Témoignage d’un Enfant

 

de la Vérité et Droiture

 

des Voies de l’Esprit,

 

démontré

 

dans la VIE

 

des Saints

 

PATRIARCHES,

 

ou des

 

XXIV. ANCIENS,

 

Suivant ce passage de l’Apocalypse Ch. 4, 4 :

 

Et autour de ce Trône il y en avait vingt-quatre autres, et je vis sur ces Trônes vingt-quatre Vieillards qui étaient assis, revêtus de blanc, et ils avaient des couronnes sur leurs têtes.

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Matth. Ch. 13. v. 35.

 

J’ouvrirai ma bouche en paraboles ; je publierai des choses qui ont été cachées depuis la Création du Monde.

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Imprimé à Berlebourg,

 

Par Christofle Michel Regelein. 1740.

 

 

 

Avis au Pieux Lecteur.

 

 

Voici les vies des saints Premiers Patriarches que l’on a promis de donner dans l’explication de l’Apocalypse. Il a plu à Dieu de donner d’en écrire ce qui paraît ici : si dans la suite il lui plaît de communiquer davantage, on le donnera aussi, puisque c’est pour l’édification et utilité du prochain pieux que le Seigneur déploie ses trésors à nous autres pauvres humains. L’on souhaite que ce qui est écrit ici ait l’utilité que Dieu en prétend pour sa gloire et l’établissement de son Règne dans les cœurs Enfantins qui désirent de glorifier Dieu par un réel et total dévouement à lui.

 

 

 

Apocalypse de St. Jean Chap. 4, v. 4.

 

v. 4. Autour du Trône il y en avait vingt-quatre autres, et je vis sur ces Trônes vingt-quatre Vieillards qui étaient assis, revêtus de blanc et qui avaient des couronnes sur leurs têtes.

v. 5. Et du Trône, il sortait des éclairs, des tonnerres, des voix, et devant le Trône, il y avait sept lampes allumées, qui sont les sept Esprits de Dieu.

 

Qui pourra décrire la magnificence et la grandeur de ces choses et ajouter quelque chose à ce que le St Apôtre en a dit ici ? Ce serait une témérité : ô mon Dieu ! Qui le voudrait faire par soi-même mériterait châtiment ; garde-nous-en, Seigneur, et nous fais la grâce d’adorer plutôt, dans un anéantissement parfait de nous-même, la grandeur de ces choses, et de les admirer plutôt que de vouloir les comprendre.

Il faut, malgré tous les soucis, il faut, malgré tous les ennuis, que je chante, que j’adore, que j’honore la gloire et la grandeur, les merveilles de mon Dieu, en ce lieu ! Je veux adorer et me prosterner ici avec les saints Vieillards devant mon Dieu, lui rendre gloire, annoncer les hauts faits et ses merveilles, me laisser consumer des éclairs et des tonnerres qui sortent de son trône, sans crainte ni frayeur ; car j’aime sa justice, ce feu divin consume tout ce qui n’est pas lui-même, change tout être en lui ; c’est là tout mon désir : consume donc mon être, et n’en laisse rien du tout : que tes tonnerres me donnent le dernier coup de mort, c’est là mon sort ! Je n’en veux point d’autre, et tout mon désir et tout mon plaisir est d’être réduit à rien, pour t’honorer sans fin, divin amour, auquel seul je suis dévoué, et veux être sacrifié sans mesure : brûle, brûle donc sans fin, ô feu divin !

Les vingt et quatre anciens qui sont assis autour du Trône sont les 24 premiers anciens Patriarches, lesquels ont été les premiers régénérés par l’Esprit de Jésus Christ : ils rendent gloire et honneur à celui qui les a fait être les prémices de la régénération, des plus prochains qu’ils ont été de la chute.

Notre premier Père Adam tient le premier rang parmi eux, et célèbre avec eux la gloire de notre grand Dieu, dans cet ouvrage admirable du rétablissement ou de la régénération, donnant gloire à la puissance de Dieu, qui a recréé l’homme perverti et gâté par le venin du péché ; en dépit de Satan et de sa malice, le voilà rétabli et remis en état, étant relevé de sa chute, d’honorer et de rendre la gloire qui est due à son Créateur et Sauveur. Voici l’innocence rétablie, signifiée par leurs robes blanches ; elle est recouvrée tout entière, au moins dans son premier degré ; car elle sera encore rehaussée et perfectionnée : ces saints Vieillards ont des couronnes d’or, ils ont chacun leur Royaume céleste et leurs sujets, chacun selon son caractère particulier.

 

 

 

 

Du Saint Patriarche Adam,

qui est le premier entre les Vingt-quatre Anciens,

et de la vie qu’il a menée dans ce monde terrestre.

 

1.

 

LE premier Royaume appartient à notre premier Père Adam. Il fut chassé du Paradis terrestre, où il avait été mis de Dieu, pour y passer son temps d’épreuve. Mais n’ayant pas persisté dans l’épreuve, il fut errant pendant tout le temps de sa vie temporelle, sur cette terre maudite : et fit ici pénitence, en grande angoisse et désolation, voyant aussi bien en soi que dans son fils aîné Caïn, qui fut le meurtrier de son frère Abel, l’état déplorable où le péché l’avait précipité. Mais ne tardant pas à faire pénitence d’abord après sa chute, il fut rétabli par Jésus Christ (qui fut son premier-né, lorsqu’il était encore dans son état d’innocence) ; il fut, dis-je, rétabli après sa mort par Jésus Christ dans un état glorieux, et reçut de Jésus Christ l’Empire céleste, duquel il est le Roi glorieux. Il reçoit dans ce Royaume tous ceux de ses descendants qui, comme lui, font une pénitence amère, se convertissant à Dieu de leur rébellion.

2. Ceux-ci sont la première Hiérarchie des bienheureux ; savoir le premier ordre des Pénitents, qui rendent l’honneur à leur Dieu et Sauveur ; ils rendent gloire à Jésus Christ, qui a exercé envers eux les premiers sa charge de Libérateur, de Sauveur et de Rémunérateur.

Ceux-ci sont ceux qui annoncent particulièrement la pénitence et le renoncement, ayant expérimenté le malheur qu’apporte après soi la convoitise, la friandise, la volupté, la sensualité. Oh ! qu’il en a coûté à notre premier Père d’avoir fait aller ses désirs et ses plaisirs en autre chose qu’en son Dieu, dans ce bas lieu.

3. Il a montré le premier à ses descendants par son Exemple comment ils doivent vivre dans le renoncement aux plaisirs et satisfactions de cette vie terrienne, s’ils veulent rentrer dans l’état glorieux dans lequel Dieu l’a créé : puisque sa chute est arrivée pour avoir voulu prendre son plaisir et sa satisfaction dans les créatures, leur ayant donné son amour et sa complaisance, les ayant convoités. Ainsi, pour revenir ou retourner à l’amour de Dieu, il faut prendre le contre-pied de ce qui en a causé la perte.

Adam perd l’amour de Dieu et son union avec lui, il tombe, pour avoir tourné ses désirs vers les créatures, convoité et pris et mangé le fruit défendu. Non seulement cela, mais il veut devenir Dieu, savant et puissant. Il faut, pour recouvrer l’amour et l’union divine, prendre le contre-pied de ce qui a causé la faute en renonçant aux plaisirs et convoitises charnelles et terrestres, en retirer son amour, et le rendre à Dieu, s’humilier, et renoncer à toute prétention d’être grand, puissant et savant, pour devenir petit, pauvre, abject et dénué de toute science, (1. Cor. 8, 1.) qui enfle, pour recouvrer la charité qui édifie.

4. C’est ce que notre Seigneur Jésus nous a enseigné par sa vie pauvre, abjecte et renoncée, pour nous servir d’exemple que nous devons suivre ; et c’est en vain que nous confessons sa doctrine et le nommons notre Sauveur, si nous ne voulons vivre d’une vie renoncée, comme il a vécu, ayant subi la pénitence qu’Adam a faite dans cette vie, quoiqu’il n’ait point péché comme lui : pour nous montrer avec d’autant plus d’efficace, par l’autorité de son exemple, la manière dont nous devons vivre dans ce monde, d’une vie pénitente qu’Adam a subie, qui lui fut infligée de Dieu par un travail pénible, et qui ne lui a point permis de chercher à satisfaire sa volupté et ses plaisirs dans cette vie.

5. Nous avons plus péché que lui, et sommes dans un plus grand éloignement de Dieu que lui. Ainsi nous avons encore moins droit que lui de chercher à vivre selon nos plaisirs et désirs dans ce monde, à chercher nos satisfactions dans la jouissance des créatures, leur donner notre amour et à nous-mêmes : à vouloir être grands, riches et savants : tous ces désirs ne peuvent subsister ; si nous voulons vivre Chrétiennement, il faut renoncer à tout cela absolument, comme a fait notre premier Père, pour recouvrer la gloire dont il est déchu. Ce que notre Sauveur nous a mérité et veut nous donner ; mais non sous d’autre condition que celle de suivre Adam dans sa vie pénitente, comme nous l’avons suivi dans sa chute : à l’exemple de notre Sauveur qui l’a fait sans avoir péché, pour nous y encourager. Suivons donc ses pas et donnons congé à la volupté, aux désirs, aux plaisirs qui sont hors de Dieu ; ils sont trop bas, trop vils, et méprisables. C’est à aimer ce Dieu que nous sommes appelés, et pour quoi nous sommes créés, et pour rien autre chose. C’est vain amusement et un vrai tourment pour l’âme qui a goûté Dieu dès cette vie ; rien plus ne lui fait envie de ce qui est moindre que Dieu, dès ce bas lieu. Vains plaisirs, vains désirs, éloignez-vous de moi, je ne veux que mon Roi.

 

 

 

 

Du Saint Patriarche Abel.

Le deuxième des 24 Anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde terrien.

 

1.

 

LE second Ancien qui donne ici gloire à Dieu et témoigne de sa grandeur, de sa délivrance, et de la gloire qui suit les courtes souffrances de cette vie ; lesquelles on a subies volontairement, ayant accepté toutes celles qu’il a plu à Dieu de dispenser par sa providence, et souffert patiemment toutes celles qu’il lui a plu permettre nous arriver : les plus grand torts et les plus grands maux injustement, de nos plus proches, en patience et sans nous défendre ; c’est Abel, qui a montré par son exemple ce à quoi doivent s’attendre ceux qui veulent vivre justement et saintement : c’est de subir l’envie et la jalousie des méchants, qui les persécutent jusqu’à leur ôter la vie, lorsque Dieu le permet ; c’est à quoi il faut se résoudre et s’abandonner, c’est ici le premier martyr tué par son frère, comme notre Sauveur a aussi été meurtri et a souffert la mort par les méchants, ses frères. Nous n’avons rien autre chose à attendre si nous voulons servir Dieu et lui donner, comme Abel, tout ce que nous avons et possédons ; le meilleur, c’est notre cœur.

2. Si ce n’est pas toujours le martyre extérieur que nous avons à souffrir, il y en a d’autres qui, quoiqu’ils ne fassent pas si grand éclat, ne laissent pas d’être aussi réels et véritables. Il faut mourir pour Dieu, car il est mort pour nous, c’est le droit de l’Époux ; il se l’est acquis : et quel plus grand honneur peut bien nous arriver ? C’est ce qui nous donne l’entrée au Royaume Éternel : nous y serons reçus et y jouirons, après un peu de souffrance, de la gloire de ces Héros, dont le premier s’est signalé par sa souffrance, sa patience à se laisser égorger comme un Agneau, sans murmurer ; figurant ainsi ce qu’a fait aussi notre cher Sauveur pour nous racheter : il a porté tous les états ensemble de souffrance, qu’il a fait auparavant figurer séparément par ces saints patriarches.

3. Souffrons donc patiemment si nous voulons avoir part à leur gloire et entrer dans leur héritage, être Rois avec eux ; ils nous y invitent, il ne faut que souffrir et que mourir. Mourons donc, car c’est notre gain, tout le reste n’est rien que tromperie et vanité ; Dieu de bonté, donnez-nous ce sentiment, il n’est point de la nature, elle abhorre la douleur : c’est toi qui seul peux changer notre cœur pour l’aimer au lieu des plaisirs : viens Jésus ! règne dans nos cœurs, mets-y tes inclinations pour la souffrance, la dépendance, la pauvreté, et l’abstinence. C’est ce que tu as aimé et estimé, tu le fais infailliblement, si tu y trouves entrée, tu donnes au cœur d’aimer la croix, c’est ta livrée, ô notre Roi.

 

 

 

 

Du Saint Patriarche Seth.

Le 3me des 24 Anciens et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

1.

 

LE troisième Patriarche est Seth. Celui-ci est le Cep dont sont dérivés les saints Patriarches, il tient ferme dans l’obéissance à son Dieu, et soutient avec courage et fermeté tous les assauts de Satan, qui le tenta pour l’entraîner de nouveau dans la rébellion contre son Dieu, de laquelle il s’était relevé dans son Enfance, par une vraie conversion du péché originel, dans lequel il naquit de sa mère Ève, après sa chute et celle d’Adam.

2. Tous ces saints Patriarches jouissent d’une grande gloire et félicité et possèdent des Royaumes célestes dans ces mondes superbes et lumineux des Étoiles fixes ; ils ont tous vécu dans une grande innocence et abstinence des choses de ce monde, où ils étaient comme étrangers ; et quoique leur vie fut si longue, vivant avec Dieu et dans l’Éternité, ils l’estimaient de si courte durée en comparaison de la vie Éternelle qu’ils attendaient, et où tendaient tous leurs désirs, qu’ils ne jugeaient pas valoir la peine pour un si court espace de temps, fût-il de neuf cents ans, de bâtir une maison pour être à l’abri des orages et y prendre leur commodité : une tente leur suffisait pour y loger.

3. Au contraire, les gens de ce monde bâtirent aussitôt des tours et des Châteaux, des grandes villes, comme Nimrod et ses semblables, parce qu’ayant perdu le goût de l’Éternité, ils font de ce temps leurs délices, qui aux autres est leur supplice.

4. C’est ainsi que de tout temps les Enfants de Dieu ont méprisé le monde et ses grandeurs, ses aises, ses faveurs ; ils ont vécu avec Dieu dès ce bas lieu. Mais les autres, s’étant abrutis et bâtardis, ont choisi le monde et la chair pour leur partage, c’est leur héritage : ils cherchent à être grands et puissants, fuient la pauvreté et le mépris. C’est qu’ils ont perdu les vraies richesses et les honneurs, ayant quitté leur Dieu ; ils ont perdu la véritable gloire, la qualité de ses Enfants, la vraie noblesse, qui seule les devait intéresser ; ainsi ils sont soumis, ils sont esclaves du prince de ce monde ; c’est Lucifer qui les entraîne aux Enfers, avec toute leur pompe et leurs grandeurs, leur force et leur honneur, qui n’est que vanité et gueuserie, dont ils se laissent éblouir ; ainsi va-t-il toujours de mal en pis.

5. Donc, Enfants de Sion, réveillez-vous, et reprenez courage, pensez à la vraie gloire des Enfants du très haut ! Méprisez ce monde, laissez-le en partage à ses amateurs, suivez l’exemple des premiers Pères, et surtout de notre très adorable Sauveur, dont ils ont imité la vie, étant régis de son Esprit, quoiqu’ils ne l’avaient point vu ni connu dans cette vie ; ils étaient poussés de l’envie de l’imiter, et de rentrer dans la vraie noblesse qui seule les intéresse, de recouvrer l’innocence, lavant leur robe par avance dans le sang de l’Agneau, par anticipation : ils obtiennent la rédemption et la nouvelle vie, mourant à celle d’Adam le pécheur, pour vivre dans leur Sauveur, auquel ici ils donnent gloire, en l’adorant et en chantant, se prosternant : À celui qui nous a aimés et nous a lavés de nos péchés dans son sang, soit honneur et gloire aux Siècles des Siècles ! Amen.

 

 

 

 

Du Saint Patriarche Énos.

Le 4me des 24 Anciens.

 

1.

 

LE quatrième Royaume céleste est au quatrième Patriarche Énos, homme simple et Enfantin, doux et bénin, qui vécut dans la dépendance de son bon Père Seth, ayant eu le bonheur de l’avoir pour sa compagnie presque tout le temps de sa vie ; il n’aimait pas la vanité ni la fierté, il vivait dans l’innocence ; l’humilité était sa portion, qu’il chérissait bien plus que la hauteur et la grandeur, que cherchait le grand chasseur Nimrod, cet homme renommé, patron des orgueilleux et des superbes, des tyrans et des courtisans, des amateurs d’eux-mêmes, qui oublient le bien suprême, pour chasser après la fumée et le vent, qui vont s’en nourrissant. Notre Père Énos est plus sage, il le laisse courir, et reste aux pieds de la sagesse, c’est là ce qui seul l’intéresse, il est instruit de son Père et du mien de chercher le seul bien. Dieu, qui l’a créé pour lui-même, est cet unique bien suprême : en lui il trouve ses plaisirs et de quoi assouvir tous ses désirs : charmé de sa beauté non pareille, il lui prête l’oreille, il apprend à l’aimer et à s’abandonner, pour passer dans l’unique bien qui l’entretient. Il fut ainsi bientôt remis dans la première innocence et dépendance d’où notre premier Père Adam était déchu ; car il a entendu l’admonition et la remontrance de rentrer dans la dépendance du Seigneur, dont, s’étant écarté, il lui en a tant coûté pour retourner en grâce et retrouver son union et sa très sainte communion ; partant, Énos, sage et docile, se détourna de l’inutile pour chercher seulement l’unique et le seul bien, reconnaissant que le reste n’est rien.

2. C’est ainsi que ces saints Patriarches passaient leur longue vie, sans ennui, ayant avec si peu de peine retrouvé le bien suprême, instruits qu’ils étaient bien du véritable bien ; sachant de mémoire récente en quoi consiste le détour de Dieu, qui attire la malédiction et contention ; et le chemin de retourner à lui leur étant connu et certain.

3. Puis donc qu’il plaît à Dieu de nous le manifester aussi, suivons-le sans nous arrêter ni hésiter ; abandonnons-nous à lui, et soyons fidèles en ceci, ne gardant aucunes réserves, et il nous conduira et nous garantira, il nous fera parvenir à la fin où conduit l’amour divin : c’est l’union divine, n’en doutons pas, suivons ses pas, devenons bien Enfants et dépendants. Le Dieu de Charité nous recevra par sa bonté ; sa clémence et sa suffisance nous guidera, nous conduira jusqu’au port désiré, tant souhaité, où nous lui rendrons gloire et honneur, par Jésus Christ notre Sauveur.

 

 

 

 

Du saint Patriarche Kenan.

Le 5me des 24 Anciens.

 

1.

 

LE cinquième Royaume céleste est à Kenan, fils d’Énos. Celui-ci vécut aussi dans la même simplicité que son Père. La vie de ces saints Patriarches est si simple et divine, qu’il n’en est rapporté presque rien, à cause qu’elle était fort contemplative et dégagée de tout ce qui touche les sens. Ils n’avaient rien d’extraordinaire, leur vie étant fort uniforme ; ils vivaient et conversaient avec Dieu familièrement, cela leur était commun et comme naturel, ils n’avaient d’autre service divin que de vivre dans sa dépendance en toutes choses ; sa volonté sainte était leur règle en toutes leurs actions, et leur était fort bien connue, ils ne savaient rien d’autre, convaincus qu’ils étaient que c’est en quoi consiste notre félicité, de ne vouloir autre chose que la sainte volonté de Dieu en toutes choses, petites et grandes ; puisque rien n’est trop petit et rien n’est trop grand en soi-même pour une âme enfantine et qui vit avec Dieu. Il est si humble, si familier, si commun, ce Dieu de bonté, et se communique si volontiers à l’âme, qui est si simple et Enfantine que d’agir ainsi confidemment avec lui, qu’il l’enseigne, la gouverne et la conduit dans les plus petites et moindres choses, qui même ne regardent que la vie présente ; puisque l’intention de cette âme n’est en tout que de faire tout ce qu’elle fait de la manière qu’il plaît à son Dieu, et selon sa bonne volonté, désirant de renoncer à la sienne en tout point, dans la conviction où elle est que la propre volonté est mauvaise et est la source de tout le mal.

2. C’est de quoi ces saints Patriarches étaient instruits avec soin par leurs Pères ; et de quoi Adam avait pris soin surtout de le bien recommander, ayant trop éprouvé combien il lui en avait coûté de vouloir vivre indépendant, sans souverain ni aucun frein ; il avait bien vu qu’il s’était perdu pour vouloir se gagner et lui-même se gouverner, croire sa propre lumière, sa raison et conception, et ne pas vivre de la foi due à son saint et divin Roi préférablement à ses propres idées, si fort bornées ; il s’en est repenti et a obtenu la merci du Dieu de grâce, qui nos péchés efface et nous reçoit à lui quand nous nous repentons et soumettons.

3. Ô sainte dépendance, obéissance, rien n’est égale à toi, car tu nous réunis à notre divin Roi ! Humilions-nous donc et abaissons, cherchons le bas, le néant, le petit, et nous serons à l’abri de bien du péril et du danger de nous égarer et de tomber, (1 Pet. 5, 5) car Dieu fait grâce aux humbles et reçoit les petits, les garantît : vivons ainsi dépendants du grand Dieu dans ce lieu. Voici la vie Patriarchale qui va être renouvelée : tout notre service divin, notre Culte, Temple et autel sera dans notre intérieur, par une douce et continuelle attention à Dieu ; tournés vers lui du cœur, marchant en sa présence, l’ayant pour but dans toutes nos actions ; de lui plaire étant toutes nos prétentions ; c’est là notre service, de nous soumettre à lui, l’aimer et adorer sans cesse, avec paix, avec allégresse, d’un cœur docile et Enfantin ; l’heureux destin ! Règne de l’innocence, viens bientôt t’établir et nous régir. Viens, ô sainte innocence, simplicité et dépendance, empare-toi de tous les cœurs. Ô saint Enfant Jésus, apprends-nous à te connaître, à te suivre, à t’adorer et à t’aimer, tire-nous de la multiplicité dans ta sainte unité ! Tu renverses et détruis ce que la multitude a bâti et établi ; tu mets discorde et dissension partout, et tu veux anéantir tout, l’on ne trouve plus d’appui, ni de quoi se contenter, ni ici, ni là, dans ce que les hommes proposent pour être la vraie religion, le vrai culte divin, tout est en vain : c’est toi seul, ô mon Dieu ! qui peux par toi-même et en toi-même rassasier les âmes affamées, qui ont faim et soif de toi ; c’est dans leur cœur qu’elles doivent te chercher, c’est là où tu veux habiter, c’est là ton tabernacle, où tu déclares tes oracles ; fais connaître ta volonté sans hésiter. Entrons donc dans ce temple, n’en sortons plus, nous y trouverons davantage qu’on ne peut exprimer ni concevoir, car c’est là qu’on peut tout avoir, réalité et vérité y prennent la place du mensonge, du vent, dont se repaissent nos sens, voulant toujours voir et sentir, sans jamais vouloir mourir.

4. C’est donc cette sainte vie Patriarchale que le Seigneur veut rétablir : heureux les cœurs qui s’y laisseront ramener sans différer, car le temps est très court et fort à racheter ; il n’y a plus rien à faire ailleurs, tout est consumé et usé. Dieu seul veut demeurer le conducteur des siens ; il se rabaisse de nouveau, prend la figure d’un Enfant pour se familiariser, nous apprivoiser, nous apprendre à approcher de lui sans crainte ni hésitation, pour nous faire retrouver aisément son commerce divin, où nous reposerons sans fin. Ô la grâce des grâces ! de pouvoir ainsi retrouver son Dieu si près dans son intérieur, dedans son cœur, dedans cette unité, hors de toute multiplicité ; comme faisaient ces saints Patriarches, qui ignoraient toute forme de religion, toute cérémonie, ils étaient un chacun d’entre eux Prêtre, Sacrificateur et Prophète, ils avaient l’Église et l’autel dans leur intérieur, comme nous l’avons encore ; il n’y a qu’à faire comme eux, marcher devant Dieu confidemment et simplement en sa présence, se présenter toujours nuit et jour avec amour comme devant son fidèle ami et favori, lui confier tous ses chagrins, lui faire toutes ses plaintes, ne garder rien de caché, qu’on ne déclare à ce fidèle ami, comme fait un Enfant envers sa mère tendre, sans façon, sans appréhension, n’ayant de soin que de l’aimer et l’adorer, lui donnant tout son cœur, toute sa complaisance sans gêne, sans déguisement, tout simplement, sans éloquence ni élégance ; il n’en est pas besoin, il nous entend fort bien ; en agissant ainsi, nous apprendrons à le connaître en peu de temps ; parlons-lui ainsi simplement et doucement : écoutons en silence sa sainte voix, qui inclinera notre Cœur sans se faire entendre à nos oreilles, car son parler est doux, pénétrant jusqu’au centre ; quoique muet par rapport à nos sens, il produit son effet et nous anime, il nous incline à nous tenir auprès de lui, à l’aimer seulement ; il nous rend fade et ennuyante tout autre compagnie, la sienne surpassant en douceur et en agrément tout ce qu’on peut concevoir dans la vie ; ce n’est que vanité et que perte de temps, tout ce qui n’est pas lui ; cherchons-le donc dans notre cœur, et nous y trouverons lui et tous les trésors infinis qui guériront tous nos ennuis, et nous remplacerons tout ce qu’il nous faut quitter et renoncer ; nous trouverons tout au centuple, en biens, plaisirs, honneurs, et service divin, communion, prédication, enseignements, moyens pour parvenir à lui, ce qui est notre fin ; nous y parviendrons sûrement, en peu de temps.

5. Sachant cela tous les saints Patriarches, ils ne s’amusaient pas à chercher loin, hors d’eux, ce qu’ils savaient être en eux ; ils se gardaient bien de chercher dans la multiplicité l’unité, elle les en aurait écartés ; ils rentraient dans leur cœur, comme dans le saint sanctuaire sans autre affaire ; là ils se présentaient sans cesse devant Dieu, sans chercher d’autre lieu ni pratiquer d’autre cérémonie que de lui obéir pour le servir : ils étaient châtiés et repris de leurs infidélités, de leur péchés : quand ils y étaient tombés, ils demandaient le pardon à leur bon Dieu, subissant là ses châtiments, s’y soumettant, sans s’écarter de lui ni chercher l’absolution hors d’eux-mêmes ; leur conscience même leur faisait bien sentir comment ils étaient avec Dieu, s’il était courroucé, ou bien leur avait pardonné. Se voulaient-ils cacher et fuir de sa présence, ou s’excuser dedans leur manquement, alors ils sentaient bien le brûlement, la peine, la mauvaise conscience qui les accusait malgré eux et n’acceptait point leur excuse ni leurs raisonnements ; la conscience redoublait ses accusations s’ils écoutaient les réflexions. S’ils se soumettaient à la peine, avouaient en enfants leur manquements, alors ils éprouvaient un Dieu propice, plein d’amour, qui comme une mère très tendre les caressait, comme elle fait son petit enfant, qui a recours à elle, étant tombé, s’étant blessé, lorsqu’il ne s’enfuit pas, mais retournant dessus ses pas, embrasse ses genoux ; elle le prend sur ses genoux, le console et le caresse, bande sa plaie, et ne lui reproche pas ses faux pas. Notre Dieu en agit ainsi, envers sa pauvre créature, qui est faiblesse, et tombe souvent ; si nous agissons envers lui comme fait cet Enfant, nous n’avons pas besoin d’autre chose, là nous trouverons tout, jusques au bout.

6. Ainsi la fin retrouve le commencement, et les derniers des temps font comme firent les premiers dedans leurs temps : avant toute cérémonie, pratique religieuse, distinctions, multiplicité, tout est réduit en unité. Dieu seul dans le travail pour but et en vue de lui plaire, Dieu seul dans les champs et dans la maison, Dieu seul dans son manger, Dieu seul dans la boisson, Dieu seul dans son dormir, et Dieu seul dans sa veille, Dieu seul partout, dans son loisir, Dieu seul dans ses soupirs, Dieu seul pour son divertissement, Dieu seul objet de ses gémissements, Dieu seul dans ses douleurs, Dieu seul dans ses clameurs, Dieu seul fait son contentement, et la nuit et le jour Dieu est son saint amour.

7. Ô l’agréable vie ! c’est à toi seul que l’âme est asservie, qui a ainsi dans la simplicité trouvé son Dieu dans l’unité. Apprenons donc cette leçon des bons saints Patriarches, de n’avoir jamais d’intention dans toutes nos actions et prétentions que de plaire à notre bon Dieu, de faire tout pour son amour, et la nuit et le jour, de nous tenir exposés devant lui, et de converser avec lui tout familièrement, et comme ayant à faire avec un simple Enfant : c’est notre bon Dieu tout puissant, le St. Enfant Jésus, que je veux dire, qui nous rendra aussi Enfants, comme lui qui est le chef des Enfants, dont il dit (Matth. 18, 3) que personne n’entrera au Royaume des Cieux qui ne sera enfant, auquel ce Royaume appartient.

8. Ô Siècle heureux d’innocence et d’amour, d’Enfance, et d’Unité, tu nous viens visiter ! Viens, commence à paraître, à te faire connaître dedans ce lieu charmant, où tu as assemblé des cœurs qui veulent être Enfants ; fais régner l’innocence, la dépendance, et la simplicité, la pureté ; ton St amour soit celui à qui nous faisons notre cour. Divin Enfant Jésus, viens et captive tous nos cœurs par tes saintes ardeurs, que tes Célestes et pures flammes brûlent dedans nos âmes, y consument l’impureté, qui empêche ta sainteté de régner, de dominer en nous, selon tous tes désirs et tes plaisirs. Nous espérons tous cette grâce, ne nous épargnez pas, l’amour ne le veut pas, ce chaste et saint amour, auquel tu nous a dévoués et consacrés ; il demande que tu consumes toute notre impureté par la clarté, pour nous rendre conforme à toi, ô notre saint et petit Roi, que nous soyons de tes petits sujets, qui t’aiment, louent et adorent sans fin, amour divin !

 

 

 

 

Du saint Patriarche Mahalaléel.

Le 6me des XXIV anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

1.

 

LE Sixième Royaume Céleste est au saint Patriarche Mahalaléel, fils de Kenan ; celui-ci a pour son caractère particulier la très sainte innocence, comme le précèdent la dépendance ; il vivait sans nulle réflexion, ni attention qu’à son Dieu, lui faisant sa cour la nuit et le jour. Il pratiquait la simplicité et l’unité que je viens de décrire, l’oraison faisait sa nourriture et sa pâture ; en traversant les champs, visitant la pâture de ses troupeaux, de ses Agneaux, il conversait sans cesse avec son Dieu en tout temps, en tout lieu, les prés, les champs lui fournissant les sujets de méditations dont il faisait ses oraisons ; il y découvrait les secrets de toute la nature, non pas dedans sa pourriture et sa grossièreté, comme nous la voyons, le péché l’ayant tout gâté ; mais comme elle était, ayant été formée de Dieu, dans l’état d’innocence et d’abstinence, n’ayant de rapport qu’à son Dieu, dedans tous ses effets, toutes ses productions, toutes ses intentions, n’étant que bienfaisantes, qu’innocence et que pureté, que beauté et clarté, que céleste gloire et grandeur, que splendeur magnifique et angélique, dont étaient revêtus toutes les productions, jusqu’au ciron ; tout était transparent et très luisant, éclatant de clarté et Majesté, dans une harmonie admirable ; les fruits délicieux, d’un odeur enchantée, l’œil en était charmé et l’oreille en quiétude, écoutant le murmure des eaux coulant tout doucement dans leur tranquille mouvement, des fontaines et des plaines, des fleuves et des mers par tout l’univers ; tout annonce la gloire et la mémoire, la majesté et la grandeur, de notre Créateur. C’était là l’entretien. C’était là le soutien de l’oraison, de la méditation du bon Père Mahalaléel ; il n’avait besoin d’autre livre ni de méthode pour apprendre à connaître Dieu, tout lui parlait de lui dans ce bas lieu. Il n’était pas si fort abruti ni hébété par la folle raison que de croire que tout cela était formé et animé par un destin aveugle, à l’aventure, les atomes s’étant rencontrés, fussent par cela formés, sans ordre, sans sagesse, et sans adresse. Une telle pensée est effrénée et ne peut avoir lieu dans un cœur pénétré de Dieu, et qui garde quelque notion de la droite raison. Vaine science, fausse prudence, vous n’êtes point admis dans des cœurs qui, soumis à la droite raison, s’adonnent à l’oraison et ne veulent pas s’aveugler ni se laisser ensorceler par l’esprit de ténèbres, qui leur fait tout accroire ; les trompant par leur présomption, il les rend bêtes sans raison : mais bien pis que des bêtes, qui sont sages, en comparaison, (Ésaïe 1, 3) connaissant bien leur maître et leur maison, leur étable, et leur crèche, et sont très reconnaissants envers les bienfaiteurs, faisant honte à l’homme abruti, tout obscurci par la fausse raison qui, par sa présomption, l’a aveuglé entièrement, sortant de la simplicité et de la dépendance, d’où dérive la vraie lumière qui doit éclairer la raison par la source première. Le Diable, qui l’a enchanté, le rend tout sot et hébété, lui fait perdre la simple notion de la raison. Ô vanité, fausse sagesse, provenant de l’orgueil, tu obscurcis notre œil ! Redevenons donc simples et dépendants, et nous redeviendrons savants : car la haute sagesse s’acquiert par la simplicité et l’unité : l’œil tourné seul vers Dieu, source de la science et de la droite connaissance, est éclairé par lui, c’est lui qui nous instruit de la très simple vérité, sans vanité, sans erreur ni folie ni fantaisie : à son instruction, les cœurs droits se rendront et seront convaincus de leur erreur, de leurs abus, où les ont tous jetés leur folle vanité, le désir d’avoir la science et la puissance dans leur propriété, que Dieu a rejetée. Humilions-nous donc sous son pouvoir, et ne désirons rien savoir que de lui être bien soumis, que de nous abaisser et bien humilier, rentrant ainsi dessous sa dépendance, vivant en sa présence, et nous recouvrerons dans la réunion de notre volonté à la sienne toute sainte et très souveraine la véritable science à suffisance ; il nous instruira des secrets de ses hauts faits, toute autre école est vanité et fausseté : car l’homme est pris d’une origine si noble, grande et digne, que Dieu même est son instruction et veut lui donner sa leçon ; la souveraine sapience est son amante, sa favorite, sa conductrice, sa compagne, et sa bienfaisante et son amante, qui le met dans la pureté, lui enseigne la chasteté ; c’est à elle qu’il faut obéir pour être bien instruit, pour recevoir l’intelligence et la science de la terre comme des Cieux, de tout ce qui est en iceux ; rien ne demeurera caché à qui sait bien se renoncer ; car c’est par le renoncement qu’on devient vrai savant : car le renoncement nous unissant à Dieu, nous trouvons tout dedans ce lieu, je veux dire en Dieu même, qui est le bien suprême, la puissance, force et beauté, la Sagesse et la Chasteté ; il est la source de tout bien, il est très doux et très bénin ; ne craignons donc pas de nous approcher de lui, il est l’amour et la merci. Faisons comme les Patriarches, nous expérimenterons sa grâce, vivant avecque familiarité et en grande simplicité dans la présence du bon Dieu en tout temps en tout lieu.

2. Mahalaléel connaissait les couleurs de la nature, leur vertu et leur signification ; tout lui était donné par l’oraison. Le rouge signifie le feu du saint et pur amour de Dieu, dont brûlent tous les Séraphins, ces esprits très divins, dont ils sont enflammés et consumés, sans souffrir, sans pâtir, toujours en allégresse ; cet amour les caresse, les fait participant des divins feux ardents, qui sortent de Dieu même, dont ils font embrasés sans être consumés : c’est leur vie, c’est leur pâture ; cet amour fait leur nourriture, ils chantent nuit et jour : (Esaïe 6, 3) Saint, saint, saint, est le Dieu d’amour ; c’est un feu qui ne brûle pas, comme notre feu d’ici-bas, qui est grossier et très matériel, il est doux, clair et éternel, tranquille et très rafraîchissant, toujours resplendissant, sans agitation ni altération. Ce n’est que par comparaison qu’on peut en dire quelques mots dans notre langage grossier pour un peu s’expliquer, car pour être entendu, il faut être soi-même perdu dedans cet océan divin, y habiter sans fin ; c’est cette mer de feu décrite dans ce lieu, Apoc. 15, 2. C’est où nous devons faire notre demeure et nous y plonger sans différer. C’est le sang de l’Agneau qui y guérira tous nos maux, il nous purifiera et nous revêtira de la robe blanche et de l’innocence, le vieil homme étant tout détruit, tout notre être y sera réduit dans l’unité, dans la sainte simplicité ; notre élément et notre vin sera le feu divin.

3. Le gazouillement des oiseaux, leur chant plein d’harmonie, rendait l’homme étonné et tout charmé des merveilles et de la grandeur de Dieu son créateur ; il n’avait point besoin des fruits pour en faire sa nourriture, il avait une autre pâture, c’était Dieu qui l’entretient, il suffisait pour tout son bien ; s’il les goûtait, c’était pour se délecter et pour admirer le goût délicieux de la manne des Cieux, qui seule était son unique pâture, sa nourriture, c’est son Dieu seul qui est son bien, son entretien. Ce n’est que pour avoir convoité le fruit et sa beauté qu’il a été réduit à la nécessité de s’en nourrir pour pouvoir subsister : car pour auparavant il ne pouvait mourir, et ne savait ce que c’est de pâtir ; la faim est une peine, une nécessité à laquelle il n’était point exposé, étant toujours rassasié de vie ; ce n’est donc que la convoitise qui l’a réduit à la nécessité de tant manger. Car on se nourrit de ce que l’on aime ; notre désir étant extrême et unique envers notre Dieu, il est notre pain dès ce lieu ; il rassasie notre âme, non pas ce corps, parce qu’il est, selon la vérité, le corps fait du péché et de la convoitise, qui doit ainsi être nourri de l’amour dont il est produit, je veux dire de la convoitise envers la créature, qui fit la chute d’Adam notre Père, et qui en fut couvert, après en avoir convoité et en avoir mangé.

 

 

 

 

Du St. Patriarche Jéred.

Le Septième des 24 anciens

et de sa vie dans ce monde.

 

1.

 

LE Septième Royaume Céleste est au St Patriarche Jéred ; celui-ci a habité dans la Sainteté, n’ayant point été poussé à la distraction par ses passions ; il aimait la solitude, et son habitude était le recueillement, le reste lui était un tourment ; il surpassait toutes choses pour ne s’occuper que de Dieu et de Célestes choses, c’était là sa passion et son occupation. Nous voyons que ces Saints Pères prenaient tout un autre chemin que les enfants de Caïn ; ceux-ci ne faisaient que se multiplier et que s’occuper parmi les créatures, les arts et les métiers ; la musique et les instruments faisaient leurs amusements, à y raffiner et à inventer toujours quelqu’instrument nouveau ; elle fait leur plaisir et leur repos. Nous voyons tout de même ; cet esprit a multiplié et s’est manifesté dans tous les hommes d’aujourd’hui, qui ne font que tromper autrui par leurs inventions, toute leur attention étant à inventer quelque chose de nouveau, dans les arts et dans les métiers, pour à qui pourra mieux tromper et abuser : comme aussi bien dans les sciences chacun s’avance à proposer quelque chose de nouveau, à débiter la fausseté, la couvrant de la vérité, dessous son apparence, pour abuser le genre humain. C’est l’artifice de l’esprit malin, qui, sous prétexte de vouloir instruire, ne fait rien que séduire, voulant cultiver les esprits ; dans ses filets il les a pris, en les entortillant dans de beaux raisonnements ; il les enfle d’orgueil et de présomption, les rendant semblables au Démon, suffisants en eux-mêmes, arrogants et fiers à l’extrême, inaccessibles à aucun bien ; croyant tout savoir, ils ne savent rien, car Dieu seul est l’origine de tout le bien : qui se tourne vers lui, y trouve tout son bien et sa félicité, dans sa très sainte unité ; quiconque l’a goûté se tiendra bien abstiné de toute multiplicité, il cherchera l’unité et la compagnie du Seigneur dès cette vie, laissant là les inventions à ceux qui en font profession et qui y prennent leur plaisir. Jéred ne cherche qu’à mourir : son âme n’a faim que de Dieu dès ce bas lieu ; et quoiqu’il mène une fort longue vie, il n’a cependant point d’envie de tout ce qui n’est que terrien ; Dieu seul faisait son entretien : c’est la science qu’il montra, et fort bien enseigna à son noble fils Hénoc tout Céleste, qui n’eut presque rien de terrestre, ne vivant que de Dieu et avec Dieu, comme il est rapporté de lui ; Dieu seul était tout son appui, il fut si attiré de lui qu’il ne pût pas rester longtemps dedans ce monde turbulant.

 

 

 

 

Du St. Patriarche Hénoc.

Le 8me des 24 Anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

1.

 

HÉNOC est le huitième Héros de justice, et Monarque des Empires Célestes, et surpasse en Majesté et Grandeur tous les autres, par la vie toute divine qu’il mena dans ce monde : car que peut-il être dit de lui de plus grand et plus parfait, de plus Majestueux sinon (Gen. 5, 24.) qu’Hénoc marcha avec Dieu. Il vécut avec lui et conversa avec lui sans cesse : c’est là la prière continuelle à laquelle nous sommes appelés dans ces derniers temps : c’est à cette vie toute contemplative et divine que Dieu veut ramener les hommes. Le monde étant arrivé au comble de sa corruption, il veut en séparer les siens intérieurement, et leur apprendre à marcher ou à vivre avec lui comme Hénoc, à mener une vie divine au milieu de la corruption même, une vie cachée aux yeux des gens du monde, parce qu’elle est toute intérieure, et si simple et éloignée de la multiplicité qui fait l’objet de la recherche des gens du monde, si éloignée de tout ce qui flatte leur esprit et leur raison curieuse et envieuse de ce qui est grand, éclatant et qui brille, qu’ils n’ont que du dégoût et du mépris pour ce qui est simple ; cela leur paraît bas et indigne de leur application ; ils ne connaissent pas l’onction de la divinité, qui se couvre de cette apparence méprisable aux sages du monde ; ce font les secrets de Dieu cachés aux sages et aux entendus, mais que Dieu révèle aux petits Enfants (Luc. 10, 21).

2. C’est donc à de tels enfants, qui le sont par rapport à la simplicité, la candeur, l’innocence, la dépendance et l’adhérence à toutes les volontés de Dieu, qu’il lui plaît de se communiquer. C’est de pareils Enfants, qui n’ont ni force, ni savoir, ni sagesse en eux-mêmes, qui sentent bien qu’ils ne sont que la faiblesse même ; ce sont là les sujets qu’il veut avoir dans le Royaume de son Enfance qu’il veut établir à présent.

3. Il prend le contre-pied de la manière dont agissent et se gouvernent les hommes à présent : ils s’imaginent avoir atteint le sommet de la science, de la prudence, de la sagesse par leur raison ; et les plus pieux agissent tout de même, veulent établir, renouveler et purifier l’Église, nommée Chrétienne, de nouveau, par leurs beaux établissements et leurs règles bien compassées : Dieu veut renverser tout cela, et il en montre l’insuffisance ; nous voyons la confusion et la corruption rompre toutes les digues qu’on veut lui donner ; c’est inutilement, Dieu le permet ainsi, afin qu’il ait seul la gloire d’aider et de sauver le genre humain, qu’aucune chair ne se glorifie et s’attribue la gloire, veuille la partager avec lui : il aide et conduit les siens tout autrement que ce que la raison arrogante peut comprendre : nous le voyons et l’expérimentons, comment il aide si aisément et si promptement ceux qui se donnent à lui, se renoncent eux-mêmes, deviennent des enfants ; ne fait-il pas des merveilles en leur faveur ? Pourvu que le cœur soit sincère et ne désire rien que de lui être soumis et abandonné entièrement, délaissé à sa discrétion, sans aucune autre prétention ni attention que d’avoir l’œil simple tourné et fixé vers lui, marchant devant lui en simplicité et intégrité comme faisait Hénoc ; nous voyons qu’alors il nous prend à lui, comme il fit ce saint homme, qui fut perdu en Dieu ; il le prit ; et il ne parut plus, cela en peu de temps, il fait sa course promptement. Les autres saints Patriarches demeurent bien longtemps dans cette vie, mais celui-ci en comparaison d’eux y est bien peu de temps, cette vie lui est un tourment, il n’y put subsister longtemps, Dieu dans lequel il vit le prit.

4. Ô Enfance et simplicité et très sainte unité, vous reviendrez dessus la terre ! La parfaite oraison, la sainte contemplation, pure et dégagée de toutes formes et images, et de choses semblables qui est la vie d’Hénoc, revivra dans ces jours où la malice et la duplicité a pris le dessus. Dieu se fera de nouveau des adorateurs qui l’adoreront et serviront en esprit et en vérité, sans fausseté ! Ils adoreront Dieu comme il le mérite, en réalité, par un sincère abandon et dépendance de lui, vivant avec lui. Non un service divin, consistant en mines et postures humbles et dévotes, en paroles et en chants divers fort fervents, mais en un saint délaissement entre ses mains et à tous ses vouloirs divins. Ceci est la réalité et vérité de toute adoration, car c’est l’amour qui produit la dépendance et l’Espérance en celui auquel on s’attend, n’ayant d’aides ni aucun recours qu’envers Dieu notre seul secours.

5. Il est dit qu’Hénoc, après qu’il eut engendré Methuséla, chemina avec Dieu trois cents ans, et engendra des fils et des filles (Gen. 5, v. 22). Je laisse le sens de la lettre, sans en disputer ni contrarier, mais je dis ici qu’Hénoc, après avoir engendré un fils selon la chair, marcha et vécut avec Dieu bien plus intimement qu’auparavant pendant trois cents ans, dans la retraite et l’abstinence de tous plaisirs charnels, dans l’oraison et la contemplation : que les fils et les filles qu’il engendra pendant ce temps qu’il marcha avec Dieu ne furent point des Enfants charnels, mais spirituels, qu’il eut dans l’union divine, dans laquelle il vécut et disparut au monde : il recouvra la grâce d’être fécond dans la Sainte union, et le commerce familier qu’il eut avec son Dieu dès ce bas lieu.

6. C’est ainsi qu’embrasés de ces feux divins, Dieu veut aussi dans nos jours se préparer des âmes qui brûlent de ses flammes, qui deviennent fécondes dans la sainte union de la Contemplation : il se fait une génération qui ne sont point des Enfants de la chair et du sang, mais de l’esprit, comme notre Sauveur l’a dit : (Joh. 1,12-13) Ce sont ceux qui sont nés, non de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais qui sont nés de Dieu. Ce sont les Enfants du Seigneur, dont l’enfance et la simplicité, la contemplation, l’oraison fait à présent le caractère ; ils vivent de la vie d’Hénoc, sans tumulte et sans éclat, mais à l’écart ; je veux dire dans leur propre cœur, bien séparés de toute la multiplicité du dehors et des sens ; ils vivent dans leur Centre, qui leur est et sera ouvert par Jésus Christ notre Sauveur ; et, leur étant manifesté, ils resteront dans l’unité, laissant là tout le reste ; ils y demeureront cachés et à l’abri du monde et des persécutions, ne se mêlant point du dehors ; ils garderont bien leur trésor, laisseront disputer et s’évaporer ceux qui combattent pour l’écorce, ayant trouvé la moelle et la réalité, étant mis dans la vérité ; ils mépriseront le dehors et s’attacheront au corps, laissant l’habit de telle mode qu’on voudra le tailler, sans en disputer.

7. Ainsi fera souvent la grande ville, le désert et l’asile de l’âme qui aura trouvé la très sainte unité. Celui qui saura le secret de l’enfance et aura eu l’entrée du lieu très saint dans le centre de son cœur, celui-là comprendra ce mystère, caché aux yeux de la raison des sages, des éclairés, qui font bien avisés. Ce mystère sera manifesté aux enfants de la vérité ; vérité simple et nue, qui n’a point d’ornement, ne fait point le déguisement ; n’a pour objet que Dieu, en tout et en tout lieu : elle est dérobée, demeure cachée à l’esprit humain, qui n’est que terrien, grossier, et incapable de ce qui n’est pas palpable, de ce qui surpasse sa raison et sa compréhension. Mais Dieu découvre ses secrets à ceux qui sont bien enfants et bien obéissants, captivant leur lumière, et qui cherchent la source première ; c’est l’innocence, la dépendance, et la simplicité qui nous conduit à l’unité, c’est la disposition où il nous faut rentrer : agir ainsi avec notre Dieu, cela nous fera retrouver le lieu où nous l’avons perdu en nous étant écartés de lui pour entrer en nous-mêmes, croire notre raison plus que la foi et l’oraison : car c’est de cette source de foi et d’oraison que découle tout bien.

8. Ce sont donc des Enfants spirituels que notre Père Hénoc a engendrés et enfantés dans l’union divine, dans sa solitude, sa retraite du commerce des hommes, auxquels il paraissait inutile, séparé qu’il était de leur conversation, adonné à la Contemplation. Il était néanmoins plus utile, plus fécond par son oraison, que tous les autres dans leur action ; il était sans cesse exposé devant Dieu, qui comme son soleil le pénétrait et le rendait fécond, faisant de lui découler l’onction sur les humains, pour en faire des Séraphins : son Dieu, son Sauveur était son Époux, la sagesse sa maîtresse ; c’était dans leur sainte union qu’il était fertile, quoique tranquille et agissant, quoiqu’en grand repos ; il opérait les plus excellentes œuvres sans qu’il parût s’occuper qu’à contempler.

9. Ô sainte et céleste oraison ! tu es la source de tout bien, celui à qui tu es manifestée a trouvé l’entrée dans le Palais Royal de notre Dieu et Roi, où l’âme est admise dans le lit nuptial : alors on peut bien tout abandonner et tout quitter, ayant trouvé le Roi des Rois, touché de ses appas, tout le reste ne touche pas. Ô âmes, apprenez ce secret ! apprenez à faire oraison, à marcher simplement en la présence de votre Dieu, en tout temps, en tout lieu ; aimez à converser avec lui comme des enfants, tout simplement dans tout ce que vous faites, ayez-le toujours pour but devant vos yeux, il vous conduira peu à peu, sans vous en apercevoir, à la haute oraison, à la pure contemplation. Là il vous apprendra les hauts secrets de ses arrêts, de ses mystères, sans avoir autre à faire qu’à l’adorer et qu’à l’aimer, sans autre chose rechercher.

10. Souffrons donc un peu quand le feu de son pur amour met l’incendie dans la partie de notre corruption pour la consumer et détruire, pour nous purifier et bien nettoyer : souffrons en foi et abandon ce brûlement, ce châtiment pour nos péchés ; ce n’est que par amour qu’il nous fait appliquer ce feu dans ce séjour, pour nous garantir des flammes dévorantes et trop cuisantes qu’il nous faudra souffrir si avant de mourir nous ne nous soumettons pas à celles qu’il allume dans notre intérieur ici-bas ; il faudra bien souffrir autrement un plus cruel tourment dans les mondes, dans les prisons, que Dieu a réservés et ordonnés, pour y achever notre purification, au sortir de cette vie, si nous avons négligé de nous laisser ici bien nettoyer pour parvenir dès ici-bas à l’honneur d’être les épouses de Dieu notre Seigneur, qui veut bien nous gratifier de la grâce de lui enfanter une race de Sainteté, d’innocence et de pureté, d’Enfants divins, qui le louent sans fin.

11. C’est la génération dont il veut à présent peupler la terre, malgré la guerre que le Dragon fait à la femme et à l’Enfant ; ils seront protégés et enlevés dans le désert, pour à l’écart y vivre en sûreté, y être élevés sans empêchement à l’oraison, à la contemplation. C’est là notre travail, auquel nous devons vaquer nuit et jour dans ce séjour, chacun selon son degré sans différer.

12. Hénoc a surtout ses enfants dans ce temps, car c’est la vie qui est renouvelée et qui va être établie ; il a prédit de la corruption de notre temps dans son temps. Jude v. 15. Car c’est à présent qu’est accomplie sa prophétie : le jugement est prêt sur les impies, qui se multiplient, voilà pourquoi l’innocence de la simplicité doit reverdir et de nouveau fleurir. Ce St Patriarche est notre Patron, il nous donne notre leçon, je ne vois rien à faire dans ce temps perverti que de vivre ainsi. Comme la corruption et la dépravation sont montées au comble, l’impureté et l’impudicité, par contrepoids Dieu veut établir dans les siens l’innocence et la pureté au comble, la simplicité ; contre l’appropriation, l’entier abandon ; la continence, mais non pas la stérilité ; Dieu veut faire naître une génération des Enfants de Sion : (Ésaïe 54, 1, 5) Réjouis-toi, stérile, qui n’as point enfanté, car la délaissée a plus d’enfants que celle qui avait un mari. Le Seigneur l’Éternel ton Dieu est ton Époux. C’est ce que je dis, et ce qu’il veut établir à présent ; c’est lui qui veut se faire des Enfants, en rendant ses Épouses fécondes, dans son union, dans la contemplation : il veut apprendre ce mystère, qui jusqu’à présent a été si caché et presque tout oublié. Oui, je sais, je l’expérimente, que c’est dans cette contemplation et par elle que naissent les premiers nés et les prédestinés, que c’est là le moyen dont Dieu se servira pour convertir le monde, pour le renouveler ; son Esprit veut régner et veut terrasser les méchants, vaincre ses Ennemis, se faire des amis, par la contemplation et la sainte oraison qu’il produit lui-même dans le cœur des siens, qu’il a choisis et qu’il instruit. C’est par sa présence, c’est sa face qui terrasse et fait fuir, met en déroute, tous ses ennemis, sans autre combat ; ils en sont terrassés et domptés, c’est la manière de combat par laquelle Dieu les abat : apprenons bien ce secret, enfants de Sion, tenons-nous en repos devant notre Dieu ; le cœur, l’esprit soit élevé vers lui et attaché à lui, comme les deux bras de Moïse (Exod. 17) étaient élevés vers les Cieux alors que Dieu combattait pour eux, pour les Israélites : les Lévites n’avaient d’autre fonction que de vaquer à Dieu, c’est aussi notre vocation. Le Seigneur veut renverser et consumer lui-même tous ses ennemis, non par une main humaine, qui puisse s’en vanter et s’en attribuer quelque gloire ; la mémoire et l’honneur en sera seule au Seigneur ; ils se consumeront eux-mêmes dans leur fureur extrême, et leur confusion sera leur dispersion, ainsi qu’à la tour de Babel : il ne sera donc pas besoin de s’en mêler ; il faut s’en détourner et s’attacher uniquement à Dieu, chacun trouvera bien son lieu ; il est le nôtre, ne nous arrêtons point en aucun autre, nous trouverons tout en lui, force, soutien, victoire et fécondité dans son unité. C’est en la cherchant et nous y penchant que nous est donné le remède pour tous nos maux, c’est où se trouve le repos : (Matth. 11, 28) Venez à moi, dit Jésus Christ, c’est lui qui là nous instruit, il nous découvre notre mal, tous nos attachements, qui font notre tourment et notre inquiétude, nous troublent dans la solitude : il faut tout lui sacrifier, sans rien garder ; il ne souffre point de partage, il veut être tout seul notre héritage, notre portion ; il ne faut aussi rien partager, ni déguiser, ses yeux pénètrent tout, jusqu’au plus secrètes cachettes ; il sait ce qui nous intéresse ; ne cessons donc de lui offrir le vice qui nous fait souffrir, qui cause l’interdit, et dont il nous instruit, si nous voulons bien l’écouter : soyons bien fidèles en cela, et le reste viendra ; ne cherchons donc point de détours, donnons à Dieu tous nos amours, défaisons-nous de l’interdit, c’est ce qui nous bannit de sa présence, cause l’absence, trouble notre tranquillité, nous met dans l’anxiété ; ne souffrons point rien de pareil, il est jaloux, se nomme tel : qui ne lève le ban n’a que tourment ; ne nous épargnons pas, car Dieu ne le veut pas ; Jésus Christ dit : Si ton œil te fait broncher, arrache-le ; si ta main ou ton pied, coupe-le et le jette loin de toi (Matth. 5, 29). Il faut donc se séparer de ce qui fait broncher : si nous ne faisons pas cela, nous ne serons pas propres à la contemplation, à la sainte oraison, à quoi Dieu nous a ordonnés et appelés. Si nous ne trouvons pas la force d’agir ainsi, prions, prions, importunons notre Sauveur, comme la veuve fit le juge (Luc 18), car il veut être importuné ; il semble vouloir retarder son secours et ce qu’il désire avec bien plus d’empressement de nous donner ou nous ôter que nous n’en avons pour le quitter, ou désirons d’avoir : c’est pour animer nos désirs, faire redoubler nos soupirs, qu’il nous retarde son secours, c’est pour éprouver notre amour ; il nous inclinera lui-même à faire ainsi, poussés intérieurement à lui déclarer notre tourment et notre peine, si c’est sincèrement que nous voulons en être délivrés et détachés.

13. Hénoc n’était donc point voluptueux, ni avaricieux ; il était détaché de tout plaisir charnel et sensuel ; il était libéral, libre de tout, et captif de l’amour divin ; il méprisait les biens et les trésors, Dieu seul était son héritage et sa portion : la vraie contemplation ne souffre point d’attachement, moins à l’argent qu’à toute autre chose ; car c’est la cause que l’on reste fixé dans sa propriété, l’on y reste arrêté, car l’avarice est la racine de tous les maux (1 Tim. 6, 10), notre cœur en est resserré, il le retient à la terre, le captive et lui ôte toute sa liberté, le tient fortement enchaîné, le rétrécit, roidit la volonté, c’est l’effet de la chicheté ; tout autre mal n’est rien en comparaison, c’est le plus grand poison, le plus difficile à chasser, et si l’on veut s’en délivrer, il faut sans nulle restriction donner tout à son Dieu, sans aucun milieu, lui offrir tout dans l’oraison, et mettant bien la main à l’œuvre, sacrifier son marmouset et s’en dégager en effet ; dût-il n’être employé que pour être jeté au-dessus de l’eau, comme le veau qu’Israël avait fait pour l’adorer (Exod. 32) et lui sacrifier : point de quartier, tout soit chassé, hors du sanctuaire très saint où Dieu sans fin veut habiter et résider : si nous faisons ainsi, Dieu en sa merci nous recevra et avancera dans le chemin de l’amour divin.

14. Prenons donc bon courage, ne craignons point l’orage, Dieu veut nous assister, il veut tout surmonter ; après le trouble vient le repos, il faut passer par là ; celui qui vaincra doit auparavant combattre, sentir l’effort de sa captivité, que Dieu seul peut l’en délivrer. Il faut, avant de pouvoir être guéri, souffrir et sentir vivement son mal ; c’est ce qu’opère la contemplation, et c’est l’effet de l’oraison ; l’âme qui s’y a donné ne peut éviter d’y passer, car c’est par cette purification que notre fond est nettoyé de son impureté. Souffrons donc généreusement ce tourment du sentiment de notre impureté, c’est le moyen dont Dieu se sert pour la chasser, il en tirera gloire et honneur par Jésus Christ, notre Seigneur.

15. L’attrait à la contemplation nous met donc dans la disposition d’aimer Dieu purement et uniquement, et de ne garder aucun attachement quel qu’il soit, à aucune Créature, ni à nous-même ; c’est l’instinct et l’inclination que donne l’amour pur à un cœur, duquel il veut s’emparer, qu’il cherche et attire, afin de s’en rendre unique possesseur. Un tel cœur n’a pas besoin d’autre leçon en particulier, ni qu’on dise à une telle âme faites ceci ou cela ; l’onction de cet amour pur, si elle s’abandonne à lui sincèrement, lui enseignera assez ce qu’elle doit faire. C’est de cette onction et de pareils cœurs dont (1 Ép. St Jean 2, 27, 20) St Jean dit : Vous avez l’onction de par le Saint et connaissez toutes choses, vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne, etc. Il n’y a donc rien de nécessaire à faire pour de telles âmes que d’obéir et de suivre les enseignements que donne cette onction sainte, cet amour pur, qui donne en même temps la grâce à l’âme de lui obéir par amour, et non par force ni contrainte, et qui fait que l’âme surmonte avec courage les répugnances et la résistance que la nature a de se soumettre à ce joug de l’amour.

16. Hénoc étant donc détaché entièrement de toutes les choses de la terre et de toute propriété, menait une vie Céleste et toute divine : (Phil. 3, 20) il avait sa conversation dans les Cieux, et sa compagnie était Dieu et ses Saints, lesquels il dit (Jud. v. 14. 15) qu’ils viennent avec le Seigneur pour faire jugement. C’est les Saints Anges dont il parle en particulier, lesquels il connaissait bien, ayant son commerce avec eux. Car de son temps les hommes étaient déjà fort corrompus, et cette corruption s’augmentait à vue d’œil, en sorte que le nombre des bons était fort petit, ce qui fit venir bientôt le déluge.

17. Ainsi Hénoc ne trouvait rien en terre pour le satisfaire ; il conversait avec Dieu et ses saints. Faisons un peu la description de sa contemplation : les Séraphins, les Chérubins, les Anges étaient ses compagnons, et lui montraient tous les secrets de l’Éternité ; leurs demeures magnifiques et leurs corps Angéliques lui étaient manifestés, pour admirer la gloire et la grandeur de Dieu leur Créateur et le sien. Il lui fut manifesté, comment l’Archange Uriel est le chef de la Hiérarchie, dont le principal caractère se rapporte à la mémoire ; c’est celui auquel la connaissance des choses à venir aussi bien que des passées et des présentes est donnée ; il les pénètre et les révèle, selon l’ordre de Dieu ; c’est par son ministère qu’elles sont manifestées aux hommes : nous voyons cela en Esdras, auquel il fut envoyé et qui le nomme : il a donc son rapport à la mémoire, qui est dans la Divinité le St Esprit, et l’Espérance, dans les vertus Théologales. C’est là son principal caractère, et celui des Anges de sa Hiérarchie. L’Archange Michel a pour caractère principal la force de l’amour pur, il détruit l’impureté et la propriété ; il a son rapport à l’Entendement ; il est la jalousie de l’amour, ne voulant rien que Dieu ; son feu consume tout ce qui n’est pas ce feu pur et divin de la parfaite Charité. L’Ange Gabriel est la parole et l’annonciation de l’incarnation : son caractère particulier est la charité qui s’humilie, s’anéantissant, s’humanisant en s’abaissant ; elle n’est que douceur et qu’amour, c’est l’eau qui rend fluide et fait perdre la dureté, amollissant le cœur et le rendant navré ; je ne sais si je puis m’expliquer. L’Archange St Michel est un héros, c’est un feu consumant, qui enlève, remplit de force, de majesté ; par lui tout est dompté et ramené. Et le St Ange Gabriel rend doux, tendre et flexible, et très fluide, fait fondre en charité, amollit toute dureté. Ils ne sont point séparés, mais composent ensemble la pure charité, unis dans le Fils, la Parole Éternelle, qui s’est abaissé jusqu’à nous : et par ces deux caractères (en nous purifiant par le feu et nous amollissant par l’eau, qui est l’onction, qui nous rend fluides) il nous fait repasser en Dieu.

17. Nous pouvons donc bien dire que c’est les trois témoins de la terre, l’esprit, l’eau, et le Sang, ou le feu, qui est ensemble le Sang de Jésus Christ, dans lequel tout est réuni. C’est la très Sainte Trinité, dont il est ici exprimé quelque chose, et qui nous prend, nous change, nous métamorphose, changeant notre Être dans le sien, s’exprimant dans la nouvelle Créature. Ceci n’est point une imposture, car nous l’expérimentons et en bénissons et louons notre Dieu notre Roi, qui fait de grandes choses dans le néant ; son nom est saint, nous le louons sans fin.

18. La foi, l’espérance et la charité sont donc ici marquées et bien représentées dans les trois Hiérarchies de ces Héros. Quel est leur lieu de gloire et leur habitation particulière dans les vastes mondes célestes ? J’ai dit 1 que l’Orion est celui de l’Archange Michel. Celui de Gabriel m’est inconnu, de même que celui de l’Archange Uriel. Les Séraphins brûlent du feu de l’amour, dans la pureté de l’Archange Michel, et sont pénétrés de l’onction de l’humilité et fluidité de l’Ange Gabriel : cet assemblage les fait être des flambeaux, brûlant devant le trône de notre Dieu, plein de gloire, de Majesté et de beauté. J’avoue que ceux-ci me charment, et que j’ai grande inclination de les admirer, brûlant ainsi dans l’oraison et la pure contemplation ; je voudrais bien leur être unis et brûler comme eux du St feu, de l’amour de mon Dieu, accompagné de petitesse, et restant dans l’entier anéantissement.

19. La gloire et la félicité des Anges est de contempler et adorer notre Dieu les uns comme les autres ; de brûler du St feu de son amour, dans la très sainte pureté où ils sont ; chacun a à la vérité son caractère et emploi particulier, dont nous avons dit quelque chose, selon qu’il nous en est montré, et qu’il est permis d’en bégayer. Mais de tous, la félicité, c’est d’être abîmé dans cet Océan de l’amour, d’y brûler nuit et jour. Car tous les attributs divins sont des mers inépuisables. Sa connaissance, sa grandeur, sa puissance, sa Majesté, et sa beauté, tout cela ne saurait être épuisé par aucune Créature : chacun de ces saints glorieux en exprime quelque chose, par le caractère qui lui en est donné, qui prédomine dans sa beauté. Notre chère mère Guyon a son Royaume dans l’Orion, comme je l’ai déjà marqué 2. Cet astre magnifique est composé de quantité d’étoiles, je ne sais point comment les Etoiles se nomment, selon le nom que l’on leur a donné et dont il est parlé dans l’Écriture sainte. Celles des autres Anges ici nommés sont nommées de leur nom, puisqu’elles sont leur possession.

20. C’est en de pareilles contemplations, dont ne voici qu’un petit échantillon, que le saint Patriarche Hénoc était occupé pendant sa vie, et qui le ravirent tellement qu’enfin, étant tout transformé en Dieu, il quitta la terre promptement ; il est dit que Dieu le prit. Oh ! l’heureux ravissement ! Ce saint homme quitta la terre, qui était pour lui un tourment ; les hommes, s’étant multipliés, se pervertirent ; la première innocence et simplicité se perdit, la méchanceté prit le dessus, cela rendit la vie ennuyeuse et pénible à ces saints Patriarches ; ce qui est bien marqué par ce que dit Lémec ayant engendré Noé : (Gen. 5, 29) Celui-ci (dit-il) nous soulagera de notre œuvre et du travail de nos mains sur la terre, que l’Éternel a maudite. En vérité nous avons bien raison de nous occuper comme Hénoc à la contemplation ; car dans nos jours nous ne voyons rien partout que corruption ; la contemplation est le plus court moyen d’être dégagés de la nôtre, qui nous est la plus proche : cultivons-la donc bien, et quoique les peines que nous y souffrirons nous soient souvent aiguës et nous pénètrent jusqu’au fond, c’est le plus court moyen pour parvenir à notre fin ; nous en ferons l’expérience en vivant dans l’enfance et la simplicité, nous exposant sans cesse devant les yeux de notre Dieu, en marchant devant lui, en vivant avec lui : après quelque petit tourment il nous fera parvenir au vrai contentement. Quelle félicité ne veut pas nous donner ce Dieu de bonté ! S’il n’y avait rien d’autre à acquérir ni espérer, ce serait bien assez que d’être toujours tranquille, toujours content de tout, résigné et abandonné : ceci est déjà la félicité dessus la terre ; n’y en eût-il point d’autre à attendre, ceci est assez pour engager à fuir la vanité, l’amour du monde et de ses faux appas, ses richesses et ses plaisirs, qui ne donnent que des ennuis et des soucis, ne contentent jamais ceux qui les possèdent, mais au contraire augmentent leur tourment, même en jouissant. Ce n’est donc qu’en s’en détachant et y renonçant que notre âme est mise en liberté et est rendue capable de jouir de la vraie félicité, qui consiste à aimer Dieu uniquement ; c’est cet amour qui donne le vrai contentement.

21. Hénoc vivait donc avec Dieu et était enseigné par lui ; à présent sa vie est renouvelée, et comme quoiqu’il fût abstrait et solitaire, il n’était pas infructueux, comme il a déjà été dit, sans se servir des organes des sens pour enseigner et pour prêcher la gloire de son Dieu, étaler ses merveilles, lui gagner des cœurs, les remplissant du feu de son amour, les engendrant à Jésus Christ, qui était son Époux. Il opérait tout cela dans son union dans la Contemplation, en esprit, vérité et réalité. De même à présent, c’est le temps que ses Enfants opéreront ainsi, étant animés du même Esprit dans leur solitude et quiétude, ils feront fructifier et multiplier l’amour pur dans bien des cœurs par leurs ardeurs, dont ils sont pénétrés, des dards dont ils font transpercés : ils n’ont pas besoin d’enseigner par la multiplicité, ils se tiennent à l’unité, et tous les cœurs de bonne volonté seront participants du fruit de leur oraison ; leur contemplation les gagnera en secret à Dieu, ils seront enseignés par le cœur dans leur intérieur. C’est ainsi que les contemplatifs, qui sont en réalité et vérité mis de Dieu dans cette vocation, parcourent la terre et la mer, atteignent ses extrémités, et les Cieux aussi, portés qu’ils y sont sur les ailes de l’aigle Royal, qui les y mène par des routes cachées, pour gagner partout des cœurs à leur Seigneur, et cela sans bouger de leur lieu. Intérieurement ils demeurent en Dieu et au dehors, où il les a placés, sans s’embarrasser de parcourir les terres et les mers : il leur est montré un moyen plus court et plus certain, ils opèrent en Dieu, et c’est lui-même qui vit en eux et opère en eux ; ils n’ont rien à faire qu’à porter son opération avec passivité, se laissant charger de ce qu’il leur met dessus, sans s’émouvoir ni rien vouloir que l’accomplissement de ce qu’il lui plaît de faire, souffrant avec agrément les peines et les douleurs comme les plus grandes faveurs. Car c’est à la croix qu’ils sont attachés, c’est leur portion, ils n’en veulent point d’autre, ils souffrent en secret, et ces souffrances ont leur effet, quoi qu’ils n’en disent rien ; elles sont des sources de bien, ce qui se manifestera lorsqu’il plaira à notre bon Dieu ; c’est son affaire, et à nous de nous taire et de bien souffrir, et à mourir. Dieu soit loué de nous avoir donné une si bonne portion pour l’honneur de son nom : nous ne la voulons point changer, mais nous laisser ainsi mener et consumer des saints feux de l’amour divin ; nos vœux sont qu’ils brûlent sans fin.

22. Hallelujah, voici le temps heureux où Dieu veut régner dans les cœurs de ceux qui le voudront recevoir, en devenant petits Enfants, obéissants, bien renoncés, souples et adonnés à ces uniques vouloirs très saints, n’ayant de vues ni de dessein que d’être en simplicité et pureté abandonnés et dépendants de lui, sans aucune réserve, le laissant disposer d’eux-mêmes, de leur bien, lui laissant le soin de leur sort, dans le temps et l’Éternité, sans s’en mêler, jusqu’à la mort. C’est là tout leur trésor ; vivons ainsi, nous serons dégagés de tout souci. C’est ainsi qu’a vécu Hénoc ; suivons son exemple, et nous aurons le même sort que lui assurément ; Dieu nous prendra aussi, nous en aurons l’expérience dès cette vie ; en marchant avec Dieu, nous trouverons la vérité de tout ce qui est écrit ici ; commençons seulement à nous bien renoncer, sans différer, en nous abandonnant totalement à Dieu. C’est ce dont je le prie pour tous ceux qui liront ceci, n’ayant d’autre envie sinon que tous les cœurs lui soient soumis et gagnés, pour la gloire de notre grand Dieu et leur propre félicité. Amen.

 

 

 

 

Du St. Patriarche Methusela.

Le 9me des 24 Anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

1.

 

METHUSELA est le digne fils d’Hénoc, et le neuvième en nombre des grands Monarques des Empires célestes : il a pour Caractère particulier la candeur et la droiture ; il était sans déguisement, et ce caractère faisait que quoiqu’il possédait beaucoup des biens temporels, ils ne lui étaient point des filets. Il donnait à chacun ce qui lui appartient, était charitable et très libéral : il n’usait de ses biens que pour sa nécessité, il en était tout à fait désapproprié, les partageant avec libéralité à tous ceux qui en avaient besoin ; c’était son plaisir ; son désir était d’en faire la distribution selon l’occasion que lui en donnait la providence, puisqu’il acceptait de sa main toutes les circonstances qui se présentaient dans son état, et qui lui arrivaient, sans rien choisir ; il les employait toutes pour bien mourir à sa propre volonté : toutes les contrariétés qui lui arrivaient de la part des siens ; toutes les confusions et les désordres qui arrivaient dans sa maison (car il avait un grand ménage, quantité de troupeaux, de domestiques, et d’agneaux) sans qu’il pût y remédier, il en prenait occasion d’exercer sa patience, de ne se pas irriter, mais tranquillement d’y mettre ordre le mieux qu’il pouvait sans s’inquiéter, ni pour cela vouloir tout quitter, sur quoi il était commis par l’ordre divin ce qu’il savait très bien, et s’en servait ainsi du bien comme du mal, surmontait les difficultés, la négligence de ses gens, par la patience, par la diligence à mettre ordre tout, avec paix et tranquillité d’esprit sans empressement, mais avec douceur, reprenant avec vigueur à la vérité, mais sans âcreté : il trouvait ainsi le moyen dans sa vocation d’exercer toutes les vertus et de découvrir tous les vices qui étaient enracinés dans son cœur corrompu, pour par cette connaissance être attiré à s’offrir à son Dieu, qui voulait l’en guérir et l’en affranchir, ne demandant rien que la confession, et d’avouer ingénument ses fautes et manquements, d’être fidèle à ne se rien pardonner ni rien passer en quoi l’on peut remédier, et faire le contraire de ce que demande et à quoi porte la passion de la nature corrompue, qu’il faut combattre sans quartier, ne pouvant à la vérité ne pas sentir ses mouvements, ce qui n’est pas non plus imputé, mais faisant dans le cas et l’exécution ce que demande le devoir, dont la conscience nous instruit sans déguisement.

2. C’est à quoi Methusela était attentif et bien fidèle, tant que dura le temps où il sentit la résistance et la rébellion de sa passion contre la raison saine et bien réglée, et éclairée de la lumière divine, qui était dans ces saints encore dégagée des préjugés qui l’ont toute renversée et obscurcie, et nous ont éblouis, et tout travestis, n’étant point resté de vestiges de la candeur, de la simplicité ; tout est dans la duplicité, a perdu l’innocence ; et notre raison à présent est si fort obscurcie, que c’est l’instrument le plus propre au serpent, pour s’en servir pour nous séduire et nous empêcher, par ses fins raisonnements, de nous renoncer et de suivre à l’aveugle l’attrait de notre bon Dieu, qui se manifeste dans notre intérieur, faisant bien sentir au cœur sa droiture, sa vérité et sa réalité, nous convainquant assez de sa pureté ; mais le faux raisonnement met tout en doute, et nous veut détourner du chemin de la vérité, et nous entretenir dans la fausseté, pour que nous ne parvenions jamais au salut du Seigneur, qu’il manifeste à notre cœur.

3. Mais comment, dira-t-on, faut-il donc être sans raison, comme les bêtes ? Examinons un peu cette question. La raison est très bonne quand elle est éclairée de la véritable lumière de l’entendement, qui est l’œil de notre âme, et nous prendrons cette comparaison pour démêler ce que nous voulons dire de la raison. Nous avons été créés ayant la lumière en nous-mêmes, dans le plus profond ou la plus noble partie de nous, qui est ce qu’on nomme l’esprit, dans le sens que St Paul l’entend, faisant consister l’homme en esprit, âme, et corps (1 Thess. 5, 23) ; j’ai nommé l’esprit l’homme divin, pour éviter toute équivoque, et le souffle de Dieu, qu’il donna à Adam, le créant à son Image. C’est de cet homme divin, qui est la nouvelle créature qui doit être recréée en nous, que notre âme avec toutes ses facultés recevait sa lumière et sa vie divine ; il la gouvernait et l’éclairait tout naturellement, car c’était l’ordre de la création, dans lequel l’homme était ainsi uni à Dieu par l’esprit, étant un même esprit avec lui (1 Cor. 6, v. 17). L’entendement comme l’œil de l’âme recevait donc sa lumière de cet homme divin, et c’était une lumière divine qui l’éclairait de la vérité clairement en toutes choses et les lui montrait toutes comme elles sont véritablement, sans mensonge ni tromperie ; son entendement était ainsi par ce moyen aussi bien uni à Dieu comme son cœur ou son amour l’était aussi. Il avait donc la lumière en soi-même, sans avoir besoin d’un flambeau qui l’éclairât au dehors pour voir les objets qui lui sont présentés, comme l’œil de notre corps en a besoin, soit de la lumière du jour qui l’éclaire au dehors, ou d’un flambeau pendant la nuit ; notre entendement n’avait pas besoin de cela pour voir et distinguer ; il était éclairé, comme si notre œil avait en soi-même la capacité de voir clairement, sans avoir besoin d’une lumière qui le frappe au dehors.

4. Mais par le péché cette capacité de voir par la lumière communiquée par l’homme divin à notre entendement a été perdue ; l’homme divin ayant été ôté, nous sommes morts par le péché, sommes tombés dans les ténèbres : privés de la vraie lumière, nous marchons à tâtons, nous sommes des gens sans Esprit, étranges de la vie de Dieu (Judae v. 19. Éphés. 4, 18), c’est là l’état où nous naissons et dans lequel nous vivons.

5. Pour suppléer à cette perte, la bonté de Dieu a donné à notre âme une autre lumière, qui n’est que comme celle d’un flambeau obscur, en comparaison du Soleil. C’est celle qui est communiquée à notre entendement par le dehors, par les astres, de la quintessence desquels notre âme est formée ou créée, comme notre corps l’est de la terre : cette lumière est mélangée, et fautive souvent, nous représentant les objets tout autrement qu’ils ne sont en effet ; ce qui nous fait raisonner par conséquent faussement ; au lieu qu’auparavant voyant tout dans la vérité par la clarté divine, qui nous éclairait, nous raisonnions aussi droit et juste, connaissant tout selon la vérité par Dieu même sans mélange de fausseté. Mais le Diable ayant grand pouvoir dedans cette lumière astrale qu’il a infectée de son venin, il nous trompe par ses fausses lueurs, et a un grand pouvoir sur notre entendement, où il a tant d’entrée, et cause ainsi les faux raisonnements par lesquels il nous éblouit et nous séduit, par ses artifices pleins de malices, étant feint et rusé, infiniment plus que nous.

6. Et c’est ainsi que dans l’état d’impénitence, ou bien avant d’être convertis à Dieu, notre volonté inclinée au mal et fixée dans la propriété, par laquelle nous sommes en alliance avec l’esprit malin, il a par ce moyen de la propriété, en quoi est concentrée et consiste la racine du péché, reçu le pouvoir de nous faire accepter ce qu’il présente à notre entendement, qui ayant belle apparence de convenir et d’être profitable à notre propre intérêt, nous accommode, étant ce que nous acceptons toujours préférablement à toute autre chose : et c’est en quoi consiste l’aveuglement que le péché a apporté à notre âme.

7. C’est ainsi que le mauvais esprit séduisit Adam. Il lui représenta dans son entendement, par le dehors et par sa lumière astrale, le bonheur où il serait s’il connaissait le bien et le mal : c’est-à-dire que son entendement recevant sa lumière par le dehors, qui est la lumière des astres dont nous parlons, dans ou par laquelle lui sont présentés les objets, aussi bien des bons Anges que des mauvais, il est rendu capable par là, ou bien il se persuade de le devenir, séduit et trompé qu’il est par l’artifice de Satan ; il est, dis-je, rendu capable de discerner objectivement le bien et le mal, de le connaître ; tous deux ayant accès et pouvant lui être présentés à son entendement, sur quoi il forme son raisonnement. Mais sa volonté, corrompue par la propriété où il est tombé, incline au mal et l’accepte toujours, le prenant pour être le bien, parce qu’il se rapporte à l’intérêt de sa propriété : et c’est en quoi consiste l’aveuglement de l’âme, et ce qui cause la fausseté de ses raisonnements ; parce qu’elle est séduite par une fausse lumière qui lui est présentée et qu’elle accepte comme étant la véritable, ce que le Diable tâche de son mieux à lui persuader par tout son artifice, et il y réussit fort bien. Vous étiez, dit St Paul, ennemis de Dieu dans votre entendement (Col. 1, 21). Car, dans cet état, nous sommes dans la rébellion contre Dieu, nous nous avons pour but nous-mêmes en toutes choses, et c’est là l’attribution par laquelle nous nous sommes faits être nous-mêmes notre fin. Au lieu que c’est Dieu qui l’est et là doit être, étant notre maître, Roi, et Créateur, auquel nous appartenons par toute sorte de droit.

8. Notre entendement est à la vérité aussi susceptible et capable, dans cet état d’impénitence dont nous parlons, d’être frappé ou éclairé par une bonne lumière qui lui est présentée par les bons Anges, qui y ont aussi accès ; ils font entendre leur voix à l’oreille de notre âme, qui est la voix qu’on nomme de la conscience 3, et si nous l’écoutons et acceptons la lumière qu’elle nous présente, y inclinant notre volonté sans la rejeter, alors nous sommes sur le pas de nous convertir, à quoi ces bons Anges travaillent, nous fournissant aussi des raisonnements qui sont suffisants pour nous engager à rentrer sous la dépendance de Dieu, en renonçant à la propriété et en nous redonnant à lui comme à notre légitime Seigneur. Mais pour parvenir à cette conversion, quel renoncement à son propre entendement et à son raisonnement ne faut-il pas faire, accoutumé qu’on est d’écouter et de suivre, bâtissant tout sur le principe de la propriété où l’on est si fort fixé et habitué ; en sorte que par cette habitude de raisonner conformément à ce qui l’accommode, l’entendement est si fort obscurci et devenu incapable, pour ainsi dire, de voir autrement, et la volonté pervertie d’accepter autre chose de ce qui lui est présentée par l’entendement que ce qui se rapporte et convient à sa propriété dans laquelle elle est fixée ; ce qui fait les préjugés, où nous sommes tombés, et la difficulté de retourner à Dieu par la voie du raisonnement, à cause de l’aveuglement de notre entendement depuis le péché : cependant il n’est pas impossible, et si notre volonté se tourne vers Dieu, par cela même notre entendement devient éclairé, au commencement de notre conversion, de la lumière que les bons Anges lui communiquent et que la volonté accepte en écoutant leur voix. C’est de cette manière que l’âme est ramenée au bien dans la première conversion, et par le moyen de la conscience ; qu’elle est éclairée à suffisance pour connaître le bien et le mal, distinguer et accepter le bien, en y tournant sa volonté, qui est demeurée libre de le faire.

9. Mais c’est aussi cette connaissance qui lui a été funeste, et cette manière de voir et de comprendre par le dehors ou par la lumière astrale, comme il a été dit : et tant qu’elle voit ainsi, elle est en danger d’être séduite par l’artifice de Satan et de toutes sortes d’esprits qui prennent l’apparence de bien : ce sont ces Anges de ténèbres (2 Cor. 11, 14) dont parle St Paul, qui se déguisent en Anges de lumières. Car dans cet état la nouvelle Créature n’est pas encore formée ni manifestée, qui est l’homme divin dont nous avons parlé 4, que Dieu recrée lorsque la première conversion a atteint sa perfection ; ceci se fait dans le centre de l’âme, où cet homme divin ou cet esprit est renouvelé ; c’est ce que David prie (Ps. 51) : Ô Dieu, crée en moi un cœur net, renouvelle au dedans de moi (dans mon Centre) un esprit bien remis.

10. Lors donc que ce nouvel homme est renouvelé et manifesté, l’homme rentre dans l’ordre de sa création, l’entendement reçoit de nouveau sa lumière de cet homme divin ; c’est tout une autre manière d’être éclairé que par le passé ; il semble au commencement à l’âme de ne rien voir ; la manière précédente lui étant peu à peu ôtée, elle en est ennuyée et ne la goûte plus, elle y a renoncé ; n’y trouvant plus que fausseté et tromperie, séduction et illusion, elle est remise dans la source première, où est la lumière simple, véritable de générale. Là elle est hors de la peine de devoir distinguer le bien d’avec le mal, car le mal n’y a point d’entrée, et les ténèbres sont dehors ; ici il n’y a que lumière Éternelle, innocence, simplicité et unité ; c’est en Dieu qu’on est ramené ; ici l’entendement est éclairé par la lumière de cet homme divin, qui n’est plus fausse et mélangée ; le raisonnement qui en est produit est toujours vrai et décisif, et doit être suivi.

11. C’est ainsi que Methusela, étant rentré dans ce principe, raisonnait sainement en toutes choses : nous le ferons aussi si nous laissons recréer en nous l’homme divin, en quoi consiste notre bien souverain. C’est cet homme divin dont St Paul dit : (1 Cor. 2, 15) L’homme spirituel juge de toutes choses, et il n’est jugé de personne, et au vers 10 : L’Esprit pénètre tout, même ce qu’il y a de caché en Dieu. Mais personne ne juge de lui et ne le peut connaître, car l’homme animal, v. 14, (qui est celui dans lequel l’homme divin ne règne et ne gouverne pas, et qui ainsi n’a d’autre lumière que celle que son entendement reçoit par le dehors, qui est ce qu’on nomme communément la lumière de la raison), cet homme animal ne comprend point les choses de l’esprit de Dieu : elles lui paraissent folies, et il ne les peut comprendre parce que c’est par une lumière spirituelle qu’on en doit juger ; et cette lumière spirituelle est celle, comme je l’ai dit, qui est communiquée à notre entendement par l’homme divin, ou par l’homme spirituel, non pas par les lumières astrales donc notre entendement est éclairé et qui est la seule qu’il connaît et dont il se sert, jusqu’à ce que l’homme divin soit recréé et manifesté en nous, ce qui est la régénération ou la renaissance ; jusques là nul ne le connaît et n’en peut juger, il demeure inconnu et étranger à l’homme naturel et à la raison, quelque éclairée qu’elle soit ; c’est pour cela qu’il est dit ici qu’il n’est jugé ou connu de personne.

12. Cette lumière qu’on nomme surnaturelle et qui est communiquée par l’esprit (ou bien par l’homme divin) est la lumière qu’on nomme la lumière de la foi, parce qu’il faut la croire et s’y soumettre, n’étant pas permis à l’entendement et à la raison d’en juger et de l’examiner par cette lumière du dehors, qui lui est devenue propre depuis la chute, car elle n’y entend et n’y comprend rien. Voilà pourquoi notre Seigneur Jésus Christ requiert la foi, pour croire et embrasser aveuglément ce qu’il nous enseigne et propose, en captivant notre raisonnement sous son obéissance (2 Cor. 10, 5), et cela est ainsi parce qu’il n’y a que l’esprit, l’homme divin qui puisse comprendre ses enseignements, qui combattent et s’opposent directement à la propriété. Et quoique les hommes veulent s’efforcer d’ajuster ces maximes au niveau de la raison, c’est en vain ; ils expliquent et tordent le sens des paroles de Jésus Christ, n’ayant pas son esprit ; et quoiqu’ils avouent quelquefois en théorie et spéculation sa doctrine, ils la désavouent dans la pratique, n’y ayant que la foi qui puisse l’accepter et s’y soumettre réellement et véritablement ; de laquelle il nous est communiqué quelque portion dès que notre volonté s’incline à recevoir la vérité, ayant quelque désir de la connaître : dès lors cette inclination que nous avons de nous y soumettre si nous la connaissions nous rend capable d’être éclairés dans notre entendement de quelque rayon de cette lumière de la foi, qui nous convainc de plus en plus, à mesure que nous nous y soumettons et nous y rangeons ; elle commence à dissiper les ténèbres de notre entendement et à le rendre capable de se laisser éclairer et convaincre de la vérité par les moyens que la providence divine nous fait tomber en main pour cela, soit en nous-mêmes ou bien par quelque livre ou conversation ou prédication. Une marque que ce n’est que la bonne disposition de notre volonté qui nous fait être éclairés de la vérité, c’est que les mêmes choses sont entendues et proposées à d’autres personnes qui n’en sont point frappées ni éclairées ; elles restent dans leurs ténèbres et n’en ont point de sentiment, étant dans leur aveuglement. Ce qui semble être très clair et convaincant aux premiers, même selon la raison, demeure obscur et paraît folies aux derniers, qui cependant par rapport à l’esprit naturel sont souvent beaucoup plus pénétrants, plus savants, et ont plus d’esprit, comme on parle ordinairement, que ceux qui sont frappés de cette lumière de la foi, qui alors leur paraît très conforme à la raison et s’y accorder parfaitement, quoique ces personnes sentent bien l’opposition qu’elles ont en même temps des contradictions que leur font le Diable et les hommes qui sont dans les ténèbres, ayant encore accès dans leur entendement par leurs faux raisonnements, auxquels peu auparavant ils étaient aussi soumis, et en sont encore assaillis, ce qui cause le cruel combat dans la conversion, fait l’irrésolution et la difficulté avant d’être tout à fait gagné à Dieu ; l’on ne trouve point de plus forte opposition que de la part de sa raison. Il en est ainsi dans la suite et les progrès dans le chemin de la conversion, dans chaque état différent par lequel il faut passer pour être réuni à Dieu et parvenir à la grâce que la nouvelle créature, qui est l’homme divin, soit manifestée en nous : à l’entrée de chacun de ces états, nous sentons les oppositions de notre raison, où Satan opère puissamment, s’unissant à la propriété pour nous empêcher, sous plausibles raisonnements, de nous laisser avancer et mener plus outre dans la carrière de la foi, dans laquelle Dieu nous a mis ; et les tentations sont plus fortes et plus vives à mesure que la propriété est attaquée plus directement et âprement. En tout cela nous éprouvons que la raison est notre plus grande ennemie, étant la partie où le Diable a le plus d’accès pour nous éblouir et séduire, y combattant sans cesse contre la lumière de la foi ; et cette captivité et difficulté est bien plus forte et difficile à surmonter que n’est celle de nos passions, qui nous tiennent enchaînés ; mais il n’y a rien à craindre lorsque la volonté est déterminée de se donner à Dieu sincèrement ; la foi surmontera sans faute et obtiendra la victoire sur tous nos ennemis ; nous n’avons pas sujet de nous mettre en souci, mais bien de nous donner à Dieu sans restriction ni réserve, en nous abandonnant à lui sans autre prétention, et il sera plus que vainqueur, par Jésus Christ notre Seigneur.

13. Methusela vécut plus longtemps qu’aucun homme dans ce monde pervers : il fut rassasié de jours et soupira après la délivrance de ce corps, après avoir été fidèle dans l’action pendant longtemps, en gouvernant sagement son ménage et en s’y exerçant dans le renoncement ; cet état ayant produit son effet, il en laissa les soins à d’autres, et passa aussi à l’état de contemplation, ne vaquant plus qu’à l’oraison.

14. C’est ainsi qu’il faut être fidèle à agir et à reposer, à cesser de toute action quand Dieu nous tire à l’oraison, sans nous vouloir fixer dans un état, mais nous laisser conduire, comme il plaît au Seigneur, suivant ses mouvements, la providence, et comme il lui plaît de nous en donner l’inclination ; nous étant dévoués à lui, il nous instruit, nous incline et nous conduit conformément à sa divine volonté, et nous y trouvons, dans l’état qui lui est conforme, la paix et le repos de notre âme, une certaine aisance que nous goûtons, sentant bien que nous sommes dans l’état où nous devons être, et qu’il est conforme à son ordre divin : ceci se fait plus sentir et goûter du cœur que discerner par le raisonnement ; c’est comme un je ne sais quoi qui nous fait bien sentir que nous sommes en notre Élément, ou dans l’État où nous devons être et qui nous convient pour le présent.

15. Ainsi celui qui doit encore s’exercer dans l’Action, dans la pratique de toutes les vertus, se laisser exercer par la contradiction dans les choses qui se présentent à chaque moment dans son état et condition ordinaire, ce qui est l’exercice qui lui convient dans ce temps d’à présent, celui-là y trouve là-dedans sa nourriture, et ce qu’il lui faut pour le faire mourir et pour bien pâtir, et s’il est fidèle en cela, il avancera bientôt et vitement ; il arrivera aussi à l’oraison de la contemplation, Dieu lui en donnera l’attrait intérieurement, le dégoûtant de toute autre pratique ; il lui en fera aussi naître l’occasion pour qu’il puisse suivre cet attrait sans faire tort à personne, et de s’adonner dans l’ordre divin à ce à quoi il l’attire par le dedans. C’est là en quoi consiste l’avancement, à se laisser librement entre les mains de Dieu, sans choisir rien que de s’abandonner entre ses mains : c’est là le moyen de ne se jamais égarer ni de broncher ; car demeurant ainsi sans choix ni volonté, soit pour un état ou pour l’autre, nous restons en sûreté contre toute propriété, et Dieu peut nous incliner comme il veut, selon ses volontés, ce qui fait la réalité de notre état, savoir, autant qu’il est de sa dispensation.

16. Si donc une âme ainsi disposée dans l’équilibre et qui n’admet aucune volonté ni choix dans les états, ne regardant point à leur perfection ni à leur excellence, qui ne dépend purement que de la volonté de Dieu envers un chacun, si, dis-je, une âme ainsi disposée se sent inclinée, après avoir été fatiguée et matée dans l’exercice de la vie active, au repos de la contemplation, ceci lui devenant à dégoût, Dieu lui donnant aussi au dehors le moyen de suivre cet attrait, elle doit le faire et vaquer à ce à quoi il plaît à Dieu de l’appliquer, sans s’en faire de scrupule, demeurant abandonnée entre ses mains pour tout son destin ; elle ne doit pas regarder à ce que font les autres, laissant faire un chacun, comme il le trouve bon, et demeurant attachée à son Dieu, qui seul est sa portion : car celui qui voudrait s’amuser à regarder comment fait un chacun serait toujours dans l’inquiétude et se troublerait soi-même, il perdrait la tranquillité et le repos d’esprit nécessaires pour se laisser mouvoir au vouloir divin par son attrait doux et paisible, dégagé de toute réflexion ; il serait mis en doute sur toutes choses, par les raisonnements qui l’assailliraient en foule et l’empêcheraient de parvenir au repos du Seigneur, où il nous veut conduire en nous attirant toujours plus profondément dans notre intérieur : séparément de tous ces raisonnements, nous nous trouvons bien, et à notre aise, cela suffit et est ainsi lorsque Dieu nous instruit.

17. C’est ainsi que l’Ancien Patriarche Methusela pendant sa longue vie passa par tous les états d’oraison qu’il expérimenta et finit par la quiétude de la contemplation, laissant tout pour ne vaquer qu’à Dieu dans les derniers temps de sa vie, qui furent quelque cents ans : ce n’était pas trop longtemps, nous avons d’autant plus de raison de suivre notre attrait à la contemplation, n’ayant pas si longtemps à vivre. Prenons donc bien garde d’éviter toute distraction pour ne pas manquer d’écouter et de suivre l’attrait intérieur, auquel il plaît à Dieu de nous incliner selon sa volonté ; car c’est de cette souplesse que dépend notre avancement ; si nous écoutons, faisant attention du cœur afin qu’il soit toujours flexible, et l’esprit tranquille, Dieu nous avancera dans le chemin de l’oraison, nous y ferons chaque jour des progrès, jusqu’à sa perfection, suivons, suivons.

18. Méthusela était de son temps un grand Prince, il possédait beaucoup de bien ; mais quoique ces saints Patriarches fussent en effet bien plus riches et plus puissants que la plupart des Princes de ce temps ici, ils n’en faisaient point de parade, ils ne savaient ce que c’est que le luxe et la vanité, la magnificence, les beaux ameublements, les Palais magnifiques ; tout cela leur était inconnu, ils le laissaient aux enfants de Caïn pour être leur portion, et demeuraient dans leur simplicité et innocence ; ils vivaient comme pèlerins en cette vie passagère, qu’ils savaient bien devoir finir bientôt et n’être à rien compter en comparaison de l’Éternité. Voilà pourquoi ils ne trouvaient pas qu’il valût la peine de s’amuser à la vanité de ce monde qui passe ; car quoique leur vie fût si longue, la vue de l’Éternité leur était si profondément gravée dans leur cœur qu’ils ne pouvaient faire aucune estime ou cas des choses de ce monde perverti et maudit : ils vivaient selon la nécessité d’une vie champêtre dans des tentes ou tabernacles.

 

 

 

 

Du St Patriarche Lémec.

Le 10me des 24 Anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

1.

 

LÉMEC est le dixième Patriarche, qui gémit étant angoissé, de la méchanceté des hommes de son temps, dont la perversité allait en augmentant, ne gardant plus ni bornes ni mesures, comme il nous arrive aujourd’hui, ce qui mettait son âme dans l’ennui, voyant l’iniquité avoir tout submergé, car il reste presque tout seul avec sa famille, qui aime Dieu en pureté et prenne au cœur de l’honorer, de le servir et de plus tôt mourir que de se tirer de sa dépendance en secouant le joug du Seigneur, comme font ses voisins, qui, pleins d’effronterie et de témérité, auraient voulu escalader le Ciel par leurs raisonnements, leur présomption, leurs hautes connaissances, ayant appris tous les secrets, tous les arrêts du Seigneur, sachant bien sa volonté, dont ils étaient instruits par les femmes des fils de Dieu, auxquels ils s’allièrent, voulant associer la chair avec l’esprit, en dépit de sa contrariété ; cela ne pouvait subsister. Car le renoncement doit être posé pour fondement de tout notre savoir, il faut le mettre en pratique, en tout point, et ne s’épargnant point : mais si nous nous délectons et amusons en belles connaissances, en faisant un jeu d’esprit et consumant en volupté le goût que Dieu nous a donné dans nos sens intérieurs afin de nous tirer à lui, si, dis-je, par ces connaissances, dont il éclaire notre entendement, nous devenons hautains et enflés en nous-mêmes, grands comme des géants, croyant avoir tout surpassé, connaître tout, voir tout et savoir tout, vivant en volupté dans ces connaissances et ces goûts savoureux, c’est ce qui les rend orgueilleux et qui attire le déluge.

2. C’est ce que Lémec prévoyait devoir arriver bientôt, étant savant dans la Magie divine. Je n’entends autre chose par ce mot sinon qu’il donnait lieu à l’esprit de Dieu, qui l’attirait à lui par son aimant ; il se laissait tirer et s’en laissait posséder ; cet esprit l’instruisait, était son Directeur, lui montrait les choses à venir, que le monde devait périr, c’est pour cela qu’il dit de son fils Noé : Celui-ci nous soulagera de notre œuvre et du travail de nos mains, sur la terre que l’Éternel a maudite (Gen. 5, 29). La méchanceté des hommes avait déjà augmenté la malédiction sur la terre à un haut point, et Lémec, voyant en esprit que Dieu voulait purger cette terre des hommes méchants par le déluge, et sachant bien que la malédiction de la terre venait de la méchanceté de ses habitants, il concluait que la terre en étant purgée, elle recouvrerait la bénédiction, et ainsi soulagerait du travail pénible de la terre, auquel ils étaient assujettis.

 

 

 

 

Du St Patriarche Noé.

L’onzième des 24 Anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

I.

 

NOÉ est donc l’onzième héros de justice (Gen. 6, v. 9) et a le témoignage d’être un homme juste et plein d’intégrité, marchant avec Dieu ; c’est pour cela qu’il fut trouvé seul digne d’être épargné, pour ne pas périr par les eaux de déluge dont Dieu submergea le premier monde.

2. Depuis ce temps-là, l’innocence et la simplicité des premiers Patriarches qui ont vécu depuis Adam jusqu’au déluge fut fort diminuée, même parmi ceux qui adhéraient encore à Dieu, comme la famille de Noé. Il fut le dernier d’entre eux, qui conserva cette simplicité et droiture telle qu’était celle de ces vénérables anciens ; comme l’on voit que d’abord après ce déluge terrible, les descendants des fils de Noé furent d’abord aussi corrompus que ceux du premier monde, en ayant voulu bâtir la tour de Babel, qui marque assez leur orgueil et leur audace. Les jours de leur vie temporelle furent aussi raccourcis et réduits à six vingts ans (Gen. 6, 3.) puisqu’ils n’en voulaient pas faire un meilleur usage ; Dieu se réserva d’autres moyens pour les emmener à la repentance ; puisqu’ils ne voulaient pas se servir de ceux qu’il leur donne dans cette vie, il en tranche le cours d’une bonne partie, choisissant des moyens pour les ramener à lui après la sortie de cette vie temporelle, qui à la vérité sont infiniment plus rigoureux, pénibles et douloureux que ceux que Dieu offre aux hommes pendant le cours de celle-ci : mais Dieu ne voulait pas davantage les laisser vivre si longtemps pour perdre leur temps et ne devenir que plus endurcis et méchants ; il a d’autres feux, d’autres prisons, pour les rebelles qui ne veulent pas se plier ici : et ce n’est que par grâce qu’il accourcit alors les jours des hommes, et qu’il les a encore bien plus accourcis du depuis, et le fait encore dans ces derniers temps ; certainement c’est temps perdu que celui que nous employons ici-bas dans ce monde si nous ne nous convertissons pas sincèrement à Dieu.

3. Dieu dit à Noé : Fais-toi une arche (Gen. 6, 14). Noé trouve grâce devant Dieu, parce qu’il est juste (v. 9), ce qui marque la première conversion ; plein d’intégrité, ce qui marque la seconde, par laquelle son Cœur est changé ou renouvelé ; il est devenu simple et Enfantin. Marchant avec Dieu, ce qui marque la vie contemplative ou l’union divine dans laquelle il vivait. À de telles âmes Dieu fait connaître ses volontés très clairement ; car elles vivent et conversent familièrement avec Dieu, comme un ami fait avec son ami ; ainsi la voix ou le parler de Dieu ne leur est pas étranger. Noé était donc en état de recevoir ce commandement de Dieu : Fais-toi une arche. Mais quoi, Noé, savez-vous bien que c’est Dieu qui vous a commandé de faire un bâtiment si extraordinaire que depuis le commencement du monde l’on n’en a point vu de semblable ? Vos voisins se moqueront de vous, et le feraient aussi de notre temps ; ils vous prendraient pour un fanatique, un visionnaire, un enthousiaste, si vous disiez que c’est Dieu qui vous a ordonné de faire une machine si étrange ; ils diraient : Dieu ne se communique point et ne parle point aux hommes, le St Esprit n’opère plus dans les cœurs immédiatement comme autrefois, c’est fantaisie et illusion que ce prétendu commandement.

4. C’est ainsi que les hommes qui se disent être Chrétiens parlent la plupart aujourd’hui, n’ayant point honte d’être si fort étrangers de leur Dieu et Créateur, et c’est ainsi qu’ils auraient regardé votre projet, ô St Patriarche Noé ! Vous saviez bien connaître la voix de votre bon berger, et ne vous laissiez point abuser, car il était votre ami familier, avec lequel vous étiez accoutumé de converser. Si la voix de notre bon Dieu est si fort inconnue aux hommes, c’est qu’ils ne marchent pas avec lui, et ainsi ils s’imaginent que Dieu est fort éloigné d’eux ; ils se font une haute idée extraordinaire du parler de Dieu, comme s’il était un grand Roi renfermé dans son Palais, d’un accès fort difficile, qui se fût contenté de donner ses volontés par écrit à ses sujets et puis fût inaccessible, leur laissant la liberté d’expliquer ces écrits sacrés chacun à sa fantaisie.

5. C’est ce qui arrive aujourd’hui, et la cause pour quoi ils ne font que disputer sur la volonté du Roi et sur le sens de ses écrits, sans se mettre en devoir de les pratiquer, se contentant de les étudier et de les expliquer selon leur sens et leur raison, sans avoir l’esprit qui les a dictés, qui seul peut les expliquer. Mais comment l’auraient-ils et se mettraient-ils en peine de l’acquérir, puisqu’ils nient qu’il opère, qu’il se communique à nous : ils n’ont garde de tâcher de l’acquérir et ne peuvent sans doute aussi être informés des volontés de Dieu, et des ordres particuliers qu’il voudrait leur donner, puisqu’ils ne le connaissent pas ; mais la faute n’est pas à Dieu, qui aime à se communiquer aux hommes, autant à présent qu’il aimait à le faire alors. Mais c’est aux cœurs droits et intègres, à ceux qui marchent avec Dieu, vivent en sa présence, l’ont pour but en toutes leurs actions, n’ont à cœur que de lui plaire et de faire sa volonté ; ceci est leur unique et seule fin, en toutes leurs intentions ; cette simplicité et unité de vue et d’intention est la disposition qu’il faut avoir pour apprendre cette science, apprendre à connaître la voix de Dieu et à la discerner de celles des séducteurs qui disent être envoyés de lui. Mais sans la repentance et la vraie conversion, le changement de cœur qui nous met dans la simplicité comme y était Noé, nous ne pouvons apprendre cette science, car c’est par le renoncement à notre propre esprit, à notre raisonnement, qu’on apprend à connaître Dieu. Non par spéculation et par l’étude de l’école, qui nous y met empêchement au lieu de nous l’apprendre.

6. Croyons donc très certainement que Dieu fait entendre sa voix, comme autrefois, à ses chers favoris, qui à ses vouloirs sont soumis ; ils connaissent certainement le langage de l’Époux de leur âme ; ils ne peuvent l’ignorer, car c’est l’ami le plus familier et le plus connu, le plus confident qu’ils aient. S’il vous est donc étranger et inconnu, ô hommes ! croyez sûrement que ce n’est pas la faute de Dieu, mais la vôtre ; c’est que vous ne voulez pas, non plus que ceux qui vivaient du temps de Noé, vous laisser conduire par l’esprit de Dieu, (Act. 7, 51) vous lui résistez toujours, en ne voulant pas écouter les admonitions et répréhensions de votre conscience ; et cette résistance est la cause que l’esprit de Dieu se lasse de plaider avec vous (Gen. 6, 3) ; puisque vous étouffez les bonnes admonitions qu’il vous donne, il se retire ; car c’est par l’obéissance qu’on apprend à le connaître de plus en plus ; comme c’est par la résistance à ses admonitions qu’on est endurci et devient toujours plus étranger et éloigné de Dieu.

7. Je témoigne donc ici que c’est erreur, tromperie et mensonge, de croire qu’il ne soit pas vrai que l’esprit de Dieu opère et se communique aux hommes, fasse entendre sa voix aux cœurs des hommes d’à présent, qui sont disposés pour cela tout aussi familièrement et encore davantage qu’il le faisait au temps d’alors : c’est faire injure à Dieu de ne le pas croire, car nous avons encore de plus grands avantages qu’eux, Christ s’étant manifesté extérieurement encore plus clairement à nous qu’à eux. Mais hélas ! ce qui devrait nous être un avantage nous tourne en dommage, ce qui nous est plus manifesté sert de prétexte à notre incrédulité. Jésus Christ s’est manifesté plus clairement à nous, selon l’extérieur et ce qui peut être compris par les sens ; mais de cela même nous nions et rejetons davantage les opérations de son Esprit, ne voulant que la lettre, qui cependant tue (2 Cor. 3, 6) et ne peut être comprise selon le sens que l’Esprit de Dieu qui l’a dicté y a renfermé, sans ce même Esprit qui seul vivifie, ou bien rend vivants, par l’onction de sa grâce dans les cœurs sincères et désireux d’être instruits à salut, ceux qui lisent cette parole de Dieu écrite. Ainsi si quelqu’un la lit sans avoir la disposition que l’esprit de Dieu demande, il ne l’entend pas ; quoiqu’il s’imagine être un grand Docteur, parce qu’il a bien étudié et sache bien en raisonner et en prêcher, ce n’est que vent et vanité. Ces dispositions que l’Esprit de Dieu demande pour qu’on soit un lecteur capable de recevoir l’intelligence de l’Écriture sainte selon le sens de celui qui l’a dictée, sont un cœur humble et désireux d’apprendre son devoir pour s’y soumettre et y conformer sa vie et sa conduite selon la règle qui nous y est prescrite, coûte que coûte, sans avoir égard à quoi que ce soit ; dans un esprit de renoncement, se soumettant aveuglément et sans raisonnements à tout ce qui nous est prescrit, et dont nous sommes convaincus que c’est la vérité, quoiqu’il contrecarre nos inclinations, nos passions, nos vues, notre réputation mondaine, nos intérêts charnels, notre raison ; soumettant tout cela à l’esprit de la foi pour croire et obéir à ce de quoi Jésus Christ nous instruit. C’est en faisant cela, nous mettant à ses pieds, le cherchant où il dit qu’il est lui-même, au dedans de notre cœur, où la lettre témoigne qu’il veut nous enseigner, où elle nous renvoie 5. C’est en faisant cela que nous parviendrons au bonheur d’entendre l’Écriture, d’en user utilement, sans nous y arrêter et ne pas chercher celui dont elle témoigne, quoique son but est de nous y mener. C’est à cet Esprit divin qu’il faut aller pour avoir la vie (Jean 5, 39-40).

8. C’est lui qui enseignait Noé et l’instruisit de bâtir l’arche contre toute raison, sur une terre sèche, où il n’y avait nulle apparence que l’eau viendrait jamais : c’est l’esprit de la foi, qu’il connaissait et qui le guidait, comme il l’a fait aussi avec tous ces saints Patriarches. (Hebr. 11, 7.)

Donnons entrée comme ils ont fait à cet esprit de foi dans nos cœurs, par une entière dépendance et simple obéissance, par un amour pour Dieu très pur, et nous expérimenterons qu’il vit et qu’il opère encore comme autrefois très puissamment dans les cœurs des Enfants, des petits, des abandonnés, des délaissés à tous les saints vouloirs divins ; c’est là le seul moyen d’entrer dedans la communion de Dieu dès ce bas lieu.

9. Noé, ce saint homme, suivit le Seigneur dans toutes ses ordonnances, qu’il lui fit : il bâtit l’arche sans raisonner, sans donner lieu à aucun doute ni scrupule ; il ne se mit en peine que d’obéir, c’est l’esprit de la foi qui le fit agir contre toute raison de croire, car c’est le propre de la foi de contrarier la raison, Dieu voulant l’obéissance et la dépendance, que nous captivions notre esprit pour honorer sa grandeur et ne pas présumer vouloir tout savoir, tout examiner si ce qui nous est commandé est conforme à notre raison et s’accommode à nos idées et à notre compréhension : c’est notre orgueil et notre présomption qui veut avoir ainsi les choses et mesurer toujours la conduite de Dieu au niveau de notre raison, la voulant ajuster à notre compréhension : cela ne serait pas vivre de foi s’il allait ainsi : nous n’apprendrions jamais à nous renoncer en suivant aveuglément les attraits de notre Dieu, qui veut de nous, avec raison, une obéissance parfaite, sans regarder autre chose que lui ; cela seul doit nous suffire de lui obéir, sans donner lieu à aucune autre réflexion ; c’est là la seule et grande raison qui doit nous mouvoir, sans savoir autre chose ; cela est digne de Dieu et de ce que nous lui devons.

10. Mais, dira-t-on, ces commandements particuliers sont fort sujets à tromperie et à méprise, l’expérience le montre assez ; nous voyons assez clairement ce qu’il est nécessaire de faire, cela nous est manifesté dans les écrits sacrés en général et n’a pas besoin d’explication, chacun peut le comprendre ; je crains la particularité et aime mieux rester dans le général et le commun de ce qui est pour tous les hommes : je crains l’illusion et la séduction. C’est ainsi que l’esprit propre, fin et rusé, se sait cacher et déguiser pour conserver sa vie et ses attachements, et se dispenser de se renoncer, sous mille belles apparences de prudence et précaution, pour rester retranché dans sa raison, ne jamais devenir Enfant obéissant. Il est bien vrai que la fantaisie est fort sujette à tromperie ; mais ce n’est pas elle non plus à laquelle est manifestée la volonté de notre Maître : il faut auparavant se laisser préparer, il faut se laisser percer l’oreille pour pouvoir écouter ; il faut être devenu l’esclave du Seigneur qui veut mourir en sa maison (Deut. 15, 17), que lui seul soit notre portion, étant entièrement dévoués à lui, sans autre prétention. Alors il sait fort bien nous faire connaître son intention, il ne nous laissera point errer ni égarer. La faute donc d’entendre sa voix est la faute du renoncement, de ce que l’on veut rester propriétaire des biens temporels et des spirituels, de son esprit, de sa raison, aussi bien que de sa maison. Qui apprend à se bien renoncer apprendra à connaître la voix de son berger ; il ne sera pas embarrassé de la discerner, car elle se fait bien faire discerner au cœur qui brûle uniquement de son ardeur : Dieu est fidèle et ne nous laissera jamais tromper si nous savons à lui nous bien abandonner. Ceci est l’unique secret, qui nous découvre son arrêt et manifeste toutes ses intentions, nous montre où nous nous arrêtons dans le chemin qui nous conduit à lui, car c’est lui-même qui nous conduit et nous instruit, lorsqu’en Enfant nous nous laissons à lui.

11. Noé entra donc dans son Arche malgré la contradiction des hommes de son temps, grands et puissants, autant dans leur esprit et dans leur raison qu’ils l’étaient de leur stature : car il est marqué principalement par leur grandeur, leur orgueil et leur vanité, atteignant jusqu’aux Cieux par leurs raisonnements, idolâtres de leur propre suffisance, ayant secoué le joug de la discipline de l’esprit de Dieu, croyant avoir assez d’esprit et de raison sans avoir besoin de celui de Dieu, qui leur paraissait inutile et superflu. Comme il est aussi à présent, les hommes étant de même opinion, c’est leur religion de croire ce qu’ils peuvent comprendre ; voulant unir la connaissance des choses divines avec leurs inclinations, ils se font une religion commode, exempte du renoncement, qui puisse s’accorder dans leurs raisonnements avec leurs inclinations corrompues, leurs plaisirs charnels, leur prudence humaine, leurs précautions et leurs propres intérêts, à quoi ils rapportent tout, l’amour propre étant leur moteur ; c’est tout ce qui leur tient au cœur, et d’être ainsi indépendants, leurs propres maîtres, regardant Dieu de bien loin ; c’est là leur religion, de l’adorer et révérer en spéculation, sans amour véritable ; car où il n’y a point de dépendance et de commerce intime et familier, une attention continuelle sur son objet aimé, là l’amour n’est pas véritable et n’est que feint et sans réalité, que de parole sans vérité. Ce n’est pas ainsi que Noé aimait son Dieu ; il conversait avec lui et connaissait ainsi ses ordres et y obéissait ; il le croyait aveuglément et sans raisonnement, et ainsi sa foi provenant de l’amour, l’amour fit qu’il fut garanti de ce funeste jour où les eaux du Déluge submergèrent tout l’univers et firent périr les pervers.

12. Noé seul échappa et ceux de sa famille, qui le suivirent bonnement, et crurent à sa parole tout simplement, quoiqu’eux-mêmes furent peu avancés dans le commerce divin, étant encore faibles commençants, et même pas tous repentants, comme Cham le manifesta assez. Noé s’abandonne donc aux flots en foi et confiance, il se laisse agiter dessus ces eaux immenses : c’est là la figure de l’abandon à discrétion, qui ne craint point quoiqu’agité, souvent prêt à périr sur les eaux du Déluge, qui ont submergé la pauvre âme et y ont fait mourir toute sorte d’appui ; l’on n’y voit que corps morts et puants, qui y viennent flottants à notre rencontre ; tout ce que nous avons aimé nous vient rencontrer ; ce qui a fait nos plaisirs nous dégoûte et fait mal au cœur, nous en avons horreur ; il faut le laisser consumer par les eaux du Déluge : jusqu’à ce temps elles resteront sur la terre pour la purifier de tant d’impureté. L’âme doit rester dans son Arche en grande patience et en tranquillité, sans se laisser inquiéter par les vents, les orages qui l’agitent et semblent vouloir l’engouffrer dans les flots de la mer. Lorsque tout sera bien noyé et consumé, alors les eaux se retireront, l’Éternel fera connaître à Noé qu’il s’est souvenu de lui (Gen. 8, 1).

13. Il ne l’avait point oublié, mais puisqu’il est dit ainsi, il fallait bien que Noé, pendant que son Arche flottait, eût eu des épreuves qui donnaient lieu à sa raison de faire ainsi des réflexions comme si Dieu l’eut oublié et ne se voulait plus soucier de lui : mais ce n’était qu’en apparence, il arrêtait en secret tous les flots, qui se brisaient devant son Arche, et quoique bien souvent il fut rempli d’effroi, il éprouvait sans cesse l’assistance et toute-puissance de son Dieu, qui le conservait contre toute apparence : cela fortifiait sa foi, lui donnait un nouveau courage, pour se laisser à sa discrétion. Mais le meilleur était qu’il ne pouvait sortir et était obligé de se laisser à la merci des vents et des eaux orageuses, attendant ainsi son sort : ou la vie ou la mort.

14. C’est ainsi qu’il apprend l’abandon, et à laisser ses intérêts pour se résigner aux vouloirs de son Dieu, sans lui oser rien prescrire, attendant tout de sa main et se reconnaissant fort bien indigne de tout bien, et seulement dépendant de la grâce, à laquelle il reste délaissé et bien abandonné. C’est ainsi qu’il parvient au parfait repos quoiqu’abandonné aux flots : il resta tranquillement sur cet élément, jusqu’à ce que le Dieu bénin envoyât un vent sec pour ressécher la terre. Alors en peu Noé se trouva libre de l’orage et placé par le mouvement des eaux sur les hautes montagnes de la contemplation, où il y fit son oraison, figurée par le sacrifice qu’il fit au Seigneur au sortir de l’Arche ; marquant par là la mort de son vieil homme et de sa propriété, qui avait été engloutie et noyée dedans les eaux, mais lui régénéré, lavé et nouveau-né, et les eaux du déluge, qui firent périr les autres, ne servirent qu’à le sauver, en l’ayant bien purifié et lavé.

15. Voici un grand mystère qui sera entendu de ceux auxquels il plaît à Dieu de le manifester par leur expérience, car ce qui aux impénitents leur devient un moyen de mort est aux enfants de Dieu une source de vie, pour les purifier et les acheminer à l’union de Dieu : l’orage et la tempête les mènent sur le haut du mont de la sainte contemplation habituelle, où ils demeurent unis d’une manière permanente à Dieu dans cette oraison. C’est là le but tant désiré où les conduit la tentation.

16. Le corbeau est lâché pour reconnaître si les eaux qui ont submergé toute la partie basse de l’âme, qui est sa terre, sont retirées ; mais il ne fait qu’aller et que venir, et ce qu’il fait de mieux est de se retirer dans l’arche. Ce corbeau, c’est l’entendement et la raison, qui ne trouvent où poser le pied sur ce Déluge : ils ne peuvent rien comprendre dans cette opération de Dieu qui a tout submergé et tout gâté. Le corbeau doit se retirer et se tenir coi en repos, cessant de sa curiosité à voir ce qui se passe dans cette mort. Cette curiosité lui prend souvent, mais il y faut mourir et seulement pâtir. Lorsque le temps est achevé, le pigeon, qui est simple, est relâché. Celui-ci est l’esprit renouvelé, dont il est la figure. Il commence à se trouver au large, il s’élance dans les airs de la divinité, où il lui est permis de s’ébattre ; il trouve où reposer son pied sur la terre de l’âme purifiée et bien lavée ; il y porte le signe de la paix, la branche d’olivier, annonce que les flots sont cessés et toutes les terreurs finies et bannies : la paix succède à l’orage et devient l’héritage de la pauvre âme, qui a si fort été battue et exercée dessus les eaux. À l’inquiétude et au trouble succède le repos, et le sentiment de la réconciliation à celui de la réjection ; c’est ainsi qu’enfin sont finis tous les ennuis.

17. Noé se trouve donc en liberté, après sa grande et dangereuse captivité qu’il eut dans l’arche ; il se voit bien au large sur la terre nettoyée, lavée, et bien purifiée de tous ces méchants. Tout est sur cette terre dans un silence merveilleux et une paix sans pareille. Noé y prend ses ébats à son plaisir, il offre à Dieu la louange de sa délivrance, et cultive la terre, qui est de nouveau bénie et affranchie de la malédiction.

18. Mais voyons ce qui arrive au bon Noé ; il tombe en sécurité, il ne sait pas encore bien user de cette grande liberté où il se trouve ; il plante la vigne et s’enivre dans la volupté. Ceci est une belle figure de la purification de l’âme dans la première conversion. Le Déluge des eaux signifie la première pénitence et la renaissance ; le lavement de l’eau qui emporte les ordures grossières et superficielles lave l’âme au dehors et dans les sens internes : elle se trouve en liberté et bien renouvelée, après avoir souffert cette opération de la première contrition ; elle est dans la joie et grande liberté de la foi savoureuse, elle jouit de paix et de tranquillité, et croit que rien ne lui défaut, tant elle est en repos ; elle commence à labourer et à planter, ce sont les bonnes œuvres qu’elle exerce et les vertus avec grande facilité et empressement sans peine et sans souci ; elle est libre de tout ennui. Mais lorsqu’elle est au plus haut point et recueille les plus excellents fruits de son labeur, lui restaurant son cœur, comme la grappe de la vigne, en force et en douceur, c’est l’onction et le vin qui est répandu dans les sens internes, la grâce du sensible et aperçu ; elle en est enivrée de volupté, tombe en sécurité. Elle s’endort et découvre sa nudité. Cela veut dire que parmi ces ardeurs et ces douceurs, dont les sens intérieurs de toute l’âme sont remplis, et dont ils sont nourris et enivrés, il est découvert à l’entendement comme à Cham la nudité de l’âme, sa honte, et que ce n’est que volupté charnelle et bestiale, à en juger selon l’esprit et vérité. Tout ce qu’elle a goûté et dont l’âme s’est repue en grande ardeur et gourmandise, ce dont elle a fait si grand cas, lui est mis en horreur, elle connaît sa nudité, sa honte et sensualité, cela est découvert à son entendement en pleine clarté ; il en avertit ses deux frères. Sem figure la volonté et Japhet la mémoire. Ceux-ci prennent le manteau, qui est l’humilité ; ils retournent en arrière, s’étant élevés dans les lumières et les douceurs, ils retournent dans l’abaissement, en couvrent toute l’âme. C’est ainsi que couverte de son humiliation où elle entre et s’y cache comme dans les ténèbres, c’est, dis-je, dans cet état d’humiliation, de nudité, sous cette couverture qui la met en ténèbres, où elle s’incline et se cache, qu’elle perd ainsi l’ivresse où les douceurs et les ardeurs l’avaient mise, et recouvre le sens rassis.

19. C’est ainsi qu’il arrive à l’âme que Dieu favorise et ne veut pas laisser dans son ivresse et volupté : il lui donne la lumière pour voir sa nudité, son ivresse et sa saleté, sa honte. Elle reçoit l’attrait d’aimer l’humiliation, les ténèbres, d’être plutôt dépouillée et à nu que d’être davantage ainsi vêtue. Elle aime mieux mourir à la terre et à ses délices, reconnaissant qu’ils ne font que l’enivrer. J’entends toutes les faveurs et les douceurs, oui, toute la force et la vertu, qu’elle a reçue en elle-même en ses sens et ses facultés : elle reconnaît très bien que tout le bien qu’elle a produit ainsi n’est qu’impur et très imparfait, les fruits de l’homme et de sa propre volonté, fruits de sa volupté, dont le principe lui fait honte : elle le fait cacher et se couvrir. C’est ainsi que nous avons honte de nos meilleures productions, de nos meilleures intentions, lorsque la divine lumière vient à nous éclairer, à nous désenivrer, à nous découvrir la propriété et la volupté indentée dans tout notre faire ; nous voyons bien alors que rien ne nous convient mieux que la mort.

20. Noé, ou l’âme à son réveil, maudit Cham, la production de la raison, entre les puissances de l’âme ; cette faculté est maudite et interdite, étant celle qui est contraire à la voie de l’obscurité, par sa curiosité ; elle n’aura point d’entrée dans l’âme fortunée et rendue en l’obscurité, Épouse de l’Époux sacré : car elle a quitté sa qualité masculine, qu’elle avait prise en sa propriété ; ne lui appartenant pas, elle y meurt, et par son trépas, elle redevient féminine, elle quitte l’activité avec la propriété et passe à la passivité, rendant à son Créateur, à son Dieu, l’honneur qui lui est dû, qui seul doit être son Époux ; elle en devient jalouse. Elle quitte ainsi la terre, les sens, et la propriété, pour vivre en unité avec son céleste Époux, pour toujours.

21. Entre les puissances, Cham est le plus petit et le serviteur de ses frères : de curieux et clairvoyant qu’il voulait être, il devient soumis à la volonté d’où il dépend, et son raisonnement doit être assujetti à ce que lui fournit la mémoire, qui reçoit ses impressions du fond de la volonté. Ainsi sont subornés en ordre ces trois frères ; celui qui voulait être le plus grand et avait dominé et tout anticipé sur ses deux frères devient le plus petit et le plus méprisé, celui qui est le plus contraire dans la voie de la foi.

22. Cham est donc ici la signature de la raison éclairée, qui voit le faible de l’âme et son ivresse dans la richesse de ses dons, mais, quoiqu’elle soit si clairvoyante et se moque de la faiblesse et de la honte qu’elle découvre et aperçoit plus que toutes les autres puissances, elle est par cela même la plus impropre et opposée à servir l’âme dans la voie de la foi obscure où elle est mise maintenant ; elle en est maudite et retranchée, elle doit être captivée, n’y ayant pour l’âme de plus forte opposition que dans sa raison : là le Démon a son accès et lui lance ses traits pour l’empêcher de se laisser mener dans la voie de l’obscurité, de l’enfance, de la dépendance, pour se laisser dépouiller de toute sa propriété, par le vrai renoncement à son propre sens. C’est à quoi la volonté docile se soumet et s’incline ; la mémoire suit sa docilité et ne veut plus penser qu’à ce qui sert à son abaissement, à la mettre dans le vide de toute image et représentation, pour ne vivre que d’abandon, et devenir ainsi petit Enfant, obéissant, sans raisonner ni hésiter. Ce qui provient de la raison, la foi requiert son extinction.

 

 

 

 

Du St Patriarche Sem.

Le douzième des 24 Anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

1.

 

SEM est docile, il est tranquille, humble, et pudique, il hait la fausse liberté, aime la chasteté, et réprime son frère de son effronterie et moquerie ; gardant le respect et l’honneur qu’il doit à son Père, le regardant comme étant son Seigneur. C’est pour cela que restant dans l’obéissance et la dépendance filiale à son égard, il reçoit sa bénédiction la plus grande, et est le plus élevé, s’étant plus abaissé que les deux autres : il remporta le prix, s’étant le plus soumis : il est l’exemple des Enfants bien nés, qui sont obéissants et dépendants de leur Pères et Mères, leur gardant le respect qui leur est dû, supportant leur défauts, et les couvrant, lorsqu’ils défaillent par la vieillesse, et la faiblesse où Dieu les met pour les anéantir, afin de les guérir des maux invétérés de la propriété qui les a pénétrés, dans laquelle ils ont vieilli, et y auraient persisté et péri, si le Seigneur n’y avait mis la main en changeant leur destin, en les tirant à lui, pour les sauver du puits de la perdition, où ils seraient tombés sans rémission, si la main puissante de Dieu ne les eut tirés de ce lieu.

2. Reconnaissons donc les bienfaits du Dieu de Sion, qui nous a appelés et rachetés de la corruption de ce monde, et du déluge affreux où il est englouti, il nous en a tirés et affranchis, rendons-lui la gloire et l’honneur, en nous consacrant de nouveau à notre Dieu, notre Seigneur, qui nous a tous conduits ici par sa grande merci, pour nous mettre à Sauveté du Déluge d’iniquité, dont le monde est couvert, englouti et noyé, et abîmé ; il nous a rachetés.

3. Apportons-lui nos dons dans ce jour 6, c’est l’offrande d’amour qu’il demande de nous ; le cœur, la volonté en toute humilité, l’or de la charité : c’est un or brut, que notre amour et volonté qu’il veut purifier ; c’est là l’offrande que nous apportons au divin Enfant, en l’adorant et nous humiliant dans ce jour, que nous venons lui faire notre cour, en lui rendant hommage avec les Rois, dans l’étable de Bethlehem, qu’il a choisie pour son berceau, en s’étant abaissé, y voulant être né. Apportons-lui aussi l’encens de nos prières, de nos désirs, de nos soupirs, en nous offrant à lui ; c’est le parler du cœur qui plaît à ce Seigneur, il n’en entend point d’autre, car il est un Enfant qui ne sait rien des grands raisonnements, il aime la simplicité. Qu’on le prenne en ses bras, qu’on le presse à son cœur, avec amour, affection et ardeur, tendresse et familiarité, charmé de sa beauté, de son amour si grand, de vouloir s’abaisser ainsi à naître si chétif pour nous sauver, pauvres pécheurs ; reconnaissons sa grande douceur, avecque componction, ayant le cœur brisé de contrition d’avoir tant offensé ce Dieu de charité. Que ce soit là la Myrrhe que nous lui présentons ; il fait couler nos pleurs par ses ardeurs, nous restants exposés à ses rayons divins ; ils nous échauffent, ils nous amollissent, nous font fondre et nous écouler devant ses yeux. Qui peut bien exprimer ce que ses saints regards, si pénétrants, si pleins d’amour, produisent dans nos cœurs, par ses ardeurs. Venez, venez vous prosterner, devant la crèche de cet Enfant divin, et vous l’éprouverez ; tout le reste est en vain, l’expérience nous apprend solidement ce qu’opère le saint amour lorsqu’il trouve jour d’entrer, de pénétrer jusqu’au cœur : cela surpasse toute expression ; venons donc, l’apprenons en nous humiliant et l’adorant dans ce jour où nous rendons hommage au saint amour gisant dans la crèche, tout couvert de faiblesse ; nous l’adorons et l’admirons, car il est le Dieu tout puissant qui se manifeste en Enfant pour nous donner accès à lui par sa bassesse et sa merci.

 

 

 

 

Du Saint Patriarche Abraham.

Le treizième des 24 Anciens, et de la vie

qu’il a menée dans ce monde.

 

1.

 

JUSQU’ICI va la vie des Patriarches saints qui ont vécu dans la simplicité, exempts de multiplicité. Mais après la mort de Sem, ils se multiplièrent et, quittant la simplicité, qui nous garde dans l’unité de l’esprit saint, de sa conduite simple et dégagée des sens, simplicité du centre, où réside l’esprit de la foi, ils quittèrent la sainte Loi de la parfaite dépendance des saints vouloirs divins, y abandonnant leur destins, sans se mettre en peine d’autre chose que de rester abandonnés au maître souverain, au Seigneur Dieu, le laissant disposer de tout leur sort jusques au bout, vivant dans l’attention à Dieu, n’ayant d’autre loi dans ce lieu que de dépendre entièrement parfaitement de lui, sans autre appui, ni règle, ni offrande, ni culte divin, qui sont en vain et superflus pour qui vit avec Dieu en tout temps, en tout lieu, n’aimant que lui et ne pensant qu’à lui, renonçant à soi-même, vivant très séparé du moi, toujours occupé de son Roi ; le commandement de l’amour suffisant pour toujours à qui l’observe fidèlement, restant dans cet Élément. Mais quittant cette route, ils entrèrent dans la multiplicité, en mélangeant peu à peu l’amour propre avec l’amour divin, ils commencèrent ainsi à idolâtrer, leur cœur n’étant plus dans la simplicité marquée ici, ils s’abusèrent et ils errèrent de plus en plus, quittant l’esprit de Dieu et sa conduite, l’esprit du monde les corrompit, et les séduisit de plus en plus, en sorte qu’il fallut que Dieu appelât Abraham, et le séparât de nouveau de l’esprit de ce monde, en lui faisant quitter sa maison, son pays, son parentage, pour être seul son héritage, et rétablir en lui la première simplicité, le rappelant à l’unité, d’où ses pères s’étaient égarés, l’ayant abandonnée.

2. C’est donc lui qui continue le nombre des Anciens, en suivant Sem : il fait le treizième du nombre des vénérables vieillards, étant le Père des croyants, ayant recommencé la vie simple Patriarchale, qu’il a menée si constamment, en suivant seulement l’attrait, la voix de Dieu, en tout temps, en tout lieu, qui seul le conduisait, et le règle dans toutes ses actions et intentions, n’ayant de but ni volonté que de rester à Dieu abandonné, tout le temps de sa vie ; il n’a rien pratiqué que cette loi, c’est là la vie de la foi qu’il nous a enseignée dans sa pureté, qui mène à l’unité. Suivons ses pas, et vivons avec Dieu dans une entière dépendance, détachons-nous, comme il a fait, de parents, de pays, de toute créature, au moins de cœur et d’affection ; ne vivons plus que d’abandon à la volonté du Seigneur, qui a accepté tous nos cœurs, les ayant attirés à lui. Sors de ton pays et de ton parentage (Gen. 12, 1), lui dit Dieu. Cela marque très bien l’attrait divin qu’il donne au Cœur duquel il s’est rendu vainqueur : il le rend étranger de tout attachement de la nature et créature, il le rend familier à Dieu, ne connaissant plus rien que lui dans ce bas lieu.

3. Abraham mène une vie toute de foi et d’abandon à Dieu : en quittant son pays, il quitte la terre ou la partie basse de son âme, dont ce pays de sa naissance naturelle est la figure. Il quitte, dis-je, les sens et la raison pour ne vivre plus que de foi, en s’abandonnant à Dieu ; il quitte sa propre conduite, l’attachement à son propre esprit, et entre dans le Centre de son âme, où est l’esprit de la foi, qui est à présent son Conducteur et son guide. Ce centre de son âme est représenté par le pays de Canaan, où il va habiter. Dieu lui promet que ce pays sera à lui, qu’il l’héritera ; il lui ordonne de se promener par ce pays (Gen. 15, 17.) parce qu’il sera à lui : cela marque comment Dieu conduit l’âme pendant le chemin de la foi obscure ; il la mène quelquefois d’une manière distincte dans son Centre, et lui fait goûter de temps en temps la paix qui réside dans ce lieu, qui est un paradis et un lieu de repos divin, mais il ne la laisse pas là d’une manière permanente, elle ne fait encore que de s’y promener, elle y est encore comme étrangère, quoiqu’elle y habite. Les ténèbres la couvrent et elle doit mener une vie de la foi, elle est exercée (pendant tout ce chemin jusqu’à ce qu’elle soit retournée dans l’union divine), par les cananéens, etc., et autres peuples qui sont encore les habitants dans son âme ; car elle n’est pas encore en état ni disposée à posséder ce pays de Canaan ; c’est à présent le temps de sa purification, il faut qu’elle demeure parmi ces peuples étrangers. Abraham représente admirablement bien l’état de l’âme qui est appelée à sortir d’elle-même, comme il a été dit, pour se laisser conduire par l’attrait du Centre, qui est la voie de la foi obscure. Tout ce qui lui arrive dans ce pays de Canaan marque très bien ce qui arrive à l’âme pendant tout le chemin de la foi obscure.

4. Dieu se manifeste à Abraham d’une manière distincte plusieurs fois, surtout lorsqu’il lui donne ce commandement de sortir de son pays. C’est aussi ce qui arrive à l’âme lorsque Dieu l’attire à sortir de la voie de son activité, de son propre raisonnement et de sa propre conduite, pour s’abandonner à lui : il lui donne alors d’une manière distincte la lumière et la certitude que c’est lui qui l’appelle à se quitter elle-même pour le laisser conduire en foi et abandon, par l’attrait du Centre, qui est l’esprit de la foi : cette lumière et certitude lui est renouvelée de temps à autres, selon que l’état de l’âme le requiert dans les épreuves et incertitudes, doutes et combats qui lui arrivent dans ce chemin obscur où Dieu l’a conduite. C’est ce que Dieu renouvelle aussi à Abraham. Comme il fait ici, Gen. Chap. 12. Il lui donne des assurances notables de sa protection et de son secours, v. 3. Cela encourage et fortifie l’âme contre toutes les contradictions qu’elle a des autres hommes, qui ne connaissent pas ce chemin de la foi, même des bons, et contre les attaques de son propre esprit et de sa raison.

5. Les Autels qu’Abraham bâtit à l’Éternel (Gen. 12, v. 7. 8 ; Chap. 13, 4), et où il est marqué qu’il invoqua le nom de l’Éternel, signifie le renouvellement d’abandon à Dieu que l’âme fait de temps à autre ; à quoi elle est attirée intérieurement après s’être offerte et abandonnée à Dieu sans réserve, dans l’entrée de ce chemin de la foi. Car autant d’épreuves et de tentations de toutes sortes, par lesquelles l’âme de foi est exercée dans ce chemin obscur, où elle est souvent tentée d’entrer en doute, touchant le chemin où elle est ; autant de fois est-il nécessaire qu’elle renouvelle son abandon à Dieu et le sacrifice total qu’elle a fait d’elle entre ses mains. C’est ces renouvellements qui sont très bien représentés par les autels qu’Abraham dresse de temps en temps à l’Éternel en invoquant son nom : car sa vie a été toute tissue d’épreuves et de tentations, qui ne sont pas toutes marquées dans l’Écriture sainte, mais seulement les principales. Les divers changements de lieu où il dresse ses tentes marquent l’avancement et changement d’états de l’âme, dans ce chemin de la foi, en y avançant vers Dieu, et c’est d’ordinaire à l’occasion de ces changements qu’il dresse ses autels et invoque l’Éternel ; parce qu’autant de fois que de pareils changements arrivent à l’âme de foi, ils ne se font pas sans épreuves et tentations : souvent aussi la foi et la confiance manquent, est obscurcie et affaiblie, lorsque l’âme se voit en danger, comme il arrive ici à Abraham.

6. Une grande famine survient dans le pays de Canaan, pendant qu’Abraham marche toujours s’avançant vers le midi (Gen. 12, v. 9. 10) à mesure que l’âme avance, marchant et s’approchant de son Soleil qui est Dieu, elle est desséchée, et la famine devient plus grande pour les sens ; ils perdent toute nourriture. Abraham va en Égypte ; l’âme, dans cette disette, et desséchée qu’elle est de toute humeur et nourriture sensible, de la grâce dans la partie basse, descend en Égypte ; elle est tentée de retourner dans l’Égypte de ce monde, étant entrée en doute de la voie où elle marche, à cause de la famine où elle a été mise et de la sécheresse qui lui est arrivée. Cependant elle craint d’y perdre la vie spirituelle, d’y faire naufrage à la foi (1. Tim. 1, 19). Comme Abraham craint ici, v. 11, elle veut se précautionner par sa propre sagesse. Sachant que Sara est belle, qui signifie ici les qualités de la partie basse de l’âme, son entendement, sa raison, ses sens, qui ont été rehaussés dans leur force et beauté, une telle âme étant reconnue des hommes naturels pour être belle, par la vertu, l’esprit, et les belles qualités morales qu’elle possède, l’esprit de ce monde, comme Pharao, la veut enlever, le monde veut réentraîner une telle âme, et l’engager de nouveau dans ses filets.

7. Abraham avait voulu feindre et se cacher, il n’avait pas voulu faire connaître qu’il était une âme de foi, il croyait par cette finesse éviter la mort, feignant de pouvoir être séparé de sa Sara, confessant bien être son frère, mais non pas son Époux. Ainsi l’âme, dans cet état, croit pouvoir bien abandonner sa Sara, ou la partie basse de son âme, au service du monde, et croit pouvoir en séparer son fond, et qu’il restera occupé à la contemplation, vivant toujours de foi comme ci-devant ; mais c’est vainement, car Abraham est son Époux, et ne peut en être séparé ; c’est par tentation, et par réflexion, séduction de la raison, et de l’esprit du monde, qu’on entreprend ceci ; l’on croit vouloir bien être frère et rester bon ami, joignant ainsi l’esprit du monde, et l’esprit de la foi, l’esprit astral et l’esprit de Dieu : mais c’est inutilement, il en arrive comme à Abraham : l’esprit du monde enlève Sara, et veut s’unir à elle, la prendre pour en abuser. Mais Dieu veille sur cette âme qui est dans la tentation, et fait bien sentir à l’esprit du monde qu’une telle âme n’est pas pour lui : il ne peut souffrir sa pureté, qu’elle a acquise dans l’union avec l’esprit de la foi ; il la rend à son Époux et la renvoie. C’est ainsi qu’il arrive, et Dieu veille ainsi sur ces âmes ; en sorte que le monde même leur donne leur congé, quoique souvent par tentation elles eussent voulu y rentrer à bonne intention. V. 12 : Il arrivera que les Égyptiens me tueront : mais ils te laisseront vivre. Sans doute il en serait ainsi si l’âme s’était unie à Pharao, il en eût coûté la vie à l’esprit de la foi, au fond de l’âme ; il se fût retiré, car il n’eût pu subsister avec l’esprit du monde. Mais Dieu veille sur ses Enfants comme ici sur Abraham, et les tire sans dommage des tentations : car les gens du monde voient bien qu’un grand dommage leur arriverait s’ils prenaient les maximes de telles âmes, dont l’amour pur et l’intérêt de Dieu sont le fondement de leurs actions : au lieu que les autres n’ont que l’amour propre et le propre intérêt pour fondement de leurs maximes ; ces deux contraires ne peuvent s’accorder, où l’un règne l’autre n’y peut subsister ; où l’amour propre domine, là l’esprit de la foi ne peut régner, il faut qu’il meure dans l’âme. Ainsi Abraham avait raison de dire que les Égyptiens le tueraient s’ils prenaient Sara comme étant sa femme ; mais ils la lui rendent et lui donnent congé. Abraham n’est plus en état d’être homme de cour, et quoique Pharao le caresse, aussi bien que ses courtisans, cela ne dure pas longtemps ; il ne peut s’ajuster aux maximes de la cour, et quoiqu’il fut entré dans ce déguisement de renier sa femme, il ne peut continuer de dissimuler, car il est trop sincère, trop droit, et trop simple pour être du goût des gens de la cour : ainsi il retourne en Canaan, dans son Centre, après la tentation : il a expérimenté qu’il doit rester dans l’obscurité de la foi, parmi les Cananéens, ses ennemis intérieurs, qui le harcèlent et l’exercent continuellement pour le faire mourir à soi-même : sans qu’il lui soit permis d’habiter ailleurs que dans ce pays qui lui a été assigné de Dieu. Étant donc revenu à soi-même, et retourné dedans son lieu où il était auparavant d’aller en Égypte, il y renouvelle son abandon, y rentrant dans l’ordre divin ; il continue son chemin vers le midi (Chap. 13), se livrant de nouveau aux ardeurs et brûlements du feu divin, pour le purifier et dessécher de sa nature propre ; il y ramène aussi sa femme, et tout ce qu’il avait pour dépendre en tout point du saint amour divin, sans exception ni aucune séparation. Il se sacrifie de nouveau à Dieu dans ce lieu, pour souffrir les épreuves qu’il lui plaira de lui dispenser. Car invoquer le nom de l’Éternel (Chap. 12, 8 ; Chap. 13, 4) en réalité et vérité, comme fait ici Abraham, et avec lui tous les véritables croyants, c’est s’abandonner à tous les vouloirs divins, c’est renoncer à sa propre volonté, pour se dévouer à celle de Dieu, entrant dans sa dépendance, car c’est là l’honneur et l’hommage que l’on donne au Seigneur, c’est là invoquer son nom (Jean 4, 24) et l’adorer en esprit et en vérité. Renouvelons donc avec Abraham notre abandon, si par la tentation nous en sommes sortis et avons bronché, nous étant écartés du chemin simple et enfantin où nous conduit l’amour divin, dans l’obscurité, la disette et le brûlement pour les sens et pour la nature, qui sont privés de nourriture. Souffrons les sécheresses et les privations, et restons dans notre abandon. L’exemple d’Abraham nous est donné pour nous enseigner et nous consoler dans nos égarements et manquements ; retournons comme lui dans notre abandon, et nous retrouvons le chemin que nous avons quitté : Dieu nous reçoit sans nous le reprocher (Chap. 13, 14, 18). Dieu renouvelle ses promesses à Abraham et fortifie sa foi, et il bâtit là un Autel à l’Éternel, en se sacrifiant à lui tout de nouveau : telles âmes aiment la concorde et fuient la discorde ; après être revenu d’Égypte, cette faute lui sert à le pousser dans un plus grand renoncement, à le séparer plus totalement de la nature et de la créature ; il est incité par la discorde qui s’élève entre les pasteurs de Lot, son neveu, et des siens à se séparer de lui ; il lui donne le choix ; c’est un mystère : lorsque Dieu veut nous dégager totalement, il fait naître la discorde pour nous pousser à nous séparer des objets qui la causent, afin d’être à lui plus purement et uniquement qu’auparavant. C’est ainsi que Dieu nous achemine de plus en plus, en avançant vers lui, à renoncer à tout attachement de la chair et du sang, de la nature et créature, qui choisit, comme Lot fait ici, le pays de la volupté, ce qui chatouille et plaît aux sens, les nourrit, où tout fleurit, mais où se trouve le péché et toute l’impudicité comme à Sodome. Abraham lui laisse volontiers ce partage qu’il a choisi, et aime mieux rester dans la montagne de la foi et de la contemplation, quoique sèche et pénible, n’ayant rien d’agréable pour les sens et la nature, à laquelle il veut bien mourir, aime mieux pâtir, prier, et contempler sèchement, que de nourrir ses sens dans la volupté, qui entraîne d’ordinaire dans le péché.

(Chap. 14.) Abraham bat et met en déroute quatre Rois qui avaient emmené son neveu Lot prisonnier avec toute sa famille. Voilà comment la foi met en déroute tous ses Ennemis ; ces Rois représentent l’orgueil, la vanité, la présomption, l’envie, qui ont captivé les cinq sens, représentés par les cinq Rois, que les quatre premiers ont mené prisonniers ; à ces cinq Lot s’était uni, il marque l’âme voluptueuse, il les avait choisis pour demeurer dans leur pays. Mais il est captivé avec eux, cela marque très bien comment celui qui se soumet aux sens et vit dans les sens est bientôt captivé par l’orgueil et la vanité, la présomption et l’envie, tout cela suit la volupté. Lot s’était laissé séduire en convoitant les choses agréables aux sens, c’est le commencement de son erreur et de sa chute ; il en est captivé, y ayant choisi sa demeure, mais on n’en demeure pas là, et l’orgueil suit bientôt avec ses alliés les autres Rois ou Démons. Ceci se trouve véritable dans les hommes grossiers mondains, mais aussi envers les âmes qui sont tournées vers le spirituel. Quiconque cherche à satisfaire ses sens dans le spirituel, cherche les goûts, les lumières, etc., entre dans la volupté, et se trouve enfin séduit et trompé,quoi qu’il ait pour objet des bonnes choses ; et s’il s’en nourrit et s’y attache alors, il tombe dans l’orgueil spirituel, et dans les autres vices ici marqués et figurés par les quatre premiers Rois. L’âme ainsi captivée de ces puissants ennemis n’en peut être affranchie que par l’esprit de la foi, qui entre dans le renoncement à tous ces vains plaisirs, goûts, sentiments, lumières et connaissances dans les sens. La foi nue, sèche et obscure délivre l’âme de toute erreur, et l’affranchit de toute séduction, lui donne la force divine comme ici à Abraham, qui est le héros de la foi, il affranchit l’âme qui s’était ainsi laissée captiver par ignorance, comme Lot, et avait néanmoins une bonne intention de servir Dieu et de vivre pieusement, comme il était aussi un homme juste, mais adonné aux sens.

Les sens veulent aussi enrichir Abraham (v. 21), lui faire part de leurs richesses et de leurs plaisirs, mais il n’en veut point, reconnaissant bien qu’ils pourraient le corrompre ; il rompt tout commerce avec eux, il aime l’obscurité et la sécheresse, la nudité. Voilà pourquoi c’est la nuit (v. 15) qu’il remporte la victoire sur ses ennemis capitaux, c’est l’orgueil, etc., dont l’âme de bonne volonté se sent être captivée, et l’en délivre premièrement, et puis ne veut prendre aucune part au négoce des sens. La foi se retire et se tient dans la montagne sèche de la contemplation dans la vaste plaine de Mamré, qui représente la vastitude et généralité de la divinité, où l’âme de foi fait sa demeure (ne s’arrêtant point au particulier ni au distinct) dans l’air universel de la divinité. C’est là sa forteresse, où elle habite sûrement, sans crainte, et c’est de là qu’elle surmonte tous les ennemis de l’âme.

Loth reconnaît bien la captivité où il est entraîné habitant en Sodome ; l’orgueil, la présomption, la vanité, l’envie, où il est entraîné. La foi vient à son secours, et le met en liberté de ces ennemis grossiers. Mais il ne reconnaît pas encore que c’est à cause qu’il habite dans Sodome dans la volupté des sens qu’il a été captivé, il retourne cependant y reprendre sa demeure jusqu’à un autre temps. C’est ainsi que l’âme accoutumée et alléchée par les goûts des sens a tant de peine à les abandonner, malgré les écueils où elle donne et les tentations qui lui arrivent en demeurant dans ce pays de volupté. Ceci serve d’instruction aux âmes appelées à l’oraison, de ne point rechercher les goûts, les douceurs, les lumières dans l’oraison, les sensibilités, tout cela étant si sujet à tromperie, et rendant l’âme molle, voluptueuse, luxurieuse, et l’entraînant dans l’orgueil et la vanité, dont elle se trouvé captivée sans y penser. Ce n’est que par le renoncement à tout cela que l’on parvient à acquérir l’esprit de la foi, et c’est la raison pourquoi Dieu en sèvre l’âme pour la faire avancer, lui retirant ces douceurs et ces ardeurs, ces goûts ; la met dans la sécheresse, dans la disette, dans les tentations, pour l’acheminer à la pure contemplation, qui se trouve dans la foi, dans laquelle Abraham marche comme un héros, et obtient la victoire de tous ses ennemis.

v. 18. Melchisédech vient au-devant d’Abraham, c’est le Roi de paix. L’âme de foi trouve la paix dans son obscurité, sa sécheresse et sa nudité ; et la victoire que l’esprit de la foi remporte en elle par le renoncement lui apporte la paix. C’est la paix que l’âme de foi a dans son centre, où est Salem, où le Roi de la paix habite ; c’est Jésus Christ, ce grand Sacrificateur du Dieu fort souverain, qui bénit l’âme, et la comble de paix, la fortifie, en lui donnant la nourriture qui lui est propre et lui convient bien mieux que les mets de Sodome qu’elle a refusés. C’est le corps et le sang de Jésus Christ qui la purifie et la fortifie : Abraham ne refuse pas cette nourriture sacrée, il la prend avec humilité. À chaque fois que l’âme de foi remporte des victoires dans les épreuves, dans les tentations, lorsqu’elle est fatiguée et lasse du combat, ce grand Melchisédech se manifeste à elle, la fortifie de nouveau. Jésus Christ, dis-je, lui donne de nouvelles marques de sa présence, d’une manière distincte, qui la réjouit, fortifie, et encourage beaucoup, comme il arrive ici à Abraham, par la présence de Melchisédech ; et le pain et le vin qu’il lui donne, c’est la nourriture divine, qui change l’âme peu à peu dans l’Être divin, ou dans la nature de Jésus Christ.

Chap.15. Abraham reçoit de nouvelles promesses de Dieu, des assurances de sa protection. Ne crains point, je suis ton bouclier, et ta très grande récompense. Cela marque comment les âmes de foi sont souvent atteintes de craintes et de doutes dans l’obscurité de la voie où elles marchent ; mais Dieu leur donne aussi de nouvelles assurances de sa protection, et les assure qu’il est lui-même leur très grande récompense ; il relève leur courage abattu, leur disant dans leur intérieur de ne point craindre, et il bannit en même temps la crainte ; car il opère en ces âmes de foi ce qu’il parle en elles ; il les assure que quelque tentation qui leur arrive et quelles épreuves qu’elles aient à souffrir, elles en seront récompensées par rien moins que lui-même, puisque cette voie de la foi se termine en Dieu, dans sa divine union. Mais la pauvre âme se plaint à Dieu, comme Abraham fait ici. Je passe ma vie sans avoir d’Enfants (v. 2). Le chemin de la foi est long, et pendant tout le temps qu’il dure, l’âme se trouve stérile, elle ne voit presque aucun fruit solide de son travail, elle est presque toujours en obscurité et nudité, elle n’expérimente que misères, et faiblesses, c’est là son partage pendant que les autres brillent en vertus éclatantes de toute manière. Et surtout dans ce temps de l’obscurité, la foi purifiant l’âme, cette pauvre âme n’est qu’accablée de misère et de tentations, et n’éprouve qu’impuissance à faire le bien ; cela la décourage souvent et elle dit : je passe ainsi ma vie inutilement, sans voir aucun fruit de la piété à laquelle je me suis dévouée. Cela n’est pas un petit sujet de peines, de doutes, et de bien des soucis pour une âme sincèrement désireuse de plaire à Dieu ; elle ne peut croire qu’elle lui est agréable, et est au moins souvent tentée de croire que la voie où elle marche n’est pas bonne ; qu’elle est dans l’erreur, à cause qu’elle ne voit en elle ni en tout ce qu’elle fait aucun bien ; elle croit mener une vie infructueuse. Il fallait qu’Abraham eût de grandes tentations sur cet article, surtout dans le temps de sa vie où ceci est marqué : car c’est lorsque les tentations sont trop fortes et veulent abattre l’âme que Dieu renouvelle à l’âme les promesses de sa protection d’une manière sensible et distincte, comme il fait ici à Abraham. Il désire de voir le fruit de sa foi, qui doit être Isaac, figure de la nouvelle créature, de la manifestation de Christ en nous. Et il s’ennuie d’attendre si longtemps sans voir l’accomplissement de cette grâce. Il dit : cet Éliéser héritera de tout, mon serviteur qui est né dans ma maison, c’est le peu de bien que j’ai acquis dans le temps de ma propre activité, mais que je méprise, car ce n’est qu’un serviteur en comparaison du fils que je désire, savoir, de la nouvelle créature où tend toute mon espérance. Car je n’ai que de la haine et de l’aversion pour toutes mes propres productions ; quelque bonnes qu’elles paraissent, elles ne peuvent me contenter : quelque fidèle et irréprochable que l’on soit dans la vie extérieure et morale, vivant selon la loi sans reproche, tout cela n’est qu’une vie pharisaïque, qui a son prix à la vérité, mais ne peut contenter l’âme, qui est appelée à l’union divine ; elle sent bien le défaut de toutes ses vertus apparentes, et la naissance de Jésus Christ en elle est ce qui seul peut la contenter. (v. 14) Aussi Abraham reçoit ici assurance que ce serviteur ne sera point son héritier : mais que celui qui sortira de ses entrailles sera son héritier. Les entrailles signifient ici en figure le centre de l’âme, où la nouvelle créature, savoir Jésus Christ, est conçu et en doit naître ; c’est cette nouvelle créature qui héritera toute l’âme, et la possédera toute entière avec tous ses biens, ou toutes ses facultés.

v. 5. Dieu assure à Abraham que sa postérité sera aussi innombrable que les étoiles du Ciel, quoiqu’il n’eût pas encore un seul héritier : cependant il croit la parole de Dieu, quoiqu’il soit encore sans Enfants. Il en arrive à toute âme de foi qui persévère dans ce chemin, et par patience obtient l’Isaac promis, comme à Abraham : de telles âmes auront aussi une nombreuse postérité ; quoique ce ne soit que dans leur vieillesse, qu’elles ont la joie de voir le commencement de l’accomplissement des promesses de Dieu ; cependant cette semence de leur foi se répand par tout le monde, et trouve entrée dans bien des cœurs qui la reçoivent et deviennent des Enfants d’Abraham, et de l’âme qui marche dans le même chemin, dans lequel il a marché et a vécu.

v. 7, 8. Il lui dit encore : je suis l’Éternel, qui t’ai fait sortir d’Ur des Caldéens, afin de te donner ce pays pour le posséder. Les âmes à qui Dieu fait de grandes promesses, et auxquelles il donne de fortes assurances distinctes de sa protection, doivent aussi s’attendre à avoir de grandes et de fortes épreuves et tentations : comme il est aussi arrivé à Abraham, qui demande un signe pour certifier ce que Dieu lui promet. Sans doute qu’Abraham était tenté de doutes s’il avait bien fait et si ç’avait bien été la volonté de Dieu qu’il fût sorti d’Ur, comme de son pays, à cause que pendant le longtemps qu’il habite comme étranger en Canaan, il ne voit aucune apparence que les promesses qu’il avait reçues de Dieu s’accomplissent. Il n’a pas un pied de terre qui lui appartienne dans ce pays qui lui est promis, et est et reste stérile avec sa femme Sara. Tout cela et plusieurs autres circonstances qui ne sont pas marquées ici lui sont des sujets de doutes (s’il écoute sa raison) si tout ce qu’il a fait fût par un attrait divin, si ce qu’il a cru être la voix de Dieu n’a pas été séduction et tromperie. Ô certes, c’est ce qui arrive souvent aux âmes de foi : que de pareilles tentations ! Elles ont reçu les promesses de Dieu de la nouvelle créature, et les ordres de se quitter elles-mêmes, comme leur pays naturel, et même aussi plusieurs d’entre elles de sortir de leur pays, de quitter emploi, négoce, famille, maison, etc., et d’aller en un lieu étranger. Et lorsqu’elles l’ont fait, Dieu leur donnant pour cela la lumière et certitude nécessaire pour le mettre en exécution, étant d’ordinaire dans ce temps-là dans l’état de foi lumineuse et savoureuse ; après cela, et lorsqu’elles ont ainsi tout quitté, s’étant courageusement détachées de tous ces liens naturels pour suivre Dieu, qui les a attirées et appelées à être étrangères dans ce monde, après cela, dis-je, les tentations et les doutes, les obscurités viennent : la pauvre âme ne sait souvent où elle en est, toute lumière, douceur, et certitude s’évanouissant ; l’on est tenté de croire que tout ce que l’on a fait a été illusion et tromperie ; les ténèbres de la foi dans lesquels Dieu a conduit l’âme étant si épaisses que tout le passé, ce qu’elle a éprouvé des grâces de Dieu, lui est mis en doute, elle l’a oublié ; et lorsqu’elle s’en souvient, il lui semble être un songe : c’est ici où il y a du danger, de reprendre ce que l’on a quitté, en retournant en Égypte : mais Dieu vient à point nommé au secours de l’âme, pour la fortifier, lorsqu’il en est temps, comme il fait ici à Abraham.

 

v. 9. Et il répondit : Prends une génisse de trois ans, et une chèvre de trois ans, et un bélier de trois ans, et une tourterelle et un pigeon.

v. 10. Il prit donc toutes ces choses, et les partagea par le milieu, et il mit chaque moitié vis à vis l’une de l’autre : mais il ne divisa point les oiseaux.

v. 11. Alors une volée d’oiseaux se jeta sur ces bêtes mortes, mais Abram les chassa.

v. 12. Et comme le Soleil se couchait, Abram fut surpris d’un profond sommeil : et voici, il fut saisi d’une frayeur causée par une grande obscurité qui tomba sur lui.

 

Ce sacrifice que Dieu ordonne à Abram de faire, qui lui doit être un signe qu’il lui donnera la terre de Canaan en héritage, marque très bien ce qui arrive à l’âme dans l’état du chemin de la foi qu’Abram représente ici, et la période où il était alors. Dieu veut qu’il s’offre de nouveau à lui en sacrifice ; sa nature et toutes les facultés de son âme aussi bien que toutes les passions sont représentées par les bêtes qu’il lui est ordonné d’offrir. L’homme naturel étant fort bien représenté par ces bêtes en toutes ses parties, elles sont partagées en deux : cela marque comment l’âme se met tout à découvert devant Dieu en sa présence, se partageant pour ainsi dire, s’ouvrant tout entière devant lui, désirant de ne lui rien cacher, de tout ce qui est dans le plus profond d’elle-même, qu’elle désire qu’il soit mis à découvert devant Dieu ; elle s’expose en une telle disposition en sacrifice en sa présence, s’immole à lui, désirant ne conserver aucune vie propre dans tout elle-même ; mais qu’elle y meure entièrement ; c’est là l’esprit de sacrifice dans lequel elle se présente ici devant Dieu. La tourterelle et le pigeon de l’holocauste ne sont point partagés : c’est parce qu’ils représentent l’amour simple et les désirs de l’âme, qui sont purs et innocents, n’ayant que Dieu seul pour objet dans tout leur entier ; c’est l’aimant de l’âme dans cet état qui l’attire fortement à Dieu d’une manière distincte et sensible. Les oiseaux qui viennent se jeter sur ce sacrifice représentent les mauvais esprits qui viennent en foule pour troubler l’âme par des pensées diverses, afin de la détourner de son offrande à Dieu ; mais l’âme les chasse, et ne les écoute pas, Dieu lui en donnant la force. C’est ce sacrifice total que l’âme est attirée de faire de nouveau à Dieu de tout elle-même, en se renonçant entièrement et offrant en holocauste avec toutes ses facultés, pour se laisser sacrifier et consumer par le feu de l’amour divin, entrant et consentant de nouveau à mourir entièrement à elle-même ; c’est, dis-je, ce sacrifice qui est la marque ou le signe assuré que cette âme de foi héritera la Canaan spirituelle, ou sera reçue en Dieu même ; puisque c’est par ce sacrifice et mort entière qu’on sort de soi-même, se quitte, et entre en Dieu, lorsque le sacrifice est consumé. Mais l’âme est saisie de frayeur, toute la nature tremble et est saisie d’effroi lorsque l’âme fait ce sacrifice, y donnant son consentement. Le Soleil, qui éclaire l’âme d’une manière distincte, se retirant, l’âme est surprise d’un profond Sommeil, l’obscurité la saisit, elle est comme tirée d’elle-même par les ténèbres qui l’environnent. V. 13 : Il est signifié à Abram que ce ne sera qu’après un longtemps que sa postérité sera mise en possession de la terre de Canaan, par plusieurs épreuves, tentations et servitudes qui lui arriveront. Et c’est ce qui arrive à l’âme : le feu purifiant de l’amour divin est représenté par le four fumant, v. 17, dans lequel l’holocauste doit être consumé, ou bien l’âme purifiée, pendant le temps des ténèbres de la foi ici représentées par l’obscurité ténébreuse. C’est par ce sacrifice que Dieu traite alliance avec Abram, v. 18, et en vertu d’icelui que Dieu fait alliance avec l’âme et l’accepte pour être à lui en propre, la prend plus intimement en sa main et en sa conduite, en acceptant la volonté libre de l’âme, qu’elle lui a donnée, afin de la tenir ferme dans les épreuves qui lui arriveront dans la poursuite de ce chemin de la foi obscure, où l’âme marche et se laisse conduire de Dieu, auquel elle s’est abandonnée de nouveau pour cela.

 

Chap.16. v. 1. Or Saraï femme d’Abram ne lui avait point encore fait d’Enfant : mais elle avait une servante Égyptienne, nommée Agar.

Saraï représente la partie basse de l’âme, comme étant la femme, savoir toute l’âme, hormis la partie haute ou bien la volonté supérieure, laquelle représente le mari : cette partie basse est stérile pendant fort longtemps, et sa servante sont les sens extérieurs.

v. 2. Celle-ci dit à Abram : Voici, maintenant l’Éternel m’a rendue stérile. Viens, je te prie, vers ma servante, peut-être aurai-je des Enfants par elle. Et Abram obéit à la parole de Saraï.

 

La partie basse de l’âme de foi, s’ennuyant d’être ainsi stérile, et désespérant d’avoir jamais des Enfants, elle s’avise d’un autre expédient, et lasse d’attendre les promesses de Dieu, qu’elle a même oubliées tant elles lui sont obscurcies par les tentations, renversements, et toutes sortes de preuves et d’humiliations qui lui sont arrivées, en sorte qu’elle ne sait plus que faire, elle propose enfin, comme un dernier moyen par lequel elle veut essayer et espérer de s’aider, elle propose, dis-je, à la partie haute, ou à la volonté supérieure, de s’unir à sa servante, qui sont les sens extérieurs, à leur communiquer sa vie, en s’en servant comme un instrument pour tâcher de produire du fruit, en cherchant à revivre de nouveau par le moyen de ces sens. La partie haute écoute cette proposition ; lassée qu’elle est elle-même d’attendre l’aide de Dieu et la nouvelle vie qu’elle espère et qu’elle a attendue si longtemps, elle pense que c’est peut-être le moyen dont Dieu veut se servir pour la rendre fertile, en la vivifiant de nouveau, après qu’elle a été si longtemps exercée par tant de morts par où elle a passé ; elle écoute cette proposition d’entrer dans les sens extérieurs en s’unissant à eux. Pour bien entendre ceci, je veux dire que l’âme, ayant pendant si longtemps vécu de la foi en attendant les promesses de Dieu, et ayant été attirée par l’instinct du centre à mourir à toute sa propre activité dans le spirituel, à toutes les pratiques et actes extérieurs et intérieurs des sens, sachant que c’est par une entière passivité que l’opération de l’esprit de Dieu doit avoir son effet en elle, ce qui est la vérité, et que c’est ainsi que la nouvelle créature se forme peu à peu en elle, mais à l’insu de l’âme, celle-ci n’éprouvant que misère, faiblesse et impuissance, mort et défaillance, même à opérer sur tout le bien par son propre faire : tout cela la met en doute qu’elle soit dans un bon chemin, et elle pense : il faut essayer et faire de nouveaux efforts pour voir si l’on peut devenir fertile et sortir de la mort et de la langueur dans laquelle on se sent entraîné. Il faut voir si, en recommençant d’opérer activement par les sens extérieurs, en pratiques pieuses, chants et prières, discours pieux, lectures, etc., on ne pourra pas se réveiller de nouveau, et recouvrer de la force pour être en édification à soi et aux autres. Et ainsi l’âme retourne dans une activité et un opérer propres, plus grossiers qu’aucun où elle avait encore été, et c’est bien ainsi la servante Égyptienne avec laquelle l’âme s’unit : puisque cette sorte d’opérer où elle entre est plus impure et plus grossière qu’aucune autre qu’elle ait encore pratiquée : car l’activité où était l’âme de foi avant d’entrer dans l’obscurité de la foi, étant dans la foi lumineuse et savoureuse, cette vie qu’elle avait alors était plus dans les sens internes, et plus pure et subtile ; les faveurs et communications médiates qu’elle y recevait par le moyen des Anges étaient plus spirituelles que ce qu’elle reçoit ici ; ceci lui étant communiqué par des esprits impurs, il est bien plus mélangé, plus propriétaire ; savoir les douceurs, le Zèle, la ferveur de la vie sensitive qu’elle reçoit à présent, s’étant unie aux sens extérieurs, est beaucoup plus grossier et mélangé.

 

v. 3. Alors Saraï femme d’Abram prit Agar sa servante Égyptienne et la donna pour femme à Abram son mari, après qu’il eut demeuré dix ans au pays de Canaan.

v. 4. Il vient donc vers Agar, et elle conçut, et Agar, voyant qu’elle avait conçu, méprisa sa maîtresse.

 

Les âmes qui sont ainsi dans les sens et ferveurs sensibles, travaillant au dehors par leurs talents et réveillant les mêmes ferveurs dans d’autres âmes, ayant belle apparence au dehors, telles âmes méprisent les âmes de foi, qui sont les âmes intérieures, à cause qu’elles leur paraissent stériles, comme Saraï, et qu’elles au contraire paraissent produire beaucoup de fruit par le bien et les vertus qu’elles paraissent pratiquer au dehors, et les conversions et l’apparence d’édification qu’elles donnent. L’âme de foi dans cette tentation ayant donné de nouveau dans la vie des sens extérieurs, ces sens ainsi réveillés et animés méprisent l’âme elle-même dans sa stérilité, et ces sens deviennent arrogants et orgueilleux, s’étant unis avec la volonté supérieure de l’âme.

 

v. 5. Alors Saraï dit à Abraham : L’outrage que l’on me fait rejaillit sur toi, j’ai mis ma servante dans ton sein, mais dès qu’elle a vu qu’elle était enceinte, elle me regarde avec mépris, que l’Éternel soit juge entre moi et toi.

v. 6. Alors Abraham dit à Saraï : Voici, ta Servante est entre tes mains, traite-la comme il te plaira. Saraï donc la maltraita, et elle s’enfuit de devant elle.

 

L’âme, sentant bien l’arrogance des sens et l’orgueil dans lequel ils s’élèvent à cause de leur prétendue fertilité, et le mépris qu’ils ont de l’état sec et infructueux où l’âme de foi est tenue, dans tout son chemin qui doit se terminer à l’union divine, l’âme, dis-je, sentant ces vices s’élever en elle par cette vie des sens, s’en trouve alarmée et en peine, elle s’en plaint à la volonté supérieure, et lui fait sentir ou lui dit que ces outrages et ces maux dont elle est menacée par les sens rejaillissent sur elle ; alors la volonté supérieure dit à l’âme : Ces sens sont entre tes mains, ils sont ta servante, traite-les comme il te plaira ; alors l’âme les maltraite, et leur retranche leur nourriture, elle leur défend leur manœuvre, les méprise, et les met dans la disette ; l’âme ne veut plus souffrir leur opérer et leur impose le silence, reprenant le chemin sec et aride où elle a marché auparavant, ayant reconnu la tromperie des sens, qui, étant la servante, voulaient se rendre la maîtresse.

 

v. 7. Mais l’Ange de l’Éternel la trouva auprès d’une fontaine d’eau au désert, près de la fontaine qui est au chemin de Sçur.

v. 8. Et il lui dit : Agar, servante de Saraï, d’où viens-tu ? et où vas-tu ? Et elle répondit : Je fuis de devant Saraï ma maîtresse.

 

Les sens étant privés de la nourriture spirituelle avec laquelle ils se délectaient en compagnie avec l’amour propre, laquelle nourriture et négoce des choses spirituelles leur est interdite par l’âme, s’en vont être vagabonds et distraits, errant çà et là dans le désert de ce monde ou des choses temporelles, où ils trouvent quelque eau pour s’abreuver, sur les grands chemins ou passages dans la multiplicité des choses de ce monde : car ils veulent avoir quelque chose pour s’amuser et s’occuper, et n’aiment pas à être tenus en bride et sous la discipline de l’esprit ; ils aiment le libertinage et sont voluptueux, et si l’on leur retranche cette volupté et la luxure, leur divertissement dans la multiplicité des objets et pratiques des choses spirituelles, ils en cherchent d’autres pour se nourrir et s’abreuver sur les grands chemins où ils se dissipent et s’évaporent : mais l’Ange de l’Éternel vient les trouver dans leur égarement et leur parle, les reprend dans la conscience, comme il fait ici avec Agar, et leur commande :

 

v. 9. Retourne à ta maîtresse et t’humilie sous elle.

 

Rentre dans ton devoir et humilie-toi de nouveau sous le joug de la foi, qui conduit l’âme et tient les sens dans la disette et sécheresse, parce que ce sont des esclaves, qui doivent être tenus courts et auxquels il ne convient pas de régner ni de commander dans l’âme. Ainsi ils rentrent dans leur devoir, se soumettant à la discipline de l’âme de foi, quittant le libertinage, l’oisiveté et la multiplicité.

 

v. 10. L’Ange de l’Éternel lui dit encore : Je multiplierai tellement ta postérité qu’elle ne se pourra conter, tant elle sera grande.

 

Cela est bien vrai que la voie de la multiplicité de ceux qui vivent dans les sens est fort fréquentée et reçue de bien des gens ; elle est beaucoup plus reçue, approuvée et agréable que la voie de la foi nue, où il n’y a que mort pour la nature et pour les sens ; c’est donc ici l’esprit de la loi qui a sa vie dans les sens, qui engendre à servitude, qui est ici représenté par la postérité de l’esclave Agar.

 

v. 11. Voici, tu as conçu et tu enfanteras un fils, que tu nommeras Ismaël.

v. 12. Et il sera semblable à un âne sauvage, il lèvera sa main contre tous, et tous lèveront la main contre lui, et il dressera ses tentes aux yeux de tous ses frères.

 

Les âmes qui sont et vivent sous l’esprit de la loi et dans les sens lèvent leur main contre tous les hommes : ils les corrigent et tonnent sur eux avec les foudres de Sinaï, contre les vices et désordres extérieurs et grossiers ; ils ont la force et la vigueur d’un âne sauvage. Ils font hardis et dressent leurs tentes, ils pratiquent leur vie morale et irréprochable selon la loi, aux yeux de tous leurs frères, qui sont tous les hommes naturels ; ainsi ils ont leurs mérites, mais ils sont irrégénérés, car la loi engendre à servitude (Gal. 4, 24).

 

v. 13. Alors elle appela le nom de l’Éternel, qui lui parlait, tu es le Dieu fort de la vision, car elle dit : N’ai-je pas aussi vu ici celui qui me voyait ?

 

Ces âmes ont des visions et jouissent d’une présence de Dieu distincte dans les sens, ce qui fait leur eau qui les abreuve, figurée ici par ces puits.

 

v. 14. Le puits du vivant qui me voit.

v. 15. Agar donc enfanta un fils à Abram et il l’appela Ismaël.

 

Ce fils naît à Abram avant que Dieu eût changé son nom, ou qu’il ait reçu le nouveau nom de la nouvelle créature, et la naissance de ce fils arrive pendant qu’Abram est encore dans le chemin de la foi, et est ainsi une production du propre esprit et de la force humaine, ou de la volonté de l’homme (Jean 1, 13).

 

Chap. 17. v. 1. Puis Abram étant âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, l’Éternel lui apparut et lui dit : Je suis le Dieu fort, Tout puissant : marche devant ma face, et en intégrité.

 

Dieu renouvelle avec Abram le commandement ancien, et qu’il est le seul nécessaire d’observer ; c’est celui qui était l’unique règle des premiers anciens Patriarches, c’est de marcher en la présence de Dieu, en vivant avec Dieu, comme fit Énoch (Gen. 5, 22), car en observant cela l’on n’a pas besoin d’autre chose ; ces paroles, marche devant ma face et en intégrité, marquent très bien le commandement ou la règle qui est à présent de nouveau donnée aux âmes intérieures qui sont appelées à être de la famille ou des sujets du Règne du divin Enfant Jésus, lequel s’établit à présent : il veut les caractériser d’innocence et de simplicité ou d’intégrité, ce qui est la même chose, et ne demande d’eux sinon qu’ils marchent dans sa présence par une continuelle attention de cœur sur Dieu dans leur intérieur : par cette pratique, tout bien leur est communiqué, toutes les grâces et enseignements dont chacun a besoin selon l’état et les circonstances où il se trouve lui sont communiquées ; et en un mot c’est le seul nécessaire (Luc. 10, 42), qui leur apprend à vivre continuellement et familièrement avec Dieu, comme un Enfant vit confidemment avec son Père qui l’aime tendrement. C’est ainsi que Dieu désire que nous vivions avec lui ouvertement ou à cœur ouvert, sans lui rien cacher de tout ce qui se passe en nous, lui déclarant toutes nos vues et intentions, afin qu’il les rectifie et captive tous nos désirs en un seul et unique, qui soit de vivre pour lui uniquement, d’être à lui sans réserve, en vivant en sa sainte présence sans interruption. C’est donc le commandement de Dieu renouvelé ici à Abram ; quoiqu’il l’eut bien observé jusqu’alors, il lui apprend ici à l’observer d’une manière plus intime et plus profonde qu’il n’avait encore fait ; car cet exercice de la présence de Dieu est pratiqué de l’âme selon l’état où elle se trouve, et quoiqu’il soit divers selon l’acte ou la manière dont il est pratiqué de l’âme de foi, cependant c’est toujours l’exercice de la présence de Dieu, soit qu’il soit pratiqué d’une manière active ou passive, distincte ou particulière, ou bien générale indistincte, ou sans image ni forme, en généralité de la foi qui embrasse Dieu, et le croit présent comme il est en lui-même, incompréhensible et au-dessus de toute conception de l’esprit humain ; et d’une manière que l’âme, qui pratique cette présence de Dieu, trouve sa paix, son repos, et son aisance, à s’abîmer et se perdre sans cesse dans ce bon Dieu présent, comme dans l’océan divin, ce que l’expérience apprend mieux infiniment que tout ce que l’on peut en dire. Car en vérité toutes nos expressions sont bien faibles et insuffisantes pour exprimer quelque chose de ce que c’est que cette présence de Dieu dont on parle ici ; laquelle Dieu opère lui-même dans l’âme, et qui n’est point l’ouvrage de la créature : c’est Dieu qui se présente ou bien qui regarde ou contemple l’âme, et l’âme est par ce regard attirée en lui ; car c’est là le but de cette contemplation et l’effet qu’elle opère : mais avant d’y parvenir, il faut mourir, en sortant de soi : il faut donc commencer à contempler, comme il a été dit, activement, afin qu’après Dieu nous contemple et nous pénètre jusqu’au fond par ses regards, ses yeux étant des flammes de feu, c’est là la présence de Dieu. Celle que nous opérons ou pratiquons est récompensée par la présence de Dieu, que Dieu fait ou opère ; mais ses regards se font sentir tout autrement que nous n’avions pensé. Notre opérer est doux et délectable pour nos sens ; c’est ce qu’ils ressentent et qui leur est communiqué par cette présence de Dieu que nous pratiquons en douceur et ferveur : mais quand Dieu change notre état et nous regarde à son tour par son divin amour, alors son regard nous est douloureux et souvent ennuyeux : c’est qu’il découvre notre impureté, nous la sentons alors, il pénètre notre fond, jusqu’au fond ; nous en sentons la puanteur et en voyons la laideur, nous entrons dans le trouble, dans l’inquiétude, nous croyons tout être perdu, et n’avoir plus la présence de Dieu, qui nous était si suave et si douce. Nous la regrettons : mais c’est un abus, Dieu n’a fait que changer ; au lieu que c’était nous qui le regardions avec nos faibles yeux, c’est à présent lui qui nous regarde, et qui en nous regardant nous purifie par son feu divin pour nous guérir de notre venin. Nous n’avons donc point perdu au change ; c’est une erreur des sens de le croire, nous n’avons pas sujet de nous désoler lorsque nos douceurs sont changées en amertume, notre recueillement goûté en trouble et en distractions ; étant peinés de fantaisies et de la révolte et réveil de nos passions, c’est qu’à présent Dieu nous regarde ; croyons-le certainement, nous n’avons point perdu la présence de Dieu ; en ayant perdu la lumière, étant entrés dans les ténèbres, nous avons reçu une présence de Dieu bien plus excellente ; car c’est à présent la clarté de Dieu, qui nous environne et nous pénètre au dedans, dont nous sommes éblouis, notre vue faible en est obscurcie ; tout comme lorsque nous regardons le Soleil, nos yeux en sont obscurcis, c’est là l’effet que nous causent les rayons du Soleil divin, lorsqu’ils dardent sur notre âme ; c’est ainsi que la chose est réellement et dans la vérité, le feu divin allume notre bois, je veux dire, il pénètre toute notre âme, et s’attache à l’impureté qui y est ; c’est ce qui cause notre trouble et notre tourment. Jugez vous-même si cette présence de Dieu dont nous sommes ici favorisés dans cette nuit obscure n’est pas infiniment plus excellente que la première, qui n’était autre chose que lorsque nous regardons un beau portrait très attrayant par les couleurs bien vives, qui fait une vive impression sur nos sens, nous anime de Zèle et de ferveur, pour aimer l’objet qui nous est présenté dans ce tableau, cette beauté qui nous est présentée, pour nous engager par ses attraits à nous donner à lui. C’est là l’effet qu’opère cette première présence de Dieu, car ce que nous y sentons, goûtons et y voyons est l’image de Dieu, mais non pas lui-même ; ce n’est qu’un portrait qu’il nous présente, proportionné à notre compréhension, ajusté à nos sens, à leur portée, et ce tableau a la vertu de se peindre aussi en nous, il nous imprime sa figure, sa beauté, sa vertu, nous fait lui ressembler : c’est ce que nous expérimentons dans l’état de la foi savoureuse et lumineuse ; nous prenons, en jugeant selon nos sens, la figure ou le tableau pour la réalité, pour Dieu même, et l’état doux et savoureux et vertueux, plein de force, de Zèle et de douceur, nous le prenons pour la nouvelle créature ; mais ce n’en est que la peinture, et lorsque Dieu retire ce tableau charmant, pour se présenter lui-même en la place et pour nous regarder, alors disparaît aussitôt aussi l’impression que ce tableau avait faite ou représentée en nous, et la lumière véritable, nous éclairant, nous pénétrant, nous découvre notre laideur et nous met en frayeur. Mais ce n’est que pour opérer, par la purification de ce feu divin ou présence de Dieu en réalité et vérité, ce qui nous avait été montré en peinture ; c’est la nouvelle créature qui se formera, à mesure que ce feu divin nous consumera. Soufrons donc cette présence de Dieu avec patience en abandon à lui, ne croyons pas avoir rien perdu en perdant les douceurs et les ardeurs. Les ardeurs du feu divin qui nous consume en attaquant notre impureté sont bien plus salutaires. Mais, dira-t-on, si je savais que ce fût le feu du divin amour qui me consume, je le souffrirais bien volontiers, mais le sentiment que j’en ai est un feu infernal ; je ne sens qu’impureté, qu’ordure, mes passions, tout est chez moi en confusion, je n’ai que trouble, que distractions. Mais c’est là même l’effet que produit le feu divin, lorsqu’il s’attache à l’impureté de notre âme dans laquelle tout ceci est : alors il ne se peut autrement que le sentiment que nous en recevons ne soit ainsi : car n’est-il pas vrai que lorsque l’on jette de l’ordure, de la charogne ou autre impureté dans un grand feu, cela donne une méchante odeur, qui fait mal au cœur, fait une fumée noire, bien du tracas, une écume puante : tout cela n’est point dans le feu, il est en lui-même pur et clair : mais c’est la chose à quoi il s’est attaché pour la consumer et la purifier. Lorsque l’impureté en sera consumée, la puanteur cessera, la noirceur et l’écume : tout se tranquillisera, il ne restera que ce qui est pur et net : ce qui naîtra de ce feu divin sera la nouvelle créature. C’est ainsi qu’opère l’amour divin pour nous changer en lui par ses regards, c’est là le fruit et la réalité de l’exercice de la présence de Dieu, et où conduit ce saint exercice qui fut commandé à notre Père Abram, par lequel il fut changé dans une nouvelle créature simple, innocente ou intègre, c’est ce qu’elle produit ; c’est pour nous montrer ceci que Dieu lui changea son nom ici, lui donnant celui d’Abraham dans ce chapitre : c’est pour nous montrer que c’est par cet exercice de la présence de Dieu que l’on parvient à devenir une nouvelle Créature, lorsqu’on persévère à rester dans cette présence de Dieu, abandonné en foi et délaissé à lui, en le contemplant et se laissant contempler de lui dans tous les états comme il a été dit : c’est l’exercice de la foi vivante et opérante qui produit son effet en réalité et vérité, comme Abraham l’a éprouvé, et que nous l’éprouverons aussi à son imitation, en restant immobiles et tranquilles à nous laisser pénétrer, consumer au feu divin sans fin. Soyez donc consolées, ô âmes fortunées, que Dieu a favorisées de les mettre dans ce feu, car ce sont les regards de l’amour divin qui vous consument, qui vous rendent noires pour vous rendre belles de sa beauté, en vous changeant dans sa nature, pour vous faire être comme lui ! Souffrez donc patiemment jusqu’à la fin tous ses regards brûlants ; ils seront dans son temps changés en rafraîchissement, sans changement. Je ne puis me lasser de vous encourager de soutenir l’épreuve du Seigneur dans ses absences apparentes, qui ne sont pas telles en effet, mais qui vous semblent être telles, parce que nous sommes accoutumés à juger de toutes choses selon le sentiment ou l’impression qu’elles font sur nos sens ; ce qui est ici très faux, car nous devons juger de Dieu par les yeux de la foi : il est bien plus présent à nous dans les épreuves, dans les désolations et dans les tentations qu’il n’est dans les douceurs et consolations sensibles. Il prend bien plus soin de nous, pour nous garder et garantir dans ces états fâcheux, et nous sommes bien plus en sûreté que nous ne sommes dans la suavité, dont la propriété s’en nourrit, s’en réjouit ; la nature y trouve sa pâture, nous nous élevons, nous nous complaisons en nous-même sans le savoir. C’est dont Dieu nous veut purifier par ce feu qui nous semble être infernal et non divin ; mais attendons, et nous verrons que c’est la vérité que l’on nous en témoigne ; croyons-le en attendant, restant abandonnés à Dieu constamment, sans nous aider ni vouloir remuer pour chercher un autre secours que de rester délaissés entre les mains du Seigneur, de tout notre cœur. Il faut donc marcher en la présence de Dieu de la manière que l’on le peut, et n’être en souci de rien, car il est le Dieu fort, tout puissant, comme il le dit à Abraham, et cela nous doit assurer, nous ôter toute crainte ; il marque par ce nom qu’il nous protégera, et est très suffisant pour nous garantir de tout mal, contre tous nos ennemis, car il est tout puissant et le Dieu fort : pourvu que notre unique soin soit de marcher en sa présence en intégrité ; cela veut dire vivre pour lui uniquement, n’ayant de but et d’intention en toutes choses que de faire sa volonté, en lui restant abandonné ; nous pouvons croire certainement qu’il nous protégera, garantira, et fera lui-même notre défense contre tous nos ennemis ; nous pouvons vivre en assurance et confiance, comme Abraham vivait, quoiqu’étranger au milieu des Cananéens, sans qu’ils lui puissent nuire ; confions-nous donc en Dieu, ne craignons point, quoique nous vivions dans ce monde pervers, environné des gens, qui n’ont point Dieu devant leurs yeux, environnés de Diables et de toutes sortes d’esprits malins et impurs, et qui plus est, portant notre nature corrompue et perverse, qui est pour nous le plus dangereux ennemi de tous. N’importe, ne regardons que Dieu en foi et confiance : et nous vivrons en assurance, sans qu’aucun mal nous paisse arriver, car notre Dieu auquel nous appartenons est le Dieu fort et tout puissant, sans la permission duquel, oui je dis même, sans un ordre exprès de sa part, pas un de tous ces ennemis si puissants et si redoutables, à les comparer à notre faiblesse, ne peuvent cependant pas nous nuire autant que de nous arracher un cheveu, comme notre Sauveur nous en assure. Car Dieu garde les simples et les Enfants qui marchent en innocence et intégrité devant ses yeux : et s’il permet que quelqu’un de ces ennemis nous tourmente et nous fasse du mal, croyons certainement que c’est pour nous avancer dans le chemin qui nous conduit à lui, pour nous tenir dans la vigilance et attention vers lui, dont nous nous sommes détournés, pour nous ramener en sa présence, pour nous purifier, et en un mot, ce sont tous des moyens dont il se sert pour accomplir ses desseins envers nous ; qui ne sont autre chose que de nous avancer vers lui, nous préparer et consommer dans son union, pour n’en être jamais plus séparés : la confiance en Dieu est ce qui l’honore le plus, laquelle bannit la crainte ; car cette confiance Enfantine, cette confidence l’engage à prendre un soin particulier de tout ce qui nous regarde : c’est aussi le Caractère particulier qu’il donne aux cœurs Enfantins, et ce qui est le plus nécessaire aux âmes de foi, qu’il y exerce par mille épreuves, tentations et renversements et changements ; ce qu’il fait afin de leur apprendre cette confiance, qui est la véritable foi, qui bannit la crainte et le doute, nous déprend de nous-même, de nos idées propres, de notre propre jugement, pour nous laisser conduire aveuglément à notre Dieu tout puissant et tout bon, auquel nous faisons injure par nos soins et soucis, par nos réflexions et nos craintes, lorsque nous y adhérons ; l’abandon et la confiance en lui bannit tout cela et nous entretient dans la paix, le repos, la sérénité, laissant à Dieu le soin de tout, nous reposant tranquillement dans son sein qui est l’abandon, comme un Enfant sur le sein de sa mère ; c’est là tout ce que nous avons à faire. C’est ainsi que vivait notre Père Abraham, dans les diverses tentations, changements et épreuves par lesquelles il a plu à Dieu de l’exercer pour nous être un exemple ; suivons ses pas étant conduis du même esprit de foi que lui, Dieu seul soit notre appui, sur lequel nous nous reposons très sûrement. Car il est le Dieu fort, le Tout puissant.

 

v. 2. Et je ferai alliance avec toi.

 

C’est la condition que Dieu demande d’Abraham pour faire alliance avec lui, savoir marche devant ma face et en intégrité, et si tu fais cela, je ferai alliance avec toi. Quel avantage et quel honneur, quel plus grand bien peut-il nous arriver que d’être en alliance avec le Dieu fort et tout puissant ? Car ces paroles sont adressées aussi bien à nous qu’à Abraham ; si notre volonté est déterminée, comme il était, de marcher devant Dieu : ainsi ce n’est point faussement que nous nous attribuons ces paroles, qu’il fait alliance avec nous : que peut-il être de plus consolant et de plus propre à nous donner courage pour porter les épreuves qu’il plaît à Dieu de nous départir ? Si nous sommes en alliance avec notre Dieu, n’ayant qu’une même cause avec lui, cela suffit pour nous assurer tout le temps du chemin de la foi, pendant que nous ne jouissons pas encore de la divine union, où ce chemin se termine, laquelle est la consommation de cette alliance que Dieu fait avec l’âme, des aussitôt qu’elle se donne à lui, vivant pour lui en sa présence sincèrement de tout son cœur, en intégrité. Ceci doit donc nous contenter. Parle, Seigneur, ainsi à nos âmes, et nous en sentirons les effets, nous tomberons sur notre face, v. 3, comme Abraham ; ce qui marque la profonde humilité, l’anéantissement où il se tient, et où le mettent de plus en plus ces excellentes promesses que Dieu lui fait de la protection, et comment il ne s’en attribue rien, mais reçoit toute ces grandes choses dans un esprit d’anéantissement, sans s’en rien approprier, il ne fait que consentir à l’accomplissement en recevant et croyant ce que Dieu lui dit, en lui laissant le soin de l’accomplir : cela regarde aussi bien le commandement qu’il lui donne, que la promesse de le rendre fécond, v. 4, et tu deviendras Père d’une multitude de nations, (dont nous sommes du nombre) quoiqu’il fût vieux et hors d’âge d’avoir des Enfants, mais c’est après avoir reçu son nouveau nom, v. 5, qu’il lui est donné une nouvelle vie, étant mort à la vieille ; c’est la vie de la nouvelle Créature qui est figurée par là : c’est par cette vie divine qu’il est rendu fécond, et par la semence divine de la nouvelle créature, dont il est la figure, qu’il engendre Isaac.

 

v. 6. Je te ferai croître très abondamment, et je te ferai devenir des nations : même des Rois sortiront de toi.

v. 7. J’établirai mon alliance entre moi et toi et entre ta postérité après toi dans tous les âges 7. Pour être une alliance Éternelle, afin que je sois ton Dieu et le Dieu de ta postérité après toi.

v. 8. Et je te donnerai et à ta postérité après toi le pays où tu demeures comme étranger, tout le pays de Canaan, en possession perpétuelle, et je serai leur Dieu.

 

Dieu réitère encore ici d’une manière très expresse les promesses qu’il a déjà si souvent faites à Abraham, depuis qu’il est étranger dans le pays de Canaan : et c’est ainsi que Dieu agit envers les âmes de foi ; il réitère souvent ses promesses, à cause que les épreuves et tentations par où elles passent les mettent souvent en doute si ces promesses auront leur effet ; leur foi est souvent faible, et le découragement leur vient souvent : ainsi Dieu les relève de nouveau, en leur donnant de temps en temps des lumières distinctes, et des nouvelles assurances dans leur intérieur, de la certitude et vérité des promesses qu’il leur a faites dès le commencement qu’elles sont entrées dans ce chemin de la foi. Il vient un temps, surtout lorsqu’il est donné à l’âme un nouveau nom, comme il est ici donné à Abraham, que Dieu lui donne aussi une forte assurance qu’elle aura une abondante postérité d’Enfants de foi, qui naîtront d’elle selon l’esprit, qui sont toutes les âmes que Dieu fait être ses Épouses après les avoir conduites par ce chemin. Tout cela arrive à l’âme lorsque Dieu la prend elle-même pour être son Épouse ; les assurances, les impressions certaines lui en sont données, tous comme à Abraham ici, de la génération spirituelle qu’elle aura, laquelle possédera la terre de Canaan, c’est-à-dire Dieu même. Des Rois sortiront de toi. Ce sont selon l’esprit les Héros de mon Dieu, qui, par la grâce éminente qui leur est donnée, sont faits Rois et Sacrificateurs parmi le peuple, et sont établis de Dieu sur le peuple de la génération sainte de l’Israël selon l’esprit. C’est ce peuple qui possédera éternellement la terre de Canaan et avec lequel Dieu a fait une alliance Éternelle ; car toutes les âmes qui composent ce peuple sont dans son union, elles vivent et sont animées de son Esprit.

 

v. 10. C’est ici l’alliance que je ferai avec vous : tout mâle d’entre vous sera circoncis :

v. 11. Et vous circoncirez la chair de votre prépuce, et cela sera pour un signe de l’alliance qui est entre moi et vous.

 

Tous les signes que Dieu donne sont accompagnés de la réalité de la chose que le signe signifie. La circoncision est le signe de l’alliance que Dieu fait avec Abraham : et ce signe signifie le retranchement ou la mort du vieil homme, qui a sa vie dans les convoitises charnelles, dans les plaisirs sensuels ; c’est là sa nourriture, qui faut qui lui soit retranchée, et qu’il meure dans toutes les âmes de foi, ou qui sont renées : comme ici, lorsqu’Abraham parvient à la vraie renaissance, la nouvelle Créature étant manifestée en lui, ce que signifie le nouveau nom qu’il a reçu de Dieu ; le signe de la circoncision lui est aussi donné, et à tous ses descendants. Ainsi c’est le renoncement total à nous-même et à tous les plaisirs charnels, l’entière mort au vieil homme, qui est la condition sous laquelle Dieu fait alliance avec nous en s’unifiant à nous ; et sans laquelle mort au vieil homme nous ne pouvons être reçus dans cette alliance, non plus qu’aucun ne pouvait y être reçu dans celle qui était établie avec l’Israël selon la chair qui ne fût circoncis : et comme la principale vie du vieil homme consiste à sa nourriture et son plaisir dans la convoitise charnelle, Dieu montre par ce signe qu’il établit que c’est celle-là principalement qu’il faut retrancher, être circoncis de cœur, donner tout son amour à Dieu, et retrancher tout amour charnel de la créature, sans quoi on ne peut parvenir à la pureté de l’amour, qu’il faut avoir afin que nous puissions parvenir à l’union de l’amour divin, qui est très pur, chaste, unique dans son objet, très jaloux ; il mérite qu’on renonce à tout autre amour ; et c’est sur ce renoncement qu’est fondé l’alliance qu’il fait avec nous. Isaac le fils de la promesse, Enfant de la foi, ne naît point d’Abraham avant qu’il soit circoncis : cela marque comment l’âme ne peut produire des Enfants spirituels à Jésus Christ son divin Époux, il faut premièrement qu’elle soit circoncise, c’est-à-dire qu’elle soit morte à elle-même, incapable de toute production charnelle par la volonté de la chair ou la volonté de l’homme (Jean 1), car les enfants qu’elle produit sont nés de Dieu. Quiconque s’imagine avant cela faire grand fruit et convertir des âmes à Dieu par son activité et propre force et faire, se trompe grandement ; et le temps apprendra que ce sont des productions de la chair et non de l’esprit, parce que de tels Apôtres, ou qui s’imaginent de l’être, ne sont pas encore circoncis, ou bien morts à eux-mêmes.

 

v. 15. Dieu dit aussi à Abraham : Quant à Saraï ta femme, tu ne l’appelleras plus Saraï, mais son nom sera Sara.

v. 16. Et je la bénirai, et même je te donnerai un fils d’elle.

 

Non seulement la volonté supérieure de l’âme de foi est unie à Dieu, comme représentant le mari, mais la partie basse de l’âme, l’âme toute entière représentant la femme, est renouvelée et rendue digne, étant purifiée, d’avoir part à l’union divine. C’est du Centre de cette âme qu’Isaac et ses descendants doivent naître. Ô admirable figure, qui peut vous comprendre ? L’on pourrait bien écrire beaucoup de choses merveilleuses des opérations de Dieu dans cette âme, mais il faut que ceci soit gardé sous le silence, ce sont des secrets, que l’expérience doit seule apprendre : ce sont les secrets du Seigneur, qui ne doivent point être exposés à la vue des hommes charnels. Il suffit que Sara aura un fils, fils de la promesse, fils qui doit naître selon l’esprit, dont Dieu est le Père et qu’il engendre dans l’âme de foi. Dans sa vieillesse, et lorsqu’elle est hors d’état d’y contribuer par ses propres forces, lesquelles sont toutes usées, et toute capacité de prendre part et de goûter les plaisirs charnels lui étant ôtée, auxquels elle est morte à cause de son grand âge.

 

v. 17. Alors Abraham se prosterna la face en terre et il sourit, en disant en son cœur : Naîtrait-il un fils à un homme âgé de cent ans ? Et Sara âgée de quatre-vingt-dix ans aurait-elle un Enfant ?

v. 18. Et Abraham dit à Dieu : Je te prie qu’Ismaël vive devant toi.

 

La posture humiliée où Abraham nous est représenté ici la face en terre marque l’anéantissement dans lequel il se tient devant Dieu, en captivant son propre esprit, son jugement et sa raison, pour écouter et recevoir avec acquiescement et humilité ce que Dieu lui dit : cependant quoiqu’il soit dans cette disposition de cœur et qu’il eût si souvent reçu des assurances réitérées de la part de Dieu qu’il aurait une nombreuse lignée, il ne laisse pas ici de douter qu’il puisse avoir un fils, se sentant si fort extenué et affaibli par son grand âge, toutes ses forces naturelles étant épuisées, aussi bien qu’à Sara. Ainsi en est-il de l’âme de foi, lors que Dieu lui fait ses promesses : elle a été si longtemps exercée par tant de morts et de fatigues spirituelles, que toutes les forces actives de cette âme sont épuisées ; et quoiqu’elle n’ait point de doute des paroles et promesses de Dieu, elle ne s’attend pas qu’Isaac doive naître d’elle, et cela lui semble être risible à sa raison ; elle dit avec Abraham je te prie qu’Ismaël vive devant toi. Cela veut dire qu’elle croit que ce sera ce fils de sa propre activité ou bien l’esprit de la loi, figuré par Ismaël, qui sera celui d’où naîtra cette postérité nombreuse que Dieu lui a promise. Cette pauvre âme lassée et extenuée, accablée de faiblesse et de vieillesse, usée à tout, a perdu toute espérance d’être rendue fertile par l’union son Époux Jésus Christ, après laquelle union elle a si longtemps aspiré, et de laquelle elle n’a pas encore été trouvée digne ; elle y renonce enfin tout à fait et tout de bon, y perdant tout espoir : elle est contente de mourir sans obtenir cette grâce de voir le règne de l’esprit de Jésus Christ se manifester en elle en devenant fertile dans son union ; elle est contente de sa stérilité, et est bien satisfaite d’avoir pour elle reçu la grâce de la renaissance qui lui a été donnée. Et lorsque toute espérance de devenir fructueuse est perdue, qu’elle ne pense qu’à vivre seule et solitaire avec son Dieu, qu’elle sait enfin à présent qui a fait alliance avec elle dans l’esprit de la foi, ce Dieu d’amour vient lui assurer qu’elle sera encore fertile dans son union : mais elle dit qu’Ismaël vive devant toi. Elle ne peut croire qu’une telle grâce lui arrive, il lui semble même être comme un songe, et elle ne sait si elle doit croire qu’elle ait reçu le nouveau nom ; car après tant de misères, tant d’épreuves, tant de renversements, tant de temps qui s’est passé, sa vie étant ainsi écoulée sans avoir vu l’accomplissement de la seule chose qu’elle a pourchassée et désirée pendant toute la vie, mais inutilement, elle se trouve au comble de l’humiliation, couchée la face en terre, elle n’ose pour ainsi dire plus lever la tête pour regarder en haut vers Dieu, elle reste couchée dans la poussière de son anéantissement, n’attendant que la mort, et voici, une nouvelle si imprévue lui est annoncée ; non seulement la nouvelle créature lui est manifestée être formée en elle par le nouveau nom qu’il lui est annoncé et donné de Dieu, mais, qui plus est, il lui est encore annoncé et assuré qu’Isaac naîtra, qu’elle enfantera des Enfants à Jésus Christ qui l’a à présent prise pour son Épouse : qui peut croire ceci et ne pas sourire comme Abraham ? et dire qu’Ismaël vive devant toi ? Permets seulement, mon Dieu, que je vive vertueusement et irréprochablement selon la loi devant tes yeux ; c’est tout ce que je puis prétendre, je renonce à la vie divine, m’en trouvant indigne et incapable ; je la crois bien possible, et que tu en favorises des âmes que tu t’es choisies, mais pour moi, mon temps est écoulé, ma corruption et ma propriété est trop grande et trop enracinée ; fais seulement qu’elle soit tenue en bride et réprimée pour ne pas se manifester au dehors, mets-lui un frein par l’esprit de la loi, qui me tienne en ordre pour vivre bien devant tes yeux de cette vie de la loi, et cela me suffit, je n’ose plus prétendre à plus rien de plus haut, qu’Ismaël vive devant toi.

 

v. 19. Et Dieu dit : Certainement Sara ta femme t’enfantera un fils, et tu l’appelleras Isaac, et j’établirai mon alliance avec lui pour être une alliance perpétuelle pour sa postérité après lui.

 

Cet Isaac est donc la figure de Jésus Christ qui naît dans l’âme, et est aussi l’Époux de l’âme, laquelle il a fait être son Épouse ; ceci semble impossible et opposé, mais il est cependant très réel et très véritable ; car le nouvel homme est Jésus Christ, c’est l’Enfant qui nous est né, c’est le fils qui nous a été donné ; enfin l’âme le croit, et Dieu lui certifie et lui imprime si fortement la vérité et la réalité de ces paroles, que, revenant de son évanouissement où elle était dans sa faiblesse et son abaissement, elle commence à se lever, vivifiée qu’elle commence d’être par ce nouvel esprit qui lui est communiqué ; le nouveau nom lui étant donné, elle se lève de son tombeau, où elle avait été couchée si longtemps sans avoir plus d’Esperance d’en sortir ; elle croit et accepte pleinement les paroles de Dieu et ses promesses, y acquiesçant, en disant avec Marie : Qu’il me soit fait selon ta parole.

 

v. 20. Je t’ai aussi exaucé touchant Ismaël : voici je l’ai béni, et je le ferai croître et multiplier très abondamment.

 

Il est donné à cette âme devenue Épouse de Jésus Christ non seulement d’être telle, pure et belle au dedans, mais aussi de paraître vertueuse et bien réglée au dehors, carChrist en nous est l’accomplissement de la loi, et produit au dehors les fruits de justice, ayant l’accomplissement de la loi au dedans.

 

Il engendrera douze Princes et je le ferai devenir une grande nation.

 

Ces Princes représentent les vertus qui sont les fruits de l’esprit, lesquels sont représentés par les douze tribus d’Israël. Ces Princes sont les princes dans ce monde, qui sont les vertus morales exercées par les personnes qui vivent sous l’esprit de la loi ; ceux-là font une grande nation ou un grand peuple : c’est la postérité d’Ismaël, qui représente en figure les fruits de l’esprit saint qu’il produit dans les âmes où il règne ; mais cet esprit de la loi n’a que l’apparence au dehors de ces vertus, qui ne sont qu’extérieures, l’âme ou l’esprit leur manque : cependant c’est cet esprit seul qui est connu généralement dans le monde parmi les gens qui passent pour pieux ; l’esprit intérieur de Jésus Christ en nous, qui est l’esprit de l’Évangile en réalité, n’est au contraire connu et suivi que des Enfants de Sara ou de la franche.

 

v. 21. Mais j’établirai mon alliance avec Isaac, que Sara t’enfantera dans un an, en cette même saison.

 

Dieu ne s’unit, ou ne fait point d’alliance avec Ismaël, quoiqu’il soit un grand Prince et un grand peuple dans ce monde ; c’est l’esprit astral, mélangé de bien et de mal, l’esprit de la loi. Mais c’est avec Isaac seulement qu’il fait alliance ; car ce n’est qu’en Jésus Christ que Dieu s’unit avec la nature humaine ; et c’est ce fils unique auquel il a égard, et c’est l’image de ce fils qu’il regarde et qui rend acceptable et recevable toutes les âmes dans lesquelles cette Image est peinte ou imprimée, qu’il a engendrée, et qui est née de lui.

 

v. 22. Et après que Dieu eut achevé de parler, il monta de devant Abraham.

 

Cela marque comment les impressions distinctes que Dieu donne des choses particulières, dont il lui plaît de vouloir donner la connaissance à l’âme de foi, ont leurs temps et ne durent pas toujours ; Dieu parle à Abraham et lui signifie ses volontés, et lui fait ses promesses. Il se manifeste à lui d’une manière distincte dans les sens et dans l’entendement ; et c’est pour marquer cette communication médiate de Dieu qu’il est dit ici qu’il remonta. Cela marque qu’il était descendu afin de parler comme il a fait à Abraham. Dieu est cependant toujours présent, et n’a pas besoin de monter ni de descendre, car il remplit toutes choses, et sa présence occupe tout : il est aussi toujours présent à l’âme de foi, puisqu’il habite même en elle et a choisi cette âme pour y faire sa demeure ; ainsi l’Écriture nous veut signifier par là que Dieu descend dans la partie basse de l’âme pour communiquer avec elle d’une manière distincte à ses facultés dans son entendement et ses sens, en s’accommodant à l’homme ; et ces communications sont médiates, et se font par le ministère des Anges ou de l’humanité de Jésus Christ, qui a pris notre nature pour pouvoir communiquer ou commercer avec nous à notre manière, en sorte que nous le puissions comprendre ; c’est donc ainsi que Dieu descend. Et il remonta, cela veut dire qu’il retira ou cessa cette communication distincte et sensible aux sens, et se retira dans la partie supérieure de l’âme d’Abraham, dans le Centre de son âme, où il fait sa demeure permanente en esprit, et où il communique avec notre esprit d’une manière spirituelle, notre esprit étant de même nature que lui ; et c’est là la communication immédiate et permanente qui subsiste sans l’entremise des sens, lesquels peuvent être dans la sécheresse, aridité, désolation, et offusqués de ténèbres ; l’âme peut être accablée de tentations de toutes sortes et très peinée par les mauvais esprits dans la partie basse, sans que cela empêche qu’elle est et demeure dans une union très réelle et permanente avec Dieu dans son Centre : car là rien ne peut atteindre de ce qui a accès dans la partie basse. C’est pourquoi des âmes très favorisées de Dieu et qu’il a conduites à sa divine union peuvent et sont souvent assaillies et peinées par toutes sortes de tentations, souffrances, peines et délaissements, sans que leur union avec Dieu en reçoive pour cela de l’altération. C’est ainsi que Jésus Christ a aussi souffert et a été tenté en toutes choses comme nous (Hebr. 4, 15), quoique son âme fût toujours unie à sa Divinité et que cette union n’a jamais souffert aucune altération. Il dépend donc de Dieu, après avoir fait les faveurs les plus extraordinaires à une âme, après lui avoir manifesté les secrets les plus profonds, et lui avoir montré distinctement les choses les plus cachées et les plus élevées, il dépend, dis-je, de lui, après cela, de la laisser dans la plus grande pauvreté et disette, offusquée de ténèbres et de peines, accablée de souffrance dans ses sens intérieurs et extérieurs, comme il lui plaît ; faire qu’elle n’éprouve que misère et la plus grande faiblesse, et que les personnes qui fréquentent une telle âme ne voient en elle rien que de méprisable, Dieu prenant son plaisir à cacher le trésor de sa présence dans son fond et de n’en plus rien faire voir au dehors après qu’il a manifesté avec éclat, et d’une manière très sensible, distincte et efficace pendant un temps, les grâces qu’il a faites à cette âme, non seulement par rapport à l’état où il l’a mise elle-même par sa grâce, mais aussi comment il lui a plu de se servir de cette âme pour communiquer ses grâces à d’autres. Dieu veut par cette conduite, qui donne et qui ôte, qui enrichit et appauvrit, nous montrer comment tout le bien qu’il communique dépend de lui seul et de sa pure grâce, qu’il faut s’attacher à lui seul, et que la créature dans quelque état qu’il lui plaise de la mettre ne demeure en elle-même que la plus profonde misère et faiblesse, oui, que la créature la plus favorisée de Dieu est capable de tomber dans les plus grands péchés s’il retire un seul moment sa grâce d’elle, la laissant à elle-même. Ainsi toute la gloire doit rester à Dieu seul, et nous ne devons regarder la créature qu’en Dieu ; recevoir à la vérité les grâces qu’il lui plaît de nous faire par leur canal, lorsqu’il lui plaît de se servir de ces moyens, qui, en eux-mêmes, sont si chétifs et si misérables, mais rapporter tout fidèlement à Dieu seul ; Dieu y pourvoit aussi en couvrant de faiblesse, de misère et de toutes sortes d’humiliations ces moyens dont il lui plaît de se servir pour sa gloire et l’établissement de son règne dans les âmes, afin que les hommes, et surtout ceux qui reçoivent la communication de ces grâces, ne s’attachent pas à la créature et ne lui attribuent pas d’une manière subtile, et qui leur est même inconnue pour ce temps-là, aucun bien ; et afin que ces âmes choisies de Dieu soient elles-mêmes conservées contre tout danger d’élévation et d’appropriation dans les grâces qu’il plaît à Dieu de leur faire, dont il leur montre distinctement quelquefois les effets, et la qualité de ces grâces, pour les encourager à porter les souffrances cuisantes dont elles sont accompagnées ; et afin qu’elles puissent servir et être communiquées à ceux pour lesquels il les leur donne selon leur état, qui requiert que ce soit envers la plupart d’une manière distincte, n’étant pas encore capable de communications plus spirituelles.

 

v. 23. Abraham prit son fils Ismaël, et tous ceux qui étaient nés en sa maison. Et il circoncit la chair de leur prépuce en ce même jour-là, comme Dieu lui avait dit.

v. 24. Et Abraham était âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, quand il circoncit la chair de son prépuce.

 

C’est toujours le but de Dieu, dans les communications distinctes qu’il nous donne, de nous inviter à la croix, à la souffrance, au retranchement pour la nature, à la mort au vieil homme, et c’est l’usage que nous devons faire des grâces particulières que Dieu nous fait ; car sans cela nous nous élèverions en ses grâces et les emploierions à nourrir notre nature et notre propriété, qui s’en repaît très volontiers ; mais Dieu nous garantit de ces abus, et de ce mal dangereux par la croix et la souffrance intérieure et extérieure, de la manière qu’il lui plaît de la dispenser, connaissance qui est le plus propre pour nous anéantir le plus, et nous humilier profondément à nos propres yeux. Chacun n’a donc qu’à recevoir sans choix les épreuves et souffrances qui lui arrivent, et doit croire que c’est Dieu qui les lui dispense, et ce sera toujours une circoncision très salutaire, c’est qui aura son effet selon l’intention de Dieu. Abraham se circoncit lui-même. Les souffrances font dispensées à l’âme et à la partie la plus haute et la plus profonde, selon que sa nature en est capable, et ce font les peines de l’esprit, les épreuves intérieures les plus cuisantes et profondes : il circoncit aussi Ismaël, qui figure la partie astrale de son âme, son entendement, sa mémoire, et ce qui en dépend : cette partie reçoit aussi ses souffrances, ses tentations, ses épreuves, selon qu’il plaît à Dieu de lui dispenser ; c’est la mort à la propre vie de ces facultés et les souffrances qui l’opèrent. Il circoncit aussi tous les gens de sa maison, ses domestiques, ses esclaves. Ce sont les sens extérieurs et intérieurs et toutes les passions ; il faut que tous soient circoncis, et meurent à leur vie propre par la souffrance. C’est là l’ordre de Dieu, qu’il exécute envers l’âme qui se donne à lui, avec laquelle il fait alliance ; il dispense toute ces diverses souffrances dans son temps, selon que sa sagesse connaît qu’il est nécessaire ; le tout avec paix et mesure, pour l’avancement de l’âme, afin qu’elle parvienne au but de pouvoir être unie à lui ; et selon qu’il connaît que la faiblesse de la créature le demande ; il agit en toute cette économie et conduite envers l’âme, comme un Père plein de tendresse et d’amour envers des Enfants dont il connaît la faiblesse. Donnant lui-même la force, et portant en secret le fardeau de la croix dont il charge l’âme, quoique souvent elle ne l’aperçoive pas pour un temps : ainsi nous ne devons point la craindre, mais nous confier avec courage et confiance en la bonté de Dieu, qui est notre Père très bénin, qui ne cherche point à nous tourmenter, comme souvent la nature et notre raison nous le veulent faire croire, dans le temps qu’elle est peinée, par la souffrance, mais veut nous aider et sauver, ce qui est la vérité sans fausseté.

 

Chap. 18. v. 1. Puis l’Éternel apparut à Abraham dans les plaines de Mamré, comme il était assis à la porte de sa tente pendant la chaleur du jour.

v. 2. Car, levant ses yeux, il regarda et, voici, trois hommes parurent près de lui, et dès qu’il les eut aperçus, il courut au-devant d’eux de la porte de sa tente, et il se prosterna en terre.

v. 3. Et il dit : mon Seigneur, je te prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe point, je te prie, la tente de ton Serviteur.

 

Abraham est à la porte de sa tente pendant la chaleur du jour ; cela marque une forte contemplation où il était, pendant que le Soleil de justice dardait ses rayons sur les facultés de son âme, d’une manière très sensible, et échauffait son cœur de la même manière qu’il éclairait son entendement en l’attirant en haut, pour regarder fixement ce Soleil divin. C’est ainsi qu’il arrive d’ordinaire à l’âme d’être tirée ainsi en haut à regarder des yeux intérieurs de son âme son Soleil, qui l’attire fortement et fixement à ce regard : lors, dis-je, que Dieu veut se manifester ouapparaître à elle, et lui découvrir de nouveau quelqu’un de ses secrets, c’est la clarté et la chaleur sensible dont elle se trouve touchée et pénétrée qui est ici nommée la chaleur du jour, laquelle tire l’âme hors d’elle-même : elle est à la porte de sa tente ou à l’entrée de la caverne comme Élie. Cela signifie que pendant le temps qu’elle reçoit ainsi des communications particulières et distinctes, elle sort de l’état ordinaire où elle est, qui est sa tente ou sa caverne, ce qui marque l’état de repos dans les ténèbres de la foi, état général et indistinct, où elle est pour l’ordinaire dans ces sacrées ténèbres. Il était déjà montré à Abraham dans sa contemplation ici que ce n’était point de simples hommes qui lui apparaissent, et c’est pour cela que, les voyant, il court au-devant d’eux et se prosterne en terre : il leur adresse la parole comme étant un et non trois personnes : Mon Seigneur, etc., ne passe point, et les invite à entrer chez lui ; ce qui marque les désirs que Dieu donne à l’âme de foi que Dieu la visite, entre en elle, et y fasse sa demeure ; si elle reçoit quelque communication distincte ou médiate de Dieu, elle se sert de l’impression qu’elle en reçoit et dont elle sent toute son âme être pénétrée de cette onction et vertu divine : elle s’en sert, dis-je, pour inviter Dieu à demeurer en elle et à y habiter, quoique ces manifestations soient dans la multiplicité en distinction ; comme ce sont ici trois hommes qui se présentent à Abraham, elle ramène tout en l’unité, en Dieu seul, comme il fait ici, disant mon Seigneur, etc.

Abraham est fort hospitalier et serviable, ce qui se montre ici par la manière gracieuse et humble dont il invite et reçoit ces trois hommes ; il sentait bien que ce n’étaient pas des hommes du commun, son cœur le lui disait, et la manière honorable et respectueuse dont il leur parle et les sert le marque ; mais il n’avait pas une claire connaissance de ce qu’ils sont, sans cela il ne leur aurait pas apprêté à manger, dont ils n’avaient pas de besoin ; cela lui était encore caché. Car nous ne savons rien que ce qu’il plaît à Dieu de nous manifester. L’un de ces trois hommes est nommé l’Éternel, v. 13. Et est celui qu’Abraham nomme mon Seigneur. Ces trois hommes représentent la très sainte Trinité en figure, et celui qu’Abraham traite de son Seigneur, et qui est nommé l’Éternel, est la Parole Éternelle, notre Seigneur Jésus Christ, qui avait pris déjà la nature humaine d’Adam dans son état d’innocence avant sa chute ; c’est lui qui se manifeste ici à Abraham sous la figure abjecte d’un corps mortel et grossier comme le nôtre, dont il couvre son corps glorieux qu’il avait pris d’Adam, duquel il était né avant la création d’Ève, lorsqu’Adam lui-même était encore revêtu de ce corps glorieux. Notre Seigneur Jésus Christ paraît donc ici couvert du corps abject dont il voulait se revêtir, en voulant naître de la race d’Abraham selon la chair, et converse déjà ici avec lui en manière humaine. Il mange avec lui extérieurement de ce qu’il lui a apprêté : c’est ici la Cène qu’il célèbre avec lui, en communiquant à Abraham, qui lui donne à manger, la nourriture, spirituelle et cachée aux sens dans son esprit, de la vertu secrète de sa chair et de son sang ; il mange avec Abraham et le transforme en lui ; Abraham devient sa nourriture et Abraham mange avec lui, et le verbe Éternel devient la nourriture d’Abraham. Ô mystère ineffable ! Dieu devient homme, s’abaisse et descend vers l’homme et dans l’homme, et change l’homme en Dieu. C’est là la merveille de Dieu, l’heureuse métamorphose, qui ne peut être comprise que par l’expérience.

 

v. 10. Et un d’entre eux dit : Je ne manquerai pas de retourner vers toi dans un an, en ce même temps où nous sommes et, voici, Sara aura un fils.

 

Dans ce repas mystérieux, Abraham reçoit l’accomplissement de la promesse qui lui avait été faite d’Isaac, qui est conçu et annoncé encore une fois par le Verbe même, qui est la parole de Dieu.

 

Et Sara l’écoutait à la porte de la tente, laquelle était derrière lui.

v. 12. Et Sara rit en soi-même, disant : Étant vieille, aurai-je cette satisfaction ? Mon Seigneur étant fort âgé.

 

Les forces naturelles et actives de l’âme et sa capacité à goûter davantage les plaisirs des sens, et toute la vie par laquelle ces plaisirs et la capacité qui en résulte pour produire des fruits sensitifs étant ôtés à l’âme, et par lesquels toutes les productions, même les meilleures dans les bonnes choses, sont faites : tout cela étant ôté à l’âme dans sa capacité propre, dans ses sens et ses jouissances, elle se trouve si sèche, si amortie et si séparée de la volonté supérieure, qui lui semble aussi usée et incapable d’aucune production, qu’il semble risible à l’âme de recevoir cette promesse et cette assurance qu’Isaac naîtra d’elle ; et quoiqu’à diverses fois elle eut déjà reçu cette promesse du verbe Éternel, comme au Chap. 17, v. 19, cependant elle se trouve à présent dans une si grande faiblesse et anéantissement, une si grande mort à tout désir même d’être encore fertile, qu’il lui paraît risible lorsqu’il est temps à présent que Dieu accomplisse cette promesse et qu’il veuille l’exécuter. C’est donc un petit manque de foi de Sara, et de la raison et partie basse de l’âme, qui est si fort accoutumée à juger des choses selon le sentiment qu’elle en a, et à mesurer la force de Dieu et ce qu’il peut et veut faire, selon l’état où elle se sent être. Lorsque l’âme se sent faible, morte, languissante, n’ayant aucune inclination ni volonté d’être fertile, elle ne peut croire que Dieu voulusse ou pût opérer aucun bien par son moyen ; parce qu’elle ne sent que sa faiblesse, misère, et incapacité naturelle, et cela d’une manière très vive ; encore moins peut-elle croire que la vie divine se verse en elle d’une manière si abondante, oui, le Verbe même, que cette pauvre âme produise à Jésus Christ des Enfants spirituels, comme autant d’Isaacs : cependant c’est cette misère, cette incapacité, cet anéantissement, mort à toute vie propre, et même à tout désir et volonté pour cela, qui est l’état dans lequel il faut que Dieu nous mette avant qu’il puisse ainsi nous rendre fertiles selon l’esprit, et avant cela nous n’y sommes pas propres. Car c’est Dieu seul qui doit faire cet œuvre en nous, sans nous, sinon que nous y consentons.

 

v. 13. Et l’Éternel dit à Abraham : Pourquoi Sara a-t-elle ri en disant serait-il vrai que j’aurais un Enfant, étant vieille comme je suis.

v. 14. Y a-t-il quelque chose qui soit caché à l’Éternel ?

 

Il connaît très bien notre faiblesse, notre vieillesse, notre incapacité et imbécillité, et c’est par là même qu’il se glorifie. Croyons donc seulement, et laissons-lui le soin de revenir et d’accomplir ses promesses quand il lui plaît, restant dans notre anéantissement en disant : Qu’il me soit fait selon ta parole. Mais la raison est curieuse, critique et met en doute les promesses de Dieu, pour l’accomplissement desquelles rien n’est nécessaire que sa volonté et sa toute-puissance, et il prend son plaisir à l’accomplir lorsque tout semble le plus désespéré : c’est donc cette curiosité que Dieu reprend ici, et lui apprend à accepter humblement et à croire simplement ce qu’il promet, sans raisonner ni en douter. Et il certifie encore cette promesse disant :

 

Je retournerai vers toi en cette Saison, en ce même temps où nous sommes, et Sara aura un fils.

v. 1 5. Et Sara nia d’avoir ri, disant : Je n’ai point ri, car elle eut peur ; mais il dit : Cela n’est pas ainsi, car tu as ri.

 

Sara représente ici la faiblesse de la nature et le penchant qu’elle a à se cacher et à se déguiser, à chercher des excuses, à se justifier. Son ris n’est pas malicieux, mais un manque de foi, parce qu’elle juge selon les apparences ; cependant elle ne veut pas résister à Dieu, et étant reprise d’avoir ri, elle a peur et est honteuse, elle acquiesce et accepte la promesse de Dieu, se tourne, et veut s’excuser, cependant ne veut pas avouer. Cela représente naïvement comment fait la nature quand elle ne peut échapper qu’on découvre son faible qu’elle a voulu cacher, et qui est bien connu au Seigneur, et qui le montre au directeur ; quand elle est attrapée et découverte, elle se persuade elle-même qu’elle n’a pas ri ou douté, elle veut se justifier, et quoiqu’elle se soumette et acquiesce, étant convaincue par l’Esprit de vérité, elle veut cependant faire croire qu’elle n’a point eu d’arrière-pensée ; mais l’Esprit de vérité, qui voit bien clair, se contente de dire : cela n’est pas ainsi, car tu as ri. Apprenons de ceci la simplicité, l’ouverture, la candeur, à fuir tous les faux- fuyants de la nature et ses replis, qui sont des restes du serpent ; croyons simplement et n’écoutons point en aucune manière cette nature et ses raisonnements ; soyons Enfants, ne lui laissons aucun quartier dans son ancienne vie, il faut y renoncer en tout point, aux restes les plus subtils.

 

v. 16. Et ces hommes se levèrent de là et regardèrent vers Sodome, et Abraham marchait avec eux, pour les conduire.

 

Ils sont nommés des hommes, mais ce sont deux Anges, et le troisième est, comme il a été dit, notre Seigneur Jésus Christ dans son corps, tel qu’il fut à son ascension glorieuse. Les Anges ont aussi des corps qui sont faits comme les nôtres à quelque réserve de près ; mais ils sont subtils, glorieux et transparents, et ne peuvent être vus des yeux de notre chair, ce sont les yeux de notre âme qui les peuvent voir, car ils sont de même nature, mais ici ils se sont couverts d’une matière grossière, comme est celle de notre corps, afin de se rendre visibles à Abraham ; et l’un de ces deux anges représente Dieu le Père, de même qu’il lui a plu de se manifester sous la loi à Moïse et au Peuple d’Israël sous le ministère des anges : et autre Ange représente le St Esprit.

Abraham marche avec eux, et est intérieurement dans cette très sainte union de la très sainte Trinité, et converse avec elle en esprit : dont ce qui est ici marqué extérieurement n’est que la figure, afin de nous donner quelque Idée du commerce admirable et tout divin où il est admis dans l’union où il est avec la très sainte Trinité. Il marche avec eux, cela marque cette union ; sa volonté est changée en celle de Dieu, il n’est plus en son propre, mais Dieu vit et habite en lui. Ces hommes regardèrent vers Sodome. L’Éternel regarde les méchants, mais son regard est un feu dévorant pour eux, comme il est à Sodome, car la méchanceté ne peut subsister devant ses yeux. C’est un regard bénin et bienfaisant pour tous ceux qui se soumettent à lui et qui ont la volonté de renoncer au mal, et quoiqu’ils sentent des douleurs et des peines lorsque le mal qui est en eux est attaqué et consumé par le regard de Dieu, cependant, comme leur âme est séparée de ce mal, leur amour et leur volonté s’en étant séparée et détournée, y ayant renoncé, ils sont conservés et consolés, ils en sont garantis, et cet embrasement sert à leur guérison.

 

v. 17. Et l’Éternel dit, cacherai-je à Abraham ce que je m’en vais faire ?

v. 18. Puisqu’Abraham doit certainement être une nation grande et puissante, et que toutes les nations de la terre seront bénites en lui.

 

Nous voyons ici comment il plaît à Dieu de se manifester et de converser familièrement avec les âmes anéanties à elles-mêmes, qui vivent de l’esprit de la foi et dans un entier abandon à Dieu comme Abraham. Il leur révèle plusieurs choses qu’il tient cachées aux autres, et c’est parce qu’il les fait être pères de grandes nations. C’est la nation des âmes de foi, qui, renonçant à leur esprit propre et particulier, se laissant conduire par l’esprit de Dieu, qui est cet esprit de foi, il leur révèle plusieurs choses afin de les mettre en autorité : je veux dire, de mettre non leur personne en autorité, mais sa parole qu’il met en eux, afin qu’elle soit reçue des âmes de bonne volonté, pour leur profit ou avancement spirituel : il leur découvre aussi plusieurs choses, afin qu’elles soient incitées ou qu’elles aient occasion de se mettre à la brèche ; l’esprit de Dieu prend plaisir d’inciter ces âmes de foi, par le mouvement de ce même esprit de Dieu qui est en eux, à prier pour le bien du genre humain, selon que les occasions leurs en sont données ; comme le même Esprit prie ici dans Abraham pour la conservation de Sodome, au cas qu’il y eut seulement dix justes dans cette contrée. C’est ainsi que ces âmes de foi, animées de l’esprit de Jésus Christ comme le Médiateur entre Dieu et les hommes, sont poussées à intercéder afin que la ruine totale qui est prête de tomber sur un pays, ville, ou Royaume, soit détournée à cause des âmes de bonne volonté qui s’y trouvent ; et ces prières ont leur effet, et la ruine est détournée, qui aurait sans cela renversé ces pays à cause de la méchanceté des habitants. Dieu suspend à l’intercession de telles âmes, afin que le feu infernal ne les engloutisse pas comme il fit ici Sodome. Toutes les nations de la terre seront bénites en lui. Il faut que cette promesse ait son accomplissement, mais qu’est-ce que signifie cette bénédiction ? Car, pour recevoir la bénédiction de Dieu, il faut se mettre en état de la pouvoir recevoir, car elle ne peut être donnée aux sujets qui la repoussent. La bénédiction d’Abraham est de recevoir le même Esprit de la foi qu’Abraham a laissé régner en lui par l’obéissance et la soumission aveugle qu’il lui a rendue, et c’est par cette soumission qu’il a reçu la bénédiction : car elle ne peut être donnée à des rebelles et hautains ; ainsi c’est en se soumettant à l’Esprit de la foi, en le laissant régner en nous par une entière obéissance, comme a fait Abraham, que nous sommes bénis dans lui, en cet Esprit de la foi, qui bannit toute malédiction des sujets qui lui donnent entrée, et rétablit en eux le règne de la paix, de la joie, de la justice, et de tout bien, en quoi consiste la bénédiction. C’est la grâce qui est ici promise à toutes les nations, autant qu’il y en aura parmi elles, qui donneront entrée dans leur cœur à cet Esprit de la foi, qui leur est présenté : il est, dis-je, présenté aux cœurs de tous les hommes, de quelque nation qu’ils soient, et s’offre à opérer en eux l’ouvrage de la régénération, dans l’accomplissement duquel consiste toute bénédiction, et sans lequel il n’y en peut avoir de véritable : car c’est par la régénération qui s’opère par cet Esprit de la foi en nous que nous sommes réunis à Dieu.

 

v. 19. Car je connais et je sais qu’il commandera à ses Enfants et à sa maison après lui de garder la voie de l’Éternel pour faire ce qui est juste et droit.

 

C’est ce que font infailliblement les âmes de foi que Dieu à établies pour cela, à l’exemple d’Abraham qui est leur Père selon l’esprit. Ils recommandent aux Enfants spirituels que Dieu leur donne et à ceux qui viendront après eux, qui seront gagnés et animés par leur moyen, et leurs témoignages ; ils leurs commandent ou recommandent de garder la voie simple et pure, l’unique, de s’abandonner à Dieu, en renonçant à eux-mêmes et à toute propriété ; c’est là la voie de l’Éternel, dans laquelle l’esprit de la foi conduit, et qui se termine en Dieu. C’est la voie pure, qui conduit à Dieu : voie du pur amour de Dieu et de la volonté, qui n’admet rien autre chose ; c’est cet amour pur, cet abandon à Dieu sans aucun retour sur soi-même, qui honore Dieu comme il lui appartient, c’est cette voie de l’Éternel que nous annonçons et exaltons ; c’est celle que nous recommandons comme l’unique qui conduit à Dieu, sans aucun milieu ni empêchement, qui fait qu’on l’aime dignement, comme il le mérite. Nous marchons rapidement en la suivant. Dieu y conduira toutes les nations pour la gloire de son grand nom. Marchons-y aujourd’hui, nous, qui y sommes appelés, sans différer ni nous amuser à autre chose ; les autres suivront après, et nous recevrons, si nous y persévérons, les promesses de Dieu comme Abraham.

 

v. 20. Et l’Éternel dit : Le cri de Sodome et de Gomorrhe est augmenté, et leur péché est très grief.

 

Il paraît, par l’exemple de ces villes, qu’il n’y a point de péché plus abominable aux yeux de Dieu que celui de l’impudicité, puisqu’il n’en est point marqué d’autres qui aient attiré la ruine totale de ces villes, par laquelle elles sont un exemple Éternel du châtiment que ces vices abominables attirent après eux. Et comme il n’y en a point de plus commun à présent par tout le monde, cela est bien une marque que le même jugement qui arriva à ces Villes n’est pas éloigné, et qu’il tombera bientôt sur le monde, qui doit être consumé par le feu. C’est ce feu infernal qui est allumé par l’impudicité des hommes qui les consumera, c’est le feu de l’abîme, de l’étang de feu et de soufre.

 

 v. 21. Je descendrai et je verrai s’ils ont entièrement fait toutes les choses dont le cri est venu jusqu’à moi : et si cela n’est pas, je le saurai.

 

Dieu sait très bien tout ce qui se passe dans ce monde, et ce que les hommes y font dans leurs cachettes les plus secrètes, puisqu’il est présent partout ; ainsi il n’est pas besoin qu’il descende pour voir ce qui se fait dans ce monde ; mais c’est par rapport à nous et à ce qui nous paraît être, en jugeant selon nos sens, que Dieu parle ici. Il semble pendant longtemps que Dieu dissimule de savoir les péchés et tout le mal que les hommes commettent avec tant d’effronterie et d’impudence, parce qu’il ne les châtie pas ; il semble qu’il n’y prenne point de part, et qu’il soit retiré au Ciel, sans se soucier de ce que font les hommes ; c’est ainsi qu’en juge souvent la raison humaine, voyant comment le mal reste impuni et qu’il semble que les hommes aient la liberté de vivre et d’agir comme bon leur semble sans que rien leur soit reproché de tout le mal qu’ils font. Et c’est par rapport à ce temps que Dieu semble se tenir coi, comme dit David, qu’il est retiré en haut, et ne manifeste pas ici-bas le soin particulier avec lequel il a l’œil sur toutes les actions des hommes. Mais lorsque ces hommes pervers croient être le plus maître d’eux-mêmes et de leurs actions, et dont en la plus grande sûreté dans leur pensée ; alors Dieu descend et manifeste par les jugements qui tombent à l’impourvu sur ces pervers comment il a l’œil sur les enfants des hommes, et fait une attention très intime et exacte sur toutes leurs actions ; c’est alors que ces mêmes hommes, jugeant et parlant de Dieu selon leur idée, disent ou sentent qu’il est descendu vers eux, comme un juste juge qui châtie le mal et ne laisse pas vivre les hommes à l’aventure et comme il leur plaît. C’est ainsi qu’il arriva à Sodome, après que le cri de leurs abominations fût monté souvent devant Dieu.

Cela nous marque aussi comment il y a mille et millions d’Anges, bons et mauvais, qui prennent garde à tout ce que les hommes font, et quelle est l’intention d’un chacun d’eux en particulier ; ils veillent sur nous et nous accusent devant Dieu ou nous excusent, ils font leur rapport de tout ce que nous faisons, et selon cela Dieu leur ordonne de nous garder, savoir les bons Anges, leur en donnant le pouvoir pour nous protéger contre les mauvais, qui sont aussi sans cesse au guet contre nous pour nous nuire et nous séduire, dont ils n’ont pas le pouvoir si notre volonté demeure attachée à Dieu et se détourne du mal : au contraire, si nous adhérons au mal, Dieu permet aux mauvais Anges et autres mauvais esprits d’avoir pouvoir sur nous pour nous séduire et nous nuire, lorsqu’ils lui en demandent la permission en nous accusant devant lui ; ce qui arrive aussi aux bons pour les éprouver et purifier leur amour et les exercer dans l’humiliation et les enfoncer davantage dans le néant de leur misère, ce qui nous est le plus nécessaire, comme il arriva à Job. Ainsi Dieu descend et a l’œil ouvert sur tout ce que nous faisons, non seulement, mais aussi voit et sait toutes nos plus secrètes pensées et intentions ; soyons donc aussi de notre côté volontairement exposés sans cesse à ses yeux, et nous serons garantis de tout mal.

 

v. 22. Ces hommes, donc, partant de là, allaient vers Sodome : mais Abraham se tient encore devant l’Éternel.

 

Dieu s’accommode à la manière des hommes, et agit comme s’il était lui-même un homme, pour leur montrer le soin particulier qu’il prend d’eux, et la familiarité avec laquelle il aime de converser avec les bons ; comme il fait ici avec Abraham, qui se tient devant lui, pour nous être un exemple, afin de nous animer à la confiance et familiarité respectueuse envers Dieu. Il va dans la personne des Anges à Sodome, et veut nous montrer par là comment il est aussi bien parmi les méchants et impies, ce qu’il montre ici par cet exemple visible, car quoiqu’on ne voie pas ces Anges, ils ne laissent pas de nous être toujours présents et d’être parmi nous ; c’est à quoi les hommes devraient faire attention, et ne pas donner entrée au démon, qui tâche de leur persuader que tout ce qu’ils ne voient pas de leurs yeux charnels n’est point ; il les entretient par là dans l’incrédulité, les rend effrontés et hardis à commettre le mal, n’ayant point Dieu devant leurs yeux ; ou s’imaginant en leur cœur qu’il est loin d’eux, ils tâchent d’oublier Dieu et s’imaginent qu’il les oublie aussi ; ils le souhaitent au moins et le désirent, mais c’est inutilement, car il est présent à tout ce qu’ils font ; heureux celui qui le croit et qui, pénétré de cette vérité importante, vit en sa présence avec une crainte filiale, pleine d’amour et de respect : quiconque fait de l’occupation de cette sainte présence sa principale affaire, celui qui s’exerce à y rester continuellement, apprendra à le connaître, et Dieu même lui enseignera à prier et à converser avec lui comme fait ici Abraham.

 

Chap. 19. v. 1. Or sur le soir les deux Anges vinrent à Sodome. Et Lot, qui était assis à la porte de Sodome, les ayant vus, se leva pour aller au-devant d’eux, et il se prosterna le visage en terre.

 

Ce n’est que sur le soir que ces deux Anges viennent vers Lot : cela marque que c’était le soir de sa vie propre, de même que sur la fin de sa vie naturelle, et signifie comment d’ordinaire ceux qui vivent dans les sens, comme il a été dit de Lot, étant attachés et adonnés à ce qui agrée aux sens et les touche dans les choses spirituelles ; ces âmes-là n’en sont d’ordinaire tirées pour entrer dans le désert et sur la montagne de la foi nue que sur la fin de leur vie, et toujours cet état de la foi nue est donné sur la fin de la vie sensitive ou sensuelle, qui y trouve sa mort. C’est donc ce que signifie le fait que les Anges, qui représentent ici la Divinité, viennent à Lot sur le soir ; ils se présentent à lui, et Lot va au-devant d’eux et, lui étant donnés dans son intérieur la lumière et l’attrait d’être attiré dans la Divinité, après être dégoûté des sens, dont la vie impure lui est donné à connaître, étant las de demeurer dans cette ville, représentée par Sodome, il va au-devant de cet état qui lui est découvert dans sa pureté ; il l’accepte dans la personne des Anges, il s’humilie et s’y soumet, consentant et étant ravi de se voir tiré de cette région des sens impurs qui lui sont à charge ; il va au-devant de ces Anges, son instinct du Centre lui faisant connaître qu’ils sont ses libérateurs, et qu’ils le transmettront dans un état bien plus pur et divin que celui où il a vécu jusqu’alors.

Ne vous scandalisez pas de ce que je compare la vie des sens internes, dans laquelle les spirituels, comme est Lot, vivent, que je compare, cette vie sensitive, ou plutôt le lieu où elle habite, à Sodome, la ville impudique et méchante, où l’on est adonné à la volupté débordée. La corruption qui est dans nous et qui réside dans la partie sensitive de notre âme n’est pas moins dépravée, et quiconque reçoit la lumière de Dieu pour se connaître dans la vérité trouvera bien que la comparaison n’est pas outrée ; les autres la supporteront avec patience s’ils sont humbles, en attendant le temps qu’il leur soit manifesté que ceci est la pure vérité sans exagération. Lot est donc las de vivre dans Sodome ; Dieu avait permis que les habitants de cette ville poussassent leur insolence et leur débordement au comble pour tourmenter l’âme de ce juste, et le faire gémir et soupirer après sa délivrance pour en être tiré ; car lui-même n’en avait pas la force, il faut que ce soit le Sauveur, Dieu-homme, qui vienne pour l’en délivrer, lequel est ici dans la personne des Anges. Ainsi arrive-t-il à l’âme que Dieu veut tirer de la vie des sens où elle a fait si longtemps sa demeure : il permet que tous les habitants de ces sens, qui sont ses passions et tous les esprits impurs qui sont en elle, et qui ont accès dans cette partie basse de l’âme, deviennent arrogants et insolents, poussent leur licence, leur convoitise, leur impureté jusqu’au comble, comme les hommes de Sodome ; il permet que ces passions se découvrent, cessant de le déguiser, en levant le masque du bien ou de la vertu dont ils s’étaient couverts et ont trompé l’âme, qui sous cette belle apparence ne connaissait pas leur malice. Mais enfin le temps est venu que Dieu veut tirer Lot de Sodome. Lot représente l’âme sincère et désireuse de vivre dans la pureté divine, mais qui jusqu’ici avait vécu dans les sens sans connaître le mélange de l’impureté qui y réside ; cette ignorance dans laquelle est cette âme, qui d’ailleurs est sincère et désire de vivre selon Dieu, étant juste comme Lot, qui en a le témoignage : cette ignorance, dis-je, où elle est si longtemps de l’impureté de la vie des sens dans le spirituel, vient de l’attache qu’a l’âme aux choses sensibles, cela vient de sa mollesse et grossièreté, de ce qu’elle est propriétaire et craint d’entrer dans les voies de l’Esprit, où elle n’aperçoit que nudité et mort pour la nature et pour les sens, à quoi elle répugne, comme Lot la montagne stérile où les Anges voulaient le mener au sortir de Sodome ; montagne inhabitée, déserte, où la nature craint de mourir et ne peut que pâtir. C’est cependant la montagne de la pure contemplation, où l’on fait oraison continuellement dans l’union divine : c’est ce désert peu habité, peu fréquenté, où cependant il fait bon demeurer pour celui qui veut vivre de Dieu dès cette vie, renonçant à la volupté des sens en tout point dans le spirituel, pour acquérir l’amour divin, la pure charité, sans mélange d’impureté.

 

v. 2. Et il leur dit : Voici, je vous prie, Messieurs, retirez-vous maintenant dans la maison de votre Serviteur, y logez cette nuit, et vous continuerez votre chemin. Non, dirent-ils, mais nous passerons cette nuit dans la rue.

 

Dieu se présente à l’âme comme un voyageur ; c’est-à-dire il passe outre, à moins que l’âme ne l’invite d’entrer chez elle dans sa maison, qui est le centre de son intérieur. Mais, ô amour divin, c’est vous-même qui animez et enflammez l’âme du désir de vous recevoir, en même temps que vous vous présentez à elle, et ce n’est qu’afin de la rendre encore plus désireuse que vous feignez de vouloir passer outre ou de passer la nuit sur la rue, qui signifie les sens ; mais Lot est las de cette demeure et ne peut se contenter de cette manifestation sensible que vous lui avez donnée en vous y présentant au dehors ; il veut que vous entriez dans sa maison, et c’est aussi votre intention, amour divin, et pourquoi vous êtes venu, et non pour rester sur la rue.

 

v. 3. Mais il les pressa tant, qu’ils se retirèrent chez lui. Et quand ils furent entrés dans sa maison, il leur fit un festin et fit cuire des pains sans levain, et ils mangèrent.

 

L’amour divin se fait presser et inviter, opérant ce désir, et entre volontiers dans l’âme qui l’invite. Lot est ravi d’avoir ces charmants hôtes et leur fait un festin de pains sans levain, qui signifient la candeur, l’innocence, la simplicité : il correspond le mieux qu’il peut à cette visite sacrée : c’est ce que l’âme fait aussi, étant toute transportée, joyeuse et charmée ; c’est le festin que nous donne l’amour divin lorsque nous le recevons chez nous ; c’est lui-même qui l’a apprêté, quoiqu’il nous semble que c’est nous qui lui avons donné. La simplicité, l’innocence, est ce qui lui plaît le plus ; un cœur droit d’intention, sans réserve ni replis. Il ne faut point de levain étranger. Le levain signifie la matière astrale, qui aigrit et enfle toute la pâte où on le met ; cette pâte qui sans cela est douce et ne s’élève pas, ne s’enfle pas par le vent qu’elle reçoit : cette aigreur et ce vent marque l’esprit du monde, contraire à l’esprit simple, candide, enfantin, innocent, que requiert le pur amour divin du cœur où il doit habiter ; c’est la disposition qu’il veut communiquer, et qu’il faut désirer de volonté sincèrement pour qu’il puisse loger chez nous constamment.

 

v. 4. Mais avant qu’ils s’allassent coucher, les hommes de la ville, les hommes, dis-je, de Sodome environnèrent la maison, depuis le plus jeune jusqu’aux vieillards, tout le peuple depuis un bout jusqu’à l’autre.

v. 5. Et appelant Lot, ils lui disent : Où sont ces hommes qui sont venus cette nuit chez toi ? Fais-les sortir afin que nous les connaissions.

 

Ce peuple impudique et voluptueux est si insolent que ses crimes vont au comble, ils ne veulent rien épargner qu’ils ne fassent servir à satisfaire leur honteuse volupté : nous avons horreur de leurs actions et intentions infâmes et ne voulons pas nous y arrêter, mais les outrepasser. Cependant nous y trouvons une bonne leçon pour nous, et pénétrant dans le sens spirituel, comme nous avons déjà commencé de l’expliquer, nous trouvons la même impudence et insolence dans le peuple de notre Sodome qui est en nous. Les personnes qui sont adonnées au goût des sens dans le spirituel n’épargnent rien qu’elles ne veulent faire servir à les satisfaire, et ce peuple de la partie basse de l’âme, qui cherche à satisfaire ses sensualités, cherchant les goûts, les douceurs et la volupté, apercevant que l’âme a reçu dans son Centre la Divinité, qu’elle y a logé, environne cette maison et voudrait bien connaître la Divinité, qui s’est manifestée à l’âme, couverte d’une figure humaine ; ils voudraient bien, ce peuple sensuel, avoir commerce avec la Divinité : mais ils ne peuvent entrer dans cette partie de l’âme, savoir son Centre, où la volonté se retire auprès de Dieu, dans ce lieu où nul des habitants de la partie basse de l’âme ne peut avoir entrée : ils ne font donc que d’entourer cette maison, et veulent que l’âme leur fasse sortir dehors ces Anges dont la Divinité s’est revêtue pour avoir commerce avec eux, mais c’est inutilement, Dieu les frappe d’aveuglement, et la porte leur est cachée. En vérité, quiconque connaît l’opération des sens dans les choses spirituelles saura fort bien que toute leur manœuvre n’est que paillardise et sensualité : ils cherchent leur goût et à satisfaire leur volupté fous quelqu’apparence de Zèle et de spiritualité que ce soit : c’est la gourmandise et la convoitise qui cherche sa nourriture. Ne prenez pas ceci pour imposture, allez seulement purement à Dieu, il vous le fera bien connaître comment le goût sensitif est si convoiteux qu’il veut satis faire sa volupté par les choses les plus spirituelles ; oui, il désire de posséder Dieu pour sa satisfaction, ne cherchant que le goût et la douceur, la consolation sensible dans l’oraison. De tels spirituels sont en grand nombre, et il est d’importance qu’ils apprennent à comprendre cette vérité s’ils veulent parvenir à la pureté.

 

v. 6. Lot sortit de sa maison pour leur parler à la porte, et ayant fermé la porte après soi.

v. 7. Il leur dit : Je vous prie, mes frères, ne leur faites point de mal.

v. 8. Voici, j’ai deux filles qui n’ont point encore connu d’homme, je vous les amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaira, pourvu que vous ne fassiez point de mal à ces hommes ; parce qu’ils sont venus sous l’ombre de mon toit.

 

L’âme, environnée et affaiblie de toutes parts de ce peuple impudent et des esprits diaboliques qui les poussent, entre en angoisse et en perplexité ; elle sort vers eux hors de son Centre et veut capituler avec eux, croyant ne pouvoir échapper à leur poursuite ; elle leur offre ses propres productions les plus pures, comme ses deux filles, pour les abandonner à servir à leurs volontés, s’abandonnant à leur discrétion ; c’est ce qu’elle peut opérer par son amour et par sa volonté, qu’elle veut leur abandonner pour qu’ils s’en servent, ne pouvant s’en défendre ; l’âme consent à leur donner cet amour, cette volonté qu’elle a conservée dans la pureté, n’ayant eu d’intention que de les consacrer à son Dieu, pourvu que ce peuple qui l’assaille respecte le Divin qui s’est retiré dans son Centre. C’est ce qu’elle demande, et c’est jusque-là qu’est poussé l’abandon dans cette épreuve.

 

v. 9. Ils lui dirent : Retire-toi de là. Ils dirent encore : Cet homme seul est venu pour habiter ici comme étranger, et il sera notre grand gouverneur ! Maintenant, nous te traiterons plus mal qu’eux. Et ils faisaient violence à Lot, et s’approchèrent pour rompre la porte.

 

C’est jusqu’à ce point que Dieu permet que la pauvre âme soit attaquée et poursuivie, ne voyant devant elle que sa perte assurée et qu’elle soit tout entière livrée et abandonnée à discrétion de ce peuple sensuel qui la poursuit et qui ne se contente pas seulement qu’on lui abandonne l’humain, mais qui veut aussi posséder le Divin en sa propriété, pour en user et abuser selon sa propre volonté, avec insolence et arrogance. Ô Dieu qui vois tout ceci, tu ne tardes pas à délivrer l’âme assaillie par ta toute puissance et ta merci.

En vérité, les Sodomites ont bien raison de dire à Lot qu’il est venu seul pour habiter comme étranger parmi eux. L’âme contemplative est bien seule et étrangère dans ce monde et parmi ceux qui vivent dans les sens ; oui, elle est bien étrangère à elle-même, elle vit séparée d’elle-même, dans une entière solitude, quoiqu’elle soit encore dans ce monde et parmi ce peuple sensuel. Il sera notre grand gouverneur, il déplaît fort à ce peuple d’être repris par l’âme pure, et quoique ce soit avec tant de douceur, d’humilité, oui, même en leur offrant d’être à leur discrétion et s’y abandonnant, il ne veut pas être repris, apercevant bien que l’âme contemplative leur est supérieure et découvre leur impureté : ils ne veulent pas s’en laisser maîtriser : mais Dieu délivre cette âme et la sauve, il ne permet pas qu’elle abandonne ses deux filles à leur discrétion ; il les conserve avec elle et les garantit d’être prostituées ; il sauve, dis-je, l’âme avec tout ce qui lui appartient ; ceux qui ont fait prétention sur elle sont obligés de la laisser franche et en liberté, sans pouvoir avoir part à quoi que ce soit qui lui appartient.

 

v. 10. Mais ces hommes, avançant leurs mains, firent rentrer Lot dans la maison et fermèrent la porte.

 

Dieu retire l’âme dans son Centre lorsque toute espérance d’échapper de la poursuite et de la violence de ces gens lui est ôtée ; Dieu la retire comme il fait ici Lot dans sa maison et ferme la porte, en sorte que l’âme se trouve tout à coup à l’abri de leur poursuite, dans cet asile assuré où ils ne peuvent entrer. C’est Dieu qui fait cela, par un miracle de sa puissance plus grand encore qu’il n’est ici marqué, par l’impuissance où les Sodomites sont mis d’empêcher Lot de rentrer dans sa maison, en étant sorti vers eux, et de pouvoir forcer cette maison pour faire leur volonté.

 

v. 11. Ils frappèrent ensuite d’éblouissement les hommes qui étaient à la porte de la maison, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, de sorte qu’ils se lassèrent de chercher la porte.

 

Ainsi est garanti celui qui espère en Dieu, s’abandonnant à lui, ne voulant rien que de l’aimer purement, dont l’attrait est vers Dieu seul. Qu’aurait pu faire Lot contre le peuple d’une ville toute entière ? Autant en grand nombre sont ceux qui assaillent l’âme qui est attirée, hors de la multiplicité impure et mélangée, dans l’Unité. Mais Dieu la garantit, il défend, la soutient et la maintient ; ceux qui la poursuivent sont éblouis et obligés de la laisser, de désister de leur dessein, l’âme est à l’abri dans l’amour divin.

 

v. 12. Alors ces hommes dirent à Lot : Qui as-tu encore ici qui t’appartienne, ou un gendre, ou des fils, ou des filles, ou quelqu’autres de tes proches dans la ville ? Fais-les sortir de ce lieu.

v. 13. Car nous allons détruire ce lieu, parce que le cri de ses habitants s’est élevé devant l’Éternel, et il nous a envoyés pour le détruire.

 

Dieu incite l’âme, et elle se sent poussée à avertir ceux avec lesquels elle est le plus étroitement liée, qui sont ses plus proches ; dans l’état sensitif où elle était, elle est poussée, dis-je, à leur dire comment le Seigneur veut détruire ce lieu de volupté et comment il l’a avertie de l’abandonner et d’en sortir pour se retirer à la montagne ; elle leur fait part des connaissances que Dieu lui a données à cet égard, afin qu’ils profitent aussi des mêmes grâces que Dieu lui veut faire, et croit qu’ils doivent recevoir les mêmes connaissances et avoir les mêmes sentiments de ces choses qu’elle.

 

v. 14. Lot, donc, sortit et parla à ses gendres, qui devaient prendre ses filles, et leur dit : Levez-vous ; sortez de ce lieu, car l’Éternel va détruire la ville. Mais il semblait à ses gendres qu’il se moquait.

 

Il en arrive à l’âme comme à Lot, et ceux qui lui sont les plus intimement unis, et avec qui elle est sur le point de s’unir encore davantage, n’entendent point son langage, et les avertissements qu’elle leur fait, en sortant de sa maison pour communiquer avec eux par les sens, par paroles ou par écrit, ne sont point reçus d’eux ; c’est à cause qu’ils sont charnels et voluptueux dans le spirituel ; ces avertissements leur semblent être des moqueries, ils ne veulent pas croire que le mal soit si grand dans la ville ou dans le pays et la région où ils font leur demeure. Ainsi il faut que Lot les laisse, quelque désir qu’il ait de les sauver, sa charité pour eux n’étant point reçue.

 

v. 15. Et sitôt que l’aube du jour fut levée, les Anges pressèrent Lot, disant : Lève-toi, prends ta femme et tes deux filles qui se trouvent ici, de peur que tu ne périsses dans la punition de la ville.

v. 16. Et comme il tardait, ces hommes le prirent par la main ; ils prirent aussi par la main sa femme et ses deux filles, parce que l’Éternel l’épargnait. Et ils l’emmenèrent et le mirent hors de la ville.

 

C’est ainsi que nous marchandons avec Dieu et qu’il faut qu’il nous contraigne de recevoir les plus grandes faveurs qu’il nous fait ; nous résistons longtemps, et lorsqu’enfin nous sommes déterminés d’accepter ses grâces, nous quittons avec peine le lieu de perdition dont il nous veut sauver ; nous retardons et nous amusons, comme Lot ; il faut que les Anges nous prennent par la main et nous tirent avec force de cette Ville d’iniquité ; la nature regrette son séjour délicieux pour les sens, où ils ont goûté tant de douceurs et de volupté spirituelle ; et ce n’est qu’à grand regret que l’âme se résout à l’abandonner : cependant Dieu est si bon qu’il ne venge pas notre lâcheté, mais vient avec force à notre secours, prend aussi la femme et les filles, qui regrettent le plus Sodome ; il ne laisse rien de l’âme qu’il ne veuille sauver.

 

v. 17. Or dès qu’ils les eurent fait sortir de la ville, l’un dit : Sauve ta vie, ne regarde point derrière toi, et ne t’arrête en aucun endroit de la plaine ; sauve-toi sur la montagne, de peur que tu ne périsses.

 

Il n’y va pas moins que de la vie spirituelle ou divine, qui est la vie de la nouvelle Créature en nous, pour une âme qui est attirée de Dieu à abandonner les sens, si elle ne suivait pas cet attrait et cette vocation de Dieu. Et une telle âme, dans laquelle le feu de sa colère est embrasé et prêt à tomber et à consumer en elle cette région des sens où est la ville d’iniquité, une telle âme, dis-je, que Dieu a emmenée jusque-là, périrait infailliblement et misérablement dans l’embrasement infernal qui doit consumer la corruption de cette âme, si elle ne voulait pas sortir de cette région et l’abandonner tout à fait, sans regret ni regarder plus en arrière, au moins quant à sa volonté supérieure ; quoique l’âme ne puisse empêcher les mouvements de regrets qu’a la nature, qui doit être regardée d’elle comme une bête convoiteuse et luxurieuse qu’elle doit mépriser. Mais il ne faut pas s’arrêter à ces mouvements et sentiments, et il faut marcher courageusement sans se laisser arrêter par quoi que ce soit, en se laissant entraîner à l’attrait de Dieu dans son Centre, qui est alors fort distinct même dans l’entendement et dans le cœur qui en est embrassé d’une manière sensible ; ce qui est ce que les Anges parlent et ordonnent à Lot. Il faut, dis-je, s’en laisser entraîner ; il va vers la montagne et ne permet plus à l’âme de s’arrêter dans la plaine, qui est toute la région des sens ou bien l’astrale.

 

v. 18. Et Lot leur répondit : Non, Seigneur, je te prie.

v. 15. Voici, ton Serviteur a maintenant trouvé grâce devant toi, et tu as signalé ta miséricorde envers moi en me sauvant la vie, mais je ne me pourrai sauver sur la montagne que le mal ne m’atteigne et que je ne meure.

v. 20. Voici, je te prie, il y a ici près une ville où je puis m’enfuir, et elle est petite ; je te prie que je m’y sauve : n’est-elle pas petite, et mon âme vivra ?

 

Lot craint l’état nu et sec de la contemplation pure, et ne se peut résoudre d’y entrer tout d’un coup ; et quoique son attrait intérieur eût bien voulu l’y mener d’abord au sortir de Sodome, il n’a pas assez de courage pour s’y abandonner et hasarder ; si en allant son chemin hardiment et sans hésiter, sans s’arrêter dans la plaine, cela veut dire sans chercher aucune consolation ni rafraîchissement pour les sens, mais, s’abandonnant à discrétion et hasardant d’être enveloppé dans l’embrasement de Sodome, crainte qui saisit sa nature et ses sens, il arrivera sain et sauf à la montagne de la pure contemplation. Il n’a pas, dis-je, assez de courage pour suivre sans réflexion ni raisonnement cet ordre qu’il reçoit des Anges, qui est la parfaite volonté de Dieu à son égard et l’attrait de son Centre, mais il n’a pas assez de courage et d’abandon, de mort à soi-même pour suivre cet ordre par lequel, s’il l’avait suivi aveuglément, il serait tout d’un coup arrivé à un état éminent d’amour et de contemplation pure. Mais il se regarde soi-même et ce qui lui pourrait arriver en suivant cet ordre et se regardant, au lieu de regarder Dieu seul comme son point de vue qui est la montagne ; il ne voit que sa faiblesse et le manque de force qu’il trouve en lui-même pour pouvoir arriver à cette montagne ; la foi lui manque, qui se fonde non sur les forces que nous avons, mais sur la force de Dieu, qui nous fait accomplir ce qu’il nous ordonne, par sa force et non par la nôtre : car, nous regardant, nous ne trouvons que faiblesse et impuissance pour tout, mais regardant Dieu seul et croyant ce qu’il nous dit, nous mettant en devoir de le faire sans raisonner ni calculer sur nos forces, en foi et confiance en lui, alors c’est lui qui nous porte par la force de son bras, et c’est son esprit et sa vertu, qui est l’Esprit de la foi, qui accomplit et fait ce qu’il nous ordonne, à quoi nous devons seulement acquiescer et nous y abandonner. Mais Lot se retranche dans l’humilité vertueuse, et ne pouvant s’abandonner et se quitter soi-même tout d’un coup si généreusement et hardiment, il prie qu’il lui soit permis de se retirer dans la petite ville de l’humilité-vertu, qui est opérée dans la capacité de la créature. Il reconnaît la miséricorde que Dieu a signalée envers lui de l’avoir tiré de Sodome, savoir de la volupté des sens ; mais il demande la grâce qu’il lui soit permis de se retirer dans la vertu créée, dans la petitesse, en s’humiliant, et il dit qu’en le faisant son âme vivra. Il est vrai, ô Lot, que votre âme vivra dans cette vertu que vous voulez garder en vous-même et y habiter ; dans la plus excellente de toutes les vertus qui est la petitesse, vous vous humiliez, et c’est l’état le plus proche et qui est le meilleur avant la perte totale que vous auriez trouvé sur la montagne : il est vrai que vous seriez mort en chemin, mais ce n’aurait été qu’à votre vie bien ; et puisque vous demandez cette grâce, elle vous est accordée, mais vous vous privez par là de la grâce des grâces, et vous restez vivant en vous-même, sous le prétexte d’une humilité très profonde ; elle est petite, dites-vous, cette ville de l’humilité, de la vertu la plus pure que la créature puisse posséder en elle-même, en sa capacité, mais elle est, cependant, et ce n’est pas l’anéantissement. Vous renoncez, à la vérité, à la volupté des sens et à leur vie, mais vous voulez sauver vôtre âme et vous vous frustrez de la vie divine que vous auriez trouvée dans cette perte de votre propre âme ou de votre propre vie, car celui qui voudra sauver son âme la perdra, mais celui qui la perdra la trouvera.

 

v. 21. Et il lui dit : Voici, je t’accorde encore cette grâce de ne détruire point la ville dont tu as parlé.

 

Sa prière lui est accordée, et Dieu voyant bien que Lot ne pouvait supporter un état si étrangement sec, rigoureux, et crucifiant pour la nature que celui de la foi nue, qui détruit et renverse, brûle aussi bien la ville de l’humilité et des autres vertus possédée dans la capacité de la créature que la ville de la volupté des sens dans le spirituel, il lui accorde cette grâce de rester dans cette petite ville et se contente qu’il fasse ce pas de mourir aux sem.

 

v. 22. Hâte-toi, sauve-toi là : car je ne pourrai rien faire, jusqu’à ce que tu y sois entré. C’est pour cette raison que cette ville fut appelée Tsohar.

v. 23. Comme le Soleil se levait, Lot entra en Tsohar.

 

Dieu attend que l’âme soit bien fondée et entrée dans l’humilité avant de détruire par le feu des épreuves intérieures la vie des sens ; sans cela, l’âme retournerait en arrière dans le monde et le péché. C’est ce que signifie ce qui est dit ici, que Dieu ne peut (ou ne veut) rien faire jusqu’à ce que Lot soit entré dans Tsohar, ville de la plus pure vertu que l’âme puisse posséder en sa capacité propre. Lorsque Dieu, comme le Soleil divin, se lève et commence à paraître dans l’âme, alors elle entre dans l’état de l’humilité, qui précède celui de l’humiliation, par lequel l’âme est menée à l’anéantissement.

 

v. 24. Alors l’Éternel fit pleuvoir des Cieux sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu de par l’Éternel.

 

Ce visible châtiment si manifeste et si célèbre dans tous les âges est mis en exemple pour tous les hommes méchants, adonnés à leurs passions vicieuses ; c’est là le sort qu’ils ont à attendre, et que ce monde autant et plus pervers et corrompu que n’était Sodome et Gomorrhe aura à recevoir quand son temps sera venu : nous n’en devons pas douter. Les vices reprochés à ces abominables habitants étant si communs et familiers dans notre monde, le feu et le soufre sera aussi sa portion, qui le consumera et l’exterminera. C’est la matière qui est dans l’Étang, dans l’abîme ; c’est la même qui est ici. Ô mon Dieu, que les hommes sont endurcis, dépravés, abrutis ! Certainement ils n’éviteront point le châtiment marqué ici, car cet exemple leur est donné pour s’y mirer.

Pour ce qui est de vous, âmes désireuses passionnées, amoureuses de votre Dieu, ne craignez point ce feu, marchez seulement courageusement vers la montagne, vers le désert où il vous conduit, dussiez-vous rendre l’âme par le chemin, comme il vous semble très souvent, dussiez-vous étouffer dans le feu, dans les flammes, dans le soufre, qui vous atteint par le chemin ; ne craignez rien, ne soyez pas incrédules ni lâches, ne vous ménagez pas, ne vous regardez pas ! Abandonnez-vous aux jugements divins, et vous parviendrez au travers des flammes au pur amour divin ; c’est lui qui vous brûle et qui vous consume, quoiqu’il vous semble sentir que c’est le feu infernal de l’abîme : cette pluie est de l’Éternel, c’est Dieu le Père qui l’a fait pleuvoir, c’est Dieu le Fils qui l’a produite, c’est son sang précieux, ce feu divin, qu’il a dit souhaiter qu’il brûle (Luc 12, 49) et qu’il est venu apporter afin de nous racheter. Ne craignons donc point d’en être consumés, mais livrons-nous volontiers à ses flammes : elles purifieront nos âmes, nous ferons naître de nouveau, restons donc en repos et ne craignons point de nous livrer au feu divin.

 

v. 25. Et il détruisit ces villes-là et toute la plaine et tous les habitants des Villes et le germe de la terre.

 

Il faut que tout soit détruit, qu’il n’en reste plus rien jusqu’au germe, à la racine, afin que cette terre venimeuse et empoisonnée demeure à toujours incapable de pouvoir plus produire aucuns fruits, qui seront toujours mauvais et empoisonnés jusqu’à ce qu’elle soit toute changée et renouvelée. Rien ne doit rester ni des habitants ni du fond de cette vieille terre qui ne soit consumé ; ici elle est seulement rendue infructueuse, mais elle n’est pas détruite ; cela marque l’état de mort et de perdition ou perte où se trouve l’âme, où elle est réduite par le feu Divin, où le monde sera réduit aussi avant d’être renouvelé ; il restera un temps inhabité et désolé, comme ce lieu ici.

 

v. 26. Mais la femme de Lot regarda derrière et elle devient une statue de Sel.

 

Ceci est la portion des personnes d’oraison qui regardent en arrière, qui ont regret et repentir d’être sortis de Sodome, Dieu ayant fait des miracles en leur faveur ; qui n’adhèrent pas à lui de tout leur cœur : ils deviennent des statues de sel, sans vie, ils sont affermis et fixés dans leur propriété. Le sel rend dur, empêche de pourrir, donne une consistance et conservation sans vie. C’est la fixation et la dureté où nous met la propriété ; nous devenons insensibles et imbéciles, inaccessibles et endurcis, tous endormis, infructueux, et fixés en nous-mêmes, bien difficiles à être dissous et amollis par l’amour Divin, après lui avoir résisté, l’avoir chassé par notre convoitise, étant retournés de désirs et de volonté vers le monde et les créatures, ayant regretté la sensualité ; nous devenons pires qu’auparavant ; que cet état est digne de pitié ! Dieu nous en garde par sa bonté.

 

v. 27. Et Abraham, se levant de bon matin, vint au lieu où il s’était tenu devant l’Éternel.

v. 28. Et regardant vers Sodome et Gomorrhe, et vers toute la terre de cette plaine-là, il vit monter de la terre une fumée comme la fumée d’une fournaise.

 

Abraham se lève de bon matin, car l’âme de foi est toujours au guet, et le désir de son cœur, l’attrait de son âme est continuellement d’être et de se tenir devant l’Éternel ; et quoiqu’elle en soit souvent distraite par rapport au sentiment distinct, par les diverses nécessités du corps que requiert cette vie infirme, comme entre autres par le sommeil, elle est cependant matineuse, et aussitôt qu’elle se réveille, elle se présente devant l’Éternel ; c’est là le premier acte qu’elle forme, aussi souvent qu’elle est en état d’en faire : car c’est là sa place, de se tenir devant l’Éternel, c’est là le lieu où elle réside et le lieu de sa demeure, où elle retourne le plus tôt qu’elle peut, dès qu’elle se peut débarrasser d’autres soins et occupations ; quoique tout ce qu’elle fait, et même son sommeil, elle s’étudie avec soin de le faire dans la présence de l’Éternel, ne se laissant jamais occuper de ses œuvres, en telle sorte qu’elle conserve cette sainte présence en même temps qu’elle les fait ; car son cœur est toujours occupé à aimer son Dieu, et c’est pour l’amour de lui qu’elle fait tout ce dont elle s’occupe ; son intention est dirigée à lui plaire et à faire sa volonté en toutes choses, et son œil intérieur est toujours fixé sur son Dieu ; et dès qu’elle aperçoit qu’elle s’en distrait, elle y retourne avec paix et tranquillité comme dans le lieu de son repos. De ce lieu où il est dans la présence de Dieu, dans son Oraison et sa contemplation, Abraham regarde vers Sodome et Gomorrhe. Lorsque l’âme contemplative jette ses yeux sur le monde entier, sur ses Villes et sa plaine, sur tout ce que les hommes font, de quoi ils s’occupent, la plupart en voluptés honteuses, en vanité et péchés abominables ; lors, dis-je, qu’elle regarde de loin tout ce manœuvre du monde, leur tracas et leur embarras, dont ils font tout leur principal, s’en occupant jour et nuit, elle voit que ce n’est qu’une fumée qui s’évanouit, oui, bien pis, une fumée puante ; elle voit que la fin de toutes leurs œuvres est un embrasement terrible, qu’ils sont précipités dans l’étang de feu et de soufre d’où s’élève cette fumée comme d’une fournaise ; c’est là leur fort et leur portion, et la fin de leurs œuvres. Qui n’en sera transi et pénétré de frayeur en voyant la fin de telles gens, car c’est ici le tableau où l’on voit au naïf où leur vie se termine, c’est celui du monde entier, et comment sera sa fin ; celui qui a les yeux ouverts comme Abraham le voit déjà présent ; et pour les acquérir, ces yeux sains et ouverts, il faut comme lui se tenir en la présence de l’Éternel ; car c’est par ce moyen qui suffit que nous serons guéris de notre aveuglement naturel et apprendrons à voir toutes choses par les yeux de la foi, comme elles sont dans la vérité devant Dieu. Nous verrons donc comment le monde entier n’est qu’une fournaise, un gouffre embrasé, un abîme d’où s’élève cette fumée de feu et de soufre : et que c’est là déjà l’élément dans lequel les gens de ce monde vivent, quoiqu’ils ne le veulent pas croire, étant chatouillés et enchantés par le sentiment de leurs sens, auxquels ils sont adonnés. Dans peu ils seront désabusés, au sortir de ce monde, tôt ou plus tard. Heureux qui de bonne heure se convertit à Dieu, abandonnant cette région où règne le péché, la corruption, pour s’adonner à l’oraison.

 

v. 29. Mais lorsque Dieu détruisait les Villes de la plaine, il se souvient d’Abraham : et il fit partir Lot, afin qu’il ne fût point dans cette ruine quand il détruisit les villes où Lot habitait.

 

Nous voyons comment c’est pour l’amour d’Abraham que Dieu délivra Lot ; car quoiqu’il fut un homme juste selon la loi, il habitait et vivait dans cette ville et région de la volupté des sens, comme il a été expliqué, laquelle Dieu voulait détruire, le temps en étant venu ; ainsi le parentage de Lot avec Abraham, auquel il était uni en esprit à un certain degré de parentage spirituel qui est marqué par le parentage naturel, cette union, dis-je, d’esprit que Lot ne voulait pas rompre est le moyen qui le tire de Sodome ou des sens et le transmet dans un état plus pur et plus parfait auquel il ne serait pas parvenu par lui-même, étant trop faible et trop captivé dans les sens qu’il avait choisis, si la foi d’Abraham n’était pas venue à son secours et lui eut acquis cette grâce, ce qui est marqué ici, que Dieu se souvenant d’Abraham, pour l’amour de lui sauva Lot.

 

v. 30. Et Lot monta de Tsohar et habita sur la montagne avec ses deux filles, car il craignait de demeurer dans Tsohar, et il se retira dans une Caverne avec ses deux filles.

 

Quoique Dieu eut permis à Lot, pour condescendre à sa faiblesse, d’aller habiter en Tsohar, nous voyons que cela n’étant pas la parfaite volonté de Dieu à son égard, il n’y trouva point de repos : c’est ainsi qu’il arrive à l’âme lâche, et à laquelle Dieu est obligé de s’accommoder pour un temps, de condescendre à sa faiblesse, et de la laisser dans des états inférieurs à ceux auxquels il voudrait bien l’acheminer ; telles âmes ne trouvent cependant point de repos dans ces états, où elles se sont logées sous l’apparence de vertu pour sauver la vie à leur propriété, et enfin elles sont obligées de se retirer sur la montagne de la contemplation nue, en s’abandonnant à discrétion à Dieu : car la pratique des vertus, où l’âme a voulu s’entretenir, ne lui donne ni le repos ni cet esprit libre et filial qui donne accès vers Dieu ; mais un esprit craintif et rétréci est toujours sujet à la frayeur. C’est parce que l’âme sent bien sa faute et qu’elle n’est pas en sûreté dans cet état, ayant encore à perdre ; car elle se possède elle-même, et ce n’est que par l’abandon total d’elle-même et de toutes choses à la discrétion de Dieu, en se laissant dépouiller et dénuer, qu’elle est mise en sûreté et est affranchie de la crainte. Mais ce n’est que par force et par crainte que Lot se retire sur la montagne, et cet abandon n’est pas libre ni généreux comme celui d’Abraham : voilà pourquoi, au lieu que l’abandon d’Abraham lui élargit le cœur, le met au large, ce qui est figuré par les plaines de Mamré où il demeure, Lot est au contraire mis à l’étroit et entre dans un état sombre et rétréci, ce qui est figuré par la caverne où il se retire sur la fin de sa vie avec ses deux filles. Cette caverne marque aussi l’état de mort mystique dans lequel Lot resta jusqu’à la fin de sa vie, et ne parvint point à la résurrection mystique ou à la nouvelle vie en Dieu dès cette vie. Cet état de mort est très naïvement représenté par cette caverne sur la montagne, où il demeure avec ses deux filles, cette montagne étant le désert de la foi nue.

 

v. 31. Et l’aînée dit à la plus jeune : Notre Père est vieux, et il n’y a personne sur la terre pour venir vers nous selon la coutume de tous les pays.

v. 32. Viens, donnons du vin à notre Père, et couchons avec lui, afin que nous conservions la race de notre Père.

 

Les filles de Lot connaissent bien qu’il n’y a personne des hommes qui vivent sur la terre (cela veut dire qui sont terrestres et charnels) avec lesquels elles puissent s’allier ; car leur état est plus spirituel, et elles sont dans l’état de leur Père. Mais l’amour et la volonté propre de l’âme, qu’elles représentent, ne peuvent se résoudre de demeurer dans cet état de mort où est l’âme de leur Père, et de mourir avec lui sans produire aucun fruit ou œuvrer, comme c’est la coutume de tous les pays, où chacun produit son semblable selon sa qualité. La raison séduit ces pauvres filles, qui ne peuvent se contenter de l’esprit de la foi dans l’abandon à Dieu, qui leur aurait bien fait connaître, si elles l’avaient attendu en abandon, délaissement et cessation de leur propre opérer, il leur aurait bien fait connaître, par la persévérance dans cet état de mort, si elles y étaient restées en patience, qu’il leur serait né, ou à leur Père, une vie nouvelle, un enfant nouveau et excellent tout divin. Mais elles écoutent leur raison et machinent par leur propre invention un moyen pour être fructueuses ; elles enivrent leur Père, car en effet c’est un enivrement où l’âme dans cet état se laisse entraîner par son amour et par sa volonté, qui sont désireuses de faire du bien, d’agir, de travailler et d’opérer pour la gloire de Dieu, car c’est leur intention, et c’est par ce feu et ce Zèle, ce désir hors de temps, qu’elles enivrent l’âme ; c’est un vin fort qui la charme et la met dans cet état d’ivresse où elle ne sait ce qu’elle fait, c’est une vie d’ivresse qui lui est communiquée et qui la tire pour un peu de temps de l’état de mort où elle était et devait rester dans la volonté de Dieu.

 

v. 33. Elles donnèrent donc du vin à boire à leur père cette nuit-là, et l’aînée vint et coucha avec son père, mais il ne s’aperçut point ni quand elle se coucha ni quand elle se leva.

 

L’âme est enivrée et ne sait alors ce qu’elle fait, jusqu’à ce qu’elle soit revenue de son ivresse, qui est un vrai enchantement ; car la douceur et la ferveur des sens qu’elle reçoit est ce vin doux qui lui paraît très excellent, et d’autant plus qu’elle a longtemps jeûné et a été privée de toutes ces satisfactions des sens, dont elle n’a rien reçu dans l’état sec et de mort où elle a été si longtemps.

 

v. 34. Et le lendemain l’aînée dit à la plus jeune : Voici, j’ai couché la nuit passée avec mon Père, donnons-lui encore cette nuit du vin à boire ; puis va et couche avec lui, et nous conserverons la race de notre Père.

 

L’aînée, c’est l’amour passion, laquelle entraîne la première l’âme : et la plus jeune, c’est la volonté propre ; elles concertent toutes deux ensemble et enivrent l’âme à son insu, pendant les ténèbres qui l’environnent dans cet état de l’obscurité de la foi, et l’âme en est séduite. Tout cela se passe très réellement dans l’âme, comme il est ici représenté dans les exemples corporels qu’il a plu au St Esprit de nous donner matériellement, qui renferment les mystères de l’esprit et de ce qui arrive à plusieurs âmes dans le chemin de la foi.

 

v. 36. Ainsi les deux filles de Lot conçurent de leur père.

v. 37. L’aînée enfanta un fils et appela son nom Moab. C’est lui qui est le père des Moabites.

v. 38. Et la plus jeune aussi enfanta un fils, et appela son nom Benhammi ; c’est lui qui est le Père des Enfants de Hammon jusqu’à ce jour.

 

Voilà la production de telles âmes : ce ne sont point des Enfants nés selon l’esprit de la foi comme Isaac : mais ils sont des productions de la chair dans le spirituel : ce sont ceux qui mélangent la chair et l’esprit, qui sont des bâtards et des productions des incestes, comme Moab et les enfants de Hammon, dont le premier est un peuple voluptueux et adonné à la paillardise, et l’autre un peuple guerrier et fougueux, inquiet et turbulent, volontaire, comme sont les spirituels de ces deux sortes jusqu’à ce jour, lesquels ont ces deux filles pour leurs Mères. Ces peuples, ou les âmes qui en sont, ne subsistent pas ; le bien mélangé et très impur qu’elles possèdent, comme est leur Origine, se corrompt tout à fait bientôt, et ils sont ennemis des Enfants de l’Israël selon s’esprit, comme ceux-ci l’étaient de l’Israël selon la chair, et si une telle âme de ce peuple veut renaître et devenir un vrai membre de l’Israël spirituel, il faut que l’esprit de Moab et de Benhammi meure en elle : ces peuples doivent être exterminés par l’Israël de Dieu.

 

Chap. 20. v. 1. Abraham s’en alla de là au pays de midi, et demeura entre Kades et Sçur, et habita comme étranger à Guérar.

 

Abraham ne reste point fixé dans une place ni en un même lieu : il représente au dehors le chemin de la foi de son intérieur, il est toujours étranger dans les lieux où il va demeurer pour un temps ; ce n’est point un lieu où il demeure fixe, qui soit sa patrie ou le lieu où il repose. Ainsi pendant tout le chemin de la foi, nous ne nous arrêtons que pour un temps dans les états où nous sommes mis de Dieu, nous ne pouvons et ne devons pas nous y fixer, car ce n’est qu’un lieu où nous sommes ou y passons comme étrangers, nous avançons comme Abraham toujours vers le midi, c’est-à-dire vers Dieu ; son attrait nous attire vers lui pour en approcher toujours davantage, comme vers notre soleil Divin.

 

v. 2. Et Abraham dit de Sara sa femme : C’est ma Sœur. Abimélec, donc, Roi de Guérar, envoya des gens pour prendre Sara.

 

Quoiqu’Abraham eut une grande foi et une si grande confiance et un si grand abandon à Dieu, cependant il n’est pas exempt des tentations de doutes et de craintes, aussi bien que de certains déguisements de la nature causés par les craintes et timidités de la même nature, qu’il a de commun avec tous ses Enfants selon l’esprit, qui éprouvent comme lui les mêmes faiblesses dans leur carrière ; et c’est pour leur consolation et encouragement que l’auteur de l’Écriture sainte n’a pas voulu passer sous silence ces faiblesses dans ce grand héros de la foi et père des croyants, c’en est une entre autres qui est remarquable, celle qui est ici rapportée dans ce chapitre. Quoiqu’Abraham eut déjà fait la même faute en Égypte, et que le même inconvénient lui en fût arrivé, il ne laisse pas cependant d’y retomber ici, se laissant saisir de la crainte. Ce qui avait donné occasion au changement de lieu ou au décampement d’Abraham, avait été l’embrasement de Sodome : car quoiqu’il n’y eut eu aucune part, cependant cette ruine si remarquable, et qui avait fait grand bruit dans les environs de ces villes perverties, causa aussi quelque crainte dans la nature d’Abraham, et il fut bien aise de s’éloigner encore davantage de ces lieux dont la ruine avait été si funeste ; il se sépare encore plus qu’il n’avait fait de la région des sens, et s’avance davantage vers le midi. L’embrasement et la ruine de cette partie basse, qu’il a aussi bien éprouvée en lui ou bien dans ses sens internes, comme il l’a vu arriver extérieurement à Sodome, lui cause de l’effroi et fait qu’il s’éloigne et se sépare encore davantage de cette région astrale ; il s’enfonce encore plus avant dans le Centre de son âme, qui est vers le midi, s’approchant plus de son Soleil de justice qui y réside : dans cet état nouveau et ayant fait ce pas plus avant, il rencontre là de nouvelles épreuves, d’autres esprits et difficultés à surmonter, qui à l’abord lui causent de la crainte. À chaque changement d’état où l’âme est mise par son guide fidèle ou conducteur, l’esprit de Jésus Christ, elle se sent assaillie de crainte de s’égarer ; sa foi est mise toujours de nouveau à l’épreuve, elle se voit exposée à de nouveaux dangers ; en se regardant elle-même par ses propres yeux, elle est tentée de se vouloir mettre à l’abri de ces dangers qu’elle voit, par sa propre prudence et précaution, comme fait ici Abraham, mais en sortant par là de l’abandon à la Divine providence et à ses soins, l’on est trompé ; et l’on éprouve le contraire, et Dieu nous fait sentir que nous nous exposons à un plus grand danger en l’ayant voulu éviter par nos précautions et déguisements. La raison fine, lorsque nous l’écoutons, nous fait gauchir du chemin droit, et qui ne soufre aucun détour, que la foi nous enseigne, qui nous conduit dans la simplicité, agissant en tout ouvertement selon la pure vérité. Car par ces détours et prétendues finesses et précautions humaines, nous entrons dans notre conduite propre et nous soustrayons de la conduite de Dieu, nous sortons de la dépendance où nous sommes de l’Esprit de la loi, qui est l’Esprit de Dieu, qui nous tient en sa protection, en sorte qu’aucun autre esprit inférieur n’a de pouvoir sur nous, et nous donnons prise à ces esprits astrals en entrant de nouveau dans leur région, lorsque nous entrons dans notre raison ou écoutons notre esprit propre. Alors le Roi ou l’esprit qui domine dans cette région astrale, quelque esprit fort et puissant, tel qu’il y en a une infinité dans cette région, qui sont supérieurs à ceux de la nôtre en force magique, quelqu’un d’eux, dis-je, nous enlève ou nous fait captiver par les esprits auxquels il a à commander comme à leurs gens ; notre partie sensitive ou la partie basse de notre âme est captivée comme est ici Sara, car tout est plein de ces ravisseurs aussitôt que nous entrons dans le tourbillon astral, par infidélité, nous laissant saisir à la crainte.

 

v. 3. Mais Dieu pendant la nuit apparut en songe à Abimélec et lui dit : Voici, tu es mort à cause de la femme que tu as prise, car elle a son mari.

v. 4. 5. 6. 7. Maintenant donc, rends la femme à cet homme : car il est Prophète, et il priera pour toi et tu vivras. Mais si tu ne la rends pas, sache que tu mourras de mort, et tout ce qui est à toi.

 

En vérité, cet exemple d’Abimélec devrait bien faire honte aux peuples et aux Rois qui se nomment Chrétiens aujourd’hui. Voici un Roi et un peuple parmi lequel Abraham va habiter comme étranger, qu’il regarde comme un Roi, et un peuple qui n’a point de crainte de Dieu, et qui cependant agit avec justice et réprime sa passion lorsqu’il connaît qu’il ne la peut satisfaire sans pécher. C’est sur quoi à présent les Rois et grands Seigneurs, la plupart aussi bien que leurs Serviteurs et leurs Sujets, font bien peu d’attention, encore moins d’écouter la voix de leur conscience, comme fait ici Abimélec, et, bien plus, il est dans un état si juste et si pieux qu’il est favorisé de Dieu d’avoir avec lui des communications médiates. Dieu lui dit en Songe etc., et il fait attention à ce songe et le prend à cœur, agit fidèlement selon l’avertissement qu’il y reçoit : à présent l’on dirait : c’est un songe, qui est-ce qui voudrait y faire attention ; ce sont des petits esprits qui y ajoutent foi, y faisant réflexion : c’est ainsi qu’on raisonne à présent. Mais Abimélec est bien plus sage et plus Chrétien, quoiqu’Abraham lui-même le crut être païen.

 

v. 8. Et Abimélec se leva de bon matin et appela tous ses Serviteurs, et il leur fit entendre toutes ces choses, et ils furent saisis de crainte.

 

Les Serviteurs d’Abimélec ne sont pas moins craignant Dieu que leur Roi, ils ne sont pas Athéistes ni déistes, comme la plupart le sont aujourd’hui, que si leur Roi venait leur conter un tel songe, ils s’en moqueraient en secret, s’ils n’osaient le faire ouvertement, et traiteraient leur maître même d’un faible esprit superstitieux, d’être un rêveur. Mais ici ils sont saisis de crainte, ils croient donc bien les communications divines ? Mais à présent l’on en est bien éloigné, et les plus sages et pieux des gens du monde ne savent ce que c’est que ces communications, et la plupart même des théologiens et gens d’Églises les nient absolument. Ô honte sans pareille ! ô vous qui vous nommez Chrétiens, vous vous êtes si fort éloignés et écartés de l’esprit du Christianisme, qui est l’Esprit de Christ, que vous n’admettez pas seulement qu’il se puisse communiquer immédiatement, et opérer dans le cœur qui l’aime et s’est donné à lui ; qu’un tel cœur et qu’une telle âme puisse connaître et distinguer cet esprit de Christ qui habite en elle. Voyez ici un Roi païen selon votre croyance, qui non seulement est en état de recevoir des communications divines, mais qui sait très bien les discerner. Il connaît sûrement que son songe est divin, le sachant bien distinguer des autres songes : il savait bien connaître et discerner les esprits, et vous, la plupart qui vous nommés Chrétiens, n’en admettez ni ne croyez pas seulement qu’il y ait des esprits et qu’ils se puissent communiquer ; comment connaîtriez-vous l’esprit de Dieu ? Peut-on pousser l’égarement plus loin ! Peut-on être plus profondément dans les ténèbres et l’ignorance, malgré toute la prétendue science et présomption des esprits sages et éclairés de notre temps, selon leur imagination : ils sont morts à l’esprit tous tant qu’ils sont, ne le connaissent point ni ses opérations.

Abraham est châtié bien doucement de sa faute, et ce châtiment doit bien l’humilier de s’être ainsi trompé, en ayant rencontré un Roi humain et craignant Dieu aussi bien que ses Serviteurs, contre son attente et son espérance ; il est ramené, par le reproche juste qui lui est fait, à la voie de la simplicité et sincérité.

 

v. 9. Puis Abimélec appela Abraham et lui dit : Que nous as-tu fait ? et en quoi t’ai-je offensé, que tu aies fait venir sur moi et sur mon Royaume un si grand péché ? Tu m’as fait des choses qui ne se doivent pas faire.

v. 10. Qu’as-tu vu qui t’ait obligé de faire cela ?

 

J’admire la délicatesse de conscience d’Abimélec : il nomme avoir fait venir sur lui et sur son Royaume un grand péché (dont il reproche à Abraham d’être la cause), le désir qu’il a eu de prendre Sara pour sa femme, ne sachant pas qu’elle eût un mari, quoiqu’il ne l’eût pas encore touchée. En vérité ceci est une bonne humiliation pour notre cher Père Abraham, d’être réduit à recevoir une si bonne leçon et correction d’un Roi dont il avait une telle pensée, comme il lui avoue.

 

v. 11. Abraham répondit : Je l’ai fait parce que je disais en moi-même : sans doute il n’y a point de crainte de Dieu dans ce lieu ici, et ils me tueront à cause de ma femme.

 

Mais Abraham s’est trompé dans son soupçon, écoutant sa raison, et nous faisons de même lors que nous l’écoutons. Mais comment un grand Prophète ne savait-il pas qu’Abimélec craignait Dieu aussi bien que ses Serviteurs ? pouvait-il l’ignorer ? Dieu veut nous instruire que la créature, quelque favorisée de Dieu qu’elle soit, n’a rien d’elle-même et ne connaît rien que ce qu’il plaît à Dieu par grâce de lui manifester, et que hors de là une telle personne est plus simple et plus ignorante que bien d’autres qui ne sont pas à beaucoup près dans un état de grâce si élevé qu’elle.

 

v. 12. Mais aussi, à la vérité, elle est ma Sœur, fille de mon Père, bien qu’elle ne soit point fille de ma mère et elle m’a été donnée à femme.

 

Abraham excuse sa dissimulation sur le parentage de la nature qu’il a avec sa femme Sara, et il a bien raison, car c’est l’union qu’il a encore avec cette nature qui lui a fait commettre cette faute ; ce sont les restes de vie de cette nature qui sont encore en nous qui nous la font commettre lorsque nous les écoutons, et Dieu le permet à l’égard des âmes si élevées en grâce comme Abraham pour les humilier et anéantir davantage à elles-mêmes.

 

v. 14. Alors Abimélec prit des brebis et des bœufs, des serviteurs et des servantes, et il les donna à Abraham et lui rendit Sara sa femme.

v. 15. Et il lui dit : Voici, mon pays est à ta disposition, habite où il te plaira.

v. 16. Et il dit à Sara : Voici, j’ai donné à ton frère mille pièces d’argent ; voici, il t’est un voile sur tes yeux devant tous ceux qui sont avec toi et devant tous les autres. C’est ainsi qu’elle fut reprise.

 

Quelle humiliation pour Abraham et pour Sara, ces grands saints et gens spirituels et de foi, d’être relevés si agréablement et si généreusement par Abimélec, dont ils avaient eu si mauvaise opinion ! Il leur donne leur leçon d’une manière admirable, et l’on dirait, à en juger par l’extérieur, qu’Abimélec est plus sincère et marche plus droit dans sa conduite que n’a fait Abraham, lequel est ici dans l’humiliation. Voyez comment l’état des âmes de foi change et comment leur force se change en faiblesse ; ce héros de foi, qui dans le temps que sa foi était en force aperçue bat quatre Rois et a juré qu’il ne prendra rien du butin, qui ne veut rien recevoir du Roi de Sodome afin que personne ne se vante d’avoir enrichi Abraham, ici qu’il est dans un état de foi bien plus avancé, après qu’il a reçu le pain et le vin de Melchisédec, qui signifie que le corps et le sang de Christ s’est donné pour nourriture à son âme et que l’esprit de Christ s’est précipité dans le Centre de cette âme et en a pris une possession plus intime, l’on dirait qu’alors il aurait dû croître en force et faire des actions encore plus éclatantes qu’à la défaite de ces Rois. Mais c’est tout le contraire ; ce pain sacré du corps de Christ le fait défaillir à cette force aperçue : et ici le voilà craintif et dissimulé, et Dieu l’humilie en sorte qu’il se sert d’Abimélec pour le relever, il s’humilie à recevoir les présents qu’Abimélec lui fait et il n’ose les refuser. En vérité, celui qui a passé par ces états voit avec admiration la conduite de Dieu envers l’âme décrite dans cette histoire mystérieuse ! Dieu ne veut plus d’Abraham cette foi forte et brillante qui fait l’admiration de tout le monde par son éclat ; il faut qu’il s’humilie ici et souffre de recevoir sa leçon et d’être enseigné et redressé par un homme qui était un païen à ses yeux. Dieu se sert de son moyen pour lui enseigner à marcher droit : ô l’étrange humiliation pour une âme comme Abraham, mais qu’il accepte avec humilité, quelque crèvecœur que ce soit pour sa nature spiritualisée. C’est ainsi que Dieu relève ces âmes qui sont chéries de lui ; il leur reproche leurs fautes non avec sévérité mais en les reprenant, il les comble de nouvelles grâces et de nouveaux bienfaits. Mais il faut que l’âme soit humble, petite, et s’humilie, et les reçoive dans cet esprit, accompagnées que sont ces grâces de profondes humiliations auxquelles il faut que l’âme se livre toute entière, comme Abraham fait ici en recevant avec humilité les remontrances douces et bénignes d’Abimélec aussi bien que ses présents, qu’il ne dédaigne pas de recevoir aussi. Ce présent d’Abimélec est un voile sur les jeux, devant tous ceux qui sont avec Sara et devant tous les autres. Ces faiblesses apparentes et tout ce qu’il y a d’humiliant dans cette histoire, surtout ce présent qu’Abraham est obligé de recevoir, est un voile, une couverture dont Dieu se sert afin que les âmes mêmes qui sont avec Sara ne la connaissent pas et ignorent son état éminent où elle est envers Dieu ; elle est cachée sous ce voile méprisable au dehors ; ce présent fait que les compagnes de cette âme juge d’elle à son désavantage ; encore plus le font les autres âmes qui ne sont pas dans la même voie. C’est ainsi que Dieu prend plaisir de cacher les siens sous des apparences qui les rendent méprisables à ceux que Dieu n’éclaire pas d’une lumière divine du Centre. C’est une répréhension pleine de l’onction de l’amour divin que Sara reçoit et qui lui donne une nouvelle capacité et vastitude à pouvoir recevoir un surcroît de la grâce du pur amour dans son cœur, laquelle grâce rejaillit sur Abimélec par la prière qu’il est donné à Abraham de faire pour lui.

 

v. 17. Et Abraham pria Dieu : et Dieu guérit Abimélec et sa femme, et ses servantes, et elles enfantèrent.

v. 18. Car l’Éternel avait entièrement resserré toute matrice de la maison d’Abimélec, à cause de Sara femme d’Abraham.

 

Nous voyons par cette prière d’Abraham comment Dieu fait couler la bénédiction sur le commun des hommes, par le moyen des âmes de foi comme Abraham est, qui, quoiqu’elles soient souvent et d’ordinaire couvertes de faiblesses apparentes, comme il paraît ici, sont néanmoins les canaux par lesquels il plaît à Dieu de faire couler ses grâces, et comment ceux qui traitent mal ces âmes les persécutent, attirent par là les jugements et la malédiction sur eux et sur leur pays. Au contraire, la bénédiction de Dieu se répand sur les pays et sur leurs Rois et Princes lorsqu’ils protègent les Enfants de Dieu, comme fait Abimélec, qui donne à Abraham la permission de demeurer dans son pays où il voudra. Nous voyons aussi par cette histoire comment il est certain que Dieu communique ses grâces et opère par son esprit dans tous les hommes, quoiqu’ils n’aient pas tous la connaissance de la lettre de l’Écriture sainte ni des autres choses qui composent la religion extérieure des Chrétiens. Dieu ne laisse pas de donner sa grâce en opérant par son Esprit dans tous les cœurs de tous les hommes de quelque peuple qu’il soit, qui le veulent recevoir, en se soumettant à la voix de la conscience et aux enseignement intérieurs de son Esprit : il ne faut qu’un cœur humble et obéissant pour recevoir cet Esprit, ce qui fait l’essence de la religion. Nous voyons aussi comment c’est la conduite générale et universelle de l’Esprit de Dieu dans les âmes qu’il a prises sous sa conduite, comme l’on en a témoigné unanimement avec tous ceux qui ont écrit de l’expérience des voies de l’intérieur, que l’Esprit de Dieu tient, qui est de revêtir l’âme de foi de force, de Zèle, de courage héroïque, comme Abraham en est l’exemple par toute son histoire, où l’on voit comment il abandonne son pays à l’ordre de Dieu avec générosité, s’en va être étranger en Canaan : comment, revêtu de la même force et vertu de l’Esprit de la foi, il va battre quatre Rois, et sa générosité héroïque ne lui permet pas de rien accepter du butin qu’il a fait. Et puis après ici nous le voyons défaillir à cette force, le voici craintif et qui est porté par la crainte à user de dissimulations, qui sont même contraires à la franchise que doit observer un homme qui s’applique à fuir tout déguisement et équivoque dans ses discours ; il représente ici la faiblesse de la nature humaine, après avoir représenté dans l’état précédent ce que la force Divine opère dans une âme qui s’est abandonnée à Dieu : Dieu se plaît ici de le dénuer pour un peu de temps de cette force en lui faisant sentir sa faiblesse, afin de l’anéantir entièrement à lui-même et à toute la propriété qui était encore mêlée avec son état de force précédente. Et c’est ainsi que l’esprit de Dieu agit envers toutes les âmes qu’il prend sous sa conduite, il y a un temps de force pour elles ; et puis la faiblesse suit après : mais l’un et l’autre état est de Dieu, et il s’en sert pour parvenir à ses fins, qui est d’anéantir l’âme entièrement à elle-même, afin qu’elle meure mystiquement, d’où il lui provient puis après une vie toute Divine, infiniment plus pure et excellente que la première vie qu’elle avait eue, qui était accompagnée de la grâce : son état de langueur et de faiblesse qui a suivi celui de force et de vigueur n’a donc nullement été un déchet ou refroidissement envers Dieu, comme elle a si fort été portée à le croire, et que toutes les autres âmes l’ont aussi jugé ainsi, mais ç’a été la conduite de Dieu ; ceci certifie ce que l’on en a écrit en tant d’autres endroits : Abraham autorise par son exemple la vérité et certitude de cette conduite de Dieu envers toutes les âmes de foi, dont il est le père.

 

Chap. 21. v. 1. Et l’Éternel visita Sara, comme il l’avait dit, et il lui fit ainsi qu’il en avait parlé.

v. 2. Sara donc conçut et enfanta un fils à Abraham en sa vieillesse, dans la saison que Dieu lui avait dit.

 

Dans le temps qu’Abraham et Sara se trouvent les plus faibles par rapport au sentiment distinct de la grâce en eux, comme les faiblesses du Chapitre précédent le montrent ; dans le temps où ils jugent d’eux-mêmes en regardant et expérimentant leur misère, qu’ils sont incapables et moins en état que jamais que Dieu puisse accomplir ses promesses à leur égard, assaillis qu’ils sont de craintes, de doutes et d’autres tentations, c’est dans ce temps-là même, dis-je, que le fils de la promesse naît d’eux. Ô Dieu, que tu es admirable ! tu te glorifies beaucoup plus dans notre faiblesse que dans notre force, et tu te plais à nous faire sentir vivement comment nous sommes incapables à tout bien lorsque tu es sur le point de nous faire éprouver les plus grandes faveurs ; afin que nous connaissions que nous ne contribuons en rien à ces grâces qu’il te plaît de nous faire, mais qu’elles sont purement gratuites. Voici enfin ce fils bien aimé si longtemps promis et attendu qui vient au jour, dans le temps de la Vieillesse d’Abraham, afin qu’il soit convaincu qu’il n’a en rien contribué par ses propres forces naturelles à sa naissance, mais que c’est un fils de la foi qui lui est né. Isaac représente admirablement bien la nouvelle créature que Dieu forme en nous, ou bien l’accomplissement de l’ouvrage de la renaissance ; car Isaac signifie la nouvelle créature : il plaît à Jésus Christ de la manifester en nous, car elle est son image et sa production, et lui ressemble parfaitement. Il lui plaît, dis-je, de manifester en nous ce cher Enfant, ce fils de la promesse, si longtemps attendu, si longtemps désiré de l’âme, lorsque toute espérance en est perdue et que l’âme se trouve au comble de sa faiblesse, qu’elle se sent dans une telle défaillance à tout bien qu’elle croit d’elle-même qu’elle n’obtiendra jamais cette grâce de voir la nouvelle créature manifestée en elle : car elle trouve de telles dispositions en elle qui lui donnent sujet d’y désespérer entièrement, et elle se juge défaillir à tout bien et que sa corruption est trop grande pour qu’elle puisse parvenir à cette grâce. En effet, s’il y avait quelque chose en nous que nous apercevions et crussions pouvoir contribuer encore à la formation et naissance de cette nouvelle créature, elle ne se manifesterait pas : car il faut que nous soyons bien convaincus du contraire, par une longue et très triste expérience de notre misère et incapacité à tout bien, avant que cette grâce nous arrive : mais elle vient enfin, lorsque nous ne l’attendons plus, et Dieu nous visite comme Sara et accomplit ses promesses par pure grâce, sans que rien autre y ait part.

 

v. 3. Et Abraham appela son fils (qui lui était né et que Sara lui avait enfanté) Isaac.

 

Sara représente la partie basse de l’âme comme la femme ; elle a néanmoins la capa cité d’enfanter ou de produire ; cette qualité est dans son Centre, lequel est la matrice de l’âme, où la nouvelle créature est formée : c’est là où les Enfants de la foi, de la promesse, nés, non de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu (Joh. 1, v. 13), naissent et sont formés. Ils sont nés de Dieu et naissent pour Dieu, qui est leur Père ; ce sont les Enfants de l’Esprit de la foi.

 

v. 4. Et Abraham circoncit son fils Isaac âgé de huit jours, comme Dieu lui avait commandé.

 

Cette circoncision d’Isaac ici marquée signifie comme il n’y a rien pour la nature dans les choses que Dieu fait en notre faveur et qui concerne la nouvelle créature, quoiqu’elle prenne part à la naissance du fils de la promesse, ce qui est manifesté aux sens et ce que l’âme en peut comprendre, ce qui lui en est donné à connaître, qui se manifeste au dehors ; qui est la production matérielle de cet Enfant Divin ; son humanité doit être circoncise : cette circoncision marque la douleur et la croix, le renoncement à toutes les affections humaines et terriennes ; c’est cette vie renoncée, qui retranche en tout l’amour et le plaisir, la satisfaction de la chair dans la jouissance et dans l’usage des choses de ce monde : c’est cette vie renoncée et circoncise dans laquelle vit Isaac qui est la figure de l’humanité de Jésus et de tous ceux qui sont nés de lui, dans lesquels la nouvelle créature est née et vit en eux. Ce retranchement de plaisir et de satisfactions s’étend non seulement sur toutes les créatures matérielles de ce monde, mais aussi sur toutes les choses spirituelles les plus pures et les plus élevées, choses qui sont du ressort de la nouvelle créature, car elle s’occupe de Dieu et des choses divines ; c’est sa nourriture, et elle ne peut goûter autre chose : cependant elle est aussi circoncise à ces choses, en tant que tout plaisir et satisfaction propre lui en est retranché. Dieu seul en lui-même veut être et est en effet sa seule satisfaction, et il la circoncit du plaisir même qu’elle pourrait prendre en voyant et regardant avec satisfaction ce qu’il plaît à Dieu de faire en elle et par elle ; il ne veut pas, ce Dieu jaloux, que l’âme renouvelée s’arrête à s’occuper avec complaisance dans ces choses mêmes qu’il opère et fait cependant lui seul. Ô Dieu, qui peut comprendre, par l’expérience, combien tu es jaloux ! Mais avec bien de la justice et par une grâce et un privilège singulier que tu donnes à l’homme, qui est de t’honorer, de vouloir qu’il t’aime toi seul et s’occupe de toi seul, en surpassant les dons et les grâces les plus excellentes que tu lui fais. Dieu permet que l’âme jouisse sans douleur pour un peu de temps de la vue et compagnie de ce cher Enfant nouveau-né ; ce temps est les huit premiers jours depuis sa naissance jusqu’au jour de sa circoncision ; Dieu fait un banquet à l’âme pendant ce temps marqué ou signifié par ces huit jours ; mais il faut après cela que ce cher Enfant soit circoncis, sans quoi il se glisserait de l’impureté de la créature dans la grâce excellente et la manifestation admirable que reçoit l’âme en voyant ce divin Enfant si beau et si aimable. Il faut que la croix nous soit un préservatif salutaire contre tout cela.

 

6. Sara dit : Dieu m’a donné un sujet de rire, tous ceux qui l’apprendront riront avec moi.

 

Oui, en vérité il en arrive à l’âme favorisée de Dieu de recevoir une telle grâce que le Divin Enfant Jésus naisse en elle, tout comme à Sara : la profonde humiliation où Dieu a mis cette âme, par l’expérience de ses grandes misères, l’incapacité et la faiblesse où elle se trouve, le long temps qu’elle expérimente coup sur coup, tout cela lui donne un sujet de rire, de voir s’accomplir une telle grâce en elle, comme la promesse de cette grâce l’avait déjà fait rire, dans le vif sentiment de l’impossibilité de l’accomplissement de cette excellente promesse, en la regardant par rapport à elle. Mais Dieu fait éclater sa toute puissance et son amour dans ses œuvres admirables, et il prend plaisir d’attendre à le faire jusqu’à ce qu’elles paraissent impossibles à s’accomplir du côté de la créature, et selon le jugement qu’elle en fait par son propre esprit, qui se rapporte à l’état des sujets par lesquels et dans lesquels ces œuvres admirables doivent se faire. Il veut toujours faire connaître que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu (Matth. 19, 26), l’Esprit de la foi fait et opère toujours à l’opposé de l’esprit naturel ; voilà pourquoi, afin de recevoir l’accomplissement des promesses de Dieu, il faut captiver son propre esprit, son jugement propre, et croire et accepter simplement les paroles de Dieu, comme Marie en disant qu’il me soit fait selon sa parole (Luc. 1, 38), parole qui était impossible d’être accomplie, à en juger selon la raison naturelle, comme Marie fit aussi en disant comment cela se peut-il faire puisque je ne connais point d’homme ? Mais elle captive son propre esprit à la réponse de l’Ange. Et c’est ainsi qu’il plaît à Dieu d’opérer en nous toute l’œuvre de la régénération ; dans tout cet ouvrage son esprit agit contre toutes les règles de la raison humaine ; et à en juger par cette raison et ces règles humaines, qui sont justes et se trouvent véritables dans le cours ordinaire des choses naturelles, à en juger, dis-je, ainsi, l’on dirait que les opérations du St Esprit dans l’âme, qui sont les états où il la met ou fait passer, devraient avoir un effet tout contraire à celui qui en résulte ; et c’est ce que l’expérience certifie et que toutes les âmes qui ont laissé opérer Dieu en elles jusqu’à ce qu’il y ait achevé cette œuvre de la régénération témoignent unanimement. Voilà pourquoi il faut juger de ces opérations et états de la vie intérieure non par notre propre esprit et selon l’apparence extérieure que présentent ces états dans les âmes qui y sont, mais par l’Esprit de la foi qui les opère, et celui qui n’a pas en lui cet Esprit de la foi n’en peut juger qu’à faux ; voilà pourquoi aussi d’ordinaire l’âme elle-même ne peut porter de juste jugement de son état propre pendant tout le temps du chemin qu’elle appelle marche vers Dieu ; et il n’y a que l’abandon à Dieu qui puisse l’entretenir dans le repos et la tranquilliser dans les sujets qu’elle trouve de se croire dans un mauvais état lorsqu’elle se regarde elle-même : il faut, dis-je, que l’abandon à Dieu à sa discrétion la soutienne uniquement, avec les lumières qu’il plaît lui donner de temps en temps lorsqu’elle est conduite sans une aide que sa providence lui donne mais tout à fait immédiatement : car alors ces lumières lui sont données plus souvent pour la soutenir dans sa faiblesse afin qu’elle ne perde pas courage : mais si Dieu lui a choisi un moyen ou une personne pour l’aider, alors lasoumission et la croyance qu’elle doit donner à cette aide doit suppléer à ces lumières et lui sert d’autant plus avantageusement pour son prompt avancement spirituel, en ce que par là elle se renonce d’autant plus elle-même, et est détachée de plus et plus de son époque, esprit et jugement, auquel elle ne doit point se rapporter, mais au moyen qu’elle sait que Dieu s’est choisi pour la conduire, et c’est à quoi l’Esprit de Dieu qui opère en elle l’inclinera.

 

v. 8. Et l’Enfant crut et fut sevré, et Abraham fit un grand festin au jour qu’Isaac fut sevré.

 

Pendant que l’Enfant est encore faible et tendre, il est nourri de lait, les douceurs et les caresses sont son partage. Dieu en agit de même à l’égard de l’âme renouvelée ; et quoiqu’elle ait été circoncise douloureusement, elle jouit néanmoins après cela et dans ce temps-là même de la nourriture de lait doux des tendresses et caresses de sa mère la Sagesse Éternelle : tout cela arrive ainsi parfaitement ; mais l’Enfant nouveau-né dans l’âme croissant, il est enfin sevré de cette douce nourriture, et il faut qu’il s’accoutume à se nourrir d’une viande plus solide et accompagnée de plus de croix qu’auparavant. Abraham fait un grand festin de réjouissance de ce que l’enfant nouveau-né est crû jusqu’à ce point. Cela marque le festin que Dieu fait à l’âme, de ce que le Divin enfant est non seulement né en elle, mais qu’il croît et se fortifie, et est en état de prendre une nourriture plus ferme et solide, plus substantielle, que celle que l’âme avait eue jusqu’alors : les lumières et les goûts purs et excellents qui sont donnés dans cet état d’enfance, et qui sont tous autres dans leur sublimité et pureté que ceux qu’a eus l’âme dans les états précédents, lui sont aussi ôtés, et elle reçoit une viande plus solide. Les triomphes, les louanges à Dieu, les réjouissances, tout cela se passe en l’âme, et elle est mise peu à peu dans un état sec et dénué de douceurs dans ses sens et de tout le sensible pour adhérer à Dieu seul en foi sans distinction de choses particulières, mais en général elle est et repose dans l’océan divin. Dieu l’accoutume à manger le pain des forts. (Ps. 78, v. 25.)

 

v. 9. Et Sara vit que le fils d’Agar Égyptienne (qu’elle avait enfanté à Abraham) se moquait.

 

Agar représente admirablement bien la raison, et Ismaël ses productions. Il est vrai, il est un moqueur et ne peut que se moquer d’Isaac, Enfant de la foi : car la manière dont il est né, aussi bien que toute sa conduite, ses inclinations et tout ce qu’il fait et à quoi il est appliqué, est folie à Ismaël ; il lui est tout contraire, et il ne le peut comprendre ; toutes les opérations de l’Esprit de la foi lui sont à risées, et comme il a été dit ci-devant, la conduite de Dieu et son opération est tout à rebours de la manière de faire et de comprendre de l’esprit humain : aussi voyons-nous que ceci s’accomplit en effet : l’âme même dans laquelle Isaac est né sent bien qu’elle a aussi dans sa raison ou dans son esprit propre et humain un moqueur qui censure et tourne en ridicule toute la conduite d’Isaac, et qui veut anéantir toute la vie et l’opérer de la nouvelle Créature, et rendre suspect à l’âme même toutes les voies de Dieu dans l’âme : c’est ce moqueur ici qu’il ne faut pas écouter mais le mépriser, et faire toujours son chemin avec Isaac, sans s’arrêter ni s’amuser à écouter les suggestions d’Ismaël dans sa raison.

 

v. 10. Et elle dit à Abraham : Chasse cette servante et son fils ; car le fils de cette servante n’héritera point avec mon fils, avec Isaac.

 

Ces deux Enfants ne peuvent vivre ensemble dans une âme : là où Isaac est né, il faut qu’Agar et Ismaël soient chassés dehors de la maison de l’âme, car leurs maximes sont toutes contraires, ils sont régis de deux différents esprits ; l’esprit astral ne peut subsister avec l’Esprit de Dieu dans une âme. Voilà pourquoi Sara dit à Abraham de les chasser ; nous voyons aussi ceci s’accomplir parmi les hommes : ceux qui sont sous la région de l’esprit astral vivent dans leurs sens et dans leur raison, se moquent et ne peuvent comprendre les âmes intérieures : je dis celles qui sont réellement abandonnées à la conduite de l’Esprit de Jésus Christ, qui opère en elles et sous la conduite duquel elles sont, qui est la voie de la foi. Les autres âmes, quoique pieuses même, lesquelles se sont fixées, ne peuvent comprendre celles-ci, qui leur sont d’ordinaire en scandale et achoppement ; elles les persécutent même bien souvent.

 

v. 11. Et cela déplaît fort à Abraham, à l’occasion de son fils.

 

L’âme a de la peine d’abandonner ses productions et ses pratiques saintes et raisonnables, quoiqu’elle y soit attirée au-dedans : mais la contradiction et l’inimitié de ces deux Enfants se fait sentir trop vivement dans l’âme pour qu’elle puisse souffrir Ismaël rester dans la maison ; il prendrait le dessus sur Isaac fils de la foi et empêcherait qu’il ne crût ; oui, il serait bien même son meurtrier ; il faut qu’il soit banni, quoique la volonté supérieure de l’âme ait de la peine à consentir à cela, que Sara lui a demandé.

 

v. 12. Mais Dieu dit à Abraham : Que cela ne te déplaise point touchant l’Enfant et ta Servante. En toutes choses que te dira Sara, obéis à sa parole, car Isaac te sera appelé semence.

 

Mais Dieu fait connaître à l’âme la nécessité absolue de cette séparation, et qu’il faut absolument qu’Isaac seul soit l’héritier des biens Célestes. Que c’est de lui seul que doit naître la nation sainte et le peuple acquis, et non d’Ismaël.

 

v. 13. Et toutefois je ferai aussi devenir le fils de ta servante une nation, parce qu’il est ta semence.

 

Cette nation des productions propres des hommes régis par l’esprit astral, dont le bon qu’ils ont en eux-mêmes est ce qui leur est communiqué de l’esprit de la loi, cette nation est grande et puissante, et est ce qui est connu pour être le meilleur parmi les hommes, qui ignorent presque tous à présent ce que c’est que l’esprit de la foi ; oui, même ceux qui passent pour les plus pieux et spirituels : il n’y a qu’un petit nombre d’âmes simples, qui n’ont aucune valeur ni aucun crédit, auxquelles on ne fait nulle attention, qui sont le mépris des grands esprits, et qui elles-mêmes n’aiment rien tant que d’être cachées et inconnues ; ce petit nombre se laisse à la conduite de l’esprit de la foi, se soumettant à ses opérations par un réel et entier renoncement à elles-mêmes. C’est là le peuple que Dieu à élu en Abraham et en Isaac, lequel croîtra et héritera les trésors de la grâce qu’il plaît à Dieu de leur ouvrir et de leur présenter ; ils n’ont rien à faire qu’à les accepter et tout leur travail est de se quitter.

 

v. 14. Alors Abraham se leva de bon matin et prit du pain et une bouteille d’eau, et il les donna à Agar, et il lui donna aussi l’Enfant et la renvoya, et elle se mit en chemin et fut errante au désert.

 

Il faut donner congé à la raison si l’on veut faire des progrès dans la voie intérieure ou de l’esprit : il faut l’envoyer et ne plus l’écouter. L’eau et le pain qui lui est donné est la nourriture qui lui est propre dans les choses dépendantes de l’astral et du terrestre : ces choses sont de sa portée, il faut qu’il s’en contente, mais le pain du Ciel n’est pas pour lui ; Agar et Ismaël errent dans le désert de ce monde, dans la multiplicité, c’est là leur pays.

 

v. 15. Et quand l’eau de la bouteille eut manqué, elle jeta l’Enfant sous un arbrisseau.

v. 16. Et elle s’éloigna à la distance d’un trait d’arc, et s’assit vis à vis, car elle dit : Que je ne voie point mourir l’Enfant. Et, s’étant assise, elle éleva sa voix et pleura.

 

La pauvre raison et le propre esprit sont tous désolés et attendent leur mort, n’ayant plus de nourriture ni de pâture de la part de l’esprit ; ils se croient perdus dans l’âme de foi parce qu’il leur est interdît de dominer et de se mêler des choses de l’esprit : ils sont un temps en très grande disette, comme est ici Agar et Ismaël dans ce désert ; ils sont pénétrés de douleur de se voir ainsi chassés et exclus hors de la maison d’Abraham, où jusqu’ici ils avaient eu part à la nourriture spirituelle dont ils avaient été favorisés chez lui mais dont ils avaient abusé.

 

v. 17. Et Dieu entendit la voix de l’Enfant, et l’Ange de Dieu appela des Cieux Agar, et lui dit : Qu’as-tu Agar ? Et lui dit : Ne crains point, car Dieu a entendu la voix de l’Enfant, du lieu où il est.

 

Il a plu à Dieu de faire écrire d’une manière corporelle les choses qui se passent dans l’âme de l’homme et qu’il ne distingue pas souvent et ne connaît pas pour ce qu’elles sont en effet ; voilà pourquoi elles sont marquée telles qu’elles sont dans l’Écriture sainte en plusieurs endroits, comme ici où il est dit qu’un Ange appela des Cieux Agar : l’on se figure que l’Ange lui apparut corporellement, ce qui n’est nullement nécessaire, mais l’Ange lui indique dans ses sens internes et lui donne la pensée que Dieu l’appelle, cette pensée fait impression sur elle, et lui donne d’être attentive à Dieu, et c’est là la voix de l’Ange qui se fait entendre, non des oreilles de son corps, mais bien de celles de son âme.

 

v. 18. Lève-toi, lève l’Enfant, et prends-le par la main : car je le ferai devenir une grande nation.

v. 19. Et Dieu ouvrit ses yeux, et elle, ayant vu un puits d’eau, s’y en alla et remplit la bouteille d’eau, et donna à boire à l’enfant.

 

Agar est relevée de son abattement et reçoit un nouveau courage dans son désastre et son infortune. Comme il a été dit, les Anges parlent aux hommes en manière d’Anges, et l’âme de l’homme, étant de même nature que l’Ange, reçoit l’impression de ses paroles dans ses sens intérieurs, qui sont les organes de son âme. Et c’est là le langage de l’Ange, qui se communique à l’âme par la pensée, qui est la parole de l’âme. Agar est une bonne servante et son fils peut être employé : mais ni l’un ni l’autre ne doivent gouverner dans l’âme, mais doivent être assujettis à l’esprit ; c’est l’ordre que Dieu établit dans l’âme renouvelée : et lorsqu’ils représentent la plus excellente figure, dans la plus grande pureté dont ils sont capables, qui est celle que St Paul (Gal. 4) leur attribue, alors ils doivent céder au fils de la promesse qui est Isaac. C’est l’esprit de la loi qu’il représente, qui opère et a son domaine dans la capacité propre de l’âme, dans son entendement, sa raison et ses sens intérieurs, comme l’on en a écrit.

 

v. 20. Et Dieu fut avec l’Enfant, qui devint grand et habita au désert, et il fut tireur d’arc.

 

L’esprit de la loi est pour les hommes qui sont tournés au dehors, vivant dans les sens et non dans l’intérieur de leur âme. Isaac est un homme tranquille et mène une vie retirée et toute intérieure ; il demeure dans sa tente ou dans sa maison : mais Ismaël court çà et là dans le désert et est un tireur d’arc, il est dans le désert de ce monde ; son arc, en tant qu’il représente l’esprit de la loi, est la force magique qu’il possède pour s’en servir à tirer après les bêtes sauvages, qui sont les hommes du monde, charnels et terrestres : il tire après eux par le tonnerre de la loi pour les terrasser et les apprivoiser, pour les faire mourir aux œuvres de la chair, qui sont opposées à ce que la loi commande, et c’est là l’emploi de telles âmes, de réprimer les désordres et les vices grossiers ; c’est ce qu’elles peuvent faire de plus parfait par rapport à elles-mêmes et aux autres, lorsqu’elles ont vocation pour cela, mais elles ne doivent pas s’ingérer à réformer (par un Zèle indiscret et qui provient d’un orgueil spirituel qui est en eux) les choses et les personnes sur lesquelles elles ne sont pas commises ; à quoi cependant elles sont fort portées, surtout d’entreprendre de juger et de vouloir mesurer à leur aune ses âmes intérieures qui sont sous la conduite du St Esprit, les voulant faire entrer dans leur voie et leur faire abandonner la leur, s’ingérant à les vouloir conduire, ce qui est une grande présomption à eux et de quoi ils doivent s’abstenir, car ils font un grand mal à ces âmes si elles les écoutent, abandonnant la conduite de Dieu pour en prendre une humaine ; ce qui peut arriver dans le temps que ces âmes intérieures sont dans les ténèbres et les tentations, et elles-mêmes assaillies de doute et de crainte dans leur intérieur si elles sont dans une bonne voie, ce que l’ennemi tâche de son mieux de leur persuader qu’elles sont dans un chemin errant, afin de leur faire abandonner l’intérieur ; et il se sert pour cela de ces ministres de la loi qui courent, sans être envoyés de Dieu, par mer et par terre pour faire des prosélytes ; il s’en sert, dis-je, souvent, pour faire prendre le change à ces âmes intérieures que Dieu conduit lui-même par l’Esprit de la foi. C’est à quoi il faut bien prendre garde, et Ismaël doit rester dans son désert et se contenter de chasser et de tirer après les bêtes sauvages, et doit laisser à Isaac les tourterelles et les agneaux qui sont sa portion.

 

v. 21. Et il demeura au désert de Paran. Et sa mère lui prit une femme du pays d’Égypte.

 

Les Égyptiens sont renommés pour leur science dans la magie et l’astrologie ; c’est à ceux-là qu’Ismaël s’allie, car c’est en ces arts que leur communique l’esprit astral qu’est leur force et leur science ; ils sont raffinés et bien sensés selon l’esprit humain, ils possèdent ce qu’il y a de plus supérieur dans cette région. C’est là où il faut qu’ils restent, c’est leur portion. Pour nous, ne sommes point Enfants de la Servante mais de la franche (Gal. 4) ; c’est l’Esprit divin qui nous a appelés : c’est lui qu’il faut que nous suivions en nous abandonnant à lui.

 

Chap. 22. v. 1. Il advient après ces choses que Dieu éprouva Abraham, et lui dit : Abraham ! Et il répondit : me voici.

v. 2é Et Dieu lui dit : Prends maintenant ton fils, ton unique lequel tu aimes, à savoir Isaac, et t’en va à la contrée de Morija, et l’offre là en holocauste sur l’une des montagnes, que je te dirai.

 

Ô Dieu, quelle épreuve terrible ! Elle est aussi la consommation de tous les sacrifices. Offrir en holocauste ce fils bien aimé que l’on a attendu si longtemps, et qui enfin est venu par miracle lorsqu’on en avait perdu toute espérance ; ô douleur la plus grande de toutes les douleurs ! offrir Isaac ! En vérité, cette histoire est si profonde et si mystérieuse que si l’on voulait en écrire les sens selon la réalité et la vérité que l’expérience en donne à l’âme de foi, selon que l’on a expliqué jusqu’ici toute l’histoire d’Abraham, l’on pourrait bien s’en scandaliser, ne le pouvant comprendre : si le sacrifice du salut Éternel a lieu, c’est dans cet endroit, c’est dans cette épreuve, que certainement nul ne se fera soi-même ni n’y consentira que par une résignation et soumission, renoncement et obéissance, oui, par un amour aussi pur que celui qui pousse Abraham à obéir sans réfléchir ni regarder sur soi, obéissant aveuglément à son Dieu, à son Roi. Ô Dieu, enseigne-nous cette haute leçon du pur amour, fais-nous la pratiquer nuit et jour tout aussi bien dans la langueur que dans l’ardeur, pour te donner gloire et honneur !

Lorsqu’il a plu à Dieu de manifester en l’âme la nouvelle créature née de Dieu, créée de nouveau à son image, ce qui est la manifestation de Jésus Christ en nous, alors après un certain temps il plaît à ce Dieu de mettre l’âme à la dernière épreuve, comme il fait ici à Abraham : cela s’appelle sacrifier la jouissance de Dieu en tant qu’il s’est manifesté distinctement à nous en nous comme le Fils ou la Parole Éternelle : c’est, dis-je, sacrifier pour Dieu même cette jouissance douce, distincte et consolante de Dieu, lorsqu’il demande le sacrifice de ce fils. C’est à quoi Moïse et St Paul s’abandonnent lorsque, poussés de l’attrait de l’amour divin, l’un veut être effacé du livre et l’autre être anathème pour ses frères ; c’est ce que le sacrifice d’Abraham représente ainsi en figure. Car Isaac représente le fils de la promesse, la manifestation du Verbe-Dieu dans l’âme, la jouissance duquel, quant à la distincte possession, il est requis ici de l’âme de la sacrifier par obéissance à Dieu même et de choisir la croix et la souffrance au lieu de cette jouissance. Il semble à l’âme comme à Abraham ici que c’est tout de bon que ce fils bien aimé sera égorgé et qu’elle y doit renoncer : elle s’y abandonne et se met en devoir d’obéir. Ô quels profonds mystères sont cachés dans cette histoire ! Mais c’est le bélier qui est l’holocauste ; cela veut dire : c’est la nature qui est prise en la place, afin de souffrir, pâtir et mourir : c’est ainsi qu’il en arrive aux âmes telles que sont celles que je décris ici ; c’est leur nature et tout ce qui est en eux capable de souffrir qui est accepté de Dieu pour être en holocauste ; cette nature humaine figurée par le bélier, elle est sacrifiée en holocauste plus d’une fois, mais très réellement pour le salut des frères, pour le bien des âmes, dont Dieu la veut charger, à l’exemple et à la suite de notre Divin Sauveur, qui a voulu souffrir et mourir sur la croix selon sa nature humaine pour nous délivrer et nous sauver, ayant chargé sur lui nos maladies et nos langueurs ; c’est ainsi qu’il fait que l’âme en qui il est né doit porter la même charge et faire comme lui à proportion et sans comparaison ; c’est lui qui fait cela en elle, la chargeant de langueur et de douleur, la faisant pâtir et mourir pour sa gloire et le bien du prochain, comme St Paul l’exprime très clairement ; c’est ce que chaque âme appelée à cette vocation éprouvera aussi. En vérité, l’on ne saurait penser combien de fois réitérées il faut que l’âme sacrifie Isaac le bien aimé, mais c’est toujours le bélier qui est offert en sa place, et Isaac croît et prend toujours nouvelles forces à chaque fois que de si fortes épreuves lui sont mises dessus, qu’il est chargé de bois, matières propres à être consumées, qui doit servir à brûler et consumer l’holocauste. Ce bois, c’est la corruption qui doit être allumée et consumée par le feu de l’amour Divin dans l’âme ; il semble à chaque fois qu’un tel bûcher est préparé et est dressé, que c’est Isaac qui doit périr dessus parce que c’est lui qui l’a apporté, mais c’est le bélier. Ne craignez donc rien pour Isaac, ô âmes fortunées en qui il est né, il sera très bien conservé, ne craignons donc point les sacrifices quelque souvent qu’ils nous soient demandés, ne nous effrayons pas non plus de la charge du bois qui nous est mis dessus, quelque pesant qu’il soit et semble être destiné à consumer Isaac lui-même lorsqu’il est allumé. J’avoue que pendant le temps du sacrifice il est bien difficile d’en juger autrement, la charge est trop pesante et le feu trop ardent : il faut seulement souffrir passivement le mieux qu’on peut, car pendant ce temps-là l’on n’est pas le maître de foi, le feu est trop véhément et l’embrasement trop ardent pour qu’on puisse distinguer ce qu’opère ceci, il faut tout abandonner à la merci du Dieu auquel l’on a été abandonné, sans s’en mêler.

La montagne que Dieu montre, où Isaac doit être offert, est l’état dans lequel il élève l’âme afin qu’elle puisse faire ce sacrifice ; il lui imprime dans son entendement la droiture et la justice qu’il y a de sacrifier tout à Dieu, puisque tout sans exception lui appartient, et l’amour pur et sans intérêt ni regard sur soi qu’il met dans une telle âme la convainc qu’elle doit avec plein consentement et agrément faire ce sacrifice, quelque cruel et terrible qu’elle sente fort bien qu’il est pour elle.

Le pays de Morija est le pays nouveau où Dieu transmet l’âme lorsqu’il l’a fait sortir d’elle-même, c’est le pays où règne le pur amour et où il exerce les amantes qui se sont données à lui. Les diverses montagnes qui y sont, sont les divers états d’Oraison de contemplation où Dieu y élève l’âme quand il lui plaît et qui toujours sont accompagnés de nouveaux sacrifices.

 

v. 3. Abraham, donc, s’étant levé de bon matin, embâta son âne et prit deux de ses Serviteurs avec lui et Isaac son fils. Et ayant fendu le bois pour l’holocauste, il se mit en chemin et s’en alla au lieu que Dieu lui avait dit.

 

L’âme fidèle est matinière et diligente à se mettre en devoir d’exécuter les ordres de son Dieu, quoiqu’il lui en puisse coûter. Ô Dieu, quels déchirements cruels ne sentit pas Abraham dans lui-même, quelle opposition et rébellion n’eut-il pas à soutenir de sa nature, causées par la tendre affection qu’il a pour son Isaac. C’est bien ici qu’il faut qu’il captive sa raison pour ne pas murmurer, entrer en doute en rébellion contre le chemin de la foi de l’entier abandon. En vérité, passe encore jusqu’ici, les autres épreuves n’ont été rien en comparaison, mais ceci est tel qu’on ne peut consentir à une telle chose : c’est agir contre la nature, contre l’humanité, encore plus contre la charité : non ce ne peut être Dieu qui ordonne une telle chose. Mais n’importe, Abraham soufre patiemment que de pareils raisonnements se fassent dans sa tête et que son cœur soit déchiré par l’affection qu’il a pour son fils bien aimé ; il se met malgré tout cela en chemin tout courageusement ; mais quoi ! pendant ce chemin douloureux il pense : non, la voie où je suis n’est qu’illusion, que témérité ! Quoi dit l’âme de foi ? Renoncer au bien même, s’abandonner à commettre le mal ? Un homicide le plus terrible et le plus inouï ? Non, j’aime mieux périr. En vérité, si ceci n’était pas une figure bien parlante des états d’épreuves où il plaît à Dieu de faire passer ses plus favoris, l’on ne pourrait la comprendre ni l’entendre ; car ce qu’on nous en dit communément n’est que la moindre chose du sens qu’elle renferme. Isaac est la figure de Jésus Christ, il est vrai, il en est la vraie figure, non seulement extérieurement, mais bien réellement intérieurement dans l’âme, comme il a été dit ; c’est la nouvelle créature, l’Enfant divin.

 

v. 4. Au troisième jour, Abraham levant ses yeux vit le lieu de loin.

 

Ces trois jours de chemin est le temps que l’âme se trouve fatiguée et peinée par les tentations des réflexions ici marquées, qu’on ne saurait toutes exprimer, que chacun doit expérimenter lorsqu’il est dans le cas : hors de là on ne l’entend pas, ni cette explication ; il faut la laisser et prendre seulement ce qui peut nous édifier et nous aider dans notre état ; le reste servira dans son temps. Enfin Abraham voit le lieu de loin, levant ses yeux qui, pendant le temps de ces trois jours, ont regardé la terre ; cela veut dire que son entendement a été offusqué et sa mémoire remplie des pensées qui l’ont peiné en regardant en bas, comme il a été dit, ne pouvant s’empêcher d’entendre les murmures de la nature et les réflexions et raisonnements de sa raison, qu’il faut que l’âme soufre dans son entendement, qui est les yeux de son âme. Enfin lorsque ce temps est expiré, Dieu, par son attrait foncier dans l’âme, élève en haut les yeux de son entendement et lui fait quitter la terre ; elle voit alors clairement le lieu où le sacrifice se doit faire, lieu qui a été expliqué ; alors sont dissipés les ténèbres dont l’entendement était offusqué, tout est serein et éclairé.

 

v. 5. Et il dit à ses Serviteurs : Demeurez ici avec l’âne, nous marcherons, l’Enfant et moi, jusque-là, et nous adorerons l’Éternel : ensuite nous reviendrons à vous.

 

Les deux Serviteurs qu’Abraham prend avec soi par le chemin sont la raison et l’amour naturel, lesquels tous deux couvrent, l’un ses raisonnements et doutes, scrupules et contradictions, de prétexte spirituel pour s’opposer à ce que l’esprit de la foi demande, qui est le sacrifice. Et l’autre, savoir l’amour naturel, couvre aussi sa passion et l’affection qu’il a pour ce qui le regarde, qui est l’amour propre. Il se couvre, dis-je, aussi du spirituel, voulant persuader l’âme par le moyen de la raison que c’est le bien même que l’on veut sacrifier, afin de faire rebeller l’âme et la tirer de l’abandon à l’esprit de la foi. Ce sont donc ces deux Serviteurs qui ont causé à Abraham toutes les épreuves et combats intérieurs marqués ici, pendant les trois jours qu’il est en chemin : mais ce temps d’épreuve étant expiré, Abraham laisse là ces Serviteurs et se sépare entièrement d’eux ; il est à présent affranchi de leurs suggestions, dès aussitôt qu’il lui est donné de Dieu la grâce de pouvoir lever les yeux en haut. L’âne signifie le corps qui est chargé du fardeau qui lui est mis dessus : ce sont les souffrances, infirmités, maladies, et douleurs corporelles, qui ne causent pas peu de peines à l’âme. Le prétexte de conserver le corps, la compassion que l’âme a de le voir si fort chargé de douleur et de souffrance est une sorte d'épreuve et tentation pour l’âme, pour la tirer de l’abandon. Abraham s’élève au-dessus de tous ces trois et se met en chemin avec son Isaac pour monter vers Dieu, l’adorer en esprit et vérité sur la montagne de la pure contemplation où l’amour pur règne. Il laisse en bas sur la terre les deux Serviteurs et l’âne, et leur ordonne, comme étant leur maître, de demeurer là, comme étant le lieu qui leur est propre : car ils ne sont pas capables de monter sur la montagne de la pure contemplation, qui est pour l’entendement purifié et renouvelé. Ni l’amour naturel n’est pas capable d’avoir part aux sacrifices faits par le pur amour Divin. Ces actes nobles et Divins de la contemplation pure et du pur amour Divin, en quoi consiste la vraie adoration ou le vrai service Divin qu’Abraham veut faire sur la Montagne, doivent être pratiqués dans l’entière séparation de tout le terrestre, astral, et humain. C’est l’adoration dont dit notre Seigneur que les vrais adorateurs adorent en esprit et en vérité (Jean 4, 24).

 

v. 6. Et Abraham prit le bois de l’holocauste et le mit sur Isaac son fils, et prit le feu en sa main et un couteau, et ils s’en allèrent tous deux ensemble.

 

Il a déjà été dit comment la matière combustible est chargée sur Isaac ; c’est la corruption, la matière grossière, la source ou le venin du péché : tout cela est le bois qui doit être allumé et consumé, ce sont là les péchés des hommes, qui ont été chargés sur Jésus Christ, qu’il a pris sur soi ; il en arrive de même au nouvel homme en nous, il plaît aussi à Dieu de le charger ainsi. L’esprit de la foi, comme Abraham, qui en est animé, prend le feu de l’amour divin et le couteau du Zèle de Dieu, qui est l’épée tranchante de son Esprit, et l’âme de foi marche ainsi courageusement et monte la montagne, elle marche légèrement, dégagée qu’elle est de l’embarras des Serviteurs et de l’âne, qui l’ont tant fait souffrir pendant le temps qu’elle a été obligée de marcher en leur compagnie.

 

v. 7. Alors Isaac parla à Abraham son Père et dit : Mon Père ! Abraham répondit : Me voici, mon fils, et il dit : Voici le feu et le bois, mais où est la bête pour l’holocauste ?

 

Isaac, en figure du nouvel homme, savait bien que ce n’était pas lui qui devait être sacrifié, puisqu’il doit vivre Éternellement et hériter toutes choses ; mais il fait cette demande à l’âme de foi pour réveiller en elle le comble de la douleur et de la tendresse et sensibilité, s’il y en a encore quelque dernier reste dans l’âme, et cette douleur la pénètre d’autant plus jusqu’à la moelle que cette demande n’est pas faite par les Serviteurs, qui sont restés au bas de la montagne, mais par Isaac même, qui savait bien qu’il faut que ce soit une bête qui serve d’holocauste, et non pas lui.

 

v. 8. Et Abraham répondit : Mon fils, Dieu pourvoira lui-même la bête pour l’holocauste ; et ils marchaient tous deux ensemble.

 

Abraham reste, malgré l’épée dont Isaac lui perce le cœur par sa demande, résigné dans son abandon et sa résolution d’obéir à l’ordre qu’il a reçu d’offrir Isaac. Cependant au plus profond de son intérieur il y a un instinct secret qui lui donne un certain avertissement, quoique très indistinct, que Dieu pourvoira à l’holocauste, comme il répond à Isaac. Il y a quelque chose dans l’âme qui ne se peut nommer, tant il est séparé de toute distinction qui peut être faite par les puissances de l’âme, qui fait qu’elle ne sait (malgré l’entier abandon pour le sacrifice où elle est) si ce sera Isaac qui sera sacrifié : elle reste ainsi dans son abandon et exprime sa disposition par ces paroles : Dieu pourvoira lui-même la bête pour l’holocauste. La disposition de l’âme dans cet état se rapporte à celle d’Esther, 4, v. 16, où elle dit : Si ainsi que ce soit fait de moi, que c’en soit fait, car l’âme sait bien que si Isaac est sacrifié, c’en est fait d’elle.

 

v. 9. Et étant venu au lieu que Dieu lui avait dit, Abraham bâtit là un Autel et rangea le bois, et lia Isaac son fils, et le mit sur le bois, sur l’Autel.

 

Isaac est mis sur le bois et y est lié ; il y est lié par l’esprit et y demeure immobile comme une victime prête à être égorgée. Ceci marque admirablement bien l’état où est l’âme dans ce sacrifice, où elle reste ainsi courbée sous le couteau, sans se mouvoir, restant dans un état entièrement passif et souffrant.

 

v. 10. Puis Abraham, avançant sa main, prit le couteau pour égorger son fils.

 

Voilà le sacrifice entier et accompli, et le point où est réduite l’âme, où il ne lui reste aucune espérance d’être sauvée ni de conserver ce qui doit être sacrifié : l’épée de l’esprit le sépare ici de l’âme ; c’est Isaac qui est offert, sacrifié et renoncé ; et dans tous les autres sacrifices, c’est la chose de laquelle l’Esprit ou la parole de Dieu en nous, comme une épée à deux tranchants, nous sépare et nous pousse à y renoncer, opérant elle-même ce renoncement, en ayant reçu notre consentement. Car ce sacrifice ici est le modèle de tous les autres sacrifices, et l’on y voit ce qui se passe en l’âme dans tous les sacrifices que l’Esprit de Dieu y opère, à proportion qu’est le sacrifice ; ces choses se passent en elle plus ou moins. Car ce sacrifice ici est le modèle d’un holocauste parfait et qui se fait dans une âme que Dieu a conduite, comme ici Abraham, à l’état consommé dans laquelle âme Dieu opère les états de Jésus Christ et les lui fait porter. Mais cela regarde aussi toutes les âmes qui sont dans des états inférieurs, quels qu’ils soient, dans le chemin de la foi, et elles expérimenteront la vérité de ceci, chacune selon leur degré, dans les épreuves qui leur arriveront, pour la gloire de Dieu, qui certifie la conduite uniforme et générale dans toutes les âmes qui s’abandonnent à lui, l’opération de son esprit en leur intérieur étant en toutes la même, comme est ici marquée celle de Dieu à l’égard de notre bon Père Abraham.

 

v. 11. Mais l’Ange de l’Éternel lui cria des Cieux, disant : Abraham ! Et il répondit : Me voici.

 

Le sacrifice étant consommé et arrivé à son plus haut point, en sorte qu’il est tenu pour être fait, l’âme se sent attirée fortement au silence, à l’attention respectueuse pour ne passer pas plus outre dans l’exécution ; ou bien l’exécuteur est arrêté et il ne lui est pas permis de passer plus outre. C’est la voix de l’Ange qui crie du Centre de l’âme de son Ciel, par cette attention où elle est attirée soudainement au dedans, et l’âme se présente à Dieu, ce qui est exprimé par la réponse d’Abraham, me voici.

 

v. 12. Et il lui dit : Ne mets point ta main sur l’Enfant et ne lui fais point de mal. Car maintenant j’ai connu que tu crains Dieu, puisque tu n’as point épargné ton fils, ton unique, pour moi.

 

Voilà comment Abraham recouvre son fils Isaac avec grand avantage et comment est certifié que l’on ne perd rien par le renoncement, bien au contraire. N’est-ce pas ce que nous dit notre Sauveur dans l’Évangile, que celui qui renoncera à Père, Mère, Femme, Enfant, champ, etc., en recevra dès cette vie cent fois autant (Matth. 19, 29). Mais il faut que le renoncement soit parfait comme il est ici en Abraham, et Dieu ne cesse pas de nous prêter par son opération jusqu’à ce qu’il nous ait emmené à ce point de perdre toute espérance de conserver ce qu’il nous presse de renoncer : et s’il agit ainsi à l’égard d’Isaac même, combien moins nous laissera-t-il en possession propriétaire de quelque autre chose, puisqu’on ne peut pousser le renoncement plus loin que de faire ce sacrifice ?

Mais Isaac est conservé, non pour que nous en ayons la possession en propre, mais il est conservé pour Dieu et en Dieu à qui il appartient, de même que toutes choses. Et notre perte est ainsi notre gain. Car de ne posséder rien du tout en nous même, cela fait notre félicité et notre richesse. Ainsi les promesses qui sont faites ici de nouveau à Abraham regardent la nouvelle créature.

C’est donc là la marque d’une véritable crainte de Dieu que de n’avoir rien en réserve qu’on ne soit prêt de lui sacrifier aussitôt qu’il le demande de nous, comme Dieu dit ici à Abraham. Maintenant je connais que tu crains Dieu ; ô amour pur, ô généreux abandon ! que tu es peu connu parmi les hommes, qui tous sont amateurs d’eux-mêmes et de leur propre intérêt, qui veulent tout rapporter à eux, oui, Dieu même : se faisant eux-mêmes pour leur fin principale, qu’ils ont en vue, et se rapportent toutes choses et veulent encore autoriser cet amour propre effroyable comme très juste. Abraham ne fait point cela, mais il sacrifie à Dieu son fils unique, qui est ce qu’il a de plus cher, sans voir aucun avantage pour lui dans ce sacrifice ; il lui suffit d’obéir à son Dieu, et l’amour pur et désintéressé qu’il a pour Dieu fait qu’il n’hésite point de lui obéir sans délai dans une chose qui lui est la plus sensible et désolante de tout ce qui aurait pu lui arriver, oui, qui anéantit toutes les promesses que Dieu même lui avait faites tant de fois. C’est cette obéissance aveugle, qui n’admet aucun raisonnement ni regard sur soi-même ni sur aucun intérêt propre, que Dieu accepte comme la marque par laquelle il connaît qu’Abraham craint Dieu. Faisons ainsi, et nous obtiendrons les grâces qu’Abraham a reçues de Dieu pour son obéissance ; nous aurons part à sa soi, à son amour, qui sont les trésors les plus précieux de la grâce ; car d’aimer Dieu purement et d’être à lui abandonné en pleine confiance est le plus grand de tous les biens, qui à ceci ne peut manquer de rien.

 

v. 13. Et Abraham levant ses yeux regarda, et voici derrière lui un bélier, retenu à un buisson par ses cornes, alors Abraham alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste au lieu de son fils.

 

Voici donc en réalité et vérité ce qui est offert dans ce sacrifice et dans tous les autres ; c’est le bélier, c’est le vieil homme avec tout ce qui en dépend : c’est lui qui doit être sacrifié en holocauste, et non Isaac. C’est ce que la consommation ou la fin de tous les sacrifices marque, que ce n’est que le vieil homme qui périt, qui est sacrifié, quelque apparence que les choses aient d’être autrement. Heureux celui qui n’a point de réserve avec son Dieu ! Un tel l’expérimentera dans toutes les épreuves, où il paraît à l’âme, si elle en juge selon le sentiment qu’elle en a et selon sa propre vue, que c’est ce qui est né de Dieu en elle, le bien, la grâce qu’elle a reçue de Dieu, qui doit être sacrifié et renoncé, qu’elle a acquise avec tant de travaux, ou qui lui a été donnée de Dieu par grâce : quoi ! faut-il renoncer à cela ? Oui, à chaque changement d’état que Dieu opère en l’âme, il lui paraît que, dans l’épreuve où elle passe pour entrer dans un état plus avancé que celui où elle est, que le bien qu’elle possède doit y périr et qu’il faut qu’elle le sacrifie. Mais ce n’est que la propriété qui est sacrifiée, la nature, la créature hors de Dieu, et ce qui se mêle de cela dans le divin, que Dieu veut en purifier et séparer. Car c’est là continuellement son opération qui est occupée à purifier et séparer ce qui est divin d’avec l’humain. Le bélier ou le bouc représente fort bien les principales passions de la nature, l’amour impur et la colère, qui est les cornes de cet animal, où il a sa force : c’est ce qui faut qui soit sacrifié. Ô œuvres admirables de mon Dieu ! il conservera bien son œuvre en nous, ce qui est le véritable bien, le divin, qu’il y a reformé ; l’Enfant nouveau-né, il lui est trop cher pour qu’il permette qu’il soit sacrifié réellement ; ce n’est que la propriété et la nature qui en est séparée.

 

v. 14. Et Abraham appela ce lieu-là l’Éternel y pourvoira. C’est pourquoi on dit aujourd’hui : il y sera pourvu sur la montagne de l’Éternel.

 

L’Éternel y pourvoira, c’est là la parole des âmes de foi, qui vivent de la foi, de la confiance, et de l’abandon à Dieu et aux soins de sa providence ; ils ont pour devise l’Éternel y pourvoira en tout et pour toutes choses : c’est ce qui les affranchit de tout soin et souci, autant qu’elles suivent cet enseignement que notre Sauveur donne : Ne soyez en souci de rien (Matth. 6), et dans les plus fortes épreuves, dans les plus grandes tentations ; abandonnant tout à Dieu, le soin du temporel et celui du spirituel, corps, âme, temps et Éternité, quand il nous semble que tout va périr et en est sur le point, disons : l’Éternel y pourvoira : mais c’est sur la montagne de l’Éternel qu’il y sera pourvu ; l’âme est dans cette disposition de foi et d’abandon quand elle est sur cette montagne de la contemplation, où elle ne regarde et n’admet rien que Dieu. Et c’est aussi lorsqu’elle habite sur cette montagne que Dieu pourvoit en effet à tout. C’est là la demeure qui nous est assignée de Dieu, où nous devons faire notre demeure permanente, et Dieu nous attire à y habiter ; quand même il permet encore que les tentations, les soins et réflexions nous attaquent aussi, dans la partie basse de notre âme : c’est ce qui cause le combat que nous avons presque sans cesse à soutenir pour souffrir et mourir journellement : n’importe, de meurons seulement de notre volonté sur la montagne, rien ne nous nuira, et le Seigneur y pourvoira.

 

v. 15. L’Ange de l’Éternel cria des Cieux à Abraham pour la seconde fois.

v. 16. Disant : J’ai juré par moi-même, dit l’Éternel, parce que tu as fait cette chose et que tu n’as point épargné ton fils, ton unique.

v. 17. Certainement je te bénirai et je multiplierai ta postérité comme les étoiles des Cieux, et comme le sable qui est sur le bord de la mer : et ta postérité possédera la porte de ses ennemis.

v. 18. Et toutes les nations seront bénites en ta semence, parce que tu as obéi à ma voix.

 

Lorsqu’il a plu à Dieu de mettre ainsi l’âme à l’épreuve par le plus grand de tous les sacrifices, il ne manque jamais de lui certifier (après que le temps de l’épreuve est passé et le sacrifice consommé) les promesses qui lui ont été faites d’une manière distincte, et de les augmenter très abondamment. C’est à Abraham et aux âmes qui se laissent anéantir à elles-mêmes comme lui qu’il est promis une nombreuse postérité, et cette promesse a eu et aura encore son accomplissement pour la gloire de Dieu ; ce sont les âmes de foi comme Abraham qui sont ce peuple, cette postérité, dont nous espérons et croyons que Dieu créera un peuple, dans nos temps, d’âmes simples, humbles, obéissantes, renoncées entièrement à elles-mêmes, à leur propre esprit, suivant Dieu et le croyant à l’aveugle comme Abraham. C’est ce peuple qui doit croître en nombre innombrable comme les étoiles du Ciel et le sable de la mer, que nous croyons qui naît et naîtra, ce qui n’est point encore accompli à l’égard du sens spirituel, qui regarde l’Israël selon l’esprit. Nous voyons par cette promesse, toutes les nations seront bénites en ta semence, que cette grâce est promise à tous les hommes en général, à cause que tu as obéi à ma voix, ce qui marque l’obéissance de Jésus Christ jusqu’à la mort et l’obéissance d’Abraham et de toutes les âmes de foi à sa suite, par laquelle obéissance, qui est le renoncement total, la perte mystique, tous les hommes seront attirés à la même obéissance, dans leur temps. Cette obéissance totale de Jésus Christ, sa mort, et celle de tous ceux qui le suivent dans la régénération est l’aimant qui y attirera tous les autres ; en laquelle obéissance, soumission à Dieu, en rentrant sous sa dépendance, par le renoncement à soi-même, lequel renoncement est la sortie de sa propriété et cause l’entrée dans cette dépendance et obéissance à Pieu, dans la rentrée sous cette dépendance, dis-je, consiste la bénédiction ; car comme par la désobéissance la malédiction est venue sur tous les hommes, ainsi par le retour sous l’obéissance et dépendance la bénédiction reviendra à être répandue sur toutes les nations à mesure qu’elles y rentreront. Au reste, Abraham demeure dans son abandon et laisse à Dieu le soin d’accomplir ses promesses, il n’est point empressé pour aller conquérir le pays de ses ennemis et de prendre possession de leur porte, ce qui aurait été hors de saison ; il s’en retourne tranquillement chez lui.

 

v. 19. Abraham retourna vers ses Serviteurs et ils se levèrent et s’en allèrent ensemble en Beer-schebah : car Abraham habitait en Beer-schebah.

 

Il retourne après l’épreuve vers ses Serviteurs et se sert d’eux selon qu’il en a besoin ; ils sont bons Serviteurs selon leur capacité, mais ils ne doivent pas être les maîtres ; il faut qu’ils servent et obéissent, alors l’âme de foi en fait bon usage. Il retourne donc en Beer-schebah, où il habite ; c’est le séjour de la paix que l’âme trouve dans l’entier abandon : c’est là où Abraham est confirmé avec surcroît, car plus l’abandon est parfait, plus la paix est stable et inaltérable : c’est là où il habite à présent tranquillement.

 

v. 20. Après ces choses-là, quelqu’un vient rapporter à Abraham, disant : Voici, Milca a aussi enfanté des Enfants à Nacor ton frère, etc.

 

Milca enfanta ces huit Enfants à Nacor frère d’Abraham : ceux-là qui servent Dieu et le monde ou les Idoles de la propriété, comme faisait Nacor frère d’Abraham ; ceux-là sont bien plus féconds, ils ont bien une plus abondante postérité que n’ont les âmes de foi, comme Abraham, qui n’a qu’un seul fils, et même dans sa vieillesse : mais ce n’est que pour un temps, et il en vient un autre à la suite, où la postérité des âmes de foi sera infiniment plus nombreuse que celle de ces Idolâtres.

 

Chap. 23. v. 1. Or Sara vécut cent vingt-sept ans, et elle mourut.

 

Après que le parfait sacrifice est fait d’Isaac, l’âme étant mise dans cet état de renoncement si parfait, alors Sara meurt. C’est-à-dire, la partie basse de l’âme meurt et n’a plus de pouvoir sur l’âme, elle en est séparée et une nouvelle vie de l’esprit est communiquée à l’âme, vie toute nouvelle que Dieu lui donne, qui est toute séparée de la vie des sens internes de l’âme : elle est transmise dans un pays nouveau, car elle est perdue et morte à elle-même ; les sens et la raison n’ont plus de pouvoir sur elle, elle est séparée de toute autre vie et ne peut plus recevoir d’autre lumière que la vie et la Lumière de l’esprit qui sort de son Centre et est communiquée à l’âme par le Centre. Sara est morte et l’âme n’a plus de vie dans cette partie basse par elle-même. Ceci est un état tout différent des autres précédents, et l’excellence du renouvellement de l’âme après ce sacrifice, la mort de Sara, lui apporte une telle vie de l’esprit, par cette séparation de la partie basse, que cela n’est pas concevable. Ô mon Dieu, pourquoi craint-on tant la mort, les sacrifices, le renoncement ? Ô certes tu ne demandes toutes ces choses qu’afin de nous mettre en état de vivre en toi et de toi, d’une vie toute divine ! Ô amateurs de vous-mêmes, qui voulez vous conserver, de quels biens infinis vous privez-vous ! Ô aveuglement épouvantable et qui ne peut être assez déploré de ce que les hommes pieux veulent avoir des réserves avec Dieu ! Il faut que l’amour pur divin se laisse fermer la porte par ces âmes mercenaires et intéressées, par ces amateurs d’eux-mêmes qui, ennemis de leur propre bonheur, aiment mieux se garder que de s’abandonner à leur Dieu, leur Sauveur : ils ne veulent pas se laisser délivrer de l’étroite prison obscure où ils sont renfermés dans leur sens et dans leur raison, pour être mis au large, entrant dans la Divinité, où tout est changé, mis dans la liberté. Mais il faut se taire, car on n’est point cru, et personne n’y parviendra qu’en se quittant, se renonçant, se perdant selon l’attrait divin en y cédant. C’est la leçon que le divin amour me fait écrire pour les Enfants humbles et petits, qui croient sans raisonner, qui ne savent rien que s’abandonner au Dieu d’amour fidèlement, confidemment, sans crainte ni soupçon que mal leur pourrait arriver, ou se tromper et s’égarer lorsqu’ils ne veulent rien que se quitter, s’abandonnant à la discrétion du pur amour du Dieu de charité, sans raisonner, en simplicité Enfantine. Jamais cela n’arrivera, le Dieu de Charité les gardera ; laissez raisonner et marchander qui voudra avec le Dieu fidèle qui vous appelle, et courez à lui, vous laissant attirer par ses parfums et les ardeurs de son amour, suivons-le sans détour. L’on verra à la fin quel est l’amour, quelle est la fidélité de l’amour divin, qu’il fait sûrement bon s’abandonner au fidèle amour, que j’adore, que j’honore, nuit et jour lui, rendant témoignage en bégayant comme un Enfant. Hallelujah ! ton Règne bienheureux s’établit dans ces lieux, tu te fais des cœurs Enfantins qui t’adoreront et te serviront en pureté, Dieu de bonté, oui, Dieu d’amour, oui, Dieu de Charité !

 

v. 3. Abraham se leva de devant son mort, il parla aux Héthiens.

v. 7. Et se prosterna devant le peuple du pays, devant les Héthiens.

 

Voyez l’humilité de ce saint Patriarche si bien marquée dans tout ce chapitre, avec quelle honnêteté et modestie il se comporte envers le peuple païen parmi lequel il demeure, comment il les prie et s’humilie devant eux pour qu’ils lui cèdent le champ et la caverne où il veut enterrer sa chère Sara, quoiqu’il ne le veuille avoir qu’en l’achetant selon sa valeur. Cela nous est une bonne leçon et nous apprend comment nous devons nous comporter envers les Enfants de ce monde, parmi lesquels nous habitons, que nous savons être Idolâtres et méchants, qui doivent, comme les Héthiens et autres peuples de ce pays-là, être à l’avenir exterminés à la façon de l’interdit, s’ils ne se convertissent pas à Dieu sincèrement. Leur pays et ce monde entier devant être un jour l’héritage de Jésus Christ et de ses saints, après que les méchants en auront été raclés et ce monde purifié de cette race corrompue et pécheresse, et la terre purifiée de son impureté et grossièreté, quoique l’on sache cela, Dieu veut qu’on s’humilie, qu’on agisse avec humilité, douceur, honnêteté, et droiture, envers tous ces Enfants de ce monde avec lesquels on a à faire. Ce caractère d’humilité, de modération et de justice en toutes choses et envers tous les hommes, quels qu’ils soient, avec qui l’on a à faire, est le caractère des véritables âmes de foi, du peuple Enfantin, que le divin Enfant Jésus se fait aujourd’hui ; ils sont enseignés à se comporter honnêtement, avec humilité, douceur et discrétion, aussi bien qu’avec justice, envers tous les hommes, ne prétendant rien de personne, sachant bien qu’ils sont étrangers dans ce monde, comme Abraham l’était au pays de Canaan, qui cependant lui était promis.

 

Chap. 24. v. 1. Abraham devint vieux et avancé en âge : et l’Éternel avait béni Abraham en toutes choses.

 

L’âme de foi est bénite en toutes choses, car n’ayant rien et ne possédant rien en propre, ayant renoncé en réalité à tout aussi bien qu’à elle-même, Dieu prend soin d’elle et est lui-même son trésor, et comment donc ne serait-elle pas bénite en toutes choses ? Ô Dieu qui peut exprimer et témoigner d’une manière convenable le soin et l’amour paternel avec lequel tu portes dans ton sein une âme qui s’est véritablement abandonnée à toi, comment tu prends un soin si précis et particulier de tout ce qui la concerne, tant au corps qu’à l’âme, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Mais peut-on le mieux exprimer, ou d’une manière qui approche de ce que notre divin Sauveur en dit lui-même, par ces paroles : Les cheveux de votre tête sont tous comptés. Pas un ne tombe sans la volonté de votre Père Céleste, lisez le 12e Chap. de St Luc, et y voyez le soin que Dieu prend des siens ; en vérité il est inconcevable, tout gît dans le renoncement et l’abandon à Dieu, il ne faut qu’y entrer pour être heureux dès ce bas lieu. Ainsi nous voyons ici que malgré tant d’épreuves, d’exercices de renoncement, de tentations de toute sorte, Abraham est béni en toutes choses. Suivons sa foi, et nous l’éprouverons, et l’éprouvons déjà dès que nous sommes hors de la tentation et voyons clair. La félicité nous est déjà donnée, nous n’avons ni soin ni souci, l’abandon au bon Dieu met fin à tout ennui. Et lorsque le sacrifice est parfait et consommé, nous éprouvons constamment la bénédiction du Seigneur, qui s’est manifesté à notre cœur ; nous n’avons plus besoin de rien, Dieu seul est notre bien.

 

v. 2. Abraham dit au plus ancien des Serviteurs de sa maison, qui avait le gouvernement de tout ce qui lui appartenait :

v. 3. Je te ferai jurer par l’Éternel que tu ne prendras point de femme pour mon fils des filles des Cananéens, parmi lesquels j’habite.

v. 4. Mais que tu t’en iras en mon pays et vers mon parentage, et tu y prendras une femme à mon fils Isaac.

 

Dieu ne veut pas que le fils de la promesse, le nouveau-né, l’homme spirituel, s’allie avec les Cananéens ; ce sont les gens ou âmes non converties à Dieu, qui n’ont ni le désir ni la volonté de le craindre et de l’aimer ; quoiqu’Abraham habite parmi eux et vive en paix avec eux, leur fait du bien autant qu’il peut, pratiquant toutes les vertus envers eux dans l’occasion, la charité, la douceur, et l’humilité, toujours est-il qu’il ne se mélange point avec eux et n’entre point dans leur esprit charnel et terrestre ; il en demeure séparé, et surtout l’Enfant nouveau-né ne peut s’allier avec eux. Voici l’état d’une âme qui est ici représentée, dans laquelle la nouvelle créature est maintenant manifestée, et que Dieu veut mettre en état de lui engendrer des Enfants spirituels dans son union divine : il faut pour cela qu’une Rebecca lui soit unie, cela veut dire, il faut que la partie basse de l’âme soit réunie à l’esprit ou à l’homme divin représenté par Isaac. Cette Rébecca est prise non des Cananéens, mais de la race d’Abraham ; cette partie basse de l’âme est vertueuse et craint Dieu, et il faut que cela soit ainsi afin que l’esprit puisse s’unir à elle pour engendrer des Enfants au divin Époux qui est Jésus Christ. Dieu se sert donc de la partie basse de l’âme, et c’est dans cette terre que les âmes sont générées pour être régénérées, c’est un mystère très profond dont on ne peut écrire dignement, car il nous découvre et fait comprendre la génération spirituelle des Enfants de Dieu, à laquelle la chair et le sang n’a aucune part, mais qui sont nés de Dieu, quoiqu’ils soient conçus et croissent dans cette terre de l’âme comme l’Enfant naturel dans le ventre de sa mère.

L’entendement est l’ancien Serviteur, qui a le gouvernement de la maison ou des domestiques de l’âme de foi, laquelle avertit cet ancien Serviteur de ne point allier son fils, le nouveau-né, avec les cananéennes, qui sont les peuples qui habitent et ont entrée dans la partie sensitive ou basse de l’âme. C’est un mélange des sens et de l’esprit qui est abominable à Dieu et dont l’âme de foi a horreur, elle ne le peut souffrir ; la partie basse de l’âme se sépare donc de ces peuples-là et d’elle-même pour adhérer uniquement à l’esprit, auquel elle se soumet et s’allie avec lui, abandonnant la multiplicité qui lui est naturelle aussi longtemps qu’elle se laisse gouverner par l’esprit de ce monde ou qu’elle reçoit sa vie de la région astrale. Elle s’en sépare et l’abandonne comme Rébecca abandonne la maison de son Père à l’invitation d’Éliéser, car la maison de Béthuel représente la région astrale, où le service de Dieu est mélangé d’images que l’on adore, et par conséquent d’Idolâtrie. Mais Dieu veut un service pur d’esprit et de vérité, comme celui-là est qu’Isaac lui rend, et c’est à quoi Rébecca est invitée. Le Serviteur Éliéser est donc l’entendement dont Dieu se sert dans l’âme de foi pour inviter l’âme et les âmes appelées à être Épouses de Jésus Christ, dont Isaac est la figure.

 

v. 5. Et ce Serviteur lui répondit : Peut-être que la femme ne voudra point me suivre en ce pays ; me faudra-t-il nécessairement ramener ton fils au pays d’où tu es sorti ?

 

L’entendement est envoyé comme Ambassadeur pour inviter les âmes qui sont dans le mélange de la multiplicité, vivants dans les sens, à entrer dans le pays de la foi, ou dans le centre de l’âme, où réside l’Esprit de Dieu, Isaac le nouvel homme. Car l’entendement est ici entièrement renouvelé et purifié, et se laisse instruire et conduire par l’Esprit de la foi, comme fait ici Éliéser, ce fidèle serviteur, par son Maître Abraham. Il dit : Peut-être la femme (ou les âmes) ne voudra pas me suivre en ce pays, qui est un pays éloigné et inconnu aux âmes multipliées, le pays de la foi, où il n’y a point d’Images, où l’on n’admet point des Dieux qui marchent devant nous (Exod. 32, 1), qui leur est en dégoût et aversion. Oui, bien certainement il en est ainsi, et bien peu d’âmes veulent se laisser gagner à suivre les invitations d’Éliéser. C’est ce qu’il prévoit bien, et pourquoi il demande à son maître s’il ne trouve point (d’âme) ou de femme qui le veuille suivre, s’il doit ramener son fils au pays des Caldéens d’où il est sorti, afin qu’il entre avec eux dans la multiplicité.

 

v. 6. Abraham lui dit : Garde-toi bien d’y ramener mon fils.

 

Abraham savait bien ce qu’il lui en avait coûté pour quitter ce pays ; l’idolâtrie et l’impureté de ce pays lui était trop connu ; il savait bien qu’Isaac ne peut point y habiter et que la pure contemplation est le lieu de sa demeure. Voilà pourquoi il dit : Garde-toi bien d’y ramener mon fils. Ô figure admirable et bien parlante ! l’âme de foi régénérée se sert de son entendement par l’attrait divin qui lui est donné, pour inviter les âmes qui habitent dans la multiplicité à venir s’unir à l’Esprit de la foi, à devenir Épouses de Jésus Christ, ce qu’elles ne peuvent qu’en sortant de leur pays. L’entendement, comme l’Ambassadeur, va dans ce pays pour les inviter ; il faut, afin qu’il s’explique et qu’il se fasse entendre aux habitants de la multiplicité, qu’il sorte de la maison d’Abraham (du Centre de l’âme, dans l’union duquel il est et repose dans une généralité sereine) pour manifester, d’une manière distincte et qui puisse être comprise par les sens, ce qu’il a à proposer. Mais l’âme de foi se garde bien d’aller elle-même dans ce pays dont la bonté de Dieu l’a tirée, et si, ayant fait faire sa commission à l’entendement, il ne se trouve point d’âmes qui veulent suivre son invitation, il s’en retourne chez son maître et a fait son devoir, est quitte du serment qu’il a fait à l’âme de ne point servir d’instrument à persuader son fils de s’allier avec les sens ou de retourner dans la multiplicité. Il rentre et reste dans l’unité quand même le fils nouveau-né devrait rester infertile. Ainsi c’est un mal très grand et un grand abus et tromperie par laquelle les âmes se laissent abuser de se laisser réentraîner dans la multiplicité par les persuasions de la raison et de l’entendement, d’y vouloir ramener Isaac, encore jeune et tendre ; il lui en coûterait la vie certainement, comme il arrive : au moins son germe est étouffé, et tout cet ouvrage gâté, car lorsque cela arrive, c’est avant qu’il ait vu le jour. Pour ici il n’y a rien à craindre, et l’âme de foi répond à cette demande ou objection de son entendement comme Abraham à Éliéser : Garde-toi bien d’y ramener mon fils, le nouveau-né vit à la vérité parmi les Cananéens, qui sont les passions et imaginations, les fantaisies, qui comme des abeilles sont à l’entour de lui ; mais elles ne peuvent le piquer ni le blesser, car il ne se mêle pas avec elles et n’a aucune liaison avec ce peuple insensé et hébété ; il reste retiré dans sa maison et renfermé dans les limites de sa possession : il ne se mêle point de les vouloir apaiser, il s’en détourne et les laisse faire, ce n’est pas son affaire d’aller parmi ce peuple turbulent, il en serait blessé et terrassé. Isaac ne va pas non plus en Chaldée ni en Babylone pour se mêler dans la multiplicité ; il doit rester caché, il y envoie bien son serviteur fidèle pour voir s’il pourra y trouver quelque âme bien disposée à suivre son invitation de sortir de ce lieu pour venir habiter en Sion.

 

v. 7. L’Éternel, le Dieu des Cieux, qui m’a pris de la maison de mon Père et du pays de mon parentage, et qui m’a parlé et juré, disant : je donnerai à sa postérité ce pays, enverra lui-même son ange devant toi, et tu prendras une femme de ce pays-là pour mon fils.

 

L’âme de foi se fortifie par le souvenir des promesses de Dieu, qui lui sont renouvelées dans sa mémoire, qu’elle engendrera des âmes à Jésus Christ, quoique l’entendement lui fasse quelque représentation qui pourrait lui susciter quelque doute. Elle dit : Dieu m’a fait sortir de la maison de mon père, qui est de ma propriété, et m’a emmené dans le chemin de la foi, non pour me laisser étranger et stérile, mais pour me faire hériter le pays divin et me rendre fertile, multipliant ma postérité, qui est la race divine, par Isaac. Dieu enverra lui-même son Ange devant toi. C’est l’Ange qui gouverne l’entendement, c’est par son ministère qu’est communiqué à l’entendement la lumière distincte qui lui est donnée pour la manifestation de ce que Dieu veut qui soit déclaré ; il est donné à l’âme de foi certitude divine que l’Ambassade de l’entendement réussira et que son fils Isaac aura une femme digne de lui par son moyen.

 

v. 8. Que si la femme ne veut pas suivre, tu seras quitte de ce serment que je te fais faire : quoi qu’il en soit, ne ramène point là mon fils.

 

Faisons notre devoir qui nous est imposé et nous serons quittes du serment que nous avons fait d’être fidèles à Dieu en annonçant sa vérité. Mais ne rentrons surtout point dans le pays de la multiplicité, c’est ce qu’Abraham recommande si expressément à Éliéser.

 

v. 9. Alors le serviteur mit la main sous la cuisse d’Abraham son maître, et s’engagea par serment à faire ce qu’il lui avait dit.

 

Lorsqu’il est signifié distinctement à l’âme qu’elle doit être employée à gagner des âmes à Jésus Christ, étant devenue son Épouse, lui engendrer des Enfants spirituels, elle s’engage et se lie de nouveau à lui, par nouvel abandon en distinction, qu’elle lui sera fidèle, c’est le serment, et qu’elle restera dans la pureté de l’esprit où l’amour divin l’a transmis, aussi bien qu’en la vérité qu’elle doit annoncer par son entendement, sans mélange de fausseté ; le pur amour divin, la pure vérité, c’est à quoi l’âme renouvelée est dévouée.

 

v. 10. Et le serviteur, ayant pris dix chameaux d’entre ceux de son maître, se mit en chemin : car il avait tout le bien de son maître en son pouvoir. Il partit donc et s’en alla en Mésopotamie, en la ville de Nacor.

 

Les dix chameaux représentent les dons et les talents qui sont donnés à l’entendement, qui sont à son maître, mais dont il doit se servir dans la dépendance de son maître, qui lui a donné tous ses biens en son pouvoir, parce qu’il est un Serviteur fidèle et qui n’a à cœur que de servir son maître selon ses ordres, sans avoir aucun intérêt particulier pour soi. Il se mit en chemin en foi et confiance en Dieu : car la foi concerne l’entendement.

 

v. 11. Et il fit reposer les chameaux sur leurs genoux hors de la ville, près d’un puits d’eau, sur le soir, au temps que celles qui allaient puiser de l’eau sortaient.

v. 12. Et il dit : Ô Éternel, Dieu d’Abraham mon maître, fais que j’aie une heureuse rencontre aujourd’hui, et sois favorable à mon Seigneur Abraham.

v. 13. Voici, je suis près de cette fontaine et les filles des habitants de la ville sortiront pour puiser de l’eau.

v. 14. Fais donc que la jeune fille à laquelle je dirai : Baisse, je te prie, ta cruche, afin que je boive ; et qui me répondra : Bois, et même je donnerai à boire à tes chameaux, soit celle que tu as destinée à ton serviteur Isaac, et je connaîtrai par là que tu as été favorable à mon Seigneur.

 

Que la simplicité, candeur, confiance et confidence de ce bon Serviteur est grande, et sa foi admirable ! Il a bien appris de son maître à agir ainsi confidemment avec son Dieu, qui agit de même envers lui en lui accordant sa prière. Apprenons de lui à agir ainsi en toutes choses : il est poussé par le St Esprit à prier comme il fait ; et sa prière est aussitôt exaucée ; il ne demande rien pour lui, mais pour son maître : son intérêt particulier n’y a aucune part ; c’est ainsi que l’amour divin veut ses amantes, elles ne doivent avoir d’objet que la gloire de Dieu, sa volonté est toute leur prétention dans leur oraison. La fontaine auprès de laquelle le fidèle Serviteur Éliéser repose avec ses chameaux est l’eau saillante en vie Éternelle dont parle N. S. à la Samaritaine (Joh. 4) ; elle représente cette eau vive. Fais, dit-il, que la jeune fille à laquelle je dirai, etc., soit celle que tu as destinée à ton Serviteur Isaac. La jeune fille qui est désireuse et empressée de puiser de cette eau comme la Samaritaine l’était aussi, et qui est charitable et serviable, c’est la disposition qui rend l’âme disposée à devenir Épouse de Jésus Christ ; ce sont de telles âmes humbles que Dieu se choisit ; ce sont des âmes vertueuses qui ont pourchassé la charité autant qu’il a été en leur pouvoir, ayant travaillé à remplir les devoirs des vertus Chrétiennes, dont la charité envers le prochain et d’être serviable à son égard sont les principales. C’est à ce caractère, qu’Éliéser savait bien être le plus noble, qu’il veut reconnaître celle qui est destinée à Isaac, c’est à dire qu’il veut reconnaître celle qui sera propre à entrer dans les voies de l’esprit pour se laisser préparer à devenir Épouse de Jésus Christ.

Rébecca représente donc une âme qui a les dispositions de la vertu requise pour pouvoir entrer dans l’intérieur, qui s’est exercée dans l’état actif en toutes les vertus Chrétiennes, qui présentement est appelée, par Éliéser l’Ambassadeur de l’Esprit de Jésus Christ, à s’abandonner à lui, à devenir son Épouse, et à se laisser préparer par cet Esprit Saint comme il faut, afin de pouvoir la devenir.

 

v. 15. Avant qu’il eût achevé de parler, voici, Rébecca fille de Bethuel, sortait ayant sa cruche sur son épaule.

v. 16. Et la jeune fille était très belle à voir, elle était vierge, et nul homme ne l’avait connue : elle descendit donc à la fontaine, et ayant rempli la cruche, elle remontait.

 

Rébecca est belle encore plus par sa vertu que par la beauté de son corps ; elle est belle à voir, cela marque la beauté extérieure qui orne une âme par la vertu qui saute aux yeux et a grande apparence au dehors. C’est le caractère des âmes de cet état, qui fait qu’elles charment ceux qui les regardent, qui les admirent à cause de leur beauté : l’Épouse du Cantique n’était pas ainsi ; elle avait perdu cette beauté du dehors, elle n’était plus belle à voir ; elle dit : Ne me regardez pas, car mon Soleil m’a brûlé, je suis noire : l’Épouse est belle au-dedans ; sa beauté est cachée aux yeux des hommes, elle est belle dans son intérieur. (Cant. 1, 6. Ps. 45, 14.)

Voyez comment Rebecca est humble et diligente, elle va quérir de l’eau elle-même hors de la ville, ayant sa cruche sur son épaule ; quoique son père fut riche, elle n’est pas commode ni délicate, elle ne s’épargne pas, elle sait se servir et sert les autres, elle est vierge, de corps et d’âme, elle représente ce caractère pour les âmes qui doivent devenir Épouses de Jésus Christ. Elles ferment l’entrée de leur cœur à toute créature et n’ont d’amour que pour leur Divin Époux, qui veut des âmes vierges et qui les rend vierges dès qu’elles s’abandonnent à lui. Rébecca représente une âme simple et innocente qui n’a point encore été gâtée par l’habitude, elle est jeune. Oh ! que les jeunes personnes ont des avantages singuliers lorsqu’elles se donnent à Dieu ! Elles n’ont pas l’habitude du péché invétéré par la pratique et sont bien plus susceptibles de l’amour de Dieu. Mais la grâce surmonte tous les obstacles et nous montre que jeunes et de vieux, riches et pauvres, pourvu que le cœur, la volonté se convertisse à Dieu, il les prend tous pour en faire ses Épouses, en les purifiant et nettoyant par son sang précieux, aussi bien des actes des péchés qu’ils ont commis, que du venin du péché, dont tous les Enfants d’Adam sont tout pénétrés et gâtés. Il fait de toutes ces âmes, qui sont toutes des paillardes et prostituées, des vierges pures ; c’est là la merveille de la régénération qu’opère notre Divin Sauveur.

 

v. 17. Lors le Serviteur courut au-devant d’elle et lui dit : Donne-moi, je te prie, un peu de l’eau de ta cruche à boire.

v. 18. Et elle lui dit : Monseigneur, bois. Et incontinent elle ôta sa cruche de dessus son épaule et la prit en sa main, et elle lui donna à boire.

v. 19. Et après qu’elle eut achevé de lui donner à boire, elle dit : J’en puiserai aussi pour tes chameaux, jusqu’à ce qu’ils aient tous bu.

v. 20. Et ayant vidé promptement la cruche dans l’abreuvoir, elle courut encore au puits pour en puiser de l’autre et elle puisa pour tous ses chameaux.

 

Toutes ces circonstances de la manière agile et diligente, serviable et adroite, avec laquelle Rébecca s’emploie avec tant d’agrément à servir Éliéser, cela est marqué pour nous apprendre comment rien ne rend plus joyeux, content, et adroit à servir, sans s’épargner soi-même, que la piété ; lorsque l’âme s’exerce dans la vertu selon son état et est fidèle à pratiquer la vertu selon l’inclination que l’attrait de Dieu lui en donne dans son intérieur, il donne alors toutes les dispositions d’esprit et la force nécessaire pour que l’on puisse faire avec agrément et volontiers tout ce qui se présente à faire dans notre état, selon les occasions que sa providence fait naître ; alors il nous dispose à faire tout bien comme il faut, à la satisfaction de ceux envers qui nous sommes employés, en sorte qu’ils en sont étonnés, comme il arrive ici.

 

v. 21. Et cet homme s’étonnait de ce qu’elle faisait, sans rien dire, voulant savoir si l’Éternel aurait fait prospérer son voyage ou non.

 

Il admire la vertu et l’adresse de Rébecca et comment la providence divine l’a si bien conduit ; il ne dit rien et attend en silence ce qu’il plaira à Dieu de faire plus outre dans cette affaire ; cessant d’agir, il reste dans l’abandon à Dieu pour voir s’il a fait prospérer son voyage ou non. Cet endroit marque très bien la manière dont Dieu fait agir les âmes intérieures qui font attention aux mouvements de son esprit en elles pour les suivre, sans y mêler de leur propre activité. Ils ne sont pour ainsi dire que Spectateurs de ce qu’il plaît à Dieu de faire, quoiqu’il se serve d’eux pour cela : ils s’étonnent en voyant comment Dieu ménage, dirige et ordonne toutes les choses si admirablement par sa sagesse, pour lesquelles il les emploie, et laissent à Dieu le soin de faire réussir ces choses ou non : car ils sentent bien que c’est lui seul qui doit faire prospérer ces choses ou non ; ils ne veulent pas non plus que rien réussisse et se fasse que ce qu’il fait lui-même, sans qu’ils y mélangent rien du leur.

 

v. 22. Et quand les chameaux eurent achevé de boire, cet homme prit une bague d’Or qui pesait un demi-sicle, et deux bracelets pour mettre sur les mains de cette fille, pesant dix sicles d’Or.

 

Rébecca est d’abord récompensée de sa bonne volonté par les présents qui lui sont faits, qui représentent les grâces qui sont communiquées à l’âme ; la touche des sens, les douceurs, le sentiment de l’amour divin dans les sens, ce sont là les bracelets d’Or qui, comme des chaînes précieuses, lient l’âme à Dieu. La bague d’Or est celle qui est donnée à l’Épouse en fiançailles pour promesse de mariage spirituel, c’est, dis-je, par toutes ces touches excellentes et marques précieuses, que le divin Époux donne à cette âme fiancée, qu’elle est liée à son Dieu, par un lien d’amour qui est inviolable et ne pourra plus être rompu.

 

v. 23. Et il lui dit : De qui es-tu fille ? Je te prie, fais-le-moi savoir, y a-t-il dans la maison de ton père du lieu pour me loger ?

 

Il est encore demandé à l’âme si elle veut bien recevoir chez elle dans sa maison l’Ambassadeur de l’amour divin, si elle le veut loger avec sa suite ? À quoi l’âme consent et avec agrément l’invite, comme fait ici Rébecca. Oh ! oui, St amour, lorsque tu montres à l’âme tes charmes, tes douceurs et tes grandes richesses, en déployant tes trésors, qui est-ce qui peut te résister et ne pas céder ? C’est donc par là que l’âme est incitée à recevoir l’amour divin dans son sein, en sa maison, à se donner à lui entièrement, car c’est par là qu’il l’attire.

 

v. 24. Et elle lui dit : Je suis fille de Béthuel, fils de Milca, quelle a enfanté à Nacor.

v. 25. Et elle lui dit aussi : Il y a chez nous beaucoup de paille et de fourrage, et aussi du lieu pour y loger.

v. 26. Et cet homme s’inclina et se prosterna devant l’Éternel.

 

Il reconnaît l’admirable conduite de la providence divine envers les âmes de foi qui s’abandonnent à lui, comment il les adresse si bien et dirige toutes choses infiniment mieux qu’elles n’auraient jamais pu faire par toute leur prudence humaine ; il en rend grâce au Seigneur. Nous voyons dans toute cette histoire la voie de la foi et de l’abandon à Dieu, et comment cette conduite n’était point étrangère à la maison du frère d’Abraham, car ils reconnaissent la conduite de Dieu dans toute cette affaire, lorsque le Serviteur le leur en a fait le récit, dans le même abandon à Dieu qu’il a agi jusque-là ; ce qu’il fait connaître par ces paroles, v. 49 : Maintenant, donc, si vous êtes véritablement portés à faire cette grâce à mon Seigneur, déclarez-le-moi : sinon faites-le-moi aussi savoir : et je me tournerai à droite ou à gauche ; voilà qui marque sa passivité et son abandon à la conduite divine ; c’est ainsi qu’agissent les âmes de foi, sans se servir d’intrigues ni de toutes sortes de persuasions, ni de détours, de discours éloquents, etc., pour parvenir à leurs fins, nullement : elles racontent simplement et témoignent de la vérité qu’elles proposent, et sont également contentes si elle est reçue ou non, par rapport à elles ; n’ayant à cœur que l’accomplissement des volontés de Dieu, qu’elles savent bien qu’il saura bien faire accomplir, soit qu’il fasse réussir ce à quoi elles croient avoir été poussées de faire par son ordre, soit qu’elles n’y réussissent pas. Elles restent tout de même dans l’abandon à Dieu, contentes d’une manière ou d’autre.

 

v. 50. Et Laban et Béthuel répondirent, disant : Cette affaire est procédée de l’Éternel, nous ne te pouvons dire ni bien ni mal.

v. 51. Voici, Rébecca est entre tes mains, prends-la et t’en va, et qu’elle soit la femme du fils de ton Seigneur, comme l’Éternel en a parlé.

 

Voilà comment ils reconnaissent la conduite de la providence divine, à laquelle ils se soumettent et y consentent agréablement. Mon Dieu, quelle simplicité n’avaient pas ces gens-là, qui cependant ne servaient le vrai Dieu qu’à demi ! En vérité, ils étaient encore mieux instruits de la conduite que l’Esprit de Dieu tient envers ceux qui le craignent que ceux qui se nomment Chrétiens aujourd’hui, qui veulent régler toutes choses par leur prudence, par leur précaution, par leur sagesse et prévoyance, et n’admettent point la conduite de la providence, comme ceux-ci : ils attribuent tout à leur prévoyance et politique, par laquelle ils pensent régler toutes choses. Si quelqu’un veut admettre la conduite de la providence divine, il est traité de petit esprit, de rêveur. C’est ainsi qu’on s’est si fort éloigné de la première simplicité. C’est ici où il faut revenir et ne regarder qu’à la providence et conduite de Dieu en toutes choses, cédant et s’ajustant à sa très sainte volonté, qui doit faire uniquement notre prétention, alors il nous conduira et guidera très paternellement et justement, comme ici nous en avons l’exemple. Laissons aux gens du monde leur politique dans leur conduite, leur amour propre et leur propre intérêt, qui sont les idoles qu’ils adorent, n’acceptant rien que ce qui s’accommode à ce service idolâtre, auquel ils servent uniquement, et qui veulent faire être la volonté de Dieu ce qui convient et est favorable à ces idoles qu’ils servent, pires que les marmousets que Laban avait ; car il était encore bien plus pieux, aussi bien que son père, que ne sont nos Chrétiens d’aujourd’hui ; ils reconnaissent la providence et volonté de Dieu dans cet évènement tout simplement.

 

v. 53. Le Serviteur tira ensuite des bagues d’argent et d’Or et des habits, et les donna à Rebecca.

 

Ces dons sont donnés à l’âme dans la foi savoureuse et lumineuse ; elle en est revêtue comme d’habits précieux qui achèvent de la gagner à son divin Époux, à la faire résoudre de suivre le Serviteur qui est envoyé pour l’y emmener, en donnant son consentement entier et sa résolution, comme fait ici Rébecca à son Père et à sa Mère lorsqu’ils lui demandent.

 

v. 58. Veux-tu aller avec cet homme ? Et elle répondit : J’irai.

 

Le consentement est donné ; allons, il faut marcher, sans différer ! Nous avons un bon guide, il nous conduira sûrement jusqu’à l’Époux, ne craignons rien ! Il nous mènera bien fidèlement, très sûrement !

Il faut un plein consentement de l’âme, sans aucune contrainte ni persuasion de la part de qui que ce soit, pour qu’elle persévère dans la résolution de faire ce voyage qui est long et fatigant, très pénible et sensible à l’âme délicate, qui a toujours resté chez soi dans la maison de sa propriété, sans en être jamais sortie. À présent, elle va passer par des pays étrangers et nouveaux, où elle ne connaît rien, elle ne sait ni route ni chemin, et si elle veut regarder par où elle passe, dans des déserts affreux, des pays inconnus, elle sera saisie d’effroi et regrettera bien de s’être mise en chemin. Que fait donc Rébecca pour être garantie de tous ces soins, de toutes ces terreurs ? Elle ne se met en souci de rien, laisse tout le soin à son guide, auquel elle s’est confiée, sachant bien qu’il sait bien le chemin : elle repose sur son chameau tranquillement, et quoique l’ardeur du Soleil la fonde et la noircisse, elle soufre cela pendant le jour patiemment, sans s’inquiéter ni s’irriter, elle fait toujours son chemin sans s’arrêter ; l’ayant une fois entrepris, elle se laisse haler, sachant bien que cela ne la rendra pas méprisable à son Isaac.

 

v. 59. Ainsi ils envoyèrent Rebecca et sa nourrice avec le Serviteur d’Abraham.

 

Ce voyage représente tout le chemin que l’âme a à faire dans la foi, jusqu’à ce qu’elle arrive à l’union divine au mariage Spirituel avec Jésus Christ dont on a tant écrit. La nourrice de Rébecca représente la nourrice spirituelle que Dieu donne aux âmes intérieures pour leur communiquer l’aide et l’entretien médiat dont elles ont besoin pendant le chemin de la foi obscure qui mène à Dieu. Il ne laisse jamais manquer une âme sincère et humble de pareils moyens et soutiens pendant ce chemin pénible, par lesquels il soutient l’âme et la garantit dans les dangers et difficultés qui se rencontrent : il lui donne aussi la nourriture nécessaire pour la partie basse dans ses sens, autant qu’il est besoin, afin que l’âme ne défaille pas avant le temps, par le chemin, d’une manière funeste, mais qu’elle soit entretenue jusqu’au temps prescrit de Dieu où, en défaillant à elle-même et tout soutien et nourriture de la nourrice lui étant ôtée, elle se perd en Dieu, où une nouvelle vie lui est communiquée. Avant cela, si elle défaillait et voulait par orgueil et propriété dédaigner le soutien et la nourriture qu’elle doit recevoir de sa nourrice sous prétexte d’avancement spirituel, elle défaillirait à tout bien et perdrait peu à peu celui qu’elle avait acquis, tomberait dans un véritable déchet dont Dieu garantira toutes les âmes humbles par sa sainte grâce ; car il n’y a que l’humilité, la petitesse Enfantine, la simplicité et le renoncement et détachement de notre propre sens et volonté qui nous puisse garantir de tout danger : et c’est par ces dispositions que nous arrivons heureusement à notre but. Car certainement, si ces dispositions nous manquent, nous n’y parviendrons jamais, et quelqu’avancés que nous croyons être, quelque belle apparence de spiritualité que nous ayons, et quelques dons et grâces que nous possédions qui nous fassent passer pour spirituels dans l’opinion des autres, nous ne le deviendrons jamais en effet, et sommes menacés tôt ou tard d’une chute funeste, dont l’humilité seule peut nous garantir. Ces nourrices ou moyens dont Dieu se sert ne sont pas toujours des personnes qu’il nous adresse pour exercer cet emploi à notre égard : quoique cela soit envers plusieurs âmes envers lesquelles la providence s’ordonne ainsi pour les avancer avec plus de vitesse dans les voies de Dieu ; mais envers d’autres ce sont aussi d’autres moyens, soit livres pieux dont Dieu se sert, ou bien il l’enseigne dans ses sens internes par le ministère des esprits bienheureux qu’il a établis pour cela, et cela paraît être à l’âme une conduite immédiate. Dieu s’accommode en cela aux circonstances où l’âme se rencontre, aux lieux et condition où elle se trouve. Il ne laisse jamais manquer aucun bien à ceux qui le craignent et le cherchent en sincérité de cœur.

 

v. 60. Et ils bénirent Rébecca et lui dirent : Tu es notre Sœur, sois fertile en mille et mille générations, et que ta postérité possède la porte de tes ennemis.

 

Laban et Béthuel, et toute la famille d’où Rébecca sort, marquent une discrétion, une humilité et impartialité dans leur conduite qui fait honte aux prétendus spirituels de notre temps, qui pour la plupart manquent beaucoup à l’égard de ces vertus et de la démission d’esprit que ceux-ci font paraître dans leur conduite à l’égard de Rébecca. Ils représentent les âmes qui ont un commencement de conversion et sont dans leur activité propre, qui ont quelque connaissance de Dieu et de ses voies intérieures, ce qui se manifeste par la conviction qu’ils reçurent lorsque le Serviteur d’Abraham leur fit le récit de son voyage et de la simple confiance en Dieu avec laquelle il choisit les signes pour reconnaître la femme que Dieu aurait destinée au fils de son Seigneur : tout cela marque que leur disposition était telle que l’on l’écrit, quoiqu’ils fussent encore attachés aussi à leurs marmousets, qui représentent les passions qui sont encore vivantes dans les âmes de cet état ; parce que le fond de leur corruption ne leur est pas encore manifesté, encore moins est-il nettoyé. Ces gens ne jugent point de Rébecca et ne veulent point l’arrêter, apprenant d’elle, par le consentement qu’elle donne de suivre Éliéser, qu’elle est appelée à devenir Épouse et qu’il faut pour y parvenir qu’elle se mette en chemin ; ils lui souhaitent milles bénédictions et sont ravis qu’elle se laisse conduire à un état plus parfait que le leur ; ils veulent rester en bonne liaison avec elle, quoiqu’elle les quitte, et disent : Tu es notre Sœur, etc. Mais nos spirituels sont si propriétaires et si aveugles la plupart que non seulement ils ne veulent pas laisser aller une âme d’entre eux qui est appelée à quitter leur état et manières d’agir pour s’abandonner à Dieu totalement, ils cherchent à la retenir dans la Sphère de leur propriété, et lorsqu’ils ne la peuvent empêcher d’en sortir, son attrait étant trop fort, ils condamnent ses voies, et bien loin de lui souhaiter la fertilité et le succès et prospérité que ceux-ci font à leur Sœur, ils s’ingèrent bien de condamner cette voie de l’amour pur et du parfait abandon ; ils disent bien que ce chemin est erreur et illusion, taxent d’orgueil et de présomption ceux qui suivent l’appel qu’ils ont pour y marcher ; ils sont jaloux et souvent se déclarent ennemis de telles âmes, et deviennent leurs plus violents persécuteurs, tant leur propriété, leur orgueil, et l’attachement à leur bon sembler et propre esprit les aveugle et empêche que la pure lumière de la vérité ne les puisse éclairer : ils ne connaissent pas que le long et pénible chemin que Rébecca entreprend, quoiqu’il paraisse si affreux et dangereux, à cause des déserts brûlants qu’il y a à passer, se termine cependant à l’emmener à son Époux : ils ne le peuvent comprendre, ne voyant pas combien sûrement et sans danger ses guides la feront passer par-dessus toutes ces difficultés, pourvu qu’elle ne s’épargne pas soi-même, s’abandonnant sans fin ni mesure. Ainsi ils peuvent croire encore moins qu’elle sera puis après fertile et aura une grande génération ; car ils ne connaissent ni le chemin qui conduit à l’Époux ni l’Époux même, quoiqu’ils en parlent et raisonnent beaucoup. Car tout ceci demeure inconnu à ceux qui veulent vivre en eux-mêmes : il faut donc les envoyer à l’école de Laban et de ses semblables pour qu’ils apprennent l’humilité et la docilité ; par là ils se mettront dans la disposition de pouvoir aussi eux-mêmes avancer dans la pureté de cœur et dans un renoncement plus parfait d’eux-mêmes ; ils ne se fixeront pas dans leur propriété, comme il arrive d’ordinaire à ceux donc nous parlons.

 

v. 61. Et Rébecca et ses Servantes se levèrent et montèrent sur les chameaux, et suivirent cet homme-là.

 

Ce Serviteur donc prit Rébecca et s’en alla ; il ne voulut point se laisser arrêter, ni reposer dans la nature ni sur la Créature, en délices sensuels dont il aurait pu jouir encore quelque temps dans la maison de Béthuel, mais il hâte son voyage et se met en chemin sans se laisser retarder, ayant pris Rébecca, qui consent si volontiers de le suivre : elle monte sur son chameau, qui est le divin abandon, sur qui elle repose tranquillement et à son aise commodément avec ses Servantes, qui sont toutes les facultés de son âme ; tout marche avec Éliéser sur ses Chameaux. Tant que l’âme reste ainsi abandonnée à son Dieu sans se mettre en peine de rien, elle fait fort bien son chemin.

Mais ô très saint amour, fidèle Conducteur des âmes ! vous qui êtes seul le bon berger et le vrai pasteur, dites-nous donc comment vos brebis doivent faire dans le grand égarement où elles sont de vous, ne connaissant point votre voix, et exposées qu’elles sont à être à tout coup séduites par la voix des étrangers, vos ennemis, qui se déguisent et contrefont la vôtre : toutes ces âmes que vous appelez pour être vos Épouses n’ont pas comme la fortunée Rébecca un fidèle Éliéser, votre Serviteur, qui les conduit, ni une tendre nourrice qui la soutient et la nourrit, jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à vous. Et quoique vous ne laissiez manquer aucune de ces âme, que vous appelez à vous de ces moyens si nécessaires, ils ne sont néanmoins pas toujours visibles à leurs yeux, ne les enseignent pas, et ne les conduisent pas de vive voix, n’étant pas revêtus du corps grossier que nous portons pendant le temps de notre pèlerinage terrien, ils sont des esprits bienheureux qui se communiquent à leur manière ; mais nous sommes si grossiers que nous méconnaissons leur voix et leur touche dans nos sens internes, qui se communique par la pensée et le sentiment que tant d’esprits séducteurs peuvent contrefaire, pendant que la pauvre âme appelée à devenir votre Épouse est en chemin pour aller à vous. Qui est-ce qui ne frémira pas en voyant le danger où l’on est exposé dans le passage de ces déserts affreux, peuplés de serpents, de Dragons et de mille bêtes farouches, oui de Diables incarnés et déguisés en Anges de lumière qui ne sont appliqués qu’à séduire la pauvre âme pour l’engager dans un chemin égaré ou bien la dévorer. Oh ! le grand embarras ! Qui pourra se sauver et n’être pas trompé ?

 

Réponse.

 

La disposition essentielle que je demande des âmes qui veulent être honorées de la grâce de devenir mes Épouses est l’humilité, l’enfance, la simplicité, la petitesse, la défiance d’elle-même, et surtout la défiance à leur propre esprit, raison et bon sembler. Il faut que leur volonté soit absolument déterminée à renoncer à ce propre esprit et propre suffisance, puisque l’attachement que l’on y a provient de la source d’orgueil et de propriété qui est dans l’homme corrompu et est la racine du péché : il faut donc sur toute chose que mon Épouse renonce à ceci et que sa volonté s’incline sans cesse à la disposition d’humilité et de renoncement à son propre sens ici marqué, car quoique la racine de cet orgueil et de cette propriété soit entrée en elle jusqu’à ce qu’elle soit en état de m’être unie, et que cette mauvaise racine ne soit arrachée de dedans elle que peu à peu et non tout d’un coup, cette disposition à l’humilité, etc., qui est affermie dans sa volonté supérieure, fait que ce venin de la propriété et de l’orgueil ne peut la gâter, ni séduire, ni l’arrêter dans le cours de son voyage, malgré tous les efforts que tous ses ennemis et les miens emploient pour cela par leur force et par leur artifice. Mais le moyen sûr afin que l’âme passe sans dommage au travers de tous ces dangers pendant son long voyage, quoiqu’elle n’ait ni guide ni nourrice visible auxquels elle se confie et s’abandonne aveuglément par l’humilité et démission d’esprit, comme cela est absolument nécessaire si elle veut être bien conduite. Faute de cet avantage, dis-je, elle peut néanmoins profiter des aides et conducteurs invisibles que je lui donne, si elle est dans la disposition d’humilité et de renoncement à elle-même ici marqué, et passer son chemin sans danger : pour cela, il faut qu’elle se défie continuellement d’elle-même, mais ait une entière confiance en Dieu ; sa volonté étant uniquement de s’abandonner à lui, de le suivre, de faire sa volonté, et de se renoncer en tout point, n’ayant aucune autre vue ni intention directe ou indirecte en aucune chose qui ait rapport à elle-même, soit pour le temps ou pour l’Éternité ; l’amour pur de Dieu et sa volonté souveraine étant ses deux yeux, elle ne doit en quoi que ce soit avoir égard à autre chose ; lui obéir et le suivre est son unique motif en tout, sans aucun rapport ou regard à fort propre profit ou dommage. Si ceci est le fondement sur lequel son abandon à Dieu est posé, elle n’a rien à craindre ; il la conduira sûrement. Dans les tentations et difficultés qui se présenteront par le chemin, elle doit rester dans une entière passivité et toujours prête à ce que Dieu voudra, prête à faire et prête à laisser, se laissant tourner et retourner par le moindre signal qui lui est donné au-dedans, et se laissant changer par les évènements de providence au dehors, remettant toujours tout à Dieu, sans s’attacher à rien de particulier, mais restant toujours dans son seul but de ne vouloir que Dieu et sa volonté. Et dans les combats qu’elle sent au dedans, où les pensées s’accusent et s’excusent, où elle est comme un champ de bataille, où deux partis se combattent, et où elle ne sait que juger lequel est de Dieu ou de l’ennemi, et quand même elle peut la connaître, si elle ne trouve en elle ni force ni volonté pour se ranger d’un côté ou d’un autre, qu’elle reste passivement abandonnée à Dieu, sans s’en mêler ni décidée de rien, laissant le soin à Dieu de démêler tout et de donner la victoire à qui il lui plaira, sans prendre parti d’un côté ni d’autre ; l’âme expérimentera comment Dieu jugera, combattra et démêlera toutes choses, et donnera à l’âme toute la conviction et lumière nécessaire pour la certifier dans ce qui est la volonté de Dieu et lui donner la force et la grâce de l’accomplir : et ainsi en toutes choses il la garantira et l’éclairera, et par son pur et parfait abandon, elle sort sans cesse d’elle-même, cela veut dire de sa propriété et de son propre intérêt, et sort aussi de son orgueil, en se laissant humilier, tourner, virer par toutes les occasions que la providence lui en donne, Dieu prenant à tâche surtout de rompre la propre volonté de l’âme en tout point par les divers renversements et changements qui lui arrivent tant au-dedans qu’au-dehors ; il lui plaît, pour la rendre souple et qu’elle ne tienne à rien, de la tourner tant de fois dans une même chose à laquelle il la pousse à renoncer et la quitter, et lorsqu’elle l’a fait, non sans combat et grande difficulté, Dieu la lui rend, et puis lui ôte de nouveau, la pousse à la quitter, et puis à la reprendre, ou bien dirige quelque Créature à agir ainsi à son égard. C’est ainsi et par mille et mille autres manières qui ne peuvent toutes être décrites qu’il plaît à l’amour Divin, de rendre souples, humbles, détachées et abandonnées à tout les âmes qu’il se prépare pour être ses amantes, et en se laissant ainsi exercer et humilier par tout ce qui arrive, en le prenant de Dieu, de quelque part qu’il vienne, n’admettant rien que Dieu et que sa volonté. Dieu conduira sûrement au travers de tous les dangers, car ce n’est que l’attache à notre propre sens et volonté, ou à notre propriété, qui faut qui soit mortifié et exterminé, mais si nous restons attachés à nos propres lumières et à notre bon sembler, nous ne pourrons que de nous égarer, car ce sont nos plus grands ennemis ; voilà pourquoi Dieu fait si souvent changer et disparaître les lumières que nous croyons avoir dans les choses divines et dans les voies et conduites de Dieu à notre égard, surtout lorsqu’il lui plaît de nous conduire immédiatement, afin de nous déprendre de l’attachement propriétaire que nous prenons d’abord en ces choses qui sont des objets auxquels notre orgueil et notre propriété s’attache bien plus fortement qu’aux Créatures grossières de ce monde. Voilà pourquoi il faut que nous soyons sans cesse bien exercés dans ce renoncement, impitoyablement, si nous voulons être affranchis de l’attachement invétéré que nous avons à notre propre esprit, raisonnements, et propre vue et sentiment, qui sont nos ennemis favoris et qui nous entretiendraient toujours dans l’aveuglement et l’ignorance de nous-mêmes et de nos passions corrompues, en les ignorant dans leur source et dans leur racine, qui nous demeureraient toujours inconnues et cachées sans cet exercice de renoncement continuel que Dieu donne à un chacun qui veut bien le recevoir et en faire profit, en entrant ou s’inclinant vers la vraie humilité et vrai renoncement à nous-mêmes et à toutes choses. Ainsi dans la conduite immédiate, ceux qui y sont non de leur propre choix, qui n’ont pas par l’orgueil et propre suffisance, entêtement, et pour se croire préférablement à ce qu’on leur dit et les assure, ceux, dis-je, qui n’ont point reçu de la providence de Dieu ces moyens médiats pour les conduire, trouveront un chemin sûr en jetant sur Dieu tout leur soin et tout leur souci, et en se quittant sans cesse eux-mêmes par une entière méfiance, comme il a été dit, et qu’ils sentiront bien qu’ils y sont inclinés eux-mêmes par l’attrait de l’esprit Divin qui est en eux. Car les égarements et chutes ne proviennent que de l’orgueil et de l’attache que l’on a à son propre sens, surtout dans les choses spirituelles, ce qui cause la chute et la perte de tant de personnes qui ont entrepris le chemin du retour à Dieu ; qui vont bien d’ordinaire et avec courage, tant qu’elles sont dans l’état de leur propre activité et que la lumière de la grâce leur est communiquée avec ferveur et douceur dans leur sens et dans leur raison. Mais aussitôt que tout cela est retiré, etc., et que l’obscurité commence à saisir l’âme, que les passions se réveillent, les tentations assaillent l’âme, en un mot qu’il faut marcher dans le désert de la foi ici marqué, l’on se perd, l’on s’égare, l’on retourne en arrière, et la fin d’un tel homme est pire que le commencement, à cause de l’attachement à son propre sembler, manque d’humilité, de souplesse, et de docilité, qui auraient gardé sûrement l’âme dans son voyage, dans la nuit, le désastre et le renversement, n’eût-elle eu ni guide ni nourrice visible. Dieu garde l’âme Enfantine, humble et tranquille, qui sans soupçon s’abandonne à son Dieu sans restriction.

 

v. 62. Or Isaac revenait du puits du vivant qui me voit, car il demeurait au pays du midi.

 

Isaac fait sa demeure au pays de midi, c’est à dire dans la présence de l’Éternel ; il pratique la leçon qui a été donnée à son Père Abraham : Marche devant ma face ; c’est là le pays où le Soleil Divin darde ses rayons ardents dans l’âme. C’est de cette présence d’où découle les eaux et où est le puits du vivant qui me voit ; car c’est elle qui fait couler ces eaux dans l’âme, la plonge dans ce puits, l’abreuve en même temps de ces eaux. C’est au sortir de cet exercice excellent d’Oraison, de contemplation et d’anéantissement, qui élève l’âme en Dieu, en le regardant par la foi, comme fait un Aigle son Soleil ; et étant anéantie en même temps profondément par l’amour et son onction qui est l’eau qui abreuve l’âme de ce puits profond, oui, qui rend l’âme elle-même fluide comme l’eau dont elle est abreuvée, c’est au sortir, dis-je, de cet Oraison, que Rebecca rencontre Isaac, et qu’il va au-devant d’elle.

 

v. 63. Et Isaac était sorti aux champs sur le soir pour prier : et levant ses yeux il regarda, et voici des chameaux qui venaient.

 

La vie d’Isaac est une vie contemplative et fort intérieure ; voilà pourquoi il est peu écrit de sa vie, à cause qu’il s’est occupé de l’Oraison en silence et recueillement ; il va aux champs sur le soir pour prier, c’est là l’occupation de l’âme contemplative. Le soir marque que l’âme laisse passer et coucher le Soleil ou bien son ardeur qui l’a pénétrée d’une manière très sensible et ardente pendant le fort du jour de la contemplation où elle a été attirée : elle laisse coucher et tomber cette ardeur et ne s’y arrête pas, et lorsqu’elle est passée, sur le soir, lorsqu’elle est attirée à rentrer dans l’obscurité de la foi, qui est son état ordinaire ; dans les ténèbres sacrés de cette foi où elle repose ; alors sa contemplation a son effet envers les âmes sur lesquelles découlent ou rejaillissent les grâces que Dieu a versées abondamment en elle. Isaac voit de loin les chameaux. C’est dans l’abandon que tout est opéré par Dieu dans l’âme et dans un entier délaissement. C’est par cette disposition que Dieu donne à l’âme anéantie que ce que Dieu fait et opère en elle et par elle est séparé et demeure séparé d’elle-même, en sorte que non seulement elle ne veut s’en rien attribuer, mais même qu’elle ne le peut, tant l’opération de Dieu est séparée de l’âme et de tout ce qu’elle pourrait opérer, et c’est par là qu’elle est mise à l’abri de toute appropriation et complaisance, même de la plus subtile, dans les choses que Dieu fait en elle et par elle.

 

v. 64. Rebecca aussi levant ses yeux vit Isaac, et se jeta en bas de dessus le chameau.

v. 65. Car elle avait dit au Serviteur : Qui est cet homme-là qui vient le long du champ au-devant de nous ? Et le Serviteur avait répondu : C’est Monseigneur, et elle prit un voile et s’en couvrit.

 

Ce procédé de Rebecca marque l’humilité et le profond abaissement où l’âme favorisée d’être rendue Épouse de Jésus Christ est mise. C’est ce que marque le voile dont elle se couvre, s’enfonçant dans son néant, et comme elle se jette en bas de dessus le chameau, ce qui marque aussi l’émotion où l’âme est mise à la vue distincte de son Époux : alors transportée qu’elle est à sa vue, et à l’annonciation que lui fait le Serviteur (l’entendement), que c’est Isaac ou son Seigneur qu’elle voit, alors l’abandon comme le chameau sur lequel elle a fait tout son voyage cesse de lui servir ; elle en descend pour s’enfoncer davantage dans son néant par la profonde humiliation où elle est mise, à sa vue de la grâce qu’elle est prête de recevoir : il ne lui reste plus rien que le plus profond anéantissement. Ainsi la grâce des grâces ne peut élever, mais anéantit très profondément, car comment pourrait-on n’être pas anéanti au comble par le poids de la grâce que l’on reçoit d’être fait Épouse de Dieu, qui est en même temps le plus humble et le plus anéanti de tous les hommes ; car l’Épouse doit ressembler à l’Époux, et il lui imprime ses qualités, la changeant en sa nature humble et passive, comme il la rend aussi participante de sa nature divine (2 Pier. 1, v. 4).

 

v. 67. Alors Isaac mena Rebecca dans la tente de Sara sa Mère : et il la prit pour sa femme, et il l’aima ; ainsi Isaac se consola de la mort de sa Mère.

 

L’âme qui se laisse anéantir et séparer d’elle-même par la mort mystique à ses sens et à son entendement, où elle ne vit plus, est bien récompensée de ce renoncement par la nouvelle vie Divine de Jésus Christ qui lui est communiquée ; par laquelle vie il lui est donné de gagner ou d’engendrer des âmes à Jésus Christ par l’esprit ; et c’est ce qu’Isaac représente en prenant Rebecca pour son Épouse.

 

Chap. 25. v. 1. Or Abraham prit une autre femme, nommée Ketura.

v. 2. Qui lui enfanta Zimram, Jokscan, Medan, Madian, Jisiba, et Sçuah.

 

Abraham représente toujours l’âme de foi, jusqu’à sa mort ; et tout ce qui lui arrive au-dehors représente ce que l’âme intérieure expérimente. Les enfants qu’il a de Ketura signifie que l’âme étant dans sa consommation, il plaît à Dieu de se servir aussi de ses puissances pour réveiller des âmes par les sens, les emmenant à la première conversion du péché à la grâce, et qui ne passent pas plus avant dans l’intérieur et ne sont ainsi qu’Enfants des sens, ou enfants de la loi, que Ketura représente ; ces enfants-là n’héritent point avec Isaac.

 

v. 5. Abraham donna tout ce qui lui appartenait à Isaac.

v. 6. Mais il fit des présents aux fils de ses Concubines, et les sépara durant sa vie de son fils Isaac.

 

Ces présents signifient les dons et grâces, les vertus que les âmes vivantes dans les sens possèdent. Âmes qui vivent dans elles-mêmes dans le bien qu’elles possèdent, en dons, lumières et grâces qui font qu’elles brillent dans le bien. Mais pour Isaac, il est le fils unique qui hérite toutes choses, tout le bien de son père, c’est la nouvelle Créature. Il sépare ces autres enfants de son fils Isaac. Les âmes actives qui vivent dans les sens ne s’accommodent pas d’ordinaire des âmes contemplatives comme est Isaac : elles ne comprennent pas leur voie, et au moins qu’elles ne soient fort humbles, elles les regardent de mauvais œil. Il n’y a rien de plus ordinaire que de voir que les âmes actives persécutent les contemplatives : c’est pour éviter ce mal qu’Abraham les sépare de son fils Isaac pendant sa vie. Elles doivent se contenter de leurs dons et laisser Isaac dans sa contemplation tranquille, par laquelle tout bien lui est communiqué.

 

v. 8. Abraham mourut dans une heureuse vieillesse, étant fort âgé et rassasié de jours, et il fut recueilli vers ses peuples.

 

Enfin le bon Père Abraham se repose de ses travaux après avoir été bien exercé dans cette vie par toutes sortes d’épreuves ; il meurt, ayant atteint une heureuse vieillesse. Oh ! quel bonheur, à la fin de ses jours, d’avoir le témoignage en soi de n’avoir vécu que pour son Dieu, son Roi, dans l’amour pur, l’abandon et la foi. C’est là ce qui nous rend heureux, qui fait le comble de nos vœux. C’est cet amour pur, cet abandon parfait à Dieu, qu’Abraham a si bien pratiqué pendant sa vie, qui est digne d’envie, après quoi nous devons nous peiner en travaillant à nous quitter, entrant dans l’intérêt de Dieu, nous soumettant sans cesse à sa très sainte volonté ; c’est là ce qui doit faire l’objet de notre ambition, nous y devons tourner toute notre attention. C’est là ce qui nous rend parfaitement heureux dès cette vie ; comme Abraham nous vivrons et mourrons contents. Voilà l’exemple insigne d’obéissance, d’humilité et de renoncement que Dieu nous met devant les yeux dans l’exemple de ce Saint Patriarche, pour nous encourager à suivre ses pas en pareille confiance en Dieu et parfaite simplicité, n’avoir de but en toute chose que d’obéir à Dieu tout simplement sans nulle réserve ni déguisement. Ô Saint Patriarche Abraham, votre vie me charme, car elle est pure, simple, humble, innocente, n’ayant en tout qu’un seul but, qu’une seule intention, d’être abandonné à Dieu sans restriction. Vivre de foi, c’est à dire de confiance, sans nulle méfiance, dans un entier renoncement à votre propre esprit, à votre compréhension et haut jugement ; vous le captivez et ne voulez d’autre science que celle de savoir obéir sans hésiter, vous renoncer. C’est la haute leçon que nous avons à apprendre de vous tous les jours, qui nous affranchira de la cruelle tyrannie, de la propriété, du moi, nous fera être des Enfants obéissants. De notre Divin Roi l’Enfant Jésus, auquel soit l’honneur et la Gloire, Amen.

 

 

 

 



1Voyez l’explication des III prem. Chap. de la Genèse, Chap. 24, où l’auteur traite de diverses Étoiles et des Planètes.

2Dans l’explication des III prem. Chap. de la Genèse, 34.

3Cette matière de la conscience est amplement éclaircie dans l’explication de l’Épître aux Romains, Chapitre 14, v. 10.

4Voyez l’explication des III prem. ch, de la Genèse, Chap. IV, 1, 13. Chap. IX, 1, 7, 10, 12. Nouv. Disc. I. Tome Disc. 10, 11. Magie Disc. XI.

5Luc. 17, 21. Jean 14, 20-23. Ch. 15, 4. Apoc. 3, 20. Ésaïe 46, 8. Rom. 10, 8. Deut. 30, 14. Prov. 23, 26. Gal. 2, 20. Matth. 23, 8.

6(Écrit au jour des trois Rois 1738.)

7Âges, ce qui marque tous les temps de la vie spirituelle.

 

 

 

 

 

 

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