Apparitions de Lourdes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Michel de SAINT-PIERRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On a souvent parlé du « côté humain » de Lourdes.

Mais si, depuis 10 ans, je me suis efforcé de comprendre Lourdes et d’examiner objectivement les prodiges qui s’y renouvellent, c’est précisément parce que Lourdes n’est pas un fait humain.

Bien que catholique pratiquant, je ne suis nullement un sentimental ni un romantique de la « chose religieuse », bien au contraire. Et la première fois que je me suis rendu à Lourdes, je suis parti animé de l’esprit le plus sceptique et le plus profane.

Cela se passait en hiver, voici bien des années, et le petit chef-lieu de canton était presque désert. Les réclames intempestives que certains magasins y faisaient en faveur de « pastilles à l’eau de Lourdes » ou de flacons (avec Vierge couronnée dévissable) – l’usage abusif du nom de Soubirous ou des mots « grotte miraculeuse » pour les propagandes commerciales ou hôtelières les plus inattendues – tout cela n’en était que plus voyant. Et cependant, je n’ai pas résisté une seconde à la grotte elle-même, au seuil de laquelle l’humain cesse d’exister, remplacé par une présence totalement différente, surnaturelle et qui serre le cœur.

Dieu sait pourtant qu’elle ne payait pas de mine, la petite grotte, dans ce jour d’hiver et de solitude : enfumée, tapissée de béquilles qui me semblaient alors trop humainement « présentes » pour émouvoir ; hantée de cierges blancs et de vieilles femmes noires. Et puis, il y avait – il y a toujours – cette déplorable statue de la Vierge qui déplaisait tant à Bernadette elle-même...

Ce fut précisément à travers tout cela que la présence divine se manifestait. C’est là que je pouvais réaliser, pressentir la belle Vierge patoisante de Massabielle, qui avait dit un jour en laissant trembler sa voix : « QUE SOY ERA IMMACULADA COUNCEPSIOU. »

 

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Lourdes est une petite ville de province – assez jolie – baignée d’une eau fraîche qui est encore dans toute sa jeunesse. Petites maisons, petite ville, petites gens. Le tout, reposant et pur – mais aussi simple, aussi naïf qu’était l’esprit de Bernadette.

Car s’il faut le retrouver, c’est ici que nous avons le fameux « fait humain » de Lourdes. On habite Lourdes, vraiment, comme on habite Castelnaudary ou Perpignan. Les hommes, avec leurs soucis quotidiens, sont admirablement défendus contre le mystère.

Et puis, la question se posait que ma curiosité me demandait de résoudre :

– Pourquoi Lourdes ?

À quoi une deuxième question s’ajoutait, en écho fidèle :

– Pourquoi Bernadette ?

Il n’y a pas de réponse, bien sûr. Toute réponse risquerait d’être téméraire, serait le fait du poète, du littérateur, du touriste ou de l’agent de publicité. Pourquoi Lourdes, pourquoi Bernadette ; nous n’en savons rien. Dieu et la Vierge ont choisi le lieu et l’âme qui leur ont plu. Et c’est ici, d’ailleurs, que le mystère commence.

Lourdes, Bernadette, c’est l’arbitraire de Dieu.

Mais voici déjà la troisième question :

Nous savons qu’il existe bien d’autres hauts-lieux en chrétienté. Pourquoi, dès lors, ce magnétisme de Lourdes – qui s’exerce autant sur les cœurs solitaires que sur le gros cœur des foules ? Comment Dieu et la Vierge ont-ils fait (selon le mot même d’un célèbre historiographe de Lourdes) pour y battre leur propre record – et de si loin ?

Ici, une réponse entre beaucoup d’autres, peut-être : parce que Lourdes est le lieu d’élection du Miracle.

C’est un fait : les hommes que Dieu a créés aspirent au témoignage des sens, au témoignage des yeux. Quand ils n’ont pas vu, ils ne croient pas. Dieu et la Vierge le savaient bien !

« Ils » le savaient si bien qu’Ils ont déployé à Lourdes, ce lieu élu, toute la séduction des miracles : apparition de la Vierge, « procès » retentissant (au sens canonique du mot) sur l’authenticité de l’apparition. Découverte par Bernadette, sur l’ordre de la Vierge, d’une source abondante au fond du rocher sec de Massabielle, etc.

Puis, comme ce « phénomène » du milieu du 19e siècle ne suffisait pas (l’actualité surnaturelle étant aux yeux des hommes presque aussi éphémère que l’autre), il s’est passé à Lourdes depuis près de 100 ans une suite d’évènements uniques, lesquels nous ont tenus en haleine : la perpétuation quasi annuelle du miracle sous son aspect le plus visible, matériel, évident.

Mais sans doute les « miracles annuels » ne suffisent-ils pas à tout expliquer. La meilleure preuve en est que j’ai senti, vu, touché la présence de la Vierge, devant sa pauvre statue, avec autant de certitude que si elle m’avait fait la grâce de m’apparaître. Et je ne suis pas précisément un exalté, je l’ai dit.

Il reste que la part la plus élémentaire de nous-mêmes est attirée là par le fait du miracle...

 

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Donc, nous nous trouvons en présence d’un phénomène historique, celui de l’apparition, et d’une série de phénomènes scientifiques (les guérisons, attestées au cours d’examens approfondis par des milliers de médecins athées ou catholiques).

En ce qui concerne le premier, j’avoue de toutes mes forces que j’y crois.

Et pour ce qui est des guérisons, je ne puis plus me contenter de les proposer comme hypothèses. Je les affirme comme des faits têtus, avec preuves à l’appui. Grâce au docteur Leuret, j’ai reçu en effet les dossiers constitués par le Bureau des Constatations Médicales pour attester péremptoirement les six dernières guérisons miraculeuses de Lourdes. Feuilles d’hôpital, constats médicaux, notes des médecins traitants, examens bactériologiques, feuilles de température, radios, examens des malades postérieurs à leur guérison, signatures d’un grand nombre de médecins experts : tout y est. Récemment, j’ouvrais devant un médecin athée (chirurgien des hôpitaux, s’il vous plaît) le dossier de Jeanne Frétel qui fut miraculeusement guérie à Lourdes le 8 octobre 1948, alors qu’elle était au dernier stade de sa péritonite tuberculeuse. Le grand toubib a examiné les documents en silence, puis il m’a dit :

– Je n’ai rien à vous répondre.

J’ignore si cet homme-là pourra résister à la « tentation de Dieu » ou s’il viendra un jour à la Grotte. Mais je ne puis m’empêcher d’évoquer le Docteur Carrel, faisant plusieurs fois le voyage de Lourdes pour étudier le mystère des multiplications cellulaires qui président à la guérison instantanée d’une fistule, à la cicatrisation d’une plaie...

 

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Cela dit, j’ai voulu comme les autres m’efforcer vainement de prêter ma logique à Dieu. Et voici de nouvelles, d’obsédantes questions :

Pourquoi ces quelques milliers de miracles intervenus à Lourdes ? C’est trop, vraiment trop, et c’est trop peu.

Cet enfant-là n’a pas été guéri... Ce vieillard-là, peut-être, le sera. Pourquoi ?

Pourquoi des gens boivent-ils à même les piscines, cette eau moirée de sang et plombée de pus où des plaies affreuses ont trempé – sans que jamais on entende dire que nul d’entre eux en ait été incommodé ? Pourquoi cette même eau souillée, lorsqu’on l’examine chimiquement, est-elle reconnue abiotique ? Pourquoi les poitrinaires affrontent-ils un bain glacial sans que leur maladie en soit aggravée ? Même ceux qui ont peur, même ceux qui doutent. Pourquoi ? Et pourquoi ce phénomène général, que les malades non guéris reviennent de Lourdes, apaisés, confiants, sans amertume – et plus heureux qu’ils n’y étaient venus ?

Pourquoi, parmi les 3 millions de personnes qui ont défilé dans ce petit patelin des Pyrénées en l’an de grâce 1954, avons-nous rencontré côte à côte tant de misères physiques et tant de joie ?

C’est ce que j’appelais tout à l’heure « l’arbitraire de Dieu ».

Il m’a semblé enfin que l’intervention divine devait s’accompagner du mystère. Et je me suis contenté de remercier.

 

 

 

Michel de SAINT-PIERRE.

 

Paru dans Les saints

de tous les jours de février,

1955.

 

 

 

 

 

 

 

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