La dernière ambassade de Chateaubriand

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Madeleine SAINT-RENÉ TAILLANDIER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au mois de mai 1833, Chateaubriand, après sa retentissante démission d’ambassadeur à Rome au lendemain des ordonnances de M. de Polignac, goûtait, aux premières années du règne de Louis-Philippe, les tristes loisirs de la retraite. Il trouvait quelque fierté en sa double disgrâce : opposant qu’il avait été à Charles X, il l’était plus encore à l’« usurpateur ». Comme il avait aimé pourtant son faste romain et mesuré sur le sol antique l’éphémère vie des hommes à l’éternité des tombeaux ! C’est à Rome qu’il préparait l’asile de ses vieux jours : sur un champ dont il dirigeait les fouilles, d’où émergeaient à son commandement des masques de dieux et des débris de temples, il érigerait une villa... Rêves ?

Et son asile, après la démission, ce n’était qu’un pavillon champêtre, hors les barrières de Paris, en retrait de l’Infirmerie Marie-Thérèse. Mme de Chateaubriand avait, avec sa charité et sa patience, fondé cette institution, l’avait mise sous le patronage de la dauphine. Marie-Thérèse, la fille de Louis XVI, y était venue souvent aider à mourir !

Si Chateaubriand s’était plu à ses grandeurs romaines, il méditait en hautain contempteur sur cet autre ordre de grandeur : la solitude et la pauvreté. Le pavillon n’était pas payé, l’ambassade avait laissé des dettes ; on vivait... sans plus. Un éditeur avisé assurait la vie quotidienne. M. de Chateaubriand, moyennant une pension de douze mille livres, écrirait ses mémoires.

On était pauvres et délaissés parmi les délaissés et les pauvres. À l’Infirmerie Marie-Thérèse, Mme de Chateaubriand ouvrait les portes à l’infortune sans distinction d’origine ou de religion ; elle régnait, pieusement, sur son grand bercail et sur son illustre époux. Ainsi finissent souvent de vieux ménages, après les dissonances de la vie antérieure, sous la gouverne du plus patient des deux. Mme de Chateaubriand assistait les religieuses chargées de l’Infirmerie, suivait les processions, le rosaire à la main, dans les allées conventuelles ; l’époux écrivait ses Mémoires d’outre-tombe, retournait le grand sablier de sa vie, en regardait la poussière s’empourprer au couchant du passé. Les sonneries des cloches rythmaient sa prose. De sa fenêtre, il voyait des prés où paissaient les vaches, mais, dans son promenoir réservé, pour accompagner ses souvenirs et ses rêves, il avait planté vingt cèdres de Salomon. Mme de Chateaubriand, pieuse en tout et attentive, récoltait les plumes d’oie jetées au rebut dans l’écritoire. À l’Infirmerie, de nobles dames, aux jours de fête, emportaient, pieusement aussi, ces humbles reliques de celui qui avait réveillé le génie du christianisme, laissaient leur offrande, et les hôtes de l’Infirmerie s’en trouvaient bien.

Dans cette retraite crépusculaire, un message vint soudain rouvrir les portes. La duchesse de Berry, prisonnière à Blaye, après sa folle équipée de Vendée, faisait appel à Chateaubriand. Son aventure, qu’on avait pu qualifier d’« héroïque », s’était achevée dans le ridicule d’une mésaventure, la confusion des légitimistes fidèles aux Bourbons, l’éclat de rire du public et du gouvernement de Louis-Philippe, « l’usurpateur ». La tête follette de la duchesse de Berry, jouant à la guerre civile dans les chemins creux de Bretagne, n’avait pas compté avec un terme inéluctable.

Prise à Nantes, dans une cachette, derrière une cheminée où des gens d’armes avaient allumé du feu, prisonnière à Blaye, aux mains d’un « geôlier » paternel, le général Bugeaud, elle avait irrité, puis ému les fidèles du roi « légitime » Henri V, cet enfant de douze ans. Chateaubriand lui avait écrit dans une lettre publique : « Madame, vous êtes la mère de mon Roi. » Elle achevait l’aventure sous une cruelle nécessité : le geôlier, attentif aux désirs de sa captive, devait, à son ahurissement, s’effacer devant un accoucheur.

La duchesse de Berry, veuve depuis douze ans du mari assassiné par Louvel, mettait au monde, dans la forteresse, un petit innocent accueilli dans le public par des chansons grivoises et, dans la prison, par les « do-do » des nourrices et les bons rires du général Bugeaud. Dans le pavillon de l’Infirmerie, Chateaubriand était partagé entre la colère contre la petite Sicilienne et le respect d’une grande infortune. M. Thiers avait dit le mot d’indulgence dédaigneuse. « Le principal coupable, en cette affaire, c’est Walter Scott. »

La captive, délivrée de son embarrassant secret, ne perdait pas sa tête follette. Elle le prenait de haut avec le fâcheux incident, ne donnait pas ses explications, mais sa déclaration.

Elle la devait au royaume, à sa famille, à son fils. Elle avait usé de son droit de femme veuve, elle s’était remariée secrètement à un grand seigneur sicilien, comte de Lucchesi-Valli : son acte de mariage était entre les mains du Pape. Elle aurait voulu ne divulguer son mariage qu’au jour où son fils atteindrait sa majorité : elle ne serait plus alors régente pour un roi mineur et rentrerait dans la vie privée.

Il lui fallait un ambassadeur qui fût aussi un plaideur, un ami, un chevalier, pour porter ces éclaircissements à Charles X, au château de Hraadschin, près de Prague. L’empereur d’Autriche y donnait asile aux Bourbons exilés.

L’appel au cœur toucha Chateaubriand au vif du sentiment et du romantisme. Confronter encore une fois, en ce château des rois de Bohême, la grandeur et l’infortune, plaider pour une femme, téméraire et malheureuse, voir ensemble ce rare assemblage : trois générations de rois, dont le plus jeune auprès des deux anciens était encore la fleur royale de l’avenir : la mission convenait à son caractère, à son personnage. Le temps de réviser une vieille voiture, achetée au temps du faste à M. de Talleyrand, de prévenir Mme de Chateaubriand, un peu marrie de voir s’échapper son grand captif comme un papillon de Floride, et l’opposant des Ordonnances, avec six mille francs de lettres de change que lui envoyait « l’auguste captive », se mettait en route avec Hyacinthe Pilorge, l’infatigable secrétaire, et Baptiste, le valet de chambre aux temps splendides, redevenu, pour le modeste pavillon, simplement le valet.

Quelle évasion ! Quelle échappée, quel renouvellement pour l’imagination du voyageur, pour qui tout, comme pour un nouveau Don Quixote, est une aventure : il sent tous les jeux de ses grandes orgues se réveiller : le paysage, les visions de l’histoire, le regard d’une femme, le retour sur lui-même à tous les âges de ses errances, pauvres ou magnifiques, l’orgueil désenchanté de trouver en Westphalie, dans une chambre d’auberge, sur une gravure jaunie, piquée d’humidité, son Atala des savanes d’Amérique. Est-ce donc lui qui a fait avec ses héros du bruit dans le monde ? En est-il plus triste en son actuelle obscurité, ou plus heureux ? Et quel accueil l’attend là-bas dans le château des rois de Bohême, auprès des trois rois de France passés ou à venir ?

Parti le 16 mai, il arrivait à Prague à sept heures du soir le 24. Une course de huit jours. À peine restauré à l’auberge, il gravissait seul à pied les abrupts lacets coupés de plates-formes échelonnées dont la plus haute portait sous la lune la masse noire et pesante de Hraadschin : un Escurial, une cité pour des légions de moines ou de chevaliers, l’asile de cinq exilés : Charles X, son fils, le duc d’Angoulême, qui n’avait été roi que pour signer son abdication, son épouse, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la patronne de l’Infirmerie Marie-Thérèse, enfin le nouveau Joas, Henri, et sa sœur Louise, son aînée d’un an.

Les poternes passées dans l’obscurité lunaire, Chateaubriand reconnut, venant au-devant de lui, M. de Blacas, l’homme du passé, l’inspirateur des Ordonnances. Les deux hommes furent corrects sans aménité. Leurs pas résonnèrent dans de grandes galeries vides, des lanternes espacées accrochées au mur y jetaient des lueurs furtives ; au pied d’un petit escalier, deux grenadiers autrichiens composaient la garde des derniers Bourbons ; on arriva ainsi à l’appartement aménagé pour Charles X et sa famille : la porte allait s’ouvrir. Après trois ans et le cyclone d’une révolution qui les avait opposés et dépossédés tous deux, Chateaubriand, au comble de ses émotions, allait revoir son roi.

Du fond d’une salle éclairée par quatre chandelles, Charles X s’empressa, affable, désinvolte, comme si, aux temps enfuis, on était à Versailles, au-devant du visiteur. Il avait gardé sa grâce oublieuse et légère. « Bonjour, bonjour, monsieur de Chateaubriand. Je suis charmé de vous voir. Asseyons-nous. Comment va Mme de Chateaubriand ? »

Mais le grand romantique ne put répondre que par d’importuns sanglots, étouffés dans son mouchoir. C’était trop pour le grand pèlerin des ruines et des tombeaux. Il voulut pourtant aborder le sujet de sa mission : la duchesse de Berry, son courage, son droit, l’assurance de son mariage. Charles X ne voulut rien entendre :

– Demain, demain, fit-il. Vous êtes fatigué, allez vous coucher, demain à déjeuner.

– J’ai des lettres pour la duchesse d’Angoulême et pour les enfants, dit pourtant encore l’envoyé de Caroline.

– Ma nièce est à Carlsbad pour prendre les eaux, interrompit le Roi ; quant aux enfants, ils ignorent en partie ce qui est arrivé à leur mère. Ne leur remettez pas la lettre. À demain, mon cher Chateaubriand, à deux heures.

Chateaubriand se retira, repassa les poternes, les esplanades, les pierres branlantes sous ses pas et sous la lune.

Avant le rendez-vous du déjeuner, il fit sa visite au duc d’Angoulême. Le fils n’avait pas la grâce aisée du père ; il ne désirait rien que la nuit et le silence.

– Qu’on ne parle pas de moi, disait-il, comme effrayé, il n’y a pas de trou de souris assez petit pour moi.

Son visiteur nota le geste lent, le visage terne, les habits râpés, mais aussi l’exacte et haute piété, le souci pour la santé du vieux roi son père : pieux en tout et fermé. Sur la duchesse de Berry, pas un mot ne put passer. Elle avait offensé la dignité royale et celle de l’exil.

Même silence devant les « enfants », car, autour du grand-père, le roi de douze ans, Henri, et sa sœur Louise n’étaient que les « enfants » aux mains de précepteurs attentifs à ne laisser filtrer au travers de l’exil que le culte et le regret du passé. Chateaubriand n’était point auprès d’eux en odeur de sainteté : un libéral, un utopiste qui avait goûté en Amérique à cet autre arbre de péché, le fruit défendu, le goût de la liberté ; en un mot, un homme dangereux. Il voulut aborder son jeune prince d’un accent solennel, salua en lui son roi. L’« enfant », interdit, chercha dans le regard des gouverneurs ce qu’il devait penser d’une apostrophe aussi majestueuse. Il s’apprivoisa quand il ne fut plus question des trônes et parla avec quelque petite jactance de son cheval. Il était blond, les yeux clairs, l’air fin. Sa sœur Louise faisait l’aînée, et déjà une demoiselle, même une princesse qui avait ses idées. Il n’y avait plus que son grand-père, Charles X, pour l’appeler encore : « Petit Chiffon ». Comme on parlait d’adjoindre aux professeurs des « enfants » un jésuite, Louise dit avec un grand sérieux :

– Oh ! cette mesure sera bien impopulaire.

Impopulaire ! Où ce Petit Chiffon avait-elle pu, à Hraadschin, aller chercher cela ? Elle vit le regard amusé du visiteur, l’air de blâme des gouvernantes, et devint rouge comme une rose.

Et Chateaubriand, au cours de ses visites, put remarquer qu’en ce qui concernait leur éducation les « enfants » étaient à la tête de l’« opposition ».

Les entretiens avec Charles X furent courts et stériles, bien que toujours affables. Mais rien de charmant comme l’avide curiosité des enfants questionnant le soir, après un maigre dîner où Charles X fit les honneurs d’un brochet de la Moldau, le grand voyageur. Ils sentaient passer la brise du large.

– Monsieur, disait Henri, est-il vrai que vous avez vu en Amérique des serpents-devins ?

– Ce n’étaient, rectifia l’auteur d’Atala, que des boas et des serpents à sonnettes.

Et les « enfants » parurent déçus. Ils s’approchaient tout contre le vieux monsieur. Mademoiselle, pour mieux écouter, tenait son joli visage entre ses deux mains, les coudes presque sur les genoux du vieux monsieur « illustre » qui avait campé avec les Iroquois, si loin, dans les grandes forêts !

– Est-il vrai, monsieur, risqua alors Henri, que vous avez descendu en bateau les cataractes du Niagara ?

Le vieux monsieur était ravi. Tant d’innocence et tant d’ignorance !

« Mademoiselle » fut-elle confuse de la naïveté de son frère ?

– Monsieur, interrompit-elle, interrogez-nous sur l’histoire. Dites une date bien obscure, une date que personne ne connaît.

– Mademoiselle me dira-t-elle, fit l’examinateur improvisé, ce qui se passait en l’an 1001 ?

Louise enfouit cette fois tout son jeune visage dans ses mains comme à cache-cache et, le découvrant, fit avec un air triomphant :

– L’an 1001 ? Robert en France, Grégoire V pape, Basile empereur d’Orient...

– Et Othon II empereur d’Occident, souffla Henri, pressé de savoir aussi quelque chose.

À l’autre bout de la salle, ignorant le ramage des enfants et les courses à travers l’Amérique et l’histoire, Charles X joue au whist avec son fils, son aumônier et M. de Blacas. Il n’y a, cette fois, que deux chandelles, et le silence n’est coupé que de la voix morne du duc d’Angoulême annonçant l’atout : trèfle, pique, carreau, cœur.

Chateaubriand fut ravi et triste avec les enfants. Qu’adviendrait-il d’eux ? Avec Charles X, les entretiens furent affectueux, plaisamment disputeurs et stériles. Le mariage secret de l’imprudente héroïne laissait sceptique.

– Mariée ou pas mariée, que la duchesse de Berry, disait le vieux roi, aille vivre maritalement avec M. de Lucchesi-Valli. Alors, on dira aux enfants que leur mère est remariée.

C’était écarter le sujet.

– Vous avez une lettre pour la duchesse d’Angoulême, donnez-la-moi, je la lui remettrai à son retour.

– Sire, c’est impossible, répondit le chevaleresque messager. Cette lettre est écrite d’une prison, m’a été confiée par une mère. Je ne la remettrai qu’en mains propres. La duchesse d’Angoulême doit seule la déchiffrer.

Tout était dit ; le troisième jour, Chateaubriand ne vit plus son jeune prince ; on le disait souffrant... Chateaubriand comprit et prit congé ; on lui retirait l’« enfant ».

Deux jours plus tard, à une lieue de Prague, il sonnait à la porte d’une modeste villa à Carlsbad. Un valet français lui fit monter un petit escalier. Au fond d’un salon de « meublé », sur un coin de sofa, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette brodait. À peine si elle leva des yeux froids et trop lavés de pleurs ; sur l’ouvrage, le visiteur voulut peut-être voir tomber une larme. Il risqua tout de suite le nom de sa princesse, évoqua son courage, son infortune, son titre de mère captive pour la cause de son fils. La réponse fut douce et laconique.

– Je plains beaucoup ma belle-sœur – et, dans le lourd silence, la voix frigide ne put que répéter : Je plains beaucoup ma belle-sœur.

Le visiteur nota chez la fille l’expression inerte et close de Louis XVI.

Il y avait la lettre : elle était écrite à l’encre sympathique. Un domestique apporta un réchaud, il y eut quelques maladresses, on sourit, on se passa le feuillet blanc ; il ne s’animait pas, on activa la flamme, et la grande écriture légère de Caroline apparut enfin. Et tous deux burent ensemble. Pas un mot de l’enfant né à Blaye, ni du mariage secret : la fière captive ne s’excusait, ni ne se plaignait ; pour le temps de son « absence », la mère confiait son fils Henri et sa fille à l’affection de sa belle-sœur.

Pour les enfants, quatre lignes : le baiser d’une mère en voyage. La duchesse d’Angoulême ne sut que dire une troisième fois : « Je plains ma sœur. » Le cœur chrétien pardonnait – il avait beaucoup pardonné ; il était comme mort de ses pardons.

La fille des deux suppliciés pouvait-elle en dire davantage : elle était vouée aux tragiques silences. Il serait intéressant, mais aventureux de les interpréter. Elle avait, une fois, à seize ans, après sa libération du Temple, fait acte de grande Française en refusant à Vienne d’épouser un prince autrichien et en demandant à rejoindre Louis XVIII en l’exil de Mitau ; elle n’avait cependant que d’amers souvenirs des princes émigrés de sa famille ; elle avait voulu rester française ; nous ne lui en demandons pas davantage.

Elle invita Chateaubriand à partager avec elle et quelques dames un repas qui fut servi dans le même salon de « meublé » et qu’il acheva, dit-il, mourant de faim.

Le lendemain matin, dès six heures, il alla au jardin des sources prendre congé de la duchesse d’Angoulême. Il la trouva en robe grise, sous un chapeau fané, tendant son verre aux eaux bouillonnantes ; elle invita Chateaubriand à l’accompagner le long des allées. Elle marchait d’un bon pas solide, alourdi des cinquante-deux ans. Si quelque baigneur mettait quelque ostentation de respect à son salut, elle remerciait poliment, mais sans sourire, et du même geste de la main qui écarterait une mouche. Elle eut dans le regard une lueur de satisfaction étonnée quand son compagnon la traita une fois de : « Votre Majesté. » Mais oui, si le duc d’Angoulême, après son père, avait signé son abdication, c’est qu’il avait été roi – et, ne fût-on roi qu’une heure, on est « Majesté » pour toujours. Marie-Thérèse sortit pourtant de sa poche une lettre pour la prisonnière de Blaye, la lut même, dans le jardin, au messager. Les termes en étaient réservés : de la compassion toujours pour sa sœur, de l’affection, de la sollicitude pour les « enfants » de Hraadschin. D’un retour de la mère, d’un revoir, pas un mot... Au reste, la décision n’appartenait qu’à Charles X.

Chateaubriand prit congé au jardin. Là aussi tout était dit :

– Adieu, lui dit Marie-Thérèse. Dites bien là-bas que je regrette beaucoup la France, que je suis française.

Et, comme une personne qui heurte en vain à la porte de son propre cœur, elle ne put que heurter encore en répétant :

– Je regrette beaucoup la France.

Chateaubriand baisa cette main qui ne rendait pas de chaleur, rayonnant même, après les tragédies du sang et de l’exil, le froid de la mort. Il retrouvait à l’auberge Hyacinthe Pilorge et Baptiste, il lui sembla retrouver des vivants ; huit jours plus tard, il rentrait sous le joug infiniment respectable de Mme de Chateaubriand. Il songeait aux hôtes du château de Bohême. Ils sont « cloîtrés », écrivait-il. Il regrettait l’« enfant » blond et vif, il lui eût appartenu d’en faire un prince, de lui enseigner que l’Histoire est fille du Temps et d’élargir pour lui sur ses grandes orgues les thèmes de la vie française.

À l’Infirmerie Marie-Thérèse, il écrirait du moins son romanesque voyage, les yeux sur le pré vert où paissaient les vaches et laissant passer ses songes sur les cèdres de Salomon.

Mais encore trois mois, et la duchesse de Berry, libérée à Blaye avec son poupon, adressait un nouvel appel à son serviteur. Ne pouvant s’arrêter en France, elle lui donnait rendez-vous en Italie. Le pèlerin passionné partit encore : il attendit longtemps à Venise, puis à Ferrare. Il entendit enfin de sa chambre d’auberge une rumeur de rue et des roulements de carrosses. « Elle » arrivait, accompagnée de M. de Lucchesi-Valli, sauta de voiture comme une pétulante « petite fille » en robe courte, grise, et coiffée d’un drôle de petit bonnet. Elle ne voulut rien entendre jusqu’à ce qu’elle ait satisfait sa fantaisie de voir la chambre où avait langui le dément Torquato Tasso. C’était d’ailleurs une note sympathique. Elle faisait cas d’un poète. Puis elle appela son chevaleresque serviteur, lui donna ses ordres. Il retournerait à Prague ; Henri V, légitime roi de France, allait atteindre sa majorité ; sa mère entendait qu’il en fît la déclaration publique ; elle-même irait lui remettre la régence ; M. de Chateaubriand, son héraut, la devancerait de peu de jours.

Il partit, enfila cette fois d’autres monts et d’autres vallées, se gorgeant de paysages, appelant à lui les échos de l’Histoire. En franchissant la frontière, il apprit que, d’ordre de l’empereur d’Autriche, elle serait fermée à la duchesse de Berry ; il n’en continua pas moins jusqu’à Prague, gravit encore les lacets, franchit les esplanades, passa les poternes.

Dans la salle aux quatre chandelles, il retrouva la bonne grâce enjouée de Charles X et aussi son aisance d’évasion. Henri, un peu fatigué de ses études, était à la montagne pour sa santé. Ce fut encore le dîner, le whist, le brochet de la Moldau, les meilleurs vœux de voyage et les compliments du vieux roi pour Mme de Chateaubriand. De jeunes étourdis venus de France pour proclamer en Autriche la majorité d’Henri V ne purent que festoyer entre eux à l’auberge. En quittant le château des rois de Bohême, Chateaubriand n’entendit que le bruissement des nuées de corneilles rentrant sous les créneaux à leurs vieux nids.

C’en était fait pour lui des voyages !

Quarante ans plus tard, Henri, le duc de Bordeaux, se voyait, après nos épreuves de 1870, offrir la restauration des Bourbons. On sait ce qu’il en fut et comment la négociation échoua sur la question du drapeau blanc. Nous pouvons comprendre le duc de Bordeaux. L’enfant, l’homme de l’exil, retournait à l’exil : il n’était pas, il le sentit sans doute, de son temps. Il refusa avec noblesse, avec sincérité. À d’autres le monde moderne !

Chateaubriand reposait alors, depuis vingt-six ans, sans repos, dans le flux et reflux des vagues sous le rocher de Saint-Malo.

 

 

Madeleine SAINT-RENÉ TAILLANDIER.

 

Paru dans Hommes et monde en 1948.

 

 

 

 

 

 

 

 

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