Jeanne d’Arc

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

SÉDIR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ON connaît l’histoire de Jeanne d’Arc, du moins pour les grandes lignes et pour les incidents extérieurs. Or c’est tout ce que l’on peut espérer en connaître, car la véritable histoire se cache dans une ombre impénétrable. Quoi qu’en pensent le public crédule et les érudits, d’une autre manière aussi crédules, lorsqu’on a été instruit des dessous de certains évènements, lorsqu’on a reçu de certains personnages quelques confidences sincères, il faut bien s’avouer que les pièces originales les plus secrètes peuvent être, sont presque toujours inexactes. La foi naïve des archivistes a beau admettre leur véracité, il n’en reste pas moins évident que tout homme d’État sait qu’un écrit demeure ; nous le savons bien, nous, simples particuliers ; ce n’est que dans les romans que le criminel ou le héros tient un journal de son crime ou de sa vertu.

Que Jeanne fut Champenoise et non Lorraine ; que son nom s’écrive avec ou sans particule ; qu’une de ses sœurs, Claude, ait joué auprès d’elle, puis, après elle, de 1436 à 1440, un rôle guerrier sous le nom de Dame des Armoises ; que son père, par ses fonctions municipales dans un village situé sur la grand’route de Langres à Domremy, ait reçu de certains émissaires des nouvelles fréquentes concernant la situation de la France ; que les communautés franciscaines avec saint Bernardin et sainte Colette de Corbie aient aidé partout la jeune fille et aient mobilisé en sa faveur les moines et le peuple ; que sa mission ait été une lutte contre les Templiers reconstitués en Angleterre, soutenue par le parti gaulois et celtique ; que l’être qu’elle désignait sous le nom de Roy du Ciel ait été le chef occulte de ce parti, résidant aux environs de Mende ; que la duchesse Anne de Bedford l’ait visitée dans sa prison comme représentante des Lords ennemis des Templiers : tout cela reste encore invérifiable ; ce sont d’ailleurs des « comment ». Il me semble d’un intérêt plus pratique de rechercher avec vous les « pourquoi » et les « parce que ». C’est la vie intérieure de notre héroïne, sa formation spirituelle qui doit nous intéresser, car la sublimité de l’âme vitalise les évènements, tandis que les évènements ne peuvent transporter au surhumain les velléités d’une âme vulgaire.

 

*

 

À aucune époque, peut-être, plus qu’à la nôtre, des voix aussi nombreuses ne se sont élevées contre les patries ; on a le devoir de les tenir pour sincères. Cependant la formation d’une patrie est un phénomène aussi naturel que la formation des différentes classes sociales. Qu’aujourd’hui se fasse un partage exact des fortunes, est-ce que, dans un siècle, il n’y aura pas des riches et des pauvres ? Dans notre corps, est-ce que les jambes ne se fatiguent pas davantage que les muscles du tronc ? Est-ce que les cellules du muscle cardiaque ne travaillent pas jour et nuit, tandis que d’autres se reposent ?

Il faut en revenir à la grande théorie ancienne que découvrent la sociologie et la psychophysiologie modernes : tout individu est une collectivité, toute collectivité est un individu. Le genre humain est un être dont les races et les peuples sont les organes et les hommes, les cellules. Le but vers lequel Dieu l’oriente, les mouvements qu’Il lui imprime nous demeurent plus inconnaissables que le plan de la bataille au fantassin. Nous savons seulement que le but existe et que la bataille se livre ; tout lutte sans cesse et partout ; une respiration qui entretient notre vie, un repas, un mouvement déterminent dans notre organisme des morts innombrables.

Chaque race, chaque peuple joue son rôle, choisi par la Providence. Il y a une spécialisation ethnique aussi nécessaire que la spécialisation des métiers. Si chacun devait bâtir sa maison, tisser ses vêtements, cultiver son blé, instruire ses enfants, s’instruire lui-même, faire lui-même les mille objets dont il se sert journellement, devenir pour son propre compte philosophe, savant, artiste, comment nous en sortirions-nous ? L’Asiatique a son travail, l’Européen, l’Américain, le leur ; l’Italie est incapable de faire le travail de l’Angleterre, et la Chine celui de la France. Tout peuple est choisi pour une certaine besogne, comme tout individu : l’intuition qui anime chacun d’eux, c’est leur idéal particulier.

Regardons l’Europe pendant les siècles lointains où elle s’organise. Une race que je crois autochtone la peuple d’abord : ce sont les Celtes ; mais les autres continents lui envoient des visiteurs : des Atlantes, des Noirs, des Jaunes. Puis, après des cycles, l’Église et l’État se consolident lentement, d’abord en Italie, en Espagne, en France. Mais la vie sociale y oscille entre le pôle de Lumière : une société chrétienne communiste, et le pôle de Ténèbres : une société d’impérialisme antichrétienne. Entre les nations, la France est choisie pour porter un certain flambeau, et elle le porte à travers un déluge de douleurs. Vous vous souvenez du moyen âge, de ses guerres, de ses épidémies, de ses famines, et de son invincible foi ? Vous représentez-vous ce que furent les Croisades et la guerre de Cent ans ?

Sans doute, en subissant la terrible calamité des suites de laquelle nous souffrons tous encore, vous êtes-vous demandé pourquoi les siècles n’apportent pas d’amélioration stable à notre sort, sauf dans le domaine matériel ; toujours les mêmes misères, les mêmes violences, les mêmes ruses ; toujours le même triomphe des mauvais ; toujours le même écrasement des petits. Mais il faut reconnaître que telle est la loi de la Matière ; toujours ses adorateurs détiendront le pouvoir jusqu’à l’heure terminale du grand règlement de comptes ; toujours les adorateurs de l’Esprit seront victimes, comme leur Maître ; telle est la loi de l’Amour. La vie ressemble à une balance dont un seul plateau est visible : celui du Mal ; le plateau du Bien reste caché aux regards de l’observateur ; la Lumière ne descend ici-bas que pour être engloutie par les Ténèbres, qu’elle modifie mystérieusement. Les époques de grande perversité insolente sont les époques des grandes saintetés inconnues ; car, si les maux s’additionnent, les sacrifices et les implorations se multiplient.

 

*

 

Or, entre toutes les nations de l’Europe, la France fut choisie de Dieu pour accomplir parmi ses sœurs cadettes l’œuvre de Lumière. Elle n’a pas à tirer orgueil de cette élection : elle n’a fait que ce que le Ciel lui a donné la force de faire ; d’ailleurs, comme le saint qui reste humble devant la foule vénérante, la France est restée humble ; nous sommes le moins chauvin des peuples, nous trouvons mieux tout ce qui se fait à l’étranger, nous n’avons à priori que des critiques pour tout ce qui se passe chez nous ; et c’est cette inconsciente modestie qui nous rend capables de suivre les impulsions d’En Haut.

Ce qui constitue une patrie, ce n’est pas sa population, sa richesse, sa culture, c’est l’ensemble des énergies spirituelles dont sa personnalité visible n’est que le corps géographique, social et intellectuel. Quand les théologiens ou les contemplatifs nous parlent des anges des nations, ils n’entendent pas indiquer les rayonnements des travaux de ses habitants ; ils pensent à des êtres indépendants d’elles, préexistants à elles, et commis pour transmettre aux âmes collectives les ordres et les secours directs du Ciel. Comme l’individu, la nation possède son moi psychique, dont le peuple terrestre n’est que le corps. C’est le moi qui unifie les innombrables éléments hétérogènes venus de toute la planète ; c’est le moi qui inspire et ce peuple et ses chefs, selon son intelligence propre, selon les tentations que lui présente l’ange de Satan, selon les lumières que lui offre l’ange du Christ.

Toutefois, dans les heures désespérées, le Maître de l’Univers envoie un secours exprès à la créature en détresse, que ce soit un homme, un pays ou un astre. J’énumérerais volontiers les diverses circonstances où notre patrie fut sauvée par un bras glorieux ou obscur, visible ou invisible ; mais les opinions politiques sont pointilleuses ; les noms que je citerais choqueraient certainement l’un ou l’autre ; tenons-nous-en à nommer Jeanne d’Arc, que tous les partis célèbrent maintenant et réclament à l’envi.

Ainsi, entre toute créature et le reste de la création, se hiérarchisent un certain nombre d’autres créatures qui l’aident à remplir les fonctions normales de son existence. L’antiquité, les traditions populaires nomment ces collaborateurs esprits, génies, dieux ; et tout l’ensemble de cette organisation constitue l’ordre naturel. En outre, à travers cela existe, depuis la descente du Verbe, l’ordre surnaturel, qui offre à chaque créature la possibilité d’une communication directe avec le Créateur, au moyen de Son Fils. Cet ordre seul nous intéresse. Le Christ, la Vierge, leurs anges inspirent l’être qui les appelle, ou suscitent du milieu d’un peuple le patriote capable de recevoir la force qu’ils lui infusent et de l’utiliser. Il arrive encore, lorsque le péril extrême exige pour être conjuré le concours total de la nation, tout ensemble accourue auprès de son sauveur, qu’une inspiration ne soit pas assez entraînante, qu’un ange même déconcerte la foule au lieu de l’enthousiasmer parce qu’il est d’une essence trop étrangère à elle. Le Christ choisit alors un de Ses Amis, un esprit humain parfait, libre et pur ; Il le charge de la mission salvatrice et lui confère les pouvoirs et les facultés utiles à cet accomplissement. Cet envoyé quitte le Royaume de Dieu, se cherche, dans le peuple qu’il doit délivrer, le pays et la famille qui puissent lui fournir un corps convenable à ses travaux futurs, et il s’incarne.

Tel fut le cas de Jeanne d’Arc, et ainsi s’expliquent les particularités déconcertantes de son existence et de sa mort.

 

*

 

Voici une famille, paysanne quoique la première de son clocher. Le père, homme de tête, paraît-il, et de bon labeur ; la mère, enceinte pour la troisième fois, rêve qu’elle accouche de la foudre ; singulier présage pour ceux qui savent ce qu’est la foudre. Et, quelque temps ensuite, lorsque l’enfant naît, la nuit de l’Épiphanie 1412, les gens du village s’éveillent et, saisis d’une joie sans motif, se mettent à chanter et à danser. Puis tout rentre dans la monotonie quotidienne.

La petite fille grandit, silencieuse, solitaire, pieuse ; elle veille aux soins domestiques, elle garde les malades et visite l’église et les chapelles ; on ne lui apprend ni à lire, ni à écrire ; rien que le Pater, l’Ave Maria, le Credo, un peu d’histoire sacrée, les légendes saintes, des récits populaires : le minimum le plus réduit à cette enfant qui devra plus tard convaincre hommes d’État, grandes dames et théologiens. Pourquoi ? Pourquoi le Ciel prive-t-Il toujours Ses envoyés de la culture humaine ? Parce que Son enseignement s’oppose au nôtre en principe et en méthode ; parce que rien ne doit distraire le serviteur élu de l’objectif qu’il lui faut atteindre, rien ne doit prendre la place des forces surnaturelles qui descendent sur lui incessamment autant qu’il peut en recevoir ; parce que, pour tout dire d’un coup, la Lumière ne vient que dans les Ténèbres et jamais ailleurs.

Jeanne priait sans cesse en gardant ses moutons et en filant ; le son des cloches l’émouvait par-dessus tout, souvenir sans doute d’harmonies entendues dans un passé mystérieux. Or, un après-midi, dans le jardin de son père, une gloire efface devant ses yeux les contours des maisons voisines et des arbres familiers ; saint Michel, le légendaire vainqueur de l’Archange révolté, lui ordonne de partir à la délivrance de son pays ; il revient à plusieurs reprises ; sainte Catherine, sainte Marguerite apparaissent ; et ici la douleur entre en grand arroi dans l’âme de « la pauvre fille, ne sachant ni chevaucher, ni guerroyer ».

L’immense douleur de tout son pays roule sur elle : depuis cinquante ans, moissons saccagées, villages brûlés, hommes d’armes dévastateurs, braves gens au désespoir, opprobres de l’étranger, tout cela pèse sur le cœur de l’enfant, le martyrise et l’affole. Ses compagnes blâment sa solitude, les garçons se moquent d’elle, ses parents veulent la marier, le curé de Vaucouleurs l’exorcise. Elle entre dans les ténèbres mystiques dont les feux glacés achèvent la trempe des êtres d’exception. Elle souffre comme dans un enfer, car aucun de ceux qu’elle aime n’est avec elle. Leurs personnes sont là, mais leurs esprits vaguent si loin ; ils ne s’occupent pas des calamités, eux, tant qu’ils ne sont pas atteints ; tout ce que les rouliers, les voyageurs, les moines racontent, ils n’y peuvent rien, disent-ils ; ça ne les regarde pas. Jeanne est seule, avec ses moutons, avec ses éblouissants visiteurs inexorables, car tout ce déluge de misères la regarde, elle, l’impuissante bergère.

Et voici qu’une seconde ténèbre la dévaste. Il y a des gens de bien, pense-t-elle, dans tous ces bons Français qui souffrent ; dans tout ce peuple dont elle dira plus tard qu’au siège d’Orléans « elle n’a jamais pu voir sang de Français sans que ses cheveux ne se lèvent ». Il y a des braves gens qui font bien leur ouvrage et bien leur prière, et la catastrophe continue ; alors, cela ne sert donc à rien, toutes ces douleurs, depuis le temps qu’elles durent ? Elles sont inutiles, elles se perdent ? Dieu ne les voit pas ? Dieu abandonne tout ce beau pays ?

Le redoutable problème des guerres et des calamités qui, d’âge en âge, renaissent des cendres qu’elles ont faites se pose ici, donnant à Dieu un visage implacable ; mais à tort. En effet, si nous voyons bien ce que ces catastrophes nous infligent, nous ne voyons pas ce qui adviendrait si elles ne se produisaient plus. D’autre part, les êtres dont l’existence coule tout unie, les peuples qui vivent dans la paix pastorale, que font-ils, dès que le bonheur devient monotone, sinon d’en sortir en s’entre-déchirant ? Les hommes heureux ne s’endorment-ils pas dans le nonchaloir ? Rien de beau naît-il sans lutte et sans souffrance ? Quand le voisin ne nous attaque pas, ne nous hâtons-nous pas de l’attaquer ? La paix sociale n’exaspère-t-elle pas les convoitises individuelles ? Dans les petites villes, dans les petits clans confortables, la médisance, la calomnie, les intrigues ne fleurissent-elles pas comme les mauvaises herbes dans un champ en jachère ? Non, ni les hommes, ni les peuples ne savent jouir de la paix, sinon pour s’endormir dans l’inertie ou pour inventer des discordes plus perverses. C’est notre folie qui rend la guerre possible.

Telles étaient les lourdes pensées déferlant en tempête sur le cœur ingénu de l’héroïne française.

Or ses Voix ne lui expliquent rien ; elles la laissent se débattre dans sa noire incertitude ; elles lui répètent seulement d’aller trouver le Roi et de chasser les Anglais ; et Jeanne se lamente en silence, et tremble et se désespère ; et elle ne peut rien dire à personne. Et cette agonie dure cinq ans. Contemplons ici l’exemple que nous donnent les ambassadeurs de l’Éternité. Leur Maître porte tout le long des siècles le total complet de tout ce que peut souffrir le genre humain, de tout ce que nos révoltes peuvent faire souffrir à Dieu, de tout ce que l’antique ennemi peut faire souffrir à l’un et à l’autre. Chaque héraut de l’Absolu passe par une nuit dans le Jardin des Oliviers, dont l’horreur se proportionne à ses forces et au caractère de sa mission. Toutes les larmes de la patrie sont tombées sur le cœur de Jeanne d’Arc, toutes ses blessures l’ont blessée, tous ses désespoirs l’ont ravagée. Ce que le Christ a mis quelques heures à subir pour la chrétienté future, la petite bergère l’a eu pendant presque cinq ans pour sa patrie, ou plutôt pour sa race.

Quoique l’initiation christique se proportionne toujours à la force du sujet qui la reçoit, ceux qui en ont expérimenté la rigueur, se souvenant de leurs angoisses, admireront en toute justice la constance des grands missionnés.

Pour les êtres d’un lignage céleste, les nécessités de la vie matérielle et ses souffrances importent peu. Louis de Contes affirme qu’un morceau de pain suffisait à Jeanne d’Arc ; le Bourgeois de Paris relate que les oiseaux et les animaux des champs venaient manger dans sa main ; et nous savons comment, malgré la cour et les prélats, le peuple se rangea d’instinct sous son étendard. Tel est l’attrait puissant de la Lumière : la Vie parle à la vie.

Mais la Lumière aussi trouble les Ténèbres et les fait bouillonner ; jamais elles ne se soumettent à sa douce influence ; elles veulent la domination, et c’est elles qui ont inspiré cette maxime à double sens que « la fin justifie les moyens ». Quand la force leur manque, elles emploient la ruse ; tous les missionnés sont donc le plus en butte aux traîtrises, Jeanne d’Arc davantage peut-être qu’aucun autre ; elle avait bien le droit de dire à ses partisans : « Je ne crains que la trahison. »

Aussi attaque-t-elle d’abord la trahison du duc de Bourgogne au profit de l’Angleterre. Immédiatement suspectée par La Trémouille et les gens de guerre, puis par les gens d’église, desservie par l’inconcevable faiblesse du roi Charles VII, c’est Yolande d’Aragon qui oblige celui-ci à la recevoir à Chinon : entrevue dont ce prince sort, dit Alain Chartier, « comme s’il venait d’être visité par le Saint-Esprit ». À Poitiers, les théologiens lui tendent des pièges : « Beau spectacle, s’écrie le même chroniqueur, que de la voir disputer, femme contre les hommes, ignorante contre les doctes, seule contre tant d’adversaires. » Journellement, le roi et ses favoris contrecarrent ses desseins. Ce fut une sournoise mesure de Charles VII qui fit échouer sa tentative sur Paris. Écœurée, elle déposa son armure dans la basilique de Saint-Denis et voulut retourner à son village. Ses Voix lui ordonnèrent de rester.

La cour trouva un berger visionnaire des Cévennes pour l’opposer à Jeanne ; mais sa capture rendit inutile cette fourberie. Les 10 000 livres d’or que Jean de Luxembourg reçut des Anglais pour le prix de l’héroïque bergère provenaient d’un impôt levé sur la Normandie. C’est avec de l’argent français que fut payé le plus pur du sang français.

Ses juges n’osèrent pas la condamner comme adversaire de ceux qui les avaient achetés ; ils surent salir devant le peuple la loyale patriote en inventant des accusations d’hérésie et de sorcellerie. Le 24 mai 1431, ces hommes iniques lui firent signer un parchemin – à elle qui ne savait ni lire ni écrire – moyennant quoi ils lui assuraient la vie sauve et le séjour dans une maison religieuse où elle pourrait communier. Cette feuille, au dire des témoins oculaires, contenait six ou sept lignes d’une grosse écriture ; or le document présenté plus tard comme « l’acte d’abjuration » de Jeanne comprend quarante-cinq lignes très serrées d’une très fine écriture. De plus, les mêmes témoins nous révèlent que, dans le document primitif, ces hommes d’Église et de loi, qui avaient été payés pour condamner leur prisonnière à mort, lui faisaient dire qu’« elle s’en remettait à leur conscience ».

Autre chose. Après avoir été excommuniée, elle aurait dû être jugée par le bailli, juge séculier. Mais celui-ci ordonna simplement au bourreau : « Fais ton affaire. » De sorte que Jeanne fut brûlée sans qu’une sentence de mort ait été rendue contre elle.

Dix-neuf ans après sa mort, en 1450, à la suite de la soumission de la ville de Rouen, le roi projeta une révision du procès, non pas à cause d’elle, mais pour établir qu’il n’avait pas dû son sacre à une hérétique. Le pape Nicolas V refusa, de peur d’indisposer l’Angleterre ; la famille d’Arc intervint ; mais ce ne fut que le 7 juillet 1456 que l’archevêque de Reims, autorisé par le pape Calixte III, proclama la réhabilitation de la bonne Lorraine, dans le palais épiscopal de cette même ville de Rouen, où « elle avait été à la peine » la plus injuste.

Le Christ est venu parmi les siens et les siens ne L’ont pas reconnu ; Jeanne d’Arc aussi a été reniée par ceux qu’elle sauvait, et sa mémoire oubliée pendant quatre siècles. Telle est la règle pour les serviteurs que le Ciel investit d’une mission publique. Et personne ne peut estimer de quel retard la mort hâtive de notre héroïne a pu être à l’accomplissement des desseins providentiels. La France ne fut libre des envahisseurs que six ans après ; car Jeanne ne considérait pas son œuvre comme s’arrêtant à la délivrance d’Orléans et au sacre de Reims ; elle voulait encore rendre Paris au roi et le pays tout entier ; et l’on voit dans ses lettres au régent d’Angleterre et au duc de Bourgogne qu’elle projetait de réunir ensemble les nations chrétiennes contre les Sarrasins. Si ce plan s’était réalisé, quel bouleversement de l’histoire, que de fleuves de sang n’auraient pas coulé, que d’erreurs n’auraient pas désaxé l’Occident, quelles pacifications sur toute la Méditerranée, quelle avance, quelle amélioration dans les destins futurs de la Germanie, de la Russie, de la péninsule balkanique, de l’Islam.

Mais quoi ! Jeanne savait « tout ce pourquoi elle était née », comme elle l’avoue simplement, tout ce qui devait être et tout ce qui aurait pu être. Je ne rapporterai pas les prédictions qu’elle a faites ; annoncée par Merlin et par Marie d’Avignon, elle put encore s’annoncer elle-même. « J’aimerais mieux, avouait-elle au carême de 1429, rester à filer près de ma pauvre mère ; mais personne que moi ne peut recouvrer le royaume de France ; il faut que j’aille, mon Seigneur le veut. » Et aux incrédules, comme Baudricourt, elle répondait, de même qu’à ses juges : « Tout ce que j’ai fait est par ordre du Seigneur, j’en attends bon garant et bon aide... Ne me plaignez pas, c’est pour cela que je suis née... » Et encore : « Je viens de par Dieu, renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue ; vraiment je suis envoyée de Dieu et vous qui vous dites mon juge, vous vous mettez en grand danger. » Et encore : « Les saintes me disent : “Prends tout en gré, ne te soucie de ton martyre, tu en viendras enfin au royaume du Paradis.” » Et sur le bûcher : « Mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m’ont pas trompée. »

Cette descendance directe du Ciel s’affirme avec le même éclat dans la doctrine de Jeanne que dans ses œuvres. Dieu, pour elle, n’était pas un système ni un rite, mais une vivante réalité, à la fois extérieure et intérieure, à laquelle théologies et liturgies ne devraient servir que de signes. C’est pourquoi elle fut elle-même réaliste, équilibrée, normale, à l’aise à la fois dans les faits et dans les extases. Comme on admire son génial bon sens, si simple et si irréfutable ! L’écouterons-nous pour la conduite de la vie ? « Aide-toi, le Ciel t’aidera », dit-elle au Dauphin. « Vive labeur ! » crie-t-elle aux indécis. « Quand j’aurais eu cent pères et cent mères, répond-elle aux théologiens, je serais partie, puisque Dieu me le commandait. »

Pour la conduite de sa guerre – dont les stratèges affirment que les plans valent ceux de Bonaparte – : « Si Dieu, lui disent les prélats à Chinon, si Dieu veut délivrer le peuple de France, il n’a pas besoin de gens d’armes ? – Ah ! répond-elle, les gens d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire. » – À Orléans, avant d’attaquer, elle fait écrire aux Anglais qu’ils s’en retournent dans leur pays, et elle ne donne l’ordre du combat qu’après être certaine de leur refus. – À ses juges : « Je disais à mes hommes : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrais moi-même. » – Ils insistent : « L’espoir de la victoire était-il fondé en cet étendard ou en vous ? – Il était fondé en Notre-Seigneur et non ailleurs ». – « Était-il bien d’attaquer Paris le jour de la Nativité de Notre-Dame ? – C’est bien de garder les fêtes de Notre-Dame ; ce serait bien, en conscience, de les garder tous les jours. » – « Vos Saintes haïssent-elles les Anglais ? – Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime et haïssent ce qu’il hait. – Dieu hait-il les Anglais ? – De l’amour ou haine que Dieu a pour les Anglais et ce qu’il fait de leurs âmes, je n’en sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront. » Et cette résignation sublime : « Les Saintes m’avaient bien dit que je serais prise avant la Saint-Jean, qu’il fallait qu’il fût ainsi fait, que je ne devais pas m’en étonner, mais prendre tout en gré et que Dieu m’aiderait. Puisqu’il a plu ainsi à Dieu, c’est pour le mieux que j’ai été prise. »

Pour la conduite religieuse – : « Jeanne, voulez-vous vous soumettre à l’Église ? – Je m’en réfère à Dieu pour toutes choses, à Dieu qui m’a toujours inspirée. Pour ce qui est de mes visions, je n’accepte le jugement d’aucun homme. » – « Croyez-vous pouvoir faire péché mortel ? – Je n’en sais rien ; mais m’en attends du tout à Notre-Seigneur. Je serai sauvée pourvu que je garde bien ma virginité de corps et d’âme. – Est-il besoin de se confesser quand on croit être sauvée ? – On ne saurait trop nettoyer la conscience. – Croyez-vous être en état de grâce ? – Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir ; si j’étais en péché mortel, les voix ne viendraient pas à moi. » – « Croyez-vous n’être point sujette à l’Église qui est en terre, à notre Saint-Père le pape, aux cardinaux, évêques et prélats ? – Oui, sans doute, notre Sire servi. » – « Vos voix vous défendent donc de vous soumettre à l’Église militante ? – Elles ne le défendent point, Notre-Seigneur étant servi premièrement. »

Le sceau indubitable de la pensée christique signe toutes ses réponses ; on les trouve dans ce regard direct et complet qui embrasse du même coup le principe, la loi et le phénomène, qui voit, comme le triple voile d’une même réalité, les actes, les sentiments et les théories ; et cette intelligence qui, travaillant au centre des problèmes, en dénoue les complications sans l’attirail des analystes, parce qu’elle a su reprendre contact avec la vie, au lieu de s’exercer sur des systèmes. Il s’agit ici, et nous le saisissons sur le vif, d’un mode de connaissance propre à ceux-là seuls dont l’esprit individuel se trouve définitivement greffé sur l’Esprit divin du Verbe. La théologie les désigne comme établis dans la vie unitive, par le mariage mystique ; et parmi eux quelques-uns seulement possèdent le privilège insigne de la science infuse ; c’est le don de vivre simultanément sur la terre et dans la Gloire, d’aller, de venir, de travailler, de parler comme nous tous, tout en même temps que l’on se meut en même conscience lucide sur le monde invisible du Christ, parlant avec ses habitants, travaillant avec eux et existant dans cet espace inconcevable. L’Église ne désigne que peu de saints comme revêtus de ce pouvoir, entre lesquels Jeanne d’Arc.

Quelque jour, je vous exposerai une théorie de cet état d’être merveilleux, qui vous le montrera plus accessible et plus normal que ne le laisserait croire la complexité de la théorie théologique.

Revenons aux réponses de notre héroïne. On y trouve réglés en quelques mots tout le dogme et la morale, toutes les théories sociales et les systèmes de psychologie. Ne doit-on pas, devant ce double témoignage des actes et de la pensée de Jeanne, croire avec elle en ses Voix dont nous ne savons qu’une chose, c’est qu’elles appartenaient au Christ et qu’elles parlaient pour la France ? Elle y croyait comme en Dieu, elle les entendait à l’état de veille, puisque les bruits extérieurs l’empêchaient parfois de bien comprendre leurs paroles. Elle a douté, je l’accorde, examiné, hésité, puisqu’il s’écoula cinq ans entre la première apparition de saint Michel et son départ. Mais, une fois convaincue, elle franchit tous les obstacles et déjoue toutes les ruses : parents, voisins, curés, tous se liguèrent contre elle. Ne représentaient-ils pas le bon sens humain ? Quelle mélancolie garde l’innocente héroïne et qui mesure la profondeur de son obéissance : « Je voudrais bien qu’il plût à Dieu que je m’en allasse garder les moutons avec ma sœur et mes frères ; ils seraient si joyeux de me revoir. J’ai fait du moins ce que Notre-Seigneur m’a commandé. »

« J’irai mourir où il plaira à Dieu », répond-elle à l’archevêque au milieu des pompes triomphales du sacre de Reims. Et ces plaintes si discrètes précédant les plaintes suprêmes parmi les flammes déjà montantes du bûcher de Rouen : « Rouen, Rouen, je dois donc mourir ici... Ô Rouen, tu seras donc ma dernière demeure !... Ah ! Rouen, Rouen, j’ai grand’peur que tu n’aies à souffrir de ma mort... Évêque, je meurs par vous... » Ces tristesses de la douleur innocente ne découvrent-elles pas la plaie mystérieuse des âmes prédestinées qui s’élancent quand même vers leurs cimes natales, tandis que, du bec et des griffes, l’antique Dragon, agrippé à la Matière, à la Nature, à ce Monde-ci, les tire en bas et, toutes vives, les déchire !

La Croix les attend toutes. Épouvantable Croix multiforme sur laquelle, comme leur Maître, les élus vont de leur plein gré s’étendre ; adorable Croix, signe universel, moyen unique et tout-puissant de l’Amour ; Croix de béatitudes incompréhensibles sauf à ceux-là qui s’y sont attachés : d’elle je ne puis rien vous dire, parce qu’elle est le mystère même de Jésus. Aucune éloquence ne vous en donnera l’idée, ni aucun homme, eût-il lui-même subi le martyre mystique ; mais si vous voulez connaître son secret, prenez-la, portez-la, relevez-vous avec elle de vos chutes, mourez sur elle, et vous saurez tout, et vous pourrez tout. Aucun livre, aucun entretien, aucune vision ne remplacera l’expérience de la Croix.

 

*

 

Quel enseignement retirer de cette existence admirable, nous, foule incertaine dont toute la vertu s’épuise en vœux pour la plupart stériles ? Faut-il que devant chaque injustice nous partions en grand arroi et avec de grands gestes ? Faut-il nous taire et laisser le mal tout envahir ? Non ; nous ne sommes pas tous dignes des ministères héroïques et, d’autre part, nos silences craintifs nous font réellement complices des méchancetés qui se multiplient.

Imitons plutôt, chacun dans notre petite sphère, la conduite du divin Réformateur, notre Maître.

Ce que le chrétien doit subir en silence avec amour, avec joie, c’est le mal qui s’attaque à lui personnellement. Ce que le chrétien doit combattre avec sérénité, au risque de son repos, de sa fortune et de sa réputation, c’est le mal qui attaque son frère. Car la sagesse évangélique, une et surhumaine, concilie toujours les partis opposés où se portent les variables sagesses humaines.

Rôle difficile entre tous, parce qu’il exige le concours des qualités les plus diverses : un caractère ferme, une patience irréductible, de la décision, le tact le plus exquis, une intelligence vive et juste des évènements et des personnes, une sensibilité, une tendresse de cœur qu’aucune ingratitude n’émousse, une volonté que rien ne décourage, et enfin la foi, cette foi toute-puissante que même la mort n’entame pas. L’âme de Jeanne d’Arc, en effet, n’a pas été atteinte par les flammes ignominieuses du bûcher ; dans les cieux de la Gloire, à la droite de son Roi divin et de la Vierge inspiratrice, au premier rang des anges de la Celtide, elle continue de garder ses Français, comme l’obscure bergère veillait sur son troupeau. Le moment n’est pas venu de dire les dangers dont elle les préservera encore.

Inclinons nos curiosités sous notre confiance, et appliquons-nous à nos humbles besognes, car tout chrétien digne de ce titre reçoit une mission particulière. Dans les crises que nous passons, ne croyez-vous pas qu’une mauvaise honte empêche de donner aux « impondérables » dont tout le monde parle leur véritable nom ? Ne pensez-vous pas que ces impondérables sont les forces mystiques venues directement du Ciel en réponse aux sacrifices anonymes de notre peuple ? Et si une multitude de héros a donné le sang du corps, ne pouvons-nous pas, dans la bataille spirituelle où nous sommes, donner un autre sang plus riche : celui de nos égoïsmes sacrifiés ? Les cœurs les plus généreux parmi nous rêvent d’une paix sans frontières ; essayons d’abord de faire vivre la paix dans nos frontières. Quelques années suffiraient à cette œuvre admirable si nous savions vaincre nos vanités, nos rivalités, nos envies, nos ambitions individualistes. Ceux d’entre nous qui se sont voués à cette entreprise disent que le concours de Dieu est indispensable ; vérifions leur expérience. C’est parce que je la sais exacte que je vous parle surtout de Dieu et du Christ ; et c’est parce que le règne de Dieu sur la terre s’établira certainement dans la société aussi bien que dans les cœurs qu’aujourd’hui je vous ai parlé de Jeanne d’Arc.

Devant l’ébauche que je viens de tracer, on jugera peut-être que j’ai beaucoup réduit les contours humains de cette grande figure. C’est qu’en effet les envoyés de Dieu tiennent tout de Celui qui les missionne ; c’est de Dieu que Jeanne tenait son intelligence lucide, son génie militaire, son pouvoir sur les cœurs, sa pureté, sa constance, sa force incompréhensible enfin ; d’elle-même, elle ne fit que recevoir ; et c’est véritablement là tout ce que peut l’être humain : devenir l’instrument parfait du Ciel. Les adeptes du Moi jugeront cet idéal bien petit ; c’est qu’ils ne se sont pas essayés à cet effort ; ils n’imaginent pas que, pour obéir jusqu’au bout, toutes les ressources du cerveau, tous les élans du cœur, toutes les tensions de la volonté s’imposent ; ils ne conçoivent pas que la descente réelle de Dieu dans l’homme exige que l’homme ait épuisé d’abord toutes les ressources du possible.

Les saints dans le domaine moral, Pascal dans le domaine philosophique, le curé d’Ars dans le domaine apostolique, Jeanne d’Arc dans le domaine patriotique nous démontrent combien l’Évangile est l’école suprême de l’énergie. Il nous reste, n’est-ce pas ? à reprendre ces vivantes leçons et à nous les appliquer, au cours de nos travaux quotidiens.

 

 

SÉDIR, Quelques amis de Dieu, 1954.

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net