Le martyre de la Pologne

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

 

SÉDIR

 

 

 

 

 

 

 

1917

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je prie les Français de lire la lettre suivante que je viens de recevoir du fond de la Russie. Et je leur demande de la faire lire autour d’eux. C’est une patriote polonaise qui l’a écrite, une femme que l’invasion austro-allemande a réduite à la misère ; qui a dû fuir, voici un an, à pied, le long d’une route de quatorze cents kilomètres, seule avec huit enfants, dans la cohue lamentable d’une foule en haillons, affamée, agonisante. Que n’a-t-on dit du misérable exode des Belges, de nos réfugiés flamands, picards, ardennais, lorrains ? Mais que n’aurait-on pas à dire de l’exode polonais ? Imagine-t-on quatorze cents kilomètres parcourus pas après pas, dans un pays déjà dévasté, par des routes de poussière ou de fange, jalonnées de cadavres ? Imagine-t-on les mères pendant des semaines traînant les lamentables petits, la lente agonie silencieuse des enfants, les impitoyables pluies sur cette foule à demi-vêtue, toute cette faiblesse humaine, déterrant des racines, ou se jetant sur l’eau croupie des fondrières ? Et, pour ceux de ces misérables qui pouvaient encore penser, l’affreuse torture d’un avenir sans issue ? On les parquerait quelque part, là-bas, à la merci de la charité publique, ou de la philanthropie administrative, et ils traîneraient une existence morne, et ils n’auraient plus de patrie. Plus de maisons, plus de champs, plus de collines, plus un coin de ciel, qui serait leur maison, leur champ, leur colline, leur morceau de ciel ; leur langue natale destinée à s’éteindre ; leurs coutumes abrogées ; leurs poètes rayés des mémoires ; personne pour les aider ; au-dessus d’eux, des fonctionnaires hostiles ; autour d’eux, des misérables comme eux ; au-dessous d’eux : plus rien ; ils se sentent au fond de l’enlisement. Or, quelque chose essaie, encore en eux de ne pas mourir. L’impérissable espoir brille quand même à travers les lentes larmes d’une douleur sans cesse accrue par les siècles.

 

Écoutons, nous, Français, l’appel qui nous parvient de tout là-bas, par dessus l’exécrable Allemagne.

 

 

MONSIEUR ET CHER AMI,

 

« Voici près de deux ans que je n’ai pas osé vous écrire, comprenant que, depuis que la guerre a éclaté, votre âme entière et votre pensée appartiennent uniquement à votre chère France, dont l’héroïsme glorieux fait notre joie et notre admiration, et à laquelle notre nation qui l’a toujours tant aimée, souhaite victoire et gloire.

« Mais maintenant, après des mois d’hésitation et de lutte morale, je viens – vers qui pourrais-je aller, ô mon Dieu ! si pas vers vous, Son Ami ? – réclamer un coin de votre cœur pour ma patrie infiniment malheureuse. Ses malheurs extrêmes ne sont plus nationaux ; c’est l’humanité entière qui souffre en nous. Les gazettes informent très mal. Sachez que la Belgique est peu éprouvée en comparaison de la Pologne ; chez nous ç’a été un déluge de catastrophes, une fin de monde, un jugement dernier, la mort de toute une génération d’enfants en cette effroyable Chemin de Croix vers l’Orient, une rafale d’épidémies, de folies, de peines capitales, et la famine et le froid pour tout un peuple demi-nu qu’on conduisait en Sibérie. Chacun de nous peut dire avec Mickiewicz : « Je m’appelle Million, car pour des Millions j’aime et je souffre le martyre : je regarde ma pauvre patrie, comme un fils regarderait son père broyé par la roue, je souffre les douleurs de toute ma nation, comme une mère souffre en ses entrailles les douleurs de son enfant. »

« En cette tempête, nous n’avons pas perdu courage. De Dieu nous attendons la Résurrection, la Liberté, la Vie Nouvelle.

« Et pour que vous vouliez, étant déjà pris par votre devoir patriotique, nous aider spirituellement à obtenir du Ciel cette vie nouvelle, je me propose de vous rappeler que la France a des dettes morales, si on peut le dire ainsi, envers la Pologne. Napoléon Ier, servi fidèlement par nos troupes, s’est montré ingrat. Le mot de Napoléon III : « Durez », lors de notre sanglante et désespérée insurrection en 1863, nous a conduits aux pires catastrophes. Je vous citerai Michelet, Quinet et l’œuvre de Sorel, La France et l’Europe. Ces historiens avouent que deux fois le crucifiement de la Pologne sauva la France (en 1793 et en 1795).

« En 1830, c’est encore notre Révolution qui sauva la vôtre ainsi que la liberté de la Belgique. Les faits se passèrent ainsi : lorsque l’armée polonaise (nous avions encore notre armée, quoique le haut commandement ne nous appartînt plus) apprit que notre Souverain, régnant alors, s’était décidé à intervenir contre ces deux pays, au nom du droit, sacré à ses yeux, du légitimisme, et qu’en tête de son armée il décida d’envoyer les troupes polonaises, nos soldats s’insurgèrent. Il s’ensuivit la révolution de 1831 qui fut un, cataclysme national. Depuis nous n’avons plus eu d’armée.

« Pourquoi tous ces faits ont-ils été ainsi ? Dans l’Invisible, il doit y avoir une cause secrète et mystérieuse qui a décidé ces circonstances. Le génie de la Pologne a-t-il accepté de son propre vouloir le martyre ? Dans des inspirations sublimes nos poètes mystiques : Mickiewicz, Slowacki et Krasinski et aussi André Towianski et Hoené Wronski, ont tous déclaré que la Pologne souffre en victime devant Dieu, pour les autres nations.

« Il y a une magnifique littérature sur le Messianisme polonais.

« On ne connaît pas notre histoire, Monsieur. Depuis cinquante ans l’Europe s’est efforcée de détruire le nom de ma patrie sur les cartes géographiques ; on a faussé notre histoire, on nous a calomniés, puis oubliés. Quels sont nos crimes ? Mes ancêtres étaient des utopistes ; ils voulaient construire un État appuyé uniquement sur la Charité et la Liberté. Sans aucun doute il y a eu des désordres et des excès très regrettables, mais infiniment moins que chez nos voisins. Quelle nation heureuse et libre aujourd’hui n’a pas eu des pages plus noires et plus tristes ? Comparons le sort de la Pologne à celui de la Prusse qui vit sur une terre qui n’est pas allemande et porte un nom qui ne lui appartient pas.

 

(Passage censuré par la Censure de guerre)

 

La République Polonaise n’a jamais persécuté aucune religion, ni a aucun peuple. Elle accepta les Juifs persécutés partout. Il n’y a pas eu d’Inquisition chez nous, chacun était libre de sa conscience religieuse. La Lithuanie s’unit à la Pologne librement, sans la moindre persécution, et en reçut toutes les libertés. La République Polonaise était le bouclier de l’Europe contre l’avalanche des Turcs et des Tartares. Elle a donné à la science le grand Copernic. Deux fois elle sauva la civilisation de l’Europe et la liberté des peuples : une fois sur les champs de Grunwald en 1410, lorsque après deux siècles de luttes inouïes contre l’Ordre cruel et rapace des moines guerriers, les Chevaliers de la Croix, protoplastes des Prussiens actuels, elle terrassa cet Ordre.

« La Pologne était une République ayant à sa tête un Roi choisi librement par la Nation. Le Roi était considéré comme le père de la nation. Il n’y a jamais eu ni despote sur le trône, ni aucun régicide, malgré que nos rois ne s’entouraient pas de gardes. À un étranger, qui s’en étonnait, Sigismond Ier répondit : « Dans toute la République il n’y a pas un seul homme sur la poitrine duquel je ne puisse dormir en paix. » Deux siècles et demi avant la Magna Carta anglaise nous en avions l’équivalent. La République Polonaise a été assassinée juste au moment où après une époque malheureuse elle se réorganisa et donna la constitution du 3 Mai 1791,  magnifique synthèse de l’âme nationale.

« Le premier partage eut lieu en 1772. Frédéric II fut l’initiateur de ce crime. Les débris des Chevaliers de la Croix (qui en 1525, sous la conduite du dernier Grand Maître, Albert de Hohenzollern, acceptèrent tous le luthéranisme et se marièrent) avaient su si bien s’organiser sur la terre des Prussiens, nation païenne, de même race que les Lithuaniens, qu’ils les détruisirent complètement, puis prirent leur nom ; le Brandebourg, c’est notre slave Brandebor ; jusqu’à la Haute Bavière, la Saxe, la Thuringe, jusqu’à Hambourg, toutes ces terres ont été slaves dans les temps préhistoriques ; les Teutons massacrèrent des tribus entières douces et pacifiques, occupées uniquement d’agriculture. – Voyez ce qu’ils donnent de mal aujourd’hui à l’Europe entière.

« La guerre actuelle se prépara du reste de longue date : du jour où se consomma le premier partage de ma patrie, où Frédéric II, appelé par les Allemands « Le Grand » ricana : « L’Hostie est divisée en trois parties ; pour la première fois le protestant, le catholique et l’orthodoxe communient ensemble. » – Toute la puissance, toute la richesse actuelle de la Prusse, ancienne vassale de la République Polonaise, lui vient du vol et du meurtre de ma patrie. Ces deux peuples sont l’antithèse l’un de l’autre ; même nos symboles sont contraires : leur aigle est noir, nous avons un aigle blanc.

« Sous Grunwald le sort de l’Europe se décida, car si les Teutons eussent été vainqueurs, ils auraient étouffé tous les peuples. – Ensuite l’héroïsme du roi Jean Sobieski arracha Vienne et l’Autriche des mains des Turcs, qui en étaient déjà les maîtres, ce qui sauva l’Europe et la chrétienté. – Et pourtant, de tous les États européens, seule la Turquie n’a pas voulu souscrire le contrat du partage de la République Polonaise. – Marie Thérèse y souscrivit « en pleurant ».

« Nos historiens modernes ont beaucoup critiqué ce geste de Sobieski. Ils trouvent que c’était un idéalisme exagéré de sacrifier inutilement pour son pays, et uniquement pour sauver la chrétienté, la vie précieuse de tant de chevaliers, ce qui affaiblit considérablement la nation ; ils disent que la Turquie pouvait être un meilleur voisin pour nous que l’Autriche, dont le génie national se personnifia en Metternich, comme celui de la Prusse en Bismarck – nos deux grands ennemis.

« En tout cas, Sobieski introduisit dans la politique de l’Europe le premier germe de désintéressement et de charité chrétienne ; le désintéressement a été d’ailleurs, et depuis les temps les plus reculés, le principe de notre politique : idéaliste, peu prévoyante, et charitable ; ce qui fit dire que les Polonais seraient idéals, s’ils ne l’étaient trop. – Ce manque d’égoïsme, d’avidité dans les affaires matérielles caractérisa et notre histoire et nos mœurs jusqu’aux dernières années, où sous l’influence de plusieurs causes, l’âme nationale changea beaucoup ; de cette générosité provient le préjugé indéracinable de toute ma nation contre tout commerce, tout trafic. D’où cette hospitalité, vrai culte national. Jusqu’aux temps derniers on pouvait parcourir toute la Pologne sans un sou dans la poche ; partout sous le toit du riche, sous la chaumière du pauvre, on était reçu, inconnu, le mieux du monde, car, dit le vieux proverbe : « Quand l’hôte entre dans la maison c’est Dieu qu’on reçoit. » Le désintéressement est, je pense, le « ton » mystique de notre âme nationale, sa couleur occulte.

« Quant à notre vice national c’est, hélas, le manque de persévérance.

« Monsieur et cher Ami, excusez charitablement cette lettre si longue et comprenez notre angoisse mortelle. Approche le jour où le sort de la Pologne se décidera irrévocablement ; une pareille minute ne reviendra pas une seconde fois. Nous sommes sans défense contre la sentence de l’Europe ; encore une fois, on fera de nous ce qu’on voudra – comprenez-vous l’abîme de désespoir qui est dans ces mots : on décidera sans nous, de nos droits les plus sacrés. Depuis plus de cent ans nous avons versé une mer de sang pour notre sainte cause, des centaines de mille de martyrs moururent pour la liberté de la Pologne, et pourtant son sort se décidera sans nous... Oh, j’espère en Dieu que c’est notre dernière humiliation ! Comme Dante nous pouvons dire que : « Vivants nous étions en enfer. » Et puisque ce grand jour approche, j’implore votre aide spirituelle – par ma bouche indigne et misérable, c’est l’Âme torturée de mon peuple qui supplie qu’on lui porte secours. Veuillez intéresser vos Amis à notre sort. J’implore l’aide de votre guide spirituel, du Génie de la France. Suppliez notre Ami Bien-Aimé, Notre Jésus, qu’Il pardonne et qu’Il bénisse. Que Ses mains divines accordent la Résurrection – la Transfiguration – la Vie Nouvelle plus haute, plus belle, et une volonté et une persévérance invincibles à l’Âme de ma nation. Que le démembrement de la Pologne cesse, que ses terres déchirés se réunissent, qu’Elle soit Une et Libre. Que l’Esprit de la Concorde lui soit accordé et l’aide puissante d’un grand homme pour la conduire vers le bien.

« Connaissez-vous notre vieux chant national : « Avec la flamme des incendies – avec la fumée du sang de nos frères – vers Toi,  Seigneur, s’élève notre voix. » L’espoir de ma nation, lorsqu’enfin elle sera libre, s’exprime en ces mots : « Alors Ton Archange à la tête de nos troupes nous conduira tous au « Grand Combat » – et sur le corps de Satan agonisant nous planterons ton étendard victorieux. » Je désire que nous luttions côte à côte dans ce grand combat mystique que l’intuition de mon peuple pressent.

« Je supplie Dieu de vous bénir, Vous, Votre travail, Vos amis et votre Patrie, Notre Sœur héroïque et bien-aimée, et reste votre dévouée servante. »

 

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La grande leçon morale de la Guerre, c’est l’immortelle suprématie des « Impondérables ». Nous, – je veux dire les peuples qui ont encore le droit de prendre place dans les rangs du genre humain – nous risquions d’être fascinés par l’éclat fallacieux qu’un savoir uniquement pratique, d’une philosophie uniquement intellectuelle, d’une activité uniquement égoïste. Le sens profond du christianisme, avec lequel collabore l’élan intime des masses populaires, se perdait. Individus et Sociétés se détachaient de leurs racines vitales, de leurs traditions ethniques, politiques, ou religieuses. – La Justice universelle, l’équilibre du monde voulut que, dans l’immense opération chirurgicale devenue nécessaire au salut collectif, certains peuples fussent plus particulièrement victimes.

La France, la Belgique, la Pologne sont ces victimes, mais le martyre de la Pologne dépasse les autres martyres. Les villes, les villages, le bétail, les usines, les enfants, et les femmes et les vieillards par dizaines de milliers, les jeunes hommes, esclaves de la Prusse, de l’Autriche ou de la Russie par centaines de milliers : tout cela détruit, incendié, tué ; et cette dernière dévastation surpassant toutes les précédentes, déjà si effroyables : voilà le sort actuel de la Pologne.

L’Ange de la Douleur ne touche que les Forts. Où donc se cache la force de la Pologne ? Dans les vertus aimables de ses enfants, dans le ressort de leur courage, dans ce goût du plaisir auquel on croit les reconnaître, dans tout ce brillant et cette grâce par quoi revit le charme des siècles aristocratiques ? Non, tout cela ne résisterait pas aux secousses du Destin si une armature secrète ne maintenait le décor. La nation polonaise se nourrit plus qu’aucune autre d’idéalisme ; le génie de la Pologne est un génie chrétien, et plus que chrétien : christique. Il a pris pour modèle le Grand Martyr ; il s’est aussi étendu sur une croix ; il est suspendu aussi, depuis des siècles, entre deux larrons : le Tartare et le Germain ; et on ne sait pas encore lequel des deux voleurs se repentira.

 

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On ignore beaucoup la Pologne.

Au IXe siècle, les Polonais, seuls Slaves de race pure, occupaient les territoires de l’Europe, depuis la vallée de l’Elbe jusqu’à celle du Dniepr, et du golfe de Finlande jusqu’à la Crimée Occidentale. Ils furent assaillis et massacrés par les Normands adorateurs d’Odin. Les Ruthènes ne furent que les Polonais orientaux, d’abord réduits en servage par les pirates du Nord, lesquels reçurent de l’Église grecque leur religion, leurs saints, leur écriture et les rudiments de l’art.

Les envahisseurs conquirent Novgorod, puis Kiev, parmi des assassinats et des trahisons ; saint Wladimir fit tuer son frère, pour régner seul sur la Ruthénie ; et à partir du Xe siècle, ces riches pays paisibles ne connaissent plus que l’incendie, le pillage et le meurtre. Au XIIIe siècle arrivent les Mongols ; alors la Pologne commence son rôle de digue protectrice de l’Europe. La Ruthénie, devant le danger asiatique, se réunit à sa mère la Pologne ; le pays du Volga, de race finnoise-normande, s’isola et devint plus tard le duché de Moscou, pour usurper à la fin du XIIe siècle le titre faux de Grand Duché de Russie ; mais il ne put s’étendre au-delà du Dniepr que six siècles plus tard, au partage de la Pologne.

C’est la « Grande Catherine » qui fonda la Russie comme puissance européenne. Cependant, ç’avaient été les Polonais qui arrêtèrent Gengis Khan, en 1224 ; les Moscovites s’étaient soumis aux Asiatiques ; en 1241, autre bataille défensive ; la Lithuanie se dresse contre les Chevaliers Teutoniques, puis contre les Mongols, puis, enfin, contre les Turcs. Pendant ce temps, les peuples occidentaux utilisaient les possibilités d’une organisation sociale et d’un développement de civilisation.

L’immense République Polonaise se constitua définitivement aux diètes de 1413, puis de 1659 ; l’année de la Saint-Barthélemy, elle proclamait la liberté de conscience et l’égalité des races ; elle accueillait les Juifs ; elle continuait de répandre son sang pour protéger l’Autriche contre les Turcs. Et la récompense, – la conséquence naturelle, raisonnable, monstrueuse, – de toutes ces générosités, ce fut le martyre d’un peuple entier, perpétré pendant les siècles les plus brillants de la « civilisation » européenne.

Les Chevaliers Teutoniques jusqu’en 1525, et les électeurs de Brandebourg, Frédéric Guillaume en particulier, préparent le triple crime de Frédéric II, dit le Grand, de la « Grande » Catherine, et de la « Noble » Marie-Thérèse.

L’Europe entière s’est rendue complice de ce crime, en admettant le partage de la Pologne. L’insurrection polonaise de 1831 s’est légitimée par les violences inouïes des tzars ; et les mémoires sont remplies encore de toutes les innombrables tyrannies que l’Allemagne et la Russie ont commises depuis quatre-vingts ans, sous les formes odieusement hypocrites de la légalité.

 

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On entend dire chez nous que les Polonais ont mérité leurs malheurs, par leurs dissensions intestines, leur manque de persévérance, leur incapacité pratique, leur légèreté de caractère, leur goût du faste et du plaisir. – Peut-être ; mais où est le peuple sans défauts ? – Les nations au secours desquelles la France s’est autrefois précipitée étaient-elles parfaites ? Les Américains que Lafayette aida étaient-ils tous des héros ? Les Grecs de 1827 étaient-ils tous des gens de devoir ? Et les Belges de 1830 n’étaient-ils pas des gens de négoce avec toutes les qualités, mais aussi avec les défauts du commerçant ? Et chez nous, l’idolâtrie du bas-de-laine est-elle donc si noble ? La chasse aux emplois est-elle héroïque ? L’égoïsme familial n’est-il pas encore plus nuisible à la Chose publique que l’égoïsme individuel ? N’avons-nous pas eu, comme les Polonais, nos guerres civiles fratricides ? N’avons-nous pas des bavards officiels qui font du bruit au lieu de besogne ? N’avons-nous pas nos écervelés des deux sexes, qui continuent la course aux plaisirs ?

Cherchons plutôt comment aider ce peuple ; des critiques malveillantes ne pourraient que rendre à l’avance nos tentatives stériles. Les catastrophes matérielles dont les Polonais subirent et subissent encore le choc écrasant, apparaissent si nombreuses et si formidables que, pour y résister, leurs âmes ont dû s’envoler, d’un élan éperdu, vers les cimes de l’Immatériel où planent l’Espérance invincible et l’invulnérable Résignation.

Nous qui nous glorifions de notre rôle de Défenseurs de la Liberté, nous qui avons accueilli les rêves de la Fraternité, qui avons proclamé l’Égalité de tous devant le Droit Universel, – il faut nous souvenir que la Pologne, deux siècles avant notre Révolution, pratiquait la tolérance religieuse, respectait toutes les doctrines et savait sacrifier ses enfants pour la sauvegarde de l’Europe. De Cracovie et de Varsovie ont été lancés les appels les plus purs vers le retour aux lois sociales indiquées par le Christ, et les condamnations les plus nettes des méthodes de ruse ou de violence chères aux grands politiciens.

Le développement intellectuel de la Pologne est un des plus riches que l’historien puisse retracer.

Depuis l’introduction du Christianisme, en 965, les Bénédictins, puis les Franciscains et les Dominicains, propagèrent la langue et la pensée latines. La première histoire universelle fut  écrite par Martin le Polonais (1210-1280) ; Ciolek rénova l’optique des physiciens grecs. L’académie de Prague fut fondée en 1360 ; celle de Cracovie en 1364 ; les théologiens qu’elle forma furent consultés par les papes, au Concile de Bâle (1461) en particulier. Grégoire de Sanok commenta Virgile ; en 1474, fut fondée à Cracovie la première imprimerie ; Albert de Brudzewo enseigna le premier la théorie du mouvement planétaire ; Martin d’Olkusz proposa le premier la réforme du calendrier.

Aux XVIe et XVIIe siècles, la lutte des Jésuites contre les apôtres de la Réforme, puis contre les Piaristes, donna une nouvelle impulsion au mouvement intellectuel du pays. L’instruction publique fut l’objet des constantes préoccupations des chefs polonais, malgré les luttes terribles qu’ils eurent à soutenir. L’influence française devint prépondérante, pendant le XVIIIe siècle et se maintint pendant le XIXe ; elle contribua à former l’admirable élite intellectuelle moderne que nous ne connaissons pas assez, et qui s’affirma malgré toutes les mesures vexatoires et destructives des administrations prussienne et russe.

Même les spécialistes, en France, ignorent des philosophes comme Sniadecki, Goluchowski, Cieszkowski, Hoene Wronski, Struve, Straszewski, Mahrburg, Twardowski, W. Lutoslawski ; les recherches de philologues comme Bruckner, Karlowitz, Baudouin de Courtenay restent inutilisées ; quelques rares chercheurs de laboratoires sont seuls au courant des découvertes de M. Nencki, Kostanecki, Hoyer, Wrôblewski, Olszewski, Smoluchowski, Zaremba, Godlewski ; combien ignorent que Copernic était polonais, et que Mme Curie est née Sklodowska ? Peu d’historiens ont feuilleté Korzon, Smolka, T. Wojciechowski, Piekosinski, Pawinski, Ulanowski, Askenazy, Jablonowski, Balcer ; parmi les littérateurs français, lesquels ont lu d’autres traductions que celles des romans de Sienkiewicz ? Les œuvres charmantes ou pathétiques de Mmes Orzeszko et Konopnicka, de Prus, Zeromski, Przybyszewski, Reymont, Sieroszewski, de tant d’autres, – les poésies de Wyspianski, Rydel, Kasprowicz, Tetmajer, Staff, quel homme de lettres les a traduites, ou en a parcouru les trop rares traductions ? Qui a lu Cieszkowski, Klaczko, Zdziechowski, philosophes et critiques de premier ordre ?

En musique, du XIVe au XVIe siècles, l’abbé Witowski, l’évêque de Poznan, Jean de Kampa Lodzia, Nicolas Gomolka s’inspirèrent du plain-chant ; mais l’âme populaire s’exprimera de la façon la plus brillante sous le règne de Sigismond III (1587-1631) ; le génie de la nation crée les rythmes neufs de la polonaise, de la mazurka, de la cracovienne, avec des chantres inspirés comme le prince Michel Oginski (1765-1833), le célèbre Fr. Chopin, et le trop peu connu Stanislas Moniuszko (1819-1872).

Dans les arts plastiques, le goût italien des rois de Pologne a dû paralyser l’essor autochtone, qui ne se donne libre carrière que dans la décoration des objets familiers. Au XVe siècle, il y eut l’admirable Wit Stwosz dont les chefs-d’œuvre embellissent les églises de Cracovie. Plus tard les écoles italienne et française prennent la prépondérance grâce à la protection des rois de Pologne. Mais tous ces efforts aboutissent au XIXe siècle et de nos jours à la manifestation de talents si nombreux, qu’il m’est impossible de les citer tous. Je nommerai seulement parmi les plus originaux : Grottger, Matejko, Chelmonski, Falat, Witkiewicz, Malczewski, Mme Boznanska.

 

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Tous ces efforts inlassables, cette flamme immortelle, ces espérances cent fois ressuscitées se concentrent enfin et s’expriment dans la forme la plus pathétique par le grand mouvement du Messianisme polonais au XIXe Siècle.

Le génial mathématicien Hoené Wronski fonde un organon du Savoir Intégral dont l’envergure dépasse de loin son époque. Puis apparaissent presque simultanément Adam Mickiewicz, André Towianski, Jules Slowacki, Sigismond Krasinski.

Towianski, le moins prisé par les critiques, apparaît comme le chef spirituel de cette cohorte de prophètes. À la hauteur des concepts il joint, privilège rare, la force volitive nécessaire pour les réaliser dans la vie quotidienne ; il est le saint du Messianisme ; Mickiewicz en est le philosophe lyrique ; Slowacki et Krasinski en sont les poètes. Les lettrés connaissent les admirables cours de Mickiewicz au Collège de France (1840-1844) que la colonie polonaise de Paris vient de rééditer, son Livre des Pèlerins Polonais et Conrad Wallenrod, et Pan Tadeusz ; autant de chefs-d’œuvre jaillis des sanglots de douleur d’un peuple martyrisé. Le Roi Esprit, Lilla Veneda, Balladyna, de Slowacki, sont des poèmes uniques dans la littérature universelle. La Comédie non divine, Iridion, drames allégoriques où se continue, mais agrandie et spiritualisée, la conception shakespearienne, sont les acheminements de Krasinski vers la pure lumière divine dont resplendit son plus beau poème : l’Aube. Là il s’égale à Dante et à Michel-Ange.

Mais si ces magnifiques créations de la poésie peuvent entretenir dans un peuple opprimé l’espérance et l’énergie de vivre, elles n’exercent cette influence dynamisante que si elles trouvent dans l’âme nationale le même principe spirituel dont elles ne sont que la forme de Beauté.

Ce principe, celui du Messianisme, n’est autre que la force éternelle du Christ. Il ne faut pas moins que le secours de cette force éternelle pour rendre possible l’impossible survivance d’un peuple sans cesse assassiné depuis un siècle et demi.

Les Habsbourg ont été les plus habiles des assassins ;

 

(Passage censuré par la Censure de guerre)

 

Quant aux Hohenzollern, Bismarck expose, dès 1861, leur programme en ces termes : « Battez les Polonais, qu’on les réduise à être dégoûtés de la vie. J’ai de la compassion pour eux, mais si nous devons exister nous-mêmes, il faut les exterminer. » On trouvera dans de nombreux documents le détail de ses exterminations.

Or, rien n’a encore pu étouffer la Pologne. Elle comptait avant la guerre vingt-six millions d’individus, qui proclament sur toute la surface du monde civilisé leur foi patriotique. Trahie obstinément par l’Europe qu’elle a tant de fois sauvée des hordes asiatiques et des hordes tudesques, et à qui elle a donné la première les modèles des libertés civiques, la Pologne, enchaînée, meurtrie, en haillons, nous montre ses blessures sans cesse rouvertes. Mais que nos remords sont lents ! Si les diplomates n’avaient pas été que des opportunistes à courtes vues, des replâtreurs de lézardes, des esprits craintifs, l’intégrité de la Pologne aurait endigué le déluge de sang qui nous submerge aujourd’hui. Puissent les plénipotentiaires du Congrès prochain de la Paix éviter cette erreur et cette lâcheté ! Mais en regardant ce qui se passe à l’heure actuelle, ose-t-on formuler un pareil souhait ?

 

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Que pouvons-nous faire pour la Pologne, nous que les compromissions politiques écœurent, et qui savons, par de tristes expériences, le scepticisme incurable de ceux qui mènent l’opinion ? Que peuvent pour eux-mêmes les Polonais enchaînés ? Eux et nous, nous ne pouvons matériellement rien, que parer, au jour le jour, à une infime fraction des misères immédiates.

Mais la puissance spirituelle éclate toujours en proportion de l’impuissance matérielle. Les êtres forts d’une force terrestre quelconque ne peuvent atteindre les cieux ; ils ne peuvent même pas les concevoir : voyez les Allemands. La possession des produits de la terre, la domination tyrannique sur les hommes, l’accumulation des résultats du travail, l’hypertension cérébrale, et surtout la foi en toutes ces choses : voilà ce que Jésus appelait Mammon ; et voilà pourquoi il disait qu’un câble passerait plus facilement par le trou d’une aiguille qu’un riche par la porte du Royaume éternel. Le peuple polonais illustre cet aphorisme. L’esprit Messianique est l’esprit même de l’Évangile. L’un et l’autre sont des libérateurs et conduisent à la même liberté, la seule vraie, la seule vivante, la seule qui ne fomente pas, pour continuer d’être, ces luttes fratricides où le sang des peuples a déjà tant coulé. La liberté, c’est le caractère propre de l’Esprit. L’Esprit, c’est toujours et partout l’antithèse de la matière. L’Allemagne, en accumulant des réserves matérielles de tous ordres, a tué l’Esprit. La Pologne, malgré ses erreurs, donnant sans cesse le meilleur de son corps, a exalté sa vie spirituelle et se prépare un avenir de splendeur.

Son désintéressement peut nous servir de leçon. Trop de Français oublieux de leur génie national ont admiré l’Allemagne dans ce qu’elle a de plus étroitement matériel. Nous avons besoin de Français qui soient autre chose que des positivistes ou de purs intellectuels ; nous avons besoin de Français qui ne soient pas des routiniers. Nous avons besoin de Français authentiques. Nos adolescents, aujourd’hui, doivent se créer hommes ; nous-mêmes, les vieux, nous devons nous recréer. Nous avons tous un effort très profond à fournir ; nous avons à enflammer nos enthousiasmes, à durcir nos volontés ; il faut devenir des idéalistes réalisateurs, des ouvriers de l’Esprit.

Or, parmi la pléiade des cœurs enthousiastes qui, au milieu du siècle dernier, avivèrent les flammes vacillantes des Flambeaux éternels, je n’en découvre pas de plus purs que les Messianistes polonais. Et, parmi eux, les moins célèbres me paraissent les plus grands : je désigne ici Hoené Wronski et Towianski.

L’œuvre de Wronski est trop spéciale pour intéresser le public ; sa synthèse est une des plus vastes que le génie humain ait jamais conçues ; mais il faut une assez longue préparation pour en aborder l’étude.

Towianski, au contraire, peut être entendu de tout le monde. Il parle une langue simple, quoique sans charme ; il exprime sous une forme nouvelle les idées de l’Évangile, toutes connues ; mais ce qui donne à ses paroles la vigueur convaincante et le rayonnement, c’est qu’avant d’enseigner aux autres, et tout en continuant à les instruire, il réalise d’abord ses idées dans son intelligence, dans son cœur, et dans les actes de sa vie. La force du prophète polonais, c’est sa volonté pratique ; c’est la force qui, du dernier des hommes, peut faire un saint ; et sans laquelle le plus intelligent des hommes peut rester un inutile abstracteur de quintessences.

Towianski possède le triple don de la voyance spirituelle, de l’enthousiasme et du pouvoir pratique d’action qui seul procure aux auditeurs la preuve entraînante de la vérité du discours. Il faut à une race de longs efforts pour produire une individualité aussi complète ; elle est une fleur séculaire ; elle exprime le travail d’innombrables ancêtres et illumine pour des siècles la route des générations futures ; avec des circonstances autres, Towianski aurait été, pour la Pologne, l’initiateur qu’on s’aperçoit que fut Jeanne d’Arc pour la France.

Relisez l’histoire monstrueuse d’Ivan IV, de Nicolas Ier, des Hakatistes ; – à côté de ces persécuteurs sinistres, les Césars de Rome ne sont plus que des tyrans médiocres. Or, les premiers chrétiens ont vaincu en se laissant massacrer sans résistance ; le Messianisme affirme que les Polonais pourraient vaincre aussi le Césarisme qui les extermine, en ne se défendant plus, mais en consacrant toutes leurs forces expirantes à la sublimation de leur vie intérieure, à la purification de leurs rapports mutuels. C’est la maxime de Jésus : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

La vertu toute-puissante du sacrifice pour l’Idée, voilà la leçon que la Pologne a la charge de démontrer au monde, en la commentant par ses martyres : par l’assassinat de son partage politique, par les ruines de ses villes incendiées, par les dévastations de ses champs, par les blessures et les agonies de ses jeunes hommes, de ses vieillards, de ses femmes, de ses enfants. Ces chœurs effroyables de plaintes et d’appels qu’interrompent les silences sublimes de la résignation, l’esprit du Christ les dirige ; ils sont l’écho terrestre de la voix surhumaine, qui, du sommet du Calvaire, proclame la toute-puissance victorieuse de la Douleur librement acceptée.

Ceci, c’est la sagesse éternelle ; les hommes positifs et pratiques n’y voient qu’une folie dangereuse ; toutefois, de semblables folies finissent toujours par triompher extérieurement, non sans avoir entretenu intérieurement leurs fidèles dans cette joie béatifique dont quelques serviteurs de Dieu nous ont fait entrevoir les délices.

On a comparé Towianski et Tolstoï ; leurs ressemblances ne sont qu’apparentes. Sous un langage évangélique, avec un immense talent littéraire, Tolstoï est un faux chrétien, d’autant plus pernicieux que sa douceur séduit. Rude et diffus, Towianski rayonne cependant la Lumière véritable ; il reproduit la simplicité des premiers apôtres, inhabiles en l’art de bien dire, mais qui triomphèrent des rhéteurs subtils qu’avait produits la culture antique.

De deux idées adverses, celle dont les partisans savent le mieux mourir, triomphera certainement. Dans ce geste d’agneau, qui offre de lui-même sa gorge au couteau du boucher, il ne faut pas voir la faiblesse méprisable de l’impuissance, mais au contraire une énergie surnaturelle. Mourir pour une idée, c’est affirmer qu’elle existe ; c’est ajouter sa vie à la vie propre de cette idée ; chaque goutte de sang répandu pour elle lui engendre dans l’avenir un disciple enthousiaste. La parole du Christ : « le Royaume de Dieu appartient aux violents », est exacte comme une formule mathématique ; mais c’est de la violence intérieure qu’il s’agit ici, de la lutte contre soi-même, de la renonciation en un mot ; tous les conducteurs d’hommes proclament cette même formule de la grandeur morale. Et Mickiewicz a écrit : « Chaque homme est créé pour devenir un grand homme. »

 

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Voilà les leçons que, d’une voix douloureuse, nous redit la Pologne. Plus tard peut-être aurai-je la joie de revoir ses terres accueillantes, et d’évoquer avec tous ses enfants, enfin réunis, l’Ange admirable qui les guide vers un But mystérieux. Mais maintenant, c’est de notre effort qu’il s’agit.

La cause polonaise éveille chez nous trop peu de sympathies actives. Les très nombreux Français qui, malgré leurs négligences, restent profondément attachés à leur religion ne s’émeuvent pas aux malheurs de la très catholique Pologne. On a vu des prélats interdire à leurs prêtres de quêter pour les Polonais.

Au point de vue politique, il reste évident que ni l’Allemagne, ni l’Autriche, ne restitueront rien, sauf par la force. Du côté de la Russie, il n’y a que des promesses ;

 

(Passage censuré par la Censure de guerre)

 

Je ne critique pas ; toute critique est une démolition, et je voudrais, au contraire, inviter à construire. Je ne cherche même pas les motifs de nos chefs civils et ecclésiastiques ; je dis seulement qu’en face d’une désolation comme celle de la Pologne, notre double qualité de chrétiens et de Français nous impose un double devoir.

Il faudrait que nous fassions quelque chose, chacun selon ses capacités : que l’on donne de son argent, de son influence, de son autorité, qu’on parle de la Pologne.

Que les écrivains fassent connaître les poètes, les artistes, les philosophes, les savants de la Pologne ; qu’on nous donne des monographies, des anthologies, des manuels, qu’on les répande dans tout le peuple.

Mais, parce que la cause de la Pologne est d’abord une cause mystique, je m’adresserai tout particulièrement aux hommes et aux femmes pour qui les choses éternelles sont des réalités, des forces vivantes, des toutes-puissances. L’être humain peut accomplir, de mille manières, d’admirables travaux. Mais l’œuvre propre où il devrait exceller, c’est l’œuvre de Dieu. Or, chacun peut devenir le collaborateur de Dieu. Ceux-là qui ont saisi dans les paroles du Christ la vertu réalisatrice et féconde qu’elles contiennent, savent que les rayonnements du monde moral peuvent transformer le monde physique. Ils savent que les forces morales. – les vertus –sont créatrices d’Impossible ; et que les accumulations matérielles les plus formidables ne résistent pas à la volonté d’un saint ; – parce que la volonté du saint est identique à la volonté de Dieu.

Il s’agirait donc de trouver des saints qui dévoueraient au salut de la Pologne leurs immolations et leurs implorations. Ma candeur paraît grande, je le sais, de formuler un tel souhait au XXe siècle, sous l’effroyable déchaînement de la férocité teutonique. Mais le Déraisonnable réussit quelquefois quand le Raisonnable reste impuissant.

Le saint véritable, le soldat du Christ, n’est pas un contemplatif ; il sait que la plus haute extase vaut moins devant Dieu qu’une nuit au chevet d’un malade. Le mystique est un homme d’action, d’action totale et perpétuelle ; sinon son mysticisme est faux.

Ceux donc, qui pourraient aider une cause aussi perdue en apparence que celle de la Pologne, doivent être des mystiques : des hommes sachant le miracle possible, familiers avec le Surnaturel, et qui ne craignent point les plus prosaïques labeurs. De tels hommes existent certainement, car leur existence est nécessaire à l’équilibre spirituel du monde. Et si je leur adresse cet appel, à eux que je ne connais pas, c’est que peut-être ils s’ignorent eux-mêmes ; le héros qui connaît son héroïsme n’est déjà plus un héros. Et notre France donne, depuis deux ans, de si nombreux exemples d’abnégations très pures et d’héroïsmes spontanés, qu’on peut être certain de trouver chez elle les champions généreux dont a besoin sa sœur-martyre, la Pologne.

 

Paris, Août 1916.

 

 

 

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