10

 

Trois mois plus tard, la neige couvrit les montagnes, les feux de la Purification illuminèrent le Temple de Jérusalem ; le temps vint pour Myriam d’accoucher, et elle alla à Bethléem.

Le voyage en hiver, à travers les montagnes, fut pénible. Dans les vallées la neige fondait au soleil et des flaques d’eau obstruaient les chemins. Myriam voyageait sur un âne et Joseph marchait à ses côtés. Parfois, le petit âne, posant imprudemment le pied dans les flaques, éclaboussait de boue les vêtements de Myriam. Elle était très fatiguée, mais, refusant de se reposer, elle se hâtait, sachant que l’heure de la délivrance allait bientôt venir.

Tard dans la soirée, alors que déjà les lumières s’allumaient dans les maisons, ils arrivèrent à Bethléem, mais ne trouvèrent point à se loger à l’auberge, en raison du grand nombre de pèlerins qui se rendaient à Jérusalem pour les fêtes. Partout où ils allèrent frapper, en demandant un gîte pour la nuit, on leur répondit qu’il n’y avait plus de place.

Un vieux berger, les voyant debout près de la porte fermée de l’auberge d’où l’on venait de les chasser avec des injures, eut pitié d’eux et les conduisit vers un champ où il avait installé dans une grotte une étable pour ses chèvres. Là, Myriam mit au monde son Fils, l’emmaillota et le coucha dans une crèche 221.

Une vache qui avait récemment mis bas s’approcha de la crèche, tendit son museau vers l’Enfant, fixa sur Lui son doux regard, et de sa chaude haleine, le réchauffa dans la grotte froide. À son tour, un ânon, non point celui qui avait amené Myriam, mais un ânon du pays, s’approcha et fixa aussi sur l’Enfant son œil intelligent – plus intelligent que tant de regards humains ! – comme s’il savait déjà sur Lui ce que les hommes ignoraient encore. Et entre la bonne Vache et le sage Ânon, se tenait Joseph, le meilleur et le plus sage de tous les hommes de la terre.

L’Enfant pleura dans sa crèche. L’Âne releva ses longues oreilles, comme pour écouter ; la Vache mugit, comme une mère répondant à son fils. Joseph s’approcha de l’Enfant, le prit dans ses bras avec la ferveur d’un mendiant tenant un trésor, et le porta à sa Mère qui dormait dans un coin éloigné de la grotte. La Mère se réveilla, prit l’Enfant et lui donna le sein. Alors, s’étant tournés vers eux, Joseph, la Vache et l’Âne virent dans la grotte obscure briller deux soleils.

 

 

11

 

Or, il y avait dans la même contrée des bergers qui couchaient dans les champs et gardaient leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit (Lc., 2, 8).

 

Deux d’entre eux étaient assis près d’un brasier, les autres dormaient. La nuit était froide, les pierres et les herbes étaient blanches de gel. Mais, entre leurs deux chiens, le vieux grand-père et son petit-fils, couverts d’une peau de mouton, dormaient sur la terre nue comme en un lit bien chaud.

À minuit le jeune garçon s’éveilla, et, levant les yeux vers le ciel, il y vit les étoiles briller, plus éclatantes et plus proches que de coutume ; puis, toujours plus éclatantes et plus proches, elles se mirent soudain à tomber du ciel sur la terre comme des flocons de neige. L’enfant poussa un cri, secoua le vieillard, et les autres bergers à leur tour s’éveillèrent. Une tempête de feu volait au-dessus d’eux.

 

Soudain un Ange du Seigneur se présenta à eux ; la gloire du Seigneur resplendit autour d’eux, et ils furent saisis d’une grande crainte.

Alors l’Ange leur dit : Ne craignez point ! Car voici que je vous annonce une bonne nouvelle qui sera pour tout le peuple une grande joie : c’est qu’aujourd’hui dans la ville de David un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur, vous est né. Et vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un petit enfant emmailloté et couché dans une crèche...

Et tout à coup, il y eut avec l’Ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu et disant :

 

        Gloire à Dieu au plus haut des cieux

        Paix sur la terre, bienveillance envers les hommes.

 

Après que les Anges les eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons jusqu’à Bethléem. Voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître.

Ils s’empressèrent donc d’y aller, et ils trouvèrent Marie, Joseph, et le petit enfant qui était couché dans la crèche (Lc., 2, 9-16).

 

Et se prosternant, ils saluèrent les deux Soleils dans la grotte obscure – le Fils et la Mère.

 

        Gloire au Fils qui est né !

        Gloire à la Mère qui l’enfanta !

        Gloire à Dieu au plus haut des cieux !

              Amen.

 

 

IV

 

Ici se terminent les deux apocryphes, les frontispices de Fra Beato Angelico, et au-dessous d’eux un trait noir est tracé, l’infranchissable limite qui sépare le temps de l’éternité, l’Histoire du Mystère.

Cela est-il arrivé, ou non ? Pour le demander, lorsqu’on entend le lilial : « Réjouis-toi, Pleine de grâce », et le tonnant « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! », il faut être sourd. – « De la poésie, et rien de plus. Nichts mehr als Poesie », dira Friedrich Strauss. « Tout ce qui est écrit là, c’est du mensonge », dira le laquais Smerdiakov, et Ivan Karamazov sera d’abord de son avis, mais après son délire supraterrestre, sentant toujours souffler dans ses cheveux le « froid des espaces interplanétaires », il se rappellera l’aveu du diable : « J’étais là quand le Verbe mort sur la Croix monta au ciel, emportant sur son sein l’âme du brigand crucifié ; j’ai entendu les cris joyeux des chérubins, chantant et clamant le Hosanna, et la clameur tonnante des séraphins en extase ébranlant le ciel et tout l’univers »... Il se souviendra de cela, et dira : « Qu’est-ce qu’un Séraphin ? Peut-être toute une constellation ? » – et il croira presque.

Goethe-Faust croit voit ce que ne verra jamais Wagner-Strauss.

 

    Wie Himmelskräfte auf und nieder steigen

    Monter et descendre les Puissances célestes 222.

 

« Vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l’homme » (Jn., 1, 51).

 

 

V

 

« Je ne peux croire ce que j’entends, à moins d’y mettre mon doigt », dit la sage-femme Salomé, en avançant le bras pour s’assurer que la Mère est restée Vierge, et aussitôt sa main se dessécha 223.

Puissent en touchant, en cherchant à s’assurer que cela est bien arrivé, nos deux mains, celle de gauche, la Critique, et celle de droite, l’Apologétique, ne point se dessécher soudain, brûlées par la même flamme. Les hommes peuvent-ils parler de ce que taisent les Chérubins et les Séraphins, se cachant le visage d’épouvante ?

 

 

VI

 

La mère approche son enfant de l’arbre de Noël, étincelant de feux comme la nuit de Bethléem étincelait d’étoiles ; l’enfant ne sait pas encore parler, ni même rire, mais il se tend avidement vers la lumière, la regarde avec des yeux largement ouverts par le joyeux étonnement et l’effroi, et il voit que « la Lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue » (Jn., 1, 5).

Peut-être l’enfant se rappelle-t-il encore ce que nous avons déjà oublié : Dieu a fait au monde deux présents de Noël, le soleil diurne, le plus petit, et le soleil nocturne, le plus grand.

Voilà comment nous devrions regarder la Nativité pour la voir et la comprendre mieux que tous les théologiens et les critiques.

 

 

VII

 

    Verbum caro factum est, magna pulchritudo.

    Le Verbe s’est fait chair, grande beauté 224 !

 

chante en une prière saint Augustin. Des doigts d’anges, légers comme des songes, ont tissé en rayons d’étoiles cette « grande beauté », – Ave, Maria gratiosa : ce ne sont plus nos images charnelles à trois dimensions, immobiles, impénétrables, sombres, terrestres, mais des ombres célestes, impalpables, transparentes, lumineuses, qui passent invisibles et cependant plus réelles que tout ce qui est terrestre. Tout y est dit, presque sans paroles, par la plus suave musique, ou plutôt tout y est tu, tout en étant dit.

Le plus étonnant peut-être est qu’il y soit dit infiniment beaucoup dans infiniment peu. Ce qu’il y a de plus grand est aussi ce qu’il y a de plus petit – l’Atome. Si on parvenait à le « décomposer », à décharger les forces de polarité incluses en lui, qu’adviendrait-il ? Les physiciens qui cherchent la « décomposition de l’atome » ne le savent pas encore ; peut-être notre vieux monde s’écroulerait-il pour faire place à un monde nouveau.

 

Je ne connais pas d’homme, άνδρα όυ γιγνώσχω  (Lc., 1, 34).

 

Sur ces mots, sur eux seuls, repose tout le dogme de la Conception virginale, la force destructrice et créatrice de l’Atome. Par elle l’antique monde préchrétien est détruit, un monde nouveau est créé. Si ces trois mots n’avaient pas été prononcés, le lys blanc de l’Annonciation, plus blanc que les neiges alpestres – Maria di gracia plena – la cathédrale de Milan n’eût pas été édifiée ; la sombre « Vierge aux rochers » de Vinci n’aurait pas souri de son sourire édénique ; Dante n’aurait rencontré Béatrice ni sur la terre, dans la « Vie nouvelle », ni au ciel, dans « la Divine Comédie », et Goethe n’aurait pas dit :

 

        Ici, à ce qui ne fut jamais

        Est dit : Sois

        L’Éternel Féminin

        En est la voie 225.

 

Si notre Terre Sainte, la Sainte Europe, fut, est et sera, c’est uniquement parce que cela fut.

Dans la petite ville de Nazareth, les brebis et les chèvres vont toujours boire à l’unique fontaine, la Source de Marie ; et, dans la Cité Humaine, les siècles et les peuples boivent aussi à Sa Source unique coulant dans la vie éternelle.

Ave Maria, Réjouis-toi, Pleine de grâce, chantent encore les cloches par toute la Terre Sainte, l’Europe ; et si jamais elles se taisent, ce sera la fin de tout.

 

 

 

 

 

II

 

LA VIE CACHÉE

 

 

I

 

Ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville.

Le petit enfant grandissait et se fortifiait, il était rempli de sagesse (Lc., 2, 39-40).

 

SI l’on ajoute à ces deux versets un court récit sur Jésus adolescent, voici tout ce que Luc sait des trente années de la vie du Seigneur qui précédèrent son baptême. Matthieu en sait moins encore, car l’adoration des Mages et la fuite en Égypte ne sont point de l’histoire, mais du mystère. Les deux autres Évangélistes, Marc et Jean, n’en savent rien ou n’en veulent rien savoir. « Or, il arriva, en ces jours-là que Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. » C’est ainsi que Marc (1, 9) commence son « Évangile de Jésus-Christ », ce mot étant pris dans le sens non pas de « livre », mais de « vie », comme si pour Marc toute la vie antérieure de Jésus n’était pas encore la vie du Christ. Quant à Jean, c’est en ces quelques mots : « Le Verbe a été fait chair (1, 14) » qu’il fait tenir trente années de la vie de l’Homme Jésus. Ici, ouvertement, consciemment, ce n’est plus le temps, mais l’éternité, non plus l’histoire, mais le mystère.

On peut dire que nous connaissons mieux Jésus après sa mort qu’avant son baptême. Un mince trait de lumière – une, deux ou trois années de sa vie – et tout le reste n’est que ténèbres. Et dans ces ténèbres, qu’y a-t-il ? « Nous ne le savons pas, et vous n’avez pas besoin de le savoir pour être sauvés », semblent répondre avec des voix différentes les quatre témoins. La lumière qu’ils projettent sur la vie de Jésus se présente de telle manière que celle-ci ressemble à une chambre longue et étroite où l’on voit seulement près de la sortie – de la mort – briller un point de lumière aveuglante – la Résurrection ; à mesure que nous nous éloignons de ce point, les ténèbres s’épaississent et c’est près de l’entrée – de la Nativité – qu’elles sont les plus épaisses. La lumière va en augmentant du début de la vie de Jésus à sa fin, en même temps que le cours de la vie s’accélère : les quelques dizaines d’années qui vont de la Naissance au Baptême sont les plus mal éclairées ; l’année, ou les deux ou trois années, qui vont du Baptême à la Transfiguration le sont déjà davantage, et plus on avance, plus devient vive la lumière qui éclaire les mois de la Transfiguration à l’Entrée à Jérusalem, les jours de l’Entrée à Gethsémani, les heures de Gethsémani au Golgotha, et enfin, les minutes sur le Golgotha.

 

 

II

 

Quelle est la signification de tout cela ? Pour le comprendre, rappelons-nous le témoignage de saint Ignace Théophore : « Jésus est né véritablement homme, του τελείου άνθρώπου γενομένουη 226 » ; celui de saint Justin Martyr : « Tandis qu’il (Jésus) grandissait comme le commun des autres hommes, il usa de ce qui convenait, assigna à chaque croissance ce qui lui est propre 227 » ; celui de saint Luc : « Jésus vint à Nazareth où il avait été élevé, τεθραμμένος » (14, 16) ; celui de l’Épître aux Hébreux : « en souffrant... il apprenait... atteignait la perfection... » (5, 8-9) ; et enfin, une très ancienne légende, souvenir, qui semble remonter aux premiers siècles du christianisme, et s’est conservée chez Jean Damascène (VIIIe siècle) « Il avait le visage comme nous tous, fils d’Adam 228. »

Le nom de Jeschua (Dieu te secourra) était alors aussi commun chez les Juifs que chez nous Jean ou Pierre ; Flavius Josèphe compte onze Jésus : paysans, chefs, rebelles, prêtres, brigands 229. Voilà pourquoi Marc, en nommant Jésus pour la première fois, ajoute « de Nazareth en Galilée » – sans quoi on n’aurait pas compris de qui il s’agissait.

Son nom, sa naissance, sa croissance, sa vie, son visage, tout est « comme chez tout le monde ». Si ce n’est pas encore la clé de cette énigme : que faisait Jésus, comment vivait-il trente ans avant de se manifester au monde ? – c’est peut-être la place où il faut la chercher.

 

 

III

 

Si peu que nous sachions de ces trente années, nous y trouvons déjà un point d’appui historiquement inébranlable contre tous les docètes anciens ou modernes qui disent avec Marcion : « Jésus descendit directement du ciel dans la ville de Galilée, Capernaüm »... « Immédiatement grand, immédiatement tout, semel grandis, semel totus 230. » Non, il n’est pas « descendu du ciel », et il n’est pas « immédiatement grand » : il croît lentement, « grandit », est « élevé », « apprend », se « remplit de sagesse », « se fortifie l’esprit », « souffre », « atteint la perfection », et cela non seulement peut-être durant les trente années qui précèdent sa manifestation au monde, mais encore pendant toute sa vie jusqu’à son dernier soupir.

Oh ! certes, il n’est « comme tout le monde » qu’extérieurement ; en dedans il est « comme personne ».

 

 

IV

 

Jésus a-t-il été le Christ dès avant sa manifestation au monde ? Ou tout le christianisme est une imposture ou c’est une vérité que « le Verbe a été fait chair ». Donc Jésus a toujours été le Christ, ou plus exactement, le Christ a toujours été en Jésus. Comme un voile qui couvre le visage, une enveloppe qui cache le grain, ainsi Jésus recouvre le Christ.

Aurait-il pu se dissimuler au monde, ne pas se trahir trente années durant, ne fut-ce que d’un mot, d’un geste, d’un mouvement, s’il ne l’avait voulu lui-même, s’il n’avait pas été tout entier tourné en dedans, vers lui-même, en cette première moitié de sa vie, avec la même force infinie et victorieuse du monde qu’il eut, dans la seconde partie, pour se tourner tout entier vers le dehors, vers le monde ?

« Mon temps n’est pas encore venu. » « Mon heure n’est pas encore venue », que de fois il le répète (Jn., 7, 6 ; 2, 4). Voilà, semble-t-il, où est la clé du silence de Jésus.

 

Étant allé dans sa patrie (Nazareth), il enseignait dans la synagogue, de sorte que tous étaient saisis d’étonnement et disaient : d’où viennent à cet homme cette sagesse et ces miracles... Et il était pour eux une occasion de chute (Mt., 13, 54, 57).

 

Ils ont vécu trente ans à ses côtés, ne sachant avec qui ils vivaient ; c’est donc qu’il n’avait encore jamais rien dit ni fait au milieu d’eux qui eût pu le trahir – il se cachait, se taisait. « Il était dans le désert jusqu’au jour de son apparition à Israël », est-il dit de Jean-Baptiste, mais on pourrait le dire aussi du Christ : celui-là – dans le désert extérieur, celui-ci – dans le désert intérieur.

 

Il en est un au milieu de vous, que vous ne connaissez pas (Jn., 1, 26),

 

dira de lui le Précurseur à la veille même de sa manifestation.

 

 

V

 

Le judaïsme en ces temps-là était prêt à accueillir l’image d’un Messie-Christ « caché ».

« Quand le Christ (le Messie) viendra, personne ne saura d’où il est », disent à Jésus les pharisiens de Jérusalem (Jn., 7, 27). Et Tryphon le Juif (vers 150) disait la même chose à Justin Martyr : « Le Messie est déjà arrivé, mais il se cache à cause de nos iniquités. » – « Le Christ, à supposer qu’il soit né et qu’il existe quelque part, c’est un inconnu ; il ne se connaît même pas lui-même ; il n’a aucune puissance, tant qu’Élie ne sera pas venu l’oindre et le manifestera à tous. » – « Si même le Messie est venu, on ne sait qui il est ; c’est seulement lorsqu’il se manifestera dans la gloire qu’alors on saura qui il est 231. »

C’est ce voile déjà prêt, qui semble tout exprès tissé pour son visage, que Jésus a posé sur lui.

 

 

VI

 

S’il en est ainsi, on comprend le silence de tous les Évangélistes sur ces trente années de sa vie cachée : ils se taisent sur lui, parce qu’il se tait lui-même sur lui.

La volonté de son Père, dans la seconde partie de sa vie, est qu’il parle, qu’il se manifeste au monde, tandis que dans la première partie elle est qu’il se cache, se taise. Et les deux volontés, il les a accomplies, parlant et se taisant comme jamais personne ne le fit ; le miracle de sa parole n’a d’égal que le miracle de son silence.

Le mystère de sa vie cachée, c’est le mystère du grain qui croît. « Il en est du royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il veille, la nuit et le jour, la semence germe et croît, sans qu’il sache comment » (Mc., 4, 26-27).

Le Christ met trente ans à naître dans Jésus ; déjà né dans l’éternité, il naît de nouveau dans le temps. Si toute naissance terrestre est, comme l’enseignent les orphiques, la chute de l’âme, tombant du ciel sur la terre, les êtres terrestres que nous sommes n’ont pas à tomber d’une grande hauteur ; mais Lui, le Céleste, que d’éons, que d’éternités, il lui a fallu traverser !

 

 

VII

 

Il se tait pendant trente ans – il forge l’arme qui vaincra le monde. Pendant trente ans une flèche reste immobile sur la corde tendue de l’arc ; l’arc, c’est Jésus, la flèche, c’est le Christ.

Un homme, portant une torche allumée, suit un sentier étroit dans une forêt sèche ; il suffit d’une étincelle pour que l’incendie s’allume ; mais il ne faut pas qu’il s’allume avant que l’homme qui porte la torche ne soit arrivé au but ; la forêt, c’est le monde, l’homme, c’est Jésus, la torche, c’est le Christ.

Ses paroles qui pourtant vont vaincre le monde ne sont que des vagues à la surface d’une mer aux profondeurs silencieuses.

Il y a dans Dieu, enseignent les gnostiques, deux Éons : le Verbe, Logos, et le Silence, Zigé. Le Verbe s’est fait chair et le Silence aussi.

 

 

VIII

 

Lorsqu’on lit bien l’Évangile, on écrit malgré soi dans son cœur un apocryphe, non pas un « faux » Évangile, mais un Évangile « caché » 232.

Pour un de ces apocryphes, Nazareth, ville de Galilée, est, miraculeusement conservé jusqu’à nos jours, un frontispice tracé non sur le parchemin par un scribe, mais sur la terre par Dieu.

 

 

IX

 

Au nord de la grande plaine de Jezréel – une mer de blé, verte au printemps, dorée en automne – sur les premiers contreforts en pente douce de la Basse-Galilée, se trouve une vallée, tout entourée de collines, un berceau de vie cachée. Un pèlerin du VIIe siècle, Antonin Martyr, l’a comparée au Paradis 233.

Le nom de Nazareth, « Nazara », « la Protectrice », est peut-être le nom de l’antique déesse de la Terre Mère de Chanaan 234. Ici, en effet, la terre est pour les hommes généreuse comme une mère : si fertile, assure le Talmud, qu’il est plus facile de nourrir d’olives toute une région en Galilée qu’un enfant dans le pays de Juda 235. Peut-être est-ce de la même terre qu’il est dit dans les Psaumes :

 

Tu couronnes l’année de tes biens, et sur sa route, ton char répand l’abondance. Les pâturages du désert sont abondamment arrosés et les collines ont la joie pour parure. Les campagnes se revêtent de troupeaux, et les vallées se couvrent de froment ; partout des cris et des chants d’allégresse ! (Ps., 65, 12-14).

 

L’air des montagnes est frais : par les journées les plus torrides, la fraîcheur souffle après midi des montagnes ou de la mer proche. Les hivers sont parfois rudes : la neige tombe, couvrant d’une étrange blancheur les cyprès et les palmiers, mais pour peu de temps ; elle fond sous les premiers rayons du soleil 236.

Les maisonnettes blanches, basses, avec leurs toits plats, éparpillées comme des dés au milieu des bois d’oliviers et des vignes, sur le penchant de la colline et dans la vallée, forment d’étroites ruelles-escaliers qui grimpent en pente raide vers le ciel, ombreuses et imprégnées d’une odeur douceâtre d’huile d’olives, de vin aigre et de bouse de chèvre. Parfois, un rayon de soleil, perçant l’ombre, vient éclairer les linges bariolés étendus sur des cordes à travers la ruelle ou sur les baies piquantes des cactus, aux endroits où les maisonnettes sont séparées par des jardins 237.

L’intérieur des maisons est pauvre ; il se compose d’une seule pièce séparée en deux ; dans la première moitié, au sol de terre battue, surélevé d’une couple de marches, se presse la famille ; dans la seconde, au-dessous, loge le bétail. Des murs d’argile, noircis de fumée ; en guise de fenêtres, d’étroites fentes grillagées. Le jour, pour voir clair, on ouvre la porte d’entrée ; le soir, on allume une lampe d’argile posée sur un haut support de fer ou sur une pierre en saillie dans le mur. À terre, un foyer, avec une bassine en cuivre ; la fumée sort par la porte. Là se trouvent aussi des meules à main. Deux ou trois bancs, quelques coffres à vêtements, quelques mesures de fruits secs et de farine, des jarres de vin et d’huile d’olive le long des murs – voici tout le mobilier de l’habitation. On couche par terre, sur des tapis et des nattes que le jour on roule dans un coin. Par les nuits d’été on dort sur le toit plat de la maison, sous le voile étoilé 238.

C’est peut-être dans une de ces humbles maisonnettes que Jésus vécut.

 

 

X

 

La ville n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était au temps de Jésus, mais autour d’elle rien n’a changé : ni les tentes noires de bédouins nomades et les caravanes de chameaux dans la plaine de Jezréel, ni les brebis et les chèvres bêlant dans l’aube brumeuse près de l’abreuvoir où coule l’unique source de la vallée 239, vers laquelle les filles de Nazareth descendent avec les cruches ; les hirondelles tournoient au-dessus des maisons avec des cris joyeux ; le crissement des cigales arrivant d’en bas y est à peine perceptible, mais il est assourdissant dans la vallée lorsque, sous le soleil de midi, le vent chaud agite la mer dorée des champs infinis.

À deux heures de route de Nazareth se trouve Séphoris-Diocésarée, capitale de la Basse-Galilée, avec ses théâtres romains, ses écoles, ses bains, ses arènes, ses temples, ses dix-huit synagogues et une multitude de scribes 240. Mais rien ne parvient de là jusqu’à Nazareth : ici c’est le même silence infini que dans la vie de Jésus Adolescent.

 

 

XI

 

« Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » (Jn., 1, 46). – « Le Christ (le Messie) viendra-t-il de la Galilée ? » (Jn., 7, 41). – « Informe-toi et tu verras qu’il ne sort pas de prophète de la Galilée » (Jn., 7, 52). – « Ce peuple, assis dans les ténèbres... et dans l’ombre de la mort » (Mt., 4, 15).

La « Galilée », « Gelil-ha-Goïm », signifie le « Cercle des gentils ». Le sang des Juifs mêmes qui l’habitent est « impur », mêlé au sang phénicien, babylonien et hellène 241. Il n’est pas jusqu’au parler galiléen qui ne soit impur : il confond les voyelles gutturales de l’hébreu 242. Pierre avait beau renier le Seigneur la nuit fatale, dans la cour de Caïphe, il fut reconnu par son accent : « Tu es aussi de ces gens-là, car ton langage te fait reconnaître » (Mt., 26, 73). C’est ainsi peut-être que Jésus lui-même se dénonça.

Ce n’est que dans les grandes villes et surtout à Jérusalem que vivent des Juifs de sang pur, chabar, qui sont de pieux « hommes de la loi », tandis que les rustres, les am-ha-arez, dont la Galilée aux villes peu nombreuses est peuplée, sont des ignorants qui ne « connaissent pas la loi ». « Aucun am-ha-arez n’est pieux », déclare le rabbi Hillel, le contemporain et l’aîné de Jésus 243.

« On ne doit ni vendre ni acheter aux amhaaréens, ni descendre dans leur maison, ni les recevoir chez soi, ni leur enseigner la loi. » Seul l’homme instruit est saint, l’« ignorant » ne craint pas le péché 244. « Cette populace qui ne connaît pas la Loi, est exécrable », diront les pharisiens de Jérusalem en parlant des « hommes obscurs de la terre », des amhaaréens (Jn., 7, 41).

 

 

XII

 

Mais, comme il arrive souvent, ce furent les doctes qui se montrèrent ignorants ; ils avaient oublié l’essentiel : ce n’est pas la Judée, mais la Galilée des païens, le « peuple assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort » qui verra « resplendir une grande lumière » ; c’est justement chez ces « hommes obscurs » que le Messie viendra, c’est d’eux qu’il est dit : « Le Seigneur m’a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres » (Is., 61, 1). C’est par ses paroles que Jésus commence sa prédication à Nazareth sur l’imminent royaume des pauvres – royaume de Dieu (Lc., 4, 17-19).

Le nom du Messie lui-même, chez les prophètes de l’Ancien Testament, est Ani, le « Pauvre » 245. Voilà pourquoi ce sont les bergers de Bethléem, les « doux hommes de la terre », les pauvres, qui, les premiers parmi les hommes, ont salué le Christ Enfant, le Doux parmi les doux, le Pauvre parmi les pauvres 246.

 

 

XIII

 

Joseph et Marie sont de petites gens : cela se voit au fait qu’ils apportent pour la purification après les couches deux tourterelles, le sacrifice des pauvres (Lev., 12, 7-8).

En disant la parabole de la drachme perdue, Jésus se rappelait peut-être sa mère cherchant dans l’humble maisonnette de Nazareth une petite pièce de monnaie égarée ; elle avait allumé une chandelle, balayé la chambre, et lorsqu’elle eut trouvé la pièce, elle s’en réjouit comme si elle avait perdu et retrouvé un trésor (Lc., 14, 8-9).

 

 

XIV

 

L’historien ecclésiastique Hégésippe a conservé un récit qui jette un peu de lumière sur toute la vie cachée de Jésus.

L’Empereur Domitien (81-96), effrayé par la prophétie sur le Messie, le grand roi, fils de David, qui « renversera de leurs trônes les puissants » (Lc., 1, 52), prescrivit de mettre à mort tous les descendants de David. Et lorsqu’on lui fit connaître que les deux petits-fils de Jude, frère du Seigneur, Zoker et Jacob, vivaient encore, il les envoya chercher à Batanée où ils se cachaient, et lorsqu’ils furent amenés à Rome, il leur demanda ce qu’ils faisaient. « Nous travaillons aux champs », répondirent-ils, et ils lui montrèrent leurs mains calleuses. En les voyant si simples et si humbles, Domitien les renvoya 247.

S’il est vrai que les petits-enfants tiennent de leurs grands-parents, c’est donc qu’avant de dire : « Voyez les lis des champs, comment ils croissent : ils ne travaillent ni ne filent », Jésus avait travaillé lui-même.

 

        J’ai souffert avec les malheureux

        J’ai eu soif avec les assoiffés

        J’ai eu faim avec les affamés 248,

 

et il a travaillé avec ceux qui travaillent ; en cela, comme en tout, il est notre Frère.

 

 

XV

 

« Qui n’enseigne pas un métier à son fils, lui enseigne le vol », cette parole des rabbis, le charpentier Joseph aurait pu se la rappeler en commençant à apprendre son métier à son fils 249. Marc appelle Jésus « charpentier » (6, 3) et Matthieu « fils du charpentier » (13, 55), soit parce que Jésus a délaissé de bonne heure le métier de son père, soit parce que déjà Matthieu doute que le Fils de Dieu ait pu être charpentier.

Le mot grec τεχτων, l’araméen naggar, signifie à la fois et le « charpentier » et le « menuisier » et le « maçon » : « maître constructeur », comme nous dirions 250. Ainsi dans le « Protévangile de Jacques », Joseph construit des maisons 251.

« Jésus fabriquait des charrues et des jougs », dit Justin Martyr, rapportant un témoignage vraisemblablement très ancien et venant de source inconnue, mais que la précision et le menu du trait nous font croire authentique 252.

D’après la légende que nous a conservée le gnostique Justin, Jésus adolescent « faisait paître les brebis à Nazareth » 253.

Dans cette diversité de témoignages, il n’y a pas de contradiction : Jésus aurait pu être à la fois berger, menuisier, maçon, charron, suivant son âge et la nécessité, mais tous les témoignages sont d’accord sur l’essentiel : il mangeait son pain à la sueur de son front « comme tous les hommes, fils d’Adam ».

 

 

XVI

 

Le travail est une bénédiction de Dieu ? Non : sa malédiction. « La terre sera maudite à cause de toi, dit le Seigneur à Adam, tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été tiré » (Gen., 3, 17-19).

Le tourment du travail maudit est lié au tourment de l’inégalité, à la haine réciproque de l’affamé et du repu. Ce double tourment est exprimé dans l’Évangile comme jamais il ne le fut ; ces deux « problèmes sociaux », pour parler notre langage platement impie, sont soulevés dans l’Évangile de toute leur hauteur, de la terre jusqu’au ciel. C’est là seulement que l’asphodèle des prairies souterraines, la Pauvreté à l’odeur infernale, se métamorphose en un lis aux parfums édéniques. Nous aurons beau l’oublier, un jour viendra où nous nous souviendrons. Ce qui est infiniment plus réel et plus terrible pour nous, ou plus désirable, c’est que ce que nous nommons « la révolution sociale » naquit avec l’Évangile et ne mourra qu’avec lui.

 

Heureux les pauvres, car le royaume des cieux est à eux (Mt., 5, 3).

 

Sommes-nous capables de comprendre cette parole ? C’est de cela peut-être que dans notre Europe jadis chrétienne dépend, aujourd’hui plus que jamais, le salut de l’humanité.

 

 

XVII

 

Nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père (Mt., 11, 27).

 

Voilà ce qu’il ne faut pas oublier non seulement en parlant de la personne divine, mais aussi de la personne humaine du Christ. Si un voile que nul, sauf lui-même, n’a jamais pu soulever recouvre sa vie publique, un voile d’autant plus épais recouvre sa vie cachée – les jours pendant lesquels le Christ naît en Jésus : lui seul a prononcé dans sa vie publique quelques paroles qui jettent sur ces jours un peu de lumière ; seules ses propres paroles nous apprennent sur sa vie cachée des choses inconcevables pour nous, incroyables, donc vraies, comme le veut la loi générale qui s’applique à tout ce que nous savons de lui : plus c’est incroyable plus c’est vrai.

 

 

XVIII

 

Moi et le Père, nous sommes un (Jn., 10, 30),

 

voilà ce qu’il y a en lui de plus incroyable et de plus vrai. Cela, jamais aucun homme avant lui ne l’avait dit ainsi, et après lui, personne ne le dira plus jamais ainsi : dans cet amour du Fils pour le Père, l’Homme Jésus est Unique.

Il apprend à parler sur les genoux de sa Mère ; mais ce n’est pas d’elle, ni d’aucune autre personne humaine qu’il apprit à aimer le Père : il l’aime aussi naturellement qu’il respire. « Abba, Père », il a balbutié ce mot avant d’avoir conscience de lui-même. Chez lui le sentiment du Père est aussi primordial que chez les autres hommes le sentiment de leur propre « moi » ; il dit : « Père », comme nous disons : « Je ».

Un seul homme sur terre – Jésus – a aimé Dieu, parce que lui seul connaissait Dieu.

 

Père juste ! Le monde ne t’a pas connu ; mais moi, je t’ai connu (Jn., 17, 25).

 

Lui seul, l’Unique, aime-connaît le Père. Les hommes appellent Dieu « Père », mais entre leur accent et le sien il y a autant de différence qu’entre le mot « feu » et le feu.

Personne n’a accompli le premier commandement : « aime Dieu » ; jamais personne n’a aimé Dieu : pour aimer il faut connaître ; or, personne ne connaît, ne voit Dieu. Voir Dieu, c’est, pour tous les hommes, mourir ; pour le Fils seul, voir Dieu, c’est vivre. « Où irais-je loin de ton Esprit, où fuirais-je loin de ta face ? » (Ps., 139, 7). Les hommes fuient Dieu ; Jésus va vers lui comme un Fils vers le Père.

Avant lui toute la pitié n’est que la « crainte de Dieu ». Mais la crainte n’est pas l’amour ; on ne peut aimer en craignant, comme on ne peut se réchauffer en gelant.

« Il n’y a point de crainte dans l’amour, mais l’amour parfait bannit la crainte ; car la crainte s’accompagne de peine (I Jn., 4, 18). Tout le monde maintenant le comprend, mais avant Jésus, personne ne s’en doutait. Jésus n’a pas la crainte de Dieu : le Fils aime le Père sans crainte.

« Voici un lieu près de moi ; tu te tiendras sur ce rocher ; et il arrivera que quand ma gloire passera, je te mettrai dans le creux du rocher, et je te couvrirai de ma main jusqu’à ce que j’aie passé. Je retirerai ma main, et tu me verras par derrière ; mais ma face ne peut être vue », dit l’Éternel à Moïse (Ex., 33, 21-23). Un seul homme, Jésus, a vu Dieu face à face.

 

 

XIX

 

Les poissons des cavernes, privés d’yeux, ne savent pas ce qu’est la lumière ; les hommes ne savent pas davantage ce qu’est Dieu ; un seul poisson eut des yeux pour voir la lumière, l’Homme Jésus.

Les plantes aussi voient la lumière puisqu’elles se tendent vers elle, tournent leurs feuilles vers le soleil et ouvrent leurs fleurs. Mais entre les deux vues, l’animale et la végétale, il y a moins de différence, parce que quantitative et non qualitative, qu’entre les deux connaissances, celle que les hommes ont de Dieu et celle que le Fils a du Père.

 

 

XX

 

Jésus ne dit jamais : « J’aime Dieu », le Fils ne parle pas de son amour pour le Père, parce qu’Il est l’Amour lui-même.

« Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit. » – « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m’as pas connu, Philippe ! Celui qui m’a vu, a vu le Père » (Jn., 14, 8-9). Cela aucun homme ne l’a dit et ne le dira.

Jamais il n’appelle son Père « Dieu » et jamais il ne dit aux hommes : « notre Père », mais toujours « mon » ou « votre », parce qu’il est le seul Fils, l’Unique.

Les hommes sentent en Dieu le Créateur et en eux-mêmes les créatures : un seul homme, Jésus, a le sentiment d’être né et non d’avoir été créé. Pour lui le monde se partage en deux ; d’un côté toute l’humanité ; de l’autre lui seul avec le Père.

 

 

XXI

 

La naissance, cette chute terrible du ciel sur la terre, semble chez les hommes avoir détruit la mémoire ; lui seul l’a conservée. Ce qu’il a été avant sa naissance et ce qu’il sera après sa mort dans le sein de son Père, il en garde la « connaissance-souvenir » (l’anamnésis de Platon).

« Avant qu’Abraham ne fût, Je suis » (Jn., 8, 58), cela est pour lui aussi simple, aussi naturel que pour nous le mot « hier ». Dans ce sentiment de « préexistence » au monde il est, comme en tout, unique.

Il vit dans deux mondes en même temps : dans celui-là et dans celui-ci. « Je suis issu du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde, et je vais auprès du Père » (Jn., 16, 28). Pour lui l’autre monde n’est pas la nuit noire, comme pour nous, mais un crépuscule transparent ; il est presque comme celui-ci. Jésus se souvient du ciel comme l’exilé se souvient d’une patrie, non pas lointaine, mais proche, et quittée de la veille.

Il sait, se rappelle tout ce qui fut et ce qui sera, mais il ne peut le dire aux hommes ; il endure le supplice du mutisme éternel, de l’incommunicabilité. « Ô race incrédule, jusques à quand serai-je avec vous ? Jusques à quand vous supporterai-je ? » (Mc., 9, 19). Il aime les hommes comme jamais personne ne les a aimés, et il est seul parmi eux comme personne ne le fut jamais.

 

 

XXII

 

Dans l’éternité le Fils est consubstantiel au Père (le Consubstantialis du symbole de Chalcédoine), tandis que dans le temps – s’il est vrai, comme le dit saint Ignace Théophore, que « Jésus est né réellement homme », que, comme le dit Justin Martyr, « il grandissait comme le commun des hommes », et que, comme le rapporte saint Luc, « il grandissait et se fortifiait en esprit, se remplissant de sagesse » – l’Être divin en croissant dans l’être humain, en s’élevant des sombres profondeurs de ce que nous appelons l’« inconscient », la conscience subliminale, ne pénètre que progressivement dans la conscience de l’Homme Jésus ; il s’empare lentement de lui, l’emplit comme la lumière et la chaleur du ciel emplissent le fruit transparent en train de mûrir. Ainsi le Christ naît en Jésus.

D’année en année, de jour en jour, de plus en plus clairement, il entend dans toutes les voix de la terre et du ciel, dans le bruit du vent, dans le bruit des eaux, dans les grondements du tonnerre et dans le silence des nuits étoilées, la voix du Père : « Tu es mon Fils bien-aimé. » Mais si progressive que soit cette naissance – ce « souvenir-connaissance » de l’éternité dans le temps – il y eut sans doute une minute où soudain il connut tout, et répondit au Père : « Me voici. »

C’est à cette minute que le Christ naquit en Jésus.

 

 

XXIII

 

Rappelons-nous la parole non notée du Seigneur : « J’ai été parmi vous avec des enfants et vous ne m’avez pas connu », et une autre parole, notée celle-ci : « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux » (Mt., 18, 3) ; rappelons-nous ces deux paroles pour comprendre l’Apocryphe, non pas l’Évangile faux, mais l’Évangile caché, conservé dans le livre des gnostiques valentiniens du IIIe siècle, Pistis Sophia, qui l’a probablement reçu d’un autre livre gnostique plus ancien, datant du milieu du IIe siècle, Genna Marias (la Nativité de Marie), lequel à son tour le tenait d’une source plus ancienne encore et ignorée de nous 254, celle-là même peut-être à laquelle a puisé Luc, le cœur de la Mère : « Marie conservait toutes ses paroles et les repassait dans son cœur » (Lc., 2, 19).

Rappelons-nous aussi que l’Esprit, Ruach, en hébreu, et Rucha, en araméen, langue natale de Jésus, est du féminin.

 

        Ma Mère, l’Esprit Saint,

 

dit Jésus dans l’« Évangile des Hébreux », le plus ancien des Évangiles non canoniques et le plus proche de nos synoptiques. Et dans le livre de la communauté judéo-chrétienne des Elkasaïtes (elkasaï), presque contemporain de l’Évangile de Jean (début du IIe siècle), l’Esprit Saint est appelé « Sœur du Fils de Dieu », tandis que dans l’Apocalypse de Jean, l’Église est « l’Épouse » du Christ : « L’Esprit et l’Épouse disent : Viens ! » (22, 17). Mère, Sœur, Épouse, trois en Une.

Pensons à tout cela en lisant l’« Apocryphe » de Pistis Sophia.

 

 

XXIV

 

La Vierge Marie, disait ainsi au Seigneur, après sa résurrection :

« ... Étant enfant, avant que l’Esprit ne soit descendu sur toi, tu te trouvais un jour avec Joseph à la vigne.

« Et l’Esprit, étant descendu des cieux et ayant pris ta forme, entra dans ma maison. Je ne l’ai pas reconnu et j’ai pensé que c’était toi.

« Et il me dit : « Où est mon frère Jésus ? Je veux le voir. »

« Et je fus troublée et crus qu’un fantôme (un démon) me tentait.

« Et, m’étant emparée de lui, je l’attachai au pied du lit, pour aller vous chercher. Et je vous trouvai à la vigne où Joseph travaillait.

« Et en entendant mes paroles à Joseph, tu les compris et en fus réjoui et dis : « Où est-il ? Je veux le voir. »

« Pour Joseph, en entendant tes paroles, il fut surpris. Et aussitôt nous partîmes et en rentrant à la maison, nous trouvâmes l’Esprit attaché au pied du lit.

« Et en vous regardant, Toi et Lui, nous voyions que vous vous ressembliez parfaitement.

« Et l’Esprit attaché se délivra et t’étreignit et te baisa et tu en fis de même.

« Et vous êtes devenus Un 255. »

 

 

XXV

 

Le dessin malhabile d’un barbare ou d’un enfant dont le sacrilège innocent déforme un original inconnu, un très lointain souvenir peut-être, un songe reflétant une autre réalité si différente de la nôtre qu’on l’oublie en se réveillant, tel est cet Apocryphe.

L’Esprit sous l’aspect de cette petite fille « attachée au pied du lit » est pour nous, hommes « adultes », hommes « éclairés », un sacrilège d’une absurdité puérile ou barbare. Et pourtant l’Esprit-Animal, prenant la forme d’une Colombe, est-ce beaucoup plus sage ? Et toutes les représentations de Dieu sous les traits humains, toutes les paroles humaines prêtées à Dieu, ne sont-elles pas innocemment, involontairement sacrilèges ? Essayons donc de chercher, sans nous arrêter aux mots et aux images, ce qui se cache derrière eux. Avec notre cœur adulte nous n’y comprendrons rien ; mais si par un miracle nous pouvions retrouver notre cœur d’enfant, peut-être cette fleur surnaturelle qui s’était fanée sur la terre se ranimerait-elle en lui, comme aux rayons du soleil.

 

 

XXVI

 

« Les deux seront une seule chair », dit le premier Adam, et le second le répétera (Gen., 2, 24 ; Mt., 19, 5). Les deux furent un dans l’éternité et seront un dans le temps. Le royaume de Dieu arrivera :

 

        lorsque les deux seront un...

        que le masculin sera le féminin

        et qu’il n’y aura ni mâle, ni femelle.

 

        όταυ γένηταί τά δύο έν

        χαί τό άρρευ μετά τες θεδείας

        ουτε αρρευ ούτε θηλυ 256.

 

 

Rappelons-nous cet « agraphon du Seigneur » et, peut-être comprendrons-nous alors pourquoi Lui et Elle, l’Époux et l’Épouse, le Frère et la Sœur, le Fils et la Mère « se ressemblent si parfaitement » qu’en les voyant ensemble il est impossible de les distinguer ; peut-être comprendrons-nous que c’est à l’instant où, dans un baiser d’amour céleste, Lui s’est uni à Elle, que le Christ naquit en Jésus.

 

 

XXVII

 

Un autre apocryphe, d’une puérilité ou d’une barbarie tout aussi sacrilège, s’est conservé chez le gnostique Justin et vient probablement du même livre, Genna Marias ; c’est peut-être un souvenir-vision aussi effroyablement lointain, un songe d’une profondeur insondable, trop différent de notre réalité pour qu’on se le rappelle en se réveillant.

 

... Aux jours du roi Hérode, Baruch fut encore une fois envoyé ici-bas, par Élohim. Étant venu à Nazareth, il y trouva Jésus, fils de Joseph et de Marie, jeune garçon de douze ans, occupé à garder des brebis. Il lui révéla, depuis les origines toute l’histoire d’Éden et d’Élohim, lui prédit les évènements futurs et lui parla ainsi : « Tous les prophètes qui t’ont précédé se sont laissé séduire. Tâche donc, Jésus, fils d’Homme, de ne pas te laisser corrompre, mais publie ces paroles devant les hommes et fais-leur connaître ce qui concerne le Père et le Bon. Monte ensuite vers Lui et assieds-toi à droite du Père de tous ». Jésus obéit à l’ange en disant : « Seigneur, je ferai tout cela. » 257

 

Est-il besoin de dire où sont là le mensonge et le sacrilège ? Personne, pas même le plus lumineux des Esprits qui se tiennent devant Dieu, ne peut révéler au Fils la volonté du Père : le Père seul le peut.

Mais la vérité brille à travers le mensonge comme à travers la poussière et les toiles d’araignée brille un diamant dérobé à la couronne royale et longtemps abandonné dans une masure misérable : la révélation essentielle, décisive, eut lieu pour l’Homme Jésus en une année précise de sa vie – qui est pour Justin le Gnostique, comme pour saint Luc, la douzième (Lc., 2, 42-50, l’enfant Jésus au temple) et, peut-être même, en un jour, une heure, un instant déterminés 258.

C’est lentement, très lentement, que l’orage s’amasse dans le ciel, mais l’éclair luit subitement ; ainsi chez l’Homme Jésus les yeux intérieurs du cœur s’ouvrirent lentement, mais une fois ouverts, ils virent subitement.

 

 

XXVIII

 

I

 

« Il se retirait dans les déserts et il priait » (Lc., 5, 16). – « Il alla sur la montagne, pour prier à l’écart ; et, le soir étant venu, il était là seul » (Mt., 14, 13). – « Le lendemain il sortit et s’en alla dans un lieu écarté ; et il y priait » (Mc., 1, 35). – « En ce temps-là, Jésus alla sur la montagne pour prier ; et il passa toute la nuit à prier Dieu » (Lc., 6, 12).

Combien sont-elles, dans l’Évangile, ces prières sur la montagne ! Si pendant sa vie publique il s’en allait prier dans les déserts et sur la montagne, il est probable qu’il le faisait pendant sa vie cachée – peut-être déjà aux jours où, à Nazareth, jeune garçon de douze ans, il menait paître les brebis.

 

 

II

 

Et voici que dans notre cœur s’écrit malgré nous, à côté de l’Évangile manifeste, un évangile secret, non pas au sens moderne, mais au sens antique, éternel.

 

 

 

APOCRYPHE

 

1

 

Le Petit Berger de Nazareth conduit un troupeau de chèvres noires sur les chaumes des montagnes de Galilée.

La houlette paternelle en bois d’acacia blanc, légèrement noircie au milieu par les mains en sueur, est trop grande pour lui. Trop grandes aussi sont les vieilles sandales éculées, en feuilles de palmier – celles de son père sans doute – attachées à ses pieds nus et halés par des courroies usées dont l’une tient à peine et traîne sur le sol, l’enfant ne songeant jamais à la réparer. Un fichu de laine jadis bleu vif avec de petites raies jaunes, mais dont le soleil a depuis longtemps terni les couleurs, s’arrondit sur le haut de sa tête, serré par un cordon, et retombe sur le dos en longs plis droits. C’est la coiffure que les bergers portent depuis des temps immémoriaux, depuis les jours d’Abraham peut-être, le temps où les Premiers pasteurs nomades vinrent de Sennaar à Chanaan.

Tissée entièrement par Myriam, l’habile fileuse, une tunique blanche en pur lin de Galilée, courte et sans couture, descend à peine au-dessous des genoux : dans le bas, pour conjurer le mauvais sort, la fièvre et les morsures de serpent, est brodé en laine jaune, bleue et rouge, un verset d’un Psaume de David :

 

        Aucun mal ne t’atteindra ;

        Aucun fléau n’approchera de ta tente,

        Car il ordonnera à ses anges

        De te garder dans toutes tes entreprises.

        Ils te porteront sur leurs mains,

        De peur que ton pied ne heurte

        Contre une pierre 259.

 

Le visage du pâtre était celui de tous les jeunes garçons de douze ans, simple, ordinaire, pareil à tous les visages humains, avec seulement une douceur qu’on ne rencontre pas ailleurs, et des yeux tels que les plus intelligents de ses camarades d’école de Nazareth avaient toujours envie de l’interroger et n’osaient pas ; les meilleurs auraient voulu lui dire qu’ils l’aimaient et n’osaient pas davantage ; les méchants se moquaient de lui, l’injuriaient, l’appelaient « possédé », « louveteau », « roitelet » (ils savaient qu’il était de la race de David) ou bien, simplement « fils de Myriam », en ajoutant un mot qu’il ne comprenait pas ; plus tard seulement il sut que c’était une injure à l’adresse de sa mère parce qu’on prétendait qu’elle ne l’avait pas eu de Joseph. Et deux des plus mauvais lui jetaient des pierres, si bien que le maître d’école dut un jour leur tirer les oreilles et les menacer, s’ils ne cessaient pas, de les chasser de l’école. Ils cessèrent de lancer des pierres, mais depuis ce temps ils le regardaient méchamment, en silence, comme s’ils voulaient le tuer.

Il savait lui-même quelle impression faisaient ses yeux et il les baissait devant les gens, les cachant sous ses cils aussi longs que ceux d’une petite fille.

 

 

2

 

Par un matin doux et brumeux, où le soleil pâle, presque lunaire, éclairait un ciel aussi pâle et aussi lunaire, le Petit Berger, poussant devant lui son troupeau de chèvres noires, monta sur le plateau de la colline de Nazareth où les anémones, rouges sous la verdure sombre des bruyères, jaillirent à ses pieds comme du sang – « le sang de qui ? » se demanda-t-il comme toutes les fois qu’il voyait ces fleurs.

Ici, en haut, tout était silence, mais de la ville cachée par les collines parvenaient l’aboiement des chiens, le braiement des ânes, le grincement des charrettes, le bruit humide des battoirs frappant le linge, et ces bruits souillaient le silence.

Il regarda de quatre côtés comme un oiseau cherchant où prendre son essor : vers le nord où sur le ciel blanc, on voyait scintiller faiblement l’argent lunaire de l’Hermon à la tête neigeuse semblable dans sa majesté indicible à celle du Vieux de Jours ; vers l’orient où les rangs des collines aux pentes onduleuses semblaient tomber en un abîme invisible – la vallée au lac de Génésareth ; vers le sud où jaunissait à perte de vue la mer dorée des moissons de Jezréel ; vers l’ouest, où la vraie mer blanchissait, aérienne, comme un second ciel qui s’enfoncerait sous la terre.

Il choisit la direction du nord, vers les collines de Zabulon et de Nephtali, où sont les pâturages montagneux les plus déserts.

 

 

3

 

Il appela ses chèvres qui le suivirent docilement, comme si elles savaient où elles allaient, et d’un pas rapide, comme s’il fuyait la poursuite invisible des bruits humains, il descendit dans une profonde vallée, du côté opposé à Nazareth ; puis il remonta, pour redescendre encore, et ainsi, de colline en colline, de vallée en vallée, il allait loin, toujours plus loin des hommes, se protégeant contre eux par des collines comme par des murs.

Les collines devenaient plus hautes, toujours plus hautes ; les vallées, plus profondes, toujours plus profondes ; les herbes plus vertes, les fleurs plus embaumées ; au creux humide des vallées où bruissaient, invisibles sous les herbes, les eaux des sources montagneuses, les marguerites blanches, les tulipes d’un jaune rouge, les clochettes mauves poussaient dru comme dans les jardins, tandis que les pentes pierreuses et sèches des collines se couvraient de lin rose sauvage et de très hautes ombellifères, aussi grandes que le Petit Berger ; et la dentelle transparente de leurs fleurs blanches jetait sur le lin rose des ombres d’un bleu de lune. Des collines entières disparaissaient sous ces plantes, si bien que de loin il semblait qu’un voile nuptial d’une blancheur transparente fût jeté sur la terre comme sur le visage rose de pudeur d’une jeune épousée.

Les chèvres le suivaient toujours aussi docilement, comme si elles savaient où il les conduisait, et voulaient elles-mêmes y aller. Peut-être, les humbles bêtes et les plantes et les eaux et la terre et le ciel en savaient-ils sur lui plus que n’en savaient les hommes. De temps en temps seulement, tout en marchant, les chèvres broutaient avidement les herbes grasses au fond des vallées et, sans s’arrêter, poursuivaient leur chemin. Se serrant sur le sentier étroit, entre les rochers, leur longue file se déroulait sur le lin rose, comme un chapelet noir, tantôt montant, tantôt descendant. Un petit chevreau, resté en arrière, bêlait plaintivement. Le Petit Berger le prit dans ses bras et la mère marcha à côté, en fixant sur le Petit Berger, comme pour le remercier, le regard intelligent de ses yeux d’un jaune transparent.

 

 

4

 

Plus loin, toujours plus loin ; plus de silence, toujours plus de silence, toujours plus près du Père ; toujours plus de solitude dans le désert de Dieu. Il semble qu’ici jamais le pied humain ne se soit posé, que jamais le silence n’y ait été troublé par une voix humaine. Pas une herbe qui remue, pas une clochette qui frémisse sur sa tige. Une alouette se mit à chanter, mais elle se tut, comme si elle comprenait qu’il ne fallait pas rompre le silence ; une cigale crissa dans l’herbe et se tut aussi ; une abeille bourdonna sourdement dans l’air, le son mourut au loin, comme celui d’une corde qui se brise sur un luth, et tout devint plus silencieux encore. Jamais encore, semble-t-il, il n’y avait eu sur terre un tel silence et il n’y en aura plus ; il n’y en eut de tel qu’au premier paradis et il n’y en aura de tel qu’au second – au royaume de Dieu.

 

 

5

 

Après les collines commencèrent les montagnes qui s’élevaient en pente très douce. Le lin rose et les ombellifères disparurent, il n’y eut plus sur le rocher nu que de la mousse grise et du lichen jaune. Les premiers petits chênes et les pins se montrèrent, d’abord bas et tordus, puis de plus en plus hauts, de plus en plus élancés, et enfin se dressa le majestueux cèdre du Liban dont les branches abritent les nids d’aigles.

Les lointains s’éclaircirent, les brumes se dissipèrent. Le ciel restait encore d’un blanc nuageux, mais déjà de place en place du bleu apparaissait à travers du blanc. On respirait plus facilement ; on sentait la fraîcheur montagneuse – l’odeur de muguet de la neige qui fondait. En bas, c’était déjà l’été, la jeune épousée ; ici c’était encore le printemps, la fillette de douze ans.

Brusquement les rochers se desserrèrent comme si une étroite porte s’était ouverte sur une large prairie, couverte d’une herbe nouvelle abreuvée d’eaux neigeuses, courte, unie, douce comme un duvet d’un vert émeraude, où pointaient quelques pâquerettes roses comme un visage d’enfant qui s’éveille et des boutons d’or jaune pâle.

Vers le nord, la prairie était coupée net, comme avec un couteau, par un trait séparant les herbes vertes de la masse continue du granit gris sombre, qui à son tour s’élevait doucement vers une autre coupure, proche et dessinée tout aussi nettement en noir sur un ciel blanc, – le bord abrupt de la montagne.

D’elles-mêmes les chèvres s’arrêtèrent dans la prairie, comme elles avaient jusqu’alors marché d’elles-mêmes, sachant peut-être que le chemin se terminait là et que le Petit Berger ne les conduirait pas plus loin : sans doute venaient-elles souvent ici, et aimaient-elles, autant que Lui, cet endroit.

Aussitôt elles s’éparpillèrent sur le pré et se mirent à brouter, enfonçant avidement leurs museaux dans l’herbe printanière des montagnes plus tendre que l’herbe estivale des vallées.

 

 

6

 

À cette montagne, consacrée à l’antique dieu cananéen Cinyre, l’Adonis grec (Adonis, Adonaï, signifie « Seigneur »), on avait donné le nom de Cinnor – la harpe d’or des rois et des prêtres juifs sur laquelle on jouait le chant à Adonaï, Seigneur d’Israël. Peut-être cette montagne s’appelait-elle ainsi, parce que pendant les orages d’été qui viennent du Liban, elle répondait aux tonnerres célestes, vibrant tout entière comme une harpe d’or, sous les cordes de la pluie dorées par le soleil.

C’est là que depuis des temps immémoriaux, antérieurs peut-être à Abraham, se célébraient les mystères du dieu Cinyre-Adonis : les pères sacrifiaient sur la terre leurs enfants comme au ciel le Père avait sacrifié son Fils ; né homme, le dieu Cinyre-Adonis, pauvre berger galiléen, souffrit pour les hommes, mourut, ressuscita et redevint un dieu.

On célébrait encore ces mystères sur les champs de Megiddo qu’on apercevait de la colline de Nazareth, au bout de la plaine de Jezréel ; on y chantait toujours le chant funèbre du dieu Cinyre-Adonis notée par le prophète Zacharie. Et les bergers galiléens, depuis les champs de Megiddo jusqu’au lac de Cinyreth- Génésareth (tout le pays retentissait du nom du dieu), chantaient le chant de Cinyre sur un cinnor de roseau, car, disaient-ils, le dieu-berger, ayant entendu le vent gémir dans les roseaux, avait inventé non point une harpe d’or, mais une pauvre flûte de pasteur. Un vieux berger, surnommé « le Païen », parce qu’il mêlait dans ses veines les deux sangs, juif et hellène, comme il confondait dans son cœur les deux dieux, Adonaï et Adonis, avait raconté cette vieille fable au Petit Berger, un jour qu’ils étaient assis tous deux sur le plateau de la colline de Nazareth ; lui montrant les fleurs rouges qui dans le feu du couchant avaient jailli à ses pieds, comme du sang sur les bruyères vert sombre, il avait dit : « C’est le sang du dieu ! »

Le Petit Berger ne crut point le conte ; il savait qu’il n’y avait qu’un Dieu – le Seigneur d’Israël. Il se leva et s’éloigna du Païen. « Retire-toi, Satan », lui dit-il dans son cœur. « Non ce sang n’est pas celui du dieu Cinyre, pensa-t-il alors pour la première fois en regardant les fleurs rouges – mais de qui ? Et que signifie : le Père a sacrifié son Fils ? »

 

 

7

 

Et c’était encore à cela qu’il réfléchissait, assis sur une pierre, près du pâturage vert, sur le mont Cinnor. Ici, sur la montagne, le silence était encore plus profond que dans les vallées. On eût dit que sur la terre comme au ciel, toute créature suspendant son souffle écoutait, attendait.

Le Petit Berger retira d’un sac de cuir qui pendait à travers son épaule un cinnor de roseau et se mit à jouer la lamentation du dieu Cinyre.

 

    Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé,

    Et ils sangloteront sur lui comme sur un fils unique,

    Et ils s’affligeront comme on s’afflige du premier-né,

    Une grande lamentation s’élèvera à Jérusalem

    Comme la lamentation d’Adonis Cinyre sur les

    champs de Megiddo et toute la terre sanglotera 260.

 

 

8

 

Le chant fini, il ferma les yeux, et baissa ses paupières si lourdes qu’il crut ne pouvoir jamais les relever.

Et de nouveau, ce fut le silence d’un de ces midis sans souffle où l’homme, s’entendant soudain appeler par son nom, s’enfuit, en proie à une terreur surhumaine, n’importe où, pour voir seulement un visage humain, entendre une voix humaine, ne pas rester seul dans le silence. Mais le Petit Berger, s’il avait entendu cet appel, n’aurait pas fui ; au contraire, il serait allé vers lui, comme le fils se rend à l’appel du père.

Il ouvrit lentement ses paupières alourdies, se leva et, gravissant la pente granitique de la montagne, se dirigea vers le dernier trait qui, près de là, se découpait en noir sur le ciel blanc.

Et tout en marchant, il jouait sur le chalumeau le chant de David, son père :

 

        L’Éternel est mon berger ;

        Je n’aurai point de disette.

        Il me fait reposer dans de verts pâturages ;

        Il me mène le long des eaux tranquilles.

Même si je marchais dans la vallée de l’ombre de la mort, Je ne craindrai aucun mal !

        Tu es avec moi ;

        C’est ton bâton et ta houlette

        qui me consolent 261.

 

 

9

 

Il s’approcha du trait noir, le dernier, tout au bord de la montagne, – une muraille de granit qui tombait à pic dans un abîme. Se tordant au plus profond du précipice, le mince serpent blanc d’un torrent écumait et grondait ; mais ici, sur la hauteur, pas un son ne parvenait. Les montagnes bleues s’élevaient doucement comme des vagues, l’une après l’autre, et de plus en plus pâles, vers les forêts impénétrables des pentes du Liban, et au-dessus d’elles se dressait, dans sa majesté indicible, la tête blanche de l’Hermon neigeux, le Premier-né d’entre les monts, semblable au Vieux des jours.

Le point suprême du Cinnor, une saillie rocheuse, suspendue au-dessus du précipice, s’appelait le trône de Cinyre. Là se trouvait un tas de pierres qui jadis avait été peut-être un autel du dieu ; l’une d’elles portait cette inscription à demi effacée :

 

                Le père a sacrifié son fils.

 

Le Petit Berger s’approcha tout au bord de l’abîme et se mit à genoux. Dans le ciel blanc s’ouvrit une lucarne bleue et un rayon de soleil tomba sur la face du Jeune Berger, tandis qu’un autre rayon, par une autre fente, illuminait l’Hermon neigeux : la Face indicible étincela dans les neiges, d’un éclat de diamant blanc, et un souffle frais, qui semblait venir de l’au-delà, passa sur le visage du Petit Berger. Lentement il leva les yeux et vit dans le ciel une autre Face, celle devant qui fuiront un jour la terre et le ciel sans pouvoir trouver de place.

Et il y eut sur la terre et au ciel un tel silence que si un autre que le Petit Berger s’était trouvé alors sur la montagne et avait pu supporter ce silence sans fuir en proie à une terreur surhumaine, il aurait peut-être compris, comme le comprenait déjà l’humble créature – la bête, la plante, l’eau, la terre et le ciel, – que ce silence venait de lui, le Plus Doux, et il aurait vu la tête du Petit Berger nimbée d’une auréole devant laquelle la lumière du soleil n’était que ténèbres.

 

 

 

 

 

III

 

LES JOURNÉES DE NAZARETH

 

 

I

 

« JÉSUS n’était pas chrétien, mais Juif », dit un grand historien, ancien chrétien 262. « Jésus était juif et le resta jusqu’à son dernier souffle », dit un petit historien, Juif authentique 263. Certes, ce n’est là qu’un paradoxe. S’il n’y a aucun lien entre le Christ et le christianisme, d’où vient celui-ci et où le placer dans l’histoire universelle ? Le Fils de l’homme – Fils d’Israël – n’unit-il pas en lui, comme le cygne, les deux éléments, la terre et l’eau – la terre du judaïsme et l’eau de l’universalité ?

Qu’est-ce qu’un « paradoxe » ? Une vérité parfois si surprenante (paradoxos signifie : effrayant, étonnant), si invraisemblable qu’elle a l’air d’un mensonge. Or, ce n’est qu’en ce langage « paradoxal » que nous pouvons exprimer bien des choses de l’Évangile, parce que l’Évangile lui-même est le Paradoxe par excellence, une vérité trop étonnante et trop invraisemblable pour nous.

 

 

II

 

N’y a-t-il pas, en effet, dans le visage vivant de Jésus, quelque chose d’authentique non seulement historiquement, mais encore religieusement, que les chrétiens « baptisés » sont incapables de comprendre et même de voir en Lui, tandis que les Juifs « circoncis » l’aperçoivent immédiatement, tout en le comprenant encore moins que les chrétiens ?

« Qui est-il ? » Quelle est, à cette question, la première réponse qui vient à l’esprit, la première impression visuelle de ceux qui l’ont vu face à face, sinon : « C’est un Juif, un circoncis » ?

Le sang de la circoncision marque l’homme d’une empreinte plus ineffaçable que l’eau du baptême, – hélas ! pour nous aussi, chrétiens, ce n’est pas là un paradoxe, mais le résultat de notre propre existence religieuse. Il est plus aisé de connaître un chrétien en oubliant qu’il a été baptisé, qu’un Juif en oubliant qu’il a été circoncis.

Nous oublions toujours que Jésus est un Juif, et cependant ce n’est pas sans raison qu’un pur Hellène, un païen de la veille, Luc, nous le rappelle avec tant d’insistance et d’obstination : « Quand fut arrivé le huitième jour où l’on devait circoncire l’enfant selon la loi de Moïse, ils portèrent l’enfant au temple pour le présenter au Seigneur, ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur » (2, 21-24).

Qu’est-ce que cela signifie ? Les Juifs ont évidemment raison à leur manière, lorsqu’ils disent que Jésus avait non seulement transgressé, mais détruit, aboli la Loi. Les sacrifices, les purifications, le sabbat, la circoncision, où retrouve-t-on dans le christianisme tous ces piliers de la Loi ? « L’ancien est près d’être aboli », dit Paul et il fait ce qu’il dit : il abolit l’Ancien Testament par le Nouveau.

 

 

III

 

Et pourtant, voici : « Je suis venu pour accomplir la Loi ». Accomplir en détruisant, c’est encore un « paradoxe », non plus de l’Évangile, mais de Jésus lui-même. Pour « accomplir la Loi » en la détruisant, il lui fallait agir, non point du dehors, violemment, mais en dedans, naturellement, comme une graine qui en croissant détruit son enveloppe afin de donner beaucoup de fruits et accomplir ainsi la loi intérieure de la vie. Or, pour cela, il fallait assumer la Loi extérieure, y pénétrer entièrement, être par sa naissance non seulement un homme, mais encore un véritable fils d’Israël, « le Juif des Juifs, le Circoncis des circoncis », accomplir en soi-même le mystère du Père avant celui du Fils.

C’est avec trop de facilité et trop peu de sang que nous tranchons le lien qui unit l’homme Jésus à Israël, oubliant combien il touchait à son cœur et combien sa rupture – la croix peut-être de toute sa vie cachée – lui fut mortellement douloureuse.

En ce sens, le paradoxe : le Christ n’est pas un chrétien, est une invraisemblable vérité.

 

 

IV

 

« Il aimait trop Israël, ύηερηγάπεεν », selon la parole merveilleusement profonde de l’épître de Barnabé 264. Nous le comprendrions si nous étions capables de comprendre que de même que jamais il n’y eut et il n’y aura d’homme semblable à lui, jamais il n’y eut et il n’y aura de peuple semblable à Israël ; comme lui, son peuple est unique. Jésus ne pouvait naître qu’en Israël ; il est vrai aussi qu’il ne pouvait être tué qu’en Israël ; peut-être les autres peuples ne l’auraient-ils pas tué, mais c’est qu’ils ne l’auraient même pas reconnu, tandis que celui-ci le reconnut aussitôt, ne fut-ce que comme le reconnut le possédé : « Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? » (Mc., 1, 24).

Israël « au cou raide » aura beau renier Dieu ; il est tout entier en Dieu, comme le poisson dans l’eau. Le premier parmi les peuples, il a prié et appris les prières aux autres peuples. Il n’y a jamais eu, il n’y a pas et il n’y aura jamais de prières plus belles que les Psaumes.

C’est cet air de prière que respira Jésus de son premier à son dernier soupir, depuis l’« Abba » à son berceau jusqu’au « Sabachtani » sur la croix.

 

 

V

 

Vers six ans, il commença sans doute à fréquenter, comme tous les enfants, l’école, beth-hasepher, attenant à la synagogue de Nazareth 265. Assis par terre autour du rouleau de la Loi – qu’on lisait des quatre côtés – les enfants en un concert de voix grêles répétaient après leur maître, hassan, un même verset des Écritures jusqu’à ce qu’ils l’eussent appris par cœur 266. Le petit Jeschua mêlait à ce concert sa mince voix d’enfant.

Dès l’âge de douze ans, il se rendait avec les grandes personnes à la synagogue, la « maison commune », Keneseth, pour y prier, écouter la prédication araméenne et la lecture en araméen des Écritures, le targum.

L’intérieur de la synagogue était très simple : une grande pièce aux murs unis nus et blancs, avec une double rangée de colonnes, des bancs de bois pour les fidèles et une haute estrade de pierre, arona, tabuta, orientée vers le temple de Jérusalem, c’est-à-dire, à Nazareth, directement au midi. La porte, derrière le tabuta, était également tournée vers le midi et, la plupart du temps, restait ouverte pour donner de la lumière. Sur la tabuta une petite armoire basse à deux portes, humble image de l’Arche d’Alliance, où l’on conservait les parchemins de la Loi, roulés sur deux bâtons ; devant l’armoire, une petite table haute sur pied avec un pupitre pour la lecture. Le lecteur se couvrait la tête d’un long voile de laine rayée, coiffure des nomades, pour rappeler qu’Israël, cheminant dans le désert du monde vers le royaume du Messie, est un éternel nomade 267.

Assis sur un banc, face au tabuta, le petit Jeschua pouvait, par la porte ouverte, voir, traversant la mer dorée des champs de Jezréel, son futur et suprême chemin menant à Jérusalem, au Golgotha.

 

 

VI

 

Il est probable qu’il étudiait aussi à la maison ces rouleaux de la Loi que l’on trouvait parfois dans les plus humbles demeures. Il ne semble pas avoir fréquenté les écoles de rabbins. Lui-même ne fut jamais un « rabbi d’Israël », au sens que l’on donnait à ce mot dans les écoles. « Comment cet homme connaît-il les Écritures, lui qui n’a pas étudié ? » disent avec étonnement les scribes de Jérusalem (Jn., 7, 15), sans doute parce qu’il a l’air non point d’un savant rabbi, mais d’un simple villageois, ’am-ha’arez, d’un berger ou d’un maçon, d’un « maître constructeur », naggar. Au champ, derrière la charrue, comme dans l’atelier, derrière l’établi, à la maison, pendant le souper, comme en voyage, sous la tente, partout et toujours, les hommes étudient la Loi et prient comme ils respirent ; ils remercient Dieu pour chaque bouchée de pain et chaque gorgée de vin. Et le petit Jeschua répétait probablement trois fois par jour : « Écoute, Israël, schema Iesreel », comme tous les Juifs l’avaient répété avant lui depuis mille ans et le répéteront encore deux mille ans après lui.

Il récitait aussi la prière aux dix-huit versets, Schemone Esre, sainte entre toutes, qui annonçait le règne prochain du Messie 268.

 

 

VII

 

La douce lumière des feux sabbatiques ; le goût sucré du vin pascal, mêlé d’herbes amères, dans le plat contenant la charoseth, la sauce de même couleur rougeâtre que l’argile de rivière avec laquelle Israël captif en Égypte fabriquait des briques ; le chant de libération, le hallel tonnant « qui brise les toits », tout cela est pour Jésus doux au cœur, saint, inoubliable 269.

« J’ai fort désiré de manger cette Pâques avec vous », dira-t-il à ses disciples pendant la nuit qui précédera sa mort (Lc., 22, 15). La Pâque terrestre a le goût du royaume céleste ; lorsqu’ils auront une fois goûté à cette douceur, ni l’homme, ni le fils de l’Homme ne l’oublieront plus jamais, non seulement sur cette terre, mais dans l’éternité. « Je ne la mangerai plus, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu » (Lc., 22, 16).

Voilà pourquoi Il « aimait trop » Israël et sera comme Roi d’Israël élevé sur la croix.

 

 

VIII

 

Les parents de Jésus allaient tous les ans à Jérusalem à la fête de Pâques.

Quand il eut atteint l’âge de douze ans, ils montèrent à Jérusalem, selon la coutume de la fête (Lc., 2, 41-42).

 

On pouvait aller en trois jours de Nazareth à Jérusalem par un chemin direct, en passant par la Samarie 270 ; mais comme les Samaritains, tenant les pèlerins galiléens pour « impurs », ne leur donnaient ni eau, ni feu, les insultaient, les frappaient et parfois même les tuaient, ceux-ci préféraient prendre une route détournée, plus pénible et dangereuse à cause des brigands, à travers les épaisses forêts et les montagnes de la Pérée.

Le soir du sixième jour, après avoir passé le Jourdain, on descendait dans la vallée de Jéricho, formée par une dépression profonde de la Mer Morte, torride dès le début de Nizan, le mois de Pâques, et toute imprégnée, comme un coffret d’aromates, du parfum des bosquets balsamiques : aussi avait-on donné à la ville qui s’élevait dans cette vallée le nom de Jéricho, la Parfumée 271.

Et le lendemain matin, pour monter à Jérusalem, on suivait un chemin de deux mille coudées, raide et sinueux, entre deux murs de rocs nus qui, empourprés par le manganèse, semblaient rouges de sang. Jésus enfant avait pu garder gravé dans son cour le nom fatidique de cette route, la « Montée de sang » 272.

 

 

IX

 

On marchait toute une journée, du matin au soir. Et soudain, à un brusque tournant de la route, près du village de Bethphagé, sur le mont des Oliviers, au-dessus de la vétuste et pauvre Jérusalem, avec ses étages de maisons aux toits plats, ramassée, grisâtre comme un nid de guêpes, surgissait, masse splendide d’or et de marbre blanc, le Temple, étincelant comme une montagne neigeuse sous le soleil.

 

                Hallel ! Hallel ! Hallelouïa !

                Nos pas s’arrêtent

                Dans tes portes, ô Jérusalem,

 

chantait le cœur des pèlerins, récitant le Cantique des degrés de David.

 

            Je lève mes yeux vers les montagnes :

            D’où me viendra le secours ?...

            Jérusalem est entourée de montagnes

            Et l’Éternel entoure son peuple,

            dès maintenant et à perpétuité.

            Que la paix soit sur Israël !

 

Le petit Jeschua devait mêler à ce cœur sa voix enfantine, en répétant de toute son âme le psaume de David, son père :

 

            Que tes demeures sont aimables,

            Ô Éternel des armées !

            Mon âme se consume, elle languit

            Après les parvis de l’Éternel,

            Mon cœur et ma chair font monter

            Leurs cris de joie vers le Dieu vivant.

            Le passereau même trouve bien un asile,

            et l’hirondelle un nid où elle met ses petits !...

            Tes autels, ô Éternel des armées,

            mon roi et mon Dieu !...

            Heureux ceux qui habitent dans ta maison,

            Car un jour dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs.

            Hallel ! Hallel ! Hallellouïa ! 273

 

 

X

 

Les jours de la fête étant passés, comme ils s’en retournaient, l’enfant Jésus demeura à Jérusalem et ses parents ne s’en aperçurent point.

Pensant qu’il était avec leurs compagnons de route, ils marchèrent toute une journée, et ils le cherchaient parmi leurs parents et leurs amis.

Mais ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher (Lc., 2, 43-45).

 

Pour oublier, perdre ainsi un fils aimé, un enfant de douze ans, dans une foule nombreuse, où pouvaient se trouver de méchantes gens, pour ne pas songer à lui une seule fois durant toute une journée, ne pas se demander : Où est-il ? que lui est-il arrivé ? il fallait que ses parents fussent habitués à ses fugues, résignés à le voir s’émanciper, s’échapper, et vivre d’une vie propre, indépendante, lointaine et incompréhensible. Bien des fois déjà il avait disparu et on l’avait retrouvé ; on le retrouverait cette fois encore.

Ils avaient terminé l’étape de la journée ; ils étaient donc descendus de Jérusalem à Jéricho, peut-être même avaient-ils traversé le Jourdain et commencé à gravir les montagnes de la Pérée, lorsque, après l’avoir cherché en vain, d’abord parmi leurs parents et leurs amis, puis, sans doute, pendant la première nuit, par tout le camp galiléen, ils comprirent enfin que cette fois-ci il ne s’agissait plus d’une de ses fugues habituelles : peut-être ne le retrouverait-on pas 274 ?

Qu’ont-ils dû ressentir, en retournant vers Jérusalem par la Montée du Sang, et là, dans la ville, en le cherchant par toutes les rues, en examinant les visages des passants avec une inquiétude et une angoisse grandissantes, espérant et désespérant à chaque instant de le revoir ? Comme la mère eut le cœur torturé, quelles larmes versèrent ses yeux durant ces trois jours – trois éternités, à la pensée qu’elle ne verrait plus jamais son Fils.

 

 

XI

 

Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et leur faisant des questions ; et tous ceux qui l’entendaient étaient ravis de son intelligence et de ses réponses (Lc., 2, 46-47).

 

Assis, selon l’usage des écoles, parmi le triple rang d’élèves, aux pieds des vieux sages d’Israël, sur le magnifique pavé de mosaïque en marbre de différentes couleurs, dans la synagogue des Pierres Taillées, Lischat Hagasit, à l’extrémité sud-est de la cour intérieure du temple, où se réunissaient quelquefois les membres du Sanhédrin, les célèbres docteurs et scribes de Jérusalem, l’enfant Jésus les écoutait ; il les interrogeait et leur répondait 275.

 

En le voyant, ils (Joseph et Marie) furent étonnés et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici que ton père et moi nous te cherchions, étant fort en peine. »

Et ils leur dit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être dans la maison de mon Père ? »

Mais eux ne comprirent pas ce qu’il leur disait (Lc., 2, 48-50).

 

Avouons-le franchement : pour notre cœur terrestre, ces premières paroles non terrestres que les hommes ont entendues de Lui, paraissent d’une insupportable cruauté : il s’en exhale comme le froid des espaces interplanétaires ; elles brûlent notre cœur humain d’une brûlure glaciale qui arrache la peau comme le fer froid saisi par une main nue.

Est-ce ainsi qu’un fils aimant répond à sa mère ? « Pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? » – « J’ai agi comme je le devais. » – « Nous te cherchions, étant fort en peine... » – « Votre peine n’est pas la mienne. » – « Voici ton père... » – « Ce n’est pas lui qui est mon père. » Pour n’être point ouvertement exprimé, mais seulement par allusions, ce n’en est peut-être que plus cruel.

Celui qui aima comme jamais encore personne n’avait aimé, pouvait-il ne pas comprendre, ne pas voir immédiatement au seul aspect de leur visage, le mal qu’il leur avait fait ? Alors comment ne s’est-il pas précipité vers eux, pour les étreindre, se serrer contre leur cœur, en pleurant et en demandant pardon, comme pleurent et implorent les petits enfants ?

À peine l’eurent-ils aperçu de loin et eurent-ils le temps de se réjouir, qu’ils virent dans son visage et dans ses yeux quelque chose qui les « étonna », les « effraya » : on eût dit qu’il en jaillissait, leur brûlant le cœur, cet éclair glacial, cette insupportable brûlure du fer froid saisi par une main nue.

 

 

XII

 

Et voici que de nouveau, dans notre cœur, s’écrit malgré nous un Évangile non pas faux, mais secret :

 

 

 

 

APOCRYPHE

 

1

 

Marie se souvint-elle à cet instant qu’un jour – à la tombée de la nuit – elle ne savait elle-même si elle dormait ou était éveillée, un petit garçon tout pareil à Jésus était entré dans sa maison. D’abord, ayant probablement mal vu son visage, elle le Prit Pour Jésus lui-même, mais dès qu’il eut demandé : « Où est mon frère Jésus ? Je veux le voir », elle comprit que ce n’était pas lui. Alors le petit garçon se transforma en une petite fille, et Marie, se croyant tentée par un fantôme, un double de Jésus, eut si peur qu’elle se débattit comme dans un cauchemar, folle de terreur. Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle attacha le garçon-fille au pied du lit et courut chercher Jésus pour les comparer et savoir lequel des deux était le vrai, mais ce fut en vain : ils étaient, lui et elle, parfaitement semblables l’un à l’autre. Puis, dans une étreinte, dans un baiser, les Deux devinrent Un.

Et voici que de nouveau, dans le crépuscule du soir qui emplit peut-être la synagogue des « Pierres taillées », elle cherche vainement à savoir qui il est. Le vrai n’aurait-il pas disparu, n’est-ce pas l’autre que l’on a retrouvé ? Et elle a peur, plus peur aujourd’hui, éveillée, que jadis, en rêve. Tout se confond, se brouille dans son esprit ; elle ne distingue pus le songe de la réalité. Elle ne comprend rien, ne se rappelle rien ; en voyant le regard étranger des yeux familiers, en entendant le son étranger de la voix familière, elle se sent devenir folle, non plus seulement de peur, mais de douleur.

« Et toi-même une épée te transpercera l’âme », lui avait dit une voix avant qu’il ne fût né. Mais elle ne savait pas alors qui lèverait le glaive : maintenant elle le sait : c’est son Fils.

« Celui qui ne hait pas son père et sa mère »... – le cœur de toute l’humanité, le cœur de la Terre-Mère, sera transpercé par ce glaive du Fils comme par un éclair glacial.

 

 

2

 

Il s’en alla avec eux et vint à Nazareth, et il leur était soumis. Et sa mère conservait toutes ses paroles dans son cœur.

Jésus croissait en sagesse, en stature et en grâce, devant Dieu et devant les hommes (Lc., 2, 51-52).

 

Cela fut et ne fut point, cela jaillit et s’éteignit comme un éclair ; il n’en resta que le souvenir confus que l’on garde d’un cauchemar lorsqu’on se réveille. Il est sorti pour un instant de sa soumission, puis il y est rentré ; il avait un instant grandi pour redevenir un petit enfant. Il semble que rien n’ait changé. Jour après jour, année après année, c’est toujours la même chose : l’enfant va à l’école, mêle sa jeune voix au chœur enfantin, répétant après le maître chaque verset de la Loi et celui-là aussi : « vénère ton Père et ta mère ». À la maison il apprend le métier de constructeur, maniant le marteau, enduisant d’argile les briques ; il mène aux pâturages galiléens le troupeau de chèvres noires et lorsqu’il en revient sa mère reconnaît de loin le son de sa flûte de berger qui joue la lamentation de Cinyre :

 

        Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé,

        Et ils se lamenteront sur lui

        Comme on se lamente sur un fils unique,

        Et s’affligeront comme on s’afflige sur un premier-né...

 

Elle fait un effort pour rassembler ses souvenirs. « C’est bien le même, c’est lui, le vrai », pense-t-elle en examinant son fils, et tout à coup elle a l’impression que ce n’est pas tout à fait le même, qu’il est imperceptiblement autre.

Et l’effroi lui brûle le cœur d’une brûlure glaciale.

 

 

3

 

Assis un jour dans le coin obscur de la Petite maison de Nazareth, il raccommodait à la lueur terne d’une veilleuse la courroie de ses sandalettes usées, et doucement, doucement, comme les abeilles d’automne bourdonnant au-dessus de la dernière fleur, il chantonnait un psaume de David, son père, le cantique de ceux qui montent la Montée de Sang.

 

    Éternel, mon cœur ne s’enfle pas d’orgueil.

    Je n’ai pas le regard altier.

    Je ne recherche pas les grandeurs,

    N’aspire pas aux choses inaccessibles,

    N’ai-je point contraint mon âme au calme et au silence

    Comme l’enfant qu’on éloigne du sein de sa mère ;

    Mon âme est en moi comme un enfant sevré 276.

 

Il y avait dans ce chant un tel accent de tristesse que la mère s’approcha de son fils et s’assit à côté de lui, appuya la tête de l’enfant contre sa poitrine et lui caressa doucement les cheveux ; elle aurait voulu lui dire quelque chose, mais ne trouvait pas de mots et resta silencieuse. Silencieux aussi, il leva les yeux vers elle, sourit, puis murmura comme dans sa toute première enfance, lorsqu’il ne savait pas encore parler :

– Ma !

Doucement il ferma les yeux ; ses Paupières s’abaissèrent si lourdement qu’elles semblaient ne devoir jamais se relever, et il s’endormit.

Et sa mère vit son visage resplendir d’un tel éclat que devant lui la lumière du soleil n’était que ténèbres. Et soudain tout ce qu’elle avait oublié lui revint à l’esprit : l’Ange aux vêtements blancs comme la neige, au visage éblouissant comme l’éclair :

 

            – Réjouis-toi, Pleine de grâce !

 

Et elle dit comme jadis :

 

             – Me voici, je suis la servante du Seigneur,

            Qu’il soit fait selon ta parole !

 

Et elle dit encore :

 

    Mon âme magnifie le Seigneur,

    Et mon esprit se réjouit en Dieu qui est mon sauveur,

    Parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante.

    Et voici désormais tous les âges m’appelleront bienheureuse,

    Car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses.

 

Et ce ne fut plus l’éclair glacial de l’effroi, mais l’éclair enflammé de la joie qui lui transperça l’âme comme un glaive. Elle comprit soudain que son Fils l’aimait comme jamais personne n’avait aimé, et que le Tout-Puissant ferait pour elle de grandes choses. Il l’élèverait jusqu’à une hauteur où jamais personne n’avait atteint. Il ferait d’une servante terrestre la Reine Céleste, de sa mère la Mère de Dieu.

 

 

XIII

 

Les premières paroles du Seigneur sont d’une insupportable cruauté, pleines d’un amour qui semble de la haine. Cela est incroyable et par conséquent authentique, selon la loi générale de la critique évangélique : plus c’est incroyable, plus c’est authentique.

Luc nous donnera lui-même à entendre d’où il a pris ses paroles, ainsi que tout l’Apocryphe, l’Évangile non pas faux, mais « secret », de la Nativité et de l’Enfance du Seigneur :

 

Marie conservait toutes ces paroles et les repassait dans son cœur (2, 19).

 

Ceci est dit après le récit de la Nativité, et répété après les paroles incompréhensibles de Jésus au temple

 

Sa mère conservait toutes ces paroles dans son cœur (2, 51).

 

C’est dans ce verset, qui n’est certes pas sans intention répété deux fois, que Luc renferme tout l’Évangile de la Nativité et de l’Enfance comme une perle sertie dans une indestructible monture d’or : la mémoire de l’amour est de toutes la plus fidèle ; le cœur de la Mère se souvient impérissablement, parce qu’il aime infiniment.

Si tout l’Évangile de la vie publique du Seigneur n’est autre chose que les « Souvenirs » des Apôtres, dans le sens que nous donnons à l’expression « souvenirs historiques », tout l’Évangile de sa vie secrète n’est également autre chose que les « Souvenirs » de la mère de Jésus.

Et comment ne pas croire à un tel témoignage ?

 

 

XIV

 

Ce récit sur l’Enfant de douze ans, qui perce la nuit noire de la vie inconnue de Jésus inconnu d’un rayon de lumière éblouissante, est d’autant plus précieux pour nous qu’il confirme nos propres conjectures – l’Apocryphe qui s’inscrit malgré nous dans notre cour. La nuit s’illumina d’un trait de foudre, et nous vîmes que nous suivions le bon chemin, à la pâle lueur des éclairs – des reflets que sa vie publique rejette sur sa vie secrète ; nous avions deviné juste en pensant que pour Jésus c’est à Nazareth que commence la « Montée de Sang » qui conduit à Jérusalem, le Chemin de croix qui mène au Golgotha.

Mais après la soudaine lumière voici de nouveau, entre les deuxième et troisième chapitres, la nuit noire, un gouffre de silence, de trente ans chez Matthieu, de vingt ans chez Luc, une sorte de chute obscure dans l’amnésie. « Il était âgé de douze ans », – « il avait environ trente ans » (Lc., 2, 42 ; 3, 23). Mais de ce qui s’est passé entre ces deux points, pas un mot. Or, c’est précisément pendant ces années au cours desquelles tout homme atteint le midi de sa vie, la virilité, que le destin de l’Homme Jésus, et s’il est le Sauveur du monde, le destin de l’humanité, se décida tout entier pour les siècles des siècles.

Ce mystère resterait indéchiffrable pour nous si de nouveau sa vie publique ne projetait sur le passé trois rayons de lumière fulgurants.

Nous reviendrons plus tard sur l’un d’eux, la Tentation ; nous parlerons maintenant des deux autres.

 

 

XV

 

Les trois Synoptiques parlent de la rencontre de Jésus « avec les ennemis de l’homme, ses proches », qui eut lieu probablement à Capernaüm, l’un des premiers jours du ministère du Seigneur. Toutefois ni Luc, ni Matthieu n’osent dire l’essentiel ; tous deux le taisent, émoussent la pointe du « scandale ». Marc-Pierre est seul à oser ; sans doute a-t-il plus d’audace que les autres, parce qu’il a plus d’amour et de foi.

 

Jésus entra dans une maison avec ses disciples, et la foule s’y rassembla encore, de sorte qu’ils ne pouvaient même pas prendre leur repas.

Quand ses proches l’eurent appris, ils vinrent pour s’emparer de lui (χρατησα, mettre la main), car ils disaient qu’il était hors de lui, εξήστη (Mc., 3, 20-21).

 

« Il était tombé dans la fureur, in furorem versus est », dit la traduction un peu rude, mais forte et exacte de la Vulgate. « Il a perdu la raison », dirions-nous. Ce que cela veut dire, nous le saurons par ce qui se passe là même, autour de la maison, dans cette foule agitée d’une avide et vaine curiosité.

 

Les scribes, descendus de Jérusalem, disaient : Il est possédé d’un esprit impur... Il est possédé de Belzébuth, et il chasse les démons par le prince des démons (Mc., 3, 22, 30).

 

C’est là ce que disent ses ennemis étrangers, et ses ennemis « proches » écoutent et approuvent. Un ou deux ans plus tard (selon saint Jean), au milieu ou à la fin de son ministère, les anciens de Jérusalem, les chefs du peuple, les futurs assassins du Seigneur, l’affirmeront encore :

 

Il est possédé d’un démon ; il est hors de sens ; pourquoi l’écoutez-vous ? (Jn., 10, 20).

 

Et enfin lorsqu’il demandera :

 

Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir ?

 

C’est la foule tout entière qui lui criera à la face :

 

Tu es possédé d’un démon (Jn., 7, 20).

 

 

XVI

 

C’est exactement par ce même mot : « meschugge, fou, possédé » que jadis le peuple désignait pour les railler et les insulter, les prophètes d’Israël, nebiim 277. Qu’un homme soit possédé d’un esprit, cela tout le monde le voit, mais quel est cet esprit, personne ne le sait très bien ; c’est l’esprit de Dieu, pensent les uns, du démon, pensent les autres.

Pour le Fils de l’homme, on ne le sait pas davantage. Ses « proches » qui ont vécu trente ans près de lui devraient mieux que personne le savoir : comment se fait-il qu’ils l’ignorent ?

Or, pour que ce soit précisément en ces jours où le peuple entier, voyant ses miracles et les signes, glorifie l’Éternel et tient Jésus pour un grand prophète, peut-être pour le Messie, en ces jours où les démons eux-mêmes crient : « Nous Te connaissons, Fils du Très Haut », pour que ce soit à ce moment même que ses proches décident de se saisir de lui, il faut qu’ils soient convaincus que les scribes ont raison : « Il est possédé d’un démon. »

Lentement, durant vingt ans peut-être, ce fruit amer a mûri sur l’arbre de sa vie ; lentement s’est tressée la corde dont on voudra le lier comme un possédé ; pendant vingt ans des yeux, non point étrangers, mais proches, aimants, l’observent, le surveillent. Ses frères, ses sœurs, chuchotent d’abord à l’écart, puis de plus en plus près, de plus en plus haut : « Meschugge, meschugge ! » et enfin ils décident, pour le sauver du malheur et échapper eux-mêmes à l’opprobre, de s’emparer de lui par la force, de le lier comme un dément et de le ramener à la maison, à Nazareth.

 

 

XVII

 

Sa mère et ses frères vinrent le trouver, mais ils ne pouvaient l’aborder à cause de la foule (Lc., 8, ig).

Et, se tenant dehors, ils l’envoyèrent appeler. La foule était assise autour de lui. Et on lui dit : « Voici que ta mère et tes frères sont là dehors qui te cherchent. »

Mais il répondit : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? »

Puis, jetant les yeux sur ceux qui étaient assis autour de lui, Il dit : « Voici ma mère et mes frères ! Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère et ma sœur, et ma mère » (Mc., 3, 31-35).

 

Sa mère entendit-elle, derrière la foule, ces mots : « ma mère » trois fois répétés, et deux fois à la première place, parce que pour lui, en cette affaire, sa mère vient d’abord ? Certes, elle l’entendit, sinon avec l’oreille, tout au moins avec le cœur, et trois fois l’épée lui transperça l’âme ; elle souffrit, mais Il souffrait plus encore. Notre cœur terrestre ne peut se représenter cette douleur non terrestre. Si deux Êtres divins pouvaient se blesser mutuellement, leurs blessures les feraient souffrir ainsi.

 

 

XVIII

 

Que fait la mère ? Pourquoi est-elle venue ici ? Le témoin le plus proche, Marc-Pierre, garde là-dessus un effrayant silence ; ce n’est plus que dans 1’« Apocryphe », dans l’Évangile secret de notre cœur, que nous lisons : la mère est venue pour mettre la main sur son fils. Pourquoi cela ? Pour le défendre à la dernière minute, pour le sauver ou périr avec lui ? Ou pour de nouveau, comme autrefois à Jérusalem, il y a vingt ans, s’assurer de ses propres yeux, si c’est lui ou non, lui-même ou un autre ? Ou bien encore, égarée par la frayeur, ne savait-elle plus elle-même ce qu’elle faisait, – avait-elle de nouveau tout oublié ? Ou bien enfin se souvient-elle ou oublie-t-elle tour à tour ? Est-ce tantôt la lumière de l’Annonciation, tantôt la nuit de l’amnésie ; est-elle tantôt une servante terrestre, tantôt une Reine céleste ?

Et il en sera ainsi toute sa vie, tant qu’elle n’aura pas gravi jusqu’au bout la Montée de Sang ; là seulement, au pied de la Croix, lorsque, abandonné de tous, même de son Père, il ne l’abandonnera pas, elle, et dira à son disciple bien-aimé : « Voici ta mère », là seulement, elle saura qu’il l’aimait, non seulement d’amour céleste, mais aussi d’amour terrestre, comme jamais personne ne fut aimé.

 

 

XIX

 

C’est là un des deux rayons de lumière, et voici l’autre. Selon les Synoptiques, Jésus aurait quitté ses frères et sa mère avant son ministère, mais il n’en est pas de même d’après Jean.

« Femme qu’y a-t-il entre toi et moi ? » (Jn., 21, 4). C’est à Cana, en Galilée, qu’il adressera de nouveau à sa mère ces paroles incroyables, d’une insupportable cruauté, et cependant authentiques ; et aussitôt il accomplit pour lui plaire, le premier, le plus tendre de ses miracles, qui lui ressemble à elle-même ; – le miracle de l’humble joie humaine – le changement de l’eau en vin.

Pas plus qu’il n’a abandonné sa mère, il n’abandonnera ses frères. Probablement vers la deuxième année de son ministère, après la seconde Pâque, lorsqu’il parcourait en automne la Galilée, car « il ne voulait pas parcourir la Judée où les Juifs cherchaient à le faire mourir ».

 

Ses frères lui dirent : « Pars d’ici, et va en Judée, afin que tes disciples y voient aussi les œuvres que tu fais. On ne fait rien en secret, quand on cherche à se faire connaître. Puisque tu fais ces choses, manifeste-toi au monde. »

Car ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui.

Jésus leur dit : « Mon temps n’est pas encore venu ; pour vous, le temps est toujours favorable.

» Le monde ne peut vous haïr ; mais il me hait parce que je rends à son sujet ce témoignage que ses œuvres sont mauvaises » (Jn., 7, 1-3, 7).

 

 

XX

 

Cet entretien eut lieu en Galilée : ne serait-ce point en ce même Capernaüm où, un an et demi auparavant, les frères avaient tenté de se saisir de leur Frère ? Maintenant ils y ont renoncé. Alors, ils croyaient savoir de quel esprit Il était possédé ; peut-être pensent-ils encore de même, persistent-ils à ne pas croire en lui ; ne se sont-ils repentis de rien ? Ils se tiennent seulement plus tranquilles, ayant compris qu’ils n’étaient pas de taille à s’emparer de lui par la force. C’est naguère qu’ils étaient sincères, c’est maintenant, qu’ils mentent ; alors ils allaient ouvertement contre lui ; maintenant, ils agissent sournoisement, peureusement. « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas » (Lc., 4, 9), ainsi le tente Satan. « Si tu fais cela, manifeste-toi au monde », ainsi le tentent ses frères. Cherchent-ils à le prendre au piège par la ruse, ou est-ce seulement par ignorance qu’ils le poussent vers la trappe, vers cette Judée où déjà les assassins le guettent ? Cette toile d’araignée dont ils cherchent maintenant à l’envelopper vaut-elle mieux que la corde avec laquelle ils voulaient le lier ? Tout est obscur et ambigu dans leurs paroles.

Une seule chose est claire : ils sont très las les uns des autres, ils n’en peuvent plus ; ils ont vécu vingt ans côte à côte, proches et étrangers, s’aimant et se haïssant ; leurs âmes, tels les corps liés ensemble, à force de se frotter les unes contre les autres, jour après jour, année après année, se sont couvertes de plaies comme chez les grands malades trop longtemps alités.

C’est dans cet entretien de Capernaüm que l’on sent, non seulement chez les frères de Jésus, mais chez Jésus lui-même la souffrance de cette plaie de vingt ans.

 

 

XXI

 

« Un prophète n’est méprisé que dans son pays et dans sa maison » (Mt., 13, 57). Nous savons par le Talmud combien il est méprisé dans sa grande maison, en Israël :

 

Si un homme te disait : « Je suis Dieu », il ment ;

« Je suis le Fils de l’homme », il s’en repentira ;

« Je monte au ciel », il ne le fera pas 278.

 

C’est ainsi que l’on devait le mépriser dans sa petite maison de Nazareth, et il en est encore de même dans cet entretien de Capernaüm. C’est peut-être le millième coup d’épingle fraternel : « Manifeste-toi au monde » ; la millième goutte de sang sur le corps du Frère : « Mon temps n’est pas encore venu. » Ce furent les mêmes piqûres et hier et durant dix ans et durant vingt ans. Ce seront encore les mêmes et demain et dans dix et dans vingt mille ans. Tel est le fardeau terrestre qui pèse sur son âme non terrestre – l’ennui des jours de Nazareth – du « mauvais infini ».

 

 

XXII

 

« L’ennui du Seigneur » : comme ces mots ont un son étrange, effrayant ! Est-il possible que le Seigneur « s’ennuie » ? S’Il s’est appauvri, « s’est vidé », jusqu’à la mort, selon la merveilleuse parole de saint Paul (Phil., 2, 7-8), s’il a pris humblement sur lui tous les fardeaux humains, pourquoi n’aurait-il pas pris celui-là aussi, le plus pesant, le plus mortel – l’ennui ? Les deux Adam, les exilés du paradis, le premier malgré lui, et celui-ci, le second, volontairement, pourraient-ils exprimer l’accablement de l’exil mieux que par ce mot si simple : « Je m’ennuie » ? – « Jusques à quand serai-je avec vous ? Jusques à quand vous supporterai-je ? » (Mc., 9, 19) – cela ne veut-il pas dire que Dieu s’ennuie, qu’il est écœuré des hommes ?

 

 

XXIII

 

On retrouve le même ennui, le même écœurement dans cet entretien avec ses frères. Ni chaleur, ni froid : de la tiédeur. « Ainsi, parce que tu es tiède, je te vomirai de ma bouche », dira le Seigneur en parlant de tels frères – de nous tous peut-être ? – non plus dans le temps, mais dans l’éternité (Apoc., 3, 16). Rien dans cet entretien n’est noir, ni blanc, tout y est gris : ainsi au lendemain de la nuit noire du Golgotha, la petite pluie grisâtre lavant le Sang de la croix.

 

 

XXIV

 

L’essentiel pour les maîtres du clair-obscur, tels que Vinci, Rembrandt et l’évangéliste Jean, le plus grand peut-être d’entre eux, c’est de rendre fidèlement l’âme secrète des couleurs et des lignes, la lumière propre à chaque époque de l’année et à chaque heure du jour, ou, selon la pittoresque expression française, la « couleur du temps ».

Dans son admirable clair-obscur : « Le Seigneur et ses frères », Jean paraît précisément avoir rendu la « couleur du temps » de ces journées de Nazareth qui durèrent vingt ans – la couleur gris rose de « l’ennui du Seigneur », le brouillard gris de l’ennui mêlé à la couleur, non pas rouge mais seulement rose, comme l’aurore pointant à travers la brume, du sang qui vient non plus des « coups d’épingle », mais des clous de la Croix, que nous verrons ici même, à Nazareth, car c’est ici que commence le chemin du Golgotha, la Montée de Sang. Il semble que tous les pâturages de Galilée où sanglote mélancoliquement la flûte du Petit Berger : « Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé » soient, comme d’un voile de chaleur matinale où déjà mûrit l’orage, enveloppés de cette grisaille rose.

 

 

XXV

 

Ces frères du Seigneur, ses « proches ennemis », ses tortionnaires depuis vingt ans, que sont-ils donc ? Des méchants ? Non, des hommes très bons.

Nous voyons revivre l’un d’eux, probablement l’aîné, dans les « Souvenirs » qu’Hégésippe écrivit dans un âge très avancé, vers l’an 70 du Ier siècle et qui, par conséquent, remontent au début de ce siècle, au temps des apôtres.

 

Depuis les temps du Christ jusqu’à nous, il (Jacques, le frère du Seigneur) a été surnommé le Juste (Dicée)... Il fut sanctifié, dès le sein de sa mère (il fut Nazoréen, de même que Jésus, Mt., 2, 23), il ne buvait ni vin, ni boisson enivrante, ne mangeait rien qui eût vie (de viande) ; le rasoir n’avait jamais passé sur sa tête ; il ne se faisait jamais oindre et s’abstenait des bains. À lui seul il était permis d’entrer dans le sanctuaire, car ses habits n’étaient pas de laine mais de lin (végétalement purs). Il entrait seul dans le temple (de Jérusalem) et on l’y trouvait à genoux demandant pardon pour le peuple. La peau de ses genoux était devenue dure comme celle des chameaux, parce qu’il était constamment prosterné adorant Dieu et demandant pardon pour le peuple.

Son éminente justice du reste le faisait appeler le Juste et Oblias, c’est-à-dire en grec rempart du peuple... parce que les gens croyaient que seule la prière de ce saint sauvait de la colère de Dieu le peuple coupable 279.

 

D’après le témoignage de « l’Évangile des Hébreux », ce n’est à aucun de ses disciples préférés, ni à Pierre, ni à Jean, ni même à sa mère qu’après sa résurrection, le Seigneur apparut en premier, mais à son frère Jacques 280. Saint Paul ne l’ignore pas non plus (I Cor., 15, 7).

Tel était l’amour entre les deux frères : la mort n’a pas séparé ce que la vie avait uni. C’est peut-être parce que Jacques avait été le premier de ses « proches ennemis » et le dernier à croire en lui, qu’à sa résurrection le Seigneur lui apparut en premier.

 

 

XXVI

 

Son « Rempart », Israël le détruisit de ses propres mains. Jacques, pour avoir confessé le Christ devant tout le peuple, fut placé par les Anciens des Juifs sur une « aile du temple », la même, semble-t-il, où jadis Satan avait tenté le Seigneur, et précipité de là dans la vallée du Cédron 281.

Ainsi mourut le martyre-tortionnaire de son Frère. En tombant dans l’abîme et en entendant le vent siffler à ses oreilles, comprit-il enfin ce que pleurait la flûte du Petit Berger de Nazareth : « Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé » ? N’eut-il pas dans le chant gémissant du vent mortel le cœur transpercé par cette suprême plainte ?

Le « Rempart » s’écroula et la colère de Dieu tomba sur Israël : Jérusalem fut détruite.

 

Voici que votre demeure vous sera laissée vide (Mt., 22, 38).

 

 

XXVII

 

Jacques, le grand-père, fut martyr ; ses petits-fils, Jacques et Zachée, sont des confesseurs, échappés par miracle à la gueule du lion (de Domitien), ainsi que nous l’apprennent les « Souvenirs » de ce même Hégésippe. Les petits-fils, à force de travailler, ont des cals aux mains ; le grand-père, à force de prier, en a aux genoux : entre ces callosités tient toute la sainte vie laborieuse de la Sainte famille 282.

Ce n’est que sur un arbre tel qu’Israël et sur une branche telle que la maison de Joseph que pouvait s’épanouir une Fleur aussi divine que Jésus. Voilà où il plonge ses racines et d’où il lui faut les arracher. Si une jeune plante arrachée de terre avec ses racines pouvait sentir, elle souffrirait comme Jésus.

 

 

XXVIII

 

L’homme a peine à comprendre que Dieu exige parfois de lui un amour qui paraît haineux, impitoyable : « Celui qui ne hait pas son père et sa mère »... Peut-être l’Homme Jésus eut-il aussi peine à le comprendre. Il semble que pendant ces vingt années il n’ait fait rien d’autre que de l’apprendre.

 

        Qui est près de moi est près du feu,

        Qui est loin de moi est loin du Royaume,

 

cela, il le sait : on ne peut entrer dans son royaume qu’à travers le feu. Il a « trop aimé » ses deux maisons, la grande, Israël, et la petite, celle de Nazareth, et il les a consumées du feu de son amour, il les a « vidées » : « Voici que votre demeure vous sera laissée vide. »

Son principal tourment, commencement de sa Croix, ce n’est peut-être pas que les hommes le tourmentent, mais que lui les tourmente en les aimant, les perde pour les sauver : « Celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la sauvera. »

Il est terrible pour un homme d’aimer ainsi, mais il ne peut faire autrement, comme le feu ne peut pas ne pas brûler.

 

 

XXIX

 

Mais ce qu’il y a de plus étonnant, de plus terrible dans sa vie, c’est que, s’il souffre comme jamais personne n’a souffert, il l’a voulu lui-même, parce que son Père le veut et que la volonté du Père est la sienne.

De loin la Croix attire Jésus comme l’aimant attire le fer.

D’abord légère comme l’ombre fuyante d’un nuage d’été au-dessus des montagnes galiléennes, blanches de pâquerettes, voici que, de Nazareth au Golgotha, s’appesantit, s’épaissit et s’arrête enfin au-dessus de lui l’ombre de la Croix.

 

 

 

 

 

IV

 

MON HEURE EST VENUE

 

 

I

 

L’ANNÉE où naquit Jésus, à la veille même de l’avènement d’Archelaüs, fils d’Hérode, dans toute la Judée, la Galilée, l’Idumée et les pays au delà du Jourdain, éclata une insurrection contre Rome – une de ces nombreuses lames de houle qui vont d’Antiochus Épiphane, profanateur du temple, jusqu’à Titus Vespasianus, son destructeur 283. Ce fut Judas le Galiléen, mi-messie, mi-brigand qui déchaîna la révolte 284. Son principal repaire se trouvait à Sephoris, capitale de la Basse-Galilée, voisine de Nazareth, où judas s’était retiré après avoir pillé le trésor du roi et s’être emparé des arsenaux : de là il entreprenait des expéditions, au cours desquelles il pillait, brûlait, tuait ceux de sa race et les étrangers, tout en chantant hosanna au Seigneur et prêchant le proche royaume du Messie.

Le proconsul romain Publius Quintilius Varus, à la tête des légions de Syrie, écrasa la révolte, dès son début, avec la cruauté froide et calculée des Romains ; il détruisit et brûla de fond en comble Sephoris, le