Pages de la vie de Ruusbroec

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

POMERlUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. – « Que pensez-vous que sera cet enfant ? » Je dis enfant, non en raison de son âge, mais en celui de la pureté et de l’intelligence que montra dès lors le dévot Prieur dont il est temps de parler. Il est vraiment ce Jean, « la voix criant dans le désert, l’ami de l’époux », une lumière ardente et brillante et, à mon avis, le successeur du Précurseur, auquel tout petit enfantelet, le Seigneur Jésus-Christ, non enceint il est vrai et ne travaillant pas sur un enceint, accorda une grande prérogative. Car j’ai appris des Pères dont j’ai parlé plus haut qu’étant âgé seulement de sept jours, il se tenait debout, contre l’ordinaire habitude, dans le bassin où le lavait sa nourrice, sans que personne le soutînt. On lit quelque chose de semblable dans la vie du bienheureux Nicolas. Mais que signifie ce grand miracle, que pronostiquent ces préludes, si ce n’est que cet enfantelet si petit et si exigu, un jour se dresserait par-delà la nature et verrait de l’œil de la contemplation dans le divin miroir, comme pour lors il se dresse dans son corps contre les lois naturelles.

 

II. – Dévot à Dieu et cher aux hommes, Jean Ruusbroec, ainsi nommé du village où il vit le jour, encore prêtre séculier, avait à l’égard de lui-même une telle incurie qu’à tous ceux qui ignoraient son état d’âme, il semblait un misérable qu’on méprise.

Il était, en effet, tranquille et silencieux, pauvre d’habit, mais de mœurs cultivées ; et il marchait par les rues, comme un solitaire. On l’y voyait rarement, parce qu’aux affaires du dehors, il préposait le silence de sa chère contemplation. Il advint de là qu’un jour qu’il marchait dans les rues de Bruxelles, absorbé dans les choses d’en haut, quelques passants y prirent attention en même temps qu’à la simplicité de ses manières et de son vêtement. « Oh ! si j’étais aussi saint que ce prêtre qui passe ! » fit un des Bruxellois. « Ma foi, pour tout l’or du monde, je ne voudrais pas être dans son état, dit un autre, je serais bien malheureux. » Et notre Jean, entendant par hasard cette conversation, se disait à part lui : « Mon ami, combien tu ignores ce que Dieu verse de douceur à ceux qui ont goûté son esprit. »

 

III. – Cet homme déjà sexagénaire qui avait été, dans le siècle, un miroir et un modèle de la vie supérieure, malgré son grand âge, et bien qu’il fût au faîte de la montagne, éclairé de la lumière des sommets comme le témoignent ses livres anagogiques dont nous parlerons plus loin, résolut néanmoins à descendre avec des compagnons dans la vallée, non la vallée aride, mais la vallée verdoyante, non afin que sa lumière fût mise sous le boisseau, mais afin qu’elle jetât une flamme plus utile par la sauvegarde et l’exemple de l’humilité.

Il vint donc au Vauvert, où les arcanes célestes devaient d’autant mieux se découvrir à lui qu’il était plus loin du bruit du monde et plus libre de vaquer à Dieu. Une fois qu’il eut ainsi, à la façon des aigles, renouvelé la jeunesse de son esprit, il commença à fixer d’un regard si profond l’éternel Soleil qu’il semble difficile que jamais homme porte plus haut son vol, que jamais esprit humain porte plus loin la contemplation. Bien souvent ce qu’il verse à pleins bords dans ses livres, touchant les mystères divins, dépasse les mesures de l’humaine analyse. Et la raison de l’homme ne peut point, livrée à ses propres ressources, s’élever en une seule fois dans ce domaine où Ruusbroec transporté plane librement.

Si ce que je viens de dire semble incroyable et peu vrai, que ces incrédules « commencent par croire afin de voir et de comprendre », qu’ils mènent, suivant l’avis du même saint Augustin, une vie remplie d’exercices d’amour s’ils veulent recevoir dans leur intellect une lumière semblable à celle dont jouissait le dévot Prieur.

 

IV. – Ceci vaut également la peine d’être raconté : la manière merveilleuse dont, au témoignage de nos pères, il dictait ses livres. Il avait pour habitude, lorsque le surprenait le rayon de la lumière divine, de s’enfoncer dans la forêt solitaire. Là, sous la dictée de l’Esprit, il perpétuait sur une tablette de cire ce qu’il entendait, et il rapportait cette tablette au monastère. Par intervalles, seulement, il écrivait des pages ainsi obtenues. Parfois même, il se passait des semaines entières sans qu’il obtînt la grâce d’écrire ; puis, quand l’Esprit le reprenait, il se remettait à l’ouvrage interrompu, et cela avec une telle précision, une telle connexion des phrases et des idées, que cet ouvrage d’à-coups paraissait d’un seul jet et travaillé lentement dans le silence de la cellule.

Plus tard, accablé par l’âge pendant que le corps se penchait vers la terre, l’esprit du Prieur conserva sa jeunesse et sa puissance d’antan. C’est pourquoi il prenait avec lui dans ses promenades, un frère chargé d’écrire sur la tablette les arcanes qui jailliraient. Et continuant ainsi sa haute contemplation, à l’abri des faiblesses corporelles, il renouvela sa jeunesse, tel un aigle, ou plutôt tel ce glorieux Jean l’Évangéliste dont il portait le nom seulement, mais dont il imite la contemplation de l’Essence divine dans le miroir de son intelligence transformée.

 

V. – Ne sois point étonné, pieux lecteur, que j’élève tellement haut la sublime excellence du dévot Prieur. Et plût au Ciel que je le fisse convenablement ! Mais ce ne sont pas les paroles d’un pauvre pécheur, ce sont les écrits, ce sont les actions du dévot Prieur qui doivent l’élever et lui donner la gloire qui lui revient. Voici, entre bien d’autres, un trait mémorable. Des frères encore vivants actuellement m’ont certifié le fait comme témoins.

Un jour que selon son habitude, sous l’afflux de l’inspiration, il était allé dans la forêt, il s’assit sous un arbre dans un endroit solitaire ; bientôt, comme on peut le croire pieusement, l’Éternel lui ouvrit la source des dons divins et dans ce retour. Les moines se mettent à sa recherche deçà, delà. On fouille le monastère ; c’est en vain. Puis à la découverte dans la vaste forêt. Or, un frère qui aimait tout particulièrement le dévot Prieur fit cette exploration avec un soin particulier et il lui advint de remarquer un arbre auquel un rayon de feu formait une couronne merveilleuse. Lentement, silencieusement, il s’approche et découvre le Père encore à demi extasié dans la grande lumière de la divine douceur.

De cette flamme extérieure qui illuminait le végétal, l’on peut facilement conjecturer de quelle ferveur d’esprit il brûlait et brillait extérieurement.

 

VI. – Chaque fois que le dévot Prieur devait donner une conférence soit aux frères, soit à des étrangers qu’attirait la dévotion, il fut toujours prêt à se montrer le débiteur de tous. Un tel esprit de ferveur, une telle abondance de paroles quelquefois débordaient dans ses discours que, semblable au moût de vin qui ne peut supporter un vase clos, il se projetait au dehors, vérifiant ainsi la parole : « Quand vous serez devant les rois ou princes, ne pensez pas à ce que vous allez dire ; cela vous sera donné à cette heure. » Je dis : « cela sera donné », et non « sera possédé ». Car, chose merveilleuse, ce même homme qui florissait parfois de tels dons de grâce qu’il était capable de tirer des étincelles d’un cœur de pierre, il lui arrivait souvent, même devant de hauts et nobles personnages, de demeurer muet ; et, sans s’inquiéter de leur présence, sans rougeur et sans honte, de rester sans dire un mot, comme si jamais il n’eût goûté le don de l’Esprit.

Quand cela lui advint plus fréquemment, il gagna l’habitude de rester quelques moments le visage caché par les deux mains, méditatif. Puis quand il voyait que l’Esprit ne venait point : « Mes enfants, disait-il, il ne veut pas qu’aujourd’hui quelque chose se fasse. » Et disant : « Bonsoir », il s’en allait.

 

VII. – Mais le malin et mille fois artificieux, l’antique Jaloux du salut des hommes, tenait et assaillait le dévot Prieur avec d’autant plus de rage que par ces pieux exercices l’on empêchait ses fâcheux bénéfices. De là, cette apparition l’une fois sous la figure d’un bouffon, l’autre fois sous celle d’une autre terrible créature pour troubler l’âme du saint homme. C’est de lui-même que nous tenons ces détails.

Quand on l’interrogeait : « Mais vous n’avez pas peur ? », il répondait simplement : « Non » ; quelquefois il se plaignait seulement que cette méchante et funeste bête si odieuse à Dieu eût le pouvoir de l’approcher de si près. Il pressentait ses attaques et se prémunissait des armes saintes. Dans sa vieillesse, il dormait dans la même cellule que le Prévôt ; ce dernier l’entendit crier une fois : « Père, le voilà qui vient ! Père, le voilà qui vient ! »

Une autre fois, il eut beaucoup à souffrir de l’ennemi des hommes. Et voici comment il y donna lieu.

C’était l’habitude de lire les anniversaires des défunts, au chapitre, et chacun à part, suivant l’ordre ou ils étaient inscrits au martyrologe. Quelques moines dévots demandèrent à Jean, qui pour lors était Prieur, de pouvoir les commémorer tous en une fois. Le dévot Prieur, moins prudent qu’à l’ordinaire, accéda à cette mauvaise demande. Il en résulta pour lui une vie abominable que lui firent les démons.

Que les moines d’aujourd’hui fassent bien attention à ce qu’ils viennent de lire ! L’on se passe si facilement de telles infractions. Mais Dieu ne regarde pas les choses de la même façon. Et si parfois le démon ne les châtie pas ici-bas, qu’ils craignent le Juge sévère qui attend avec d’autant plus de patience qu’il punira avec plus de sévérité. Que chaque moine qui se sent coupable essaie de reconnaître sa faute avec le dévot Prieur et satisfasse par ses larmes et ses prières à Dieu et à ses frères en religion.

 

VIII. – Plein de jours, le serviteur de Dieu, le dévot Prieur de Vauvert, arrivé à l’âge de quatre-vingt-huit ans, sentit ses forces décroître considérablement et la vieillesse l’accabler. Le jour de sa dissolution était proche et celui que sa mère, délivrée par lui du purgatoire, lui avait tant de fois prédit et dénoncé s’avançait à grandes enjambées, à savoir tout proche de l’Avent.

C’est avec une merveilleuse dévotion et une grande joie qu’il se prépara pour le grand jour ; personne, à voir sa mine radieuse, ne pouvait croire qu’il ressentît la moindre crainte, le plus petit émoi ; au contraire, l’acte et le geste et la manière d’être, tout indiquait qu’il brûlait de se dissoudre et d’être avec le Christ. De là, comme le cerf altéré qui soupire après l’eau vive des fontaines, ces profonds soupirs et cette très grande ferveur de cœur par lesquels cette âme heureuse désirait s’envoler vers les embrassements de l’Époux. De là aussi ce cri souvent répété : « Quand viendrai-je, quand apparaîtrai-je devant la face de mon Dieu ? »

Il était pour tous ceux qui l’assistaient à cette époque un tel modèle de piété et de foi et de dévotion que tous disaient : « S’il est pieux de pleurer notre frère Jean qui va mourir, il est encore plus pieux de nous réjouir avec lui, qui va jouir de la joie éternelle. »

IX. – Sachant donc, par ses infirmités croissantes, que le moment était venu, il demanda humblement qu’on le transportât, de la chambre du Prieur où il gisait, dans la commune infirmerie des frères. Une grosse fièvre se déclara compliquée d’une dysenterie. Au bout de quinze jours de maladie, il n’était plus qu’un souffle. Il se fit alors redresser devant tous ses frères qui pleuraient et priaient ; puis, leur ayant dévotement recommandé sa pauvre âme, il retomba doucement et imperceptiblement, rendit l’âme, sans une transe, sans un spasme d’agonie. C’était l’an du Seigneur mille trois cent quatre-vingt-un, en l’octave de la bienheureuse Vierge Catherine. Il avait quatre-vingt-huit ans, dont soixante-quatre à peu près de prêtrise.

Les frères, pleurant et joyeux, l’enterrèrent avec grande pompe dans la vieille église, non point tant par vaine ostentation que pour satisfaire leur dévotion. Car ils étaient très persuadés que les messes et suffrages qu’ils offrirent pour le soulagement de cette âme, suivant les coutumes du monastère, s’appliquaient plutôt à ceux qui priaient qu’à celui qui du haut des cieux intercédait pour eux.

 

 

POMERIUS.

 

Paru dans Hermès en décembre 1933.

 

 

Ces quelques pages de la Vie de Ruusbroec sont empruntées au Livre II de l’ouvrage de Hendricus Uten Hove, dit Pomerius, intitulé De Origine Monasterii Viridis Vallis et gestis Patrum et Fratrum in primordiale fervore ibidem digentium. Le manuscrit de cet ouvrage se trouve sous le No 2926-28 à la Bibliothèque Royale de Bruxelles. Il fut publié pour la première fois dans les Analecta Bollandiana, Tome IV, ann. 1885. Un autre manuscrit de ce livre repose à la Bibliothèque de l’Université d’Utrecht sous le No 335 des Aevi Medii scriptores ecclesiastici. Il existe plusieurs traductions, plus ou moins, altérées, de ce texte, dont celui d’Ernest Hello ; nous avons suivi la très fidèle version de l’abbé A. Cuylits.

 

 

 

 

 

 

 

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