TRIOMPHE

 

DE L’AMOUR

 

SUR LE FANATISME

 

ET LE MATÉRIALISME

 

par Louis Mure-Latour.

 

 

Lux vera...... quæ illuminat

omnem hominem venientem

in hunc mundum.

 

 

 

 

 

TOME PREMIER.

 

 

 

1828.

 

 

 

 

 

 NOTE.

 

 

D’accord avec les traditions orientales, les monuments, la géologie et la nature même de notre être, nous publions dans ces trois Poèmes l’origine de notre race, remontant aussi loin que notre intelligence peut atteindre. Ce que nous annonçons à l’égard des races de Lucifer, de Satan et de la nôtre, telle que nous la décrivons dans le Siège d’Éden, où Adama, l’Homme, l’Élohim, ne reparaît que pour suivre la Vierge sous le joug de Satan, et dans l’obscure prison de l’animalité, tout est tracé en d’autres termes dans les livres saints des Indiens ; mais nous ne possédons que des fragments informes de leurs profonds mystères. Voici ce que nous lisons dans le Dabistan sur leur chronologie sacrée : « La terre, après avoir été successivement peuplée par diverses races d’hommes dont l’existence fut d’un cycle, vit tous ses habitants exterminés, à l’exception d’un seul homme et d’une seule femme conservés pour la repeupler (remarquons que ce seul homme, ainsi qu’Adam, habite au milieu des nations). Mah-Abad fut le personnage laissé à la fin du dernier cycle ; ce fut lui qui retira les hommes des forêts et des fentes des rochers, pour leur enseigner les sciences et les arts. Sa treizième génération abandonna le trône à cause de la méchanceté des peuples qui, par d’horribles carnages, changèrent les fleuves en torrents de sang. Alors Jy surnommé Azer-Abad, à cause de sa bonté et de sa piété, fut appelé au trône ; il n’accepta la couronne que sur l’ordre qui lui en fut donné par l’ange Gabriel. Les peuples, sous cette dynastie qui dura un milliard d’années, devinrent si méchants qu’ils s’entre-détruisirent presque tous. Enfin, Dieu appela au trône Kaiomurs qui rassembla les débris des nations épars dans les forêts ; les efforts qu’il fit pour les civiliser, ne furent couronnés que dans sa famille. Il eut à soutenir des guerres cruelles contre les méchants ; leur roi Siamuck fut tué dans une bataille ; ses soldats nommés Deeves ou magiciens, étaient beaucoup plus nombreux que ceux de Kaiomurs, mais les lions, les tigres et les panthères sortirent des forêts et se liguèrent pour les dévorer. »

Si nous ne sommes éclairés d’en haut, nous ne comprendrons point comment toutes ces races sont en nous et qu’il y en a infiniment plus encore ; serions-nous sans cela l’image vivante de la divinité ? Si remontant aussi haut que le pressentiment peut nous conduire, appuyés sur les monuments et sur la révélation, nous voulions nommer notre race d’après la nomenclature moderne, son nom serait : LUCIFERICO-SATANICO-HOMO-ANIMAL. C’est-à-dire que notre corps ou système animal, qui se compose de tout ce qui peut être connu et conçu en nous et hors de nous, renferme trois esprit ou puissances : Lucifer, Satan et le Verbe. Nous donnons cette analyse, que nous développerons par la suite, pour démontrer que l’être du temps, dépouillé de vie, de volonté et d’amour, ne peut en rien être le collaborateur d’un être éternel, il n’en est que l’instrument.

Lucifer apporte en nous l’esprit lâche et hypocrite qui fait que toutes les nations n’implorent un Dieu que dans la crainte d’une éternité de souffrance. Si par un sentiment plus élevé, nous détruisons cet esprit méprisable, l’apanage de la race de vipère, nous passons sous la dénomination de SATANICO-HOMO-ANIMAL. Lorsque par la sortie de nous-même, nous en chassons et le fourbe Lucifer et l’orgueilleux Satan nos pères, nous prenons pendant cette vie le nom de HOMO-ANIMAL, ou Dieu parlé dans l’humanité. Remarquons que dans aucun cas l’être animal ne peut nous nuire ; toujours instrument inerte, il est ce que l’esprit qui le domine le fait être. Or, l’esprit de Lucifer en fait un fanatique qui s’éteint faute de vie, ainsi que nous l’avons remarqué chez tous les peuples idolâtres comme l’Égypte, etc. L’esprit de Satan en fait un être colérique qui se dévore par son propre feu, ou se détruit par l’ardeur des combats ou le décharnement de ses passions. L’esprit d’’amour, ou du Verbe, montre en lui, même dès ce monde, la créature la plus belle, et lorsque à la mort il la ressuscite, il étonne l’univers, en développant l’humanité dans toute sa gloire. C’est alors que celle-ci séduit tout par sa beauté ; l’abyme et les cieux la contemplent, elle est l’éternelle Vierge qui n’a jamais été vaincue, car Satan en s’emparant d’Ève n’a pu saisir que la barrière qui lui dérobait la Vierge. Elle est la colombe, la parfaite que Salomon chante dans son cantique. Elle est la couronne de toute création ; tout, sans elle, n’est rien ! Elle est la seule porte par laquelle les beautés de l’éternelle nature peuvent arriver jusqu’à nous ! Or, tous les êtres demeurent sans elle dans le centre de l’insondable créateur ; tous la réclament pour arriver à la vie, cependant elle n’est point la vie, mais elle est tout excepté l’être ; elle est l’ÉPOUSE, et cependant elle n’est que ce que son ÉPOUX, le Verbe, qui habite son centre, la fait être !..... Sans elle il n’y a ni gloire ni félicité ni existence...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION GÉNÉRALE.

 

 

 

 

 

 

Nous touchons à une époque remarquable : tout a vieilli, tout demande une nouvelle existence ! La fermentation des esprits est générale, les évènements ou plutôt les phénomènes politiques se succèdent avec rapidité ; les guerres, les révolutions, des bouleversements universels nous menacent ; les hommes qui les ont appelés par de nombreux siècles d’oppression, tremblent à leur aspect, ils entrevoient leur chute, elle paraît assurée ; mais une main protectrice veille sur la race humaine, et cette main toute-puissante se sert de la corruption même des peuples pour empêcher leur perte.

I.es nations effrayées et tremblantes travaillent à leur propre sûreté ; trop éloignées de la Providence pour se reposer sur son sein, elles font jouer tous les ressorts afin d’assurer les fondements de leur domaine. C’est au milieu du tumulte occasionné par tant d’intérêts différents qui se heurtent en cherchant à se réunir, que nous osons élever la voix et parler un langage presque étranger sur la terre !..... Nous serons d’abord très peu compris, beaucoup ne voudront pas même nous lire, comme présentant une morale ou un système nouveau ; mais qu’il en jugera différemment celui qui nous prêtera une oreille attentive ! Il verra que, marchant dans les rangs de cette belle race d’hommes nouveaux qui naît sur la terre, foulant aux pieds et les préjugés ridicules et cet esprit d’intolérance qui souvent d’un frère fait un ennemi, nous plaçons avec elle la première pierre du sépulcre qui doit recevoir tout ce qui a vieilli !... Et dans ce sépulcre il verra descendre les furies de la discorde, malgré les efforts que fait pour les retenir, le FANATISME décrépit, qui a déjà moralement perdu le sceptre du monde ; et malgré ceux du MATÉRIALISME ambitieux, qui en présentant sa doctrine subversive pour remplacer les faux cultes, vise à s’emparer du trône de son rival.

Nous attaquerons à la fois et les sciences et les cultes humains dont la base illusoire nous est indiquée, par le peu d’harmonie qui existe entre eux et entre les hommes qui les professent. Nous ne tiendrons aucun compte de tout ce qui appartient au temps, c’est-à-dire, de tout ce qui est contenu dans le cercle de notre intelligence, et nous n’admettrons d’autre culte que l’amour ! « Aimez-vous les uns les autres : à cela je reconnaîtrai que vous êtes mes disciples. » Or, celui qui aime, préfère la gloire et le bonheur de l’objet aimé au sien propre ! Alors quel est celui qui se croirait dépouillé, si son premier désir est d’enrichir son semblable ? Où sera le meurtrier, lorsque les hommes brûlant d’amour, feront consister l’héroïsme de la vertu à donner leur vie pour leurs frères et même pour leurs ennemis ?..... C’est cependant ce que le modèle des Chrétiens nous a enseigné ; il a tracé la route, il a dit : suivez-moi. Et nous osons, en marchant en sens inverse, nous dire Chrétiens ! nous osons parler de charité en condamnant nos frères à un enfer éternel, parce qu’ils ne pensent point comme nous, et les nations qui se vantent de suivre la religion d’amour, n’ont pas honte de leurs lois qui conduisent impitoyablement sur l’échafaud, ceux pour lesquels leur morale commande de sacrifier leur vie !

Ô nations européennes ! vous, qui vous placez à la tête de la civilisation, pourquoi n’y marchez-vous point d’un pas plus affermi ? Pourquoi, toi, orgueilleuse Albion, conserves-tu encore des lois qui feraient honte à des hordes sauvages ? Pourquoi, toi, fille des Gaules, si fière de ta bravoure et de ton aménité, souffres-tu une loi aussi barbare et aussi contraire à l’Évangile, que celle qui tue celui qui a tué ! Et vous législateurs, quand vous dictâtes nos lois, pourquoi êtes-vous restés aveugles à celles qu’enseigna l’Éternel, lorsque le premier meurtre fut commis sur la terre ? « Et le Seigneur mit un signe sur Caïn, afin que tous ceux qui le trouveraient ne le tuassent point. » Cependant, celui qui a tué s’est mis sous la loi de la mort, et les peuples ont le droit de le punir par où il a péché ; c’est ce que Caïn nous enseigne lui-même ; mais où est la civilisation ? où est la loi protectrice ? et pourquoi violer le signe placé par l’Éternel ? Législateurs ! aujourd’hui, loin de leur en donner l’exemple, enchaînez les peuples pour qu’ils ne se livrent point à la vengeance ; posez le sceau mystérieux selon l’ordre qui vous en est donné, et selon les moyens qui vous sont fournis. Que le meurtrier soit privé d’une liberté dont il a fait abus, qu’il soit séparé de ses frères, puisqu’il les hait jusqu’à la mort ; mais ne lui fermez pas la porte du repentir !.... Que sa prison ne soit point un cachot, qu’elle remplace le signe protecteur. Que, sans jamais être flétri, il soit placé sous la sévérité de la loi qui condamna nos pères à répandre leur sueur pour féconder la terre, et que les fruits de cette sueur soient employés à nourrir les orphelins qu’il a privés d’un père, à soutenir la veuve qu’il a privée d’un époux.

Ô David ! toi le premier des sages, ne nous as-tu pas appris comment on se lavait du meurtre dans le jeûne, la prière et les plus dures austérités ? Ne nous as-tu pas appris que celui qui avait péché pouvait, après son crime, devenir plus grand qu’il n’avait jamais été ? Et pourquoi vous, nations, qui du bout des lèvres récitez ses prières, n’ouvrez-vous pas vos cœurs pour y recevoir son esprit ? Pourquoi celles qui se vantent de marcher sous la loi d’amour ne le prouvent-elles pas, en commuant une peine, nous l’osons dire injuste, en un châtiment paternel, qui, sans jamais diffamer le coupable, lui laisse la liberté de retourner à la vertu ?....

Dans l’analyse que nous faisons, et de la nature et de nos facultés, nous indiquons tous les mystères du christianisme. Nous démontrons, en traitant des corps, que le saint Trinaire est la base de toute création, de toute rédemption et de toute conservation ! La carrière immense que nous présentent les deux sciences dont nous traitons peut, au premier abord, nous épouvanter ; la physique, dit-on, est déjà plus que la vie d’un homme ne peut embrasser, la métaphysique plus que les sages d’une race entière ne peuvent comprendre ; comment s’exposerait-on alors à parcourir un champ aussi vaste ?

Chacun, en nous lisant, se demandera également où sont puisées des connaissances aussi nouvelles et même aussi étranges ? quelle garantie avons-nous de leur réalité ? Si nous répondons à ces questions avec les arguments du siècle, nous deviendrons diffus ; si nous l’expliquons en notre langage, c’est-à-dire, si, par des lois métaphysiques, nous démontrons cette science, nous ne serons point compris ; nous ne pouvons donc que présenter notre système tel qu’il est : il porte avec lui sa preuve suffisante. Toujours en harmonie avec lui-même, il embrasse depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, sans que nous puissions nous enorgueillir de notre ouvrage plus que l’instrument que l’on brise après s’en être servi. Nous ne disons point ce que nous avons appris, l’instrument n’apprend pas, il n’obéit qu’à la main qui le guide ; aussi ne disons-nous rien avec doute, ce qui nous fera souvent taxer d’orgueil, mais nous disons ce qui est contenu dans le livre qui se déroule à nos yeux. Nous pouvons alors expliquer l’origine et le but des êtres, ainsi que la nature des choses ; nous pouvons parler des hauts mystères, comme de l’éternelle existence de l’abyme, racine ou base des régions célestes ; nous pouvons parler du néant du temps, et de l’être temporel, comme étant le voile ou la cause de l’absence de l’éternité et des êtres vrais.

Étranger à toutes les Écoles, nous ne reconnaissons point leur mode d’enseigner la science ; les hommes ne peuvent que meubler la mémoire, sans jamais nous instruire sur rien de réel. Mais comment faire comprendre de quelle manière tout doit arriver en nous par l’esprit ? Le Verbe, pour l’expliquer à Simon, lui disait : « Ce n’est point la chair et le sang qui vous a appris que j’étais le fils de Dieu. » Nous serions mieux compris si nous parlions du mode également faux, quoique supérieur à celui de notre siècle, que suivaient les anciens sages dans leurs sanctuaires. Ils cherchaient, au moyeu de mille épreuves, à déterminer dans leurs adeptes de nouvelles facultés, qui pussent lire les sciences dans la Nature elle-même. Ils savaient que l’Éternel, en créant, c’est-à-dire, en se manifestant par ses œuvres, ne l’avait point fait sans y graver tous ses mystères.... Si ces mages nous ont fait connaître que la science dépendait du perfectionnement de notre être, nous avons au milieu de nous le Sage des Sages, qui nous enseigne comment nous pouvons devenir parfaits : « Renoncez à vous, quittez vous vous-mêmes, et je viendrai faire ma demeure en vous. » Ainsi parlait celui qui n’écrivit rien, ni ne commanda jamais d’écrire, celui qui indiquait, par ses paraboles, le livre de la nature, celui enfin qui nous a laissé sa vie et son esprit, pour que par eux, nous puissions obtenir le nouvel être, l’Élu, qui peut seul connaître la vérité. Remarquons cependant que nous sommes loin de rejeter les écrits ; là, comme dans la nature, tout peut être lu ; TOUT EST EN TOUT ; ce ne sont que des organes parfaits qui nous manquent. Or, les sages païens cherchaient à perfectionner notre être, tandis que nous, dans nos écoles, nous le revêtons de brillantes couleurs. Nous lui enseignons à se composer, nous forçons un véritable animal à imiter des actes d’homme. Le Verbe seul nous a dit : Cessez d’être, afin que je vienne moi-même vivre en vous, seul je possède la vérité, seul je puis la lire dans mes œuvres qui sont moi... Je suis la voie, la vérité et la vie !....

D’accord avec la révélation, nous représentons toujours notre être temporel comme étant banni du champ de la vérité. Identique avec Satan, il ne peut avoir ni un bon désir ni une bonne pensée ; il ne peut que mentir. Il existe, entre les régions célestes et lui, un obstacle qui ne peut être surmonté que par le Verbe, et le Verbe ne peut être que là où nous ne sommes pas ! Lorsque nous pouvons nous nommer ou penser à nous, lorsque nous pouvons vouloir quelque chose pour nous, dans le temps ou dans l’éternité, nous attestons l’absence du Verbe en nous, et nous mous confirmons enfants de Satan. Là est le grand mystère du christianisme, que nulle langue, nul écrit ne peut développer. Aussi toutes les puissances de ce monde nient la rédemption ou le salut d’un être dont la volonté, toujours respectée, ne peut être qu’en opposition à celle de son Sauveur ; car il faut que ce soit le Rédempteur qui vienne dans celui qu’il a racheté, pour y vouloir son salut. Ceux qui se disent Chrétiens, et qui par conséquent connaissent la lettre du mystère, s’égarent dans un labyrinthe d’où aucune puissance ne peut les retirer, hors L’AMOUR. Celui dans lequel brille l’amour ne s’inquiète pas s’il sera sauvé ou à jamais plongé dans l’abyme sans fond ; il ne se met point en peine pour savoir s’il pourra faire le bien, ou s’il sera éternellement condamné à mal faire. Il se tient à la porte du sanctuaire comme indigne d’y pénétrer ; ce n’est point aux portes du Ciel qu’on le trouve, il sait qu’il les souillerait par sa présence, Il aime à y voir monter ses frères, leur bonheur fait le sien ; il est glorieux de leur gloire ! Il contemple l’universel Créateur, et comme un atome de ses œuvres, il ose le nommer son père ! Il s’oublie, il se perd comme un néant dans l’espace, et le mystère est accompli !.... L’amour a brisé les sceaux ; il n’y a plus que Dieu ; tout est lui, toutes ses œuvres sont le Verbe fait chair.

Ne croyons point que nous présentions ici une doctrine nouvelle ; l’amour était la base du culte que suivait Abel ; c’est lui qui l’animait lorsqu’offrant son sacrifice, il fut frappé de mort par son frère, et chassé de ce monde ; c’est lui qui conduisit le nouvel Abel sur le Calvaire pour y donner sa vie à tous ; c’est lui enfin qui guida cette auguste victime jusque dans l’abyme, que l’ardeur de ses vœux changea en une région céleste, entraînant par une éternelle résurrection toutes les créatures qui y étaient enchaînées.

Les mystères du christianisme nous sont devenus si étrangers, que plus nous en approchons, moins nous sommes compris. Nous avons réuni le culte divin aux institutions humaines ; nous avons remis entre les mains du monde l’épée qui avait été apportée pour sa destruction, afin qu’il la fasse servir au soutien de son empire ! Alors celui qui prêche la destruction du monde, l’hypocrite qui nettoie le dehors de la coupe, reçoit sa nourriture de ce même monde qu’il paraît combattre. Il est son fils privilégié, il reçoit la meilleure part à son héritage. Mais comme tous font trafic de la religion, et que sous le prétexte qu’il faut que le prêtre vive de l’autel, on a changé le sacerdoce en un état mercenaire, nous ne remarquons point l’abomination dans les sanctuaires !

Le Christ, en gémissant sur la dureté de nos cœurs et sur l’ineptie de notre intelligence toute charnelle, disait à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous enseigner, mais vous ne pouvez me comprendre. » Il soupirait pour la destruction de ces centres d’idolâtrie, qui alors ne se trouvaient que sur quelques points de la terre, et que, depuis, les hommes ont multipliés avec tant de zèle et dans tous les cultes. Il parlait de détruire et de réédifier le vrai temple du Seigneur en nous ressuscitant en trois jours, et on l’accusait d’impiété. Il s’adresse à Nicodème pour lui enseigner la nouvelle naissance des êtres en rentrant dans le sein de leur mère, et il n’est point compris. Il va s’épancher dans le cœur de la Samaritaine, qui lui est ouvert par cela même qu’elle se montre telle qu’elle est. – « Il viendra un temps, et il est déjà venu, où l’on n’adorera plus ni sur la montagne, ni dans le temple ; mais les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité. » Et cette pécheresse, cette hérétique comprend ce que ni les sages, ni les apôtres n’avaient encore pu entendre, elle a vu briller la lumière du monde, et elle court en répandre les feux, elle va publier ce qu’elle a entendu !...

L’existence de plusieurs êtres en nous est une vérité fondamentale, que nous ne devons point ignorer ; tout nous l’atteste, même les sages du paganisme. Cependant nous sommes loin de concevoir comment il se fait qu’à l’instant où nous vivons dans le temps, notre être éternel exerce ses fonctions dans l’éternité, soit dans les cieux, soit dans l’abyme. Lorsque dans une région quelconque, l’esprit qui a triomphé en nous peut s’élever et dicter ses lois, il y détermine une corporisation au moyen de laquelle notre être peut jouir de la vie selon l’ordre de cette région et selon la nature de l’esprit ; alors toute autre existence nous est celée, mais nous ne sommes jamais entièrement étrangers, et à l’état duquel nous sortons, et à celui où l’esprit qui combat en nous tend à nous rappeler par une nouvelle corporisation, excepté dans le jour de l’éternel repos du Seigneur !....

Notre être temporel est le seul que nous connaissions dans ce monde ; cependant, l’être colérique infernal nous fait sentir sa présence lorsque nos passions déchaînées ébranlent le voile qui le cache à nos facultés. La créature paradisiaque ou l’enfant d’amour, mort en nous, quoique dans son tombeau, ne nous permet point de douter de sa présence, car il exerce en nous un tel empire par la puissance de son esprit, qu’il enchaîne toutes les furies de l’abyme qu’appelle continuellement en nous l’enfant de la colère, et ces furies nous détruiraient d’autant plus facilement qu’elles sont identiques avec nous. Les hommes prétendent pouvoir les enchaîner par leur morale et leur culte extérieur ; ils ne voient pas que, ne repoussant l’épée que par l’épée, ils ne chassent Belzébuth que par Belzébuth, et qu’ils ne comblent un précipice que pour en ouvrir un plus profond encore.

L’état d’existence le plus voisin de notre être temporel, après l’être éternel colérique, est le genre de vie que nous apercevons en nous dans le somnambulisme, dans diverses catalepsies, et surtout celui que nous développons par l’action du magnétisme animal. Ce magnétisme est plus général que l’on ne pense, il est le grand moteur de toutes nos actions ; par une marche rétrograde il tend à nous rappeler à une existence antérieure à la nôtre, à celle dont nous avons cherché à tracer quelques caractères dans notre poème sur Lucifer. Si nous en eussions donné une description positive, on nous aurait peu compris. Ici nous ne citerons que ce qui nous est indiqué par des faits. Nous pouvons obtenir, dans le somnambulisme, un genre d’existence qui a lieu sans le secours d’aucun organe ; nous pouvons, dans les faux cultes, en dirigeant notre volonté vers un objet quelconque, selon le même mode que dans le magnétisme, obtenir un résultat d’autant plus haut que l’objet de nos désirs est plus élevé lui-même. Alors, sous cette influence astrale et éclairée par Lucifer, que nous nommons lumière astrale, nous pouvons prophétiser, lire dans l’avenir ou dans le passé, et obtenir des prodiges surprenants ; tels étaient les oracles des anciens, et tels sont encore nos centres d’idolâtries, où quelques fanatiques opèrent parfois une œuvre toute magnétique qu’ils nomment miracles. Les magiciens, qui rivalisèrent avec Moïse et les autres sages d’Égypte, devaient leurs hautes connaissances au magnétisme ; si aujourd’hui nous n’obtenons pas les mêmes résultats, c’est que nous n’avons plus la même puissance morale.

Remarquons que le magnétisme préside, non seulement à tous nos cultes, mais encore à toutes les actions de notre vie, car tout est commandé par la faculté que nous nommons volonté, et que nous indiquons pour n’être qu’une faculté temporelle. Il est de la plus haute importance de considérer qu’il n’y a qu’une vie, qu’une volonté et qu’un amour, qui sont Dieu. Or, aucune de ces puissances n’a accès en nous, un être temporel ne peut point être animé de facultés éternelles. Cependant nous sommes appelés à redevenir enfants de Dieu, mais c’est par la naissance du Verbe en nous, qui seul peut posséder les facultés de son père.

Les hommes nomment vie le non-être ; car, observons-le bien, notre existence temporelle n’a lieu qu’en poursuivant la vie, qui nous échappe continuellement. Si nous pouvions saisir la vie, nous ne serions plus, parce que nous n’avons que des facultés mortelles qui ne peuvent la recevoir. Remarquons comment le désir cesse aussitôt que l’objet désiré se présente ; or, l’objet est toujours derrière un rempart, que nous représentons souvent dans notre ouvrage comme destiné à nous empêcher de le saisir, quoiqu’il soit un bienfait de la miséricorde qui empêche que l’objet, sous sa forme et nature éternelles, ne nous dévore.

Les hommes nomment volonté un désir excité par un appétit qui peut, selon nos besoins et nos vues, se diriger vers les cieux ou vers la terre, vers le bien ou vers le mal. Ce désir peut alors constituer l’homme bon ou méchant, selon l’ordre social, méritant comme tel d’être puni ou récompensé ; mais quelle que soit sa position dans le monde, rien de lui ne peut déterminer l’homme de foi, l’élu, ou l’enfant d’amour, mais bien la créature désignée pour être la chair et le sang, mus par la volonté de l’homme. Cette créature n’a rien à faire avec le royaume d’en haut, elle est un réceptacle dans lequel se passe le mystère ; elle peut être tout ce qu’il y a de plus haut ou tout ce qu’il y a de plus bas, selon la nature de l’être éternel qui triomphe sous l’enveloppe. Cette vérité se développera mieux à nos yeux si nous méditons sur le peu de différence que le Christ, pendant sa vie, établissait entre les justes et les pécheurs selon les hommes. Le plus grand, à ses yeux, était celui qui se reconnaissait coupable, comme le publicain, la Samaritaine, Marie Magdeleine, le bon larron, etc. Le plus petit était celui qui se croyait juste : tels étaient les pharisiens, les grands du siècle, les docteurs, etc. Or, le monde est aujourd’hui ce qu’il était alors.

Les hommes nomment amour une faculté temporelle ou affection charnelle qu’ils dirigent vers les cieux ou vers la terre. Cette faculté est d’autant plus contraire à l’amour céleste que l’affection corrompue est portée vers des régions plus hautes. Les faux adorateurs nous accableront ici de tous leurs anathèmes, mais nous ne saurions taire ce qui nous est dévoilé avec évidence. L’idolâtre, en mettant en jeu et sa volonté et son amour, forme un foyer magnétique au moyen duquel il veut s’emparer des régions célestes pour en jouir pour lui-même (or, tout ce qui est moi est fils de Satan), il allume sur son autel, par son ardeur ambitieuse, un feu tout infernal, son cœur n’est animé que par la haine, il ne respire que vengeance, il condamne impitoyablement tout ce qui ne brûle pas de la même flamme. Il se cache derrière la lettre de celui qui est venu détruire son temple, et il ose montrer comme une vertu la soif ardente dont il est dévoré pour une gloire et une félicité éternelles qu’il ne peut jamais saisir. Ses feux sont doublés par la résistance, ils vont tout dévorer, lorsqu’une main puissante frappe et le temple et l’autel ; et leurs feux ne sont plus que des glaçons endurcis ! Alors l’adorateur étonné laisse apercevoir aux nations la vanité de son culte ; il leur montre les sépulcres qui l’entourent, ce sont là les cieux qu’il peut leur offrir, et tous y descendent enchaînés par la mort, jusqu’à ce que l’amour vienne fondre, par ses feux, et les temples et les tombeaux glacés.

Nous avons tous les jours occasion de remarquer que l’on peut juger du degré de corruption de l’idolâtre par le zèle qui l’entraîne dans les débordements de son fanatisme religieux ; alors il ne reconnaît ni frère ni ami, il se couvre d’un voile qu’il nomme la gloire de Dieu, et derrière ce voile nous ne le voyons que trop souvent ourdir le crime et aiguiser le poignard dont il frappe son semblable avec autant de sang-froid qu’il en avait mis à calculer ses forfaits. L’idolâtre, pour cacher aux yeux des peuples la nature de son amour, lui donne les titres les plus pompeux, et pour les aveugler davantage sur la racine de tous nos maux, il montre les ravages que font dans le temps nos passions, qui n’ont cependant rien de mauvais que ce que leur communique l’être infernal ; et cet être est journellement appelé de l’éternité par la puissance du magnétisme mis en jeu au pied de ses idoles.

Remarquons que l’amour, selon l’ordre temporel, est sous la protection d’une miséricorde divine, qui veut, qu’en dépit des efforts du grand destructeur, la race humaine se propage de siècle en siècle pour l’accomplissement de son œuvre. C’est en vain que tous les faux adorateurs ont peint cet amour avec les couleurs du crime, surtout lorsqu’il n’y avait pas mis ce sceau qui fixe, dans l’abyme, tout ce qui est commandé par la volonté de l’homme ; c’est en vain qu’ils se sont eux-mêmes imposé le célibat, et qu’ils se sont abaissés pour condamner un acte qui n’a de condamnable que sa racine. Tous les êtres qui ont obéi à cet amour, ceux mêmes qu’il a entraînés dans des désordres, n’ont jamais été méchants par le seul fait de sa nature, et même leur faute a forcé le sage de chanter le felix culpa ! Citerons-nous Salomon, David, la Samaritaine, Marie, et Nahab de Jéricho ? Citerons-nous des milliers d’autres exemples ? Ils sont tous inutiles, lorsque nous voyons le Rédempteur repoussé sur la terre de tous les sages et de tous les austères observateurs de la loi, tandis qu’il est accueilli par les seuls pécheurs ! Dirons-nous alors que l’homme peut se livrer au débordement ? À Dieu ne plaise, il sera toujours puni par où il aura péché, et dans l’ordre de chose contre lequel il aura péché. Mais nous disons qu’il doit aimer ses frères, et les aimer plus que lui ; alors il sera mis dans la liberté des enfants de Dieu. « Aimez et faites ce que vous voudrez », a dit un sage moderne, un pontife, selon l’ordre de Fénelon.

Nous citerons ici un apologue oriental, que nous laisserons juger à la terre, comme l’ange le présente pour être jugé par les cieux.

« Un ange envoyé d’en haut sur la terre la parcourut en son entier. En visitant les temples, il rencontra près des autels deux frères qui priaient avec zèle le Dieu qu’ils adoraient. Écoutez, leur dit l’ange en entrant, la sentence de l’Éternel ! Maître de la destinée des hommes, il punit qui lui plaît, il récompense celui qu’il veut récompenser ; l’aîné d’entre vous est appelé dans les cieux pour y jouir d’un bonheur éternel, l’autre est condamné aux flammes, pour y être à jamais consumé. Aussitôt celui qui était destiné à la gloire chanta des actions de grâce, et abandonna son frère à son malheureux sort.

« L’ange fut aussi visiter les palais : il y trouva deux frères vivant dans la joie et l’abondance. Le Seigneur a changé votre destinée, leur dit-il en les abordant, il double les richesses et la félicité de l’un et condamne l’autre à passer le reste de sa vie dans les larmes, dans la douleur, et ensuite à mourir sur un échafaud. Or, celui que l’ange avait comblé de tous les biens le remercia, en le priant de lui permettre de suivre son frère malheureux, et de périr avec lui par le supplice !

« Et l’ange rendit compte dans les cieux de ce qu’il avait vu sur la terre »......

Après avoir reconnu la nature de notre être temporel qui renferme et Satan son vainqueur et le Christ son libérateur, nous indiquerons un autre état d’existence qui parvient très souvent à la portée de notre mémoire ; c’est un genre de vie animale qui a continuellement lieu en nous, soit que nous veillons ou que nous soyons endormis, mais qui n’arrive à notre connaissance qu’à l’instant où nous nous endormons, dans les rêves, ou lorsque notre existence temporelle est affaiblie par la maladie. Cette vie éphémère n’est point sans intérêt, quoique, dépourvue de la raison, elle n’ait pas même l’instinct animal pour guide. Elle est le mane des anciens, elle constitué un fantôme à notre mort. Longtemps errant dans les lieux qui nous ont été chers, très distinct pendant les quarante premiers jours, il s’évanouit insensiblement. Lorsque le mane habite en nous, ainsi qu’après notre mort, il n’a rien de commun avec notre propre être, quoique nous puissions observer que dans les rêves il participe en quelque chose à nos actions. Il fournit des matériaux aux plus bas degrés de la métempsycose ; les hommes les plus grossiers, qui suivent cette doctrine, ne voient que lui dans le passage de notre être dans le corps des animaux.

Il est essentiel que nous sachions apprécier tous ces divers états d’existence pour réduire celle de notre être temporel à sa juste valeur. Cet être qui pour nous est tout, n’est cependant lui-même qu’un non-être. Il est aujourd’hui l’instrument au moyen duquel seulement, Satan peut pénétrer en ce monde, dans ce faux Éden. Il est ce qu’était le Serpent, lorsque Satan inspirant cet animal astucieux, s’empara d’Ève et de son habitation céleste. Il est aussi ce Serpent lui-même, c’est-à-dire sous la loi de Satan, l’ardeur cupide, ou le cercle de toutes les passions, l’envie, l’égoïsme, etc. ; comme il peut devenir, en passant dès ce monde, sous la loi d’amour, tout ce qu’il y a de plus haut et de plus sublime en vertus et qualités célestes.

Comme il est difficile de décrire l’origine de notre race, et celle des autres êtres, n’ayant point de langage convenable, et rencontrant d’ailleurs trop de préjugés à combattre, nous avons employé le style de l’épopée. Nous nous sommes servis des matériaux que la Providence a mis à notre disposition, pour nous communiquer à nos semblables, nous mettant, autant qu’il est en notre pouvoir, à la portée de toutes les intelligences. Les deux premiers Poèmes sont relatifs à des races anciennes, dont tous les monuments de l’antiquité nous attestent l’existence. Le Siège d’Éden nous fournit la clef de l’origine de notre race ; un très petit nombre pourra saisir cette clef ; nul ne voudra se considérer comme étant dans les derniers rangs des armées de Satan, et en même temps combattant avec les monstres, monté sur les dragons, répandant sur la terre le feu de sa colère, que l’enfant d’amour reçoit dans sa coupe. Comment ferons-nous connaître aussi que ce combat fameux se passe avec ses moindres détails, et à l’instant même, dans notre cœur ; que, tant que nous sommes nous-mêmes, nous sommes les soldats de Satan, et qu’en nous quittant, en renonçant à nous, nous devenons les guerriers d’Éden !.... Si le Verbe éternel, en nous apportant la clef des mystères, n’a pu être entendu, comment pourrions-nous espérer de l’être ? Cependant l’aurore d’un nouveau jour brille dans l’horizon, et nous pouvons développer des merveilles que nous n’aurions pu comprendre dans les siècles passés.

Pour découvrir dans le Siège d’Éden l’origine de notre race, nous devons, après avoir reconnu l’armure des enfants de Satan, méditer sur le vainqueur d’Éden, et sur les accessoires qui accompagnent cette victoire. Après le combat, le mystérieux Adam et Ève, l’époux et l’épouse éternels sont chassés d’Éden ; ils sont engloutis dans le sein de leur vainqueur, parce que, selon l’expression de la Sagesse, nous sommes esclaves de celui qui nous a vaincus. Alors quelles sont les puissances qui triomphent ? Le Serpent seul, mu par l’esprit de Satan, c’est-à-dire le cercle de l’animalité, ou l’ardeur cupide, dont nous reconnaissons tous les caractères dans notre être temporel. Satan, comme puissance colérique éternelle, ne pouvait d’aucune manière pénétrer en Éden ; il ne peut pas davantage arriver dans le faux Éden, excepté par son esprit et seulement au moyen de notre intermédiaire. L’homme extérieur est donc, relativement à notre système temporel, ce que le serpent était à Éden ; observons, à l’égard du mot serpent, que l’expression hébraïque dont s’est servi Moïse, n’a rien d’une couleuvre, excepté le nom qu’on lui donne quelquefois par métaphore ; parce que l’ardeur cupide serpente en nous, et nous entoure comme ferait ce reptile.

Le cercle de l’animalité est un principe aveugle qui, animé par Satan, devient cette ardeur cupide ; il constitue autant de furies de l’abyme qu’il y a d’êtres sous la loi de la colère. Ce principe aveugle, en Éden, était, avant de recevoir la loi de Satan, le plus beau des animaux que Jéhovah eût créés. Et nulle langue ne peut exprimer en quelle intimité il vivait avec l’éternelle Vierge. Le serpent, comme vainqueur d’Éden, devint créature temporelle ou instrument momentané dont se sert encore Satan pour arriver à son but. Ici nous pourrions lire le mystère de l’existence du temps : aussitôt que le serpent, après avoir enchaîné Adam et Ève, peut se montrer comme l’image du créateur, la mort et la corruption bouillonnent dans ses essences par l’absence de la vie ou de cet arbre mystérieux que l’Éternel lui enlève, et sa vie est la mort, sa félicité et sa gloire sont la corruption !..... Mais en vain nous chercherons à développer le mystère, si la lumière divine ne brille point pour nous ; car à qui ferons-nous comprendre ce qu’étaient la mort et la corruption en Éden glorieux ? Il fallait cependant qu’elles y fussent, qu’elles en formassent les matériaux pour pouvoir se montrer dans les créatures qui lui appartenaient. Or, ne voyons plus dans le serpent qu’Adam et Ève enchaînés par l’animalité. Nous avons voulu parler de ces puissances qui même dans le temps conservent le germe de leur magnificence ; mais qui nous entendra lorsque dans notre poème nous présentons la mort elle-même comme la source de la lumière éternelle ?

Lorsqu’à la brisure de l’instrument, l’Enfant d’amour ou le nouvel Adam qui combat continuellement en nous, a chassé l’esprit de Satan, il montre Ève son épouse qui s’élève victorieuse de ses chaînes, et cette épouse renferme dans son cercle toute l’animalité ou l’universelle création. C’est alors que ce principe aveugle, sous l’influence de l’esprit d’amour, constitue par une éternelle et constante résurrection les régions célestes et leurs merveilles dans toute leur magnificence. Comprenons bien que cette brisure a toujours lieu ; mais les phénomènes produits n’arrivent à notre connaissance que lorsque notre vie temporelle cesse entièrement ses fonctions. Si l’esprit de colère triomphe en nous, il y a une production continuelle de furies infernales, Satan brisant continuellement l’instrument qu’il emploie ; alors les fruits sont voilés dans le temps par notre être temporel, et enchaînés par la puissance du Verbe captif en nous ; mais à la mort les voiles sont détruits, et l’abyme infernal se déploie avec toutes ses horreurs.

Nous présentons dans notre ouvrage, sous un point de vue nouveau, le rapport qu’il y a entre la lumière et les ténèbres. Marchant en harmonie avec la nature et la révélation, nous prouvons que tout dans l’univers n’existe pour nous que par la lumière ; que, sans elle, nous ne pouvons pas même avoir une pensée, qu’elle est enfin la base de toute création ou l’élémentalisateur universel. Or, comment pourrions-nous penser à un objet si une lumière quelconque, en l’éclairant, ne nous le rendait sensible ? La lumière est l’absence des ténèbres, comme celles-ci sont l’absence de la lumière ; mais n’oublions jamais que la lumière n’existe que par la présence des ténèbres qu’elle enchaîne.

Lorsque nous disons que la lumière est l’élément des corps, il est clair que si nous parlons de ceux appartenant à notre système temporel, nous entendons par lumière les ténèbres qui seules arrivent dans notre ordre de chose pour y revêtir depuis le corps le plus brut jusqu’à la pensée la plus sublime.

Admettre qu’une créature éternelle puisse se montrer dans le temps, et que les ténèbres puissent comprendre la lumière, est de la plus grande absurdité. Toutes les puissances éternelles pénètrent dans notre domaine par leur esprit ; mais aucune, lorsqu’elles sont corporisées, ne peuvent s’y montrer. Or, la lumière éternelle revêt les créatures célestes, comme les ténèbres éternelles revêtent les créatures infernales. Dès lors nous devons concevoir que ni cette lumière ni ces ténèbres ne peuvent avoir accès dans ce monde ; mais que tout y est caché dans le centre des êtres et des choses jusqu’à ce que l’ordre extérieur soit détruit.

Ne jugeons point trop superficiellement les mystères que nous ébauchons ici, et que nous développerons dans notre ouvrage autant que notre faiblesse pourra nous le permettre. Remarquons que si les Païens ont eu leurs mystères dont quelques fragments nous ont été transmis par les tombeaux, le christianisme possède aussi les siens.

Lorsque le Verbe éternel s’est fait homme, et qu’il a habité parmi nous, nous n’avons saisi que le corps qu’il a revêtu dans le monde, et qui n’était que le voile servant à cacher le mystère. Nulle puissance n’a pu voir en lui le Fils du Tout-Puissant. Satan lui-même le tente pour le reconnaître, et les Scribes et les Pharisiens, ces enfants de Lucifer, malgré leurs hautes lumières astrales, ne peuvent arriver jusqu’à lui. Ils savent que l’Enfant d’amour doit paraître dans ce monde, ils s’efforcent de détruire tout ce qui peut en présenter le caractère ; mais ils le méconnaissent, même lorsqu’il leur dit : – « Je suis le Fils de Dieu. » Sous les paroles du Verbe était l’esprit et la vie ; cependant, les Pharisiens ne peuvent recevoir que la parole extérieure ou la mort !...... Si quelqu’un a pu et peut encore recevoir la connaissance du Verbe, ce n’est point par la chair et le sang ni par aucune de nos facultés du temps et autres moyens extérieurs, mais bien, ainsi que le Rédempteur le dit à Simon, par l’esprit qui le révèle au-dedans de nous. Or, l’esprit n’entre jamais en nous par les sens et il ne peut montrer ses œuvres qu’après la destruction de celles de l’esprit de ce monde ; soit que celui qui pénètre en nous appartienne à la colère ou à l’amour.

Nous considérons tous notre système temporel sous le point de vue que nous indiquent nos sens, nous paralysons l’Être éternel qui peut nous faire lire l’éternité dans le temps et nous restons aveugles sur les phénomènes qui se passent autour de nous. Les cieux et l’abyme existent au point même où nous sommes ; mais l’abyme triomphe partout sous le voile extérieur de ce monde. Celui-ci, qui n’existe qu’animé de l’esprit de son vainqueur, Satan, prouve momentanément, c’est à dire par l’existence du temps, qu’il est puissance active, et que ses œuvres, par leur éternelle succession, peuvent résister au principe destructeur de la colère. Il montre la végétation, les sciences, les arts et les êtres qui ont vie. Or, prenons la végétation pour exemple, et voyons comment le monde et ses enfants obtiennent ce phénomène magnifique. Puisque l’abyme triomphe, ses feux doivent tout dévorer ; c’est ce que nous remarquons aux pôles, sous l’équateur, partout où une puissance quelconque retranche l’eau de la miséricorde, partout où l’abyme enchaîne la destruction, pour indiquer son éternité. Mais les enfants de ce monde, en répandant leur sueur dans cette terre, qui suspend tout sur les feux de l’abyme, en y rappelant l’eau qui en était chassée, en écoutant la sagesse qui, dans la mort et dans la corruption, trouve les moyens de nous garantir de cette même mort et de cette même corruption, ces enfants, disons-nous, à l’imitation de l’esprit du grand monde, forment un centre de puissance qui enchaîne l’action des feux de l’abyme, et la végétation paraît ; elle paraît partout où la sueur des humains est répandue, non seulement la végétation, mais toutes les beautés de ce monde. Suivons le mystère : nous verrons que la douleur est le berceau de tous les êtres, et que, sans les souffrances, sans ce mal physique et moral, aucun être n’arriverait à la vie dans ce monde ; et bientôt l’abyme, après avoir tout dévoré, publierait le règne de son empire éternel... !

Si les enfants de la terre qui vivent dans l’abstinence, et qui s’abreuvent de douleurs, avaient un autre guide que la volonté de l’homme ; si leur but pouvait être autre que celui de leur Père, qui ne vise qu’au triomphe de l’être propre, ils obtiendraient une créature paradisiaque. Tous les sages, dans les anciens sanctuaires, croyaient d’accomplir cette œuvre, ainsi que nous l’indiquons dans le second Poème ; mais ils ont échoué ; l’amour seul a triomphé..... !

Ne croyons pas que dans l’acte de la végétation, celle-ci reçoive sa substance de l’eau, de la terre ou de la décomposition. Il en est de cet acte comme de la nutrition, dont nous fournissons le mécanisme et la marche dans l’analyse du goût. La puissance du Verbe est la seule opérante, elle donne seule la vie et l’être. C’est toujours l’Éternel qui se parle, et tout existe, soit dans le temps, soit dans l’éternité.

Comme dans le temps, la mort et la corruption sont les agents intermédiaires ou les voiles dont la Sagesse se sert pour accomplir sou œuvre, ces agents ont le droit de placer leur germe partout, et la végétation, comme toute autre production, est dévorée en naissant. Si la matière pouvait engendrer la matière, si elle n’était pas simplement le rideau qui couvre l’action vivifiante du Verbe, le matérialisme serait fondé en la présentant comme puissance créatrice. Il n’est alors point étonnant que ceux qui ne voient et qui ne jugent que par leurs sens, adoptent cette doctrine.

L’état de nos sciences ne nous permet pas de démontrer comment, au moyen de nouvelles facultés, dont nous avons tous le germe, nous pouvons remonter à la connaissance des races d’êtres qui nous ont précédés, et qui sont aussi infinies que peuvent l’être celles qui doivent sortir de nos reins, c’est-à-dire qu’en remontant à ces races, nous ne pouvons pas plus arriver à la première qui nous a précédés, que nous ne pouvons atteindre à la dernière qui doit procéder de nous. Les Indiens, plus éclairés que nous, comptent les aspars, ou les périodes d’un milliard d’années, comme nous comptons les siècles, et encore nous limitons notre ère tandis qu’eux ne placent point de bornes à la leur. Or, le Dabistan est, pour ces peuples, aussi sacré que le sont pour nous nos livres saints ; la différence est que nous ne comprenons point les nôtres, car Moïse n’a jamais donné un commencement aux êtres. Adam fut un personnage, comme le Dabistan en cite d’autres, appelé pour retirer les peuples de la barbarie ; Adam, en devenant l’image de l’Éternel, nous montra la magnificence de cette image et comment elle était en nous, partout ! Mais il n’en existait pas moins au milieu de nations nombreuses et corrompues comme elles le sont aujourd’hui. Les traducteurs de nos livres saints qui ont forcé la lettre, soit par ignorance, soit pour ne pas profaner les mystères en les exposant à la multitude, selon le faux principe de beaucoup d’anciens sages, nous l’ont caché autant qu’ils ont pu, mais pas assez pour que la vérité n’ait point surnagé, malgré leurs efforts. Remarquons entre autres exemples : Caïn fuyant après le meurtre d’Abel, et disant : « Quiconque me rencontrera, me tuera !... » Il bâtit ensuite une ville dans le pays de Nod, ses enfants sont faiseurs de tentes, joueurs de harpes et habiles ouvriers dans les ouvrages d’airain, de fer, etc. On trouve dans le Dabistan que, lors de la destruction de la dernière race d’hommes qui régna pendant un cycle sur la terre, Mah-Abad fut le seul laissé pour la repeupler, et il est dit qu’il retira les hommes des antres et des fentes des rochers pour leur enseigner les sciences et les arts. On peut juger de la durée d’un cycle, puisque la seule dynastie Jyanienne, la dernière connue de cette race, régna un aspar ou un milliard d’années. Vient ensuite dans ce même Dabistan la chronologie de la nouvelle race qui lie avec le trône de la Perse une série de princes dont l’existence tient d’autant plus du merveilleux qu’elle remonte à une époque plus éloignée ; mais là il n’y a qu’incertitude et confusion, tout porte le cachet de la main de l’homme.

L’égarement de notre siècle est tel, que nous faisons dépendre nos morales et nos religions mêmes de l’existence de nos livres ; sans réfléchir que la Providence n’a jamais employé ce moyen qu’à cause de la dureté de nos cœurs, et que les écrits et les paroles, en pénétrant en nous, ne peuvent pas y apporter la vérité ; celle-ci n’arrive point par les sens, et excepté que l’esprit ne développe en nous le nouvel être, tous les mystères nous seront cachés. La nature, nous le répétons, est un livre où l’évangile éternel et toute révélation sont gravés d’autant plus authentiquement que la main de l’homme n’a point pu y introduire son pinceau corrupteur. Le Christ, sur la terre, nous y renvoie plus particulièrement encore qu’à Moïse et aux prophètes. Il nous montre la nature comme le miroir des cieux, et saint Paul nous le répète.

Les savants du jour, si généralement portés à répandre leur doctrine du matérialisme, tout en niant le témoignage de la Trinité et du Verbe fait chair, dans la nature qu’ils étudient, n’en déroulent pas moins ce livre universel pour nous en faire lire les mystères. Ils vont, jusqu’au fond des tombeaux, remuer les cendres qui y reposent, ils pénètrent de monument en monument, jusqu’à l’antiquité la plus reculée, et ils nous font lire l’éternité et des êtres et des choses. Ils fouillent les anciennes traditions, ils cherchent la clef des langues effacées de la terre, ils nous en traduisent des fragments épars, et nous reconnaissons que les mystères du christianisme ont été annoncés aux hommes dans tous les siècles.

Nous ne citerons ici que superficiellement les nouvelles découvertes qui nous indiquent l’existence d’animaux inconnus, dont la nature et les formes nous sont d’autant plus étrangères, qu’ils ont vécu à une époque plus éloignée de la nôtre ; nous ne ferons qu’indiquer cette succession incalculable de bancs coquilliers qui, alternativement interposés de produits d’eau douce et d’eau salée, nous annoncent que la mer a occupé les lieux que nous habitons, et s’en est successivement retirée cinquante-quatre fois. Si l’on compare entre elles les diverses couches qui composent ces bancs, et les produits de la vie qu’elles recèlent, on aperçoit des différences sans nombre qui indiquent des changements d’état très multipliés. La mer n’a point constamment déposé des pierres et des coquilles semblables entre elles, mais il s’est fait une succession régulière dans la nature de ses dépôts. Plus les couches sont anciennes, plus chacune d’elles est uniforme dans une grande étendue ; plus elles sont nouvelles, plus elles sont limitées, et plus elles sont sujettes à varier à de petites distances. Ceci nous confirme la longévité des êtres à une époque reculée ; la marche de la nature était alors plus lente, les bancs coquilliers et les couches intermédiaires, beaucoup plus épais à une grande profondeur, indiquent que la mer et la végétation se sont succédé à de plus grandes distances. En général, les coquilles des couches anciennes ont des formes qui leur sont propres, et qui disparaissent graduellement pour ne plus se montrer dans les couches récentes, et encore moins dans les mers actuelles, où l’on ne découvre point leur analogue d’espèce ; plusieurs de leurs genres ne s’y trouvent jamais. Les coquilles de couches récentes ressemblent, au contraire, pour le genre, à celles qui vivent dans les mers.

Nous remarquons, dans les recherches géologiques, que la nature, dont la marche a été plus lente à des époques reculées, a éprouvé en outre diverses éruptions, occasionnées par des volcans, ou par des retraites et des invasions subites de la mer. La plupart des catastrophes qui les ont amenées ont été spontanées ; tel fut le déluge, qui nous est attesté par des traces récentes.

Tout nous indique qu’à une époque que nous ignorons, un froid excessif a ravagé la terre ; il a laissé, dans les pays du Nord, des cadavres de grands quadrupèdes, que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu’à nos jours, avec leur peau, leur poil et leur chair. Si le lieu où ils habitaient n’eût été plus tempéré qu’aujourd’hui, ils n’y auraient point vécu. Or, le froid qui, depuis qu’il a commencé à exercer ses ravages, n’a point été interrompu, n’a pu s’emparer d’une zone plus tempérée que par le bouleversement des lois que la nature suivait alors dans sa marche.

La vie, comme nous le voyons, a souvent été troublée par des calamités qui ont pu agir sur une plus grande surface ou à une plus grande profondeur de l’enveloppe de notre planète. Il y a encore une autre cause des bouleversements, qui, pour être lente, n’en produit pas de moins grands effets, c’est la marche ascendante des parties les plus déliées de notre globe ; celles-ci, en s’éloignant du centre, viennent continuellement occuper la surface. Cette marche, qui n’est point régulière, ou de même nature, active sur quelques points la végétation d’une manière prodigieuse ; elle fournit des matériaux qui élèvent la surface de la terre de plus de dix pieds par mille ans, de sorte que, à part quelque cas d’atterrissement ou d’éruption volcanique, on pourrait, jusqu’à un certain point, juger de l’antiquité des monuments par la profondeur où on les découvre.

Nos recherches nous apprennent aussi que la végétation n’a pas toujours été la même dans les pays que nous habitons. En creusant à une certaine profondeur, nous trouvons sous la zone tempérée tous les produits de la zone torride. Des forêts de palmiers, de cèdres ou d’autres végétaux des environs de l’équateur forment presque la seule base de toutes nos houillères ; les recherches faites en Sibérie et au pôle nord indiquent que si cette région n’a point été sous l’équateur, elle en a du moins approché de très près. L’immense quantité d’os fossiles et de défenses d’éléphants qui s’y rencontrent ne nous permet point d’en douter. C’est dans les îles de la mer Glaciale, vis-à-vis le rivage qui sépare l’embouchure de la Lena de l’Indigirska, que l’on va ramasser l’ivoire, les os fossiles d’éléphants et de buffles, que le dégel fait ébouler avec des masses de sable et de glace.

Un phénomène aussi remarquable que l’histoire des os fossiles vient également s’offrir à la méditation des géologistes : des grottes nombreuses ont été récemment découvertes sur presque tous les points de l’Europe. Les plus anciennement connues sont celles de Blankenbourg et de Grubenhagen, remplies d’os appartenant à un genre d’animal voisin de l’ours, de l’hyène, du tigre et du lion. Celle de la forêt Noire, sur les bords du Rhin, présente des débris encore plus intéressants ; on y remarque une prodigieuse quantité d’os de rhinocéros, d’éléphants, d’hyènes, de cerfs, de bœufs et d’une espèce de cheval inconnu ; on remarque que ces débris sont mélangés d’objets fabriqués par les hommes, tels que des fragments de vases et de charbons. Or, la plupart des animaux découverts dans ces grottes et dans une foule d’autres que nous ne citons pas, n’existent plus vivants, on ne retrouve que leur analogue de race. Ce qu’il y a aussi de certain, c’est que l’établissement de ces animaux dans ces cavernes est antérieur à tout ce que l’histoire peut nous apprendre. Ni les Celtes, ni les Gaulois n’ont pu nous fournir aucun indice sur les catastrophes qui ont amené leur destruction, et sur les causes qui les ont réunis dans ces grottes.

Si la nature n’est point suffisante pour nous instruire sur l’éternelle succession et des êtres et des choses, nous indiquerons l’histoire, ainsi que les ruines des temples et des tombeaux. Les os fossiles et les grottes, en nous montrant des animaux qui nous sont inconnus, n’atteignent point à la même hauteur que les traditions et les monuments. Sans prétendre que tous les animaux que nous pouvons citer aient existé, nous ne nierons pas que les historiens et les traditions qui nous les transmettent ne méritent un certain degré de confiance. Cependant nous cherchons en vain parmi les animaux vivants et dans les os fossiles les restes ou des caractères du sphinx de Thèbes, du pégase de Thessalie, du minotaure de Crète, la chimère d’Épire, du léviathan de Jab, et de tant d’autres cités par les traditions orientales. En Perse, ils ont le martichore, le griffon, le cartazenon ou âne sauvage armé d’une longue corne ; Ctésias affirme que ces animaux ont existé vivants. Les anciens ne révoquaient point en doute que les faunes n’aient formé une famille très nombreuse. Les monuments d’Égypte nous montrent, avec ces faunes, les cynocéphales, les sphinx et les satyres. D’autres monuments, qui ne sont point parvenus, en entier jusqu’à nous, renferment encore des figures bien plus étranges : tels les temples d’Éthiopie et de l’Abyssinie que les Arabes et les Mahométans ont détruits par superstition. Agatharchide cite le taureau carnivore ; d’autres auteurs mentionnent l’onyx d’Afrique à pieds fourchus et à poils à contre-sens, la licorne, le monocéros et tant d’autres que nous devons supposer avoir été oubliés ou méconnus, puisque nous en retrouvons les restes aujourd’hui ; tel est le fameux ichtyosaure et les divers mastodontes, d’une taille gigantesque ; le mégalonix ou lion de l’Amérique septentrionale, de cinq pieds et quelques pouces de haut et de nature carnivore. Dans le nombre des animaux inconnus, ceux tout récemment découverts sont les palæotheriums, animal de la grandeur du rhinocéros, les anoplotheriums, espèce de cheval dont la queue énorme est presque une continuation du corps ; c’est l’un de cette espèce que l’on a trouvé à Montmartre renfermé dans une pierre ; les os fossiles d’animaux de moindre grandeur, qui ont été également découverts dans les environs de Paris, furent d’abord pris pour des os d’hommes, mais bientôt reconnus pour appartenir à des animaux qui n’existent plus.

Les Indiens, les Égyptiens et les Chaldéens, les trois peuples les plus anciennement civilisés de la race issue du Caucase, offrent des chronologies incomparablement plus anciennes que celles des nations d’Europe, et même que celle des Chinois, dont l’une desquelles remonte à nonante-six millions d’années. Le Vedas des Indiens fut révélé, selon eux, par Brama lui-même depuis le commencement du monde ; il nous conduit à une époque telle que les races d’êtres qui habitaient sur la terre ne peuvent pas tomber sous notre intelligence ; ces races furent successivement nommées, selon leur éloignement, héros, demi-dieux, génies, jusqu’à ce que nos facultés, même portées au plus haut degré de raffinement, ne puissent plus rien saisir d’elles. Si nous pouvions expliquer comment tout est en tout, nous démontrerions que ce que ces sages ont aperçu à des distances presque infinies existe en nous, et que nous l’embrassons par la puissance de notre racine, dont les fibres s’étendent depuis le plus bas de l’abyme jusqu’au plus haut des cieux, et qu’ainsi nous pouvons développer en nous toutes les existences intermédiaires, c’est-à-dire infiniment plus que nous ne pouvons concevoir.

En revenant à la partie de l’histoire la plus à notre portée, nous remontons par une chronologie soutenue par des faits à plus de vingt mille ans. Solon dit que les prêtres de Saïs admettaient comme certain que la ville d’Athènes avait été fondée par Minerve depuis neuf mille ans, et celle de Saïs depuis huit mille.

Les prêtres de Memphis affirmèrent à Hérodote que Ménès, premier roi d’Égypte, avait fondé leur ville, renfermé le Nil dans des digues, et que depuis cette époque il y avait eu trois cent trente autres rois jusqu’à Moeris, après lequel commença le règne des Sésostris, qui poussèrent leurs conquêtes jusqu’en Colchide. Les prêtres de Thèbes montrèrent aussi à Hérodote et à Hécatée trois cent quarante-cinq statues des grands-prêtres, qui s’étaient succédé de père en fils, et qui avaient été précédés par des dieux.

D’autres Égyptiens comptent dix-sept mille ans depuis Hercule jusqu’à Amasis, et quinze mille depuis Bacchus : Pan avait encore précédé Hercule. Or, ces personnages étaient les derniers de la grande race à laquelle nous avons succédé, et qui est connue pour être celle des héros. Les faunes, les satyres et même les centaures et les minotaures lui appartenaient. Brama fut un de ces sages, qui instruisit les Indiens dans les hauts mystères, comme Hercule avait instruit les Égyptiens ; leur haute sagesse leur mérita le titre de Dieu.

Moïse, en nous disant qu’à l’origine, ou dans le principe, le ciel et la terre furent créés, et que les êtres et les choses furent manifestés pendant les sept périodes qu’il nomme les sept jours, nous présente tous les mystères de la création ; mais l’esprit d’amour peut seul nous en fournir la clef. Remarquons qu’il n’a jamais voulu nous dire qu’Adam ait été le premier homme qui eût habité la terre, mais bien le premier homme dans lequel l’image parfaite de la Divinité ait été développée. Après avoir perdu la connaissance de tous les mystères de notre religion sainte, comment comprendrions-nous que cette image est à l’instant même développée en tous, et que si nous ne l’y apercevons pas, c’est que nous voulons être nous, tandis que pour être cette image, il faut que ce soit Dieu seul qui soit en nous, car son image est aussi infinie que lui-même. L’Écriture nous cite le vieil Adam, le nouvel Adam, Caïn, Abel, et nous restons aveugles à tous ces mystères. Le vieil Adam descend dans l’abyme, séduit et entraîné, avec Ève son épouse ; il devient l’esclave de ses vainqueurs. Le nouvel Adam s’élève triomphant de l’abyme auquel il arrache son épouse, l’humanité, l’universelle création, et nous demeurons encore aveugles. Le vieil Adam et le nouvel Adam sont frères, Caïn et Abel sont frères, mais nous ne recevons point la vie de ces paroles ; celles-ci, saisies par notre intelligence, nous fournissent une histoire souvent ridicule, et nous ne recevons d’elles que la mort !...

Si, d’après nos connaissances géologiques, nous voulions assurer la véracité de nos chronologies, telles qu’elles puissent être, nous serions bientôt confondus par tous les faits qu’elles nous présentent ; lisons les fragments de la lettre qui nous reste et que les hommes n’ont pu altérer, alors nous verrons si nous sommes fondés à placer un commencement aux œuvres de l’Éternel ! Lorsque nous avons remonté aussi loin que l’histoire peut nous conduire, demandons-nous quels ont été les antécédents des êtres dont elle fait mention ; car, enfin, qui a enseigné les sciences et les arts aux enfants de Caïn ? Est-ce Adam, de la maison duquel ce fils meurtrier et sa race étaient bannis ? Adam aurait-il seul exploité les mines pour fournir l’airain ? Seul aurait-il inventé tous les arts que nous connaissons aujourd’hui ? Car pour faire des tentes, des instruments de musique et travailler les métaux, il faut supposer des connaissances à-peu-près égales à celles que nous possédons.

Si nous interrogeons les architectes qui ont fondé les remparts de Thèbes, ceux qui ont élevé les fameux temples de Tentyra, d’Etfou, d’Éléfantine, d’Apollinopoli et tant d’autres monuments, ils nous diront qu’ils ont reçu leurs connaissances de peuples tout aussi anciens pour eux qu’ils peuvent l’être relativement à nous. Pouvons-nous aussi révoquer en doute que les sciences et les arts n’aient pas toujours marché en harmonie ? Les remparts de Thèbes n’auraient certainement jamais été élevés si l’art de la guerre ne les avait rendus nécessaires, et nous ne trouverions point les traces de ces temples superbes si les sages qui les ont fait construire n’avaient eu des morales sublimes à y enseigner, s’ils n’avaient eu des mystères profonds qui demandaient de tels sanctuaires. Ne nous semble-t-il pas entendre ces mêmes sages nous dire : Les dieux que nous adorons sont si grands et si puissants que les temples que nous leur bâtissons avec tant de magnificence sont toujours infiniment au-dessous d’eux.

Nous admettons donc que non seulement les sciences et les arts sont toujours marché en harmonie et qu’aucun siècle n’a pu fournir un beau monument sans que la peinture, la musique, l’art oratoire même n’aient eu le même degré de perfection que l’architecture, mais nous admettons encore que la beauté des temples, la hardiesse des monuments indiquent la profondeur des mystères auxquels ils donnaient asile, et même la nature des Dieux que les peuples y adoraient. Sur ce dernier point nous serons peu compris ; les hommes sont trop intéressés à demeurer aveugles ; nos temples modernes ne souffrent point de parallèle avec ceux de ces anciens peuples idolâtres ; comment admettrions-nous alors que nous sommes encore plus idolâtres qu’eux, nous qui croyons posséder la morale évangélique ?...

Certainement, si avec cette morale nous connaissions le temple où l’on adore en esprit et en vérité, si nous avions ce temple mystérieux que le Christ voulait élever en trois jours, et non celui pour la destruction duquel il a tant soupiré, nous pourrions le mettre en parallèle avec tous ces produits de la main des hommes, et leurs temples fameux seraient devant lui nivelés avec la poussière. Mais la religion, dont nous avons usurpé le nom, ne nous réduit-elle pas d’autant plus bas que nous abusons davantage d’une morale plus sainte.

Si, avec les ruines des anciens temples, nous avions reçu la connaissance des religions qui y étaient professées, nous serions étonnés de la beauté de leur doctrine. Les peuples d’alors n’étaient pas plus que nous repoussés du sein de la Divinité ; le renoncement à soi-même et l’amour de ses semblables leur étaient enseignés comme à nous. S’ils eussent accompli ces vertus par la naissance en eux de celui seul qui peut accomplir les vertus célestes, ils auraient appris que le véritable amour consistait dans l’amour de ses ennemis. « Jusqu’à présent on vous a dit d’aimer vos amis : je viens vous apprendre à aimer vos ennemis », a dit celui qui est la lumière du monde, lumière qui a toujours brillé pour ceux qui ont voulu la recevoir.

Pour montrer comment la sagesse n’a jamais refusé ses dons à tous les peuples et à tous les âges, nous citerons quelques fragments des morales orientales.

 

 

EXTRAIT DU CODE SACRÉ DES SOPHIS DE PERSE.

 

« Ô ardeur de l’amour de Dieu ! venez à mon secours, afin que nous brûlions sans cesse l’un pour l’autre, car il faut brûler ainsi, pour dire l’état d’un cœur enflammé d’amour.

« La source du plaisir est dans le sein de l’objet aimable ; pour moi, je ne travaille à autre chose qu’à me jeter à corps perdu dans cet abyme.

« Ô vous qui me conviez aux délices du Paradis, ce n’est pas le Paradis que je cherche, mais celui qui a fait le Paradis.

« Contentez-vous de ce que Dieu vous donne et vous serez bien riche ; le vrai pauvre ne possède rien, et rien ne le possède ; la pauvreté volontaire met donc l’homme au-dessus du monde.

« Servir Dieu par intérêt est un service de marchand ; par crainte, un service d’esclave ; par amour, un service d’homme libre.

« À un de ces oiseaux du paradis, on couvre les yeux comme au faucon, et à celui à qui on laisse les yeux ouverts, les ailes sont coupées. Personne n’a trouvé le chemin pour aller à ce trésor, car si quelqu’un l’a trouvé, il s’est perdu.

« Une goutte d’eau tomba de la nue dans la mer ; elle demeura tout étourdie en considérant l’immensité de la mer. Hélas ! dit-elle, en comparaison de la mer, que suis-je ? Sûrement où la mer est, je ne suis qu’un vrai rien. Pendant qu’elle se considérait ainsi dans son néant, une huître la reçut dans son sein et l’y éleva, le Ciel arrangea la chose et la porta au point qu’elle devint la perle fameuse de la couronne du Roi.

« L’attention à la présence de Dieu est l’exercice particulier des fidèles en ce monde, et la félicité des bienheureux en l’autre.

« Rien n’est plus intime à l’homme que Dieu, et rien cependant qui lui soit moins connu. Chose étrange ! que Dieu soit si proche de l’homme, et que l’homme soit si éloigné de Dieu.

« La volonté et le bon plaisir de Dieu est la pierre de touche qui nous éprouve, afin que celui qui n’est pas de bon aloi fasse connaître la noirceur qu’il cache au dedans.

« Qui ne vit que pour Dieu ne meurt jamais. Heureux donc, et mille fois heureux l’homme qui n’est animé que de son esprit.

« Les bigots vivent en jeûnant, et les vrais dévots jeûnent en vivant. »

 

 

CITATIONS DE QUELQUES PHILOSOPHES ARABES.

 

« Celui qui s’embarque dans la contemplation de l’unité de Dieu, après avoir vogué longtemps sur l’océan de la multiplicité des êtres, arrive au port de cette union, qui, rassemblant tous les objets différents, n’en fait plus qu’un.

« L’unité ne se trouve que dans ce qui est nécessaire et éternel, et la multiplicité ne se trouve que dans ce qui est contingent et passager.

« De là vient que ceux qui se regardent eux-mêmes et qui vivent encore en eux-mêmes sont toujours dans le danger de se perdre par la multiplicité des objets ; au lieu que ceux qui sont entièrement dépouillés d’eux-mêmes se trouvent dans l’unité. Passez la plume, et effacez hardiment tout ce qui est couché sur le compte de votre être et de votre propre fond.

« Marchez courageusement, et prenez le chemin royal de l’abnégation et de l’anéantissement ; car, à force de battre ce chemin dans lequel on ne voit encore rien, on arrive enfin à cette retraite sacrée où l’on ne voit plus que Dieu seul.

« Vous ne posséderez jamais la vraie piété, jusqu’à ce que vous vous détachiez et dépouilliez de ce que vous aimez le plus, des biens de la terre, des honneurs et des charges, vous en servant seulement pour secourir ceux qui ont besoin de protection ; de votre corps, employant ses forces au service de Dieu ; de votre propre cœur, ne le laissant posséder ni occuper que du seul amour de Dieu, et enfin de l’esprit même, en le retirant de tout ce qui l’éloigne ou de ce qui ne le porte pas à Dieu.

 

Selim dit :

 

« Quiconque se dépouille de ce qu’il aime dans ce monde parviendra à la jouissance de ce qu’il prétend obtenir dans l’autre ; mais celui qui sacrifie tout ce qu’il a dans ce monde, et même toutes ses espérances pour l’autre, arrivera certainement à une union intime avec Dieu.

 

Methnevi dit :

 

« Celui-là boira le vin pur de l’union divine qui a mis entièrement en oubli ce monde et les récompenses de l’autre, car le pur amour fait que l’on ne regarde plus Dieu comme rémunérateur.

 

Baharastan Giami dit :

 

« Seigneur, j’ai cru jusqu’ici que vous étiez hors de moi, et je pensais qu’il fallait beaucoup courir pour vous trouver ; mais maintenant que je vous ai trouvé dans moi, je connais que je vous ai laissé dès le premier pas que j’ai fait pour vous chercher ailleurs.

 

Fouzouli dit :

 

« L’attirail de toutes les choses qui subsistent dans le monde ne fait que du bruit et ne cause que du trouble. Fuyez et faites votre retraite dans le royaume du néant, et vous y trouverez le repos.

 

 

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LUCIFER

 

PRÉCIPITÉ DANS LES TÉNÈBRES.

 

 

 

 

ORIGINE DES ÊTRES.

 

 

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DIEU TOUT ET EN TOUT.

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CHANT PREMIER.

 

 

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GÉNIE, ange ou puissance, qu’importe ! Mon existence est un mystère ! Sur la terre je ne puis recevoir aucun nom !... Je viens au milieu des temps proclamer Lucifer vaincu !

Élevé au sein de la lumière et nourri par l’amour, je viens dans les ténèbres apporter mon élément, je viens dans un domaine étranger à l’amour apporter la substance des habitants des cieux ! J’obéis à mon père qui m’ordonne de révéler l’origine des êtres à la race perdue, il veut qu’habitant des régions de la mort et semblable aux êtres dont je vais tracer l’histoire, je puisse en parler comme ayant participé à leur vie, à leurs mœurs, à tout !... Il faut que devenu identique avec eux-mêmes, je les lise en moi pour définir leur nature ; il faut qu’uni par ce lien suprême qui de tous les êtres n’en fait qu’un, j’annonce ce que sont mes frères en les lisant en moi-même !...... Mais en quelle langue parler aux mortels ? Que leur dire des merveilles d’en haut ?...... Si je parle de ma patrie, on ne m’entendra pas : si je parle de l’amour, on me comprendra moins encore.

Lorsque la lumière servait d’élément aux êtres et aux choses, tout dans l’univers brillait de son éclat. Son prince, semblable à une source de gloire, planait dans l’espace ; il était si éblouissant que rien ne pouvait égaler sa splendeur, et les anges, ne trouvant aucun nom pour exprimer sa beauté, le comparaient à la couronne de l’éternelle nature ! Or, toutes les légions célestes participaient à sa magnificence ! L’Éternel, en le regardant avec bonté, avait ordonné, pour l’accomplissement de ses décrets, qu’il éclairât tout de ses feux, qu’il présidât aux mystères de l’amour, que seul il en brisât les sceaux, et il étonna par ses œuvres et la terre, et les cieux, et l’abyme !...

Cependant cet ange si sublime, la gloire et la magnificence céleste, vit son éclat pâlir devant les phalanges du fils de l’amour, devant cet enfant par lequel tout reçoit l’être, la beauté et la perfection ! Je ne divulguerai point la nature de ces hautes puissances, aucune langue ne saurait l’exprimer ; je tairai la cause qui les fit entrer en lice, et la vaillance qui agitait les étendards, et la magnanimité qui comme un parfum céleste s’élevait de leur armure ; je n’indiquerai point cette armure, puisque nulle intelligence ne pourrait me comprendre.

Le champ de bataille était l’éternité, les guerriers tous les êtres ; mais il n’existe aucun pinceau qui puisse représenter le combat !... Cependant Lucifer, pour accumuler gloire sur gloire, lumière sur lumière, voulant dans un double char se montrer plus beau que l’amour, se compacta par la colère, et l’abyme fut ébranlé ; ses gouffres entr’ouverts vomirent dans l’espace d’innombrables furies ; de son centre brisé s’éleva une nouvelle puissance : le ténèbre !....

Élément inconnu de ceux mêmes qui te respirent, dis-moi ce qu’est devenue la lumière que tu as dévorée ? Tous les êtres dont elle était le vêtement n’ont-ils pas été dépouillés dès que tu as paru ?..... Ô Satan, père universel de toutes les créatures qui habitent hors des régions de l’amour, dis-moi comment tu as revêtu tes enfants, lorsque, dans leur nudité, ils n’ont pu s’adresser qu’à toi pour les couvrir ?.... N’ai-je pas vu, dans ton domaine, ton sceptre puissant commander à Lucifer comme à un vil esclave, et les ténèbres étendre leur voile sur toutes tes œuvres ! Le temps te prête en vain son pinceau pour revêtir ces œuvres de l’abyme des couleurs les plus séduisantes, celles-ci ne peuvent en changer la nature ! La mort dont elles renferment le germe ne les dévore-t-elle pas continuellement ? Et toi-même, toi, le grand destructeur, ne voudrais-tu pas les voir anéanties ? Ne voudrais-tu pas engloutir la terre et les cieux, le temps et l’éternité ?....

Comme enfant de la lumière, je déchire le voile qui couvre les mystères, et je montre le triomphe éphémère de Lucifer dans le temps ; je montre la vanité du sceptre de Satan lui-même, de ce grand vainqueur, duquel tout est esclave, hors l’amour !...

Avec tous les êtres qui fléchirent devant l’épée glorieuse du céleste Archange, je suivis dans l’exil les malheureuses légions chassées de la lumière ; mais le feu d’amour qui brûlait dans mon centre menaçait de tout dévorer, et tout eût disparu sans le dévouement du fils de l’amour, qui ne peut triompher que par l’éternelle félicité de toutes les créatures. Ce Fils généreux enchaîna dans son cœur ses feux consumants et, le premier, descendit au sein des plus affreuses ténèbres ; c’est là que l’amour, qui n’obéit qu’à ses lois, resta captif dans l’amour !

Devancé dans l’abyme par cet illustre précurseur, je me soumis à l’ordre de mon père qui m’ordonnait de quitter la gloire, l’éclat et la magnificence célestes ! Je revêtis les insondables ténèbres, et sous leur voile je me présentai aux portes du temps !.... Or, ce domaine incompatible avec la vie ne peut rien admettre de ce qui appartient à l’éternité ; la vie est pour lui ce que l’amour est à l’abyme, ce que la lumière est aux ténèbres ! Mais le fils de l’amour, qui est partout, avait précédé dans le temps les êtres mêmes qui constituent le temps, et là, comme dans l’abyme, tout par lui recevait l’être. C’est dans la chair et le sang que son amour, selon son mode, enchaîna la vie, et la vie parut dans le temps !... Ô mystère inconnu ! c’est par la puissance de l’amour que les créatures du temps s’emparent de la vie sans être anéanties ; cependant cette vie les dévore à l’instant même qu’elles la saisissent ; elles cessent d’être en naissant, et c’est le fils de l’amour qui leur rend continuellement l’existence !....

Éclairé dans le temps par la lumière incertaine qui seule brille dans cette région, je vis successivement se développer et les organes et les facultés de mon être temporel. Jeune encore, je méditais sur mon nouvel état ; mon intelligence n’atteignait point hors de son domaine, mon jugement ne pouvait s’exercer que dans les mêmes limites, rien ne pouvait m’instruire sur mon être éternel ! Tout en moi et hors de moi formait un rempart qui me dérobait l’éternité, et tout me présentait en échange des beautés célestes qui m’étaient ravies, l’erreur, la mort, le néant !.....

Dans mon exil j’étais entouré d’êtres semblables à moi, la surface de la terre en était couverte, ils peuplaient les mers et les fleuves, les plaines et les montagnes, les antres et les forêts ! Un voile ténébreux était répandu dans l’espace, il couvrait les êtres et les choses ; il cachait l’œuvre mystérieuse de l’éternelle création ! Toutes les créatures célestes constamment glorieuses et triomphantes étaient réfugiées dans trois sanctuaires différents. À jamais unies par l’insondable unité, elles ne s’en présentaient pas moins, dans le temps, divisées en trois légions.

Lucifer et ses anges habitaient, salon leur rang, les corps des animaux, depuis celui doué de la forme la plus noble, jusqu’au reptile le plus immonde. Moi-même, comme appartenant à l’un des premiers ordres, j’avais déterminé un corps en harmonie avec mon être. Un ange envoyé des dieux me revêtit du manteau que reçoivent les enfants de la lumière pour voyager dans le temps. Je parlais alors le langage des habitants de cette région périssable, j’entendais leurs discours. Méditant sur leurs formes, je contemplais la mienne, et je frémis en la voyant. Tout m’indiquait la puissance qui avait présidé à la formation des êtres et des choses. Je lisais dans le miroir de la nature, et je demeurai confondu à la vue de ses mystères.

Le prince des ténèbres, en montrant le tiers des légions qu’il avait conquises sur les cieux, prouvait dans le règne animal l’étendue de son triomphe ; là, ces légions célestes devenues ses esclaves pliaient sous son joug ; elles vivaient de sa vie ; elles n’avaient pour lumière que le flambeau de l’abyme, les ténèbres !.... Cet ange indiquait avec orgueil les trophées de sa victoire, et ses enfants, convaincus de sa puissance, ne reconnaissaient que lui pour leur père, jusques à ce que, fléchissant eux-mêmes devant l’inexorable mort, ils aient été forcés de proclamer et sa défaite et sa honte.

Lucifer voulait également prouver que ses conquêtes s’étendaient jusques sur la légion captive dans la vie végétale ; mais là, il ne pouvait qu’à demi ouvrir aux êtres les portes de cette vie. Alors il pénétrait dans ce sanctuaire par un autre pouvoir, y déployant des merveilles de la plus grande beauté, et quoiqu’elles ne fussent qu’éphémères, ses enfants, pleins d’admiration pour ses hauts faits, couronnaient sa victoire, en publiant sa puissance. Éclairés de la lumière de cet ange ténébreux, ils ne voyaient rien hors de sa sphère, et ce prince, pour leur cacher sa faiblesse, prouvait que les trophées dont il se glorifiait ne se montraient comme des ombres illusoires que dans l’attente d’une corporisation toute céleste, qui devait participer à une nature d’autant plus sublime que le combat serait terminé par une victoire plus éclatante.

Je lisais dans la nature, où Lucifer ne pouvait pénétrer ! J’entrevoyais, sous le voile minéral étendu par l’inexorable colère, les légions célestes rayonnantes de gloire et de magnificence ; mais là, tout est sous le sceau, et rien ne doit être dévoilé qu’à la consommation des temps !..... L’aurore de ce jour éloigné brillait cependant pour mon être extérieur ; alors les tombeaux, qui paraissaient engloutir toutes les créatures, les barrières qui semblaient limiter les œuvres de mon père, les chaînes qui tendaient à faire de vils esclaves de ses propres enfants, tout se montrait à moi comme les trophées de la victoire des légions célestes !..... Je voyais ces légions guerrières monter et descendre à travers les portes du temps ; elles ramenaient en triomphe, sur les ailes de l’amour, toutes les créatures que mon père avait créées. L’abyme n’était plus un gouffre, mais la source de la gloire céleste ; une racine de laquelle s’élevaient les cieux dans toute leur splendeur ! Ô mystère !..... Enfants du temps, tressaillez d’allégresse ! L’abyme peuple l’univers selon son mode colérique ; les enfants d’amour, pleins de vaillance, déploient leur étendard, et leur triomphe sur les légions de l’abyme est assuré ! Mais quelle victoire !..... Là, les vaincus sont les vainqueurs ! Tous ensemble franchissent les portes du domaine céleste, et on ne reconnaît plus que les seules légions de l’amour ; or, le temps est le voile qui cache les mystères !..... Déjà la forme animale qui m’avait enchaîné affectait un autre caractère, les ténèbres qui me revêtaient étaient consumées par le soleil de ma céleste patrie à l’instant où il s’élevait sur mon horizon ; enivré de joie, j’allais proclamer la gloire des régions de l’amour, lorsque l’ange qui m’avait couvert du manteau mystérieux vint en doubler les plis, et l’aurore de ma lumière fut éclipsée !

Errant alors dans le même gouffre que les anges de Lucifer, je ne voyais qu’eux, je n’entendais qu’eux, et je partageais leur noire demeure. Ceux-ci, animés par l’orgueil, vantaient leur puissance, leur ascendant sur les éléments, leur pouvoir magnétique, qui était si étendu qu’ils éveillaient, dans leur domaine, les merveilles les plus étonnantes ! Ces enfants des ténèbres se nommaient mutuellement anges lumineux, possesseurs de la gloire céleste, et rois de l’univers. En se donnant le titre de Dieu, ils s’adoraient les uns les autres. Ils se vantaient de posséder l’éternité, de l’avoir enchaînée dans le temps ! La mort semblait n’oser franchir les limites de leurs régions ! Fiers de cette prétendue immortalité, ils se retranchaient derrière le rempart que la colère, en se compactant, avait élevé dans leur domaine ; là ils insultaient à la générosité de leurs vainqueurs ; cependant, accablés par leurs fers, ils en éprouvaient toute la pesanteur, et leur imagination, en les représentant sous des couleurs illusoires, pouvait seule les montrer comme les trophées de leur victoire.

Au lieu du feu de l’amour, celui de la source ignée et dévorante seul alimentait leur vie ; il leur servait de pâture, et leur corps même recevait encore de lui ses éléments. Alors, dévorés par leur propre nourriture, et lentement consumés par une flamme ardente, ils cherchaient à tempérer leurs inexprimables angoisses par l’usage des fruits de la terre, dont l’essence, en les calmant, leur apportait le germe de la mort.

Les corps noirs et gigantesques qu’ils habitaient étaient loin de rappeler leur ancienne magnificence. Armés d’une queue, symbole de la puissance, ils avaient, comme image de leur force, des cornes menaçantes. Les antres les plus profonds leur servaient de demeure ; on les trouvait sur les bords des mers, sur les rives des fleuves, à la source des fontaines, partout enfin où ils pouvaient espérer quelque soulagement. Alors, les mers, les fleuves et les fontaines, les montagnes et les forêts, tout était enchanté, tout paraissait avoir reçu cette étincelle de vie, qui n’appartient qu’aux cieux !.....

Dans les trois règnes de la nature, la colère avait compacté les ténèbres pour y enchaîner les esprits précipités par l’amour ; or, ces esprits qui dans le principe étaient la source de la lumière, toujours splendides dans les régions de l’amour, produisaient d’autant plus d’obscurité dans leur exil qu’ils avaient primitivement brillé avec plus d’éclat, et là où fut enchaîné un de ces anges dont émanait la gloire des cieux, là furent produites les plus affreuses ténèbres !.....

Tous ces esprits, dans le principe si éminemment lumineux, n’ayant point encore reçu la double chaîne du prince de la colère, pouvaient alors indiquer la vie dans leur propre exil. Ils commandaient aux mers, aux fleuves et aux fontaines de sortir de leurs lits, et des divinités, sous la forme humaine, se montraient sur leurs rives. Ils commandaient aux montagnes et aux forêts de se personnifier, et la terre était couverte d’habitants. Or, tous prenaient le titre de Dieu. Alors, les esprits qui avaient ordonné à ces divinités de paraître communiquaient la haute puissance à leur sceptre, et lorsqu’elles en frappaient les arbres, les rochers, les eaux, et même la poussière, les êtres célestes, que tout renfermait, s’élançaient dans l’espace ; mais ces beautés aériennes, continuellement naissantes, ne pouvaient déployer leur magnificence que dans les limites des conquêtes de Lucifer ; et ce prince n’avait triomphé que dans les champs de l’illusion.

Parcourant ma nouvelle patrie, j’arrivai à la source d’un fleuve nommé Yxtya ; là reposait, dans un vaste palais formé par le jonc majestueux et le superbe roseau, le Dieu qui présidait à ces lieux. D’abord, confondu par son accueil hautain, je demeurai interdit ; mais bientôt, comprenant le tribut qu’exigeait son orgueil, je lui accordai le titre de prince suprême ; aussitôt il change de maintien, et, me favorisant d’un sourire protecteur, il m’invite à partager sa couche. – Aimable étranger, demande ce qui peut te plaire ; je commande ici en souverain, tout obéit à mes ordres ! – Je n’avais point encore exprimé mon désir, que déjà Yxtya, de son sceptre, avait frappé l’humide demeure, et tout, jusqu’au rocher que baignaient les eaux du fleuve, paraissait animé. Des légions de Naïades s’élevaient dans l’espace, l’œil enchanté avait peine à suivre leur marche rapide ; elles nous prodiguaient des fruits et des aromates ; nos coupes étaient remplies par enchantement des liqueurs les plus douces, et bientôt je me sentis enivré ; Yxtya lui-même, partageant ces délices, ne tarda pas à s’égarer dans les illusions de l’ivresse ; alors il m’ouvrit son cœur sans réserve. – Écoute, ô noble étranger ! Passant ta vie à voyager sur la terre, tu acquiers quelques lumières superficielles, mais tu perds les trésors infinis prodigués à ceux qui vivent dans la solitude. Rien ne peut exprimer l’étendue des connaissances qui me sont dévoilées à l’ombre de ces pampres fleuris, dont j’ai vu se renouveler la verdure pendant de nombreux aspars. J’habite ces lieux fortunés depuis cette époque mémorable, depuis ce jour célèbre où, par une victoire complète, nous enlevâmes ce domaine à un prince étranger. Mon règne s’étend sur le plus grand des fleuves, les habitants de ses rives mettent leur bonheur à me rendre hommage ; je les instruis sur l’avenir, je les entretiens du passé, je leur parle de l’accomplissement de notre grand œuvre, de cet œuvre qui nous conduit avec rapidité au but de nos désirs ; je leur raconte par quels exploits nous avons été mis en possession de ce jardin de délices ; comment, dans le combat qui eut lieu, le prince de l’amour osa nous attaquer au centre même de notre lumière ! La témérité de ce prince fut telle qu’il voulut nous réprimer lorsque, usant de nos justes titres, nous dictions des lois à l’univers entier. Il contesta nos droits, mais notre vaillance nous les fit soutenir avec éclat ! Le majestueux Lucifer, notre roi, déploya son étendard ; ses guerriers, animés de son ardeur, le suivent au combat, chacun multiplie ses feux ; l’univers est embrasé ! La victoire nous couronne de ses plus brillants succès ; et bientôt la lumière n’éclaire plus que nos armées triomphantes !

Tout ce qui pouvait encore s’opposer à notre victoire avait fui au-delà des limites de l’espace, là où la beauté n’existe plus ! En développant les mystères dont seuls nous possédons la clef, nous prouvâmes à l’univers étonné que la lumière, notre élément, tenait en son sein les ténèbres enchaînées, et que, prête à obéir à nos ordres, elle pouvait, en s’éclipsant, les montrer dans toute leur horreur, et avec elles les furies infernales qu’elles contiennent. Nous prouvâmes qu’en retirant à nous le vêtement de la création, cette lumière dont nous sommes la source, et qui n’obéit qu’à nos lois, il ne restait plus aux êtres et aux choses que les ténèbres pour asile.

Ô génie sublime ! quel souvenir que celui de ce jour illustre, où Lucifer, plein de pitié pour son ennemi, lui montra que le prince de l’inexorable colère faisait sa demeure au centre de ces mêmes ténèbres, et que là ce fort et puissant dominateur, à jamais invincible, pouvait, en ébranlant les fondements de l’éternité, évoquer le temps, ce domaine de la mort ! Le téméraire, méprisant son avis, demeura dans son aveuglement !....... AMOUR était sa devise, il voulait que cet amour dominât sur tout, et communiquât la vie à tous les êtres.

Notre Roi avait pour devise : FORCE, SAGESSE et BEAUTÉ. Fidèle à ces vertus, il voulut soutenir l’éclat de son trône, et tout trembla devant sa puissance ! Le prince de l’amour n’osa se présenter au combat, ce fut un archange qui commanda ses phalanges guerrières ; sur son étendard était écrit : QUI EST COMME DIEU ? À l’approche de nos feux, son bras armé par l’amour prouva son impuissance ; tous ses guerriers disparurent devant la vaillance de nos combattants, et bientôt la trompette, annonçant notre glorieuse victoire, nous précéda en ces lieux pour publier notre triomphe ! Alors, toutes ces régions de délices nous furent livrées, et comme fruits de nos conquêtes, et comme la couronne de nos succès.

Oh ! combien, depuis cette époque, les charmes de notre habitation ont été augmentés ! Mais ce qui est réservé à ceux que Lucifer protège, c’est la connaissance des trésors dont nous devons être comblés. Suis-moi, et tu verras dans mes domaines quelques fragments des trophées que notre grand œuvre nous prépare ; je t’indiquerai la vie suprême que nous y avons fiée ; c’est elle qui nous assure une éternité de bonheur et de gloire.

 

 

 

 

 

 

 

CHANT IIe.

 

 

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Un cortège de nymphes, semblables à des ombres fugitives, nous attendait à la porte du palais ; il nous entoure, il nous précède, il semble vouloir nous conduire dans les cieux ; nos pieds ne foulent que les fleurs et la mousse légère, un charme plein d’attraits me fait oublier les chaînes dont j’étais accablé, il me cache les ténèbres qui m’environnent.

Au milieu de notre marche triomphante, je remarquai l’air préoccupé dYxtya ; son cœur ressemblait à un vase qui, répandant le parfum du bonheur, n’éprouvait que le vide affreux de son absence ; la beauté, que la puissance de son sceptre paraissait ravir aux cieux, recevait aussitôt des ailes qui la reportaient à sa source. Ce prince, dans son angoisse extrême, contemplait la poussière ; son œil était fermé à la magnificence qui remplissait l’espace ! Tout, excepté lui, semblait habiter les régions célestes. – Qui pourrait, ô grand roi, troubler ta félicité ? Qui pourrait ici bas résister à ton pouvoir ? Tout ne se plie-t-il pas au gré de tes désirs ? – Aucun doute, ma puissance est sans bornes ! Je commande aux légions célestes de descendre sur la terre, elles obéissent à mes ordres ; je commande à la poussière de laisser libres les cieux qu’elle enchaîne, et elle les montre dans toute leur splendeur ; mais nous éprouvons quelque retard dans l’accomplissement de notre grand œuvre...... Cependant la victoire nous est assurée ; si tu peux lire dans la nature, tu y trouveras gravés tous nos vastes mystères ; en la contemplant, tu en sauras plus que je ne puis moi-même t’en apprendre.

Arrivés sur les bords du lac formé par le fleuve, nous trouvâmes deux tritons, qui déjà nous attendaient ; ils balançaient sur les flots une île de gazon et de plantes aquatiques. Bientôt Yxtya y est assis entouré de fleurs, il m’invite à me placer près de lui, et ces montres nous transportent au milieu des grandes eaux. Alors le Dieu, voulant se montrer avec un caractère digne de son rang, prend un air majestueux, ses cornes paraissent s’animer sur sa tête, et sa queue, par des mouvements mesurés, fauche les fleurs sur lesquelles nous reposions. Avec gravité, de son sceptre il frappe l’onde, et les beautés qu’elle renferme se montrent à notre vue. Des Naïades rivalisant, par leur blancheur, avec les perles qui les couronnent, s’élèvent de chaque vague qui vient expirer à nos pieds ; les flots écumants, pour les retenir, s’élancent dans l’espace, ils les couvrent, ils semblent les saisir, mais ils brunissent devant leur éclat, ils retombent en larmes ou s’élèvent en gémissant comme une vapeur légère, et la Néréide triomphante, célèbre sa victoire par ses danses et ses jeux enjoués. Jusque-là, le bruit des eaux est seul entendu, l’harmonie n’était point encore arrivée à la fête, la monotonie longtemps lui en dispute l’entrée ; mais bientôt celle-ci est vaincue, et sa défaite sert à embellir le triomphe de sa rivale. La voix des Naïades qui accouraient en foule, de leur humide élément, semblable à une illusion incertaine, se faisait entendre dans le lointain ; les échos, légèrement ébranlés dans la forêt voisine, répétaient avec un doux murmure leurs accents séducteurs.

Le vieux chêne, dont la branche mousseuse atteste les années, et dont le tronc mystérieusement ouvert indique l’hospitalité qu’il accorde à une illustre Dryade, s’agite avec majesté. La liane qui l’enchaîne couvre la terre de ses fleurs ; la nymphe qui l’habite s’en élève comme une divinité. Les habitants des eaux, les habitants des bois, tous se présentent à l’envi pour prendre part à leurs jeux ; tous mêlent et leurs danses et leurs chants. La vague soulevée par la séduisante Noyade on par le turbulent Triton semble n’oser redescendre, dans la crainte de troubler l’harmonie du concert. Les Dryades touchent à peine l’onde transparente dont la vapeur suffit pour assurer la marche ; portées sur ce nuage léger, elles s’élèvent dans l’espace : bientôt planant sur nos têtes, elles nous couvrent des fleurs dont elles étaient chargées, et les cornes du Dieu, revêtues de ces dépouilles champêtres, se présentent comme la couronne d’un vainqueur.

 Tout le charme de cette fête ne faisait qu’augmenter la mélancolie de la noire Divinité ; son état contracté indiquait ses efforts pour paraître heureux ; ses traits affectaient l’expression du plaisir ; mais l’aimable sourire ne pouvait se fixer sur ses lèvres. En vain je lui indique les nymphes qui nous environnent, les fleurs dont elles nous ont couverts, les fruits dont le jus doré déborde nos coupes ; en vain je la rappelle aux sons mélodieux du concert, elle ne m’entend point !.... Je la presse, je l’entraîne pour nous mêler à ces groupes séducteurs. – Pourquoi ne suivrions-nous pas ces nymphes dans leur retraite enchantée, à l’ombre des bouquets d’où elles nous ont apporté le plaisir ? Partons, m’écriai-je, en répandant ma coupe, de nouveaux charmes nous attendent près..... Elle ne me laisse point achever, et sa voix expirante de douleur prononce à demi mot : – Silence ! le moment s’approche ; mais sachons l’attendre ! Tous les grands et les sages de la terre travaillent depuis de nombreux cycles à accomplir l’œuvre mystérieuse ! Encore une porte brisée au ciel, et nous lui ravissons la vie pour animer notre épouse, nous lui ravissons la couronne pour orner cette compagne céleste, sans laquelle il n’existe point de félicité. Alors nous partagerons ses plaisirs, ses doux embrassements, elle-même partagera notre couche, et nous jouirons du bonheur parfait !... – Et nous jouirons du bonheur parfait !.... méditai-je en silence ; voilà donc le grand mystère dévoilé ; ils ne possèdent que l’ombre du bonheur, et toutes les beautés qui les environnent n’ont d’autres charmes que ceux que leur prête un vain enchantement.

Yxtya, changeant tout-à-coup de maintien, commande à la nature de rappeler dans son sein la magnificence qu’il avait évoquée. Prenant alors un air mystérieux, il s’exprime avec l’orgueil d’un vainqueur. – Il t’en souvient de cette fameuse bataille où, dans le principe, nous triomphâmes avec tant de gloire ?... Mais que tu es loin de connaître la profondeur de nos sublimes mystères !... En ce jour célèbre, notre grand roi, le prince de la lumière, brisa tous les sceaux, et l’univers demeura étonné de sa puissance et de sa sagesse ; ses guerriers se montrèrent dans l’espace ; leur étendard fut partout déployé ; tout fléchit sous leur bras victorieux ; les cieux n’ayant point assez de gloire pour couronner leur succès, point assez de trésors pour récompenser leur vaillance, se livrèrent eux-mêmes, et avec eux leurs innombrables légions ! Nous jouissons des fruits de notre conquête selon nos exploits et selon notre rang. J’appartiens, comme tu le vois, à la tête de notre hiérarchie ; mes cornes et ma queue, ces augustes symboles de ma force et de ma puissance, te prouvent assez que je tiens à la lignée la plus illustre. Pour moi, comme pour Lucifer, tous les voiles sont déchirés ! Je viens de te montrer une partie de nos trophées ; ils prouvent que nous possédons l’épouse céleste que nous avons ravie à son époux. Depuis cette époque, l’époux a disparu, et nulle part on ne le rencontre !... Or, tu sais que l’archange n’était point l’époux, mais un de ses ministres, qui osa combattre notre roi, ce prince si puissant qui, par l’éclat de sa lumière, domine sur l’univers entier. Il se montre en manifestant ses feux, et tout reçoit l’être ; il se retire, et la lumière en s’éteignant change tout en un néant affreux !... Tu connais combien la défaite de l’archange nous a valu de trophées ! La beauté, qui sert à embellir les cieux, la couronne de la création, l’épouse enfin, la gloire des régions célestes, tout a été le prix de notre victoire. Ces brillantes dépouilles enrichissent notre domaine ; elles composent notre héritage, c’est d’elles qu’émanent nos plus pures, délices !... Nous en jouissons, il est vrai, sous un voile, mais bientôt les obstacles qui nous les dérobent seront détruits, et nos conquêtes n’auront plus de limites. De tous nos trésors tu n’as encore aperçu qu’une ombre légère. Suis-moi, je veux t’éclairer davantage, je veux développer à tes yeux nos plus vastes mystères !

La volonté d’Yxtya s’était fait connaître, et deux monstres marins se présentent avec une nacelle formée d’une large coquille de nacre ; ils s’élancent dans le courant du fleuve, ils nous y entraînent avec rapidité, et tous les objets de ses rives disparaissent à notre vue. Déjà l’immensité des mers se montre dans l’horizon, lorsque le soleil, descendant vers l’onde, nous annonce l’approche de la nuit. Alors Yxtya, animé d’un mouvement de terreur, s’écrie : Arrêtons-nous ! Je ne pourrais, avant la fin du jour, te montrer les prodiges que renferme l’abyme des eaux. Allons dans le domaine du dieu des forêts, allons porter l’allégresse dans sa demeure, et jouir du plaisir qu’il éprouvera en nous donnant asile ; déjà les monstres, obéissant à ses ordres, nous avaient conduit au rivage. – Tu vois cette forêt superbe qui se développe à nos yeux, personne n’ose la pénétrer sans le consentement du Dieu qui la gouverne. Chacun des arbres connaît sa volonté, et les bêtes féroces qui l’habitent sont prêtes à exécuter ses lois. – Il frappe alors la forêt de son sceptre, et les rameaux touffus qui en fermaient l’entrée nous ouvrent un passage facile. Les branches en s’écartant sèment devant nous les fleurs dont elles sont couvertes, elles semblent nous offrir les fruits dont elles sont chargées. Tous les animaux, même les plus farouches, viennent à l’envi nous prodiguer leurs caresses. D’abord se présente l’actif griffon, auquel est confiée la garde des trésors de la forêt, puis le redoutable martichore, dont la fonction est de dévorer les êtres que le grand Lucifer n’avait point marqués de son sceau ; suivait le sphinx, toujours enveloppé d’un brouillard ; la chimère, se montrant ou disparaissant au gré de ses désirs, le lion à crinière de serpent, le taureau carnivore, l’ours à griffe de fer, et une multitude d’autres animaux plus ou moins redoutables, tels que les satyres, moitié bêtes et moitié génies, les minotaures, armés d’une massue, les centaures, si légers à la course, et la timide silène, habitant la cime des arbres, ou près du puissant éléphant, qui lui servait de protecteur. Le dragon seul ne se présente point, il ne quittait jamais sa demeuré ténébreuse, sans un ordre exprès du prince qui lui commande. Les oiseaux nous précèdent, célébrant notre arrivée par la mélodie de leurs chants, ils nous guident jusqu’au palais du Dieu que nous allions visiter. Ce lieu sacré était ombragé par un groupe d’arbres dont les têtes altières semblaient protéger la forêt contre la foudre et les tempêtes. Là, un chêne immense, que la nature avait embelli de mousse et de lianes fleuries, servait de trône à Xorax. Gravement assis sur ce siège majestueux, il nous regarde avec un orgueil affecté, et Yxtya, comme visiteur, se prosterne pour lui rendre hommage. – Attirés en ces lieux par la renommée de tes grandes œuvres, et par ta propre magnificence, nous venons à tes pieds apporter notre tribut d’adoration. C’est du puissant Dieu des fleuves, et du génie sublime qui l’accompagne, qu’en ce jour, ô très illustre Xorax, tu reçois l’hommage le plus sincère. Tu mérites d’être adoré de l’univers entier, et le plus grand et le plus ancien des Dieux se croirait honoré en se prosternant devant toi.

Xorax, enflé d’orgueil, quitte son trône avec empressement. Il se précipite dans les bras de l’adulateur, lui prodiguant de semblables louanges, et chacun d’eux croit, dans son extase, planer dans les hautes régions de l’éternité ; ils se persuadent mutuellement qu’ils n’ont quitté leur première demeure que pour venir habiter un domaine bien plus céleste encore. Tout occupé de l’impression que m’avaient faite leurs discours, je demeurai au pied du trône machinalement prosterné, et Yxtya, pour me protéger, profita de ma soumission apparente. – Accablé du poids de ta grandeur, ce génie céleste n’ose lever ses yeux pour contempler ta gloire, il craint d’être confondu par l’éclat de ta majesté, il attend ton ordre, afin qu’il lui soit permis de te regarder en face. – Lève-toi, me dit Xorax, en me présentant son sceptre : protégé par le Dieu des fleuves, tu dois être digne d’habiter les cieux ; viens près de nous, ces branches te serviront de trône en se pliant au gré de tes désirs ; ici tout obéit à ma volonté, et ma puissance est sans bornes.

Les deux divinités s’entretiennent alors d’un air mystérieux, sur la splendeur présente de leur région et sur sa magnificence future ; mais bientôt, intimidés par l’approche de la nuit qui étendait son voile lugubre, elles mettent un terme au développement de leurs mystères. Xorax, d’une main mal assurée, touche de son sceptre les arbres de la forêt, et les nymphes évoquées, quittant leur asile, se répandent en foule dans le crépuscule, elles remplissent nos coupes du jus parfumé des fruits les plus exquis, et les dieux, pour hâter l’instant du repos, en boivent jusqu’à l’ivresse. Cachés sous un épais feuillage, ils implorent le sommeil pour être délivrés des terreurs de la nuit ; car les fantômes importuns et les ombres sinistres semaient partout l’épouvante et l’angoisse. Des spectres noirs et hideux, variant leurs formes pour intimider davantage, offraient à la vue ou un reptile tortueux ou un génie en furie.

Quel contraste, quel sujet de méditation, que cette nuit affreuse avec la journée brillante que je venais de passer ! Ô ténèbres puissantes, vous paraissez, vous couvrez tout de votre sombre voile, et la beauté n’existe plus ! Qui nous indiquera votre demeure ? Quel est votre origine ? Qui nous instruira des mystères ? L’œil contemple les cieux au lever de l’aurore, et il salue la porte d’où lui arrive la consolante lumière ; mais quel organe pourra nous montrer celle par laquelle les ténèbres entrent dans le monde ? La sagesse peut seule nous instruire, seule elle peut nous faire connaître la vérité, tandis que notre œil ne nous indique que de séduisantes erreurs ! C’est encore elle qui nous enseigne comment la nature toute entière est le berceau mystérieux, et en même temps la source féconde d’où s’élève, selon la puissance, qui commande, ou la lumière ou les ténèbres !...

Le soleil semble nous dire, par son disque radieux, qu’il nous apporte la lumière, cependant lui-même n’est qu’un astre ténébreux ! Il séduit tout par son éclat emprunté, et tout, jusqu’à la poussière, trouve des ailes pour aller habiter près des nues. La nature enivrée de plaisir, en se développant par l’effet de sa pénétrante influence, produit le phénomène que nous nommons lumière ; celle-ci s’élance avec les corps qu’elle entraîne dans l’espace vers l’astre qui lui commande, et en couronnant de ses propres rayons cette source ténébreuse, elle nous la montre étincelante de ses feux ; mais qu’elle est illusoire cette lumière du temps !... Elle ne peut éclairer que l’erreur ; à peine a-t-elle commencé à briller que déjà elle n’est plus : son propre berceau lui sert de sépulcre !... J’ai vu paraître la nature avec l’éclat d’une vaine magnificence ; sa vanité a creusé son tombeau ! La robe dont elle s’était parée au lever du soleil pour se montrer semblable à une région céleste a été pour elle un vêtement de deuil et d’affliction ; ses trésors sont épuisés, ses beautés languissantes annoncent leur trépas, tous les êtres affaiblis voient s’éteindre l’étincelle de la vie, et la nature elle-même est expirante.... Mais il se retire, cet astre, dont les bienfaits sont si funestes, et un nouveau sceptre vient commander à la terre !.... Ici, la sagesse, multipliant les voiles des mystères, envoie le sommeil dans le monde après lui avoir confié le germe de la vie, et le sommeil, cette tombe féconde, ranime de nouveau tous les êtres !..... Ô ténèbres, vous qui couvrez cette ineffable merveille, seriez-vous aussi un don de la sagesse ?.... Vous dépouillez la nature de sa robe brillante, vous engloutissez et sa beauté et ses précieux trésors, vous la montrez dénuée de sa parure, et sa nudité est le néant !..... Or, ce néant serait-il le sommeil des choses ! Serait-ce là où chaque objet rallume le flambeau de son existence ? Tout, sous ce voile, recevrait-il aussi une nouvelle vie ?.....

Les légions de Lucifer, contemplant, de leur demeure astrale, la vie qui triomphe au sein de la mort et du néant, sont confondues à la vue du mystère ; leur prince, qui veille à ces portes obscures, afin que rien d’étranger n’arrive dans son domaine, veut prouver que seul il communique la vie, et ces légions, pour le seconder, pénètrent le berceau où les êtres et les choses reçoivent une nouvelle existence, et rien ne se montre dans le temps que par ses vertus, ses qualités, et ses propriétés. Les astres alors reçoivent de la nature un léger voile, la lumière du temps couvre leur disque ténébreux, et Lucifer, satisfait, annonce sa victoire ; il indique avec orgueil que ces astres funestes, qui changent une demeure de pure félicité en un séjour de trouble et de douleur, sont les portes qu’il a ouvertes aux cieux pour enlever la lumière, les vertus et tous les trésors de ces régions fortunées !....

Cependant la nuit suivait son cours : tout était dans un calme profond, et ni les spectres ni les fantômes importuns ne m’empêchèrent de me livrer au repos ; mais à peine je goûtais les bienfaits du sommeil, qu’une affreuse tempête me rappelle à ma triste existence. La cime des arbres agités par l’orage, les racines ébranlées dans les entrailles de la terre, la foudre qui brille et fait retentir ses tonnerres, tout vint augmenter l’horreur de cette effroyable nuit.

À la tempête succèdent des torrents de pluie et de grêle qui me forcent à quitter mon asile. Mais où porter mes pas dans cette affreuse obscurité ? Les éclairs se multiplient, ils menacent d’embraser la forêt ; à la lueur de leurs feux j’aperçois Xorax prosterné dans la fange, invoquant en tremblant le Dieu des nuits, des gouffres et des tempêtes. J’accours à lui, je veux le guider près d’une grotte que j’avais aperçue la veille ; mon approche imprévue met le comble à ses angoisses ; me prenant pour un spectre, il pousse un cri d’effroi, qu’il redouble aux efforts que je fais pour l’entraîner ; je me vois contraint de l’abandonner. Dirigeant ailleurs mes recherches incertaines, je rencontre le dieu Yxtya dans un état plus pitoyable encore ; chaque coup de tonnerre lui occasionne des convulsions : couché sous un buisson, il était presque sans vie. Je l’approche ; ses cris m’annoncent que je ne fais qu’ajouter à sa terreur. Je le nomme, je le touche pour mieux me faire connaître, et il s’évanouit de frayeur. Je me reprochai mon zèle, puisqu’il leur avait été si funeste, et seul, je gagnai la grotte, où je trouvai un abri assuré.

L’aurore ne tarda pas à paraître, l’orage était calmé, la nature se montrait embellie de toute sa parure ; les deux divinités, ranimées par les premiers rayons du soleil, se tenaient derrière le feuillage humide, où elles réparaient les désastres de la nuit. Après avoir effacé les traces qui pouvaient rendre témoignage de leur impuissance, elles prennent un air de sérénité, s’avancent avec majesté, et se rendent réciproquement hommage. Je m’approche avec l’expression de la douleur ; j’allais la leur témoigner, lorsque Xorax dit avec empressement : « Allons visiter nos domaines enchantés, tous les jours ils se présentent avec de nouveaux charmes ; plus aujourd’hui que jamais, l’univers entier publie notre triomphe et notre gloire !... »

 

 

 

 

 

 

CHANT IIIe.

 

 

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LE Dieu des forêts, affectant un air de plus en plus heureux, nous montre la nature se déployant avec des charmes toujours nouveaux. – Quel est celui, s’écria-t-il, qui mettra un terme à l’éternelle succession des êtres et des choses ? Qui empêchera le soleil de commander à la lumière ? Qui défendra à la terre de produire ses fleurs et ses fruits ? Quel est celui qui dira aux poissons de la mer et aux bêtes des champs de ne point propager leurs races superbes ? Qui limitera leurs ineffables délices ? Et les oiseaux de l’air, à quelle loi obéiront-ils, si ce n’est à celle de leur éternel amour ?

 Dans leur extase, ils remplissent nos forêts de la plus douce mélodie ; mais les voit-on sur des sépulcres, par des chants plaintifs, regretter ceux qui y descendent ? Constamment brûlants de la flamme la plus ardente, c’est sous des berceaux, à la vue de leurs fruits toujours naissants, qu’ils célèbrent leurs amours..... Et le reptile, sous la pierre qu’il soulève, ne jouit-il pas du bonheur parfait ? Et le dragon lui-même ! lorsque dans sa fureur il frappe de son dard empoisonné l’objet de son ardeur, qui n’expire que pour montrer sa race immortelle, dans quelle double jouissance ne reste-t-il pas extasié ? N’enseigne-t-il pas à Lucifer que, sans sexe différent, on peut donner la vie ? Ne développe-t-il pas les plus profonds mystères ?....... Et du Phénix mystérieux, quel est celui qui nous racontera l’éternelle gloire ? Brûlant de l’amour dont il est consumé, dans le nid solitaire que son génie a construit, il enflamme de son ardeur sa couche toujours féconde ; plus seul encore que le dragon, il est seul pour aimer, seul il jouit de son auguste feu, et son être rajeuni s’élève triomphant du foyer embrasé, où il a su commander à la vie !......

Égarés dans les bosquets d’arbres aromatiques, dont les parfums ajoutaient encore aux jouissances de la journée, les deux Divinités, pour éloigner de leur mémoire les désastres de la nuit, ne cessaient de s’extasier sur la beauté de ces lieux. L’une indiquait dans le lointain une fontaine argentée, où la lumière ne semblait avoir éteint ses feux que pour y être réfléchie avec plus d’éclat ; l’autre me vantait les prodiges de la forêt ; elle me parlait avec orgueil de la multitude de ses habitants, et des délices qu’elle éprouve dans cet asile du mystère. – Comme génie inférieur, tu as dû souffrir des effets de la tempête ; tu n’es point comme nous protégé par le grand Lucifer, mais bientôt, notre œuvre accomplie, toi et tous ceux qui appartiennent à notre hiérarchie, vous commanderez par notre puissance à l’univers entier. – Ainsi parlait le Dieu des forêts, affectant d’autant plus de hauteur qu’il sentait davantage sa faiblesse.

Pour nous étonner par l’étendue de son pouvoir, et nous montrer ses richesses, il nous conduisit vers un ruisseau dont les eaux limpides formaient par leur cours replié les sites les plus séducteurs. Des bancs de gazon fleuri, couverts de touffes de roses et de jasmin, s’offraient à l’œil enchanté, comme les trônes du plaisir. Xorax, placé au milieu de nous sur le plus élevé de ces trônes, d’un air mystérieux promène son regard dans l’espace ; il lève son sceptre, et la terre est ébranlée. Une foule de Dryades et d’Orcades paraissent sur l’horizon : les fleurs qui nous entourent multiplient leurs beautés ; elles ouvrent leur calice, et les nymphes qu’elles renferment s’en élèvent comme des rayons embaumés. L’incarnat de leurs joues surpasse l’éclat de la rose ; le lys seul peut rivaliser avec leur céleste blancheur. Au milieu de ce groupe éblouissant, les deux noires divinités formaient le contraste le plus frappant ; cependant tous leur rendaient hommage, tous s’empressaient à les servir. Les fruits et les parfums nous sont prodigués ; les filles des fleurs planent dans l’air qu’elles font vibrer par les accents mélodieux de leur voix, et les sylphes, en nous répétant leurs chants, nous instruisent des mystères des fleurs. Elles ne sont pas les seules à nous dévoiler les secrets de la nature : chaque arbre, chaque arbrisseau donne essor à la divinité qu’il renferme ; du laurier s’élève une gloire, de l’olivier une sagesse, du myrte un amour ! La vie paraît, et la création entière est animée ! De chaque bosquet s’élance un groupe d’Hamadryades ; de la forêt, une légion. À leur tête se remarque la nymphe des mystères ; sa couronne de gui indique le chêne antique, comme la demeure où elle est vénérée ; l’Harmonie l’accompagne ; à sa marche on reconnaît le noble roseau qui lui donne asile. Toutes ces illustres Dryades portaient le caractère de l’arbre qu’elles habitaient ; elles étaient cet arbre divinisé, qui, dévoilant le mystère de son existence, montrait que, végétant sur la terre, il habitait aussi la plus haute région des Cieux !.....

L’espace se déroulait devant nos yeux comme un tableau animé, représentant une fête champêtre. La mélodie des concerts arrivait jusqu’à nous, et mes sens en étaient enivrés. Je croyais partager les ris et les jeux de ces nymphes séduisantes ; dans mon illusion, il me semblait les saisir ; mon œil, en cherchant la plus belle, ne peut se fixer sur aucune ; un rêve plein de charme me faisait cependant toucher au bonheur, lorsque tout-à-coup le tableau change de caractère. Ce ne sont plus les tendres filles des fleurs qui languissent d’amour, ce ne sont plus les superbes nymphes de la forêt, brûlant de la même flamme, et disputant la palme par l’ardeur de leur feu ; on n’entend plus cette douce mélodie : tout est changé en un champ de bataille ; une musique guerrière appelle les nymphes au combat ; leur armure est d’autant plus redoutable que leurs attraits s’étaient montrés avec plus de charmes. L’Hamadryade, qui avait pour diadème le mystère au lieu du gui, porte la valeur pour étendard ; l’Harmonie, armée d’une trompette, paraît comme la Renommée ; la gloire ne brille plus qu’au milieu des dangers ; les amours ne soupirent que pour la Victoire ; la Sagesse seule, rentrée dans son asile, avait abandonné ses compagnes.

Les chants de guerre retentissent de toute part, ils animent l’armée de l’ardeur des combats ; chacun, selon son rang, occupe un poste sur le champ de bataille ; les guerriers sont divisés ; on les distingue en nymphes des fleurs et en nymphes de la forêt. Le signal du combat se fait entendre, l’œil est ébloui par l’éclat des armures. La mer, dans la fureur des tempêtes, ne présente pas une scène plus agitée ; on croit entendre les glaives qui se brisent ; on voit couler le sang. Le cœur sent la blessure, mais la gloire y verse ses parfums, et le guerrier combat encore !...

La Renommée, les ailes étendues, veut publier la victoire, elle plane sur les confins du camp ; elle s’élance, puis revient aussitôt. Une égale vaillance rend sa marche incertaine ; mais sa trompette ne peut garder le silence, et elle annonce qu’un égal courage fixe dans tous les rangs et l’honneur et la gloire !...... Bientôt cette scène, dont le dénouement était si plein d’intérêt, s’évanouit, et mon œil, comme si on lui eût fait un vol, cherchait avec avidité quelques fragments de ce tableau merveilleux. Toutes mes facultés, élevées par l’enthousiasme, semblaient refuser de redescendre sur la terre ; les deux divinités, observant mon ivresse, jouissaient de mon erreur. – J’ai voulu te montrer, me dit Xorax, une partie des légions célestes que nous avons ravies au grand Archange, et que nous n’avons point encore revêtues d’une forme corporelle selon leur essence. Éternellement enchaînées par notre lumière, elles sont sous notre empire, nous leur commandons en souverains. Les cieux, dans toute leur magnificence, sont fixés dans les trois règnes qui composent notre domaine, nous leur ordonnons de se montrer, et ils obéissent ! Déjà notre victoire nous a livré dans le règne animal un tiers de leurs légions, bientôt l’accomplissement de notre grand œuvre prouvera que notre conquête est universelle ! Encore une porte brisée, et les nymphes dont tu viens d’admirer la beauté recevront un corps saisissable ; elles deviendront alors nos plus intimes compagnes ! Je pourrais t’entretenir des mystères du règne minéral, mais tu ne saurais me comprendre. Yxtya veut cependant faire briller à tes yeux quelques rayons de la splendeur de ce règne, il veut te montrer les plus étonnantes merveilles ; mais avant qu’il te conduise au milieu des grandes eaux, où je dois t’accompagner, je veux encore développer en ta faveur d’autres effets de ma puissance. – Aussitôt il commande aux animaux de la forêt, et tous accourent à son ordre.

D’abord se présente le terrible dragon dont le nom retentit jusqu’au fond des enfers ; sa race, quoique nombreuse, était si variée, qu’il ne s’en trouvait pas deux de même forme ou de même couleur ; tous pouvaient à volonté planer dans les airs, ou ramper sur la terre ; le plus terrible d’entre eux était le dragon noir, dont la bouche vomissait la flamme et la fumée ; ensuite le dragon rouge qui, dans sa colère, incendiait tout ce que sa queue pouvait atteindre, et le dragon vert répandant une éternelle amertume sur la plaie de l’ennemi, que dans sa vengeance il avait frappé. Suivait le puissant éléphant, dont la trompe d’airain pouvait seule résister au redoutable dragon, puis une foule innombrable d’animaux moins féroces. Au-delà de la forêt et au pied d’une montagne éloignée, s’apercevait l’indomptable Mammouth, le plus furieux des animaux terrestres ; les bêtes des champs n’entendaient point sans frémir le bruit de ses affreux mugissements, et tout eut péri, victime de sa rage, s’il n’eût été enchaîné par le Dieu des montagnes auquel il servait de monture.

Cette masse formidable, rangée comme une armée disposée pour le combat, languissait dans l’attente du carnage. Il ne fallait point de bannières pour distinguer un ennemi, il ne fallait que rencontrer un autre être que soi-même ! Tout tressaillit au signal de l’attaque, alors le dragon, contre le dragon, exerce sa fureur ; se roulant sur la poussière, par mille replis tortueux, il glace d’effroi l’œil qui peut contempler et les blessures que son dard a ouvertes et le sang enflammé qui en coule à grands flots. L’éléphant, croisant ses défenses avec l’éléphant, présente un combat bien plus terrible encore ; la lutte longtemps est égale ; la terre, frémissante, plie sous leur immense pesanteur ; elle semble, en s’affaissant, leur creuser un tombeau, où le vaincu, précipité par le vainqueur, allait éteindre en succombant et sa douleur et sa vengeance. L’hypogryphe, qui de son bec de fer déchire l’hypogryphe en lambeaux, présente une scène de la plus horrible destruction ; le plus faiblie, de ses griffes acérées, arrache en succombant les entrailles du plus fort, et chacun se console de sa défaite en contemplant le sang qu’avec tant d’abondance il avait su répandre. Tous les autres animaux se livraient au même carnage, et si le Dieu satisfait n’avait frappé la terre de son sceptre, le combat n’eût fini qu’avec le dernier des combattants.

Alors tout change de face, et cette armée en furie, rentrée dans le plus grand calme, dispose ses rangs pour nous accompagner au fleuve. Xorax, afin de montrer de plus en plus sa puissance, nous offre pour monture ses terribles dragons ; il se réserve le noir comme le plus redoutable, destine le rouge à Yxtya, le vert me fut indiqué.

Ces montures formidables ne volaient ni ne marchaient ; elles eussent encore bien moins rampé sur la poussière, car elles étaient trop fières de porter de hautes et superbes Divinités. Leur premier pas fut un bond, qui les éleva jusqu’aux nues, puis comme repoussées à l’approche des cieux, elles redescendent vers la terre, planant sur leurs ailes membraneuses ; à peine l’ont-elles touchée qu’elles la frappent, en déroulant leurs longues et puissantes queues, le sol tremble sous le coup, et le dragon élancé pénètre dans les régions de glace, qu’il quitte encore en suivant cette marche ondulante. Ils arrivent ainsi à l’entrée d’un cratère renommé, d’où sortait en tourbillons un nuage de flammes et de fumée. Xorax, pour nous surprendre, leur ordonne de s’y précipiter. Ils obéissent avec tant d’ardeur que bientôt l’entrée du gouffre que nous avions franchi ne se montre plus sur nos têtes que comme un point lumineux, et bientôt encore toute lumière a disparu ! D’autres feux brillent à nos yeux, ce sont ceux de l’antre souterrain ; ils paraissent et inspirent une terreur inconnue sur la terre. Les Divinités sont tremblantes ; pour se rassurer, elles me demandent si je ne suis point saisi de crainte, si j’aurais le courage de les suivre ? Pour toute réponse, je descends de mon dragon et les guide dans les sentiers sinueux qui se présentent à nous. Nous arrivons dans une vaste enceinte qui, alternativement éclairée et ténébreuse, était remplie de spectres, de fantômes effrayants, et servait de parvis à ces lieux mystérieux. J’allais y pénétrer lorsque Xorax m’arrête. – Nul ne peut entrer en cette demeure sacrée sans rendre hommage aux Dieux très hauts et très puissants qui commandent aux gouffres et aux volcans, aux spectres et à la mort.

Sur un amas de cendres et de scories fumantes, les deux Divinités se prosternent avec respect, elles invoquent le Dieu qui seul peut calmer ou augmenter les terreurs le la nuit ; leurs lèvres récitent les prières les plus ferventes, et ce Dieu de terreur se montre avec son sceptre ! C’est une ombre affreuse indiquant la vie ; mais où l’on ne distingue ni la forme d’un reptile ni celle d’un être doué d’organes ou de membres connus ; c’est un centre d’horreur et d’angoisses mélangées, ce sont tous les crimes ourdis et consommés dans les noires ténèbres qui se trouvent entassées ; c’est un amas de spectres, de furies et de fantômes effrayants qui, pénétrant l’œil de celui qui les regarde, portent dans son âme des tortures plus redoutables que les menaces et les effets de l’inexorable mort. Les Divinités succombent à cette vue, elles ne donnent plus aucun signe de vie ! Fort de la puissance de mon Père, je ne pouvais connaître la crainte ; sans baisser l’œil je contemple le monstre. Il veut, dans son langage, exprimer combien notre visite le charme, et sa voix ressemble aux rugissements que commande la fureur. Son regard le plus doux n’est que l’expression du noir désespoir. Il contemple avec orgueil les victimes que son pouvoir tient anéanties, et il s’étonne, en me voyant résister aux furies atterrantes qui sur tous exerçaient également leur empire.

J’étais le seul auquel il put parler, le seul qui put lui répondre. Avec un accent inconnu sur la terre, il me raconte les prodiges de son noir empire. – Ô génie, plus puissant que les Dieux, puisque tu as le courage de m’entendre, écoute mes paroles : ici tout est mystère ! Le centre de terreur où tu habites, ces ombres hideuses dont tu es entouré, tout est pour moi une atmosphère de pure félicité, tout est pour moi une source et de richesses et de gloire ! Chaque soir j’envoie sur la terre ces spectres menaçants ; ils m’apportent au retour d’autant plus de beautés et de trésors accumulés qu’ils ont répandu davantage d’épouvante. À présent même, ces deux Divinités, victimes de ma puissance, atterrées, confondues et couchées sur la cendre, me livrent par leur défaite des trésors infinis. Mes guerriers comptent leurs trophées par la terreur qu’ils leur inspirent ; ils mesurent leurs richesses par les maux dont ils les accablent ; ils prouvent enfin l’éclat de leur triomphe lorsque, semblables à des spectres affreux ou à d’horribles fantômes, ils pénètrent jusques dans leur domaine avec les noires ténèbres que chaque jour je répands sur la terre, les forçant ainsi que tous les autres mortels à rendre hommage à ma puissance, en sacrifiant à la crainte..... Or, toi-même et ceux qui, comme toi, leur résistent davantage, pourraient, en succombant, vaincus par d’autres armes, ajouter à leur gloire, bien plus encore que ces Dieux trop timides, et toujours si faciles à vaincre. –

Il n’avait point encore terminé son discours que déjà son sceptre a frappé la cendre ; le noir empire, ses ténèbres, ses fantômes effrayants, tout a cessé d’être ! De chaque spectre, de chaque furie s’élève un rayon de lumière qui, en se développant, semblable à une glorieuse explosion, montre en chacun d’eux une créature céleste rayonnante de beauté. Les monstres les plus affreux ne sont plus, sous le voile qui les dérobe, que des racines mystérieuses produisant des fruits d’autant plus beaux que d’abord ils en avaient fourni de plus horribles.

Je n’étais plus dans un gouffre entouré de ténèbres, il me semblait habiter les cieux et jouir de toute leur splendeur : je ne voyais que des créatures célestes, toujours naissantes, toujours se montrant avec un nouvel éclat. Au milieu de cette atmosphère de lumière, je me sentais animé d’une vie toute divine. Transporté d’extase à la vue de tant de magnificence, je ne croyais pas qu’il pût rien exister de plus beau, lorsque mon œil s’arrête sur le Dieu qui venait d’évoquer ce séjour de félicité ; ce n’étaient plus ces formes affreuses et repoussantes inspirant et la terreur et l’effroi ; tout était transformé en un centre de gloire : son trône était une source de lumière ; celle-ci s’en élevait comme un voile enchanteur qui, loin de couvrir les formes du prince qui l’occupait, ne servait au contraire qu’à en développer la beauté. Tant de gloire, tant de majesté étaient étrangères au temps, et mes facultés ne pouvaient les recevoir ; elles ne pouvaient les comprendre ! Cependant un trouble plein de charmes, un instinct inconnu, ajoutant l’espérance du bonheur à la plus séduisante ivresse, indiquaient la présence de l’éternelle vierge, de cette Épouse, l’objet de tous les désirs, la couronne de toute la création. Dans mon ravissement, je contemplai sa magnificence, et tout mon être transporté s’éleva hors de lui ; je ne pouvais supporter le fardeau de ma propre existence. Un attrait divin semblait m’avoir donné des ailes, et par un vol inconnu sur la terre, je m’élevai hors de moi-même pour me perdre dans le sein de l’éternelle Vierge ! Un rayon de lumière céleste brilla alors sur les mystères de la création, et ils me furent dévoilés... S’il existe une créature parfaite et en sagesse et en beauté, méditai-je en silence, si hors d’elle il est quelque chose de moins beau, son existence même montrerait de l’imperfection dans les œuvres du Créateur.... Lorsqu’elle paraît, tout doit être elle, et pour que dans l’immensité il existât d’autres créatures, elle doit être tout !... L’Être parfait est l’époux des régions de l’amour, éternellement uni à l’épouse ; il est l’expression vivante de la pure Divinité, c’est par lui..... Interrompu par un bruit qui s’élevait du centre des choses, j’entends une voix tremblante demander où est l’époux ? Mon premier mouvement fut de me regarder moi-même ; et aussitôt toutes les beautés célestes qui m’environnaient s’évanouissent comme un songe, et le noir empire, ses monstres, ses furies, tout se montre plus affreux que jamais ! Le Dieu des ténèbres ne paraît qu’en redoublant sa laideur. Il veut s’exprimer, et sa voix est un long et pénible mugissement. – Je suis l’époux, et seul dans l’univers je possède l’épouse !... Alors le cœur de ce monstre paraît à découvert, il ne se compose plus que des serpents de la jalousie ; on voit ces reptiles furieux lever leur tête armée de dards empoisonnés. Ils s’élancent pour déchirer tout ce qui les entoure ; ils ne peuvent atteindre qu’aux entrailles du Dieu ; ils les dévorent sans pouvoir se rassasier. Celui-ci, dans sa rage, m’accuse de lui disputer sa proie, il veut me frapper de son sceptre ; il m’eût aussitôt anéanti ; mais sa vengeance, trop tôt satisfaite, n’eût point calmé les tortures et les angoisses affreuses dont il était déchiré. Il évoque la foudre pour qu’elle vienne tout confondre. Il veut qu’avec moi les Dieux qui m’accompagnent soient écrasés, qu’avec moi ils soient tous réduits en cendre. Mais ils tiennent à une racine trop puissante pour être atteints par sa colère ; ils s’éveillent épouvantés, ils croient avoir eux-mêmes déplu à ce monstre en furie qui, dans sa rage, ne peut s’expliquer. Ils fuient ; je les devance ; le premier sur mon dragon, je franchis l’entrée du cratère, et nous arrivons dans la plaine où nous attendaient les animaux assemblés.

Yxtya et Xorax, encore tremblants, gardaient le plus profond silence ; le fleuve n’était point éloigné, et bientôt nous avons rejoint et le char et les monstres qui devaient nous conduire à la mer. Alors, le Dieu des forêts céda le pas à Yxtya, qui rentrait sur son élément. Le Dieu du fleuve, majestueusement assis dans sa conque, nous fit placer à ses côtés et ordonna le départ ; ses rives étaient peuplées de créatures de toute espèce ; humblement prosternées, on les voyait prier avec ardeur, nous invoquant à notre passage pour que nous leur soyons propices. Chacune nous payait son tribut d’adoration, les unes brûlaient des parfums, les autres chantaient des hymnes à notre gloire ! C’est au milieu de la fumée ondulante de leurs aromates, accompagnés de leurs ferventes prières et de l’harmonie de leurs chants, que nous arrivâmes sur.les limites du vastes empire de Néréouden, de ce Dieu des mers, dont le nom, si souvent prononcé dans les tempêtes, si souvent répété par les aquilons, sur les glaces des pôles comme sur les sables brûlants de l’équateur, répand partout l’horreur et l’épouvante.

 

 

 

 

 

 

CHANT IVe.

 

 

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Yxtya, l’âme agrandie par le spectacle imposant qui s’offre à sa vue, se lève avec respect ; là, il ne commande plus, il supplie ! Trois fois il regarde le ciel, trois fois il se prosterne, il prie avec ferveur ! – Quel que soit notre rang, dans les cieux ou sur la terre, rendons tous hommage au grand Néréouden, que chacun s’incline en arrivant sur les limites sacrées de son empire, que chacun le prie et l’adore ! La piété est l’apanage des Dieux comme celui des mortels, elle est la racine de toutes les vertus. Par elle, nous pouvons recevoir les trésors des hautes régions ! Elle est la porte par laquelle nous arrivent tous les biens du temps et de l’éternité ! – Chacun alors, déployant ses offrandes, les mesure sur la quantité de bienfaits qu’il attend. Yxtya avait apporté ce que le fleuve et ses rives produisent de plus précieux ; Xorax montrait avec orgueil des fruits et des fleurs de la plus rare beauté ; pour moi, qui ne dominais sur rien, je n’avais rien à offrir. Yxtya fait des libations, Xorax brûle des aromates, et bientôt le parfum de leur offrande, porté sur la surface de l’onde, arrive au pied du Dieu des tempêtes ; son trône brille d’un nouvel éclat, les feux qui l’embrasent indiquent la magnificence des divinités, dont l’ardente prière a su les allumer. Néréouden, enivré d’hommages, se montre dans toute sa splendeur ; il paraît sur l’horizon, plus éblouissant qu’un astre, le léviathan lui servait de monture ; ce monstre, la terreur des habitants des mers, soulève dans sa marche la vague, qui se brise sur les rives lointaines ; de sa queue il peut exciter la tempête ; lorsqu’il s’irrite, tout périt devant lui ! Il n’obéissait qu’au sceptre des mers. Le prince suprême qui le conduisait, satisfait de nos offrandes, le quitte avant d’arriver jusqu’à nous : il se présente sur son char de paix, couronné de sa gloire, et entouré de néréides. L’éclat des nymphes qui l’accompagnaient était si éblouissant que l’œil cherchait en vain à les distinguer des rayons du soleil, que réfléchissait l’onde légèrement agitée ; dès qu’il paraît, Yxtya et Xorax se prosternent devant sa face, déposant à ses pieds leurs signes de royauté. Confondus d’admiration à la vue de tant de magnificence, ils demeurent anéantis, et ne se relèvent que lorsque, favorisés d’un regard protecteur, il leur est permis de reprendre leur sceptre. Commandez ici, nous dit ce prince avec orgueil, tout obéira à vos ordres, la mer vous ouvrira son sein, vous y lirez les merveilles de la création, il n’y aura pour vous rien de caché ; en prononçant ces mots, il nous communique mystérieusement sa triple puissance, et plus prompt que l’éclair, il disparaît dans l’espace.

Tout retraçait encore l’éclat de Néréouden, que déjà Yxtya, armé de la nouvelle puissance, commandait à la vague. – C’est à présent, disait-il, que, maître du grand miroir où tout est représenté, je puis montrer à ceux que je protège l’étendue des régions où nous exerçons notre empire. Il frappe la mer de son sceptre, et elle n’est plus qu’un océan de lumière : un ciel de gloire nous couronne, le temps n’est plus ! Je ne suis plus l’être que j’avais connu sur la terre, la multitude des mondes plane dans une de mes pensées, un seul de mes désirs embrasse l’éternité toute entière !...

La face tournée vers l’orient, je vis s’élever une nouvelle aurore ; sa douce lueur renfermait plus que de la lumière ; c’était un mélange de gloire, de félicité et d’amour ! Si telle est l’aurore, méditai-je dans mon ravissement, que sera le jour qui va lui succéder ? J’aperçus alors, sous un nuage qu’avait dissous l’amour, la source de la lumière, et cette source était la mort ! Mais qu’elle était belle, cette mort mystérieuse ! Que de majesté, que d’attraits dans ce centre de beauté, de force et de sagesse !..... Je ne pouvais assez la contempler, un charme inconnu pénétrait mes sens, toutes mes facultés en étaient enivrées ; j’allais expirer d’amour ! Alors un grand bruit se fit entendre, les cieux furent déchirés, et leurs débris servirent à voiler le mystère.

Pendant l’instant inappréciable que cette beauté inconnue était restée sans voile, une vertu céleste avait jailli de son sein, l’espace en était embaumé, et tous les êtres animés et inanimés, attirés par cette vertu sublime, s’étaient élancés avec ardeur de chaque point de l’univers, où ils étaient soit morts, soit endormis, soit en activité. J’entendis un murmure général, et chaque être disait : où est-elle ? où est-elle ? Nous la trouverons, ou nous serons anéantis ! Son parfum nous a enivrés, sa beauté nous a ravis, nous nous sentons pour elle embrasés d’amour ; où est-elle ? où est-elle ? Nous la trouverons, ou nous serons anéantis ! Aussitôt cette beauté innommable, couverte des débris des cieux, se montre à tous les êtres, mais sous son voile elle est d’autant plus horrible qu’elle avait auparavant brillé avec plus d’éclat ; tous les êtres effrayés prirent la fuite, et l’innommable resta seule !.... Or, un glaive exterminateur frappait tout ce qui paraissait devant elle, les étoiles tombaient sous ses coups, l’arbre de la forêt était fauché comme la fleur des champs, la montagne disparaissait comme le grain de sable des déserts, il frappait les animaux, et leur race n’existait plus !

À peine tous les êtres, en fuyant devant le glaive exterminateur, étaient retirés dans leur asile, que le voile qui couvrait cette beauté mystérieuse disparut, et j’entrai dans une nouvelle extase ; tous les êtres animés et inanimés, pénétrés de nouveau de sa vertu céleste, s’élancent pour la saisir, en poussant les mêmes cris d’allégresse. Mais l’innommable se montre sous le voile que lui fournissent les cieux déchirés, et tous fuient encore épouvantés ! C’est ainsi que, dès l’origine des temps, toutes les créatures poursuivent l’innommable, et la fuient lorsqu’elle veut se donner à elles. Cette beauté, inconnue sur la terre et dans l’espace, appartient aux cieux, elle en est la splendeur, elle est la gloire de ses habitants ; mais également éprise de toutes les œuvres de la création, elle pénètre dans les régions les plus basses, comme dans les plus hautes, offrant à tous, et la splendeur, et la gloire dont elle est la source !.... Elle les offre en se donnant elle-même à tous les êtres, mais les enfants de l’amour peuvent seuls la recevoir ! Or, les enfants de l’amour n’appartiennent point au temps ! Comment en seraient-ils les fils, puisque l’amour est immortel ?..... Cependant, si un être peut la saisir sous son voile, il aura trouvé la clef des mystères, et il ouvrira toutes les portes des cieux ; il lui sera donné une couronne inconnue dans le temps !.....

Je continuai à lire ce qui se passait à l’Orient, et je vis que tous les êtres animés et inanimés prétendaient avoir trouvé la clef des mystères, de sorte qu’ils se posaient des couronnes sur la tête les uns des autres, ce qui constitua une multitude innombrable de divinités, qui toutes voulurent se faire adorer ; mais comme il n’y avait point d’adorateur, elles s’adorèrent entre elles, et, de cet hommage réciproque, il résulta que chaque être s’adora lui-même ! Alors, je remarquai autant de cultes différents qu’il y avait d’êtres, soit animés, soit inanimés, qui avaient poursuivi et alternativement fui l’innommable.

Tous ces adorateurs paraissaient ardemment occupés à offrir des sacrifices au temps ou à l’éternité, à chanter des hymnes, à réciter des prières, à élever des autels sur la montagne, et à les multiplier dans la plaine, à bâtir des temples et à les démolir, à détruire des idoles et en sculpter de nouvelles. Au milieu de cette confusion générale, une voix secrète, un bruit confus, faisaient connaître à tous, que celui qui aurait reçu la couronne, serait conduit à l’occident, sur un char de triomphe, où un mystère plus grand encore devait étonner l’univers !..... Et tous les êtres, animés et inanimés, se mettaient en route avec les couronnes qu’ils s’étaient réciproquement données, mais ils suivaient autant de chemins différents qu’ils étaient d’êtres couronnés.

Je me tournai du côté de l’occident pour voir le but où tendaient tous ces êtres ; les nombreux sentiers qu’ils suivaient se réunissaient, se divisaient, puis se réunissaient encore, mais ils ne se confondaient jamais ; de sorte que, même dans leur réunion, ils conservaient leurs limites réciproques. Chacun d’eux portait avec lui ses idoles ; elles étaient toutes de même nature, quoique elles variassent à l’infini par les nuances de leurs couleurs, qui représentaient la sagesse ou la folie, l’abstinence ou le plaisir, l’égoïsme ou la générosité ; et même l’amour !..... Chacun était armé d’une multitude de pinceaux, pour changer à volonté les couleurs, selon qu’elles pouvaient leur être agréables ou utiles, mais nul ne touchait à la nature des idoles !.....

Quelle que fût la nuance que les êtres eussent adoptée, ils se persuadaient toujours qu’elle était la plus belle, qu’ils suivaient l’unique sentier du bonheur, souvent même que seuls ils adoraient le vrai Dieu. Tous ces adorateurs, pour loger leurs idoles, faisaient suivre avec eux, et les temples, et les palais qu’ils avaient eus en Orient. Ils les démolissaient et les rebâtissaient à fur et à mesure qu’ils avançaient, ils refondaient aussi leurs idoles, lorsqu’elles avaient vieilli, ils changeaient leurs noms et leurs vêtements, lorsqu’ils avaient passé de mode, chacun mettait la plus haute importance à ces œuvres de la folie ; tous y attachaient leur bonheur dans le temps, et leur espérance pour l’éternité.

Je cherchais à connaître où aboutissaient les diverses routes que suivaient tous les êtres, et je vis que toutes se terminaient par des précipices qui conduisaient à l’abyme sans fond. Lorsque tous les êtres y descendaient, ils criaient : Victoire ! Victoire ! Le ciel est à nous, nous avons saisi l’innommable de l’Orient ! C’est par elle que nous possédons la source de la lumière, c’est elle qui nous ouvre la porte du mystère d’Occident, c’est elle enfin qui nous en livre les trésors ; et avec eux l’éternelle épouse par laquelle nous devons régner éternellement au sein de la gloire et de la félicité !.....

 En méditant sur l’erreur et la folie de tous les êtres, des larmes amères coulaient de mes yeux, et je demandai aux mondes et à leurs habitants qui m’entouraient, tout sera-t-il donc perdu ?.... Les vastes mystères qui renferment la clef des cieux, les œuvres de la création qui sont appelées au triomphe, n’auront-ils, à leur origine, brillé avec tant d’éclat, que pour servir d’ornement à l’abyme ? Le torrent de mes larmes augmentait et je succombais sous le poids de mon affliction. Alors, ébloui par un rayon de lumière céleste, je perdis de vue tous ces sentiers de l’abyme et tous les êtres qui y marchaient ; j’aperçus dans la plaine d’Occident, sur une montagne majestueuse, une cité d’une richesse et d’une magnificence à laquelle rien ne pouvait être comparé. Ses remparts, d’une hauteur prodigieuse, se composaient de tous les êtres et de toutes les choses. La sentinelle qui les gardait brillait du haut des tours comme le soleil dans sa plus grande splendeur ; son armure était de feu, nul œil ne pouvait la contempler, tant elle était étincelante.

On ne remarquait aucun temple dans cette Cité. L’Éternel, qui n’habite qu’en lui-même, en était le sanctuaire. Nulle langue ne peut exprimer la richesse des palais et des monuments qui l’embellissaient : ces palais paraissaient comme des sources qui répandaient la lumière par torrents ; celle-ci, jaillissant comme une explosion, s’élevait dans l’espace, retraçant, sur tous les points de l’immensité, et la splendeur, et la magnificence de sa source elle représentait partout les merveilles de la Cité sainte ; elle multipliait, à l’infini, son éclat, sa beauté, ses palais, et même ses habitants, de sorte que l’immensité toute entière était devenue la mystérieuse Cité.

Or, la lumière était le vêtement des enfants de cette Cité ; mais loin d’en couvrir la nudité, elle ne servait qu’à développer leur beauté, et à faire briller leur sagesse et leur amour ! Ces habitants célestes étaient les flambeaux de la création ; la lumière qui s’élevait de leur sein, était chargée des vertus divines, et elle communiquait ces vertus aux êtres et aux choses qu’elle pénétrait et revêtait selon le même mode d’après lequel ils étaient revêtus. Alors tout était eux-mêmes multipliés à l’infini, ils étaient les Élohims mystérieux, qui se montrent, qui se parlent, et tout a l’être !...

Au milieu de la Cité s’élevait un palais mystérieux ; sa première salle était l’immensité, la sagesse en faisait l’ornement. Elle était si belle, si éblouissante, qu’elle ne pouvait être vue qu’à travers un voile ; on n’y remarquait point d’habitants ; mais une reine inconnue dans le temps, semblable à une vertu céleste, remplissait son enceinte. Une voix, ou plutôt un écho enchanteur, en répétait le nom ; je voulus le traduire, et je ne pus l’exprimer : sur la terre on la nomme ESPÉRANCE. Mais celle-ci, telle qu’elle est conçue, n’a aucun rapport avec celle dont l’écho répétait le nom ; car elle n’est ni le désir, ni l’ambition ; celui qu’animent ces sentiments n’a jamais connu les vertus des régions de l’amour !....

La seconde salle, semblable à la première, formait le centre du palais ; embellie par les vertus, elle se présentait encore avec plus d’éclat. Une reine céleste, plus incompréhensible que la première, plus pénétrante que la lumière, la remplissait comme un parfum plein de charme ; l’écho redisait son nom, et ma joie était à son comble. Je voulus le répéter, mais je ne pus me faire entendre ; dans le temps on la nomme FOI, mais ce mot n’exprime rien d’éternel. Or, la foi est fille de l’éternité ; tout en elle est mystère !... Elle n’est point une croyance qui nécessite un objet hors de nous ; elle n’est point une lumière qui est le vêtement ou le moyen de la manifestation de l’objet que nous voulons recevoir en nous ; elle est Dieu en nous !

La troisième salle, embrassant l’espace même, dominait sur le palais ; la lumière et tout ce qu’elle éclaire lui servait de parure ; la gloire des cieux, la reine des reines s’exhalait en la pénétrant comme un baume inconnu dont tout était parfumé ; elle servait d’asile à tout !... Mille échos répétaient son nom, mais dans le temps, nul ne peut ni le redire ni le comprendre ; on l’appelle CHARITÉ. Mais comment ce nom pourrait-il la faire connaître ? Les anges des cieux, qui n’osent la contempler, voilent leur face devant elle ; cependant les êtres et les choses sont pénétrés de sa majesté, tout est consumé par l’ardeur de ses feux d’amour ; tout cesse d’être lorsqu’elle se montre ; parce qu’elle est tout !... Comment serait-elle l’amour connu dans le temps ? Celui-ci, inséparable de la jalousie, est la source de la douleur qui naît toujours de la séparation de l’objet aimé, tandis qu’elle ne brille que lorsque par son ardeur elle a tout consommé dans l’unité.

Au milieu de cette salle qui était toute embrasée du feu d’amour, je remarquai une nuée d’une blancheur éclatante voilant une couche plus éclatante encore, et l’écho qui répétait les mystères de l’amour redisait : Là est la couche de l’époux ! là est l’asile du mystère !.... Or, des anges qui veillaient à la porte du palais se disaient entre eux : nous attendons l’époux et l’épouse ; leur couche est préparée ; tout annonce qu’ils sont à la porte ; on frappe ; nous tressaillons de joie, et nous ne les voyons pas venir !....

Je méditais sur la magnificence de la cité sainte ; je planais dans une atmosphère d’amour qui est son élément. Avec toutes les créatures qui l’habitaient, j’étais enivré de délices à un banquet inconnu, mais l’aliment de ces saints lieux ne peut se faire comprendre ; là, c’est l’amour qui nourrit tout, et rien dans le temps ne peut exprimer les œuvres de l’amour !.... Les êtres se pénètrent et se perdent l’un dans l’autre ; c’est à celui qui cessera d’être, pour que son frère existe et jouisse d’un éternel bonheur. –L’agneau fournit sa chair ! Pour tous il versé son sang, et l’agneau, triomphant après avoir tout nourri, se montre dans les cieux au pied du trône sacré, contemplant l’Éternel qui lui redonne la vie pour qu’il puisse encore la répandre.... et la répandre, où l’amour seul peut arriver !... C’est là où le dragon, en dévorant l’agneau, accomplit un mystère que rien, ni dans les cieux, ni hors des cieux, ne peut faire connaître. C’est le mystère de l’amour triomphant de l’abîme, en se plongeant dans son sein !.....

Égaré, perdu dans les délices de l’amour, rendant vie pour vie, substance pour substance, vaincu pour faire vaincre, je reparaissais toujours mille fois plus glorieux !... Je parlai, et tout mon être, en se répandant dans l’espace, se multipliait à l’infini ; il représentait à la lumière tous les êtres et toutes les choses qui l’avaient pénétré en lui servant d’aliment ; tout à ma voix s’élevait comme par une éternelle résurrection. Je répétais ce que j’avais vu, entendu, reçu, et tout se montrait plein de vie et de magnificence, publiant et la gloire et la bonté de l’éternel Créateur !.... car j’étais redevenu son image vivante !....

La lumière, en revêtant toutes les nouvelles créatures qui s’élevaient de mes essences, loin d’ajouter à leur beauté, en recevait au contraire un éclat inconnu ; elle en recevait un attrait qui, en se renouvelant sans cesse, montrait l’universelle création ornée des couleurs et des beautés les plus séduisantes ! Alors l’amour m’indiquait les merveilles infinies que cette lumière est destinée à montrer et dans les êtres et dans les choses.

Cependant l’écho répétait toujours les mystères de l’amour, et je l’entendais redire : L’époux est attendu en ces lieux ; mais comment en serait-il absent, puisque c’est par lui que tout reçoit l’être ? Celui qui pénètre dans la cité sainte, et qui n’a point l’œil pour voir l’époux, dit : L’époux viendra bientôt, et pourtant l’époux est déjà venu !...

Celui qui est aveuglé, redisait encore l’écho, n’aperçoit pas les beautés de la cité sainte ; celui qui a l’œil mauvais voit tout comme son œil le lui montre, et l’abyme et ses feux sont pour lui partout déchaînés. Créatures dégradées, vous qui, enchaînées dans les ténèbres, sentez le mal triomphant dans vos essences, consolez-vous !... Consolez-vous, redisait une voix pleine de charme, que l’écho semblait se plaire à répéter ! L’amour peut, en ouvrant votre œil, montrer en vous-même d’autant plus de vertu et de magnificence célestes que ce mal paraît y exercer plus de ravage. Consolez-vous, enfants de la terre, la nouvelle aurore brille, et à sa douce lueur, il vous sera montré qu’il ne vous manque que la vue pour voir, en vous et hors de vous, l’imperturbable gloire des cieux, et l’éternelle félicité des êtres !... Alors l’écho répétait à voix basse : Si une créature demeurait engloutie dans l’abyme ; si, par une éternelle et constante résurrection, le fils de l’amour ne l’enlevait point en triomphe hors de ce gouffre ténébreux, pour la présenter à son père comme son œuvre la plus pure et la plus parfaite, c’est que l’amour, disait l’écho à voix plus basse encore, c’est que l’amour aurait été vaincu, et l’éternel Créateur ne serait pas le Tout-Puissant !..... Alors mille voix redisaient comme des chants d’allégresse : Le fils de l’amour a éternellement donné sa vie à ses créatures, toutes sont lui-même ! Il n’y a que lui, tout est lui ! L’Éternel n’a jamais engendré que son fils, il est à lui seul toutes ses œuvres ! Seul, il sort de son sein ; seul, il y rentre ! C’est par lui que toute création s’élève du centre universel ; c’est par lui que tout y retourne, il n’y a que lui....

Ravi par tout ce que j’entendais, et plein d’admiration à la vue de la magnificence des parterres qui m’entouraient, je contemplais des fleurs de mille couleurs, embaumant tout de leur parfum ; je voulais retracer la beauté de ces fleurs ; mais comment la faire connaître en les comparant à celles du temps qui sont leur tombeau, ou la cause même de leur absence ? L’une d’entre elles s’élevait sur une tige superbe ; c’était le lys, tout éclatant de blancheur ; le jardinier qui l’avait cultivé disait en admirant sa beauté : une perle sans prix doit y croître pour orner la couronne de l’époux ! Or, le jardinier n’avait pas l’œil ouvert pour voir la perle qui déjà s’y montrait !....

Tant de magnificence ne me fit cependant point oublier les êtres animés et inanimés qui, à une distance infinie de la cité sainte, suivaient leurs sentiers tortueux. Brûlant d’amour pour eux, je retournai à la porte afin de reconnaître si quelques-uns, quittant leur fausse voie, faisaient route pour le saint lieu ; mais hélas ! tous marchaient en sens contraire et continuaient à multiplier les temples de la folie. Cependant un petit nombre, dégoûtés de leurs chemins ténébreux, s’arrêtaient, puis regardaient de mon coté, poussant un soupir à la vue de la beauté de la cité, qu’une lueur céleste leur montrait à travers ses remparts. Mais aussitôt, les adorateurs qui les guidaient, les frappaient par le fer, le feu, ou de leur langue empoisonnée. Alors quelques-uns succombaient sous leurs coups, mais la multitude suivait le torrent qui descendait dans l’abyme ! Or, j’entendis nommer ces faux adorateurs si funestes aux enfants de l’amour ; mais comment les faire connaître sur la terre ? Ne sont-ils pas et les faux docteurs et en même temps ceux qui, dégoûtés de leurs voies, avaient porté un regard réfléchi sur eux-mêmes ! Courroucé contre ces chefs hypocrites, j’allais les maudire, lorsque mon amour brilla de son feu, et pour eux j’offris ma vie.

Mes larmes coulaient avec abondance ; chacune d’elles, en tombant sur la terre, y faisait naître les fleurs de l’espérance, mais de cette espérance qui habite le palais des mystères, et mes larmes étaient changées en joie !... Je détournai la vue de tous les chemins pratiqués ; j’entrevis alors un sentier où personne ne marchait ; une nuée obscure couvrait et son origine et son issue mystérieuses. Il prenait naissance en Orient où j’aperçus la massue tachée de sang, et l’écho redisait encore ce qu’il entendait du mystère. – Le juste, au premier pas qu’il fait dans ce sentier, est frappé de mort par son frère, et le sentier demeure désert ! Alors mon affliction fut si grande que j’oubliai même la magnificence de la cité sainte. Je cherchai à découvrir où aboutissait le sentier, et je reconnus qu’il arrivait au pied du rempart, là où n’existe aucune porte, et le torrent de mes larmes fut augmenté.

Cependant la reine des cieux, la divine espérance, avait parlé à mon cœur ; elle y avait développé un germe enchanteur qui offrait à la lumière étonnée l’une des fleurs de son empire. Embaumé de son parfum, et ranimé par sa vertu, j’écoutais avec un charme inexprimable les mystères que répétait l’écho. – Tu ne vois pas le juste qui continue sa route dans ce sentier, puisqu’il est mort ! Tu ne vois pas le juste dans le cœur de l’enfant de la colère, dans le cœur de son meurtrier, puisque ce meurtrier est son tombeau, ou plutôt la cause de son absence ! Tous les êtres animés et inanimés qui ne reçoivent leur existence que du meurtrier, participent à l’œuvre et à la nature de leur père ; et partout c’est le juste qui meurt !..... Mais regarde cette montagne qui s’élève avec majesté au milieu des temps ! Le juste lui-même n’y est-il point expirant sur l’autel du sacrifice ? Comment y est-il parvenu ? Ses meurtriers ont-ils détruit son esprit ? Et qui accomplit l’œuvre, ou du corps, ou de l’esprit ?..... Ceux qui vivent et adorent en esprit voient le triomphe du juste ; ils marchent sur ses traces ; le juste triomphe en eux, il est eux-mêmes ! Tandis que celui qui vit dans le temps, par son être propre, et pour une gloire qu’il peut concevoir, suit le torrent des êtres qui peuplent les tombeaux, quels que soient leurs jeûnes, leurs prières et le nom du Dieu qu’ils se vantent d’adorer.

Ô mystère ! s’écriait la voix que nul ne pouvait entendre, et que répétait l’écho ! Ô mystère ! l’amour du juste a fait passer sa vie dans ses propres meurtriers, et c’est en eux et par eux qu’il est entré dans le temps, qu’il est descendu jusqu’au fond des abymes ! En se livrant à eux, ne leur a-t-il pas livré les cieux et la terre, le temps et l’éternité ? Il n’a pas même gardé où reposer sa tête ! Il a livré et son épouse et tous ses trésors ! Ici l’écho pouvait à peine être entendu : il redisait les mystères de l’abyme, de ce centre insondable, qui a englouti les êtres, les choses, tout ! Or, nul ne s’élève dans les cieux qu’il ne soit racheté de son sein ; tout est en lui : la gloire, la magnificence, l’éclat même des feux de l’amour, tout lui appartient ! Et la voix expirante de l’écho redisait encore les mystères ! – Les enfants de la colère s’élèvent du sein de l’abyme comme une armée victorieuse, ils vont prendre possession de leur conquête ; ils se présentent à la porte des cieux, elle s’ouvre, et tout leur est livré ! Ô mystère ! hors de ces portes on ne voit que les légions de l’abyme composées de furies noires et effrayantes ; mais aussitôt que la porte est franchie, l’enfant d’amour seul se montre, seul il est éclairé par les nouveaux feux ! Il est lui-même à la tête des légions qu’il a ressuscitées ! Alors, au lieu de furies, tout est créatures célestes. Il anime tout de sa vie, et cette vie qui, dans l’abyme, se trouvait enchaînée, là s’élève seule ; elle dominé sur tout, mais ô mystère ! si, à son tour elle enchaîne, c’est en donnant la liberté !.....

Rien n’était plus admirable à mes yeux que la montagne du sacrifice ; elle semblait s’élever pour placer dans les cieux la victime que repoussait la terre. La gloire du fils de l’amour y recevait un éclat que les cieux ne pouvaient lui donner. Je vis alors, du sein de la montagne entrouverte, s’élever l’épouse triomphante qui traversait l’espace, accompagnée de son époux, et l’écho publiait le mystère de la Vierge éternelle qui, dans la résurrection, rendait à celui dont elle recevait la vie, le corps que ses meurtriers lui avaient enlevé ! Or, la Vierge, comme fille de ces mêmes meurtriers, eu avait la puissance. À jamais inviolable, quoique enchaînée avec son époux dans ses propres destructeurs, elle n’avait point cessé d’être unie à son époux. À la pue du triple mystère de la Vierge, fille, mère et épouse, la voix de l’écho cessa de se faire entendre, nul ne pouvait plus rien saisir de l’éternelle résurrection, et l’Être du temps, abandonné dans sa sphère, disait : tout est perdu, l’abyme seul triomphe !

Gémissant de ne plus rien entendre, déchiré par la douleur en voyant la cité sainte irrévocablement fermée, je cherchai la fleur consolante qui m’avait si souvent rendu la vie, lorsqu’un éclair sillonna le sentier qui conduisait au lieu saint, et je vis le fils de la Vierge ressuscité qui le franchissait d’un vol rapide ; l’espérance le précédait dans sa marche, la foi lui fournissait des ailes, et la charité, qui brillait dans son cœur, portait la clef de la cité. Alors la voix céleste qui publiait les mystères se fit elle-même entendre ; elle annonça le triomphe du fils de l’amour, de ce juste que tout semble avoir banni, et qui, en tout temps et en tout lieu, accomplit continuellement son œuvre. – C’est par lui et en lui que tous les êtres animés et inanimés marchent dans le sentier inconnu. C’est de lui que chacun reçoit la clef de la cité, renfermée en un germe d’amour ; et ce germe, introduit partout, porte avec soi la puissance de produire son fruit ; alors toutes les créatures posséderont la clef ; elles entreront d’autant plus facilement dans le lieu saint que tous les matériaux qui composent ses remparts en sont les portes, et ces matériaux sont les êtres et les choses !.....

À peine la voix céleste avait publié ce mystère qu’un bruit affreux se fit entendre et je me retrouvai sur la mer : la foudre semblait multiplier ses feux ; les deux divinités que j’avais oubliées se précipitent sur moi comme des bêtes féroces excitées par les furies ; elles menacent de me déchirer, elles montrent Néréouden, dont le nom, répété par les vents déchaînés, annonce qu’il vient fondre sur nous comme la plus affreuse tempête. – Porté sur son terrible Léviathan, il va tout exterminer. Il nous accuse d’avoir violé les secrets de son domaine, d’avoir trahi.... Déjà la vague nous couvre, elle nous sépare. Les dieux, par leur puissance, résistent à sa furie ; seul, je suis enlevé et ballotté par les flots ; mais qu’il est funeste, un pouvoir imparfait ! Les Divinités n’évitent la lame qui se brise devant leur sceptre que pour tomber sous la dent du léviathan dont la gueule entrouverte les engloutit pour être éternellement enchaînées dans l’abyme sans fond. Plus heureux qu’elles, après avoir cessé d’être dans le temps, je m’endormis paisiblement dans le sein de l’éternité !......

 

 

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER CHANT.

 

 

 

 

 

 

 

LE

 

 

FILS DE LA LUMIÈRE

 

DANS L’EMPIRE DE SATAN.

 

 

 

 

ORIGINE DES ÊTRES.

 

 

 

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DIEU TOUT ET EN TOUT.

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CHANT PREMIER.

 

 

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Ici tout est mystère ! L’Éternel parle, et l’abyme tremblant obéit à son ordre. Les ténèbres effrayées fuient à sa voix, les voiles se déchirent ; la mort n’ose se montrer ; le temps n’est plus !.....

Englouti dans le sein des mers, j’avais cessé d’exister, mais par la mémoire éternelle qui se rappelle le passé comme l’avenir, je conservai l’impression du léviathan dévorant les anges de Lucifer. Un sentiment inexprimable m’indiquait cette race puissante rentrant toute entière, par ce gouffre insondable, dans l’éternel abîme !

Comment alors définir mon être ? Où était-il ? Sur quelle base pouvaient se fixer mes pensées ? Vers quel but pouvaient se diriger mes désirs ? La mort avait accompli son œuvre, et la mort n’était plus ! Or, elle n’est plus lorsqu’il n’y a plus rien de mortel ; c’est un instrument que le Tout-Puissant brise après s’en être servi ; cependant, et le créateur, et l’œuvre, et les moyens qu’il emploie, tout est éternel !....

Déjà les tempêtes accumulées sur les tempêtes avaient dispersé mes débris sur tous les hémisphères, et les êtres et les choses, en les recevant pour aliment, étaient animés de la vie que je venais de quitter. Mes essences, pénétrées du feu d’amour, planaient sur la surface des grandes eaux ; pressées par les vents de l’éternité, elles se répandaient dans l’espace et hors de l’espace ; elles embrasaient tout de leur feu ! L’œuvre était accomplie, chaque puissance avait réclamé ce qui lui appartenait ; la terre, mon corps ; les astres, mes facultés ; les cieux, mon esprit, et l’abyme, mon éternelle racine.

La race entière de Lucifer, frappée de mort, pour avoir laissé pénétrer un germe étranger dans son sein, était successivement descendue dans les tombeaux ; l’univers dépeuplé demandait de nouveaux habitants, il présentait les éléments des êtres, mais il n’existait point de flambeau pour allumer la vie, et l’abyme allait tout engloutir ! Tout, jusqu’aux tombeaux, allait disparaître dans son sein, lorsque Satan le grand dominateur étendit son sceptre de feu, d’orgueil et de colère : tout reçut la vie ! il fut le père des êtres et des choses !

Mes essences, rendues étrangères au temps par le feu d’amour qui les dominait, étaient poussées sur tous les points de l’univers ; aucune puissance n’osait leur fournir un corps pour les enchaîner, et elles demeuraient errantes. Cependant la terre les réclamait pour embellir ses enfants ; la nouvelle race frappait aux portes de la vie, et ces portes lui étaient ouvertes ; mes essences s’y présentaient pour commander un être selon leur nature ; mais l’esprit du grand monde, épouvanté des formes que tendait à déterminer leur feu d’amour, les rejetait avec frayeur. Elles n’en étaient pas moins agissantes et, faute d’être reçues par une seule créature, l’éternelle justice leur permettait de s’introduire insensiblement dans toutes, répandant le germe d’amour qu’elles renfermaient, dans chacun des états de la création..... Or, les siècles multipliés par les siècles achevaient d’accomplir un temps, la nouvelle race avait vieilli, elle avait vieilli dans l’angoisse et dans la douleur, car le feu d’amour introduit en tout par mes essences, avait brûlé dès l’origine des êtres et des choses.

 Cependant Lucifer n’avait point été banni du temps ; relégué dans les astres, il était le plus puissant satellite de Satan son vainqueur. Il domina par son esprit et sur la terre et dans les hautes régions. Partout où il étendait sa puissance, il prouva qu’il n’avait rien perdu de sa primitive splendeur ; il prouva que seul il pouvait éclairer sur les mystères des cieux, de l’abyme et du temps ! Il prouva enfin que seul il dominait sur les cultes connus dans le monde et par le monde, et que les Dieux qui y étaient adorés lui devaient tout leur pouvoir.

Satan, le prince universel, toujours victorieux par la colère, d’une main puissante protégeait son empire, et l’amour ne pouvait y paraître. Il avait vu la chute de Lucifer, il avait vu le feu qui produisit cette chute et, quoiqu’il ne connût point sa nature, il repoussait tout ce qui paraissait lui être semblable. Son triomphe cependant ne l’empêchait point de sentir la douleur ; son angoisse était égale à celle occasionnée par une défaite. Il n’entendait point sans terreur les gémissements de ses enfants ; leurs larmes amères lui indiquaient leurs souffrances ; chacun l’interrogeait sur la cause de son affliction, et il ne répondait que par l’illusion, l’espérance incertaine, ou la mort !

Quoi ! Satan lui-même ignore la cause du mal qui afflige les siens ; il ne peut leur faire connaître d’où provient leur douleur ! Il veut néanmoins les calmer, mais en leur prouvant qu’aucun autre feu que celui de l’égoïsme ne peut entrer dans son domaine, il ne fait qu’augmenter le torrent de leurs maux.

Ô douleur ! bienfait inapprécié, celui que tu dévores te repousse avec effroi ; il est sourd à la voix de la sagesse qui lui crie : Ce mal que tu abhorres est l’envoyé du ciel ; il est la flamme qui, attisée par l’amour, consume le tombeau du fils de la lumière pour que celle-ci brille dans le monde ! Le sage qui écoute la voix divine s’abreuve de douleur, il se nourrit d’affliction, sa vie se passe dans les larmes ! Mais et les biens et les maux qu’il reçoit, tout lui vient du ciel, il ne met point la main à l’œuvre de l’Éternel ; il sait qu’enfant de Satan, il ne peut travailler qu’à la gloire de son père.

Satan, pour mieux assurer sa victoire, ordonne à Lucifer de redoubler l’éclat de ses feux, et de placer ses anges comme des sentinelles vigilantes à toutes les portes du monde ; or, ces portes sont les astres qui nous éclairent, tout ce qui arrive dans le temps doit les traverser pour n’en ressortir que vêtu de leur lumière, c’est-à-dire, des ténèbres. Bientôt Satan, Lucifer, et le monde, tous crurent au néant de l’amour, et les sentinelles, endormies sur leur armure, abandonnèrent leur étendard ; les portes de l’univers, restées sans gardes, permirent l’entrée à une puissance étrangère ; je parus dans le monde !...

Entrée mystérieuse des êtres dans le temps, que tu es inconnue, que tu es difficile à décrire ! Un voile épais les couvre à leur naissance, un cachot ténébreux les ravit à eux-mêmes ; enfants du temps, ils ne reçoivent de facultés que de cette région, et rien ne peut les instruire sur leur état primitif. Celui que la sagesse éclaire tremble à la vue de la muraille épaisse qui l’environne ; dans son désespoir, il s’écrie : nul n’est jamais sorti de ces lieux, puisque la chaîne qui l’y retient est lui-même !

Enfant de la nouvelle race, je reçus un corps dans le monde ; mon père se nommait Arham ; grand prêtre des adorateurs du feu, il habitait les temples et les palais ; brûlant d’amour pour son Dieu, il me fit élever dans les sanctuaires où je fus voué au culte. Mon premier lustre fut confié à un être dont la tendresse me laissa les plus douloureux regrets ; à peine pouvais-je répondre à son amour qu’il fallut passer en des mains étrangères, et mon cœur fut déchiré. Ozerah, jeune adepte, chargé de ma première éducation, aimable autant que sensible, s’efforça de me faire oublier l’objet de ma première affection, mais ses soins ne faisaient qu’augmenter ma tristesse. Le dernier baiser de celle qui m’avait nourri brûlait encore sur mes lèvres, je sentais sillonner sur mon sein les larmes qu’elle y avait versées en me quittant, j’ouvrais ma tunique pour en voir les traces, mais le feu qui consumait mon cœur les avait absorbées et, dilatées par son ardeur, elles s’exhalaient en soupirs ; cependant, à force de caresses, mon jeune guide parvint à me plaire ; il m’inspira l’amour de ses leçons. En me parlant des hommes, il me les représentait comme d’immenses troupeaux d’animaux sauvages que les rois enchaînent par des lois sévères, que des sages initiés aux mystères d’en haut conduisent dans les temples pour adorer des Dieux qu’ils ne pouvaient connaître que comme des idoles absurdes ! Prosternés sur la poussière aux pieds de ces puissances illusoires, ils se forgeaient eux-mêmes des chaînes mille fois plus pesantes que celles que pouvaient leur donner et la vraie vertu et la puissance des rois. Lorsque tu cesseras d’être au rang de ces animaux, me disait-il en versant des larmes sur la race humaine, lorsque tu seras né de nouveau pour devenir homme, tu seras envoyé sur la terre au milieu des nations, pour les rappeler de leur erreur par ta sagesse, et pour leur enseigner la vertu en la pratiquant toi-même.

Mon second lustre accompli, il fallut quitter Ozerah qui m’était devenu si cher, et passer sous un système de vie tout différent. Il me dit un jour en s’élevant au-dessus de lui-même, puisant dans sa sagesse une fermeté que lui refusait son cœur : il te faut un père qui puisse t’enseigner à vivre, ou plutôt qui puisse te donner la vie, afin que ton cœur sache aimer sans faiblesse. Tu es appelé au plus haut degré d’initiation, je tremble et me réjouis en même temps à la vue des épreuves qui te sont destinées ; tous mes vœux sont que tu deviennes une de ces lumières du monde, dont les cieux paraissent si avares, et que pendant trop de siècles ils refusent à la terre ! En me parlant ainsi, il me conduisait hors des lieux qu’il avait su me rendre si chers. Il y avait longtemps que nous marchions en suivant des labyrinthes inconnus, lorsque nous entrâmes dans une région où jamais la lumière n’avait pénétré. Mon aimable guide, pour me conduire, alluma un flambeau qu’il plaça sur sa tête. – Le chemin est périlleux, me dit-il en m’embrassant, tu ne pourrais soutenir la vue du danger, je vais te couvrir les yeux, car ton cœur a plus de courage que ton corps n’a de forces ; suis-moi, n’abandonne jamais cette chaîne d’or dont je te remets l’anneau, sers-toi de ce bâton de fer pour affermir tes pas chancelants ! – Je voyageais ainsi à travers les ronces et les épines, gravissant des monts et redescendant au fond des précipices. Nous arrivâmes enfin en un lieu éclairé par le soleil, dont quelques rayons pénétraient faiblement sous les plis de mon voile. Frappé d’une voix étrangère, je me sentis saisi par une main glacée à l’instant où mon ami me couvrait de baisers, et me pressait sur son cœur pour me faire ses derniers adieux. Resté seul avec l’inconnu qui devait me conduire dans ma nouvelle demeure, je le suivis d’un pas ferme quoiqu’ému jusqu’aux larmes ; malgré mon voile, j’aperçus que j’entrais sous d’immenses portiques ; une barrière s’ouvre, elle se referme ; mon bandeau tombe, et je vois la lumière. Je me trouvais dans un sanctuaire où tout paraissait imposant ; l’étranger qui m’avait conduit était un vieillard vénérable, revêtu d’habits pontificaux. L’encens formait sur l’autel un nuage ondulant, mille lampes ardentes éclairaient ce lieu des mystères ; j’étais placé dans une urne entourée d’aromates enflammés ; une fontaine répandait sur ma tête son eau bienfaisante ; l’urne, en se remplissant, me lavait des fautes de ma jeunesse ; les feux dont j’étais environné me purifiaient des taches de ma naissance. Le vieillard, après avoir prié avec ferveur, après avoir offert un holocauste sans souillure, brûlait des parfums dont la fumée épaisse formait autour de lui un voile impénétrable. Ceux qui jusque-là avaient pris part à la cérémonie, se prosternèrent. Alors il prononça à voix basse le vœu sacré. Il me prit ensuite dans ses bras en me nommant son fils ; tu m’appartiens, me dit-il, je t’ai engendré au milieu du feu et de l’eau. Un vêtement nouveau, brillant d’or et de pierreries, m’était préparé. Mon père me conduisit au pied de l’autel pour y demander l’esprit de l’Éternel. Alors mille voix se font entendre, les initiés célèbrent avec allégresse ma nouvelle naissance, la voûte du temple retentit de leurs chants. Un concert harmonieux succéda aux actions de grâces, et je fus conduit par un nombreux cortège au palais où je devais habiter. Je reconnus en entrant l’être bienfaisant qui avait soigné mon enfance ; je me précipite dans ses bras ; il m’accable de baisers ; j’en partageais toute la douceur ; mais j’ignorais encore que cet être était ma mère. – Je ne te nomme pas mon fils, me dit cette mère tendre en me jetant un regard plein d’amour ; ce sage qui d’un œil sec te contemple, indiquant Arham, ne peut te donner ce titre, tu nous dois une trop funeste existence ! Considère ce vieillard, lui seul peut se nommer ton père ; il t’engendra dans la douleur, il t’engendra de l’esprit pour être immortel, et non comme nous qui, pour te donner la vie, ne t’avons fourni que le germe de la mort !

Animé de mille sentiments divers, je ne sortais des bras de Zépheza que pour me jeter dans ceux d’Arham qui, me recevant avec bonté, m’indiquait celui que seul je devais nommer mon père. La sagesse chez lui, en combattant le sentiment, fixait les bornes de son affection, mais il n’en était pas moins tendre. Partout où je tournais mes pas, je rencontrais des êtres aimants. J’étais comblé de caresses. Entouré par des enfants de mon âge, je recevais leurs baisers ; tout faisait naître en moi l’amour le plus tendre, mais je ne pouvais les nommer ni mes frères, ni mes sœurs, quoique la plupart fussent les enfants d’Arham.

Avec mon troisième lustre, je commençai une nouvelle existence, tout pour moi était nouveau, chaque objet me faisait naître ; je goûtai la vie avec des charmes que je ne puis exprimer. Mes instants étaient partagés entre les leçons de sagesse que je recevais de Zéréhan mon père d’initiation, et entre les sciences et les arts qui m’étaient enseignés sous les yeux de la tendre Zéphéza. Les jeux, les fêtes et les plaisirs auxquels Zéréhan semblait prendre part employèrent une partie de mon temps. Ce père plein de bienveillance partageait ma folie pour me faire partager sa sagesse. – Tu dors, mon fils, me répétait-il souvent ; la pompe qui t’entoure n’est qu’un rêve séducteur ; bientôt tu t’éveilleras, et de toutes ces grandeurs, de tous ces spectacles magnifiques, il ne te restera qu’un vague souvenir ! Tu bois à longs traits le lait de l’enfance, sa douceur te séduit : je choisis quelques instants, au milieu de tes plaisirs, pour verser dans ta coupe le vin de la force et de la sagesse, afin que tu ne t’endormes point du sommeil de la mort. Les beaux arts que tu cultives avec tant de fruit t’accompagneront à ton réveil ; enfant de la terre, ils voudront te fixer près de leur mère ; mais que tu seras grand, ô mon fils ! si, loin de te laisser captiver par tous ces trésors, c’est toi qui les enchaînes, si tu les ravis à l’abyme, au lieu d’y rester enfoui avec eux ! Que ne puis-je te développer nos mystères ! Que ne puis-je te les faire comprendre ! Écoute ce que mes lèvres peuvent en exprimer : celui qui sait quitter la terre, lui-même, tout, franchit les portes du ciel ; il est comme celui qui s’éveille d’un long sommeil, que des rêves ont embelli ou troublé ; il quitte le fantôme d’être qui les a présidés pour revivre dans celui que le sommeil avait éteint ! Si, en langage du temps, je pouvais te dire quels sont les trésors que tous les êtres acquièrent dans le sommeil du temps, je pourrais te faire comprendre ce que seront les sciences, les arts, et toutes les grandeurs de la terre pour le sage auquel il sera donné de les transplanter dans les cieux. Oh ! que le riche, le sage et le savant qui entrent dans ces régions leur apportent de gloire ! Ils les embellissent des dépouilles de l’abîme, et ces dépouilles sont des trophées qui brillent avec d’autant plus d’éclat que celui qui les présente pour fruits de sa victoire a été plongé par la folie et la vanité de son existence dans les antres les plus reculés de l’abyme. Ô mon fils ! tu tressailles d’allégresse, l’amour des combats anime ton ardeur guerrière ; tu ne vois que la victoire, et tu ne connais pas encore la nature de ton ennemi ! Si je te le nomme, cet ennemi, je ne te le ferai point connaître. Le puis-je ? Te l’indiquerai-je en tout ce que tu peux connaître en moi ? Te l’indiquerai-je en toi-même ?... Tant que celui qui rêve est endormi, son fantôme d’être existe, et tout pour lui est illusion, et si le fantôme se montrait à son réveil, c’est qu’il dormirait encore. Or, l’Être du temps est le fantôme qui n’arrive point à l’éternité !... Où sera donc la victoire ? où est celui qu’embelliront les trophées ?.... Après avoir essayé de te dire quelque chose de la magnificence des dépouilles de l’abyme, au-delà des portes des cieux, te parlerai-je de ces mêmes dépouilles lorsque, récoltées sur la terre par les enfants de la folie, elles refranchissent avec eux les portes de l’abîme ? Te les peindrai-je avec tout ce qu’elles ont d’horrible à cette source insondable ? Non, mon fils ! J’affligerais ton âme, je ferais couler tes pleurs, et je ne saurais te consoler ; la sagesse, en t’instruisant, sèmera en ton cœur la consolante espérance !... C’est ainsi qu’au milieu des plaisirs, Zéréhan me donnait les plus salutaires instructions, et je quittais tout pour l’entendre.

Mon quatrième lustre n’était point encore commencé que je pressais déjà mon père pour hâter l’instant où je devais quitter les grandeurs et les richesses de la terre ; je me dépouillai avec joie de mes habits somptueux pour revêtir ceux de la pénitence. J’abandonnai sans regret un séjour où j’avais goûté tous les plaisirs, tous les charmes de la vie, et, seul avec le sage Zéréhan, je descendis dans le temple des mystères creusé sous les tombeaux, pour me livrer au culte austère du feu.

Lieux solitaires ! souterrains redoutables dont les voûtes ne sont jamais frappées par la voix des humains, vous avez un langage muet, mille fois plus éloquent que la vaine parole ! Ce ne sont point les hommes qui ont gravé les mystères qu’on lit dans votre enceinte ; ce ne sont point les facultés de l’Être du temps qui comprennent les préceptes que la sagesse enseigne dans le silence et les ténèbres, et que seuls vous paraissez offrir ; tout vient de l’esprit et s’adresse à l’esprit !...

Mon père, après avoir jeûné et prié pendant sept jours, couchant sur la cendre et gardant le plus austère silence, me dit avec une fermeté qu’il ne m’avait point encore fait connaître : Enfant de la poussière, je te quitte sur la poussière ! il faut que je t’abandonne pour un temps ; ma présence ne te saurait être utile ; je ne puis t’enseigner que l’erreur ; mes lèvres ne sauraient proférer que le mensonge ; en demeurant avec toi, je ne pourrais que t’enchaîner dans le domaine de la mort. Ô mon fils ! la parole et perdue ! Le sage doit la chercher nuit et jour ; si un seul peut la trouver, l’univers changera de face, car la parole est Dieu ! Alors l’Éternel, en pénétrant dans le monde par le cœur du sage, parlera seul, puisqu’il est seul la parole ! Et le temps, la mort, tout ce qui est connu, cessera d’être ! Avec de nouvelles créatures, on verra s’élever nouveaux cieux et nouvelle terre !... Le sage qui sait se taire laisse parler l’Éternel, dont tout ce qui existe dans le temps et hors du temps est à jamais l’expression. L’insensé qui se répand en discours s’élève continuellement de son âme pour se perdre dans l’espace, et sa parole donne l’être à tout ce qui existe dans le domaine de la mort. Or, l’insensé seul pénètre dans ce monde ; il n’y a de porte ouverte que pour lui, et les êtres et les choses sont l’expression ou le vêtement de ses paroles. Dès lors, tout est vanité, erreur et néant !

Écoute encore, ô mon, fils ! celui que la sagesse éclaire chasse par son silence la mort de son domaine, et on la verrait s’éteindre si l’insensé, par ses discours, ne lui fournissait une pâture. Déjà nos sages ont montré son impuissance ; elle ne frappe qu’avec lenteur, mais elle frappe !... Le sage, au lieu de s’abreuver de délices et de se nourrir de fruits exquis, boit à la source de l’amertume ; il ne prend sa nourriture que trempée de sa sueur ; là, il trouve la vie, là il trouve l’immortalité ! Il n’approche jamais la coupe de ses lèvres sans y avoir fait couler par ses prières le malheur qui déchire les peuples, et il en boit jusqu’à la lie afin de tarir le torrent de leurs maux ! Médite, ô toi que je nomme mon fils, quoique tu ne puisses l’être que lorsque je ne serai plus ! médite sur l’existence des humains ! Elle paraît ne leur être donnée que comme un moyen de souffrir. Tout ce qui a vie porte avec soi la source de tous les maux, la racine de la douleur. Confondu en apercevant la nature de ton être, contemple cette source ; elle est toi-même ! Expose-toi donc, jour et nuit, au bien suprême que nous adorons pour que son feu te consume et t’anéantisse, pour qu’avec toi, le mal, l’erreur et la mort, tout soit détruit ! Alors l’auguste vieillard, après m’avoir donné sa bénédiction, après m’avoir indiqué la retraite de l’espérance, se retira en me laissant seul au sein des plus affreuses ténèbres. Non fils, me dit-il encore, si ton corps est dans l’obscurité, ton esprit habitera la lumière !...

Je méditai longtemps sur ce que je venais d’entendre. Je rappelai à ma pensée les leçons également précieuses que j’avais reçues au milieu des plus vifs plaisirs, et mon âme, avide de souffrance, de jeûne et de prière, m’entraîna au-delà des limites qui m’avaient été indiquées. J’inventais de nouveaux supplices, je ne buvais que de l’eau bourbeuse, je disputais quelques racines amères et dégoûtantes aux insectes et aux reptiles venimeux ; ma couche était un amas de cendres ; je s’avais pour me couvrir qu’un manteau grossier, tissé de laine et de ronces entrelacées. Mon sommeil, souvent inquiété par le vol des oiseaux nocturnes, était encore plus souvent troublé par la cuisante piqûre du scorpion ou par le dard empoisonné du serpent qui faisait couler dans mes veines son mortel venin. Éveillé par la voix bienfaitrice de la douleur qui m’annonçait que l’inexorable mort voulait pénétrer dans mou sein, je me levais pour verser sur mes plaies la vie contenue dans le suc de quelques plantes bienfaisantes, ou je repoussais la mort qui voulait me dévorer en lui opposant la vie que j’arrachais à l’animal même qui m’avait déchiré.

Mon père me visitait souvent dans ce séjour de la douleur ; souvent en m’éveillant je le trouvais prosterné près de moi ; il venait panser mes plaies, sécher mes larmes, ou me consoler en me parlant de nos mystères, des Dieux et de la vertu. Les ténèbres qui m’environnaient n’étaient affaiblies que par un léger crépuscule qui m’éclairait tous les jours à midi. Le jeûne, la douleur et l’insomnie doublaient encore la longueur de mes nuits, et cependant mes cinq années d’épreuve s’étaient écoulées comme celles que j’avais passées au milieu des plaisirs et de l’abondance. Un jour Zéréhan se présente à moi, vêtu comme une victime destinée aux sacrifices. – Suis-moi, dit-il, en me couvrant d’un voile épais, et me guidant d’une main tremblante, viens assister à un grand sacrifice ; joins tes prières aux miennes pour que l’Éternel nous soit propice ! Viens, ô mon fils, être témoin du jour le plus heureux de ma vie ! – Bientôt le parfum des aromates, pénétrant sous mon voile, m’annonce l’approche des autels. Mon père, après avoir gardé un long silence, l’interrompit tout-à-coup. – Saisis ce glaive, me dit-il, en me pressant avec ardeur ; les Dieux t’ont choisi pour immoler la victime, lève le bras et frappe avec violence ! Que ta main, passée dans cet anneau d’or, se laisse guider par la chaîne qui le dirige, obéis aveuglément aux Dieux ! – Mon père, que vais-je frapper ? – Que t’importe ? les Dieux ont-ils besoin que tu choisisses un holocauste, que tu entres en leur conseil pour leur donner ton avis ? Se contenteraient-ils d’une victime de ton choix, dont ton œil aurait fixé la forme, ou ton intelligence conçu la beauté ? Oh ! qu’elle serait impure ! si ton être temporel pouvait la comprendre, elle serait moindre que lui !..... Mais quoi ! tu trembles, ta main mal assurée refuserait-elle d’obéir à ton père, aux Dieux qui te commandent ? Lâche ! tu crois être toi-même la victime que tu vas frapper, tu te vois en elle et tu n’oses l’immoler ! – Mais, mon père, si c’était une victime humaine ? – Si cela était, mon fils, et que tu lui fusses étranger ; si, en la frappant, tu voyais une proie assurée, avec quel plaisir tu plongerais dans son cœur un fer assassin !... Es-tu meilleur que ton frère qui, à l’entrée de la forêt, attend son semblable pour lui ravir lâchement une dépouille incertaine en lui arrachant la vie ? Es-tu plus sage que le guerrier qui, au milieu des combats, enfonce sa lance meurtrière dans le sein de son frère ? Il voit avec plaisir couler son sang ; il voit ses mânes errants qui planent dans l’espace, il les entend sans pâlir, le maudire et le vouer à la vengeance céleste ; la fausse gloire l’entoure de son bandeau, il reçoit la couronne de la victoire, cachée sous un feuillage illusoire ; ayant le fol honneur pour bouclier, il peut, dans le temps et jusqu’à ce qu’il s’endorme dans le tombeau, braver les malédictions de sa victime, ainsi que la vengeance des Dieux !... Mais tu le sais, ô mon fils, s’il a pu donner la mort à son frère, c’est qu’il a su en faire un ennemi, c’est qu’il a déchiré le voile miséricordieux qui lui cachait que la haine était le seul sentiment qu’il pût posséder dans le temps ! Or, il a brisé par la colère le lien indestructible de fraternité ; il a ouvert l’abyme sous ses pieds ; il y descend avec la victime qu’il y précipite ; il y arrive avant elle et avant elle encore il y est déchiré par mille angoisses ! Le lien de frère n’a point été rompu, ce lien est une œuvre de l’Éternel !... Cependant les hommes, pour consoler dans le temps ce guerrier orgueilleux, lui accordent les honneurs du triomphe ; la renommée infidèle et vagabonde publie ses hauts faits ; les humains, dans leur folie, admirent sa vaillance, mais la sagesse le confond !..... Ici, mon fils, ce n’est point pour assouvir une vengeance coupable que les Dieux t’ordonnent de frapper ! Si tu hésites de sacrifier à l’Éternel une victime étrangère, que feras-tu lorsqu’il te sera commandé par la sagesse de t’immoler toi-même ?... – Ému par un tel discours, menacé du courroux de mon père, je lève une main malgré moi affermie, je la presse contre l’anneau qui me guide, le coup part, mon voile a disparu et la victime est à mes pieds ! Quoi ! j’ai reconnu mon protecteur avant de le frapper et ma main parricide ne s’est point arrêtée ! j’ai enfoncé dans son cœur un fer criminel !.... D’un regard morne, je contemplais mon père expirant ; son œil encore ouvert semblait ne retenir la vie que pour la verser dans mon âme. Je me précipite sur lui, je couvre de mes baisers ses lèvres froides et mourantes ; je pousse un cri, je veux panser sa blessure ; mais une main puissante m’entraîne ; on m’arrache du sanctuaire ; on m’accuse de parricide ; on me conduit devant des juges qui frémissent au récit de mon crime : ils refusent de m’entendre, ils refusent de me juger. – Il n’appartient qu’à Dieu seul de punir ton attentat, me dit le plus âgé d’entre eux. Nous ne sommes point ici pour venger l’innocent ; si l’innocent est animé par la sagesse, il est au pied du trône de la justice plaidant la cause du coupable, c’est lui qui dicte la sentence ! Nous ne sommes point ici pour punir le coupable ; animés par cette même sagesse, nous devons le protéger dans la crainte qu’il ne périsse dans son crime ; par un châtiment paternel nous lui ouvrons une porte au ciel sur le bord même du précipice qui il s’est creusé, et qui devait le conduire à l’abyme ! Mais la nature de ton crime est telle, la voix qui te condamne s’élève avec tant de force, qu’elle nous empêche d’entendre l’innocente victime qui veut te justifier ; nous ne connaissons aucune route à t’indiquer qui puisse te ramener de l’abyme et te conduire vers les cieux que tu as fermés ; nous ne pouvons que te bannir à jamais ! Gardes ! s’écria-t-il, que, chassé de sa patrie, il ne soit frappé par aucun d’entre vous ! Son sang, en coulant sur la terre, y ferait naître des fléaux ; qu’il vive !.... À moins que les Dieux, en le livrant à quelques monstres des forêts pour assouvir leur soif ardente, ne veuillent en délivrer la terre !.... Les gardes, en me conduisant sur les limites de l’empire, ne m’adressent jamais la parole ; là elles me quittent et me saluent avec un regard de mépris et d’indignation !....

 

 

 

 

 

 

CHANT IIe.

 

 

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ACCABLÉ de douleur, succombant de fatigue, j’errais tristement sur un sol étranger. Zéphéza semblait me suivre dans les forêts les plus sauvages ; dans les déserts, je retrouvais Ozerah, d’ami de mon enfance ; il me répétait ses leçons : « Je tremble et me réjouis en même temps à la vue des épreuves qui te sont destinées. » Les plus doux souvenirs venaient alors soulager mon cœur ulcéré ; mais bientôt m’éveillant comme d’un songe, je ne voyais plus que mon père expirant. Son corps étendu devant moi me reprochait mon crime ; je n’entendais plus sa voix éloquente, lorsqu’elle me força à lui porter le coup fatal ; je ne voyais que son cœur déchiré et ma main parricide ! Je le voyais lui-même me suivant dans les plaisirs ; je le voyais couché sur la cendre dans le temple du mystère, partageant avec moi une racine desséchée, et mes larmes coulaient par torrents.

Arrivé sur le sommet d’un mont élevé, je contemplais et la terre que je venais de quitter et celle que j’allais parcourir ; je méditais sur le temps, sur la mort et sur l’éternité ; j’interrogeais nos mystères, je demandais aux Dieux de m’instruire ; mais le ciel, comme s’il eût craint de me consoler, me refusait ses lumières ; également banni des cieux et de ma patrie, repoussé du sol même qui me portait, je n’avais pour asile que la douleur. Mes larmes glacées ne roulaient plus dans mon œil ; mes membres immobiles refusaient de me porter. Couché sur la poussière, je voyais la mort, enviant sa proie à la souffrance, me menacer de ses coups ; elle me parut aimable ; son sein entrouvert se montrait comme le tombeau du malheur ; je méditais sur ses bienfaits et sur son pouvoir. Cependant l’amour des êtres qui m’étaient chers avait enchaîné en moi une étincelle de vie ; mon cœur battait encore, et j’étais retenu dans le monde. L’amour, disais-je alors, est donc plus puissant que la mort ! Mais le néant du temps s’offrait à moi, et je reconnaissais la vanité de tout ce qui pouvait lui appartenir ; or, l’amour qui m’animait, et la mort qui voulait m’éteindre étaient les enfants du temps !

L’éternité, que je ne pouvais comprendre, se présentait comme un mystère ; insensé ! je lui demandais un asile et rien de connu en moi ne pouvait y arriver, rien dans le monde ne pouvait m’y conduire ! La mort le pouvait-elle ? N’en est-elle pas bannie ? Mon amour, qui ne se nourrit que de ce qui appartient au temps, et de ce que mon intelligence peut comprendre, y pénétrera-t-il davantage ?... Serait-ce par le secours des Dieux que j’ai invoqués jusqu’ici ? Mais je ne les vois plus que comme d’impuissantes idoles ; leurs cultes pompeux et leur morale sublime n’ont pas fait naître en moi une seule vertu qui appartînt à cette éternité pour laquelle je soupire ! Par quelle portion de moi-même puis-je donc y pénétrer ? Là, je demeurais confondu ! Le néant seul me présentait son gouffre entrouvert, il n’y avait pour moi plus de Dieu, plus de vie éternelle !... Alors une voix secrète se fit entendre à mon centre de vie, une parole de vérité fut parlée en moi, mais tout me demeura inconnu. C’est un langage que je ne pouvais comprendre.

Le germe d’amour céleste que renfermaient mes essences, et que les faux cultes avaient comprimé jusqu’alors, fut développé par un esprit étranger au temps, bien qu’il plane partout dans l’espace et hors de l’espace. Ce germe ayant produit son fruit, un nouvel être reçut la vie, et ce nouvel être était partout où je n’étais pas, son élément était le feu d’amour éternel, et ce feu consumait tout ce qui n’était pas le nouveau né ! Or ce nouveau né était le fils de l’Éternel. Alors tout en moi tressaillit d’allégresse. Les feux de l’amour, en détruisant la sagesse du temps, firent briller celle qui appartient à l’éternité afin qu’elle publiât le mystère. L’amour, disait-elle, l’amour seul appartient à l’éternité ; seul, il peut y transporter les êtres du temps ; il peut seul les garantir des feux brûlants de l’abîme !

Le voile qui me cachait la vérité ayant été détruit par le feu d’amour, je reconnus l’illusion de tous les cultes de la terre. Celui qui adore, me disait la sagesse, aime le Dieu inconnu, il ne le nomme point, et ne le prie point sous la forme d’une idole impuissante, mais il l’aime dans ses œuvres ; l’univers est le temple où il adore ! Son semblable, image du Créateur, est pour lui comme Dieu lui-même ; il l’aime, il le chérit, il ne voit que sa gloire, il ne respire que pour sa félicité ! L’idolâtre, me répétait encore la sagesse en soupirant, l’idolâtre est celui qui détruit l’amour en s’aimant lui-même ; alors soit que ses désirs se portent vers le temps, soit qu’ils se portent vers l’éternité, il comprime l’œuvre de l’Éternel dans le cercle infiniment étroit de l’ipséité, le néant !...

La sagesse continuait à publier les mystères de l’amour, et tout en moi était dans le ravissement : – L’homme, image de l’Éternel, est l’infini ! il est tout ce qui existe ! Enfant de l’amour, sors de ton cachot, sors de toi-même ! Ton véritable être est l’universelle création ; tu es Dieu manifesté ; aime donc ton être, et non point ton cachot ! Animé par l’amour, il n’y avait pour moi plus de temps ; je planais dans l’éternité, je ne me voyais ni ne me trouvais nulle part ; mais je vivais dans toutes les autres créatures, j’étais glorieux de leur gloire, et par elles je jouissais d’un bonheur parfait.

La fatigue, la douleur, tout avait disparu ; mon corps, lui-même animé d’un nouveau feu, répandait une douce clarté et je me levai pour descendre la montagne. Alors un ange parut sur mon passage ; il me couvrit d’un manteau et rentra dans les cieux. Ce manteau servit à me cacher à moi-même, et aux hommes qui ne brûlaient pas des feux de l’amour d’en haut ; mon corps cessa de briller, mais la force lui fut laissée.

Je traversai une plaine immense qui se déroulait au pied de la montagne, et bientôt j’arrivai dans des lieux habités. Le premier objet qui s’offrit à ma vue fut un cortège marchant avec pompe et magnificence du côté de l’occident. Je m’avançai pour saluer le chef et lui demander l’hospitalité. Le caractère d’initié imprimé à mon insu sur chaque partie de mon corps me fit reconnaître. Ce chef appartenait au premier degré d’initiation ; savant dans la science des hiéroglyphes, il lut sur moi-même les détails qu’il voulait avoir sur ma vie. – Pourquoi, jeune homme, es-tu errant dans les déserts ? Qui t’éloigne des humains ? Leur injustice ou la tienne, le crime ou la vertu ? Les causes contraires produisent souvent les mêmes effets. Mais quel que tu puisses être, bon ou méchant, je veux l’ignorer ; l’être d’aujourd’hui n’est point celui d’hier ; il est son fils, et le fils ne doit point supporter les châtiments du père. Cependant la sagesse nous enseigne que nous devons vivre dans le jeûne et la prière, afin que nos œuvres, qui sont les éléments de notre nouvel être, soient parfaites. Si par nos désordres nous avons corrompu nos éléments, purifions-nous de nouveau par le jeûne et la prière, et pourtant, tu ne dois pas l’ignorer, nul ne peut expier pour soi-même ; le crime ne purifie pas du crime, celui qui l’a commis demeure éternellement dans son iniquité ; il y demeure comme la racine de son crime, jusqu’à ce qu’une victime pure s’immole en sa faveur. La sagesse qui préside à nos cultes, nous commande d’offrir, continuellement dans nos temples un holocauste sans tache, afin de purifier le peuple de ses péchés ; s’il n’en était point ainsi, les éléments corrompus qui servent à la corporisation des êtres naissants ne produiraient que des monstres qui s’entre-détruiraient impitoyablement. – C’est cependant ce qui arrive, lui dis-je, éclairé de mon nouveau feu ; les hommes se dévorent, ils se détruisent et leur main criminelle ne connaît de limites que celles de la loi qui l’enchaîne, ou la crainte d’être eux-mêmes les victimes de leur rage. – Cela est vrai, mon fils, mais nos sages invoquent la clémence des Dieux ; la nation n’est point exterminée et il nous reste l’espérance de remonter au ciel !....

Ô mon fils, l’Éternel, qui t’amène à mes pieds, m’ordonne de te servir de père ; mais avant que tu puisses habiter parmi nous, je dois te purifier, par un sacrifice solennel. Le soleil brille encore sur l’horizon ; dès que les ténèbres sacrées auront répandu leur voile, nos feux éclaireront la terre et la victime sera immolée.

Or, Rhuxèbre était adorateur du feu ; ceux qui composaient son cortège appartenaient au sacerdoce, ils prenaient alors le titre d’immortels. Tous attendaient le crépuscule pour commencer leurs prières ; car c’est aux astres de la nuit que s’adressaient leurs vœux. Ils n’avaient point fini leur acte d’adoration que déjà un taureau sans tache et entouré de guirlandes de fleurs mugissait devant l’autel, à la vue du glaive qui brillait sur sa tête ; bientôt il tombe sous la main du sacrificateur ; ses entrailles, après avoir été consultées, sont rendues à la terre ; son corps est consumé sur un bûcher ; ses cendres encore brûlantes sont ramassées avec soin ; elles sont destinées à me servir de couche. Je fais des vœux, me dit Rhuxèbre, mon père adoptif, en m’indiquant cette couche encore fumante, pour que, l’arrosant de tes larmes, tu la changes en une terre féconde qui puisse t’enrichir de ses fruits ! Oh ! qu’ils sont précieux les fruits cueillis dans le sommeil que la fatigue dérobe à la pénitence !

Éveillé avant l’aurore par la trompette qui annonce le départ, j’aperçus mon père prosterné près de moi, il était venu continuer ma prière lorsque de lassitude je m’étais endormi. Il me donna sa bénédiction et m’instruisit du but de son voyage ; il allait prêcher le culte austère du feu chez les timides adorateurs de l’eau ; il m’invita à en partager la gloire et les dangers.

La nature semblait céder avec peine la lumière renfermée dans son sein ; elle attendait que le soleil lui commandât de la laisser libre, pour la montrer dans tout son éclat, lorsque les immortels inclinés vers la terre, et entourés d’un voile épais propre à fixer autour d’eux les ténèbres fécondes qui allaient leur échapper, récitaient dans cette retraite obscure les plus ferventes prières ; l’aurore parut enfin, sa douce clarté m’invita à méditer sur la carrière nouvelle qui m’était ouverte. Éclairé d’une lumière céleste, je ne voyais que d’impuissantes idoles dans les Dieux adorés sur la terre ; je ne pouvais voir dans les lèvres qui les invoquaient que les instruments du mensonge ; alors je résolus de rompre avec le monde, avec les cultes, avec tout, et de me retirer dans les déserts pour y adorer en esprit. Mais un nouveau rayon de la sagesse m’éclaira encore, et j’entendis ces paroles de vie : insensé, tu veux t’éclairer de ton propre flambeau, parce que la lumière brille pour ton Être éternel ; tu ignores donc que tout ce qui peut être conçu en toi appartient aux ténèbres ? Romps avant tout avec toi ; tu n’as point de plus grand ennemi ; tu es la racine et des maux qui peuvent te nuire et des idoles que tu ne peux cesser d’adorer qu’en cessant d’être toi-même ! L’Éternel, dont les voies sont insondables, t’indique aujourd’hui la route que tu dois suivre, et tu veux, plus sage que lui, en tracer une meilleure. Ignores-tu que tu n’es pas digne d’être le serviteur du dernier de ces adorateurs, et qu’aussitôt que tu peux te voir toi-même, pour t’éloigner d’eux ou pour t’en rapprocher, tu es plus idolâtre que le plus grossier d’entre eux ? Celui qui EST, et qui seul EST, n’est-il pas tout-puissant ? Il commande au méchant comme au juste, à l’idolâtre comme à celui qui adore en esprit ; il emploie celui qui lui plaît pour la principale pierre de l’angle de son temple !.... Si l’Éternel avait voulu que tu te conduisisses toi-même, s’il avait voulu que tu pusses vivre, vouloir et aimer, il t’aurait créé tout-puissant, car il faut l’être pour exercer ces trois facultés !.... Or, l’Éternel, dont toutes les œuvres sont parfaites, vit dans son image ; seul il peut y vouloir, seul il peut y aimer, et son image est toute-puissante.......

Rhuxèbre, après avoir tout disposé pour le départ, vint me chercher afin de me conduire à mon char ; je le saluai, en le nommant mon père, pour acquiescer à sa demande. L’honneur qu’il me rendait fit comprendre aux immortels que j’appartenais au premier degré d’initiation, à ce degré qui n’admet que le sang des grands prêtres et des rois : alors chacun se prosterna sur mon passage.

Notre marche fut rapide ; bientôt la Cité vint offrir à notre vue le spectacle le plus imposant ; les tours, les obélisques, les monuments et les diverses demeures des habitants, s’élevant à une hauteur prodigieuse, semblaient ne toucher à la terre que pour supporter les cieux. Chacun de ces édifices était isolé au milieu d’une vaste enceinte où l’on voyait réunis les fleurs, les aromates et les fruits les plus précieux. Ces palais, semblables à des flèches hardies, indiquaient par leur forme à quelle hiérarchie appartenaient leurs habitants. Le sacerdoce avait adopté la forme ronde, symbole de l’éternité ; les guerriers la forme triangulaire, symbole de la puissance, et le peuple, la forme carrée, symbole du temps et de la multiplicité des êtres.

Le temple du feu était construit dans les entrailles d’une montagne immense, située au centre de la cité ; il ne se distinguait que par la beauté des jardins et de ses riches bosquets dominant au-dessus du vaste rempart dont ils étaient environnés. Il n’avait qu’une seule porte située à l’Occident. Une flèche hardie en granit noir semblait se perdre dans les cieux. On voyait la nue planer aux pieds de ce monument majestueux, dont à peine on apercevait la base sur le sommet de la montagne. Un pavillon de cristal, élevé sur sa cime superbe, servait d’asile aux savants qui allaient y étudier les astres. Dans cette habitation, qui paraissait se rapprocher des cieux, il fallait porter les éléments de la terre ; le feu, l’eau et l’air lui étaient étrangers.

Le parvis de ce temple vénéré était une coupole d’une étendue immense, taillée dans la roche vive. Il ne recevait aucune lumière du soleil, mais une multitude incalculable de flambeaux, dont l’éclat était doublé par les plus brillantes pierreries, le rendait plus splendide que cet astre. Dans cette vaste enceinte, on recevait le peuple qui venait de tous les points de l’empire pour adorer nuit et jour.

Le sanctuaire, où les immortels seuls pouvaient pénétrer, ne recevait sa lumière que du feu sacré. Ces immortels entretenaient continuellement ce feu en y versant les prières et les œuvres de la nation entière ; ils y ajoutaient leurs jeûnes et leurs excessives austérités, afin que l’Éternel daignât la purifier. Ils sortaient de ce sanctuaire pour venir au parvis enseigner la morale et les mystères à la portée des adorateurs. Ils leur expliquaient que chacun, par l’acte de la vie, entrait constamment dans le feu sacré et en ressortait purifié de ses crimes selon l’étendue de sa pénitence et de ses œuvres de piété ; il leur indiquait cet acte de la vie qui s’éteint et s’anime dans le même instant, produisant un être dans la paix ou dans l’angoisse, selon qu’il avait été plus ou moins purifié ou retenu dans le feu pour y être dévoré. Après la mort, le méchant, selon eux, y demeurait éternellement, tandis que le bon, identifié avec ce feu, allait animer chaque créature céleste, dont il partageait la gloire et la félicité ; il en était la vie, il était elle-même, et dès lors infini comme l’universelle création.

Le temple du mystère était au centre de la montagne. Il n’admettait que les seuls initiés. Une triple porte en défendait l’entrée. Rhuxèbre, en m’y accompagnant, avait adoré dans le parvis et brûlé des aromates sur l’autel du sanctuaire, après avoir versé dans le feu sacré ses vœux et ses prières pour le bonheur du peuple. Arrivé devant la première porte, elle s’ouvre avec un bruit semblable à celui du tonnerre ; elle se referme et nous nous trouvons sur un lac ; une nacelle, dont la voile est enflée par un souffle violent qui sortait du seuil que nous venions de franchir, nous porte vers la barrière du centre, qui s’ouvre majestueusement en roulant sur les eaux. À peine nous l’avons traversée et quitté notre nacelle que, pressés par une flamme ardente, il ne nous reste d’autre asile qu’en nous réfugiant vers la dernière porte qui ne s’ouvrait pas même à l’approche des rois ; sur le seuil était placée une clef incandescente qui eût consumé la main qui aurait osé la toucher. Mon père se prosterne, en m’adressant quelques mots mystérieux auxquels les initiés seuls pouvaient répondre ; aussitôt un voile épais nous enveloppe, et nous sommes enlevés comme par un coup de vent, au milieu des tonnerres et des aquilons déchaînés. Notre voile tombe, et nous restons frappés de la magnificence et de la majesté du lieu saint. Aucuns flambeaux, aucun feu, n’y étaient aperçus, mais tous les objets étaient lumineux ; on ne remarquait ni autel, ni idole, ni lieu de sacrifice, tout indiquait que l’œuvre était consommée ; l’air embaumé des parfums les plus suaves annonçait l’approche d’une demeure céleste. Au centre du temple était une tour d’or pur, conduisant par cent marches de cristal lumineux au palais du représentant du Dieu de la source Ignée, ou le chef des grands prêtres, nommé l’Éternel. Rhuxèbre, qui allait prendre ses ordres, me présenta comme initié. Après nous avoir donné sa bénédiction, il nous fit ouvrir et son palais et ses jardins dont l’étendue était immense. De nombreux bosquets, semblables à des groupes de fleurs, servaient de voile et d’asile à des vierges choisies parmi les plus belles de l’empire ; elles habitaient des pavillons d’or et de cristal ornés de tout ce qu’il y avait de plus précieux. Ces Vierges étaient considérées comme chastes, même après avoir donné un fils à l’Éternel !

Une fête superbe avait été ordonnée, elle s’annonçait par les concerts et les chants les plus mélodieux, par les plus splendides festins. – Mon fils, me dit Rhuxèbre encore plus sévère pour lui-même que pour moi ; goûte à tout, mais ne jouis de rien ! Étrangers dans ce ciel comme sur la terre, il faut avant tout consommer notre œuvre. Pendant que ces habitants fortunés jouissent d’un bonheur et d’une gloire que nous nous félicitons d’accumuler sur leur tête, allons visiter les lieux saints, c’est là que l’homme doit trouver sa véritable nourriture. Nous descendîmes au grand sanctuaire souterrain où, jour et nuit, se faisaient de grands sacrifices. Les victimes étaient amenées par une porte secrète qui communiquait au parvis ; c’est là que chacun, venant pour racheter ses crimes ou implorer les faveurs des Dieux, offrait ce qu’il avait de plus précieux pour embellir la demeure de l’Éternel, ou pour être offert en sacrifice sur l’autel du feu. Or, les vœux du peuple étaient que l’Éternel accumulât dans ses palais toute la gloire et la félicité qui pouvait être connues sur la terre. La nature des offrandes n’était pas toujours la même ; il y avait les grandes victimes expiatoires ; souvent l’on voyait arriver dans ce sanctuaire ténébreux un vieillard ou un jeune homme, une vierge ou une veuve éplorée, demandant à être immolés aux Dieux, sur l’autel des noirs sacrifices ; souvent même, un père y conduisait son fils, une mère sa fille, et ce père et cette mère en ressortaient l’œil sec et le cœur plein de joie d’avoir procuré le bonheur éternel à l’objet de leurs plus tendres affections.

En quittant ce lieu qui me faisait horreur, et que Rhuxèbre vénérait, nous arrivâmes à l’entrée de l’abyme : ainsi se nommait un vaste souterrain qui s’étendait sous le parvis, sous le sanctuaire et sous le temple des mystères. Cet abyme avait pour parvis une salle obscure, nommée le temple du ténèbre ; jamais ce temple ne fut souillé par la présence d’un flambeau ; y introduire la lumière eut été un crime affreux. Déchausse-toi, mon fils, me dit Rhuxèbre en se prosternant, l’Éternel lui-même n’ose pénétrer en ce lieu sacré que les pieds et la tête nus. L’insensé qui voit briller la lumière s’extasie devant son éclat ; il ignore que la source de la lumière est ce ténèbre insondable. Nul homme ne peut dévoiler ce mystère à un autre, et l’Éternel, comme homme, ne peut nous en instruire ; mais son esprit parle à notre esprit, et le mystère est dévoilé à l’Être éternel qui est esprit, tandis que notre intelligence impuissante demeure dans les ténèbres au milieu même de ce parvis. Si, dans ce lieu saint, tu ne peux rien comprendre du ténèbre dont tu es environné, comment pourrais-je t’instruire des mystères du gouffre que nous avons sous nos pieds ? Écoute les soupirs de cette foule d’initiés qui nous entourent ! Ils adorent et prient nuit et jour pour obtenir de l’insondable Dieu du feu les trésors que renferme cet abyme ; quelques-uns tressaillent à la vue des merveilles qu’ils entrevoient, et ils demeurent confondus.

Ô mon fils, lis sur le hiéroglyphe que je te présente, si tu peux le saisir ! Cet abyme est un cloaque où les immondices de tous les palais de la cité viennent se rendre ; les débris des nombreux holocaustes y sont entassés, et même, suivant nos augustes mystères, des êtres vivants viennent s’y précipiter pour désarmer le courroux du Dieu fort et jaloux. Ce mélange sublime, quoique affreux et dégoûtant pour nos sens, est mêlé à l’eau des libations ; les parfums, les aromates, les fleurs et les végétaux offerts avec tant d’abondance à l’auguste Dieu du ténèbre y sont accumulés ; là, c’est la corruption qui dévore la corruption, l’excès d’iniquité dévore l’excès d’iniquité, et la lumière s’en élève pour éclairer dans nos temples et le sage et l’impie. Enfant de la lumière, si la Clef des Merveilles t’est donnée et que tu ouvres, diras-tu à celui qui est souillé de se souiller encore, puisque l’Éternel est plus glorifié de ses désordres que de la justice du juste ? Diras-tu que le méchant apporte dans les cieux beaucoup plus de joie et de richesse que le juste ; qu’il y apporte toute la gloire dont ils brillent ? La sagesse partout l’annonce !... Diras-tu enfin que Dieu a créé le mal pour qu’il domine ? Non, mon fils, non ! Mais demeure humilié, anéanti à la vue des décrets du Tout-Puissant, lorsqu’il s’élève pour juger et le juste et le méchant ; car ce dernier est éternellement dévoré par son feu !...

Contemple encore l’abyme ! Les immondices qui s’y accumulent sont l’image des iniquités des nations ; l’abyme éternel, dont celui-ci est la figure, reçoit et les crimes et les blasphèmes dans son sein, mais l’ouvrier suit son œuvre, tout est élaboré par le feu de la colère, et de là s’élève la lumière qui éclaire le monde, et la gloire qui embellit les cieux !... Il s’en élève bien plus encore !... Mais ici nous devons demeurer confondus devant la puissance de l’Éternel ! Or, cet abyme a produit quelquefois des monstres qui, élevés dans nos sanctuaires, sont venus étonner le monde entier !....

Ô mon fils ! si le feu que nous adorons n’était point au-dessus de tout, s’il n’était point la  source de la vie, le Ténèbre serait notre unique Dieu, car il est la source de tout ce qui est beau, grand et majestueux ; il fournit la lumière qui revêt la pierre sur laquelle la terre est fondée, qui revêt le désir comme la pensée qui constitue notre être ! Tout existe par elle !... et elle n’est que la fille du Ténèbre !....

Après, avoir visité les lieux les plus secrets, Rhuxèbre se rendit seul auprès de l’Éternel pour recevoir ses dernières instructions ; il vint ensuite me prendre pour rejoindre le cortège qui nous attendait.

 

 

 

 

 

 

CHANT IIIe.

 

 

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Au pied des remparts de la grande Cité se déployait dans une plaine immense les bannières vénérées du culte sacré du feu ; sur ces drapeaux flottants on voyait représentés les monstres les plus affreux. Le grand dragon, que nul ne pouvait fixer sans pâlir d’épouvante, ne paraissait dompté par les prières d’un sage qu’après avoir dévoré la race humaine toute entière. Un monstre plus horrible encore, et qui n’avait jamais eu d’égal, venait étonner par ses formes effrayantes ; les traditions transmettaient son origine, et nul sans frémir ne pouvait en entendre le récit : le mal ayant trouvé asile dans le cœur d’un grand prêtre, qui d’abord avait étonné par son excessive vertu, fit du plus sage des humains l’être qui se souilla des plus noirs attentats. Torturé par ses crimes, ce sage déchu, sans se purifier par le feu sacré, fut, dans un accès de rage et de désespoir, se précipiter dans l’abyme ; son corps y étant dissous, la lumière redoubla son éclat ; mais ses crimes, le mal, enfin, qui l’avait animé, étant indissoluble, détermina un être puissant dans un de ces fœtus dont l’abyme fourmille et qui avortent en naissant, faute de trouver un esprit qui puisse en développer les formes repoussantes. Ce monstre, longtemps enchaîné dans les sanctuaires, avait brisé ses liens et de nouveau dévoré les habitants de la terre nés du sage qui avait combattu le dragon ; mais un gage plus puissant que lui, ayant apporté dans la balance de la justice plus de vertu que ce monstre n’avait de crimes réunis, le monstre fut englouti dans l’abyme et vint y augmenter l’éclat de ses feux déjà rendus si brillants par les œuvres des nations perverties. Or, une partie des enfants de la terre prétendait que le sage qui avait combattu ce monstre était une prêtresse de la déesse de l’eau dont les prières appelèrent un déluge four le noyer. Car pour la dévorer, il ne put jamais gravir une montagne où elle s’était réfugiée et d’où elle redescendit pour repeupler la terre, en instruisant de sa morale sublime et de ses brillants mystères les nations vouées au culte auguste de l’eau.

Rhuxèbre, en arrivant dans la plaine, me montra avec fierté tous ces monstres vaincus, et beaucoup d’autres encore ingénieusement représentés sur des étendards déployés pour protéger l’expédition sainte qu’il allait commander. Il me parlait avec orgueil du triomphe que la race actuelle remportait sur le mal. Par la sagesse des immortels, bientôt, disait-il, notre culte, répandu partout sur la terre, changera notre habitation en un séjour céleste, et la mort et la douleur en seront bannies ! Mais, mon père, m’écriai-je, éclairé d’un feu céleste, la race que vous vantez me paraît dévorée par un monstre plus affreux que tous ceux dont nous voyons les images flotter sur ces bannières ; je ne vois pas un seul homme sur la terre, l’abyme les a tous engloutis. – Le mal, il est vrai, nous fait une guerre affreuse ; mais nos sages le combattent, bientôt il ne sera plus. Oh ! qu’il sera grand, notre triomphe, lorsque les adorateurs de l’eau, reconnaissant la supériorité de notre culte, adoreront le même Dieu ! Tous les hommes, obéissant à la même loi, ne formeront qu’un seul être et le bonheur et la gloire seront fixés sur la terre !

C’est ainsi que parlait Rhuxèbre, en méditant sur l’état de la race actuelle dont il louait la sagesse, et dont cependant je lui avais indiqué le néant. Mais depuis cette époque il n’avait plus la même assurance ; son âme affligée laissait échapper des traits de désespoir, et, pour ranimer son courage, il me racontait la gloire de leurs armes lorsque les guerriers du Prince du feu combattirent avec succès contre ceux qui défendaient la cause de la Déesse des eaux, nommée la Toute-Sainte. – Par un traité signé sous nos drapeaux vainqueurs, disait-il, nos ennemis ont consenti à recevoir nos leçons, et ils doivent adorer nos Dieux, si nos sages remportent sur les leurs une victoire aussi complète que celle qu’ont obtenue nos guerriers !... Sept juges intègres choisis dans les déserts, parmi les plus austères contemplateurs, doivent décider du combat.

Nous marchions depuis plusieurs jours, lorsqu’une mer immense se déploie à nos yeux ; bientôt, dans une rade à l’abri des orages, nous apercevons un vaisseau magnifique destiné à nous conduire dans l’île fameuse des adorateurs que nous allions convertir ; de légères nacelles flottaient vers le rivage ; elles nous transportent sur le navire de la Toute-Sainte. Des voiles tissées d’or et de pourpre paraissent ne se déployer que pour enchaîner les vents ; ceux-ci, dans une lutte facile, pressent ces ailes brillantes qui ne les arrêtent que pour s’envoler avec eux. Une main habile dirige un gouvernail de cristal qui étonne l’onde par sa pureté ; la vague ne peut l’éviter, elle résiste au choc ; mais le vaisseau plus docile obéit, et se dirige vers le but désiré. Une prêtresse de la Toute-Sainte nous guidait ; des jeunes filles de la plus grande beauté exécutaient ses ordres. Longtemps les vents nous sont favorables, mais à l’approche de l’île sacrée, ils refusent de nous conduire, et tous, jusqu’au moindre zéphyr, semblent redescendre dans l’onde qu’ils enchaînent après l’avoir agitée. La prêtresse commande, la voile impuissante est roulée, toutes les jeunes filles saisissent des rames d’ambre léger et se rient du refus tardif des vents ; elles pressent la vague qui écume sous leurs coups cadencés, et le navire n’a point ralenti sa course majestueuse et rapide. Une musique mélodieuse s’unit au bruit des rames ; les prêtresses ajoutent à l’harmonie les chants de leurs hymnes saints, et bientôt nous apercevons l’île fortunée. Rhuxèbre, qui ne me quittait point, me faisait observer combien notre culte austère du feu était supérieur à la morale de ces adorateurs voluptueux ; le plaisir, me répétait-il, est le tombeau du sage, et en sacrifiant à l’eau et au sexe féminin, croient pouvoir arriver aux cieux, au milieu de l’abondance et de toutes les douceurs de la vie. Ainsi parlait mon guide sévère, lorsque les cris des jeunes filles annoncent la vue de l’île sacrée. Rhuxèbre, comme si on lui eût indigné sa proie, s’élance sur le pont ; je le suis, nous cherchons l’île des yeux ; mais l’on n’aperçoit qu’une vapeur transparente qui, blanchissant dans l’espace, imitait les nuages, et, comme eux, retombait en pluie sur la terre. La mer dans ces lieux s’élevait à une grande hauteur, elle s’étendait dans l’île où elle était contenue par des digues immenses ; elle ne s’en échappait que pressée dans des conduits étroits qui l’arrêtaient et alternativement lui donnaient son essor en lançant dans l’espace son onde impatiente qui allait se marier à la nue.

Nous sommes bientôt entourés d’une multitude de nacelles conduisant près de nous la foule empressée. Un cortège nombreux nous attendait sur le rivage ; un char de triomphe traîné par les prêtresses de l’eau, qui se nommaient aussi immortelles, nous conduisit au temple fameux où la Toute-Sainte était adorée. Notre marche dura plusieurs jours. Selon l’accord des traités, nos bannières devaient rester roulées jusqu’à ce que les sept juges eussent décidé de la victoire, et les étendards de la Toute-Sainte étaient seuls déployés ; on y remarquait des broderies magnifiques représentant les divers mystères de son culte. Là c’était une nymphe s’élevant du milieu des eaux ; elle paraissait comme la vapeur légère que la lumière enlève au pur élément, lorsque ses rayons sortent en triomphe de son sein. Cette vapeur se perdait dans l’espace ; elle allait disparaître, lorsque le plaisir, folâtrant autour d’elle, enchaînait la grâce et la beauté ; de l’effort qu’il faisait pour en jouir naissait un aquilon glacé, soufflant au loin l’étincelle de feu qui ravissait l’eau bienfaisante à la terre, et la grâce et la beauté réunies formaient un corps ! Le plaisir, changé en amour, venait l’animer, et la femme paraissait dans le monde ! « Il fallait bien, me disait amèrement Rhuxèbre, que ces voluptueux idolâtres satisfissent leur imagination déréglée ; et l’homme, d’où naîtra-t-il, si la mère de la femme, selon eux, est la pureté ? De quelque monstre, sans doute ! Oui ! remarque cet étendard, dit-il, en m’indiquant la bannière la plus élevée ! Là, paraissait au milieu des eaux un monstre marin enflammé d’amour à la vue de la Vierge nouvellement née ; il s’élançait pour la saisir ; celle-ci, afin de l’éviter, fuyait et venait habiter la terre : le monstre veut la suivre, il se roule sur la poussière ; mais il n’est plus dans son élément et le soleil dessèche son écaille limoneuse ; le feu de la vie qui l’anime n’est plus calmé par l’onde, il dévore ses entrailles et on le voit s’éteindre. La mort, qui veut tout engloutir, invoque la corruption pour lui livrer son corps ; celui-ci, quoique sans mouvement, résiste à ces puissances. La jeune Vierge attendrie contemple ses restes inanimés. Il est mort, ce monstre, et il est mort consumé d’amour pour elle ; ses formes ne lui paraissent plus effrayantes ; elle le couvre de son ombre, elle y rappelle l’eau que le feu destructeur en avait bannie ; cette eau rougie par son amour circule dans ses veines altérées ; le même esprit du plaisir vient aussi l’animer, et l’esprit, qui détermine toujours les formes et la nature du corps, montre, au lieu d’un monstre, un être semblable à elle, brûlant du même amour et animé de la même vie !....

La route que nous avions à parcourir était embellie de monuments magnifiques et de jardins somptueux. Les palais nous étonnaient par leurs richesses ; ils ne s’élevaient point en flèche comme ceux des adorateurs du feu, l’architecture de cette nation affectait un caractère tout différent ; ses monuments, pleins de grâce et de beauté, semblaient craindre de s’éloigner d’une terre où le bonheur était fixé. Bientôt nous arrivons devant le palais de la Toute-Sainte, et Rhuxèbre lui-même est forcé de payer son tribut d’admiration. Cependant le soleil avait cessé de pénétrer, par ses rayons, les pierreries éclatantes dont il était décoré ; le crépuscule seul nous indiquait quelque chose de sa splendeur. Les appartements destinés à nous recevoir étaient éclairés sans qu’on y aperçût ni lampe ni flambeau. Un repas somptueux était déjà servi ; chaque coupe était formée d’un rubis, d’une agate, ou d’autres pierres encore plus précieuses. Rhuxèbre refusa de goûter aux mets exquis qui lui étaient présentés ; mais il permit à sa suite d’en faire usage : seul avec moi, il mangea quelques racines qu’il avait apportées ; il passa la nuit couché sur la cendre, et l’aurore le surprit en prière. Aux premiers rayons de lumière qui indiquent le départ de la nuit, la trompette vint annoncer l’heure de se rendre au lieu d’adoration ; toutes les immortelles étaient déjà assemblées ; les juges siégeaient sur leurs trônes et la Toute-Sainte elle-même était prête à nous recevoir. Entourés d’un cortège pompeux, et au son d’une musique guerrière, nous faisons notre entrée dans le temple, mais notre musique et nos bannières ne purent y être admises. Le luxe déployé dans cette enceinte surpassait tout ce que j’avais vu chez les adorateurs du feu. La coupole, d’une étendue immense, était toute en cristal, elle semblait multiplier dans son enceinte les rayons de la lumière. Les colonnes d’une hauteur prodigieuse étaient de jaspe, d’albâtre, de porphyre ; les murs, de marbre blanc, dont les blocs unis par des couches épaisses de ciment transparent semblaient rester suspendus. Le temple lui-même, fondé sur le cristal le plus pur, paraissait ne point toucher à la terre. Le trône de la Toute-Sainte, également isolé par une base diaphane, était d’argent massif, enchâssé de diamants ; ceux des juges, paraissant comme isolés dans l’espace, étaient d’or pur. Celui destiné à Rhuxèbre touchait seul à la terre ; il était couvert d’une draperie pourpre brodée en or de la plus grande beauté ; c’est au pied de ce trône que ma place fut désignée.

Le plus profond silence régnait de toute part : il fut interrompu par les immortelles qui chantèrent l’hymne sacré destiné aux grandes solennités ; à peine ont-elles fini que le plus ancien des juges s’exprima en ces termes : « Par le droit incontestable de la victoire, le Prince du feu a obtenu, ô illustre Déesse, de pénétrer dans le temple sacré où nul avant lui n’avait osé entrer sans ton ordre exprès ; il vient, par un de ses sages, te confondre ou être confondu ! Il prétend convaincre tous tes adorateurs, que ton culte n’est qu’erreur, et que la puissance productive ou engendrante n’existe point dans la source humide, ou dans le sexe féminin, ainsi que tu l’enseignes ; mais qu’elle a sa source dans le feu élément du sexe male : telles sont les propositions sur lesquelles tu dois discuter. Permets donc, ô puissante Déesse, permets au sage Rhuxèbre, de déployer en ta présence tous ses moyens d’attaque. »

La Déesse, d’une voix aussi ferme que mélodieuse, répondit sans hésiter : « Par amour pour les humains, j’ai fait cesser les torrents de sang qui allaient encore se répandre, et j’ai consenti à entendre dans mon temple les sages égarés qui veulent nous convertir ; convaincue que le feu d’amour qui s’élève des grandes eaux, sur lesquelles s’étend mon empire, dévorera le feu impur qu’apporte avec lui cet adorateur de la source ignée. Qu’il parle ! l’amour qui préside à nos mystères saura nous garantir et de ses discours insidieux et du fer destructeur de ses guerriers. »

Rhuxèbre se lève, mais il chancelle, il pâlit devant la fierté de la Toute-Sainte ; il n’ose la fixer ; il regarde ses propres immortels qui l’entourent, il voit leurs yeux dirigés sur lui, il se sent embrasé de leurs feux, et commence son discours :

« Auguste Déesse ! nous ne venons point ici te faire descendre du trône des Dieux. Si nous ne sacrifions pas sur tes autels, ce n’est point parce que nous nions ta divinité, mais tu n’ignores pas que parmi les Divinités qui dominent dans le ciel, il en est de plus élevées qui commandent aux autres ; tu n’ignores pas, ô Toute-Sainte, et ce serait faire injure à ta prescience que de le supposer, qu’il existe une source suprême de laquelle tous les Dieux sont engendrés. Or, cette source est le feu duquel tu procèdes, toi ! ainsi que tout ce qui existe.

 Non seulement tous les Dieux tirent leur origine de cette source ignée, mais connais-tu, ô Déesse, un seul atome dans le vaste univers qui n’en soit sorti ? Je ne puis, hors du sanctuaire de nos mystères, dévoiler tous les secrets qui nous sont confiés ; je ne puis t’expliquer comment cette source suprême commande aux Dieux, aux êtres, à l’univers entier. Nulle intelligence n’a compris comment elle existe en tout lieu sans occuper aucun espace ; son gouffre est dans une seule étincelle, et si à l’instant il s’entrouvrait, toi, ô puissante Déesse, et toutes les beautés qui t’environnent, tes forêts, tes fleuves, tes villes et les mers même où tu domines, tout y serait à l’instant englouti ; oui, une étincelle est un abyme assez grand pour contenir l’univers entier ! Et lorsqu’elle referme sa porte mystérieuse, que je suis loin de faire connaître ici, l’immensité et toutes les merveilles de la création qu’elle a dévorées ne peuvent être trouvées nulle part, et cependant la sagesse t’enseigne comme à nous, ô toute-parfaite ! qu’il n’existe aucune puissance qui ait jamais pu détruire une seule des œuvres du Créateur ! Tout existe éternellement dans la gloire et la pure félicité ; l’héritage est arraché à celui qui n’a plus l’œil ouvert pour en jouir, mais il est livré aux légions infinies de créatures destinées à le posséder !....

« Ici, une voix terrible m’arrête, elle m’avertit que je touche à la porte des plus insondables mystères, et que je suis entouré d’idolâtres ! Elle me rappelle mes serments ! Juges qui m’écoutez, si la sagesse vous instruit de nos profonds secrets, vous voyez la vérité dont j’ai ébranlé le triple voile ; vous voyez que sans exposer sa pureté à être profanée, je ne puis ajouter une seule parole ! Or, une épée terrible m’est offerte, je pourrais d’un seul coup anéantir mes ennemis ; mais, sans déchirer le voile sacré, je ne peux la sortir du fourreau. Loin de moi un tel sacrilège ; mais si mes ennemis respirent, ils le doivent à ma sagesse et à ma générosité !

 « Tu vantes, ô Déesse, ta faculté productrice ; tu la fais adorer comme source de vie ; tu prononces avec hardiesse que dans l’eau est la seule racine de l’engendrement, que hors d’elle, tout est mort, et même, tu l’oses dire, néant ! Tu dis que l’amour qui procède de toi, comme tu procèdes de lui, est le seul Dieu qui existe, qu’il se répand partout dans l’universelle création, animant tout de son feu ! Tu ignores que de tout le mystère tu n’as saisi qu’un effet superficiel. Ô Déesse, c’est en vain que tu te présentes pour être la cause première !

« Tu es dans ton temple comme le vulgaire des mortels ; les sens te parlent, te séduisent, tu écoutes leur langage ; aussi, par une conséquence inévitable de leur nature, ils te font prendre la source de la mort pour celle de la vie, et la cause de toute corruption pour celle du bonheur. Or, dis-moi, si ta source humide n’est pas le gouffre où tout vient se corrompre, et si la mort n’a pas devancé toute corruption ? Ton intelligence ne comprend point comment notre cause ignée triomphe dans le centre de ton élément, y réparant tous les désastres dont il est la cause ; elle ne comprend pas comment elle place le sceau de la vie partout où celui-ci a introduit son germe de mort. Cependant tu vois que la vie triomphe dans le sein de la mort même ; tu dis : nous possédons dans l’eau la source de l’engendrement, par elle nous possédons la vie ; par la vie, l’amour, et par l’amour, le bonheur et la douceur de l’existence.

« Je ne veux point cependant, en ce jour solennel, refuser de soulever un coin du rideau qui couvre nos profonds mystères : Tu sais, ô Déesse illustre, et tu ne l’as point laissé ignorer aux peuples qui t’adorent, tu sais que nos pères ne connaissaient pas les fleurs que l’on cueille sur tes autels. Irrévocablement éternels, et sans avoir besoin de se propager, ils brisaient, par leur puissance, les portes fermées sur les ineffables beautés de la création, et celles-ci leur étaient livrées ; mais ce que tu ne connais pas, ô Toute Sainte, c’est le grand œuvre qu’ils accomplirent, lorsque, réunissant leur sagesse à leur pouvoir, ils vous ravirent, ô sexe plein d’attraits, aux cieux qui étaient jaloux de vous posséder ; ils les forcèrent, après la plus éclatante victoire, à vous laisser venir habiter sur la terre !... Immortels, couvrez vos têtes, car je brise la porte du mystère ! Déesses et prêtresses qui m’écoutez, tremblez et tressaillez en même temps d’allégresse à la vue du tableau que je vais présenter !...

 « Lucifer, le père de notre race, plus puissant que tous ses ennemis, voulût leur ravir la beauté ; il les attaqua et les vainquit par sa puissance et par sa sagesse ; mais avec eux la beauté périssait sous ses coups, et sa victoire allait rester sans trophées, lorsque, n’écoutant que sa générosité, il tourna son glaive contre lui, et périt en sauvant cette beauté qui alors parut sur la terre ! Elle descendit des cieux afin de servir de tombeau au prince magnanime qui s’était sacrifié pour lui donner l’être ; ou plutôt, ce furent les cieux qui, jaloux de voir briller sur la terre la plus sublime des vertus dont ils enviaient l’honneur, envoyèrent sur la terre le voile le plus beau de leur empire pour la dérober aux yeux des mortels !...

« Sexe admirable, vous le voyez, votre éclat sur la terre n’a rien d’égal ! Nous vous accordons une origine céleste ; mais, comme voile ou tombeau, nous ne pouvons vous accorder le titre de racine de vie. Vous renfermez cependant cette source dans le glorieux Prince qui est passé en vous, en s’éteignant pour vous donner la vie ! Mais aux yeux de la vérité, vous n’avez point le nom d’être ; semblable à une explosion de beauté qui s’échappe des cieux, pour se montrer sur la terre, vous venez couronner un être à l’instant où la puissance force au non être celui qui ne peut cesser d’exister !

« Je ne puis expliquer hors de nos sanctuaires comment tous les êtres du temps sont les causes de l’absence des créatures, quel que soit leur sexe ou leur état dans ce monde. Mais l’être éternel qui est en nous, de quel sexe est-il ? Notre père, la racine de notre vie, n’appartenait-il point au nôtre ? Le sexe male n’a-t-il pas seul le pouvoir de l’engendrement ? Tout dans la nature ne le prouve-t-il pas ? Ainsi nous sommes aussi fondés à adorer la source ignée ou le sexe mâle que vous l’êtes peu en adorant la source humide ou le sexe féminin qui est l’absence de la vie !

Mais déjà Rhuxèbre ne parlait plus qu’avec une voix affaiblie. À peine il pouvait se faire entendre ; il s’adresse aux juges, et ses paroles expirent sur ses lèvres.

La Déesse, sans répondre, avait mis en jeu sa puissance ; nous n’étions plus dans un temple, nous n’étions plus sur la terre, nous étions transportés dans un ciel nouveau. Le temple était peuplé par des enfants ailés qui se nommaient Amours. Ces enfants étaient partout où se portait la vue ; ils naissaient du regard, et avec eux s’élevaient mille sentiments séducteurs. Ils portaient dans l’âme un attrait si subtil et si délicieux que chacun cherchait à le savourer, quoiqu’il conduisît à la mort.

Tous ces enfants parcouraient l’espace, portant avec eux des guirlandes de fleurs, et répandant la coupe du plaisir ; ils enchaînèrent et les immortels qui avaient suivi Rhuxèbre et les juges qui étaient venus l’entendre ; chacun but à longs traits à leur coupe enchantée ; chacun sentit son cœur embrasé d’une nouvelle flamme. Tous furent animés d’une vigueur inconnue, les plus âgés se trouvèrent les plus rajeunis. Rhuxèbre, brûlant du même feu, caché sous son manteau, voilait sa faiblesse. La Déesse l’appelle, il se découvre à sa voix ; devant lui parurent trois prêtresses les plus belles et les plus séduisantes ; les grâces qui les animaient laissaient l’empreinte du bonheur sur tout ce qui les entourait. Rhuxèbre les voit, il sourit ; bientôt, sur son visage austère, on n’aperçoit plus que les rides du plaisir. La Toute-Sainte, sûre alors de sa victoire, commande les sacrifices ; au silence succèdent les chants et les concerts ; l’encens et les aromates, dont la fumée ondulante s’élève dans l’espace, voilent plus d’un hommage rendu au culte de la volupté ; tous cueillaient des fleurs sur ses autels ; les amours répandaient leurs coupes, et tous en étaient délicieusement enivrés. Or, la renommée habitait dans le temple ; elle avait vu ce qui s’était passé ; portée par ses ailes toujours tendues, elle avait déjà parcouru l’espace pour le raconter dans la chaumière du pauvre, comme dans le palais du riche, en instruisant tous ceux qui voulaient l’entendre.

Déjà le soleil dorait de ses feux la coupole du temple ; l’ardeur de ses rayons invita chacun à se retirer sous les touffes fleuries des bosquets enchantés et dans les châteaux d’eau où régnait une fraîcheur délicieuse. Je rencontre Rhuxèbre, qui sortait avec la foule ; il n’ose m’adresser la parole, mais j’ai pitié de son état ; les prêtresses, en le soutenant, se riaient de son ivresse ; je l’entraîne pour le soustraire à leurs insultes et aux railleries de ses propres immortels.

La Toute-Sainte avait ordonné une fête universelle ; partout les tables les plus somptueuses étaient dressées, partout le nectar coulait en abondance, et Rhuxèbre, dans son délire, ne pouvait se rassasier de jouissances. Il sortait à peine du festin qu’il demandait si le temple allait s’ouvrir aux sacrifices nocturnes : il voulait s’y rendre le premier ; malgré lui, je l’entraîne vers sa couche où le sommeil vint mettre un terme à ses folies.

Bientôt sur tous les points de l’île la trompette annonce le sacrifice de la nuit ; chacun s’achemine vers le temple. Les amours, ces enfants ailés, s’étaient portés sur tous les points où avait eu lieu la fête ; ils retournaient au temple pour y rallumer leur feu. À travers le crépuscule, ils étaient loin de se montrer comme des amours séducteurs : on les voyait semblables à de petites furies, cacher leur face colère, derrière quelques fleurs fanées dont ils recueillaient les débris. Je les suivis pour être témoin de leurs honteux excès, laissant Rhuxèbre enseveli dans un profond sommeil. Selon que le crépuscule brunissait, les petits amours prenaient la forme de spectres ou de fantômes hideux ; mais, en franchissant le portique du temple, ils se montraient dans son enceinte avec tous leurs attraits. La Toute-Sainte était à l’autel, les prêtres et les prêtresses l’entouraient ; la lumière, quoique vive, ne se montrait sur aucun point, elle paraissait également partout ; elle s’élevait des autels, du parquet et des fondements, qui tous étaient formés du cristal le plus transparent. Ce temple avait également un abyme qui lui fournissait sa lumière et ses feux ; mais les fleurs, les huiles, les plantes aromatiques et les divers bitumes y étaient seuls réunis, avec l’eau des libations.

La Déesse couverte d’un voile, la première élève la voix pour chanter les hymnes sacrés ; elle allume des feux inconnus hors du temple, elle commande aux amours de déchirer tous les voiles. Les fleurs tombent de la voûte comme une pluie embaumée : les amours qui les sèment leur communiquent le feu dont ils sont embrasés ; les autels en étaient couverts, partout on les foulait aux pieds ; enivrés de leurs parfums, tous ces adorateurs veulent goûter des plaisirs qui se dérobent à leurs désirs, mais ils s’en consolent par une morale qui, pour les satisfaire, leur enseigne que, dans l’éternité, tous les adorateurs de la Toute-Sainte jouiront continuellement d’un bonheur dont ici-bas ils ne peut saisir que l’ombre. Bientôt tous les sacrifices sont consommés ; la Déesse, pour donner l’ordre de la retraite, se met à la tête de ses immortelles ; chacune d’elles tient une torche ou un instrument de musique ; les adorateurs du feu ne pensent plus à leur culte ; tous suivent la bande exaltée qui, se livrant à une orgie nocturne, se porte vers la demeure du représentant de l’Éternel. Celui-ci, en les entendant, s’élance de son lit pour se mêler à leur fête ; mais il est repoussé avec mépris, on se rit de sa vieillesse, ses cheveux blancs sont couverts de poussière. Les prêtresses, irritées de ce qu’il ne s’est point rendu à l’heure du sacrifice, attisent leurs torches, elles le couvrent de fumée ; la Toute-Sainte se présente : elle prononce, avec un sourire moqueur, le jugement porté par les sept juges et confirmé par les immortels de la source ignée ; elle montre que Rhuxèbre l’a signé lui-même en apposant sur l’acte de sa condamnation le sceau sacré qu’il avait reçu de l’Éternel. Des gardes aussitôt l’entourent pour qu’il soit chassé ; ses immortels l’abandonnent en abjurant son culte ; seul je le suivis à son char, et bientôt nous arrivâmes sur le rivage où nous nous embarquons pour l’empire du feu.

Chacun, sur notre passage, se riait de notre défaite ; la renommée avait tout publié. Arrivés à la capitale, la sentinelle même qui en gardait la porte nous reçut avec mépris. Rhuxèbre, irrité, n’ose se défendre : « C’est au pied du trône de l’Éternel que j’obtiendrai justice, disait-il ; rendons-nous au temple ! » Et là, il se justifia ainsi :

« Grand et illustre Prince du feu, Dieu suprême, racine de toutes les divinités, tu vois à tes pieds tes deux fidèles serviteurs ! Seuls de la multitude de sages que tu avais choisis pour publier tes merveilles, nous avons résisté aux séductions de ton ennemi ; par un discours plein de feu et de vérité, j’ai confondu tous les faux adorateurs ; les juges ont reconnu la supériorité de nos mystères ; ils allaient prononcer la sentence qui condamnait à jamais le culte impur de l’eau, lorsque saisis d’un esprit de vertige, ils ont reçu des enfants de la volupté la coupe du plaisir ; ils se sont enivrés de la liqueur empoisonnée dont elle est toujours remplie, et ils ont tous sacrifié au culte de l’eau ; tes immortels ont suivi leur exemple. Seul avec le jeune étranger qui est prosterné devant toi, je me suis retiré dans ma tente ; là mon asile a été violé, la Déesse des eaux, à la tête de ses immortelles, a profité de mon sommeil pour insulter à ma vieillesse ; elle m’a banni de son île. Oh ! Dieu tout-puissant, épargne-moi le récit de ce dernier moment ; aucun pinceau ne pourrait retracer l’adieu ironique de cette Divinité triomphante ; son sourire insultant était répété par toutes ses prêtresses, et l’oserai-je dire à leur honte, par tes immortels eux-mêmes !..... Je prends ta prescience à témoin de tout ce que j’avance ; il n’appartient qu’à toi de confirmer mon récit et de le marquer de ce sceau de vérité qu’aucun mortel ne pourra ni méconnaître ni détruire.

Le Prince du feu, le visage étincelant de colère, prononce d’une voix terrible qu’il a été témoin de tous ces faits, et qu’il en atteste la véracité ; il ordonne que l’évènement soit gravé partout en caractères ineffaçables, pour que le peuple soit instruit de la lâcheté des parjures qui ont perdu leur titre d’immortels, et pour qu’il connaisse toute l’étendue de la victoire de Rhuxèbre. Il jure de tirer une vengeance éclatante de l’insulte faite à son fidèle serviteur, et il ordonne pour le lendemain une fête solennelle, dans laquelle celui-ci serait porté sur un char de triomphe, le front orné d’une couronne de gloire ! Or, je devais l’accompagner et partager l’honneur de sa prétendue victoire !....

 

 

 

 

 

 

CHANT IVe.

 

 

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Aux environs de la grande Cité existait une montagne célèbre dans l’histoire. Plus d’un Dieu l’avait visitée, elle avait été témoin de plus d’un prodige ; choisie par l’Éternel pour le lieu du sacrifice, elle est couverte de tentes et de pavillons superbes où brillent l’or et les pierreries. Mille autels sont dressés vers sa base ; sur son sommet s’élève celui où un grand sacrifice doit être consommé. Une draperie couleur de pourpre, parsemée de perles, ajoute à sa magnificence ; il est surmonté d’une urne d’or dans laquelle brûle le feu sacré ; à la lueur de ce feu, étincelle le glaive destiné à frapper la victime.

Jusqu’alors les adorateurs du feu n’avaient sacrifié que dans le temple des noirs mystères ; sans en connaître la cause, ils venaient de décider que l’on pouvait offrir des holocaustes à la face du soleil, et aucun d’eux ne se doutait que ce changement était dû au triomphe de la Déesse de l’eau. Celle-ci, en conduisant ces austères idolâtres dans le domaine de la lumière du temps, où elle exerçait son empire, mesurait déjà l’étendue de sa victoire.

L’aurore répandait à peine sa douce clarté que Rhuxèbre, sur un char de triomphe, vêtu en grand pontife et le front orné de la couronne des vainqueurs, était conduit par le peuple, au milieu des chants de la victoire. Arrivé au pied du grand autel, il élève le sceptre de l’éternel Dieu du feu, les bannières sacrées sont déployées ! Il s’adresse au soleil, et ses paroles éloquentes font retentir les échos de la montagne.

« Être magnanime, ô toi qui revêts la nature de sa robe éclatante, tu donnes à tous beaucoup plus que la vie, tu répands partout les plus douces jouissances ! Sans toi tout languit dans l’angoisse, ta présence seule fait naître le bonheur ! Loin de tes feux, l’animal soupire et végète ; la plante demeure stérile ; la fleur pâlissante est privée de sa parue ! Et les métaux, que seraient-ils si d’éclat de la lumière ne se multipliait dans leur miroir mystérieux ? Ô source féconde ! que tout se prosterne devant toi pour te rendre hommage ! Accourez, nations fortunées ! Venez imiter la fleur nouvellement éclose ! Encore humide des larmes de l’aurore, ses premières faveurs sont pour l’astre bienfaisant ! Sans la flétrir, il cueille ses prémices ; sans ternir son éclat, ses rayons altérés se rafraîchissent dans la rosée qui l’inonde ; il l’embrase de son ardeur, et ses couleurs jettent de nouveaux feux.

Pourquoi, vous qui poursuivez le bonheur, ne brigueriez-vous point de semblables bienfaits ? Jeunes amants, ne quitterez-vous pas la coupe qui vous enivre pour venir faire hommage de votre amour à la source de l’éternel bonheur ? Jeunes Vierges, n’imiterez-vous pas la fleur qui embellit les champs ? Ne viendrez-vous pas recevoir avec elle les chastes baisers de l’aurore ? Et vous tous, habitants de la terre, resterez-vous endormis dans vos couches nuptiales ? Ne viendrez-vous pas vous exposer aux rayons naissants de l’astre que nous adorons ? Ils vous apprendront comment, sans ternir la fleur, se donnent les plus ardents baisers ; comment, au contraire, elle reçoit la grâce et la beauté de la vivacité de leurs feux.

Ô vous, peuples fortunés ! contemplez tous la nature, soyez témoins de son bonheur et sachez le partager ! avec l’alouette éprise de connaissance et d’amour, élevez-vous vers l’auteur de votre allégresse ! Contemplez les bonds de la biche, du daim et de la brebis suivis de leurs fruits naissants ! Dans leurs transports, ils semblent éviter de fouler la fleur qui s’élève sous leurs pas, ils laissent à peine quelques traces légères sur la verdure humide, tant ils sont ravis par la présence de leur bienfaiteur. Si chaque être, en son langage, rend hommage au foyer de la pure lumière, pourquoi ne lui dresserions-nous pas des autels et ne verrait-on pas dans l’espace s’élever la fumée de nos parfums ? Pourquoi nos voix réunies ne lui adresseraient-elles pas des hymnes de louanges et d’adoration ? Pourquoi enfin sur ces autels ne verrait-on pas couler le sang de nos victimes ?

Ainsi parla cet austère adorateur du feu qui jusqu’alors n’avait sacrifié qu’aux insondables ténèbres, cette source inconnue de la lumière ! En invoquant le soleil, il venait de proclamer lui-même la victoire de la Toute-Sainte, et ni les sages, ni le peuple n’apercevaient ce changement ; car cette victoire n’était pas l’œuvre d’un seul jour.

Déjà du pied de la montagne et sur mille autels divers s’élevait, en ondulant, la fumée des aromates. Là tombait le taureau mugissant, dont le sang, en bouillonnant, serpentait dans la plaine ! Ici palpitaient encore la douce colombe et le paisible agneau, dont les entrailles déchirées annonçaient aux seuls immortels la volonté des Dieux ! Sur la foi des augures, Rhuxèbre déclare que les inexorables Divinités demandent le grand sacrifice. Aussitôt une musique semblable à la foudre se fait partout entendre ; les immortels se couvrent de la cendre des holocaustes, et la victime inconnue, cachée par un voile d’une blancheur éclatante, est conduite sur un char d’or au sommet de la montagne. Une bannière mystérieuse se déploie pour faire connaître au peuple le nom de cette victime, tous les yeux la fixent avec anxiété. Chacun tremble et frémit, sans oser se rendre compte du sentiment qui l’anime, lorsque le nom d’Évéha, la plus belle et la plus sage des filles du roi, se montre aux regards épouvantés. Cette vierge auguste, en montant sur l’autel, était soutenue par son père qui seul l’accompagnait. Là, elle devait elle-même se vouer à la mort, pour le salut des nations et pour la gloire des Dieux ! Pleine de courage, elle fait entendre les doux accents de sa voix ; le peuple, pour l’écouter, ne respirait qu’à peine ; il avait enchaîné jusqu’à ses plus légers soupirs.

« – Immortels ! Sévères interprètes des Dieux ! en m’annonçant leur volonté suprême, vous avez déclaré qu’il fallait que je meure pour le bonheur de tous, voici mon sang ! Mais avant qu’il coule, je dois vous apprendre que le Dieu fort dont vous vantez la puissance, sans le connaître lui-même, n’a point créé pour détruire, et qu’il maudit vos sacrifices !... Frappez.... La mort n’a rien qui m’épouvante ! Puisse mon sang, en coulant sur cet autel, attirer sur vos têtes les bénédictions..... » Les immortels qui l’environnent, étonnés d’un tel discours, ne le laissent point achever ; son père déchire ses vêtements ; les initiés, confondus, se couvrent de leur manteau. Rhuxèbre, seul avec audace, s’adresse au peuple. Il déclare que la victime volontairement offerte attend comme un bienfait l’honneur d’être immolée. Il déclare que les infaillibles augures ont fait connaître la volonté du ciel ; il déclare que les initiés, toujours présents au conseil des Dieux, connaissent leurs décrets, et que, sans en excepter un seul, tous approuvent le grand sacrifice qui va être consommé.

Évéha voyait sans pâlir briller le glaive sur sa tête ; semblable à un agneau timide, elle attendait la mort ; son sein palpitant était découvert pour recevoir le coup fatal ; son cœur, élevé vers le ciel, n’appartenait plus à la terre ! Le peuple, aveuglé par l’imposture, et encore plus enchaîné par le fanatisme, n’osait élever la voix ; je pouvais seul, comme initié, sauver la victime ; une lumière céleste brillait dans mon cœur, et je ne vis dans la puissance qui m’était donnée que l’ordre d’exécuter la volonté divine. Plein d’admiration pour la vertu de la douce Évéha, je n’avais entendu qu’en frémissant le discours de Rhuxèbre. Mon œil suivait le regard farouche de ce pontife sanguinaire qui semblait craindre de perdre sa proie ; il allait consommer le sacrifice, lorsque tout-à-coup j’arrête son bras criminel. Je lui arrache son glaive ; dans la lutte mon manteau se déchire, et ma tunique d’initié, qui n’avait jamais brillé que dans les sanctuaires, se montre dans tout son éclat.

« Seul contre tous, m’écriai-je, vous savez que je puis résister à tous ; vous savez que je puis combattre et vaincre la multitude ; tel est le privilège de tout initié ! Aujourd’hui c’est par ma bouche que le Tout-Puissant confond votre imposture ; c’est lui qui arme mon bras du glaive sacré, afin que, suivant l’esprit dont je suis animé, je m’en serve pour enlever votre victime à la mort, et pour renverser l’idolâtre, l’impie, qui se sert du nom de l’Éternel créateur pour détruire ou pour corrompre ses œuvres. » rendu ici 204

Rhuxèbre, et ceux qui l’environnent, frappés comme d’un coup de foudre, ne savent que répondre ; tous demeurent immobiles !... Évéha, inspirée du ciel, reconnaît ma mission, elle reçoit la main que je lui tends pour l’arracher à la mort. – Je te suivrai, me dit-elle, jusqu’au fond des enfers. – Elle salue son père qui n’a pas la force de lui répondre. Chacun s’éloigne pour nous livrer passage, et nous descendons la montagne sans que personne ose s’opposer à notre marche. Le peuple prosterné ne pouvait, sous peine de sacrilège, lever les yeux pour regarder un initié dépouillé de son manteau ; un roi pour lui était moins grand et moins sacré. Les guerriers qui campaient dans la plaine sont obligés d’obéir à mes ordres ; eux-mêmes font amener le char d’or qui avait conduit Évéha, ils nous accompagnent, ils nous protègent, car c’est au milieu des enfants de la colère et par eux-mêmes que je devais enlever à l’empire du feu la racine de sa gloire et de sa magnificence, racine qui était dans la vierge la plus belle et la plus pure qui ait jamais paru dans les domaines de Satan.

Or, il existait sur un point inconnu de la terre un jardin de délices où nul n’avait jamais pénétré, hors l’amour ! Il se nommait Éden : quatre fleuves rapides en défendaient l’entrée. Couvert d’une nuée céleste, il donnait asile à des êtres fortunés qui, s’aimant de l’amour le plus tendre, ne connaissaient d’autre félicité et d’autre gloire que celle de leur frère. Essentiellement guerriers, ils ne se plaisaient que dans les camps et au milieu des combats ; à la vue d’un ennemi, ils tressaillaient d’allégresse ; la gloire leur donnait des ailes, ils poursuivaient leur proie jusqu’au fond des abîmes. À peine ils se l’étaient assurée par une victoire que leur vaillance rendait toujours certaine, qu’on les voyait planer dans l’espace, monter au-dessus des Cieux, descendre dans les enfers pour y chercher encore un ennemi à combattre ; ils ne se lassaient jamais de la guerre, elle était devenue leur élément ; mais qu’elle est sublime, cette guerre ! Comment la faire connaître dans le temps ? Elle se nomme la guerre d’amour !....

C’est en Éden seulement que je pouvais trouver un refuge ; il pouvait seul recevoir la vierge que j’avais enlevée, seul il pouvait la défendre ! Les fleuves qui l’entouraient arrêtèrent leur cours pour me livrer passage ; arrivé dans les régions brûlantes de l’amour, le char qui nous portait fut consumé par ses feux ; mais cet amour qui ne détruit qu’en multipliant ses dons, nous fournit des ailes pour nous porter aux pieds des remparts de la cite sainte. Les guerriers qui en gardaient les portes, nous voyant conduits par l’amour, nous les ouvrent à l’envi, et bientôt nous sommes devant le trône du prince même de l’amour. Prosterné aux pieds de ce puissant monarque, je lui demandai asile et protection. – « Jeune guerrier, me dit-il, la victoire seule a pu te conduire en ces lieux, tu peux y commander en souverain. L’éternelle justice a seule pu te conduire du domaine de la colère dans celui de l’amour. Les guerriers qui gardent les portes de la cité n’ont pu voir en toi qu’un frère, qu’un prince selon l’ordre de l’amour, et tous, suivant l’impulsion de leur cœur, ont dû t’obéir. Cependant tu te présentes à nous comme un guerrier armé pour le combat, les enfants de la terre ont gravé leurs desseins sur ton armure ; t’envoient-ils pour nous combattre ou pour nous surprendre ? Quel que soit ton but, nous ne pouvons que nous réjouir à la vue de ta gloire, et te proclamer notre vainqueur ! Ta marche est selon l’ordre de la providence ; nous croyons à la justice et à la puissance de notre père céleste. Le plus beau palais de la cité est préparé pour te recevoir ; dès le principe des choses, il y a eu un trône disposé pour toi, et un pour la jeune Vierge qui t’accompagne.

Avant d’avoir répondu à un discours que j’avais peine à comprendre, les habitants d’Éden nous entourent, ils nous portent en triomphe à notre nouvelle demeure. Tout ce qui m’environnait me paraissait confus ; tout m’était inintelligible ; mes yeux n’étaient point ouverts à la magnificence céleste, je ne pouvais qu’entrevoir les beautés de la cité. Évéha était pensive, elle était ce que mon âme la faisait être ; couverte de son voile, elle se dérobait à tous les regards. Le peuple s’empressait autour de nous, célébrant notre arrivée par ses transports de joie. Je cherchais à reconnaître si, dans la multitude des monuments qui se présentaient à notre vue, il n’y aurait point un temple, afin d’y porter mes actions de grâces pour toutes les faveurs dont nous étions comblés. J’interroge ceux qui m’accompagnent, ils ne savent ce que j’entends par un temple, par un Dieu que l’on adore et auquel on va porter ses vœux. Notre temple, me disaient-ils, est en tout lieu ; le Dieu que nous adorons est l’Éternel, dans la création qui nous environne. Il est infini, et nous ne connaissons rien qui ne soit lui-même ; c’est donc en nous aimant, n’ayant d’autre but, d’autre désir que la gloire et le bonheur de nos semblables, que nous adorons en Éden. À la vue d’un ennemi, nous tressaillons d’allégresse, notre armure est toujours prête pour le combattre ! Nous l’aimons plus que nous : que dès lors il s’empare de nos biens, qu’il nous ravisse l’existence, il n’a fait que combler nos vœux, nous ne désirons rien tant que de nous sacrifier pour sa gloire !... Évéha, m’écriai-je, les cieux sont descendus sur la terre ! Ici tout est créature céleste, nous sommes dans les régions de l’amour !

Bientôt nous arrivons près d’un palais magnifique, et chacun nous annonce par sa joie qu’il est l’asile qui nous est destiné. Ses vastes portiques s’élevaient avec majesté ; je cherchais à découvrir si quelques inscriptions ne pourraient m’indiquer comment il se nommait. Les enfants de l’amour connaissent mon dessein, ils s’empressent d’y répondre. – En Éden, nous ne nommons rien, nous ne savons rien figurer. Tout porte avec soi sa propre expression, tout se parle et nous entendons ce langage divin ! L’éternel Créateur, en se manifestant par ses œuvres, s’imprime lui-même dans toutes, et partout nous trouvons son éternelle image. Nous savons que hors d’Éden, les enfants de la terre, en saisissant ses œuvres afin d’en jouir par eux-mêmes, les changent en un insondable néant ; elles sont tout, elles renferment leur auteur avec tous ses attributs ; mais aussitôt qu’une main avide s’en est emparée, elles ne sont plus que le voile qui dérobe leur réalité, et elles engloutiraient par leur néant abyssal celui qui les possède, si la douleur, fruit d’une miséricorde inconnue, ne le rappelait à la vie !... Or cette douleur dont se plaignent les créatures du temps atteste que l’enfant d’amour a pénétré dans leur domaine où il combat pour leur communiquer sa vie, et avec elle son éternel amour !...

Ce palais, en pénétrant par nos yeux dans notre âme, y grave lui-même son nom, et sans que nous ayons besoin de le lire, nous goûtons ses vertus bienfaisantes ; nous savons alors qu’il est le palais de la paix. Considère les habitants d’Éden qui t’environnent ! Ils sont tous enfants de l’amour, ils ne sauraient se nommer par aucun nom, autrement qu’en pénétrant réciproquement en eux, et s’identifiant avec leur propre nature ! Aussitôt que, comme enfants de l’amour, nous avons nommé nos frères, ils sont nous ! Là est la parole qui donne la vie ; après les avoir alimentés par notre passage en eux, ils passent en nous pour nous alimenter à leur tour, alors nous les connaissons dans leur essence, nous avons lu leur nom, ils sont nous-mêmes, car nul ne peut rien connaître hors de soi ; tout ce que nous connaissons est en nous, et il ne peut exister en nous que nous-mêmes. Or, ce nous-même, sous la loi d’amour, est l’image vivante de l’Éternel, par laquelle tout a l’être ; c’est l’Élohim !.... Afin que tout existe, nous sortons de nous, nous cessons d’être pour que tout vive de notre vie ; alors pour servir d’aliment à tout, nous devenons la racine de vie des êtres et des choses ; nous goûtons le bonheur en eux et par eux ; nous sommes glorieux de leur gloire !... Dans ce combat d’amour, toutes les créatures se ressuscitent à l’envi l’une dans l’autre, et chacune existe de la vie l’une de l’autre, dans une éternelle félicité. Or, l’amour est Dieu, et Dieu est pour nous ce que nous sommes pour nos semblables, car lui et nous ne sommes qu’un. Aimer son frère, ne désirer que sa gloire, c’est aimer Dieu, c’est-là seulement ce que nous appelons adorer en esprit et en vérité ! Or, cette adoration paraîtra dans le temps, si jamais un enfant de l’amour peut y pénétrer ! « Évéha ! Évéha ! m’écriai-je, ébloui par tout ce qui m’environne, étourdi de tout ce que j’entends, rassure-moi et fixe mes pensées incertaines ! Loin de t’avoir arrachée à la mort sur l’autel des noirs sacrifices, n’ai-je pas péri à tes côtés pour ressusciter avec toi dans ces lieux de délices ? Comment y eussions-nous pénétré autrement qu’en passant par le feu destructeur et purificateur !... »

Évéha me répondait, et sa voix était pour moi comme une lumière céleste ; je ne distinguais point ses paroles, car elle n’en articulait aucune, mais elle pénétrait en moi, et les mystères d’Éden m’étaient dévoilés. Que dis-je, elle seule existait et je connaissais tout par elle !....

Les paroles des enfants d’Éden, paroles inconnues dans le temps, étaient une nourriture céleste qui m’animait de nouveaux feux ; transporté hors de moi-même, je ne vivais plus en moi, mais dans l’universelle création. En entrant dans le palais de la paix, je ne me retrouvai plus-moi-même, Évéha seule était !... Une retraite mystérieuse me cachait dans le centre du palais. Alors, les enfants de l’amour s’étaient retirés, mais sans avoir quitté mon cœur. La nuit s’était répandue, mais quelle nuit, dans une région qui ne peut admettre les ténèbres ! Un sommeil profond me déroba à la vie, mais comment l’expliquer dans le séjour même de la vie, là où la mort ne peut avoir aucun accès !.... Pendant ce sommeil, je fus transporté en esprit sur la montagne de la douleur, là où j’avais reçu une nouvelle existence, lorsque je fuyais ma patrie. J’y éprouvai les mêmes angoisses ; je reçus la même bénédiction, et la vie céleste s’éleva de mes douleurs. Ayant franchi l’espace, toujours transporté en esprit, je me trouvai sur la montagne du grand sacrifice ; là je vis Rhuxèbre armé de son glaive étincelant frapper la douce Évéha, elle tombe avant que mon bras ait pu la défendre ; ne pouvant lui sauver la vie, j’arrache au feu ses tristes restes, je les presse contre mon sein ; on veut me les ravir, je lutte ; et ma force est impuissante ; je succombe ; mon côté entr’ouvert a reçu une large blessure. C’est une porte par laquelle va s’échapper ma vie, mais cette blessure touchait à celle d’Évéha. Celle-ci reçoit une portion de mon existence, et la mort est repoussée ! Son cœur bat contre le mien ; tous deux s’identifient ; elle devint un second moi-même, je la nommai mon épouse, et le mystère fut accompli !...

J’étais à peine éveillé que devançant l’aurore tout le peuple était assemblé devant le palais ; le roi lui-même se montrait entouré de ses gardes. J’appelle Évéha que la douceur de la paix tenait encore endormie. Je vois briller des armes, m’écriai-je, les soldats de la colère auraient-ils envahi cette région fortunée ! À la hâte je revêts mon armure d’initié pour aller à la rencontre du roi d’Éden ; Évéha se couvre de son voile de victime, et nous franchissons les portiques !.... Oh ! qu’ils étaient splendides ces guerriers d’Éden ! Leurs boucliers étaient comme le soleil. Leur lance paraissait comme une flamme dévorante qui s’élevait dans l’espace ! « Évéha ! Évéha ! Ils sont armés comme pour un jour de bataille !.... Que l’épée étincelante, qui arme leur bras, me paraît formidable ! Hâtons-nous, allons nous ranger près du roi et combattre à ses côtés ! Ses légions, animées par ta présence, ô vertueuse Évéha, deviendront invincibles, et avant qu’un seul de ses soldats périsse, je dois mourir pour le défendre ! » Nous traversons la foule ; chacun sème des fleurs sous nos pas ; arrivé près du monarque, je cherche à distinguer son armure, mais une atmosphère d’amour la dérobe à mes regards. Sa voix mélodieuse se fait entendre, et le peuple est dans l’admiration.

« Enfants de l’amour, un jeune étranger armé en guerre selon le mode des enfants de la colère, a pénétré parmi nous, il est accompagné d’une vierge plus belle que l’astre qui nous éclaire ! Pour lui livrer passage, nos fleuves ont ralenti leur cours, et, dès ce moment, notre empire est resté ouvert à tous les enfants de Satan ! Le Tout-Puissant leur a livré nos régions, qu’il soit loué ! c’est lui qui leur a ouvert les portes de la cité sainte, qu’il soit loué ! Peuple d’Éden, louez-le tous ! l’entrée de notre jardin de délices est livrée aux enfants de la colère ! Le premier vainqueur d’entre eux qui se présente parmi nous vient-il pour nous combattre ? Qu’il déploie son armure ! Déjà ma couronne, ma gloire, ma vie, tout est à ses pieds ; mes vœux sont qu’il s’en empare, et que, devenu le dernier de ses serviteurs, je puisse éternellement contribuer à son bonheur. Ô enfants de l’amour, pliez tous sous son sceptre, et vous, guerriers, abaissez vos lances, offrez-lui vos serments ! Recevez avec joie la loi de votre vainqueur, l’éternelle justice lui a donné la victoire !... »

Étonné d’un tel discours et sans pouvoir y répondre, je contemplais ce roi magnanime qui m’offrait son empire. J’admire les légions de guerriers qui m’environnent ; j’entrevois leur armure toute composée des feux de l’amour ; un manteau brillant comme la lumière voilait leur gloire ; quelques rayons de leur splendeur vinrent me frapper, et l’éclat de mes armes s’obscurcit aussitôt ; je n’entrevis plus en moi que l’œuvre des hommes, et je frémis d’horreur ; mon épée était couverte de sang, j’y voyais celui de Zéréhan ! Celui d’Évéha y fumait encore. Cette vierge vivait ; mais ce glaive n’était-il pas celui de tous les initiés qui l’avaient condamnée ? Je le brise avec indignation, je le jette avec force sur la terre qui l’engloutit et avec lui tous les crimes dont il était souillé. Ma tunique, couverte de caractères symboliques et de mystères sacrés, ne me parut plus qu’un tissu de mensonges et de blasphèmes, je la déchire et la repousse au loin ; elle tombe sur la poussière, et les guerriers d’Éden la contemplent avec effroi ; ils y voient imprimées l’erreur, la haine et la vengeance. Le prince de l’amour cherche à y reconnaître quelques paroles de vie, mais il n’y découvre que la mort ! Une larme tombe de son œil, et le trophée de la sagesse des enfants de la terre se fond sous son amertume ! Ainsi désarmé, je demeurais couché aux pieds d’Évéha qui me couvrait de son voile. Ses larmes coulaient avec les miennes, et le peuple partageait une affliction qu’il n’avait jamais connue. Les guerriers, appuyés sur leurs lances, contemplaient avec calme un combat si étrange ; ils m’indiquaient la gloire qui agitait leurs étendards, l’amour qui changeait leur glaive en une épée flamboyante ; tous les regards semblaient me demander d’accepter la couronne, mais je ne voyais que ma honte, et j’expirais dans la douleur. Évéha élève alors la voix ; en soulevant légèrement son voile, elle laisse entrevoir quelques traits de sa beauté, et tous les enfants d’Éden tressaillent d’allégresse ! Les combattants, pour l’écouter, suspendent leurs cris de guerre, ils baissent leurs boucliers.

« Illustre roi d’Éden, et vous, Enfants de l’amour qui m’entendez, apprenez tous que ce n’est point en ennemis que nous avons pénétré dans vos régions ! Nous ne sommes point venus pour nous emparer de ton trône, ô Prince magnanime ! nous nous sommes présentés en suppliant, cherchant un humble asile. La mort qui m’avait menacée nous faisait fuir l’empire du feu, et celui qui m’en a délivré tombe ici sous tes coups. Cependant le guerrier que dans ces lieux je protège est plein de vaillance. Tu l’as blessé à mort, ô Prince de l’amour, il expire sous mon voile ; mais j’ai vu sa gloire, et la défaite qu’il éprouve ici ne peut me la faire oublier ! Seul il a combattu tous les soldats de mon père ; seul il a vaincu tous les enfants de Satan ! Il n’a fait que montrer son glaive, et tous ont fléchi devant lui ! Il m’a enlevée sur l’autel même du feu, et tu ne l’ignores pas, ô souverain Monarque, nul n’a jamais résisté à cette puissance, elle est toujours invincible !..... Enfants d’Éden ! écoutez la merveille que je vous annonce : j’ai vu briller avec éclat une flamme divine sous l’armure d’Adama ; mon père en a été ébloui ; le grand sacrificateur et la multitude en ont été confondus ! J’étais dans son cœur où la mort menaçante n’avait osé me suivre, et c’est par lui que je suis arrivée dans votre enceinte ! Mais que vais-je devenir ? Celui dont la main puissante a pu résister au feu, a brisé son armure ; son vêtement a disparu devant une de vos larmes ! Déjà le Prince de la colère et de la vengeance connaît son malheur ; j’entends la trompette qui rassemble ses guerriers ; les armes de ses soldats redoutables ne sont point, comme les vôtres, un éclat de gloire, d’amour et de beauté ; elles sèment partout l’épouvante et la mort ! Je vois déjà vos frontières envahies, vos palais incendiés et vos remparts, tombant sous leurs coups, recouverts par la poussière embrasée ; ils vont me saisir au sein même de vos phalanges ! Peuple d’Éden, ce n’est plus à la mort qu’ils vont me conduire, j’ai paru sous un titre qu’ils avaient méconnu ; Adama me pressant sur son cœur et me rendant la vie, a fait connaître à Satan qu’il lui enlevait son épouse, et ce Prince puissant me réclame sous ce nom !.... »

Le peuple attendri fondait en larmes ; les guerriers, le regard fixé sur leur roi, attendaient ses ordres ; Évéha, la main sur mon cœur, y cherchait quelques restes d’existence ; son œil attaché sur le mien s’efforçait d’y fixer encore la vie ; sa voix appelait son époux, et bientôt son éternel époux se montra dans toute sa gloire, car l’ange qui m’avait caché sous un manteau s’éleva de la poussière qui déjà me recouvrait ; il me sortit le voile mystérieux, et le roi d’Éden ne vit plus en moi qu’un enfant de l’amour ! Transporté d’allégresse, il s’écrie : « Peuples et guerriers, écoutez tous ce que j’ai à vous apprendre ! Que vos larmes se changent en joie, et vos soupirs en chants de victoire ! L’aurore de cette journée a été pour nous un voile de deuil, mais le soleil se montre et tout est changé en un jour de gloire ! Le jeune guerrier qui a paru parmi vous armé comme un enfant de la colère, a brisé son armure ; l’enfant de Satan est rentré dans la poussière ! Le ciel a déchiré le voile étendu sur son sépulcre et le premier-né d’entre les hommes s’en est élevé plein de gloire ! Or, c’est lui seul, lui le nouveau-né, qui a ravi au Prince du feu la jeune vierge qu’il nous a confiée. C’est lui qui a ravi à Satan la créature la plus belle et la plus sage qui ait jamais paru dans son empire  !....

Guerriers ! l’éternelle vierge elle-même est sous votre garde ! Soyez tous prêts à la défendre !... Lorsque je vous l’ordonnerai, vous assemblerez vos phalanges ; car cette vierge qui connaît la puissance de son père nous annonce que, de tous les points de l’espace, il assemble ses soldats pour venir nous attaquer, il évoque même les puissances de l’abyme ! Mais loin de nous toute idée de prescience, c’est l’arme de notre ennemi ! Nous ne devons penser qu’à nous réjouir, puisque nous possédons l’époux et l’épouse desquels Éden attend toute sa gloire ! Ô enfants de l’amour ! le nouveau-né vous apporte à lui seul plus de trésors que vous et vos guerriers n’en possédez tous ensemble. Il est le vainqueur de l’abyme ! Toutes les richesses, toutes les merveilles de ce gouffre insondables sont les trophées de sa victoire ! Ses biens sont infinis, mais l’éternelle vierge, l’épouse, est la seule porte par laquelle tous ces biens puissent arriver jusqu’à nous ; sans elle, ils doivent rester éternellement enchaînés dans l’abyme !.....

De toute part on n’entend que des cris de joie. Le peuple nous fait monter sur un char de lumière pour nous conduire en triomphe an palais de la paix. Le roi, en me saluant, me donne le titre de frère. « Le Tout-Puissant, me dit-il, te destine à être le roi des régions de l’amour, mais avant que ton front soit couronné, ton cœur doit être le théâtre d’un sanglant combat ; celui que nous allons soutenir pour la défense de ton épouse n’en sera que le simulacre.

 « Ô fils de la lumière, si tu nous apportes toutes les richesses de l’abyme, tu nous apportes aussi le germe de toutes ses furies ! Il faut qu’elles naissent..... Et il faut qu’à leur naissance, l’amour les enchaîne, ou plutôt les consume de son feu pour quelles ne puissent se montrer dans les régions de l’amour que comme des anges glorieux. Or, tu peux seul enlever l’abyme à l’abyme ! Tu es l’Élohim, et c’est de toi que toute la création attend son salut ! Mais si tu peux tout enlever à l’abyme, tu peux tout lui livrer, en y descendant toi-même ; car tout est en toi ! Ô Adama, jusqu’à la consommation du mystère, tu dois demeurer divisé de ton épouse et habiter un trône différent dans le même palais ! Tu dois être nourri par une substance céleste selon le mode des enfants de l’amour ! Ton cœur est cependant comme un jardin fécond où croissent tous les fruits d’Éden ; savoures-en les douceurs, mais ne porte point la main au centre ; là est le sanctuaire du Seigneur ! C’est là où notre victoire te fera trouver la vie, tandis qu’aujourd’hui ta main n’y saisirait que la mort !... »

Il parlait encore lorsque des hérauts viennent lui annoncer que Satan, proclamant la guerre, menaçait d’envahir les frontières d’Éden, et de fondre comme une tempête affreuse sur les paisibles habitants des régions de l’amour, réclamant partout l’épouse qui lui avait été ravie !...

Le peuple, loin de se troubler, redouble ses chants d’allégresse, il nous conduisit à notre demeure, et dans ce séjour de la paix, une nuée mystérieuse nous cacha même aux enfants d’Éden avec lesquels nous ne devions plus communiquer jusqu’au jour de leur triomphe ou de leur défaite !.....

 

 

 

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER CHANT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ORIGINE DES ÊTRES.

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LE

 

SIÈGE D’ÉDEN.

 

 

 

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DIEU TOUT ET EN TOUT.

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CHANT PREMIER.

 

 

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Jour illustre ! jour mémorable ! où sera la main assez hardie pour tracer le tableau que tu présentes ? Phénomène inconnu ! jusqu’à ton existence est atterrante !.... L’intelligence vaincue reconnaît son impuissance ; tout chancelle en jetant la vue sur ton berceau, et tout tremble en contemplant ta tombe !..... Toutes les créatures qui sont au-dessus, comme celles qui sont au-dessous du soleil, habitent un éternel champ de bataille, et toutes souffrent et gémissent dans l’attente de l’issue du combat. Fidèles à leur Prince, elles ont l’oreille attentive à ses ordres, car dès le principe il a été décidé que ce jour serait celui où s’accomplirait l’œuvre mystérieuse !..... Or, ce jour est le temps !

Alors tout dans la nature était en suspens ; les êtres, dans un profond silence, méditaient sur ce qui allait avoir lieu. Le calme le plus profond régnait de toutes parts ; dans la crainte de l’interrompre, les aquilons avaient suspendu leurs fureurs ; les zéphyrs ne venaient qu’en tremblant caresser les fleurs des champs ; ils ne balançaient qu’à demi la feuille pendante des forêts. Les torrents avaient reçu des digues, les fleuves impétueux ralentissaient leur course, et les ruisseaux osaient à peine faire entendre leurs murmures enchanteurs. La mer ne dépassait point ses rives ; les volcans ne vomissaient plus ni flamme ni fumée ; tous les oiseaux avaient interrompu leurs chants, et le tigre, la griffe tendue pour saisir ta proie, avait pour la première fois réprimé l’élan de sa rage.

Constant dans sa marche, le soleil seul ne suspendit point son cours ; passif à tous les évènements, il ne cessa point d’exercer son influence. À peine son disque radieux s’est-il montré sur l’horizon que la trompette guerrière sonne l’éveil pour les préparatifs du combat. La voix de Satin, ce grand dominateur de la terre et de l’abîme, se fait entendre sur le sommet des montagnes et dans les autres souterrains.  Les échos répètent et propagent à l’envi ses ordres suprêmes ; ses paroles retentissantes pénètrent jusqu’au fond des flots ; elles remontent les fleuves jusqu’à leurs sources les plus reculées, et les habitants de leurs rives sont dans l’admiration de ce qu’ils entendent.

 

Discours de Satan.

 

« Anges lumineux, dont tous s’honorent de suivre les lois, vous êtes couverts de lauriers dès la plus haute antiquité, mais vos têtes nobles et altières semblent encore demander de nouveaux trophées ! Sous les remparts d’Éden se présente la moisson la plus brillante ; elle est réservée à votre courage ; que votre glaive arme vos bras invincibles ! que l’honneur qui germe dans vos cœurs, que la vaillance qui vous accompagne, et la gloire qui précède votre marche vous guident à la victoire. Fidèles à la saisir, comme vous le fûtes toujours, ne revenez du combat que sur le char de triomphe !.......

« Anges secondaires, quel que soit l’être ou l’objet que vous habitiez, mettez tout en œuvre pour seconder vos illustres chefs ; vous êtes l’âme de l’armée, vous en faites la force : sans vous ces chefs sont impuissants ; c’est sur le fer de vos lances qu’ils comptent pour porter des blessures mortelles ; et c’est de l’habileté de vos cavaliers et de la légèreté de vos chevaux qu’ils attendent l’entière destruction de nos ennemis, lorsque s’élançant à leur poursuite vous les atteindrez jusque dans leurs derniers retranchements. C’est sous l’acier étincelant de vos chariots de guerre que leurs soldats fugitifs doivent trouver une perte assurée ; c’est enfin sous les pieds de vos éléphants que vous devez contempler leurs cadavres entassés, publiant par leur désastre votre invincible puissance.

« Ce n’est point vous seulement que j’invoque, êtres auxquels j’ai donné l’intelligence !.... c’est à tous, c’est à tout que mon discours s’adresse : Dieux, princes et souverains ; oiseaux, quadrupèdes, poissons et reptiles, tout en ce jour doit être prêt à m’entendre ! Cèdres, et vous tous, arbres forestiers qui embellissez les montagnes ; saules et plantes aquatiques qui ombragez les vallons et osez présenter des digues aux torrents les plus rapides ; plantes verdoyantes qui revêtez les champs et faites l’ornement de la nature en l’embellissant des fleurs les plus ravissantes ; arbrisseaux qui produisez les parfums, l’ambroisie et le nectar qui sert à enivrer les Dieux ; vous qui êtes aux champs qui vous nourrissent ce que les mines sont aux montagnes qui les recèlent, écoutez tous mon discours !..... Rien dans la nature ne doit être sourd à ma voix ! Vous, métaux que j’ai rendus utiles, et vous que j’ai rendus séducteurs, mes paroles, semblables à la foudre, pénètrent les entrailles de la terre ; je brise vos chaînes et, vous moutrant à la lumière, je l’étonne par votre éclat. Ô rochers ! vous qui, surpassant la hauteur des nues, vous montrez dignes d’habiter les cieux, je puis vous renverser et vous élever plus haut encore ! Et toi, terre qui sembles te jouer en supportant de telles masses, et qui ne parais point fatiguée de leur immense pesanteur ; toi dont le sein est le voile du mystère, hors duquel tout ce qui existe a dû s’élever pour avoir l’être, je t’invoque ainsi que le dernier des grains de sable qui te compose ; oui ! un seul d’entre eux, par un mystère qu’il n’appartient qu’à moi d’approfondir, pourrait, en résistant à mes volontés, être un obstacle insurmontable au succès de cette journée.

« Immense Océan !.... ton onde, en ce jour que tu consacres à ma gloire, ne doit obéit qu’à mes ordres ; tout me le promet ! Prompte à enchaîner tes vagues rugissantes pour seconder mes désirs, comment ne le serais-tu pas à les déployer dans toute leur furie, lorsqu’il s’agira d’accomplir mes décrets ?

« Aquilons !.... paisiblement attentifs à ma voix, vous retrouverez à mon ordre votre fougue impétueuse ! Ne portez-vous pas, dans les lieux que vous indique ma sagesse, les germes que je veux propager ? Je leur commande de franchir l’espace, et vous leur trouvez des ailes ! Vous ravagez les plaines ; lorsque ma colère a été excitée, vous les agitez comme l’onde de la mer ; vous  parcourez les entrailles de la terre et, vous montrant dans un instant sur un autre hémisphère, vous allez jeter l’épouvante parmi les faibles mortels. Ils vous voient, lorsque je vous l’ordonne, fondre sur leurs champs ; ils fuient, car ils redoutent votre puissance ; mais leurs remparts sont ébranlés, leurs forêts détruites, et leurs habitations mises en poudre !

Et vous, zéphyrs si pleins d’attraits, que ne dois-je pas attendre de votre douceur ! Vous ranimez, selon mes vœux, le courage de celui que j’excite, vous agitez les sens de l’objet que je veux séduire !.... Oh ! chargez-vous des parfums les plus suaves et les répandez sur mes paroles, pénétrez vous-mêmes avec mes accents dans le cœur de ma bien-aimée, assurez-y mon triomphe !..... À quoi me servirait la gloire du monde entier et même celle que les cieux réclament, si je ne possède pas la REINE D’ÉDEN, cette épouse sublime, la couronne et l’éclat de tout ce qui existe dans l’univers ?.... Ô doutes !.... déchirements !.... et toi, angoissante incertitude..... Mais non ! sur l’univers aujourd’hui je triomphe ! Où est celui qui peut me disputer la victoire ?.... N’est-ce pas toi, ô feu ! source ignée, racine de toute vie, toi que j’évoque de l’insondable abîme, n’est-ce pas toi qui me l’assure par ta puissance infinie !..... Que pour seconder mes desseins, des volcans s’empressent à te vomir par torrents ! Que tout ce qui te recèle te laisse libre pour obéir à ma volonté ! Qu’en ce jour, lorsque je t’ordonnerai d’animer la foudre, tu annonces par ton éclair éblouissant qu’elle est prête à tout renverser ; que partout tu saches l’embraser ! dans les nues, d’où tu épouvantes les mortels par ton redoutable tonnerre qui les frappe avant qu’ils aient aperçu le bras qui le dirige ! dans l’air, où nul ne comprend comment, l’enflammant, tu montres ta magnificence par un météore resplendissant, après avoir brisé la porte du mystère ; et pour étonner encore plus les faibles humains par les effets de ton immense pouvoir, tu rétablis la porte brisée en te compactant dans la colère, et tu fais succéder au phénomène lumineux une pierre dure, opaque et ténébreuse, qui se précipite encore brûlante sur la terre effrayée !.... Tu leur enseignes que c’est ainsi qu’à une époque qu’ils ignorent, la lumière, pressée par cette même colère qui voulait la saisir en Lucifer et par Lucifer, sollicita une retraite, et qu’à l’instant parurent les ténèbres. Or, ce fut en elles et par elles que furent rendus visibles et palpables tous les corps qui composent le vaste univers, depuis le moindre des grains de sable jusqu’au plus grand des astres. C’est là que cet ange illustre qui combattit si vaillamment fait sa demeure pour éclairer les mortels ; et la lumière par lui enchaînée dans les corps y demeure captive, uns qu’aucune puissance que la sienne puisse l’en arracher.

« Ô feu sublime ! tu peins dans tes opérations les mystères les plus hauts et les plus inaccessibles, et MOI seul, ton prince comme celui de tous les autres éléments, JE les lis dans tes entrailles et les dévoile quand il me plait à mes fidèles serviteurs. Ta gueule n’est-elle pas un gouffre qui engloutit même tes propres chaînes ? Que tout tremble devant toi, et que chacun se prosterne pour adorer celui duquel seul tu peux recevoir des lois !.... Ne tiens-je pas entre mes mains la destinée de l’univers ? Le faible ira-t-il dans les cieux pour réclamer un protecteur contre ma force ? Où sont les régions au-dessus desquelles je m’élève par la colère ? Descendra-t-il dans l’abîme pour éviter ma vengeance ? Je suis là, toujours prêt à tout engloutir ! La mort, l’enfer et leurs tortures procèdent de moi, je suis leur père, ils exécutent mes volontés. Où est la puissance qui pourra les détruire ? Il n’en existe point, et la force et la souveraineté me sont assurées pour toujours !....

« Habitants de la terre ! Vous qui tremblez au bruit de mes tonnerres en éclats, n’êtes-vous pas encore plus émus par le feu de mon discours ? Mais rassurez-vous, comptez sur la protection du plus magnanime des Rois ! Ô toi, invincible lion qui ne connus jamais la défaite, tigre célèbre par tes exploits, monstres marins qui répandez partout l’épouvante, et vous sirènes enchanteresses !.... Habitants des eaux, habitants des bois, soyez-moi tous propices ! Vous, oiseaux qui, planant dans les airs, semblez habiter les cieux, chantez tous mon triomphe !... Franchissez l’espace pour annoncer au monde entier la victoire de votre prince, chargez-vous de fleurs, de myrtes et de lauriers, et les semez sous les pas de mes armées triomphantes !

Ne crains pas qu’en ce jour célèbre je t’oublie, ô indomptable Mammouth, et toi, terrible Léviathan, et toi furieux Griffon qui ne connus jamais le joug, et toi enfin, impétueux Dragon, l’espérance des enfers !... En ce jour glorieux, je vous destine tous à marcher à la tête de mes invisibles phalanges !

Mais c’est à toi surtout que je m’adresse, ô le plus beau et le plus aimable des animaux ! Tu es le roi de la nature, tu en fais l’ornement, tu es glorifié par-dessus tout, tu es doué de la parole, tu as pour flambeau une lumière qui te guide avec sagesse, tu possèdes enfin une intelligence et un jugement qui t’élèvent au dessus de tout. Dans ta marche, les plantes s’enorgueillissent d’être foulées et les forêts sont fières de t’avoir servi d’ombrage ! La fontaine où tu te désaltéras pour la première fois, enivrée de ta beauté, n’enseigna-t-elle pas aux fleuves et aux mers à réfléchir les objets, dans l’espérance de te retrouver et de t’admirer encore ? Les vallons, émus par ta voix séduisante, ne forcèrent-ils pas les rochers à répéter tes accents ? Tout dans la nature ne se réjouit-il pas en entendant les murmures expirants des échos qui s’efforcent de reproduire tes chants ! Si tu as su forcer l’onde à te peindre ; si tu as pu émouvoir et les antres et les marbres endurcis qui les tapissent, jusqu’où ne dois-je pas compter sur toi ? Je placerai dans ta main la pomme mystérieuse, je t’inspirerai une pensée, j’exciterai dans ton cœur un désir, tu pénétreras où il est impossible à la force et à la puissance d’arriver ; je te donnerai courage, sagesse, et beauté, et tu ne combattras point sans vaincre !... »

Enfin il se tut, ce chef universel, et tout ce qui existait se mit en mouvement pour obéir à ses ordres. Tous ceux qui avaient été appelés au combat se présentent dans le champ de la gloire avec les armes qui leur sont propres ; chacun prend son rang selon son ordre de bataille.

 

 

 

 

 

 

CHANT IIe.

 

 

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AUSSITÔT l’armée de Satan parut sur tous les points de l’immensité : elle était d’autant plus nombreuse qu’il n’existait rien qui lui fût étranger ; elle se divisait en quatre grands corps ; et chacun de ces corps plaça son camp sous les remparts d’Éden ; à l’Orient, au Nord, au Midi et à l’Occident.

 

Puissances terrestres.

 

Le camp d’Orient était situé dans une plaine riante, couverte d’arbrisseaux chargés de fleurs et de fruits de toute espèce. De paisibles ruisseaux roulaient leurs eaux rafraîchissantes à travers les riches bosquets qui servaient à ombrager et à nourrir les animaux réunis des points les plus reculés de l’espace. Au centre du camp s’élevaient à pic des rochers inaccessibles, les quatre plus grands fleuves lui servaient de retranchements ; ses guerriers se divisaient en quatre cohortes :

Là première était composée d’êtres à figure d’hommes noirs et velus, qui n’avaient d’humain que la forme. Des Anges de ténèbres les animaient, excitant en eux la férocité la plus inouïe ; leur aspect était hideux, leur stature colossale, et tout tremblait à leur vue. Leur chef montait l’indomptable Mammouth, ils avaient pour arme la massue du meurtre, l’envie était leur casque, la mort leur bouclier, et ses angoisses leur cuirasse. L’erreur leur servait de chaussure ; elle endurcissait leurs pieds comme l’airain ; là où ils faisaient leurs évolutions militaires, les pierres étaient mises en poudre, et la terre était polie comme un marbre. Ils avaient le mensonge pour étendard.

La seconde cohorte se composait du plus beau des animaux, qui, des hommes aujourd’hui, est d’autant moins connu qu’ils sont enchaînés dans son propre corps. Depuis cette époque il n’est que misère et souffrance !... Oh ! qu’il était différent avant ce jour de bataille ! Doué de formes paradisiaques, il n’avait jamais connu la corruption ; son regard était doux, son esprit pénétrant et ses raisonnements remplis de charme ; il faisait les délices de la reine d’Éden !... Sa bouche était comme l’organe de la vérité, et son cœur paraissait en être le réceptacle. Tant d’avantages réunis l’avaient fait choisir par le Prince dominateur pour son plus intime confident ; plein de confiance en son génie, il lui laissa le choix de son armure ; avec celle qu’il adopta, il surpassa l’attente de son prince.

Son casque était une branche d’olivier garnie de son fruit ; son bouclier une rose, et sa cuirasse l’assemblage des parfums. Tous les hauts sentiments formaient sa chaussure ; sous ses pas naissait l’attrait le plus séducteur. Il avait pour arme offensive une pomme, et pour arme défensive une touffe de violettes ; l’art lui en avait fourni d’artificielles, car les guerriers avaient écrasé dans leurs manœuvres toutes celles qui croissaient en Orient. Au lieu de lance, il portait une branche de lys ; le myrte fleuri lui servait de bannière ; sur chacune de ces fleurs étaient écrits les mots AMOUR. Son entrée en Éden, ce parvis du grand jour du repos du Seigneur, lui avait permis de copier, aussi fidèlement que son intelligence avait pu le saisir, l’armure des chevaliers du pur amour.

La troisième cohorte rassemblait tous les enfants de la terre qui existent et ont existé ; ils montaient des animaux féroces ou des chevaux fougueux, couverts de la peau des monstres les plus effroyables. Ils étaient entourés de machines de guerre et d’éléphants chargés de tours où l’on avait réuni tout ce qui pouvait contribuer au carnage, et précédés de l’airain retentissant, toujours prêt à vomir le feu, le fer et la mort.

La quatrième cohorte réunissait tous les animaux connus : le lion paraissait impatient de faire briller son courage ; le tigre cherchait d’un œil hagard la proie qui lui était promise ; l’ours, l’hyène et la panthère ; tous étaient animés du même feu. Le rhinocéros et le taureau furieux briguaient les premières places. Le désir de mettre en pièce animait depuis le plus grand jusqu’au plus petit, mais aucun n’égalait dans sa fougue le Mammouth furibond ; impatient de carnage, il menaçait de détruire tout ce qui l’entourait ; réprimé dans sa rage, il allait jusqu’à se déchirer les flancs ; et avant que d’avoir combattu, sa gueule était teinte de sang et son corps couvert de blessures.

 

Puissances aquatiques.

 

Une mer immense, où étaient assemblées les puissances aquatiques, formait le camp du nord. Il était retranché du côté des pôles par des montagnes de glace ; au midi, par des volcans, qui se jouaient du vain pouvoir de son onde sur leurs masses de bitume embrasé ; et au couchant, par des récifs affreux, il présentait au levant une carrière ouverte pour l’attaque d’Éden.

La première cohorte de ses guerriers était des anges de ténèbres animant des corps noirs à figure humaine, dégoûtants et armés de longues queues ; leur chef montait le terrible Léviathan. Leur casque était formé par les blasphèmes, leur bouclier par l’hypocrisie, et leur cuirasse par l’ardeur du carnage. Ils avaient pour arme le redoutable trident et le poignard empoisonné. L’égoïsme qui leur servait de chaussure produisait dans leur marche un effet si pernicieux qu’il donnait la mort à tout ce que la colère n’animait pas de ses implacables fureurs. La haine était leur étendard.

Les habitants de la terre formaient la seconde cohorte, ils montaient d’innombrables escadres où étaient réunis tous leurs moyens d’attaque, et ces moyens étaient tels, que l’art n’avait encore rien produit de plus terrible pour répandre l’épouvante et la mort. Ils proféraient les imprécations les plus infâmes ; la haine, la colère et l’envie leur servaient d’élément, et ces horribles sentiments semblaient être les conditions même de leur existence.

La troisième cohorte comptait tous les poissons de la mer qui entouraient, dans leur marche, ces nombreuses escadres. Le requin et la baleine se montraient avec audace ; il semblait qu’Éden devait tomber sous leurs coups. Mais rien n’égalait l’impétuosité des monstres qui formaient la quatrième cohorte ; ils se tenaient vers les pôles où le Léviathan avait déjà accumulé des montagnes de glace, dont il se jouait en les brisant de sa queue ; le frein que leur imposait le Prince des mers était à peine suffisant pour les empêcher de pousser ces masses flottantes contre les frêles navires qui leur paraissaient un obstacle à leur valeur.

 

Puissances aériennes.

 

Au midi, un désert aride et brûlant servait de camp aux puissances aériennes. Il avait pour retranchement, au nord, au sud et à l’ouest, les antres de l’abîme, et c’est de ces bouches affreuses qu’étaient prêts à s’élancer, au premier signal, les aquilons furieux. L’Est présentait une tranchée ouverte pour l’attaque d’Éden. Or, quelle que fût la position des assaillants, ce jardin mystérieux était toujours placé à leur orient ; le soleil y est toujours naissant !

La première cohorte était composée des anges de ténèbres habitant des corps à figure humaine, noirs, horribles, et armés de cornes menaçantes. Ils avaient pour casque la fureur ; pour bouclier, la vengeance, et pour cuirasse, la soif du sang de leurs frères. Les fléaux formaient leur chaussure, et partout où ils portaient leurs pas, ils engendraient des épidémies ou des pestes épouvantables. Ils avaient pour arme l’inexorable faux ; leur chef montait les impétueux Griffons. La colère formait leur étendard.

Tous les enfants des hommes renfermés sous la loi de perdition composaient la seconde cohorte. Ils avaient chacun une monture et des armes analogues à l’esprit qui les animait. Nul ne pouvait contempler sans terreur les différentes armures qu’ils avaient inventées pour la destruction de tout ce qui n’était pas eux-mêmes.

Les oiseaux de toute espèce s’étaient réunis pour former la troisième cohorte. L’aigle marchait à leur tête, les vautours voulaient le surpasser, et jusqu’aux plus petits se disputaient le pas avec acharnement. Les Griffons, retenus dans le camp par leur chef, voulaient avant l’ordre marcher au combat ; et quoique liés par d’énormes chaînes, leur férocité n’en faisait pas moins trembler leurs gardiens. Armés d’immenses ailes, et doués d’une taille colossale, ils surpassaient au vol tous les oiseaux et à la course tous les animaux sauvages. Leur bec égalait la dureté de l’acier, et leurs serres étaient comme des tenailles mues par de puissants leviers.

La quatrième cohorte rassemblait tous les insectes confiés à l’impulsion des vents. Portés par tourbillons sur les divers points d’attaque, ils devenaient les assaillants les plus redoutables ; devant leurs aiguillons les guerriers les plus valeureux sentaient l’inutilité de leurs armes.

 

Puissances ignées.

 

À l’occident, un étang embrasé servait de camp aux puissances infernales. Des, volcans, dont les cratères toujours ouverts vomissaient la flamme, le soufre et le bitume, formaient ses retranchements. Ses guerriers étaient les chefs de tous les anges chassés comme eux du domaine de la lumière. Ils animaient des corps ténébreux, à figure humaine, d’une stature et d’une forme affreuses. Dignes enfants de l’abîme, ils étaient animés de toutes ses furies. À d’immenses cornes, image de leur force, ils réunissaient une queue d’une grandeur démesurée, symbole de leur puissance. Habitants du feu, ils en bravaient impunément les effets, mais non les éternelles tortures ; ils ne recevaient dans leur sein que la flamme et la fumée, ils ne se nourrissaient que de charbons ardents et de bitume en fusion. Les brandons de la discorde leur servaient de casque, ils avaient pour cuirasse la fausseté, et pour bouclier l’enfer. L’horrible propriété, ou le rapport de tout à soi, composait leur chaussure ; les crimes les plus noirs se multipliaient sous leurs pas. Ils avaient l’orgueil pour étendard.

Les puissances ignées, réunies par l’insondable unité colérique, ne formaient qu’un seul corps d’armée dont le centre était composé de tous les monstres qui sont les habitants corrompus de la terre, qui ont existé, existent ou existeront. Ils flottaient dans l’étang embrasé ; son feu dévorant les rendait d’autant plus redoutables pour ce jour de bataille qu’ils en étaient alimentés et lui servaient alternativement de pâture.

Le plus vaillant de tous ces guerriers était incontestablement le chef de ces quatre armées, nommé le GRAND DOMINATEUR, à cause de son orgueil et de sa colère, et L’ANCIEN SERPENT à cause de ses subtilités. Il prend autant de dénominations que de formes, jusqu’à en emprunter de paradisiaques, comme il le fit en revêtant le corps du serpent à la porte d’Éden ; mais son vrai nom est SATAN. En cette journée fameuse, il montait le plus redoutable de tous les Dragons. Il prenait avec emphase le titre de Roi des Rois. Tous lui rendaient hommage et obéissaient à ses ordres : il était et il est encore le chef universel de tous ceux qui existent par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Tout dans l’univers tremble devant lui ! Lorsqu’il est irrité, sa colère embrase tout ce qui l’entoure, et l’objet de sa vengeance est anéanti avant qu’il ait levé le bras pour le frapper. Son sceptre est celui qui pèse sur toutes les nations ; sa loi est suivie par tous ceux qui vivent dans leur propre volonté ; mais la mort en affranchit !.... La mort de l’Élohim !..... C’est là le grand mystère inconnu dans ce monde.

 

Signal du combat.

 

Ce Roi des Rois, monté sur son dragon, après avoir en un instant parcouru les rangs de ses innombrables soldats, les stimule encore chacun en particulier par de nouvelles harangues. Il veut, s’il est possible, faire passer dans l’âme de ses guerriers, déjà trop animés, la rage et la fureur que lui-même respire ; il entre dans les plus petits détails ; il visite toutes les armures ; il craint que la moindre omission ne soit un obstacle à sa victoire ! Enfin, satisfait du zèle et du courage de ses dévoués serviteurs, il donne le mot d’ordre ; il commande à ses hérauts de faire entendre le fameux signal, et l’étendard de feu et de sang est partout déployé.

 

 

 

 

 

 

CHANT IIIe.

 

 

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Préparatifs des enfants d’Éden.

 

Les habitants d’Éden n’étaient point demeurés spectateurs inactifs de tant d’apprêts redoutables. Leur chef, leur aimable chef, avait assemblé sur les remparts ses phalanges guerrières. Il avait désigné leur armure, et fait réunir, sur tous les points, les trains de guerre les plus propres à s’opposer à un tel ennemi. Dès l’aurore tout était en mouvement dans la région de l’Amour, et chacun de ses enfants apportait sur les remparts les objets qui lui avaient été inspirés pour leur défense.

L’Élohim mystérieux, par lequel tout a l’être, et sans lequel rien n’existe, était le roi et chef suprême d’Éden. Ce Prince, qui est tout AMOUR, prononça un discours aussi modeste que celui du Prince de la colère avait été orgueilleux.

 

Discours du Prince de l’Amour.

 

« Amis ! (tel était le nom que ce généreux chef donnait à ses soldats) un objet précieux est confié à notre garde, on veut nous le ravir ! Nos ennemis s’avancent avec leur train de guerre ; ils ont placé leur camp sous nos remparts. Là, ils ont réuni tout ce qu’il y a de plus terrible !.... Faut-il tant d’appareils pour nous combattre ? Que leur avons-nous refusé ? Quelle insulte leur avons-nous faite ? Ils veulent avec nous mesurer leurs armes, ils se vantent de nous avoir déjà vaincus, et ils ne sont point encore entrés en lice ! Chevaliers de l’Amour ! ne démentez jamais le sentiment qui vous anime ! Guidés par ses lois, hâtez-vous de revêtir votre armure et de vous présenter à la rencontre de l’ennemi. Selon l’ordre de votre division hiérarchique, la défense des remparts d’Orient est confiée aux habitants des campagnes ; celle des remparts du Nord, aux habitants des villages ; celle des remparts du Midi, aux habitants des villes ; et celle des remparts d’Occident aux habitants de la Cité sainte. »

Éden, le berceau de l’éternelle lumière, commençait à peine à la voir jaillir de son sein comme un torrent de gloire, sous l’influence d’un astre inconnu dans le temps, que déjà ses remparts étaient couverts de preux chevaliers, brûlants des feux de la guerre d’Amour.

 

Armée de l’Orient d’Éden.

 

À l’Orient, les guerriers des campagnes formaient le front de l’armée ; l’Amour avait composé leur casque d’une branche d’olivier, leur bouclier d’une rose et leur cuirasse de ses feux : ils avaient la paix pour chaussure : sous leurs pas naissait l’éternelle félicité. Les fruits paradisiaques étaient leur arme offensive, et l’humble violette cueillie en Éden, leur arme défensive. Leur lance était une branche de lys surmontée d’une perle qui avait crû sur sa tige ; rien de comparable à sa beauté ne pouvait être trouvé hors de ce jardin mystérieux. Un myrte fleuri fécondé par l’Amour leur servait d’étendard.

Le centre de l’armée était composé de tous les enfants des guerriers, portant sur leur tête des corbeilles de fruits ; ils chantaient tous suivant l’impulsion de leur cœur : – « Nos ennemis nous demandent une beauté, nous leur en amenons mille ; ils se sont fatigués pour réunir les machines les plus formidables, afin d’assurer notre perte ; ils arrosent  de leurs sueurs le pied de nos remparts, ils  veulent en saper les fondements, et nous accourons chargés de ce que nos champs produisent de meilleur, pour les soulager dans leurs peines et assurer leur bonheur. Nous creuserons sur nos murs de petits canaux pour faire couler dans leur camp le lait frais du matin ; nous leur ferons également parvenir les vins les plus précieux ; nous leur enverrons par torrent le miel recueilli dans nos parterres et embaumé de l’essence des fleurs les plus suaves ; sa douceur les invitera à se baisser pour en goûter ; ils seront délicieusement enivrés de son parfum. Les fruits que nous leur prodiguerons les délasseront de leurs fatigues ; nous y joindrons avec profusion l’ambroisie et les aromates les plus rares et les plus propres à les fortifier. »

Les jeunes filles qui formaient l’arrière-garde de l’armée chantaient animées du même esprit ; elles agitaient des guirlandes de fleurs, elles montraient avec transport des couronnes de myrte et de laurier ; nul ne pouvait entendre leurs accents sans être pénétré de leur feu d’Amour. – « Arrivez, guerriers terribles qui vous croyez invincibles, nous venons pour couronner votre victoire, nous venons semer des fleurs sous vos pas, nous venons vous offrir ce que nous avons de plus cher ! » – Et lorsque leur voix harmonieuse se mêlait aux instruments de musique, on n’entendait plus que le chant de la guerre, mais de la guerre d’amour !.... Dans le lointain, les vieillards répétaient par intervalles : – « Nous vous offrons les jeunes beautés qui sont l’ornement de nos campagnes ; leur innocence fait leur parure, leur cœur n’est mû que par les plus purs sentiments. »

 

Armée du Nord d’Éden.

 

Au Nord, les guerriers assemblés sur les remparts, y réunissaient ce que leur industrie avait produit de plus riche et de plus magnifique. Les vieillards, les femmes et les enfants, tous y étaient confondus, dans l’empressement qu’ils ressentaient de venir offrir leurs trésors à leurs ennemis. On y remarquait de splendides parures, enrichies des pierreries les plus précieuses, et l’œil restait étonné en contemplant tant de richesses entassées et tant de zèle à s’en dépouiller.

On ne pouvait distinguer l’armure de leurs guerriers, la sagesse divine l’entourait d’une nuée éblouissante, qui rivalisait par son éclat avec la pure lumière. Leur étendard était deux cœurs embrasés d’amour, supportés par la colombe, nommée, dans les mystères, LA PARFAITE. On remarquait, dans les mains des enfants, des frondes et des arcs, dont ils se servaient pour envoyer, sur les vaisseaux ennemis, les bijoux et les pierreries qu’ils ne pouvaient y porter eux-mêmes. Ces enfants, tout brûlants du feu d’amour, chantaient en chœur avec les jeunes vierges et les guerriers : – « Accourez du fond des mers, phalanges altérées de notre sang ; s’il vous est utile, nous sommes tous prêts à le répandre ; non seulement nous sommes disposés à nous immoler pour vous, mais avant que votre main inflexible ait tranché le fil de nos jours, nous voulons, avec tous les habitants d’Éden, vous offrir nos trésors et le fruit de nos travaux ; nous voulons vous servir jusqu’au dernier soupir, et même, s’il est possible encore, nous voulons, après l’avoir rendu, que nos corps ensanglantés servent de trophées à votre victoire. »

 

Armée du Midi d’Éden.

 

Les soldats des villes, chargés de la défense des remparts du Midi, n’avaient pas été moins empressés à se présenter revêtus de leur armure. L’amour était leur casque, la générosité leur bouclier ; ils avaient pour cuirasse le dévouement absolu pour le bonheur de leurs frères. Un rayon de gloire céleste formait leur chaussure ; partout où ils portaient leurs pas naissait la paix et l’abondance. Leur étendard était l’agneau sans tache, entouré d’une atmosphère lumineuse.

Leur train de guerre se composait de toutes leurs richesses : les bijoux les plus rares étaient partout étalés, les remparts en étaient éblouissants ; partout on remarquait des chefs-d’œuvre de la plus grande beauté. Les enfants, qui formaient le centre de l’armée, élevaient, en les balançant dans leurs mains, des couronnes et des diadèmes d’or enchâssés de pierreries. Pénétrés du feu d’amour, ils chantaient avec ravissement : – « Nos ennemis courent après des richesses, nous en avons à leur offrir plus qu’ils n’en peuvent recevoir ; nous ne serons jamais plus satisfaits que de nous en dépouiller en leur faveur : si les parures que nous venons leur offrir ne leur semblent point assez belles, nos mères et nos sœurs s’empresseront d’en préparer de plus brillantes encore pour les en revêtir. » Les vieillards, qui composaient l’arrière-garde de l’armée, répétaient, animés du même esprit : – « Le vœu des enfants d’Éden est de combler leurs ennemis de toutes sortes de richesses, et de sacrifier pour eux, et leur vie et leur félicité pour toujours. »

 

Armée de l’Occident d’Éden.

 

À l’Occident, les habitants de la cité sainte avaient suivi un tout autre plan de défense. Le front de l’armée se composait de leurs filles les plus belles, toutes vierges et pures comme la lumière qu’elles habitaient. Vêtues d’habillements somptueux, elles étaient assises sur des trônes d’or, couverts d’étoffes pourpre, parsemées de perles et de pierres précieuses ; les chevaliers qui les accompagnaient jouaient de le harpe tandis que les vierges chantaient des hymnes sacrés à l’honneur de l’Éternel. L’harmonie de ce concert était si sublime, que nul ne pouvait l’entendre sans être embrasé d’amour !

Les Enfants qui formaient le centre de l’armée portaient des coupes d’or remplies du feu d’amour où brûlaient les parfums et l’encens offert par les habitants d’Éden. Ils chantaient animés du même esprit que les vierges ; leurs naïves expressions pénétraient tous les cœurs, elles s’élevaient jusqu’aux cieux : « Redoutable conquérant, disaient-ils, tu veux que devant toi tout fléchisse ; nous, nos sœurs et nos guerriers se sont-ils élevés au dessus du dernier d’entre vous ? Tu veux nous embraser, tu veux que nous brûlions de ton feu ! Vois la flamme qui nous anime, vois nos cœurs consumés !.... As-tu un feu qui puisse ajouter au nôtre, ou même approcher de son  ardeur ! Si nous descendons dans l’étang embrasé qui forme ton camp, tes furies brûlantes et les tisons ardents qu’elles dévorent ne seront-ils pas pour nous comme les glaçons durcis par les frimas que ballottent les mers des pôles ! Ce n’est point pour nous élever que nous vantons la primauté de notre feu, nous te l’apportons dans nos coupes, nous te supplions de le recevoir ! Si tu veux régner en Roi, où trouveras-tu plus de puissance ? Ton sceptre peut, il est vrai, tout consumer, mais ne serait-il pas à l’instant même anéanti par notre feu d’amour ? Écoute, ô ennemi que nous chérissons ! Nous ne venons opposer à ta colère que la mélodie de nos chants, et aux monstres qui peuplent ton abîme, que nos vierges dans toute leur parure. Si, pour faire ton bonheur, il faut qu’elles habitent avec tes furies ; si, enchaînés à ton char, il faut que nous soyons nous-mêmes tes esclaves, et que nos guerriers  humiliés soient les derniers de tes serviteurs, nous venons tous nous présenter pour subir notre sort ! Nous t’apportons nos plus précieux trésors, nous t’apportons notre feu ! Vois l’étendard qui nous unit : deux cœurs réduits en un seul par l’amour, et toujours brûlant de ses feux. Ô combien tu connais peu le pouvoir de l’Amour ! Que tu es loin de le comprendre ! Devant lui, toutes tes furies infernales seraient en un instant métamorphosées en créatures paradisiaques, et nos vierges ne pourraient posséder en elles et par elles que leur époux glorieux ; et nous tes esclaves, ne trouverions-nous pas dans ton cœur embrasé et consumé de notre feu toute la magnificence céleste, et toute la liberté des enfants de l’Amour ! Quant à nos guerriers, en s’humiliant devant toi, ils brilleraient du plus vif éclat, par l’effet même de ta victoire : car c’est en publiant ton triomphe qu’ils publieraient leur gloire !.... »

Les guerriers formaient ici l’arrière-garde de l’armée ; un simple diadème orné d’une perle, mais de la perle sans prix, leur servait de casque. La pure vérité était leur cuirasse, une larme leur tenait lieu de bouclier ; elle était produite par la douleur de voir leurs ennemis malheureux. L’abnégation leur servait de chaussure, ils n’avaient qu’un but : la gloire, et le bonheur éternel et temporel de leurs frères ; aussi les maux disparaissaient partout où ils portaient leurs pas, et tous les êtres, tressaillant d’allégresse, se demandaient, dans l’excès de leur joie, si jamais ces maux et l’enfer lui-même avaient existé ! Une lance brisée était leur seule arme ; appuyés sur ses débris ils attendaient le signal du combat. Le pur amour était leur étendard !....

Le roi d’Éden, porté sur un char de lumière, avait parcouru tous les remparts ; semblable à un rayon de la divine aurore, il avait tout animé d’un nouveau feu ! il ne rompit le silence que pour donner le mot d’ordre, mais qu’il est éloquent ce Roi magnanime, lorsqu’il se tait ! C’est alors qu’il se fait mieux entendre de tous les siens, c’est alors qu’il les pénètre, pour les transformer en autant d’êtres célestes ! C’est alors qu’il embrase de son feu et qu’il rend le dernier de tous aussi grand et aussi invincible que lui-même.

 

 

 

 

 

 

CHANT IVe.

 

 

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Attaque.

 

LE soleil recevait à peine sa couronne de lumière des mains de la nature, que déjà les puissances infernales faisaient entendre le fameux signal ! La trompette qui l’annonça fit frémir jusqu’aux monts, la terre fut ébranlée jusque dans ses fondements, et les rochers, en chancelant, s’écroulèrent avec fracas. La mer cessa de respecter ses rives, elle semblait, en les couvrant, vouloir les engloutir à jamais ! Les aquilons s’élancèrent hors de leurs antres avec d’autant plus de furie qu’ils y avaient été plus longtemps comprimés. Les volcans ne peuvent point assez fournir de feu et de bitume, ils vomissent jusqu’aux entrailles de la terre ! L’abîme enfin dans l’abîme n’est plus trouvé, il est partout, et c’est dans l’espace que l’on voit planer et ses monstres et ses furies, exerçant des ravages épouvantables.

Tous les éléments déchaînés fondent comme une tempête affreuse sur le paisible Éden. Les redoutables moyens d’attaque sont partout mis en jeu, partout ses remparts sont renversés sans que nul des enfants d’Éden s’oppose aux efforts redoublés des soldats de Satan. Partout la brèche est ouverte, et bientôt les généreux guerriers de l’Amour n’ont plus d’autres retranchements que les ruines de leurs tours renversées. Tant de désastres cependant ne peuvent abattre leur courage, la crainte est un sentiment que leur cœur ne connut jamais ; on les voit, au contraire, animés d’une céleste vaillance, faire couler sur les décombres les plus doux nectars, ils les couvrent des fruits qu’ils apportent à ces farouches assaillants, ils se précipitent sur la brèche pour leur offrir leurs plus précieux trésors ; ils vont eux-mêmes placer des couronnes sur la tête des vainqueurs, et c’est de caresses et de baisers qu’ils accablent ceux qui, gravissant les ruines, arrivent dans les régions de l’amour et de la paix !

 

Combat d’Orient.

 

Les guerriers de la seconde cohorte des puissances terrestres furent les premiers qui envahirent Éden, ils moissonnaient déjà les fruits de leur victoire ; chacun des enfants de l’Amour leur prodiguait trésors et caresses ; trop fortunés vainqueurs, ils s’enivraient et de triomphe et de gloire ! ils ne pouvaient que présager un éternel bonheur ; il ne se présentait plus devant eux que la coupe des plaisirs ; lorsque tout-à-coup la fumée du carnage qui s’exerçait dans leur propre camp s’éleva jusqu’à eux ; elle vint empoisonner la félicité qu’ils croyaient posséder pour toujours. La trompette, en sonnant l’alarme dans la plaine d’Orient, leur annonce qu’il faut quitter les régions de la paix pour aller réprimer les désordres de leurs propres guerriers. Le furieux Mammouth, avant que de sentir l’éperon, avait pris sa course impétueuse, renversant et foulant et ses chefs et ses soldats ; il voulait, sur leurs cadavres mutilés, arriver à l’ennemi ; seul il veut combattre, seul il se croit digne de vaincre. Il méconnaît jusqu’aux guerriers qui, déjà couverts de gloire, ne reparaissent que pour rétablir l’ordre ; loin de les écouter, il les rend, au contraire, victimes de leur zèle ; il fait voler en éclat leur armure ! Tout allait périr sous sa dent meurtrière, il menaçait de tout anéantir, et rien ne s’opposait plus à sa puissance ! Il n’est pas le seul qui contribue au désordre ; le Tigre contre le Tigre déploie toute sa fureur ; tous les animaux déchaînés voient, au milieu de leur rage, un ennemi dans chacun, de leurs semblables, ils se déchirent, ils se dévorent, et la mort allait tout engloutir, lorsque quelques-uns des plus faibles trouvent leur salut dans la fuite.

 Les Mammouths, restés seuls, dirigent contre les Mammouths leur colère enflammée ; la plaine où ils exercent leurs ravages ressemble à ces mers agitées, dans le fort de la tempête, lorsque les lames roulantes viennent à l’envi se briser l’une contre l’autre ; c’est ainsi qu’on voyait ces fougueux animaux se renverser, se relever, puis se renverser encore, acquérant de la fureur en raison du sang qu’ils perdaient, et cette même fureur, qui bientôt seule circule dans lieurs veines, fait qu’ils ne cessent de combattre qu’en cessant d’exister !

 

Combat du Nord.

 

Au Nord, le Léviathan exerce encore plus de ravages, il méconnaît et les chefs qui le guident et les monstres qui combattent à ses côtés ; il répand partout le désordre et l’effroi ; il brise de sa queue les montagnes de glace qu’il avait accumulées ; il lance leurs débris contre les frêles navires qui, embossés sous les remparts, en sapaient déjà les fondements, et bientôt toutes ces flottes innombrables sent écrasées et confondues dans les ruines des bastions qu’elles venaient de renverser.

Les guerriers d’Éden descendent en vain dans la brèche pour secourir les malheureuses victimes de tant de désastres ; ils ne peuvent en sauver aucune ! Les glaces, agitées par la vague, et encore plus par les monstres furibonds, avaient anéanti toutes ces formidables escadres, et avec elles les soldats qui les montaient. Les Léviathans se délectent dans un semblable désordre, ils y retrouvent leur élément ; ils croient avoir vaincu, et pour saisir leur proie, ils gravissent les montagnes de glace qu’ils ont entassées ; mais elles s’enfoncent, et par leur froissement les mettent en pièces en les entraînant dans l’abîme ; les flots, après les avoir engloutis, s’empressent à les vomir, et la lumière pâlit en les voyant reparaître ! De rage et de fureur animés, ils montent l’un sur l’autre pour arriver à l’ennemi ; ils vont saisir leur proie !..... lorsque ceux qui les supportent, jaloux de se voir précédés sur la brèche, déchirent les vainqueurs de leurs dents meurtrières, ils les couvrent d’un torrent de venin empoisonné. La vengeance qui naît de la vengeance a bientôt rendu l’onde témoin du plus horrible carnage. En vain les chefs de l’armée, par un dernier effort, veulent arrêter ce désastre, ils ne font que hâter l’instant de leur perte ; eux et les guerriers qui les environnent sont méconnus ; excepté les poissons les plus timides qui ont pris la fuite, tout est dévoré ou détruit ; et bientôt le dernier des Léviathans, après avoir donné la mort au dernier vaincu, reste seul, luttant contre les horreurs du trépas dans une mer qui, noircie par son sang, blanchissait sous les bonds qu’ils faisait pour échapper à la mort.

 

Combat du Midi.

 

Au Midi, les Griffons, n’écoutant d’autre loi que leur impétuosité, avaient brisé leurs chaînes et entraîné leurs cavaliers ; un ordre pour eux est une insulte, l’aiguillon une attaque ; ils déchirent celui qui le fait sentir ! furieux, ils s’élèvent au-dessus des abîmes ténébreux qui servaient de retranchement à leur camp ; ils y précipitent tout ce qui s’oppose à leur volonté ; seuls ils volent au combat ; seuls ils se croient dignes de disputer la victoire. Cependant les aigles et les guerriers qui les animaient planaient au-dessus des murs d’Éden ; les oiseaux de toute espèce les suivaient dans leur vol hardi ; les chefs indiquaient déjà les lieux où il fallait descendre, la victoire paraissait assurée, lorsque l’aigle, dont le regard intrépide avait toujours bravé l’astre le plus éclatant, résiste aux ordres qu’il reçoit ; ébloui par l’atmosphère lumineuse qui entoure l’agneau, il met le désordre dans tous les rangs, et c’est à l’instant où leurs chefs s’efforcent de les rallier qu’arrivent les turbulents Griffons : ceux-ci, jaloux de se voir précédés par les aigles qui leur sont si inférieurs en force et en courage, les renversent et avec eux leurs guerriers.

Les aquilons déchaînés dans toute leur furie exerçaient partout des ravages épouvantables ; après avoir ébranlé les fondements de la terre, ils soulevaient de leurs puissants leviers les remparts d’Éden, et c’est à l’instant où ils les renversent avec fracas que les aigles et leurs guerriers sont précipités pêle-mêle parmi les décombres.

Les chefs qui survivent font sonner la retraite pour rallier les débris échappés au carnage. Ils enchaînent de nouveau les Griffons, ils veulent les soumettre au joug, ils veulent leur dicter des lois ; mais ces monstres exaspérés ne veulent rien entendre, ils veulent être libres et combattre sans frein.

Le temps se passe en débats ; les aquilons déchaînés ne connaissent point ces lenteurs. Après avoir ébranlé les fondements d’Éden, détruit ses remparts, renversé ses bastions, ils soulèvent les sables brûlants de leur propre camp, et l’air n’est bientôt qu’un épais nuage de poussière embrasée. Les oiseaux qui ne peuvent fuir trouvent dans ce conflit une mort assurée. Les guerriers les plus intrépides sont enfouis et étouffés par les tourbillons de feu, de sable et de fumée. Les Griffons seuls bravent tous ces dangers ; ils respirent même avec plaisir cette atmosphère desséchée ; ils cherchent un ennemi, une proie qu’ils puissent dévorer ; çà et là ils s’élancent d’un vol incertain, et dans la rage qu’ils éprouvent de ne point rencontrer de combattants, ils se déchirent, ils se dévorent entre eux, et tous ensemble tombent dans les décombres des citadelles, où les cadavres entassés de leurs guerriers éprouvaient encore les tortures et les angoisses de la mort.

 

Combat du Midi.

 

Au Couchant, l’attaque avait été bien plus terrible ! Une partie des assiégeants, portés sur leurs Dragons, avaient élevé des tourbillons de feu qu’ils faisaient pleuvoir sur les plaines d’Éden, mais les enfants les recevaient dans leurs coupes, et le feu d’amour qu’elles contenaient dévorait celui des Dragons et de leurs guerriers ! D’autres étaient descendus aux pieds des remparts qu’ils avaient embrasés, en les frappant avec leur sceptre. La tranchée est partout ouverte, et les monstres s’élancent de leur étang de feu ; ils se roulent à l’envi dans ses flots enflammés jusqu’à l’entrée de la brèche ; ils vont, en la gravissant, déployer leur fureur jusqu’aux pieds des Vierges qui composent le front de l’armée. Celles-ci, sans s’émouvoir, continuent leurs chants célestes ; l’âme agrandie par le danger, elles sentent doubler leur courage et s’accroître la mélodie de leurs hymnes sacrés ! Les monstres étonnés s’arrêtent ; ils éprouvent pour la première fois un sentiment qu’ils ne peuvent définir ; leurs sens sont enivrés, et tout leur être éprouve un charme dont ils savourent la douceur. Ils écoutent avec saisissement la voix harmonieuse des vierges ; vaincus par leur beauté, ils restent dans un état d’extase et de stupeur qui tend au délire.

Les guerriers qui planaient dans les airs et ceux qui avaient incendié les remparts par la puissance de leur sceptre, chantaient déjà et leur gloire et leur triomphe ! Réunis sous la conduite de leur chef, ils se disposaient à prendre possession d’Éden, qu’ils croyaient avoir vaincu. La trompette qui annonce leur victoire prématurée ouvre la marche ; ils gravissent les ruines des remparts, et au milieu de leurs cris de joie ils arrivent près des monstres qu’ils trouvent endormis, enivrés par le plaisir. Ils les éveillent, ils les excitent au combat ; mais c’est en vain, leurs sens sont trop épris : loin d’obéir, ils s’élèvent avec rage contre leurs propres chefs ; ils les saisissent, ils les accablent par la pesanteur de leur corps informe ; ils les renversent, et tous ensemble roulent à travers les décombres jusque dans l’étang embrasé. Les monstres furibonds ne lâchent point une proie qu’ils croient dans leur délire avoir ravie à Éden, et ils dévorent leurs propres guerriers ! Le Roi des Rois, malgré tous ses efforts pour arrêter ce désastre, éprouva son impuissance ; à ses yeux, l’abîme engloutit la plupart de ses soldats. Exaspéré des résistances qu’il éprouve, il anime son Dragon, il parcourt tous les points d’attaque, rassemble les guerriers que le gouffre n’a point engloutis, se met à leur tête et retourne à l’assaut ; il pénètre sans obstacles jusques dans les champs d’Éden ; un rayon d’espoir vient ranimer son courage ! Il voit la victoire sous ses drapeaux.

 

Satan perd son sceptre.

 

Le premier de son sceptre il frappe l’enseigne fameuse et son sceptre est anéanti ! Les guerriers, saisis d’effroi, se refusent à la charge, ils n’entendent point l’ordre qui leur en est donné, chacun craint de perdre son signe de royauté. Alors ce chef forcené les presse, les harangue avec force, il leur montre des enfants ! Et la honte de fuir devant eux, encore plus que le désir de la gloire, les force au combat. Ils avancent, et bientôt ils sont en face de ces enfants de l’Amour qui leur tendent les bras, chantant des hymnes à leur honneur. – « Venez les bien-aimés de nos cœurs, venez partager notre demeure ! Tout notre bonheur est de contribuer à votre gloire et de vous offrir nos plus précieux trésors. » – Étonnés d’un pareil discours, ces fougueux assaillants ne savent s’il faut redouter un piège ou commencer le carnage. Satan, voyant qu’ils hésitaient, entre dans le plus inexprimable courroux. – « Lâches, s’écrie-t-il, si vous craignez leur feu, renversez leurs coupes et bientôt vous les verrez tomber sous vos coups, sans qu’aucun de vous ait à redouter la perte de son sceptre. » Les enfants n’attendent point, eux-mêmes ils obéissent ! et le feu d’amour ruisselant sur la terre atteint les assaillants ; il s’attache à leur armure, elle fond à son ardeur, et leur sceptre lui-même est à l’instant consumé. Honteux de leur nudité, honteux de se voir sans armes et sans titre, ces guerriers épouvantés fuient dans leurs gouffres ténébreux pour y cacher leur opprobre et leur rage impuissante.

 

 

 

 

 

 

CHANT Ve.

 

 

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Vengeance de Satan vaincu.

 

SATAN, dans son horrible désespoir, veut se venger, même en succombant, et sa vengeance ne peut tomber que sur les siens ! Il les accable de toute son exécration. Pour faire usage des droits qui lui restent, il évoque la colère, il lui ordonne de comprimer les monstres, de les emprisonner, et de les réduire plus bas que les reptiles. Ce sont eux qui aujourd’hui forment tous les animaux à coquillage, soit dans les mers, soit dans les fleuves, soit enfin dans les entrailles de la terre, où ils composent ces vastes et éternelles couches, qui nous étonnent autant par la forme de leurs coquilles que par leur immensité. Il ordonne ensuite à la mort de monter en croupe sur son Dragon, et avec elle il va parcourir tous les autres points d’attaque.

 

Désastre de l’Orient.

 

Il arrive au camp d’Orient, qu’il trouve encombré d’une quantité inouïe de cadavres de l’orient. La mort s’extasie à l’aspect de sa pâture ; mais Satan frémit en voyant tant de fidèles serviteurs inutilement sacrifiés ; pour la première fois il semble s’apitoyer ; il déplore surtout le sort des intéressants guerriers armés en enfants d’amour ; leurs figures n’étaient point altérées par les terribles coups de la mort. Une partie des fleurs et des fruits qui formaient leur armure, couvrait encore avec grâce leurs formes séduisantes ; le reste, répandu çà et là sur le champ de bataille, semblait vouloir changer ce triste lieu de carnage en un parterre émaillé de fleurs. Continuant de parcourir ces champs d’horreur que tant de massacres avaient illustrés pour toujours, il arrive près du dernier Mammouth qui était à son dernier soupir ; en le rendant, il cherchait encore à se dévorer lui-même ! Ce triste monarque, pour se venger des maux que ce monstre avait occasionnés, le maudit ; il ordonne à la mort de l’engloutir, lui et sa race, à jamais.

 

Désastre du Nord.

 

Il se transporte de là au camp du Nord. En y arrivant, la mort elle-même ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment d’horreur, malgré l’excès de joie qu’elle éprouve à la vue de la multitude de cadavres dont les flots étaient couverts. Quelques-uns, froissés par les glaces et les fragments des vaisseaux, étaient si horriblement mutilés qu’on ne reconnaissait pas même à quelle famille ils appartenaient. Les Léviathans et les monstres, quoique morts depuis longtemps, agitaient encore les flots par les mouvements convulsifs de leurs queues, et leurs mâchoires béantes broyaient indistinctement et les cadavres et les débris des vaisseaux que la vague y apportait.

La mer, dans son bouleversement, se présentait sous un aspect effrayant ; ses flots semblaient ne se calmer que pour laisser lire sur leur surface brisée et sanglante toute l’horreur de cette journée : là, c’était un chef tenant encore les débris de son trident ; les lames le montraient et le cachaient aussitôt, comme pour voiler sa honte. Ici, c’était un monstre à moitié dévoré, tenant lui-même dans sa gueule un autre monstre expirant dans les angoisses. Là enfin c’était les restes épars des tristes habitants de la terre ! Ces malheureux, apportés par leurs frêles navires, paraissaient n’être venus que pour publier, par leur désastre, leur faiblesse, leur vanité et l’impuissance de leurs blasphèmes.

Satan, bouillonnant de colère, cherche quel peut être l’auteur de tant de maux ! Il n’a garde de se voir lui-même ; il promène lentement un œil sombre et sinistre sur tout ce qui l’environne, il le fixe sur les Léviathans, il les indique à la mort pour qu’elle les fasse disparaître, et dès ce jour leur race a cessé d’exister.

 

Désastre du Midi.

 

Accablé de désespoir et de rage, le monarque éperdu oublie la marche qu’il doit suivre ! Où ira-t-il ? Il n’a que trop vu ! Cependant son Dragon a reçu l’ordre, et il le transporte dans le camp des puissances aériennes. Là s’anéantit jusqu’à la moindre de ses espérances ! On aperçoit peu de cadavres, les décombres des remparts d’Éden et les sables brûlants du camp ont tout enfoui ; mais les ravages des aquilons présentent une scène d’horreur impossible  à décrire. Le camp, au lieu d’une plaine unie, n’offre plus que des gouffres entrouverts ou des montagnes de sable entremêlées de cadavres impitoyablement déchirés. Les vents étaient calmés, les soupirs des mourants étaient étouffés ! La vie avait disparu !

Ô silence de la mort, plus affreux que les cris de la douleur, tu n’étais point sans éloquence ! On croyait encore entendre le chant des oiseaux qui naguère embellissaient ces lieux et ravissaient tous les êtres par leur mélodieuse harmonie ! Une voix mystérieuse semblait sortir de ces amas de poussière, et dire à tous que là était enseveli l’ornement et la gloire de la nature !

. . . . . . . Scènes d’horreurs, et vous fléaux qui désolez la terre, dites-nous ce que les éléments, dans ce silence horrible qui succède aux grandes catastrophes, retracent des maux qu’eux-mêmes ont occasionnés ?.... Dans tous ces champs de carnage, les guerriers étaient engloutis, mais ni la terre, ni les flots, ni les gouffres embrasés n’enchaînaient point leurs mânes immortels ; çà et là on les voyait errants ; ils indiquaient à l’œil plein d’effroi des armes fracassées, de sang encore dégouttantes ; ils montraient de larges blessures, ouvertes par la colère et envenimées par la haine et la vengeance. Les furies, qui avaient animé tous ces farouches combattants, n’étaient point anéanties ; elles planaient dans l’espace, elles y étaient menaçantes, et Satan lui-même en paraissait intimidé. En vain ce fauteur exécrable de tant de maux cherche sous ses pas un être qui donne quelque signe de vie ! Les gémissements, les angoisses mêmes d’une victime expirante, eussent peut-être calmé son horrible désespoir ! Cependant, au pied des bastions, dans un amas informe de sang et de membres divisés, respirait le dernier des Griffons, ne luttant contre la mort que dans l’espoir de la donner encore. À ses griffes sanglantes étaient suspendus les restes de ses propres guerriers ; à sou bec on voyait les débris de leurs armures ; dans son regard, on lisait la rage toujours naissante qui l’avait animé. Satan, en commandant à la mort de le dévorer, éprouve quelque soulagement ; il veut que ni lui ni les siens ne paraissent jamais au nombre des vivants.

 

Destruction des monstres et des races d’animaux

qui ne se retrouvent plus sur la terre.

 

Ainsi périrent ces animaux terribles dont les races ne sont plus retrouvées sur la terre ! Ainsi fut exterminée, et dans ce même jour, une multitude innombrable de différentes espèces d’êtres dont on ne retrouve plus que quelques débris pétrifiés ou conservés par les glaces. Il n’y eut d’épargné, dans ce désastre général, que les animaux les plus faibles et les plus timides, parce que, dès le commencement du combat, ils trouvèrent leur salut dans la fuite. Quant aux races formidables des enfants de Lucifer et de Satan, noirs, à figure humaine, armées de queues et de cornes, qui avaient régné si longtemps sur le globe, toutes furent anéanties ! La terre et les pierres réclamèrent ce qui leur appartenait ; leurs os, en s’identifiant avec ces dernières, leurs premiers éléments, disparurent de leur sein, et leurs formes n’y furent plus distinguées.

Cependant la terre, en nous ouvrant son sein, nous montre quelques-uns des débris des derniers animaux exterminés, dont les os ne sont point encore entièrement confondus avec la pierre qui les réclame. Les traditions nous transmettent une partie de leurs hauts faits ; les monuments les plus antiques nous retracent quelques-unes de leurs images ; car la volonté de l’homme, en opposant colère à colère, a forcé de tout temps l’art à fixer sur le marbre le souvenir de leur existence. Les races, toujours jalouses de transmettre leur histoire à la postérité la plus reculée, nous ont laissé partout les traces, soit des anges de ténèbres, soit des monstres qui ont habité la terre, et dont le grand Destructeur aurait voulu, pour ne pas être couvert de honte, anéantir jusqu’à la mémoire !

Irrité de la conduite de ses propres enfants, Satan les renia dans sa colère ; il les enchaîna au centre de l’abîme, et jura que ceux qu’il appellerait dans la suite sur la terre pour composer sa race n’auraient plus ni cornes ni queues, et qu’ils seraient privés de cette longévité qui approchait de l’état des êtres immortels. Lui-même, confus de sa défaite, après avoir abandonné à la corruption les débris de son armée, se retira avec quelques restes de ses soldats au sein des plus affreuses ténèbres, où il espérait trouver quelque soulagement à ses inexprimables tortures.

 

 

 

 

 

 

CHANT VIe.

 

 

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Retrait triomphante des enfants d’Éden.

 

CEPENDANT, le plus grand ordre n’avait pas cessé de régner en Éden ; et avant que la lumière se fût refugiée dans son asile mystérieux, le signal de la retraite s’était fait entendre sur les quatre parties des remparts. Les enfants guidaient les vierges et les guerriers dans le chemin qui conduit à la Cité sainte ; ils chantaient des hymnes à la gloire de leur Roi victorieux, et les jeunes filles qui répétaient leurs chants en augmentaient la mélodie par l’inexprimable douceur de leur voix.

Les guerriers méditaient en silence sur cet évènement, et les plus âgés d’entre eux disaient à voix entrecoupée : – « Ces étrangers s’étaient rassemblés des points les plus reculés de l’espace ; ils avaient amené ce que leur génie avait inventé de plus formidable, ce que leur esprit avait conçu de plus terrible ; mais l’Éternel les a vaincus par leurs propres moyens. Eux-mêmes se sont donné la mort, leurs monstres les ont dévorés, les éléments qu’ils avaient évoqués les ont engloutis ! Il n’y a que toi, ô Tout-Puissant, qui ait pu opérer ces merveilles ! Quant à nous, qui sommes tes enfants, nous avons vu ta puissance, nous avons vu briller ta gloire, et cela nous a suffi, car nous ne pouvons que désirer l’accomplissement de ta volonté ! Nous avons vu nos ennemis venir de loin, et leur approche ne nous a point effrayés :  nous avons suivi ton impulsion, nous leur avons ouvert les bras, nous sommes allés à leur rencontre aussi loin que tu nous l’as permis ! Nous nous fussions trouvés heureux de les recevoir à notre table, de les y voir même assis à notre place, et de les servir comme leurs esclaves ; mais, ô Éternel ! tu ne les as pas trouvés dignes de franchir le limite qui nous sépare, et tu as anéanti leur race à jamais !

« Ce n’est point parce que la victoire nous est restée que nous te remercions, ô Dieu Amour ! Ce n’est point de la perte de nos ennemis que nos enfants et nos vierges se réjouissent, c’est de ton triomphe, ô toi, seul et unique vainqueur ! Leur allégresse vient de ce que l’éclat de ta gloire rejaillit sur eux et les enivre des plus pures délices. »

Bientôt, des quatre remparts, les phalanges victorieuses arrivent aux portes de la Cité sainte ; avant de les ouvrir, la sentinelle demande le mot d’ordre, le Roi d’Éden ordonne qu’il soit prononcé, et l’air retentit de ces mots : AMOUR ET DOUCEUR.

 

Victoire des enfants d’Éden révoquée en doute.

 

Le Roi ordonne encore à la sentinelle de demander, avant d’ouvrir les portes, le mot d’ordre de l’ennemi, mais personne ne peut répondre, et les portes demeurent fermées. La consternation devient générale ; des hérauts parcourent l’enceinte de la Cité, ils annoncent que celui seul qui pourra donner le mot d’ordre de l’ennemi prouvera qu’il a vaincu, qu’il sera introduit le premier en triomphe et présenté à la jeune vierge, la reine d’Éden, et à son futur époux ; qu’il sera enfin comblé et d’honneur et de gloire.

 

Victoire des enfants d’Éden révoquée en doute.

 

Il ne se trouva personne ni au Couchant, ni au Midi, ni au Nord ; mais l’Orient fournit un vainqueur ! L’un des animaux qui combattaient, sous les étendards de Satan, pour les puissances terrestres, parvenu sur les remparts, s’était mêlé avec les guerriers d’Éden, où il était demeuré inconnu à cause de la conformité de son armure. Ayant rompu sa lance en escaladant les remparts, on ne remarquait point qu’il y manquait la perle. Favorisé d’ailleurs par l’inexorable justice qui déclare, dans le secret de ses jugements, qu’il n’est point arrivé au milieu des enfants de l’Amour sans en avoir reçu le pouvoir de la puissance suprême, il se présente aux hérauts, et déclare qu’ayant vaincu il possède le mot d’ordre. Il fut aussitôt introduit vers la sentinelle pour le révéler ; les hérauts furent chargés de le publier, et chacun frémit en l’entendant : MORT ET CORRUPTION était la devise du farouche assaillant. Avant de faire ouvrir les portes, le Roi d’Éden défendit de prononcer ces mots terribles dans l’enceinte de la Cité, et même il commande de les oublier pour toujours.

Le guerrier victorieux fut amené en triomphe jusqu’aux portes du palais, et l’époux futur vint le recevoir pour l’introduire au pied du trône où était la jeune vierge destinée à être la reine et la splendeur d’Éden. Or, c’est elle-même qui était l’objet du combat terrible qui venait de se livrer.

Un festin splendide avait été préparé pour tous les soldats d’Éden, et un animal y fut appelé pour occuper le premier rang. Ce fut entre l’époux et l’épouse que sa victoire le fit asseoir ! Mystérieuse et trop funeste division, que les enfants de la terre connaissent d’autant moins qu’ils occupent tous aujourd’hui la même place !... La jeune vierge, après l’avoir félicité, lui posa sur la tête une couronne de gloire, et tous les convives, dont le nombre était incalculable, rendirent honneur au fortuné guerrier ! Tous éprouvaient la joie la plus vive, les vieillards seuls y prenaient part avec peine.

L’astucieux vainqueur, ravi de son heureux destin, s’entretenait avec la jeune vierge qui lui dévoile son cœur, aussi loin que s’est étendue la victoire des puissances terrestres. Mais par un mystère inconnu, l’Amour veillait à ce qui appartenait à l’Amour, car l’Amour n’avait point été vaincu, et rien de son domaine ne pouvait être livré. Déjà un voile impénétrable cachait Éden en Éden même ! Il dérobait l’épouse à l’épouse, à son vainqueur !... Cependant l’heureux guerrier poursuivait sa proie, et le rempart qui la lui ravit, le tombeau qui la renferma et que seul il saisit, ne l’empêchèrent pas d’en voir toute la beauté et d’en reconnaître toute la valeur ! Il se prépare à porter le coup fatal, si funeste à Éden, si funeste à lui-même, si funeste à tout ! Esclave de Satan qui l’inspirait, il n’obéissait plus qu’à son impulsion.

Il témoigne à la jeune vierge son étonnement de ce que ni elle ni son futur époux ne goûtaient point aux fruits de la terre, tandis que tous en savouraient les douceurs et que, transporté d’allégresse, chacun se livrait aux plaisirs et à la joie. – « Nous ne devons toucher à rien de créé, jusqu’à ce qu’ayant triomphé sur toute la nature, nous ne puissions plus être dominés par elle. Nous recevons une nourriture céleste, au moyen de laquelle nous participons aux vertus et essences de notre père ; c’est par elle que nous atteignons partout dans la nature, excepté au centre mystérieux que notre père s’est réservé, et que nous ne devons connaître, saisir et goûter qu’en lui et par lui. Nous ne mangerons donc de tous les fruits d’Éden que, lorsqu’établis Rois à perpétuité, leurs vertus et qualités procéderont de nous ; tandis qu’aujourd’hui ce serait nous qui procéderions d’eux si nous nous alimentions de leurs essences ; et de Roi de la création nous deviendrions ses esclaves. Tous les habitants d’Éden sont dans l’attente de l’accomplissement du plus grand des mystères, la réunion de L’ÉPOUX ET DE L’ÉPOUSE ! Pour que l’époux et moi ne fassions qu’un, comme notre Père céleste n’est qu’un, comme l’Élohim victorieux, l’image inconnue, n’est qu’un ! Alors seulement aura lieu notre triomphe, et nous, serons confirmés dans l’état de perfection pour lequel et dans lequel nous avons été créés dès le principe !... Oui ! créés deux en un seul être ? » – « Ô beauté, céleste essence de la sagesse même ! dans la profondeur des mystères on vous nomme SOPHIE, LA COLOMBE, LA PARFAITE ! vous commandez à l’univers entier, et jusqu’à son créateur est épris de vos charmes ; pourquoi craindriez-vous donc de vous désaltérer aux fontaines d’Éden, et de vous nourrir de tous les fruits qui croissent dans ses jardins ? Si quelques germes imparfaits tendent encore à y reparaître, votre sagesse et votre vertu ne sauront-elles pas en triompher ? Vous vaincrez votre ennemi dans ses essences, vous surmonterez tout ce qui s’oppose à votre parfaite félicité, et la couronne que vous acquerrez sera immortelle. Le mal sera soumis à votre puissance, vous lui commanderez en souveraine, et le vrai bien vous sera connu. » – Il lui présente alors la pomme qu’il avait reçue du Prince du mensonge. « Voici un fruit que je vous ai conservé du repas, mangez-le comme un rafraîchissement salutaire. »

La beauté de ce fruit était incomparable et son goût semblait égaler sa beauté ; les paroles du tentateur étaient captieuses, l’épouse mangea le fruit, et par elle son époux.

Ils ne l’eurent pas plutôt reçu qu’ils inqualifièrent avec son essence, les puissances terrestres germèrent dans tout leur être, et rien n’y fut plus trouvé qui ne procédât d’elles. Leurs yeux, qui jusqu’alors n’avaient rien pu voir que de paradisiaque, furent ouverts à une région toute différente ; et tout ce qui appartenait au domaine de l’AMOUR leur fut irrévocablement fermé.

Déjà tous les guerriers d’Éden s’étaient retirés dans l’asile inconnu ; ils avaient disparu comme la lumière devant les noires ténèbres ! Le temps fut leur voile, tout ce qui est dans le temps devint leur tombeau ! Et Éden lui-même n’était plus Éden !...

Les malheureuses victimes ne s’aperçurent de ce qui se passait autour d’elles que lorsqu’elles ne purent plus se regarder sans honte. Elles n’osent s’interroger sur leur état, tant il leur semble déplorable ! Déjà leur vainqueur les avait entourés de la terrible chaîne qu’avait forgée SATAN ! Sur chacun de ces anneaux étaient gravés les mots affreux MORT et CORRUPTION ; Or, cette chaîne était le corps animal, passé sous la loi d’orgueil et de colère, celui que tous les habitants de la terre revêtent aujourd’hui. Quant au corps paradisiaque qu’ils avaient habité jusqu’à ce jour désastreux, il ne fut plus trouvé nulle part, tant était impénétrable la prison qui l’avait englouti. Cependant, tout resta en tout, car les œuvres de l’Eternel sont indestructibles, et rien ne peut en ternir ni la pureté ni l’éclat !

Ô mystère insondable ! l’épouse, la gloire et la splendeur d’Éden passe dans le temps ; son époux, l’Élohim par lequel tout est créé, la suit dans ce sépulcre, et un animal, instrument inerte, voile cet acte de la création ! Un cercle de passions et de facultés compose ce corps animal, seul connu dans le temps ; là il reçoit le vêtement de peau des essences de la terre, et il est nommé SERPENT parce que, semblable à ce reptile dégoûtant, le MOI est toujours rampant et pivotant sur lui-même. Ennemi constant de ses prisonniers, il est condamné à en recevoir la mort aussitôt qu’il cesse de la leur donner. Il a le mensonge fixé sur les lèvres et la corruption dans son cœur.

Le serpent, devenu Être temporel, n’en conserva pas moins toute sa subtilité, ce qu’il prouva en consommant son œuvre. Voyant ses victimes honteuses de leur dégradation, il les flatte par l’espoir d’une souveraineté imaginaire. Il leur promet, si elles veulent faire leur royaume de ce monde et adorer son prince, de les faire participer à une gloire bien supérieure à celle qui venait de leur être ravie.

Les infortunés captifs, se couvrant de plus en plus d’ignominie, marchent sur les traces limoneuses de leur vainqueur ; alors, EUX-MÊMES, ils le suivent dans ses détours sinueux, ils arrivent, à travers les décombres d’Éden, à la ténébreuse retraite du Roi des Rois détrôné. Les gardes consternés de ce prince étaient couchés sur la cendre, l’excès de leur désespoir ne leur permettait plus de veiller à sa sûreté ; ils ne voient ni le serpent ni ses esclaves qui pénètrent sans obstacle jusqu’aux débris du trône. Là, cet orgueilleux monarque, sans sceptre, sans couronne et sans gloire, n’existait plus que par le désir de ne point être ! Le serpent l’appelle, dans son nouvel état il est méconnu. –« Quel reptile nouveau peut donc avoir été produit dans ce jour funeste, où je n’ai semé que la mort ? – Je suis ton fidèle serviteur, je t’apporte ton sceptre et ta couronne, ils sont dans le cœur du Roi et de la Reine d’Éden que j’ai enchaînés à ta puissance ; là sera dorénavant ton trône, car c’est de là que tu domineras sur toutes les nations. »

Satan, étonné, ne sait s’il doit s’en croire lui même ; mais il contemple ses victimes, captives dans l’animalité, et il entrevoit toute l’étendue de son triomphe. Il est ravi, et dans son extase il les nomme ses enfants ; il leur promet de les établir Rois et dominateurs sur la terre, de leur rendre Éden avec tous ses trésors, il ne leur demande que de suivre l’impulsion de son esprit et d’exécuter sa volonté, qui, dès ce jour, ne pourra plus être que la leur, puisqu’ils ne sont déjà plus qu’un seul et même Être avec lui.

 

Ils avaient d’avance acquiescé à tous ses désirs, et ce monarque détrôné retrouve en eux son sceptre, sa couronne et son empire ! Or, celui qui avait tout perdu, et auquel il ne restait pour asile que l’abyme sans fond, obtint, par son entrée dans leur cœur, une victoire complète. C’est de là que, depuis cette époque, il gouverne tous les peuples, leur faisant éprouver, avec son joug de fer, et la MORT et la CORRUPTION.

 

 

FIN.

 

 

 

Louis MURE-LATOUR, Triomphe de l’amour

sur le fanatisme et le matérialisme, tome Ier, 1828.

 

 

 

 

 

 

 

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