La Vierge

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

SÉDIR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’EST une tâche écrasante que de parler de la Vierge. La profondeur du sujet, comme son étendue, dépassent également l’intelligence humaine. Et tant de livres graves, tant d’hymnes délicieuses, tant d’admirables tableaux furent inspirés de cette figure au charme surnaturel, que les limites permises du Beau semblent ici avoir été définitivement atteintes, qu’aucun chant ne paraît plus pouvoir être inventé, qu’aucune parole ne semble plus digne d’être dite à la louange de cette femme, unique entre toutes les femmes.

Pourtant, il faut que je vous parle d’elle.

Puisse le ciel s’ouvrir pour vous, et faire que vous aperceviez, derrière mon discours, la réalité resplendissante des mystères que je ne puis qu’entrevoir, et des perspectives de moi-même inconnues.

Nous changeons aujourd’hui de paysage. Les âpres magnificences qui encadrent les Précurseurs font place à des campagnes dont le charme est plus intime et plus subtil. Je vous demanderai, pour sentir leur si fraîche ingénuité, un effort nouveau de dépouillement et d’aération.

Jusqu’ici, nous avons aperçu le soleil éternel à travers les vigoureuses frondaisons de natures exceptionnelles : Jean, Baptiste, Élie sont des titans michelangelesques, les rois de l’effort, les athlètes de la véritable volonté. La Vierge, elle, est l’ange même de la faiblesse, de l’innocence, de la douceur : elle ignore jusqu’à sa propre beauté ; elle est la candide touffe de fleurs cachée au creux du ruisseau ; pour la découvrir, il faut marcher baissé.

Et, parce que notre tendance invincible est de prendre une contenance pompeuse et d’occuper beaucoup d’autres de nous-mêmes, nous éprouvons tant de difficultés à comprendre cette plénipotentiaire de l’humilité.

Plus encore que les autres jours, j’ai besoin de votre foi, si vous voulez que mes paroles ne restent pas pour vous des sons vides. C’est avec la Vierge que l’on entre véritablement dans le surnaturel royaume. C’est elle qui nous accueille à la porte ouverte du palais de Dieu. Et on ne la voit vraiment que lorsqu’on la regarde du regard surhumain de la foi.

Au préalable, disons-nous bien, une fois pour toutes, que tout ce que nous pourrons découvrir dans les Évangiles, ce ne sera que des aperçus isolés, des étincelles éparses ; résignons-nous : on n’acquiert jamais ici-bas que des bribes de la Connaissance. Et résistons à la manie commune de relier ces notions fragmentaires en un système. Ayons autant de sagesse que les positivistes. Voyez nos savants dans leurs laboratoires ; avant de se permettre une théorie, ou une simple hypothèse de coordination, ils accumulent par milliers les expériences et les observations. Imitons leur modeste réserve. Je vous l’affirme, les synthèses les plus hautes, les encyclopédies ésotériques ou théologiques les plus vastes, les plus complexes, les plus anciennes ne sont que des diamants clairsemés dans la mine immense du Savoir intégral.

D’ailleurs, il n’y a qu’un seul moyen réel de concevoir, de comprendre et de connaître une créature quelle qu’elle soit, concrète ou abstraite, d’en dénombrer les rouages, d’en retrouver les origines et d’en déduire les fins : c’est de se sacrifier pour elle.

Ceci n’est pas du paradoxe, mais presque de la physiologie. La connaissance obtenue par l’intellect est une connaissance forcément extérieure ; elle nous renseigne sur les résultats de l’activité centrale de telle créature ; elle ne nous procure pas la saveur expérimentale de ce centre vivant.

D’ailleurs, le moindre des mouvements mentaux n’a jamais lieu sans un sacrifice ; pour voir un objet, il faut que des cellules meurent en nous. Dès lors, si l’on prétend à sonder tout le mystère d’un être, à le faire entrer dans notre propre mystère, à nous l’incorporer spirituellement, combien plus de choses ne doivent-elles pas donner leur vie pour opérer cette humanisation ? La vraie connaissance est donc le fruit précieux d’une fusion de l’objet dans le sujet ; fusion intime dans son essence et pratique, réelle, dans son mode. Il faut que moi, le connaisseur, j’aborde cette autre créature que j’ignore, que je sympathise avec elle, que je l’aide, que je l’aime, qu’enfin, par le sacrifice de moi-même, en lui donnant de mes forces, en lui offrant mes vertus, je devienne un avec elle.

Alors, conquise par mon amour, elle se donnera librement à moi ; allégée de tout le fardeau dont je l’ai débarrassée, libre de son boulet, puisque je l’ai rivé à ma propre cheville, cette créature s’enlève, bondit en avant, me dépasse sur les routes secrètes des esprits ; puisqu’elle monte à un autre état d’existence, elle change de vêtements et je l’aperçois, à cette minute, dans sa nudité essentielle. Cette vue, c’est la connaissance vraie, totale, profonde, dans le passé, le présent et l’avenir.

Mais il faut que ces sacrifices aient été concrets, positifs, des actes et non pas seulement des intentions. Vous m’entendez toujours dire la même chose : c’est que la Sagesse christique se réduit à un très petit nombre de procédés, à un seul, en somme : au sacrifice dans tous les modes intérieurs et extérieurs. Toute autre méthode ne donne que des résultats précaires, superficiels ou malsains. La Connaissance est fille de l’Amour.

Jésus seul pourrait nous parler dignement de Sa Mère. Jean-Baptiste nous en dirait aussi de merveilleuses descriptions ; mais il y aurait de grandes chances pour qu’elles restent incomprises. En retour, la Vierge pourrait nous découvrir quelques splendeurs ignorées de son Fils, et elle l’a fait dans la chaire subjective du cœur de quelques saints, redoutablement privilégiés. Et c’est ici que se place l’indication préalable du grand enseignement que doit être pour nous l’existence de cette Mère de toutes les femmes. À savoir que les plus grandes merveilles s’accomplissent toujours dans l’ombre : entrailles de la terre, cryptes du cœur, foules anonymes des peuples, déserts cosmiques, laboratoires cachés des dieux, arcanes indéchiffrables des desseins providentiels, régions silencieuses où l’intensité de la vie en empêche toute expression sensible.

Que ceci évoque en nous l’humilité, affermisse la patience et fomente l’ardeur victorieuse de la foi !

 

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Pour mettre un peu d’ordre dans la foule des souvenirs qui se présentent à nous, nous parlerons d’abord de la personnalité historique de Marie ; puis des racines psychiques et spirituelles de cette Élue ; enfin, munis de ces notions élémentaires, nous reprendrons le texte évangélique, avec l’espoir plus probable de le mieux comprendre 1. Dans l’être de la Vierge de Nazareth, le divin et l’humain s’entremêlent sans intervalles. Décrire ce mélange sublime est impossible ; essayons d’en dissocier les éléments.

La fille de Joachim et d’Anne était belle d’une beauté intime et touchante par l’auréole intérieure qui transsudait sur son visage et par cette intensité de l’expression qui harmonise quelquefois des traits irréguliers, qui les éclaire par dedans comme une lampe de sanctuaire et qui éveille dans les passants des inquiétudes mystérieuses.

Un écrivain du XIVe siècle, Nicéphore Calliste, citant saint Épiphane, lequel écrivait au IVe siècle, dit que la Vierge était d’une taille un peu au-dessus de la moyenne ; le teint couleur de froment, les cheveux blonds, les yeux vifs, les prunelles jaune olive, le nez assez long, le visage ovale, les mains et les doigts maigres et nobles ; d’un accès facile et affable, mais simple, humble et parlant peu.

Ne trouvez-vous pas cette esquisse expressive ? Cela ne vous fait-il pas apercevoir, dans quelque ruelle en escaliers d’un petit bourg tout blanc, la silhouette long drapée de Marie allant à la fontaine et au moulin, poussant doucement le petit âne gris aux longs yeux doux, s’activant le soir dans la courette, souriante aux petits et compatissante aux grands, active et silencieuse, s’emplissant les yeux des délices de l’aurore et des magnificences du couchant ?

Cloîtrée dans le Temple dès l’âge de trois ans, elle en sortit pour se fiancer vers quatorze ans, à une époque qui correspond au commencement de notre mois de septembre. Six mois plus tard, vers la fin de mars, eut lieu la visite de l’ange ; et Marie partit presque aussitôt chez sa cousine Élisabeth, qu’elle assista à la naissance du Précurseur, le 24 juin, dit la tradition. Elle rentra ensuite à Nazareth dans les premiers jours de juillet.

L’existence de la Vierge fut toujours la plus simple ; elle s’occupait des soins domestiques, menait la vie des femmes du peuple, sans rien de remarquable ; mais toutes ses heures libres, elle les employait à la prière ; elle prenait souvent pour cela sur son sommeil. Comme toutes les Israélites pieuses, elle pensait au Messie, et désirait passionnément Sa venue. Mais je dois vous montrer ici quelque chose en elle d’insolite et d’incompréhensible. Avant la visite de l’ange, elle ignorait son rôle ; et, après cette visite qu’elle ne comprit pas, un nuage descendit sur son intelligence ; elle demeura dans une sorte de trouble ; elle regarda naître, grandir et agir cet Enfant sans le voir ; les miracles de son Fils ne lui ouvrirent pas les yeux ; elle vécut dans cet aveuglement terrible, semble-t-il, comme si elle avait dû justifier à l’avance cette parole souveraine : « Qui est ma mère, qui sont mes frères et mes sœurs ? » ; comme si cette famille unique au monde, la Sainte Famille, avait dû conserver dans son sein le plus glacial des souffles de désunion, la plus insurmontable des incompréhensions. Quelle mélancolie mortelle forme le fond de l’existence de cette femme ! Quel chagrin perpétuel pour le cœur archisensible de l’Enfant-Dieu !

Combien étonnante donc la force de l’ignorance et du silence pour que le Verbe ait jugé des précautions aussi dures, indispensables à la viabilité de Son œuvre ? Quelle leçon pour notre curiosité, et pour la vanité que nous avons d’être perspicaces ! Comme cela nous mène vers l’humble état du pauvre spirituel ; comme cela nous enseigne la défiance envers nos propres opinions !

Et pourtant Marie connaissait les Écritures ; elle savait son lignage, son vœu de virginité ; elle fut témoin de miracles ; elle entendit parler son Fils ; elle le vit mourir ; rien. L’ignorance victorieuse l’opprime. Sa conscience terrestre ne reconnaît pas Celui que son âme divine aime et désire depuis le commencement des siècles. La pensée du psychologue vacille devant cette formidable cécité 2. Or les voix de la tradition, l’enseignement des conciles, et la vision directe qui est le privilège des Amis de Dieu sont unanimes à nous affirmer qu’elle fut vraiment la mère de Jésus-Christ et comme homme et comme Dieu.

Nous ne mentionnerons pas les hypothèses naturalistes et matérialistes 3 dont on va d’ailleurs prochainement rééditer les plus malveillantes, non plus qu’une foule de détails un peu puérils que fournissent les extatiques 4.

Qu’il nous suffise de voir dans la Vierge la perfection de la femme. Elle en a expérimenté toutes les douleurs : une enfance solitaire, un mariage prématuré et mal assorti selon la sagesse commune, une pauvreté perpétuelle, une maternité infiniment douloureuse dans sa vieillesse, le veuvage, la perte de son fils le plus cher et, toute sa vie, le souci du pain quotidien.

Ainsi, filles, femmes, épouses, mères, elle a connu toutes vos peines ; elle inclinera donc sur vous sa compassion. C’est pour vous qu’elle a langui, c’est pour vous qu’elle a obéi aux convenances sociales, aux ennuyeuses coutumes, aux conseillers grondeurs ; c’est pour vous qu’elle accepta de se lier à un vieil époux, et pauvre ; c’est pour vous qu’elle éleva dans l’angoisse un enfant, entre tous adoré, et qu’elle sentait si loin, si différent ; c’est pour vous qu’elle connut l’inquiétude du repas du soir, et du gîte du lendemain ; c’est pour vous qu’elle subit les affres, quand ce Fils, allant et venant, soulevait contre lui les colères, et heurtait les opinions reçues, avec si peu d’opportunisme ; c’est pour vous qu’elle Le vit enfin tomber, suivant Sa chute d’un œil hagard, comptant Ses blessures, Ses gémissements, et Ses torsions d’agonie ; folle de la plus épouvantable des douleurs, jetant sur le Ciel fermé les plus terribles regards, et gardant, malgré tout, intactes sa foi, son humilité et sa prière.

Femmes qui geignez parce que votre bonne casse une assiette, qui savez rendre la vie insupportable à vos maris et à vos enfants, qui exploitez sans pudeur votre couturière, et déchirez votre amie si cela peut agrandir votre vanité ; femmes qui perdez des heures aux églises, et qui n’en rapportez que le venin de la médisance ; femmes ignares qui vous targuez d’un titre et d’une fortune dont vous n’êtes redevables qu’au seul destin ; femmes vertueuses pires que les adultères ; femmes débauchées que la ruine de vos tristes corps n’arrête pas ; c’est pour vous toutes, c’est pour chacune de vous personnellement, que la Vierge fit toujours seule ses travaux domestiques ; qu’elle tissa la laine et le lin, qu’elle n’eut jamais qu’une robe, qu’elle vécut dans le silence ; qu’elle s’interdit la consolation d’aller au Temple pour prier ; que, fille de roi, elle vécut en ouvrière ; qu’elle jeûna, qu’elle veilla, qu’elle pleura.

Ne ferez-vous donc pas quelque chose pour elle ? Et, au lieu de brûler des cierges, et de réciter d’égoïstes et stériles patenôtres, ne ferez-vous pas tout à l’heure un effort sur vous-mêmes, en reconnaissance de tout ce qu’une femme endura pour vous, voici deux mille ans ?

Certainement l’âme de la Vierge avait déjà vécu sur la terre nombre de fois ; certainement, elle avait tout appris, tout expérimenté. Mais sa dernière existence fut comme la concentration synthétique de ses travaux antérieurs. C’est pourquoi elle exerce sur le genre humain, spécialement sur les femmes, un ministère perpétuel de surveillance et de secours.

L’histoire ne parle pas de ses crises intérieures ; elles furent violentes cependant, mais non pas à la façon que croient les écrivains ascétiques. Sa personnalité terrestre ignorait, je le répète, que le drame messianique s’accomplissait en ce moment sous ses yeux et par ses soins. Elle ne souffrit que ce que toute mère parfaite à sa place aurait souffert. Elle n’eut donc pas directement dans sa conscience à subir le contrecoup des douleurs de son Fils et des attaques de l’Adversaire. C’est sur son esprit intérieur que s’exercèrent ces déprédations et ces martyres ; sa mentalité terrestre en ressentit seulement le remous. Ses joies et ses douleurs, qu’on les compte par sept comme dans les vieilles liturgies allemandes, ou par cinq, comme fit saint Dominique pour le rosaire, furent des drames déroulés dans les seules régions surhumaines de son moi 5.

Voilà comment le fidèle, qui d’un cœur pieux récite le chapelet, monte en esprit, mais très réellement, jusqu’aux séjours sublimes où réside la Vierge éternelle, la Sagesse du Père.

Il ne faut pas conclure de ce que nous venons de dire que la Vierge ne fut que l’instrument inerte du dessein messianique. Sa vie eut une influence spirituelle ; son esprit travailla, dans un tout autre plan, mais d’une façon parallèle, à l’activité de son Fils. Pour nous en rendre compte, autant que faire se peut, essayons de pénétrer, avec tout le respect nécessaire, jusqu’à l’âme même de cette femme entre toutes à juste titre magnifiée.

 

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La vie de l’Absolu, les êtres qui le peuplent, les activités qu’il déploie, les phénomènes qui s’y déroulent, tout cela, c’est le Verbe. La Vierge éternelle est comme l’atmosphère, l’enveloppe, la substance même de ce royaume ; là-haut encore et avec toute la plénitude, toute la perfection propres à ce monde de la Présence et de la Réalité, elle est la servante du Seigneur. Lui et Elle préexistent à la Création ; ils sont, si l’on ose dire, coéternels ; leur vie, c’est de personnaliser les commandements du Père et, par ainsi, ils croissent tous deux, le Verbe donnant la vie à la Sagesse, et la Sagesse nourrissant le Verbe ; ils se développent constamment, infiniment, totalement. Toute âme créée est une étincelle du Verbe, revêtue d’un souffle de la Vierge céleste. C’est pourquoi les êtres crient vers le Ciel. Et cependant, quoi que nous puissions dire, quoi que les plus hauts génies puissent nous raconter de leurs extases, la Vierge et le Christ resteront toujours incompréhensibles aux hommes, lors même que ceux-ci sont devenus immenses et splendides comme des dieux. C’est seulement à partir de l’heure où sur la simplicité recouvrée de notre cœur l’Esprit versera Son dernier et définitif baptême que nous apercevrons l’aube véridique sur les campagnes éternelles.

Le nom de Marie vient d’une racine qui signifie : être fort, ou être rebelle, disent les hébraïsants ; les étymologies mystiques de ce nom sont fausses, selon les philologues. Pour nous, ce doivent être les plus vraisemblables, au contraire.

Quand saint Bonaventure enseigne que Marie veut dire : « Amertume, illuminatrice ou maîtresse » ; quand Boehme y voit, dans ce qu’il appelle la langue de la Nature, « le salut de la vallée de douleur » ; quand d’autres y découvrent l’affliction purifiée ou l’humilité exaltée 6, tous ces visionnaires ouvrent la porte à des intuitions souvent fort directes.

Le nombre même qui lui est attribué mystiquement, le 7 ou le 70, est le nombre de la consommation, de l’expiation, de l’exil 7. Terrestrement, la Vierge est une synthèse de la douleur universelle.

Avant que les mondes soient, avant que l’abîme se creuse, et que le firmament s’élève, le Père Se contemplait dans la Sagesse incréée, celle qui est l’espace divin, et le lieu du centre de toutes choses. Cette sagesse, reine des anges et des hommes, miroir de la Trinité, épouse chantée par le Roi-Mage, mesure et forme du Vrai, maison du Saint-Esprit, auquel certains gnostiques l’assimilèrent à tort, demeure à toujours la collaboratrice de son Créateur qui la consulte et qui l’écoute. Dans l’une de ses fonctions, elle est la nature naturante ; dans une seconde, elle célèbre, en l’homme, les mystères définitifs ; dans une troisième, elle réalisa, elle corporisa le dessein sauveur du Père ; dans une quatrième, elle distribue des secours ; puis elle accompagne les êtres de leur trépas à leur renaissance ; enfin, elle intercède pour chacun, aux jours des jugements.

Tel est le septénaire des travaux de la Vierge.

Avant que, dans le temple de notre cœur, la lumière éternelle se rallume définitivement, avant que le Christ y naisse, il faut que notre moi soit devenu une vierge semblable à la triomphatrice du Serpent. Réparer le mal commis, se sacrifier, souffrir, se taire, s’appauvrir, s’humilier, apprendre l’oraison, voilà les écoles qu’il doit suivre au préalable. Alors notre personnalité se clarifie comme les murs de la Jérusalem céleste ; notre volonté s’affermit comme la tour d’ivoire, la tour de David, la maison d’or des litanies ; notre intellect devient le trône de la sagesse. Comme le Saint-Esprit prépara le corps et l’âme de Marie pour en faire le trait d’union entre le ciel et la terre, Il disposa également en nous notre moi, pour que la lumière descende jusqu’à notre vie physique et que, de là, elle rayonne tout autour sur le monde matériel. Et sur la tige de ce moi fleurit enfin la merveilleuse rose mystique promise à l’Époux, que tous les sages ont prévue et tous les prophètes célébrée.

Mais si nous considérons à nouveau, hors de nous, le double esprit, terrestre et céleste, de la Vierge, nous la découvrons pour l’intermédiaire par excellence entre l’homme et Dieu. Jamais son Fils ne lui refuse une faveur ; même les grâces qu’elle n’a pas personnellement demandées passent par ses mains. En vérité, l’Oraison dominicale et la Salutation angélique devraient nous suffire ; ces deux formules renferment toutes les idées, toutes les forces et tous nos besoins.

Dans la contrée invisible qui est, au milieu de l’omnivers, la colonie de l’éternité, l’immense esprit de la Vierge se montre réellement comme le chemin des chemins, le chemin pour aller au Christ, la porte du Ciel, l’arche d’alliance en un mot où reposent les doubles promesses de Dieu au genre humain et du Verbe à chacun de nous.

Lorsque, au plus profond de la nuit intérieure, quand un cri éclate dans les ténèbres, quand l’Époux surgit tout à coup, et que le cœur, à Sa vue, défaille dans un indicible élan, la Vierge est là, qui prépare le banquet et préside à l’union spirituelle de la créature et du Créateur ; le jardin fermé s’ouvre ; de la fontaine, jusqu’alors scellée, l’eau de la vie éternelle jaillit soudain.

Tel est le rôle de la Vierge dans l’épopée de la régénération. C’est celui où on l’aperçoit le mieux, le moins confusément. Ses autres activités restent encore bien difficiles à comprendre pour la plus grande partie du genre humain.

 

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Il fallait à l’âme, à l’esprit, à la personnalité, aux corps naturels de Jésus un asile où ces organismes divins et ces substances radiantes pussent se développer, de façon qu’aucune des pauvres formes impures de la vie terrestre ne souffre de ce voisinage redoutable ; et qu’aucun des séides de l’Adversaire ne puisse apercevoir les merveilles salvatrices qui se préparaient.

C’est pourquoi la vierge choisie était la plus humble de toutes les créatures. L’humilité forge à celui qui la pratique le plus impénétrable des boucliers.

C’est pourquoi cette vierge fut la pureté même. Avant de redescendre ici-bas pour cette dernière mission, elle possédait le baptême de l’Esprit, le baptême qui enlève jusqu’aux dernières ombres du mal. Son esprit était pur lorsqu’il vint se poser entre Joachim et Anne et il resta pur, même de la plus anodine pensée illicite, jusqu’à son départ, jusqu’au moment bienheureux où, montant recevoir enfin la couronne, elle laissa tomber sa ceinture aux pieds de saint Thomas. L’Église se mit d’accord avec les invisibles réalités lorsqu’elle proclama l’Immaculée Conception ; ses Pères, dès saint Ambroise, avaient mentionné cet unique privilège ; le Coran lui-même en parle. La Vierge-Mère est d’ailleurs une tradition universelle et vraie. Car les femmes qui mirent au monde Krishna, Gautama, et les autres sauveurs pré-messianiques demeurèrent bien indemnes de toute imprégnation humaine ; mais les pères de leurs enfants furent des dieux et non pas Dieu ; des esprits et non l’Esprit.

Il fallait que la mère du Christ réunît, dans les profondeurs de sa mentalité, l’innocence de la loi de nature et la rigueur de la loi de Moïse, afin de se montrer l’accomplissement vivant des promesses et des prophéties. Elle devait avoir satisfait à toute la loi ; ou bien elle aurait empêché la descente du Messie. La louange que l’Église lui adresse dans l’office de l’Immaculée Conception 8, d’avoir été choisie avant les siècles, n’est pas suffisante. Toute créature est choisie avant les siècles. Mais les autres los : Joie des anges, Demeure de Dieu, sont exacts et dignes de leur objet.

Parce que Marie concentre sur sa tête une série de privilèges uniques dans toute l’humanité passée, présente et future, l’Église lui voue une qualité particulière de culte, l’hyperdulie. Au cours de l’année liturgique, elle lui réserve de nombreuses fêtes, trois mois sur douze et un jour par semaine. En dehors des grandes solennités connues de tous, notons la fête de Notre-Dame du Bon Conseil, le 26 avril, dans laquelle l’Église l’identifie expressément à la Sagesse éternelle. « Mère de l’amour, de la crainte, de la science, de l’espérance, dit un hymne, je contiens la grâce de la voie et de la vérité, l’espérance de la vie et de la vertu. » La liturgie nous propose encore la Vierge comme secours suprême des chrétiens, dans une fête instituée en souvenir de la bataille de Lépante ; et comme thaumaturge, sous le titre de Notre-Dame du Mont-Carmel. Enfin, les textes sont innombrables où elle la célèbre comme médiatrice, refuge, avocate, et auxiliatrice à l’heure de la mort.

De même que le mois de décembre est consacré à l’attente messianique, janvier à l’Enfance de Jésus, et février à la Sainte Famille, le mois de mars récapitule les grandes dates de l’histoire mystique du monde. En mars, le 25, dit la tradition catholique, le monde a été créé, Abel a été tué, saint Michel a vaincu Satan, Adam fut enterré sur le Calvaire, Melkissédeq offrit le pain et le vin, et Abraham voulut sacrifier son fils Isaac. Le 25 mars eut lieu l’Annonciation, et se produira la fin du monde. Ce mois était chez les Hébreux et les Romains le premier de l’année.

Toutefois, c’est le mois de mai qui appartient en propre à Marie dans son ministère de gardienne des âmes et des corps, et de semeuse de bénédictions sur la Nature. Le mois d’août, mois de sa gloire, lui est voué comme protectrice de la France ; il dépend d’ailleurs, par le commencement, du signe astrologique du Lion de Juda et, par la fin, du signe de la Vierge ; celui-ci gouverne encore les vingt premiers jours de septembre, où l’Église commémore les douleurs de Marie. Enfin, dans la semaine, le samedi, jour de Saturne : tristesse, humilité, épreuve, méditation, pénitence, lui est consacré.

Je dois faire une mention particulière de la Salutation angélique. Voici en quoi consiste cette prière, la plus puissante, après le Pater, du christianisme, et je pourrais dire de toutes les religions. Nous mettant en relation avec la première des créatures, elle est le résultat de la collaboration d’un ange et de divers personnages ; de même que l’Oraison dominicale, nous unissant au Père, nous a été donnée par le Fils.

La Salutation angélique se compose de trois parties :

1o Les paroles de Gabriel (Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous) ;

2o La salutation par laquelle Élisabeth accueillit sa cousine (Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni) ;

3o L’invocation (Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort ; ainsi soit-il).

Les deux premières parties sont d’un usage très ancien dans l’Église. Elles se trouvent, soit textuellement, soit sous une forme équivalente, dans la liturgie de saint Jacques le Mineur, et dans l’Antiphonaire de saint Grégoire le Grand ; d’après Baronius et Bona, la troisième partie est due au concile d’Éphèse, en 431. L’Ave Maria se trouve dans un recueil de prières d’un patriarche d’Alexandrie du VIIe siècle, sauf les derniers mots (maintenant et à l’heure de notre mort), qui sont plus récents et paraissent avoir été ajoutés par les Franciscains. Cette prière fut introduite en France par Louis le Gros. Cromwell l’interdit en Angleterre, dans le temps que Louis XIII offrait son royaume à la Vierge 9.

L’Angélus, que l’on récite depuis Urbain II trois fois par jour, est construit sur la Salutation angélique. Il se compose de trois versets, rapportant respectivement les paroles de l’ange, la réponse de Marie et l’Incarnation ; un Ave Maria suit chacun de ces versets, et une prière termine le tout ; on voit ici apparaître le chiffre 7, nombre de la Vierge. Cet orémus final peut se traduire ainsi : « Nous vous supplions de répandre votre grâce dans nos âmes, afin qu’ayant connu par la voix de l’Ange l’incarnation de Jésus-Christ, nous arrivions par sa passion à la gloire de sa résurrection. » Coïncidence remarquable, la marche de cette ascèse est indiquée expressément par le protestant Jacob Boehme, et par les Rose-Croix de 1604, non moins protestants.

Notons aussi que l’Angélus doit se dire durant la semaine à genoux, et le dimanche debout ; sans doute parce que le jour du Seigneur, où son représentant astronomique, le soleil, agit spécialement dans l’invisible, se trouve dans une correspondance spéciale avec les forces mystérieuses qui amenèrent dans le sein de la Vierge les substances pures du corps du Christ. Voici ce que l’on peut savoir des effets et des fins de cette mystérieuse prière.

Il y a, entre la terre et les autres planètes, surtout entre la terre et le soleil, échange de forces. Ces courants sont soumis à des lois analogues à celles qui régissent le magnétisme et l’électricité, et qui en modifient régulièrement la polarité. À chaque passage d’une tension à l’autre, il y a un léger arrêt, un vide qui se produit dans l’énormon fluidique, leur polarité change à chaque période du circuit que l’on considère. Pour l’année platonique, il y a quatre de ces périodes, de six mille ans chacune, séparées les unes des autres par un cataclysme partiel dans le physique, et par un jugement dans le spirituel ; là paraissent le Verbe comme juge et Sa mère comme intercesseur.

Pour l’année commune, ces quatre périodes sont les saisons séparées par les deux équinoxes et les deux solstices ; et ces quatre moments doivent bien posséder des propriétés spéciales, pour que toutes les religions les soulignent par des fêtes et des cérémonies importantes. Pour la journée, c’est le lever et le coucher du soleil, minuit et midi, qui marquent les changements de polarité.

Dans chacun des arrêts de cette triple série, permettez-moi de le faire remarquer, il se produit un remous de forces et d’âmes, humaines et autres, et une présence ou une influence du Verbe et de la Vierge. Or, la Nature a horreur du vide ; dès que, dans un milieu, un vide se creuse, il est à l’instant comblé par une force de degré immédiatement supérieur. L’homme pieux, qui sait que ses prières n’atteignent pas tout de suite le Ciel, qu’elles montent de degré en degré vers les royaumes de plus en plus intérieurs, a intérêt à lancer sa prière dans la minute où un de ces vides se produit. Parce que ce vide se propage, de plan subtil en plan subtil, ces aspirations successives font monter avec elles la prière, qui est substance et force ; et le fidèle a ainsi beaucoup plus de chances d’être entendu. Le phénomène naturel que l’hindou utilise par ses Sandhyas, le catholique l’utilise par ses Angélus.

 

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Ainsi la Vierge se montre ici sous la forme nouvelle de Reine des forces fluidiques ; c’est une interprétation de son titre sacré : Étoile de la mer. Telles sont les idées générales que je tenais à vous soumettre dans l’espoir que s’agrandisse l’intuition qui siège dans vos cœurs de la personnalité et du rôle de la Vierge Marie. Tout au moins pouvez-vous voir maintenant qu’en réalité il n’y a pas deux précurseurs du Christ, comme je vous le disais la semaine dernière, mais bien trois.

En effet, si les justes et les patriarches préparent la vie patente de la planète à recevoir la visite divine ; si le Baptiste prépare la vie secrète, les armées spirituelles, et les contemporains, selon le régime de l’expiation pénitente, s’il creuse les fondations ; la Vierge, elle, bâtit le temple, l’orne, le purifie, le tient prêt. Et elle accomplit cette œuvre grandiose dans le cosmos, sur terre, et dans le cœur du fidèle, ravagé par les larmes du repentir.

Ayons présent à l’esprit ce triple horizon, et, au moins, si nous ne pouvons pas encore réaliser dans la pratique courante l’abnégation parfaite, essayons d’y parvenir quelques moments, de temps à autre ; car il faut soigner notre moi par des médicaments variés. Vous serez surpris, si vous faites cela dans toute la sincérité de la recherche du Vrai, de vous reconnaître un jour à la veille d’une transformation complète.

 

 

SÉDIR, L’enfance du Christ,

Bibliothèque des Amitiés Spirituelles.

 

 

 

 

 

 



1 Sur la Vierge, la bibliographie serait innombrable. Parmi les auteurs peu connus, Boehme dans ses descriptions de Sophia ; Madathanus ; puis les écrivains catholiques : saint Épiphane, saint Ambroise, saint Bonaventure, saint Bernard, Marie d’Agreda, Catherine Emmerich, M. Olier ; mais tant et tant d’autres ont été admirablement inspirés !

2 Il faut dire ici que si Marie d’Agreda, Jacques Sannazar, et le Cardinal de Bérulle, affirment cette ignorance de la Vierge, ils ne la font durer que jusqu’à la naissance de son Fils. Catherine Emmerich, au contraire, prétend qu’elle vécut dans une communion constante très intérieure et très silencieuse avec les émotions et les états d’âme de Jésus. Il est vrai que les visions de cette extatique furent vigoureusement révisées par la censure romaine.

3 Par exemple l’histoire calomnieuse du soldat romain Panthera, relatée par le Sepher Toledot Jeschu et que Voltaire a vulgarisée dans l’Examen de Milord Bolingbroke, ch. X. Voir, pour les preuves de fausseté : R. Élie Soloweyczyk : Kol Koré (Vox Clamantis).

4 Cf. entre autres Marie d’Agreda : La Cité mystique.

5 Il y a cinq mystères joyeux : l’Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Présentation, Jésus au Temple.

Cinq douloureux : l’agonie, la flagellation, le couronnement d’épines, le portement de croix et le crucifiement.

Cinq glorieux : la Résurrection, l’Ascension, la Pentecôte, l’Assomption, le Couronnement. Les premiers devant se commémorer les lundis et jeudis, les seconds les mardis et vendredis, et les troisièmes les mercredis, samedis et dimanches.

6 Selon les clefs brahmaniques, ce mot correspond au 13 et au 11, au signe astrologique du Scorpion ; ce qui fait tout de suite penser au serpent de la Genèse. Cabalistiquement, on peut y voir les eaux universelles, Maïm, particularisées par le signe de l’existence propre R, etc.

7 Alcuin, Amalaire, Yves de Chartres.

8 Datant de 1679.

9 Il est facile de diviser le texte latin ou français de cette prière de façon à en faire ressortir les sens cabalistiques, alchimiques ou subjectifs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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