LA

 

PAIX

 

DES

 

BONNES AMES

 

dans tous les Partis du Christianisme,

sur les matières de

 

R E L I G I O N,

 

et particulièrement

 

Sur l’EUCHARISTIE.

Où l’on répond aussi à un ARTICLE

De l’Onzième des LETTRES PASTORALES,

Opposé

Aux AVIS CHARITABLES publiés depuis peu, et que

l’on a joints ici, avec quelques autres pièces

qui concernent ce sujet.

 

Par PIERRE POIRET.

 

 

 

À AMSTERDAM,

Chez THÉODORE BOETEMAN, 1687.

 

 

 

 

S’il prend envie a quelqu’un de traduire cet ouvrage en une autre langue, il est prié de n’y rien changer, ni diminuer, et l’on verra par-là qu’il est dans la sincérité et dans l’impartialité louable que l’on recommande tant dans ce livre. Adieu.

 

 

 

 

 

AU

 

L E C T E U R.

 

 

Si vous êtes homme de probité, qui craigniez et cherchiez Dieu, regardez-moi comme une personne qui n’ai point d’autre dessein que le vôtre, et ne pensez pas que je me propose de vous faire changer de Secte ou de Parti. Je veux plutôt vous montrer comment vous pourrez faire un bon usage selon Dieu de celui où vous êtes et, en cas de nécessité, de celui où vous seriez obligé de vous ranger. Ne me critiquez point sur mes mots, et me passez ceux d’impartial et d’impartialité comme des termes de l’art qui marquent une chose à laquelle les hommes n’ont point donné de nom parce qu’ils l’ont peu connue, et encore moins pratiquée. Ne vous formalisez point si d’abord vous lisez des choses qui vous sembleront ou nouvelles ou contraires aux sentiments que vous tenez pour bons. Poursuivez, s’il vous plaît, et achevez la lecture de l’ouvrage, et vous y trouverez tout le repos que vous pourriez justement souhaiter sur ce sujet. Lorsqu’on y parle et des méchants et des abus, si vous êtes du nombre des bons, ne tirez pas cela à vous, encore moins aux choses mêmes, au culte et aux cérémonies, qui sont bonnes et divines en elles-mêmes. S’il m’arrive de parler d’une personne dont je m’étais tu dans les Avis Charitables, aussi bien que de moi, rejetez cela sur la nécessité de se défendre lorsqu’on est injustement attaqué ; et croyez que je n’ai rien voulu recommander que ce que j’ai cru être bon, véritable, solide, édifiant et avançant vers Dieu. Je hais comme la mort les contestes et les spéculations inutiles, et j’aimerais mieux mourir que de recommander ce qui est faux et qui pourrait éloigner les âmes de Dieu et des vertus Chrétiennes. Si les gens de bien après la Lecture de cet ouvrage tombent dans mes sentiments, à la bonne heure ; sinon, qu’ils cherchent et qu’ils prennent d’autres moyens pour aller à Dieu, sans mépriser ceux qui ont servi et qui servent puissamment à plusieurs pour la même fin. Fasse le bon Dieu que tous moyens, tous actes, toutes choses, ramènent à lui ceux qui s’en servent ; et qu’ainsi, selon le souhait du Roi-Prophète, toute créature et tout ce qui respire loue son Saint Nom maintenant et à jamais ! Amen.

 

 

 

 

 

À toutes les bonnes Âmes

 

d’entre les

 

PROTESTANTS

 

de France et d’ailleurs ;

 

et à toutes les Personnes qui craignent Dieu

avec sincérité et sans partialité dans

tous les partis de la Chrétienté.

 

 

Messieurs et Frères en Jésus-Christ,

 

JE n’aurais jamais pensé à me présenter devant vous si un autre ne m’y avait produit pour un sujet il ne s’agissait nullement de ma personne, mais de la vérité indépendamment de moi et de toute personnalité. J’avais écrit une lettre particulière à mes plus proches, qui se trouvent embarrassés de la même manière que la plupart de vous ; et un de mes amis, l’ayant vue, avait trouvé bon de la publier sans mon nom, pour le bien de quiconque voudrait en faire un bon usage. Cela n’avait aucune liaison avec ma personne. Car il s’y agissait de savoir si des âmes que l’on oblige à certaines cérémonies qui sont établies par rapport à Dieu ne pourraient pas sans s’éloigner de Dieu et de son Fils Jésus-Christ, et même en s’en approchant, pratiquer les mêmes cérémonies, quoiqu’auparavant ils les aient crues impropres et incompatibles avec ce but, faute d’avoir bien pénétré toutes ces choses ? C’est ce que j’avais montré être très-possible, en faisant voir que l’essentiel de la Religion Chrétienne consistait dans le cœur, et que les cérémonies n’en étaient qu’un accessoire, dont les bons pouvaient faire un très-bon usage nonobstant la variation et la différence qu’il y a entr’elles et les abus que les méchants en font. Et c’était là le point où il fallait s’arrêter soit pour y acquiescer, soit pour le contredire. Mais un de ceux qui, en vertu de leur esprit de dispute et de contradiction, se croient les Colonnes de la Religion et qui, jaloux de leur propre honneur et de leur propre gloire, crèveraient de dépit de voir que le monde, et surtout ceux qui ont été de leur dépendance, allassent en cas de nécessité à Jésus-Christ par une autre voie que par celle de leurs formalités extérieures dont ils se sont fait des idoles qu’ils préfèrent à la charité, à la paix, et au repos de vos consciences affligées, lesquelles ils voient en état ou de pécher contre Dieu en faisant ce qu’on vous ordonne de faire, ou à se rendre misérables en ne s’y soumettant pas ; un de ces esprits de Secte et de faction, qui regardent comme des rebelles et des déserteurs tous ceux qui ne leur obéissent pas et qui ne les suivent pas aveuglément quand bien même on irait à Jésus-Christ ; ne s’est pas plutôt aperçu d’un dessein si conforme à la piété et à la charité Chrétienne, qu’outré de douleur de ce que cela choquait les voies de partialité, il s’est résolu de le rendre sans effet. Et n’osant en attaquer les vérités, il s’est avisé du bel artifice des médisants, de se jeter sur ma personne pour la noircir, en m’attribuant des desseins, des extravagances et des impiétés auxquelles je n’ai jamais pensé. Et, non content de cela, s’étant imaginé que j’étais le chef d’une Secte qui n’a de subsistance que dans sa tête, et sachant l’estime que quelques âmes pieuses ont aussi bien que moi des écrits d’une personne qu’il devait laisser au jugement de Dieu, puisqu’il ignore son esprit et ses sentiments ; la violence de sa passion lui a dicté d’envelopper en un et de frapper en corps tout le prétendu parti, et de le ruiner chefs et membres, pour avoir la satisfaction puérile d’avoir pris pleinement et universellement vengeance d’un écrit dont il craignait que les effets ne fussent funestes à la partialité. Il n’en aura pas toute la joie qu’il s’en promet, je l’en assure. Il y a encore au monde, en toutes sortes de partis, de Religions et de places, des gens d’esprit et d’impartialité qui, ayant la crainte de Dieu, lorsqu’ils connaîtront le caractère du Docteur qui inconnu à soi-même prétend néanmoins faire connaître les autres, ils s’éloigneront autant de ses conclusions qu’il est éloigné de la vérité, de la charité, de l’humilité et de la paix. Ce n’est pas que j’aie dessein de vous entretenir de disputes et de choses purement personnelles, comme a fait notre Auteur, à la réserve de deux ou trois points sur quoi il s’est contenté de plaisanter en passant. Je n’avancerai, s’il plaît à Dieu, que des choses édifiantes et solides, capables d’éclairer, de pacifier véritablement, et de conduire à Dieu les cœurs des gens de bien, qui sentiront bien eux-mêmes, sans que je les en avertisse, que le principal de ce que je j’avancerai vient de la source éternelle de toute vérité, j’ose dire que je l’ai puisé tant par la prière que dans une grande défiance de mon esprit gâté et corrompu (comme celui de tous les hommes) par le péché d’Adam et par tant d’autres indispositions qui nous rendraient indignes de la lumière de Dieu s’il n’avait pitié de nous, et s’il n’était riche en miséricorde pour donner à telle mesure qu’il le trouve à propos sagesse et lumière à ceux qui la lui demandent en foi et en sincérité de cœur.

Mais avant tout je souhaite, Messieurs et chers amis, que vous compreniez bien mon but, qui n’est pas de prendre le parti de l’un contre celui de l’autre ; encore moins de disposer les hommes à troquer, pour ainsi dire, de parti entre eux. Je n’ai dessein, premièrement, que de vous adresser à Dieu seul et à son Fils Jésus-Christ par l’essentiel de la Religion Chrétienne, qui est esprit et vie, vérité et charité. Mais comme les Chrétiens sont maintenant divisés en trois partis considérables, j’entreprends en second lieu de montrer comment les personnes sincères et qui craignent Dieu dans chaque parti peuvent, nonobstant la différence de quelques opinions et de quelques cérémonies, qui ne sont que des choses accessoires à la Religion Chrétienne, faire un bon usage des mêmes choses et s’avancer vers Dieu, sans se condamner et se haïr mutuellement les uns les autres pour ce sujet. Enfin, je veux montrer comment en cas qu’il arrive que ceux d’un parti soient obligés à se conformer aux cérémonies de ceux d’un autre parti, de sorte qu’ils ne puissent l’éviter sans aigrir contr’eux les cœurs des autres jusqu’au point de leur être occasion de commettre beaucoup de péchés et de se procurer à eux-mêmes beaucoup de maux, comment, dis-je, EN CE CAS, l’on peut en bonne conscience, et même avec édification pour sa propre âme, se conformer aux Cérémonies de ce parti-là, pourvu qu’on veuille écouter raison et n’être pas absolument indocile.

C’est ce que je vais tâcher d’exécuter par les moyens suivants.

I. Premièrement, je serai précéder la lettre d’AVIS CHARITABLES qu’on a publiée depuis peu sur ce sujet, et qui a donné occasion à M. J. 1 de se déclarer comme il a fait dans l’onzième de ses Pastorales ; aussi bien ne sait-on plus en trouver.

II. En second lieu, je répondrai à quelques difficultés dont une partie ont été faites verbalement au sujet de cette lettre.

III. En troisième lieu, il serait à propos de traiter à fond de la nature des Cérémonies, et en particulier de celle de l’Eucharistie, comme aussi des Schismes, et des principales différences qu’il y a entr’eux sur tout cela. Mais comme c’est une chose que j’ai déjà faite ailleurs dans mon Système de l’Économie Divine, dont le Chap. X. du Tome IV explique la nature des Cérémonies, et les Chap. V, VI, VII et VIII du Tome V celle du Baptême, de l’Eucharistie et des autres choses et fonctions du Culte extérieur, je pourrais me contenter de ce renvoi et n’en rien dire davantage. Néanmoins, comme tout le monde n’a pas la commodité de se pourvoir d’un livre à sept parties, quoique de taille et de prix médiocre, et que cependant il est nécessaire qu’on sache au moins la substance de ce que j’y ai proposé touchant l’Eucharistie ; je me suis résolu à en mettre ici deux chapitres. Cela satisfera les gens qui n’aiment ni beaucoup de lectures ni à entrer en davantage de discussions ; et quant à ceux à qui cet échantillon ne déplaira pas, s’ils désirent de voir toutes les matières principales de la Religion et de la Théologie, même celles de la Nature et les divines les plus relevées, traitées de cet air, et expliquées avec une évidence, une certitude, des usages, et des sujets de repos d’esprit de cette nature, et même plus grands encore, lorsque le sujet y porte, ils n’auront qu’à voir tout l’Ouvrage ; et je m’assure que s’ils sont gens d’esprit et de probité, ils ne se repentiront jamais d’en avoir fait la lecture, qu’ils le trouveront ensuite avec des yeux plus clairs pour ce qui concerne Dieu, le Monde, et eux-mêmes.

IV. Après cela je fais suivre, en quatrième lieu, la Critique de Monsieur J. sur la lettre des Avis charitables. Je la mets de mot à mot pour ne rien perdre de cette précieuse relique, de laquelle on aurait peut-être sujet de douter désormais sur de simples citations, tant elle est singulière en son genre. Je l’aurais fait suivre les Avis, mais comme elle ne les touche presque pas, il importe peu quelle place on lui donne.

V. Je joins à cette pièce-là mes réflexions et mes réponses.

VI. Et enfin, parce qu’il a plu à M. J. d’y accuser une personne dont il ne s’agissait pas de trois chefs principaux entre plusieurs autres, savoir : 1, d’avoir un souverain mépris et une parfaite indifférence pour les exercices de piété, pour le Ministère public et pour ceux qui l’exercent ; 2, de tenir les prières et les élévations vers Dieu comme des choses entièrement contraires à l’esprit du parfait Christianisme ; et 3, de recevoir chez soi toutes sortes de personnes jusqu’à des Sociniens mêmes sans qu’ils soient obligés à changer de sentiment ni de pratiques ; je produirai, pour la curiosité de ceux qui voudront savoir ce qu’il y a de vrai ou de faux dans ces accusations-là, trois lettres de cette personne l’on verra son sentiment sur ces matières. Cela sera voir combien l’on doit ajouter de foi à notre Auteur, lequel j’aurais pu accabler de mille et mille passages qui démentent expressément tout ce qu’il lui impute ; mais j’espère qu’on sera plus édifié et ensemble plus persuadé de l’innocence de la personne accusée, lorsqu’on verra ce qu’elle a écrit naïvement de son fonds avant que d’avoir jamais été ainsi suspectée, et hors de toute pensée de faire par là son Apologie.

Comme c’est aux Protestants de France que M. J. a adressé ses accusations, le droit veut que ce soit aussi à eux que j’adresse mes justifications, au moins à ceux d’entr’eux qui sont droits de cœur, sincères, et qui estiment la vérité de Dieu en sa crainte, sans entêtement et sans partialité. Et je le fais d’autant meilleur cœur, qu’étant touché de charité et de grande compassion envers eux dans l’état où ils sont, je voudrais leur témoigner, dans cette nécessité par le soulagement que je tâcherai de procurer à leurs consciences, la reconnaissance que je dois à quelques-uns d’entre eux, à qui je suis redevable d’une partie de mon éducation et de mes études. Car encore que je croie n’avoir pas ensuite moins employé du mien que le double au service de quelques autres Églises, cependant j’estime que les bienfaits prévenants ne peuvent s’acquitter que par une reconnaissance continuelle, et je n’en sache point de meilleure que celle qui se fait par la communication de la Vérité, et d’une vérité qui vient si à propos, et qui est si capable de calmer l’inquiétude des bonnes âmes, à qui seules je prétends parler, laissant là les âmes partiales et déraisonnables, qu’on n’est pas obligé de satisfaire en blessant l’impartialité de la vérité et de la charité.

Je sais bien, âmes sincères et équitables, que vous êtes rares et clairsemées en toutes sortes de Religions et de partis ; je ne laisse pas néanmoins de préférer votre petit nombre à la grande foule des chants, des opiniâtres et des entêtés qui sont mêlés partout ; parce que je sais que Dieu l’y préfère, étant un Dieu qui n’a point d’égard à l’apparence ni au dehors des personnes, mais à quel est agréable en toute nation quiconque le craint et aime ce qui est juste. Le commun du monde n’a garde d’imiter Dieu en cela ; au contraire, rien ne leur est agréable que dans leur nation ou dans leur parti ; et leurs propres frères mêmes qui sont avec eux leur sont à mépris lorsqu’ils ne veulent pas se rendre aveuglément à toutes leurs factieuses controverses. Vous l’éprouvez sans doute quelquefois, âmes équitables et qui craignez Dieu, que lorsque vous voulez suivre la vérité qui est selon la charité, ceux de votre propre Religion, vos amis, et quelquefois vos propres Pasteurs, sont alors ceux qui se déclarent le plus contre vous ; et qu’ils le font d’autant plus violemment que plus vous vous avancez vers le bien et vers la vérité solide, lumineuse et sans bruit. Cela a été dès le commencement du monde, et il continuera jusqu’à la fin que Dieu a déterminée pour l’extermination des méchants. Caïn et Abel, Ismaël et Isaac, ne s’accorderont jamais ; mais c’est toujours le méchant et le charnel qui ne peut souffrir l’esprit de paix du bon et du spirituel. En effet, il y a opposition formelle aussi bien entre leurs principes qu’entre leurs œuvres. Les œuvres de la chair étant entr’autres, dit S. Paul, les inimitiés, les dissensions, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisons, les factions, les envies, et semblables, et celles de l’esprit n’étant que charité, joie, paix, patience, bénignité, bonté, foi, douceur, il ne faut pas trouver étrange que ceux qui sont affectionnés aux premières soient ennemis de ceux qui cultivent ces dernières. Comme celui qui était né selon la chair (dit S. Paul), persécutait celui qui était né selon l’esprit, il en est de même encore à présent. Mais que dit l’Écriture ? Chasse l’esclave et son fils ; car le fils de l’esclave (les hommes charnellement esclaves de leur parti) ne sera point héritier avec le fils de la femme libre, de la vérité pure, libre, et non esclave d’aucune faction. C’est ainsi qu’un jour, et plus tôt qu’on ne pense, Dieu déchassera et de soi et du monde tous les esprits contentieux, qui laisseront la place aux paisibles et aux bons. Cependant, selon le conseil de l’Écriture, possédez vos âmes par votre patience, et priez, pour le rétablissement et pour la paix de Jérusalem.

 

Vôtre selon Dieu.

POIRET.

 

 

 

SECTION PREMIÈRE

 

AVIS CHARITABLE

 

pour soulager la Conscience de ceux qui sont obligés de se conformer au Culte de l’Église Catholique-Romaine. Tiré d’une lettre d’un Particulier à quelques-uns de ses amis en France.

 

Avertissement de l’Éditeur.

 

DE toutes les Lettres, Avis, Exhortations, etc., que l’on a publiés en grande quantité pour ceux qui se trouvent embarrassés dans les affaires de la Religion en France, je n’ai encore rien trouvé qui, bien loin de leur porter quelque soulagement, ne me paraisse plutôt accabler leurs consciences. Cela m’a toujours fait de la peine, et j’eusse voulu qu’on y apportât quelque remède. Enfin cette lettre m’étant tombée entre les mains, j’ai cru qu’elle contenait en partie ce que je cherchais. Ainsi je la publie par un mouvement de pure charité, dans la pensée que j’en ai conçu qu’elle fournira le secours nécessaire à quelques bonnes âmes, dont les consciences sont étrangement à la gêne, faute d’une instruction convenable à l’état elles se trouvent. Cependant on s’apercevra aisément qu’elle n’a pas été écrite dans le dessein de la rendre publique, et moins encore pour ouvrir par là un champ de la controverse. Aussi l’on espère que ceux à qui elle ne plaira pas la laisseront pour ce qu’elle est, et qu’ils n’attaqueront point des gens qui n’ont d’autre religion que de faire trouver, en quelque état que ce soit, des moyens d’aller à Jésus-Christ seul et de faire son salut. Adieu.

 

 

Mes chers amis,

 

Occasion et dessein de cette lettre.

 

QUOIQU’IL y ait déjà assez longtemps que j’ai appris comment il vous est allé, je ne vous ai pas néanmoins écrit plutôt sur ce sujet. Non que je sois insensible à ce qui vous touche, mais parce que ne sachant en quel état sont vos esprits, je n’ai aussi su comment vous dire quelque chose de conformer à vos dispositions. Jamais je n’ai tant souhaité de pouvoir vous parler pour régler mes paroles ou mon silence selon l’état où je pourrais découvrir que vous seriez. Mais puisque cela ne se peut faire, je vais me hasarder à vous dire ici naïvement ce qu’il me semblera de plus à propos pour la disposition où je suppose que vous soyez. Je n’ai pas dessein de vous aggraver vos difficultés, de vous charger encore davantage la conscience, ni de vous faire naître plus de scrupules et de peines intérieures sur votre changement et sur les pratiques que l’on vous oblige de suivre. À Dieu ne plaise que je m’étudie à vous faire regarder avec plus de remords et de peines ce que vous devez faire ; de sorte que vous ne le fassiez qu’en vous condamnant vous-mêmes avec plus de désespoir, et en blessant plus mortellement vos consciences. C’est à ceux qui suivent cette méthode à voir comment ils pourront justifier devant Dieu une voie par laquelle on ne peut faire, dans l’état où sont les choses, que des désespérés et que des misérables de corps et d’esprit. Pour moi, je souhaiterais plutôt de vous tirer de peine ; et si je pouvais vous communiquer à l’intérieur quelques lumières que je puis avoir sur ce sujet, j’espère que vous vous sentiriez soulagé de ce côté-là, et que vous tourneriez la batterie d’un autre, assavoir, chacun contre soi-même et contre les péchés qui sont encore dans chacun de nous, sans nous mettre beaucoup en peine des lieux, des cérémonies, des menues opinions et des controverses et des disputes avec quoi l’on prétend servir Dieu et lui être agréables ou désagréables.

 

Points essentiels qui sauvent ou qui damnent les hommes.

 

II. Je voudrais bien, mes chers amis, que vous comprissiez une fois pour toutes que ce qui nous rend agréables ou désagréables à Dieu, ce qui nous sauvera ou ce qui nous damnera ne sont point les différences des Religions extérieures, de leurs cérémonies, de leurs opinions, ni de leurs disputes. Dieu n’aimera et ne sauvera personne pour avoir été Catholique Romain, ou Reformé, ou Luthérien ; et il ne damnera aussi personne pour cela, ni pour les différences des opinions et des cérémonies qu’ils tiennent. Mais il sauvera tous ceux d’entre eux qui s’humilient dans leurs cœurs devant lui et qui ne se préfèrent à personne ; qui, gémissant devant lui de ce qu’ils sont encore si corrompus, si vides de son amour, si durs de cœurs, si insensibles aux choses divines, si aveugles et si morts pour ce qui est éternel, si vivants, si sensibles, si actifs pour ce qui concerne leurs propres avantages selon le monde, lui demandent la lumière de son bon Esprit pour connaître l’abîme des maux qui sont encore cachés dans leurs cœurs ; et la force de cet Esprit Saint pour les corriger, et pour y renoncer ; qui, à mesure des connaissances que Dieu leur a données, font le bien qu’ils connaissent, et ne font pas ce qu’ils savent être mal ; qui désirent que Dieu leur augmente ses connaissances, afin qu’ils augmentent leur pratique et leur obéissance ; qui l’aiment et qui se haïssent et se méprisent eux-mêmes ; qui font ses commandements et ne font point leur propre volonté ; qui sont patients, paisibles, charitables. En un mot, ceux qui élèvent en tout temps, en tous lieux, en toute occupation autant qu’il est possible, leurs cœurs à Dieu, priant son bon Esprit de venir dans eux y détruire les maux infinis, connus et inconnus, qui y sont, et y produire toutes les vertus et les dispositions propres à les rendre agréables à Dieu ; et qui le louent des biens infinis qu’il nous a faits, et de ceux qu’il nous veut faire éternellement si nous l’aimons et tâchons de lui plaire en toutes choses. Ce sont ceux-là que Dieu aime et qu’il sauve, sans regarder au parti extérieur de la Religion dont ils font profession ; car tous ces partis et toutes ces divisions ne sont pas venus de Dieu, mais plutôt de l’ennemi du genre humain, qui a introduit ces divisions-là sous de chétifs prétextes, pour mettre dans les esprits des hommes des maux incomparablement plus grands et plus mortels, l’orgueil, la haine, les dissensions, la cruauté, et ce qui s’ensuit, comme aussi une sotte présomption et un aveuglement d’esprit pitoyable, par lequel on s’imagine d’être agréable à Dieu lorsqu’on est de cette Religion-ci et qu’on n’est pas de celle-là.

 

Ce que c’est qu’être de la Religion Chrétienne. L’essentiel en quoi elle consiste.

 

III. Certes, mes chers amis, quand on serait de l’Église primitive même, et qui plus est, du nombre des Apôtres, l’on sera damné avec tout cela si l’on a les mauvaises dispositions que je viens de marquer, et qu’on n’ait pas les bonnes dont je viens aussi de faire mention. Vous savez assez qu’il n’y a que la seule Religion Chrétienne qui puisse sauver les hommes ; et cela est vrai. Mais cette divine Religion ne consiste pas dans toutes les opinions dont on se débat. Le Diable pourrait avoir les plus véritables, et il les a en effet ; et il pourrait avec cela pratiquer tout ce que l’on saurait pratiquer au dehors en fait de cérémonies et de culte extérieur, cependant sans être de la Religion Chrétienne. S. Jacques fait consister cette divine Religion en ce que nos cœurs soient purs et détachés du monde, et qu’on se soumette par des services d’amour et de charité aux plus chétifs mêmes qui en ont besoin. Et Jésus Christ dit que pour en être, il faut que chacun se combatte et se renonce soi-même, et imite les vertus de sa vie et la patience de sa mort : Si quelqu’un veut venir après moi (c’est à dire, être mon disciple, ou être de la Religion Chrétienne), qu’il se renonce soi-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Renoncer à nous-mêmes, c’est nous mépriser, nous quitter, nous haïr, nous et tout ce qui vient de notre crû, de notre esprit, et de notre cœur originairement aveugle, fou, impur, et si corrompu, qu’il n’y a rien de ce qui vient de nous qui vaille pour autre chose que pour être méprisé, haï, et mis en croix ; prendre sa croix, c’est prendre tous les moyens de faire mourir nos inclinations et nos désirs naturels ; et suivre le Fils de Dieu, c’est souffrir comme lui à la gloire de Dieu avec amour, patience et humilité tout ce que Dieu permet qui nous arrive de quelque part que ce soit, et être revêtus de son Esprit de sainteté, de justice, de bonté, et de toutes sortes de vertus. Quiconque en est là est de la véritable Religion Chrétienne, et sera sauvé. Tout le reste, soit opinions, soit cérémonies, n’est qu’accessoire. Ce sont comme des habits différents, qui ne font pas la nature de l’homme et ne lui donnent pas la vie, mais lui servent de moyens pour se mieux ajuster et accommoder.

 

Culte. Temple. Pasteur. Exercices Essentiels de la Religion Chrétienne.

 

IV. L’essentiel de la Religion est pur esprit. Dieu est Esprit, et les vrais adorateurs et gens de Religion qu’il demande doivent l’adorer en Esprit et en vérité. Quand il n’y aurait ni Temple, ni cérémonies, ni corps, ni monde matériel, cela n’empêcherait pas la véritable Religion ni son exercice. Le vrai Temple Dieu veut être prié et servi, c’est l’âme humiliée et le fond d’un cœur pur. Le Pasteur qui doit y enseigner, c’est son bon Esprit, qui nous parle souvent par les bons désirs et par les bonnes pensées qu’il nous donne, et par les lumières de notre continence lorsque nous pensons à nous-mêmes en sa présence. Le culte et l’exercice qu’il veut avoir de nous, ce sont les actes et les habitudes des saintes vertus dont on a fait mention. Ce Temple, ce Pasteur, ce Culte ne nous pourront être ôtés de personne si longtemps que par la grâce de Dieu nous nous abstiendrons du péché ; car il n’y a que le seul péché qui ruine le solide de la véritable Religion, qui profane le vrai Temple, qui déchasse le vrai Pasteur, et qui fasse cesser le vrai Culte de Dieu.

 

Principe du culte extérieur et accessoire du Christianisme.

 

V. Lorsque la véritable Religion est bien établie dans le fond de l’âme (car c’est là son trône et sa place), comme cette âme est unie à un corps, et par là à toutes les choses matérielles de ce monde, alors il lui importe peu de quelle manière elle remue son corps et se serve des choses extérieures par rapport à Dieu, pourvu qu’il ait le cœur, ou que le cœur tende à lui. On peut alors se servir des cérémonies et d’autres choses de cette nature comme de moyens qui nous ramènent à penser à Dieu dans notre cœur et à élever notre esprit à lui. Et l’on peut se servir d’elles comme on les trouve déjà établies, sans se faire de la peine et des difficultés sur leurs différences. S. Paul dit à quelque sujet : Je suis persuadé que rien n’est souillé de soi-même ; mais à celui qui estime qu’une chose est souillée, elle lui est souillée ; c’est ce qu’on peut dire des choses de cérémonies et de culte extérieur entre les Chrétiens ; elles ne sont pas mauvaises de soi, mais elles deviennent mauvaises à celui qui les croit telles ; et ainsi, qu’il tâche de rectifier sa pensée, dans laquelle est le mal, et les choses lui deviendront bonnes.

 

Application de ce Principe au culte de l’Église Romaine.

 

VI. Il est vrai qu’il est à souhaiter que l’on en vienne là librement, et qu’il est fort dur de se voir contraint sur ce sujet. Mais puisqu’on vous a imposé cette nécessité (de quoi rendront compte à Dieu ceux qui en sont cause), je vous conseille de faire de nécessité vertu, et de vous servir de tout l’extérieur et de toutes les cérémonies d’usage, de la manière que je viens de dire, comme de moyens pour penser à Dieu et pour élever votre cœur à lui. Car c’est là leur véritable nature dans leur première institution. Le culte solide de Dieu est, comme on vient de le dire, de penser à Dieu avec amour, prières, humilité et louanges dans son cœur. Mais comme les hommes sont oublieux et que, s’occupant souvent au dehors, ils perdent la pensée de Dieu, pour cet effet, Dieu a trouvé bon qu’il y eût de certaines actions, certains gestes et mouvements, certaines choses sensibles et visibles, qui nous fissent penser à lui. Or il importe fort peu quelles soient ces choses-là, pourvu que véritablement notre cœur s’élève et se donne par-là à Dieu, et s’aille rendre ainsi à des pensées divines ; comme il importe peu par quelle voie l’on aille à un but, pourvu que l’on y arrive. De sorte que, par exemple, comme dans la Messe chacun des gestes et des cérémonies sont établis pour faire penser à quelque acte de la Passion de Jésus Christ, si vous en faites cet usage, s’ils vous servent d’occasion et de mémorial pour vous faire venir dans la pensée tels et tels actes de la Passion du Fils de Dieu, et que cela vous ayant conduit à la pensée de Dieu, vous vous laissiez ensuite toucher d’amour pour celui qui a ainsi souffert pour vous, le remerciiez de sa grande charité, lui demandiez qu’il vous soit propice, et qu’il vous fasse la grâce d’imiter sa patience et sa mort, vous faites alors une chose très-bonne, et pourriez vous avancer par-là dans l’Amour et dans la Grâce de Dieu. Ne vous faites point de peines inutilement. Dieu regarde le cœur et son amour, et il ne peut qu’il n’approuve tout ce qui sert de moyen à nous faire penser à lui et à nous recueillir dans son amour.

 

La croyance de la présence réelle dans l’Eucharistie n’est ni mauvaise, ni impossible, ni fausse.

 

VII. Mais, dira-t-on, on adore là du pain. C’est une Idolâtrie ; et les Idolâtres iront dans l’étang de feu et de souffre. Voilà comment on tourmente et met à la gêne les consciences pour des opinions et des partialités qu’on veut soutenir, de peur de reconnaître qu’on s’est trompé, ou qu’on a outré les choses. Je voudrais bien savoir quel mal on fait de croire que Jésus Christ soit dans l’Eucharistie. Et quand on le croit de bonne foi sur ce qu’il le peut et qu’il l’a dit, sans s’alambiquer beaucoup sur le comment, n’est-ce pas un exercice admirable de foi, d’humilité, et d’abnégation de la raison humaine et corrompue ? Les Luthériens le croient bien, et les Réformés non seulement ne les condamnent pas pour cela, mais même ils ne les en tiennent pas moins pour frères, jusqu’à les admettre à une même communion. De plus, il faut se souvenir qu’il est dit dans l’Évangile que toutes choses sont possibles au croyant, que la foi peut transporter les montagnes, et que Jésus Christ dit toujours aux hommes qu’il vous soit fait selon votre foi. De sorte que si ceux qui officient et ceux qui assistent à la célébration de l’Eucharistie ont la foi que Jésus Christ y soit présent, cette foi-là est ratifiée de Dieu, et elle engage Dieu (outre sa parole et sa promesse) à se rendre présent comme on le croit ; et c’est là une pensée qui est si claire, que je ne doute pas que vous n’en compreniez bien la force.

 

L’adoration est une conséquence nécessaire de la présence réelle.

 

VIII. Or si l’on croit que Jésus Christ est présent, et qu’il le soit en vertu de la foi et des autres raisons mentionnées, pourquoi faire difficulté de l’adorer comme présent ? Il est vrai que les Luthériens ne le font pas, nonobstant la persuasion qu’ils ont de sa présence ; mais il y a visiblement de l’incongruité et de l’indécence dans ce procédé-là. Car le sens commun nous dicte que Jésus Christ doit être adoré où il est personnellement présent.

 

Deux sortes d’adorations. Ce qu’est l’Idolâtrie. Il n’y a point d’Idolâtrie dans le culte de l’Eucharistie.

 

IX. Mais pour ne pas se confondre ici, et ne pas prendre l’écorce pour la substance intérieure, ni l’habit pour le corps, il faut observer qu’il y a deux choses qui portent le nom d’adoration : l’une est lorsqu’on soumet son âme, son entendement et son cœur à Dieu avec amour. C’est là la véritable et la substantielle Adoration que Dieu demande,          l’amour d’un cœur humilié. Être véritablement idolâtre, c’est abaisser et attacher son cœur et son amour à quelque chose qui n’est pas Dieu, comme à soi-même, à l’honneur, à l’argent, aux plaisirs, et à choses semblables. Ce qui fait que S. Paul appelle l’avarice une Idolâtrie. Aimer, dans le langage de Dieu, c’est la même chose qu’adorer. Aimer autre chose que Dieu, ou aimer autre chose qu’en Dieu et que pour l’amour de Dieu, c’est Idolâtrie. Et cette Idolâtrie-là damnera les âmes ; comme, au contraire, l’Adoration qui lui est opposée, ou l’Amour respectueux d’un Dieu à qui l’on donne toute ses affections les sauvera. La seconde sorte d’adoration est une Adoration extérieure et accessoire, lorsqu’on se prosterne avec respect devant une créature laquelle est unie personnellement à la Divinité, assavoir, devant l’humanité de Jésus Christ. Cette adoration-là n’est pas celle que Dieu regarde principalement, et il ne s’en soucie pas lorsque le cœur n’est pas bien disposé. On peut adorer Jésus Christ de cette seconde sorte, et néanmoins être damné, lorsque le cœur n’est pas uni à Dieu ; et, au contraire, si quelques-uns n’adoraient pas Jésus Christ de cette seconde sorte, croyant qu’il ne leur soit pas présent, ils ne laisseraient pas d’être agréables à Dieu s’ils l’aiment dans leur cœur. Mais ceux qui adorent Dieu et Jésus Christ dans leurs cœurs de la véritable adoration de l’Amour, et qui, outre cela, croyant que Jésus Christ est dans l’Eucharistie, se prosternent avec respect devant sa sacrée humanité, dont ils adorent d’ailleurs la Divinité ; ceux-là font très-bien d’agir de la sorte, et de rendre ainsi à Jésus Christ tous les devoirs qu’il mérite. Et bien loin de commettre là -dedans de l’Idolâtrie, ils n’en commettraient pas même quand bien Jésus Christ ne serait pas là corporellement comme ils le croient ; parce que leur cœur étant élevé à Dieu, Dieu, qui connait le cœur et qui est le Dieu du cœur, voit que ce cœur ne regarde qu’à lui ; et la faute ne serait qu’une simple et innocente méprise d’une âme laquelle Dieu ne pourrait désapprouver puis qu’elle n’a d’intention que de lui plaire. Dieu ne chicane pas comme les hommes sur les choses extérieures. Lorsqu’on s’en sert pour penser à lui et pour en prendre occasion de lui offrir l’âme et le cœur, tout est bon.

 

L’abus que les uns y commettent ne nuit point au bon usage qu’on en fait.

 

X. Il est vrai que la plupart du monde abuse de ces mêmes choses. Cela est tout visible ; mais de quoi n’abuse-t-on pas ? Laissez les autres en abuser tant qu’ils voudront. Cela sera sur leur compte et non pas sur le vôtre. Pour vous, si vous vous en servez bien, l’abus des autres ne vous nuira pas. Si tous les hommes voulaient se servir des couteaux pour en tuer leurs prochains, et que pour moi je m’en serve à en couper du pain aux affamés, je pense que l’abus de tout le monde ne nuirait pas au bon usage que j’en ferais.

 

Application du Principe susdit à l’usage des Images.

 

XI. Cela se peut appliquer à toutes les choses extérieures. Si des Images vous font penser à Dieu, à Jésus Christ, aux Saints et à leurs vertus, y a-t-il du mal là-dedans ? Je ne dis pas qu’on s’y arrête, mais qu’on en prenne sujet de penser à Dieu ; et si quelques-uns en abusent, qu’on leur laisse leur abus. Pour moi, j’aimerais cent fois mieux voir partout les Images de Jésus Christ et des Saints que des tableaux et même des livres Diaboliques et impudiques, qui ne font que réveiller dans l’âme des pensées et des passions vicieuses. Cependant, tel se scandalisera des unes qui ne se scandalisera pas des autres. Aveuglement de cœur !

 

Application du même principe à mille sujets de controverse.

   

XII. Appliquez le même principe à toutes les opinions dont on dispute si inutilement. Toute opinion qui nous peut servir à augmenter dans nous l’amour de Dieu et de sa Justice, sa crainte, la sainteté, l’humilité, et qui nous peut porter au bien et nous retirer du mal, on ne fait pas mal de l’embrasser et de la croire, quand bien elle ne serait pas véritable en elle-même. Si un enfant avait opinion que son Père lui fût toujours présent et qu’il regardât toujours ce qu’il fait pour le châtier sévèrement s’il fait mal, et que de cette opinion-là, quoique fausse, l’enfant en prît occasion de bien penser à ce qu’il fait et de bien faire, il faudrait le laisser, et même l’affermir dans son opinion, loin de vouloir la lui ôter ; toute fausse qu’elle serait, elle ne laisserait pas de lui être très-bonne et très-salutaire ; et par ce principe je ne voudrais jamais ôter à ceux qui croient que Jésus Christ est présent à l’Eucharistie la pensée qu’il y est présent, puis qu’elle est très-bonne pour faire vivre les hommes en respect et en crainte devant Dieu, et pour exercer leur foi, leur amour, et leur reconnaissance.

 

Application du même à la Doctrine du Purgatoire. Son fondement.

 

XIII. Je dis bien plus, la pensée que l’on a que ceux qui meurent en la grâce de Dieu sans avoir purifié leurs âmes de tous péchés en soient purifiés après la mort avec peines et douleurs, cette doctrine-là tenant les hommes en crainte de malfaire, en désir de se sanctifier ici, en estime et en respect pour la Justice incorruptible de Dieu, est une doctrine non seulement bonne à l’égard de ses effets, mais même (quelque abus et quelques contes qu’on puisse y avoir mêlé) elle est très-véritable en soi. Car comme rien de souillé ne peut entrer au Ciel, et que sans parfaite sanctification nul ne verra le Seigneur, lorsqu’il arrive qu’une âme est décédée de cette vie dans l’amour de Dieu, ayant encore néanmoins des impuretés et des mauvaises habitudes en soi ; le sang de Jésus Christ, ou la grâce de Jésus Christ purifiante, qui vient après la mort dans cette âme pour la purifier, ou pour achever à la purifier de tout péché, y trouvant encore plus ou moins des restes du mal et de ses mauvaises habitudes et pentes, les combat pour les en chasser, et ce combat de la Grâce purifiante de Jésus Christ contre le mal dans une âme fort sensible, laquelle il veut nettoyer de tous les restes du péché, ne se fait pas, et ne peut se faire sans de grandes et de vives douleurs, non plus que dans les choses corporelles on ne pourrait retrancher sans douleurs un membre pourri d’avec un autre membre encore sain et vivant ; l’âme aussi ne pouvant jouir de la pure et lumineuse présence de Dieu si longtemps qu’il y a encore quelque mal dans elle, la privation elle se voit de cette aimable présence jusqu’à ce que sa purification soit achevée, ne peut que lui être aussi pénible que son amour est grand.

 

Il ne faut pas écouter les chicaneurs. Jésus Christ même s’est comporté selon ces Principes.

 

XIV. Il me semble que tout cela est assez clair pour être compris, et pour y acquiescer avec repos d’esprit dans l’état où vous êtes, sans écouter toutes les oppositions par lesquelles on voudrait rendre vos scrupules pesants et insupportables. Si vous aviez encore comme autrefois la liberté du culte extérieur et de professer tels sentiments qu’il vous plairait, je n’aurais gardé de vous écrire comme je fais, ni d’insister sur cela ; puisque je considère ces pensées-là comme indifférentes par rapport à l’essentiel de la véritable Religion Chrétienne dont j’ai parlé ; et ainsi je me mettrais peu en peine de quelle manière l’on s’y comportait, et quelle opinion l’on eût là-dessus, moyennant que l’on cherchât ou possédât le principal. Mais comme vous n’êtes plus dans cette liberté-là et qu’il n’y a plus d’apparence que vous y retourniez jamais, je se rais marri que vous tourmentiez vos âmes pour des choses accessoires qui, n’étant pas mauvaises et qui même pouvant être d’un très-bon usage, vous deviendraient néanmoins pernicieuses par l’opinion que vous auriez qu’elles sont mauvaises et en les pratiquant contre les sentiments de votre conscience. Si j’étais en votre place, je ne serais nullement en peine de me conformer de bon cœur au culte extérieur de l’Église Catholique Romaine, et même je le pourrais faire avec édification pour mon âme. Ses fondements sont bons, et plus solides que l’on ne s’imagine. Et quoique l’on y commette beaucoup d’abus et que la plupart de ses membres soient de mauvais Chrétiens et des méchants devant Dieu, cela ne vous peut nuire. C’est pour eux. Chacun rendra compte à Dieu de soi-même pour soi, dit l’Écriture. Il n’est pas vrai que lorsqu’il y a des abus, et même certaines erreurs, dans quelqu’un des partis de la Religion Chrétienne, et qu’on assiste et participe à son culte public et à ses cérémonies, l’on se rende coupable de tous les abus qui s’y commettent. Et je ne saurais vous donner de meilleur garant de ce que je dis que la personne de Jésus Christ même, lequel assistait et participait à toutes les cérémonies des Juifs et à tout leur culte, quoiqu’il y eût alors entr’eux mille abus, et même quoiqu’on y tolérât des erreurs mortelles, comme celles des Sadducéens et comme l’opinion commune qu’ils avaient d’être justifiés devant Dieu par la pratique Judaïque de leurs cérémonies, de leurs sacrifices, et de leurs ordonnances extérieures ; ce qui était une pure idolâtrie et une abnégation de la justice de Dieu, ainsi que le fait voir S. Paul. Cependant Jésus Christ et ses Disciples y assistaient et s’y conformaient sans se rendre pour cela coupables ni de leurs abus, ni de leurs erreurs ; parce qu’ils en tiraient seulement le bon usage, se servant de toutes ces choses pour penser à Dieu avec amour et humilité, et pour en élever à Dieu des cœurs sincères, bien intentionnés, et disposés de la manière que l’on a dite ci-devant. Ô si nous regardions plus aux choses invisibles et au culte du cœur qu’à ce qui est visible et qui n’est que l’écorce ! que le dehors nous ferait alors peu de peine, et combien facilement nous pourrait-il même tourner à secours et à bien ! Je prie Dieu de vous éclairer là -dessus et e vous rendre vraiment spirituels et adorateurs en esprit et en vérité ; et alors vous ne vous mettrez plus guères en peine s’il faut adorer en Jérusalem ou sur la Montagne.

 

Cette lettre n’est pas pour toutes sortes de personnes.

 

XV. Quoique je ne sache assurément comment ceci vous reviendra, croyez cependant que je vous l’ai écrit par un vrai motif de charité et de désir pour votre salut, afin de vous y être à avancement et pour soulager vos consciences et leur procurer quelque repos de ce côté-là. Vous userez discrètement de cette lettre, sans la communiquer à ceux qui dont trop opiniâtrés à leurs manières pour en tirer du bien ; encore moins faut-il insister sur ce qu’on en avoue les pensées. Je n’ai écrit pour chagriner personne ; mais pour tâcher de faciliter quelque tranquillité d’esprit à ceux qui aimeront mieux en chercher par cette voie que d’être ingénieux à se tourmenter et à se faire naître des scrupules qui leur changent en péché et en matière de damnation tout ce qu’ils font ; je laisse ceux-ci à leur Méthode, et je désire qu’ils me laissent en paix.

 

Avis de lecture et de conduite.

 

XVI. Si l’on vous prend vos livres, vous pourrez en trouver de très-édifiants et de très-salutaires entre les Catholiques Romains. Je vous recommande le livre de l’Imitation de Jésus Christ ou Thomas à Kempis. C’est un trésor incomparable de toutes les richesses spirituelles ; il ne peut rien manquer pour le salut à quiconque le sait et le pratique ; les Saints mêmes les plus avancés y peuvent trouver leur leçon. On peut y ajouter le Chrétien intérieur de M. de Bernières, qui est un trésor de même nature. Je ne vous en nommerai pas davantage, sinon qu’en matière de théorie vous ferez bien de lire l’Exposition de la Doctrine de l’Église Catholique par Mr. l’Évêque de Meaux, sans vous arrêter à ce qu’on dit qu’il déguise les sentiments de l’Église, et que la plupart ont d’autres opinions et d’autres pratiques. Soit. Laissez-leur en avoir tant qu’ils voudront. Pour vous, tirez toujours de toutes choses le meilleur sens et le meilleur usage qu’il vous sera possible, et ne refusez pas les secours que l’on vous donnera pour cela, sans vous mettre en peine si les autres en tirent du bien ou du mal. Dieu ne vous imputera pas ce que les autres auront fait, mais ce que vous aurez fait vous-mêmes. Si je savais le détail de vos scrupules, je vous écrirais plus particulièrement ; mais ne le sachant pas, je finis ma lettre en vous exhortant à ne pas vous enaigrir contre les méchants et ceux qui vous font du mal, mais à prier Dieu pour eux, et à lui demander pour vous la grâce de tirer du bien de tout, et de connaître par effet en toute occasion combien étendue et universelle est cette admirable maxime de S. Paul : TOUTES CHOSES TOURNENT EN BIEN À CEUX QUI AIMENT DIEU. Adieu.

 

        Le 14 Novembre

               1 6 8 6.

 

 

 

 

 

 

SECTION II.

 

Réponse à quelques difficultés qui la plupart ont été faites verbalement sur le sujet de la lettre précédente.

 

1. LA lettre que l’on vient de voir ne parût pas plutôt, qu’on en fit plus de bruit que je n’avais attendu. On en parla fort diversement ; mais j’ai eu la satisfaction de reconnaître à cette occasion qu’il y avait encore an monde plus de personnes équitables et impartiales que je n’eusse osé espérer. Car je puis dire avec vérité, qu’en tous partis, Catholique, Réformé, Luthérien, ce petit écrit, qui est d’un caractère à ne pouvoir plaire qu’à des personnes justes et désintéressées, a trouvé les plus gens de bien pour approbateurs. Ils ont bien vu et senti dans leurs cœurs que véritablement l’on n’y avait point d’autre dessein que de ramener les âmes à Dieu par l’essentiel de la Religion Chrétienne, qu’on y distingue si clairement de l’accessoire, avec quoi on l’a jusqu’ici si pernicieusement confondu ; ce qui est la source de toutes les mésintelligences et de tous les troubles du Christianisme. Et quant à l’accessoire et au culte extérieur, on s’est bien aperçu qu’on le recommandait par le point solide et incontestable qui ruine l’hypocrisie, la superstition, les troubles et les dissensions ; car quiconque se servira de l’extérieur, quel qu’il soit, pour le rendre à l’amour de Dieu et du prochain, à l’humilité, à l’abnégation de soi-même, et à l’imitation de Jésus Christ, marchera fermement partout, sans jamais broncher. Hors de cela, tout n’est qu’hypocrisie, que superstition, que moquerie de Dieu, et qu’aveuglement de cœur. Et c’est par ce principe qu’on a décidé la difficulté qui embarrasse beaucoup de bonnes âmes qui sont dans la nécessité ou de pécher et de se gêner et souiller la conscience en faisant des choses qu’elles croient mauvaises ; ou de se laisser informer, si possible on ne pourrait pas leur donner, dans l’état où elles sont, quelques lumières pour leur faire voir que non seulement elles peuvent éviter le péché en pratiquant ce qu’elles sont obligées de faire, mais même qu’elles peuvent se servir des mêmes choses comme de moyens à s’avancer dans l’amour de Dieu et dans la voie du salut.

 

Quelques objections absurdes contre la lettre précédente.

 

II. Mais si un dessein si Chrétien et si charitable a trouvé des approbateurs, il a aussi rencontré des personnes qui se sont déclarées à l’encontre d’une manière la plus emportée et tout ensemble la plus ridicule du monde. Il n’y a eu personne qui ait pu y faire une seule objection solide ; et je m’imagine que ce qui a le plus piqué les âmes partiales, c’est qu’ils ont bien vu que les vérités qu’on avançait étaient irréfutables. Cela les a dégoûtés de leur considération particulière pour dire des injures vagues et en l’air par rapport à la personne. Les uns ont dit que cet Auteur n’avait point de Religion ; d’autres, que c’était un Papiste déguisé ; quelques-uns mêmes, que c’était un Socinien. Ce qui m’a fait rire et hausser les épaules de pitié sur l’ignorance et la malignité de l’Esprit de l’homme, qui, apercevant la lumière et remarquant qu’elle lui fait voir que ses affaires ne font pas si droites qu’il les croit, ou du moins que celles des autres ne sont pas si mauvaises qu’il se l’était imaginé, voudrait bien la rendre inutile en la faisant passer pour un feu d’égarement. Il ne faut que savoir lire pour remarquer dans cette lettre la rejection précise du Socinianisme dans ses deux chefs principaux, qui sont la négation de la Divinité du Fils de Dieu, et le Pélagianisme ; et l’on n’y voit pas moins qu’encore que l’auteur ne soit pas attaché à un parti avec l’opiniâtreté et la fureur aveugle d’un Sectaire entêté ; néanmoins, il n’en condamne pas, et même il en recommande, le culte et les pratiques par le bon côté, et que d’ailleurs il tient si fort pour l’essentiel de la Religion Chrétienne qu’il pourrait défier ses ennemis d’y avoir plus d’attachement que lui.

 

Objection tirée de la considération du Martyre et des souffrances pour une Religion particulière.

 

III. Ceux qui ont le plus désapprouvé la lettre des Avis charitables sont quelques-uns des réfugiés de France qui, croyant avoir fait une œuvre héroïque de tout abandonner pour ne se pas rendre au culte qu’on leur proposait, se regardent comme des Confesseurs ou des demi-Martyrs ; et il leur semble que cette lettre leur ravit ces qualités, les convainc d’avoir fait peu de chose ; et même, qu’elle parait improuver et leur conduite et leurs actions. Mais je puis protester devant Dieu, qui me jugera, que je n’ai pas eu la moindre pensée de les désapprouver, de les mépriser, de les condamner, ni eux ni leur conduite, et qu’au contraire, je les estime et les approuve jusqu’à un point qui doit les satisfaire et que je dirai incontinent. Je n’ai eu uniquement égard qu’au soulagement de ceux qui sont dans un état et dans des circonstances où si ceux qui désapprouvent ma lettre se trouvaient présentement, ils seraient les premiers à faire l’éloge de cet écrit et à l’approuver de tout leur cœur ; mais se trouvant en d’autres circonstances, ils condamnent par un principe de peu d’équité ce qu’autrement ils auraient été bien aises de savoir et d’embrasser.

 

Deux sortes de Martyrs et de Confesseurs.

 

IV. Cependant, ils se donnent l’alarme très-mal à propos en s’imaginant que ma lettre leur ravit les Témoignages qu’ils se rendent d’avoir bien fait. Car outre qu’elle ne les regarde pas directement, je tiens que des personnes qui croient qu’une chose est mauvaise et désagréable à Dieu (quand bien ce serait par erreur) font bien de l’éviter à quelque prix que ce soit ; fût-ce même au prix de leur vie ; et qu’en ce cas, s’ils ne sont pas Martyrs de la vérité essentielle du Christianisme ; au moins sont-ils ou Confesseurs ou Martyrs de la bonne conscience, de la bonne foi et de la sincérité de cœur envers Dieu, lequel, regardant au cœur, s’il voit que ces personnes soient d’ailleurs dans sa divine crainte, dans son amour et dans l’humilité, il dissimule ce qu’il y a dans elles de ténébreux et d’imparfait, et récompense leur sincérité et leur bonne conscience d’une récompense que sa justice et sa bonté proportionnent à leur bonne disposition.

 

Martyrs en tous partis.

 

V. C’est ainsi que j’estime que dans tous les partis du Christianisme il y a eu des gens de bien qui ne sont pas blâmables, et même qui sont louables, d’avoir subi toutes sortes de tourments, et même la mort, plutôt que de s’être rendus à des choses qu’ils croyaient péché, quoiqu’elles ne le fussent pas. Les Catholiques Romains et les Protestants ont eu quantité de personnes de la sorte à qui ils donnent les qualités de Martyrs et de Confesseurs. Cependant, il est impossible qu’étant opposés comme ils sont, et souffrant pour des choses opposées, ils soient tous Martyrs et Confesseurs de l’essentiel du Christianisme (qui est ce qui fait le vrai Martyr) ; mais il n’était et n’est pas encore impossible que nonobstant leur opposition, ils soient tous Martyrs et Confesseurs de la bonne conscience et de la sincérité d’un cœur qui est droit devant Dieu ; parce qu’il n’est pas impossible que les uns croient de bonne foi qu’une chose qui d’elle-même ne sera qu’accessoire et extérieure soit agréable à Dieu ; et que d’autres croient qu’elle lui soit désagréable et que c’est un péché ; si bien que selon ces différentes vues, chacun peut en sincérité et droiture de cœur souffrir des traitements fâcheux jusqu’à la mort pour des choses accessoires et opposées, qu’ils croient néanmoins par faiblesse, et faute de plus de lumières, être essentielles jusqu’au point d’être ou péché ou bonnes œuvres selon qu’on les pratique ou qu’on les omet. Cette disposition est infiniment plus louable et plus agréable à Dieu que celle de ceux qui, pour éviter des incommodités temporelles, font des choses qu’ils tiennent pour péché et pour désagréables à la Majesté de Dieu.

 

Le martyre de la bonne conscience doit être accompagné de docilité, autrement c’est une punition de la partialité.

 

VI. Ainsi donc non seulement je ne condamne point les personnes qui, pour éviter ce qu’ils ont cru être péché, se sont exposées à beaucoup d’incommodités ; mais même je les estime et les loue, pourvu que d’ailleurs elles aient la crainte et l’amour de Dieu. Il vaut mieux souffrir dans la chair pour la paix de la bonne conscience, que de fournir dans la conscience pour la paix et pour l’accommodement de la chair. Mais aussi pour souffrir de la sorte d’une manière qui soit agréable à Dieu, il faut que le cœur soit dans une disposition si sincère à l’égard de la chose pour laquelle il souffre, que s’il savait mieux, il fût prêt à désister de son opinion, et à se rendre à une meilleure information. Lorsque cette disposition n’est pas dans le cœur, alors on ne souffre que pour les idoles de son amour propre, de sa partialité, et de sa propre volonté ; mais lorsqu’elle est dans le cœur, et que néanmoins Dieu ne permet pas qu’on ait sujet de se mieux instruire, alors si l’on souffre pour mie chose qu’on croit agréable à Dieu, ou pour en éviter une qu’on tient pour péché, on est véritablement agréable à Dieu à raison de l’amour sincère, quoi que peu éclairé, qu’on a pour Dieu. Que si Dieu fait naître à ces sortes de personnes l’occasion de se mieux informer de la vérité, et de connaître que ce qu’elles croyaient essentiellement bonne œuvre ou péché est indiffèrent de foi, et que selon de différentes circonstances et dispositions cela peut se pratiquer ou s’omettre sans péché et avec édification, en ce cas, les personnes vraiment sincères et droites de cœur se rendent sans façon à une meilleure information ; et quand bien elles auraient du passé souffert pour ce qu’elles voient alors être indifférent, néanmoins elles ne perdent nullement la récompense de leurs souffrances passées, parce que Dieu, qui regarde au cœur, sait et voit qu’elles les ont souffertes en intention de lui plaire et avec un cœur affectionné à son amour et à sa volonté. Et c’est cette droiture de cœur que Dieu récompensera. Mais s’il arrive que ces personnes, après avoir été mieux informées, veulent s’opiniâtrer à tenir pour essentiellement bon ou pour péché ce qu’on leur fait voir ne l’être pas, alors elles perdent tout le fruit de leurs souffrances passées, deviennent esclaves de leur propre volonté et partialité, ennemies de la pure lumière, attachées factieusement et judaïquement à l’accessoire, abandonnées aux ténèbres et aux passions corrompues de leurs cœurs, persécuteurs mêmes de la plus pure vérité et fils de la géhenne au double. Y prenne bien garde qui veut prendre son salut à cœur.

VII. Il y en a plusieurs qui se trouvent dans ce périlleux état, que toutes les bonnes âmes doivent beaucoup plus éviter qu’elles n’ont fait autrefois les choses bonnes ou indifférentes qu’elles croyaient mauvaises et souillées de péché. Voyez, par exemple, celui qui a écrit contre les claires lumières des AVIS CHARITABLES. Comment ne s’est-il pas funestement engagé à combattre et à décrier pour poison pernicieux un écrit qui ne contient que la pure vérité, et qui ne saurait tromper personne, en ne recommandant comme essentiel que ce qui est incontestablement essentiel, et comme indifférent ce sans quoi, lorsqu’on a cet essentiel, on peut être sauvé, et avec quoi, lorsqu’on n’a pas le même essentiel, on ne le saurait être. Voyez comment il en est venu jusqu’à n’approuver pas l’usage des choses extérieures autant qu’elles conduisent à Dieu et à la vertu, et qu’en les pratiquant on arrête le torrent d’une infinité de désordres et de péchés. De bonne foi, condamner cela, n’est-ce pas une marque évidente du juste jugement de Dieu sur les esprits contentieux, partiaux et opiniâtres, qui deviennent ainsi rebelles à la vérité, et qui même se revêtent d’un esprit de persécution contre ceux qui l’avancent ? Tout cela parce qu’ils sont indociles, et que par orgueil de cœur ils ne veulent pas reconnaître qu’ils étaient mal-informés et qu’ils ont pu se tromper. Ces gens-là déclament à gorge déployée contre l’infaillibilité du Pape de Rome et de l’Église Romaine ; et cependant en vérité et par effet chacun se tient pour Pape et pour infaillible plus que le Pape même en toutes les décisions qu’ils ont une fois faites touchant le bien et le mal, la vérité et la fausseté ; car depuis qu’ils ont une fois dit : Ceci est nécessaire à salut, cela ne l’est pas ; ceci est idolâtrie et péché, cela ne l’est pas ; ici on peut être sauvé, là non, ne croyez pas qu’ils en démordront jamais. On dit bien en l’air qu’on n’est pas infaillible, qu’on peut se tromper, et qu’on est prêt à se reconnaître quand on sera mieux informé. Mais ce sont des paroles à faire dormir des enfants. Le cœur, le cœur, le misérable cœur plein d’orgueil et d’amour de soi-même et de sa partialité, en empêche fortement la ratification. Onne peut se résoudre à la louable honte de dire : J’étais mal informé. Je me suis trompé et j’ai engagé de bonne foi les autres dans la même mésintelligence, où Dieu voit pourtant que j’ai agi en sincérité de cœur aussi avant que mes lumières allaient jusqu’alors.

 

On ne doit point avoir de honte de reconnaître qu’on a pu se tromper en jugeant d’autrui.

 

VIII. Cette sorte de confession serait si agréable à Dieu et aux bons, elle serait si propre à attirer la bénédiction de Dieu et à changer en bien, ou même à faire imputer à bien toutes les bévues passées qu’on faisait avec bonne intention, que je ne sais pourquoi on en a honte. Faut-il donc avoir honte de se reconnaître sujet à se tromper, surtout à se tromper en jugeant d’autrui et des cérémonies et pratiques d’autrui ? Et faut-il se fâcher de voir que l’on représente cela à tous les partis du Christianisme au même temps qu’on leur fait voir qu’ils ont chacun raison dans le bon usage qu’ils font ou qu’ils peuvent faire de leurs pratiques, et que l’erreur et la faute consiste seulement en ce que chacun d’eux, ne se contentant point qu’on le justifie en cela, veut juger et voir condamner son prochain ; ce qui est manifestement contre le précepte de l’Apôtre (Rom. 14) : Toi, un tel, pourquoi condamnes-tu ton frère ? Et toi, un autre, pourquoi méprises-tu ton frère ? N’est-ce pas devant le Tribunal de J. Christ qu’il nous faut tous paraître ? L’un croit qu’on peut manger de toutes choses, et l’autre, qui est faible, ne mange que des herbages ; (l’un croit de pouvoir se servir de toutes sortes de cérémonies, et l’autre s’abstient de telles et telles comme d’un péché.) L’un estime un jour (une cérémonie, une opinion) plus que l’autre ; l’autre estime chaque jour égal (chaque cérémonie indifférente de soi). Que chacun soit en paix et en acquiescement là -dessus dans son esprit. Celui qui a égard à un jour une cérémonie, à une opinion, à la présence réelle, à la transsubstantiation, etc.) le fait à dessein de flaire à Dieu ; et celui qui n’y a point d’égard le fait en intention de plaire à Dieu. De même aussi, celui qui mange le fait selon Dieu, à qui il rend grâces de l’usage des viandes ; et celui qui par faiblesse ne mange point de quelque chose de peur de pécher, le fait aussi pour plaire à Dieu, à qui il rend grâces de ce qu’il peut s’abstenir d’une chose qu’il croit mauvaise. Ils font tout cela, et le reste, pour plaire à Dieu. Toi donc, tête partiale et mutine, qui est-tu pour condamner le Serviteur d’autrui et de Dieu même ? S’il est debout ou s’il tombe, s’il pèche ou s’il ne pèche pas, c’est l’affaire de son Seigneur, qui l’affermira lors même que tu t’imagines qu’il tombe ; car il est puissant pour l’empêcher de tomber quoique tu le croies abîmé dans le précipice. Ne nous jugeons donc plus les uns les autres ; mais jugez plutôt que vaut devez, je ne dis pas, ne vous point donner de scandale, mais ne vous pas haïr, condamner, entremanger les uns les autres à cause de vos différentes cérémonies et de vos menues opinions là -dessus. Car le Royaume de Dieu, le vrai Christianisme, ne consiste pas en ces sortes de choses, mais en la justice, en la paix, en la joie que donne le S. Esprit aux cœurs purs et spirituels qui sont ses vrais Temples et ses vrais Adorateurs. Et quiconque sert Jésus Christ de la sorte est agréable à Dieu et aux gens de bien. Je sais et suis persuadé par le Seigneur JÉSUS que nulle chose n’est souillée d’elle-même ; mais celui qui croit une chose souillée et mauvaise, elle lui est mauvaise. Que les forts supportent donc les infirmités des faibles sans vouloir que tout aille à leur propre plaisir, et que chacun ait une juste condescendance pour l’édification de son prochain, ainsi qu’a fait J. Christ. Voilà la doctrine de S. Paul au sujet de choses de même nature que celles dont il s’agit.

 

On ne s’est pas condamné pour l’essentiel, mais pour l’accessoire.

 

IX. Si les Chrétiens s’étaient appliqués à se condamner pour des choses incontestablement essentielles, s’ils avaient dit : Quiconque n’aime point Dieu est dans la mort éternelle ; quiconque n’aime point son frère est un meurtrier et hors de l’état du salut ; quiconque s’aime et s’estime soi-même, le monde et les choses qui sont au monde est un idolâtre, à qui l’étang de feu et de soufre est réservé ; quiconque est orgueilleux est compagnon du Démon ; quiconque amasse des trésors sur la terre est un Païen et un infidèle, qui ne croit pas en la Providence de Dieu, et qui n’a pas son Trésor au Ciel ; quiconque est contentieux, disputeur, plein d’amertume et d’envie, de jalousie, de dépit, de colère est (comme dit S. Jacques) plein d’une sagesse animale, terrestre et Diabolique ; quiconque pratique toutes les plus divines cérémonies du monde et a les plus véritables spéculations en idée, sans s’avancer par-là dans la sainteté, dans l’amour de Dieu et du prochain est superstitieux, vain et hypocrite ; quiconque s’avance dans l’Amour de Dieu et dans la vertu par quelque moyen et pratique que ce soit est enfant de Dieu et va à l’essentiel et au but de toutes choses, de la Loi et des Prophètes ; en un mot, quiconque aime Jésus Christ et fait ses commandements d’amour est aimé de lui et de son Père ; et quiconque n’aime point le Seigneur JÉSUS, qu’il soit Anathème, hérétique, maranatha ; ah ! que tout cela aurait bien allé ! Mais que dirai-je ? Les hommes ont abandonné le Dieu du Cœur et l’essentiel de la véritable vertu et du véritable Christianisme ; et le péché les ayant aveuglés, ils se sont arrêtés à des puérilités dont ils devraient avoir honte devant Dieu s’ils avaient les yeux ouverts : « Quiconque a telles et telles menues opinions est de la véritable Religion ; et qui ne les a pas est en péril de son salut ; quiconque pratique telles cérémonies en tel et tel lieu est idolâtre ; et quiconque en pratique d’autres en un autre lieu est du nombre des fidèles », et cent fadaises de cette nature. J’appelle ainsi, non les cérémonies ni leur bon usage, mais la lourde méprise et les sots jugements des hommes qui prennent et tiennent l’accessoire pour le principal, lequel ils ont oublié et effacé de leur cœur et de leur vie, sans même en vouloir plus ouïr parler.

 

On estime plus l’accessoire et ce qui sent la faction à la soldatesque que l’essentiel.

 

X. En effet, ce qui a le plus choqué la plupart dans les Avis charitables que l’on a publiés est qu’on n’y insiste absolument que sur l’essentiel, et qu’on ne témoigne point d’attachement à l’accessoire sinon par rapport à lui, et cela, d’une manière si impartiale qu’on ne condamne nul des partis qui en font bon usage. Ce langage a été du Chinois et du Japonais pour certaines gens qui, ne considérant ce qui est en effet le principal du Christianisme que comme peu de chose, comme des qualités de bienséance et de parade, croient que la pièce la plus essentielle d’un bon Chrétien et d’une personne de la vraie Religion est d’être attaché factieusement à un parti jusqu’à condamner et à livrer à tous les Diables quiconque est hors de ce parti-là. C’est traiter bien cavalièrement et à la Soldatesque les choses du salut. Vous diriez que l’on considère les partis du Christianisme comme autant de factions ennemies qui sont en guerre, et dont les Chefs et Capitaines sont les Docteurs et Pasteurs, et que les Soldats sont leurs auditeurs, à qui c’est un cas pendable que de déserter leur Compagnie et prendre parti ailleurs. Si cela leur arrive, ils sont déclarés rebelles, apostats, révoltés, perdus et damnés au conseil de guerre de leurs Capitaines, qui pourtant, par bonheur, n’ont pas le pouvoir de faire exécuter leur sentence. Mais pour ceux qui demeurent fermes dans le parti, on leur fait faire l’exercice de quelques cérémonies, et on les dresse avec soin à bien attaquer et à bien repousser leurs ennemis, sur qui l’on crie le qui vive dès qu’on les voit aux approches. Le mot du parti ou du guet, c’est le Pape, Calvin ou Luther ; et sur cela, on se met ou à se reconnaître pour frères, ou à se canarder et à s’assommer in nomine Domini sans aucun quartier ; ou, si l’on ne le fait pas si matériellement, l’on abandonne son âme à la dispute, aux querelles, aux haines, et à tous les mouvements que le Prince de la division inspire à ceux sur qui il a du pouvoir. Voilà, voilà un christianisme comme il nous le faut, concevable, visible, palpable, et proportionné à la capacité du monde. Mais de nous parler d’une Religion dont le vrai Temple, le Vrai Pasteur, le vrai culte et le vrai exercice soit si purement esprit que de se pouvoir pratiquer quand bien il n’y aurait point de monde matériel, c’est nous en conter de belles ! Donnez-nous des Dieux qui marchent devant nous, et qui nous conduisent d’une bonne grosse manière, chacun dans sa faction ; car quant à ce Jésus Christ, à son Esprit, à son culte en esprit et en vérité, nous ne savons ce que cela est devenu ni ce qu’il veut dire ; et ne comprenons pas même comment l’extérieur ne doit être qu’un moyen pour se rendre à l’intérieur. En effet, l’homme animal ne comprend point les choses qui sont de l’Esprit de Dieu, et elles lui sont folie, dit S. Paul. Et comme la Religion Chrétienne est une chose de l’Esprit de Dieu, il ne faut pas s’étonner si les hommes charnels ne peuvent en comprendre la substance, et s’ils ne savent y acquiescer et faire tout le reste par rapport à elle.

 

L’exemple de la condescendance de J. C. est concluant.

 

XI. Il y en a qui ont dit que l’exemple de Jésus Christ par lequel on prouve que l’on peut assister au culte d’un parti où il y aurait des abus sans néanmoins s’en rendre coupable ne concluait pas. Et pourquoi ? Parce, a-t-on dit, que Jésus Christ le faisait pour accomplir toute la justice de la Loi. Eh bien, faisons-le aussi pour accomplir toute la justice qu’il nous sera possible d’accomplir. Jésus Christ, pour gagner quelques Juifs à Dieu, et pour ne pas troubler l’Église d’alors hors de saison, s’est servi de leur culte nonobstant les abus qu’on en faisait. Donc, que les Imitateurs de J. Christ en fassent de même pour Dieu, pour eux, et pour leurs prochains en pareil cas, nonobstant pareils abus. C’est une justice et un devoir qu’ils doivent accomplir à l’imitation de leur Maître. S. Paul l’a admirablement bien imité en cela, et il a souhaité à cet égard qu’on imitât Jésus Christ comme il l’imitait lui-même.

 

Supposition que l’on fait ici.

 

XII. Quelques-uns ont dit que ma lettre supposait ce qui était incertain ou en question, assavoir que l’on fût déjà persuadé que l’on peut faire un bon usage d’un culte d’un autre parti, et que sans cette supposition, la lettre devenait inutile. C’est bien ne savoir que dire que de parler de la sorte. Je ne suppose rien sinon qu’on ait sincèrement l’Esprit docile ; en ce cas je montre par des raisons tirées du substantiel et de l’accessoire du Christianisme comment le dernier peut servir en tel et tel parti de moyen pour atteindre au premier. Quiconque a l’esprit droit et docile peut y voir la solution de ses scrupules et de laisser persuader de mes raisons. Voilà mon but. Mais si quelqu’un a un esprit mal disposé et indocile, je n’ai rien à lui dire, et ne saurais l’aider. Il lui est libre, s’il le trouve à propos, de soutenir que des personnes qui sont obligées à faire ces choses font mieux de les pratiquer contre leurs consciences et en se condamnant, que de les faire en tirant du bien d’elles par une persuasion bien fondée que loin d’être mauvaises elles sont bonnes d’elles-mêmes. Si quelqu’un veut se régler ainsi, à la bonne heure ; qu’il attende là-dessus le fruit qui lui en reviendra.

 

Jusqu’où l’on peut condescendre.

 

XIII. On m’a demandé ce qu’il faudrait faire en cas qu’une personne ne put être persuadée de la validité du culte de J. Christ dans l’Eucharistie ; et que néanmoins elle ne put se dispenser d’y assister sans s’attirer plusieurs maux, et sans fournir à ses prochains occasion de lui en faire ? Je réponds que si une telle personne a de l’intelligence et une sincère impartialité, je ne doute point que ses scrupules ne lui puissent être enlevés par des considérations dont Dieu et sa conscience lui feront comprendre la solidité, et je ne fais point de difficulté de dire qu’on on trouvera de telles dans la Section suivante. Mais si une personne, je ne dis pas partiale (car pour de telles il n’y a rien à faire), mais de peu de pénétration, ne pouvait manque de cela, ni comprendre ni croire les raisons de spéculation qu’on lui proposerait sur ces matières, au moins comprendrait-elle bien que si ceux à qui elle est obligée de se conformer n’ont d’intention que d’adorer Jésus Christ et que d’exiger d’elle que pour l’amour de J. Christ, et pour prévenir mille troubles et mille maux elle veuille se trouver en tel lieu, et y adorer le même Jésus Christ comme étant au Ciel si tant est qu’elle ne le croie pas présent en ce lieu, il ne vaille mieux leur condescendre en cela, que non pas de donner sujet à mille désordres et péchés par le refus de cette formalité et d’une condescendance de si grand usage. Pourquoi faire tant de difficulté à se trouver en un lieu et y adorer Jésus Christ comme Dieu et Homme, et y faire pour l’amour de lui, de sa charité, de sa paix, et pour éviter mille maux funestes, y faire, dis-je, un acte extérieur de respect qu’on n’exige que pour lui et par rapport à lui ?

 

L’instance des Chrétiens avec les Païens ne vaut rien.

 

XIV. On me dira qu’à ce compte-là les Chrétiens pouvaient adorer Dieu devant les Idoles des Païens sans se laisser persécuter sur ce sujet plutôt que de s’agenouiller devant elles. Voilà une instance bien trouvée ! Les Païens exigeaient qu’on reniât le vrai Dieu et le Sauveur Jésus Christ, et qu’on adorât des Démons ou des hommes méchants et impies ; et si on leur avait obéi, ils se seraient glorifiés d’avoir fait renier Jésus Christ, et d’avoir détourné les Chrétiens du vrai Dieu vers les faux dieux. Mais ici, que prétend-on ? Rien d’autre que d’adorer et de faire adorer Jésus Christ. Et si ceux qui exigent cela de quelques-uns l’obtiennent, de quoi se glorifieront-ils contr’eux ? Qu’ils leur ont fait renier J. Christ ? Point du tout, mais que le seul et même Jésus Christ est et demeure toujours l’unique objet de leur adoration en quelque lieu qu’il soit et qu’on le considère. Ne voilà pas une différence aussi grande que l’est celle du Paganisme et du Christianisme, de l’objet du culte de l’un d’avec celui du culte de l’autre, en un mot de Jésus Christ d’avec le Démon ?

L’on s’imagine que l’instance du veau d’or est quelque chose de plus fort. J’y répondrai à plein dans la suite. Toutes ces difficultés et semblables s’évanouiront entièrement dès la racine si nous considérons une bonne fois la nature de l’Eucharistie dans sa première source, et les raisons originelles et solides des changements et des variations qui y sont survenus. C’est ce que nous allons proposer dans les trois articles de la Section suivante, qui, excepté le changement d’un mot ou de deux, sont le VIe et le VIIe Chapitre du Ve Tome de mon Économie Divine. On ne doit pas au reste s’étonner si à la Lecture de l’Article qui va suivre personne ne trouvera, dans ce qu’on dira de l’Église primitive, l’établissement des pratiques et des formalités précises du parti l’on est à présent. Qu’on se donne patience : les deux autres Articles qui suivront mettront parfaitement à repos sur ce chapitre-là quiconque a l’esprit et le cœur bien conditionnés.

 

 

 

 

 

 

SECTION III.

 

ARTICLE  I.

 

De  L’EUCHARISTIE,

 

Ou de la Ste Communion, et premièrement, comment elle était pratiquée dans l’Église Primitive.

 

I. COMME il est bon de remonter à toute occasion à la source des choses, je tâcherai de suivre, avec l’aide de Dieu, cette méthode en traitant de l’Eucharistie. Nous tâcherons de voir la source d’où J. Christ lui-même l’a puisée. L’établissement des devoirs ou des cérémonies extérieures n’est pas une chose faite pour elle-même, ou pour être simplement pratiquée parce qu’elle a été ordonnée. Il faut aller à l’intérieur et à l’Esprit d’où elle vient. C’est de là qu’on verra et la beauté, et la nature et les propriétés, et les règlements et les usages de la chose que l’on recherche. Allons-y donc.

Supposons que les choses soient dans l’état de la pureté et de la perfection primitive où J. C. les avait mises par le Baptême ; et de-là considérons par degrés les vérités suivantes.

 

Premiers fondements pour la S. Communion.

 

II. Il y a des hommes qui, étant morts au péché, et qui ayant fait résolution de n’y plus revivre, mais de se laisser gouverner par le S. Esprit, ont été baptisés en signe de mort et pour la réception du S. Esprit, qui leur a été ainsi communiqué. (Voilà l’état supposé, que nous venons de dire.)

Comme l’Esprit de Jésus Christ est Un et uniforme, il s’ensuit que tous ceux qui sont baptisés dans lui sont unis par lui en Un.

Des personnes unies dans un même Esprit ne sont plus qu’une seule société ou un seul et même corps.

Comme tout corps appartient à son Esprit et que l’Esprit de ce corps est l’Esprit de Jésus Christ, donc ce corps appartient à Jésus Christ, ou c’est le corps de J. Christ, que l’on peut appeler son corps mystique, pour le distinguer d’avec son corps naturel.

Donc, tous les baptisés, ou tous les vrais Chrétiens, ne sont plus qu’un même corps en l’Esprit de Jésus Christ, et ils sont tous membres les uns des autres dans l’Esprit de Jésus Christ, dans lequel ils ne sont qu’un corps mystique de Jésus Christ.

De ce corps mystique de Jésus Christ, l’âme est le S. Esprit, qui en anime et en régit les membres par ses inspirations, par les volontés, et par ses opérations intérieures et immédiates, beaucoup plus solidement et plus réellement que ne fait une âme son corps naturel. Les membres de ce corps sont, premièrement, J. Christ même, qui en est le membre principal, ou le Chef, et puis tous les véritables Chrétiens, et chacun d’eux.

Il doit y avoir un même intérêt, ou un même fort commun entre les membres et le Chef, entre le Chef et les membres, entre les membres et les membres, et entre chaque membre et tout le corps. Il ne pourrait en cela y avoir de réparation sans la destruction et la dissolution du corps.

Comme des membres du corps mystique de Jésus Christ les uns sont hors de ce monde, et ainsi hors du péril de périr, et que les autres sont encore dans ce monde, c’est à l’union et au bon état de ceux-ci qu’il faut pourvoir principalement, et cela d’autant plus que, si longtemps qu’ils sont sur la terre, ils sont en péril de se corrompre et de se perdre par une mauvaise conduite des uns envers les autres, et par n’avoir pas soin, comme il faudrait, de leur fort et de leur intérêt commun.

Et c’est à quoi Jésus Christ a voulu pourvoir, en apprenant à tous les membres de son corps mystique comment ils doivent se comporter les uns envers les autres, et chacun envers tout le corps.

 

Jésus Christ veut les membres de son corps mystique se comportent les uns envers les autres comme il s’est comporté envers eux.

 

III. Pour cet effet, il se propose soi-même à eux en exemple. Comme il est un membre de son corps mystique (ainsi que l’on vient de le dire), il veut que l’on prenne garde à la manière dont il s’est comporté envers tout le corps et envers chaque membre ; afin que chaque membre règle sur cela sa vie et sa conduite par rapport à tout le corps et à tous ses membres.

Or on sait que Jésus Christ n’a pas cherché son propre, qu’il n’a rien eu que pour le communiquer à tout le corps et à chaque membre qui en avait besoin, que, pour les sauver et les assister, il n’a épargné ni vie, ni biens, ni travaux, qu’il n’a eu un propre corps, un propre sang, une propre vie, et tout le reste, que pour le bien de son corps mystique et de chacun de ses membres.

C’est là aussi la disposition et la conduite qu’il veut qui se trouve dans tous ses membres à l’égard les uns des autres et de tout le corps.

Donc, comme il a donné corps, vie, sang, travaux, biens, pour ce corps mystique et pour ses membres, chacun doit aussi donner pour le même corps tout ce qu’il a en son pouvoir, corps, sang, vie, biens et travaux ; et qui plus est, il veut qu’un frère tienne et considère chacun des autres comme si c’était Jésus Christ même, et qu’on agisse chacun envers son frère de la même manière que Jésus Christ avait agi envers eux, lui qui a pris à cœur le fort et l’intérêt de chacun comme le sien propre, et qui n’a rien omis de ce qu’il pouvait pour les soulager dans leurs nécessités, tant corporelles que spirituelles.

 

La nécessité et la nature de la véritable Communion et de l’Eucharistie primitive.

 

IV. Car les membres du corps mystique de Jésus Christ, si longtemps qu’ils sont sur la terre, ont chacun un corps naturel et infirme, qui a besoin d’être soulagé, soit ordinairement, par la nourriture et par les vêtements, soit extraordinairement, dans les maladies et dans les rencontres périlleuses. Ces mêmes personnes ont des ennemis dangereux, qui sont le Diable et le monde, et même la chair, ennemis auxquels on succomberait, tout vainqueur que l’on ait été du passé, si l’on voulait écouter les suggestions et les tentations qu’ils ne se lassent pas de réitérer tout le temps de cette vie. Il est vrai qu’ils ne tiennent plus que les dehors, je veux dire, la partie de la sensibilité, et non pas celle de l’inclination ni de la volonté ; mais néanmoins leurs assauts sont quelquefois si prenants, et en même temps si étonnants et si distrayants l’esprit, que dans cette distraction l’on pourrait facilement tomber si l’on n’avait d’ailleurs quelque secours. Dieu en présente toujours intérieurement à l’âme, il est vrai ; mais dans la distraction, dans l’égarement, dans la tentation l’on est, on est trop hors de soi pour s’apercevoir du secours intérieur de Dieu et pour s’en prévaloir, sinon qu’il nous soit donné ou montré par des voies sensibles ou extérieures ; outre qu’il y a plusieurs sortes de secours, comme les corporels, dont ont besoin pour le soutien de leur vie ceux qui doivent, ou s’y perfectionner encore, ou convertir et perfectionner les autres. Et Dieu n’administre point ordinairement ce secours-là d’une manière miraculeuse et immédiate, mais il veut les communiquer à ceux qui en ont besoin par le ministère mutuel des membres de son corps, tant pour leur donner une occupation sainte si longtemps qu’ils sont sur la terre que pour les habituer et les affermir dans toutes sortes de Vertus Chrétiennes, dans la charité, dans le dégagement, l’humilité, la patience, et ainsi des autres.

Il veut donc que secours soit donné aux uns par les autres. Il veut que les uns se préservent, se conservent, se sauvent par les autres ; et que tous ensemble emploient tout ce qu’ils ont au monde, et leurs vies mêmes, les uns pour les autres ; que chacun aime le salut de son frère comme le sien propre ; que lorsque l’un voit ses frères en péril, il les secoure au péril de sa propre vie ; qu’il leur procure leurs nécessités temporelles et spirituelles, fallut-il leur donner son propre sang à boire et son corps en nourriture ; que tout travail, tous soins, tous biens, tout temps, tous emplois, cœur, corps, sang, vie, et tout ce qui est de chacun d’eux, soit mutuellement pour les frères par une Charité Chrétienne. Et c’est cela qui est l’essence et la nature de la Sacrée COMMUNION ; c’était là au commencement l’Institution véritable de l’EUCHARISTIE, du don gratuit et de reconnaissance que Jésus Christ a établi et ordonné entre ses Disciples, pour durer jusqu’à ce qu’il vienne, et pour nous mettre toujours vivement et pratiquement devant les yeux comment il s’est donné tout entier à nous jusqu’à la mort de la croix.

 

L’état des premiers Chrétiens étant changé, il était expédient qu’il y survînt de la variation dans la Communion.

 

V. Ceux qui ont lu et compris ce que l’on a dit ailleurs de la variation de l’extérieur et du cérémoniel ne s’étonneront pas de voir que ces choses soient aujourd’hui dans un autre état et dans d’autres circonstances. Cela ne pouvait être autrement après que l’état saint de la Société Chrétienne et la disposition des âmes ont été changés comme ils le sont. Lorsqu’il n’y avait que des saints, il ne se pouvait que tout ne fût communicable à tous dans l’Esprit de Jésus Christ, et que Jésus Christ de son côté ne communiquât de plus en plus à ces saintes âmes unies en tout les dons abondants de son Esprit, et même les sacrées émanations de son Corps dans le leur. Mais dès qu’il y vint des méchants, dès que les bons quittèrent ou laissèrent attiédir leur première charité, dès que les parfaits devinrent imparfaits, dès que les spirituels devinrent grossiers et faibles, et qu’ils admirent aussi les faibles et les grossiers dans un même corps, dès-lors ii était impossible que les choses durassent comme auparavant. Jésus Christ et les membres d’une Société si mêlée de mauvais et d’imparfaits ne pouvaient plus se communiquer si amplement, si vivement, si familièrement, et de la même manière qu’auparavant. Quoique les bons aimassent les méchants, ils ne devaient pas néanmoins ni se communiquer ni s’ouvrir à eux si familièrement, et encore moins leur communiquer tous leurs travaux et tous leurs biens. Cela aurait bien accommodé le Diable de voir que tous les bons eussent été d’esprit et de corps au service et à la disposition des hommes corrompus et esclaves de la corruption, ou même membres de Satan, et qui ne cherchaient que leur propre avantage et celui de leur Maître. On ne pouvait aussi plus avoir de telle communion avec les imparfaits et les faibles, dont l’amour propre, la paresse, avec cent autres défauts, auraient abusé de cette communion pure, divine et charitable. Et comme les Apôtres, lorsque de grossiers ils s’avançaient à la spiritualité, eurent besoin que Jésus Christ retirât d’eux sa présence extérieure, afin qu’ils devinssent capables de sa présence toute intérieure et toute divine, et qu’ils possédassent le Saint Esprit et jouissent de ses dons : Il vous est expédient que je m’en aille, car si je ne m’en vais, le Consolateur ne viendra point ; et si je m’en vais, je vous l’enverrai, savoir, l’Esprit de vérité (Jean 16, v. 7, 13). De même, par opposition, lorsque les Chrétiens, de spirituels qu’ils étaient devenaient grossiers, il ne se pouvait que Jésus Christ ne se retirât d’eux quant à cette communication pure et sublime de son S. Esprit et de ses dons spirituels et divins, si abondants et si visibles dans l’Église primitive, et que, pour se proportionner à l’état grossier où l’on se mettait, il ne permît que sa divine communion fût faite et représentée d’une manière plus matérielle, et qui eût plus de rapport à sa présence corporelle et à l’état des hommes faibles et grossiers, qui sont plus touchés, plus tenus en respect, en crainte de Dieu, en modération, et plus disposés à Dieu par ce qui, étant corporel, est proportionné à eux, qui est plus rare et moins commun, qui n’est pratiqué que dans des temps, des lieux, et avec des circonstances lesquelles attirent du respect et de la vénération, que non pas avec des choses et purement spirituelles et si familières, lesquelles sont absolument alors hors de leur capacité et de leur sphère.

VI. C’est ainsi que l’état des âmes étant changé, la Communion des unes avec les autres, et de toutes avec Dieu, s’est aussi variée et est devenue de temps en temps restreinte à ce que l’histoire en apprend à quiconque la consulte. Cela ne devait et ne pouvait se faire autrement. Il était absolument impossible qu’un amas de personnes en partie bonnes, plus ou moins faibles, grossières, imparfaites, extérieures et infirmes la plupart, eussent avec Dieu et entr’elles la même communion qu’une assemblée d’âmes toutes saintes, toutes spirituelles, toutes parfaites et régies du S. Esprit avaient eues entr’elles mêmes et avec Dieu. Outre l’impossibilité, ce serait une Babel si les uns prétendaient pratiquer une Communion comme les autres. C’est pourquoi J. C., quoiqu’il désapprouvât entièrement le relâchement des bons, la confusion qu’ils avaient faite de diverses classes qui étaient avant cela distinguées entr’eux, et le mélange des méchants avec eux, ne pouvait cependant qu’approuver (ce mal étant posé) que l’on proportionnât l’extérieur de la Communion primitive des saints à la disposition infirme de ce qu’étaient devenus les Chrétiens. Et ainsi, il a approuvé qu’on marquât avec des cérémonies sensibles et plus circonstanciées la Communion et la présence extérieure de son Corps, laquelle est plus proportionnée à l’état des personnes d’alors, qu’on marquât aussi par-là tant la communion spirituelle avec Dieu que celle de la Charité qu’on doit avoir les uns avec les autres ; comme encore, qu’on entretînt par les mêmes sacrées cérémonies les âmes faibles et de bonne volonté en attention à Dieu et à Jésus Christ, en respect, en humilité, en soumission, en foi, en espérance et en charité devant lui, et en paix avec leurs prochains.

 

Comment s’en convaincre en général.

 

VII. On ne peut nier que Jésus Chrifl n’ait ratifié et approuvé cela, et même ne l’ait plus d’une fois commandé et recommande tout temps aux plus saintes âmes d’entre les Chrétiens, quelque corrompus qu’ils aient été en général. Quiconque a reçu de Dieu la grâce de reconnaître le caractère de son Esprit partout où il est trouvera des assurances incontestables de cette vérité dans les œuvres et dans les vies de ces Saintes âmes-là.

 

Variation.

 

Mais pour nous en tenir à l’Écriture, l’on peut remarquer que les paroles par lesquelles J. C. a institué sa sainte Communion peuvent s’appliquer à ce qu’elle est sans variation et avec variation sous l’un et sous l’autre des deux états du Christianisme dont nous avons parlé, du parfait, et du mélangé et corrompu. Personne ne doute que les paroles de Jésus Christ et de S. Paul ne soient applicables à la Communion telle qu’on la pratique présentement ; car encore que le Christianisme étant divisé en partis différents, l’un n’approuve pas le sens et l’interprétation des autres ; on ne doute pas néanmoins que les paroles de Jésus Christ ne conviennent à quelqu’un d’eux ; seulement la difficulté est de savoir et de déterminer qui est ce quelqu’un-là. Ce que je n’ai pas besoin de déterminer ici.

On ne peut aussi douter que les mêmes paroles de Jésus Christ et celles de S. Paul ne conviennent très-bien à cet état de communion divine et parfaite que l’on vient de dire avoir été celle des premiers Chrétiens ; on peut s’en convaincre facilement si l’on y veut faire quelques sérieuses réflexions.

 

Déduction plus particulière de ces choses.

 

VIII. Ce que je viens de dire de la Sainte Communion devrait, ce me semble, suffire pour mettre en repos sur cette matière l’esprit des personnes de bonne volonté si elles étaient plus simples dans le bien, et moins curieuses à pénétrer toutes les difficultés dont l’esprit de dispute est fécond sur ce sujet. Mais comme ces choses ont donné et donnent encore tant de peines aux âmes les meilleures, et qu’on ne saurait décrire les maux qui en sont venus et dont on ne voit pas encore la fin, je tâcherai de mettre ces vérités dans un plus grand jour sans aucune partialité, et d’une telle manière que je m’assure que quiconque les comprendra bien et se réglera à l’avenant ne déplaira point à Dieu et trouvera son âme en grande lumière et paix de ce côté-là.

L’importance de la matière par rapport à la saison et à la disposition où sont maintenant les esprits à ce sujet, ce qu’on n’en a pas encore (à mon avis) traité comme il faut, le désir de le faire suffisamment et d’une manière à n’avoir pas besoin d’en désirer davantage, me feront être un peu plus long sur cet article que sur d’autres. Les bons ne seront pas marris que je me sois donné cette peine pour eux.

Je n’épouserai aucun parti. Je reprendrai les choses selon les principes que je viens de poser. Je parlerai dans le reste de ce chapitre de la Sainte Communion comme elle était dans l’Église des Saint, qui était la primitive ; et, dans le suivant, je parlerai de la même comme elle est dans le Christianisme corrompu et relâché, et même divisé en plusieurs sectes.

 

Définition du nom et de la chose, dans l’Église primitive.

 

IX. Commençons par la Communion sous l’Église primitive. Je retiendrai le mot de COMMUNION comme étant le plus significatif, ou même celui d’EUCHARISTIE, qui signifie action de grâces, ou re connaissance ; parce que les Chrétiens pour reconnaissance de ce qu’ils doivent à JÉSUS CHRIST, de s’être sacrifié, lui, membre principal, pour tout le corps mystique dont ils sont les membres, de les avoir délivrés de la mort, et de se donner tout à eux, doivent aussi réciproquement offrir en action de grâces et en reconnaissance et eux-mêmes et tout ce qu’ils ont, et tout ce qu’ils peuvent, pour le même corps mystique de JÉSUS CHRIST, c’est-à-dire pour tous leurs frères.

L’ EUCHARISTIE est primitivement une Charité pratique et vivante de personnes unies en Jésus Christ, ou une Communion effective de cœur, d’âme, de vie, de biens, de nourriture, de couverture, de travail, de soins et d’assistances entre les membres du corps mystique de J. Christ, vivants et agissants ainsi les uns pour les autres, et pour tous ensemble, sans division, sans partialité, sans propriété, comme n’étant tous qu’un seul corps en Jésus Christ, chaque membre aimant les autres autant que Jésus Christ, et plus que soi-même, et n’ayant tous ni biens, ni force, ni vigueur, ni avantages que pour le salut et le service de tout le corps mystique de Jésus Christ et de chacun de ses membres qui sont encore sur la terre ; sur quoi Jésus Christ (et c’est ici la grâce annexée à ce Sacrement) répand de degrés en degrés les divines lumières, l’amour, la joie, le courage, et tous les dons et fruits de son Esprit, toutes les fois qu’il voit ses enfants dans cette union vivante et agissante par la charité. Ô qu’il est bon et agréable que des frères soient ainsi unis ! (Ps. 133.) Il descend là sur eux une onction divine et précieuse comme celle qui de la tête d’Aaron descendait sur sa barbe et se communiquait jusqu’aux bords de ses vêtements, comme une rosée de montagne, comme celle qui descend sur Sion, car Dieu fait reposer et croître sur eux sa bénédiction et leur donne la vie éternelle.

 

Choses qu’on découvre en la Ste Communion par la lumière divine.

 

X. La Raison humaine et corrompue aurait fabriqué, alors comme en tout temps, mille spéculations stériles sur l’institution primitive de cette divine Eucharistie, si on avait voulu la consulter ; mais la simplicité Chrétienne des Apôtres et des saints, qui n’entendaient point les finesses de la Raison corrompue, y voyait facilement dans la lumière de Jésus Christ ce que l’on vient de dire. Aussi n’y a-t-il eu rien d’autre en Jésus Christ lorsqu’il a vécu sur la terre et qu’il y est mort ; et la structure et conduite de son corps, qui est l’Église, ne consiste en autre chose qu’en ce que l’on vient de dire ; et ainsi, Ceci est son corps, peut-on en dire après lui, lequel en étant un membre principal, (le Chef), s’est livré à la mort, et a répandu son sang, pour ses membres, lesquels aussi doivent en faire de même les uns pour les autres, jusqu’à se sacrifier et pour Dieu et pour leurs frères, et pour se mettre en état d’obtenir la rémission et la purification de leurs propres péchés.

 

Considérations sur la manière dont les Apôtres ont pu entendre l’institution de la Ste Communion.

 

XI. Pour bien découvrir le sens de cette divine Institution par rapport à eux, il nous faut détourner les yeux de dessus le Christianisme relâché et corrompu ; et, n’envisageant que le temps, les personnes et l’état des Apôtres, considérer quelles pensées pouvaient naître là-dessus dans des cœurs disposés comme les leurs ; et ensuite regarder ce qu’ils ont pratiqué.

C’étaient de bonnes et de simples gens qui n’entendaient pas finesse ; ils ne s’étaient pas subtilisé l’esprit par les spéculations de la Philosophie ni d’Aristote, ni de Platon, et encore moins de Descartes ; ils n’étaient ni Docteurs ni Bacheliers en la Théologie scolastique ; ils aspiraient seulement à l’Amour de Dieu, sans se soucier du monde, ni des choses qui sont au monde, lequel ils avaient quitté pour vivre en commun dix ou douze, par la raison que Dieu même s’y trouvait, lequel voulait les réunir à son corps pour les sauver, et pour sauver le monde par la même union qu’il établissait et qu’il leur recommandait. C’étaient des personnes renoncées à elles-mêmes, mortifiées, et qui tâchaient d’imiter en toutes choses Jésus Christ leur Maître, lequel leur avait recommandé l’Imitation de sa conduite comme l’affaire unique et capitale sans laquelle on ne pouvait être membre de son corps. C’étaient des personnes qui avaient vu dans Jésus Christ une charité infinie ; qui avaient appris de lui qu’il venait donner sa vie pour les hommes ; qu’il n’avait d’âme, de corps, de vie, de sang, d’amour et d’affections, de peines et de travaux, de soins et de biens, que pour eux, afin qu’ils fussent sauvés dans l’union avec lui. Il leur avait dit qu’ils devaient imiter cela, l’incorporer dans eux, s’en nourrir ; que comme il se nourrissait de la volonté de son Père, laquelle il prenait pour sa viande, eux aussi devaient se nourrir de sa volonté, de lui-même, de sa chair et de son sang, lesquels ils devaient prendre pour leur viande et pour leur breuvage ; et que leur parlant de chair et de sang, il entendait que c’étaient son esprit et sa vie qui vivifiaient (Jean 6, v. 63). Il leur avait déclaré qu’à la vérité ce lui avait été un calice très-amer que de pratiquer lui-même toutes ces choses et se mettre dans cet état pour les membres de son corps ; mais que néanmoins, quelque amer que cela fût à la chair, ils devaient, loin de se dispenser de l’imiter en cela, boire tous dans ce même calice (Matth. 20, v. 23), et subir chacun avec amour, comme lui, toutes sortes de travaux et de peines pour communiquer à leurs frères toutes les choses salutaires et nécessaires qui seraient en leur pouvoir. Et il les avait si souvent, et en tant de manières, entretenus de ces vérités, il leur avait tant témoigné que c’était là son but unique que d’établir entr’eux tous cette manière de vivre ainsi en un corps, qui était le vrai moyen de reconnaître ses vrais disciples, et d’attirer sur eux le comble de ses grâces divines, qu’il semble que les Apôtres ne pouvaient manquer de l’avoir alors dans l’esprit. Et en effet, ils en avaient le cœur tout plein ; et ils y aspiraient à toute occasion. Voilà l’état où nous devons considérer les Disciples de Jésus Christ, les pensées de leurs esprits, et la disposition de leurs cœurs.

 

Jésus Christ pour établir la Communion choisit l’action de son dernier repas.

 

XII. Si d’abord il s’était pu trouver dans  Jésus Christ quelque action où en même temps il eût fait un abrégé de tous les actes qu’il a faits en divers temps pour son corps mystique ; où il eût fait voir ensemble son amour infini, donné sa vie, répandu son sang, employé tous ses soins, vêtu, nourri, pourvu de choses nécessaires ses disciples, si, dis-je, tout cela eût pu se rencontrer ensemble dans une action de Jésus Christ en leur présence, il aurait sans doute institué alors la Sainte Communion, et dit à ses Disciples à l’occasion de cette sienne action : Faites ceci entre vous en mémoire de moi. Et l’on aurait vu par-que la Communion et l’Eucharistie qu’il instituait entre les Saints consistait à rendre par l’esprit de la charité toutes choses communes entre les frères, Amour, cœur, âme, vie, biens, vêtements, nourriture, travaux et emplois, et à n’avoir plus rien de propre. Mais comme il ne se pouvait rencontrer tant de choses si différemment circonstanciées dans une seule action et en un même temps, Jésus Christ néanmoins, pour établir entr’eux le plus vivement que faire se pouvait cette admirable et divine Communion des Saints, choisit l’une de ses actions la plus propre et la plus remarquablement circonstanciée pour cet effet ; non que ses Apôtres dussent se borner charnellement à ces circonstances matérielles et passagères, comme pourraient faire des singes ; mais afin qu’y considérant et renfermant tout ce que Jésus Christ avait fait, et tout ce qu’il allait encore faire jusqu’à sa mort, ils l’incorporassent dans eux comme Jésus Christ le leur avait recommandé.

Ainsi donc, Jésus Christ, pour établir vivement cette divine Communion entre ses Disciples, choisit l’action d’un repas, qui naturellement est un acte de communion qui se doit réitérer et continuer. Mais encore, quel repas ? Un repas établi par ses soins particuliers ; un repas où ses soins le rabaissèrent jusqu’à laver les pieds de ceux qui étaient membres de son corps mystique ; un repas où il venait de dire qu’il faisait tout pour leur donner exemple ; un repas qu’il prenait pour avoir la force d’aller se livrer pour eux à la mort, et qu’il leur donnait pour qu’ils eussent la force de l’accompagner. Au milieu de ce repas, dans la disposition actuelle de livrer corps et âme à la mort pour les siens, il leur dit, leur présentant à manger et à boire, Prenez, mangez : Ceci est mon Corps rompu pour vous. Buvez : Ceci est mon Sang répandu pour vous. Faites ceci en mémoire de moi.

 

Sens et paraphrase des paroles de J. Christ.

 

XIII. Que pouvait la divine simplicité des Apôtres dans la disposition où nous venons de les voir entendre à l’occasion de ces paroles et de cette Action de leur Maître, surtout après qu’ils eurent reçu le Saint Esprit ? Que pouvaient-ils en penser ensuite du long discours de charité et de conformité à sa conduite qu’il leur avait tenu après l’Eucharistie, sinon qu’il leur avait voulu inculquer et dire : « Comme vous êtes des membres du corps mystique dont je suis le Chef, et pour l’union et le salut duquel j’ai vécu et je vais maintenant livrer mon corps naturel à la mort, c’est à vous à m’imiter, comme aussi je vous le recommande. Vivez et mourez comme moi pour mon corps mystique : Prenez, recevez et incorporez dans vous mes vertus, mes travaux, mon Esprit, ma vie, ma substance, mon sang, tous mes biens, moi-même, et ma Doctrine pratique, ma FOI et ma CHARITÉ 2, tout ce que j’ai enseigné et pratiqué, et que je vais faire encore pour vous retirer du péché et de la mort. J’ai fait le tout pour vous le communiquer. Faites-en de même entre vous. Soyez comme moi : n’ayez biens, travaux, esprit, vie, sang, ne faites, ne dites, ne possédez-en que pour le communiquer à vos frères et rendre tout commun pour leur soulagement et leur salut, aussi bien que pour l’exercice de votre Charité et pour m’imiter. Que personne ne cherche son propre. Que tout soit à tous, depuis l’âme et la vie jusqu’à ce morceau de pain. J’ai fait ainsi avec vous, et je vous vais donner encore ma vie avec autant de cœur et de dégagement de mon propre que je fais à présent ce repas et ce morceau de pain, et que du passé je vous ai fourni tout le temps de ma vie tout ce que j’ai eu. Donc, mes chers enfants, je vous recommande à l’heure de ma mort, sur le Testament que je vous laisse, que fassiez les uns aux autres tout de même que j’ai fait envers vous. À cela connaîtra-t-on que vous êtes mes enfants si vous demeurez unis dans l’Amour et la Charité que j’ai eue pour vous. Souvenez-vous de m’imiter, moi qui vous donne tout, et qui ne me réserve rien en propre jusqu’à la mort. Faites-en de même entre vous pour montrer que vous êtes des membres de mon corps, et que vous avez souvenance de moi votre Chef et le membre principal, dont la conduite envers tout le corps doit être la règle de la vôtre. »

Voilà la véritable CÈNE (car tout ce que nous pouvons faire pour nos frères sur le déclin et la nuit de ce monde n’est que comme une Cène ou un souper léger) ; voilà, dis-je, la Cène, l’Eucharistie et la Communion essentielle et véritable que le Fils de Dieu a instituée avant sa mort entre ses Saints Disciples, convenablement à l’état ils étaient alors.

 

Preuve de cela par la pratique de la Primitive Église.

 

XIV. Pour nous convaincre davantage de cela, l’Esprit de Dieu a permis que nous eussions dans les divines Écritures des exemples de la pratique et célébration bonne et mauvaise de cette Sainte Communion. Dans les uns l’on y apprend ce qu’elle était et comment la pratiquer ; et dans les autres l’on y voit ce qu’elle n’était pas et ce qui était incompatible avec elle.

Sans contredit, la manière de pratiquer la Ste Communion est décrite dans le 2e et le 4e des Actes des Apôtres, lorsque l’Église était la plus sainte et la plus parfaite qu’elle ait jamais été. Or comment est-ce qu’elle y est décrite ? Écoutons-le au Nom de Dieu. Cela vaut mieux que mille volumes que la raison aveugle des plus savants ferait composer sur cette matière.

Ils persévéraient dans la doctrine des Apôtres, dans la Communion (la voilà) et dans la fraction du pain (Act. 2, v. 23, 24, etc.) (qui en était la partie la plus ordinaire et qui revenait le plus souvent, puisque la nourriture revient tous les jours ; ce qui n’est pas de la communication d’habillements ou de l’assistance que l’on rend aux saints en d’autres nécessités qui sont plus rares et moins communes). Et tous ceux qui croyaient étaient réunis dans un (c’est l’union de volonté et de cœur, et l’unanimité dans l’esprit de charité) et ils avaient toutes choses communes. Ils vendaient leurs possessions et leurs biens, et les distribuaient à tous selon que chacun en avait besoin. Et tous les jours persévérants en l’union d’un même cœur dans ce sacré devoir (ou bien, dans le Temple), rompant le pain dans toutes les maisons, ils prenaient leur repas avec joie et en simplicité de cœur.

 

Que toutes ces choses appartiennent à l’Eucharistie.

 

XV. Voilà ce que la simplicité de cœur faisait alors pratiquer aux Apôtres et à leurs disciples en conséquence de ce que Jésus Christ leur avait recommandé par l’institution de l’Eucharistie, dont la pratique est ici décrite depuis la communion du cœur jusqu’à celle des biens et de la nourriture. Dieu a si bien caractérisé cela qu’il n’y a presque personne qui ne confesse que c’est de l’Eucharistie qu’il est parlé dans cet endroit ; mais les préjugés où l’on est font que l’on se persuade qu’il n’y a que le mot de fraction du pain qui s’y doive rapporter, et que tout le reste n’en est pas, que c’est une belle chanson touchant les gestes de la primitive Église, qu’il nous suffit de l’écouter et d’en estimer la belle mélodie, mais qu’on n’est plus dans les termes de danser sur cet air-là : Nous vous avons chanté, et vous n’avez point voulu danser (Matth. 11, v. 17). En effet, nous venons de voir que les choses ne pouvaient plus aller de la sorte dans la suite des temps ; mais la faute n’en est que du côté du relâchement des Chrétiens, de leur corruption, et du changement du bon état de leurs cœurs. Autrement, s’ils n’avaient pas voulu se relâcher de la divine charité, ni avoir rien de commun avec le mal et les mauvais, cette excellente manière de Communion serait demeurée au même degré et, qui plus est, se serait toujours plus perfectionnée. Mais pour s’épargner la confusion que l’on mérite sur le sujet du relâchement intérieur et du changement d’état qui a fait cesser cette manière de Communion parfaite et admirable entre les Saints, on dissimule cette cause blâmable, et l’on cherche des subterfuges et des raisons tirées de la simple considération du temps et du nombre des personnes. Cela était bon, dit-on, lorsque les Chrétiens n’étaient qu’un petit nombre. On pouvait alors entretenir facilement une telle Communion de toutes choses. Mais le moyen de le faire quand ils sont si fort accrus ? (Et, faudrait-il ajouter, si corrompus, si avares et si peu Chrétiens ?) Voyez un peu, que le monde est prudent et prévoyant ! Ces gens-là sont en peine pour Dieu et comment le S. Esprit pourrait gouverner en unité de cœur, de vie et de biens toutes les personnes saintes qui seraient abandonnées à sa conduite ! Et cependant, ils voient tous les jours devant leurs yeux que des armées de quelques cent-mille garnements et d’enfants de Bélial, qui ne travaillent qu’à détruire et ne se soucient de rien d’autre, sont pourvus et entretenus de toutes choses, abondamment même et règlement, par les soins d’une seule personne et de quelques adjoints qui exécutent ses ordres. Et le saint Esprit, qui est le Dieu tout-puissant et uniforme, qui inspire et qui meut tous les cœurs où il réside, ne les unirait pas en un comme il est lui-même un avec le Père et le Fils ! Ou, étant déjà unis, il ne pourrait les régler et les entretenir dans cette union ? Quelle extravagance à la folle prudence de la chair de s’imaginer cela ! Cette conduite admirable est une suite nécessaire et essentielle de la possession du S. Esprit. On l’a vu dans l’Église de Jérusalem, il n’y avait pas si peu de personnes ; huit ou dix mille Chrétiens n’étaient pas un petit nombre pour une seule ville, et s’il y en eût eu partout ailleurs autant à proportion, baptisés avec la même disposition d’âme, et animés du même Esprit saint, je ne sais pourquoi le S. Esprit n’aurait pu les conduire de la sorte selon l’intention, l’exemple et l’ordonnance de Jésus Christ, et selon la pratique des fidèles de Jérusalem. S’il y avait des millions de mondes, et qu’ils fussent tous baptisés du S. Esprit, ils seraient tous dans la même Communion. Mais il est vrai, encore un coup, que des personnes d’autres dispositions que celles de ces vrais Chrétiens ne pourraient y être. Or nous ne parlons ici que de ces vrais Chrétiens. Continuons à voir ce qu’en disent les Écritures dans le livre des Actes.

 

Continuation de l’exemple de la primitive Église.

 

XVI. La multitude de ceux qui croyaient n’était qu’un cœur et qu’une âme ; et personne ne disait qu’aucun de ses biens fût à lui en propre ; mais toutes choses leur étaient communes – et nul d’entr’eux n’était indigent ; car ceux qui possédaient champs ou maisons les vendaient et en apportaient le prix, et le mettait aux pieds des Apôtres, et on les distribuait à chacun selon qu’il en avait besoin (Act. 4, v. 32, etc.). Voicomment les premiers Chrétiens administraient et pratiquaient le Sacrement de l’Eucharistie ou de la sainte Communion. Toutes les affaires, les biens, les soins, les actions de leur vie étaient sacrées et autant d’actes d’un très-divin Sacrement administré au corps mystique de Christ dans l’Esprit de la Charité. Et il n’y avait point de sujet de craindre que des hommes naturels, fainéants et paresseux s’y fourrassent pour jouir à leur aise et en abondance des biens qu’ils auraient pu trouver là tout-apprêtés ; d’autant qu’on n’y admettait que des saints ; et ceux qui y demeuraient devant s’exercer par un pur désintéressement dans la charité, dans le travail continuel, à donner tout et à ne retenir pour soi que le moindre, ou que ce qu’on lui donnait par charité, cela était une fournaise de feu où la paille ne pouvait durer.

Que si quelque hypocrite les voulait surprendre et tromper lorsqu’ils faisaient leur devoir et veillaient sur eux-mêmes, le Saint Esprit s’en déclarait le vengeur ; au lieu que venant à se relâcher, après les avoir châtiés et repris quelques fois, sans qu’ils voulussent veiller exactement sur eux, il les abandonnait à leur relâchement, duquel néanmoins sa Bonté prenait encore soin par la continuation des cérémonies variées et proportionnées à l’état ils se trouvaient, comme on le verra tantôt.

 

Les abus qu’on faisait alors de la Communion découvrent encore en quoi elle consistait. Ananie et Sapphira.

 

XVII. Nous avons des exemples de ces choses dans l’Écriture. Au même endroit des Actes où elle fait voir que l’Église Primitive pratiquait si bien cette sainte Communion, il est fait mention d’un homme et de sa femme, Ananie et Sapphira, qui voulant entrer frauduleusement dans cette Sainte Communion du Corps mystique du Seigneur, et s’en porter pour véritables membres, comme étant en communion de cœur, d’âme, de vie, de biens, de manger et de boire, et de tout avec les autres, furent frappés de mort par le S. Esprit, qui leur dit par la bouche de S. Pierre : « Pourquoi avez-vous menti au S. Esprit et soustrait du prix de ce champ ? N’était-il pas à vous et non-vendu, et vendu ? (Act. 5, v. 3.) Pourquoi faites-vous profession de vous rendre dans la compagnie de ceux où âme, vie, et biens sont communs par une sainte Communion, à laquelle vous voulez participer en retenant cependant une partie de votre bien en propre ? Abusez-vous ainsi de la Communion du Corps mystique du Seigneur ? Ne pouviez-vous pas, en demeurant hors d’elle en état de Catéchumènes, retenir vos propres biens, puisque personne ne vous contraignait à vous faire être du nombre et de la sainte Compagnie des Chrétiens ? » Réprimande qui fut suivie de la mort et qui, étonnant toute l’Église, fit trembler particulièrement ceux du dehors, les mondains, les impurs, les avares, les propriétaires, et tous ceux qui, étant hors du pur amour et du véritable dégagement, auraient néanmoins voulu être participants de la sainte Communion. Nul des autres (est-il ajouté ensuite) n’osait se joindre à eux.

S’ils étaient demeurés toujours et partout dans la même fidélité, sans doute que le S. Esprit aurait eu soin de les conserver purs et de les préserver de toutes sortes de surprises. Mais lorsque, comme les Israélites du temps de Josué (Jos. 9, v. 14), ils voulurent admettre des frères sans consulter la bouche du Seigneur, et même qu’ils commencèrent à se relâcher eux-mêmes, Dieu en punit et en reprit premièrement quelques-uns de fois à autres ; et ensuite, ayant vu l’universalité et l’opiniâtreté de leur relâchement, il se résolut de condescendre à leurs imperfections. Nous allons voir l’un et l’autre de ces degrés de relâchement.

 

Relâchement dans la Communion en l’Église de Corinthe. Explication de S. Paul sur l’Eucharistie.

 

XVIII. Le premier commençait déjà à se tramer dès le temps même des Apôtres ; et nous en avons des exemples dans l’Église de Corinthe.    

S. Paul reprend dans les Corinthiens les abus suivants, qui étaient contre la bonne pratique de la Communion de l’Église Primitive dont nous traitons.

Premièrement, qu’ils admettaient à leur Communion de faux frères (sans doute pour avoir une Église plus nombreuse). Sur quoi il leur dit : Si quelqu’un qui se nomme frère est paillard, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur, ne mangez pas (n’ayez pas la sainte Communion) avec un tel..... Ôtez le méchant d’entre vous (1 Cor. 6, v. 11, 13). C’est là le premier mal, et le premier degré à la corruption de l’Église Chrétienne, le mélange des faux frères ; reconnaître pour membres du corps de J. Christ des personnes qui n’avaient pas son Esprit, et se comporter envers eux selon les devoirs de la Sainte Communion, au lieu de les laisser là, sans avoir rien à démêler avec eux, comme a fait Jésus Christ, lequel a bien cherché les personnes de bonne volonté qui péchaient par ignorance, mais qui a laissé là les mondains volontaires qui rejetaient la vérité, sans vouloir même prier pour eux.

Secondement, plusieurs voulaient retenir leurs biens en propre, et même prendre injustement par procès ceux des autres. Sur quoi l’Apôtre dit : Il y a déjà un grand défaut entre vous (la propriété), puisque vous avez (ensuite d’elle) des procès (1 Cor. 6, v. 7).

Troisièmement, retenant la propriété de leurs biens, et voulant en mettre les fruits en commun quant à la nourriture, afin de pratiquer, au moins jusques là, la Sainte Communion, ils apportaient chacun la portion de nourriture et la voulaient retenir sans la communiquer à ceux qui n’en avaient point, croyant peut-être que ce serait assez pour la communion que d’avoir une place commune et une heure commune ; ce qui n’était que singerie, et nullement la Communion Chrétienne, comme leur dit S. Paul : « Je vous déclare que quand vous vous assemblez comme vous faites, cela n’est plus manger la Cène du Seigneur ; car chacun y mange le souper qu’il y apporte sans attendre les autres, ainsi les uns n’ont rien à manger pendant que les autres font bonne chère. N’avez-vous pas vos maisons pour y boire et pour y manger ? Ou méprisez-vous l’Église de Dieu et voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres ? (1 Cor. 6, v. 20, etc.) (Si vous voulez chacun retenir son propre, que ne demeurez-vous dans vos maisons, sans vous introduire dans l’Église Chrétienne pour la déshonorer par une fausse communion, qui n’est que momerie, et qui, au lieu de soulager les pauvres par une communication de tout, n’est que pour leur faire honte par l’ostentation impertinente de votre abondance que vous ne leur communiquez pas ?) Vous en louerai-je ? Certes, je ne vous en loue point. »

Après cela il leur met devant les yeux l’institution du Seigneur de la manière que nous l’avons vue, et que je ne ferai point de difficulté de paraphraser ici pour la mieux inculquer et faire comprendre.

« J’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné : C’est que le Seigneur Jésus, en la nuit en laquelle il fut livré, prit du pain. Jésus Christ, dont la doctrine est la Chanté, et qui a recommandé uniquement à ses disciples qu’ils s’aimassent les uns les autres comme il les avait aimés et leur en avait donné l’exemple, leur disant qu’on les reconnaîtrait à cela, pour les y engager fortement, a fait avant mourir une chose que je vous ai recommandée et que j’ai apprise de lui-même. C’est dans le dernier repas qu’il donna à ses disciples immédiatement avant que d’aller donner sa vie pour leur salut.

« Ayant rendu grâces, il rompit ce pain et dit : Prenez, mangez : Ceci est mon Corps, qui est rompu pour vous ; faites ceci en commémoration de moi. Avec joie et actions de grâces, par un principe de Charité divine, il leur donna encore ce qu’il pouvait leur donner, à savoir la nourriture dont ils avaient de besoin ; et prêt à leur donner sa vie, il leur dit : Prenez cette nourriture que je vous donne, et pensez que pour ne vous rien épargner de nécessaire je vais livrer mon corps pour vous d’aussi bon cœur que je vous donne ceci ; faites-en de même entre vous les uns envers les autres ; communiquez-vous les uns aux autres par charité tous vos besoins, et la vie même, en mémoire de ce que j’ai fait pour vous. Voilà la commémoration véritable que je vous demande de moi.

« Semblablement aussi après le souper il prit la coupe, disant : Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon Sang. Faites-ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous boirez. Pour leur montrer d’autant mieux que la Communion devait être parfaite, il ne se contente pas de leur avoir donné une nourriture incomplète ; il leur présente aussi la boisson, laquelle il rend commune, leur disant : Je vous donne une coupe et une boisson commune pour vous montrer que par l’Esprit de Charité tout doit être commun entre vous ; car cette Communion est l’Alliance et le contrat nouveau que je fais avec vous répandant mon sang pour vous. Je contracte avec vous que je vous reconnais pour mes membres, lesquels je me suis acquis par la communication de tous mes biens, de ma vie et de mon sang, et que je vous conserverai et vous sauverai comme miens, à condition que par la charité vous en ferez de même en ma faveur, en ma mémoire, et en ratification de cette alliance ; et c’est ce que vous pratiquerez aussi souvent que vous vous communiquerez mutuellement tous vos besoins, breuvage, nourriture, et le reste, dans l’Esprit que je vous offre cette coupe, prêt à verser mon sang pour vous et à vous donner tout ce que je puis, jusqu’à ma vie, sans rien réserver ni excepter.

« Car toutes les fois que vous mangerez de ce pain et boirez de cette coupe, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. »

Comme lors de l’institution de la sainte et universelle Communion Jésus Christ se trouvait dans la circonstance de son dernier souper, lequel il prend pour occasion d’instituer et de recommander cette sainte Communion de toutes choses, laquelle il marque par les paroles et par les actions de manger le pain et de boire le vin commun (qui sont des actes de communion les plus nécessaires, les plus ordinaires, et qui reviennent le plus souvent), aussi l’Apôtre continue à recommander le total de la sainte communion générale sous les termes de ces actes particuliers, les plus ordinaires et les plus nécessaires, de manger et de boire, comme s’il leur disait : « Toutes les fois donc que vous vous communiquerez ce pain et cette coupe que Jésus Christ a voulu être des choses communes entre vous, aussi souvent que vous vous donnerez les uns les autres votre nourriture et vos besoins corporels dans l’Esprit de Jésus Christ (qui est un Esprit de Charité, qui n’excepte rien, ni biens, ni vie), vous ferez véritable commémoration de la mort à laquelle Jésus Christ s’est abandonné pour vous, vous ayant donné sans réserve tout ce qu’il avait, jusqu’à sa vie, pour vous procurer vos avantages corporels et spirituels. Annoncez et remémorez de la sorte cette charité immense qui a porté Jésus Christ à la mort pour vous, annoncez, dis-je ainsi vivement, cette mort de Jésus Christ sans interruption et sans cesse, jusqu’à ce qu’il vienne sur la terre vous communiquer sa gloire et ses trésors, et vous mettre dans un état où vous n’aurez plus besoin de rien.

« Mais cependant, quiconque s’ingère à manger le pain ou à boire de la coupe du Seigneur indignement ; quiconque s’introduit à la communion que Jésus Christ a instituée comme prétendant être en état d’y avoir part, quoique néanmoins il ne soit pas en cet état-là, il pèche et se rend coupable envers Jésus Christ, envers le corps et le sang du Seigneur, et contre tous ses biens, lesquels ne sont point pour des personnes indignes, mais pour les membres de son corps mystique, et pour les personnes saintes et désintéressées.

« Que donc chacun s’éprouve soi-même s’il est vrai Chrétien, dégagé de toute appropriation, plein de charité, ne cherchant point son propre, mais le bien des frères ; et qu’ainsi il mange du pain et boive de la coupe des Chrétiens, et entre dans la communion sainte de tout ce qu’il y a entr’eux ; car autrement, l’on prend sa condamnation, ne discernant point le Corps du Seigneur, en agissant avec la communion Chrétienne comme si c’était un accommodement naturel et païen de quelques biens mondains dans une assemblée et un corps politique ; au lieu que c’est le caractère particulier du Corps de Jésus Christ et de la véritable Église de Dieu.

« Ce que plusieurs n’ayant pas observé, ils sont, dit-il, devenus faibles et languissants, par châtiment et punition divine, et plusieurs même en sont morts. Voilà justement dans l’Église de Corinthe le châtiment d’Ananie et de Sapphira, comme aussi leur faute était la même que celle de ces deux propriétaires qui furent frappés de mort pour avoir violé l’essentiel de cette sainte Communion d’alors. »

On s’imagine que S. Jean a omis dans son Évangile l’institution de la Sainte Eucharistie, mais cela n’est pas. Il en parle beaucoup plus amplement que tous les autres Évangélistes ; car les chapitres 13, 14, 15, 16 et 17 de son Évangile sont en substance la vraie institution et explication de la Sainte Communion. Et ces paroles de son Épitre reviennent à la même chose : À ceci avons-nous connu la charité : c’est qu’il a mis sa vie pour nous ; nous devons donc aussi mettre nos vies pour nos frères. Or quiconque aura des biens de ce monde et verra son frère avoir nécessité, s’il lui ferme ses entrailles, comment demeurera la charité de Dieu dans lui ? Mes petits enfants, n’aimons point de parole ni de langue, mais par œuvres et en vérité ; car c’est à ceci que nous connaîtrons que nous sommes du parti de la vérité et que nous en assurerons nos cœurs devant lui. (I Jean 3, v. 16, 17, 18.)

 

 

 

 

ARTICLE II.

 

 

De l’EUCHARISTIE comme elle est dans le Christianisme relâché. Des Schismes et de la Réunion. Considération générale sur la différence des cérémonies de différents Partis.

 

Variations survenues après le premier Christianisme. Gradations.

 

I. NOUS venons de voir ce qu’était primitivement la divine Eucharistie dans l’Église des Saints : une Communion charitable de tout dans l’Esprit de Jésus Christ, qui remplissait tout par sa grâce ; et nous avons vu comment dès-lors l’on commençait à en déchoir par le relâchement des Chrétiens, et comment Dieu d’un côté par ses punitions, et les Apôtres de l’autre par leurs exportations, tâchaient de mettre remède à cette variation. Nous verrons maintenant comment Dieu et les hommes, mêmes les plus gens de bien, ont dû consentir ensuite à ce qu’il y arrivât du changement dans cela après que la face de la Primitive Église fut changée et que l’état des âmes fut beaucoup avili devant Dieu.

 

1. La Communion primitive est toujours demeurée entre les saints.

 

1. Premièrement, l’on doit supposer pour vérité que, comme il y a eu de tout temps quelques véritables saints et quelques âmes remplies de charité et de sainteté, telles qu’étaient celles des Chrétiens de la Primitive Église, il y a aussi toujours eu entre ces saintes âmes la véritable Communion Primitive de la Première Église. On ne peut en effet douter que le Saint Esprit, que Jésus Christ, et que toutes choses n’aient été communes entre les véritables saints, selon cette parole de S. Paul : Tout est à vous, soit Paul, soit Apollos, soit Cephas, soit le monde, soit la vie, soit la mort, soit les choses présentes, tout est à vous, et vous êtes à Jésus Christ, et Jésus Christ est à Dieu (1 Cor. 3, v. 22, 23) ; et ce beau mot de S. Barnabé : Vous rendrez toutes choses communes à votre prochain ; vous ne direz de rien qu’il vous soit propre ; car si les choses incorruptibles vous sont communes, à plus forte raison le doivent être les corruptibles (Barn., Epist., ch. 19). C’est ce qu’il range entre les préceptes de la voie de la lumière. La moindre idée de la sainteté et de la Charité Chrétienne met cela hors de doute, quoique les effets n’en aient pas paru au dehors lorsque les saints, étant fort clairsemés, étaient ou séparés ou même inconnus les uns aux autres.

 

2. Les bons ont dû enfin tolérer le relâchement.

 

2. Secondement il n’est pas difficile à comprendre que quelques-uns, et même une bonne partie des premiers Chrétiens, venant à se relâcher de leur première charité, comme Jésus Christ le leur reproche, et voulant introduire entr’eux les imparfaits, et même des méchants qui faisaient semblant d’être gens de bien, il était impossible, au petit nombre de ceux qui voulaient demeurer dans la pureté de la Sainteté et de la Charité, de tenir bon contre ce torrent ; et ainsi ils durent à la fin tolérer ce mélange.

 

3. Dieu s’est aussi obligé à cette descendance.

 

3. En troisième lieu, comme Dieu ne peut vouloir forcer personne, qu’il voyait que le nombre de ceux qui se portaient pour Chrétiens hors de la disposition sainte qu’il voulait devenait toujours plus grand, que cependant il y en avait entr’eux de bonne volonté et de bien-commencés qui pouvaient se perfectionner, et même qu’entre les méchants il y avait espérance que quelques-uns pourraient se convertir s’il les attendait et s’il condescendait à leurs voies autant que faire se pouvait, il a bien voulu y condescendre au lieu de les faire tous mourir, comme il avait fait Ananie et Saphira, et ceux de l’Église de Corinthe ; car autrement s’il avait voulu continuer à les châtier de la sorte, il aurait fallu remplir le Christianisme de corps morts, ce qui n’aurait pas été si salutaire aux méchants, ni si avantageux aux imparfaits, que de les attendre à pénitence en les tolérant. Par la même raison, les vrais saints, animés de l’Esprit de Dieu, ont aussi dû condescendre à ces choses et essayer, comme Dieu, et avec lui, si durant cette tolérance les gens de bien imparfaits pourraient arriver à la perfection des premiers Chrétiens, et les méchants à se convertir.

 

4. Les Saints durent se retrancher à l’égard des autres Agapes.

 

4. Or (en quatrième lieu) les vrais Saints, qui entre leurs pareils étaient dans la véritable et S. Communion primitive, ne pouvaient plus avoir de semblable communion avec les pécheurs, les imparfaits et les méchants couverts : premièrement, parce que ceux-ci n’étaient pas régis du même Esprit qu’eux ; en second lieu, parce que les Saints, quoiqu’ils aimassent le salut des pécheurs plus que leurs propres vies et leurs propres biens, ne pouvaient néanmoins, par la même raison de leur salut, se communiquer à eux avec tant d’ouverture ni d’étendue. Car pour convertir les personnes qui vivent encore à la nature corrompue, il faut les faire mourir à l’amour d’eux-mêmes, à tout ce qui est au monde, et surtout à leurs aises, à l’avarice, à la paresse, aux désirs et à l’attachement aux biens de la terre. Or ç’aurait été justement nourrir tous ces vices-là dans des âmes de cette disposition, si on leur avait sans façon et sans réserve communiqué toutes choses. Il fallait donc se retrancher d’eux en quelque sorte à cet égard, et cesser de rendre tout commun, sans néanmoins devenir propriétaire ; ce que les Saints faisaient en gardant leurs biens, non pour eux mais pour Dieu, et pour les distribuer selon la divine volonté à ceux qui en pourraient bien user, sans en donner à ceux qui ne s’en serviraient qu’à fomenter leurs passions, et non pas à mourir à eux-mêmes. D’autre côté, ceux qui étaient relâchés n’avaient garde de s’en tenir à la Communion primitive. Chacun cherchant son propre,me entre ceux qui annonçaient l’Évangile (selon que S. Paul s’en plaint, Phil. 2, v. 20), on commença à retirer chacun vers soi son cœur, ses soins et ses biens. Il fut dit que, chacun retenant l’administration de ses biens, l’on pourrait en apporter les fruits en commun. Mais cela même leur était trop pénible, l’on y mit encore des bornes et des mesures. L’on se contenta et de collectes et de tenir quelques fois la semaine ces assemblées où l’on mangeait en commun. Ce fut là l’institution des agapes ou des banquets de charité, qui furent substitués à la vraie Communion de l’Église primitive, et en quoi on fit consister la Communion d’alors.

 

5. Ce qui ne put guère durer.

 

5. Mais (pour cinquième remarque) cela ne dura pas longtemps dans cet état-là, parce que l’on ne fut pas longtemps sans y commettre tant de messéances et tant d’irrévérences, qu’il semblait qu’on eût entièrement oublié qu’on fût en la présence de Dieu, et qu’on ne pensât plus à cette ardente charité que Jésus Christ nous avait témoignée en donnant pour nous jusqu’à sa propre vie sur le bois de la croix.

 

6. Établissement divin de l’Eucharistie comme elle est entre les Chrétiens déchus de leur premier état.

 

6. Donc, en sixième lieu, tous les Chrétiens, à les prendre au général, ou à la plus grande part, s’étant ainsi relâchés, et le S. Esprit, qui remplissait les cœurs des premiers Chrétiens, s’étant retiré de ceux-ci, qui étaient devenus terrestres, charnels, faibles et grossiers, ils eurent besoin pour faire leur salut de quelque chose qui leur remît devant les yeux la présence de Dieu d’une manière plus visible, plus matérielle, et plus proportionnée à leur état grossier et imparfait. Et de là vint la célébration de l’Eucharistie de la manière et avec les cérémonies qu’on l’a pratiquée très-longtemps et depuis plusieurs siècles. Cela vint en substance de l’inspiration et du conseil de Dieu par le moyen de quelques très-saintes âmes qui étaient encore entre les Chrétiens, et il est remarquable que la Providence divine a tellement disposé des paroles de l’Institution de J. C. que, quoiqu’elles marquent primitivement ce que nous en avons fait voir dans l’Église primitive, néanmoins elles sont aussi applicables à ce que l’on pratique dans l’état dont nous parlons, et significatives de ce qu’on y célèbre. D’où il paraît que l’intention de Dieu a été que l’on en tirât plusieurs sens et plusieurs pratiques pour aller à lui et pour s’avancer dans le bien, selon la diversité des états l’on pourrait se trouver. Il n’y a rien de plus familier à l’Écriture que d’abonder de la sorte en quantité de sens, tous véritables, tous bons, et tous à pratiquer selon les états et les dispositions où l’on se trouve, et j’estime que personne ne peut douter avec raison de cette vérité.

 

Dieu en bénissait l’usage ès bons, quelques formalités humaines qui y fussent mêlées.

 

II. Quand je dis que ces pratiques viennent du S. Esprit par l’organe de quelques âmes très-saintes, je n’entends pas que comme il y avait alors entre les Chrétiens des personnes moins éclairées et moins pures, qui néanmoins y avaient beaucoup d’autorité, il ne s’y soit pu mêler de-là quelque chose d’étranger ou de moins divin, qui ne vînt pas ainsi du S. Esprit ; mais cela n’étant qu’accessoire et des formalités de peu de considération qui ne nuisaient pas à la substance de la chose, l’Esprit de Dieu voulait bien non seulement les tolérer, mais aussi en approuver et en bénir le bon usage qu’en faisaient et les saints et les faibles, qui par humilité de cœur et pour l’amour de Dieu se soumettaient à leurs Conducteurs dans toutes les choses qui leur pouvaient servir de moyens pour s’élever à Dieu et à J. Christ. Et, par effet, de très-saintes âmes se sont servies de toutes ces pratiques et cérémonies avec lesquelles on a célébré l’Eucharistie depuis quelques siècles ; elles s’en sont, dis-je, servies d’une manière très-bonne, très-salutaire, et qui les a avancées de plus en plus dans l’union avec Dieu (et je ne doute pas même qu’il n’y en ait qui ne le fassent encore), pendant que d’autres âmes grossières et imparfaites en ont tiré d’autres fruits salutaires, proportionnés à leur état, et se sont par-là recueillies en Dieu, considérées en sa présence, en ont modéré leurs passions, quelques-unes même jusqu’à en devenir saintes, et d’autres jusqu’à en mettre un frein à leur corruption, qui sans cela se serait plus répandue et plus vivifiée au dedans et au dehors.

 

Quoique les méchants en abusassent, Dieu veut les faire subsister certain temps.

 

III. Ce n’est pas qu’il n’y en ait eu plusieurs à qui ces choses n’ont servi de rien, et à qui même elles ont tourné à mal, soit par le mépris qu’ils en ont fait, soit par s’être attachés charnellement à l’usage extérieur de ces moyens sans se soucier de la disposition de leurs âmes. Mais parce que des âmes saintes, et même des faibles et grossières, s’en servaient bien, et que par ces moyens, qui étaient proportionnés à toutes les âmes, les plus distraites, les plus matérielles et les plus basses pouvaient revenir à Dieu, à la foi de sa présence, à la considération de Jésus Christ, de sa charité et de sa mort, et ainsi pas à pas se r’approcher de l’état spirituel des Chrétiens de la primitive Église, Dieu a trouvé bon que ces pratiques subsistent pendant le temps d’attente qu’il a déterminé, c’est-à-dire aussi longtemps qu’il a résolu d’attendre que les hommes faibles et charnels s’avancent vers lui par ces voies-là. Si longtemps qu’il y en viendra encore assez considérablement par là, il les fera subsister. Mais lorsque l’abus deviendra universel et que les hommes, au lieu de s’en améliorer, en prendront sujet de se flatter et de s’endurcir dans leur corruption, Dieu retranchera enfin et ces méchants et toutes leurs pratiques, pendant qu’il ne conservera que les bons, qu’il rétablira ensuite dans l’état étaient les Chrétiens de l’Église primitive, et même dans un état plus pur et plus spirituel.

 

Schismes, divisions et disputes survenues alors à ce sujet.

 

IV. Or pendant que durait encore le temps de l’attente de Dieu, ou le période durant lequel Dieu voulait qu’on laissât subsister ces pratiques et ces cérémonies qu’il avait proportionnées à l’état relâché et grossier des Chrétiens, pendant ce temps-là, dis-je, il s’est excité des schismes et des divisions, principalement à ce sujet. De fois à autres on a voulu entreprendre de remettre les choses en leur entier, comme on disait, et les ramener à la première Institution de Jésus Christ, à l’Esprit et à la pratique de la primitive Église ; quoique cependant, à dire le vrai, l’on ne comprît pas bien ni l’Esprit ni l’état des premiers Chrétiens, ni les raisons divines et nécessaires des changements faits en conséquence du relâchement et de l’épaississement, pour ainsi dire, des esprits ; ni les voies pour retourner pas à pas et par degrés, par l’extérieur à l’intérieur et à la perfection Chrétienne et primitive. Ainsi, l’on quitta et changea cérémonies pour cérémonies, sentiments pour sentiments, extérieur pour extérieur ; sur quoi l’on s’est disputé des siècles entiers, sans autre avantage que d’en être venus à des haines mortelles et implacables, et même au feu et au sang.

Je n’ai garde d’entrer dans ces maudites disputes par les voies et les méthodes qui ont conduit les esprits à ces funestes effets. Je vais prendre les choses du côté de la vérité et de la charité solide ; et cela ne nuira à nul enfant de la charité, en quelque parti ou en quelque Secte qu’il se puisse rencontrer.

 

Dans toutes sortes de partis il y a des bons et des méchants.

 

V. Avant que le Christianisme fût divisé dans les trois grands partis qui le composent aujourd’hui, il y avait dans lui, comme je l’ai dit ci-devant, des enfants de Jérusalem et des enfants de Babylone, des bons et des méchants, et même ces derniers y faisaient le plus grand nombre. Les bons s’y trouvaient en de différents états. Il y en avait qui étaient de très-saintes âmes, qui avaient un véritable commerce avec Dieu, et qui étaient remplis du Saint Esprit ; d’autres étaient moins parfaits et moins éclairés, et d’autres encore moins que ceux-ci et qui, avec un bon fonds et une bonne intention et volonté, avaient encore beaucoup de ténèbres et beaucoup de passions corrompues, lesquelles n’étaient pas encore ni mortes, ni bien mortifiées. Il y avait aussi entre les méchants diverses classes ; les uns étaient plus les autres moins corrompus, hypocrites, aveugles ; plus ou moins inclinés, non à faire mourir leur vieil-homme, mais à tâcher d’apaiser les remords de leurs consciences par toutes telles inventions et opinions qu’ils auraient pu trouver et qu’ils se seraient pu persuader être d’institution divine et valables devant Dieu.

Or, quand les Schismes se firent, la rité est que les bonnes âmes qui étaient véritablement saintes et éclairées de Dieu n’eurent garde d’y prendre part. Mais il s’y engagea quantité de ces autres bonnes âmes qui n’étaient pas encore assez éclairées ni purifiées ; et même beaucoup dont les ténèbres et les imperfections étaient encore très grandes. Et pour les méchants, s’il en demeura dans le parti que l’on quittait, il ne s’y en engagea pas peu dans celui que l’on érigeait. Car il n’y avait rien de plus facile à des âmes qui voulaient être sauvées, avec leur vieil-Adam et l’amour d’elles-mêmes, que de se défaire de quantité de choses qui leur étaient pénibles, et que d’embrasser de tout leur cœur certaines pratiques plus légères et certaines opinions en vertu desquelles ils s’imaginaient de pouvoir immanquablement acquérir le salut, quelques manquements qu’ils eussent d’ailleurs. C’était, dira-t-on un abus qu’ils faisaient de la doctrine qu’on leur proposait. N’en disputons pas. Soit ainsi. Le fait néanmoins est véritable, et d’autant plus faisable qu’il est facile à des méchants d’abuser de tout. Je ne dis rien des autres motifs qui pouvaient leur faire prendre le nouveau parti.

 

Dans tous partis, les bonnes âmes qui se sont bien servies de leurs cérémonies ont avancé par là leur salut.

 

VI. Voilà donc encore dans chacun des trois partis du Christianisme des bons et des méchants, des enfants de Jérusalem, ou des personnes qui avaient des dispositions à le devenir, et des enfants de Babylone. Or, comme dans le premier et ancien parti ceux des bons qui étaient encore peu éclairés et fort faibles et imparfaits, et même quelques-uns des méchants, pouvaient s’avancer et s’avançaient effectivement vers Dieu par le bon usage des pratiques et des vérités qui étaient entr’eux, aussi dans les partis qui s’en étaient séparés les bonnes âmes qui ont fait un bon usage des vérités Chrétiennes et des pratiques et cérémonies telles qu’on les célébrait et qu’on les administrait entr’eux se sont véritablement avancées vers Dieu par-là, quelques-unes mêmes (mais très-rares et le plus souvent exposées à la dérision et à la persécution des autres) y sont parvenues à une véritable sainteté, et même au commerce avec Dieu. Et quant aux méchants et aux enfants de Babylone qui y étaient, il y en a eu aussi qui par les mêmes moyens sont devenus bons et enfants de Jérusalem, et qui, venant par-là de l’amour d’eux-mêmes à l’amour de Dieu, ont ainsi fait leur salut.

 

L’on peut retourner à Dieu dans tous les partis du Christianisme.

 

VII. Et l’on ne me doit pas objecter ici que c’est une chose impossible que des personnes qui de bonne foi se seraient engagées dans un Schisme, ou qui y seraient par leur naissance, pussent se servir des doctrines et des pratiques qui y sont pour arriver à l’amour de Dieu et au salut. Car si entre ces doctrines l’on y trouve le substantiel des vérités Chrétiennes, comme les vérités du Symbole Apostolique, celles des Commandements de Dieu, et la Prière du Seigneur, et en un mot, les Saintes Écritures, et que les cérémonies y aient pour but l’élévation de l’âme à Dieu, quelque levain étranger qu’on y pourrait supposer d’ailleurs, cela néanmoins n’empêche pas absolument qu’une âme de bonne volonté et qui cherche Dieu sincèrement ne puisse en effet s’élever à lui par le moyen du bien qu’il y a entre ces choses-là. Car si l’on peut tirer ce fruit et cet usage des choses de la nature de celles qui sont destinées à des usages vils et vains, et même quelquefois des mauvaises, à beaucoup plus forte raison le peut-on tirer des divines et de celles qui sont directement établies pour élever l’âme à Dieu.

L’on me dira que ces autres choses, ou mauvaises, ou erronées, ou humaines, qui peuvent être mêlées avec les bonnes, peuvent aussi être à obstacle qu’on ne retourne bien vers Dieu. Je le confesse, et je déplore que cela n’ait que trop son effet, surtout à l’égard des personnes lâches et peu diligentes à chercher Dieu ; mais cela même peut servir quelquefois aux âmes les plus droites et les plus sincères. Et posé que l’on soit retardé de ce côté-là, cependant, si le cœur est sincère et ardent à la recherche de Dieu, l’on peut être secouru et redressé par les autres choses bonnes. Même à mesure que l’on s’avance, on reçoit de plus en plus de Dieu la grâce d’oublier l’inutile et le nuisible et de n’y pas penser, ou de n’y penser qu’en passant, et même à bonne intention, et de ne s’arrêter qu’au bien et à l’essentiel, à quoi adhérant selon Dieu, Dieu donne enfin à de tels la lumière pour connaître solidement ce qui fait le Chrétien et le salut et pour se peu soucier des choses qui sont matière de controverse et de division entre les hommes, si tant est qu’on en ait encore quelque teinture. Car quand on n’en a point, comme on se contente alors de l’essentiel de ce qui fait le Chrétien, on ne prend pas la peine de se vouloir informer du reste.

 

Considérations générales sur le changement et la réunion des Partis.

 

VIII. Mais, diront peut-être quelques-uns, ce serait alors que de telles personnes devraient quitter le Schisme elles se trouvent engagées et retourner au parti ancien qu’elles ou que leurs devanciers ont quitté, puisqu’elles verraient alors (à ce qu’on suppose) que ces Schismes ont été faits malheureusement et sans fondements légitimes.

 

1. Nuls gens de bien éclairés ne sont Schismatiques.

 

1. À cela je réponds, premièrement, que de telles personnes ne peuvent plus être tenues pour Schismatiques, parce qu’alors elles adhèrent et sont unies en charité de cœur à Dieu et à toutes les bonnes âmes qui sont dans le parti ancien dont elles sont extérieurement séparées, et même à toutes les autres bonnes âmes qui sont dans tous les autres partis du monde, entant qu’elles adhèrent à Dieu ou qu’elles le cherchent en sincérité de cœur. Tout cela est réuni devant Dieu dans un corps mystique, que le bon Esprit de Dieu anime par les bons mouvements et par les lumières qu’il leur donne, à chaque membre à proportion de sa capacité.

 

2. Il est souvent nécessaire que des gens éclairés ne quittent pas un parti né par le Schisme.

 

2. Secondement, il est souvent nécessaire ou utile que dans toutes sortes de partis et de Sectes il y ait et demeure quelques personnes éclairées et amies de Dieu, pour que chacune d’elles tâche d’avancer, dans l’amour de Dieu et dans le solide du Christianisme, les autres bonnes âmes et les faibles qui sont en son parti, et qui ne recevraient que comme d’un lieu suspect ce qui leur pourrait venir de la part des personnes d’un parti différent du leur.

 

3. On peut en certains cas quitter son parti pour se mettre dans un autre.

 

3. En troisième lieu, il ne faut pas douter que de telles personnes ne vinssent à se réunir à leur premier parti si elles savaient que telle fût la volonté de Dieu et que Dieu voulût les perfectionner davantage ou leur donner plus de grâces, ou leur faire éviter plus de maux en eux ou en leurs prochains, par les cérémonies et par les pratiques d’un certain parti que par celles d’une autre. Car enfin, Dieu aime mieux sa grâce et l’avancement spirituel des âmes : il aime mieux éviter des maux tels que sont les meurtres, les haines et les troubles, que de soutenir ou de redresser des cérémonies et certaines menues opinions qui ne sont pas essentielles à son Amour et à la Sainteté.

 

4. En quel cas cela n’est pas faisable.

 

4. De là vient que si une personne ne pouvait changer de parti sans négliger les moyens qui soulagent sa faiblesse dans la recherche de Dieu, sans émouvoir les passions, la haine, et peut-être les violences meurtrières de ceux qu’il quitterait ; sans fortifier les méchants et les mondains du parti où il irait dans l’abus qu’ils font des choses divines, dans leur présomption, et dans la folle confiance qu’ils mettent en leurs opinions et en un extérieur dont ils se servent pendant que leurs âmes seraient très-mal disposées, très-vides de l’amour de Dieu et du prochain, de la justice, de la simplicité, de l’humilité, de la miséricorde, de la compassion, et de l’amour pour ses ennemis mêmes ; en ce cas, l’on ferait très-mal de se rendre à cette sorte de changement.

 

5. En quel cas cela est faisable.

 

5. Mais si, avec lumière, sans motifs et principes de la chair et du sang, l’on voyait que l’on pût se mieux recueillir en Dieu et en son amour par les pratiques d’un parti que par celles d’un autre, qu’en le faisant on fît rasseoir les passions des méchants qui sans cela commettraient mille maux, et même des meurtres et une infinité de péchés, si l’on ne se conformait à l’extérieur de leur parti ; si l’on voyait que l’on pourrait profiter à ceux des bons vers qui l’on irait ; et que ceux du parti où l’on aurait été jusqu’alors ne voudraient plus les entendre ni profiter de leurs talents ; et qu’enfin ils sussent par une conscience éclairée que telle est la volonté de Dieu ; dans ces cas, je ne fais point de difficulté de dire que l’on ferait très bien de quitter un parti pour reprendre l’ancien dont on se serait séparé, quand même on ne pourrait éviter alors l’indignation ni empêcher le soulèvement des menues passions de ceux que l’on quitterait.

 

6. Quel est le bon parti duquel il faut être nécessairement.

 

6. Je ne vois point de nécessité absolue à ce qu’une personne soit de l’extérieur d’un parti plutôt que d’un autre pour être sauvé, mais bien que l’on soit uni par le lien de l’esprit à l’intérieur du parti de tous les saints et de toutes les bonnes âmes, de quelque société qu’elles soient, ou que l’on adhère à l’amour de Dieu et à l’amour du prochain, qui est le point essentiel du salut ; car de là viennent les lumières et les connaissances salutaires de ce qu’il faut savoir en matière de foi. Celui qui m’aime sera aimé de mon Père et je l’aimerai et me ferai connaître à lui (Jean 14, v. 21). De là les principes de la bonne conduite envers le prochain et envers tous les commandements de Dieu : La charité ne fait point de mal au prochain, et l’accomplissement de la loi, c’est la charité (Rom. 13, v. 10). Ainsi, celui qui aime est bien partout. Jésus Christ se fait connaître à lui autant qu’il est nécessaire, et il le conduit selon ses commandements, sans lui laisser faire du mal aux autres, et me en leur faisant du bien, par les prières qu’on offre à Dieu pour eux et par d’autres moyens convenables. Mais quoiqu’il n’y ait point de nécessité absolue qu’en aimant Dieu l’on soit d’un parti extérieur plutôt que d’un autre, cela n’empêche pas que la naissance et les raisons que l’on vient de dire ne doivent déterminer les âmes soit à demeurer, soit à ne demeurer pas en certain parti.

 

Quels partis l’on ne doit jamais considérer comme indifférents.

 

J’estime qu’on me fera la justice de croire que quand je parle des partis du Christianisme lesquels il n’est pas absolument nécessaire de quitter, je n’entends pas ceux qui rejettent ou les causes ou les moyens essentiels à l’amour de Dieu, quoiqu’ils aient en main les divines Écritures qui pourraient détromper s’ils ne voulaient pas s’étudier à les énerver et s’aveugler volontairement, comme font les Pélagiens et les Sociniens, qui méconnaissent et nient par un esprit de superbe et d’opiniâtreté la corruption et la misère de l’homme, la réalité et la nécessité de la Grâce intérieure de Dieu et de ses opérations dans le cœur de l’homme, et même (les derniers) la Divinité du Médecin de nos âmes, lequel est la source de l’Amour de Dieu, comme ces autres choses en sont les préparatifs, les moyens, et les principes prochains et nécessaires sans quoi l’Amour de Dieu ne revivra jamais dans personne, et hors de quoi l’on est par conséquent indubitablement perdu pour l’éternité.

 

Quels partis l’on ne doit pas considérer comme éloignés.

 

X. Mais il n’en pas ainsi des partis l’on trouve les moyens de s’humilier profondément devant Dieu par la reconnaissance de l’état damnable où l’on est et de l’impuissance à en sortir sans la Grâce toute puissante et intérieurement opérante de Dieu devenu homme pour nous remplir de son Amour en nous purifiant de nos ordures infinies, de notre orgueil, et de notre amour propre. Ceux qui conviennent de bonne foi en ce point, on ne doit pas les regarder comme si éloignés que le voudraient faire accroire des personnes qui se plaisent à outrer tout pour défendre leur partialité, leurs intérêts, leur conduite passée et leur réputation selon le monde, et pour s’épargner la honte de confesser qu’ils se sont trompés et qu’ils en ont engagés d’autres dans les mêmes mésintelligences. Si ceux du parti que l’on a quitté ont l’humilité et la charité, ils seront bien aise que ceux qui se sont séparés d’eux n’en soient pas si fort éloignés par rapport à l’essentiel de la vérité salutaire qu’ils se l’étaient premièrement imaginé. De même, si ceux qui se sont séparés des autres ont l’humilité et la Charité divine, ils seront aussi bien aise de reconnaître que ceux qu’ils pensaient plus éloignés des vérités nécessaires au salut ne le soient pas pourtant comme ils l’avaient cru ; et, cela étant, l’on ne ferait plus tant de vacarmes pour le reste, qu’on devrait laisser à la liberté de chacun, surtout des gens de bien et des personnes qui ont quelque lumière de Dieu, puisqu’il est à présumer qu’elles ne feront rien là-dedans que par de bons motifs et pour la gloire de Dieu.

 

Exemple de S. Paul en ces sortes de conduites.

 

XI. S. Paul, après avoir quitté la Synagogue pour embrasser le Christianisme, ne laissait pas d’y retourner quelquefois, de faire des vœux (Act. 21, v. 21, etc.), de les observer légalement, de faire circoncire Timothée (Act. 16, v. 3), lorsque Dieu lui faisait voir qu’en se rapprochant ainsi des Juifs et de leurs cérémonies, il pourrait gagner les bons et les faibles d’entr’eux, leur communiquant la vérité, qu’ils recevraient de lui comme d’une personne moins suspecte. Mais lorsque Dieu lui fit voir qu’il n’y avait plus entre les Juifs que des opiniâtres, et que des personnes qui au lieu de se laisser gagner à Jésus Christ voulaient imposer le joug de leurs cérémonies comme des moyens absolument nécessaires à tous pour être justifiés, il s’en retira, ne voulut point qu’on circoncît Tite, ni qu’on pratiquât plus les cérémonies de la Loi (Gal. 2, v. 3). Il faut ici de la lumière et de la prudence d’enhaut, du désintéressement, et un pur motif de charité divine pour savoir bien comprendre et imiter cette parole de ce Grand Apôtre : Bien que je sois en liberté à l’égard de tous, je me suis asservi à tous afin de gagner plus de personnes à Dieu. Et je me suis fait Juif aux Juifs afin de gagner les Juifs ; à ceux qui sont sous la Loi, comme si j’étais sous la Loi, afin de gagner ceux qui sont sous la Loi ; à ceux qui sont sans Loi, comme si j’étais sans Loi (bien que je ne sois point sans Loi quant à Dieu, mais je suis sous la Loi de J. Christ), afin de gagner ceux qui sont sans Loi. Je me suis fait comme faible aux faibles, afin de gagner les faibles ; je me suis fait toutes choses à tous, afin qu’en quelque sorte que ce soit, je sauve quelques-uns. Or je fais toutes ces choses pour l’avancement de l’Évangile, afin que d’autres y aient part avec moi. Mais sans contredit il y a peu de S. Pauls et d’imitateurs de lui, et il est à craindre qu’il n’y ait beaucoup plus d’Écéboles et d’imitateurs de ce fameux Protée et marchand de Religion (Socr. hist. Eccl. Liv. 3, ch. 13) qui, pour maintenir sa petite fortune mondaine ou pour l’augmenter, de Païen se faisait Chrétien sous les Empereurs Chrétiens, et puis se rendait Païen sous les Empereurs Païens ; et derechef redevenait Chrétien sous leurs Successeurs Chrétiens. Aussi insiste-t-on trop sur l’extérieur et sur de misérables points de controverses, du côté desquels l’on presse fort aveuglément la conversion, au lieu qu’elle doit commencer et s’avancer par la mort du péché et par l’Amour de Dieu et du prochain. Si cela était ainsi devant Dieu, son divin Esprit ferait bientôt l’accord et la réunion du reste. Mais Dieu sait combien l’on en est loin, et comment l’on en demeurerait éternellement éloigné si enfin il ne venait retrancher tous les méchants, les opiniâtres, et les superbes qui sont dans tous les partis, pour réunir le reste dans son Amour en Esprit et en vérité.

Il y a beaucoup de personnes aux intérêts desquelles il importe que ces choses-ci ne soient pas tenues pour véritables. Comme il s’en trouve très-peu qui soient entièrement dans la vérité et dans la Charité, aussi y en a-t-il très-peu qui ne soient choqués de la pure vérité et de la pure charité.

 

Considérations sur les différences des partis par rapport à l’Eucharistie.

 

XII. Voilà qui est général et pour tous les partis du Christianisme. Il faut dire quelque chose de plus particulier sur chacun d’eux, et par rapport à leurs manières de célébrer l’Eucharistie.

On sait que le Christianisme est divisé en trois partis capitaux, qui sont celui de l’Église Romaine, celui des Reformés ou Calvinistes, et celui des Luthériens. Considérons-les en deux manières ; premièrement, entant qu’ils sont différents de l’Église primitive ; secondement, en ce que l’on peut faire dans chacun d’eux un usage salutaire de leurs différentes pratiques.

 

Tous reconnaissent qu’ils diffèrent de la primitive Église.

 

XIII. La première confédération peut être commune à tous trois ; car je m’assure qu’il n’y a personne de sincère et d’intelligent entr’eux qui ne reconnaisse que son parti est éloigné en beaucoup de choses de la pratique de la primitive Église, telle que nous la voyons décrite dans le livre des Actes. Les Catholiques-Romains plus zélés ne font point de difficulté d’avouer que la plupart de leurs pratiques et cérémonies se sont introduites peu à peu dans l’Église, surtout depuis que les Empereurs furent devenus Chrétiens 3. Les autres avouent qu’ils n’observent pas cette communion universelle qui est marquée dans le livre des Actes. Chacun allègue ses raisons ; et nous avons reconnu ci-dessus 4 qu’en effet ces choses ne pouvaient plus se pratiquer présentement comme autrefois, et qu’il était bon qu’elles aient été changées. Mais on ne considère pas assez que, quoique ces sortes de changements aient été approuvés et même commandés de Dieu, néanmoins, du côté des hommes, la première cause en était très mauvaise, et qu’ils doivent passer là-dessus condamnation, sans chercher en premier chef des excuses frivoles sur cette disconvenance d’avec l’Église primitive.

 

La première cause de cette différence est blâmable.

 

XIV. Quand on dit, par exemple : Les Chrétiens étant devenus grossiers et lents, ont eu ne besoin qu’on instituât ceci et cela pour les réveiller ; on n’a pu conserver la communion de toutes choses à cause des abus que les lâches et les convoiteux en auraient tirés, je veux que tout cela soit véritable et que Dieu même en ait disposé ainsi. Mais je dirais volontiers comme Jésus Christ disait aux Juifs sur la matière du divorce que Dieu leur avait permis par Moïse : C’est pour la dureté de vos cœurs que Moïse vous a permis cela, car au commencement il n’était pas ainsi (Matth. 19, v. 3). De même, l’on pourrait dire aux Chrétiens : « C’est parce que vos cœurs sont devenus durs et froids à la première charité, à l’amour de Dieu, à la vigilance sur vous-mêmes, que Dieu vous a permis ou ordonné cela. Car si vous étiez demeurés dans le pur Amour de Dieu et dans la sainte Charité, et que vous fussiez demeurés fermes à ne recevoir entre vous que de véritables saints et des personnes parfaitement mortes au monde, toutes dégagées et toutes spirituelles, comme cela se pouvait ; si en veillant sur l’assemblée des saints vous eussiez voulu consulter Dieu sur toutes vos difficultés et sur tous les cas qui concernaient ces choses ; alors vous n’auriez pas eu besoin de ceci ni de cela, et vous n’eussiez pas forcé Dieu, pour ainsi dire, à établir ou à consentir à tant et tant de choses, de règlements, de variations, que Jésus Christ n’avait pas ainsi primitivement établis. Jésus Christ avait si bien et si parfaitement disposé de tout pour se conserver une assemblée et une Église sainte, telle qu’il en avait commencé une, qu’il était impossible d’ôter ou d’ajouter quelque chose à sa primitive Institution, de lui, qui est la Sagesse Éternelle. Mais depuis que par l’instinct de l’ennemi de votre salut vous avez changé et affaibli l’état de vos âmes et que vous avez introduit les lâches et les mondains entre vous, il a bien fallu que Dieu, s’il voulait faire quelque bien de vous, et ne vous pas laisser courir à l’abandon à votre perdition, établît telles et telles choses pour vous refreiner, ou qu’il consentît qu’étant établies des hommes, elles fussent observées et passassent en lois autorisées de lui. Et ainsi, la première pensée qui vous doit venir dans l’esprit lorsque vous considérez l’état des choses et des pratiques d’à présent, et leur différence d’avec celles de l’Église primitive n’est pas une pensée d’Apologie, d’excuse ou de défense, mais une pensée de confusion et d’humiliation, vous ressouvenant que vous êtes déchus de votre première spiritualité, pureté, sainteté, et charité ; et que vos relâchements et votre grossièreté ont occasionné ces choses. Après cela, suive la pensée d’Apologie contre des personnes qui, étant elles-mêmes encore charnelles et corrompues, présomptueuses même et réfractaires, veulent ne pas se soumettre à ces pratiques et règlements, mais qui s’en moquent et les tiennent par orgueil de cœur ou par aveuglement d’esprit pour beaucoup au-dessous d’elles. »

 

Cérémonies d’à présent, comment établies ou autorisées de Dieu.

 

XV. C’est ici qu’il est bon de faire valoir la raison que ces choses ont été ordonnées, approuvées, commandées de Dieu même, que l’on doit s’y soumettre en conscience, que les saints l’ont fait eux-mêmes, et que comme elles sont établies pour faire penser à Dieu et à la vertu, aussi Dieu étend sa bénédiction sur ceux qui les pratiquent en humilité de cœur pour l’amour de lui et pour édifier leurs prochains.

Lorsqu’on les défendra et les recommandera par ce principe, on ne les recommandera pas pharisaïquement, et l’on se conservera dans l’état de confesser que Dieu, le S. Esprit, et des personnes remplies et régies du S. Esprit, comme étaient celles de l’Église primitive, sont au-dessus de tout cela, et peuvent, si Dieu le trouve à propos, s’en dispenser, non par esprit d’orgueil et de pris, mais pour obéir à la volonté de Dieu et aux inspirations du S. Esprit, posé qu’elles aillent là. Et c’est ainsi que quantité de saints Anachorètes ont vécu séparés du monde et sont morts saintement, sans se servir jamais, ou que très-rarement, des choses sacrées et des cérémonies de l’Église.

 

Si cela est vrai des cérémonies de tous les partis.

 

XVI. Voilà qui est bon, diront ceux de l’Église Romaine, pour les Cérémonies des Catholiques ; mais à ce compte-là, celles des Protestants ne pourront passer pour valables. Pourquoi non ? Sans dire que les bonnes âmes d’entr’eux s’en servent en conformité (le plus qu’ils peuvent) avec l’intention et l’Institution de Jésus Christ, autant que s’étend la mesure de leur lumière ; quand même, à prendre les choses au pire, elles ne seraient que d’invention d’homme, si néanmoins elles sont établies pour élever l’âme à Dieu, il paraît, par les choses que l’on a démontrées ailleurs 5 touchant les cérémonies, que Dieu les approuve, et qu’il en bénit et en rend salutaire le bon usage. On remettra ici sans doute sur le tapis l’affaire du Schisme, et l’on dira que Dieu, n’approuvant pas un Schisme, ne peut en approuver ni en autoriser les cérémonies, ni tout ce qui s’en ensuit.

 

L’invalidité d’un schisme n’empêche pas le bon usage de ses cérémonies.

 

XVII. Les hommes sont si grossiers et si charnels en traitant des affaires de Religion que c’est grande pitié. Ils ne regardent et ne considèrent pas le Schisme et la séparation que font leurs âmes d’avec Dieu, d’avec son Amour, d’avec sa sainte, ses vertus, sa charité, parce qu’ils ont la plupart les yeux de l’esprit fermés, et ils ne considèrent avec les yeux du corps que le Schisme ou la séparation qu’on a faite en se retirant d’eux extérieurement, sans avoir égard si ces personnes ainsi séparées cherchent néanmoins de s’unir à Dieu, et sans considérer qu’elles s’en peuvent effectivement approcher, quoique séparées extérieurement de leurs premiers partis. C’est pourtant là qu’il faudrait regarder, car Dieu y regarde, quand même la cause de la réparation extérieure aurait été invalide. Voici un cas semblable qui doit mettre la chose hors de difficulté.

 

Dieu peut ne pas approuver les principes d’un schisme et en avouer les règlements suivants. Exemple.

 

XVIII. Lorsque Salomon vivait saintement devant Dieu, le Royaume d’Israël se trouvait et se conservait sous sa direction dans une florissante unanimité ; mais dès qu’il se corrompit, lui et son successeur, et qu’oubliant Dieu ils se rendirent sévères et formidables au peuple, il se fit alors un Schisme grand et funeste, où nous avons trois ou quatre choses à remarquer : la première, que ce Schisme se fit de la part du peuple par une sédition la plus insoutenable et la plus criminelle qui fut jamais, car ils allèrent jusqu’à massacrer cruellement le député du Roi ; la seconde, que cependant Dieu, sans approuver toutes leurs manières, consentait à la chose même et l’approuvait par un de ses Ss. Prophètes ; la troisième, que néanmoins il désapprouvait la cause qui l’obligeait, pour ainsi dire, à permettre ce Schisme, laquelle était la corruption et du Roi et du peuple, laquelle Dieu regardait avec un œil de colère : Je t’ai donné un Roi en ma colère, dit-il à ce sujet, et je te l’ôterai en ma fureur (Osée 13, v. 11) ; enfin la dernière est que nonobstant tout cela, le Schisme étant fait, les Israélites étaient obligés en conscience de rendre à leur Roi tous les devoirs que de fidèles sujets doivent à leur Prince, et qu’ils le devaient considérer comme établi de Dieu sur eux, et ses lois (à la réserve de celles qui étaient impies) comme étant autorisées de Dieu ; si bien que quiconque s’y soumettait par conscience était agréable à Dieu, et quiconque les eût méprisées et transgressées aurait péché contre Dieu.

C’est ainsi qu’après que le Christianisme et ses Conducteurs se furent relâchés de leur première sainteté, et que ceux-ci se furent rendus, comme chacun sait, sévères et insupportables au peuple par leur mauvaise conduite, Dieu permit que se fit le Schisme que l’on sait. Supposons, sans choquer personne, que ce Schisme se soit fait le plus injustement du monde, et que Dieu n’en ait pas approuvé les voies ni les manières, mais qu’il ne l’ait permis qu’avec un œil de colère, et qu’il ait dessein, lorsque la mesure des péchés sera comble, de le faire cesser en sa fureur ; néanmoins, la chose étant faite, et devant durer aussi longtemps qu’il plaira à Dieu d’attendre que ceux qui y sont retournent à son Amour et à son union par les bons moyens qui leur sont administrés par leurs Conducteurs ; il est certain que Dieu, qui est un Dieu d’ordre, et non pas de confusion, ratifie et approuve cela pendant ce temps d’attente, et que quiconque se sert en humilité de cœur de ces moyens-là, et comme en se soumettant à Dieu et en le cherchant, lui plaît et lui devient agréable ; au lieu qu’au contraire, quiconque d’entr’eux voudrait ne plus s’y ranger par un esprit d’orgueil, de mépris, de rébellion contre ses Supérieurs et de libertinage pécherait contre Dieu. Je ne demande qu’un peu d’impartialité et de raison dans un Lecteur pour être convaincu de ces vérités.

Considérons maintenant comment dans toutes sortes de partis l’on peut faire un usage très-bon et très-salutaires des manières, quoique différentes, dont on y célèbre l’Eucharistie.

 

 

 

 

ARTICLE III.

 

Défense des bons sur l’Eucharistie et de leurs différentes Pratiques en tous Partis. De la présence réelle et de son efficace. De la Transsubstantiation. De l’Adoration. Difficulté touchant la tolérance et la dissension des bons.

 

Personnes de différents caractères. Quelles sont celles de qui et à qui l’on entend parler.

 

I. COMME je prévois que ceci sera sujet à la conteste de quelques-uns, je fais précéder quelques remarques nécessaires sur les différents états qu’il y a dans chaque parti.

Premièrement, il y a dans chaque parti des méchants et des enfants de Babylone, et cela en grand nombre ; des personnes qui n’ont point le cœur humble, qui n’aspirent point à Dieu ni à la paix, et qui ne savent ce que c’est que de se haïr eux-mêmes ; mais qui au contraire ont le cœur fier et superbe, plein d’amour propre, et porté à mépriser tous les autres hommes. Ceux-là sont ordinairement fort inclinés à la calomnie et à la persécution de tous ceux qui ne sont point de leur parti ; et ils les haïssent mortellement, au lieu de les aimer avec compassion.

Il y a, en second lieu, des gens de bien et de bonne volonté, mais qui, ayant encore beaucoup de ténèbres et de passions immortifiées, se laissent facilement émouvoir par les tentations du Diable, et par les méchants, à outrer, à condamner, à damner absolument, à haïr même et à persécuter tout ce qui n’est pas de leur parti. C’est un Zèle aveugle, fort dangereux et fort pernicieux à quiconque s’en laisse conduire. Il n’y a rien à démêler ni à expliquer avec ces deux sortes de gens, mais bien à les éviter le plus qu’on peut.

Mais il y en a aussi qui ont le cœur juste, droit, impartial, et en quelque sorte éclairé, tel qu’était, par exemple, entre les Catholiques Romains, le grand Érasme du siècle passé ; et entre les Protestants, un assez bon nombre dans ces Provinces. Il y a même encore, ou du moins il y a eu autrefois, en tout parti, des âmes éclairées, saintes, et véritablement unies à Dieu. Ces deux sortes de personnes, et principalement ces dernières, ne sont point inclinées ni à la haine, ni à la moquerie, ni à la contrainte, ni à la persécution de ceux qui ne sont pas point de leur parti ; au contraire, elles ne désapprouvent pas seulement ces moyens, mais elles sont même touchées d’amour et de grande compassion pour ceux qu’elles supposent dans des Schismes et dans des erreurs dangereuses. De là vient qu’elles gémissent devant Dieu pour eux, qu’elles offrent à Dieu des prières ardentes pour leur conversion et leur salut, et que si l’occasion s’en présentait, elles ne leur feraient que toute sorte de bien et jamais aucun mal. L’on voit cela dans cette sainte et admirable créature, Ste Thérèse, qui en même temps qu’elle parle des Luthériens comme de misérables hérétiques, prie pour eux avec tant de charité. Il est vrai qu’elle suppose qu’ils étaient tous sans exception dans un mauvais état. Je dirai tantôt comment ces sortes de méprises (supposé qu’il y en ait, comme en effet il peut y en avoir) peuvent se trouver dans les âmes les plus saintes sans rien déroger à la sainteté de leur état.

C’est de ces dernières personnes, c’est-à-dire, sinon des saintes, du moins de celles qui sont droites et aspirantes à la véritable sainteté, que je prétends parler en fait de Communion et de participation à l’Eucharistie, sans me soucier des méchants ni de ce qu’ils y prennent ou qu’ils n’y prennent pas, assuré qu’après tout ils n’en retirent que malédiction.

C’est encore à ces mêmes personnes que je prétends parler, parce que celles d’autres dispositions ne sont pas capables de profiter de la vérité impartiale. Néanmoins, en faveur de ceux dont les âmes bonnes d’ailleurs dans le fond se laissent préoccuper, et souvent emporter par des préjugés leurs ténèbres ne leur permettent pas de discerner la vérité solide d’avec l’apparence, je préviendrai quelques difficultés qui les empêcheraient de comprendre ce que l’on veut dire touchant le bon et le légitime usage que peuvent faire de l’Eucharistie toutes sortes de Chrétiens en divers partis, Romains, Reformés, Luthériens, chacun demeurant dans les cérémonies et dans les sentiments différents où ils sont sur ce sujet.

 

Les sentiments des partis différents ne sont ni si incompatibles, ni si éloignés que l’on pense.

 

II. On me dira d’abord que leurs sentiments sont trop opposés les uns aux autres pour pouvoir tous être agréables à Dieu, ou même tous véritables, ainsi que je prétends le montrer. Car, dira-t-on, il s’agit d’affaires et capitales et contraires les unes aux autres. Il s’agit de savoir si dans la Cérémonie qu’on pratique Jésus Christ y est réellement ou corporellement présent quant à la nature humaine, ou bien s’il n’y est pas ? S’il n’y a que du pain et du vin, ou si, avec le pain et le vin, il y a le Corps et le Sang de J. Christ, ou enfin, si la substance du pain et du vin n’y est plus, mais qu’elle soit changée au Corps et au Sang de Jésus Christ ? Et là-dessus encore, il s’agit d’adorer J. Christ, ou, en cas qu’il n’y soit pas, d’adorer du pain et du vin. Ne voilà pas des Articles de la dernière importance, et qui, étant néanmoins contradictoires les uns aux autres, ne peuvent être ni tous véritables, ni tous ratifiés ou approuvés de Dieu ? Et cela étant, n’y va-t-il pas du salut de ne pas regarder indifféremment tous les partis et toutes leurs pratiques, et d’être seulement du bon côté ?

Je réponds que toutes les difficultés que les hommes trouvent là-dedans ne sont que de misérables vétilles suscitées par des esprits contentieux, et qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.

Il n’est pas vrai que les hommes soient si éloignés là-dessus que les Controversistes le veulent faire accroire. Le plus grand point de différence est celui de la réalité ou de la présence corporelle de Jésus Christ dans le Sacrement. Les Reformés ne l’admettent point, et l’on en fait (il est vrai) un des principaux sujets d’éloignement où ils sont sur cette matière d’avec les Catholiques. Cependant, ils reconnaissent eux-mêmes, lorsque l’on considère les choses hors de la chaleur des disputes, qu’il n’y a rien de mauvais dans ce sentiment-là ou, du moins, rien qui doive empêcher l’union et la charité fraternelle ; car ils offrent leur Communion aux Luthériens, et les reconnaissent pour frères, quoiqu’ils soient tous dans cette pensée-là. Il est vrai que l’on allègue que les Luthériens n’adorent pas le Sacrement, ou Jésus Christ dans le Sacrement, comme le font ceux de l’Église Romaine, et que c’est cela qui fait, à ce qu’on prétend, le point essentiel et le sujet important de la division où l’on est sur cette matière. Pour moi, je suis trop ouvert pour dissimuler que jamais je n’ai pu rien comprendre dans cette manière d’agir, et qu’il me semble qu’il faudrait plutôt blâmer les Luthériens de ce qu’ils n’adorent pas le Sacrement en croyant (comme ils font) que Jésus Christ y est présent, que non pas les Catholiques Romains de l’adorer en croyant la même présence. Ils font ce qu’ils doivent en y adorant J. C. lorsqu’ils l’y croient présent 6, et les Luthériens commettent à tout le moins une espèce d’indécence et d’incivilité si, croyant cette présence et adorant dans leurs cœurs la Divinité du Sauveur, ils ne rendent pas extérieurement à son humanité présente toute l’adoration qu’elle mérite. Néanmoins, comme Jésus Christ regarde au cœur lorsqu’il s’y voit adoré intérieurement, ce lui est peu de chose, ou rien du tout, s’il n’en voit pas les marques extérieures par rapport à un certain lieu particulier, pourvu que le cœur soit bon.

 

Principe de la vérité et validité des sentiments différents des bons de divers partis.

 

III. Le grand principe qui nous doit faire reconnaître comment Dieu approuve et réalise différemment ce que pratiquent ici des personnes de partis et de sentiments différents est la FOI sincère et non feinte que les bonnes âmes ont en Dieu. Ce n’est pas sans sujet que l’on requiert l’intention lorsque l’on célèbre les Sacrements. Il me semble que cela doit s’entendre de la Foi, et qu’on ne doit pas borner cette intention à la foi de celui qui administre, mais l’étendre à la foi de ceux à qui ou devant qui l’on administre les choses saintes, quand même celui qui les administre serait un méchant, ou un homme sans foi et sans bonne intention. Dieu ne laisse point, en ce cas, la Foi des assistants infructueuse et sans effet et réalité lorsqu’elle est sincère et sans feinte.

 

Validité et application de ce principe à tous les partis.

 

IV. La Foi est un principe tout puissant à quoi Dieu s’est obligé de se conformer et de faire agir selon elle et ses différents degrés sa Puissance divine et sa Charité. Par elle, toutes choses sont possibles au croyant (Marc 9, v. 23), jusqu’à transporter des montagnes (Marc 11, v. 23, 24), dit Jésus Christ même. Tout ce qu’on désire en foi avec confiance en Dieu, surtout lorsque l’on affermit son désir et sa foi par la considération de ses paroles, de ses promesses, de sa Toute-puissance et de sa Charité, tout cela, dis-je, sera fait ; et Dieu le ratifie à proportion de la diversité et des degrés de la Foi que chacun a. Ainsi, lorsqu’une âme pieuse d’entre les Catholiques Romains abandonne sa foi à la Toute-puissance de Dieu dans la confiance de la présence corporelle de son Humanité, la sincérité et la grandeur de sa Foi lui fait venir réellement la substance du Corps du Seigneur, et détermine Dieu et sa Toute-puissance à réaliser ce que la Foi embrasse. Il en faut dire de même d’un Protestant du parti de Luther, qui sera persuadé que Jésus Christ est dans le pain et dans le vin quant à son corps et à son fang, et qu’il l’y reçoit réellement. La naïveté de son cœur et la force de sa foi opéreront cela par la même Puissance de Dieu, jointe et coopérante avec la Foi. Que si une âme pieuse et qui craigne Dieu d’entre les Protestants Reformés va à la Communion avec la croyance que le Corps de Jésus Christ n’y soit pas, mais que, le considérant comme au Ciel, elle implore le fruit de ses Mérites, les lumières, les bons mouvements, et les grâces de son bon Esprit, avec un dessein sincère de suivre ses inspirations, il ne faut pas douter qu’elle ne soit agréable à Dieu, et qu’en ratification de sa foi Dieu ne lui communique ses grâces spirituelles, qui lui seront salutaires nonobstant l’absence matérielle du Corps du Seigneur. Nous voyons donc comment les gens de bien, en quelque parti qu’ils soient, ont raison dans la Foi et dans l’Amour de Dieu où ils se trouvent différemment, chacun selon sa mesure, et que Dieu leur dit à tous : Qu’il vous soit fait selon votre foi (Matth. 9, v. 29).

 

Cela devrait être indisputable.

 

V. Je ne doute point que ceci ne paraisse d’abord et fort nouveau et fort étrange à plusieurs. Mais puisque chacun croit que sa pensée et sa croyance est véritable et ancienne, et que je fais voir qu’elles sont toutes véritables par rapport à toutes les bonnes âmes qui sont dans la charité et dans la Foi, il faut donc que tous reconnaissent que je dis des vérités anciennes ; et qu’il n’y a rien de nouveau que la paix et l’accord, qui est aussi une vertu fort ancienne entre les bons. Y a-t-il vérité plus ancienne que de dire que la Foi est toute puissante ou que tout est possible au croyant ? Que divers degrés de foi sont accomplis ou réalisés en différentes manières, et qu’une de ces manières ne contredit pas à l’autre en de différents sujets ? Pour moi, je ne vois rien de plus évident ni de plus certain que cela.

 

Que cela n’est contraire ni à la volonté ni à la puissance de Dieu, ni à l’unité de la Foi.

 

VI. Voudrait-on dire que Dieu n’aurait pas eu la volonté ou la puissance de ratifier ainsi la Foi ? Ou bien qu’il serait impossible que de véritables gens de bien fussent ainsi différents dans la Foi, laquelle néanmoins est une, dit S. Paul ?

Je répondrais à la première de ces difficultés que quand Dieu n’aurait pas eu antérieurement la volonté de ratifier ces choses, la foi la lui ferait venir ; car Dieu a donné ce pouvoir à la Foi de le porter à vouloir ce que la Foi veut.

Je ne crois pas avoir besoin de répondre à la seconde, et j’estime que personne ne sera si téméraire que de vouloir borner par son petit esprit malade la Toute-puissance de Dieu.

Et pour la troisième, je dis qu’il est bien vrai que la Foi est une par rapport à l’unité de son Objet, qui est Dieu le Père, le Fils et le S. Esprit, un seul et même Dieu ; mais il y a dans elle de la différence, non seulement quant à ses degrés, mais aussi par rapport aux différents états des croyants et aux différentes opérations de Dieu.

 

Preuve et exemples de ce dernier cas.

 

VII. Nous voyons dans l’Évangile que la même foi qui obtenait aux malades la guérison de leurs âmes et de leurs corps se trouvait différente en différentes personnes. Il y en avait qui, pour obtenir leur guérison, avaient la foi qu’elles devaient s’exposer à la vue et à la présence corporelle de Jésus Christ, comme le lépreux et le paralytique qui se fit descendre par le toit. D’autres croyaient fermement que sans que J. Christ les vît, pourvu seulement qu’ils le touchassent, lui ou ses vêtements, et en cachette, cela leur suffisait, ainsi qu’il arriva à la femme affligée d’une perte de sang. Enfin, il y en a dont la foi se contente de la volonté, de la parole, et de la Toute-puissance du Sauveur, sans regarder à sa présence corporelle, et même en ne l’admettant pas lorsqu’il semble que Jésus Christ la leur offrait. Et telle fut la Foi du célèbre Centenier (Matth. 8, v. 6, etc.), à qui le Seigneur, ayant fait dire touchant son malade : j’irai et le guérirai, il lui fit répondre : Seigneur, je ne suis per digne que tu entres sous mon toit ; dis seulement la parole, et mon serviteur sera guéri. Sur quoi Jésus Christ, loin de se fâcher de ce qu’on voulait se passer de sa présence corporelle, ne pût s’empêcher de faire avec étonnement l’éloge de cette foi admirable : Je vous dit qu’en Israël même je n’ai point trouvé de si grande foi. Et l’on voit dans l’Évangile que tous ces divers degrés et toutes ces différentes manières de foi étaient agréables à Jésus Christ, et qu’il les ratifiait toutes en disant à chacun : Prenez courage. Qu’il vous soit fait selon votre foi. Votre foi vous sauve. Allez en paix.

 

Application à notre sujet.

 

Et qui peut douter qu’il n’y ait eu et qu’il ne puisse encore y avoir quelques bonnes âmes dont la foi corresponde à ces différents états ? Que les unes, se persuadant que l’absence du Corps de Jésus Christ est utile pour disposer les cœurs à rechercher son Esprit, selon cette parole : Il vous est expédient que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra point (Jean 16, v. 7), se contentent d’aspirer en foi à son Esprit, et que cela ne leur tourne à profit salutaire ? Pourquoi cela déplairait-il à Dieu ? Quel mal feraient-elles en cela, y procédant en sincérité de cœur selon la mesure qu’elles ont ? Et d’autre côté, peut-on douter qu’il n’y ait d’autres âmes pieuses qui pensent que la présence réelle, d’une manière imperceptible et qui donne lieu à exercer la foi, non seulement n’est pas à obstacle à la recherche de son Esprit, mais que c’est un puissant moyen de le rechercher, de l’aimer, et de s’avancer dans la sainteté et dans la spiritualité par mille considérations pieuses et par mille mouvements d’amour qui naissent de la pensée de cette présence ? Quiconque en doutera n’a qu’à jeter les yeux sur le quatrième livre de Kempis 7, sur les vies de Ste Thérèse, de Ste Caterine de Gênes, et semblables ; sur les Institutions de Tauler, sur le Chrétien Intérieur de Mr de Bernières, et sur une infinité d’autres l’on ne pourrait méconnaitre le doigt et l’Esprit de Dieu sans être abandonné à un sens réprouvé. Pour moi, je ne puis que je n’en sois convaincu autant que de quoi que ce soit ; et je ne puis douter de toutes les merveilles, ni de toutes les choses miraculeuses que ces saintes âmes-là rapportent à ce sujet ; car des personnes si saintes et de si insignes amis de Dieu ne pouvaient être dans l’élément du mensonge. Et je m’étonne extrêmement de l’aveuglement de ceux qui ne remarquent pas cela, ou plutôt qui ne le touchent pas au doigt.

Peut-être qu’il ne déplaira pas à quelques bonnes âmes, qui ne sont pas encore sans scrupules sur ces matières, que je m’explique sur celles qui donnent le plus de peine à ceux qui veulent entrer dans leur détail, c’est-à-dire sur les manières de la présence réelle, sur son utilité et efficace, et sur l’adoration. J’en vais dire assez, ce me semble, pour mettre là-dessus en une tranquillité solide les gens de bien qui aiment la paix.

 

De la présence réelle.

 

VIII. Quant à la présence réelle, j’ai déjà dit qu’on ne doit point nier qu’elle ne soit possible à Dieu, qui dans sa Toute-puissance a des moyens infinis d’exécuter ce que l’esprit humain ne pourrait concevoir. Mais je dis, de plus, que l’on ne manque pas ici de concevoir plusieurs manières générales de la possibilité de cette chose.

Un corps glorifié, comme celui du Sauveur, peut faire émaner de soi autant de divine matière qu’il lui plaît, et il lui plaît. Car, outre que la nature (selon les principes que l’on a prouvés ailleurs 8) est reproductive d’elle-même à l’infini, personne n’ignore qu’il ne transpire continuellement de nos corps, quelque stériles et lourds qu’ils soient à présent, une infinité d’esprits et de matière la plus subtile, et même la meilleure et la plus élaborée. Or il n’y a point d’impossibilité que cela ne s’effectue dans la célébration de l’Eucharistie ; et tout le monde le peut clairement comprendre.

 

De la Transsubstantiation. Qu’il y a là-dessus beaucoup de recherches inutiles.

 

IX. L’on me dira que cela ne sert tout au plus qu’à expliquer cette manière de la présence réelle qu’on appelle Consubstantiation mais non pas celle qu’on appelle Transsubstantiation. Réponse. Je n’ai garde de prétendre qu’on se doive mettre en peine d’une infinité de vétilles et de creuses pensées que quantité de Docteurs particuliers et de disputeurs du siècle (gens pour la plupart plongés dans les ténèbres de l’esprit) ont débitées sur cette matière, comme s’il est vrai que le Corps de J. C. soit présent quant à sa grandeur naturelle, et cela dans un seul point, et une infinité d’autres questions qui ne méritent ni qu’on y pense, ni qu’on les décide. Je suis assuré que les vrais dévots ne songent pas à ces formalités-là dans leurs pieux exercices et leurs saintes élévations à Dieu. Peut-être que ceux des bons qui ont pu dire que Jésus Chriil tout entier, ou quant à son tout, était présent sous chaque partie du Sacrement, l’ont entendu du tout de l’efficace, et qu’ils ont voulu dire qu’une petite partie du Corps ou du Sang de Jésus Christ jointe à la grâce possède et contient l’efficace du tout (l’on dira tantôt ce qu’est cette efficace). Les pointilleux peuvent avoir travaillé là dessus à leur ordinaire ; mais cela ne mérite pas que les bons s’en mettent en peine ; ils peuvent même, pour avoir la paix, si des Docteurs opiniâtres et importuns les pressaient sur leurs fictions particulières, faire semblant d’admettre toutes leurs imaginations, comme on fait celles des hypocondriaques, aux pensées desquels on ne contredit pas pour avoir la paix et pour les grir. Que ne doit-on pas faire par condescendance à l’esprit malade de l’homme corrompu pour le tenir ou le conduire à la charité et à la paix, qui sont le remède et l’élément qui doivent le guérir ? Le meilleur pour les simples est de ne pas vouloir entrer dans cent sortes de particularités de cette nature, de n’y pas penser, ou d’y donner et de les laisser passer à la bonne foi et sans y rien comprendre. Ce ne sont que des formalités aussi peu nécessaires que de savoir toutes les manières et les voies particulières par lesquelles s’est faite l’incarnation dans le sein de la Vierge ; ou comment se feront toutes les circonstances de la Résurrection ou du Jugement dernier.

 

Explication de la Transsubstantiation.

 

X. Laissant donc les brouilleries particulières des personnes privées, ne considérons que ce qu’on peut penser de la Doctrine commune de la Transsubstantiation. Ceux qui l’ont voulu expliquer par les principes d’Aristote ou de Descartes n’ont absolument rien fait qui vaille. On sait quelles contradictions l’on reproche aux premiers ; mais il faut avouer que jamais il n’y eut rien de plus contraire à cela que le Cartésianisme. Cela a été hautement et universellement reproché à tous les Cartésiens de la Communion Romaine ; et ils n’ont pu tenter de s’en laver qu’en se rendant ridicules ou en niant des conséquences aussi clairement déduites de leurs principes que le sont les conclusions d’une démonstration Mathématique. Et, de fait, ces deux sortes de Philosophes ayant de faux principes, on n’avait garde de réussir en voulant expliquer par ce qu’il y a de vrai dans la Transsubstantiation que Dieu opère par sa volonté puissante et par la Foi de ceux qui la croient. Mais avec des principes plus solides, l’on peut facilement comprendre comment, dans l’Eucharistie, toute la substance du pain et celle du vin peut être changée au Corps et au Sang du Seigneur, de telle sorte qu’il ne reste plus que les accidents des choses élémentaires.

 

Ce que c’est que substance et qu’accident.

 

Il faut, pour ce sujet, sans se brouiller la cervelle avec les notions de substance et d’accidents d’Aristote et de Descartes, avoir égard au sens le plus ordinaire, le plus commun, et le plus connu aux plus simples du peuple. L’on sait qu’il n’y a rien de plus ordinaire que d’appeler la Substance d’une chose ce qu’il y a en elle de sustentatif, de nourrissant, de solide, qui est une certaine essence subtile qui se sépare soit par la digestion naturelle, soit par l’art, du reste de la masse ; et que ce reste n’est proprement qu’une écorce, une chose accessoire et accidentelle (accidens praedicabile si l’on aime mieux le jargon de l’École) par rapport à cette substance ou à cette essence qui nourrit le corps. Et cela est fondé dans la véritable nature ; car avant le péché la substance du pain, du vin, et de toute autre nourriture n’était que pure essence, pour ainsi dire, sans qu’il y eût rien de cette pre grossière, de cette terre morte et stérile que l’on sépare maintenant dans la concoction et digestion d’avec la substance nourrissante. Mais le péché pervertissant toute la Nature et l’investissant de corruption 9, il a revêtu la substance de la nourriture, aussi bien que celle de nos corps et de toutes les choses de la nature, d’une écorce de matière corrompue, grossière, stérile et opaque, qui nous cache cette substance des choses, dont elle n’est que l’extérieur, le véhicule, et une espèce de vêtement qui lui est entièrement accidentel.

XI. Cela étant, il n’y a rien de plus facile à comprendre que la réalité du changement de la substance du pain et du vin, pendant que toutes les apparences, ou tous les accidents, demeurent de même qu’auparavant. Si la substance de la nourriture que nous prenons se change en notre propre substance, par la conformation qu’en fait une partie du sang, ou des esprits, ou de la matière de notre corps, avec quoi elle est mêlée, à beaucoup plus forte raison quelques émanations sorties du Corps de J. C., ou la seule force de sa volonté, pourront-elles, comme une teinture sacrée et toute-puissante, changer la substance du pain et du vin en la substance de son Corps et de son Sang. Cependant, puisqu’il n’y aura que la seule substance du pain et du vin qui en sera changée, toute la matière crasse et corruptible qui lui est annexée, et qui ne lui est qu’accident et qu’écorce purement accessoire, demeurera donc toujours la même. Et comme nos corps et nos sens, devenus grossiers par le péché, ne sont mus que par cette matière grossière et accessoire qui a couvert la substance des choses, et qu’ils ne peuvent être mus par l’essence subtile et incorruptible qui y est renfermée et cachée, il s’ensuit manifestement que les sens ne doivent nullement s’apercevoir de la présence du Corps et du Sang du Seigneur, et qu’ils ne doivent voir, sentir et goûter que ce que nous fait sentir la matière grossière et accessoire qui cache l’essence imperceptible et nourrissante du pain et du vin.

 

Que cela peut et doit satisfaire les bons sur toutes sortes de difficultés.

 

XII. On peut, si je ne me trompe, expliquer et soudre par cette voie toutes les difficultés imaginables sur la matière de la Transsubstantiation, et sur tous les évènements fâcheux qu’on a souvent objectés pour l’impugner et la réduire ad absurdum. Tout ce qui peut arriver d’indigne à l’Eucharistie ne touche que ce qu’il y a d’accidentel dans le pain et dans le vin, que cette matière grossière, accessoire, corruptible, séparable, qui n’est nullement essentielle à la substance du pain et du vin, et beaucoup moins encore au Corps et au Sang du Seigneur, qui sont une matière invisible, très-subtile, incorruptible, incontaminable, et que le Seigneur peut, s’il lui plait, extraire et retirer en un moment du reste de cette matière accessoire si on la mettait dans un lieu ou dans un état le Seigneur ne voulût pas que fût son corps, sans que cependant cette soustraction causât un changement visible dans la matière accidentelle du pain et du vin ; de la même manière qu’à la mort l’âme et le plus substantiel du corps se séparent du cadavre sans qu’il paraisse que rien s’en soit retiré, ni qu’il soit diminué 10.

Au moins, voilà mes pensées sur la Transsubstantiation. Je ne sais si elles seront conformes à celles que des personnes illuminées de Dieu pourront avoir eues sur ce sujet. Je m’imagine même que comme les âmes unies à Dieu ne se mettent pas en peine de ces sortes de recherches du comment et des voies particulières, aussi ne leur en aura-t-il été rien révélé ; au lieu que quant à la chose même, je puis assurer que mon cœur, qui par la grâce de Dieu n’est pas tout-à-fait aveugle, a aperçu et reconnu indubitablement dans plusieurs des ouvrages des Saints la voix de Jésus Christ qui les a assurés de la vérité de cette Transsubstantiation. Et c’est ce qui m’a fait cesser de la tenir pour une fiction à l’égard de ceux qui en ont la foi, et qui m’a fait rechercher la manière de la comprendre et de l’expliquer que je viens de dire, et que je ne refuse point de déclarer sous espérance que cela pourra donner sujet de tranquillité à quelques bonnes âmes scrupuleuses qui sont de cette communion-là, et que ceux qui n’en sont pas pourront en prendre occasion de ne pas condamner hautement toutes les choses qu’ils n’ont pas comprises et qu’ils ne pratiquent pas.

Si les hommes étaient sages, ils diraient à l’imitation du Prophète, Que tous esprits, toutes intelligences, toutes sortes de sentiments, toutes sortes de pratiques, de moyens, de cultes, louent le Seigneur, et que tous hommes le louent aussi, chacun selon la mesure de sa pensée et de son intelligence ; car Dieu n’en demande pas davantage avec l’amour du prochain, comme il le montre lorsqu’il dit que chacun doit aimer le Seigneur de toute son intelligence et de toute sa pensée (aussi avant que ses lumières vont) et son prochain comme soi-même.

Venons à l’efficace de la présence réelle. Voici ce qu’on en peut penser raisonnablement.

XIII. Personne n’ignore que notre corps ne puisse beaucoup sur notre âme par la raison de son union avec elle ; l’on n’ignore pas aussi que ce qui entre dans notre corps et qui se mêle avec notre sang et nos esprits ne puisse faire de merveilleux changements à notre âme ; par exemple, si l’on venait à incorporer quelque matière de mauvaise disposition, comme sont les poisons, ou quelque autre chose de nuisible, l’âme pourrait de là se sentir disposée à la tristesse, à la colère, à la luxure, à la folie, et à mille extravagances et irrégularités ; au contraire, il y a d’autres choses qui peuvent la disposer à la joie, à la douceur, à la tempérance, à l’égalité, et à la sagesse, et éteindre dans elle les pensées de luxure et de plusieurs autres passions déréglées. Si de simples herbages, ou quelques extraits des choses qui participent à la corruption qui nous environne, peuvent cela dans nous lorsque nous les incorporons, que ne pourront pas faire les émanations du sacré Corps du Fils de Dieu dans nos corps s’ils viennent à y participer ? Il n’y a point de doute qu’elles n’en modèrent les mouvements déréglés et les pentes vicieuses, et qu’elles ne donnent à l’âme des pensées divines, pures, chastes, modérées, qui l’incitent aux vertus, l’éloignent des vices, et la portent à la pureté et de l’esprit et du corps.

Cela étant sans contredit, je ne doute point que Jésus Christ ne répande des émanations de son divin Corps dans les corps de tous ses vrais enfants, sans en excepter aucun, et même sans attendre qu’ils aillent participer à la cérémonie Sacramentelle. Il les leur communique lorsqu’il lui plaît, à mesure de l’amour qu’ils lui portent, sans qu’ils sachent eux-mêmes la manière dont il opère dans eux. Ceux qui ne croient pas que par l’usage de la Cène Jésus Christ se communique ainsi à eux ne laissent pas néanmoins (s’ils sont craignant Dieu) de les recevoir, soit par le même moyen, soit par une infinité d’autres ; puisqu’il est très-facile au Fils de Dieu d’insinuer les sacrées émanations de son Corps dans les corps de ses enfants comme il lui plaît ; et ceux qui ont le désir et la foi d’y participer par le moyen du pain et du vin de la Sainte Cène les reçoivent aussi d’une manière plus particulière par ce moyen-là, selon la grandeur et la fermeté de leur Foi, et de leur Amour envers Jésus Christ.

 

De l’adoration de Jésus Christ supposé présent dans l’Eucharistie.

 

XIV. Quant à l’Adoration, il y en a de deux sortes, l’une regarde la Divinité, et l’autre l’Humanité. On doit, sans doute, adorer Jésus Christ comme Dieu éternel, soit qu’on suppose que son corps est présent où l’on est, soit qu’on ne le suppose pas ; c’est-à-dire qu’on doit le reconnaître pour l’Être Souverain, Auteur de tous biens, auquel on s’abandonne, et dans lequel on met sa Foi, son Amour et son Espérance. C’est là l’Adoration de la Divinité. Celle qui regarde l’Humanité est de la reconnaître avec amour, respect et estime infinie pour Trône et organe de la Divinité ; et qu’en considération que la Divinité en est inséparable et ne fait avec elle qu’une Personne, l’on rende au total conjointement ce qu’on rend à Dieu. Or sans doute que si l’Humanité de Jésus Christ est présente, on doit aussi l’adorer de l’adoration qui lui convient ; vu qu’effectivement elle est adorable en ce sens-là. Et puisque la Divinité est jointe très-étroitement et d’une manière personnelle où l’Humanité se trouve, il s’ensuit qu’on doit adorer Jésus Christ souverainement où son Humanité est ; c’est-à-dire qu’on doit adorer l’Humanité elle est, et la Divinité comme étant unie personnellement à cette Humanité, et le total comme étant le Dieu éternel uni à la nature humaine. Et je ne puis comprendre comment les Luthériens, qui croient que le Corps de Jésus Christ est dans le Sacrement, s’abstiennent de l’y adorer. C’est, encore un coup, une réserve fort mal entendue, de quoi néanmoins Jésus Christ ne se met pas beaucoup en peine. Car Dieu ne regarde pas à l’apparence, mais il a égard au cœur. Dire qu’on ne l’y adore pas parce qu’il y est caché sous le pain, et qu’on craindrait d’adorer le pain, est comme qui aurait dit qu’il ne fallait pas adorer Jésus Christ sur la terre lorsqu’il était enveloppé de ses habits ou qu’il avait la tête détournée, de peur qu’on n’adorât ses vêtements ou ses cheveux. Dire encore que Dieu ne doit pas être adoré partout il est, puisqu’il est même dans les arbres et dans les autres corps naturels, est une grande méprise. Dieu n’est pas, quant à son essence, et encore moins d’une manière très-étroite et personnelle, dans les corps de la nature, comme il est uni à l’âme et au corps de Jésus Christ qu’on suppose présents. Les savants ont eu de côté et d’autre des idées et des raisonnements si absurdes touchant ces matières, qu’ils ne valent pas la peine qu’on s’en informe plus particulièrement.

 

Si le Corps de Jésus Christ étant absent, ce ne serait pas une idolâtrie de l’adorer le croyant présent ?

 

X. Je dirai encore un mot sur la supposition si, en cas que le Corps de Jésus Christ ne fût pas présent dans le sacrement, une personne sincère qui l’y adorerait en croyant de bonne foi qu’il y fût commettrait idolâtrie ? Vous diriez qu’on ne sache pas en quoi consiste l’idolâtrie, pour faire des difficultés de cette nature. L’Idolâtrie consiste essentiellement en ce que l’âme occupe ses facultés divines, qui sont faites pour Dieu, à des choses qui ne sont pas Dieu. Lorsque le désir, que l’intellect et l’esprit, que l’acquiescence de l’âme, que sa joie, son estime, son amour, se portent, se donnent, se plaisent, se terminent à des créatures et à des choses de créatures ; lorsque chacun se désire, se cherche, se considère, s’estime, s’aime soi-même, il est idolâtre et de cela et de soi ; il en est de même lorsqu’on est ainsi disposé à l’égard des autres choses, que ce soient des hommes, de l’argent, des viandes, des plaisirs, des honneurs, des timents, des ornements, des marmousets, des états, tout est idole et idolâtrie devant Dieu. N’importe qu’on ne se prosterne pas devant ces objets-là ; le prosternement n’est qu’un pur accessoire, qui ne fait pas l’idolâtrie, qu’on peut faire devant mille choses sans les idolâtrer, et sans lequel se peuvent commettre toutes sortes d’idolâtries. Car l’idolâtrie, aussi bien que l’adoration véritable, est un ouvrage du cœur et réside dans le cœur ; les dehors n’en sont que des fignes très-équivoques, qui se peuvent faire, omettre, varier en cent façons, sans aucun crime lorsque le cœur adhère à Dieu ; et sans aucune vertu lorsque le cœur est éloigné de Dieu. Tels fléchissent tous les jours les genoux en pensant spéculativement à Dieu qui n’ont jamais fait un vrai acte d’adoration ; tel accuse les prochains d’idolâtrie, à cause qu’ils ne se règlent pas selon son opinion, à qui cependant son opinion, ses sentiments, sa partialité, sont des idoles qu’il préfère à Dieu même, au divin amour, à la charité, à l’humilité, à la paix, et en un mot, à la Volonté de Dieu.

Lors donc qu’une âme est bien disposée à l’égard de Dieu et que, pensant que sa sacrée humanité soit dans un lieu où néanmoins elle ne serait pas, elle ferait des actes extérieurs de prosternements et de génuflexions, serait-elle pour cela coupable d’idolâtrie ? Qui ne voit qu’il faut répondre absolument que non ? Car comme on vient de voir que c’est le cœur qui fait l’adoration véritable et interne, et non pas les gestes du corps, et qu’ici le cœur adhère à Dieu d’intention, d’amour, d’affection, de foi, d’espérance, c’est donc Dieu qui est ici adoré, puisque le cœur pense à lui et qu’il l’aime. Tout le mal qu’il y aurait serait une méprise ou une erreur de fait touchant le lieu où est le Corps de Jésus Christ, que l’on s’imaginerait être en tel lieu et sous telle couverture ou telles apparences, à l’occasion de quoi l’on rendrait dans ce lieu à son humanité l’adoration qui lui convient et que l’on doit lui rendre quelque part qu’il se trouve ; et à sa Divinité la Souveraine qu’on lui doit aussi en tout temps et en tout lieu. Voilà bien une affaire à troubler le monde !

Quoi ! Jésus Christ pourrait voir dans moi que mon cœur, ma pensée, mon Amour, adhèrent à sa Divinité, et que j’ai aussi pour sa sacrée Humanité le respect, l’amour et les sentiments d’adoration que je lui dois ; il verrait que je suis disposé à lui rendre cette reconnaissance partout où je le saurai et à la refuser à toute autre chose ; il verrait que, croyant bonnement qu’il est dans un tel lieu, je n’ai dessein que de rendre à lui seul par l’amour que j’ai pour lui l’adoration que mon âme lui adresse effectivement comme étant là, et que mon corps lui témoigne selon la pensée qu’en a mon âme, tout prêt au reste à omettre ce témoignage extérieur par rapport à ce lieu si je savais que sa personne n’y fût pas ; Jésus Christ, dis-je, pourrait voir dans tout cela la sincère disposition de mon cœur envers lui, et cependant me tenir pour un idolâtre et pour un homme qui par-là me rendrais coupable de la mort éternelle ! Assurément la chaleur de la dispute fait souvent aller les hommes trop loin, et les fait agir bien des fois non seulement contre la charité et la vérité, mais même contre la raison et la vraisemblance. Quoi ! Je pourrais dire avec vérité à Jésus Christ : « Mon Seigneur, Vous savez que mon cœur et ma pensée ne se sont pas éloignés de Vous. J’ai cru aussi sans malice et dans la sincérité de mon cœur que vôtre divin corps était là présent ; et par le principe de l’amour et de l’adoration intérieure que j’ai toujours partout pour Vous, j’en ai donné des marques extérieures en cette occasion-là, tenant sans cesse ma pensée et mon cœur élevés à Vous. Si je me suis trompé quant au lieu de votre présence corporelle, Vous savez que dans mon dessein, dans mon cœur et dans ma foi, il n’y a eu que Vous seul qui ayez été l’objet de mon adoration. Je n’ai point eu d’autre principe, d’autre intention, d’autre motif, d’autre objet, ni d’autre but dans mon âme que Vous seul. » Et cependant il me dirait : Allez, maudit, au feu éternel (car c’est là le Rendez-vous des Idolâtres), à cause d’une très-légère faute, ou plutôt à cause d’un devoir très-juste et très-légitime que je lui aurais rendu hors de lieu seulement, sur l’ignorance d’un fait que j’aurais cru autre qu’il n’est ! Mais l’on vous a averti que vous vous trompiez, dira-t-on. Eh, combien y en a-t-il qui ne l’ont pas été ? Mais encore, quelle raison ai-je de croire à ces avertissements et à ceux qui les donnent, qui ne sont exempts ni de préjugés, ni de ténèbres, ni de passions, et qui sont contredits par d’autres personnes, entre lesquelles je vois qu’il y en a véritablement de saintes et de familières à Dieu, qui me donnent des avertissements tout-contraires ?

 

L’instance de l’Idolâtrie et de l’intention des Israélites ne vaut rien.

 

XVI. L’instance que l’on fait ordinairement en cet endroit touchant la rectitude et la pureté de l’intention ; que l’intention ne justifie pas l’action, puisque les Israélites, en adorant le veau d’or, avaient la meilleure intention du monde ; que leur dessein était d’adorer Dieu, le Seigneur qui les avait tiré du pays d’Égypte, à qui, selon leur déclaration, ils voulaient célébrer la fête ; qu’ils n’avaient garde de penser adorer autre que lui, n’étant pas si fous ni si aveugles que de ne pas savoir qu’une image qu’ils avaient vu fondre et mouler des joyaux de leurs femmes fût ce Dieu-là qui les avait tirés de l’Égypte ; et que néanmoins nonobstant leur bonne intention ils se rendirent coupables d’idolâtrie et en furent punis d’une manière très-sévère ; cette instance-là, dis-je, est si mal prise de tous les côtés que je m’étonne que l’on ait pensé à s’en servir. Il y a autant de différence de ces Israélites-là aux bonnes âmes qui ont adoré Jésus Christ dans l’Eucharistie que de la nuit au jour.

Les Israélites savaient de temps immémorial par la bouche de leurs Ancêtres que Dieu avait en abomination les Idoles. Ils n’ignoraient pas ce que Rachel avait fait à Laban, et que Jacob les avait exterminées de la sa famille. Cependant, ayant vu en Égypte la plus crasse Idolâtrie qui se puisse imaginer, l’adoration d’un bœuf, d’abord que le Diable leur met en tête de l’imiter au milieu des désirs impurs et charnels de s’enivrer, de danser, de jouer, ils y donnent si lourdement que de se laisser infatuer jusqu’au point de croire que cette idole-là soit leur Dieu, sans que tous les beaux raisonnements qu’on leur prête charitablement pour les faire paraître incapables de cette folle pensée puissent y mettre remède ; car ces raisonnements-là supposent tous que les idolâtres se servent de leur raison en idolâtrant, ce qui n’est pas véritable. Les Israélites, dit-on, ne pouvaient ignorer que ce veau d’or n’était pas le Dieu qui les avait tirés d’Égypte ; car ils l’avaient vu fondre. Cela serait vrai si les Idolâtres n’agissaient pas en aveugles et déraisonnablement. Mais ils ne consultent pas la raison ; et sans faire réflexion sur ce qui s’est passé et qu’ils ont fait eux-mêmes, ils donnent aveuglément dans toutes les chimères les plus incroyables et les plus extravagantes que le Diable leur met dans la tête, jusqu’à croire que l’ouvrage de leurs mains soit leur Dieu. N’est-ce pas Dieu même qui nous convainc de cette vérité dans le Prophète Isaïe ? (Isa. 44, v. 13, etc.) Il nous y représente un homme qui, ayant planté un arbre que la pluie a fait croître, le coupe, en brûle une partie, s’en chauffe, en fait cuire son pain et sa viande, prend l’autre partie, la compasse, la mesure, la crayonne, la façonne en idole, en brûle aussi les éclats et le résidu à son usage, et de la pièce qu’il s’est réservée en fait un Dieu, et lui adresse sa prière, lui disant : Délivre-moi, ou sauve-moi, car tu es mon Dieu. À quoi Dieu ajoute pour montrer la stupidité de l’homme idolâtre : Ils sont sans esprit et sans intelligence ; leurs yeux sont fermés pour ne point voir, et leurs cœurs pour ne point entendre. Nul ne rentre dans son cœur avec intelligence et réflexion pour dire : J’ai brûlé la moitié de ceci au feu ; j’en ai cuit du pain sur les charbons, et de la viande que j’ai mangée. Ferais-je donc du reste une chose abominable ? Adorerais-je une branche de bois ? Il nourrit son âme de cendre, et l’égarement de son cœur le fait errer. Ne voilà pas que Dieu attribue expressément aux Idolâtres des choses encore plus grossières que celles dont on veut que les Israélites corrompus et charnels n’aient pu être capables au milieu de la débauche et de l’aveuglement où le Diable les avait plongés ? Or quelle comparaison de cette intention idolâtre, fausse et erronée, impie et contraire à l’idée et à la Nature de Dieu, impure, charnelle, et servant de moyen à des excès de débauches infâmes, quelle ressemblance, dis-je, de cette intention-là avec l’intention pure d’une personne vertueuse, qui craint et qui aime Dieu, qui conserve avec adoration l’idée de la grandeur de sa Majesté, et qui, sachant qu’elle est unie personnellement à un Corps qui est adorable à sa manière, et croyant bonnement sur sa parole que ce Corps là lui est présent, lui rend ce qui lui est dû incontestablement, et se sert de ce culte qui lui est pour s’avancer dans son amour et dans la pureté du cœur ? Le Ciel est-il plus éloigné de la terre que ces intentions et ces actions-là le sont l’une de l’autre ? Il ne faut pas donc s’étonner si l’une est abominable à Dieu et si l’autre ne lui déplaît pas.

 

Si l’erreur sur l’opinion de la présence du corps de J. Christ était de conséquence, personne ne serait exempt d’Idolâtrie.

 

XVII. Il serait bon de savoir de ceux qui sont si rigides ou si chagrins sur cela, s’ils ont considéré le Corps de J. C. sans rapport à aucune place. Ils diront, sans doute, qu’ils l’ont adoré et qu’ils l’adorent encore comme étant corporellement dans le Ciel. Le Ciel où ils le considèrent est une place assez indéterminée à la vérité et éloignée de nous ; mais l’éloignement n’y fait rien ; la place est toujours présente par pensée. Or que sera-ce si l’on se méprend ici et que J. C. ne soit pas ni déterminément ni indéterminément dans le lieu où l’on se le représente, et de la manière que l’on se le représente ? Lorsqu’on se représente J. C. comme dans le Ciel, chacun le considère comme à peu près au-dessus des nuées, et, si l’on veut, des étoiles, et même au-delà, environ le dessus de nos têtes. Jamais personne, généralement parlant, ne se l’est représenté autrement qu’à peu près au-dessus de nos têtes. Or les Chrétiens qui sont aux Antipodes adorent aussi J. C. comme étant dans le Ciel au-dessus de leurs têtes ; ce qui est justement le placer à des millions de lieues au-dessous de nos pieds, il est certain que pas un de nous autres n’a jamais pensé l’adorer. Il y en a même qui croient que J. Christ n’est pas dans le Ciel empyrée comme l’on se l’imagine, mais qu’il est avec Élie, Énoch, et d’autres saints, dans le Paradis terrestre où Dieu avait créé Adam, et dont il le chassa ; lieu qu’on dit qu’il a préservé et de la malédiction et des eaux du déluge. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il y en a ici de trompés dans leur imagination ; car ils ne peuvent tous avoir raison. Il y a donc des personnes qui adorent Jésus Christ comme au-dessus de leurs têtes, quoique cependant il soit, selon l’opinion des autres, directement au-dessous de leurs pieds, et infiniment éloigné du lieu où ils se représentent qu’ils l’adorent. Ils l’adorent donc comme présent à une place et à un endroit où cependant il n’est pas. Si adorer Jésus Christ comme dans un lieu où cependant, selon l’opinion des autres, il n’est pas, rend les personnes Idolâtres, où en seront donc les Chrétiens de l’un ou de l’autre hémisphère, et qui sera exempt d’idolâtrie ? Ne voit-on pas de que toutes les chicaneries que l’on se fait sur cette adoration par rapport à la présence locale ne sont que d’ennuyeuses et de stériles bagatelles ?

 

Pourquoi l’on a insisté sur ces dernières choses.

 

XVIII. Je n’ai insisté sur ces sortes de minuties que parce que j’ai observé quelques-uns ont rejeté à leur grand dommage les divines et salutaires lumières de plusieurs saintes âmes, d’un Tauler, d’un Kempis, d’une Ste Thérèse et d’autres Mystiques, sous le prétexte qu’ils auraient été des Idolâtres pour avoir vécu dans ces pratiques-là et pour en avoir quelquefois parlé avec recommandation. Mon âme n’a jamais pu condamner comme des Idolâtres ces très-saintes âmes-là, lors même que je supposais qu’elles se trompaient dans le fait. Mais Dieu, qui a agréé la disposition où il a vu mon cœur envers ses amis, m’a fait la grâce de me faire comprendre les choses ainsi que je les ai déclarées. Et je désire que cela puisse servir à modérer les hommes les uns envers les autres, et à faire qu’ils ne regardent plus avec mépris, condamnation, aversion, et même exécration, des personnes et des pratiques que l’on devrait sinon estimer, du moins laisser pour telles qu’elles sont, sans leur insulter. Cela n’est pas Chrétien. Quoiqu’une personne ne puisse ou ne veuille pratiquer les manières des autres, et que même elle ne le doive pas, de peur de troubler sans fruit ceux de son parti, néanmoins c’est toujours bien fait d’estimer les cérémonies de toutes sortes de partis, aussi avant que des infirmes de bonne volonté et de cœur sincère cherchent d’en faire un bon usage, c’est-à-dire de s’avancer par elles dans l’Amour de Dieu, dans la pureté du cœur, et dans le renoncement à leurs péchés. Car Dieu regarde au cœur. À quoi bon insulter aux cérémonies les uns des autres, et se divertir à les tourner en ridicules, en Comédies, en pratiques de Païens ? Hé bien, quand elles seraient imitées des Païens, quel mal y a-t-il ? S’il est permis de tirer des pensées et de la doctrine des Païens de bons sujets de nous élever à Dieu, pourquoi ne pourrait-on pas tirer de quelques-unes de leurs pratiques des occasions à penser à Dieu et à s’élever à son amour ? Et qu’est tout le culte extérieur devant Dieu, qu’est toute la conduite extérieure de ses enfants envers lui, sinon un jeu ? Qu’est même le Paradis et tout ce qui se passera dans la Vie éternelle, sinon des divertissements, des spectacles, et, pour ainsi dire, de saintes comédies, ou des jeux enfantins de Dieu avec les Saints et des Saints avec Dieu ? En vérité, les hommes, chagrins et rigides qu’ils sont, ne connaissent ni la privauté ni l’innocente simplicité de Dieu, qui est un Esprit d’enfance, de familiarité, de condescendance, de jeu et de divertissements, dans la plus grande naïveté et simplicité qui soit, mais pour ses enfants seulement. Peut-être que quelques-uns traiteront ceci de bigoterie. Mais Dieu en juge bien autrement. Il ne se moque pas des cœurs simples et sincères comme sont les vains et orgueilleux savants de tous ceux qui ne sont pas entêtés de leurs creuses et chagrines idées. Si on le connaissait, on en jugerait bien autrement.

Je n’ai pas, au reste, prétendu parler de ces choses par rapport aux abus qu’en peuvent faire les enfants de Babylone, les cœurs dominés par l’amour propre, les impies, les mondains, les fourbes, les ambitieux, les avares, qui y commettent en effet des abus criants et presque universels, lesquels attireront la malédiction de Dieu, tant sur leurs personnes que sur leurs cérémonies lorsque Dieu viendra rétablir la réalité de toutes choses.

 

Quelques questions. (1) S’il ne vaudrait pas mieux remettre les choses comme au commencement.

 

XIX. (1) Mais ne vaudrait-il pas mieux, me dira-t-on, quitter tant de formalités et de diversités, et reprendre la première simplicité, comme elle était dans la Primitive Église ? Je réponds, premièrement, que ceux qui voudraient presser si exactement (ou plutôt si matériellement) le rétablissement des choses sur le pied précis de ce qu’elles étaient dans l’Église primitive seraient peut-être les premiers à en soutenir le changement s’il fallait en venir aux effets. L’on sait que dans l’Église primitive on ne baptisait que des adultes et qu’on donnait la Communion aux petits enfants des fidèles ; et l’on peut voir que, selon les principes que l’on a déduits ailleurs 11, cela ne pouvait alors se faire autrement, puisque les petits enfants ne pouvaient fournir les conditions que l’on exigeait alors pour le Baptême, et que, de l’autre côté ils ne pouvaient vivre ni être entretenus de tous leurs besoins que par la Sainte Communion, dans laquelle leurs Parents ayant tout mis, ils tiraient aussi tout d’elle, tant pour eux que pour leurs enfants. À présent au contraire, l’on baptise les petits enfants et l’on n’admet que les adultes à la Communion telle qu’on la pratique maintenant. L’on croit avoir raison, et j’ai fait voir comment on l’a. Mais ce n’est pas de quoi il s’agit. Il s’agit qu’on se convainque par-là qu’on ne se croie pas toujours obligé de revenir au premier état des choses.    

 

Vraie et fausse méthode de Réformation.

 

XX. Mais je dis en second lieu qu’en effet il faudrait en revenir à la première simplicité des choses si les âmes des hommes étaient disposées comme celles des premiers Chrétiens, spirituelles, fortes, saintes et remplies du S. Esprit, lequel disposerait bien lui-même de tout, ainsi qu’il faudrait. Mais que, sans avoir un tel intérieur, l’on voulût néanmoins imiter scrupuleusement l’extérieur des premiers Chrétiens, ce ne serait que grimaces et que singeries, beaucoup plus sujettes à l’abus que les choses que l’on prétendrait rejeter, puisqu’on s’imaginerait alors, par une tromperie et une illusion mortelle, être pour cela dans le même état que ces premières et saintes âmes du Christianisme. Un singe qui voudrait corriger les actions des singes ses compagnons, et les ner à se rendre plus conformes à la conduite de l’homme, serait ridicule. Mais s’il y avait quelque voie par où ces singes pussent acquérir la raison intérieure, ils seraient sans doute mieux de tâcher de suivre cette voie que de vouloir se mouler les uns les autres à des manières extérieures par une ridicule imitation. L’homme qui est hors de l’état des premiers Chrétiens, et qui n’en veut qu’à l’extérieur, n’est qu’une bête et un singer, et il serait ridicule, si longtemps qu’il n’est qu’un animal, de faire consister sa Réforme et son humanisation, pour ainsi dire, à régler ses grimaces et son extérieur. Qu’il commence plutôt par la voie intérieure de purifier son âme de péchés, et de s’élever et adhérer à Dieu, afin de recevoir l’intelligence divine, qui est le S. Esprit. Et lorsque celle-ci sera venue, elle donnera à l’extérieur la forme agréable à Dieu et utile au salut tant de soi-même que des autres.

 

(2) Si l’on peut être sauvé dans toutes sortes de Religions.

 

XXI. (2) Mais, à ce compte-là, dira-t-on, l’on pourrait être sauvé en toutes sortes de Religions ou de partis du Christianisme. Le grand malheur ! Je confesse que pour les méchants ils ne peuvent, demeurant tels, être sauvés nulle part, pas même dans le Collège des Apôtres. Il n’y a point de paix pour les méchants, a dit mon Dieu, comme s’exprime le Prophète (Isa. 57, v. 21). Mais pour les gens de bien, en toute nation, dit S. Pierre, celui qui craint Dieu et qui s’adonne à justice lui est agréable (Act. 10, v. 34, 35). En toute sorte de Religion, Romaine, Calviniste, Luthérienne, il y a eu de vrais saints et de vrais enfants de Dieu. Et si à présent il n’y en a plus en un tel degré, du moins y en a-t-il encore qui cherchent sincèrement Dieu, qui ont le cœur bon, et qui sont dans les principes de la grâce de Dieu, par laquelle, s’ils venaient à y mourir, ils seraient sauvés.

Ce n’est pas ce qu’il y a de particulier dans un parti et qui le distingue d’avec les autres qui sauve ou qui condamne devant Dieu. Mais le seul essentiel de la Religion Chrétienne, la Crainte, l’Amour de Dieu, la haine de soi-même et celle du péché, c’est cela qui sauve. Et ce qui est opposé à cet essentiel, l’impiété, le péché, et l’amour propre, c’est cela qui damne. Quiconque a la Crainte et l’Amour de Dieu, et ce qui en dépend, l’amour du prochain, la haine du péché, le mépris de soi-même, a l’essentiel, le cœur, la vie, et l’âme de la Religion salutaire. Le reste n’en sont que comme des habits, qui sont faits d’étoffes et de façons différentes. Or ne serait-il pas ridicule de soutenir qu’on ne saurait vivre sinon dans un habit de telle étoffe et de telle façon ? Et ne serait-il pas cruel de condamner là-dessus à la mort quiconque ne serait pas habillé de notre manière, et même d’exécuter les gens sur cela ? Je ne doute pas que devant Dieu, qui regarde au cœur, ce procédé ne soit aussi absurde que la dispute et la persécution que se firent autrefois les Cordeliers sur la forme de leur capuchon, dont il est parlé dans les Imaginaires (Lett. I). Dieu se met bien en peine quels habits l’on porte, quelles cérémonies l’on pratique, quelles menues opinions l’on ait, lorsque d’ailleurs on l’aime, qu’on a le cœur humble et sincère, qu’on ne hait, ne méprise et ne persécute personne sinon son propre vieil Adam.

 

(3) Ce qu’il faut juger des Conversions vulgaires.

 

XXII. (3) À ce compte-là, dira-t-on encore, personne ne devrait se convertir. Je réponds qu’il faut se convertir à J. Christ, en quittant le péché et en se revêtant de sa très-sainte vie et de son divin Esprit. Mais de changer simplement de parti et d’habits, voilà de belles conversions ! Que dit l’Écriture ? Israël, si tu te convertis, convertis-toi à moi, dit le Seigneur (Jer. 4, v. 1). C’est le changement et la sanctification du cœur, et non pas le changement de parti et de quelques menues opinions, qui fait la conversion valable devant Dieu. Il est prédit dans l’Écriture qu’ès derniers temps le Christianisme sera rempli d’hommes charnels et de citoyens de Babylone, que les hommes d’alors seront amateurs d’eux-mêmes, avares, superbes, glorieux, désobéissant à leurs supérieurs, ingrats, impies, dénaturés, sans foi et sans parole, calomniateurs, débauchés, méchants, haïssant les gens de bien, traîtres, insolents, enflés de vanité, aimant plus leurs plaisirs que Dieu, et qui n’auront que l’apparence de la piété, en ayant rejeté la réalité et la vérité (2. Tim. 3, v. 2, etc.). Lorsque cette prédiction sera accomplie, il est certain que le Christianisme d’alors ne sera qu’une cohue de méchants, où il ne se trouvera que quelque peu de bons, très-clairsemés et cachés. Ce ne sera qu’une Babylone, qui par ses propres désordres pourra se diviser en trois, et même en plusieurs autres partis. Or, je vous prie, si alors un parti voulait convertir l’autre à soi, ne serait-ce pas une belle conversion ? Changer d’un quartier et d’une rue de Babylone pour aller demeurer en un autre quartier de la même ville, changer une sorte d’apparence de piété pour prendre une autre sorte d’apparence de piété, ce ne se rait que pur ouvrage de Babel. Dieu, qui ne craint rien tant que de n’avoir pas un peuple saint et volontaire, n’a garde de faire consister la conversion dans ces choses-là. C’est à ceux qui aiment leur salut d’avoir l’œil ouvert sur le temps cette prédiction et ces conduites-là seront en vogue. Et alors, les gens de bien, affectionnés aux pierres et à la poudre de Jérusalem toute détruite, tâcheront de se rendre dignes d’en devenir citoyens par la charité au milieu de Babel même, dans quelque quartier de la grande Ville qu’ils se trouvent engagés, se conformant pour le reste, autant que faire se peut, aux manières qui y ont cours, afin d’éviter de plus grands maux, et pour édifier les faibles. C’est là la véritable Conversion : se convertir de l’amour propre et de la haine de Dieu et du prochain à l’amour de Dieu et à l’amour du prochain par la pureté de cœur envers l’un, et par la bénignité, la douceur, l’humilité et la tolérance envers l’autre. Quiconque a ainsi changé la dureté, l’orgueil, la fierté, et la malignité naturelle de son cœur, est véritablement converti de la bonne Conversion.

 

(4) D’où vient que souvent les bons de divers partis se condamnent mutuellement.

 

XXIII. (4) Mais, dira-t-on encore, dans la diversité des partis où le Christianisme est présentement divisé, ce ne sont pas seulement les méchants d’un parti qui condamnent tous ceux de l’autre, ce sont même les bons et les plus saints. Voyez, par exemple, les saints de l’Église Romaine, comme une Ste Thérèse et quelques autres, comment ne déplorent-ils pas la damnation des Luthériens et des Calvinistes, et ceux-ci celle des Romains ? Pour leurs Docteurs, la chose parle d’elle-même. Je réponds que la condamnation des hommes n’est pas celle de Dieu. Nous avons un seul Législateur qui peut sauver et qui peut perdre (Jac. 4, v. 12). Et faudrait-il s’étonner si les plus saints mêmes, qui dès leur enfance entendraient dire que ceux qui habitent dans un autre quartier de la grande Ville, ou qui se sont cantonnés à part au milieu d’elle, sont des ennemis de Dieu, des impies, des destructeurs du Christianisme, ne peuvent s’empêcher de les tenir pour des gens qui sont hors de la voie du Salut, et qui ne peuvent être sauvés sans changer ? Je dis que les saints qui sont prévenus de ces préjugés-là doivent juger comme ils font. C’est une vérité indisputable touchant le droit, que ceux qui sont disposés de la manière qu’on leur représente sont dans la voie de la perdition. Mais c’est une erreur de fait de croire que tels et tels y soient tous et qu’ils y demeurent tous. Les saints peuvent bien tomber dans une telle erreur de fait par les rapports que leur font sur cela des personnes ou intéressées, ou préoccupées, ou d’un zèle outré, ou même malignes. Et Dieu laisse à ces saintes âmes ces sortes d’erreurs de fait, qui ne blessent pas leur charité, puisqu’ils ont pitié de ceux qu’ils croient être dans un état de perdition et qu’ils prient Dieu pour eux, comme faisait la Sainte dont on vient de parier, laquelle, dans la pensée que tous les Luthériens fussent hors de l’état du salut, priait Dieu si ardemment pour eux. Il faut avoir les mêmes pensées des gens de bien qui sont dans les autres partis, qui sans doute se comportent ainsi avec ceux qui sont hors de leur communion, hors de laquelle ils croient (et chacun presque le croit de la sienne) qu’il n’y a point de salut.

 

Comment hors de l’Église il n’y a point de salut.

 

XXIV. Tout cela en vertu de cet Axiome indisputable : Hors de l’Église, il n’y a point de salut. Sur quoi chacun en faisant l’application à son parti, l’on en conclut à la condamnation des autres. Mais les bons et les éclairés ne sont pas si décisifs ni si étourdis que les aveugles et les méchants. J’oserais assurer que nulle personne de piété, pas même de ceux de l’Église Romaine (qui sont les plus rigides), ne donnerait à ces paroles, s’il les lui fallait paraphraser, un sens contraire à celui-ci : « Hors de la Doctrine qui fait l’essentiel de la Véritable Église et des Enfants de Jérusalem, savoir, hors du renoncement au mal, hors de l’Amour de Dieu et de l’Imitation de J. Christ, il n’y a point de salut, non plus que hors des bonnes ordonnances et des bonnes pratiques de l’Église lorsqu’on les méprise et les rejette par orgueil, par fierté et par malignité opiniâtre et profane, puisque cela est une marque qu’on n’a point l’amour de Dieu. Mais si quelqu’un était hors de ces ordonnances et pratiques et de ce parti par un autre principe, et que ce fût par préoccupation, par ignorance, par mauvaise information qu’il s’en tînt séparé, étant au reste dans une disposition de cœur humble et sincère, et prêt à s’y rendre s’il était convaincu de leur validité et qu’il vît que ce fût son devoir, pour un tel, qui est de cœur dans tout le bien qui peut être dans le meilleur de tous les partis et dans l’Église, et qui n’en est dehors que par faiblesse et par erreur d’esprit, il y a espérance de Salut. » Je ne crois pas qu’aucune personne qui a la crainte de Dieu, en quelque parti que ce soit, voulût autrement interpréter ces paroles, ni dire que hors du parti qu’elle croit l’Église, il n’y a point de salut ; sinon qu’elle l’entende de ceux qui sont hors du bien et de la vérité par orgueil, par mépris, par malignité et opiniâtreté, et qui sont vides de charité. C’est pour eux que cette Règle a été faite ; et c’est par rapport à eux qu’elle doit être interprétée.

 

(5) Pourquoi Dieu laisse quelquefois les siens dans de telles erreurs de fait.

 

XXV. (5) L’on pourrait demander : Pourquoi Dieu laisse ses saints mêmes dans de telles erreurs de fait, comme sont de supposer que ceux qui sont hors de leur parti soient hors de la charité et dans un état de perdition ? Pourquoi ne leur fait-il pas connaître qu’il peut y avoir là quelques gens de bien, et qu’il y en a même quelquefois plusieurs ? Je réponds, que c’est pour le bien des infirmes avec qui ils conversent, et qu’ils doivent gagner à Dieu. Un temps a été que si Dieu eût manifesté à une âme sainte d’un certain parti que ceux qui sont dans une autre Société peuvent aussi être sauvés, et qu’il y a effectivement entr’eux des âmes justes, cela aurait rendu cette personne suspecte d’hérésie à ceux de son parti, et peut-être qu’on l’aurait fait mourir ; du moins, cela eut décrédité toutes les autres vérités salutaires par lesquelles Dieu voulait faire du bien à ceux avec qui une telle âme conversait. En ce cas, une telle connaissance du fait dont nous parlons aurait été et inutile et nuisible au salut des âmes ; et, au contraire, l’erreur de fait leur était profitable et nécessaire ; et ainsi, il ne faut pas s’étonner si Dieu la leur laissait, avec encore quelques autres imperfections de même nature, comme serait le trop d’attachement à des Directeurs ou à quelques pratiques de peu de considération, dont néanmoins l’inobservance aurait troublé l’édification des âmes qui étaient dans ce parti-là, ou, si l’on veut, dans ce quartier de la grande Ville où elles devaient se sanctifier. Si Dieu a pardonné aux Juifs le péché contre son Fils en tant qu’ils le crucifièrent par ignorance, pensant faire mourir un séducteur, à plus forte raison n’imputera-t-il pas à ses enfants une erreur de fait jointe avec la charité.

Je dis erreur de fait jointe avec la charité. Car les vrais enfants de Dieu n’errent pas dans le droit ni contre la charité. Ils ne condamnent que ce qu’ils supposent mauvais, et ils le justifient, supposé qu’il soit bon pour le reste ; ils ont compassion de tous et donneraient volontiers leurs vies pour le bien de ceux qu’ils croient être dans l’erreur, prient pour eux, et souvent, par humilité de cœur, les tiennent pour moins éloignés ou pour moins indignes du Royaume de Dieu, et pour moins coupables, qu’ils ne le sont eux-mêmes.

 

Les savants superbes et méchants sont causes de tous les désordres contre les Chrétiens.

 

XXVI. Mais ce sont les méchants, et surtout les Docteurs et les savants impies, les enfants et les garnements de Babylone, qui sont cause de ces erreurs de fait, pour ne pas dire d’une infinité d’autres maux. Ce sont eux qui, prétendant par orgueil de cœur dominer sur tous, veulent tirer tout le monde à eux, et ne pas souffrir qu’on consulte, qu’on écoute, qu’on reconnaisse d’autres qu’eux. S’ils ne cherchaient que la gloire de Dieu avec humilité et abnégation d’eux-mêmes, ils regarderaient peu si on les suit ou non, si l’on se soucie d’eux ou non, pourvu seulement que l’on cherchât et que l’on suivît Dieu. S’ils aimaient Dieu, ils seraient joyeux que ceux qui ne sont pas de leur parti aspirassent à Dieu par quelques moyens que ce soit, et ils tâchent bien de ne les mener que là, sans les diffamer sur ces moyens, non plus que sans leur parler à contre-temps de leurs conversions extérieures, qui ne servent de rien à avancer la divine Charité, et qui plutôt y sont à grand obstacle. Ils se souviendront des paroles de l’Apôtre : Quittez la colère, l’aigreur, la malice, la médisance.... Et vous revêtez comme élus de Dieu, saints et bien-aimés, d’entrailles de miséricorde, de bonté, d’humilité, de modestie, de patience, vous supportant les unes les autres, chacun remettant à son frère tous les sujets de plaintes qu’il pourrait avoir contre lui, et vous entre-pardonnant comme le Seigneur vous a pardonné. Mais surtout revêtez-vous de la Charité, qui est le lien de la perfection, et faites régner dans vos cœurs la paix de Jésus Christ, à laquelle vous êtes appelés comme en un corps. (Coloss. 3, v. 8, etc.)

Cependant, par un aveuglement d’esprit dont on ne saurait assez s’étonner, l’on prétend avancer l’édification, l’union, et la charité, par le principe de la discorde. L’on dispute, dit-on, pour la vérité de l’Eucharistie. Quel aveuglement ! De bonne foi a-t-on disputé à qui aimerait le plus son prochain, à qui montrerait le mieux par œuvres et par effets qu’on n’est qu’un cœur et qu’une âme ; à qui l’emporterait en charité, en impartialité, en humilité, en profusion de biens et de vie les uns pour les autres ? Est-ce pour avancer cela, qui est l’essence et l’esprit de la véritable Communion, que l’on s’est employé, que l’on s’est disputé, chicané, divisé, haï, maudit ? N’est-ce pas là agir pour la partialité la plus terrible qui est l’opposé de la sainte Communion ? Et que doit-on attendre de ces belles méthodes des Chrétiens d’à présent ? Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne soyez consumés les uns par les autres (Gal. 5, v. 15) En effet, l’affaire en va là pour quiconque veut ouvrir les yeux. Et ce qu’il y a de déplorable, c’est que les uns au lieu de reconnaître qu’en tel cas ils ne sont guidés que par un esprit de faux zèle, se croiront animés du-Zèle de Dieu ; et que les autres se tiendront pour des martyrs de la vérité de Dieu lorsqu’ils ne feront que souffrir la punition et les peines de leur propre partialité.

 

(6) Si la diversité des cérémonies n’empêche pas qu’on ne les reçoive comme de Dieu.

 

XXVII. (6) Je ne me serais pas si fort étendu que j’ai fait sur cette matière, n’était, comme je l’ai dit, qu’elle est maintenant plus de saison que jamais, et qu’il serait à souhaiter que tous les bons fussent en paix et en tranquillité sur cela. Je la vais finir en répondant à cette dernière difficulté, comment il serait possible que des gens de bien pratiquassent non seulement des cérémonies différentes, mais que même ils les reçussent comme de la main de Dieu, comme venantes ou comme approuvées de lui, lorsque cependant elles sont différentes, et même opposées les unes aux autres ? Cette difficulté est nulle, et chacun se peut convaincre de sa nullité par les choses les plus ordinaires. L’Écriture ne nous enseigne-t-elle pas à recevoir toutes choses, même les mauvaises, jusqu’aux complots des méchants et des démons contre nous, et tout ce qui nous arrive, comme nous étant dispensé de la main de Dieu, et que ce fût lui-même qui nous les administrât ? Le Seigneur l’a donné, disait Job, et le Seigneur l’a ôté. Béni soit son nom. (Job 1, v. 21) Les personnes bonnes et sincères qui reçoivent et ces sortes de choses extérieures et toutes les autres comme de la part de Dieu même, et qui les rapportent à lui avec une bonne disposition de cœur et une soumission d’âme à sa divine Majesté, non seulement ne lui sont point désagréables, mais même Dieu leur donne par ces pratiques-là sa grâce divine à proportion de leur foi et de leur retour à lui. Et n’importe que ces pratiques soient différentes en différents liens. La santé et la maladie, la prospérité et l’adversité, la vie et la mort, sont bien des choses contraires ; et cependant l’on fait très-bien de les recevoir de la main d’un même Dieu, lequel sans doute en approuve le bon usage. Car enfin, TOUS LES MOYENS EXTÉRIEURS QUI RAPPELLENT À DIEU PEUVENT ÊTRE DIFFÉRENTS ET MÊME OPPOSÉS QUANT À CE QU’ILS ONT D’EXTÉRIEUR, à cause de la différente disposition ou des différentes circonstances où se trouvent les hommes.

Je dis plus : une personne qui a quelque lumière et quelques principes d’amour de Dieu peut sans aucun scrupule, et dans une grande tranquillité de conscience, assister à tous les cultes et à toutes les différentes pratiques des différents partis de la Chrétienté et en tirer du bien. Mais ceci doit avoir cette restriction. C’est que si, généralement parlant, les bons s’étaient corrompus ou qu’ils fussent retirés du monde, et qu’il n’y restât que des hommes relâchés et des enfants de Babylone et de l’amour propre qui abusassent partout des choses sacrées, en un mot, que les choses fussent dans les circonstances que l’on a marquées ci-dessus (Supra, n. 3), en ce cas, il ne faudrait pas autoriser cet abus-là par sa présence ; et j’estime que Dieu ôterait alors au peu de bonnes âmes qui resteraient le désir de se rendre avec les méchants pour assister à leurs abus sacrilèges, comme il fit autrefois au Prophète Jerémie, lui enjoignant de ne plus se trouver avec les Juifs dans le Temple de Jérusalem : Qu’a mon bien-aimé à faire dans ma Maison, puisqu’on n’y fait que des choses abominables ? (Jer. 11, v. 15) Et sans doute, sa divine justice sera alors à la porte pour détruire les méchants et leurs cérémonies, et pour rétablir un vrai culte en Esprit et en Vérité, comme il était au commencement.

 

 

 

 

SECTION IV.

 

CRITIQUE de Monsieur J. sur les AVIS CHARITABLES, insérée dans l’onzième de ses Lettres Pastorales sous le titre de

 

Article de Controverse : Réflexions sur un écrit nouveau, envoyé aux Églises de France.

 

« Ayant achevé notre article d’Antiquité, il fallait entrer en celui de Controverses, et nous l’eussions fait sans détour si nous n’avions rencontré dans notre chemin un écrit intitulé Avis charitable four soulager la conscience de ceux qui sont obligés de se conformer au culte de l’Église romaine. Tiré d’une lettre d’un particulier à ses amis. Cette dangereuse lettre a précisément un but opposé au nôtre. Nous roulons vous réveiller, elle veut vous endormir, et vous persuader que les superstitions qu’on vous oblige de pratiquer ne vous peuvent nuire, et me qu’elles vous peuvent servir, pourvu que vous vous en fassiez des moyens de vous unir à Dicu. Ce qui rend le poison de cet écrit plus dangereux, c’est qu’il est mêlé avec un caractère d’humilité, de piété, et de dévotion. Nous savons d’ailleurs que des personnes qui, pour faire leur cour, ont pour but de vous porter à la soumission pour vos persécuteurs, vous en ont envoyé beaucoup d’exemplaires. Tellement que nous avons toute sorte d’intérêt à vous munir contre le péril où ce pernicieux écrit pourrait porter des gens qui n’ont déjà que trop de penchant à se flatter et à s’endormir. Ce ne sera pas en réfutant les raisons de cet Auteur que nous vous défendrons contre lui, c’est en vous le faisant connaître. Cela suffira pour vous apprendre quelle créance vous devez avoir aux Principes d’un tel Docteur.

« Vous saurez donc que ce n’est point un de vos anciens Pasteurs qui vous écrit ainsi. Il est vrai que l’Auteur de cette lettre a été autrefois de ce caractère, mais il y a renoncé il y a plusieurs années pour se jeter entre les bras d’une certaine femme visionnaire, nommée Antoinette Bourignon. Cette femme, trouvant qu’il n’y avait pas encore assez de Sectes dans le Christianisme, s’est mis dans la tête d’en faire encore une. Et, de plus, les personnes de son sexe n’ayant pas accoutumé d’être fondatrices de Religions, elle s’est imaginé que la sienne se rendrait considérable dans le monde par la singularité de son origine. Avec un grand air de dévotion, qui se voit dans tous les visionnaires, elle s’est mise à prêcher au monpar dix-huit ou vingt volumes d’écrits, qu’elle a ou fait imprimer durant sa vie ou laissé à imprimer après sa mort. Dans ces ouvrages, outre les vérités Chrétiennes, particulièrement de la Morale, qu’elle a habillées assez heureusement en quelques endroits, elle débite mille visions paradoxes et mille songes creux contre les Vérités reçues entre les Théologiens. M. P., auteur de l’écrit dont il s’agit, plus par faiblesse d’esprit que par corruption de cœur, s’est jeté dans ce parti et s’en est rendu le chef. On va voir de lui treize volumes qui, sans doute, expliqueront et pousseront bien plus loin les Mystères de sa Maîtresse. Il vous suffira, pour vous apprendre quel est le caractère de ces Messieurs, de vous donner quelques traits de leur Religion, tirés du propre écrit qu’on vous a envoyé.

« Premièrement, leur Secte, c’est de n’en point avoir et de n’en affecter aucune : recevoir chez eux Papistes, Luthériens, Remontrants, Réformés, Sociniens, Mennonites, Anabaptistes ; tout y est bienvenu, sans qu’on les oblige à changer de sentiment ni de pratiques, si bon leur semble. Mais aussi leur Religion, c’est de n’en pratiquer aucune extérieurement. Ils ne vont ni à Prêche, ni à Messe ; ils ne font exercice de Religion ni public ni particulier. Ils n’ont point d’assemblées comme les autres Sectes entre les Chrétiens. Si leur caprice les conduit, aujourd’hui ils iront à la Messe, demain ils iront à l’Église des Reformés. Mais cela ne leur arrive peut-être pas une fois en a un an, ni même une fois en toute leur vie. Car ils font profession d’avoir un souverain mépris et une parfaite indifférence pour les exercices de piété, les regardant comme des dehors, qui ne servent qu’autant que l’intention et la manière dont on en use pour rectifier le cœur et l’esprit les rend utiles, et même qui nuisent beaucoup plus qu’ils ne servent, parce qu’ils tirent l’âme hors d’elle-même. Je crois qu’ils ont beaucoup de rapport en cela avec les Sectateurs du Docteur Molini, qu’on appelle Quiétistes et qui font assez de bruit en Italie. Ils médisent des Payeurs avec excès et, sous une apparence de zèle, il n’est rien qu’ils ne disent pour rendre odieux et méprisable et le Ministère public et ceux qui l’exercent dans l’une et l’autre Religion. C’est ce que l’on peut voir dans les écrits de la Fondatrice, Antoinette de Bourignon. Ils ne font pas même d’exercices particuliers de dévotion dans leurs maisons, au moins qui soient visibles. Car M. P. a lui-même fait savoir au public que chez Mademoiselle de Bourignon on ne faisait aucunes prières dans le domestique, si ce n’est à table ; encore remarque-t-il que cela se faisait à voix basse. Ce n’est pas qu’ils ne permettent l’usage des prières à qui en veut faire, comme ils permettent d’aller au Prêche ou à la Messe indifféremment. Mais les parfaits d’entr’eux ne s’amusent point à cela. Et l’un des principes de M. P., c’est que les désirs, les prières, les élévations vers Dieu, et les méditations sont entièrement contraires à l’esprit du parfait Christianisme, et font opposition à la descente du S. Esprit et à la venue de la Grâce. Selon lui, le seul état propre à attirer le S. Esprit, c’est celui qu’il appelle d’inaction, par lequel dans une privation de prières de désirs, et de mouvements, on se laisse tomber dans le néant. Et cet anéantissement de toutes les facultés est le sacrifice agréable à Dieu qui fait descendre le S. Esprit. Ils ont perpétuellement a la bouche ce mot : Sileans creaturae, et Dominus loquatur : Que les créatures se taisent, et que le Seigneur parle. Par où ils signifient non seulement qu’on doit imposer silence aux passions pour écouter Dieu, ce qui est bien vrai, mais aussi qu’il faut fermer la porte à tous les objets externes, et assoupir toutes les facultés internes pour se procurer une espèce d’extase, durant laquelle Dieu parle au cœur immédiatement et par lui-même. Voilà une des vidons de cette Secte, dont vous voyez des traits répandus dans toute la lettre. Car c’est ce que signifient ces humiliations, ces anéantissements, ces actes internes d’adhérence à Dieu, que l’on vous exhorte de faire.

« Voici un autre songe de ces esprits malades, qui se lit aussi dans cet écrit à la 4e page, à la seconde colonne. De plus, dit-il, il faut se souvenir qu’il est dit dans l’Évangile que toutes choses sont possibles au croyant, que la foi peut transporter les montagnes, et que J. Christ dit toujours aux hommes qu’il vous soit fait selon votre foi. De sorte que si ceux qui officient et qui assistent à la célébration de l’Eucharistie ont la foi que Jésus Christ soit présent, cette foi-là est ratifiée de Dieu, et elle engage Dieu, outre sa parole et sa promesse, à se rendre présent comme on le croit, et c’est là une pensée qui est claire, que je ne doute pas que vous n’en compreniez la force. Ne faut-il pas avoir l’esprit bien gâté pour appeler cela une pensée claire ? Je m’en vais vous l’éclaircir. L’un des dogmes de cette mystérieuse cabale, c’est qu’originellement Dieu avait créé l’homme maître de toutes choses, mais maître de tout, au pied de la lettre ; en sorte qu’il pouvait arrêter le cours du Soleil, remuer le globe de la terre, transporter les montagnes, etc. Et l’instrument par lequel il faisait cela ou le pouvait faire, c’était sa foi. Car tout est possible au croyant, sans figure et sans exception aucune. L’état de perfection Jésus Christ nous appelle, c’est celui-là, savoir, celui de foi, qui nous rend tout possible. Tellement qu’aujourd’hui pour renverser l’ordre du monde, vous n’avez qu’à croire que vous le pouvez faire, et cela se fera. Car c’est précisément dans le sens littéral qu’ils veulent qu’on prenne ces paroles de Jésus Christ : Si vous aviez de la foi aussi gros comme est un grain de semence de moutarde, vous diriez à cette montagne : Jette-toi en la mer, et elle le ferait. Et ce n’était pas un privilège des Apôtres ; c’était pour tous les fidèles. Voilà l’admirable pensée qu’on vous dit être si claire qu’il est impossible que vous n’en compreniez la force. Si vous n’en comprenez la force, au moins en comprendrez-vous la commodité. Car quand il vous plaira de croire que Jésus Christ est corporellement dans votre chenet et dans le manteau de votre cheminée, cela se fera. Et par là, sans sortir du coin de votre feu, vous irez à la Messe ; et chacun de vous par la foi se fera une consécration et une transsubstantiation de tous les ustensiles de la maison.

« Dans le même écrit, on trouve une autre vision qui me paraît encore plus burlesque. C’est dans la page sixième en la seconde colonne, au sujet du Purgatoire. Lorsqu’il arrive qu’une âme est décédée de cette vie dans l’amour de Dieu, ayant encore néanmoins des impuretés et des mauvaises habitudes en soi, le sang de Jésus Christ ou la grâce de Jésus Cbrist purifiante, qui vient après sa mort dans cette âme pour la purifier, ou pour achever de la purifier de tout péché, y trouvant encore plus ou moins des restes du mal et de ses mauvaises habitudes et pentes, les combat pour les en chasser. Ce combat de la grâce purifiante de Jésus Christ contre le mal dans une âme fort sensible, laquelle il veut nettoyer de tous les restes du péché, ne se fait pas et ne se peut faire sans de grandes et vives douleurs. Cela n’est-il pas bien singulier que, quand une âme est séparée de son corps, le Sang de Jésus Christ s’y fourre comme du sable à fourbir, pour écurer cette âme, ce qui lui cause de vives douleurs ? Assurément, Monsieur P. ne pouvait mieux faire pour exciter la curiosité du public que de nous donner cet échantillon de ses mystères. Cela vaudra aussi quelque chose à son Imprimeur ; car je suis assuré que les curieux de France voudront à quelque prix que ce soit voir un Système complet de cette admirable Théologie.

« Quoi qu’il en soit, ce n’est pas sans une particulière Providence qu’il est arrivé que dans un écrit d’ailleurs très-propre à flatter les cœurs des Nicodémites, l’Auteur se soit ouvert suffisamment pour se faire connaître pour ce qu’il est. Après cela, mes Frères, jugez quelle foi vous devez avoir pour un homme qui vous donne une idée de la piété selon laquelle les Israélites adorèrent le Veau d’or sans crime, parce qu’ils le regardaient comme Dieu ; selon laquelle on peut être Turc et adorer même des choux, pourvu qu’on s’en serve de moyens pour s’unir à Dieu et pour exciter son amour. Ces Messieurs nous demandent qu’on les laisse en paix. Qu’ils nous y laissent donc et qu’ils ne se mêlent point de venir donner des avis à nos Troupeaux, n’y étant point appelés. De tout mon cœur j’aurais voulu les laisser en repos ; je n’aime pas à chagriner personne, et je les laisserais dans leur retraite fort paisiblement, pourvu qu’ils se mettent dans l’état d’inaction à notre égard aussi bien qu’à l’égard de Dieu. Mais s’ils continuent à nous troubler, la dispute pourrait prendre un tour qui ne reviendrait pas à leur honneur. »

 

 

 

 

SECTION V.

 

Réponse aux faussetés et aux inepties de l’Écrit précédent, où l’on découvre aussi le fond et la nature de plusieurs choses importantes qui concernent la Religion et la piété.

 

L’esprit de controverse et celui de paix.

 

1. DEPUIS que Dieu m’a fait la grâce de connaître avec quelque fondement le solide de sa divine vérité, j’ai toujours regardé l’esprit de dispute et de controverses sur le culte extérieur, sur les cérémonies et les menues opinions des Religions, comme une production du Démon, et une Marque infaillible de l’esprit d’aveuglement, d’orgueil et de cruauté. Tous les hommes, et particulièrement les Chrétiens, doivent s’aimer comme étant frères et enfants de Dieu par la création et par la Rédemption. De plus, comme ils naissent maintenant en corruption, en ténèbres, stupides, grossiers, séparés de Dieu et de la source de la vie, et dans un état qui fait pitié à Dieu me, la partie offensée, combien plus cela doit-il faire pitié à quiconque n’est pas ou bête ou démon ? Lors donc que l’on voit quelques-uns de ces misérables tâcher de se retirer de cet état de perdition ou d’en retirer les autres et de se rapprocher de Dieu par des moyens extérieurs proportionnés à leur faiblesse, ne finit-il pas avoir l’esprit bien cruel et bien malin, ou extrêmement aveuglé, pour venir troubler là-dessus ces pauvres créatures, les venir chicaner sur ceci et sur cela, et leur faire mille peines et mille scrupules pour les détacher de ces moyens-là et les attacher à d’autres sur peine de damnation ou d’idolâtrie ? Ne faudrait-il pas plutôt se réjouir de voir que ces pauvres âmes ont la volonté de sortir des liens du Diable et de rechercher la Grâce de Dieu et la vie ! Et ne faudrait-il pas tâcher de les aider en cela de tout son pouvoir par ces mes moyens qu’ils ont à la main, ou par ceux dont quelques-uns sont obligés de se servir indispensablement lorsqu’il ne leur est pas libre d’en pratiquer d’autres ?

Un motif si pur et une manière d’agir si charitable, si Chrétienne, et si solide, de ramener ainsi les âmes à Dieu, peuvent-ils en conscience déplaire aux gens de bien de quelque parti qu’ils puissent être ? Doivent-ils même déplaire aux âmes raisonnables et qui ont le sens commun ? Je croyais donc qu’ayant écrit par ce charitable motif, et l’ayant fait d’une manière si équitable que de me donner de garde qu’en facilitant certains moyens à ceux qui n’ont pas la liberté de se servir d’autres, je ne désapprouvasse point en même temps ceux qui sont en état et en liberté d’observer d’autres pratiques ; je croyais, dis-je, que si l’on n’approuvait pas mon dessein, du moins on me laisserait en paix. Mais c’est ce qui n’est pas arrivé. Et, de vrai, mon espérance en était fort faible, dans la connaissance que j’avois d’une personne dont la gloire est d’être un des esprits les plus hargneux et les plus contentieux de toute la terre. Je m’en doutais si bien que pour m’en éclaircir je me résolus de perdre une partie de mon temps à la lecture des lettres qu’on appelle Pastorales, en commençant dès la neuvième, qui parut environ le temps de mon écrit, et je trouvai à l’onzième que mon doute ne m’avait pas trompé. Mais je fus bien surpris lorsqu’au lieu de raisons qui vinssent à propos sur la chose dont il s’agissait, je ne trouvai que des personnalités toutes fausses, et qui venaient aussi mal à point à notre sujet que les Lettres Pastorales à l’état présent des Réformés de France. Ces bonnes âmes sont en peine sur ce qu’elles pratiquent. Les meilleurs blessent mortellement leurs consciences, ou bien ils se rendent misérables leur vie durant, si longtemps qu’ils n’ont point d’instruction convenable à leur état. M J., pour les secourir convenablement à cet état-là, croit faire merveille de leur envoyer de temps à autre ces saintes babioles de Lettres Pastorales, qui justement ne sont propres qu’à aggraver leurs difficultés et à accabler leurs consciences de remords et de désespoir par le moyen de ces fatras d’articles d’antiquité et d’articles de controverse qu’on leur met dans la tête comme si de là dépendait leur salut et leur paix, et que Dieu leur dût demander en son jugement s’ils ont bien su leurs articles d’antiquité et leurs articles de controverses ? Ne faut-il pas être bien aveuglé, et du nombre de ces consolateurs fâcheux dont l’Écriture parle pour agir de la sorte, et pour appeler cela une conduite Pastorale, au même temps qu’on s’emporte contre une innocente lettre qui contient les seuls remèdes véritables et propres aux maux des consciences que l’on prétend soulager !

 

But de M. J. et le mien, opposés.

 

II. Mais ce n’est pas sans sujet qu’on lui en veut. Cette dangereuse lettre a précisément un but opposé au nôtre, dit M. J. Croyons-l’en puisqu’il le dit. Et ainsi, comme le but de ma lettre est d’apaiser les consciences, celui de M. J. sera de les troubler ; le but de ma lettre est de faire qu’on pratique sans souiller son âme ce qu’on pratique, et celui de M. J. de faire qu’on ne le pratique qu’en péchant. Il y a plus. Les vérités de ma lettre renversent par le fondement toute la machine de ces admirables Lettres Pastorales et toutes les pièces d’articles d’antiquité et d’articles de controverses. Car, selon la lettre d’avis, les cérémonies n’étant bonnes que par rapport à Dieu, et étant toutes bonnes lorsqu’elles y ramènent, qu’importe si la première ou la seconde antiquité y a apporté quelque changement, et si les suivantes y en ont encore introduit quelques autres ? Quand bien même et à présent et désormais on trouverait bon d’y faire d’autres variations, tout cela serait bon pourvu qu’il ramenât à la pensée amoureuse de Dieu et à l’humilité de cœur. Et ainsi, voilà tous mes articles d’antiquité par terre. Pour les opinions, sans se mettre en peine de celles des autres, et sans se tourmenter scrupuleusement sur leur stérile spéculation, on n’a (selon la même lettre) qu’à les embrasser aussi avant qu’on se sent porté par elles à la crainte de Dieu, à son amour, à la vertu, et à la pratique du bien. Et par cela seul, voilà tous les articles de controverse en fumée. Jugez de là si M. J. n’avait pas raison de dire : Cette dangereuse lettre a précisément un but opposé au nôtre. Nous voulons vous réveiller, elle veut vous endormir. C’est qu’il veut réveiller les âmes à la conteste, aux dissentions, aux querelles, et à toutes ces diables de disputes et de controverses qui, comme la piqure des faciles des queues des scorpions dont l’Écriture parle pour marquer les faux Docteurs, mettent les âmes en troubles, en amertume, en inimitié, en désordres, en furie les unes contre les autres, et les font ainsi mourir de la mort éternelle ; au lieu que la lettre voudrait les endormir à tous ces maux de l’Enfer, de la même manière que l’Écriture dit de la vérité qu’elle est dans la bouche de ceux qui la portent comme une parole d’enchantement qui endort les aspics, mais à laquelle les méchants, comme des serpents rusés, bouchent l’oreille pour n’en être pas endormis. Jusques là M. J. a dit la rité.

 

Superstition, ce que c’est.

 

III. Mais il n’est pas vrai que la lettre ait dessein de persuader que les superstitions ne puisent nuire. M. J. fait bien voir par là qu’il ne sait encore ce que c’est que superstition. Une même chose peut être et ne pas être superstition selon le motif de son institution et l’usage ou l’abus qu’on en fait. Toute cérémonie qui est établie pour faire penser amoureusement et humblement à Dieu, et qui est pratiquée dans cet esprit-là, n’est pas superstition, et toute cérémonie qui est établie ou pratiquée hors de ce motif et de cet usage est superstition. Or celles de l’Église Romaine dont j’ai parlé sont établies par ce bon principe ; et j’ai fait voir que les esprits dociles et sincères des gens de bien peuvent en faire et en font en effet un bon usage. Je n’ai donc pas eu dessein de justifier aucune superstition ; au contraire, je les ai expressément blâmées en plus d’un endroit en désapprouvant l’abus des choses saintes. M. J. reconnaît lui-même un peu après que l’on veut persuader que ce qu’il appelle faussement superstition peut servir pourvu qu’on en fasse des moyens de s’unir à Dieu. Et c’est cela qu’il met en opposition à son dessein. Qui l’aurait jamais cru, qu’un Théologien, qu’un Pasteur, qu’un Chrétien, qu’une créature raisonnable, put faire profession d’avoir des desseins opposés à celui d’une personne qui enseigne que les choses dont on fait des moyens de s’unir à Dieu sont bonnes et utiles ? En vérité, je suis tout épouvanté de l’énormité de ce terrible aveuglement.

 

Comment ma lettre est un poison pernicieux à M. J.

 

IV. Puisque M. J. trouve que ma lettre est si précisément opposée à ses desseins, il ne faut pas s’étonner s’il la traite de poison dangereux et d’écrit pernicieux. Il en a encore une raison particulière. C’est qu’il a publié un livre qu’il appelle Préservatif, et que quelques-uns de ses Antagonistes ont appelé, en riant, du mithridate ou de l’antidote ; et il se trouve que ma lettre, sans dessein particulier pourtant, établit des principes qui font évaporer toute la force de ce mithridate ; et par conséquent elle est un poison pernicieux. La démonstration en est toute claire. Toute chose qui rend inutile la force du préservatif ou de l’antidote est un poison pernicieux. Or la lettre de question fait cela au préservatif ou à l’antidote de M. J. Ergo, cette lettre est un poison pernicieux. Avec tout cela pourtant, il y a quantité de personnes qui ont de la piété et du bon sens, qui n’y trouvent rien que de très-bon, de très- édifiant, et de très-salutaire ; et de là on prend sujet de regarder M. J. comme un Médecin d’âmes qui ne se connaît guères en poisons ni en contre-poisons, et qui là-dessus pourrait bien donner à ses malades quelques dangereux qui pro quo. Décrier pour poison un écrit qui en vérité n’a point d’autre but que de mener les âmes à l’Amour de Dieu et à l’imitation de Jésus Christ par toutes sortes de moyens, et qui distingue si exactement les essentiels, auxquels seuls il faut être attachés, d’avec les accessoires, dont on ne recommande que le bon usage ! ne devrait-on pas être honteux d’un jugement si pervers, pour ne pas dire si impie, par où l’auteur ne fait qu’attirer sur sa tête la malédiction que Dieu dénonce par son Prophète à ceux qui appellent le bien, mal ; et le mal, bien ; les ténèbres, lumières ; et la lumière, ténèbres ; le doux, amer ; et l’amer, doux : les remèdes, poison ; et le poison des remèdes et des antidotes ? Si M. J. pouvait être un moment hors de ténèbres et de passions, on pourrait le défier d’oser soutenir que quiconque pratiquerait ce qui est marqué dans cette lettre de la manière et dans la disposition d’esprit et de cœur qui y est recommandée, ne soit pas en état de salut. On le défie de proposer une autre voie comme nécessaire au salut que celle-là. On le défie encore de trouver autre remède pour guérir les âmes de leurs péchés contre Dieu et contre leurs prochains, de leurs haines, de leur dissension et de leurs disputes et controverses diaboliques, qui les transforment à l’image du Démon ; et pour les ramener à l’amour Divin et aux vertus Chrétiennes, qu’en tolérant par charité et par douceur les sentiments et les pratiques différentes de ceux qui cherchent de plaire à Dieu, ainsi qu’a fait et recommandé Jésus Christ même. Et où est donc le prétendu poison de cet écrit ? est ce qui ferait mourir une âme qui pratiquerait les choses que j’y ai dites ?

 

Belle méthode de M. J.

 

V. N’attendons pas que M. J. nous le vienne montrer. De peur qu’on ne voie que ce sont de très-bonnes choses, il n’en dira mot, et se donnera de garde d’attaquer mes raisons. Il ne le peut, et il n’oserait. Ce ne sera pas, dit-il, en réfutant les raisons de cet Auteur que nous vous défendront contre lui. Diriez-vous pas que j’ai attaqué ceux à qui il écrit, puisqu’il veut leur faire à croire qu’il court à leur défense contre moi ? La vérité est pourtant qu’il n’y a rien dans mon écrit que pour leur soulagement, et que c’est plutôt lui-même qui est l’agresseur de la paix et de l’intégrité de leurs consciences, aussi bien que de ma personne et d’autres encore qu’il va faire profession de vouloir calomnier, sans qu’on ait pensé à lui. Car que veut-il dire avec son je ne réfuterai pas ses raisons, mais je vais vous le faire connaitre d’une manière qui suffise à ce qu’on ne lui donne point de créance, non plus qu’à ses principes que je ne veux pas réfuter ? N’est-ce pas tout autant que s’il disait : Sans me soucier d’aucune raison, je m’en vais essayer à vous le noircir et à le rendre tellement ridicule, que quiconque me voudra croire, le traitera comme on traite les fous, dont on ne daigne écouter ce qu’ils disent. Voilà un panneau bien grossièrement tendu à ses Lecteurs ! Je ne sais s’il y en aura d’assez bêtes pour y donner et pour ajouter foi à un homme qui fait profession de s’engager à dire du mal de quelqu’un sans écouter ses raisons. La belle déclaration ! Le bel exorde pour disposer ses Lecteurs à croire ce qu’il va dire ! Souvenons-nous-en déformais ; c’est en ceci seulement que M. J. est croyable, et qu’il ne manquera pas dans la suite à nous tenir exactement parole, médisant de qui il trouvera à propos sans se mettre en peine ni de réfuter, ni de comprendre, ni d’ouïr même les raisons qu’on pourrait avoir. Cela est si vrai que je prie les Lecteurs d’observer que de toutes les choses qu’il va dire, il n’y en a aucune qui ne soit fausse ou qu’il n’ait mal comprise, soit qu’il se mêle de parler de nos sentiments, soit qu’il s’en prenne à des personnalités. Outre les faussetés qu’il imputera à ceux qu’il lui plaira, il essayera encore de les rendre ridicules par ses expressions burlesques. Les honnêtes gens n’en usent pas ainsi. De quelque Religion et parti que l’on soit, quand on a de la vertu (et de l’amour pour la vérité), on la respecte partout, même dans ses ennemis et dans les ennemis de sa Religion. C’est ce qu’il disait autrefois à M. Maimbourg, qui avait parlé d’une personne qu’il estime bien moins satiriquement et moins burlesquement que Monsr J. ne va faire de Mlle Bourignon, dont la vie n’a été qu’un tissu de vertus, et qui, loin d’être ennemie de la personne de M. J. ou de sa Religion, était amie de tous les gens de bien et de tout ce qu’ils font pour plaire à Dieu. Pour moi, quoique je n’aie rien qui l’oblige à sentir ou à parler avantageusement de moi, je crois lui avoir donné encore moins de juste sujet de me traiter si malhonnêtement qu’il va faire, et même si hors de propos. Mais cela viendra ad rem pour le faire connaitre lui-même, et pour lui faire ouïr quelques-unes de ses vérités un peu clairement, sans blesser la justice et l’équité. S’il avait seulement attaqué nos véritables sentiments, on ne s’en serait pas choqué ; on les aurait amplement défendus contre ses raisons. Mais de nous attribuer publiquement et avec insulte je ne sais combien d’extravagances, et mêmes d’impiétés punissables, et toutes fausses, ce ne sera pas lui rendre la vingtième partie de ce qu’il mérite que de les repousser avec quelques réflexions sur lui-même, sans pourtant lui attribuer rien à faux.

 

La Critique de M. J. ne touche à l’affaire dont il s’agit, et ne sert qu’à le faire connaître lui-même.

 

VI. Comme je viens de le dire, et c’est une de mes premières remarques sur son écrit, que toute sa critique qui se jette sur des personnes est entièrement hors du sujet et tout-à-fait impertinente. Car quand l’auteur de la lettre serait un extravaguant, un fou, un visionnaire et un ami de visionnaires, un esprit faible, malade et gâté, si néanmoins il n’a rien mêlé de ses prétendues folies et visions dans sa lettre, mais seulement des choses solides et bonnes, les Lecteurs en demeureront-là. Et si j’y ai dit la vérité, que leur importe-t-il que d’ailleurs on veuille les persuader que je sois fou ou visionnaire ? Mais Mr J. prend très-mal ses desseins et ses mesures pour cela. Car à qui pense-t-il persuader qu’on le doive croire lorsqu’il fait profession de faire les portraits de gens qu’il prend pour objets de sa passion, et dont il témoigne qu’il veut parler présentement à dessein de les décrier ? Ignore-t-il que toute la terre ne sache qu’il n’y a personne à l’abri de ses médisances, et a-t-il oublié combien de fois on lui a reproché publiquement d’avoir imputé cent faussetés de fait à ceux qu’il entreprend ? On sait si bien ce que vaut son témoignage en ces sortes de rencontres, qu’il ne serait pas nécessaire d’en faire voir la valeur par quantité, de semblables faussetés qu’il impute à Mlle B., laquelle il va chercher et attaquer bien plus hors du sujet qu’il ne fait ma personne. Mais parce qu’il ne sera pas mauvais pour plusieurs raisons que l’on connaisse toujours mieux l’Esprit de Mr J., qui est si empressé à faire connaître les Esprits des autres, et qu’en voici une occasion qui n’y contribuera pas peu, je suis d’avis de ne la pas laisser échapper. N’importe que le sujet en soit une fille dont peut-être quelques-uns croiraient qu’il ne vaut pas la peine de s’informer. Quand ce serait une Turque, il est certain que si d’ailleurs elle avait de la probité, et qu’il se trouvait quelqu’un qui l’insultât sans raison, qui l’outrageât, qui lui voulût imputer cent faussetés pour la rendre haïssable, et lui faire je ne sais combien d’injustices, que c’en serait assez pour faire connaître de-là à tout le monde le caractère de cet agresseur-là. Et je pense qu’en ce cas nul ne trouverait mauvais qu’on prît en main l’innocence de la personne insultée, et qu’on tâchât de la mettre en son jour et d’en donner des preuves et des témoignages, ne fût-ce que pour connaître de-là l’esprit d’un homme qui n’est pas tant l’agresseur de quelques particuliers que celui de tout le monde. An moins est-il certain que je suis obligé à cela pour ma propre justification, ou plutôt pour celle de la vérité salutaire, laquelle M. J. a voulu décrier dans la lettre des Avis Charitables par la considération d’une personne qu’il lui a plu d’entreprendre très injurieusement, et qu’il avait, ce semble, depuis longtemps sur le cœur.

J’admire cependant sa grande prudence à choisir les occasions propres à décharger son mal-talent. S’il avait tant d’envie de satiriser Madlle Bourignon et ses amis, ne devait-il pas prendre un autre sujet que celui de la lettre des avis charitables ? Car, après tout, quiconque fera la lecture de cette lettre-là avec tant soit peu de sens commun, jugera bien que celui qui l’a écrite et que ceux avec qui il a conformité de sentiments ne se mouchent pas tout à fait du pied, et ne sont pas des esprits si visionnaires, si malades, si gâtés, si capables de tant de faussetés, d’impiétés et d’extravagances, qu’il le voudrait persuader, et que des ignorants ou des malins pourraient l’avoir publié et le publier encore.

 

Sur ce que M. J. prétend me faire connaître.

 

VII. M. J. prétend, à ce qu’il dit, de me faire connaitre. À la bonne heure si cela peut contribuer à l’avancement de la Vérité et à la confusion du mensonge. Je voudrais en ce cas qu’il fût scrutateur de mon cœur, et qu’avec moi il pût le découvrir à tout le monde. On y verrait une impartialité, une candeur et un amour si droit et si sincère pour la vérité solide, divine et salutaire, que je m’assure que les gens de bien ne pourraient m’avoir pour suspect. Car j’aime la Vérité, et l’ai toujours aimée dès ma jeunesse autant que je l’ai connue. Pour son amour je n’ai eu égard à Secte ni à Parti, à amis ni à ennemis, à emplois, à charges, à gages, à liaisons, à relations, à avantages, à honneur ni à déshonneur, à louanges ni à railleries, à prospérité ni à persécutions, ni à quoi que ce soit, pourvu seulement que je pusse trouver la divine Vérité, que j’ai embrassée lors même qu’elle m’a été contraire, dont je tiendrai à bonheur les coups que je dois encore recevoir d’elle avant que tout ce qui est corrompu dans moi soit redressé selon sa rectitude. Car je me suis mis sous sa discipline, et j’espère qu’elle ne me rejettera et ne m’abandonnera point depuis qu’elle m’a fait la grâce de se montrer tant soit peu à moi. Je lui ai offert en sincérité mon âme et ma vie pour jamais ; elle aura soin que le mensonge, la flatterie, et la séduction ne trouvent point de place dans ma bouche ni dans mon cœur. Messieurs mes Lecteurs, pardonnez-moi l’imprudence que je commets à parler ainsi de moi. Né vous semble-t-il pas qu’elle soit pardonnable dans un cas l’on veut fonder sur la considération des dispositions de ma personne la réjection et le mépris de la salutaire et édifiante vérité qu’il y a dans ma lettre, et de celle que je pourrais encore proposer désormais ?

VIII. Et qu’a-t-on à dire de moi ? Vous saurez que ce n’est point un de vos Anciens Pasteurs qui vous écrit ainsi. Je ne sais à quoi bon cela sinon peut-être pour persuader sourdement que c’est quelque jeune étourdi de Néophyte qui ne doit point encore avoir de voix en chapitre. Mais il me semble pourtant qu’à quarante ans passés, après sept de service, et ensuite onze d’employés à rechercher plus que jamais la Vérité salutaire, on a assez de caractères pour écrire une lettre d’avis sur les choses de la Religion, quand bien on aurait renoncé à celui de Pasteur, comme M. J. dit que j’ai fait ; ce qui est si peu vrai que non seulement j’ai en bonne forme le congé d’une Église que le malheur des guerres dissolvait, mais que des Princes mêmes les plus-pieux m’ont fait l’honneur de m’écrire quelques années depuis cela, et plusieurs fois, pour me faire continuer dans leur propre Cour les fondions Pastorales que j’ai discontinuées sans avoir pourtant renoncé au Caractère, duquel si je ne me prévaux pas beaucoup, moins encore le veux-je rejeter ou mépriser ; au contraire, je l’estime infiniment, et ce n’a été que la considération de mon indignité, de mon indisposition, du peu de fruit et même de l’abus que j’ai remarqué que les auditeurs faisaient des choses saintes qui me l’a fait discontinuer, après avoir déploré mon imprudence et mon aveuglement à m’engager tout faible et tout imparfait que j’étais (et que je suis encore) dans une charge si sainte, et en même temps si terrible et si pesante que de se rendre responsable des âmes des hommes, qui à toute force veulent qu’on les flatte et qu’on leur administre les divins sacrements, quoiqu’on voie bien qu’ils aiment le monde et les choses qui sont au monde, et que l’amour du Père ne soit pas dans eux. Je ne pouvais résister à cela sans me les rendre ennemis, et je ne pouvais y condescendre sens blesser ma conscience. Mais après deux ans de gémissements sous ce grand poids, Dieu m’ayant mis en liberté ainsi que j’ai dit, je me résolus ensuite de vaquer à moi-même, et de m’approcher le plus près qu’il me serait possible des gens de bien et des plus saints que je pourrais trouver, fussent-ils au bout du monde. C’est pourquoi quelques-uns des divins écrits de Madlle Bourignon 12 m’étant alors tombés par hasard entre les mains, et mon Cœur s’en trouvant de plus en plus et enflammé de l’amour de la vérité divine et touché d’une manière que je puis dire surnaturelle et qu’il n’y avait que Dieu seul qui pût opérer, je voulus voir si je ne trouverais pas les moyens de parler à une âme si illuminée de Dieu laquelle était alors cachée depuis environ six ans que les méchants la persécutaient à cause des calomnies diaboliques et infernales dont les Scribes, Docteurs et Pharisiens de ce siècle l’avaient malignement noircie. J’eus le bonheur de la rencontrer et de trouver dans elle ce que je n’avais point trouvé dans les grands Docteurs de la terre. Et Dieu m’a fait par elle de telles grâces que j’aurai bien sujet de m’en réjouir à toute éternité, sans me soucier des railleries des hommes insensés, que l’orgueil et la malignité rendent aveugles ès œuvres magnifiques que le Seigneur opère et qu’il a opérées de tout temps par des instruments bas, abjects, chétifs et méprisés aux yeux du mondes, mais précieux devant lui lorsqu’ils sont humbles, purs de cœurs, et qu’ils lui sont fidèles.

IX. Voilà ce que M. J. appelle burlesquement se jeter entre les bras d’une femme, phrase extrêmement digne de la gravité d’un vieux Théologien qui fait profession d’écrire des Traités de dévotion. Je ferai incontinent réflexion sur la qualité de visionnaire qu’il lui donne, et sur toutes les autres choses qu’il en dit ; achevons premièrement ce qu’il y a sur le chapitre de ma personne, qui, dit-il, s’est jeté dans ce parti par faiblesse d’esprit. Je n’ai trouvé point de parti auprès d’elle ni de ses amis, sinon seulement le dessein de devenir et d’être de véritables Chrétiens, en pratiquant la Doctrine du Sauveur chacun dans le parti où il était, à la réserve du mal, des partialités, des divisions, des animosités et des disputes diaboliques, qui font mourir les hommes à l’amour de Dieu et du prochain. Je confesse que mon esprit est fort faible et même malade et gâté si M. J. le veut ; mais de la manière qu’il voudrait le persuader, comme si je ne pouvais disposer de moi et de mes jugements sans extravagance, ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais passé pour tel ; et le livre latin que je composai environ ce temps-là, peut témoigner si j’avais alors en ce sens l’esprit si faible et si malade.

Mais c’est peu que cela. M. J. en va bien dire d’autres. Il s’imagine que je suis, aussi bien que Madlle Bourignon et ses amis, comme une pièce de cire entre ses mains, et qu’il peut nous donner telle forme et nous faire paraitre sous telle figure qu’il lui plaira. Il va me faire chef de parti, me faire auteur de treize volumes, va me donner une Maîtresse, laquelle il qualifiera de visionnaire, de sectaire, de prêcheuse, d’amasseuse de monde et de Sociniens mêmes. Et cette prétendue Secte, il la va rendre Religion, méprisant les exercices de piété, médisant du Ministère public, le haïssant même aussi bien que les Pasteurs qui l’exercent ; il en va faire une troupe de gens qui ne prient point Dieu, et qui même tiennent les prières pour contraires à la perfection du Christianisme et à la réception du S. Esprit, une troupe enfin d’extasiés et de gens à loger aux petites maisons, pour ne pas dire punir par le bras de la Justice comme le riteraient très-bien des ennemis et des Calomniateurs du Pastorat et des Pasteurs, et de tels impies qu’il nous dépeint publiquement, plutôt (je le veux croire) par l’aveuglement d’un faux Zèle que par pure malice d’esprit. Car je ne le crois pas si méchant que d’inventer et d’imputer sciemment de telles faussetés à des personnes qui en sont innocentes ; mais l’ennemi de son salut lui a aveuglé les yeux sur ce sujet, pour ne pas voir qu’il fait mal d’imiter les Pharisiens et les Docteurs d’autrefois, qui firent tourner le Sauveur en ridicule avec une couronne d’épines et un vieux manteau délabré pour faire crier sur lui : Crucifie. Car il en fait de même à sa divine vérité et à l’innocence de ceux qui la font connaître, la tête desquels il veut charger de ses piquantes épines et de ses gloses et conséquences ridicules, pour faire crier sur elle : Crucifie les ignorants du peuple, qui s’imaginent que des gens si saints que M. J. ne sauraient faire des tours de cette nature.

X. C’est à faux qu’il me fait chef de parti. Il mesure mes inclinations à l’aune des siennes. J’atteste celui à qui rien n’est caché que depuis onze ans que j’ai cessé de prêcher, je n’ai pas eu un seul disciple, ni personne au monde qui ait eu relation avec moi en qualité de disciple, de dépendant, d’apprentif, de membre, de soumis, dont j’aie été ou Maître, ou Chef, on Directeur, ou tout ce qu’il vous plaira ; et que maintenant je suis encore plus éloigné que jamais de ce désir et de cet état. Ce sont des fictions de M. J. aussi bien que le nombre de treize volumes qu’il me donne pour faire foi qu’il est fort exact à dire la vérité en toutes choses, en petites comme en grandes. De ces treize volumes je lui renvoyé les six derniers comme étant de son cru, et le remercie de sa libéralité à me donner une Maîtresse dont je doive pousser les Mystères. Je n’ai point de Maîtresse que la Divine Vérité. Celle-là est et sera à jamais l’unique et l’adorable Maîtresse de mon cœur. C’est elle seule que je cherche et que je considère dans les instruments dont il lui plaît de se servir, et non pas les instruments mêmes qui, hors de la Vérité, ne sont rien, et moins que rien. Que si elle voulait que je poussasse ses divins Mystères plus loin que M. J. et ses semblables, il faudrait bien qu’ils le prissent en patience. En ce cas je la prierais seulement qu’elle purifiât et régît mon cœur et ma plume, afin que je n’en publiasse rien qui pût défigurer les traits de son adorable beauté. Mr J., qui n’en a pas encore vu un seul rayon en sa pureté, n’aurait point de sujet de s’en moquer, comme il fait un peu plus bas de mes productions, qu’il appelle par raillerie une Théologie admirable. N’est-il pas lui-même admirable de vouloir juger d’une chose qu’il n’a pas encore vue ? Ou bien croit-il que parce qu’il est grand Théologien à ses propres yeux, et qu’il me regarde comme un petit compagnon, que la vérité ne se puisse trouver auprès de moi aussitôt que chez lui ? Il pourrait bien s’y tromper ; car Dieu ne la donne pas comme une récompense de la grandeur ou de l’estime que l’on a de soi-même, mais comme une récompense de la candeur et de l’impartialité où l’on est, qualité (au moins cette dernière) dont M. J. est l’antipode. Que s’il voulait y revenir, et dans cette disposition lire le Système de cette Théologie admirable, j’ose dire franchement qu’il devrait avouer qu’il y a peu de pages où il n’apprit quelque chose de solide, dont il ne savait pas encore ou la substance ou la manière de la bien prouver ; et qu’il verrait la solution des difficultés qu’on a tenues jusqu’ici, lui aussi bien que les autres, pour entièrement insurmontables. Ne puis-je pas dire ce mot hardi pour défendre la vérité d’une insulte qu’on lui fait si inconsidérément et sans la connaître ?

 

Réponse aux insultes que M. J. fait à Mlle B.

 

XL M. J. trouve mauvais que j’aie de l’estime pour Madlle Bourignon quoique j’aie moins d’attachement pour elle qu’il n’en a pour son Calvin, ou que plusieurs de ses auditeurs n’en ont pour lui, dont ils reçoivent toutes les paroles, et même toutes les visions, comme des oracles, sans autre discussion. Au lieu que pour moi, je n’ai envisagé partout que la Sagesse et la Vérité de Dieu ; et il m’a toujours été indifférent par quel moyen Dieu me l’ait voulu faire connaître, si par un homme ou par une femme, par un docte ou par un indocte, par un Catholique, par un Calviniste, par un Luthérien, ou même par un Juif ou par un Païen, ce m’est tout un, pourvu qu’il ait la vérité, et aussi avant qu’il l’aura, mais pas davantage. Si Dieu veut me la faire voir par une femme, à la bonne heure, je le veux aussi ; et je m’en approcherai non à cause de l’organe dont Dieu se sert, mais à cause de la vérité qu’il communique par là. On ne s’approche pas d’une fontaine à cause d’un canal de bois ou de plomb, ou d’autre matière plus ou moins vile, mais à cause des eaux pures qu’il répand ; et il serait ridicule d’insulter à une personne sensée qui va à la fontaine comme si elle y allait par attachement à un canal de bois, et là-dessus la tourner en ridicule comme faisant son principal et sa maîtresse de ce moyen matériel. C’est pourtant l’admirable procédé de M. J. à mon sujet.

Il est vrai qu’il prétend que ce canal ne répand pas des eaux pures. Il n’oserait dire, comme de mon écrit, qu’elles sont empoisonnées ; cela n’a pas réussi à quantité de Calomniateurs qui ont voulu acculer Madlle B. d’hétérodoxie. Pour lui, il ne l’accuse que d’avancer des Paradoxes, des visions, et des songes. Encore doit-il reconnaître qu’en quelques endroits elle a assez heureusement traité les vérités Chrétiennes, et particulièrement celles de la morale. M. J. n’a presque rien lu de ses écrits, et il y entend encore moins, ne les regardant qu’au travers des lunettes gâtées de sa partialité. Cependant, il prétend juger universellement et souverainement d’eux, de l’esprit de l’auteur, et de sa conduite, qui pourtant lui sont des énigmes. Il me faudrait faire un livre plus gros que les deux tomes de l’Esprit de Mr. Arnaud si je devais insister sur toutes les vues (pour ne rien dire de pis) il est tombé, et lui faire toutes les reparties mortifiantes qu’il mérite ; mais le dessein qu’on a d’être court lui en sauvera la plupart.

 

Sur l’accusation de visionnaire.

 

XII. Je ne m’étonnerais pas qu’un autre que M. J. accusât Mlle B. de débiter mille visions paradoxes et mille songes creux. Il y a longtemps que S. Paul a dit : L’homme animal et charnel ne comprend pas les choses de l’Esprit de Dieu : elles lui sont folie ; il ne peut les comprendre. Mais que lui, lui qui sait bien qu’il passe partout pour un des plus grands Visionnaires de l’Europe, ose faire à d’autres de ces sortes de reproches, c’est comme le charbonnier qui appelait le meunier, noir. Un temps était que M. J. ne voulait pas entendre parler de révélations, d’inspirations, de visions, et dans son parallèle du Calvinisme et du Papisme, il a un chapitre entier (le 6e) où il le vante d’être, lui et ses semblables, hors de la peine de discerner les inspirations et les visions véritables d’avec les fausses, parce que, comme un autre Alexandre, il tranche tout net ce nœud gordien, et les rejette toutes sans examen, jusqu’à renvoyer à la purgation, à la saignée et aux Médecins quiconque parlerait d’en avoir eues, quelque sage et saint qu’il soit d’ailleurs, jusqu’à s’écrier par dérision au sujet de quelques-uns : Vive les inspirés ! Mais maintenant, la carte est bien changée. Depuis qu’il s’est mis en tête de donner au public deux volumes de ses visions et de ses longes sur l’Apocalypse, tout ce qui favorise sa partialité et sa Secte lui est devenu révélation, inspiration divine, vision miraculeuse. En quoi il a cent fois fait pis que ce qu’il ose me reprocher, d’avoir suivi une femme visionnaire. Car il adonné lui-même à corps perdu dans les visions d’une fille, dans celles d’un artisan, et de je ne sais combien d’autres, sans rien dire d’une infinité qui sont de son propre crû. Christina Poniatovia lui a paru inspirée, et inspirée deux années durant à miracles aussi grands qu’il en soit arrivé depuis les Apôtres, et (je cite ses propres termes) il ne trouve rien dans la vie des plus grands Prophètes de plus miraculeux que ce qui est arrivé à cette fille. Cotterus lui est devenu un Prophète grand et magnifique, et il tient que les images de ses visions ont tant de Majesté et tant de noblesse que celles des anciens Prophètes n’en ont pas davantage. Les visions 13 de Drabicius, qu’il qualifie de Prophète, lui paraissent avoir aussi leur grandeur. Joseph Medde lui a paru INSPIRÉ. Mais tout cela est peu au prix de lui, qui est aussi inspiré à ses propres yeux, et qui nous débite sur ce pied-là mille visions bourrues. Il a consulté cent et cent fois la vérité éternelle et enfin elle lui a répondu ; au moins il le croit, dit-il. Et que lui a-t-elle inspiré ? Elle lui a inspiré cette pensée burlesque que le Pape de Rome est l’Antéchrist, lequel il serait beaucoup mieux de chercher dans son propre cœur et dans le cœur de tous ceux qui, se disant Chrétiens, ne sont pas conduits par l’Esprit de J. Christ, fussent-ils Papes ou non-Papes, Romains ou Réformés. Elle lui a inspiré que quand la Chrétienté corrompue, la Grande Ville, se divisera en trois, cela signifie une transsubstantiation de deux parties de Babylone en deux Jérusalem, qui après leur division ne seront plus de même nature que le tout ; parce que la partialité ne lui permet pas de considérer sa Secte et celle de l’autre parti comme des parties de la Babylone de confusion où l’Esprit de l’Antéchrist domine, mais où néanmoins il y a encore, aussi bien que dans le premier parti, des âmes qui appartiennent à Dieu et qui sont son peuple. Elle lui a inspiré que d’ici à deux ans et demi, ou environ, le Roi de France deviendra inspiré, que toute la Cour deviendra inspirée, que les Parlements deviendront inspirés, que la meilleure partie de la noblesse et du tiers état deviendront inspirés, tous, à se faire Calvinistes, et qu’ils envoyeront des ambassades à M. J. et à ses Confrères pour faire monter le Calvinisme sur le Trône. Pensez que selon lui les autres Réformés deviendront aussi inspirés, et que lui, qui est le point saillant de ces inspirations, y aura sa bonne part. Vive les inspirés ! Qu’il y aura de plaisir à aller ouïr M. J. prêcher à pleine tête en inspiré dans Notre Dame de Paris ses Préjugés légitimes contre le Papisme. Or ça, de bonne foi, ne faut-il pas (pour me servir de ses termes) avoir l’esprit bien malade et bien gâté pour en venir là ? Et son propre conseil, de se faire saigner et purger, et d’aller au Médecin, ne viendrait-il pas ici le plus à propos du monde ?

Après cela, ne faut-il pas être bien aveuglé pour oser traiter de visionnaires des personnes qui ne se sont jamais fondées sur aucune vision, et qui n’en ont jamais recommandé aucune, quoiqu’elles aient eu l’esprit de discernement pour distinguer les véritables d’avec les fausses ; au lieu que Mr J. n’en admet pour la plupart que de bourrues, et se moque des véritables, comme de celles des Saints Pères des déserts, de S. rôme, des saintes Hildegarde, Gertrude, Brigitte, Thérèse, et d’autres très-saintes âmes, dont les visions, les révélations, la doctrine et la vie ont indubitablement les caractères du bon Esprit de Dieu. Mais elles ne favorisent point la partialité de Mr J. C’en est assez. Elles sont visionnaires.

Si Madlle Bourignon l’avait favorisé, elle aurait été pour lui une Prophétesse du plus haut étage, et sa vie lui aurait paru encore, bien au delà de celle de sa Prophétesse Poniatovie, plus miraculeuse que celles des Prophètes. Mais comme elle ne s’attache qu’à l’essentiel du Christianisme, et qu’elle désapprouve tout ce qui regarde l’esprit de Sectes, de disputes et de partialités, voilà pour M. J. des marques de l’esprit de réprobation plus qu’il n’en faut.

 

Sur l’accusation de Paradoxisme.

 

XIII. On ne le pourrait pas moins pousser sur le Paradoxisme qu’il ose reprocher à Mlle B. pendant que lui-même y est enfoncé jusqu’à un tel point qu’à peine y a-t-il un lieu de Théologie sur quoi il n’ait une opinion paradoxe. De fraîche date même il s’est entêté d’un plan général et d’un Système de Théologie tout paradoxe ; et ce plan, il l’a emprunté du P. Malebranche, après l’avoir traité vingt fois de visionnaire.

Encore va bien qu’il n’a osé accuser Mlle Bourignon que de paradoxisme ; on sait que le paradoxe demeure dans le genre des opinions problématiques dont la diversité ne blesse pas l’orthodoxie, et sur lesquelles à peine y a-t-il deux Théologiens d’accord en quoi que ce soit. Pourquoi donc nous vient-il conter que les opinions paradoxes sont contraires aux vérités reçues entre les Théologiens ? Hé, accordez-vous premièrement entre vous sur toutes ces sortes de vérités problématiques pour lesquelles vous vous mordez même et vous entremangez et divisez en Sectes les uns les autres ; ôtez premièrement ces poutres de vos yeux ; et puis vous penserez à accuser les autres de paradoxie sur ce qu’ils ne s’accordent pas avec vous.

Les mille Paradoxes que Mr J. attribue à Mlle B. reviennent à trois capitaux : 1. sur la création du monde, qu’elle dit avoir été faite en état de gloire, ainsi qu’il sera un jour rétabli ; 2. sur la production de Jésus Christ, qu’elle dit avoir paru à Adam, à Moïse, et aux autres Ss Prophètes dans un corps qu’il avait tiré d’Adam ; 3. et sur la fin et le Rétablissement du Monde. Il n’y a point de Théologien qui n’ait sur ces trois chapitres des opinions beaucoup plus étranges que tout ce qu’on pourrait appeler Paradoxe. Pour le premier, le Système de nouvelle adoption de M. J. est pur paradoxe 14, pour ne pas dire pure fausseté. Pour le second, ceux qui disent que c’était un Ange créé qui paraissait et qui parlait à Moïse, n’ont pas seulement une opinion paradoxe, mais expressément contraire à l’Écriture, qui nous représente cet Ange comme disant : Je suis l’Éternel, le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de jacob ; et même elle est pernicieuse, comme donnant prise aux Sociniens pour énerver l’Écriture sans repartie. Et pour ceux qui disent que c’était Dieu même, s’ils ne reconnaissent qu’il avait dès lors un propre corps, ils se rendent ridicules à vouloir expliquer la vision où Moïse le vit par derrière et fut touché de sa main, mais sans voir son visage ; et quantité d’autres ; sur quoi l’on défie M. J. et tous les Théologiens de dire quelque chose de sensé que par les principes de Madlle B. comme je l’ai fait voir plus amplement dans mon Système (Tom. IV, p. 368, etc.). Reste le dernier article capital que regardent la fin et le Renouvellement du Monde, de quoi M. J. a publié un Accomplissement des Prophéties qu’il n’ignore pas être tout plein de Paradoxie depuis le commencement jusqu’à la fin.

 

Caractère des sentiments particuliers de Mlle B.

 

XIV. Mais voyons un peu les vrais caractères de ces sortes d’opinions problématiques qu’a Madlle B., lesquels M. J. aurait mieux fait de rapporter que de leur donner la qualité des siennes, de songes creux. Le premier est que non seulement elles sont conformes à l’Écriture, mais qu’elles en expliquent mille passages, et tout le Système des œuvres de Dieu, d’une manière à quoi l’on n’a pu encore atteindre. Quiconque lira et comprendra mon Système de l’Économie Divine en sera entièrement convaincu. Le second, que l’on ne recommande pas ces sentiments-là ni comme nécessaires, ni à tous ; mais comme accessoires et comme pouvant servir à quelques-uns à leur faire admirer et aimer Dieu dans ses merveilles et mépriser les bassesses de ce monde. Le troisième, que tous ces sentiments accessoires ne sont pas la centième, pas même la millième partie des choses que Mlle Bourignon propose, et qui sont incontestablement nécessaires, solides, divines et efficaces. Le quatrième est qu’elle a dit et écrit cent fois qu’on pouvait ne les pas croire, qu’on n’en serait pour cela ni plus ni moins agréable à Dieu ; que même on devait s’abstenir de les rechercher par un esprit de curiosité ; que cela n’engendrait alors que distraction, que présomption et qu’orgueil de cœur ; qu’il fallait les laisser pour étudier uniquement JÉSUS CHRIST crucifié, son imitation, et le renoncement à soi-même, sans quoi le diable et le péché se mêleraient partout. Elle a sur ce pied-là refusé à plusieurs, souvent même avec colère, de s’expliquer davantage sur ces sortes de choses, leur disant : À quoi bon vous distraire l’esprit inutilement et laisser là le principal ? Tâchez de renoncer à vous-mêmes et d’imiter J. Christ, et alors vous saurez un jour ce qu’il est de ces choses, sinon vous vous en priverez et vous vous damnerez par votre curiosité et par votre présomption. Qu’on ne m’en parle plus, et qu’on se tienne au solide, au nécessaire, à l’unique chose fondamentale, à JÉSUS CHRIST CRUCIFIÉ, sans lequel S. Paul ne voulait rien savoir. Qu’en dites-vous ? Est-ce là penser et parler en visionnaire et en esprit malade et gâté ?

 

Abrégé de la doctrine de Mlle Bourignon.

 

XV. M. J. a reproché cent fois à M. Maimbourg d’avoir supprimé toutes les choses dont il pouvait tirer quelque avantage, d’en avoir perverti cent autres, et d’avoir avancé du sien je ne sais combien de faussetés. Mais il en fait à proportion cent fois pis que lui dans cette petite méchante pasquinade qu’il a osé publier pour diffamer ce qui (contre ses sentiments emportés) est la vérité et l’innocence même. S’il veut, comme il dit, apprendre à ses gens quel est le caractère de ces personnes, pourquoi ne pas dire un mot de ce en quoi ils font consister l’essentiel, et même le tout, de leur doctrine ? Pourquoi ne parler que de la millième partie de quelques sentiments accessoires ? Pourquoi habiller le bien qu’il ne peut en nier à la burlesque ? Et pourquoi y ajouter du sien tant de faussetés ? La belle méthode, s’il la suit envers tous ! Il fallait dire ici que l’essentiel de la Doctrine de Madlle B., ou ce qui forme, selon elle, le véritable Chrétien et qui le distingue du faux, revient à ces quatre articles : 1. Renoncer à soi-même, 2. Prier sans cesse, 3. Aimer Dieu, 4. et Imiter Jésus Christ avec patience, paix et humilité ; que c’est là l’UNIQUE chose qu’elle recommande partout. Il fallait parler de ses opinions accessoires ainsi que je viens de faire, et dire que si elle a eu quelques apparitions qu’elle a crues divines, elle ne les a jamais recommandées à personne, ni reçues qu’avec les précautions qu’on voit dans sa Vie, et que tous les Mystiques recommandent comme des moyens infaillibles de ne s’y méprendre pas. Si l’on voulait particulariser quelqu’une de ses pensées, l’on pouvait dire qu’elle a annoncé au Monde, de la part de Dieu : Que tous les hommes ont maintenant abandonné Dieu pour ne plus s’aimer qu’eux-mêmes, leurs intérêts, et les choses de la terre ; qu’ils sont attachés judaïquement, aveuglément, et par amour propre à leurs cérémonies, à leur Christianisme extérieur, à des opinions stériles, qui ne peuvent sauver personne, et à des controverses et disputes diaboliques qui rendent leurs âmes diaboliques, pleines de haine, de rages, de meurtres, pendant qu’ils ont abandonné l’Esprit et la Vie de Jésus Christ, et sont devenus véritablement Anti-Chrétiens ; que les plus savants sont les plus méchants et les plus perdus de toute la bande ; que ce sont eux qui séduisent le monde, et qu’ils sont la source de toutes sortes de maux ; que néanmoins il y en a encore partout et en tous états quelques bons, lesquels Dieu veut secourir par ses lumières, de peur qu’ils ne périssent dans leur aveuglement ; que si les Chrétiens d’aujourd’hui ne se convertissent à Dieu en reprenant la vie des Chrétiens de l’Église primitive, Dieu va les exterminer par tes derniers jugements en quelque secte et parti qu’ils soient ; mais qu’il préservera ceux d’entr’eux qui, renonçant à eux-mêmes et au monde, s’abandonneront à l’Esprit du Seigneur Jésus, pour vivre en Charité, en humilité, en sainteté, en justice, en paix, et pour servir et adorer Dieu en Esprit, en vérité, et par la pratique de toutes sortes de vertus, en ne plus pensant et ne plus donnant leurs affections qu’aux choses qui sont en haut, et point à celles qui sont sur la terre ; et que pendant qu’il exterminera tout le reste, ceux-ci demeureront sur la terre et y renouvelleront le véritable Christianisme ainsi qu’il était du temps des Apôtres. Voilà, voilà des choses utiles et solides, et bien autres que ces niaiseries de M. J., que dans deux ou trois ans le Roi de France ou son Successeur sera inspiré à se faire Calviniste et à rétablir la Secte de Calvin dans tout son Royaume ; et que cela sera le Rétablissement de l’Église de Dieu dont les Prophètes ont tant parlé. Y a-t-il personne à qui ces fadaises ne fassent mal au cœur ?

 

Des Livres de Madlle Bourignon.

 

XVI. M. J., ne pouvant nier que les écrits de Mlle B. ne respirent et n’inspirent la piété la plus pure, et ne soient capables d’enflammer dans l’amour de Dieu les âmes les plus glacées, s’avise de tourner ce bien en ridicule, et d’appeler cela avoir un grand air de dévotion qui se voit dont tous les visionnaires. Voilà comment M. J., pour satisfaire ses passions, est prêt tantôt à faire l’éloge, tantôt à inspirer du mépris, pour la dévotion. Lorsqu’il s’agit de lui-même et qu’il veut faire croire au monde qu’il en a beaucoup, il nous écrit des Traités de Dévotion, il la recommande à tous, sans que pourtant il y paraisse rien que de l’affectation étudiée et des mots choisis et examinés par les connaisseurs ; mais quand il voit la dévotion vivante et en sa naïveté dans les gens de bien qu’il méprise, il la fait alors passer pour un caractère de visionnaires. Belle égalité de jugement ! Au reste, les Lecteurs ne doivent pas s’effrayer du nombre des Livres de que M. J. met peut-être ici à ce dessein-là. Ils ne sont pas écrits afin que chaque personne les lise tous, mais afin que les personnes de différentes dispositions en choisissent diversement, celui-ci, un, et celui-là, un autre, selon qu’on est plus ou moins touché par de différentes matières. Ceux qui sont le plus touchés par la lecture des choses morales et de la Vertu peuvent lire les Traités de la Solide Vertu, ou les Avis et Instructions salutaires, ou la Lumiere née en Ténèbres. Ceux qui sont touchés par la considération des merveilles de Dieu trouveront le Nouveau Ciel et la Nouvelle Terre, l’Étoile du Matin. Ceux qui veulent avoir l’idée de l’Essentiel du Christianisme verront le Renouvellement de l’Esprit Évangélique, les Pierres de la Nouvelle Jérusalem. Quiconque est sensible à la vue du relâchement du Christianisme et de tous ses partis aura, pour le Christianisme en général, L’Antéchrist découvert et le Tombeau de la Fausse Théologie ; pour l’Église Romaine, la Lumière du Monde et l’Académie des Théologiens ; pour le Protestantisme, le Temoignage de Vérité et la Pierre de touche ; pour les Mennonistes ou Anabaptistes, l’Aveuglement des hommes de maintenant ; pour les Trembleurs, l’Avertissement contr’eux ; pour le Carésianisme, la Sainte Visière. Ce ne sont point des invectives ; ce sont de vives et de charitables remontrances des maux l’on est, et la déclaration des moyens salutaires pour en sortir. Qui se veut sentir porté à se rendre à Dieu sans considérer autrui trouvera l’Appel de Dieu ; et ainsi du reste. L’essentiel du Christianisme est si bien mêlé dans tous ces Ouvrages qu’il y est tout eu chacun, et néanmoins toujours d’une manière nouvelle, et qui fait voir les mêmes choses substantielles toujours par de nouveaux côtés.

XVII. Je ne sais si M. J. a cru me mortifier en me faisant connaître au public comme ami de feue Mlle B. et comme étant dans ses sentiments. S’il est ainsi, il s’est bien trompé ; car loin de cela, j’en veux prendre sujet de lui faire honte de ce qu’il se déclare en elle l’ennemie des personés les plus distinguées par leurs dons et par leurs vertus ; et je veux me faire honneur devant tout le monde de les approuver, de les chérir, et de rendre encore plus public, en faveur de ceux qui cherchent tout de bon et sans partialité les moyens solides de faire leur salut, le témoignage que j’en ai déjà rendu : « C’est que, pour mon particulier et à mon égard, j’ai trouvé, que sans les écrits et la conversation de Mlle Bourignon je ne saurais rien solidement dans les choses divines ni même dans les naturelles. Toutes les vérités que j’ai proposées ici et ailleurs ne sont que des conséquences des Principes que j’ai tirés d’elle, ou que j’ai trouvés et approfondis ensuite des ouvertures d’esprit qu’elle m’a données pour toutes sortes de choses ; et, qui plus est, sans ses divines lumières, je serais encore dans mes ténèbres et dans l’aveuglement de mon cœur, dans l’esclavage et l’idolâtrie de ma Raison corrompue, et, tel que si j’y fusse demeuré, il eût été bon pour moi de n’être point né. Tout cœur humble et sincère reconnaîtra sans peine que les divins écrits nous donnent très vivement la droite connaissance de Dieu, de sa Puissance, de sa Sagesse, de sa Bonté, de sa Justice, de sa Liberté, et des grands et divins Mystères de la Rédemption ; qu’ils découvrent le fond et l’étendue de la misère de l’homme ; qu’ils rendent l’Esprit tranquille et assuré sur tous les doutes de Religion ; qu’ils font mourir toutes les Controverses ; qu’ils terrassent toutes les hérésies ; qu’ils réveillent le cœur, le frappent, le percent, le mettent dans une salutaire inquiétude jusqu’à ce qu’il se donne à Dieu ; qu’ils le rendent impartial, humble, pacifique, détaché des choses accessoires et attaché à l’unique et au seul nécessaire abandon de la volonté entre les mains de Dieu ; enfin qu’ils satisfont à tout ce qu’on saurait souhait en matière de Théorie et de Pratique, de conduite intérieure et extérieure, avec Dieu, avec soi-même, et avec les hommes, bons et méchants, tout cela avec une naïveté et une facilité si hors d’exemple, dans les matières mêmes les plus sublimes, que les petits enfants de bonne volonté le peuvent comprendre ; avec une évidence et une clarté si incontestable, avec une recherche si pure du seul Amour de Dieu et de l’extermination du péché, que je ne puis comprendre comment, sans avoir un cœur méchant et scélérat devant Dieu, on pourrait les condamner ou les mépriser après en avoir fait la lecture avec quelque attention, du moins celle des principaux, et après avoir lu l’Apologie qu’on a mise au-devant de sa Vie. » Je le dis avec assurance, et M. J. peut bien voir que pour parler de la sorte il faut qu’il se soit fait quelque autre chose dans mon cœur par les écrits de Madlle BOURIGNON que par ceux de Calvin, et que la conviction où je suis qu’elle était enseignée et régie par l’Esprit divin n’est pas fondée sur quelque chose d’obscur, de mort, on d’incertain dans moi. Cela est écrit par le Doigt de Dieu en caractères vivants et ineffaçables sur les tables de mon cœur. Et pourvu que mon Dieu ne m’abandonne point, M. J. et toutes les créatures du Ciel, de la Terre et de l’Enfer seront bien habiles s’ils peuvent l’en effacer. Car l’ouvrage de Dieu est plus fort que celui de toutes les créatures et de tous les Séducteurs du monde. De là vient que quand les plus simples qui ont le cœur sincère entendent la Vérité, Dieu opère en leurs cœurs une œuvre que toutes les sophisteries des doctes ne peuvent détruire ; car ils ne sont que paille, eux et leurs fadaises, devant l’ouvrage du Seigneur. Si les simples ne savent pas soudre leurs sophismes, ils  s’en moquent, l’ouvrage de Dieu dans leurs cœurs étant plus fort et plus durable que celui des vains savants, qui savent bien cela et qui en crèvent de dépit, dans la crainte de se voir abandonnés et méprisés du peuple. Et de là vient qu’ils ont pris la malheureuse résolution de diffamer ce bien pour empêcher à leur possible la communication de la pure vérité et l’avancement de l’Ouvrage de Dieu. Ils y ont même souvent réussi. Car du passé il y a eu cent et cent âmes très-saintes qui ont eu la lumière de Dieu et qui l’ont proposée aux hommes de leur temps. Mais les méchants savants, ces impies organes du Démon, les ont supprimées et fait taire par leurs calomnies, par lesquelles ils ont toujours prévenu tout le monde, et même les bons, contre les saints. Et ils s’imaginent si bien qu’ils pourront toujours faire ainsi, et particulièrement encore à présent au sujet de Mlle Bourignon, que les Burcardus de Schleswig, les Magister Ouw de Flensbourg, les Compilateurs de Leipzig, et d’autres persécuteurs cruels et fils du père de mensonge, ont cru l’avoir déjà engloutie dans leurs gueules de Dragons et l’avoir dépêchée à peu de frais. Mais, tout beau, Messieurs les Persécuteurs ! vous n’en êtes pas encore tout-à-fait où vous pensez. Dieu fera parler les pierres quand les Docteurs de la Loi deviendront muets ou persécuteurs de sa sainte Vérité, de laquelle le temps s’approche pour vaincre et pour percer toutes les nuées du mensonge et des calomnies, et pour luire comme le Soleil en son plein midi.

Voilà ce qu’on gagne à vouloir décrier la vérité et l’innocence. On est cause, contre son intention, qu’elle en paraitra partout plus claire et plus pure. C’est comme lorsqu’on jette de la boue sur une personne qui hait l’immondice ; elle s’en lave ; et par là elle paraît encore plus nette qu’auparavant. Je ne lui rends pas ce devoir par un attachement que j’aie pour sa personne. Je ne regarde qu’à la vérité et au bon Esprit de Dieu qui y était ; et quant à l’attachement personnel, j’en suis si dégagé que si la diffamation actuelle et universelle de Madlle Bourignon, sans aucune justification, pouvait servir de moyen à avancer la gloire de Dieu et le salut des hommes, je serais joyeux qu’on la calomniât partout sans repartie. Mais le Diable voit et sait bien que si les âmes de bonne volonté venaient à lire et à prendre à cœur ses divins écrits, elles se convertiraient à Dieu et échapperaient ses griffes, celles du monde, et celles des Séducteurs qui y sont. C’est pourquoi, ayant tant de pouvoir sur les méchants, sur les âmes partiales, et sur les Zélés aveugles, il s’est avisé de s’en servir pour diffamer par eux ces divins moyens-là, afin d’en donner de l’horreur aux âmes sincères, et d’empêcher ainsi leur conversion et leur salut. Mais s’il plait à Dieu de donner à qui il voudra vie, forces, et assistance, ils se trouveront plus loin de leur compte qu’ils ne s’imaginent.

 

De l’accusation de faire une secte.

 

XVIII. En voilà assez touchant Mlle B. par rapport à la Doctrine. Voyons maintenant ce que M. J. nous va conter de sa conduite et de sa Religion, tant en général que touchant quelques prétendus articles qu’il lui attribue, le tout à faux. Quant au général, il débute par trois faussetés, la 1re, que Mlle Bourignon ait trouvé qu’il n’y avait pas encore assez de Sectes dans le Christianisme ; la 2e, qu’elle se soit mise en tête d’en faire encore une ; et la 3e, qu’elle l’ait voulu rendre recommandable par la singularité de son Origine. S’il avait lu ses écrits, il y aurait remarqué cent protestations contraires ; qu’une des choses qu’elle déplorait le plus était la naissance et la pluralité de ces malheureux schismes qui ont divisé le Christianisme en tant de factions ; et que volontiers elle n’aurait pas épargné jusqu’à la dernière goutte de son fang si elle avait pu par-là réunir les Chrétiens en un dans l’Esprit de Jésus Christ. Est-ce là trouver qu’il n’y a pas encore assez de Sectes dans le Christianisme ? Elle y a protesté cent et cent fois qu’elle n’en voulait point établir, qu’elle ne voulait attirer personne à soi, mais renvoyer tout le monde à J. C. et à la pratique de la Doctrine du S. Évangile, ne dût-elle jamais voir personne, comme elle le souhaitait ; elle a fui les hommes ; elle s’est cachée d’eux ; elle les a renvoyés, rejetés, évités, et à peine quelques-uns, après beaucoup d’instances et de prières, pouvaient-ils obtenir d’être ou du nombre de ses domestiques, ou de ses amis de correspondance. Elle n’a établi ni nouveau culte, ni nouveaux exercices, ni lois ni règles qui ressentent la Secte. M. J. va incontinent lui donner pour Secte de n’en point avoir. Accorder cela, qu’à des personnes Chrétiennes, ne point avoir de Secte ce soit établir une nouvelle Secte. À ce compte-là, le pur Christianisme sera une nouvelle Secte à M. J. Ne saurait-on mettre hors de la tête de ces âmes partiales cette impertinente imagination, qu’une personne qui voudrait vivre Chrétiennement selon les clairs préceptes de l’Évangile, sans s’embarrasser d’aucune des matières de controverses, ne pourrait faire cela qu’en établissant par là une nouvelle Secte ? Et si huit, si dix, si vingt personnes veulent le faire, et s’approcher les unes des autres soit dans une même maison, ou dans un même voisinage, et avoir entr’elles telle communication Chrétienne qu’il leur plaira, sera-t-on si malin que d’appeler cela Secte, pour les exposer ainsi à la dérision et à la persécution des hommes ? Les Politiques, les marchands, les savants, les buveurs, les joueurs, les paillards, on les laisse bien disposer de leurs allées et de leurs venues, s’approcher et demeurer ensemble, sans qu’on les accuse pour cela de faire de nouvelles Sectes ; et des personnes qui ne cherchent que de vivre selon les commandements de Jésus Christ, on les traitera de nouvelle Secte pour ce sujet-là ; et des Pasteurs mêmes, qui devraient être les Protecteurs des gens de bien, seront les premiers à les diffamer, et quelques-uns à s’en déclarer les Persécuteurs ! Hei mihi ! quia incolatus meus prolongatus est..... cum his qui oderunt pacem !

Ce qu’il dit de la singularité de l’origine de la prétendue Secte de Mlle B. est fondé sur ce qu’elle était indocte et qu’elle était fille ; et pour lui, il prétend que dans les règles on ne doit point ériger de Secte qu’on n’ait une barbe au menton et des études en la te. Fiat ! Laissons-le disposer des caractères généraux et singuliers de ceux qui sont des sectes ; ce n’est pas là notre affaire. Mais s’il prétend que Dieu ne donne sa lumière qu’à ceux qui portent barbe et hauts de chausses, et non pas à des femmes, et qu’il ne les puisse communiquer par elles aux autres hommes, il n’a qu’à ouvrir son Nouveau Testament, et il y trouvera que la première et la fondamentale prédication du Christianisme a été faite par une femme nommée Madeleine aux Apôtres mêmes, qui apprirent d’elle la grande vérité de la Résurrection de Jésus Christ, laquelle est selon S. Paul (1 Cor. 15) le fondement de la Religion Chrétienne. Si Dieu veut, ne peut-il pas encore se servir d’une femme pour communiquer par elle les vérités nécessaires au Renouvellement du même Christianisme ? Mais il est si peu vrai que Mlle B. ait eu dessein de se prévaloir de cette singularité, qu’au contraire on trouve dans sa Vie que cela lui était si à contrecœur que lorsque Dieu voulait qu’elle communiquât quelque vérité aux hommes, elle lui disait : Mon Dieu, laissez-moi plutôt mettre entre quatre murailles, afin que jamais créature n’ait connaissance de moi ; mais servez-vous, mon Dieu, de quelque Prélat d’autorité, en lui faisant connaître votre volonté en des choses si importantes. Hé, mon Dieu, pourquoi, m’avez-vous fait fille puisque vous voulez cela de moi ? Pourquoi ne m’avez-vous point faite homme ? J’aurais eu de l’avantage et plus de capacité pour vous servir. Sont-ce là des caractères d’une personne qui s’imagine de se rendre considérable dans le monde par la singularité d’établir une Secte étant fille ? Si M. J. eut voulu savoir la raison de cette singularité, il n’avait qu’à prendre garde aux paroles consolantes que Dieu lui disait au cœur pour la raffermir, aussi bien que pour confondre les doctes superbes et altiers : Je me veux servir de la matière la plus vile pour confondre l’orgueil des hommes. Vous me plaisez ainsi. Mes jugements sont bien autres que ceux des hommes. Je me sers de choses faibles pour confondre les fortes. Ne craignez rien. Je donnerai poids à vos paroles, que les bons suivront pour le rétablissement du véritable Christianisme. Mais je crains de jeter les choses saintes à des créatures qui en fassent du fumier.

 

Des associés et amis de Mlle B.

 

XIX. M. J., voulant parler en particulier de la Religion de Mlle Bourignon et de ses amis, dit qu’il en va donner quelques traits tirés du propre écrit de question, ou de la lettre des Avis Charitables. Nous verrons s’il tiendra sa parole. Au premier mot qu’il va dire, il va déjà avancer une fausseté démentie par les Avis charitables. Ils reçoivent cheveux Papistes, Luthériens, Remontrants, Réformés, Sociniens, Mennonistes, Anabaptistes, tout y est bienvenu, sans qu’on les oblige à changer de sentiments ni de pratiques si bon leur semble. M. J. devait ajouter Pictoribus, (ou plutôt par rapport à lui) Pastoribus atque Poëtis, omnia singendi semper fuit aqua potestas. Cela est-il tiré de mon propre écrit ? Et n’y voit-on pas, en ce qui regarde les Sociniens, directement le contraire, puisque j’y fais consister l’essentiel du Christianisme en ce qu’on prie le bon Esprit de Dieu de venir dans nous y détruire le mal et y produire le bien, et que j’y établis l’adoration Souveraine de la Divinité de Jésus Christ comme la cause de notre salut ; ce qui renverse les deux articles fondamentaux du Socinianisme, qui sont le Pélagianisme et celui qui nie la Divinité du Seigneur Jésus ? M. J. voudrait-il favoriser les calomnies infernales dont quelques scélérats de Holstein ont diaboliquement noirci Mlle Bourignon, l’accusant de Socinianisme pour la faire piller et massacrer par le peuple, et même par les Magistrats, comme il n’a pas tenu à eux ? Voudrait-il nous faire passer maintenant pour des fauteurs de Sociniens ? Je lui déclare hautement, et à tout le monde, que ni Madlle B, ni ses amis, ni moi, n’avons jamais eu, et n’aurons jamais, non seulement d’union, mais pas même de commerce avec aucun Socinien, ni avec aucune créature qui veuille rejeter la Divinité Souveraine de J. Christ, aussi bien que celle du Père et du S. Esprit, la nécessité de la Grâce intérieure de Dieu, et la reconnaissance de l’état damnable de l’homme naturel. Ce sont les premiers fondements de notre Christianisme. Il le pourrait voir s’il avait lu les écrits de Mlle B., il verrait aussi (et on le verra vers la fin) qu’elle enseigne qu’en protégeant ou en tolérant le mal, on s’en rend coupable. Comment donc pourrions-nous reconnaître et recevoir pour Chrétiens ceux qui détruiraient les fondements du Christianisme et qui ne voudraient pas changer de sentiments ni de pratiques ? Sur quelles preuves M. J. ose-t-il avancer une pareille fausseté ? Les Trembleurs mêmes ne seraient pas tolérés entre nous avec leurs sentiments et leurs pratiques sans y renoncer. Mais ne diriez-vous pas à entendre M. J. qu’on a dessein d’amasser des armées de monde à quelque prix que ce soit, et d’en faire un corps plus monstrueux que n’est le Christianisme d’aujourd’hui ? Et pour grossir cette armée, il fait deux corps à part des Mennonistes et des Anabaptistes, comme ce galant historien moderne à qui l’on a reproché d’avoir fait deux personnes de Charles-Quint, un Empereur et un Roi d’Espagne. Que ne disait-il plutôt qu’on recevait à bras ouverts les Papistes, et les Catholiques, et ceux de l’Église Romaine, et les Protestants, et les Luthériens, et les Évangéliques, et ceux de la Confession d’Augsbourg, et les Reformés, et les Calvinistes, et les Arminiens, et les Remontrants, et les Unitaires, et les Sociniens, et les frères de Pologne, et les Antitrinitaires, et je ne sais combien d’autres ? Voilà une armée à faire peur aux autres Partis, et à les faire se cantonner et se mettre en défense contre ce nouveau, de crainte qu’il ne les engloutisse. Cependant de combien pensez-vous, Messieurs, qu’était nombreuse la communauté lors de la mort de Mlle B. ? De quatre personnes, elle y comprise. Et présentement il n’y en a pas seulement deux qui vivent en communauté, ni trois qui vivent sous un même toit, ni quatre dans une même ville ou Province ; et M. J. aurait bien à courir pour trouver ce grand chez-eux dont il parle, si ce n’est qu’il veuille le chercher dans sa tête, il est seulement. Nous sommes, (si j’ose parler comme ayant quelques amis) un très-petit nombre de particuliers ayant chacun son chez-soi, ses biens et ses intérêts à part, mais qui néanmoins nous aimons en Jésus Christ, et qui peut être, si nous étions plus parfaits, et que Dieu le voulût, chercherions à nous retirer ensemble quelque part à l’écart et hors du monde pour nous donner tout à Dieu, en observant ses commandements et toutes les bonnes ordonnances de Police du lieu nous serions, et nous donnant de garde comme de la mort de ne recevoir en notre amitié et conversation des personnes qui ne seraient point entièrement mortes à toutes controverses, disputes, et autres occupations ou mondaines ou diaboliques, et résolues absolument de ne plus s’occuper de rien que de l’étude de J. Christ crucifié et de la recherche de l’éternité bienheureuse. Je ferai voir tantôt par une lettre de Mlle B. même la qualité des personnes qu’elle voulait recevoir chez soi, et elle a écrit sur ce sujet un livre entier intitulé Les Pierres de la Nouvelle Jérusalem.

 

De la Religion.

 

XX. À d’autres, M. J. dit : Leur Religion est de n’en pratiquer aucune extérieurement. M. J. nous tient sûrement pour des cruches, et ses Lecteurs aussi, que de nous vouloir débiter des faussetés si extravagantes, selon quoi des souches et des mulets pourraient avoir une Religion s’il y en a une qu’on fasse consister à n’en point pratiquer extérieurement. Les bêtes en font de même. Cela est-il aussi tiré de mon propre écrit ? N’a-t-on pas des yeux pour y lire que j’y fais consister la Religion, non à n’en point pratiquer extérieurement (pensée extravagante), mais à adorer Dieu en esprit et en vérité, à imiter Jésus-Christ par la pratique de toutes sortes de vertus Chrétiennes, et à se servir des cérémonies qu’on trouve établies comme de moyens qui nous avancent à cette fin ? Il est vrai qu’on n’a point d’assemblées nouvelles et différentes de celle des Religions établies en la Chrétienté. Les Persécuteurs en ont voulu faire un crime à Mlle B. et à ses amis en les accusant de faire de nouvelles assemblées, et même d’y prêcher. On a fait enquête publique en Holstein sur ces sortes d’accusations ; et j’étais moi-même à Hambourg lorsque fut ordonné prise de corps contre elle sur l’accusation calomnieuse des Pasteurs de ce lieu, qui lui imputaient de prêcher dans un logis, d’y débiter les hérésies diaboliques des Sociniens, et d’y faire des assemblées de nouvelle Secte. Mais voici M. J. qui maintenant veut faire un crime de ce qu’on ne fait pas ce que les autres imputaient à crime. Hé, de grâce, Messieurs, que faut-il faire pour ne pas vous déplaire ? Aller à la Messe ? M. J. dit que c’est une idolâtrie. Et de plus Mlle B. et ses amis Catholiques ont fait en cela et en d’autres choses toutes les ordonnances de leur Église si longtemps que la santé ou la persécution ne les en ont pas empêchés. Aller aux prêches de M. J. sans doute ? Bon, s’il prêchait comme un Tauler ou un Suso. Mais que pourrait-on apprendre d’une personne qui appelle poison une doctrine telle que celle des Avis charitables ? Y entendre ses articles d’antiquité et ses articles de controverse, dont nous n’avons pas de besoin ? Il devrait plutôt lui-même venir apprendre la vérité solide dans les écrits de Mlle B., et il est obligé de le faire avant qu’il prétende en juger magistralement. Pour le reste, il saura, s’il lui plaît, que le moindre des amis de cette Demoiselle, tout simple qu’il soit, en fait plus que lui dans ce qui concerne le véritable Christianisme ; et ainsi, qu’on n’a guères de peine à se passer de ses prêches. Et à quoi bien (pour me servir des termes de l’Écriture) aller consulter les morts pour les vivants, ou pour ceux qui veulent vivre ? Qu’il nous laisse en paix, sans nous évoquer devant son tribunal d’inquisition pour nous faire rendre compte si nous allons 10 ou 20 fois à l’Église ou non. Il ne nous plaît pas de satisfaire à ses capricieux soupçons et à ses peut-être ceci, peut-être cela. Les personnes équitables seront assez satisfaites là-dessus par ce qui a précédé et par ce qu’on verra encore dans une des lettres vivantes.

 

Des exercices publics.

 

XXI. M. J. Ils font profession d’avoir un souverain mépris et une parfaite indifférence pour les exercices de piété. Autre fausseénorme, donc il sait le contraire en sa conscience s’il y regarde ; car ce qui l’a piqué contre moi est qu’il a vu par mon écrit que j’estimais les cérémonies, par exemple, de l’Église Romaine, et nommément de la Messe, que je tiens pour sainte et pour divine dans l’esprit de son institution, sans mépriser les cérémonies des protestants, que j’estime pareillement dans le bon usage que les gens de bien en font. Et c’est l’estime que nous avons pour ces choses qui nous fait en mépriser l’abus, et qui nous fait dire qu’il vaut mieux s’en abstenir que d’exposer à un tel déshonneur des choses si saintes et si estimables eu elles-mêmes. C’est ce qu’il faut aussi appliquer au Ministère de la Prédication et aux assemblées publiques. Ce sont, dans leur institution, des choses si saintes, que plutôt que d’en abuser et que de les déshonorer par cet abus, il vaut mieux s’en abstenir. Certes cela m’a plus d’une fois touché de compassion de voir les Chaires de la vérité (comme quelques-uns les appellent) occupées assez souvent par des personnes qui, avec un esprit éventé d’Orateurs Païens, pour ne pas dire de Comédiens et de Charlatans, n’y débitent que des spéculations stériles, des observations de critique, des flatteries, et tout au plus, des déclamations générales et en l’air contre les péchés grossiers et palpables ; pendant qu’ils entretiennent et nourrissent leurs auditeurs dans un esprit d’amour propre, de divisions, d’animosité, et de présomption d’être bien plus agréables à Dieu que les autres parce qu’ils en sont distingués par leur extérieur et par leurs diables de controverses et de disputes, oubliait et ignorant même absolument l’essentiel du Christianisme, prenant l’extérieur et l’écorce pour la moelle. Que s’ils viennent à dire quelque chose de bon, ils vous détruisent vingt fois d’une main ce qu’ils avaient bâti une fois de l’autre. Je dis qu’en ce cas : il vaut mieux s’en abstenir tout à fait (lorsque cela se peut sans donner occasion à de plus grands maux) que de déshonorer si horriblement des choses si saintes par un tel abus. Et c’est Dieu même qui a dit et qui a fait pratiquer cela. Lorsque l’Église Judaïque était la véritable, et qu’il en avait lui-même si expressément réglé le culte et toutes les circonstances des Sacrifices, des assemblées, de la Pâque, et d’autres exercices et cérémonies, qu’on ne pouvait les omettre sinon sur peine de la vie et de sa malédiction, néanmoins, lorsqu’il vit qu’on les pratiquait dans un autre esprit que dans celui de l’amour de Dieu et du prochain, de la paix, de l’humilité et du renoncement, au lieu de quoi l’on n’avait qu’amour propre, propre volonté, débats, contentions, inimitiés, dureté de cœur, et la pitoyable présomption d’être agréable à Dieu lorsqu’on allait Judaïquement au Temple et aux exercices, et qu’on criait à pleine gorge : Le Temple du Seigneur, le Temple du Seigneur ! Prêches, Prêches ! Exercice de Religion ! que fait-il ? Voyez le chap. 1 d’Isaïe. Qu’ai-je à faire de vos sacrifices, exercices, assemblées, et le reste ? Voyez aussi le 57 et le 66 du même prophète, et le 7e de Jérémie, etc. Si M. J. avait vécu alors, il aurait bien crié que c’était avoir un souverain mépris pour les exercices de piété. Mais que fait Dieu ? Il les renvoie à l’intérieur de leurs cœurs pour leur faire voir qu’ils étaient tous pleins d’abominables idoles, et que de là tout leur culte extérieur et leurs prétendus exercices de piété, ou plutôt exercices d’hypocrisie, lui étaient en abomination ; il les leur défend ; il leur rase leur Temple et vous les envoie promener en Babylone avec commandement d’y demeurer sans ce culte-là, pour leur apprendre à le servir en esprit et en vérité, et à lui rendre le vrai culte et le service intérieur qu’il demande toujours, et dont S. Paul dit : Je vous conjure, mes frères, par les compassions de Dieu, de présenter vos corps en Sacrifice saint, plaisant et agréable à Dieu ; car c’est là votre véritable et raisonnable SERVICE et culte divin. Ne vous conformez point au présent siècle. Soyez changés dans l’intérieur par un RENOUVELLEMENT D’ÂME et d’esprit, afin d’éprouver par effet quelle est la bonne, l’agréable, et la parfaite volonté de Dieu.

Messieurs les Chrétiens, et les Protestants entr’autres, mettez un peu la main à la conscience, et dites en bonne foi si l’on vous a souvent entretenus et habitués à ce Temple, à ce Pasteur, à ce culte, à cet exercice de Religion intérieure, dont on a dit un mot dans les AVIS ? Si vous n’êtes pas la plupart encore aveugles, sourds, immobiles, et tout neufs dans ce nouveau et divin Temple, à ce nouveau Pasteur, à ce nouveau culte et exercice de Religion ? Si vos exercices extérieurs ne vous sont pas des bandeaux sur les yeux, qui vous endorment et vous font vivre sans aucuns progrès dans un relâchement continuel, vous imaginant qu’il vous va bien de suivre ce tran-tran-là peu s’en faut comme des bêtes, sans devenir jamais spirituels ? S’il n’est pas vrai que vous êtes moins dévots après vingt et trente ans d’exercices et de communions que la première fois que vous avez communié ? S’il n’est pas vrai que vous êtes comme ces femmelettes de l’Écriture, toujours chargés de quantité de convoitises mondaines, apprenant toujours sans jamais venir à la connaissance de la vérité solide, sous l’esclavage et la pédagogie extérieure des créatures qui ne vous conduisent jamais à la liberté intérieure du S. Esprit, et qui appréhendent comme la mort de dire comme Jean : Il faut qu’il croisse et que je sois anéanti ? Enfin, si Jésus Christ ne vous pourrait pas bien dire à la plupart : « Hypocrites que vous êtes ! C’est bien de vous qu’Isaïe a prophétisé en disant : Ce peuple-ci s’approche de moi de ses lèvres, mais leur cœur en est éloigné. Ô Éternel, Tu es près de leur bouche et bien loin de leurs cœurs ! Pendant qu’ils font de belles mines et qu’ils disent de belles choses, non seulement leur cœur n’a pas au-dedans ce qu’ils marquent par le dehors, mais même il n’en a pas un désir aussi véritable que des choses du monde. Étant devenus mondains, animaux et charnels, et ne sachant plus rien de l’adoration en esprit et en vérité, ni de la Religion du cœur, ils se sont fait des idoles de leurs exercices extérieurs, et se sont entêtés et opiniâtrés là-dessus par un esprit de division, de haine et d’amertume envieillie à faire passer les exercices des autres pour idolâtrie, crime dont ils se croient fort nets pendant qu’ils gardent et qu’ils adorent dans leurs cœurs les véritables idoles que Dieu abomine, l’amour de soi-même, l’amour du monde, l’amour de l’argent, l’amour de l’intérêt propre, l’amour des plaisirs et des honneurs, la dissension, le mensonge, la colère, l’envie, la haine, des bons, de la pure vérité et de l’impartialité, et pendant qu’ils idolâtrent leurs opinions stériles et leurs folles controverses, qui ne les rendront jamais meilleurs devant Dieu. Ils s’attachent cependant à ces idoles-là plus qu’au Souverain bien, avec autant d’opiniâtreté que s’ils croyaient être plus infaillibles que le Pape, et avec autant d’aveuglement que d’aimer mieux qu’on se laisse tourmenter et brûler tout-vifs que démordre de ces fadaises. Que si quelqu’un vient à les quitter pour prendre d’autres exercices ou menues opinions, ou pour y condescendre en cas de nécessité, ils appellent cela apostasier, abandonner Dieu, pécher contre le S. Esprit, crucifier de nouveau le Fils de Dieu, et cent termes tragiques qu’ils ont d’abord à la bouche ; et ils disent, à l’imitation des Pharisiens d’autrefois : Si quelqu’un fléchit le genou à la Messe, ou se recommande aux charitables prières des Saints, ou s’il croit au purgatoire, etc., il est idolâtre. Mais si quelqu’un a le cœur plein d’amour propre et d’amour du monde et des choses qui sont au monde, pourvu qu’il n’aille pas aux exercices de ceux-là et qu’il vienne à nos Églises, il n’est pas Idolâtre. Pharisiens aveugles ! quel est donc le plus grand, fléchir le corps en un lieu où l’on croit sur la parole du Fils de Dieu qu’est présente sa Sacrée Humanité aussi bien que sa Divinité, qu’on doit adorer partout, là aussi  bien qu’ailleurs, et qui en cas d’erreur touchant le lieu de son corps, verrait qu’on ne laisse pas de l’aimer, et qu’on ne se tromperait que par méprise ; ou bien se prévaloir fièrement d’être assez indocile pour ne vouloir pas entendre raison là-dessus, assez opiniâtre pour ne vouloir pas s’y rendre, et assez cruel que de vouloir plutôt laisser crever les bonnes âmes embarrassées sur cela que de leur procurer ou de leur laisser procurer par d’autres quelque soulagement par des voies qui mêmes les approchent de Dieu et de son amour, pendant qu’en même temps vous avez dans vos cœurs cent idoles de vices, et que vous déchassez de votre intérieur l’humilité, la charité, et la paix ? Vous nettoyez le dehors et de la coupe et du plat, et de vos exercices extérieurs, pendant que le dedans est rempli de toutes ‘sortes d’iniquités. Aveugles que vous êtes ! Nettoyez, nettoyez premièrement le dedans, et puis vous verrez que le dehors deviendra net de soi-même, que toutes choses sont pures à ceux qui sont purs, et que nulle chose extérieure qu’on fait dans l’amour de Dieu n’est souillée qu’à celui qui la tient pour souillée. » Ces paroles et semblables, Jésus Christ ne pourrait-il pas les adresser, je ne dis pas aux bonnes âmes tant des Païens que des brebis qui peuvent se trouver dans un meilleur état, mais à quantité d’âmes partiales, qui sont encore dans un aveuglement et dans des incongruités semblables ? Revenons à notre Texte.

XXII. M. J., après avoir dit : Ils font profession d’avoir un souverain mépris et une parfaite indifférence pour les exercices de piété, ajoute : les regardant comme des dehors qui ne servent qu’autant que l’intention et la manière dont on en use pour rectifier le cœur et l’esprit, les rend utiles. Voilà une manière admirable de prouver et de raisonner ! M. J. veut montrer qu’on méprise souverainement les exercices de piété et qu’on a pour eux une parfaite indifférence. La raison qu’il en allègue est qu’on les tient pour utiles lorsqu’on les pratique avec une bonne intention et pour en rectifier le cœur et l’esprit. Ne voilà pas une preuve admirable d’un souverain mépris pour les exercices de piété ? Si un autre que lui raisonnait de la sorte, ne dirait-il pas qu’il a l’esprit malade ou extasié ? Ce que M. J. allègue, loin de marquer qu’on ait de l’indifférence pour eux, fait voir qu’on les estime beaucoup. Car si on les estime autant qu’ils rectifient le cœur et l’esprit, et qu’on estime la rectification du cœur et de l’esprit, c’est-à-dire l’amour et la lumière de Dieu, aussi bien que la bonne intention, on estime donc les exercices de piété qui y conduisent.

Mais, dira-t-on, cela est les regarder dans l’usage, mais en eux-mêmes on les regarde comme indifférents. Réponse.

Si c’est là ce que M. J. veut reprocher, je vois bien qu’il n’entend guères ni notre pensée, ni la nature du culte et des exercices extérieurs. Je vais tâcher de lui en faire comprendre le Système.

 

Explication des exercices et du culte extérieur : comment ils sont indifférents, mauvais ou bons.

 

XXII. Quand on dit qu’une chose est bonne, mauvaise ou indifférente de soi, de soi peut marquer ou tout ce qui appartient à l’état complet de cette chose, son institution, son but, son usage, et en ce sens le culte extérieur n’est pas indifférent de soi ; ou bien ce de soi peut marquer sa forme et sa matière extérieure seulement, et en ce cas la chose est de soi indifférente. Exemples.

Supposons qu’il y ait une machine faite comme le corps de l’homme, laquelle sans âme divine, sans pensées ni bonnes ni mauvaises, fasse les mouvements et les gestes et prononce les paroles que l’on fait dans les exercices du culte extérieur. Il est certain qu’en ce cas, ces exercices-là sont de soi indifférents et ne sont ni moralement bons ni moralement mauvais. Les singes et les perroquets pourraient bien en faire autant.

Supposons qu’il survienne à cette machine une âme, qui joigne à ces mouvements-là des pensées vides de l’amour de Dieu et pleines d’amour-propre, de propre volonté, d’orgueil, de présomption, et semblables ; qui ne voit qu’en ce cas les exercices par rapport à cette personne-là et au jugement que Dieu en fait deviendront souillés, mauvais et rejetés de Dieu ?

Supposons en troisième lieu qu’il survienne à cette machine et à ses mouvements une âme qui y joigne des désirs et des pensées bonnes d’amour divin, de paix, d’humilité, et semblables ; en ce cas, comme l’on voit, les exercices de cette créature deviendront très-bons et très-agréables à Dieu.

Supposons encore que la même machine ait une âme qui, sans aucuns de ces mouvements et aucunes de ces paroles extérieures, ait la connaissance et l’amour de Dieu. Ne voit-on pas qu’ici, sans exercices et sans cérémonies (je ne le dis pas en les méprisant) l’on sera agréable à Dieu ?

Faisons une cinquième supposition, qu’une âme jointe à une telle machine soit sans bonnes et vertueuses pensées et habitudes, mais qu’elle se trouve facilitée à en acquérir par le moyen des exercices et des cérémonies d’autres machines animées et d’un parti que l’on croit bon et où Dieu même ait enseigné par des paroles expresses l’usage de ces exercices-là. Personne ne peut douter qu’en ce cas Dieu n’approuve tout cela comme des choses très-bonnes.

Mais si (pour sixième supposition) la même machine animée se servait pour atteindre, et atteignait effectivement, à l’amour de Dieu et à la vertu, et s’y entretenait par les cérémonies, les gestes et les paroles d’un parti qui ne semblât pas bon aux autres ; et même qu’il fût vrai que Dieu n’aurait pas établi ni enseigné ces exercices-là par des paroles expresses, mais seulement qu’ils fussent de l’invention d’un désir et d’une intention amoureuse de chercher Dieu et d’élever son cœur et son esprit à lui ; que doit-on penser sur cela ? Dieu dira-t-il à une telle créature : Il est vrai que tu m’aimes, mais parce que c’est avec de telles cérémonies, pour cela, je te rejette. Va-t’en au diable ? Et dira-t-il à un autre : Il est vrai que tu ne m’aimes pas et que tu n’as ni l’esprit ni le cœur rectifiés, mais parce que tu as fait des exercices que j’ai verbalement enseignés, pour cela, nonobstant les manquements de la rectification de l’esprit et du cœur, je ne laisse pas de t’approuver ?  Pour en venir là, ne faudrait-il pas s’imaginer que Dieu serait devenu un sectaire aussi aveugle, aussi partial et aussi brutal que le sont la plupart des hommes ? Et ne faudrait-il pas qu’il aimât plus des mouvements et des paroles que son Divin Amour, et même qu’il haït son amour et qu’il se haït soi-même en cas d’absence de certaines cérémonies extérieures ?

 

L’amour donne le prix à tout.

 

XXIII. Serait-ce là un Dieu qui est pur Esprit et pure vérité ? Et quand bien certaines cérémonies ne seraient pas établies expressément de Dieu, l’intention amoureuse de s’élever à Dieu par-là ne vient-elle pas de Dieu, et ainsi Dieu n’en est-il pas toujours la cause, soit par des paroles extérieures, soit par des mouvements intérieurs ? L’Amour n’autorise-t-il pas tout ? Et y a-t-il quelque chose qui vaille sans lui, et qui ne vaille pas avec lui ? Ama, disait S. Augustin, et fac quod vis : Aimez, et faites ce que vous voulez. La Loi, les Prophètes, l’Évangile, les hommes, les Anges, Jésus Christ, Dieu même, tirent leur prix et leur valeur de l’Amour Divin, sans lequel Dieu même ne vaudrait rien s’il ne s’aimait pas. Et cependant, M. J. n’est pas content qu’on donne aux exercices de piété l’estime et la valeur que leur donne l’Amour, ou la rectification de l’esprit et du cœur ! J’avoue, pour moi, qu’il m’est incompréhensible sur ce chapitre-là.

Peut-on, sans donner dans le Judaïsme le plus grossier, demander autre chose que la pratique et les exercices de piété autant qu’ils avancent et qu’ils entretiennent l’Amour de Dieu ? Ô Divin Amour ! Est-il possible qu’on ne soit pas content de toi et qu’on désire pour exercice de piété quelque chose qui ne soit pas utile à ton avancement ? C’est bien là mépriser et outrager souverainement les exercices de piétés que de vouloir les séparer de l’esprit d’Amour, et que de faire consister leur valeur en autre chose que dans le divin Amour. C’est bien signe qu’on adhère à autre chose qu’à l’Amour, qu’on adore autre chose que le Dieu de l’Amour, et qu’on est véritablement Juif et Idolâtre de l’extérieur et de la pratique Judaïque des cérémonies. Si on faisait les exercices de piété sans idolâtrie, c’est-à-dire par pur amour de Dieu, et sans amour propre, on n’y serait pas attaché plus avant que l’Amour de Dieu ; et quand les cérémonies des autres conduisent à l’Amour, on ne les condamnerait pas. De même, si on ne les faisait pas par propre volonté, lorsque la volonté divine serait qu’on les laissât, et qu’il en ôterait les moyens, l’on acquiescerait sans trouble et avec paix ; l’on tâcherait d’entretenir et de faire croître son amour, sa paix, son humilité, sa bonté et toutes sortes de vertus, par tels moyens que l’on trouverait à la main. Mais l’on est bien éloigné de cela. Je ne puis que je ne fasse voir le Système de la conduite de la plupart en fait de leurs Religions et de leurs exercices.

 

Religion des hommes d’aujourd’hui qui s’aiment eux-mêmes.

 

XXIV. Premièrement, l’Amour de Dieu et de sa pure et divine volonté est mort dans eux ; et à peine ont-ils pour lui quelques petites et inefficaces velléités.

 

L’amour propre veut passer pour Religieux.

 

En second lieu, l’Amour propre y est dominant et adoré, aussi bien que la propre volonté, l’orgueil, la présomption, et la résolution que l’on a de passer dans sa tête et devant les hommes pour pieux, pour religieux, et pour zélé sur l’intérêt et sur la cause de Dieu.

 

L’amour propre embrasse une Religion.

 

En troisième lieu, comme l’amour propre, l’orgueil, la présomption, et la volonté de passer pour favori de Dieu, ne sont pas incompatibles avec le Culte extérieur de la Religion, cet amour propre et cet orgueil spirituel s’en accommodent fort bien, et même ils s’avancent et se fortifient par là. Ah ! que de plaisir à l’amour propre de s’habiller ainsi, et de passer par ce moyen chez soi et devant le monde pour divinement Zélé, pour pieux, pour religieux, pour justifié, et de s’imaginer que le bon Dieu le récompensera de tout cela !

 

Zèle, souffrances et martyre de l’amour propre.

 

En quatrième lieu, comme on aime ces choses extérieures à proportion de l’amour propre, qui est violent et plus fort que la mort même, de là vient qu’on s’attache si étrangement à elles que, pour les conserver, on n’est pas seulement prêt à ne se pas soucier de l’Amour de Dieu et de ses divines vertus (auxquelles on est mort). mais qu’on renoncerait même plutôt à sa propre vie corporelle. Voyez un peu les Juifs du temps de Tibère et de Caligula 15, comment au même temps qu’ils sont morts à l’amour de Dieu, à la justice, à la miséricorde, à la pure vérité, et lorsqu’ils impugnent le vrai culte de Dieu, les vertus, la vie de J. Christ et de ses saint, les voilà qui présentent tous leur gorge à couper à leurs Gouverneurs plutôt que de souffrir que les Images des Empereurs soient ou dans le Temple ou même dans la ville de Jérusalem. Si des personnes ainsi disposées s’étaient laissé tuer pour cela, de qui croiriez-vous qu’ils auraient été Martyrs ? De l’Amour propre. S’il eût fallu en faire autant pour éviter le péché et ce qui est incompatible avec l’Amour de Dieu et du prochain, personne au logis.

 

Ennemis et controverses de l’amour propre.

 

En cinquième lieu, comme l’amour propre habillé ainsi de la Religion extérieure est devenu l’idole et le Dieu de l’âme, aussi tout ce qui ne s’accorde pas avec lui en ce fait-là lui devient son Diable et son ennemi. De là vient qu’on regarde ceux qui ont des cérémonies et des menues opinions opposées à celle que notre amour propre a embrassées, comme des ennemis dangereux dont on doit se garder, et que l’on doit combattre par de bonnes controverses, avec une sainte haine et une pieuse colère, et plutôt crever que de se rendre. Alors croit-on soutenir la cause de Dieu, être un de ses Héros, et conduire les batailles rangées du Dieu d’Israël, pendant qu’en effet l’on combat pour l’amour propre sous l’étendard de Satan.

 

L’amour propre devient calomniateur et persécuteur des biens et de la vérité.

 

Enfin, comme l’AMOUR DE DIEU est la Véritable Religion et que la véritable Religion n’a point d’ennemis que l’Amour propre et ses dépendances, de là vient que quand on va exposer à l’Amour propre qu’il s’est lourdement trompé, et qu’il a pris l’écorce pour le bois, et l’accessoire ou le masque de la Religion pour le solide ; que ses disputes et controverses ne sont que des exercices du Diable ; que ses travaux et souffrances sont opiniâtreté et peines perdues ; qu’après avoir pesé, compté et recompté les gloires futures qu’il se promet pour ses souffrances 16, il se trouve qu’il a compté sans son hôte et qu’il a calculé sur une fausse supposition d’être l’amour de Dieu, au lieu qu’il est l’amour propre ; lorsqu’on lui fait voir que ses exercices de piété sont couvertures d’hypocrisie, qu’il doit se haïr et mourir avec toute sa présomption et tout ce qu’il affectionne, afin que l’Amour de Dieu, l’essentiel de la véritable Religion (dont il n’est pas encore), vienne vivre en sa place, et ensuite qu’il faut se servir en paix, en humilité et sans dispute de l’extérieur tel qu’on l’a à la main et autant qu’il mène à Dieu. Voilà un coup de foudre pour l’amour propre, qui ne peut y tenir. C’est pourquoi tous ceux qui ont résolu de laisser vivre ce propre Amour, leur présomption, le bon témoignage spirituel qu’ils se rendent à eux-mêmes et que d’autres leur rendent, surtout lorsqu’ils sont Chefs et Capitaines en faction, ne se voient pas plutôt découverts par la pure vérité qu’ils s’en trouvent déchirés de dépit et que peu s’en faut qu’ils n’en enragent tout-vifs. Et l’essentiel de la véritable Religion Chrétienne leur étant peu de chose à comparaison de ce qu’ils veulent soutenir, ils traitent tout ce que l’on en dit de poison pernicieux, tâchent de dissimuler les matières, vomissent des monceaux d’injures et de calomnies sur les personnes, et seraient beaucoup pis s’ils en avaient le pouvoir, afin qu’en donnant de l’horreur pour une vérité qui les met à nu, ils puissent demeurer dans l’état où ils sont à leurs yeux et aux yeux du monde, et que nul de leur parti ne fasse autrement qu’eux. Je laisse à juger s’il n’entre pas de cet ingrédient dans les motifs qui ont porté M. J. à écrire de la manière qu’il a fait contre les Avis charitables. Voici comment il poursuit.

XXV. M. J. Ils regardent les exercices comme des dehors qui même nuisent beaucoup plus qu’ils ne servent, parce qu’ils tirent l’âme hors d’elle-même. C’est encore une autre fausseté. M. J. l’a-t-il aussi tirée de mon écrit, et n’y voit-on pas le contraire, aussi bien que dans la 1re lettre suivante ? Ce qu’il dit n’est pas notre pensée, et ce n’est pas aussi la vérité, que les exercices de piété, pratiqués dans l’esprit de leur divine institution et de leur but, nuisent plus qu’ils ne profitent et tirent l’âme hors d’elle ; au contraire, en cette disposition ils profitent toujours et servent à recueillir les âmes. Mais quand on s’y attache judaïquement, quand les fonctions en sont mal-faites, comme par exemple, lorsqu’au lieu d’annoncer cette pure parole du Seigneur qui convertit les âmes à Dieu et qui les enflamme de son Amour, l’on vous débite une vaine critique d’antiquité, des articles de controverses, et semblables fatras, et qu’on y flatte l’amour propre, en ce cas, ils nuisent plus qu’ils ne profitent. Et lorsque Dieu appelle une âme déjà bien avancée hors de tous les exercices extérieurs qui ne sont pas d’obligation, et que cette âme ne voudrait pas se rendre à la volonté de Dieu, ou que l’on voudrait l’en empêcher, en ce cas tirent-ils l’âme hors d’elle-même et lui sont à empêchement. Cela passe la disposition de M. J. qui en tirera quelques monstres de conséquences si longtemps qu’il estimera plus les moyens que la fin. Peut-être est-ce là qu’il nous veut mener lorsqu’il parle des Quiétistes, Sectateurs du Docteur Molini, qui font tant de bruit en Italie.

 

Des Quiétistes.

 

XXVI. M. J. sait autant ce que sont les Quiétistes qu’il sait ce que nous sommes. Ses grands auteurs là-dessus sont le bruit commun et les Gazettes, qui en ont dit du mal et des chimères. Il y a dans toutes sortes d’états des personnes qui en portent le titre à faux. Si ceux qu’on appelle Quiétistes sont de ce nombre, si sans distinction de quiétude ils la recommandent à tous, en tout temps, en tout état, en tous lieux, hors de l’attraction divine, et en mépris des exercices de devoirs extérieurs, je n’ai rien à dire pour eux. Mais s’ils sont véritablement ce que leur nom signifie, j’ai deux choses à en dire, l’une, que c’est un hors de propos de les alléguer ici ; car ils font et doivent faire tous les exercices communs d’obligation entre les leurs, leur état ne regardant que le privé, qui est de liberté ; à quel propos donc les alléguer ici ? L’autre chose est que ceux qui sont arrivés à cet état par attrait de Dieu, et non par propre choix et par affectation, sont les âmes les plus avancées et les plus pures du Christianisme. Qu’on n’attende pas que je fasse ici l’Apologie de ce sublime état de Quiétude, qui est un des plus hauts degrés où le S. Esprit élève les âmes qui lui ont été longtemps fidèles dans de longues épreuves qu’il en a faites, surtout lorsque ce repos est purement passif et surnaturel. Que l’on consulte là-dessus les Mystiques, comme S. Jean Climaque, S. Bernard, Kempis, le divin Ruysbroeck, Tauler, Jean de la Croix, Ste Thérèse, et semblables ; et entre les plus récents, le Docteur Rojas, Canfeld, M. de Bernières, Malaval, le P. Épiphane Louis, le Père Nouët, et quelques autres. On en sera satisfait pourvu que l’on soit d’une disposition opposée à celle de M. J., avec laquelle on y comprendrait autant que s’ils parlaient Chinois. Le Fils de Dieu conjure dans le Cantique qu’on laisse en paix les âmes qui, se reposant dans ses divins bras, peuvent dire avec vérité comme l’Épouse : Je dors, mais mon cœur veille, filles de Jérusalem (dit-il aux Ames coureuses et discoureuses). Je vous conjure de ne pas réveiller mon amie qu’elle ne le veuille. À plus forte raison des âmes turbulentes, sophistiques, passionnées, charnelles, qui s’entendent autant à ces sublimités divines que des chevaux de carrosse, Bêtes sauvages sans raison 17, Et tout bétail de la maison (Ps. 32 et 148), doivent-ils s’abstenir de venir braire comme des ânes autour de ce cabinet des délices du S. Esprit.

 

Divine oisiveté, si peu connue aux hommes,

Qui veulent discourir !

Vide qui nous fait voir le néant que nous sommes.

Art de toujours mourir !

 

Silence très disert, ou l’on parle sans cesse

Par un bornage saint !

 

 

Bel Empire du cœur, où nul sens ne nous blesse !

Désert tranquille et plein !

 

L’Esprit est éclairé, la volonté brûlante,

La mémoire se tait ;

L’imagination n’est plus si turbulente,

Et le sens se soumet.

 

Ennemis conjurés de cette QUIÉTUDE,

Qui voulez en douter,

Réglez les passions, l’intérêt, ou l’étude.

Vous la pourrez goûter.

 

XXVII. Revenons à l’action, aussi bien M. J. n’a pas envie de nous laisser en repos. Ils médisent, dit-il, des Pasteurs avec excès, et sous une apparence de Zèle il n’est rien qu’ils ne disent pour rendre odieux et méprisable et le ministère public et ceux qui l’exercent dans l’une et l’autre Religion. M. J. serait bien aise si comme Hérode il pouvait s’accorder avec Pilate dans ce point pour agir de concert contre la vérité et l’innocence. Il tient ceux de l’autre Religion pour des Prêtres Idolâtres ; et cependant il leur veut faire accroire qu’il va prendre ici leur cause pour essayer s’il pourrait les attirer à s’unir avec lui contre nous. A-t-il aussi tiré de mon écrit ce qu’il vient d’avancer ? Non. C’est, dit-il, ce que l’on peut voir dont les écrits de la fondatrice, Antoinette de Bourignon. Pourrait-on croire qu’il y eût au monde quelqu’un qui eût le front de parler de la sorte contre une personne qui a écrit et publié en forme l’Apologie des Pasteurs, du Ministère public, et de ceux qui l’exercent ? C’est ce qu’a fait Madlle Bourignon, contre laquelle pourtant M. J. ose répandre de si cruelles médisances. Les Quakers ou Trembleurs l’avaient accusée par un écrit public d’estimer les Pasteurs, le Ministère public, et de renvoyer les personnes à leurs Sermons et aux Églises. Voyez (par parenthèse) comment les ennemis de la pure vérité s’accordent entr’eux dans leurs accusations ! L’un l’accuse d’estimer, et l’autre de mépriser, le Ministère et les Pasteurs. Quoi qu’il en soit, cela donna à Mlle B. l’occasion de faire en forme l’Apologie des Pasteurs et du Ministère Ecclésiastique dans un Traité imprimé, et intitulé Avertissement d’A. B. contre la Secte des Trembleurs, où l’on peut voir en plusieurs endroits, et particulièrement à la page 151 et suivantes, qu’elle soutient le contraire de la fausseté que lui impute M. J. Mais, dira-t-il, dans ses autres ouvrages elle invective contre les Pasteurs et le Ministère. Belle instance ! M. J. serait-il si novice dans la lettre de l’Écriture que de ne pas y avoir remarqué que cette même Écriture, qui établit le fondement et la dignité du S. Ministère et des Pasteurs, est la même qui invective mille et mille fois contr’eux ? Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Osée, Malachie, Jésus Christ dans l’Évangile, S. Paul, S. Pierre, S. Jude, en disent mille maux, les appelant des Séducteurs, des impies, des chiens muets, des hypocrites, des flatteurs, des mercenaires, des voleurs, des loups, des Ministres de Satan, et cent titres de cette nature, et leur dénonçant leur ruine. Comment accorder cela avec l’estime qu’en fait l’Écriture ? C’est que l’Écriture n’invective pas contre le Ministère considéré en lui-même, ni contre les vrais Pasteurs ; mais contre l’abus de l’un, et contre les maux des autres et les méchants d’entr’eux ; et cela subsiste très bien avec l’estime du Ministère en soi et de ceux qui l’exercent. Ne faut-il pas être bien injuste pour condamner ce procédé-là dans Mlle B. ? Et après qu’elle a fait plus d’une fois des protestations expresses de cette distinction, et fait des Apologies en forme pour cette charge et pour ceux qui l’exercent, ne faut-il pas manquer de candeur pour dissimuler cela, et pour lui imputer publiquement à dessein de la diffamer, qu’il n’est rien qu’elle et ses amis ne disent pur rendre odieux le Ministère et ceux qui l’exercent ? Nous avons même, pour confondre toutes sortes de calomniateurs, réduit en Système toutes ces choses, et tout ce qui se peut dire soit en bien soit en mal, du Ministère et des Pasteurs ; et cela se trouve traité amplement dans la Préface de la IIe Partie du Témoignage de Vérité, qui emploie vingt-cinq grandes pages uniquement à ce sujet. Après cela, fiez-vous-en à la parole de M. J.

Je voudrais bien qu’il me dît s’il n’y a point de mal dans les Pasteurs et point d’abus dans le Ministère. Et en cas qu’il y en ait, si l’on est calomniateur du Ministère et des Pasteurs lorsqu’on représente ces maux pour s’en donner de garde ? Certain Auteur qui sait faire des esprits a dit dans celui de Mr. Arnaud par un motif beaucoup moins fructueux, et sans façon, que la plus-part des Pasteurs dont les Synodes sont composés sont des jeunes-gens indiscrets et des faux-frères. Mais veut-il, pour lui faire bien au cœur, que je lui en cite un autre, un Pasteur, un Genevois, un Apologiste des Églises de France, l’Auteur des Lettres Sincères, qui se sont débitées partout avec tant d’approbation des Réformés ? Écoutons ce qu’il et dit en sa IIe Partie, lettre 2. Notre conduite, nos prédications, nos mœurs, et toutes choses en général, sont tellement déchues du point duquel elles devraient être que je ne sais plus que dire. J’en ai la douleur au cœur et la confusion sur la face toutes les fois que j’y pense ; et nos défauts sont en si grand nombre et si exorbitants que si j’entreprends de vous les déduire je ne saurai par quel bout commencer. Si je regarde les Sermons de la plus-part des Pasteurs, je vois la gloire propre qui règne en eux.  Nous n’affectons que de paraître savants, éloquents ou Philosophes. Nous avons abandonné la simplicité de l’Évangile pour les fleurs et les pointes du Siècle. Il semble que notre but est plutôt d’amener les hommes à nous estimer que de les amener à Jésus Christ. S. Paul a eu beau dire qu’il n’est point venu en discours attrayants de la Sapience humaine, que tout ce qu’il s’est proposé de savoir n’est autre chose que J. Christ, et icelui crucifié, que c’est ce qu’il a annoncé en évidence d’esprit et de puissance, l’exemple de S. Paul ne nous a point touchés, et nous avons mieux aimé conformer nos voix aux voix du Siècle qu’à celle de l’Agneau. Au lieu de chercher notre éloquence et notre doctrine dans le Ciel par de saintes contemplations, nous avons voulu joindre ce qui est incompatible de soi-même, déguiser une beauté céleste et divine avec des ajustements du monde. Pour ce qui est de nos mœurs et de notre conduite, elles sont telles que notre exemple n’est plus le miroir des âmes pour la Sainteté, mais plutôt une matière de scandale pour les faibles. En effet, notre orgueil, notre avarice, notre vengeance, notre haine, nos dérèglements ont tellement éclaté et sont devenus si publics que si nous pensons les nier, non seulement les hommes mais aussi les pierres s’élèveront centre nous. Et comment est-ce que nos Églises ne seraient pas corrompues puisque nous sommes corrompus ? Comment en chasserions-nous les vices, puisque bien loin de les chasser de nos cœurs, nous les nourrissons dans nos cœurs ? Comment pourrions-nous élever les hommes à des Méditations célestes et spirituelles pendant que l’on ne remarque en nous rien que de charnel et de terrestre ? Le Sanctuaire est souillé ; le mal est venu de nos Prophètes, qui ont voulu se conformer aux coutumes du monde, et non pas à la volonté de J. Christ. C’est nous qui sommes cause de la décadence de nos Églises, et c’est par nous que la corruption s’est glissée au milieu d’elles.... Je crains que Dieu ne prenne une sévère vengeance de nous, à qui il a confié la garde de ses troupeaux, mais qui au lieu de les garder les avons abandonnés en proie aux loups, n’étant attentifs qu’à notre profit, qu’à notre ambition, et qu’à nos plaisirs. Après cela, il introduit un séculier parlant ainsi : N’est-ce pas une chose odieuse et honteuse que quand on veut parler de quelque haine inexorable et de quelque vengeance éternelle, on dira à présent vengeance de Ministre, haine de Ministre ? J’ai eu en ma vie quelques difficultés. J’en ai eu avec un Ministre ; j’en ai eu douze, et plus, avec des gens de guerre, et des plus furieux. Mais il faut que je vous avoue que celle que j’ai eue avec le Ministre m’a fait plus de peines et m’a causé plus d’embarras que toutes les autres ensemble, qui se sont vidées fort doucement. Mais l’opiniâtreté, la chicane, et l’humeur cabalante du Ministre, ma partie adverse, faillirent cent fois à me faire perdre patience. Je m’en plaignais un jour à mes amis, qui me dirent : Hélas ! Monsieur, ne vous imaginez pas qu’il soit le seul de cette humeur. Ils sont presque tous frappés à ce coin. Il semble que comme la Prêtrise inspire des habitudes à ceux qui l’ont reçue, le Ministère en général soit atteint de certaines mauvaises qualités, comme d’orgueil, d’avarice, d’opiniâtreté, de haine, de vengeance. Voilà comment en parle l’un d’eux, et leur Apologiste Mlle B.ne peut avoir rien dit de plus fort en substance, je ne dis pas contre le Ministère et les bons Pasteurs, mais contre les mauvais et contre l’abus qu’ils en font. Maintenant, si M. J. est dans le cas de la Satire du Poëte :

 

Ense velut stricto quoties Lucilius ardens

Infremuit, rubet auditor cui frigida mens est

Criminibus, tacita sudant præcordia culpa.

Inde iræ et lacryimæ 18

 

je ne saurais qu’y faire. Mais s’il n’y est pas, pourquoi tire-t-il la chose à soi et à tous ? Et pourquoi veut-il être l’Avocat des méchants et des maux par lesquels ils souillent une charge qui est très-sainte de soi ?

 

Des Exercices particuliers.

 

XXVIII. Des exercices publics M. J. vient aux particuliers de dévotion, et dit premièrement qu’ils n’en font point dans leurs maisons ; mais sa conscience lui donnant là-dessus un coup d’aiguillon, il redresse et rectifie sa pensée en ajoutant : au moins qui soient visibles. Sans mentir ils en sont plus que vous et dans les formes que Jésus Christ a prescrites : Lorsque tu veux prier, entre en ton cabinet, fermes-en la porte sur toi, et y prie ton Père en secret. Et s’il y avait eu des enfants entr’eux, ceux qui en auraient eu la charge auraient été obligés à les exercer à cela visiblement. Mais n’y ayant eu que des personnes capables de prier ou de lire par elles seules, une des raisons qui les a obligés à agir ainsi ont été les persécutions de vos semblables, des gens d’Église mêmes, qui faisaient assiéger les murailles voisines par des personnes apostées, pour voir s’ils entendraient parler haut et sans interruption quelque espace durant, et pour avoir sujet de les accuser de faire une nouvelle Secte, des conventicules, des prédications, sur lesquelles calomnies il n’a pas tenu à eux de se saisir plus d’une fois de leurs biens et de leurs personnes. On leur a fait sur ce faux prétexte tant d’avanies que souvent l’on n’osait parler haut au logis ni lire haut une lettre venant de la poste. Après cela, n’y a-t-il pas de la cruauté à nous insulter qu’on ne fait point d’assemblées comme les autres Sectes, ni d’exercices communs et à haute voix dans le domestique ? Nos cruels persécuteurs n’ont souvent demandé que cela pour nous perdre. Si M. J. ne le sait pas, il est blâmable de ne le pas savoir, car la Vie et les livres de Mlle B. le déclarent assez.

 

Des Prières. De la perfection du Christianisme.

 

XXIX. Il vient aux prières, sur quoi il pense nous faire grâce de nous accorder que du moins nous les permettons à qui en veut faire comme une chose qu’on peut faire ou laisser indifféremment.  Je ne lui tiendrai guères compte de sa libéralité, et il n’en sera pas quitte pour cela. Écoutons-le.

M. J. Les parfaits d’entr’eux ne s’amusent point à cela (aux prières). À la réserve de Mlle Bourignon (qui était, à mon avis, ritablement parfaite, et dont l’élément était la prière continuelle), nul d’entre nous ne s’est jamais tenu et n’a jamais tenu aucun de ses frères pour parfait jusqu’à ce jourdhui ; et ainsi ces parfaits d’entre nous sont une fiction de M. J. Mais c’en est bien une autre qu’il leur fasse rejeter les prières. S’il avait étudié 20 ans pour imaginer quelle pourrait être la plus grande et la plus palpable de toutes les faussetés qu’on pourrait attribuer à Mlle B. et à ses amis, il n’aurait jamais pu mieux rencontrer qu’il a fait sur le sujet de la prière. La doctrine de Mlle B. (et par conséquent celle de ses amis et la mienne) sur la perfection du Christianisme est qu’elle consiste 1. en l’abnégation de nous-mêmes ; 2. en la prière continuelle, ou en l’entretien amoureux avec Dieu, en des désirs, des ditations affectives, et des élévations continuelles du cœur à Dieu. Tous ses livres en sont pleins. Voyez la Lumière du Monde, Ire Part., Ch. 16, 17, 18, etc., elle enseigne que l’homme a été précisément créé pour cela, que nous n’avons rien d’autre à faire au monde, et que c’est notre UNIQUE NÉCESSAIRE. Je produirai tantôt une de ses lettres sur ce sujet. 3. La troisième chose en quoi consiste la perfection du Christianisme est de correspondre fidèlement à ce dont Dieu nous a donné commission, et aux devoirs qu’il nous impose par la déclaration de ses volontés.

Or pour débrouiller tout le ténébreux article d’absurdités que M. J. nous va objecter, il faut remarquer, touchant le 2e point (dont il nous impute faussement la négation), que les désirs, les prières, les méditations affectives sont véritablement des actions de l’âme aidée de la grâce de Dieu ; secondement, que dans ces actions-là l’âme doit brider son activité particulière et celle de sa raison, afin que la grâce de Dieu puisse opérer librement dans l’étendue de l’activité de cette âme et avec elle ; c’est-à-dire qu’à la vérité l’âme ne doit pas être inagissante absolument et physiquement, ce qui est impossible et ridicule, mais son inaction est de ne se pas déterminer à des choses bornées et particulières ; l’âme ne doit pas de son choix déterminer ses actes ou désirs à ceci ni à cela de particulier ; elle ne doit demander ni ceci ni cela qui lui vient en fantaisie ou qui lui serait le plus agréable, mais seulement désirer en général, sur quoi que ce soit, que la sainte volonté de Dieu se fasse en tout et partout, comme elle sait qu’il est le meilleur, sans lui rien prescrire déterminément, et que de même les méditations ne soient pas du genre des stériles efforts de la raison, alambiquée à des spéculations sur les idées des choses spirituelles, mais des élévations affectives du cœur à l’amour de Dieu.

Les Mystiques vont plus avant, et ils enseignent en substance que quand l’activité de Dieu veut saisir fortement, sensiblement, et surnaturellement l’activité de l’âme, alors cette activité toute-puissante absorbe celle de l’âme, qui ne se sent presque plus devant la divine, et qui semble comme anéantie et toute passive ; c’est ce qu’ils appellent assoupissement, sommeil, anéantissement, repos, etc., qui sont des opérations très-réelles, mais de Dieu seul, car si l’homme voulait prétendre d’en produire, il ne ferait que des folies aussi impertinentes que s’il voulait être Créateur et Tout-puissant. C’est durant ce repos que Dieu ce qu’ils disent) communique à l’âme des sentiments, des vues, des goûts, des tendresses, des grâces très-sublimes et très-ineffables. Sur tout cela ils font remarquer. 1. Que la perfection de l’âme, et encore moins celle du Christianisme ne consiste pas là-dedans ; mais plutôt à vouloir en être privé. 2. Qu’on ne doit pas souhaiter ces grâces-là. 3. Qu’il est impossible de s’y disposer, et encore moins de s’y mettre ; et ainsi, que ce prétendu assoupissement et anéantissement qui viendrait des efforts de la créature, et qu’on dit faussement que les Mystiques enseignent à se procurer de soi-même (de quoi M. J. parle aussi) est une pure fadaise. 4. Il faut aussi remarquer que la Doctrine de Madlle B. ne roule pas sur ces points-ci, mais uniquement sur les trois où j’ai dit incontinent qu’elle faisait consister la perfection de l’âme et du véritable Christianisme.

Cela posé, il faut savoir, 1. que M. J. s’est imaginé que Mlle Bourignon et ses amis fassent leur principal de cette matière extraordinaire que je viens d’attribuer aux Mystiques, et qu’ils y fassent même consister la perfection du Christianisme. Ce qui est faux ; et à peine en parle-t-elle en passant sans y insister. Secondement, comme M. J. n’entend rien du tout dans cette matière des Mystiques, et qu’il l’a brouillée en un chaos dont il a forgé dès longtemps de chimères et des conséquences folles et absurdes qu’il leur a attribuées, il veut maintenant, sur une fausse supposition de fait, attribuer à Mlle B. et à moi toutes ses fictions absurdes pour me faire l’honneur de me faire passer pour un insensé.

Toutes ces petites observations sont nécessaires pour l’explication du texte de M. J. Venons-y.

L’un des principes de M. P. (c’est moi, Messieurs, sans vanité), c’est que les désirs, les prières, les élévations vers Dieu, et les méditations, sont entièrement contraires à l’esprit du parfait Christianisme et font opposition à la descente du S. Esprit et à la venue de la grâce. M. J. oublie toujours à nous tenir parole et à nous montrer comment ce qu’il dit de moi est tiré de mon propre écrit. Ce sera sans doute du lieu où j’ai mis, entre les caractères de ceux qui sont en état de salut, celui d’ÉLEVER EN TOUT TEMPS, EN TOUT LIEU, EN TOUTE OCCUPATION autant qu’il est possible, LEURS CŒURS À DIEU, de PRIER son bon esprit de venir dans eux, de le LOUER, et lorsque j’y dis que l’essentiel de la Religion Chrétienne consiste à adorer Dieu en esprit et en vérité. Je prie ceux qui veulent savoir plus particulièrement mes sentiments sur ces choses de vouloir lire les chap. II, IV et IX du Tome VI. de mon Système. Tout ce que je puis faire ici est de déclarer que « je prends le Ciel et la Terre à témoin de la PROTESTATION que je fais contre ce qu’on m’attribue ici comme contre des faussetés insignes qui ne me sont jamais venues en la pensée et lesquelles je déteste souverainement ». Et s’il y a au monde quelqu’un qui me puisse prouver que j’aie jamais eu des pensées si monstrueuses, je m’abandonne à être tenu et à être puni comme le plus impie de tous les hommes du monde. Ce seul article m’obligeait indispensablement à ne me pas taire. Je viens d’ôter l’ambiguïté du mot de méditation, qui est le seul sur quoi on me pourrait chicaner, et je déclare que je tiens et ai toujours tenu les désirs, les prières, les élévations vers Dieu, et les méditations affectives pour indispensablement cessaires à l’esprit du parfait Christianisme, à la descente et communication du S. Esprit, et à la venue de la grâce. Pourquoi donc m’imputer publiquement le contraire ? Que dirait M. J. si je lui en imputais autant devant le monde ? Cependant j’aurais cent fois plus de couleur de le faire que lui ; car par la voie des conséquences, j’aurais bientôt fait à lui prouver que par ses principes sur la Providence, sur les décrets, sur le concours, c’est plutôt lui qui anéantit les prières et la piété.

M. J. Selon lui (c’est encore moi), le seul état propre d’attirer le S. Esprit est celui qu’il appelle d’inaction, par lequel dans une privation de prières, de désirs et de mouvement, on se laisse tomber dans le néant. Cette inaction, cette privation, ce néant pour attirer le S. Esprit, au sens qu’il l’entend et qu’il m’impute, sont des fictions et de creuses chimères de M. J. Mon mot n’est pas celui d’inaction (dont je ne sache pas m’être jamais servi 2 fois dans un livre que M. J. n’avait pu encore lire), mais je me sers du mot de vacuité, pour signifier que l’âme ne doit pas particulariser de soi son action ni ses désirs (ainsi que je viens de dire), mais qu’elle doit s’évacuer de toute propre volonté. Ce qu’il ajoute de l’anéantissement des facultés pour faire descendre le S. Esprit, et ensuite d’assoupir les facultés et de se procurer une espèce d’extase pour le même effet, sont toutes des fadaises de son invention à quoi je n’ai jamais pensé.

M. J. Ils ont perpétuellement à la bouche ce mot, Sileant creaturae et Dominus loquatur ; que les créatures se taisent et que le Seigneur parle. Si j’avais un royaume à perdre, je l’offrirais à quiconque peut assurer avec vérité de m’avoir jamais ouï dire ce mot-là une seule fois. Je ne l’ai jamais ouï d’aucun de mes amis, et nul d’eux ne l’a jamais ouï de ma bouche. Je ne m’en défends pas comme d’une chose mauvaise, car c’est une très bonne aspiration de S.. Augustin, de Kempis, et de plusieurs saints, mais afin qu’on voie comment M. J. s’est donné la liberté de dire de nous tout ce qui lui vient dans la tête. Chacun, au reste, a ses manières d’aspirations ; quelques-uns en ont d’habituées, et d’autres ex tempore ; quelques-uns de vocales, et quelques autres de tacites ; si j’avais à en choisir une habituelle, ce serait plutôt : Miserere mei Deus secundum magnam misericordiem tuam, que quelqu’autre plus propre à un état moins bas que le mien.

Après ces beaux exploits de M. J., n’est-il pas plaisant de nous attribuer ses propres visions et de dire qu’on en voit des traits dans toute ma lettre, que c’est ce que signifient ces humiliations, ces anéantissements, ces actes internes d’adhérence à Dieu que j’exhorte de faire. Je pense, encore un coup, que M. J. tient ses Lecteurs pour des cruches, leur voulant faire accroire qu’ils voient le contraire de ce qu’ils lisent effectivement. voit-on dans ma lettre la moindre ombre de toutes ces folles visions ? Et où me suis-je servi de cette phraséologie mystérieuse d’humiliations, d’anéantissements, d’actes internes que M. J. devait inventer pour avoir sujet d’y appliquer ses chimères ? Car mes termes simples et ordinaires ne lui eussent point donné de prise sans cela. Enfin, n’est-ce pas à M. J. la plus bourrue de toutes les visions de m’imputer d’avoir voulu apprendre à ceux à qui il écrit ses Pastorales de se procurer des anéantissements et des extases par mes Avis charitables ? Voilà un but, une matière et des moyens admirablement bien choisis ! Au moins eût-il fallu que ses fables eussent un peu plus de vraisemblance.

XXX. Je ne sais si c’est par raillerie qu’il fait mention que Dieu parle au cœur immédiatement et par lui-même. Un homme qui prophétise que sa Secte sera rétablie en trois ans par voie d’inspiration s’ôte à lui-même le sujet de ne pas se moquer de la parole immédiate de Dieu au cœur ; et l’on est incapable d’en juger lorsqu’on fait profession de ne rien comprendre dans les choses mystiques. Si quelqu’un du nombre de ceux qui seraient en cet état était assez téméraire pour prétendre juger et se moquer de ces adorables opérations du Très-haut dans les âmes pures, et qu’il voulût savoir de quelle teneur Mlle B. lui répondrait, le voici dans l’Avertissement contre les Trembleurs, pag. 85 : Il est en ténèbres et n’entend rien des choses spirituelles ; pour cela les veut-il mépriser. C’est comme si un âne entrait au comptoir d’un grand Marchand : il foulerait bientôt aux pieds tous les livres et papiers qu’il trouverait par terre, encore bien que ce serait des obligations de grand prix ; il en ferait du fumier, parce qu’ils ne lui pourraient servir à autre chose ; comme aussi un pourceau s’il entrait dans une boutique de riches étoffes : il les salirait ou déchirerait toutes sans penser malfaire, comme fait un tel qui condamne toutes les choses qu’il ne connaît point lorsqu’elles ne lui peuvent servir à l’usage d’établir sa Secte. L’Écriture se sert de pareilles comparaisons pour marquer ceux qui jugent et condamnent les choses mystiques. Ainsi M. J. fera bien de s’en abstenir. Ce sont lettres closes pour lui. Il lui faut une Théologie d’enclume et de marteau, qui fasse bien du bruit avec de bons articles de controverses, de bonnes querelles, de bons débats, de bonnes ruades, de bonnes grosses injures, et de bons grands coups à assourdir les cœurs endurcis, qui sans cela sont déjà assez sourds à la voix de Dieu. Pour la Mystique, ce n’est pas son gibier. Il s’est voulu hasarder à y faire une course à la fin de son traité de prophéties ; mais dès l’entrée il a pitoyablement pris Paris pour Corbeil, la Théologie Symbolique pour la Mystique, déçu par la ressemblance de quelques expressions Symboliques dont la Mystique se sert quelquefois ; qui est comme si, ayant promis d’expliquer la Métaphysique, j’allais traiter de la Grammaire, à cause que la Métaphysique se sert des mots qu’enseigne la Grammaire :

 

    De telles gens, il est beaucoup

Qui prendraient Vaugirard pour Rome.

Et qui, caquetant au plus dru,

Parlent de tout, et n’ont rien vu,

 

dit la fable du singe, applicable à quiconque veut parler des choses, des sentiments, des écrits et des personnes qu’il n’a ni sus, ni compris, ni lus, ni connus. Il devait se souvenir de l’aveu qu’il a fait autrefois de son peu d’intelligence en fait de Théologie Mystique. C’est au ch. VI de son Parallèle du Calvinisme et du Papisme. Il y dit : Cette Théologie Mystique est un tissu d’expressions barbares, ININTELLIGIBLES, de visions ridicules, et d’une dévotion folle et extravagante, capable de gâter les esprits. Tels sont les livres de Jean Schorbove, de Jean Tauler, de Ruysbroeck (notez que les ouvrages de ces très-saintes âmes-là sont des trésors de lumières, et des merveilles de Dieu les plus sublimes et les plus pures), et particulièrement (ajoute-t-il) de la Mère Julienne (dont je ne puis rien dire, n’ayant rien vu d’elle). Ce sont (poursuit-il) d’affreux galimatias où l’on NE COMPREND RIEN, sinon que les auteurs qui les ont composés avaient PERDU LE SENS. Ô mon Sauveur, Source unique de ces divines lumières ! Voilà en perfection l’accomplissement de cette parole de vôtre Apôtre : L’homme animal et charnel NE COMPREND PAS les choses de l’Esprit de Dieu ; ELLES LUI SONT FOLIE ! Dans le même lieu, il confond avec des fanatiques et foule à ses pieds (comme dans le comptoir du marchand, dirait Mlle B.) les célestes écrits de l’admirable Ste Thérèse et de quelques autres saintes âmes, aussi bien que le très-divin livret de la Théologie Germanique, qu’il dit contenir les fondements du fanatisme et du libertinisme, au lieu qu’il a été précisément composé par une âme qui avait le bon Esprit de Dieu contre le fanatisme et le libertinisme, et qu’il les ruine de fond en comble. Ce petit livre a paru si admirable et si divin aux plus pieux et aux plus savants des trois Communions, qu’ils l’ont traduit de l’original Allemand et fait imprimer souvent en toutes sortes de langues. Les Catholiques l’ont fait imprimer à Anvers avec le Privilège du Roi d’Espagne. Entre les Luthériens, le célèbre Arndt et le Docteur Luther même en ont fait l’éloge jusqu’à l’égaler quasi aux divines Écritures, dans les éditions qu’ils en ont procurées avec des Préfaces de leur façon ; et entre les Réformés, le savant et pieux Castalio n’en a pas moins fait dans les Traductions Latine et Française qu’il en a publiées. Osé-je dire qu’en ayant fait paraître moi-même une Traduction Française il y a environ onze ans, elle fut reçue avec approbation quoique pleine de fautes d’impression ; et que peut-être me pourrait-il bien prendre envie d’en procurer un de ces jours une nouvelle Édition, d’où l’on verrait combien peu ceux qui condamnent des vérités si substantielles et si divines se connaissent en choses spirituelles. En voilà assez pour faire voir que ceux qui ont étudié toute autre chose que la Théologie Mystique feraient très-bien de la laisser là, elle, les personnes, et les écrits qu’ils s’imaginent en approcher.

 

De la présence réelle par la foi.

 

XXXI. Enfin, M. J. vient à citer quelque chose de mon écrit, non pour l’impugner directement, mais pour le brouiller, et pour tirer de ses brouilleries des conséquences ineptes et propres à faire rire ceux à qui il che de procurer quelque divertissement. Il cite ce que j’ai dit de la présence réelle par la parole de Dieu et par la foi ; sur quoi, après avoir témoigné sa pitié sur la maladie et sur les songes de mon esprit gâté, il s’offre de nous venir éclaircir ma pensée. Sans doute M. J. est l’homme du monde le plus propre à éclaircir nos pensées. Il s’y entend à merveilles. Mais voyons. Premièrement, il fait très mal sa Cour et hors de saison aux frères de la Confession d’Augsbourg voulant tourner ici en ridicule la présence réelle, qu’il traite de monstre dans la préface de ses Prophéties. Secondement, croyant avoir attrapé les principes de notre Système, il ne propose que des propres chimères de son crû avec quoi il se divertit en style de Jodelet. Tout y est faux. Faux, que nous croyons que Dieu avait créé l’homme maître de toutes choses au pied de la lettre et dans le sens de confusion et de désordre qu’il l’entend. Faux dans les exemples qu’il en allègue d’arrêter le cours du Soleil, que Mlle B. n’a pas tenu courir, non plus que moi, et de faire remuer la terre, qui selon nous tourne autour du Soleil. Faux, que l’instrument par lequel il faisait cela ou le pouvait faire était alors la foi. Faux, que l’état de perfection où Jésus Christ nous appelle, ce soit celui-là ; au contraire, c’en serait plutôt l’abnégation ; et ce ne sera qu’après la résurrection que l’homme recevra la puissance qu’il avait eue à sa création. Faux, que quand Jésus Christ dit de la Foi Chrétienne, tout est possible au croyant, nous l’entendions sans figure et sans exception aucune. Il est vrai que nous n’y apportons pas des gloses ni des exceptions de la nature de celles de M. J. qui excluent la présence réelle. C’est cela qui lui déplaît. Enfin, il n’y a rien de plus plaisant que de le voir se découvrir en son ridicule au coin de son feu et sous le manteau de sa cheminée essayant à y renverser l’ordre du monde et à transsubstantier ses chenets et tous les ustensiles de sa maison par la foi chimérique de ses prétendus principes, laquelle serait plutôt une fumée d’hypocondriaque qu’une pensée et un désir pieux de choses salutaires, soutenu et réglé       par l’Esprit Saint, qui est l’esprit de l’ordre et de la Sagesse, et par la parole de Dieu ; ainsi que doit être LA FOI véritable que Jésus Christ ratifie dans ceux qui l’ont. Ne voilà pas un admirable explicateur des pensées d’autrui ? On me dira peut-être que je ne les explique pas moi-même assez amplement. Je crains d’être trop long. C’est pourquoi je renvoie au 2e et au 6e Tomes de mon Système, où l’on trouvera suffisamment de quoi se satisfaire sur tout cela.

 

De la purification après la mort.

 

XXXII. Il essaie ensuite à rendre burlesque le peu que j’ai dit en passant de la purification de l’âme après la mort, de laquelle il se raille, aussi bien que du Système de Théologie que je viens de rendre public. Si Mr. J. savait combien grande est devant Dieu son ignorance touchant les choses spirituelles, il serait honteux de la ridicule présomption où il est d’oser ouvrir la bouche pour en parler d’un ton de railleur et comme s’il avait pénétré le fond des choses dont il n’a pas seulement encore vu la superficie. Il n’en a vu, au travers des lunettes de ses préjugés, que le peu de l’apparence trompeuse que la jaserie de la Théologie de l’École en propre, et cela lui suffit pour insulter à la vérité qu’il n’a jamais connue. Qu’il lise un peu les chapitres 5, 6 et 7 du VIe Tome de cette Théologie admirable dont il se raille ici sur le sujet de la purification, et s’il a de la candeur, il verra de quoi s’en convaincre et de quoi rougir d’avoir impugné cette vérité, surtout avec une Comparaison aussi matérielle et aussi peu sensée qu’est celle de son sable à fourbir. Il y a là-dedans une bassesse que tout le monde ne comprend pas. Il a pensé me piquer, et il m’a fait rire de tout mon cœur. Il me veut insulter sur ce que mon père était homme de métier. Ne voilà pas un grand sujet de confusion ? Et est-ce sur ces sortes de choses que M. J. menace de nous faire tourner la dispute à déshonneur ? Pour moi, je suis d’avis de laisser là la honte pour quelque autre sujet, et de n’avoir honte que du seul péché, et non pas d’avoir eu un père qui travaillait de ses mains selon l’ordonnance de Dieu. Si j’avais l’ambition d’aspirer à quelque élévation dans le monde, il ferait très-bien de rabaisser ma vanité par cette considération-là. Mais je n’en ai point ; et j’espère que Dieu sèvrera pour jamais mon âme de ces désirs-là. Ma grande qualité est et sera que je sois Enfant de Dieu,

 

        Que son Amour soit ma richesse,

        Mon train, mon état, ma noblesse !

 

Cela bornera, moyennant sa divine grâce, toute mon ambition ; et l’artisan a autant de droit d’y aspirer que l’Empereur, pour ne pas dire avec S. Paul que Dieu se plaît à choisir les choses faibles, basses, méprisables, et le néant même, pour confondre les fortes, les nobles, et celles qui sont de grand éclat. M. J. sait bien cela. C’est un lieu commun par lequel ils défendent les premiers Pasteurs de la Réformation, qui étaient la plus-part des gens de métier. Mais si M. J. avait su que mon grand-père, pour se rendre Réformé, de Religieux de l’Église Romaine qu’il était auparavant, avait quitter tout, jusqu’à son nom, pour éviter les persécutions des Moines et de sa famille, et que dans cette conjoncture il aima mieux se duire à apprendre le métier de fourbisseur que d’être à charge aux autres et de vivre en fainéant, je veux croire qu’il ne m’aurait pas voulu faire honte d’une chose qu’il aurait dû plutôt estimer selon ses principes. Et je gagerais que si à présent il se trouvait des Religieux Romains qui, pour embrasser le Calvinisme sans être à charge à personne, voulussent en faire autant, M. J. se servirait de leur sable à fourbir pour leur en fourbir un grand éloge.

 

Influence du veau d’or, d’être Turc, et d’adorer des chevaux.

 

XXXII. Mr. J. se prépare à finir par quelques réflexions. La première est que c’est par une particulière Providence de Dieu que, dans un écrit d’ailleurs très-propre à flatter les cœurs de Nicodémites, l’Auteur se soit ouvert suffisamment pour se faire connaître pour ce qu’il est. Voilà une réflexion sur la Providence admirablement bien placée ! M. J. prétend-il que la Providence ait décrété de toute éternité que j’écrirais la lettre de question afin que l’on pût connaître par elle que je suis dans tous les sentiments extravagants qu’il lui a plu de m’imputer ? Il faut avoir à faire à des statues pour parler de la sorte, car des gens raisonnables ne pourront rien connaître de l’auteur de la lettre par sa lecture, sinon que c’est une personne qui recommande sans partialité, et par de solides raisons, l’essentiel du Christianisme, et l’accessoire aussi autant qu’il ramène à cet essentiel, et qu’on a la liberté de s’en servir en l’état où l’on est, mais qu’en cas de nécessité, on peut s’accommoder de l’accessoire des autres autant qu’il ramène à Dieu, plutôt que d’occasionner mille maux par ce refus, ou que de souiller sa conscience en faisant une chose qu’on croirait illicite ; et qu’il donne cet Avis par une véritable charité et compassion qu’il a pour les bonnes âmes qu’il sait être dans des angoisses mortelles sur ce sujet. Mais la Providence divine a véritablement permis que M. J. ait fait ce qu’il a fait, afin d’en tirer l’occasion de faire connaître et de justifier l’innocence et la vérité salutaire en bien des lieux où sans cela elle eût demeuré ou suspecte ou entièrement inconnue.

XXXIV. Voici une seconde réflexion de M. J., laquelle contient trois instances. Après cela, mes frères, jugez quelle foi vous devez avoir pour un homme qui vous donne une idée de la piété selon laquelle les Israélites adorèrent le veau d’or sans crime, parce qu’ils le regardaient comme Dieu ; selon laquelle on peut être Turc et adorer même des choux, pourvu qu’on s’en serve de moyens pour s’unir à Dieu et pour exciter son amour. J’ai déjà répondu ci-dessus à l’instance du veau d’or, et fait voir que selon l’idée que je donne de la piété, les Israélites ne pouvaient l’adorer qu’en idolâtrant d’une manière la plus brutale du monde. Mais, dit Mr. J., ils regardaient le veau d’or comme Dieu. Et pourquoi l’y regardaient-ils ? Était-ce sur la parole de Dieu ? Dieu avait-il dit du veau d’or : Ceci est mon Corps, comme il l’a dit de l’Eucharistie ? Le Diable, la débauche, la crasse idolâtrie des Égyptiens leur avaient dit cela, et non la bouche de Dieu même, qui est si expresse sur le sujet du Sacrement de son Corps. J’ajoute en second lieu que les Israélites ne pouvaient savoir que Dieu fût joint à un corps de bête, comme les Chrétiens savent qu’il est uni hypostatiquement à un Corps humain, lequel il a dit être présent. Quand ces choses seront égales, alors on pourra conclure que s’il n’y a point de péché dans l’une, il n’y en avait point aussi dans l’autre. Mais hors de cette égalité, et dans l’énorme et l’essentielle disproportion où elles font, c’est se méprendre très-palpablement que de tirer des conclusions de l’une à l’autre ; et une pareille instance, si on l’a réitéré encore, ne doit plus passer désormais que pour une pure instance de veau.

Mais rien ne me paraît si singulier que l’instance de se faire ou d’être Ture et d’adorer des choux. Selon l’idée que je donne de la piété, on ne doit aimer et adorer que Dieu seul d’adoration souveraine, et adorer l’humanité de Jésus Christ comme unie personnellement avec la Divinité. M. J. conclut de cette idée que de là on peut être Turc ou adorer des choux. Diriez-vous pas qu’il était extasié quand il écrivait cela ? Et n’aurait-il pas été bon pour lui d’être alors dans l’état d’inaction ? Merveilleuse conséquence ! Tels et tels pratiquent leur piété en se servant pour s’unir à Dieu des moyens qui ne leur mettent devant les yeux que Jésus Christ Homme-Dieu. Ergo, on petit être Turc par ce principe-là. De plus, être pieux, s’unir à Dieu, aimer Dieu seul, adorer Dieu seul, et Dieu-humanisé, lui donner son cœur et toutes ses affections, c’est la même chose ; et c’est la fin à quoi l’on doit tendre ; et pour s’y avancer, l’on peut, selon mes principes, se servir de tous les moyens qui peuvent y contribuer. Ergo, dit M. J., on peut donc pour cet effet adorer (donner son cœur et toutes ses affections, ou reconnaître pour créature personnellement unie à la Divinité) des choux ; c’est-à-dire, afin d’adorer Dieu seul, on peut adorer ce qui n’est ni Dieu ni uni à lui. On peut prendre pour moyen à une fin ce qui détruit cette fin. La belle Logique !

Je vois bien ce que c’est. Il y a sur cette matière quelque chose qui leur fait de l’embarras faute de bien savoir un Principe qu’ils n’ont jamais assez considéré. Le voici. C’est que pour une personne qui n’aurait pas la connaissance de J. Christ, fût-elle Turque ou Païenne, aussi avant que quelques cérémonies que ce soit de son parti lui fervent à s’élever où à s’avancer dans l’amour du Dieu souverain, Créateur de toutes choses, aussi avant fait-elle bien de s’en servir. Et non seulement Dieu ne l’en reprendra pas, mais même en ce cas il lui imputera (pour m’exprimer par les termes de l’Apôtre) le prépuce à circoncision. Mais pour des personnes à qui Dieu a révécet admirable moyen de se communiquer à nous et de nous élever à son Amour, savoir Jésus Christ, le Trône, le canal, et le moyen vivant de la communication et de l’union de Dieu avec quiconque l’écoutera et se soumettra par obéissance à son Fils Jésus Christ, ce serait une abnégation et une réjection de Dieu et de sa communication que de rejeter ce sacré moyen pour quelque autre chose et prétexte que ce soit. De là vient qu’il vaut mieux mourir que de renoncer Jésus Christ, ou que de consentir à ceux qui nous veulent porter à le renoncer. Mais en bonne foi, est-ce à l’abnégation de Jésus Christ comme Dieu-homme, comme canal de communication de Dieu à nous, comme moyen vivant de nous élever à l’Amour de Dieu, que nous portent les sentiments et les Cérémonies des Catholiques Romains sur l’Eucharistie ? Et y a-t-il la moindre ombre d’en tirer les conséquences que le seul esprit de partialité peut s’opiniâtrer à leur objecter après qu’on a été suffisamment éclairci de leur intention ?

XXXV. M. J., après cela, nous prescrit de ne point donner d’avis à ses Troupeaux, n’y étant point appelés. S’il était mon Créateur et celui de ses troupeaux, sa volonté nous devrait tenir lieu de Loi. Mais étant si aveugle et si passionné, elle me sera quelque chose de moins que rien. Et depuis quand est-il devenu Dictateur si universel que de prétendre d’empêcher que je n’écrive une lettre d’avis à mes plus proches ? C’est tout ce que j’ai fait ; et ma lettre n’aurait jamais paru si un ami ne m’en avait demandé copie, et n’avait voulu de son chef la rendre publique ; à quoi je n’ai pas voulu résister, croyant que cet ami n’avait pas besoin pour cet effet d’être appelé à cela par M. J., qui aura bien de la peine un jour de défendre son propre appel à bien des choses, et de se mettre à couvert de cette parole de Dieu : Ils ont prophétisé, mais non pas de par moi. Ils ont couru, et ce n’était pas moi qui les envoyais.

XXXVI. Tout ceci ne plaira pas à M. J. qui le déclare assez par avance en nous prescrivant avant finir de nous mettre dans l’état d’inaction à son égard, sur peine, premièrement, de passer pour des perturbateurs de son repos et pour des gens qui les troublent, et en second lieu, sur peine de voir qu’il fera prendre à la dispute un tour qui ne reviendrait pas à notre honneur. M. J. est aussi équitable que véritable. Il veut qu’il lui soit permis de se déclarer gratis notre agresseur, non seulement d’une manière la plus insultante, la plus satirique, et la plus outrageuse du monde, mais aussi en se donnant la liberté d’avancer des faussetés à douzaine pour déshonorer publiquement et rendre indignes de créance, et même d’audience, des personnes qui n’ont pas pensé à lui, et qui, loin de troubler les consciences (comme il fait par ses méchantes controverses), tâchent de leur procurer selon Dieu des moyens d’une paix solide. Mais lorsqu’on voudra lui repartir et lui faire voir que le ridicule est plutôt du côté de l’agresseur mordant que de ceux qu’il attaque sans regarder où il assène ses coups d’étourdi, qu’il s’est trompé dans ses accusations, et que tout ce qu’il a avancé sont de faux faits et des méprises palpables, il criera au feu et au trouble !

 

      Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ?

 

A-t-on jamais rien vu de plus absurde et de plus déraisonnable ? Cependant, en cas qu’il ne voie pas qu’on se soit réglé sur ce caprice plutôt que sur le droit des gens et l’équité naturelle, il nous menace que la dispute pourrait prendre un tour qui ne nous reviendrait pas à honneur. Hé bien, nous le verrons. M. J. saura, s’il lui plaît, que je ne le crains point, ni lui, ni ses artifices, ni ses menaces, ni les esprits, ni les satires, ni les plaisanteries en beau français. La Vérité toute simple est plus forte que tout cela. Avec trois feuilles de papier, elle peut renverser par les fondements certains gros volumes à faire peur aux ignorants. Vous diriez, à ouïr ses menaces, qu’il ne sait ce qu’un Chrétien doit craindre. J’ai appris à dire quelquefois à Dieu avec le pieux Kempis : Praeserva me ab omni peccaro, et non timebo mortem nec infernum, qui sont des ennemis bien plus redoutables que les menaces de M. J. qui me font plutôt rire et me réjouir que trembler ; car je sais bien qui est celui qui a dit : Réjouissez-vous lorsque les hommes diront en mentant toutes sortes de maux contre vous à cause de moi ; et ce n’est qu’à cause qu’on veut mener les hommes à J. Christ hors de toute partialité qu’on déplaît à ce M. J. qui nous veut rendre ses menaces redoutables. C’est lui, c’est plutôt lui, qui a sujet de craindre celles de Dieu et le péril du péché et de la perte de son âme, car il se trame à soi-même sa propre perdition s’il continue, comme il a fait, à répandre des faussetés pour décrier des innocents et des vérités salutaires. Il sait très-bien que les médisants n’hériteront point le Royaume des Cieux. Cela le doit faire trembler, et lui faire réparer ses fautes s’il veut sauver son âme. Je ne serais pas marri que ma réponse pût lui occasionner sur ceci quelques troubles salutaires, qui aboutissent enfin à la paix de sa conscience, et qui servissent à le rendre impartial, ainsi que doit être un vrai serviteur de Dieu. Car Dieu n’étant pas un Dieu de parti, mais le Dieu de tous ceux qui l’aiment de bon cœur, il faut aussi qu’un vrai Serviteur de Dieu ne soit point esclave d’un parti ou d’un autre, mais qu’il soit pour procurer le bien de tous ceux qui aiment Dieu, en quelques partis qu’ils puissent se rencontrer. Voilà tout le mal que je lui souhaite, et aussi que Dieu ne lui impute point à péché ce qu’il a fait à notre sujet, mais qu’il lui éclaire les yeux et lui touche le cœur pour l’empêcher de blesser encore plus mortellement son âme s’il venait à exécuter à sa propre perte et à sa confusion la menace qu’il nous fait ici de vouloir nous troubler et faire des choses qui nous tournent à déshonneur.

 

On ne craint pas ses menaces de déshonneur, pour le personnel.

 

Je ne sais de quel biais il pourrait s’y prendre pour en venir à bout. Il paraît par cet échantillon que sa belle méthode, de ne pas vouloir s’en prendre à nos raisons pour les réfuter, mais à nos personnes pour les noircir, ne lui pourra être de grand usage s’il y continue. De la manière qu’il en a agi, il n’y a rien de plus propre pour faire croire au monde qu’une chose est blanche que lorsqu’il assurera qu’elle est noire ; et quelque habile qu’il soit à faire des recherches de ceux dont il veut mal-parler, il perdra ici toutes ses peines. Mlle B., à qui il en veut tant sans sujet, a été dés son enfance un modèle de vertu, de sainteté, de charité, à faire rougir l’impudence même. Ses ennemis, ayant deux fois eu la hardiesse de faire faire enquête informatoire contr’elle sur toute sa vie, eurent la confusion d’en voir faire l’éloge par les Juges, qui, quoiqu’animés secrètement contr’elle, la déclarèrent de vie irréprochable ; on lui dit même avec larmes, sur ce qu’elle voulait continuer à faire entendre quelques dépositions à sa décharge, qu’il n’était pas nécessaire, et que peu s’en fallait qu’il n’y en eût assez pour la faire canoniser. Les pièces sont encore dans le Greffe de Lille, et l’on peut voir à la fin de la Ire Partie du Témoignage de Vérité bien soixante attestations de personnes dignes de foi qui l’ont connue ; et de ces attestations il y en a bien le tiers de solennellement assermentées, et autant qui sont de gens de Lettres et de Théologiens, tant Catholiques que Protestants, qui lui rendent des témoignages d’une vie et d’une vertu surhumaine, et qu’elle était un Véritable Temple vivant du S. Esprit ; ce que je puis aussi assurer au péril de mon salut être la vérité même. Et je pense que tout cela peut bien contrebalancer ce que M. J. pourrait inventer pour faire tourner au déshonneur de cette fille incomparable les querelles dont il nous menace. Que s’il a égard aux personnes de ses amis et à la mienne, quoiqu’infiniment inférieurs à Mlle B., il y perdra encore ses peines. Il n’a rien avec vérité à reprocher à nos amis ; car nous n’en avons et n’en conservons que de ceux qui cherchent et qui craignent Dieu. La bienséance m’oblige à ne rien dire de moi, mais de peur qu’on ne s’imagine que M. J. aurait quelque chose à me reprocher sur ma conduite dont le déshonneur (de quoi il nous menace) pût rejaillir sur la cause que je défends, je lui déclare que quelque pauvre pécheur que je sois dans mon intérieur devant Dieu pour le regard de mes pensées et de mes affections, néanmoins de ma vie je n’ai rien fait de reprochable devant les hommes, Dieu m’ayant même donné une retenue pour me préserver des dérèglements de la jeunesse aussi bien que des compagnies du monde, que j’ai toujours fuies, pour ne m’associer que de ceux que j’ai cru craindre son Nom quoique je les aie trouvé bien rares,

 

                                    vix totidem quot

Thebarum portae, vel divitis ostia Nisi.

 

mais enfin, j’en ai trouvés, et de meilleurs que moi. Si c’est cela qu’on me veuille faire tourner à déshonneur, j’en ferai ma couronne et n’aurai point de honte d’être ami des amis de Dieu, fussent-ils sur le gibet et dussé-je y aller avec eux. Je ne veux pas prévenir un reproche que peut-être il pense me faire de certaine particularité qui est meilleure et la plus désintéressée de toutes les choses que j’aie faites et pu faire de ma vie pour l’amour de Dieu. Je sais que cela ne plaît pas à des gens du monde, qui sont aveugles dans les choses d’en haut, mais si je voulais en faire l’Apologie, on dirait que je cherche hors de propos à parler de moi et à me rendre recommandable. Il me doit suffire qu’on sache que soit que je parle, soit que je me taise, je ne crains point les menaces de Mr. J.

 

On ne le craint du côté de la doctrine.

 

XXXVII. Mais peut-être qu’il prétend changer de Méthode et laisser les personnes pour s’en prendre à leur doctrine et à leurs raisons. Si cela est, nous aurons encore du répit, car il lui faudra premièrement apprendre quels sont nos véritables sentiments, afin de ne nous en plus attribuer de faux, comme il a fait ; et pour cela, il lui faudra du temps avant que d’avoir lu et compris les principaux ouvrages de Mlle B. aussi bien que mon Système, qui les explique méthodiquement, et qui en ôte les difficultés. Après cela, s’il est bien avisé, il en demeurera là, de peur qu’entre ces gens à l’esprit malade et gâté, il ne rencontre par hasard une épée un peu mieux fourbie ou de meilleure trempe qu’il ne se serait imaginé. Il croit avoir fait vaillance du passé agissant contre des personnes qui, étant aussi partiales que lui, s’étaient, aussi bien que lui, fait une affaire de défendre chacun le bien et le mal de son parti ; d’où vient que selon qu’ils s’en prennent par hasard au bien ou au mal, tantôt ils succombent (quoiqu’ils le dissimulent) et tantôt ils font un petit triomphe. Mais le ne sait pas encore ce que c’est que de s’en prendre à la vérité toute pure et hors de toute partialité. Il y est tout neuf. C’est un pays dont la carte lui étant inconnue, il ne peut prévoir de quel côté il sera attaqué et battu. Il ferait mieux peut-être de laisser aventure à quelques autres, car il y en a assez à qui il démange de se faire frotter. Il y a un an qu’un des Journalistes de Leipzig, ayant voulu se mettre gratis sur les rangs d’agresseur, fut un peu mortifié par un petit écrit qui ne convainquit un de ses articles de 8 pages que de plus de 40 faussetés 19 ; comme ce n’était pas encore autant que M. J. qui en a avancé plus de 20 en deux pages in quarto, il semble qu’il n’en ait pas été content. C’est pourquoi il vient de publier fraîchement en latin sur le même sujet un gros volume 20 qui n’est qu’un tissu continuel de vieilles et de nouvelle calomnies, de sophismes frauduleux, et d’injures si emportées et si grossières, que cela nous vaut plus de vingt Apologies en forme, n’y ayant personne entre les honnêtes gens et les personnes sensées qui puisse manquer d’avoir de l’horreur pour des extravagances si énormes, quoique peut-être il se puisse encore trouver des cœurs assez gâtés et des esprits assez mal-conditionnés pour vouloir se faire de la fête sans en être priés. Pour moi, j’estime qu’il sera nécessaire d’en étriller une bonne fois comme il faut un ou deux des plus mutins, pour exempte à tous les autres, et pour ralentir les pins échauffés, après qu’ils auront une fois bien compris ce qu’il y a là à gagner pour eux si longtemps qu’ils agiront ainsi. N’est-ce pas une chose étrange que ces Messieurs, ne voulant pas nous laisser en paix, veulent faire accroire au monde qu’ils nous combattent en nous attribuant des autres sentiments que les nôtres ? S’ils veulent nous attaquer, au moins qu’ils nous attribuent des sentiments qui soient à nous, autrement ils ne font que travailler à leur propre confusion, et ils se verront infailliblement battus par la seule couverte et négation des opinions qu’ils nous imputent en mentant, comme vient de faire encore notre nouveau et malin Calomniateur de Leipzig, dont la principale machine est la résolution opiniâtrée et désespérée de nous imputer contre nos sentiments intérieurs, contre nos paroles, nos protestations, nos explications, nos serments mêmes s’il est nécessaire, la négation de la Ste Trinité, de la Divinité, du mérite et de la Satisfaction de J. Christ et, en un mot, d’avoir des hérésies et des sentiments pires que les Sociniens, que Servet, et que Vaninus même ; parce que ce Menteur et ce turbulent Sophiste croit avoir assez de méchante adresse pour y détorquer par ses gloses, par ses explications et ses conséquences malignes, quelques passages ou obscurs ou tronqués de nos écrits, sans vouloir écouter mille autres déclarations contraires, claires et sans équivoques, que nous avons faites, faisons et ferons encore contre des calomnies si affreuses, et contre une manière si cruelle et si hors d’exemple de criminaliser des innocents.

Ce n’est pas que j’aie dessein de multiplier les répliques à l’infini à mesure qu’il se présentera de nouveaux assaillants ou de nouvelles calomnies, qui peut-être ne s’épuiseront jamais ; car vous diriez que l’ennemi de la vérité prend singulièrement à cœur d’inciter le monde à nous calomnier de bouche et par écrit. On a déjà publié dix ou douze libelles contre nous à ce dessein, un des Trembleurs, trois d’Altena, un des Labadistes, trois ou quatre de Holstein, deux de Leipzig, et la pasquinade de M. J., sans rien dire des coups de dents que nous donnent en passant dans des imprimés quelques menus imposteurs. Et que ne fera-t-on pas encore ? Et quand aurais-je fait de répondre à tous ? Le Diable, qui ne se lasse jamais de faire calomnier, me susciterait par ce moyen-là assez de besogne pour tout le temps de ma vie, afin de détourner mon âme de la recherche et de l’application unique que nous devons à Dieu. Certes je ne répondrais pas même une seule fois s’il ne s’agissait que de la cause des créatures. Mais étant question de celle de la vérité salutaire, dont une infinité de bonnes âmes profiteraient si elles n’en étaient détournées par les calomnies affreuses et universelles des méchants et des faux-Zélés, je crois qu’il y aurait du péché à se taire tout à fait, et à ne pas découvrir une fois ou deux la source de tant d’oppositions et de médisances, y opposant une Déclaration générale des vérités qu’on professe et des erreurs qu’on désavoue, protestant contre tout ce qu’on nous pourrait imputer de diffèrent comme contre autant d’impudents mensonges de quelques esprits contentieux et malins. Cela fait, aboiera ensuite qui voudra, à y ajoutera foi quiconque aura envie d’être séduit et trompé.

Je ne m’arrêterai pas beaucoup à leurs injures vagues. Je m’imagine que depuis qu’on aura vu la Préface Apologétique qui est mise au-devant de la Vie de Mlle B., nul homme d’honneur ne sera si hardi que d’imiter notre Agresseur de Leipzig, non plus qu’un imposteur de Magister Burcardus, Ecclésiastique de Slesvig qui l’avait diaboliquement noircie dans deux libelles qu’il a publiés contr’elle, de ces horribles calomnies, de nier la Ste Trinité, la Divinité de Jésus Christ, ses Mérites, sa Satisfaction, la Rédemption, la Parole de Dieu, les Sacrements, l’Église, l’envoi du S. Esprit aux Apôtres, de haïr toutes sortes d’états, et de désirer leur ruine, avec une infinité des plus exécrables abominations que l’Enfer soit capable d’inventer ; ce qui a été cause que cette sainte et innocente créature a été furieusement persécutée le reste de sa vie, qu’après s’être vue dépouillée de la plus-part de ses biens, et réduite à fuir comme une pauvre bête de place en place, à peine pouvait-elle trouver un lieu exempt de persécutions où elle pût reposer sa tête.

 

Injures de visionnaire.

 

Je choisis, dis-je, que désormais peu de personnes seront capables de s’abandonner à la calomnie jusqu’à tel excès ; et pour les injures vagues d’être visionnaire, et semblables, on les fera facilement disparaitre en déclarant que Madlle B. et ses amis ne sont pas des personnes à avancer des choses hors de vraisemblance, et à les soutenir avec opiniâtreté et sans vouloir écouter raison, ce qui est le caractère d’un visionnaire au sens d’aujourd’hui. Mais ce sont des personnes qui avancent des choses bien sensées, et très bien liées, quoique peu pensées jusqu’ici, et qui les démontrent très-bien, tant par de très-bonnes raisons que par des passages des divines écritures ; qui écoutent les raisons contraires, et qui y satisfont ou sont prêts à s’y rendre si elles sont meilleures que les leurs. Sont-ce-là, à votre avis, des caractères de visionnaires ? Que l’on me propose par manière d’essai deux ou trois de ces sortes de sentiments qu’on nous impute à visions (pourvu que ce soient nos véritables sentiments), je m’offre à y satisfaire de la sorte, ou à me rendre à de meilleures informations. Que veut-on désirer davantage ? Et n’ai-je pas donné dans mes ouvrages imprimés assez de preuves de ma sincérité en semblables cas, ayant rejette et désapprouvé dans les derniers beaucoup de pensées de mes premiers, pour en embrasser d’autres lorsqu’elles m’ont paru meilleures ?

 

Grande source des oppositions et des calomnies des malveillants. Plusieurs moyens invincibles pour les confondre.

 

XXXVIII. La grande ressource des oppositions qu’on prétendra nous faire (et peut-être que M. J. y a quelque égard) sera de déchirer et d’amasser ensuite quantité de lambeaux des écrits de Mlle Bourignon qui, étant détachés de leur sujet, ou peut-être un peu obscurs, seront susceptibles de tous les mauvais sens qu’il leur plaira de leur donner, et dont ils tireront autant de conséquences fausses et absurdes que leur malignité le trouvera à propos. Si c’est là leur fort (et c’est-il en effet), je leur ferai bientôt voir vingt ou trente batteries pour l’abîmer de loin, sans qu’il soit besoin de combattre de main à main, ni d’entrer dans le détail de toute leur chicane.

Je leur ferai voir que, selon leur belle méthode, il n’y a ni hérésies ni impiétés qu’on ne puisse tirer de la sorte des divines Écritures. Ce qui devrait les couvrir de confusion éternelle.

Je leur montrerai que les Pères les plus saints et les plus anciens, un S. Clément, un S. Barnabé, un Hermas, un S. Ignace, un S. Justin, un Origène, et toute l’Antiquité, qui était divisée sur ses livres à s’excommunier quasi les uns les autres ; que des Lactances, des Ss Cypriens, Athanases, Hilaires, Jérômes, Augustins, et que ne dirai-je pas, ont dit, écrit, soutenu des choses qui, prises à la rigueur, pour ne pas dire au mauvais sens qu’on pourrait leur donner, et considérées avec les conséquences que des esprits hargneux en pourraient tirer, ne pourraient servir qu’à transformer la plus sainte et la plus pure antiquité du Christianisme en un corps monstrueux, ridicule, paradoxe, visionnaire, et fourmillant de toutes les erreurs les plus bourrues du monde.

Je leur opposerai que les Conciles qu’ils tiennent pour les plus sacrés ne pourront être à couvert des reproches d’erreurs, de folie, et d’hérésies même, si leur l’impertinente chicane devait avoir lieu. Et cela est si vrai que lorsque les plus saints ont voulu essayer tant soit peu cette manière de procéder, ils se sont (même Conciles contre Conciles) emportés, diffamés, mordus, déchirés et anathématisés les uns les autres, sans qu’on sût à quoi s’en tenir.

Je leur montrerai que les plus grands Docteurs modernes et les plus savants, à y procéder par lambeaux, par interprétations à la rigueur ou malignes, et par conséquences, n’ont point fait d’ouvrage qui ne soit sujet à de plus atroces accusations que celles de nos calomniateurs.

Je les ferai souvenir de cent et cent volumes que Catholiques, Luthériens, Calvinistes, ont écrits les uns contre les autres, tant pour s’ajuster en beaux garçons, en fous, en enragés, en hérétiques, en Turcs, en Athées, par cette sorte de voie, que pour se défendre mutuellement des médisances, des calomnies, des torts, que chacun disait avoir reçu de ses Antagonistes sur des doctrines et des passages de leurs auteurs malentendus. Et la voie que chacun a tenté de s’ouvrir pour sortir de ce Labyrinthe, ce sera la défense dont nous aurons de besoin.

Je dirai qu’entre les Réformés, les plus célèbres de leurs Docteurs, et Calvin même, n’ont pu écrire d’une manière assez hors d’atteinte pour empêcher qu’on ne tirât de leurs écrits des passages et des conséquences qu’on a fait aller à l’Athéisme, au Turquisme, à mille blasphèmes, à faire Dieu auteur du péché, cruel et méchant, à faire désespérer Jésus-Christ, et même à le damner ; et que leurs propres frères Luthériens leur sont auteurs de quantité de semblables traitements, dont on ne se peut défendre qu’en me donnant des armes pour terrasser les Calomniateurs de Madlle B., laquelle on n’oserait attaquer de si haut.

Je remontrerai aux Luthériens que leurs Antagonismes ont cité, expliqué, conclu je ne sais combien de fois de leurs écrits, qu’ils étaient des Eutychiens et des destructeurs de l’Humanité de Jésus Chrit, et qu’entr’eux ils se sont mordus et mangés sur l’ubiquité et sur la tolérance des Réformés, jusqu’à s’en déclarer Hérétiques irréconciliables les uns les autres. Que ne pourrais-je pas dire sur le sujet du livre De servo arbitrio de Luther, ou sur le sujet de la nécessité des bonnes œuvres, contre lesquelles ils ont composé des livres tout exprès en prose et en vers latins que j’ai vus et lus de mes propres yeux ? Ils ont là-dessus leurs excuses, leurs exceptions, l’explication de leur but, qu’ils l’ont dit à tel et à tel égard, et en tel et tel sens. Passe tout cela. Mais comment ose-t-on, après ces choses, prendre la liberté de nous attaquer par une voie qui, si elle était valable, prouverait en forme qu’eux-mêmes sont des ennemis de Dieu et de sa sainteté ?

Je leur produirai les Confessions de foi et les Catéchismes de presque toutes les Églises, de quoi l’on pourrait tirer par la même voie des accusations les plus atroces du monde.

Si M. J. veut tenter cette voie contre nous, je n’aurai pas besoin d’autre contre-poison que de quatre volumes qu’il a écrits contre le P. Maimbourg, de cinq ou six contre M. Arnaud, et d’autant d’autres à peu près que ces Messieurs ont écrits contre lui, où ils se plaignent éternellement de la mauvaise foi des troncations infidèles, des interprétations violentes, des conséquences injustes, des imputations de sentiments à faux, qu’ils se font les uns les autres, au même temps qu’ils prescrivent de belles gles de modération, de ne pas interpréter les mots à la rigueur 21, de donner un bon sens à une chose obscure qui est susceptible d’un bon et d’un mauvais, et de ne point  s’attribuer les conséquences, quoique naturelles et nécessaires, lorsqu’ils les désavouent. Je n’aurai pas besoin de la vingtième partie de leurs réflexions et adoucissements pour défendre Mlle B.

 M. J. se souviendra aussi d’être tombé d’accord dans son Jugement sur les Méthodes de la Providence que ses sentiments et ceux des autres sont tels qu’il est impossible à l’esprit humain de les accorder avec la haine souveraine que Dieu a contre le péché ; et je lui prouverai par des conséquences très-naturelles qu’il fait Dieu amateur du péché. Je sais qu’il a en abomination cette conséquence, et Dieu me garde de la lui attribuer, mais je soutiens que c’est une conséquence naturelle, nécessaire et infaillible de son système. S’il me trouve une telle épine dans tous les ouvrages de Mlle B. ou dans les miens, erit mihi magnus Apollo. Cependant quand il en trouverait, surtout dans des choses problématiques, encore devrait-il avoir l’équité de ne nous les pas imputer, et d’attendre ou de recevoir sur cela nos adoucissements ou nos éclaircissements.

J’en pourrais faire de même à notre Agresseur de Leipzig, qui, ayant écrit, à ce qu’on dit, contre l’histoire du Luthéranisme du P. Maimbourg, aurait le divertissement de se voir confondre par les propres armes dont il s’est servi contre ce Père.

Je les rappellerai à l’équité de l’Inquisition même, qui a établi pour règle que quand un auteur parle obscurément dans un lieu et clairement dans un autre, il faut donner au passage obscur le sens de celui qui est clair.

Je leur représenterai que tous gens de bien et d’esprit tombent d’accord qu’il faut lire les ouvrages des personnes sans étude avec beaucoup d’indulgence et de tolérance, comme ayant affaire à des personnes qui ignorent et les règles et les termes des écrivains savants, et les difficultés qu’ils font sur certaines matières de parler, qui, quoique capables de bon sens, ont néanmoins été condamnées à cause des abus et des grandes erreurs que d’autres ont voulu cacher sous elles ; ce qui étant ignoré par ceux qui n’ont pas étudié, il peut arriver qu’ils se servent de quelques locutions suspectes ou condamnées, pour exprimer les meilleurs sentiments du monde, et avec une intention toute innocente et toute droite.

Je leur demanderai s’ils veulent prétendre qu’une fille qui n’a jamais étudié, qui ne sait rien de la méthode ni de la précisité des termes des Écoles, qui a écrit, non pour faire raisonner ni discourir les savants, mais pour faire aimer Dieu aux personnes simples et indoctes, ait écrire d’une manière qui soit hors d’atteinte aux chicaneurs qui voudront déchirer ses écrits en lambeaux pour en tirer de mauvais sens et de mauvaises conséquences, pendant que nuls savants, nuls saints, nul homme vivant n’a jamais pu éviter cela, ni empêcher qu’on ne pût tirer du mal de ses écrits les plus exactement limés ?

Je leur ferai voir que s’il y a des passages dans ses écrits qui soient susceptibles d’un mauvais sens, les mêmes passages sont aussi susceptibles d’un très-bon sens, et qu’il n’y a que la malignité qui fasse choisir ou inventer le mauvais, au lieu que la charité veut qu’on choisisse le bon...

Je leur montrerai dans les mêmes écrits, pour un passage obscur ou ambigu, vingt, trente, cent passages clairs et directement opposés au mauvais sens que la malignité veut donner, et qui marquent indisputablement le bon.

Je leur représenterai que tout ou presque tout ce dont il s’agira ne seront que des choses problématiques, qu’on ne recommande nullement comme nécessaires, qu’on peut laisser là, et sur quoi on peut avoir de bonne foi vingt opinions différentes, sans péril pour la gloire de Dieu et pour le Salut de l’âme.

 

PROTESTATION contre les calomniateurs.

 

XXXIX. Que si tout cela n’est pas encore assez, je ferai et fais dès à présent cette PROTESTATION devant Dieu et devant tous les hommes, assavoir :

« Que Madlle Bourignon, ses amis et moi n’avons jamais eu, n’avons encore, et n’aurons désormais, moyennant la Grâce de Dieu, d’autres sentiments ni d’autres desseins que de croire et de vivre en véritables Chrétiens, faisant profession de bouche et par effet de tout ce qui est fondamental au véritable Christianisme, et qui est compris dans le Symbole des Apôtres.

« Que nous reconnaissons pour divines et pour infaillibles les Stes Écritures du Vieux et du Nouveau Testament r et re Jette »., 1 fout ce qui leur est contraire.

« Que nous croyons et adorons l’adorable et l’incompréhensible Trinité, le Père, le Verbe ou le Fils, et le S. Esprit, Dieu Trine et un béni éternellement, duquel les distinctions intérieures (de quelques noms qu’on les appelle, réelles, relatives, hypostatiques, personnelles, substantielles, etc.) sont aussi véritables que véritablement incompréhensibles à l’esprit humain.

« Que nous tenons Jésus Christ pour vrai Dieu éternel et pour vrai Homme, pour Sauveur et Rédempteur du Monde, pour Médiateur entre Dieu et les hommes, lequel par ses Mérites, par sa Satisfaction, par sa Justice, par sa vie et par sa mort, est Auteur du salut à tous ceux qui l’imitent, ou, pour parler avec l’Apôtre, à tous ceux qui lui obéissent.

« Que nous attribuons la gloire de tout le bien à la pure grâce de Dieu, et tout le mal à la pure faute de l’homme et du Diable.

« Que nous faisons consister l’essentiel et la perfection du vrai Christianisme dans le renoncement à soi, dans la prière continuelle, dans l’Amour de Dieu et du prochain, et dans l’Imitation du Sauveur.

« Que toutes les autres spéculations, nous les considérons comme accessoires ; sur quoi il est bon de ne condamner personne, mais de laisser à chacun la liberté de les prendre et de les laisser, selon qu’elles leur peuvent servir pour l’avancement de l’essentiel.

« Que la véritable clef pour parvenir à la connaissance des choses divines est l’humilité et la prière, et non pas les spéculations forcées de la Raison humaine.

« Que tous les États, l’Ecclésiastique, le Politique, l’Économique, sont établis de Dieu ; et qu’on leur doit à chacun respectivement l’honneur et la soumission qui leur sont proportionnés et réglés par la parole de Dieu.

« Que quand on reprend le mal, cela ne touche ni les états directement ni les gens de bien qui s’en trouvent exempts, mais les seuls abus et la mauvaise conduite des méchants.

« Que si dans les écrits de Mlle B. ou de ses amis il y a quelque chose d’obscur ou qui paraisse contraire à ce qu’on vient de dire, on s’offre à l’éclaircir et à l’y faire revenir, ou à le détester en cas qu’on puisse montrer que cela ne se puisse expliquer en bien, et que ce ne soit pas une méprise de mots.

« L’on proteste contre tout ce qu’on pourrait nous citer de ses écrits, ou objecter par manière de conséquence contre ce que je viens de dire, comme contre autant de détroncations honteuses, d’interprétations malignes, de frauduleuses calomnies, de conséquences injurieuses dont Dieu nous fera justice si les hommes ne nous sont pas équitables.

« Je proteste encore contre tous ceux qui veulent se mêler de juger en mal de ce qui concerne Madlle Bourignon, ses amis, ou moi, sans que néanmoins ils aient lu les principaux de ses écrits ou mon Système, comme contre des juges iniques et des insensés, à tout le moins comme contre des personnes très-inconsidérées et très-indignes de foi. Enfin, je crois que j’ai droit d’exiger du public que des personnes qu’on aura convaincues de nous imputer cent faussetés, et d’autres qui les auront crues sans façon, ne soient plus admis les uns à la qualité d’accusateurs et les autres à celle de Juges, mais reculés les uns comme des Imposteurs notoires, et les autres comme de francs étourdis.

XL. Peut-on souhaiter quelque chose de plus ? Si Dieu donne le temps à quelques-uns, l’on fera une Table ou un Indice général sur tous les ouvrages de Mlle Bourignon, d’où il paraîtra en un clin d’œil 1. quels sont ses véritables sentiments sur toutes sortes de matières ; 2. quels sont les lieux obscurs là-dessus ; 3. quelles sont les objections qu’on lui a faites ; 4. et comment elle s’en est justifiée de son vivant dans ses écrits. Après cela, fasse tempêter le Diable qui il lui plaira, je n’y sache plus de remède que de le laisser faire en souffrant et en se taisant ; aussi bien faut-il que le Fils de Dieu soit encore une fois accusé, calomnié, condamné, moqué, et crucifié spirituellement en sa vérité et en ses membres par les Pharisiens et par les Docteurs dans la Sodome et l’Égypte de ce Monde méchant.

N’est-ce pas (pour m’adresser non à M. J. mais à nos persécuteurs et à nos calomniateurs habituels et endurcis, qui, nonobstant toutes sortes de remontrances, continuent toujours leur vieux train), n’est-ce pas, dis-je, une chose cruelle et à faire frémir, qu’une poignée de gens de bien ne puissent vivre en repos sur la terre sans y être persécutés et calomniés par ceux-là mêmes qui devraient les protéger, par des Pasteurs et des gens qui font profession de spiritualité et de piété, qui nous persécutent depuis dix à quinze ans d’une manière qui ferait mourir de honte les gens du monde s’ils en faisaient autant entr’eux ? En effet, dans le monde, des hommes de cœur crèveraient de confusion de s’attaquer à une femme, et encore plus de la vouloir battre en traîtres, par supercheries et sans sujet. Et nos gens de lettres, d’Église, et d’apparence, non seulement sont assez lâches pour attaquer une fille même après sa mort, mais n’osant envisager son idée ni ses armes, ils se mettent à les falsifier, à en substituer de fausses, à lui attribuer des sentiments diaboliques, qui ne sont pas les siens ; et puis, vous vont combattre cette chimère sous le nom de cette fille, et vont publier partout qu’elle est vaincue, et qu’ils ont gagné la victoire. Hommes sans cœurs, lâches persécuteurs des vivants et des morts, imposteurs ignorants et malins ! allez, cachez-vous, et mourez de honte de vos infâmes pagnoteries et lâchetés ; et que jamais n’ayez-vous la hardiesse d’ouvrir la bouche après des bassesses de cette nature.

Et Toi, Seigneur, délivre-nous, car les saints ont pris fin, et les véritables ont cessé de vivre entre les fils des hommes ! L’un dit des mensonges à l’autre. Leurs cœurs sont faux et leurs langues trompeuses. Le Seigneur va retrancher les langues trompeuses et fausses, les lèvres qui font grand bruit, qui disent : Nous aurons le dessus par nos langues, qui l’emportera par-dessus nous ? Le Seigneur dit : À cause qu’on désole les affligés et qu’on fait gémir les oppressés, je vais me lever et je vais mettre en lieu d’assurance et de salut celui à qui l’on tend des pièges. Les paroles et promesses du Seigneur sont des paroles pures et véritables. C’est un argent purifié sept fois dans le creuset. Oui, Seigneur, tu délivreras les tiens, et tu les garderas pour jamais de cette race perverse. Ler méchants trotteront çà et là ; et cependant ceux qui étaient les plus vils et les plus méprisés devant les hommes seront exaltés du Seigneur. (Ps. 12.)

 

 

 

 

SECTION VI.

 

 

Justification des véritables sentiments et pratiques de Madlle Bourignon, par quelques-unes de ses propres lettres, contre les principales accusations de M. J. sur la tolérance qu’il lui attribue de toutes sortes de sentiments et de pratiques, même des Sociniens ; sur la perfection du Christianisme, sur le culte extérieur et les exercices de piété ; sur la prière et les élévations de cœur, et sur ce qu’il lui impute de vouloir établir une secte où tout soit bien-venu.

 

 

LETTRE I.

 

De la Tolérance : qu’elle ne doit jamais aller jusqu’à communiquer directement ou indirectement au péché. De l’essentiel et de la perfection du Christianisme, des Religions, cultes et cérémonies, et de leur usage.

Cette lettre a été écrite à l’un de ses intimes, M. van de Velde, et c’est la 2e de la Lumière née en ténèbres, Part. III.

 

 

MONSIEUR,

 

1. Je sais que vous cherchez la perfection de votre âme, et que vous aspirez après Dieu ; je sais aussi qu’il vous a départi de ses grâces, et particulièrement enseigné ses volontés en aucunes choses ; mais je sais aussi que vous n’avez pas encore reçu le S. Esprit qui nous doit enseigner toutes vérités, vu que vous ne discernez point assez le mal d’avec le bien, et que vous aimez tout indifféremment par une bonté naturelle, comme fit Adam, lequel connaissait très-bien la consolation et le repos qu’une âme trouve à s’entretenir avec Dieu, mais ne savait point ce que c’était du mal, pour ne l’avoir jamais goûté. Il était créé en plaisirs et délices, et conversait en paix avec son Dieu, sans appréhender le mal qui lui pouvait survenir en l’abandonnant pour se plaire avec les créatures. C’est pourquoi il est si facilement tomen péché avant que d’avoir aperçu les malheurs et misères qu’il lui causerait.

2. Il vous en est presque arrivé de même, mon cher frère, car pendant que vous jouissiez d’un doux entretien avec Dieu, vous êtes demeuré dans les sensualités de la nature corrompue, par lesquelles vous avez insensiblement perdu l’entretien avec Dieu ; parce qu’aussitôt qu’il voit l’homme se plaire en autre chose qu’en lui, il se retire peu à peu, et laisse l’âme vivre à elle-même, qui se précipite souvent en plusieurs maux, parce que notre propre volonté engendre la mort depuis qu’elle a été corrompue par le péché.

3. Vous avez aimé le bien, et l’aimez encore, mais n’avez point assez haï le mal, pour ne l’avoir point assez connu, vous persuadant que vous faisiez assez de le supporter ès autres, sans apercevoir, que nous pouvons pécher en autrui en neuf manières : La première en y consentant, (2) en le conseillant, (3) en le tolérant, (4) en l’aidant, (5) en défendant le mal, (6) en le commandant, (7) en y participant, (8) en ne l’empêchant quand il est à notre pouvoir, (9) ou en le celant à celui qui l’empêcherait.

4. Toutes ces choses ne sont point assez considérées, et fort facilement l’on y tombe sans l’apercevoir. Encore bien qu’on désire de plaire à Dieu, le diable nous surprend souvent par des péchés hors de nous, lorsqu’il voit qu’il ne les peut faire commettre en nous ; parce qu’il a autant de pouvoir sur nos âmes par les péchés que nous commettons en autrui, comme par ceux que nous commettons en nous-mêmes ; puisqu’ils nous seront également imputés ; et si je ne vous en avertissais point, vous pourriez y tomber facilement sans l’apercevoir.

Par exemple, vous conversez avec des personnes avares, superbes, ou entachées d’aucuns autres péchés ; elles vous sont soumises ou inférieures, comme sont vos femmes, vos enfants, vos valets ou servantes, ou quelques mercenaires qui vous servent, ou sur qui que ce soit où vous avez du pouvoir ; cependant, crainte de leur déplaire ou de perdre leur amitié, vous consentez que les péchés s’y commettent, n’y osant ou n’y voulant contredire. Tous ces péchés qui se commettent par votre consentement vous seront assurément imputés comme si vous les aviez commis vous-même ; pour conseiller à mal-faire, cela ne vous arrivera point aussi longtemps que vous craindrez Dieu ; mais pour le tolérer en autrui, je doute que ne le fassiez aucunes fois, pour n’avoir assez de haine du péché, comme lorsque vous voyez qu’une personne vous trompe en vendant ou en travaillant pour vous, et que cependant vous continuez à l’employer ou à acheter de lui, c’est tolérer assurément le mal qu’il fait.

5. Il vaudrait mieux demeurer en nécessité en ne point achetant ou employant ceux qui vendent ou travaillent par avarice, fraude, ou tromperies ; car l’âme est plus précieuse que le corps, lequel doit plutôt souffrir ses nécessités que de les prendre au préjudice de son âme, qui se souille assurément en tolérant le péché en autrui, et encore plus en aidant ou défendant le mal ; comme celui qui donnerait des biens à un avare, superbe, ou glouton, paresseux, ou ivrogne, il l’aiderait à poursuivre en ces péchés, et à en perpétrer davantage avec les dons ou assistances qu’on lui ferait ; et si on veut défendre ou excuser le mal d’autrui, on se rend aussi coupable du même, lequel on ne doit jamais excuser ou soutenir, craignant que cette défense ne soutienne le malfaiteur en ses péchés, pour lesquels commettre notre nature corrompue n’a besoin de soutien ou de défense ; et celui qui le fait se rend participant du mal d’autrui, encore bien qu’on dise communément qu’il faut excuser les péchés d’autrui et assister les pécheurs ; c’est une fausse Théologie, bien préjudiciable aux justes, qui sont souvent trompés du mal faute de le connaître.

6. Pour commander de malfaire, vous n’êtes point aussi dans ce péril aussi longtemps que vous craindrez Dieu ; non plus que vous ne voudrez jamais participer au péché manifeste, comme au larcin ; car Dieu vous a délivré de l’avarice, par sa grâce ; il faut pourtant bien prendre garde d’empêcher le mal lorsqu’il est en votre pouvoir, autrement cette omission vous ferait participer au ché de ceux qui le commettent ; de même lorsque vous ne le déclareriez à ceux qui l’empêcheraient. Tous ces péchés, ou partie d’eux, se peuvent commettre par des gens de bien qui aspirent à la PERFECTION ; signamment lorsqu’ils sont de bonne nature, ils prennent tout en bien.

J’ai tombé quelquefois dans aucune de ces fautes par trop de bonté ou égard humain ; mais Dieu m’a depuis fait connaître clairement ces péchés qu’on peut commettre en autrui ; c’est de quoi je vous ai fait part, pour aimer autant votre perfection que la mienne par une vraie charité Chrétienne, voyant qu’aspirez à sa perfection, laquelle je veux aussi montrer en quoi elle consiste ; car les ténèbres de ce monde sont maintenant si grandes, que les âmes bien intentionnées ne savent point elles marchent au regard de leur perfection, prenant souvent le faux pour le vrai, et l’imparfait pour le parfait ; c’est à cause qu’on a maintenant enseigné tant de divers moyens pour arriver à la perfection qu’on ne sait lequel de tous prendre pour le plus assuré.

 

Des Religions et exercices pieux et extérieurs.

 

7. L’un dit qu’il faut souvent aller à l’Église ou fréquenter les Sacrements ; l’autre met la perfection Chrétienne à s’engager dans quelque Confrérie ou Communauté de Religion ; les autres la mettent dans des jeûnes ou macérations de corps. Toutes ces choses peuvent être bonnes si on en usait bien ; mais ce n’est point la fin, ni où consiste la perfection, car elles se pourraient bien faire par ceux qui n’obtiendront jamais leur salut ; à cause que nulles choses extérieures ne perfectionnent l’âme, et ne la peuvent aussi souiller. Ce sont seulement des moyens avec lesquels on arrive plus facilement à la vertu, ou bien on tombe plus aisément au péché.

8. Chaque âme en particulier doit prendre les moyens extérieurs qui l’incitent davantage à la vertu Chrétienne, et doit aussi éviter tous les moyens extérieurs qui incitent à pécher ; car il est écrit : qui aime le péril périra en icelui. En sorte que celui qui se sent si faible en la chasteté qu’il n’a la force de regarder une femme sans la convoiter, n’en doit jamais regarder ; et celui qui s’enivre en buvant le vin s’en doit aussi abstenir ; et ainsi de toutes les autres choses ; bien que d’elles-mêmes elles ne soient mauvaises, elles occasionnent le mal par notre faiblesse, comme d’autres occasionnent le bien et la vertu à nos âmes lorsque ces moyens de perfection engendrent en nous la perfection.

Par exemple, si vous trouvez par une expérience véritable que vous êtes plus recueilli en Dieu en allant à l’Église, ou que vous êtes plus uni à lui en fréquentant les Sacrements, vous êtes obligé de prendre ces moyens, et de vous en servir le plus qu’il vous sera possible ; car un chacun doit toujours chercher sa plus grande perfection. Mais si ces moyens n’opèrent rien en votre âme, il ne s’en faut pas servir ; et si vous sentez plus de recueillement en Dieu en demeurant enfermé en votre chambrette, vous êtes obligé d’y demeurer, et ne vous point distraire pour aller à l’Église ; et si votre âme se sent plus unie à Dieu dans la solitude qu’en cherchant cette union par la fréquentation des Sacrements, il vous faut tenir solitaire, et là banqueter intérieurement avec votre Dieu ; car la benne conscience est un convive continuel, l’âme se repose et se recrée avec son Dieu ; c’est pourquoi elle n’a pas toujours besoin d’user des moyens extérieurs pour émouvoir son âme à cette union.

10. Car Dieu la prévient souvent d’une joie et d’un contentement spirituel, sans savoir d’où il a pris son origine, parce que Dieu est esprit, nullement attaché aux choses matérielles, ni à lieux, places, ou moyens quelconques ; étant esprit, et l’âme esprit, ils se communiquent en esprit ; et celui qui a besoin de chercher Dieu dans les Communautés ou Religions différentes n’est point fort avant en la connaissance de Dieu, et ne sait où est le lieu auquel il prend repas à midi, ni il repose la nuit ; car s’il savait cela, il ne courrait point d’une Religion à l’autre pour trouver Dieu, mais demeurerait arrêté en soi-même ; parce que LE CENTRE DE NOS CŒURS sont des Palais d’honneur où Dieu se repose et y prend ses délices. Toutes les Confréries et Religions du Monde ne peuvent donner cette UNION AVEC DIEU ; il faut que nous la trouvions en nous-mêmes, et encore que les plus parfaites Communautés puissent bien servir de moyens pour nous acheminer à la perfection Chrétienne, elles ne peuvent donner le salut sans les vertus intérieures.

11. L’un et vante d’être Catholique, l’autre d’être formé ; l’un se pique d’être spirituel pour être dans quelque Ordre, ou de la Réforme de Menno, comme sont ici les Anabaptistes ; et quelques autres, croyant d’avoir la lumière du Saint Esprit pour être en la Communauté des Trembleurs. Certes, mon cher frère, toutes ces choses ne sont point Dieu, et ne peuvent donner aux âmes nulles perfections. C’est se tromper d’appuyer son salut sur quelques Religions, puisque nulles ne nous peuvent sauver sans avoir en nos âmes la vraie perfection Chrétienne.

 

Belle règle et comparaison.

 

12. Si les Règles ou Statuts de quelques Religions nous servent de moyens par lesquels nous expérimentions qu’ils nous unissent à Dieu, nous sommes obligés à les embrasser et suivre ; car il faut estimer les moyens comme l’on estimerait le fourreau d’une épée de grand prix ; mais ne jamais tenir le fourreau si précieux que l’épée qui est dedans, puisqu’icelui ne peut servi à combattre nos ennemis, ni les faire retirer de nous. Le Diable, le Monde et la chair sont nos trois ennemis jurés, qui attaquent continuellement nos âmes, lesquels il nous faut combattre avec l’épée de la foi et le bouclier de la charité, car si nous pensons vaincre avec le fourreau extérieur de nos Religions, le Diable se moquerait de nous comme on se moquerait d’un soldat qui voudrait combattre son ennemi avec le fourreau de son épée ; encore est-il plus ridicule de voir les Chrétiens prétendre d’emporter le Royaume des Cieux par leurs Religions, lesquelles ne les peuvent sauver sans l’AMOUR de Dieu la CHARITÉ au prochain.

 

Vraie Catholicité et son culte.

 

13. Ce ne sont que des amusements de s’appuyer sur un tel Ordre ou une telle Religion, ou bien croire qu’on sera sauvé pour s’être enrôlé dans le plus parfait Ordre ou Religion du monde. Si vous pensez être sauvé pour être en la Religion Catholique sans la foi vivante, l’Espérance en Dieu, et la charité au prochain, vous êtes trompé ; parce que personne n’est véritablement Catholique que celui qui est en la communion des Saints ; puisqu’être Catholique n’est autre chose qu’être UNI de cœur et de volonté à toutes les âmes qui sont UNIES à l’Esprit de JÉSUS CHRIST. Voilà ce qui fait la communion des saints et l’assemblée des Catholiques. Mais si vous voyez et sentez que les règlements des Catholiques vous conduisent à Dieu, il vous les faut observer fidèlement, et plutôt mourir qu’en déchoir ; car comme il est certain que celui qui aime le péril périra, aussi est-il très-certain que celui qui embrasse fidèlement les moyens de sa perfection se perfectionnera ; à cause de la faiblesse de notre nature, il la fout toujours aider et soutenir par les moyens qui la peuvent renforcer.

14. Mais si nos âmes étaient arrivées à l’UNION avec Dieu, elles n’auraient plus besoin de se servir d’aucuns moyens, parce que l’AMOUR est alors loi à soi-même, et cette union surmonte tous les mouvements de la nature corrompue, à laquelle on n’a plus lors besoin de résister par des jeûnes ou autres macérations de corps ; lesquels moyens sont bons pour ceux qui ont lâché la bride à leurs sensualités et excès en boire, manger, ou qui ont donné à leurs corps autres plaisirs de la chair, l’habitude desquels ne se surmonte ordinairement qu’en faisant toutes choses contraires, parce que notre nature est comme un cheval fougueux qui n’est pas ménagé, insolent et revêche, lequel on ne saurait dompter après lui avoir laissé suivre sa liberté, sinon avec la bride et l’éperon des mortifications de la chair.

15. Voilà, mon cher frère, comment vous pourrez apprendre à bien régir votre âme, et discerner en quoi consiste la vraie PERFECTION, afin que ne preniez la vertu apparente au lieu de la réelle, car notre temps est le dangereux dont Jésus Christ a prophétisé et dit qu’il se faut bien donner de garde, et que plusieurs faux Christs et faux prophètes se lèveront et feront grands signes et miracles. Je sais bien que vous êtes tombé dans le mal insensiblement, et que peu à peu vous avez perdu l’entretien avec Dieu par ignorance et pour n’avoir assez haï le mal, ni connu les péchés que vous pouviez commettre en autrui ; mais il faut reprendre cœur et commencer de nouveau, épluchant de plus près en quoi consiste la perfection Chrétienne, afin que comme Adam n’est plus jamais tombé en péché depuis qu’il a connu le mal qu’il lui avait rapporté, ainsi vous ne tombiez plus dans les sensualités de la nature, mais suiviez la conduite des mouvements du Saint Esprit, comme Adam a fait au les a connus ; car toute sa vie n’a été qu’une continuelle pénitence et regret d’avoir délaissé l’entretien avec Dieu.

16. Si vous avez ce parfait regret, il vous semblera impossible de retomber dans les sensualités de la nature, en voyant qu’elles vous ont suspendu de l’entretien avec Dieu. Ce regret purgera votre âme et la disposera à retrouver cette union, pendant que je tâcherai par mes suivantes à vous montrer ce que c’est que la vraie vertu, et de qui il la faut apprendre, afin que vous ne soyez trompé de personne et que vous fassiez un véritable discernement de la vraie perfection d’avec la fausse ; en quoi plusieurs personnes bien intentionnées se trompent en elles-mêmes et ès autres ; et vous-même n’avez point encore reçu cette lumière du véritable discernement pour connaître les choses ainsi qu’elles sont devant Dieu, les regardant seulement comme elles paraissent au jugement des hommes, qui souvent trompent ; car il est écrit que tous hommes sont menteurs, voire nous nous mentons plusieurs fois à nous-mêmes en nous persuadant que nous savons et entendons les choses mystiques lorsque nous en sommes du tout ignorants.

17. J’ai conversé avec plusieurs personnes qui se disaient spirituelles, et n’en ai point encore trouvé une seule qui connût véritablement le péché et la vertu comme elle est devant Dieu. Plusieurs en parlent assez bien et en ont de hautes spéculations, mais dans la pratique de leurs vies, rien n’est conforme à la vérité de Dieu, voire même se scandalisent de la véritable vertu, parce qu’ils ne la connaissent point. Vous pourrez bien voir cela en plusieurs lettres que j’ai écrites à diverses personnes sur ce qu’aucunes disaient que je m’estime ; les autres, que j’étais avare ; d’autres, que j’étais fâcheuse, ne pouvant être servie de personne ; ainsi de plusieurs autres fautes, desquelles plusieurs personnes spirituelles m’ont accusée, faute d’avoir reçu de Dieu la lumière de discerner le vrai bien et le vrai mal ; et par ainsi, j’ai été obligée de demeurer seule jusques à présent, pour n’avoir encore trouvé personne qui m’entende, ou discerne la voie par laquelle Dieu me conduit ; chacun, abondant en son propre sens, pense avoir trouvé la lumière de vérité, lorsqu’il chemine encore au milieu des ténèbres, d’où vous n’êtes point aussi sorti ; mais j’espère que Dieu vous en délivrera par le moyen des vérités que je vous découvrirai. Cependant je demeure,

Vôtre tout en Dieu.

d’Amst. 3 May, 1670.

 

 

 

LETTRE II.

 

De la prière, en quoi elle consiste. Des prières réglées et d’exercice, leur utilité. De la PRIÈRE CONTINUELLE, sa nature, sa nécessité absolue pour vaincre nos ennemis intérieurs et extérieurs, pour obtenir la Grâce de Dieu, pour atteindre à la perfection, et pour s’y conserver, sans jamais sortir de cette prière continuelle. Cette lettre est la 7e du Tombeau de la Fausse Théologie, Partie IV.

 

Mon cher ami,

 

PUISQUE vous avez résolu de renoncer à vous-même et de ne plus suivre vos sensualités, vous avez besoin de la Prière continuelle, afin d’avoir force d’exécuter votre bon propos. Car lorsque le Diable a une fois eu la puissance sur une personne et lui a fait aimer et suivre ses sensualités, il ne s’en déporte point légèrement, ne voulant quitter la forteresse de laquelle il a été une fois gouverneur ; mais il la maintient par force, et contre le gré de la personne qui l’en veut déchasser ; si bien qu’il le faut combattre par force. C’est de semblables Diables que J. Christ disait qu’ils ne sortent point sinon par le moyen du jeûne et de l’Oraison. Ce n’est pas que Jésus Christ et ses Apôtres n’eussent la grâce de Dieu assez fortes pour déchasser toutes sortes de Diables, mais c’est que lorsqu’ils ont une fois acquis du pouvoir sur la volonté de l’homme, et qu’il a consenti à toutes les suggestions du Démon, il n’en veut sortir que par force de jeûnes et d’oraisons, vu qu’il a gagné son âme par des sensualités et des négligences à la prière.

2. Il faut de nécessité qu’il soit déchassé par des moyens directement contraires à ceux desquels il s’est servi pour avoir entrée dans les âmes. Lorsqu’elles ont obéi au Diable en suivant les sensualités de la nature corrompue, il faut par après qu’elles renoncent aux mêmes sensualités par jeûnes et abstinence, à moins de quoi elles ne déchasseront jamais cette sorte de Diables. Et si elles ont écouté les tentations du Diable au lieu des inspirations du S. Esprit, il faut de nécessité une Prière continuelle pour déchasser cette sorte de Diable ; vu qu’il a continuellement entretenu l’esprit de pensées vaines, il faut que le même esprit s’entretienne continuellement avec Dieu, ou autrement il ne pourra faire sortir cette sorte de Diables.

3. Et partant, je vous exhorte à la PRIÈRE CONTINUELLE, afin de maîtriser cet ennemi de votre âme et le déchasser par le moyen de l’Oraison, qui est une arme puissante contre toutes les furies de l’Enfer.

4. Il faut pourtant que je vous déclare ce que c’est que l’ORAISON avant que vous la sachiez bien faire, parce qu’on prend souvent pour Oraison quelques beaux mots qu’on a lus ou entendus de quelqu’un, comme l’on a coutume en ces quartiers de lire ou chanter les Psaumes lorsqu’on veut prier ou faire oraison ; et ailleurs l’on dit quelque quantité de Pater-noster, Avé-Maria, ou autres Oraisons écrites en quelques livres, où l’on apprend ces mots pour les réciter lorsqu’on veut prier.

5. Tout cela ne se doit point appeler Oraison, puisque ces mots et ces Psaumes se peuvent bien dire sans faire aucune prière à Dieu. Et pour prier en disant des Psaumes, il faudrait avoir les mêmes DÉSIRS qu’ont eus ceux qui les ont faits, et dire les mêmes mots avec le même désir qu’ils avaient en les disant ; ou autrement, ce ne peut être PRIÈRE, mais plutôt des paroles oiseuses, qui ne profitent de rien ; voire bien souvent l’on dit par ces paroles des injures à Dieu, ou l’on prononce des mensonges ou railleries. Car celui qui dit le Psaume de David doit le faire tel qu’il le faisait lorsqu’il était pénitent, qu’il jeûnait et qu’il priait en lavant sa couche de ses larmes, au lieu que ceux qui chantent ces choses sont bien souvent remplis de vins et de friandises, passant les nuits en péchés et en luxure. N’est-ce pas là se moquer de Dieu et mentir en sa présence ? Comme font aussi ceux qui disent le Pater-noster ou autres prières, sans avoir le désir des paroles qu’ils prononcent.

6. Ils diront que Dieu est leur Père, sans lui vouloir obéir comme enfants. Que son Nom soit sanctifié, lorsqu’ils le déshonorent et méprisent en effet, aimant plus leur propre volonté et honneur que ceux de Dieu. Ils disent que son Royaume leur advienne, lorsqu’ils ne souhaitent que de régner en ce monde, où ils voudraient toujours vivre si Dieu leur donnait prospérité. Et disent de parole que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel, pendant qu’ils ne se veulent référer en rien à la volonté de Dieu, tâchant d’accomplir la leur autant qu’il leur est possible. Et en priant pour avoir le pain quotidien, ils travaillent et s’étudient pour avoir l’abondance, et veulent malgré Dieu avoir plus que le pain quotidien pour lequel ils prient. Ils prient aussi qu’il leur pardonne leurs péchés, pendant qu’ils les aiment et veulent persévérer à en commettre tous les jours davantage. Et qu’il les délivre du mal, pendant qu’ils cherchent et font le mal duquel ils disent vouloir être délivrés. Et en priant Dieu qu’il les délivre de la tentation, ils lui donnent aliment, la suivent, et lui obéissent.

7. Voilà comment on se moque de Dieu par de semblables prières, et qu’on ment en sa présence. C’est pourquoi je ne souhaite point que vous fassiez de semblables prières, puisqu’elles ne valent rien et que vous ne pouvez jamais obtenir la grâce de Dieu par elles, mais plutôt une plus grande condamnation ; parce que Dieu ne veut pas être moqué, et il ne prend point plaisir ès vains discours. Il sonde seulement les reins et examine les consciences, étant scrutateur des cœurs, et point auditeur de nos paroles feintes. Aussi dit l’Évangile qu’il ne faut point prier comme les Pharisiens, lesquels pendent être exaucés en beaucoup parlant, et donne le conseil de fermer notre huis lorsqu’on veut prier notre Père en secret, assurant que notre Père sait de quoi nous avons besoin, sans beaucoup parler.

8. Si bien que ce n’est pas à ces sortes de prières que je vous exhorte, mon enfant, mais à la PRIÈRE CONTINUELLE, qui doit SORTIR DU CŒUR. Vous avez à tout moment besoin des forces et de l’assistance de Dieu pour combattre le Diable, le monde, et la chair. Et encore bien que vous ayez entrepris de les surmonter, vous ne le faites point en effet, mais vous êtes encore souventes fois surmonté par eux. C’est pourquoi il vous faut une force surnaturelle, laquelle vous ne pouvez obtenir que par la prière et l’oraison, laquelle, si vous la connaissiez bien, vous serait facile et vous deviendrait habituelle. Et comme vous avez continuellement besoin l’assistance de Dieu, ainsi aussi avez-vous besoin de la prière continuelle.

9. C’est pourquoi il vous la faut embrasser, et NE LA JAMAIS PLUS QUITTER si vous voulez être Maître de vos ennemis ; ou autrement, vous ne les pouvez jamais surmonter contre votre gré et votre propre volonté. Je veux bien croire que vous avez quelquefois prié Dieu pour être délivré de vos ennemis. Mais ces prières passagères ne sont point suffisantes pour combattre un ennemi si commun ou continuel comme est le Diable, qui à tous moments reprend de nouvelles forces et ne se lasse jamais de nous tenter et surprendre, vu que cet ennemi ne repose jamais et ne cesse de mal faire. Il nous laissera bien en repos quelquefois le temps de notre Oraison ; mais sitôt qu’elle est achevée, il retourne, et souvent avec plus de forces que devant, et par ainsi regagne ce qu’il avait perdu durant la prière.

C’est pourquoi il ne s’épouvante point des prières que nous faisons le matin, le soir, avant ou après le repas, ou en autre temps précis que nous prenons pour prier, quoique ces prières se feraient avec attention. Le Diable se retire bien pour ce peu de temps, mais comme lorsqu’un ami s’absente pour un temps de son ami, il retourne de son voyage avec une plus grande amitié auprès de lui que celle qu’il avait eue avant son départ, et fait souvent quelque nouvelle alliance, de même en fait souvent le Diable avec l’homme qui par routine s’adonne à la prière ; car il croit d’avoir satisfait à Dieu après avoir dit les prières ordinaires, et laisse hors d’elles agir son esprit ès sollicitudes des biens de la terre, ou à prendre les plaisirs et récréations, sans se ressouvenir de Dieu.

11. Ce n’est point que je veuille blâmer les prières du soir et du matin, celles de la table ou d’autre temps précis qu’on prend pour faire ses prières, parce que cela est louable pour les personnes du monde, lesquelles étant si distraites et diverties dans leurs affaires et négoces, si elles ne prenaient pas certain temps pour faire leurs prières, il est à craindre qu’elles ne trouveraient jamais le temps pour penser à Dieu ; c’est pourquoi elles font très-bien de mettre une règle et d’ordonner un temps précis pour faire leurs prières, afin de penser quelquefois à Dieu et ne se point oublier dans les affaires du monde.

12. Mais pour les enfants de Dieu et ceux qui tendent à la perfection Chrétienne, ils doivent continuellement prier et ne jamais cesser, parce que le Diable ne cesse jamais de les tenter. Et plus ils ont désir de la perfection, tant plus ils sont vexés de tentations, et plus aussi ont-ils sujet de la prière continuelle, tantôt pour demander secours du Ciel, tantôt pour remercier Dieu de ses grâces, autres fois pour le bénir et honorer. Si bien que jamais ne passe un moment du jour sans avoir quelque sujet de prier Dieu pour celui qui prend garde de bien-près aux dispositions de son âme ; il trouvera TOUJOURS NÉCESSAIRE DE FAIRE SA PRIÈRE CONTINUELLE, pour en avoir matière continuelle par les occasions qui nous arrivent, tant intérieures, qu’extérieures.

13. Car si nous conversons avec les hommes, quelquefois ils nous loueront pour nous donner sujet de vaine gloire, autres fois ils nous mépriseront pour nous faire tomber en colère ou chagrin, les mépriser ou les haïr. Et lorsqu’on a quelque chose à démêler avec eux, l’avarice s’y fourre, ou on la recherche de soi-même. Une prospérité nous fera réjouir ou élever. Une adversité nous fera tristes et affligés ; et ainsi mille autres accidents qui nous arrivent à l’extérieur donnent continuellement sujet de recourir à Dieu par oraison pour lui demander sa grâce et la force de nous bien maintenir sans tomber en péchés parmi tant de rencontres diverses, qui arrivent à l’extérieur, et encore davantage à l’intérieur. Car si on considérait bien les agitations et divers mouvements des passions de nos âmes, l’on y trouverait des maux infinis, auxquels il faut résister. C’est un métier tout-fait que de refréner nos inclinations vicieuses, pour celui qui s’applique à la perfection de son âme ; et il trouvera TOUJOURS MATIÈRE À PRIER DIEU et requérir son secours et assistance, sans laquelle on ne peut combattre tant d’ennemis visibles et invisibles. Il faut s’adonner à la prière continuelle ou vivre et mourir leur esclave, et être à toujours misérable.

14. Je ne désire pas que vous ayez continuellement votre Esprit bandé à la prière à votre ordinaire, car cela vous blesserait la tête, et forgerait mille imaginations peu nécessaires, et encore moins utiles. Mais je voudrais bien que vous réclamassiez Dieu toutes les fois qu’en avez besoin, et que vous le bénissiez toutes les fois que vous recevez de lui quelques grâces et assistances ; puisque c’est une ingratitude de ne le pas remercier de chaque don en particulier qu’il nous fait ; vu que la reconnaissance d’un bienfait obtient toujours de Dieu nouvelles faveurs, et qu’il désire que nous l’invoquions en nos besoins, en promettant de nous secourir et aider. Si Dieu veut bien être prié, pourquoi ne le voudrions-nous point faire ? Il dit : Cherchez, et vous trouverez ; demandez, et vous obtiendrez ; heurtez à la porte de miséricorde, et elle vous sera ouverte.

15. À quoi tient-il donc, mon Enfant, que vous ne sachiez surmonter vos ennemis, puis que Dieu de sa part vous fait tant de promesses, lesquelles seront toujours infaillibles de son côté ? Il faut de nécessité dire qu’il y a du manquement de votre part, et je ne sais voir quel il pourront être, sinon celui de la prière continuelle, que ne connaissez point assez, et pensez de surmonter vos ennemis avec vos propres forces, ce que vous ne ferez jamais. Vous leur avez bien donné puissance de vous nuire par votre propre volonté, mais elle n’est point assez forte pour déchasser vos ennemis. Il faut maintenant UNE GRÂCE TOUTE PARTICULIÈRE DE DIEU, LAQUELLE NE VOUS SERA POINT DONNÉE QUE PAR LA PRIÈRE, et icelle CONTINUELLE.

16. Je vous veux apprendre ce que c’est de la PRIÈRE, afin que vous la connaissiez, craignant qu’elle ne vous semblât trop difficile pour l’embrasser, quoiqu’il n’y ait rien de plus doux et agréable. Mais les imaginations des hommes la font sembler difficile, voire impossible à quelques-uns, parce qu’ils n’ont jamais bien découvert ce que c’est de la prière. Les uns l’ont attribuée à beaucoup de paroles vocales ; les autres à des spéculations ou méditations de l’Esprit, lesquelles ils ont appelées oraisons mentales. Mais croyez-moi, que ce ne sont ni les paroles ni la spéculation qui fait l’Oraison. Mais la VRAIE ORAISON consiste en l’Entretien d’esprit que l’homme a avec son Dieu, lorsque son cœur lui parle et demande les choses qu’il a de besoin, ou le bénit et remercie de ses grâces, ou loue sa grandeur, bonté, charité, et autres qualités que l’homme remarque en son Dieu. Cette Élévation d’esprit ou entretien qu’il a avec Dieu compose la vraie Prière, hors de laquelle il n’y peut avoir de vraie Oraison, quoiqu’on appelle de ce nom beaucoup de choses diverses, lesquelles il serait impossible que l’homme pût faire continuellement, comme Jésus Christ a dit qu’il faut toujours prier et ne jamais cesser.

17. Il ne pouvait jamais ordonner à l’homme des choses impossibles, comme serait la prière continuelle en la façon qu’on le veut entendre. Car s’il fallait être toujours ès Églises pour prier, toutes les autres choses nécessaires à l’entretien de la vie périraient, et l’homme mourrait faute d’elles. Et s’il fallait être toujours à genoux pour prier, le corps ne pourrait souffrir cette fatigue continuelle. Et s’il fallait toujours méditer en son esprit de belles spéculations, l’on se romprait la tête ; ou parler continuellement de prières, on ne pourrait dormir, ni boire ou manger. Si bien qu’il ne faut point croire que Dieu demande de l’homme autre prière continuelle que celle de l’entretien de son esprit avec Dieu ; ce qui se peut faire continuellement, en travaillant, en buvant, mangeant, écrivant, voire même en dormant ; puisque celui qui a entretenu le long du jour son esprit avec Dieu, il repose assurément avec lui en dormant, parce que l’esprit s’étant promené en veillant avec son Dieu, il se repose aussi avec lui en dormant. Et pour l’ordinaire les esprits vitaux sont remplis de ce qu’on aime ; et ce qu’on a vu et entendu en la journée se représente à l’esprit en dormant. Si bien que celui qui s’entretient avec l’esprit élevé en Dieu de jour perd fort peu du même entretien durant la nuit ; même quelquefois Dieu se communique à lui par songes.

18. Par où se voit qu’il est bien possible de prier continuellement, comme Jésus Christ nous l’a enseigné ; voire il n’y a rien de plus facile et agréable. Pour moi, je ne saurais vivre sans cette prière continuelle, et la mort me serait plus douce que d’en être une heure dehors ; parce que toutes sortes de plaisirs hors de cet entretien me sont des ennuis et de mortelles afflictions. C’est pourquoi je m’y tiens toujours, et ne pense point que vous m’ayez vu sortir de cet entretien pour me délecter en autre chose. Par où vous pouvez voir qu’il est bien possible de toujours prier et jamais ne cesser, et qu’il est même bon et plaisant, vu que celui qui est en cette continuelle prière n’est jamais mélancolique ; ce que vous pouvez aussi avoir remarqué en moi, parmi tant d’évènements divers et de sujets d’afflictions.

19. Partant, adonnez-vous à cette prière continuelle et vous vaincrez par elle vos ennemis intérieurs et extérieurs. Vous aurez de la joie et du repos en vous-même, et vous apprendrez tout ce que vous avez besoin de faire et de laisser. Ne vous appliquez point à spéculer les grandes merveilles de Dieu ou les conduites qu’il a sur les hommes, ni autres mystères Divins ou de Religion, mais pratiquez cette prière continuelle selon votre besoin, parlant à Dieu continuellement. Si vous êtes en tentation, demandez son assistance. Si vous êtes dans l’ignorance, demandez-lui la sagesse pour accomplir sa volonté. Si vous êtes faible, la force ; et si vous recevez ses grâces, bénissez-le et remerciez-le de cette faveur faite à vous pécheur. Et par ainsi vous aurez matière continuelle d’avoir votre esprit élevé à Dieu, en quoi consiste la vraie Oraison. Avec cela, vous vous habituerez peu à peu à parler à Dieu et à vous entretenir d’esprit avec lui ; et à la fin il vous parlera et serez ici uni à lui, en attendant l’unité parfaite dans l’éternité. Ce que vous souhaite celle qui demeure

 

Votre bien affectionnée en Jésus Christ.

A. B.

Du lieu de ma retraite le 7 d’Avril 1671.

 

 

 

LETTRE III.

 

Comment, loin de vouloir attirer le Monde ou de dire à tous les bienvenus, même aux Sociniens, sans les obliger à changer de sentiments ni de pratiques (comme le dit M. J.), Mlle B. ne désire que de vivre en solitude pour la seule recherche de l’Éternité, en renonçant et déclarant la guerre aux choses, aux affections, aux sentiments, aux pratiques, aux complaisances humaines et temporelles, à parents et à amis mêmes, aimant mieux être toujours seule et persécutée, que d’être accompagnée de personnes d’autres dispositions que celles qui butent à la seule Éternité. Vanité des choses du Monde.

 

Cette Lettre est écrite au même ami que la première, et c’est la 12e de la Lum. née en Ténèb., Part. IV.

 

MON CHER FRÈRE,

 

1. Je sais bien que vous avez de la peine à m’entendre dire que je suis toute seule dont le monde ; puisque vous désirez de m’accompagner et me suivre. Votre désir est bon en cela, mais ma proposition est véritable, que je suis toute seule dans le chemin ou Dieu me conduit. Il ne vous faut point troubler d’entendre la rité, mais plutôt découvrir ce qu’il faudrait faire pour m’accompagner.

JE VOYAGE VERS L’ÉTERNITÉ, et vois tout le monde voyager vers la terre de bannissement, qui est ce misérable monde, après lequel chacun aspire. Car je n’ai point encore trouvé une seule personne qui ne cherche que les biens éternels seulement.

2. Tous les hommes de bon jugement disent qu’ils aspirent aux biens Éternels ; pendant qu’ils pensent, travaillent et étudient, pour ce qui regarde la terre et le temps. Est-il bien possible d’avoir un semblable aveuglement d’esprit que de croire désirer les biens éternels lorsqu’on les méprise ? Car celui qui cherche les biens de ce monde donne un témoignage assuré qu’il méprise l’Éternité ; puisqu’elle donne une pleine satiété à l’homme qui la désire, et il ne saurait plus désirer autre chose. Parce que tout ce qui est temporel et transitoire lui semble fumier et ordure ; de quoi il se sert le moins qu’il peut, et voudrait voler en l’air vers l’Éternité, sans aucunement toucher à la terre, si son corps n’était de matière si pesante et obligé à prendre de si grossiers aliments pour subsistance. Mais les personnes qui cheminent vers le monde désirent encore de l’or et de l’argent, afin que par leur moyen ils se fassent servir et honorer, prennent leurs délices en boire, manger, se promener, se vêtir commodément, et orner leurs maisons de beaux meubles et de riches ornements, pour contenter leurs cinq sens naturels, de voir, ouïr, flairer, goûter, et toucher.

3. En sorte que ce n’est point de merveille qu’une personne qui voyage vers l’Éternité se trouve seule au chemin ; puisque tous les hommes qu’on voit maintenant prétendent et désirent toutes ces choses, étudiant et travaillant pour les obtenir à leur possible, sans les vouloir mépriser ou quitter pour toutes les raisons qu’on leur saurait dire. Ils veulent bien avoir l’Éternité sans vouloir abandonner le temps, encore bien que Jésus Christ dise qu’on ne peut servir à deux Maîtres sans être infidèle à l’un ou à l’autre. Ils tordent ce passage selon la sensualité de leurs inclinations, et veulent les suivre et avoir aussi la vie Éternelle, ce qui est impossible. C’est pourquoi je n’entends point les hommes de maintenant, et eux ne m’entendent point aussi ; pour cela nous ne pouvons demeurer par ensemble.

4. Il me faut bien passer parmi les hommes par cessité ; mais je les quitterai aussitôt qu’il me sera possible pour suivre la voie que Dieu me montre, et les laisser suivre celles qu’ils veulent aimer à leur damnation. Je ne veux point dire, mon cher Frère, que vous cheminiez en cette voie de damnation, puisque vous avez un désir efficace de vous sauver, voire de me suivre ; mais vous êtes encore cheminant vers le monde, lequel n’est point encore crucifié en vous ; vous ne savez même encore comment on doit mourir à lui en toute chose. C’est pourquoi je vous fais de la peine à VOULOIR MARCHER SEULE ; et vous m’en faites encore davantage à m’obliger à vous suivre en cheminant vers la terre et le temps, où je ne vous saurais accompagner sans combats et contestes continuelles. Car il n’y aurait point une parole ou une action temporelle qui ne soit repréhensible dans ce chemin ou cette voie éternelle ; parce que sitôt que je vous entendrais parler des choses qui ne regardent que la terre, je vous reprendrais comme de paroles oiseuses et inutiles pour l’Éternité. Et si par actions vous travailliez pour les choses de la terre, je plaindrais votre emploi et estimerais votre labeur vain.

5. Voilà comment je vous serais à charge, et vous me seriez insupportable. Et partant notre chemin serait triste et fâcheux, aussi bien pour vous que pour moi, et pire que celui de deux personnes qui ne s’entendent l’une l’autre ni par signes ni par paroles. Ce n’est pas pourtant que votre compagnie me déplaise ; car je l’aime, à cause des bons désirs que vous avez. Je ne vous reprendrai aussi par manière de correction ou de réprimande, mais par bonne inclination à votre perfection, laquelle j’aime comme la mienne. Mais votre nature en ressentira des peines, lesquelles vous seraient peut-être insupportables ou blesseraient votre santé.

6. Car JE NE CÈDE RIEN À LA NATURE, sachant bien qu’elle est corrompue et engendre toutes sortes de péchés, qui donnent la mort à l’âme et font perdre l’Éternité bienheureuse. Il faut de nécessité la contredire et lui dénier toutes ses volontés ; ou autrement elle nous mener à toutes sortes de malheurs éternels. Ce que peu de personnes comprennent. Car on voit chacun suivre sa propre volonté sans penser malfaire, ne voyant assez que notre PROPRE VOLONTÉ ENGENDRE LA MORT ÉTERNELLE, comme elle fait vraiment, ce que je vois par les yeux de la foi. Et Jésus Christ nous l’a aussi enseigné lorsqu’il dit que celui qui ne renonce à soi-même ne peut être son Disciple. Je ne saurais trouver des termes plus précis pour faire entendre à l’homme qu’il ne doit point suivre sa propre volonté, mais lui dénier tout ce qu’elle demande absolument. Cependant, l’on voit que les mieux-intentionnés d’aujourd’hui s’estiment heureux de pouvoir suivre leur propre volonté, qui s’incline toujours à la terre et au temps, et jamais à l’Éternité, qui lui est invisible et incompréhensible.

6. C’est pourquoi je ne peux nullement accompagner une personne qui chemine vers le monde et suit sa propre volonté. Il me faudra toujours marcher seule si longtemps que je n’en trouverai point d’autres, étant comme une Veuve désolée, qui n’a ni compagnie, ni consolation en ce monde ; ce qui est bien triste à la nature même ; à cause qu’elle est toujours sociable et se plaît en la compagnie de son semblable, lequel je n’ai encore rencontré en ce monde, ayant toujours été obligée de cheminer seule, pour n’avoir trouvé personne à qui je me pourrais unir, bien que je les aie toujours cherchés et me sois informée où elles pourraient être, ces âmes QUI VOYAGENT VERS L’ÉTERNITÉ, sans les avait découvertes jusqu’à présent.

7. J’ai conversé les Religieux et personnes dévotes de notre quartier, et les ai tous trouvés cherchant les choses de la terre ; car s’ils étudient et prêchent, c’est pour se rendre recommandables aux hommes ou pour avoir à manger. Et les personnes séculières qui sont entremises à la pratique de la médecine ou à la marchandise, tout cela ne se fait que pour gagner de l’argent, où pour acquérir honneur et plaisir en ce monde. De sorte que nuls de ceux-là ne me peuvent accompagner au chemin de l’Éternité, et partant il me faut marcher seule ou retourner en arrière vers la voie de ce monde ; ce que je ne veux point suivre, aimant mieux mourir seule au chemin de Salut que de suivre à grande compagnie le chemin de perdition ; puisque le grand nombre des damnés ne soulagerait point ma peine, mais l’augmenterait davantage par l’augmentation du nombre des âmes damnées.

C’est pourquoi je veux demeurer au chemin de l’Éternité, quoique je devrais y cheminer seule jusqu’à la mort, aimant mieux être seule avec Jésus Christ que d’être à grande compagnie avec le monde et l’Enfer. Je sais bien, mon cher frère, que vous n’avez pas le désir de suivre le Monde ou l’Enfer ; mais par effet vous les suivez toujours si longtemps que vous cherchez encore autre chose que l’Éternité. Il ne vous semble point que vous vouliez chercher autre chose depuis que vous avez résolu de quitter le monde. Mais croyez-moi qu’aussi longtemps que vous cherchez encore de plaire aux hommes et que vous avez crainte de leur déplaire, vous êtes encore au chemin du Monde. Et si longtemps que vous prenez ici de plaisir en l’honneur ou avantage du monde, vous ne pourrez goûter les délices ou le repos de l’Éternité. Et si vous estimez encore les richesses, c’est assurément que vous n’êtes point parvenu à la connaissance des biens Éternels ; parce que ceux-là font toujours mépriser les biens terrestres, en les voyant vains et indignes de notre affection.

9. Par où vous pouvez assurément discerner si vous êtes au chemin de l’Éternité ou bien en celui de la terre et du temps, lorsque vos visées et prétentions tendent à l’un ou à l’autre. Cela est une règle générale pour tous les hommes du monde, avec laquelle ils peuvent mesurer s’ils sont au chemin de L’ÉTERNITÉ BIENHEUREUSE ou en celui qui mène à L’ÉTERNITÉ MALHEUREUSE, en examinant si leurs soins, désirs, et affections sont aux choses de la terre, ou bien aux choses Éternelles.

10. Ce n’est point qu’il faille vivre oiseux en ce monde, parce qu’il y faut continuellement travailler, pour accomplir la pénitence que Dieu nous a enjointe. Mais il faut que notre travail regarde l’éternité, la gloire de Dieu, le salut de notre âme, ou celui de notre prochain. Et tout ce qui est hors de là est mauvais. Car si on travaille pour ce monde, on y reçoit la récompense de son travail ; et partant, plus rien à prétendre pour l’éternité. Car autrement Dieu ne serait pas juste ; vu que celui qui a travaillé pour gagner de l’argent, l’ayant gagné, a reçu le salaire de son travail et n’a aucun droit de prétendre autre chose, pour n’avoir rien désiré d’autre. Si vous travaillez pour avoir un Office et que vous l’obteniez, vos travaux sont bien payés par l’obtention de cet office. Si vous travaillez en trafic et négoce pour gagner de l’argent, et que cela succède selon vos désirs, il ne faut point attendre autre récompense sinon l’argent que vous avez gagné. Si vous étudiez pour vous perfectionner devant les hommes, vous êtes récompensé par les louanges et par l’estime qu’ils font de vous. Voilà tout ce que peut prétendre une personne qui travaille pour la terre et le temps. Dieu ne peut avec Justice lui donner l’Éternité bienheureuse lorsque ses travaux n’ont buté qu’à la terre, vers laquelle ils cheminent tous les jours de leur vie, comme on voit que tous les hommes font maintenant, et s’estiment sages et heureux lorsqu’ils cherchent bien leurs avantages en ce monde ; car celui qui ne le fait point en est méprisé et tenu pour un idiot.

11. Voilà le chemin où marchent tons tes hommes, auquel il me serait impossible de les suivre ou imiter, parce que je regarde toutes ces choses pour des folies et des amusements de Satan. Car que peut-il profiter à l’homme s’il parvient à quelque Office ou bénéfice, ou s’il amasse de l’argent pour prendre ses délices en ce monde ? Tout cela prend fin à la mort, et les louanges des hommes qu’on a acquises en se perfectionnant ne sont qu’une bouffée de vent qui fait envoler les cendres de notre corruption par l’oubli hors de leurs mémoires ; et la pauvre âme se trouve dépouillée de la gloire Éternelle, qu’elle ne pourra plus jamais recouvrer après cette vie passagère, qui est le seul chemin de l’Éternité heureuse ou malheureuse. En forte que celui qui marche ici dans les affections de la terre et du temps ne peut arriver à l’Éternité bienheureuse. C’est folie et tromperie de l’espérer. Il faut qu’il se contente de la terre, laquelle il a aimée, et des hommes, auxquels il a voulu plaire.

12. Voyez, mon cher Frère, quelle compense leur pourra donner la terre et les hommes pour tous les services qu’on leur aura rendus ! Rien que des peines et regrets de les abandonner par force, et des remords de conscience d’avoir suivi la terre et cheminé vers le monde trompeur et transitoire. Pour moi, je vois toutes ces choses si clair que le Soleil ; c’est pourquoi je les veux mépriser et oublier, pour me souvenir des biens permanents, qui ne finiront jamais. Si vous voulez m’accompagner, vous le pourrez faire ; car Dieu vous a créé libre, vous mettant entre le feu et l’eau pour choisir lequel il vous plaira le mieux. Le feu vous échauffera le désir d’avoir des richesses, honneurs, et plaisirs en ce monde ; et l’eau vous fera embrasser la pénitence, pour combattre le diable, le monde, et la chair, qui sont les trois ennemis de la Béatitude Éternelle. Vous avez jà pris la résolution de cheminer vers l’Éternité et de quitter la voie du monde ; ce que par effet vous ne faites pas encore parfaitement. C’est pourquoi vous ne me pouvez accompagner jusqu’à ce que serez tout-libre des biens de la terre et qu’aurez quitté le désir de plaire aux hommes ; parce que ces choses vous achopperaient toujours en notre voyage.

13. Car il faut quelquefois perdre ou prodiguer les biens de la terre pour des sujets éternels ; ce qui vous serait pénible si longtemps qu’il vous reste encore quelque affection auxdits biens. Et dans le chemin de l’Éternité il faut souvent déplaire aux hommes. C’est pourquoi Jésus Christ dit que celui qui veut plaire aux hommes n’est point son Disciple. Et ailleurs il dit de n’être point venu pour apporter la paix en terre, mais la guerre entre le Père et l’Enfant, le Frère contre le Frère, le Mari contre la Femme, etc., pour montrer que celui qui veut cheminer vers l’Éternité doit guerroyer contre tous ceux qui cheminent vers le monde, bien que ce serait contre ses plus proches parents et amis.

Car si on veut tarder pour leur plaire, on n’arrivera jamais à l’Éternité, pour ce qu’ils vous tiendront toujours en chemin, sans parvenir à la fin. Car nos plus proches parents sont les plus puissants ennemis que sous trouvions en cheminant vers l’Éternité lorsqu’ils ne nous veulent point accompagner. C’est pourquoi il faut quitter le désir de leur plaire ; pour cela a dit Jésus Christ que celui qui ne quitte Père, Mère, Sœurs, Frères, et toute chose pour son Nom, qu’il n’est pas digne de lui. Par il enseigne quel fondement de vertu doivent avoir ceux qui veulent cheminer vers l’Éternité.

14. Ils doivent tout premier offrir à Dieu tous les biens qu’ils possèdent, pour être employés à sa gloire seulement, et non plus selon nos désirs, ou pour suivre nos sensualités. Secondement, il faut quitter le désir de plaire aux hommes, puisqu’en leur plaisant il faut de nécessité déplaire à Dieu, à cause que leurs désirs sont autres que ceux de Dieu, et regardent leurs propres intérêts seulement ; et partant ils ne pourront approuver que nous abandonnions le monde et ses richesses et plaisirs, auxquels ils participent si longtemps que nous les possédons pour leur satisfaire. Voilà pourquoi il faut perdre leur amitié si nous voulons trouver celle de Dieu, et entreprendre cette guerre que Jésus Christ nous est venu apporter contre la chair et les parents sanguins.

15. L’on pense que ce soit bien fait de conserver la paix entr’eux, ce que j’avoue pour si longtemps qu’ils veulent marcher avec nous au chemin de l’Éternité. Il n’y a rien de plus désirable en ce monde que la paix et la concorde entre les amis et prochains. Mais lorsqu’ils nous retiennent ou nous empêchent de cheminer vers l’Éternité, il faut rompre cette paix, qui ne prédit que la colère de Dieu. Car c’est un des signes de ses derniers fléaux : Lorsque les hommes se diront Paix et assurance, alors (dit le Saint Esprit) est arrivé le temps de la ruine totale. Ainsi arrive-t-il à une personne qui entreprend le voyage de l’Éternité et veut conserver la paix avec ceux qui cheminent encore vers le monde. Il leur faut PUBLIER LA GUERRE s’ils nous retardent ou empêchent d’avancer vers l’Éternité ; parce que leur amitié n’est pas tant considérable comme est notre Salut éternel, qu’ils ne nous peuvent donner, mais bien servir de moyen à notre damnation. Car, ces deux points, d’affections aux richesses et de vouloir plaire aux hommes, ont été cause que grand nombre de personnes se sont perdues éternellement, mes de celles qui étaient bien intentionnées.

16. Car si longtemps que nous avons encore de l’affection pour quelque chose de la terre, nous ne pouvons cheminer vers l’Éternité. Il faut être tous libres, et aspirer seulement après notre Patrie bienheureuse, prenant par nécessité le moins qu’il est possible des choses de la terre pour achever le voyage ; le moins d’honneur, le moins de charges, le moins d’argent, le moins d’habits, le moins de viandes et de boissons qu’il nous sera possible ; et avec cela, nous cheminerons bien PAR ENSEMBLE vers l’Éternité, et ferons légèrement le voyage. Car encore que nous trouverions en chemin des travaux, des soins, des souffrances, des persécutions, des mépris, des injures, des prisons, ou la mort, tout cela nous semblera léger en l’espérance de cette Béatitude éternelle. Car si celui qui chemine vers le monde s’estime heureux de gagner de l’argent par ses peines, soins, ou travaux, combien le doit être davantage celui qui attend la rétribution Éternelle en cheminant vers l’Éternité ? Il n’aura garde de s’arrêter pour recueillir le sablon de l’or et de l’argent, qui lui serait fort pesant pour voyager vers l’Éternité. C’est pourquoi je vous conseille de le jeter loin de vous ; et alors, je vous tiendrai par la main pour mieux achever notre voyage. Ce qu’attendant je demeure,

 

Votre fidèle Amie en Dieu.

A. B.

À Amsterdam le 23 Octobre 1670.

 

 

 

 

 

 

L’Imprimeur ayant demandé de quoi remplir les pages qui restent, on a cru ne pouvoir le faire mieux que par une lettre de la même Demoiselle, l’on verra le noyau et le but de tous ses écrits, aussi bien que la substance de tout le Christianisme.

Elle l’a écrite à un Pasteur de Malines, et c’est la 15e de la Lum. née en Ténèb., Part. i.

 

Monsieur,

 

Dieu seul aimable. Motifs de son Amour, tirés 1. De ce que Dieu est Source et Accomplissement de tout bien.

 

1. Je ne sais comment un bon jugement peut aimer autre chose que Dieu, vu qu’il n’y a rien de créé qui soit digne de notre amour comme lui, étant la source de tout le bien, la Sagesse, le Donneur de toute sagesse, la Beauté qui crée toute beauté, la Justice des justes, la Bonté de toute bonté, l’Accomplissement de toutes les perfections, enfin, le seul Objet digne de notre amour, hors duquel rien n’est aimable ni au ciel ni en la terre. Rien hors de lui ne peut rassasier notre âme, rien ne la peut contenter, rien ne lui peut donner dé parfait plaisir, rien ne la peut bien-heurer, ni au présent ni à l’avenir. C’est lui qui nous a créés ; c’est lui qui nous maintient ; c’est lui qui nous jugera.

Si le bien de la nature est toujours aimable, comment don l’âme n’emploie-t-elle toutes ses puissances à aimer l’Origine, la Perfection, et la Consommation de tout bien, qui est Dieu ?

 

De la ressemblance avec l’âme.

 

2. Si la ressemblance engendre l’amour, comment votre âme, qui a été faite à la semblance de Dieu, peut-elle vivre sans l’aimer ? Quel autre objet peut-elle trouver aimable hors de Dieu, son unique ressemblance ? Quel parangon de toutes choses périssables auprès de cette Âme divine et immortelle, qui ne peut trouver son semblable qu’en Dieu même ?

 

3. Des biens faits par lui à l’Âme et au corps, créés à l’Image de la STE TRINITÉ.

 

3. Si les bienfaits obligent la Nature même à aimer ses bienfaiteurs, combien l’âme doit-elle aimer son Dieu, qui lui a donné tout ce qu’elle possède, et promis des biens infinis et éternels, qui sont sans pareils, en la vie future ? Il a donné l’âme, laquelle il a créée de rien. Il ne l’a pas seulement faite à la ressemblance des Anges des Cieux, mais à la ressemblance de la Déité même, en sorte que toutes les âmes sont par la création faites de petits Dieux. Pouvait-il, ce Dieu d’Amour, donner à l’homme de plus grands biens et dons pour se faire aimer de lui, que cette création divine de son âme, immortelle comme lui ? Le Corps, qu’il a formé pour custode et renfermière de cette Âme, pouvait-il avoir plus de perfections ? Y a-t-il chose en la Nature plus admirable que le Corps humain, animé de toutes les puissances de l’Âme, d’un entendement pour comprendre, d’une mémoire pour se ressouvenir, d’une volonté pour agir ; en sorte que le Corps même est une image ou ressemblance en certaine façon de la SAINTE TRINITÉ ?

 

4. Des biens pour entretenir l’Âme et le corps.

 

4. Dieu pouvait-il donner davantage à l’homme, et de plus grands dons qu’il n’a fait pour l’obliger à l’aimer ? Car après lui avoir donné l’être et la vie, il le soutient et maintient, avec toutes les choses nécessaires qu’il a encore créées pour l’entretien de cet homme, auquel il a asservi tant d’autres créatures sous sa puissance, l’ayant fait supérieur de tous animaux, et autorisé comme le Chef-d’œuvre des œuvres de Dieu, la Terre pour son marchepied, le Ciel pour l’illuminer, l’air pour respirer, le feu pour l’échauffer, l’eau pour le désaltérer, les fruits pour l’alimenter, les fleurs pour le récréer, enfin tout ce que Dieu a créé de visible et de matériel n’a été que pour le corps de l’homme. Que doit-il réserver pour son Âme, qui est sans nulles comparaisons plus estimable, comme étant divine, créée à la semblance de Dieu, s’il a fait tant de choses admirables pour l’entretien du corps, qui doit mourir et si peu rester sur la terre ? Tous ces dons, tous ces bienfaits, n’obligent-ils pas l’homme à aimer un tel bienfaiteur ? Puisqu’il n’a reçu et ne peut jamais recevoir aucuns vrais biens hors de ce Donneur de tous biens ?

5. Comment peut-il être sans l’aimer en considérant son Amour, qui ne s’est encore voulu contenter de nous avoir départi gratuitement tant de dons ; mais après que cet homme ingrat eut abusé de tant de faveurs, se détournant de son Créateur pour se joindre à la créature, estimant plus le don que le Donneur, présumant de mériter encore davantage, il se rend rebelle à ses ordonnances, veut par ambition d’esprit savoir plus qu’il ne plaisait à son Créateur, enfreint son Commandement afin de s’égaler à lui ! Cet amoureux Dieu, qui pouvait en un instant condamner toutes ces ingratitudes par une damnation éternelle où il avait destiné 22 les Anges rebelles, a plus aimé l’homme que l’Ange ; et en prenant plus d’égard à l’Amour qu’il lui portait qu’à sa désobéissance, il lui pardonne son péché et lui remet sa faute, moyennant une pénitence temporelle.

 

6. De son Incarnation.

 

6. Ce témoignage d’affection d’un Dieu envers sa créature ne mérite-t-il pas qu’elle l’aime ? Il l’oblige encore par des moyens plus puissants ; car pour lui faire voir que ses délices sont d’être avec les enfants des hommes, il se fait Homme visible et sensible comme eux, ne se contentant d’avoir fait l’homme à son image et semblance ; mais fait DIEU à l’image et semblance de l’homme, voire s’est fait vraiment homme pour les enseigner à l’aimer de paroles et d’effets corporels et matériels, conformément à leurs capacités humaines.

 

7. De son anéantissement.

 

7. Dieu pouvait-il témoigner davantage d’Amour pour l’homme que de s’abaisser, voire s’anéantir (pour parler selon notre langage), et se revêtir de la Nature humaine ? Quel jugement pourrait concevoir de plus grands témoignages de son Amour ? Ou quels moyens pourraient se trouver pour plus fortement obliger l’homme à l’aimer que de se faire semblable à lui en nature, se rendre égal en condition, en ne se préférant au plus petit des hommes ; il converse et se familiarise avec eux comme frère ou compagnon ; voire se soumet et obéit à l’homme pour gagner son amitié, le sert même jusques à lui laver les pieds ; et quoique l’homme se laisse l’offense, il le prévient toujours d’amitié, se laisse baiser à Judas qui machine sa mort ; et à l’heure qu’il le vient livrer à ses ennemis, il l’appela encore son ami.

 

8. De la charge de Docteur et Prophète.

 

8. Et pour preuve qu’il tient l’homme pour ami, il lui déclare ses secrets et tout ce qu’il a appris de son Père ; tout cela, pour tirer des hommes leur Amour réciproque. Il boit et mange avec eux, les attrait avec sa douce conversation, leur enseigne familièrement tous les moyens nécessaires pour l’aimer, leur donne une Loi toute d’Amour, qui ne contient autre chose que l’Amour de Dieu et du prochain. Tout son Évangile ne contient que les vrais moyens pour accomplir cette loi amoureuse. Il presse tellement cet Amour, qu’il menace de damnation éternelle si l’on ne l’aime tout de son cœur, de toute son âme et de toutes forces. Saurait-il plus fortement exprimer le désir qu’il a que l’homme l’aime, en le tirant même par force à son Amour ?

 

9. De celle de Sacrificateur.

 

9. Et pour rendre cette force toute amoureuse, il se charge du fardeau de ses péchés, voulant, pour l’Amour qu’il lui porte, souffrir en son propre corps les peines dues pour eux. Il souffre faim, soif, lassitude, cheminant en tant d’endroits pour chercher l’homme et le soulager de sa pénitence, afin qu’il n’ait plus d’autre soin que de l’aimer. Serait-il possible que l’homme ne reconnût un tel amour ? Serait-il si dénaturé que de ne point aimer un tel bienfaiteur, qui l’oblige par tant de preuves si pénibles de son Amour, qu’il semble excéder les limites de la raison ?

 

10. Qui vit jamais Amour arriver à de semblables excès de bienveillance pour le sujet aimé ? S’avilir, s’assujettir et souffrir, un DIEU pour sa créature ! Ce que personne ne ferait pour son semblable, et serait bien un Grand Amour de donner sa vie pour son ami ; ce que JÉSUS CHRIST a donné pour l’homme qui lui était ennemi, ayant vaincu sa malice par l’excès de son Amour ; et plus l’homme se porte à le maltraiter, plus il se porte à l’aimer, donnant volontiers sa vie pour l’obliger davantage par les considérations d’un tel AMOUR, qui ravit tout entendement, qu’un Dieu se porte à aimer un vermisseau de terre, duquel il n’a aucun besoin, et même qui se porte à l’outrager et à l’offenser, au lieu de se porter à l’aimer !

 

11. Des Avantages de l’Amour Divin.

 

11. Ingrate créature ! que ne vous rendez-vous à cet AMOUR ? Cruelle à vous-même ! ennemie de votre bien ! que ne ployez-vous sous ce joug, qui est si doux et aimable ? Sa captivité est une liberté ; sa servitude est un règne ; ses peines sont des délices ; ses travaux sont des repos ; ses douleurs des contentements. Cet AMOUR rassasie l’Âme, la remplit de tout bonheur, la console et l’embellit, la tient toujours en liesse auprès de son Bien-aimé ; rien ne la peut offenser. Quel bonheur, quelle joie, quelle paix, quelles délices à l’âme qui possède cet AMOUR ! Elle ne craint rien, elle n’espère rien, ne cherche rien, ne trouve rien d’aimable hors de cet AMOUR.

 

12. De la vanité de l’amour terrestre, des richesses.

 

12. Combien aveugle et ignorant est celui qui aime les biens, les honneurs, et les plaisirs de ce monde ! Il n’est jamais content ni rassasié ; car les richesses portent en croupe mille soucis et inquiétudes avec une altération insatiable, qui attache l’âme à la terre et aux métaux, et la divertit de la Divinité.

 

Des honneurs.

 

Les honneurs sont encore plus vains que les richesses ; d’autant qu’ils ne sont que fantastiques et imaginaires, qui ne mettent rien dans l’âme qui les aime sinon une bouffée de vent d’orgueil, qui leur fait crever le cœur au moindre revers de fortune, qui les gêne et les bourrelle continuellement de crainte et de souci de les perdre ; et quoiqu’on les posséderait légitimement et avec assurance, ils ne sont jamais qu’une fumée de vanité ; puisque nous ne sommes rien et que tous ceux qui nous honorent sont semblablement des riens. Quelle folie d’attendre de la gloire de tous ces NÉANTS, et d’aimer des honneurs si vains et de si peu de durée !

 

Des plaisirs.

 

Les plaisirs, tels qu’ils puissent être, donnent fort peu de satisfactions à l’homme en général, parce qu’ils sont de si courte durée en particulier, qu’ils sont vils et terrestres, indignes de la noblesse de nôtre âme, qui est divine et spirituelle ; car prendre plaisir à manger et à boire, c’est s’égaler en ce point aux bêtes, et souvent blesser son âme et son corps, puisque ces plaisirs engendrent quelquefois des excès nuisibles à la santé, indisposants le corps et l’esprit, lesquels payent bien cher les plaisirs qu’ils ont prétendu avoir en buvant et mangeant. Tous les autres plaisirs du corps sont toujours insatiables à celui qui veut contenter les cinq sens ; jamais l’œil ne sera las de voir, l’oreille d’entendre, et ainsi du reste ; si la raison ne règle le tout, ils nous seront importuns, voire insolents et sans satisfaction ; aimer les jeux, c’est perte de temps ; aimer la chasse, c’est lassitude ; aimer le monde, c’est inquiétude ; jamais il n’est rassasié ; plus nous le voulons obliger, plus il sera mécontent. Et qu’aurons-nous après avoir satisfait à tous nos sens et donné à notre corps tous les plaisirs qu’il souhaite ? Autre chose que des lassitudes et des remords de conscience, qui bourrelleront notre âme, principalement à la mort. Nous pouvons bien légitimement user de toutes ces choses, mais non pas les aimer, parce qu’elles ne sont aucunement dignes de notre amour.

 

13. Rien aimable que DIEU.

 

13. Il n’y a que DIEU SEUL qui est AIMABLE et peut rassasier notre âme ; aussi n’a-t-elle été créée pour autre fin que pour aimer son Dieu et adhérer à lui seul. Tous les autres biens sont faux et trompeurs. Puisque nous ne pouvons vivre sans AMOUR, pourquoi point aimer ce DIEU, qui est SEUL AIMABLE ? De tant plus qu’il le désire, et qu’il nous y a obligés par tant de dons, et qu’il les continue à tout moment et continuera jusques à notre mort ?

 

Hors duquel tout est folie, malheur et abomination à une Âme qui est ÉPOUSE de DIEU.

 

De qui attendons-nous tout notre bonheur sinon de Dieu qui nous jugera ? Si nous avons servi le monde, il nous payera d’ingratitude ; si nous-mêmes, nous n’avons que l’impuissance et les misères. Je ne sais voir d’autre bonheur que d’AIMER DIEU. Tout le reste est vain et périssable ; les richesses, la sagesse, les plaisirs, les honneurs ne sont que fumée s’ils butent à autre fin qu’à cet AMOUR. Tout le reste n’est que fadaise, saleté et inconstance, indigne d’être aimé d’une âme tant noble et divine, la légitime ÉPOUSE de Dieu et cohéritière de Jesus CHRIST. N’est-il pas triste, voire abominable, qu’elle aille se joindre ou adultérer avec les viletés de la terre, quittant son fidèle Époux, qui l’aime si parfaitement, et qui a fait tant de choses admirables pour l’obliger à son Amour, voire au seul consentement de se laisser aimer par lui selon qu’il le désire ; mais qu’elle s’arrache de lui pour s’attacher ou s’affectionner à la terre, aux vents, aux métaux, à la chair et au sang, quel jugement dépravé ! qui me fait souvent gémir, voyant cette ingratitude des créatures à l’endroit de leur Créateur, lequel je prie qu’il leur ouvre les yeux de l’âme, pour voir les véritables moyens de leur salut. Cependant je demeure,

 

Monsieur,

Votre très-humble servante

De Gand le 15 de Mars, 1667.

A. B.

 

 

 

 

 

F I N.

 

 

 

 

 



1 NOTE DE BIBLISEM. Il s’agit de Pierre Jurieu (1637-1713), pasteur réformé français.

2 Saint Ignace, dans sa lettre aux Tralliens, interprète ainsi les paroles du Fils de Dieu. Voici ses termes : Vous donc, mes bien-aimés, vous revêtant de patience et de douceur, recréez-vous les uns les autres dans la Foi, ce qui est le corps du Seigneur, et dans la Charité, ce qui est le Sang de Jésus Christ.

3 Voy. Défense du Culte extérieur par Mr Brueys.

4 Sup. num. 1 et 2.

5 Économie du rétablissement de l’homme avant l’incarnation de Jésus Christ, chap. X, n. 4, 5, 6.

6 C’est précisément le sentiment de Calvin même : Qu’y a-t-il, dit-il, de plus étrange que de le mettre au pain et de ne l’y pas adorer? Et si Jésus Christ est au pain, c’est donc sous le pain qu’il le faut adorer. (Calv. Libro de vera particip. Corp. Christi in Caena.) Le Clergé de France a inséré ce passage dans ses Actes.

7 NOTE DE BIBLISEM. En vérité, le quatrième livre de l’Imitation de Jésus-Christ n’a pas été écrit par Thomas a Kempis. Il constitue un ajout anonyme. L’original de l’Imitation, en effet, ne comptait que trois livres.

8 Économie de la Création, chap. VII, n. 14.

9 Voyez Économie du Péché, ch. XIII, n. 13, et Économie du rétablissement de l’homme avant l’incarnation de Jésus Christ, ch. II, n. 20, pag. 51, 52.

10 Voyez Économie du rétablissement de l’homme avant l’incarnation de Jésus Christ, ch. II, n. 18, 19.

11 Voyez Économie du rétablissement de l’homme après l’incarnation de Jésus Christ, chap. V, n. 10, etc.

12 La Lumière née en Ténèbres, et le Tombeau de la Fausse Théologie.

13 Je ne prétends pas juger si c’est à droit ou à tort qu’il le pense ainsi ; encore moins veux-je me rendre juge de ces personnes ou de leurs visions, que je laisse pour ce qu’elles valent ; mais il me suffit de faire remarquer dans M. J. beaucoup davantage que ce qu’il reprend dans moi, et que quand il est d’humeur, il trouve un merveilleux goût aux visions et aux inspirations.

14 Voyez son Jugement sur les Méth., pag. 150, etc.

15 Josèphe, Guerre des Juifs, Liv. II, ch, 14 et 17.

16 Voyez La balance du Sanctuaire de M. J.

17 L’Écriture appelle tous les hommes des bêtes en fait de choses mystiques et spirituelles si longtemps qu’ils n’ont point reçu l’Esprit de Dieu ni sa lumière pour les connaître. Si donc quelques-uns veulent se mêler d’en juger avant cela, il est à propos de leur faire souvenir de leur incapacité, et de ce que Dieu les tient encore pour des bêtes à cet égard-là ; quoiqu’à l’égard de l’esprit et de l’érudition humaine, loin qu’on ait dessein de les appeler ainsi (ce qui serait les outrager incivilement), on est prêt à reconnaître qu’ils sont des génies forts puissants, pénétrants et transcendants, à comparaison desquels nos poma natamas.

18 Mais quand Lucilius, implacable, se lève,

Quand sa plume frissonne et vibre comme un glaive,

Le coupable rougit, et, plus froid que la mort,

Son cœur palpite et sue, étreint par le remord!...

De là cette fureur, et ces cris, et ces larmes.

(Juvénal, Ire Satire.)

19 Monitum ad Acta Erudit, Lipsiensis, anni 1686.

20 Defensio Relationis Lipsiensis de Antonia Burignonia.

21 Voyez aussi les 3e ou 4e derniers chapitres du Jugement sur les Méthodes de M. J.

22 C’est-à-dire relégué.