« L’inexpliqué » à Lourdes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Eugène ROUPAIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le monde entier connaît les faits de Lourdes.

Mais il les connaît pour se partager à leur sujet entre deux interprétations contraires. Pour les uns, ce sont des faits « inexpliqués » ; pour les catholiques, ce sont des miracles.

Qui a raison ?

Ce que tout le monde admet (je parle des gens de bonne foi), c’est qu’il se produit à Lourdes des faits extramédicaux. Quand même on supposerait, pour en rendre compte, une sorte d’hystérie générale de l’humanité, dont les guéris de Lourdes représenteraient des spécimens curieux ; quand même on ne verrait à Lourdes que des hystériques, en dépit des docteurs qui affirment le contraire (le docteur Van der Elst récemment), il reste acquis, certain, évident, incontestable, que la guérison à Lourdes se produit subitement, dans l’espace de quelques minutes, pour la majorité des cas : guérison subite pour l’œil du témoin, disparition instantanée d’une tumeur, cicatrisation d’un cancer, fermeture d’une fistule ; guérison subite pour l’oreille du docteur qui perçoit à l’examen médical du poumon, des nuances aussi caractéristiques pour lui que le son d’une cloche fêlée pour nous ou d’une cruche plus ou moins remplie.

C’est là de l’inexpliqué. Qu’est-ce à dire ? C’est-à-dire qu’aucune des énergies naturelles dont le médecin constate par ailleurs et connaît l’action ne saurait rendre compte de ces phénomènes. Notons bien ce point : on se trouve ici en présence, non pas d’agents ou de forces encore inconnus, qui se révèleront demain, mais en présence des mêmes agents, des mêmes forces, physiques, chimiques, biologiques, qui agissent partout autour de nous, pour nourrir et perpétuer la vie, et qui, soudain, et là seulement, se manifestent dans des conditions absolument différentes de leur action ordinaire et morale ; comme si, là, quelque agent supérieur modérait ou suspendait à son gré leur activité régulière. Pourquoi ce qui est déjà par ailleurs si bien connu, la force vitale par exemple, au moins dans ses effets, produit-elle ici tout à coup des effets si insolites ? Voilà le point. Nous ne devons pas consentir à examiner l’hypothèse des « forces inconnues » avant que l’on nous ait expliqué pourquoi ici les forces connues agissent au rebours de ce qu’elles ont toujours fait. Nous ne laisserons pas déplacer la question. Manifestement, ce n’est pas assez de dire ici, d’un air anxieux, que c’est de l’inexpliqué. Il faut une explication.

Il la faut d’autant plus que, à cause des circonstances déterminées, locales, précises, concrètes, dans lesquelles se passent les faits de Lourdes, l’explication saute aux yeux. Nous serions bien bons de permettre ici une diversion. Où sommes-nous ? dans quel laboratoire ? au seuil d’une clinique ? dans le pays vague des considérations abstraites ?... Non. Tout se passe à Lourdes, au sanctuaire de la Vierge Marie, après des prières qui sollicitent son appui, au cours de neuvaines et de pèlerinages qui lui demandent de « se souvenir » et de se révéler telle qu’Elle est, maternelle et propice, prête à nous entendre, inclinée à nous soulager, assidue à nous aimer, divinement puissante et bonne. Ceci n’est plus de l’inexpliqué ; c’est du très clair, c’est de l’obvie.

« Pas scientifique », dit l’autre dans sa pharmacie.

– Mais a-t-on jamais vu pareille pétition de principe ? Il n’y aura donc de scientifique que ce qui tiendra dans ses formules et dans ses bocaux ? Un fait cessera d’être un fait parce qu’il contrarie son système ? Est-ce un fait, oui ou non, que la guérison s’opère ici à l’heure même où on invoque Marie pour l’obtenir ? Dès lors, ce fait ne porte-t-il pas avec lui son explication ?

On fait ici une instance subtile. À Lourdes, dit-on, il n’y a pas précisément création de matière organique dans la reconstitution des tissus, mais « arrangement de matière, accélération imprimée à la marche des fonctions vitales » ; la matière garde ici son inertie, probablement aussi ses lois de conversation de l’énergie et de la masse, et son travail propre pour la multiplication des cellules... N’est-il pas possible, dès lors, que seules des forces naturelles soient en jeu ? C’est là, répondent les Études à la date du 20 janvier 1909, un raisonnement arbitraire et dangereux : arbitraire, car rien ne nous autorise à diminuer sans limites le temps accordé aux réactions pour s’effectuer ; il existe pour les forces vitales une durée d’action minima sans laquelle elles ne sauraient réparer un mal organique ; dangereux, parce qu’il nous fait « perdre pied avec la réalité, et prolonge la courbe du pouvoir humain en dehors des points marqués par l’expérience » (p. 175).

Et au total, la même loi d’économie qui nous dispense de chercher au-dessus de nous les causes quand la nature nous les présente, nous oblige à reconnaître sans hésiter, quand il se trahit jusqu’à l’évidence, l’intervention d’un agent supérieur, qui contient et dirige les énergies naturelles. C’est par là que le miracle lui-même rentre dans l’ordre, et reste scientifique.

Voilà certes une explication beaucoup plus digne de la science que le silence, l’abstention, ou l’appel en désespoir de cause aux explications possibles de l’avenir. L’explication, à Lourdes, est à portée de l’esprit, du cœur, de la main et des yeux. Il suffit de voir.

 

 

 

Eugène ROUPAIN,

Leçons et lectures d’apologétique. – La vraie religion,

p. 274-275.

 

Recueilli dans

Anthologie des meilleurs écrivains de Lourdes,

par Louis de Bonnières, 1922.

 

 

 

 

 

 

 

 

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